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Étude originale

Situation de l'apiculture en Algérie :


facteurs menaçant la survie des colonies d'abeilles
locales Apis mellifera intermissa

Noureddine Adjlane1 Résumé


Salah-Eddine Doumandji2 Les abeilles, en plus de leur production de miel, assurent la pollinisation des arbres fruitiers
Nizar Haddad3 et des autres cultures entomophiles. Toute menace sur ces insectes, qu’elle provienne des
1
Universit
e M'Hamed Bougara pesticides, des herbicides ou de maladies, a donc des conséquences lourdes non
D
epartement de biologie seulement pour l’apiculture, mais aussi pour l’agriculture en général. Depuis plusieurs
Avenue de l'independance années, nombreux sont les apiculteurs en Algérie qui ont signalé des mortalités dans leurs
Boumerdes ruchers. À l’heure actuelle, nous manquons de données précises sur les causes de ces
35 000 Algerie mortalités. Dans le but d’apporter des éléments de réponse à cette question, nous avons
<adjlanenoureddine@hotmail.com>
effectué une étude de terrain auprès des apiculteurs de la région médioseptentrionale de
2
École nationale sup
erieure d'agronomie l’Algérie. Cette étude est complétée par des informations émanant des coopératives
d'Alger apicoles, de l’Institut technique des élevages et de la direction des services vétérinaires du
Departement de Zoologie agricole
Avenue Hassan Badi
ministère de l’Agriculture, ainsi que des laboratoires régionaux de la médecine vétérinaire.
El Harrach L’analyse des résultats a mis en évidence le rôle des principales pathologies apicoles, en
Alger particulier le Varroa et les intoxications des abeilles par les traitements insecticides, ainsi
16200 Alg erie qu’une dégradation de l’écosystème (diminution de la flore mellifère) et l’influence du
<dmndjislhdn@yahoo.fr> changement climatique. Tous ces éléments menacent l’abeille locale et influent
3
National Center for Agriculture Research négativement sur la production de miel.
and Extension
Bee Research Mots clés : abeille domestique ; Algérie ; mortalité ; pathologie ; pesticide ; protection.
Unit. P.O. Box 639
Baq'a 19381
Thèmes : pathologie ; productions animales.
Jordan
<drnizar@yahoo.com>
Abstract
Beekeeping in Algeria: The factors threatening the survival of the honeybee Apis
mellifera intermissa
Honeybees, in addition to their production of honey, pollinate the flowers of fruit trees and
other crops. Any threat to them, whether from pesticides, herbicides or diseases, therefore
pose serious consequences not only for beekeeping, but also for agriculture in general. For
several years, many beekeepers in Algeria have reported deaths in their apiaries. At
present, we lack hard data on the causes of such mortality. In order to provide some
answers to this problem, we conducted a field study with beekeepers in mid-northern
Algeria. This study is complemented by information from the beekeeping cooperative, the
technical institute of livestock and veterinary services department at the Ministry of
Agriculture, and the regional laboratories of veterinary medicine. Analysis of the results
shows bee diseases mainly represented by the Varroa and bee poisoning by insecticides,
as well as ecosystem degradation (loss of honey flora) and climate change. All these factors
threaten the local bee and have a negative influence on the production of honey.
Key words: Algeria; diseases; honey bee; mortality; pesticides; protection.
Subjects: animal productions; pathology.
doi: 10.1684/agr.2012.0566

Pour citer cet article : Adjlane N, Doumandji SE, Haddad N, 2012. Situation de l'apiculture en
Algérie : facteurs menaçant la survie des colonies d'abeilles locales Apis mellifera intermissa. Cah
Agric 21 : 235-41. doi : 10.1684/agr.2012.0566
Tirés à part : N. Adjlane

Cah Agric, vol. 21, n8 4, juillet-août 2012 235


L'
abeille constitue un élément nant les zones agricoles d’Alger, Blida, ture ainsi que les laboratoires régio-
indispensable de l’équilibre Boumerdès, Tipaza, Tizi-Ouzou et naux de la médecine vétérinaire.
environnemental dans le monde Bouira, où l’apiculture intensive est
en tant que pollinisateur de très pratiquée.
nombreuses espèces. Elle présente Détection des pathologies
aussi d’autres intérêts dont : la pro- apicoles
duction de miel, de propolis, de gelée
royale et de cire.
Méthodologie En parallèle, des observations de
Au cours de la dernière décennie, terrain ont été réalisées entre janvier
plusieurs témoignages et articles de L'enquête et mars 2011, dans le but d’évaluer
presse ont rapporté un affaiblisse- les effets de deux maladies, la nosé-
ment et une mortalité inhabituels Afin de faciliter la récolte des données mose et la loque américaine, dans
des colonies d’abeilles dans plusieurs pour cette étude, 181 apiculteurs ont quelques zones de la région médio-
pays du monde. Pour la saison été interrogés à l’aide d’un question- septentrionale.
2009 à 2010, la mortalité des colonies naire fermé dans les zones de la région Concernant la loque américaine,
américaines a été de 33,8 % (van médioseptentrionale (figure 1). l’échantillonnage a été effectué au
Engelsdorp et al., 2010). Au Canada, Le questionnaire de l’enquête a porté début de la période printanière
la mortalité hivernale a été de 21,3 % essentiellement sur : 2011 dans les cinq régions suivantes :
en 2009 à 2010 (Boucher, 2009). La – des renseignements concernant Tizi-Ouzou, Blida, Boumerdès, Alger
France, chaque année depuis 1995, l’apiculteur et le rucher ; et Tipaza. Les échantillons, composés
enregistre une mortalité qui varie de – la conduite générale du rucher ; de plus de 100 abeilles adultes, ont été
300 000 à 400 000 colonies (Guillet, – les pertes de colonies et les symp- prélevés sur les cadres du couvain,
2007). L’Espagne et l’Italie enregis- tômes observés par l’apiculteur sur les placés dans des boı̂tes contenant de
trent des mortalités d’environ 30 % abeilles et sur le couvain ; l’éthanol à 90 % et immédiatement
chacune (Baaklini, 2010). L’Autriche, – les effets des traitements phyto- congelés. Ainsi, 197 prélèvements ont
la Belgique et la Suisse rapportent sanitaires effectués dans un rayon de été réalisés chez l’ensemble des api-
des pertes de 40 % en moyenne 3 km autour du rucher ; culteurs des régions étudiées. Au
(Haubruge et al., 2006). Au Japon, – la lutte contre la varroase (molécule laboratoire, les spores de Paenibacillus
ce sont 25 % des colonies qui meurent et méthodes utilisées, période de larvae ont été détectées séparément
chaque année (Neumann et Carreck, traitement, problème éventuel d’effi- pour chaque échantillon selon la
2010). À cause de ce phénomène cacité des produits et application de la méthode microbiologique de Lindstrom
de surmortalité, les professionnels de lutte alternative) ; et Fries (2005). Des tests biochimiques
l’apiculture estiment qu’il y a eu une – la présence dans le rucher des et microscopiques de confirmation ont
perte de production mondiale de miel pathologies autres que la varroase été réalisés sur les échantillons positifs :
de 20 à 30 % entre les années 1997 et (loques américaine et européenne, test de la catalase (Haynes, 1972), test
2009 (Genersch et al., 2010). nosémose, couvain plâtré, etc.). de l’hydrolyse de la caséine (Neuendorf
En Algérie, rares sont les études et les Ces enquêtes ont été complétées par et al., 2004), test du lait d’Holst (Holst,
enquêtes sur la situation des colonies des données fournies par les coopé- 1946) et coloration de Gram (Murray et
d’abeilles, bien que depuis plusieurs ratives apicoles, l’Institut technique Aronstein, 2008).
années, des phénomènes de mortali- des élevages, la direction des services Pour la nosémose, les prélèvements
tés anormales soient souvent signalés vétérinaires du ministère de l’Agricul- ont été effectués en 2011, également
par les apiculteurs. À notre connais-
sance, aucune étude antérieure n’a
permis d’incriminer un facteur de
Espagne Méditerranée
risque précis. Cette lacune apparente
justifie la présente étude. Plusieurs ALGER

questions méritent d’être posées : TIPAZA


BOUMERDES
TIZI OUZOU

DEJAIA
Tunisie
possédons-nous les estimateurs adé-
BLIDA

Maroc
quats pour évaluer les pertes des CHLEF
AN-DEFLA
BOUIRA

BOROJ BOU ARRERIDJ

colonies d’abeilles locales ? Quels sont Lybie


MEDEA

les facteurs de risque et quelles TISSEMSLT

peuvent être leurs interactions avec


l’abeille domestique en relation avec
les pertes signalées ?
L’objectif du présent manuscrit est
d’apporter des éléments de réponse
à ces questions par une enquête de Mali
terrain, complétée par des données Niger

collectées auprès des différents ins-


titutions et organismes en relation Figure 1. Zone d'étude (région médioseptentrionale de l'Algérie).
avec l’apiculture dans la région médio-
septentrionale de l’Algérie compre- Figure 1. Study area (mid-northern region of Algeria).

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au début de la période printanière
(mars), dans trois zones situées près
1 600 000
de Blida, d’Alger et de Boumerdès. Au
total, 96 prélèvements ont été réalisés
1 400 000
chez tous les apiculteurs enquêtés.
L’échantillon est composé par des 1 200 000

Nombre de colonies
abeilles prélevées sur les cadres du
couvain. Au laboratoire, les spores de 1 000 000
Nosema sp. ont été détectées et
comptées séparément pour chaque 800 000
échantillon, selon les protocoles pro-
posés par l’Office international des 600 000
épizooties (OIE, 2008), en respectant
les étapes suivantes : 400 000
– les abdomens de 50 individus ont
été broyés dans 5 mL d’eau dans un 200 000
mortier ;
– quand les fragments de tissu sont 0
devenus assez fins, la suspension fut 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010
filtrée à travers deux couches de tissu Année
de type mousseline, placées sur un
entonnoir au-dessus d’un tube gradué
Figure 2. Nombre de colonies d'abeilles en Algérie de 2002 à 2010.
à centrifuger ;
– les suspensions ont ensuite été Figure 2. Number of honeybee colonies in Algeria from 2002 to 2010.
centrifugées à 800 g pendant six Source : ministère de l'Agriculture et du Développement rural : MADR (2009-2010).
minutes ;
– les surnageants ont été décantés et
les tubes ont été complétés à 10 mL ; sont : la varroase, les loques (améri- tent en 2011 des mortalités de plus de
– les culots ont été remis en suspen- caine et européenne), la nosémose et 10 %. Ce chiffre reste toutefois une
sion par des aspirations et des refou- l’acariose des abeilles. Malgré l’absence estimation, compte tenu de la difficulté
lements répétés ; de données réelles sur les pertes de des apiculteurs à comptabiliser les
– quand la solution parut homogène, colonies en Algérie, l’enquête a révélé mortalités réelles. Les symptômes les
un volume échantillon a été prélevé, que la plupart des apiculteurs rappor- plus couramment rapportés par les
déposé sous la lamelle d’un hémo-
cytomètre et observé avec un micro-
scope photonique au grossissement
 400.
5
Production du miel (en millions de kg)

Résultats et discussion
4

L'apiculture en Algérie
En 2010, l’industrie de l’apiculture en 3
Algérie comptait environ 1,2 million
de colonies (figure 2) et 20 000 api-
culteurs. L’évolution de la production
2
de miel montre une nette augmenta-
tion de 2002 à 2010 (figure 3). Cepen-
dant, le rendement des colonies reste
très faible et inférieur à 4 kg par ruche 1
(figure 4).

Facteurs influençant les pertes 0


2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010
de colonies en Algérie Année
En Algérie, cinq maladies des abeilles
figurent sur la liste des maladies Figure 3. Production de miel en Algérie de 2002 à 2010.
animales à déclaration obligatoire,
fixée par décret exécutif no 95-66 du Figure 3. Honey production in Algeria from 2002 to 2010.
15 mars 2006 modifié et complété. Ce Source : ministère de l'Agriculture et du Développement rural : MADR (2009-2010).

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varroas dans le couvain dépassant le
seuil tolérable estimé à 15 % dans une
5 colonie saine (Wilkinson et Smith,
2002). Cette situation était caractérisée
par la présence de très nombreuses
Rendement (kg de miel/ruche)

4 abeilles incapables de voler sur le


plancher et dans la grappe. Witters
(2003) signale que l’acarien V.
3 destructor détruit en Espagne un
million de ruches par an et que
celui-ci a engendré un accroissement
2 du travail autour des ruches et une
augmentation des frais de traitement.
La présence de V. destructor et les
méthodes de lutte contre ce parasite
1
sont les facteurs de risque le plus
souvent pris en considération dans les
études multifactorielles portant sur la
0 surmortalité des abeilles, notamment
2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 en Allemagne (Rosenkranz, 2004), aux
Année États-Unis (Burgett et al., 2009), au
Canada (Boucher et Desjardins, 2005),
en France (Faucon et al., 2002), en
Figure 4. Production de miel par ruche en Algérie de 2002 à 2010.
Belgique (Bruneau, 2005), en Angle-
Figure 4. Production of honey per beehive in Algeria from 2002 to 2010.
terre (Brown, 2000) et en Suisse
Source : ministère de l'Agriculture et du Développement rural : MADR (2009-2010).
(Imdorf et al., 2007).
Bien que les moyens de lutte contre la
varroase soient nombreux, les apicul-
apiculteurs et observés dans les ruchers depuis 1981 (De Favaux, 1984). Cet teurs en Algérie préfèrent utiliser les
lors des visites effectuées sont présen- acarien a causé beaucoup de dégâts au dispositifs artisanaux à base de laniè-
tés dans le tableau 1. niveau des ruchers du pays, malgré les res imprégnées de tau-fluvanilate et
L’agent principalement suspecté traitements effectués par les apicul- d’amitraze. Ces lanières sont introdui-
concernant les mortalités observées teurs (Adjlane et Doumandji, 2011). En tes dans les colonies et laissées
est le Varroa destructor, agent causal effet, plus de la moitié des ruchers plusieurs mois. La matière active qui
de la varroase. Il existe en Algérie avaient un niveau d’infestation en circule dans la colonie est très concen-
trée au départ, alors qu’au bout de
Tableau 1. Symptômes rapportés par les apiculteurs lors quelques semaines, il ne reste prati-
quement plus rien. Il y a donc d’abord
de l'enquête (2011). surdosage, puis sous-dosage (Faucon
Table 1. Symptoms reported by beekeepers in the investigation (2011). et al., 1995). Ces conditions sont
connues pour développer le phéno-
Symptômes rapportés par les apiculteurs En % des apiculteurs mène de résistance qui a été signalé
interrogés dans divers pays vis-à-vis de plusieurs
matières actives, telles que l’amitraze,
es, noires et de
Abeilles avec des ailes atrophie pile
es 41 la fluméthrine, le fluvalinate et le
coumaphos (Milani, 1999 ; Elzen et
Abeilles mortes près de la ruche 33 Westervelt, 2002). Les inconvénients
de l’application des traitements tradi-
peuplement et affaiblissement de la colonie
De 26
tionnels, en raison de la non-disponi-
Petit paquet d'abeilles restant dans la ruche 22 bilité d’autres produits homologués
avec des quantites importantes de miel et de pollen stocke
s sur le marché, sont liés à leur faible
efficacité (Adjlane et Doumandji, 2011)
Renouvellement premature de jeunes reines 18 et au risque associé à la présence des
en dehors de l'essaimage résidus dans les produits de la ruche
(Wallner, 1999).
Diarrhees ou traces d'excre
ments 17 Un autre agent a un rôle important
sur la paroi des ruches dans les mortalités des abeilles :
Disparition des colonies à l'exception 12 Nosema sp., micro-organisme unicel-
d'une grappe d'abeilles au cœur de la ruche lulaire qui infecte l’épithélium de la
paroi du mésentéron de l’abeille
 et mort avec des re
Couvain abandonne serves 9 ouvrière (Faucon, 2005). Il forme
des spores résistantes qui restent

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viables pendant longtemps (Bailey,
1962). L’infection peut aboutir à des
diarrhées (Webster, 1993). Elle se
100
traduit par des tremblements chez
les imagos d’abeilles, par une incapa- 90
cité à voler et par un déclin de la 80

Taux d'infestation (%)


colonie jusqu’à sa disparition (Fries, 70
1988). Ces symptômes typiques de la
nosémose ont été observés dans 60
environ 17 % des ruchers visités. Les 50
analyses de laboratoire ont confirmé 40
la présence des spores de Nosema sp.
30
(figure 5). Selon Mussen et al. (1975),
des seuils d’infestation de dix millions 20
environ de spores par abeille sont 10
responsables de fortes mortalités
0
hivernales et de pertes de reines. Blida Alger Boumerdes
Nosema sp. est appelé le tueur
Zones
silencieux, en raison de son dévelop-
pement insidieux (Aurière, 2001). La
nosémose provoque une dépopula- Figure 5. Prévalence de la nosémose dans la région médioseptentrionale de l'Algérie en 2011 (nombre
tion progressive des colonies et dans d'échantillons = 96).
de nombreux cas elle passe totale-
ment inaperçue (Jeffree et Allen, Figure 5. Prevalence of nosemosis in the mid-northern region of Algeria in the year 2011 (number of
samples=96).
1956).
D’autres pathologies s’attaquent à la
santé des abeilles : les loques améri- virale intercolonies et diminue la Pratiques apicoles
caine et européenne. Toutes deux très disponibilité en nourriture. Or, la
contagieuses, elles sont causées par région médioseptentrionale de l’Algé- Il a été constaté que l’entretien des
des bactéries qui s’attaquent au cou- rie est caractérisée par une très forte ruches par les apiculteurs était très
vain. La loque américaine est la plus densité des colonies d’abeilles et un faible. En effet :
dangereuse, elle affaiblit la colonie nombre important d’apiculteurs, ce – 12 % des apiculteurs enquêtés pro-
jusqu’à l’anéantir (Shimanuki, 1997). qui accroı̂t le risque de ce type de tègent leurs ruches de l’humidité et
Les symptômes cliniques de la loque maladies. des intempéries ;
américaine ont été observés dans
environ 20 % des ruchers étudiées.
Des diagnostics de laboratoire ont été
effectués sur des échantillons d’abeil-
les adultes prélevés. Les résultats ont 100
mis en évidence la présence de 45 %
d’abeilles infectées par la bactérie 90
P. larvae (agent causal de la loque 80
américaine) dans les cinq zones étu-
Taux d'infestation (%)

70
diées (figure 6).
D’après une enquête de terrain effec- 60
tuée en 2009 par l’Institut national de
50
la médecine vétérinaire (INMV)
d’Algérie, la varroase reste l’une des 40
principales pathologies qui affecte les
30
élevages. Elle est largement répandue
dans toutes les régions étudiées et 20
présente dans 100 % des ruches
10
échantillonnées, suivi de la nosémose
avec une régression du nombre de 0
foyers. Les autres maladies apicoles Blida Alger Boumerdès Tipaza Tizi Ouzou
restent moins signalées. Zones
Enfin, selon Bailey et al. (1983),
la fréquence de maladies virales
est étroitement corrélée à la densité Figure 6. Prévalence de la loque américaine dans la région médioseptentrionale de l'Algérie en 2011
(nombre d'échantillons = 197).
des colonies. Ces auteurs ont montré
qu’une densité élevée augmente Figure 6. Prevalence of American foulbrood in the mid-northern region of Algeria in 2011 (number of
la probabilité de transmission samples=197).

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– 8 % d’entre eux respectent l’orien- mellifères, donc à un manque de – d’accompagner l’enquête par des
tation des colonies ; nourriture pour les abeilles. Or, les analyses de laboratoire sur les agents
– le nourrissage avec une source carences alimentaires augmentent la microbiens présents dans les ruchers ;
protéique est pratiqué par 13 % des sensibilité des abeilles aux insecticides – de réaliser des analyses toxicologiques ;
apiculteurs ; (Wahl et Ulm, 1983) et aux maladies – de rechercher les résidus de toute
– et, enfin, 11 % protègent les cadres (Fries, 1995). nature dans les produits de la ruche.
contre la fausse teigne en été. Selon une étude faite en Afrique du La maı̂trise de ces pathologies identi-
L’ensemble de ces facteurs contribue à Sud (Swart, 2003), la nosémose a une fiées passe impérativement par une
un affaiblissement des colonies et plus forte incidence dans les zones meilleure connaissance de celles-ci,
donc à l’augmentation du risque de forestières, étant donné le manque en mais également par une meilleure
mortalité des abeilles. lumière directe du soleil sur les recherche des moyens de lutte et
colonies placées dans ces milieux une sensibilisation des apiculteurs à
boisés, ce qui pourrait nuire à une leur emploi. &
Traitements phytosanitaires bonne régulation de la chaleur et de
des cultures l’humidité à l’intérieur de la ruche et
étouffer par conséquent les colonies. Références
Les abeilles peuvent être exposées aux Ces conditions défavorables sont pro-
divers agents chimiques susceptibles pices à l’apparition de maladies. Bailey Adjlane N, Doumandji S, 2011. La varroase :
d’être présents dans l’environnement. (1981) indique que les causes qui
biologie, diagnostic et traitement ; situation
actuelle de la varroase en Algérie. Pratique vétéri-
Les pesticides tuent souvent directe- favorisent le développement de la naire 9 : 8-11.
ment les abeilles (intoxication aiguë), nosémose sont liées essentiellement
mais ils peuvent aussi agir à des doses Alaux C, Brunet JL, Dussaubat C, Mondet F,
au confinement prolongé de l’abeille à Tchamitchan S, Cousin M, et al., 2010. Inter-
sublétales (intoxication chronique) l’intérieur de la ruche durant les hivers actions between Nosema microspores and a
(Pettigrew, 2008). Ils provoquent éga- longs, ce qui favorise une dissémina- neonicotinoid weaken honeybees (Apis mellifera).
lement des altérations morpholo- Environmental Microbiology 12 : 774-82.
tion active de Nosema. Dustmann et
giques aux stades immatures (Da von der Ohe (1988) ont montré que les Aliouane Y, El Hassani AK, Gary V, Armengaud C,
Silva Cruz et al., 2010 ; Gregorc et périodes où la température maximale
Lambin M, Gauthier M, 2009. Subchronic exposure
of honeybees to sublethal doses of pesticides:
Ellis, 2011), des troubles de butinage de la journée est inférieure à 12 8C effects on behavior. Environmental Toxicology and
(Yang et al., 2008) et de comporte- sans pluie ou 16 8C avec pluie inhibent Chemistry 28 : 113-22.
ment (Colin et al., 2004 ; Aliouane l’activité de vol et interrompent Aurière C, 2001. Nosémose, prudence en sortie
et al., 2009), ainsi qu’une augmenta- l’approvisionnement en pollen de la d'hiver. La santé de l'abeille 182 : 96-8.
tion de la mortalité du couvain (Atkins ruche, avec des conséquences néfas- Atkins E, Kellum D, 1986. Comparative morpho-
et Kellum, 1986 ; Thomposon et al., tes sur l’élevage du couvain et le genetic and toxicity studies on the effects of
2005 ; Wu et al., 2011) avec réduction développement des futures nourrices. pesticides on honeybee brood. Journal of Apicul-
de la consommation de nourriture Crailsheim et al. (1996) rapportent que tural Research 25 : 242-55.
(Friedler, 1987 ; Ramirez-Romeo les conditions climatiques influencent Baaklini S, 2010. Disparition des abeilles : des
et al., 2005). Selon Alaux et al. le développement de la colonie et la proportions effrayantes au Liban et dans le monde.
(2010), les pesticides peuvent consti- L'orient le jour. http://www.lorientlejour.com/cate-
durée de vie de l’abeille. gory/Liban/article/678298/Disparition_des_abeilles+
tuer une source de stress et réduire la %3A_des_proportions__effrayantes_au_Liban_et_
résistance aux pathogènes tels que dans_le_monde.html (consulté le 9 janvier 2011).
Nosema sp. Bailey L, 1962. Bee diseases. Report of the
Conclusion Rothamsted experimental station for 1961.
Harpenden (United Kingdom).
Facteurs environnementaux
Les résultats de cette étude prélimi- Bailey L, 1981. Honey bee pathology. London :
Academic Press.
L’influence de l’environnement sur naire présentent les contraintes de
l’abeille domestique est liée à deux développement de l’apiculture et les Bailey L, Ball BV, Perry JN, 1983. Honey bee
facteurs et conditions, les ressources causes de mortalités des colonies paralysis: its natural spread and its diminished
incidence in England and Wale. Journal of Apicul-
alimentaires et le climat. Lorsque les d’abeilles observées en Algérie. Dans tural Research 22 : 191-5.
apiculteurs sont consultés, ils pointent le contexte actuel, il est très difficile
Boucher C, 2009. Bilan de la mortalité hivernale
souvent du doigt les mauvaises condi- d’incriminer une seule cause ; les 2008-2009 au sein des colonies d'abeilles du
tions climatiques (froid et pluies) qui facteurs de risques sont multiples et, Québec d'après le sondage postal effectué au
empêchent les abeilles de sortir pour souvent, interagissent. Ils sont sus- printemps 2009. Agrireseau (en ligne). http://
www.agrireseau.qc.ca/apiculture/documents/Enquete_
faire des réserves de nourriture. En ceptibles d’influer sur la surmortalité mortalite 92009_Bilan.pdf
2011, la miellée a été tardive et l’hiver des abeilles domestiques en Algérie
rigoureux a provoqué des mortalités comme dans les autres pays où une Boucher C, Desjardins F, 2005. Santé de l'abeille :
bilan 2004 et prévision 2005. Bulletin Zoosanitaire
hivernales. Au niveau des ruchers surmortalité a été observée. Il serait RAIZO 44 : 1-4.
enquêtés, d’après les apiculteurs, donc nécessaire à l’avenir de procéder
Brown M, 2000. Lutte contre les maladies apicoles
28 % des mortalités signalées sont à une enquête plus exhaustive tout au en Grande-Bretagne. Santé de l'abeille 178 :
attribués à ces facteurs d’environne- long de la saison apicole dans le but : 213-24.
ment. La dégradation de l’environne- – d’approfondir le recueil d’informa-
Bruneau E, 2005. Dépérissement des ruchers en
ment conduit à un manque de tions sur les pratiques apicoles, les région wallonne : état des lieux. Abeilles & Cie
disponibilité en plantes à pollen et pathologies et les traitements utilisés ; 104 : 8-11.

240 Cah Agric, vol. 21, n8 4, juillet-août 2012


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