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JEAN ALLOUCH, CONTRE L'ÉTERNITÉ.

OGAWA, MALLARMÉ, LACAN

Hervé Bentata

Érès | « Essaim »

2009/2 n° 23 | pages 167 à 171


ISSN 1287-258X
ISBN 9782749211572
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-essaim-2009-2-page-167.htm
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Jean Allouch,
Contre l’éternité. Ogawa, Mallarmé, Lacan 1

Hervé Bentata

Avec Contre l’éternité, Jean Allouch prolonge son travail sur le deuil,
entamé avec Érotique du deuil au temps de la mort sèche. Il s’agit d’un travail de
construction et d’interprétation à partir de rencontres avec des textes, des
auteurs, autour de ce moment dit « de la seconde mort » qui en constitue
le fil rouge, moment où le sujet disparaît non seulement physiquement,
mais aussi dans toute trace psychique. C’est ainsi que ce livre, bâti autour
de citations saisissantes alternant auteurs littéraires et psychanalytiques,
articule ces opérateurs majeurs que sont Éros et Thanatos avec Psychana-
lyse et Littérature. Toutefois, Éros vers la fin du livre (notamment dans
« Roussi au feu de l’amour ») prend plutôt le masque d’Amour, semblant
ainsi céder sur son désir…
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Le liminaire de ce travail reprend ce constat que les gens, de nos
jours, ont perdu les rituels de la mort. Cette perte du rituel, c’est ce que
Ariès appelle la mort sauvage, et Allouch la mort sèche, en référence à
la perte sèche qui s’en suit, et pourquoi pas à l’humidité que n’apportent
plus les pleureuses d’antan. À partir de cette faillite du deuil social est
apparue autour du concept de « travail de deuil » amené par Freud, une
dérive psychologisante et réparatrice telle qu’elle se diffuse aujourd’hui.
Jean Allouch nous rappelle sa dénonciation formelle de cette hérésie ; le
mort n’est ni récupérable ni remplaçable ; en plus de sa perte pour autrui,
il laisse un trou dans le sujet, définitif, dont le deuil est le fait d’en prendre
acte. « Il y a la perte de l’autre et l’acte de deuil prolonge cette perte par la
perte supplémentaire d’un bout de soi. »
Pour donner acte de cela à Jean Allouch, il n’en reste pas moins
la question du statut de ce trou. À rester vif et sans bord, ce trou ne me

1. J. Allouch, Contre l’éternité. Ogawa, Mallarmé, Lacan, EPEL, coll. essais, 2009.
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semble que reposer la question d’un travail de deuil, travail symbolique


indispensable, à qui veut non seulement survivre mais véritablement
continuer à vivre.
Voici par ce biais abordée la question des représentants du mort. Ce
statut de l’objet qui représente le mort est au centre du premier essai. Il se
déploie à partir du récit étrange, un brin scabreux, qu’est L’annulaire de
Yoko Ogawa. L’histoire se passe dans un « laboratoire de spécimens » qui
naturalise les objets amenés par les clients et en assure la garde définitive.
De fait, ces objets, pour hétérogènes qu’ils soient sont représentatifs d’une
perte d’un bout de soi. Pour la narratrice, qui est la secrétaire de ce labo-
ratoire, il s’agit d’un bout d’annulaire perdu au travail. L’histoire se clôt
quand la narratrice découvre qu’en faisant le sacrifice de son corps, en
s’offrant à la naturalisation par le maître du laboratoire, elle peut devenir
elle-même cet objet représentatif de sa perte, de la perte de son annulaire.
C’est au seuil de la pièce de naturalisation que Jean Allouch nous amène à
un formidable rebondissement, en notant que ce récit de la naturalisation
de la secrétaire ne peut être que l’œuvre de l’auteur et qu’ainsi son livre
lui-même, L’annulaire, a justement la forme d’un spécimen, d’un objet
naturalisé. Ainsi le fait d’acheter ce livre d’Ogawa et d’en parler serait alors
comme participer à la naturalisation voulue par l’auteur.
Avec cette mise en abyme, Jean Allouch enchaîne les conséquences
concernant l’acte d’écrire et l’immortalité. Les livres seraient des « objets
que certains décident de confier au laboratoire littéraire afin qu’ils soient
naturalisés ». Et, paradoxe, les œuvres qui font l’objet des commentaires
sans cesse renouvelés, échappent à la naturalisation ; leurs auteurs en
deviennent immortels. D’où cette étrange conclusion : « Est immortel celui
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auquel on a refusé qu’il accomplisse ce deuil même qui l’a porté à écrire, à
fabriquer son spécimen à naturaliser. » C’est donc pour lui le tourment des
enfers, sans apaisement, raison du titre, contre l’éternité.
D’où cette conclusion logique : Ogawa « nous apprend, de la meilleure
façon… en acte… que ce qu’on appelle la réussite littéraire est une modalité
de l’échec d’un deuil ».
Le deuxième essai, sur les « Manières de disparaître chez Mallarmé et
Lacan » articule la question du disparaître, de l’amour et de la production
d’un objet a, d’un savoir insu, aboutissement de la cure. Pour ce faire, Jean
Allouch conceptualise comme APA (analysant postanalyste) le travail de
séminariste de Lacan (et de tout analyste qui se respecte). C’est dire que le
discours qui s’y produit a le statut d’insu que sait l’unebévue, et comme
tel peut justifier d’une mise en forme. Il y est ainsi question du signifiant
« ma » et de la toute jeune sœur aînée de Lacan qui aurait fondé le désir
lacanien ; il s’agirait du désir d’un autre savoir en lieu et place de celui si
impératif qu’elle lui exprima : « Maneine sait ». Maneine par son savoir érigé
Jean Allouch, Contre l’éternité. Ogawa, Mallarmé, Lacan • 169

(à allonger donc ?) serait ainsi devenue la figure modèle de qui s’allongera


sur le divan lacanien, et par suite sur celui des psychanalystes lacaniens.
Et l’embûche, si l’on peut dire, de la cure lacanienne tient alors à la
nécessaire double disparition de l’analyste comme sujet, désêtre donc
de l’analyste, pour « se faire, dans l’amour, bûche humide et néanmoins
brûlante sans pour autant flamber… » (p 42) Seule cette consomption
amoureuse, lente, à petit feu, excluant toute flamme, de l’analyste va
permettre l’opération analytique, à savoir produire l’insu (que sait…) pour
l’analysant.
La version mallarméenne du disparaître m’a paru plus confuse dite
par J. Allouch à partir du texte « La mort parfaite » de L. Bersani ; il s’y
retrouverait aussi une double disparition portant cette fois sur la question
du sens (et non du savoir comme pour Lacan). Ce disparaître se situerait
dans le détachement du sens de l’énonciation, une politique de versions
successives et l’appel à une grande œuvre finale qui ne voit jamais le jour.
J. Allouch tire de ce qu’il intitule « Mallarmé dissolu » une conséquence
pour les psychanalystes : « La mort parfaite n’offre rien de moins aux laca-
niens qu’une politique pour la psychanalyse […] en leur proposant d’as-
sumer une suite de Lacan telle que, loin de s’en tenir à une stabilisation de
l’œuvre […] ils sont eux aussi comme leur maître […] promis à ne jamais
pouvoir et devoir avancer que des interprétations destinées à leur propre
dissolution (la leur et celles de ces interprétations). »
C’est donc logiquement que cet essai débouche sur un chapitre concer-
nant la dissolution de l’École freudienne. S’il faut « une politique de la
mort », peut-être se révèle-t-elle dans les lettres et propos de Lacan à l’oc-
casion de la dissolution de son École et de la fondation d’une nouvelle qu’il
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déclare être « l’école de mes élèves, ceux qui m’aiment encore ». Pourtant
n’avait-il pas reproché à la précédente qu’on « ne tombe d’accord que sur
ça : qu’on m’aime. Tellement qu’on voudrait que l’éternité se dépêche de
me changer en moi-même… » ? Serait-ce dire que l’amour attendu des
élèves pour la nouvelle école était un amour qui ne pétrifie pas le maître
dans une éternité de sa personne et de son œuvre ? « L’œuvre aussi doit
pouvoir disparaître, son éternisation privant son auteur de sa seconde
mort », nous dit alors Jean Allouch. Et de conclure, « de cet amour-là, qui
lui offrait l’éternité, […] Lacan ultimement ne voulut pas ». Il fit appel à un
amour « borné » en ce sens « qu’il trouve sa limite en lui-même ».
Avec le long et touffu essai du chapitre IV, nous voici roussis au feu
de l’amour, puisque tel est le sort du psychanalyste ; et cela se sait dès
l’exergue : « Être calomnié et roussi au feu de l’amour avec lequel nous
opérons, ce sont les risques du métier » (S. Freud). Et la question qui s’y
pose d’abord est celle-ci : « Quelle sorte singulière d’objet aimé est donc le
psychanalyste ? » La réponse qui conviendrait, dit Allouch, serait le « se
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faire consommer… pour autant toutefois que cette “consommation” serait


non pas de l’ordre de la bûche qui se consomme en flambant mais qui se
consume en ne flambant pas ». Et de là, Jean Allouch reprenant la perspec-
tive lacanienne de loger la mort dans l’amour va nous mener à l’extrême
du roussi, avec la question de la mort du psychanalyste aimé. Constatant
la possibilité, voire la tendance, actuelle à transformer le carbone des
cendres de l’aimé en diamant, la question se poserait de savoir si « chaque
psychanalysant serait appelé à porter son psychanalyste sous forme de
brillant monté en anneau au doigt ». Derrière cette formule percutante et
provocatrice se cache la question cruciale (une autre façon de mettre fin
à l’amour de l’aimé et de le perpétuer ?) de la fin de l’analyse avec son
versant destitution subjective côté analysant et « désêtre » côté psychana-
lyste. Délaissant le commandement freudien du Wo es war, soll Ich werden,
J. Allouch nous propose d’adopter la formule de V. Hugo dans La fin de
Satan : « Ne jetez pas ce qui n’est pas tombé. »
À partir de là, la question du début concernant la sorte d’objet aimé
qu’est le psychanalyste devient : « En quel genre de mort aimé doit donc
se constituer le psychanalyste pour finir par offrir à l’analysant la seule
chose susceptible de le sortir du pétrin, à savoir sa destitution subjective ? »
Avec ce « mortaimé » est donné le coup d’envoi de l’amour nécrophile
et spectral tant dans la généralité de l’amour (comme apparition) que sa
particularité concernant l’amour de transfert. « L’amour… en Occident…
trouve sa pâture dans un objet aimé dont le mode d’être… est celui de l’ap-
parition. » « L’amour est nécrophile. » Mais d’une manière plus générale,
c’est de n’être point gêné par la présence d’un corps que le « mortaimé »
devient le « meilleur aimé ». « Le psychanalyste est le meilleur aimé… [car]
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1) il loge la mort dans l’amour (il est mort à l’endroit de ses sentiments) ;
2) aimé, il s’exclut comme corps. » Cependant « s’exclure comme corps, être
là comme corps exclu… un mort ne peut pas le faire ». Et dans le mortaimé,
ce qui s’aime, c’est l’âme. Ainsi « boucler une analyse… revient… à enfin
délaisser cette âme du psychanalyste en jetant ce qui fait son charme, sa
brillance, le corps de cet objet a dès lors qu’il serait tombé ».
Rude chute dont on comprend que plus d’un puisse se défendre. Et
c’est d’une difficulté de cette sorte dont il me paraît question dans le court
et dernier essai, « Cabaret ». Chute du livre d’Allouch et dérapage de Freud
dans sa rencontre avec Yvette Guilbert. À vouloir maintenir l’intemporalité
de sa découverte, Freud l’installe et s’installe dans l’éternité. Et l’on doit à
Lacan avec son « unebévue » d’avoir sorti Freud et son inconscient de leur
« éternelle jeunesse ». « L’unebévue est l’inconscient sans son éternité…
L’unebévue offre à Sigmund Freud la possibilité de n’être pas privé de sa
seconde mort. »
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Mais au bout du compte, puisque nous touchons là au dernier mot du


livre, le lecteur, moi-même là en l’occurrence, reste pensif et cherche à se
situer dans toutes ces mises en abyme, lectures de lectures, qu’il a traver-
sées. Et ainsi donc, se dit-on, par sa participation au cabinet de lecture, ne
participerai-je pas, à contretemps et malgré moi, à une sorte d’éternisation
de l’auteur ? Je m’arrête donc là puisque le fond de cette politique de la
mort serait le souhait d’un accès à la seconde mort…
Je ne sais donc, du coup, s’il faut engager le lecteur, sinon à acquérir
le livre, du moins à le lire.
… Reste néanmoins que ce livre pose des questions, cruciales ai-je
dit, qui engagent chacun comme sujet, comme psychanalyste. L’amour, la
mort, l’œuvre, la transmission, l’éthique de l’analyste… Voilà parfois bien
des choses difficiles à contempler et d’aucuns s’y sont crevé les yeux…
Voici donc un livre à consommer prudemment… avant naturalisation,
mais à lire absolument. Il fera date, pour l’Éternité ?
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