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Chapitre 2 – L’analyse économique des échanges libre-échange.

L’ouverture conduit à un déplacement de la droite du taux


internationaux marginal de transformation (TMT), qui trouve désormais son équilibre sur
une courbe d’indifférence plus haute.
Dans la pensée mercantiliste, le commerce international est une source -Heckscher (1919) et Ohlin (1933) inaugurent la théorie moderne du
essentielle de la richesse et de la puissance d’un pays, mais il est de nature commerce international. Il rajoute au modèle ricardien l’hypothèse de 2
conflictuelle : « nul ne gagne que d’autres ne perdent » (A. de facteurs et de la concurrence pure et parfaite, et établissent, en raisonnant à
Montchrestien, Traité d’économie politique, 1615). Il est donc un « jeu à partir de la théorie marginaliste de l’utilité-rareté, que chaque pays a
somme nulle ». Il faut attendre le 18e siècle avec D. Hume (De la Balance intérêt à se spécialiser dans la production du bien qui exige relativement bcp
du Pouvoir, 1752) pour que le commerce mondial apparaisse comme un du facteur relativement abondant dont ils disposent (facteur moins rare,
« jeu à somme positive », enrichissant tous les participants et favorisant la donc moins cher à produire, donc le produit fini sera moins cher). Stolper
paix (thèse du doux commerce de Montesquieu). La voie est alors ouverte et Samuelson (1941) prolongeront le modèle ricardien en montrant que le
pour les théories classiques. commerce international conduit à terme à une convergence du prix des
facteurs, autrement dit des revenus ; c’est donc un bienfait.
I- Les analyses traditionnelles du commerce international :
B) Les pensées protectionnistes :
-Dès 1791 dans son Rapport sur les manufactures, Hamilton conteste la
A) Les thuriféraires du libre-échange :
pensée de Ricardo en montrant qu’il est nécessaire de protéger l’industrie
-Smith (1776) développe la théorie de l’avantage absolu : chaque pays a
naissante. J. Fichte dans L’Etat commercial fermé (1800) préconisera la
intérêt à se spécialiser dans la production où il a un avantage, puis de
fermeture commerciale de tous les Etats pour éviter la guerre qu’engendre
s’ouvrir pour échanger. Il y trouve là le moyen d’accroitre la division du
tôt ou tard le libre-échange. Mais c’est surtout F. List, dans son Système
travail donc la productivité, d’écouler ses excédents et d’obtenir des biens
national d’économie politique (1841) qui cristallisera la pensée
moins chers. Ricardo (chapitre 7, 1817) développe la théorie de l’avantage
protectionniste. Déjà en 1834, les Etats allemands suivaient ses
comparatif. Les hypothèses principales sont :
prescriptions en signant le « Zollverein ». L’idée est que pour qu’une nation
 2 pays différents qui échangent 2 biens différents
se développe, il faut « couver » son industrie le temps qu’elle apprenne à
 Rendements constants
marcher, en se fermant au reste du monde pour que les consommateurs
 Mobilité internationale des biens produits
achètent local. Ce « socialisme de la chair » (F. List, A. Wagner, G. von
 Immobilité internationale des facteurs K et L
Schmoller) remet donc en cause l’utilitarisme individualiste français et
Chaque pays doit comparer ses coûts dans 2 productions avec un autre pays,
britannique, en mettant temporairement entre parenthèses les intérêts
puis se spécialiser totalement dans la production du bien pour lequel il a un
personnels des consommateurs allemands, et en lui substituant une pensée
avantage comparatif. L’échange permet alors un gain réciproque pour les 2
holiste qui pose la nation avant l’individu. Une fois mûr, le pays a intérêt à
pays.
participer à l’échange : ainsi donc, « le protectionnisme est notre voie, le
-Développant une théorie de la valeur-utilité, les néoclassiques
libre-échange notre but  ». Dans les 1870s, C-B Dupont-White reprend ces
traditionnels vont souligner le gain en termes de satisfaction que procure le
thèses protectionnistes en conduisant une métaphore maritime : sans droits
de douane, les crises soulèvent sur l’océan (territoire non protégé) que transitoires. R. Vernon (1966) reprend cette analyse dans sa théorie du
d’effroyables tempêtes. cycle de vie du produit en montrant qu’une nation ne possède cet avantage
-Le mélinisme est un protectionnisme visant à mettre les activités comparatif que lorsqu’elle est la première à utiliser l’innovation ; des firmes
traditionnelles (agriculture) à l’abri de la concurrence pour conserver les vont ensuite la copier, elle va donc délocaliser sa production (remise en
structures sociales du passé. cause de l’hypothèse d’immobilité des facteurs) pour chercher des coûts de
-Témoin des dérapages destructeurs qu’a entrainé la première globalisation production plus faibles et supporter la concurrence des autres firmes
financière, Keynes est partisan d’un « protectionnisme civilisateur » (1933) (maturité), avant que le pays initial de la firme ne devienne importateur net
en particulier dans la sphère financière. De plus, le protectionnisme permet du produit (sénescence).
de renforcer l’efficacité des multiplicateurs. -Dans les 1960s-1970s, on se rend compte que les pays qui échangent ne
sont pas différents (le Tiers-Monde est marginalisé) mais similaires, de
II- Des approches plus dynamiques (1950s-1980s) : même que les biens échangés. S-B Linder développe dans An Essay on
→Le modèle ricardien n’explique pas pourquoi les Etats-Unis exportent des Trade and Transformation (1961) la théorie de la demande représentative  :
biens riches en travail dans les 1950s (1), pourquoi les échanges se font l’exportation est la fin d’un « sentier d’expansion typique du marché »,
entre pays similaires autour de biens similaires dans les 1960s-1970s (2), ni donc les échanges relient des pays au niveau de développement et à la
la mobilité internationale des capitaux dans les 1970s (3), ni la croissance structure de demande similaires. B. Lassudrie-Duchêne (« La demande de
des rendements d’échelle (4). différence et l’échange international », 1971) développe la théorie de la
demande de différence. On s’inspire ici des travaux de la nouvelle théorie
A) Le paradoxe de Leontief (1953) : du consommateur (K. Lancaster, G. Becker, 1960s) et de la notion de
Alors que les Etats-Unis sont relativement plus riches en capital, ils « caractéristique des biens » : le « commerce intra-branche » s’est
exportent plus de biens riches en travail entre 1947 et 1952 : leur développé car les consommateurs sont désormais producteurs de leur propre
spécialisation déroge a priori au théorème HOS. Il faut donc prendre en satisfaction et veulent donc avoir le choix entre des biens similaires.
compte la qualification des travailleurs (remise en cause de l’hypothèse
d’homogénéité) pour expliquer la productivité plus forte, auquel cas les C) Concurrence imparfaite et rendements d’échelles croissants :
Etats-Unis sont plus riches en travail, donc c’est bon. Le théorème HOS raisonne sur des rendements constants, cad des coûts de
production figés (l’avantage comparatif). Or, A. Marshall (1879) montre
B) Progrès technique et multinationales : qu’une firme peut connaitre des économies d’échelle internes (plus elle
-E. Chamberlin montre dans The Theory of Monopolistic Competition produit, plus ses coûts sont faibles) et externes (plus la taille du secteur est
(1933) que les firmes sont dans la recherche permanente de la grande, plus ses coûts sont faibles). P. Krugman se fonde sur cette analyse
différenciation de leur produit pour accroitre leurs parts de marché (on est pour développer la nouvelle économie géographique (Geography and
donc en concurrence imparfaite). Ainsi donc, les firmes innovent pour Trade, 1991) : une entreprise arrive dans une région par « accident », est
bénéficier d’un monopole temporaire (M. Posner, 1961) : on rompt alors rejointe par d’autre ce qui créé des effets de dimension (économies
avec l’approche statique d’HOS puisque les avantages comparatifs ne sont d’échelles externes) ; la région développe donc un avantage comparatif ex
post. La spécialisation n’est donc pas une prédestination.
III- La mondialisation et le retour de doutes théoriques désindustrialisation et la hausse des inégalités ont déjà commencé, à cause
(1980s - ) : du progrès technique. P. Dockès, dans L’enfer, ce n’est pas les autres
(2007) montre que la mondialisation a fait sortir 200 millions d’êtres
A) La tentation protectionniste des 1970s-1980s :
humains de la pauvreté la plus abjecte ; la concurrence est émulatrice ; si on
-La pensée structuraliste latino-américaine (Singer, Prebisch) retrouve
ne profite pas de la mondialisation, c’est qu’il faut « changer pour
certains principes listiens. Elle préconise la sortie de la DIT, et laisser l’Etat
résister », cad s’adapter aux nouvelles conditions de ce monde globalisé.
au gouvernail pour produire les industries d’aval en les protégeant de la
concurrence internationale
-Krugman développe la politique commerciale stratégique (PCS) en C) La mondialisation est coupable :
diffusant le modèle Brander-Spencer (1985) : l’idée est que le -Les premières manifestations altermondialistes remontent à la « bataille de
protectionnisme ponctuel, via la subvention de la firme nationale, permet Seattle » (1999) qui fit échouer la conférence de l’OMC. Ils considèrent que
d’éviter le duopole (Airbus/Boeing) et de récupérer la rente de monopole. les FMN surexploitent les peuples et généralisent le capitalisme inégalitaire
On s’appuie sur le modèle japonais du MITI qui a su créer des « champions et destructeur. Ils appellent à une « autre » voire à une « dé »
nationaux » dans les 1960s via des subventions. On raisonne ici en mondialisation. C’est le cas de J. Sapir dans La démondialisation (2011)
concurrence imparfaite et avec la théorie des jeux (matrice gains/pertes) qui appelle de ses vœux la mise en place du protectionnisme, tout comme E.
Todd. T. Pouch, dans La guerre des terres (2010) reprend Fichte en
montrant que la mondialisation a créé des « pulsions rivalitaires néo-
B) « La mondialisation n’est pas coupable » :
impérialistes » entre les puissances agricoles émergentes (Brésil,..) et les
J-M Cardebat dans La mondialisation et l’emploi (2002) souligne l’impact
PDEM, chacun se livrant à un «  accaparement des terres » en Afrique ; il
minime des délocalisations et de la concurrence sur l’emploi. Au contraire,
préconise alors la fermeture de tous les Etats.
elle accroit la compétition ce qui est excellent pour l’efficacité économique.
-Des auteurs comme P. Samuelson ou P. Krugman, thuriféraires du libre-
Si elle fait quelques perdants à court termes, ceux-ci sont emportés par la
échange, se rétractent. Samuelson dans son « Acte II » (2004) montre que
vague de croissance générale que la mondialisation entraine : c’est la
le commerce international n’est pas un jeu à somme positive ; il reprend le
théorie du ruissellement. Ainsi donc, P. Krugman affirme que « la
modèle ricardien avec la Chine et les Etats-Unis et montre que le pays
mondialisation n’est pas coupable » (1996) et dénonce la théorie pop
spécialisé dans un bien X dont la productivité augmente « s’auto-
fondée sur une « rhétorique de la compétitivité » erronée. Le libre-échange
appauvrit » car il devient relativement plus abondant donc moins cher tandis
est un optimum de second-rang (théorème du « second best », Lancaster
le bien Y produit par l’autre pays devient relativement plus rare et donc plus
et Lipsey, 1956) ; si les inégalités ont augmenté et que les travailleurs peu
cher. Krugman lui montre également dans un article de 2008 que le
qualifiés sont laissés pour compte, c’est à cause de « l’effet superstar » (S.
développement chinois plombe les salaires au niveau international du fait de
Rosen, « The Economics of Superstars », 1981) qui « augmente la prime
leurs bas salaires et de la possibilité de délocaliser.
que le marché donne aux travailleurs hautement qualifiés » du fait d’une
-J-N Giraud montre que la délocalisation dans les « pays à bas salaires et
« montée en gamme » dans la DIPP. D. Cohen s’inscrit dans cette logique
à capacité technologique  » (2012) entraine la suppression des emplois
dans Richesse du monde, pauvreté des nations (1997) en montrant que
nomades dans les pays pas assez compétitifs. En s’appuyant sur l’œuvre
quand la mondialisation apparait, «  les dés sont déjà jetés »  : la
The Bottom Billion (2007) de P. Collier, il montre que la mondialisation n’a
fait « qu’aspirer » les inégalités pour mieux les redistribuer, laissant un industrie, employée dans le genre dans lequel nous avons quelque
« milliard dans bas » s’enfoncer dans la pauvreté, la guerre et l’humiliation. avantage » (Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
F. Bourguignon dans La mondialisation de l’inégalité (2012) et J. Stiglitz nations, 1776)
dans Le prix de l’inégalité (2012) montrent que les inégalités mondiales se -« Le système de liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est
sont réduites avec la mondialisation tandis que les inégalités internes se sont seulement dans ce sens révolutionnaire que je vote en faveur du libre-
accrues, car la seconde mondialisation a principalement profité aux très échange » (K. Marx, « Discours sur la question du libre-échange », 1848)
hauts revenus. -« Au sens large, le protectionnisme désigne toute forme d’intervention sur
les échanges du pays avec l’extérieur, qu’il s’agisse de barrières à
Conclusion : l’importation comme les droits de douane, ou les restrictions quantitatives
La mondialisation est donc bien porteuse de progrès économiques pour ou d’aides à l’exportation comme les subventions » (B. Guillochon, Le
tous, à condition qu’elle soit maitrisée par des institutions de gouvernance protectionnisme, 2001)
mondiale. J. Stiglitz dans La Grande désillusion (2002) dressera par -« Les 20 meilleurs années de la croissance américaine furent celles de la
exemple une critique acerbe des plans d’ajustements structurels. Dans période protectionniste pendant que les principaux concurrents des Etats-
Quand le capitalisme perd la tête (2003), il montrera que la mondialisation Unis suivaient une politique libérale  » (Bairoch, Mythes et Paradoxes,
économique doit être assortie d’une gouvernance politique mondiale. Car 1995)
enfin « la réglementation publique peut souvent aider les marchés à mieux -« Produisons chez nous chaque fois que c’est raisonnablement et
fonctionner » (ibidem). Peut-être faudrait-il alors envisager la pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit
mondialisation sous l’angle du « juste-échange » plutôt que du « libre- nationale » (Keynes, « De l’autosuffisance nationale », 1933)
échange » ? -« Le protectionnisme définit une communauté solidaire et relativement
égalitaire, alors que le libre-échange suppose des ploutocrates et une
Chiffres : plèbe ». « Pour le futur, ce sera le monde protectionniste ou le chaos  » (E.
Dans l’exemple du vin et du drap, Ricardo montre que la spécialisation Todd)
conduit à un surplus de production de 0,2 unité de drap en Angleterre et de -« Quand une route comporte un virage et qu’une voiture, un jour, y a un
0,125 unité de vin au Portugal accident, on peut se dire que c’est la faute du conducteur  ; mais quand,
jour après jour, de multiples accidents ont lieu au même endroit, on se
Citations : doute que c’est la route qui est mauvaise » (J. Stiglitz, Quand le
-« Partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce, et partout où il capitalisme perd la tête, 2003)
y a du commerce, il y a des mœurs douces  » (Montesquieu, De l’esprit des -« Avec la mondialisation, nous sommes tous interdépendants. On disait
lois, 1748). autrefois  : lorsque les Etats-Unis éternuent, le Mexique s’enrhume.
-« Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur Aujourd’hui, lorsque les Etats-Unis éternuent, le monde attrape la grippe »
marché que nous ne sommes en état de l’établir nous-mêmes, il vaut mieux (J. Stiglitz, ibidem)
que nous la lui achetions avec quelque partie du produit de notre propre

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