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8 HISTOIRE VIVANTE LA LIBERTÉ

VENDREDI 2 NOVEMBRE 2012

Le mythe de la «terre d’Israël» démonté


PEUPLE JUIF • Dans un essai polémique, l’historien israélien Shlomo Sand met en garde contre le concept sioniste
de «terre promise» qui, selon lui, compromet l’avenir de l’Etat d’Israël par une tendance au repli identitaire.
PASCAL FLEURY
«Bienvenue dans l’Etat
d’Israël, la patrie du
peuple juif! Nous
sommes rassemblés ici
parce que nous parta-
geons la même histoire
et le même héritage.
Nous faisons tous partie de la nation juive
et nous devons en être fiers. Vous êtes
chez vous en Israël!» Cet accueil chaleu-
reux, le moniteur du camp d’été de «L’Ex-
périence israélienne» le réserve à un
groupe d’adolescents de 15 à 17 ans, qui
débarquent des Etats-Unis et du Canada
pour un séjour d’un mois à la découverte
de leurs racines.
Leur tour guidé, raconté dans le docu-
mentaire «Les nouvelles brigades d’Is-
raël», à voir dimanche sur RTS 2, apparaît
comme une sorte de pèlerinage patrio-
tique, avec visite du cimetière militaire du
mont Herzl et du mur des Lamentations,
balade prosélyte sur les hauteurs du Go-
lan, rencontre avec des soldats qui leur ra-
content les moments héroïques de la na-
tion, jeux de guerre et apprentissage du
maniement d’arme. Le voyage s’inscrit
dans un ensemble de programmes ouver-
tement sionistes, auxquels s’inscrivent
chaque année plus de 30 000 Juifs non-is-
raéliens de toute la planète.
Les participants sont appelés à deve-
nir de nouveaux «ambassadeurs» de l’Etat
d’Israël, et à véhiculer une image positive
et dynamique du pays partout dans le
monde. Et ça marche! Au terme de leur sé-
jour, les jeunes se montrent enthousiastes.
Même les plus pacifistes assurent qu’il im-
porte de «s’enrôler dans l’armée» en Israël.
«Si plus personne ne veut se battre, nous
allons perdre du territoire. C’est important Le mur des Lamentations, sous le mont du Temple, est le lieu le plus saint de la religion juive, mais aussi un important symbole national israélien. KEYSTONE
de montrer à quel point nous sommes
fiers et que nous ne lâcherons pas», com-
mente Elanah, du New Jersey, qui est re- En 2008, il avait déjà dénoncé à grand rance, que le «peuple juif» avait bien été «Le grand compromis prometteur, re-
tournée ensuite en terre d’Israël pour un
programme de douze mois.
bruit le mythe de l’existence éternelle du
«peuple juif»2.
expulsé de sa patrie après la destruction
du Temple, ainsi qu’il est gravé solennelle-
posant sur le retour d’Israël aux frontières
de 1967, sur la création d’un Etat palesti- PAYS DE JUDÉE
Le professeur israélien, né dans un ment dans la Déclaration d’indépendance nien voisin (avec Jérusalem comme capi- Selon le professeur Shlomo
«Peuple élu» camp de réfugiés en 1946 en Autriche, ne de l’Etat d’Israël.» En réalité, souligne tale commune), et sur la fondation d’une Sand, la «terre d’Israël» est
Ce sentiment d’appartenance au renie pas les mythes fondateurs d’Israël, l’historien, «les Juifs n’ont pas connu d’exil confédération entre deux républiques une invention chrétienne et
«peuple élu», gagné en un seul mois de qui, comme dans tous les Etats, contri- forcé de Judée au Ier siècle». souveraines et démocratiques apparte- rabbinique tardive, géogra-
camp d’été par de jeunes Américains – il buent à l’identité collective. Mais encore Pour Shlomo Sand, le «retour sioniste» nant à tous, apparaît comme un rêve qui phique mais absolument pas
est vrai bien encadrés –, est en fait par- faut-il les prendre comme tels. a été essentiellement une «invention utile, s’éloigne et s’évanouit dans l’obscurité du politique. Elle serait apparue
tagé sincèrement par 70% des Juifs d’Is- destinée à susciter la sympathie du temps», analyse-t-il, n’imaginant aucune dans l’Evangile de Matthieu
raël, selon un sondage publié au début de
l’année par le quotidien «Haaretz». C’est
«Jeune, je prenais monde occidental, et plus particulière-
ment chrétien protestant – lui-même pré-
avancée significative tant que les Etats-
Unis, sous les pressions du «lobby pro-sio-
(2, 19-21), le terme «pays de
Judée» étant à l’époque privilé-
ce qui inquiète Shlomo Sand, professeur
d’histoire contemporaine à l’Université de
la Bible pour un curseur de la formulation de l’idée –
lorsqu’il s’est agi de justifier la nouvelle
niste», continueront de soutenir le statu
quo actuel.
gié. La première référence à la
«terre d’Israël» dans les écrits
Tel-Aviv. «La morale intracommunautaire livre d’histoire» entreprise coloniale». Cette entreprise à De son université édifiée sur les ruines de la Mishna et du Talmud
sioniste demeure totalement hégémo- caractère national impliquait obligatoire- d’un village arabe, «dont la vie s’est éteinte remonte au IIe siècle, lorsque le
nique», écrit-il dans son dernier ouvrage, SHLOMO SAND ment qu’une partie notable de la popula- le 30 mars 1948», Shlomo Sand se veut fi- pays de Judée devient la Pales-
intitulé «Comment la terre d’Israël fut in- tion autochtone soit repoussée hors de nalement pragmatique: s’il est impossible tine sur ordre des Romains.
ventée»1. «Bien que la sensibilité d’Israël à Le problème, c’est leur exploitation l’espace revendiqué, déplore le professeur de faire marche arrière, il n’est pas trop Quant à la «terre promise»
la perte de la vie de ses soldats se fasse abusive à des fins politiques. Et d’expli- de l’Université de Tel-Aviv. tard pour reconnaître les dommages cau- biblique, elle englobait près de
plus aiguë lors de chaque affrontement, quer: «L’instruction que j’avais reçue, sés par la colonisation sioniste ni pour ver- la moitié du Moyen-Orient, de
nul mouvement de la paix influent et mas- dans ma jeunesse et même au-delà, de la «Régime d’apartheid» ser des dédommagements. En 1948, plus l’Euphrate au Nil. Ce n’est
sif n’a encore émergé.» part du système israélien d’éducation na- Aujourd’hui, la désillusion de l’histo- de 400 villages avaient été complètement qu’au début du XXe siècle, sous
Observant qu’aucun changement tionale, m’avait porté à croire, sans l’om- rien est grande: «Je ne savais pas que je vi- détruits et près de 700 000 habitants l’influence protestante, que la
d’orientation ne se manifeste dans l’équili- bre d’un doute, en l’existence d’un peuple vrais la majeure partie de mon existence à condamnés à devenir des réfugiés... I «terre d’Israël» est devenue un
bre des forces politiques en Israël, et qu’on juif quasiment éternel, tout comme je l’ombre d’un régime d’apartheid, alors 1
«Comment la terre d’Israël fut inventée – de la concept géopolitique. La colo-
assiste au contraire au «renforcement des considérais, à tort, la Bible comme étant que le monde «civilisé», du fait notam- Terre sainte à la mère patrie», Shlomo Sand, Edi- nisation sioniste l’a substituée
courants ethno-religieux et racistes laïcs», pour partie un livre d’histoire, et la sortie ment de sa mauvaise conscience, se senti- tions Flammarion, 2012. à la Palestine pour en revendi-
l’historien propose une déconstruction d’Egypte comme un événement réel. rait obligé de transiger avec lui, et même 2
«Comment le peuple juif fut inventé», Shlomo quer la propriété. PFY
des «légendes qui étouffent l’Etat d’Israël. J’étais donc persuadé, dans mon igno- de lui apporter son soutien.» Sand, Editions Fayard, 2008.

Les sionistes voulaient un Etat Juif, mais pas y vivre!


SEMAINE PROCHAINE

LE MUR DE
L’ATLANTIQUE
Plus de 200000
«Qu’est-ce qu’un sioniste? C’est raud, auteur de «Cinquante idées la création d’Israël, c’est la réali-
travailleurs ont par-
un Juif qui collecte de l’argent au- reçues sur la Shoah»1. sation historique des aspirations
ticipé à la construc-
près d’un deuxième Juif afin de du peuple juif», a défendu en
tion du Mur de l’At-
pouvoir faire émigrer un troi- Ainsi, durant les trois pre- 1949 Daniel Frisch, président de
lantique, sous l’Oc-
sième Juif en terre d’Israël.» La mières années qui ont suivi la la Zionist Organization of Ame-
cupation. Ce chan-
bonne vieille plaisanterie yid- création de l’Etat d’Israël, seul un rica. L’insistance de Ben Gourion
tier a profité à des
dish, racontée par l’historien millier de Juifs américains ont et de l’Agence juive fut finale-
patrons collabora-
Shlomo Sand, résume bien l’état émigré en Terre sainte, alors que ment considérée comme «insul-
tionnistes. Un sujet
d’esprit des Juifs américains au 5,6 millions de Juifs vivaient aux tante» pour nombre de sionistes
longtemps tabou.
sortir de la Seconde Guerre mon- Etats-Unis, constituant la plus philanthropes.
diale. Le pourcentage de sio- grande diaspora juive de la pla- A noter que les Juifs de
nistes avait atteint plus de 70% de nète. Malgré la propagande et les France ont adopté le plus sou-
La Première la population juive aux Etats- appels répétés du président Ben vent la même attitude. «La Pales-
Du lundi au vendredi Unis pendant la guerre. Leur Gourion, la plupart ont refusé de tine? Je savais à peine où ça se
de 20 à 21 h priorité absolue était bien la rejoindre les 700 000 Juifs déjà trouvait, reconnaît Simone Veil.
création d’un Etat juif en Pales- débarqués en Israël, dont une C’était peut-être un foyer pour les
Histoire vivante tine. Mais pas pour y vivre! «Ils moitié de survivants du génocide autres Juifs. Pas pour nous.» PFY
Dimanche 20 h 55 étaient très heureux chez eux», L’emblématique Exodus, affrété en 1947 par l’organisation sioniste en Europe. «Les Juifs d’Amérique 1
«Cinquante idées reçues sur
Radio Télévision Suisse Lundi 00 h 15 observe le spécialiste de l’Holo- Haganah, avec 4500 survivants de la Shoah. Sa triste odyssée a eu sont partie intégrante de la com- la Shoah», Marc-André Charguéraud,
causte Marc-André Chargué- une grande influence sur la reconnaissance de l’Etat d’Israël. KEYSTONE munauté américaine. Pour eux, Editions Labor et Fides, 2012.