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LA TRADUCTION DE LA MÉTAPHYSIQUE ALLEMANDE DU


XVIIIE SIÈCLE
Jean-François Goubet

Presses Universitaires de France | « Revue philosophique de la France et de


l'étranger »

2005/4 Tome 130 | pages 523 à 536


ISSN 0035-3833
ISBN 9782130552888
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-philosophique-2005-4-page-523.htm
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Pour citer cet article :


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Jean-François Goubet, « La traduction de la métaphysique allemande du
XVIIIe siècle », Revue philosophique de la France et de l'étranger 2005/4 (Tome
130), p. 523-536.
DOI 10.3917/rphi.054.0523
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LA TRADUCTION
DE LA MÉTAPHYSIQUE ALLEMANDE
e
DU XVIII SIÈCLE

Dans un paysage intellectuel français faisant une large part à


Heidegger, Nietzsche et Hegel, il peut paraître incongru de parler
du XVIIIe siècle. Quelles relations autres que négatives entretiennent
le classicisme et la modernité philosophique ? Il n’est pas besoin de
rappeler la mise en question de la métaphysique par Heidegger, ni
la défiance d’un Nietzsche envers le type métaphysique. On sait
aussi comment la métaphysique wolffienne a été rejetée par Hegel
du fait de l’extériorité réciproque qu’elle instituait entre la forme et
le contenu. Pourtant, il n’est pas vain de rechercher en amont de
Kant, chez Wolff comme dans la constellation d’auteurs qui
l’entoure, un point d’ancrage pour la réflexion. Notre traduction de
Reinhold1 nous a déjà rappelé des liens qui unissent le postkantisme
à ses devanciers. La métaphysique classique allemande, bien que
recouverte par l’ombre des systèmes qui la suivirent, peut encore
nourrir la pensée.
La métaphysique allemande du XVIIIe siècle couvre, comme on le
sait, un large champ. Les œuvres de Wolff, Crusius, Bilfinger, Baum-
garten, Meier ou Lambert représentent des événements majeurs
dans la période qui court de Leibniz à Kant. Toutefois, aucune de ces
œuvres métaphysiques de premier plan n’a fait l’objet de traductions
récentes en langue française2. L’absence d’adaptations contempo-
raines marque le peu d’intérêt accordé à la période et renforce même
ce désintérêt. Il nous paraît en effet que la traduction appelle la

1. Le principe de conscience. Nouvelle présentation des moments principaux


de la philosophie élémentaire, Paris, L’Harmattan, 1999.
2. La « Psychologie empirique » (extrait de la Metaphysica de Baumgar-
ten), que J.-Y. Pranchère a traduit dans son Esthétique (Paris, L’Herne, 1988),
fait exception.
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traduction, qu’une fois un auteur reconnu digne d’être transposé en


français le pas est franchi, qui permettra à d’autres travaux de
paraître. Le premier obstacle à une traduction de la métaphysique
allemande du XVIIIe siècle réside dans l’état actuel des publications.
La possible transposition d’un auteur en langue française tient aussi
à ce qu’on l’a admis dans le cercle étroit des penseurs qu’il est utile et
formateur d’étudier – partant, intéressant de publier.
Adapter un auteur allemand du XVIIIe siècle exige que l’on
prenne en compte un maquis de traductions. Il y a maquis d’un côté
parce que le traducteur déclaré doit tenir compte des travaux exis-
tants réalisés par ses maîtres et ses collègues. Ne pas prendre en
considération les réalisations passées équivaudrait à rendre inintel-
ligible son auteur, à ne pas permettre qu’on le situe par rapport
à ses devanciers et à ses successeurs. Qui veut traduire Wolff
aujourd’hui doit d’abord regarder dans deux directions opposées,
celle de Leibniz et celle de Kant. Il s’agit alors de se situer, quand il
y a lieu, par rapport aux usages actuels de traduction. L’affaire se
complique encore quand le philosophe-traducteur élargit son
champ de vision pour considérer le commerce de Wolff avec la sco-
lastique latine tardive, les cartésiens français, Locke, l’idéalisme
d’un Fichte et d’un Hegel, voire la psychologie empirique du
XIXe siècle. Ces mises en relation élargissent le champ du possible
mais il faudra bien traduire, c’est-à-dire trancher. Le traducteur
tranchera d’autant mieux qu’il sera plus philosophe et plus histo-
rien de la philosophie : il saura alors privilégier ce lien-ci et refuser
celui-là, mettre en évidence tel héritage et ne pas permettre que le
lecteur lie ce qui ne peut l’être. Qui veut adapter Wolff doit regar-
der comment ses contemporains ont fait s’exprimer Kant en fran-
çais. Ce phénomène, sûrement attestable pour d’autres époques, est
très fort concernant la métaphysique allemande du XVIIIe siècle.
L’horizon d’attente du lecteur supposé est tel qu’on ne lira dans un
premier temps Wolff, et a fortiori Baumgarten et Meier, que comme
des œuvres de transition, voire comme des œuvres de passage. Au
travers d’exemples comme celui de la Deutlichkeit ou de la Kraft,
nous essaierons de montrer comment un traducteur de métaphy-
sique allemande doit commencer par s’expliquer avec ses maîtres et
devanciers.
Le maquis de traductions dont nous parlions se retrouve aussi à
un autre niveau, peut-être plus fondamental que celui que nous
venons d’envisager. Nous voulons parler de la circulation entre lan-
gues qui avait cours au XVIIIe siècle. L’allemand s’affirme comme
langue philosophique à la fois en se démarquant du latin et en conti-
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nuant le latin1. Cette affirmation de l’idiome national ne se fait pas


subrepticement mais s’accomplit en partie consciemment. Wolff, par
exemple, s’explique sur le choix de l’allemand au début de sa carrière
philosophique2, après que l’anglais et le français s’étaient déjà im-
posés comme idiomes de la modernité. La circularité entre langues
est telle que, parfois, c’est l’allemand qui préexiste au latin ou au
français3. Il n’est pas rare non plus de voir des auteurs nommer Wolff
et citer Baumgarten, jonglant ainsi entre les langues4. En outre,
l’Aufklärung s’accompagne du sentiment de participer d’un même
mouvement de pensée, transnational et transconfessionnel. L’étude
d’É. Balibar sur l’invention de la conscience est remarquable en ce
qu’elle montre comment le vocable, au départ inusité en français
dans son sens psychologique5, est devenu le passage obligé d’une lec-
ture de Descartes. De la même manière, nous essaierons de montrer
une circulation comparable à celle qui a eu lieu autour de la cons-
cience avec des termes comme ceux de Zusammenhang ou de Beschaf-
fenheit. Nous pourrons constater à cette occasion que la connaissance
des débats d’époque n’aide pas nécessairement à arrêter une équiva-
lence entre termes ; en effet, cette connaissance sert parfois davan-
tage le commentaire que l’exercice précis de la transposition. La tra-
duction pourra être élégante ou fidèle, il lui sera quoi qu’il en soit
impossible de retenir en elle seule toute la richesse thématique du
contenu. Les remarques du traducteur et le glossaire mis en appen-
dice se révèlent sans doute en la circonstance les meilleurs expédients
pour pallier l’unilatéralité des choix opérés6.

1. Cf. F. Paulsen, Geschichte des gelehrten Unterrichts, 2e tome, 4e livre,


Berlin-Leipzig, Walter de Gruyter, 1921, p. 134-135, ainsi que H.-E. Bödeker,
« Von der “Magd der Theologie” zur “Leitwissenschaft” », Das Achtzehnte
Jahrhundert, Wolfenbüttel, Hitzeroth, 1990/1, p. 19-57, p. 44 surtout.
2. Cf. avant-propos à la Logique allemande (Vernünflige Gedanken von den
Kräften des menschlichen Verstandes und ihrem richtigen Gebrauche in Erkennt-
nis der Wahrheit, New York - Hildesheim, Olms, 1978), p. 107.
3. La même Logique allemande, outre des versions italienne et hollandaise
(citées par Wolff lui-même en p. 212 d’un essai sur la traduction, « Von Über-
setzen. Wie nach meiner Philosophie mit Übersetzung der Bücher zu verfahren
sey », Œuvres complètes, 1re série, vol. 22, 1983, p. 209-233), a connu des adap-
tations en latin et en français (par le même Wolff et J. Deschamps).
4. Nous pensons à Kant, qui, dans l’Architectonique (Critique de la raison
pure, B 871), attribue à Wolff la formule baumgartnérienne selon laquelle la
métaphysique est « la science des premiers principes de la connaissance
humaine ».
5. Identité et différence, Paris, Le Seuil, 1998. Merci à J. Montenot pour la
précision sur ce point.
6. Wolff, dans son traité sur la traduction (cf. n. 3 ci-dessus), préconisait
lui-même ce genre de recours. Il est intéressant de voir que l’exercice de la
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Demeure un point important pour individualiser davantage


notre propos : la notion-clé de métaphysique. Le lieu par excellence
de la métaphysique allemande au XVIIIe siècle, c’est, rappelons-le,
l’Université. Que la métaphysique choisisse le latin ou l’allemand
pour s’exprimer, elle concerne avant tout le savant dans son cabinet
ou l’élève écrivant sous la dictée du maître de la faculté de philo-
sophie. Certes, des auteurs comme Lambert ou Mendelssohn ont
traité de sujets métaphysiques en dehors de l’Université, en réponse
à des questions mises au concours par l’Académie des sciences de
Berlin ou de manière plus indépendante. Cependant, la règle était
qu’il y ait dans les universités des chaires de logique et métaphy-
sique – partant, des cours de logique et métaphysique1. La plupart
des œuvres majeures furent des manuels, des supports de leçons. À
cet égard, Norbert Hinske et son école ont à juste titre rappelé que
Kant n’avait pas mené deux vies en parallèle, l’une étant celle d’un
enseignant commentant ses auteurs, l’autre celle du découvreur de
la philosophie critique2. Prendre en compte la métaphysique alle-
mande et sa critique, c’est aussi conserver à l’esprit la nécessaire
filiation entre œuvres, le jeu de miroir incessant entre générations
de penseurs. La notion d’Erklärung illustrera au mieux ce point. La
traduction doit ainsi respecter les liens institutionnels entre philoso-
phes en faisant apparaître la continuité des débats ayant eu lieu
entre ceux-ci. Plus encore, elle a à tenir compte de la structuration
logique du champ métaphysique. La logique a maintenu sa fonction
propédeutique, déterminant la façon de se représenter les questions
métaphysiques. Adapter la métaphysique allemande en français
requiert de la considérer sous cet angle, structurellement. La
Logique de Port-Royal pourra ainsi donner des enseignements
importants sur le type de vocabulaire idoine, indépendamment de
savoir si les auteurs allemands la connaissaient ou non. Il nous

traduction n’est jamais pour lui-même suffisant. La traduction appelle tou-


jours, peu ou prou, le commentaire qui l’éclaire et la complète. Sans doute le
philosophe ressent-il le besoin, après s’être astreint à la fidélité du texte-source,
de se réapproprier dans un style propre ce qui a été dit par son auteur, de ne
pas abîmer son moi dans l’altérité référentielle.
1. H.-E. Bödeker rappelle à ce sujet que le couple logique/métaphysique,
conformément à ce qu’avait voulu Wolff, était devenu prédominant dans la
faculté de philosophie au XVIIIe siècle (p. 25 de l’article cité en n. 1, p. 61).
2. La collection en question est celle des « Forschungen und Materialen
zur deutschen Auflärung » (FMDA) commencée chez Frommann-Holzboog,
Stuttgart-Bad Canstatt, en 1982. N. Hinske rappelle lui-même cette unité de
Kant dans son ouvrage Zwischen Aufklärung und Vernunftskritik. Studien zum
kantischen Logikcorpus, 1998, p. 20.
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semble qu’en la matière il serait vain de vouloir rendre un champ


sémantique allemand par un seul champ français ; l’exemple de
Glied et de zergliedern, comme celui d’auseinandersetzen, nous aidera
à préciser notre pensée sur ce point. Succomber à la séduction de
l’allemand en se proposant de décalquer son travail sur le modèle
d’époque, c’est faire perdre de vue l’aspect technique de la philo-
sophie, qui, pour ne pas épuiser la spéculation, est au moins le
garant de son intelligence.
Soit la notion de Deutlichkeit. Quand l’Académie de Berlin mit
au concours la question suivante : « On demande si les vérités de la
Métaphysique en général, et en particulier les premiers principes de
la Théologie naturelle et de la Morale, sont susceptibles de la
même évidence que les vérités mathématiques [...] »1, elle posa
l’équivalence entre l’évidence et la distinction. En effet, la version
allemande de la même question ne dit mot d’une Evidenz, ni de
quelque chose qui serait offensichtlich mais parle de Deutlichkeit2. Les
deux traducteurs de la réponse kantienne3 ont choisi le titre de
Recherche sur l’évidence pour rendre Über die Deutlichkeit. Le titre
français n’est pas arbitraire et sonne même mieux que ne le ferait un
Traité sur la distinction. Conceptuellement, il est très facile de passer
de la notion d’idée claire et distincte à celle de notion évidente ; le
sens est donc parfaitement conservé. Seulement, c’est tout un fil
conducteur allant de Leibniz à l’idéalisme qui n’apparaît plus. Les
Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées ont fourni à Wolff
l’échelle à partir de laquelle il a pu penser la progression du sujet
connaissant, l’élucidation progressive de ses notions, ou, en d’autres
termes, l’éclaircissement continu de ses idées. La logique et la psy-
chologie empirique wolffienne s’entent sur cette échelle graduée4. Les
textes liminaires que sont l’Avant-propos à la logique allemande ou le

1. La formulation française est rappelée par M. Fichant dans sa Recherche


sur l’évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale, Paris, Vrin,
1966, p. 8.
2. Le mot Evidenz était pourtant attesté en allemand : Kant l’emploie à
l’occasion dans sa réponse et Mendelssohn en fait un usage abondant.
3. Le second traducteur que nous avons en vue est J. Ferrari (Kant,
Œuvres philosophiques, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1980).
4. Cf. avant-propos de la Logique allemande, cette même Logique, p. 115-
116 et 126-135, et la Psychologie empirique (Métaphysique allemande, Hildes-
heim-Zurich-New York, Olms, 1997), p. 110-119. Le lien entre logique et psy-
chologie empirique est par ailleurs établi par Wolff lui-même (cf. Discursus
praeliminaris de philosophia in genere, Stuttgart-Bad Canstatt, Frommann-
Holzboog, § 89-90, p. 96-97).
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Discursus Praeliminaris rappellent comment l’activité philoso-


phique recherche la raison des faits, comment donc elle part du sol de
la connaissance claire pour devenir connaissance distincte, savoir des
raisons qui fondent les faits1. Ni Baumgarten ni Meier n’oublieront
que le chemin qui mène de l’obscurité à la distinction ne fait pas de
saut, positionnant par là leur esthétique comme une logique de la
faculté inférieure de connaître, une étude des règles permettant
d’apprécier et de produire la clarté extensive2. Meier, dans sa Ver-
nunftlehre, s’expliquera avec le Stufenleiter wolffien, reconnaissant
divers sens à la distinction. M. Fichant rappelle à fort juste titre que
Kant reprend la distinction de Meier quand il parle de Deutlichkeit3.
La traduction aurait pu, nous semble-t-il, opter en conséquence pour
le vocable de « distinction »4, et ce d’autant plus que le Kant critique
définira certains termes-clés de sa philosophie critique, termes nova-
teurs, grâce à la notion de distinction. Ainsi, la Logique dite Jäsche,
dernier état des cours de logique faits par Kant, établira comme dif-
férence entre les jugements analytique et synthétique que l’un « rend
un concept distinct » tandis que l’autre « forme un concept dis-
tinct »5. Évidemment, il faut rappeler que l’Analytique s’en prend à
la philosophie leibniziano-wolffienne, philosophie qui n’a vu qu’une
différence logique entre sensibilité et entendement6. Que Kant utilise
la notion de distinction ne signifie pas qu’il adhère aux thèses de la
métaphysique classique ; cela révèle seulement qu’il y a débat. Par
ailleurs, la distinction fera sa réapparition dans l’Architectonique
quand Kant dira que l’idée distincte du tout précède l’idée qu’on a
des parties7. Dans la décennie qui précédait la Critique de la raison
pure, cette préséance de l’idée distincte était liée à la thématique du

1. Logique allemande, p. 115-116 ; Discursus, chap. I, p. 3-32. Comme


J. École l’a mentionné à maintes reprises (par ex. avant-propos au même Dis-
cursus, ici nommé Philosophia rationalis sive logica, Pars I, Hildesheim-Zurich-
New York, Olms, 1983, p. XLIII-XLIX), l’alliance de la Raison et de l’expérience
(connubium rationis et experimentiae) était prédominante pour Wolff ; que la
connaissance rationnelle s’enracine dans l’expérience est, pour cet auteur,
absolument fondamental.
2. Baumgarten, Esthétique, p. 121 et p. 199-200 ; on pourra aussi regarder
les développements en regard de G. F. Meier dans ses Anfangsgründe aller
schönen Wissenschaften, New York - Hildesheim, Olms, 1976.
3. P. 77. J. Ferrari fait ce renvoi p. 1499-1500 (note de la p. 225).
4. J. Ferrari, p. 1502 (note de la p. 243), concède, quant à lui, que la tra-
duction par évidence est traditionnelle.
5. Tr. Guillermit, Paris, Vrin, 1989, p. 70.
6. Critique de la raison pure, B 61-62.
7. Ibid., A 834 (B 862) : ceux qui n’ont pas réussi à développer entière-
ment le germe systématique n’ont, pour Kant, pas réussi à se rendre distincte
l’idée du tout.
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génie1. On pourrait encore progresser le long de cette filiation pour


montrer que Fichte mêlera dans son Sur le concept de la Doctrine de la
Science des considérations architectoniques à une thématisation du
génie, puis du passage continu de l’obscurité à la clarté2. Cependant,
nous ne pouvons, dans le cadre du présent article, esquisser la conti-
nuité des réflexions entre classicisme et idéalisme naissant, Kant y
compris. Traduire Deutlichkeit par « distinction », c’est à notre sens
mettre en évidence l’absence de rupture totale entre prékantisme et
kantisme. S’il y eut réaménagement incessant de la notion de Deu-
tlichkeit, il n’en demeura pas moins que ce fut toujours d’une et une
seule notion que l’on parla. La traduction a, en l’occurrence,
pour mission de permettre à un lecteur francophone de suivre cette
continuité.
Prenons un autre exemple d’impossible traduction juste et com-
plète. De la même façon que l’évidence avait pour elle une tradition
bien attestée, la traduction de Kraft par « pouvoir » a aussi son
bien-fondé. Les traducteurs des Systèmes post-kantiens de Cassirer,
bientôt suivis sur ce point par le regretté F.-X. Chenet, avaient
choisi de rendre la distinction que fait Reinhold entre Vermögen et
Kraft par le couple faculté/pouvoir3. Ce choix a pour principal inté-
rêt de faire apparaître la liaison entre les investigations reinholdien-
nes et les auteurs anglais du XVIIIe siècle dont le public cultivé de
langue allemande se repaissait. Reinhold fait en effet parfois un
usage neutre de la notion de Kraft, signalant par ce vocable la puis-
sance d’effectuer quelque chose, de transformer une pure potentia-
lité en réalité. Le pouvoir qu’a le sujet de se représenter quelque
chose désigne uniquement ce que chacun constate lorsqu’il se repré-
sente quelque chose, une manière d’agir permanente, indépendam-
ment de toute hypothèse sur la nature métaphysique de l’âme4.
Fort bien. Reinhold, à la suite de Locke, se défend en effet de
prendre parti sur cette nature de l’âme. Cependant, le vocabulaire
qu’il emploie est précisément celui de la métaphysique prékan-

1. Cf. N. Hinske, Vernunftkritik, p. 45-48, ainsi que G. Tonelli, Kant ’s Cri-


tique of Pure Reason within the Tradition of Modern Logic, Zurich-New York,
Olms, 1994, p. 246 et s.
2. Sur le concept de la Doctrine de la Science. Essais philosophiques choisis,
tr. L. Ferry et A. Renaut, Paris, Vrin, 1984, p. 61-62.
3. Le problème de la connaissance, tr. Collège de philosophie, Lille, Presses
universitaires, 1983 ; Philosophie élémentaire, tr. F.-X. Chenet, Paris, Vrin,
1989, p. 42.
4. Principe de conscience, p. 38 ; Locke, An Essay concerning Human
Understanding, Londres-New York, Everyman’s Library, t. I, p. 5 (intro-
duction).
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tienne. Aussi bien chez Wolff que chez Baumgarten, on trouvera


que la différence entre faculté et force est celle entre fondement de
la possibilité et fondement de l’effectivité, raison pour laquelle
quelque chose est possible et raison pour laquelle il est réel1. Rein-
hold, dans sa critique de Platner, l’un des derniers représentants de
l’école leibnizienne à l’Université, prend justement le vocabulaire
prékantien de la psychologie rationnelle pour lui donner un sens
transcendantal. La tentative reinholdienne de resémentisation de la
Kraft rend impossible la traduction idoine. En effet, cette notion
cristallise un sens « phénoménologique » de pouvoir, d’actua-
lisation d’une potentialité psychique qui n’est pas derrière la cons-
cience mais est une fonction, et un sens « métaphysique » de force,
d’expression de l’âme conçue comme substance. Nous avions opté
pour « force » dans notre traduction de la Nouvelle présentation
des moments principaux de la Philosophie élémentaire, puisque ce
thème est fortement présent dans la tradition métaphysique
allemande (qu’on pense à la vis representativa universalis wolffienne)
et qu’il nous importait de mettre l’accent sur la nouveauté de
l’approche critique, nouveauté acquise lors d’une confrontation
avec la tradition. En reprenant le vocabulaire métaphysique tout
en se défendant d’en partager les conceptions, Reinhold a donné au
criticisme la forme d’une psychologie transcendantale2, novation
dans laquelle la Kraft comme force trouve sa place.
À travers ces deux exemples, nous avons essayé de montrer loca-
lement comment la traduction doit toujours à nouveau dégager un
accès au texte-source, en rompant avec les interprétations qui le met-
tent en lumière et le recouvrent aussi bien. Les traductions sédimen-
tées se révèlent à la fois secours et obstacle, puisqu’elles proposent
déjà une compréhension globale des problèmes de l’époque, ou de
ceux d’une période adjacente, et qu’elles rendent malaisé tout écart
par rapport aux voies balisées. Les traductions d’époque contrai-
gnent moins que l’adaptation moderne. Elles offrent souvent des
choix judicieux ou, du moins, sont à même de jouer le rôle de docu-
ments, d’amorces de réflexion sur le problème qui est le nôtre, celui
justement de la circulation des textes et des langues. Elles posent
toutefois un autre problème, celui de la nécessaire usure du sens, qui
fait que certains mots ne parlent plus ou font signe vers autre chose.

1. Métaphysique allemande, § 117, p. 61-62 ; Metaphysica, Hildesheim,


Olms, 1963, § 197, p. 216.
2. Ce terme, qui peut paraître une contradiction dans les termes, a été
employé récemment par F. Fabbianelli (cf. Impulsi e libertà. « Psichologia » e
« trascendentale » nella filosofia pratica di I. G. Fichte, Gênes, Pantograf, 1999).
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La traduction de la métaphysique allemande du XVIIIe siècle 531
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Prenons le terme de Beschaffenheit. À première vue, ce substantif


allemand est motivé par l’absence d’un troisième terme entre Wesen
et Natur. Wolff emploie Beschaffenheit dans ses textes allemands là
où il dit « quid sit ? » dans ses écrits latins1 ; dans tous les cas, on
aurait affaire à la quiddité, à la nature d’une chose telle qu’elle est
exprimée par une définition, ce qui la fait telle qu’elle est. Cette ori-
gine n’est malheureusement pas la seule : Beschaffenheit s’emploie
aussi comme synonyme de « qualité, manière d’être, façon »2. La
chose se complique encore quand un auteur emploie le verbe beschaf-
fen, puisque « quiddifier » ne signifie rien et « qualifier » renverrait
plutôt à l’activité d’un sujet jugeant. On pourrait continuer à tour-
ner indéfiniment autour de la notion en montrant que « constitu-
tion » et « complexion » y ont trait. La circulation entre langues et à
l’intérieur d’une même langue est ici un jeu incessant de précision ;
on trouverait certainement autant d’usages que d’auteurs, voire
davantage, car il n’est pas rare que, dans un même texte, ce vocable
allemand ne trouve pas qu’une seule acception en français. Comment
expliquer ce constat ? Certainement par le large degré d’autonomie
dont dispose un vocable issu de la vie d’une langue, un terme que le
locuteur peut faire résonner à l’intérieur d’un éventail de sens et
d’échos. Fichte illustrera au mieux cette idée : en jouant sur Beschaf-
fenheit et schaffen, il signifiera que la chose obtient ses qualités grâce
au façonnage de l’imagination créatrice ; beschaffen sein, « être
ainsi », n’a pas de sens car seul beschaffen werden, « être fait », « être
constitué dans une relation », en a un, ajoutera-t-il3. Avec ce terme
de Beschaffenheit, le traducteur se trouve devant une aporie. Non
qu’il ne comprenne de quoi il traite, mais il se voit contraint de sacri-
fier le sens technique figé à la mobilité de la langue vive, générale, ou
contraint de sacrifier la seconde au premier. Cet exemple illustre à
nos yeux l’utilité des traductions passées pour le commentaire, la
compréhension des enjeux d’un texte ; il montre cependant les limi-
tes de la transposition quand il s’agit de faire vivre et résonner en
français ce qu’on extrait d’un jeu d’échos propre à l’allemand.

1. Nous renvoyons à la Psychologia empirica, deuxième série, vol. 5, Hildes-


heim, Olms, 1968, § 23, 25, 39,48, 49... (p. 16, 17, 25, 26, 30, 31...). Les termes de
tenor et de definitio sont parfois aussi employés. La Métaphysique allemande
varie le plus souvent entre la forme verbale beschaffen et le substantif dérivé.
2. Wolff parle ainsi d’innere Beschaffenheit (Métaphysique allemande, § 74,
p. 35).
3. Cf. Praktische Philosophie, GA II, 3, p. 181-182 ; Assise fondamentale de
toute la doctrine de la science, Œuvres choisies de philosophie première, Paris,
Vrin, 1990, p. 148 par ex.
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Le terme de Zusammenhang offre certainement moins de problè-


mes de traduction. Il est cependant amusant de constater, au travers
de l’exemple wolffien, que, s’il rend le nexus latin, son dérivé, zusam-
menhängend sera parfois rendu par systematica1 ! Le lien qu’on
désigne ici n’est pas celui de la conjunctio, de la Verknüpfung ou
de la Verbindung, mais celui de la connexion systématique de
l’entr’expression de toutes choses, de la conspiration universelle.
Kant, qui avait développé, après Meier2, l’habitude d’accoler au
concept allemand son équivalent latin, semble nous renseigner sur
un autre usage des termes3. Pourtant, la Critique de la raison pure
emploiera le terme de Zusammenhang, non pas pour désigner la liai-
son entre concepts, mais pour traiter soit du nexus rerum, de la com-
munauté des phénomènes en relation d’action réciproque les uns
avec les autres, soit de l’unité systématique, de ce qui n’est pas un
agrégat mais un tout organique4. Zusammenhang indique donc le
plus souvent le type de relation qui a trait à l’organisation d’un
divers par la Raison. Tous ces renvois thématiques ne facilitent pas
le travail du traducteur. Rendre Zusammenhang par « connexion
systématique » serait surtraduire ; en outre, ce type de convention
de traduction ne résisterait sûrement pas à l’application in concreto.
Prendre connaissance des jeux d’équivalence classiques empêche ici
le traducteur de trancher sereinement, de « coller » à sa source. Le
concept ayant déjà circulé est souvent une notion qui joue et qui ne
peut être rendue dans toute sa richesse par le terme arrêté par le tra-
ducteur, par le fruit unique et fixe de sa décision. La tâche la plus dif-
ficile du traducteur consiste peut-être à rendre compatible la circula-
tion entre langues avec la linéarité du texte traduit, le jeu des
significations avec la fixité de la convention de transposition5.

1. Cf. « Von dem Unterschied des zusammenhängenden und nichtzusam-


menhängenden Verstandes », Œuvres complètes de Wolff, 1re série, vol. 21 . 4,
1981, p. 163-219, qui est la traduction par G. F. Hagen du « De differentia
intellectus systematici & non systematici », Œuvres complètes, 2e série, vol. 34 . 1,
l983, p. 107-154.
2. N. Hinske rappelle que le doublage des termes allemands par leur équi-
valent latin se trouvait déjà chez l’ « auteur » de Kant en matière logique,
c’est-à-dire Meier (Vernunftkritik, p. 28).
3. La Critique de la raison pure (B 201) utilise en effet nexus comme équi-
valent de Verknüpfung, en faisant davantage un lien d’entendement qu’une
connexion rationnelle.
4. Ibid., B 263 et B 673. Le sens de « contexte » est aussi attesté.
5. À cet égard, le meilleur expédient pour pallier l’unilatéralité de la tra-
duction réside dans le commentaire. Ce dernier est en effet le lieu indiqué pour
varier les acceptions, exploiter les champs thématiques que la corrélation
biunivoque refuse par nature.
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La fixité dont nous parlions est certes moins dommageable quand


il s’agit de la part strictement technique du vocabulaire. Si Beschaf-
fenheit présente la redoutable appartenance tant à un lexique bien
connu qu’à un champ gros de promesses, tous les vocables ne nous
semblent pas présenter la même multilatéralité. Prenons la notion
d’Erklärung par exemple. Le sens ne pose pas grand problème : d’une
manière plus ou moins large, on parle ici d’une explication, du détail
des caractéristiques d’un concept. Dès qu’interviennent les notions
de Worterklärung ou de Sacherklärung, la signification se précise pour
être celle d’une définition, ici réelle, là nominale1. L’allemand d’un
Wolff voit une continuité essentielle entre les définitions et les expli-
cations en général. Certes, définir et expliquer participent du même
mouvement mais le premier est bien plus restrictif que le second.
Definitio est pourtant attesté dans les écrits latins de Wolff 2 ; celui-
ci, bien que soucieux du fait que l’on conserve aux concepts une
acception identique3, ne semble pas s’être inquiété outre mesure de
l’absence en allemand d’une distinction fondamentale. Kant remar-
quera dans la Critique de la raison pure qu’il manque un mot à sa
langue pour séparer nettement simples explications et véritables
définitions. L’enjeu sera de taille, puisqu’il ne s’agira plus seulement
de préciser un objet mais de refuser à la philosophie une évidence de
type mathématique, de refuser en d’autres termes qu’on commence
la philosophie par des définitions, puisque seules des explicitations
sont possibles. La réflexion dépasse le simple cadre du vocabulaire
logique pour devenir fondamentale et penser la philosophie comme
discipline autonome, ayant sa propre façon de procéder4. Le traduc-
teur de Wolff devra rendre Erklärung tantôt par « définition », tan-
tôt par « explication », tout en indiquant en note que l’usage trop
général du terme Erklärung sera critiqué par Kant (qui, quant à lui,
connaît definieren et Definition).
Un terme comme auseinandersetzen revient aussi souvent dans
les écrits métaphysiques. Le sens et la traduction ne sont pas outre
mesure difficiles ; il devrait être assez aisé de s’accorder sur « expli-
quer » ou « discuter ». « Discuter » a pour lui d’être terme à la fois
technique et courant : on discute un concept quand on l’explicite en
général et, plus précisément, quand on distingue les cas contenus
dans une question complexe. Ce dernier usage s’est maintenu en

1. Cf. Logique allemande, p. 141-151.


2. Cf. par ex. Philosophia prima sive ontologia, 2e série, vol. 3, 1977,
§ 1, p. 1.
3. Cf. par ex. Discursus praeliminaris, § 143, p. 166-169.
4. Cela appert avec force dans la Discipline de la Raison pure, B 758.
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mathématiques, où il n’est pas rare qu’on discute une équation,


i.e. qu’on distingue et qu’on épuise les possibilités contenues en
elle1. En utilisant des termes comme auseinandersetzen, il ne nous
semble pas qu’un métaphysicien veuille donner une inflexion logi-
ciste à son discours ; seulement, il semble patent que les textes
métaphysiques sont truffés de termes logiques, qu’ils renvoient
à leur propédeutique, au bagage commun du siècle. Pour se
convaincre de la solidarité de la logique et de la métaphysique, s’il
en était besoin, il suffirait de dénombrer les renvois que fait Wolff à
la Deutsche Logik ou au Discursus Praeliminaris et à la Philosophia
rationis sive logica dans sa philosophie première. Et il importe
davantage au traducteur de rendre cette imbrication que de vouloir
faire parler la langue, de choisir un équivalent structurel que de
s’efforcer de trouver une famille de termes qui ferait écho à une
famille allemande. Que ce soit zergliedern que l’on prenne comme
équivalent de « décomposer » tandis qu’on appariera zusammenset-
zen et « composer », cela ne détone pas. On pourrait rendre zerglie-
dern par « diviser » également, et laisser « décomposer » pour un
terme allemand désignant la même idée d’analyse, de séparation des
éléments. L’idée essentielle doit être conservée, à savoir qu’il existe
deux mouvements opposés quand l’on traite du concept, un procédé
analytique et un autre synthétique2. Et ce ne sera jamais des mem-
bres que le traducteur fera apparaître dans le mouvement de
décomposition mais bien des termes, des éléments. Le philosophe-
traducteur n’échoue pas quand il perd le lien entre Glied et zerglie-
dern, et qu’à l’occasion il en fait apparaître un autre au moyen du
noyau de composition. Cette classe de termes marque davantage
une pensée obligée et bien connue qu’une réflexion novatrice ; par-
tant, le traducteur ne trahira guère son auteur s’il transpose ce type
de vocables sans tenir compte des résonances allemandes mais en le
coulant dans un cadre français. La pensée n’est jamais intégrale-
ment novatrice ; elle prend parfois les accents bien connus de la
langue technique. Le traducteur doit en conséquence admettre que
certains de ses choix de traduction ne sont pas des décisions philoso-
phiques au sens fort mais qu’ils sont appelés, et comme contraints,
par l’art de penser.
Au travers des sept exemples que nous avons convoqués, de
manière bien trop rapide assurément, nous n’avons pas voulu

1. Cet usage mathématique est attesté par Littré.


2. La Preisschrift de Mendelssohn abonde en équivalents de la sorte : auf-
wickeln, auseinanderwickeln...
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esquisser de discours de la méthode. Il nous semble en effet que les


principes dont se sert le traducteur ne sont pas constitutifs, mais
régulateurs. La pratique montre suffisamment que c’est le texte,
dans toute sa singularité, qui est premier. La réflexion du philo-
sophe intervient toujours a posteriori et elle se voit souvent con-
frontée à une collision de principes. Faut-il ici calquer l’allemand ou
utiliser un équivalent français appartenant à une autre famille
conceptuelle ? Doit-on s’inscrire dans une tradition de traduction
ou a-t-on à innover ? Ces questions sont de celles qu’on ne tranche
pas universellement et une fois pour toutes. Car la traduction nous
paraît toujours renouvelable, et les principes de traduction sont des
règles par provision. L’affaire se révèle telle non seulement parce
que les générations de traducteurs changent mais aussi parce que le
traducteur lui-même voit se transformer sa compréhension des
enjeux mobilisés par le texte qui l’intéresse.
Mais cette façon de considérer la traduction, envisagée unilaté-
ralement, demeurerait bien trop négative et bien trop théorique.
Car pratiquement, au sens fort où la philosophie classique alle-
mande nous a appris à entendre le terme, le travail du traducteur
apparaît comme un acte ayant eu lieu, un arrêt de la liberté ayant
tranché les points en suspens. En ce sens, la valeur absolue d’une
traduction tient, nous semble-t-il, à ce qu’elle émane d’une décision,
d’une affirmation de la personnalité de son auteur. Les arguments
peuvent continuer à faire pencher l’arbitre d’un côté ou de l’autre ;
reste toujours qu’il faut traduire, créer du sens, donner naissance à
un texte inédit. La décision est certes d’autant meilleure qu’elle est
plus éclairée mais elle est et reste avant tout spontanéité, commen-
cement absolu. Sous ce rapport, ce n’est plus le traducteur qui uti-
lise sa compétence d’historien de la philosophie pour peser les choix
à faire, mais c’est le traducteur qui se révèle d’abord et avant tout
philosophe. Cela reste vrai pour les auteurs classiques de la méta-
physique allemande. En eux, on reconnaît immédiatement l’em-
preinte de la tradition, la forte prégnance de thèmes et de façons de
penser ces thèmes. L’aspect proprement créateur de leur entreprise
ne semble guère présent. C’est oublier en fait qu’ils se sont tous pré-
sentés comme des Selbstdenker1, des penseurs autonomes qui n’ont
pas voulu réciter des leçons apprises par cœur mais repenser à nou-
veaux frais les concepts mis à leur disposition, et ce en les retravail-

1. Ce terme était encore affectionné par Kant, Reinhold et Fichte.


N. Hinske s’est efforcé de montrer comment le besoin de penser par soi-même
avait été le programme du siècle (cf. Vernunftkritik, p. 22-23).
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lant quant au contenu et en leur donnant un nouvel éclairage grâce


à une organisation systématique inédite1. Réussir à présenter Wolff
comme un philosophe de plein droit relève de la gageure. Outre qu’il
faudra au traducteur convaincre un éditeur du bien-fondé d’une
adaptation en français et persuader son lecteur de ne pas voir en lui
qu’un leibnizien affadi ou un scolastique décrépit2, il sera nécessaire
de savoir rendre à cet auteur les accents philosophiques qui ont
marqué l’Allemagne pendant près d’un siècle. Ce pari ne peut seule-
ment être celui d’un érudit ou celui d’une poignée d’historiens de la
pensée soucieux de voir comment a fonctionné dans son cas la tech-
nique de l’esprit ; ce pari doit avant tout être celui de philosophes
prêts à accompagner « le maître des Allemands »3 dans son geste
initial de créateur d’une langue inouïe, c’est-à-dire aussi d’ins-
tituteur d’une pensée véritable, d’une philosophie à proprement
parler4.

Jean-François GOUBET.

1. C’est en ce sens qu’on peut dire que Baumgarten, Meier et Crusius sont
wolffiens. Peu ou prou, ils s’en sont pris à l’agencement des parties de la
science, ou à des points précis de la doctrine. Le socle fondamental d’où s’est
élevée leur pensée est néanmoins demeuré le même.
2. Ce cliché est malheureusement encore largement diffusé. J. École a
pourtant largement contribué à faire connaître les particularités de Wolff au
public d’expression française.
3. Nous reprenons l’expression bien connue de Hegel dans ses Leçons sur
l’histoire de la philosophie.
4. Depuis la rédaction de cet article en 1999, deux traductions de Wolff
sont en cours grâce aux bons soins du groupe de travail sur la philosophie
alleamnde au XVIIIe siècle (CERPUI). Aux éditions Vrin doivent paraître dans
les prochains mois le Discours préliminaire sur la philosophie en général ainsi
que la Métaphysique allemande.

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