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UN SAVOIR FAIRE ENTENDRE

Vincent Clavurier

Érès | « Essaim »

2013/1 n° 30 | pages 87 à 104


ISSN 1287-258X
ISBN 9782749237350
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https://www.cairn.info/revue-essaim-2013-1-page-87.htm
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Un savoir faire entendre

Vincent Clavurier

« Tiens camarade, donne-moi du champagne »… L’ami de père


saoudien à qui je viens d’adresser cette phrase et ma coupe vide blêmit
légèrement. Il me demande de répéter. Je m’exécute et le malentendu se
dissipe… Il avait d’abord compris : « Tiens toi l’Arabe, donne-moi du
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champagne »… Cette méprise est un exemple de lapsus auditif (Verhören),
formation de l’inconscient assez négligée par la littérature psychanaly-
tique, identifiée par Freud mais passée sous silence dans la Psychopathologie
de la vie quotidienne (1904) et très rapidement évoquée dans l’Introduction à
la psychanalyse (1916). Le Verhören présente le grand intérêt de mettre en
lumière la réception du message articulé comme un véritable acte d’énon-
ciation, au même titre que l’émission de ce message. Il montre qu’entendre
c’est dire et que l’entendre et le dire sont ainsi liés comme les deux faces
d’une même bande de Möbius : ils sont le même et en même temps ne sont
pas le même. Parce que le savoir-faire de l’analyste repose sur une forme
d’entendre de travers, de saisie d’une plurivocité du message de l’analy-
sant, je proposais dans une précédente recherche 1 de le considérer comme
intimement lié au lapsus auditif et le qualifiais par translittération de
« savoir-faire hören » ou « savoir-verhören » : un savoir entendre de travers.
J’essaye maintenant de faire un pas supplémentaire.

Du savoir-faire hören au savoir faire entendre

Admettons tout d’abord assez trivialement que l’analysant, et au fond


celui qui parle, est en position naïve par rapport à sa propre parole : il en dit

1. V. Clavurier, « Psychopathologie de la vie quotidienne et savoir-faire (hören) de l’analyste »,


Essaim, n° 11, 2003.

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parfois plus qu’il ne le croit ou le sait. Un savoir excède ce qu’il dit, comme
dans le cas du « naïf », terme employé par Freud et Lacan pour désigner un
certain type de Witz 2 : le naïf utilise non intentionnellement une locution
(qu’il croit parfois fautivement faire partie du code) d’une façon qui présente
un sens lui échappant et que seul l’auditeur entend. Cependant, en ce qui
concerne la parole analysante et à la différence du naïf, il n’y a pas simple-
ment erreur sur le code ou défaut de connaissance d’un sens caché mais
adresse à bon entendeur d’un message littéralement inouï… Contrairement
au naïf, une division interne au locuteur est en jeu : il sait et en même temps
ne sait pas ce qu’il dit, le « il » prenant ici un tour énigmatique de se trouver
étrangement divisé. Reconnaître que l’on est dans une position naïve par
rapport à sa propre parole et en admettre les conséquences seraient un bon
signe de passage à l’analysant, passage dont on peut penser qu’il n’est pas
accompli une fois pour toutes mais qu’il se rejoue à différents moments de
la cure, si ce n’est à chaque séance. Du coup, le savoir-faire de l’analyste ne
résiderait pas seulement ni essentiellement du côté d’un savoir entendre
mais plutôt d’un savoir faire entendre, le « faire » de ce « savoir faire » parti-
culier étant pris en un sens factitif ou causatif et non de voie active comme
dans le savoir-faire de l’artisan par exemple. Chaque langue a son génie et
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la langue française exprime le causatif à l’aide du verbe « faire » suivi de
l’infinitif, mais on peut aussi utiliser le verbe « laisser » qui marque moins
une injonction qu’une possibilité laissée à l’agent. Ainsi pourrait-on parler
non pas d’un « savoir faire entendre » de l’analyste mais d’un « savoir laisser
entendre » : non seulement l’agent (causal) reste avant tout le patient gram-
matical (l’analysant) mais apparaît aussi avec ce terme le thème de l’allusif
(« laisser entendre que… ») renvoyant à l’équivoque de l’interprétation, au
mi-dit et à la vérité énigmatique 3… Bref, si l’on suit cette voie (c’est le cas
de le dire quand on parle de diathèse !), le savoir-faire propre à ce « savoir
faire entendre » inclurait les éléments permettant d’accompagner l’analy-
sant jusqu’au régime de parole spécifique où il arrive parfois qu’il entende ce
qu’il dit. Parmi ces éléments, on pourrait situer l’art de bien entendre mais
également le tact, la considération du moment opportun pour livrer une
interprétation ou le talent de ponctuation pour la faire surgir, le maniement
du transfert et probablement bien d’autres choses encore…
Un problème typographique se pose dès lors qu’on identifie savoir-
faire et savoir faire entendre : faut-il écrire cette dernière locution à la
manière d’un mot composé ? Faut-il qu’elle (ne) comporte aucun, un seul
ou plusieurs traits d’union ? Et où le ou les placer ? Il me semble que

2. Cf. S. Freud, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 325-334 ; J. Lacan,
La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 294-297 ; J. Lacan, Les formations de l’inconscient, Paris, Le
Seuil, 1998, p. 35-36 et 126-128.
3. J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 39.

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l’absence totale de traits d’union est la solution la plus heureuse : syntagme


plutôt que mot composé, l’expression jouit d’une plus grande liberté de
signification ; le causatif y apparaît, le savoir-faire se devine, et on peut
jouer à permuter les infinitifs entre eux, ce que la fixité du mot composé
permet moins. Ce ballet entre les trois termes va d’ailleurs nous servir pour
aborder une autre question : que s’agit-il de faire entendre ?

Du savoir-faire au faire savoir

À la question précédente, on répondra d’après les indications de


Lacan : un savoir, c’est-à-dire un lien, une connexion entre des signifiants,
reposant par exemple sur une équivoque. Le savoir-faire est alors un faire
savoir : faire savoir chez l’analysant, lorsqu’il s’entend dire. Et le « savoir
faire entendre » est aussi un « faire savoir entendre » au sens où la cure dans
sa dimension didactique apprend d’une certaine façon à entendre… On
peut se demander (comme Freud l’a fait) pourquoi et dans quelles limites
ce faire savoir est thérapeutique, ou s’il est vraiment nécessaire que ce qui
est dit soit entendu pour produire des effets, ou encore pourquoi ce qui
est entendu semble dans certains cas malheureusement sans conséquences
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durables ou met tant de temps à en avoir… Mais évoquer le faire savoir
propre à la cure amène également la question du lieu de ce savoir (et de
son sujet) avant son avènement : gisant dans ce qui est dit, l’excédant d’une
certaine façon, où était-il avant d’être dit ? Avant d’être entendu ? Avant
d’être su ? Cette question est souvent posée par Lacan et il la rapproche
de celle du savoir mathématique, dont on peut également se demander où
il était avant d’advenir. Le nombre transfini gisait-il en quelque lieu avant
que Cantor ne l’écrive 4 ? L’a-t-il découvert ou inventé ? Nous ferons dans
les lignes qui suivent un détour par cette question et ce sera notre premier
point. Ce détour nous fournira par ailleurs un schème topologique (l’hélice
et plus exactement la spire) dont le repérage de certaines occurrences dans
le champ de la psychanalyse illustrera un autre aspect du savoir-faire de
l’analyste : celui d’une pratique de lecture topologique. Mais parler de
savoir-faire semble également en rabattre sur l’idée de savoir constitué et
démontrable et on se demandera si la notion de preuve peut tout de même
lui être associée. Suivant ce fil qui introduit la question de la scientificité
de la psychanalyse, et reprenant l’appellation « science conjecturale »
proposée par Lacan, nous nous interrogerons sur le rôle discutable de l’hy-
pothèse dans le savoir-faire du psychanalyste.

4. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir » (1967), dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001,
p. 336-337.

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Le savoir, découverte ou invention ? L’effet a

Le 24 novembre 1957, dans un commentaire sur le Ménon de Platon,


Lacan dénonce « l’erreur de croire que ce que la science constitue par
l’intervention de la fonction symbolique était là depuis toujours, que c’est
donné. Cette erreur existe dans tout savoir, pour autant qu’il n’est qu’une
cristallisation de l’activité symbolique, et qu’une fois constitué, il l’oublie.
Il y a dans tout savoir une fois constitué une dimension d’erreur, qui est
d’oublier la fonction créatrice de la vérité sous sa forme naissante 5 ». Dans
plusieurs de ses ouvrages 6, Jean-Pierre Cléro s’attache à démontrer cette
thèse et s’oppose au « platonisme mathématique » selon lequel les vérités
mathématiques sont extérieures au mathématicien et découvertes par
lui. Il introduit une spirale temporelle au sein de ce qui pourrait être pensé
comme une opposition statique : le savoir mathématique, découverte ou
invention ? L’auteur répond : invention qui, au bout de son geste, finit
par se prendre pour une découverte. L’activité mathématique crée le réel
dont elle traite 7 mais l’objet créé se détache, se sépare de son créateur et
semble selon une illusion rétrospective venir du dehors 8. La séparabilité
pourrait être l’un des noms de la division du sujet (que l’auteur appelle
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« scission 9 »). Objet mathématique et trait d’esprit ont ceci de commun que
leurs « conditions subjectives 10 » de production sont effacées par leur mise
en circulation. Si d’autres activités intellectuelles pratiquent cette « façon
de se distinguer du résultat de sorte que l’on fasse une rupture nette 11 », le
platonisme mathématique en est une expression des plus tranchées. Un tel
platonisme plus ou moins candide s’exprime parfois nuitamment et peut
virer au cauchemar… Un enfant inhibé en particulier dans les apprentis-
sages mathématiques raconte le rêve suivant : il est dans son lit, ses jouets
sont vivants, puis il voit des ronds, des triangles et des carrés avancer vers
lui et commencer à gravir l’échelle de son lit. Le réveil le sauve du contact
de ces êtres géométriques dotés d’une force propre… « Che vuoi ? »
voudrait-il peut-être leur demander.
Jean-Pierre Cléro nomme « effet a » – en référence à la logique de
séparation de l’objet a – cette opération de renversement de l’invention en
découverte, soit « l’inflexion que subit une création du psychisme de sorte

5. J. Lacan, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Paris, Le Seuil, 2001,
p. 29.
6. J.-P. Cléro, Essai de psychologie des mathématiques, Paris, Ellipses, 2009 et Calcul moral. Ou comment
raisonner en éthique ?, Paris, Armand Colin, 2011.
7. J.-P. Cléro, Essai…, op. cit., p. 119.
8. Cf. J. Lacan, Le moi dans la théorie…, op. cit., p. 13 et séance du 24 novembre 1954.
9. J.-P. Cléro, Essai…, op. cit., p. 111.
10. Cf. S. Freud, Le mot d’esprit…, op. cit., p. 257 et suivantes.
11. J.-P. Cléro, Calcul moral…, op. cit., p. 428.

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qu’elle paraisse venir, de façon indépendante, à la rencontre de celui-ci,


comme si la production s’était détachée de son producteur sans qu’il s’en
soit avisé ». Ce mouvement, cet « étrange retournement par lequel l’en-
tendement veut se leurrer et avoir affaire à des objets de style platonicien,
en ignorant ou en feignant d’ignorer qu’il en est le principe 12 » concerne
le psychanalyste et l’analysant pour différentes raisons, et pas seulement
en référence à l’objet a. D’abord, nous l’avons vu, quant au savoir produit
dans la cure 13 : est-il découverte ou invention ? Où était-il avant d’être
su ? De qui était-il savoir ? Cela engage la question du sujet supposé à ce
savoir : si les actes symptomatiques révèlent un savoir inconscient, « ce
savoir qui ne se livre qu’à la méprise du sujet, quel peut bien être le sujet à
le savoir avant 14 ? » Une question affine est celle du vis-à-vis, de l’hétéro-
généité qui peuvent parfois être rencontrés dans une expérience de pensée,
de perception, de jouissance. Le lapsus produit en disant dans une cure en
serait une forme minimale mais d’autres formes pourraient être évoquées :
l’automatisme mental de Clérambault, son avatar de « parole parasite »
chez Lacan et les phénomènes liés à la voix 15, l’hallucination ; ou encore
l’érection (notamment pour un petit garçon comme Hans), l’orgasme,
l’amour… Quelle est la part du sujet dans ce qu’il croit venir à sa rencontre,
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dans ce qu’il entend, sent, perçoit, pense, ou dont il jouit ? Ces remarques
ne sont que suggestives ; l’important est qu’elles invitent à revenir à la
psychanalyse fort de l’isolation de « l’effet a ».
Plus précisément, on s’intéressera au schème de l’hélice sur lequel se
fonde cet effet. S’intéresser à un schème dans le cadre de notre recherche
vise à montrer par l’exemple que le savoir-faire de l’analyste ne peut être
réduit à un exercice purement pragmatique, empirique, dénué de doublure
théorique. De la même manière que le fait clinique ne saurait être brut,
spontané, le savoir-faire est solidaire d’une perception et d’un jugement,
donc également en cascade d’une pensée, d’un dire, d’une rhétorique. Et
comme Jean-Pierre Cléro l’a démontré dans le cas des mathématiques 16, le
mot rhétorique n’est pas à prendre en mauvaise part : il s’agit de la façon
de formuler correctement les choses, du bon usage de la langue en un
champ déterminé. Il y a une rhétorique mathématique comme il y a une
rhétorique judiciaire, physique, pourquoi pas architecturale ou gastro-
nomique… chacune avec ses schèmes (nominaux, verbaux, figuratifs et

12. J.-P. Cléro, Essai…, op. cit., p. 158.


13. Cf. sur ce point J. Lacan, Le moi dans la théorie…, op. cit., p. 29-31.
14. J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir » (1967), op. cit., p. 336-337.
15. Cf. E. Porge, Voix de l’écho, Toulouse, érès, 2012 et le numéro « Se faire entendre » de la revue
Essaim (n° 26, 2011).
16. J.-P. Cléro, Essai…, op. cit., chapitre IV, « Réflexions sur quelques éléments rhétoriques en
mathématiques ».

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diagrammatiques), sa syntaxe, ses rythmes 17. L’établissement par Erik


Porge d’un « vocabulaire analytique topologique courant 18 » participe
me semble-t-il de cet effort d’élucider certains éléments rhétoriques qui
innervent le savoir-faire analytique. Je propose d’introduire le schème de
l’hélice dans le cadre de ce chantier, d’étudier ses différentes occurrences
pour estimer sa robustesse, sa pertinence et sa récurrence en psychanalyse.
L’hélice peut-elle prendre place aux côtés d’autres schèmes rhétoriques et
topologiques (que seraient les surfaces, les nœuds) ?

Le schème du mouvement hélicoïdal


Hélice, spirale, spire et tourbillon en psychanalyse

Le mot « schème » n’est pas à prendre dans le sens kantien 19. Il n’est
pas un pont (sic : ceci est-il un schème ?) entre entendement et intuition mais
donne consistance à la pensée, au sens où il donne la consistance spatiale
de la pensée et lui est donc aussi bien interne qu’externe : « Si le psychisme
est spatial (et pas simplement plongée dans le spatial), on ne peut pas le
penser en dehors d’un mode de penser spatial. La topologie est la façon
qu’a la spatialité de penser sa spatialité, de faire retour sur elle-même, de
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s’auto-traverser telle la bouteille de Klein 20. » Le schématisme topologique
en question ne consiste donc pas à dresser un catalogue dans lequel l’esprit
vient piocher : étant lui-même étendue, comme l’ont soutenu Freud 21 puis
Lacan, aussi bien y est-il pioché qu’il y pioche. Peut-être faudrait-il dire
« archétypation 22 » plutôt que « schème » mais sous réserve que l’arché-
typation en question à la fois soit spatiale (topologique) et porte sur la
pensée elle-même (qu’elle se prenne pour l’objet dont elle parle), puisqu’il
ne s’agit pas selon l’indication d’Erik Porge de « penser la topologie mais
plutôt topologiser la pensée 23 ». Pour respecter l’usage de la topologie en
psychanalyse, il conviendrait de ne prendre le schème dans un sens ni trop
« abstrait » (purement mathématique) ni trop « imaginaire » (modèle, plon-
gement dans l’espace à trois dimensions). Cette double recommandation
fondamentale est très difficile à respecter. Elle fait immédiatement surgir

17. Ibid., p. 135-174.


18. E. Porge, Les fondements de la clinique psychanalytique, Toulouse, érès, 2008, p. 143-163.
19. Pour la discussion de ce point, voir J.-P. Cléro, Essai…, op. cit., p. 143 et note 1.
20. E. Porge, « Le mode de penser topologique », Essaim, n° 28, Toulouse, érès, 2012, p. 36.
21. Cf. J.-P. Cléro, Les raisons de la fiction. Les philosophes et les mathématiques, Paris, Armand Colin,
2004, p. 303.
22. Cf. J.-P. Cléro, « Avant-propos », Essaim, n° 28, p. 15 et M. Quine, « L’archétypation et la
recherche d’images signifiantes : signifiant et signifié dans la logique de Bentham », Essaim, n° 28,
p. 171-181.
23. E. Porge, « Le mode de penser topologique », art. cit., p. 36.

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une objection : l’hélice, en tant que courbe 24, est de nature géométrique et
non pas topologique. Elle en reste à l’imaginaire d’un plongement dans
un espace partes extra partes et ne satisfait pas à l’exigence subversive de
l’usage de la topologie en psychanalyse.
Toutefois l’objection est peut-être plus faible qu’elle n’y paraît : si l’on
considère l’hélice comme le tracé d’un trajet, d’un chemin et non comme
l’image figée d’une figure géométrique, elle ne se différencie pas fonda-
mentalement de la manière dont on peut considérer coupure ou consis-
tance (si ce n’est qu’elle ne se recoupe pas, ce qui n’est pas négligeable).
Ainsi, comme la coupure, un trajet en hélice peut se produire sur diffé-
rentes surfaces (cylindrique, conique, sphérique…). Sur un tore, elle donne
son support au parcours de la demande réitérée qui fait apparaître le tour
en plus du désir 25. L’idée du mouvement, du trajet, introduit la considéra-
tion temporelle : le temps pour se faire du trajet est une sorte de temps pour
comprendre (comprendre comment on est compris) et cela topologise l’hélice
(« la topologie c’est le temps […] le temps pour comprendre » dit Lacan 26).
La considération de la dimensionnalité est décisive dans cette topologi-
sation : comment le passage de dimension influe-t-il sur l’hélice ? Que se
passe-t-il en dimensions plus basses pour l’hélice ? Et en dimensions plus
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hautes ? La question est complexe. Disons qu’intrinsèquement elle est de
dimension un ; qu’on réserve généralement le terme « hélice » aux courbes
gauches 27 et « spirale 28 » aux courbes planes ; et que puisque toute hélice
« est entièrement définie par la donnée de sa projection dans (P0) (sa base)
et l’angle a », un passage à un plongement en deux dimensions – si la notion
a un sens ici – ne devrait laisser apparaître que sa base (un cercle pour
une hélice circulaire, une ellipse pour une hélice elliptique…). Au moins
pour deux cas particuliers nous pouvons passer du mouvement hélicoïdal
(trois dimensions) à la spirale (deux dimensions) et inversement 29. Mais je
n’entrerai pas davantage dans le détail de cette question qui dépasse mes
compétences mathématiques. Remarquons simplement qu’il y a un lien au
moins étymologique entre hélice et spirale puisque le mot hélice vient du
latin helix issu lui-même du grec eliks signifiant « spirale, vrille » (du verbe

24. D’un point de vue géométrique, une hélice est une courbe dont les tangentes font un angle
constant a avec un plan fixe P0 ou une direction fixe d (orthogonale à P0). Cf. http ://www.
mathcurve.com/courbes3d/helice/helice.shtml
25. Lacan parle du trajet « en hélice » de la demande sur le tore (séance du 11 avril 1962 du séminaire
L’identification).
26. J. Lacan, « Ouverture du séminaire du Pr Deniker », hôpital Sainte-Anne, 10 novembre 1978, cité
par Jean Allouch, « Un espace affine aux transformations silencieuses » (www.jeanallouch.com/
pdf/147, 2010, p. 10).
27. L’appellation de certaines courbes semble contredire une partition si nette.
28. Cf. http://www.mathcurve.com/courbes2d/spirale/spirale.shtml et http://fr.wikipedia.org/
wiki/Spirale
29. Il s’agit des deux couples spirale logarithmique/hélice conique et spirale hyperbolique/hélice
circulaire.

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elisso, « tourner autour, enrouler »). Ce lien tient donc à l’enroulement, au


tourner autour, et l’élément minimal, fondamental, commun à l’hélice et à
la spirale est le tour, c’est-à-dire la spire (un tour d’hélice ou de spirale).
C’est elle qu’on peut me semble-t-il retenir comme schème radical.
La référence mathématique ne doit pas masquer qu’il s’agit surtout
de « comprendre » le schème comme un « être compris dans » le schème :
comprendre la spirale, c’est comprendre qu’on est pris dans la spirale. Il
ne s’agit pas de porter sur elle un point de vue principalement objectif,
extrinsèque. La spirale ne se sait pas spirale. Elle persévère dans son être
unidimensionnel ; c’est de l’extrinsèque qu’on la voit spire-aller. D’autant
plus si le point d’origine est asymptotique car alors qu’est-ce qui la distingue
intrinsèquement d’une droite infinie 30 ? N’y a-t-il pas nécessité du passage
à l’extrinsèque, au + 1 dimension, pour faire apparaître la spirale en tant
que telle (distincte de la droite) ? Est-ce une manière de compter le sujet 31 ?
Le sujet comme coupure, passage ou comptage de la coupure entre les
deux dimensions de l’intrinsèque à l’extrinsèque (et retour) 32.
La spire, du latin spira, étymologiquement liée à l’anneau, aux cordes,
aux nœuds des serpents et des arbres, à l’enroulement, au tore de colonne,
à la natte ou à la tresse de cheveux, aux mouvements en spirale… La spire
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nous aspire… Certains enfants sont fascinés par le vortex de l’écoulement
de l’eau dans le siphon du lavabo, des toilettes ou de la baignoire ; d’autres
en sont effrayés. Les spirales sont légion dans les dessins d’enfants. Je
pense à l’un d’eux, mutique, qui à la craie traçait d’un coup au tableau une
sorte de boucle en spirale puis reculait et sautait en tournant sur lui-même,
puis revenait tracer une même boucle spiralée, se reculait de nouveau et
recommençait son saut, comme s’il réalisait une écriture chorégraphique
minimale aussitôt exécutée. Les gestes du corps seraient-ils liés aux
schèmes 33 ? Si un platonisme rêvant peut donner corps aux figures, peut-
être les schèmes donnent-ils au corps matière à figurer…
Le mouvement projectif – le fait selon Pierre Kaufmann que « ce qui est
supprimé du dedans revient du dehors 34 » – rappelle également l’hélicoïde
et la spirale 35. Est-ce la projection qui instruit sur ce type de mouvement
hélicoïdal ou le mouvement hélicoïdal qui instruit sur la projection ? Si la
pensée est étendue, la question se pose… D’autant que la projection souffre
souvent, y compris parmi les psychanalystes et entre eux, du même carac-
tère accusatoire que la paranoïa ou l’égoïsme. L’excellent mot de Sacha

30. La droite est une hélice du plan sur lequel elle est inscrite.
31. E. Porge, « Le mode de penser topologique », art. cit., p. 35.
32. Cf. V. Clavurier, « La consistance du nœud borroméen : un problème psychanalytique ? », Essaim,
n° 28, 2012, p. 131.
33. Cf. J.-P. Cléro, Calcul moral…, op. cit., p. 463.
34. P. Kaufmann (sous la direction de), L’apport freudien, Paris, Bordas, p. 627 (cf. également p. 445).
35. J.-P. Cléro, Essai…, op. cit., p. 111.

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Un savoir faire entendre • 95

Guitry : « Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi » donne la


règle de ce type de jugement attributif et on pourrait aussi bien dire : « Un
paranoïaque, c’est quelqu’un qui m’en veut. » Sans banaliser la structure
paranoïaque mais en généralisant le phénomène projectif au champ de
l’imaginaire et ainsi au lot commun, la considération schématique du
mouvement hélicoïdal éloigne du stigmate et permet peut-être plus faci-
lement que la référence à la projection psychique de penser notre propre
prise dans ce mouvement en trois temps : ce qui part du sujet lui revient
de l’autre au compte duquel il a été crédité.
Par ailleurs, Lacan utilise parfois ce schème pour lire la clinique. Il
analyse ainsi le développement diachronique de la phobie de Hans comme
un mouvement hélicoïdal : le déploiement dans le temps d’un « système
signifiant symptomatique », chez Hans comme chez tout névrosé, « se
présente comme la sortie, le déboîtement progressif, et une série de média-
tions qui se résout par un enchaînement signifiant qui a toujours un carac-
tère plus ou moins apparemment mais fondamentalement circulaire, en
ceci que le point d’arrivée a un rapport profond avec le point de départ,
et qu’il n’est néanmoins pas tout de même le même 36 ». On reconnaît la
structure hélicoïdale dans ce mouvement circulaire où point d’arrivée
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et point de départ ne coïncident pas (ils ne sont « pas le même ») tout
en restant fortement liés (ils ont « un rapport profond », ce qui évoque
d’ailleurs une dimension non planaire). Lacan précise à la séance suivante
que le déploiement du « mythe individuel » (identifié à celui du « système
signifiant symptomatique ») consiste à « faire face à une situation impos-
sible par l’articulation successive de toutes les formes d’impossibilité de
la solution. C’est en cela que la création mythique répond à une question.
Il parcourt le cercle complet de ce qui se présente à la fois comme ouver-
ture possible et comme ouverture impossible à prendre. Le circuit étant
accompli, quelque chose est réalisé, qui signifie que le sujet s’est mis au
niveau de la question 37 ». L’usage du mot « cercle » par Lacan ne contre-
vient pas à notre interprétation puisque dans un tel trajet signifiant, au
bout du compte « quelque chose est réalisé », « le sujet s’est mis au niveau
de la question » et le signifié est remanié par le circuit des signifiants 38. Le
point d’arrivée ne saurait donc être exactement le même que le point de
départ (la question du sujet qu’il méconnaît 39).
Une autre occurrence de l’hélice, plus audacieuse, délicate à conce-
voir et peut-être plus fragile, concerne le Witz, son trajet et son accom-
plissement. Lorsque Lacan construit le graphe dans Les formations de

36. J. Lacan, La relation d’objet, 10 avril 1957, transcription Staferla, p. 460-461, je souligne.
37. Ibid., p. 330.
38. Ibid., p. 304.
39. Ibid., p. 392.

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96 • Essaim n° 30

l’inconscient, il situe le trait d’esprit comme un message envoyé à l’Autre et


en revenant. Lacan introduit deux formules pour expliciter ce qui se passe
dans ce circuit : le peu-de-sens et le pas-de-sens. Le peu-de-sens consiste
dans « la minceur des mots à soutenir un sens plein 40 », ce qui est assez
évident lorsqu’on joue avec eux dans le cas d’un calembour par exemple.
Le peu-de-sens désigne le caractère infime, fragile et comme vibratoire de
la signification, qui nécessite qu’elle soit fixée, capitonnée, comme figée en
un instant. L’Autre (lieu du code, des locutions reçues) est l’instance qui
authentifie le Witz en reconnaissant qu’une signification nouvelle a bien
été produite. Dans le Witz, le message n’est pas réductible au code : soit
par exemple qu’il le malmène, soit qu’il tourne une locution déjà reçue
dans un sens surprenant… Le message vient interroger l’Autre à propos
du peu-de-sens et lorsque ce message revient, homologué, il « constitue le
trait d’esprit, pour autant que l’Autre, ayant reçu ce qui se présente comme
un peu-de-sens, le transforme en ce que nous avons appelé de façon équi-
voque, ambiguë, le pas-de-sens 41 ».
Dans cette formule du pas-de-sens, Lacan précise que le « pas » est à
entendre non comme négation mais « comme on dit le pas de vis, le pas
de quatre, le pas de Suze, le pas de Calais ». Le pas-de-sens est également
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« réalisé dans la métaphore » ; il est comme l’accomplissement de la signi-
fication du Witz, un seuil franchi (comme le pas de la porte), une section ;
il concerne la production et la reconnaissance d’une nouvelle signification
et il engage également le désir. Concernant le savoir-faire de l’analyste,
le pas-de-sens pourrait être un nom de l’effet produit par la scansion ou
l’interprétation, quand elle est heureuse… Mais arrêtons-nous sur un des
mots dont il est, selon Lacan, une sorte d’avatar : le pas de vis. Ce dernier
est la distance parcourue en translation par une vis quand on la tourne
d’un tour complet. Dit plus trivialement, quand on tourne la vis d’un
tour, elle avance d’un pas. Cette avancée se fait selon le filet de structure
hélicoïdale usiné sur la vis et le pas mesure ainsi la distance entre deux
spires. Mais de quelles spires le pas-de-sens est-il la mesure ? Il me semble
qu’avec la lecture de Lacan on peut littéralement considérer le Witz comme
un message dont le sens s’avance dans une direction 42 prise dans le signifié
énigmatique et se boucle pour produire une signification (à la manière du
capiton). Si cette boucle est celle du trajet aller-retour sur le graphe entre le
message et l’Autre, on pourrait considérer qu’on a affaire à un mouvement
circulaire. Je pense que ce n’est pas le cas, car l’enjeu n’est pas purement
linguistique 43 : ce trajet en boucle de la signification est solidaire de celui

40. Ibid., p. 97.


41. Ibid., p. 101.
42. J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 117-118.
43. Cf. E. Porge, Jacques Lacan, un psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 91-92.

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Un savoir faire entendre • 97

de la demande qui l’accompagne et en est comme la doublure. C’est à cette


demande que le Witz « restitue sa jouissance […] sous le double aspect,
d’ailleurs identique, de la surprise et du plaisir – le plaisir de la surprise et
la surprise du plaisir 44 ». En surprenant l’Autre, « c’est bien le même plaisir
primitif que le sujet infantile, mythique, archaïque, primordial […] avait
recueilli du premier usage du signifiant 45 ». Seulement si c’est le même
plaisir lié à la même demande, c’est parce que cette dernière ne peut jamais
aboutir pleinement : « Rien de la demande, dès lors que l’homme est entré
dans le monde symbolique, ne peut être atteint, sinon par une succession
infinie de pas-de-sens. L’homme, nouvel Achille à la poursuite d’une autre
tortue, est voué, en raison de la prise de son désir dans le mécanisme du
langage, à cette infinie approche jamais satisfaite, liée au mécanisme même
du désir, que nous appellerons simplement la discursivité 46. »
De la même manière qu’Achille n’atteindra jamais la tortue, la
demande ne peut être satisfaite qu’asymptotiquement. La boucle rate sa
visée et ne revient pas au même point : la demande réussit en même temps
qu’elle échoue, sans cesse elle recommence et le gain de plaisir ne peut
être qu’instantané, momentané, lorsque le trait d’esprit « passe » 47. Cela
explique qu’à peine entendu le Witz insiste pour être raconté à d’autres ;
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le plaisir doit être renouvelé puisqu’il rate la satisfaction. En ce sens, du
côté de la demande, il n’y a pas vraiment boucle mais tentative de boucle,
on aspire au cercle mais le cercle se fait spire. Il faudrait essayer d’écrire le
graphe sur une surface non planaire, sur un tore par exemple, pour donner
à cette tournure en hélice un support topologique. En outre, le mouve-
ment de cette boucle est repris, relancé car le Witz est transmis à d’autres,
il circule dans le social. Lorsque Lacan superpose un étage supérieur au
graphe, il indique qu’il concerne l’Autre à qui est dit le Witz. Cet étage
supérieur va devenir étage inférieur d’un nouveau graphe dès lors que
cet Autre raconte à son tour le trait d’esprit. Chaque récit du Witz entraîne
un nouveau tour, une nouvelle boucle, un nouvel étage du graphe et « la
dernière boucle, celle par laquelle passe le retour du besoin vers la satisfac-
tion indéfiniment différée, doit se faire à travers tout le circuit des Autres,
avant de revenir ici à son point terminal chez le sujet 48 ». Mais comment
ce point terminal pourrait-il être véritablement atteint s’il s’agit de passer
d’abord par « tout le circuit des Autres » ? Là encore, c’est un point d’ho-
rizon, asymptotique, mythique, qui transforme la boucle en spirale. Qu’il
s’agisse du pas-de-sens, de la demande insatisfaite ou de la propagation

44. J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 121.


45. Ibid., p. 99.
46. Ibid., p. 64.
47. Ibid., p. 122.
48. Ibid., p. 125-126.

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98 • Essaim n° 30

sociale du trait d’esprit, la tournure hélicoïdale du Witz rappelle la phrase


de Lacan : « Le langage c’est ce qui ne peut s’avancer qu’à se tordre et
à s’enrouler 49. » Il y a un vissage du message dans le trait d’esprit (un
Witssage !) et il nous prend, de différentes manières, dans son filet… de
structure hélicoïdale.
Une autre occurrence du schème est plus ancienne et appartient au
champ psychiatrique puisque certains aliénistes firent plus ou moins expli-
citement référence à l’hélice. Au sein du courant psychiatrique allemand
de la fin du XIXe siècle, centré selon Marie-Claude Lambotte « sur la
dynamique des chaînes de représentations 50 » (fuite des idées, pression
ou contrainte d’idées, idées dont la chaîne est rompue et qui forment des
groupes isolés 51…), Heinrich Schüle écrit : « Il ne s’agit pas, dans la mélan-
colie, d’une absence d’idées, mais bien plutôt d’une stagnation ou d’un
mouvement monotone, hélicoïde, d’un même groupe d’idées qui “finissent
par percer peu à peu”, disent certains malades 52. » Le texte allemand de
cette citation donne un « monotonen Schraubengang derselben Gedanken-
reihen », ce qui renvoie au schrauben du vissage ; d’après Fernand Cambon
il s’agit du pas-de-vis, du mouvement de la vis qui tourne et qui concerne-
rait ici des séries de pensées. Quant à l’expression propre des malades que
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cite Schüle – « Gedankenbohren » –, elle évoque ce qui perfore ou creuse et
Fernand Cambon la traduit par « un creusement par la pensée ». Lambotte
rapproche aussi de l’hélicoïde le mouvement mélancolique de « la pensée
sur la pensée » décrit par Hermann Emminghaus 53. Et lorsque Freud
évoque, toujours au sujet de la mélancolie, un « trou » dans le psychisme
(Manuscrit G), il se réfère non pas à un trou simplement statique mais à
un trou qui creuse, qui produit un effet d’appel, de pompe. La formule
freudienne de « l’hémorragie interne » serait également comparable à cette
figure du tourbillon qui aspire 54.
Chacune de ces occurrences sont selon Lambotte des métaphores du
« trou mélancolique » et toutes désignent finalement « les ravages qu’une
autocritique impitoyable provoque chez le sujet mélancolique quand il
s’est laissé confondre avec l’objet perdu 55 ». Certaines de ces considérations
reprennent le dire des patients, leurs formulations, comme Lacan pouvait

49. J. Lacan, « La troisième », 7e congrès de l’École freudienne de Paris à Rome, 1974, p. 14 (http://
www.ecole-lacanienne.net/pastoutlacan70.php). Même si Lacan fait référence ici au nœud, je
trouve la formule très appropriée au cheminement du Witz.
50. M.-C. Lambotte, Le discours mélancolique. De la phénoménologie à la métapsychologie, Toulouse, érès,
2012, p. 129.
51. Cf. J. Roubinovitch et E. Toulouse, La mélancolie, Paris, Masson et Cie Éditeurs, 1897, p. 19.
52. H. Schüle, Traité clinique des maladies mentales, Paris, A. Delahaye et E. Lecrosnier Éditeurs, 1888,
p. 26-27, cité par M.-C. Lambotte, Le discours mélancolique…, op. cit., p. 130.
53. Cf. M.-C. Lambotte, Le discours mélancolique…, op. cit., p. 137.
54. Ibid., p. 131.
55. Ibid., p. 377.

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Un savoir faire entendre • 99

reprendre celles des malades qu’il rencontrait lors de ses présentations (les
« paroles imposées » par exemple). Mais l’approche aliéniste – qui privi-
légie essentiellement « la dynamique des chaînes de représentations » et
considère les paroles du mélancolique comme une « rationalisation » ou
une simple expression phonique de la maladie – présente il me semble un
défaut qui est peut-être également un risque couru par l’approche spatiale,
topologique de la pensée : prendre la pensée en bloc (comme le fait proba-
blement le malade lui-même) et perdre du coup l’attention aux signifiants
qui la trament. Inversement, une attention exclusive aux signifiants sans
prendre en compte la dynamique ou la topologie singulière de la parole
serait également problématique. Il s’agit là d’une difficulté propre au
savoir-faire (comme manière d’entendre et de faire entendre), aux consé-
quences notamment techniques, que seule l’expérience aiderait à éclairer.
Il arrive que Lacan use également du schème tourbillonnaire pour lire
la clinique 56, ou parfois dans un registre apparemment plus théorique,
notamment lorsqu’en lien avec le triple trou du nœud borroméen il parle
d’un tourbillon qui engloutit puis crache un nom 57. Reprenant à ce propos
l’expression d’« origine tourbillonnaire » (Walter Benjamin), Erik Porge
qualifie cette formule d’oxymore « car le tourbillon est un trou où se perd
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l’origine, où celle-ci est engloutie dans l’orys-gyne, la parole de la mère,
lalangue. Le tourbillon engloutit et recrache. Ce qu’il recrache peut être un
nom, un nom du père comme le dit Lacan dans son séminaire RSI 58 ». J’ai
été frappé par une œuvre extraordinairement saisissante de Mira Schendel
qui me semble illustrer ce point en montrant une spirale, un tourbillon
qui crache des lettres, à moins qu’il ne les aspire comme un trou noir 59…
Parler du tourbillon de la vie (Serge Rezvani) n’est peut-être pas unique-
ment métaphorique ou imagé. Ce pourrait être une manière de dire aussi
schématique que poétique.
Après ces propositions de lecture topologique où j’espère ne pas être
parti en vrille, j’aborderai une autre question concernant le savoir-faire de
l’analyste. Si cette locution semble en rabattre sur une prétention à l’épistémé,
au savoir constitué, et si l’on admet que la psychanalyse ne produit pas de
savoir réitérable propre aux sciences expérimentales, il ne s’agit pourtant
ni pour Freud ni pour Lacan de renier l’attachement de la psychanalyse

56. En 1957, pour qualifier « le tourbillon intérieur » dans lequel est pris l’obsédé (http ://www.
ecole-lacanienne.net/pastoutlacan50.php) ou, plus tardivement, comme une sorte de principe
organisateur pour éviter les effets trop durables de « colle » dans l’école à venir (18 mars 1980,
Dissolution).
57. Le 13 avril 1975 lors de la clôture des « Journées d’études des cartels » de l’EFP puis le 15 avril
1975 (RSI).
58. E. Porge, Voix de l’écho, op. cit., p. 92.
59. Présentée par Ana Vicentini (São Paulo) lors de son intervention au colloque de l’association
de psychanalyse Encore (25 novembre 2012, Paris). Cf. http ://www.moma.org/interactives/
exhibitions/2009/tangledalphabets/home.html

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100 • Essaim n° 30

au champ de la rationalité (et de ses figures 60). Cet attachement qui ne se


soumet pas aux canons classiques de la science moderne rend la question de
la preuve en psychanalyse aussi délicate à éviter qu’à éclairer.

Un savoir-faire preuve ? Probabilité et paradigme de l’indice

Il y a quelques années, le psychanalyste Maurice Alfandari disait


avec conviction, sans doute en écho à la critique poppérienne mais sans se
laisser intimidé par elle : « La preuve n’est pas du registre de la psychana-
lyse. » Cette assertion me laissa à l’époque perplexe, séduit par le tranchant
du propos (qui n’empêchait pas son auteur d’exercer son savoir-faire) mais
également décontenancé par l’errance d’une psychanalyse coupée de son
lien à la preuve. Là encore, un détour permet d’y voir plus clair. Dans un
de ses ouvrages, Jean-Pierre Cléro établit que la preuve judiciaire relève
selon Bentham non d’une démonstration « implacable 61 » de type géomé-
trique mais d’un travail de probation (constitution de la preuve) qui est
un travail de probabilisation. Probant, probatoire et probabilité viennent
d’ailleurs tous trois du même mot latin probare (prouver). Il n’y a pas de
« vérité en soi de la preuve » : elle est la « construction » dotée d’une « force
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probatoire […] qui incline la conviction du juge dans une direction 62 ». Le
schème adéquat à la preuve dans le champ judiciaire est donc celui de la
balance et non celui du dévoilement ou du raisonnement géométrique.
Partant du fait que Bentham critique radicalement la notion de témoignage
« direct » pour le considérer toujours comme une « inférence » (à partir
d’une perception), une « preuve circonstancielle » et non un élément décisif
par soi seul, Cléro écrit : « Il résulte, de cette façon si radicale d’aborder le
témoignage, un mode non moins radicalement probabiliste de considérer
le réel. Le réel n’est pas ce que saisirait, du jeu des phénomènes que nous
voyons en perspective, un être transcendant ; cet être n’est qu’un fantasme
de la fausse humilité et en réalité une erreur sur la notion de probabilité qui
s’impose toujours dans le temps même où nous posons un fait […]. Nous
ne donnons jamais et il ne peut jamais exister qu’une version probable des
faits ; mais nous ne nous en rendons, la plupart du temps, pas compte,
tenant un discours réaliste là où siérait la seule probabilité 63. »
Ce point de vue est intéressant pour considérer ce qu’il en est dans
une cure du côté de l’analyste. Comment savoir, lorsqu’on entend « je
ne voudrais pas qu’il empathisse » au lieu de « je ne voudrais pas qu’il

60. F. Pellion, « Figures de rationalité en psychanalyse », Psychologie clinique, n° 32, 2011, p. 195-203.
61. J.-P. Cléro, « Les mathématiques c’est le réel. Variations sur un thème lacanien », Essaim, n° 28,
Toulouse, érès, 2012, p. 21.
62. J.-P. Cléro, Calcul moral…, op. cit., p. 407-408, je souligne.
63. Ibid.

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Un savoir faire entendre • 101

en pâtisse », si cela relève d’une formation witzienne faisant « mieux


que dit 64 », d’une condensation signifiante épinglant l’affliction que peut
causer une empathie excessive, ou s’il s’agit d’une scorie du discours, voire
d’un rebut personnel de l’analyste ? Il n’est pas décisif que l’énonciateur
n’entende pas à cet instant l’équivoque puisqu’il s’agirait justement de lui
faire entendre ce qu’il n’entend pas. La confirmation viendrait d’autres
éléments qui font tendanciellement confiner au un du calcul la probabilité
que ce qui a été entendu a bien été dit… jusqu’à ce que ce soit également
entendu côté analysant 65. La figure du lecteur de pensées (celui qui « ne
fait que projeter sur l’autre ses propres pensées 66 »), déjà brandie par Fliess
contre Freud, est toujours présente à nos côtés et justifierait cette prudence
dans le travail de probation/probabilisation (qui est peut-être l’une des
vertus du contrôle).
La conception probabiliste est adéquate au pari 67, au calcul de l’acte
qui habite le savoir-faire analytique. Elle est également adéquate au para-
digme de l’indice établi par l’historien Carlo Ginzburg 68. Ce « modèle
épistémologique » a selon lui émergé dans le champ des sciences humaines
à la fin du XIXe siècle. Son étude part de la méthode d’identification pictu-
rale inventée par Giovanni Morelli : pour découvrir assurément qui est
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l’auteur d’un tableau, il faut s’intéresser non aux grands traits, thèmes
et vues d’ensemble mais au contraire aux détails négligés dont la forme
récurrente est propre à chaque artiste (lobe des oreilles, orteils, doigts,
ongles). Ginzburg affirme l’existence d’une « analogie entre la méthode
de Morelli, celle de Holmes et celle de Freud » : « Dans les trois cas, des
traces parfois infinitésimales permettent d’appréhender une réalité plus
profonde, qu’il serait impossible de saisir par d’autres moyens 69. » Cette
remontée de la trace à la réalité est selon lui caractéristique de la démarche
indicielle et l’apparente à la sémiotique médicale (il remarque d’ailleurs
que Morelli, Freud et Doyle étaient tous trois médecins). Mais les racines
de ce paradigme sont beaucoup plus anciennes puisque s’y rattachent
également les pratiques de divination et surtout le savoir cynégétique
ancestral de l’homme : « Derrière ce paradigme indiciel ou divinatoire, on
entrevoit le geste probablement le plus ancien de l’histoire intellectuelle

64. J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 35.


65. Cf. S. Freud, « Constructions dans l’analyse », dans Résultats, idées, problèmes II, Paris, Puf, 1985,
p. 277.
66. E. Porge, Vol d’idées ? Wilhelm Fliess, son plagiat et Freud, Paris, Denoël, 1994, p. 237.
67. Je dois ce mot à Simone Wiener. C’est d’ailleurs à partir des questions de paris que le calcul des
probabilités a vu le jour (avec le problème des partis entre Pascal et Fermat au XVIIe siècle, cf.
J.-P. Cléro, Calcul.., op. cit., chap. IV).
68. C. Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le débat, n° 6, Paris,
Gallimard, 1980.
69. Ibid., p. 12. Freud a lui-même comparé la méthode psychanalytique à la méthode morellienne
dans Le Moïse de Michel-Ange (1914).

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102 • Essaim n° 30

du genre humain : celui du chasseur accroupi dans la boue qui scrute les
traces d’une proie 70. »
La césure marquée par l’émergence puis le déferlement du paradigme
galiléen dans le champ du savoir pose la question de la considération
accordée aux pratiques indiciaires et de la scientificité reconnue ou pas de
ce « savoir conjectural » : « Un paradigme de l’indice peut-il être rigou-
reux 71 ? » demande (faussement) Ginzburg. Si ce paradigme est rétif à la
quantification, à la mesure et à la méthode expérimentale (reproduction
des phénomènes à l’identique), il n’est pas pour autant irrationnel ni sans
rapport avec les mathématiques. Seulement, contrairement au modèle
physico-mathématique issu de la physique galiléenne, il se réfère davan-
tage selon l’auteur au calcul des probabilités (Ginzburg cite le Ars conjec-
tandi de Bernoulli quoiqu’il s’en démarque) et (on ajoutera) au secteur des
mathématiques qui traite de relations qualitatives et de vérité (topologie,
logique). Ce dernier point n’est pas mentionné par Ginzburg qui semble
ignorer l’apport lacanien… L’oubli est regrettable car précisément Lacan
nomme à plusieurs reprises « sciences conjecturales » celles dites habituel-
lement humaines et cette appellation concorde avec la thèse de Ginzburg.
Une difficulté non négligeable surgit pourtant : dans Radiophonie (1970),
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Lacan revendique d’avoir « corrigé » les sciences conjecturales d’y intro-
duire le « Je ne fais pas d’hypothèse » de Newton… Cette dernière affir-
mation semble paradoxale : que pourrait bien être une conjecture sans
hypothèse ? Il semble qu’un trait de méthode propre au savoir-faire analy-
tique se cache dans cette question.

« Hypotheses non fingo 72 »… feint-il

Pourquoi Lacan se réfère-t-il plusieurs fois à un propos d’allure aussi


positiviste 73 ? Il est étonnant de le voir s’adosser à une pensée qui prétend
détenir une vérité non hypothétique, une « vérité de conformité 74 ». Il
faut revenir à la formule de Newton pour essayer de lever cet apparent
paradoxe : « Je n’ai pu encore parvenir à déduire des phénomènes la
raison de ces propriétés de la gravité, et je n’imagine point d’hypothèses
(hypotheses non fingo). Car tout ce qui ne se déduit point des phénomènes
est une hypothèse : et les hypothèses, soit métaphysiques, soit physiques,
soit mécaniques, soit celles des qualités occultes, ne doivent pas être reçues

70. Ibid., p. 16.


71. Ibid., p. 43.
72. La traduction se discute : « Je n’imagine / ne fais / ne forme / ne feins pas d’hypothèse. »
73. Notamment lors de la séance du 17 décembre 1974 du séminaire RSI.
74. J.-P. Cléro y oppose avec Freud le type d’« effets de vérité » survenant dans la cure (Essai…, op.
cit., p. 63).

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Un savoir faire entendre • 103

dans la philosophie expérimentale. Dans cette philosophie, on tire les


propositions des phénomènes, et on les rend ensuite générales par induc-
tion 75. » Newton écrit ces lignes dans un contexte de bagarre : son propos
est une charge dans la lutte contre les cartésiens qui lui opposent ou lui
réclament des « explications mécaniques » de la force d’attraction 76. Mais
la polémique n’explique pas tout et le « hypotheses non fingo » n’est pas
qu’un procédé rhétorique de disqualification de l’adversaire. Si l’on en
croit Koyré, pour Newton « les hypothèses contrôlables sont légitimes dans
la mesure seulement où elles le sont 77 ». Ainsi la formule newtonienne se
compléterait à la manière d’une phrase interrompue : « Je ne fais pas d’hy-
pothèse… au-delà du contrôlable. » Et la reprise de cette phrase par Lacan
pourrait être : « Je ne fais pas d’hypothèse… au-delà du littéral 78. » Cela
serait conforme à la méthode de lecture que Lacan promeut : prendre à la
lettre ce qui est dit, ne pas chercher d’explication « cachée » au-delà de ce
qui est dit ou montré, au-delà du texte 79. La conjecture dont il est question
ne feint pas d’hypothèse, ne fait pas d’hypothèse : elle est littérale, la plus
littérale possible. Le lecteur de pensées fait des hypothèses, le psychana-
lyste interprète le plus littéralement qu’il peut ; ce faisant, il peut espérer
réussir là où le lecteur de pensées échoue (en tout cas se prémunit-il dans
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une certaine mesure de céder à la pente projective). Mais du même coup,
une telle méthode de lecture littérale infléchit le paradigme indiciaire en y
introduisant la lettre, les lettres, qui semblaient jusque-là plutôt réservées
au paradigme physico-mathématique. Si le symptôme en son point de
déchiffrage psychanalytique est affaire de petites lettres qui s’agglutinent,
se combinent, s’attirent et se repoussent, il n’est plus si facile de distinguer
l’indiciaire du galiléen… Peut-être la psychanalyse évolue-t-elle finalement
à leur intersection, récusant comme écueils respectifs l’illusion de l’indice
herméneutique, non littéral, et la tyrannie du chiffre comme mesure.
Trois ans après Radiophonie, lors de la dernière séance du séminaire
Encore (26 juin 1973), Lacan critique finalement la prétention newtonienne :
« Hypotheses non fingo, croit pouvoir dire Newton, je ne suppose rien. C’est au
contraire sur une hypothèse que la fameuse révolution, qui n’est point du
tout copernicienne mais newtonienne, a joué – substituant au ça tourne un
ça tombe. L’hypothèse newtonienne est d’avoir posé que le ça tourne astral,
c’est la même chose que tomber. Mais pour le constater, ce qui permet

75. I. Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle. Livre troisième, Traduction de Mme du
Chatelet, p. 633 (cf. http ://classiques.uqac.ca/classiques/newton_isaac/newton_isaac.html).
76. A. Koyré, « Pour une édition critique des œuvres de Newton », Revue d’histoire des sciences et de
leurs applications, 1955, tome 8, n° 1, p. 32.
77. Ibid., p. 30, je souligne.
78. Je reprends ici à ma manière une idée émise par Erik Porge lors de son séminaire du 10 mai 2012
(Paris).
79. La notion de texte n’a toutefois rien d’évident (cf. C. Ginzburg, art. cit., p. 19-20). Elle inclut les
gestes comme l’a remarqué Freud (actes symptomatiques).

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d’éliminer l’hypothèse, il a bien fallu que d’abord il la fasse, cette hypo-


thèse […]. L’inconscient je n’y entre, pas plus que Newton, sans hypothèse.
Mon hypothèse, c’est que l’individu qui est affecté de l’inconscient est le
même qui fait ce que j’appelle le sujet d’un signifiant. Ce que j’énonce dans
cette formule minimale qu’un signifiant représente un sujet pour un autre
signifiant 80. » Et quelques phrases plus loin, Lacan joue sans le dire avec
l’étymologie gémellaire du couple hypothèse-sujet : « Dire qu’il y a un
sujet, ce n’est rien d’autre que dire qu’il y a hypothèse. »
Toutefois, le rapprochement opéré par le paradigme de l’indice entre
l’enquêteur et le psychanalyste a ses limites. Au sujet de La lettre volée,
Lacan dit : « Vous voyez bien qu’il ne peut y avoir quelque chose de
caché que dans la dimension de la vérité. Dans le réel, l’idée même d’une
cachette est délirante – si loin dans les entrailles de la terre que quelqu’un
soit allé porter quelque chose, ça n’y est pas caché, puisque s’il y est allé,
vous pouvez y aller aussi. Ne peut être caché que ce qui est de l’ordre de
la vérité. C’est la vérité qui est cachée, ce n’est pas la lettre. Pour les poli-
ciers, la vérité n’a pas d’importance, il n’y a pour eux que réalité, et c’est
pour cette raison qu’ils ne trouvent pas 81. » C’est le point de différence que
méconnaît Ginzburg (en tout cas n’en parle-t-il jamais dans son article) : la
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question de la preuve n’intéresse pas le psychanalyste dans le but d’éta-
blir une quelconque réalité cachée, ne serait-elle admise qu’au titre d’une
probabilité ; elle ne l’intéresse me semble-t-il que mise au service de la
vérité naissante 82 qui, elle, est du côté de l’analysant. D’ailleurs, la question
de ce qui fait preuve pour l’analysant a-t-elle un sens ? Au-delà des effets
de suggestion, qu’est-ce qui emporte sa conviction ? C’est un autre versant
de la question… Il concernerait davantage un savoir-faire analysant et je
le laisse inexploré. Une recherche sur les témoignages de passe pourrait
peut-être l’éclairer.

80. J. Lacan, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 129.


81. J. Lacan, Le moi dans la théorie…, op. cit., p. 236.
82. Ibid., p. 29.

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