Vous êtes sur la page 1sur 458

;

vWÎ^j;

A :

wiijir.

,m^ :

'

iMh'i

!'>'v':

Til

liii'

r; ;

,:! I

'

'

;

PER BR 140 .R42 V. 25-26

Revue de l'Orient chr etien

448

TAlîLE DES MATIÈRES.

BIBLIOGRAPHIE

l'ages.

I. C. Chapman, Micliel Paléologue, restaurateur de l'Empire Byzantin,

1261-1282 (.4 . Vasilicv)

220

II. Jlartin Juiue, Theologia dogmatica Christianorum Orientalium ab

Ecclesia catholica dissidentiiim, t. I. (.-1. ['aillant)

221

III. Louis IIalphe.v, Les Barbares, des grandes invasions aux conquêtes

turques du xi" siècle (M. firUTi')

223

IV. H. Fucus. Liie .\naphora des monopliysitisclion l'atriarchen lùha-

nan 1 (E. Tisxeranl)

V. M. Chaî.ne, La chi'onologie des

l'Ethiopie [Et. Driolon)

temps clirétiens de l'Egypte et de

442

445

VI. François Xau, Deux épisodes de l'Iiistoire juive sous Théodoso II

(123 et 438) d'après la vie de Barsauma le Syrien (/!/. Briève)

Le Directeur-Gérant .

R. Graffin.

lypograpliie Firmin-Didul el C".

igjT

14&

REVUE

L'ORIENT CHRÉTIEN

DIRIGEE

Par R. GRAFFIN

TROISIÈIVIK SERIE

Tome VI fXXVI)

26* volume. 1927-1928

LA LANGUE GEORGIENNE

Mesdames, iMessieurs (1),

Le premier mot que je dois prononcer est un appel à votre

indulgence en faveur de l'étranger qui n"a jamais eu la bonne

fortune de parler ex cathedra dans sa langue maternelle,

car ma langue maternelle est le géorgien, et maintenant à

mes péchés nombreux je vais ajouter un nouveau délit, celui

de malmener votre belle langue française, malgré l'amour que

je lui porte, au centre même de son rayonnement et à la source

de son expansion mondiale.

De plus je dois prévenir qu'il me faut employer des termes

qui constituent la technique de notre domaine linguistique. Ils

pourront manquer d'agrément parce qu'ils sont en dehors de

la langue commune, mais ils me sont nécessaires pour vous

faire bien comprendre la structure de la langue géorgienne.

Quant à ce fait que je suis appelé à commencer devant vous

un cours de langue géorgienne, permettez-moi de vous faire

observer qu'il n'a rien d'extraordinaire à Paris. Les études

géorgiennes, en effet, ne présentent ici aucune nouveauté; tout

au contraire, on pourrait chez vous fêter leur centenaire. Un

grand géorgisant français a publié ici son premier article en

juin 1827 (-2). C'est à Paris qu'on a commencé d'une manière

scientifique et régulière ces études que certains prufanes jugeront peut-être exotiques.

1 1 Le discours que nous publions ici est la leçon d'ouverture du cours de

- jrgien professé pendant l'année 1927-192^ par M. N. ilarr à l'École Nationale ^ics Langues orientales vivantes, 2. rue de Lille, Paris.

N. D.

L.

lî.

(2) Xolice sur la langue ijéorgienne, par JL Brosset jeune [Lu à la séance de la

Société -asiatique, le 4 juin 1827], Journal Asiatique, nnn 1827, t. X, pp. 351-361.

[1]

1

REVUE DE l'orient CHRETIEN.

C'est le monde savant français qui a lancé dans le courant

puissant et créateur de rorientalisme mondial les études de la

lançjue géorgienne, non pas isolées mais jointes aux études

arméniennes. Ce mouvement s'est trouvé forcément lié à l'histoire du

Caucase, à l'étude de son écriture la plus ancienne et à sa

langue alors énigmatique que présentaient les inscriptions cunéiformes de Van. Il me suffit de nommer l'arménisant

Antoine-.lean Saint-Mari in pour évoquer dans votre mémoire

les grands faits accomplis par lui et ses collègues, et je ne veux

y faire ici qu'une allusion passagère. N'est-il pas bien connu, en effet, le programme esquissé par

Saint-Martin et destiné à être le fondement de toutes les études

caucasiques, qui allaient éclore peu à peu dans les pays lointains

et s'y développer? Jetées dans les milieux scientifiques russes

qui prirent à cœur ces recherches exotiques, ces semences

venues du sol de France ne nous rappellent-elles pas aujour-

d'hui l'hisloire du ijon grain qui eut la chance de tomijer dans

la bonne terre? Un trouve dans le programme de l'arménisant

Saint-Martin deux points qui cependant ne se sont réalisés que

de nos jours. Son œuvre, décriée alors par certaines autorités

mal inspirées, à savoir cet essai de géographie historique sur

l'Arménie Ancienne, exceptionnel pour l'époque dans la litté-

rature scientifique, nous fait voir qu'il était vraiment

le

précurseur d'un autre Français, je veux nommer Marie-Félicité

Brosset. Ce dernier, en effet, parti de l'état de misère, com-

positeur typographe à Paris, dans la capitale de la Russie

il'aloi's, Leninegrad de nos jours, fut élu, à l'unanimité des

suffrages, membre de l'Académie des sciences de Saint-

Pétersbourg, il prononça son discours de réception à l'Assemblée générale de 1838.

Le discours inaugural de Marie Brosset n'était à notre point

de vue d'aujourd'hui que l'ébauche du travail titanique qu'il

voulait aborder. La langue, la littérature, le droit, l'histoire,

voilà ce que l'enthousiasme de ce jeune spécialiste espérait

extraire des mines géorgiennes par leur exploitation systéma-

tique.

Il s'essaya dans toutes les parties de son domaine de géor-

LA LANGUE r.EOnOIENNE.

O

gisant, pour faire connaître ce monde inconnu aux savants

européens. Il composa des manuels de géorgien, grammaire,

chrestomathie, vocabulaire. Il a publié le premier catalogue

pleinement systématisé de tous les ouvrages connus écrits en

géorgien, et l'a enricbi de notes substantielles. Il a fait des

aperçus sur la littérature profane et sur plusieurs ouvrages

ecclésiastiques.

En Russie, Marie Brosset trouvait un milieu propice pour les

études historiques sur la Géorgie auprès de la colonie géorgienne

dans ce qui subsistait de la noblesse et dans ses traditions encore

vivantes, ou dans les annales ou les revues rédigées par les

auteurs géorgiens du xvii" siècle, membres de la maison royale. En se détournant des recherches linguistiques et littéraires il

se mit à étudier plus profondément l'histoire de la Géorgie, il

ne se contenta pas de l'interprétation des textes historiques, il

s'adressa aux premières sources documentaires épigraphiques

et numismatiques. Il eut au nombre de ses collaborateurs

l'auteur français de l'Essai de classification des suites moné-

taires de la Géorgie; il voyagea en Géorgie, il fit des recherches archéologiques, il alla puiser ses arguments dans les archives,

chartes, diplômes et brevets, tous géorgiens, mais il resta

toujours lidèle à la conception nationale de l'histoire générale de la Géorgie, conception qui était empruntée aux savants géorgiens, membres de la famille royale ou de la noblesse géorgienne. Promoteur des études géorgiennes partout, créateur de

l'échange des idées et des matériaux entre les savants de l'Eu- rope, surtout de la France et de notre pays, Brosset n'était cependant pas dans la science française un phénomène acci-

dentel.

Deux voyageurs français incomparables, Chardin et Dubois de Montpéreux, l'avaient précédé en Géorgie.

En un mot vous connaissez bien Marie-Félicité Brosset et

nous ne l'oublierons jamais. Il a passé sa longue vie ilans un

dur travail, toujours modeste et uniquement préoccupé de ses

investigations qui ne pouvaient intéresser alors que la curiosité

des amateurs ou l'amour national.

Ses travaux eurent pour résultat de faire entrer les études

[3]

6 RKVUE DE I.'liRlEXT CHRÉTIEN.

caucasiques dans les voies larges d'une vraie science. C'est lui Félicité-Marie Brosset qui nous relie par une longue lignée

desavants à Saint-Martin et à toute la science française, c'est

lui qui a donné aux études caucasiques alors si négligées une

notoriété universelle dans le domaine historique.

Si vous voulez des preuves, ouvrez le grand organe français

de l'orientalisme, le Journal Asiatique des années correspon-

dantes, et vous y trouverez les articles de Brosset qui se suc-

cèdent sans interruption dans chaque volume.

Pour se faire une idée de l'importance de son œuvre,

il

suffit de citer ici l'opinion de son collègue l'Académicien

Boethling, auteur du dictionnaire sanscrit : « Brosset, disait-il familièrement, a pris le sac tout plein de manuscrits géorgiens,

il l'a renversé et l'a complètement vidé, et il n'y est rien resté

qui puisse avoir quelque intérêt. » C'était vraiment un éloge

bien mérité dans la partie positive qui appréciait les faits et les gestes de Brosset, mais ce jugement me parait tout à fait injuste

dans sa partie négative, et je dirai même absolument désastreux

pour les études géorgiennes. Mais quelles étaient donc les connaissancesspéciales de l'Académicien Brosset? était-il armé-

nisant'/ était-il géorgisant '.^ On ne pouri'aitlui contester ni l'une

ni l'autre de ces vocations; mais ce qui a fait de Brosset un

savant d'ordre supérieur, c'est qu'il

a compris

de bonne

heure qu'on ne peut rien créer de stable pour la science dans

l'isolement national, soit ({u'il s'agisse du géorgien, soit qu'il

s'agisse

de l'arménien. On ne peut jamais

être

sûr de la

justesse de ses thèses dans les sciences philologiques si on

persiste à faire ses recherches dans l'horizon étroit d'une seule

n;i.tion,CMr on reste alors sous l'emprise des matériaux qui nous

sont foui'uis par un seul monde de culture.

11 est vrai, cette union des études arméniennes et géorgiennes

que n'oublia pas d'accentuer Brosset dès le début de sa carrière

scientifique n'a abouti que beaucoup trop tard à la formation

d'une discipline nouvelle, la philologie arméno-géorgienne.

Cependant ce serait poui' nous une grave erreur de penser

que nous sommes des hommes noui'eaux, qui faisons des choses

avec des pièces absolument neuves depuis le bas jusqu'en

haut.

[4]

LA LANGUE OF.ORGIRN.NT:.

/

Il reste néanmoins qu'au dernier venu s'imposeni toujours

(les tâches plus compliquées et des problèmes qui exigent des

méthodes plus subtiles et plus pénétrantes.

Car c'est un fait, on ne peut rester fulcie aux méthodes d'hier

et d'avant-hier comme à une valeur immuable même dans notre

partie modeste du domaine des sciences philologiques; il suffit

de constater les rapports de notre partie spéciale avec les sciences avoisinantes pour la voir devenir plus vaste et plus compliquée

qu'elle ne l'était, non seulement au temps de Marie Brosset

pendant toute la durée de son activité infatigable, mais, hélas!

aux jours enviables de ma jeunesse.

Mais il n'est pas moins certain que ce ne serait qu'un château en Espagne, si nos efforts n'étaient pas soutenus par les legs

que nous avons reçus de nos pjédécesseurs et, depuis Brosset jusqu'à nos jours, nous avons en particulier reçu une aide inappréciable de nos collègues de Paris, sous la forme du vif

intérêt qu'ils montraient à ces études géorgiennes par leur

jugement tantôt rigouivux, tantôt indulgent, mais toujours dirti' par la sincérité de leur conviction scientifique.

De plus il semble qu'ici on se recueillait pour attendre les

solutions sûres des problèmes qui touchent de plus près aux études géorgiennes, parce que l'on éprouvait le besoin inéluc-

table d'élargir leur iiase et de les approfondir.

Il s'agit, en effet, des problèmes du langage et des lettres en

un fait indubitable qu'il existe

actuellement toute une écolefrançaised'arménisants? et je veux, à l'honneur de notre domaine spécial, relever le fait bien avéré que le chef de cette école, qui prospère, c'est .M. le professeur

Arménie. Or, n'est-ce pas

Meillet, bien connu dans le monde entier par son savoir éminent

dans maintes branches spéciales de la linguistique indo-

européenne et non moins dans le traitement infiniment délicat

des généralités du langage. La science se réjouit certes de son triomphe au grand carre-

four mondial, mais elle naît souvent dans quelque humble

cellule située dans une partie ignorée du pays, près d'un sentier

encore

â peine tracé,

qui conduit à travers des matériaux

inexplorés dans uu monde inconnu vers des faits nouveaux, et

recueille des observations inattendues qui deviennent l'objet

[5]

8

REVUE DE l'orient CHRÉTIEN.

commun de relations internationales et précisent nos généralités

et parfois nous obligent à les rejeter.

Vous me permettrez de signaler quelques faits de la collabo-

ration précieuse des savants français, qui ont intluencé les

savants géorgisants de noti'e pays et les ont aidés dans les recherches de leur domaine spécial.

Voici une liste des manuscrits géorgiens du couvent Iveroii

ou des Géorgiens au montAthos, ouvrage d'un certain moine

géorgien Hilarion, publiée et traduite par l'arménisant français

Victor Langlois : ce fut longtemps le seul document dont

disposât le inonde savant en matière de colleclion des manus-

crits géorgiens des monastères coloniaux de la Géorgie à

l'étranger, tant sur le promontoire nommé mont Athos qu'en

Palestine et au Sinai, et les géorgisants de chez nous ont été

bien servis par cette publication française.

Un cas remarquable de la collaboration des savants français et russes au champ encore mal défriché de la littérature géor-

gienne, c'est la question de la version grecque de l'histoire

édifiante de Barlaam et de Josaphat. Dans ses recherches sur

les textes grecs le savant français Zotenberg a apporté une série

de considérations importantes qui ont servi à l'arabisant russe, le professeur Rosen, pour émettre l'opinion que le texte original

de la version grecque devait être le li\re de Balavar et que le

texte grec n'était qu'une traduction du géorgien en grec faite

par Euthyme l'Ibère, fait attesté d'ailleurs par son biographe

du XI" siècle.

Cette opinion, soutenue par d'excellents arguments, nous porta à rechercher le livre de Balavar, dont le texte était jusqu'alors

inconnu dans les collections des manuscrits géorgiens et dont

on ne connaissait que le titre « Balavar » (titre plein « La sagesse de Balahvar ») que lesspéciahstes voulaient comprendre

comme « le fondement de la foi ». Au bout de trois mois

l'ouvrage fut trouvé; le livre de Balavar, objet jusqu'alors

desimpies conjectures, devenait une réalité, et c'était la version

ancienne de l'histoire de Barlaam et de Josaphat. Certes ce

n'était pas la thèse de Zotenberg; tout au contraire le savant

français désavouait l'assertion du meilleur manuscrit grec lequel

témoignait aussi de la traduction du géorgien en grec faite par

[6]

LA LANTIUR GKORMKX.NE.

9

Eutliyiiie ribère.Zotenberg estimait inadmissible qu'une langue

inculte telle que le géorgien eût été le véiiicule du style travaillé

qui caractérise l'histoire édifiante de Barlaam et de Josaphat;

nous devons avouer d'ailleurs que personne, à ce mnnient,

n'avait une ideejustedu hautdegréde perfection qu'avaitatteint,

avant le siècle, la langue géorgienne littéraire ancienne, je

le répète, personne, parce que même le professeur de géorgien,

mon maître, ne croyait pas pouvoir faire plus en fjiveur de la

littérature géorgienne que d'établir son existence avant le

x" siècle : il est vrai qu'on restait sous l'empire de l'opinion

émise par Boethiing, à savoir que c'en était fait de la valeur des

sources d'information que peut offrir la littérature géorgienne

et que même l'intérêt assez médiocre qu'on pouvait lui porter

avait été épuisé jusqu'au bout par l'activité de Brosset. Quant

à la langue géorgienne, à quoi lion l'étudier? Elle était reconnue

isolée, et elle le reste jusqu'à nos jours, comme nous en infor-

ment tous les manuels eu vogue : aucun point de contact, aucune

parenté, nous dit-on, avec les familles connues, isolée même

chez elle, dans son pays natal, le Caucase, et plus qu'ailleurs isolée au milieu des corps savants par l'absence complète d'intérêt à la base des études géorgiennes, connaissance ma- térielle delà langue géorgienne. Et cet isolement ne rappelle-

t-il pas la valeur et le sort du

terme significatif « inculte »

qu'on était en train d'appliquer à la langue géorgienne?

Or, c'est un fait que la littérature géorgienne ancienne

commence de nos jours à sortir de son état d'isolement. Est-il

besoin de citer ici le jugement que portait M. le professeur Harnack il y a vingt-quatre ans sur l'importance des textes

géorgiens pour l'histoire de la culture chrétienne? Stimulé par ce fait, on allait fonder à Berlin une chaire de géorgien, lui

donner une place bien en vue à l'École supérieure. Ce n'est pas seulement à Berlin qu'on mettait sur le tapis en Europe la question de chaire géorgienne. A côté des succès personnels remarquables d'un géorgisant belge à Bruxelles, le R. F. Peeters, auquel j'adressais il y a quel-

que vingt ans un ouvrage avec cette dédicace : « A mon unique

succès d'un autre

géorgisant, jeune américain, Robert Blake, mon élève, nous

lecteur dans tout l'occident », à côté des

m

10

lîEVUE DK l'oP.IEXT CHRÉTIEN.

voyons une émulation de courtoisie européenne à l'égard des

études géorgiennes. Aux Iles Britanniques, les auteurs de la plus loelie traduction européenne du poème « Chevalier en

lieau de ]ianthère », ^^'ardrop, sieur et l'rère, mettent à la dispo-

sition de l'université d'Oxford un fonds pour l'organisation des

études géoi'giennes.

En Autriclie, à l'Université de Vienne, la langue géorgienne

peut espéi'er olitenir quelque attention parce qu'on vient d'y fonder une mi-chaire ou une chaire succursale des langues

caucasiques. Or, étant isolée, sans aui'une parenh', la langue géorgienne,

la pauvrette, voit le naufrage de toutes ces belles intentions au moment l'on se disposait à lui faire une place digne d'elle.

A Berlin les savants ont trou\é un argument pour faire échouer ridée du professeur Harnackde fonder lachaire des hautes études

géorgiennes, ils ont porté l'aitentionsur ce fait qu'on s'occupait

déjà et avec succès du géorgien à

Pélersbourg, et ce plat

spécial servi en Russie suflirait, disaient-ils, pour le monde

entier. Ce n'est pas par modestie que je proteste. Je me permets

d'affirmer que jamais la force et la mesure avec lesquelles se

déployaient à Pélersbourg et Pétrograd et continuent à se

déployer de nos jours à Léninegrad ces études mal connues

en Europe, ne seraient suffisantes même pour nos besoins

intérieurs, loin de faire d'elles des valeurs d'exportation. Or,

l'absence des relations normales scientifiques, et en plus la

domination des méthodes isolatrices dans les sciences philolo-

giques, deviennent un fait fatal pour l'objet de nos études. Ce

n'est pas certes une rupture, c'est plus que la rupture, parce

que le géorgien semble avoir perdu toute chance de sortir de

son isolement dans les milieux savants. Ne commencerait-il pas en ce moment une aube de l'ère

nouvelle pour les études géorgiennes? Cette idée m'encourage.

L'esprit et l'endurance habituelle aux Iravailleuis de ce sol

gaulois ne devraient pas manquer de créer des géorgisants

français.

Si cet espoir est déçu, ce ne sei-a l'échec que de mes efforts,

jamais celui de

l'idée noble qui anime mon vieil ami de

toujours. Il y a précisément vingt-quatre ans qu'il a commencé

LA I.ANCUK fiKiiHGIKXXE.

11

à réunir dans la Revue de VOrienl Chrétien

et dans la

Patrologie Orientale un choix des matériaux que renferment

les langues de l'Orient Clirétien

et c'est avec raison que ce

grand promoteur des études chrétiennes a dès le début réservé

une place aux écrits de la langue géorgienne : il peut être

assuré que l'abondance des matériaux ne fera i)as plus défaut

que la bonue volonté du monde savant.

La grande œuvre faite par Brosset pour le développement des études géorgiennes n'était au fond qu'une élaboration scien-

tifique de la conception nationale de l'histoire de la Géorgie

laquelle se fondait sur les traditions géorgiennes. Nous pour- rions citer de nombreux faits qui établissent que pour les générations ultérieui-es de la Géorgie avec leurs traditions dites

nationales la vie réelle géorgienne, sociale et littéraire, dès les

temps qui ont précédé le xv' siècle était évidemment un âge

préhistorique. En fait nous sommes à présent en possession de

matériaux qui annulent la simple conception nationale de

l'histoire de la Géorgie. Cette affirmation devient un truisme grâce à ces richesses culturales de la Géorgie qui sont restées

jusqu'à nos jours partiellement dans les monastères célèbi-es de

.lérusalem, du Sinaï, du

munt .\thos, je parle surtout des

collections de nombreux manuscrits datés du ix'' siècle ainsi

que des fragments provenant des siècles précédents, et, di'

même, grâce aux collections de manuscrits uniques, conservés

dans lesvalléesinaccessiblesdes différentes régions delà Géorgie, éloignées des centres de sa vie politique, toujours pleines de

bouleversements sociaux et de catastrophes historiques. On est

tenu d'y joindre les monuments géorgiens de la civilisation

matérielle, restes de monuments artistiques, miniatures, objets

d'art appliqué, trouvés dans les fouilles archéologiques, .le rappellerai spécialement l'expédition du mont Athos parce qu'elle était franco-russe. Je ne rappellerai de même qu'un cas

de trouvaille épigrapluque parce que, découvrant de nouveau

des attaches qu'il y avait autrefois entre les recherches scien-

tifiques françaises concernant la Géorgie et celles de notre

pays, elle révèle en même temps quelles lacunes énormes sont

inhérentes aux traditions nationales des Géorgiens. C'est aux

fouilles faites dans la fameuse capitale de l'Arménie au moyen

[9]

12

REVUE HE l'oRIEXT CHRÉTIEN.

âge, aux fouilles d'Ani, qu'eut lieu cette trouvaille épigra-

pliique ; un hasard malheureux ne permit à Brosset de voir

Ani que de la rive gauciie

visiter les ruines de cette ville artistique qui embellissent toujours sa rive droite. Un autre hasard malheureux contraignit

le savant français de Morgan, auteur d'un premier essai sur la préhistoire du Caucase, d'interrompre brusquement ses fnuilles

fortunées : enfin un autre hasard malheui-eux m'a obligé moi-

même à le remplacer pour les investigations archéologiques en

.\rménie, alors Arménie russe; tous ces accidents ont été très fâcheux pour les savants français, et aussi pour moi parce qu'ils

m'imposaient une charge au-dessus de mes forces, mais ils ont

conduit à la découverte d'une magnifique inscription géor-

gienne aux fouilles d'Ani, d'iine autre inscription protohis-

torique cunéiforme dans la langue khalde, la plus étendue, aux

à la découverte de

du tleuve glorieux, snns jjouvoir

fouilles de Van en Arménie et de plus

monumentspréhistoriques, grands poissons en pierre de 4 mètres

de longueur, divinités païennes, sur les hauteurs de la mon-

tagne arménienne de Gelam. Venant resserrer les liens qui

unissent en une lignée successive les géorgisants de nos joui"s

aux aspirations scientifiques de l'arménisant français Saint-

Martin, j'estime qu'il est temps de proclamer la thèse fondamen-

tale démon discours, à savoir qu'il est impossilile de poursuivre

les études géorgiennes (je suis prêt, s'il est besoin, à proclamer les mêmes convictions au sujet des études arméniennes) sans

les fonder sur l'existence indéniable de faits qui unissent sans

interruption la préhistoire du Caucase avec son histoire jusqu'à

nos jours par le maintien perpétuel de l'entrelacement de la vie sociale des Géorgiens et de celle des peuples et peuplades avoi-

sinant le Caucase à tel degré que l'histoire de la Géorgie ne peut être comprise si elle n'est pas reconnue comme l'histoire générale

du Caucase. Les traditions ultérieures géorgiennes ne nous

éclairent pas complètement sur cet élat de choses: de plus elles

sont dépourvues de données exactes sur les faits fondamentaux

de l'époque du plus brillant épanouissement de la culture

nationale géorgienne, elles manquent de toute information

même sur toi

chef de l'Église nationale, comme l'était le

Catholicos de toute la Géorgie, le patriarche Epiphane, arche-

lioj

LA LAXGUE GKORGIENNE.

13

vêque de Mthsklietha. Ce chef de l'Église de toute la Géorgie fit

en I-J18 une visite de la ville d'Ani il a proiiuncé à Tinaugu-

ration de l'une des églises géorgiennes un discours si important

pour le moment, qu'on le reproduisit dans cette inscription

magnifique à longues lignes taillées sur une cinquantaine de

pierres équarries dans le mur d'une église géorgienne qui a été

trouvée aux fouilles d'Ani.

Naturellement il est maintenant bien certain que Factivité

littéraire de la Géorgie chrétienne, ce qui nous importe à ce

moment, a dépassé les limites d'antiquité qu'on était en état de

lui attribuer auparavant.

Cependant notre compréhension de la culture des lettres en

Géorgie n'était pas devenue plus claire; toutefois il se dessina

un riche réseau d'influences diverses du monde étranger, de différentes écoles de traduction. On traduisait de l'arménien, du syriaque, du grec, de l'arabe chrétien, de l'arabe musulman, du

persan. Il commença à s'ébaucher une théorie générale de

l'origine des lettres et en général de la culture géorgienne : la

littérature géorgienne aurait dû sa naissance et son dévelop-

pement au.x influences étrangères, la littérature religieuse à celles du monde chrétien, arménien, syriaque, grec, arabe chrétien, la littérature laïque à celles du monde iranien et musul-

man, surtout à la Perse musulmane. De l'importance attri-

buée à l'emprunt des mots provenant dans la langue géorgienne

littéraire des mêmes sources et la valeur présumée de ces

emprunts pour déterminer les influences étrangères. Cette théorie d'emprunt et de forces créatrices extérieures

s'écroula; en voici un exemple extrêmement frappant : c'est le

grand problème de la littérature géorgienne, œuvre du poète

génial Chotha de Rousthav, « Chevalier en peau de panthère » :

c'est un poème survenant comme un météore à l'époque du plus

grand épanouissement de la Géorgie chrétienne et qui garde

jusqu'à nos jours sa place au zénith de la poésie géorgie</