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Dans le quotidien, il n’est pas rare d’entendre dire que les gens sont parfois très

irrationnels. Ainsi, par exemple, il arrive que des gens qui sont ivres, hors d'eux-mêmes ou
sous l'influence de drogues raisonnent et prennent des décisions absurdes. Nous pouvons ici
nous demander si un tel présupposé participe de la définition de l’homme. Il se pose d’ors et
déjà le problème de la nature de l’homme. Dans ce travail, il est présupposé que l’homme est
un être rationnel. Si tel est le cas, peut-t-on dire que l’homme se définit fondamentalement par
la raison, qui est cette faculté de l'esprit humain d'atteindre par lui-même des vérités qui
s'imposent nécessairement à son esprit comme à l'esprit de tout homme exerçant également sa
raison, en dépit de la différence des subjectivité, des sentiments, des passions, des opinions de
chacun ? S’il est donc établit que l’homme est un être rationnel, c’est-à-dire un être capable de
penser, de calculer, de connaître et, au moins en droit, expliquer, les implications logiques ne
sont-telles pas privilégiées pour rendre compte de son essence ?

L’homme, un être rationnel

L’homme se définit comme un être rationnel; c’est-à-dire comme un être de raison.


Celle-ci peut s’identifier à l’entendement conçu comme cette faculté essentiellement humaine
(innée mais éducable, améliorable) de raisonner et d’argumenter, ou plus largement comme la
faculté d’établir des rapports entre les choses et de découvrir de l’ordre dans le monde. C’est
une faculté «universelle», commune à tous les hommes, norme de la pensée humaine et
caractère propre, définitoire de l’homme car les animaux ne sont pas doués de raison; — mais
aussi comme l’ensemble des propositions tenues pour vraies et qui transcendent mes idées
personnelles, la part dans mes convictions de propositions que je crois universellement
acceptables.

En principe, la raison existe dès que l’homme existe, puisque, selon Aristote, ce qui
distingue l’homme de l’animal, c’est précisément la raison. Il affirme en substance que
l’homme est un « animal raisonnable ». Mais l'expression d'Aristote en grec zôon logikon
signifie : « animal doué de logos » c'est-à-dire, aussi bien, animal « doué de parole », puisque
logos signifie à la fois parole, discours, raison... L'homme est un être vivant capable de parler,
de discuter, d’argumenter, de convaincre par la parole ou par le raisonnement. Par le logos, un
homme est capable de ne pas se soumettre à l'opinion de n'importe quel séducteur, sophiste,
imposteur, démagogue, tyran. La parole est précieuse pour se défendre au tribunal, pour
convaincre à l'assemblée publique, pour délibérer dans des instances politiques ou judiciaires
etc. Aristote associe d'ailleurs la nature politique de l'homme à sa nature raisonnable (l'homme

1
est un « animal politique »)1. C’est en effet dans la cité que l’homme peut user au mieux du
logos que lui a donné la nature, qu’il peut réaliser sa nature d'être raisonnable, son humanité
en ayant tout le loisir d'exercer son logos au service de la vie publique et de la justice.

En effet, c’est ce statut d’être rationnel qui fait « la grandeur de l’homme », pour
reprendre les termes de Blaise Pascal. Avec sa raison, l’homme cesse d’ailleurs d’être encore
appelé « animal » ; il est juste un « être pensant ». C’est ce qui fait la différence entre Aristote
et Descartes quant à la définition de l’homme. Pendant qu’Aristote attribue le qualificatif
d’animal « animal raisonnable » à l’homme, Descartes, lui, refuse catégoriquement cet attribut
à l’homme. Dans les Méditations Métaphysiques, en effet, le sujet pensant se pense existant
en toute certitude, quand bien même il n'aurait aucune certitude qu'un monde extérieur existât.
Il n'y a plus, chez Descartes, ce lien de familiarité, de proximité entre l'homme et l’animal.
Dans le cartésianisme, ce sentiment d'appartenance de l'homme à l’animal, si vivant dans la
pensée antique comme au Moyen -Age est perdu. L'animal étant sans raison, et sans langage
attestant une pensée, est alors sans âme, or la pensée et la raison sont ce qui définit
proprement l'âme, selon Descartes: « Je ne suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui
pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison »2. Les animaux, n'ayant pas de
raison, n'ont pas d'âme; n'ayant pas d'âme, ils ne sont donc que des machines. C'est la fameuse
théorie cartésienne des "animaux-machines".

Alors que pour Aristote les hommes sont tous plus ou moins doués de logos, plus ou
moins raisonnables selon leur rang ou leur sexe, pour Descartes en revanche la raison est un
absolu, dont le manque se traduit par l'inhumanité. On a ou on n'a pas la raison. Il le dit
expressément au début du Discours de la Méthode : « La puissance de bien juger et
distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on appelle le bon sens ou la raison,
est naturellement égale en tous les hommes ». La raison est égale en tout homme. Ce qui
différencie les individus (mémoire, vivacité intellectuelle...) les fait plus ou moins intelligents,
mais non plus ou moins raisonnables. Les différences d'intelligence sont inessentielles pour
Descartes. Pourvu qu'on ait la méthode pour bien conduire son raisonnement, alors on est
capable, comme tout un chacun, de discerner le vrai du faux. Certes pour un Aristote aussi,
tout le monde peut discerner le vrai du faux, s'il est aidé dans sa démarche (comme l'esclave
de Ménon par Socrate); mais il y a des différences - dues à la naissance, aux circonstances, à

1
Aristote, Politique, I, 2.
2
Réné Descartes, Méditations métaphysiques, II.
2
l'éducation - qui empêcheront certains d'exceller (en politique, en philosophie, etc.), de se
distinguer dans la cité.

Pour l’essentiel, la rationalité est une propriété essentielle de l’espèce humaine. Elle
distingue l’homme de l’animal, de la bête. C’est l’expression de la raison qui est universelle
chez tous les êtres. Se définissant comme tel, quelles en sont les implications pour son
essence ?

Implications de la rationalité pour l’essence de l’homme

Les implications liées au statut de l’homme comme être rationnel sont multiples.
Mais nous allons nous limiter aux implications logiques dans le cadre de ce travail.

D’abord au niveau du langage. Dire que l’homme est un être rationnel implique que
son langage doit obéir aux exigences de la raison. Or la raison humaine fonctionne
naturellement suivant des lois qu’Aristote appelle « principes de la raison » ou principes de
la pensée, à savoir le principe d’identité, le principe de non contradiction, le principe du
tiers-exclu et le principe d’universalité. Le principe d’identité s’explique par le fait qu’un
discours rationnel a besoin de cohérence. Une expression de ce besoin est le principe
d'identité qui décrit que ce qui est, est soi-même. C’est, selon Aristote 3, l'exigence
principale du discours rationnel. Si on ne l'admet pas, le sens des concepts peut changer à
tout instant, ce qui revient à dire qu'on ne peut rien dire qui ne soit contradictoire. Une
chose est ce qu'elle est (A=A). C’est en effet, ce principe que Parménide a tenté de mettre
en exergue. En effet, dans sa tentative de rendre rationnel ce qui est au fondement du
monde, le premier principe, l’archè, Parménide établit que c’est l’Etre en tant qu’Etre.
L’Etre est unique, immuable, universel, il est égal à lui-même. D’où ce vers célèbre extrait
de son poème De la Nature : « L’être est et le non-être n’est pas. ». Même comme cette
proposition demeure ontologique, il exprime l’identité, à savoir qu’une chose est égale à
elle-même. Par exemple, Jean-Pierre se reconnait entant que Jean-Pierre et non comme une
autre personne.

Quant au principe de non-contradiction, Aristote le formule ainsi : « une même


chose ne peut pas, en même temps et sous le même rapport, être et ne pas être dans un
même sujet. (A est différent de non A). Partant de ce principe, on se rend à l’évidence que
la proposition d’Héraclite selon laquelle « l’être est et le non-être est », ne tient pas. Du

3
Aristote, Métaphysique, Livre gamma
3
moins elle ne répond pas aux principes logiques. L’Unicité, l’immuabilité, l’éternité ne
sont pas selon lui des modes d’être de l’être réel. L’être réel c’est notre monde, le monde
sensible. En lui, les substances, les qualités se meuvent entre leurs contraires. Malgré donc
le dépassement qu’opère Héraclite, sa proposition est appréhendée au sens ontologique,
dans la mesure où le logos, toute parole ou tout langage est assujetti au devenir. Les
valeurs de vérité sont, en même temps et sous le même le rapport, le vrai et le faux,
synonymes d’être et de non-être. « On se trouve ainsi en face d’une absurdité, qui est
naturellement une négation du principe logique de non-contradiction. Ce qui ne saurait
surprendre, puisque les principes logiques sont sacrifiés au profit des principes
ontologiques »4.

Il faut également ajouter que les principes logiques qui devraient sous-tendre les
propositions de l’homme entant qu’être rationnel, surtout le principe d’universalité, se
trouvent évacuées chez les sophistes. En effet, lorsque Protagoras affirme que « l’homme
est la mesure de toute chose », cela signifie tout simplement que « l’homme est la
proposition, ou que la proposition est la mesure de toute chose ». Autrement dit, chacun a
ses vérités ou ses faussetés, de sorte qu’il n’y a pas un référentiel à partir duquel on peut
déterminer la vérité d’une proposition. Comme implication, chacun a sa vérité. Mais
comment comprendre suivant les lois de la raisons que chacun puisse posséder une vérité.
La vérité n’est-elle pas unique ? Celle-ci n’obéit-elle pas au critère d’unicité ou
d’universalité ? C’est tout simplement que chez Protagoras, ou, si l’on préfère, chez les
sophistes, il n’y a pas de critère de la vérité qui soit universel. Le développement ultérieur
de la logique jusqu’à la logique mathématique, va ainsi répondre au souci d’un langage qui
soit objectif et exempt de confusion, un langage universel, puisque la vérité est universelle.

Après avoir parlé de l’implication au niveau du langage, nous pouvons maintenant


nous pencher sur la méthode. Du grec meta odos, la méthode est la voie, le chemin qui
mène vers. La méthode est une implication incontournable de la raison ou du rationnel,
ceci pour éviter l’erreur. Descartes rappelle à ce propose l’homme rationnel doit savoir
user correctement de sa raison, mettre de l’ordre et de la clarté dans toute chose
proposition. Il a pris soin d’exposer les règles de ladite méthode dans la seconde partie du
Discours de la Méthode. Rappelons-les :

4
Pr. MONDOUE, Cours de Logique, ENS de Yaoundé, 2019, inédit.
4
Le premier (précepte) était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la
connusse évidemment être telle : c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation
et la prévention; et de ne comprendre rein de plus en mes jugements, que ce qui se
présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune
occasion de le mettre en doute. Le second de diviser chacune des difficultés que
j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les
mieux résoudre. Le troisième de conduire par ordre mes pensées, en commençant par
les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu,
comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés; et supposant même de
l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.

La première règle consiste à s'assurer que le point de départ d'une démonstration repose
sur des évidences irrécusables, et non sur des opinions vraisemblables ou générales, comme
celles qu'admettait Aristote dans ses raisonnements dialectiques; il s'agit de s'appuyer non
seulement sur des évidences comme celles des axiomes des Eléments d'Euclide, mais plus
précisément sur des énoncés simples et radicaux, un peu comme ceux que permettent en
physique des expériences idéales de pensée, ou encore des raisonnements qui dissipent le
moindre doute, comme ceux qui commencent les Méditations Métaphysiques permettant
d'aboutir à l'évidence irréductible du Cogito. Evidence de ce qu'on a pu ramener à la
simplicité de l'évidence - ainsi des hypothèses de la physique cartésienne - et non pas
évidence immédiate de l'expérience.

La seconde règle est celle de l'analyse. Communément on appelle analyse le mouvement


de pensée qui consiste à partir des conclusions d'un raisonnement pour remonter à ses
principes. Ici il s'agit de ramener un problème à ses états élémentaires; par exemple
décomposer une équation à deux ou plusieurs inconnues pour la ramener à deux ou plusieurs
sous-équations à une inconnue. En physique, il s'agit de décomposer un problème pour le
ramener à une relation déterminée de grandeurs distinctes mesurables.

La troisième règle est celle de la synthèse, qui, communément, désigne ce mouvement


de pensée qui part des prémisses pour aboutir aux conséquences. Ici il s'agit de reconstituer
l'ordre de déduction correct, en partant des choses les plus simples ou les plus élémentaires
pour arriver aux plus composées. Par exemple après avoir décomposé une équation à
plusieurs inconnues en plusieurs mini équations à une inconnue, reste à réécrire l'équation
dans l'ordre de déduction correct qui puisse permettre la résolution de l'ensemble de
l'équation, « et supposant même de l'ordre" entre des parties ou des membres de l'équation
« qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres ».

5
Ces règles de la méthode sont ainsi inspirées de la pratique des mathématiques. Mais
leur portée n'est pas strictement mathématique; elle est universelle. Ecoutons Descartes
conclure sa présentation des règles de la méthode: « Ces longues chaînes de raisons, toutes
simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus
difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses, qui
peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s'entresuivent de même façon, et que,
pourvu qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde
toujours l'ordre qu'il faut, pour les déduire les unes des autres, il ne peut y en avoir de si
éloignées, auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre ».

Si nous avons fait le choix de la méthode chez Descartes, c’est en effet pour montrer
que grâces aux règles sus mentionnées, la raison s’affirme comme composante existentielle de
l’homme, susceptible d’avoir une emprise sur le réel.

En conclusion, l’homme ne se définit ni par le désir, ni par la passion, ni par ses


instincts, mais par sa raison. C’est cette faculté qui établit une nette démarcation entre lui et
les autres êtres vivants. C’est cette faculté qui fait qu’il soit un être parlant ou un être de
langage. L’homme ne reçoit pas son essence du nom qu’il porte, ou que d’autres hommes lui
ont donné sur la base des apparences sensibles, il la reçoit de la constitution qu’il a reçue de la
nature comme être rationnel. Il est évident que les humains ne sont pas toujours rationnels.
Lorsque les gens sont ivres, épuisés ou sous le coup d'une rage incontrôlable, ils raisonnent en
fait médiocrement. Mais ce ne sont que des accidents, et cela n’enlève en rien l’essence de
l’homme comme tel. Les implications pour cette essence sont d’abord d’ordre logique. Et
dans le cadre de ce travail, nous les avons situées au niveau du langage, qui doit épouser les
principes de la raison et au niveau de la méthode, qui permet d’éviter l’erreur.

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