Vous êtes sur la page 1sur 4

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1

11septembre 2001 vient d’y reprendre –, mais aussi


avec le recours à la torture, aux prisons secrètes dans
Après le 11-Septembre, des guerres sans
des nations alliées, à la surveillance généralisée.
fin et des puits sans fond
PAR FRANÇOIS BOUGON ET DONATIEN HUET
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 10 SEPTEMBRE 2021

Des soldats américains se préparent à monter à bord d'un hélicoptère


après l'opération “Deliberate Strike”, au nord de Kandahar, en
Afghanistan, le 20 mai 2003. © Photo Kamal Kishore / AFP

© Photo Kamal Kishore / AFP Au Congrès, seule Barbara Lee, élue démocrate de
Depuis 2011, le projet «Coûts de la guerre» mené par Californie à la Chambre des représentants, avait voté
un groupe d’universitaires américains tente d’établir contre l’octroi au président d’une autorisation large et
le vrai bilan de «la guerre contre le terrorisme», illimitée de recours à la force militaire. Pour elle, se
de l’Afghanistan à la Libye, en passant par l’Irak. souvient-elle vingt ans plus tard, c’était un chèque en
Entretien avec sa cofondatrice, Catherine Lutz. blanc permettant à n’importe quel président d’utiliser
À la suite des attaques du 11septembre 2001, la force partout dans le monde. «J’ai recommandé la
symbolisées par la chute des tours jumelles de New prudence car je savais déjà à l’époque qu’il n’y avait
York, «les Américains voulaient du sang, et ils en pas de solution militaire en Afghanistan », a-t-elle
ont eu». Comme le soulignait le journaliste Nick expliqué à une journaliste de The Nation.
Turse deux jours après la chute de Kaboul, le choc Les dirigeants états-uniens ont eu aussi recours aux
suscité par le premier coup porté contre l’empire mensonges généralisés, que ce soit pour justifier
états-unien sur son sol, avec près de 3000morts l’offensive contre l’Irak au nom de l’existence de
provoqués par les attentats suicides des terroristes supposées «armes de destruction massive» détenues
d’Al-Qaïda embarqués sur des avions de ligne, a par Saddam Hussein, ou en Afghanistan. Les passions
conduit Washington à mener pendant vingt ans des l’ont emporté sur la raison.
guerres à l’étranger. De l’Afghanistan à la Libye, en
Dans un livre récent, The Afghanistan Papers:
passant par l’Irak.
A Secret History of the War, le journaliste du
Le traumatisme a conduit à l’époque le pays à accorder Washington Post, Craig Whitlock, montre en effet
un blanc-seing au président George W.Bush pour comment ces responsables, civils ou militaires, ont
mener la «guerre contre le terrorisme», quitte à faire sciemment menti au Congrès et au peuple américains
fi de certains principes démocratiques. On l’a vu sur ce qui se passait dans ce pays d’Asie du Sud.
avec le camp de Guantanamo (lire ici l’article de
Il s’est appuyé sur les documents et les interviews de
François Bonnet) où règne une justice d’exception –
responsables recueillis depuis 2011 par une agence
le procès des cinq présumés coupables des attentats du
du gouvernement américain, Sigar (Special Inspector
General for Afghanistan Reconstruction), mise en
place pour comprendre pourquoi, dix ans après le
début du conflit en Afghanistan, les États-Unis se
trouvaient enlisés, comme au Vietnam au siècle
précédent.

1/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2

Le quotidien et son journaliste – qui ont obtenu « Il a gloussé en racontantcela, expliquait-il. Plus
documents et interviews grâce à des recours permis tard, beaucoup plus tard, il est apparu, je ne sais pas si
par la loi sur la liberté de l’information – avaient cela a été vérifié ou non, que Khan lui-même avait fait
fait sensation lors de la publication des premiers tuer le ministre. Mais je suis certainement sorti de ces
articles. Ces mêmes responsables qui affirmaient premiers mois avec le sentiment que, même selon les
publiquement que les États-Unis étaient en train de normes afghanes, j'étais en présence d’une personne
gagner la guerre en Afghanistan faisaient part de totalement diabolique.»
leurs doutes devant les fonctionnaires de Sigar. Si Tout avait commencé par l’invasion de l’Afghanistan,
officiellement, tout allait bien, sur le terrain il n’en à partir d’octobre 2001, pour capturer Oussama Ben
était rien. Laden, qui était protégé par les talibans et qui serait
Sur le plan militaire, les talibans apparaissaient aux tué en mai 2011 dans sa cachette du Pakistan par
yeux des Afghans des campagnes à la fois comme les un commando des forces spéciales américaines. Cela
garants d’un combat nationaliste et ceux qui allaient s’est poursuivi par l’Irak deux ans plus tard. Et cela
mettre un terme aux exactions des soldats, policiers et n’a jamais cessé, jusqu’au retrait décidé par Donald
miliciens soutenus par les Américains (lire ce rapport Trump – qui avait promis d’en finir avec les «guerres
de 2015 de Human Rights Watch sur l’impunité dont sans fin» – puis confirmé par Joe Biden.
ils bénéficiaient). Vingt ans de chaos et d’effroi au nom de la
En matière de reconstruction, la situation n’était guère «guerre contre le terrorisme» et dont les principaux
meilleure, alors que les États-Unis avaient dépensé responsables n’ont jamais rendu de compte. Au
plus que pour le Plan Marshall, qui avait permis à contraire, on peut les voir aujourd’hui parader sur
l’Europe de se relever après-guerre. Le gouvernement les chaînes de télévision américaines pour critiquer
afghan, soutenu par Washington, était devenu une les mauvaises décisions du président Joe Biden. En
cleptocratie. étant présenté comme des experts, tout en oubliant
Les militaires américains lui avaient même donné un leur statut de consultant ou de membre des conseils
surnom: «Vice » ; pour «Vertically Integrated Criminal d’administration des sociétés du complexe militaro-
Enterprise», une entreprise criminelle verticalement industriel américain.
intégrée. Car la CIA, l’armée américaine, le Depuis 2001, les interventions états-uniennes ont
Département d’État et les autres agences de fait plus de 800000morts, déstabilisé des régions
l’administration états-unienne ont usé et abusé de entières, poussé à l’exil des millions de personnes et
l’argent liquide et des contrats lucratifs pour se gagner coûté au total 6400milliards de dollars (sans compter
les faveurs des chefs de guerre afghans dans la lutte les 2200milliards qui devront être dépensés sur les
contre Al-Qaïda et les talibans. trente prochaines années pour s’occuper des anciens
Parmi eux, Mohammed Qasim Fahim Khan, un combattants). Elles ont aussi un impact dans la société
commandant des milices tadjikes, ministre de la américaine, de plus en plus militarisée et violente (voir
défense de 2001 à 2004, puis nommé vice-président (il notre entretien sur cette question avec l’historien
est mort d’une crise cardiaque en 2014). Interrogé par Romain Huret enregistré avant la dernière élection
Sigar, l’ancien ambassadeur américain à Kaboul, Ryan présidentielle).
Crocker, raconte sa rencontre avec lui en 2002, alors Le bilan de ces guerres post-11-Septembre, reflété
qu’il vient d’être nommé dans la capitale afghane, et dans les infographies ci-dessous, est dressé depuis
son comportement lorsqu’il lui explique qu’un de ses 2011 par l’Institut Watson de l’Université Brown,
collègues au sein du gouvernement a été tué. située à Providence, dans l’État du Rhode Island (nord-
est des États-Unis), dans le cadre du projet «Coûts
de la guerre». L’anthropologue Catherine Lutz en

2/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3

est la cofondatrice et la codirectrice. Vingt ans après ait été remis en cause. Les dirigeants américains sont
les attaques du 11septembre 2001, nous nous sommes sûrement encore persuadés que la guerre peut être un
entretenus avec elle. outil diplomatique efficace.
Pourquoi avoir lancé le projet en 2011? Quel genre de leçon le président Joe Biden pourrait
Catherine Lutz: Nous avons lancé ce projet, car nous avoir apprise?
avons estimé que, dix ans après le début de la guerre, Il a retenu la leçon de deux manières. Premièrement,
l’information fournie au public était insuffisante. À il y a des années, il en est venu à croire que le
l’approche du dixième anniversaire des attaques du contre-terrorisme devait se faire sans soldats sur le
11-Septembre, nous nous sommes dit qu’il nous terrain, mais en ayant recours aux drones et aux
fallait trouver les experts qui pourraient donner au assassinats sélectifs, des techniques qui ne sont en fait
public américain une image beaucoup plus complète pas particulièrement légales. Il s’est battu en ce sens
et détaillée de la guerre et de son impact. Nous avons au sein de l’administration Obama [lorsqu’il était vice-
donc fait appel à ces experts et publié leurs rapports. président – ndlr], mais il n’a pas réussi à imposer son
Nous avons eu beaucoup de succès au début, car point de vue.
nous donnions des informations que le gouvernement Deuxièmement, il a appris, par la mort de son fils
américain ne rassemblait pas ou bien ne publiait tout Beau [décédé d’une tumeur au cerveau en 2015 après
simplement pas. Cela a été utile pour le débat public. avoir été engagé sur une base en Irak – ndlr], que le
Si cela est possible de résumer, quels ont été les coût humain des «boots on the ground» («bottes sur
principaux résultats de ce travail? le terrain») est très élevé. Il s’est engagé à ramener
Nous avons réussi à changer le discours public sur à la maison les soldats américains et à utiliser des
la guerre. Ce que nous avons réussi à faire, c’est opérateurs de drones sur le sol américain pour mener
changer le discours public selon lequel la guerre était la guerre en toute sécurité. C’est ce qui s’est passé avec
en quelque sorte peu coûteuse, très protectrice des lui.
droits de l’homme sans provoquer de nombreux morts, Mais, malheureusement, hier [le 1erseptembre – ndlr],
autres que ceux des soldats américains. Ces derniers le budget du Pentagone a été voté et il est en
faisaient l’objet de beaucoup d’attention, qu’il s’agisse augmentation. Biden n’a pas retenu la leçon que
des pertes ou des blessés dans leurs rangs, mais on le problème est plus généralement la militarisation,
parlait très peu des victimes civiles et du fait qu’elles l’utilisation de la guerre comme premier outil de la
portent le plus lourd tribut dans ces conflits. diplomatie américaine. Il a eu un ton belliqueux dans
Les États-Unis vont-ils retenir les leçons de ces ses discours ces derniers jours, lorsqu’il a évoqué la
guerres, en particulier du conflit afghan, auquel chasse aux terroristes et sa volonté de les détruire.
Joe Biden a décidé de mettre un terme juste avant Peut-on expliquer ces vingt ans de guerres à
le vingtième anniversaire des attentats suicides du l’étranger par le rôle important aux États-Unis du
11-Septembre? complexe militaro-industriel?
La question est plutôt de savoir qui a retenu la Oui, c’est toujours un moteur des guerres américaines.
leçon. Le peuple américain peut-être. Mais je ne suis Nous avons des entreprises puissantes qui gagnent
pas sûre que ce soit le cas avec les responsables des milliards de dollars chaque année grâce au flux
gouvernementaux. À court terme, la leçon qui va être régulier de l’argent en provenance du Pentagone. La
tirée est de ne pas retourner en Afghanistan, de ne pas guerre est très rentable. L’utilisation des contrats a
faire du «nation building» dans les autres pays, mais augmenté de façon spectaculaire au cours des vingt
ce n’était pas la raison initiale donnée pour se rendre dernières années. Nous avons publié sur notre site
en Afghanistan et je ne crois pas que ce raisonnement un article de la chercheuse Heidi Peltier sur ce

3/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
4

qu’elle appelle l’«économie camo», l'économie de sur les vrais coûts de ces guerres. Beaucoup de
camouflage car, explique-t-elle, « le gouvernement gens ne comprennent pas combien d’argent vont aux
américain a utilisé la commercialisation (souvent équipements et aux contrats militaires. Il faut que cette
appelée à tort “privatisation”) de l’armée comme information soit disponible et que les enjeux soient
camouflage, dissimulant ainsi les véritables coûts appréhendés de manière différente. Mais d’abord,
financiers et humains des guerres américaines de nous devons nous assurer que le Congrès n’est pas
l’après-11-Septembre». dans les mains des fournisseurs militaires mais qu’il
D’autres guerres pourraient-elles avoir lieu? est sensible à l’opinion publique.
Le Pentagone se concentre désormais sur la Chine La militarisation de la société américaine ne date
et la Russie, ce qui est désigné sous le terme de pas, bien évidemment, de 2001, mais de quelle
«nouvelle guerre froide». Même s’il n’y a pas de manière les attentats du 11-Septembre ont-ils
conflit, on continuera d’assister à des investissements influé?
massifs pour se préparer au prochain. C’est là que Ce fut quelque chose de vraiment particulier. C’est
réside le problème. La guerre, ce n’est pas seulement la première fois que nous avons vécu la guerre
une violence sans fin, c’est aussi une préparation sans chez nous. C’était un véritable choc. Certains ont
fin à la guerre. Joe Biden a mis fin à la guerre en évoqué Pearl Harbor [la base américaine située dans
Afghanistan, mais il n’a pas mis fin aux «guerres le territoire américain de Hawaï attaquée par les
sans fin». Nous continuons d’avoir un immense Japonais en décembre 1941 – ndlr], mais on ne peut
établissement militaire et la préparation à la guerre pas vraiment comparer. Pearl Harbor était loin dans
représente toujours une menace au bien-être du pays le Pacifique, Hawaï n’était pas un État, mais une
et à la paix internationale. dépendance coloniale et les attaques ont ciblé des
Comment remédier à cette situation? installations militaires. On pensait que deux océans [le
Pacifique et l’Atlantique – ndlr] nous protégeaient, le
L’une des solutions serait d’avoir plus de démocratie
11-Septembre nous a montré que ce n’était pas le cas.
aux États-Unis afin que le Congrès soit le reflet
des priorités du peuple américain, à savoir moins de Boite noire
dépenses de guerre et plus de dépenses intérieures. Je me suis entretenu avec Catherine Lutz le
Notre tâche comme universitaires, mais aussi celle 2septembre 2021 par téléphone.
des journalistes, est d’aider à informer les gens

Directeur de la publication : Edwy Plenel Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Direction éditoriale : Carine Fouteau et Stéphane Alliès Courriel : contact@mediapart.fr
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Capital social : 24 864,88€. Propriétaire, éditeur, imprimeur : la Société Editrice de Mediapart, Société par actions
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des simplifiée au capital de 24 864,88€, immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS,
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
(Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, François Vitrani. Actionnaires directs peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. ou par courrier
et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie- à l'adresse : Service abonnés Mediapart, 4, rue Saint Hilaire 86000 Poitiers. Vous pouvez
Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Amis de Mediapart, Société des salariés de Mediapart. Paris.

4/4