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LE LIBRE-ÉCHANGE : UN PARADIGME EN SITUATION

D'INCONFORT ?
Henri Bourguinat

Dalloz | « Revue d'économie politique »

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2005/5 Vol. 115 | pages 531 à 543
ISSN 0373-2630
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Pour citer cet article :


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Henri Bourguinat, « Le libre-échange : un paradigme en situation d'inconfort ? »,
Revue d'économie politique 2005/5 (Vol. 115), p. 531-543.
DOI 10.3917/redp.155.0531
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Le libre-échange : un paradigme

• BERNARD LASSUDRIE-DUCHÊNE
en situation d’inconfort ?
Henri Bourguinat*

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Chacun connaît la fécondité du modèle du libre-échange. Cependant, comme l’a mon-
tré récemment (2003) J.-A. Samuelson lui-même, le principe des coûts comparatifs
(Théorème Ricardo-Mill) se heurte à certaines difficultés si, dans le cas de deux pays
comme la Chine et les États-Unis, le premier rattrape rapidement son retard technique
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dans ce qui était à l’origine le bien de spécialisation du second. La nouvelle théorie de


l’échange international (économies d’échelle et différenciation de la demande) elle-
même, n’échappe pas au questionnement lié à la globalisation.
globalisation - coûts comparatifs - économies d’échelles - différenciation de la de-
mande - délocalisation - biens à forte densité technologique - économies des conti-
nents - processus de redistribution

The free trade paradigm


and the challenge of globalization

Every one knows the fecondity of free trade model. Nevertheless, as P. A. Samuelson
himself las recently (2003) demonstrated, the Ricardo-Mill theorem meets some limits
whan it is applied to present China and US case, when the first country catchs up
rapidly the second in its specialised good. The new theory of international trade itself
doesn’t escape to this challenge of the globalization.
globalization - comparative costs - economies of scale - differenciation demand - out
sourcing - redistributing process - continental economies

Classification JEL : F02, F12, F14

Y a-t-il aujourd’hui lieu de s’interroger sur le bien-fondé d’une ouverture


économique toujours plus poussée et, au-delà, de douter de l’entière perti-
nence du paradigme (au sens de T. Kuhn [1]) du libre échange qui la sou-
tend ? Parallèlement au triomphe dans le monde entier de l’idée d’économie
du marché des vingt-cinq dernières années, celle de la supériorité du libre
échange paraît de nos jours tout à fait acquise. Il se trouve d’ailleurs que le

* LARE-Efi – Université Bordeaux IV Montesquieu.


Le texte qui va suivre a bénéficié d’utiles discussions avec P. Cassagnard, Maître de confé-
rences.
Ses insuffisances éventuelles restent, bien entendu, entièrement imputables à l’auteur.

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modèle dual, celui du protectionnisme, n’a guère, aujourd’hui, de crédibilité.


De plus, ceux qui prétendraient mettre en doute, de nos jours, le principe de
libre-échange, risqueraient presque immanquablement d’être classés dans
la catégorie des adeptes de la « pop économie », moquée par Paul Krug-
man [2] il y a presque dix ans [1996] et, si bien caractérisée par Bernard
Lassudrie-Duchêne qui la définit comme « cette culture économique de
masse simpliste et erronée ayant, si l’on veut, aux yeux des économistes
avertis, un aspect « kitsch » » [3].

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Celui qui, aujourd’hui, en viendrait à douter de la pertinence du libre-
échange intégral au nom des délocalisations qui s’accélèrent, de la menace
que fait peser sur les spécialisations l’irruption d’une économie chinoise
conquérante ou, de la montée des inégalités attribuée – plus ou moins
légitimement – à l’échange international, celui-là ne manquerait pas d’être
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considéré comme un tenant avéré de la « pop économie ».


Et pourtant, dans notre monde globalisé, il peut ne pas paraître inutile par
rapport aux tendances lourdes précédentes, de s’interroger sur l’adéquation
des fondements même du paradigme en remontant jusqu’à sa base pre-
mière qui n’est autre que celle des coûts comparatifs. D’ailleurs des voix
plus qu’autorisées, en particulier celle de Paul Antony Samuelson [4], vien-
nent tout récemment de nous y inviter. En essayant d’aller plus loin, on
tentera aussi de déterminer si la « nouvelle théorie du commerce internatio-
nal » elle-même (économies d’échelle et différenciation du produit) convient
davantage pour refonder aujourd’hui le paradigme du libre échange et, au-
delà, pour justifier d’aller toujours plus loin dans la voie de la libéralisation
des échanges.

1. Les coûts comparatifs


dans une économie globalisée
Pour confirmer la supériorité du libre-échange, y compris dans une éco-
nomie globalisée de l’époque actuelle, on en revient toujours au même
socle théorique, celui des coûts comparatifs de Ricardo (et de la théorie de la
dotation en facteurs). Or, à y regarder de plus près, déjà à ce niveau, certains
problèmes interviennent tant à propos du théorème lui-même (la spécialisa-
tion sur la base des coûts relatifs) que de son corollaire (le gain réciproque
des co-échangistes).

1.1. Coûts absolus contre coûts comparatifs


Dans le « modèle » ricardien (2 × 2) le plus simple, deux pays (le Portugal
et l’Angleterre) et deux produits (le vin et le drap), chacun doit se spécialiser
dans le bien pour lequel il dispose du plus grand avantage (ou du plus petit
désavantage) relatifs. Le corollaire veut qu’il y ait alors partage du gain entre
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les deux pays. L’apologue devient plus dépouillé encore lorsque Ricardo,
pour illustrer l’idée d’une comparaison des productivités relatives, donne
l’exemple des deux artisans, le cordonnier et le chapelier et que chacun
d’entre eux, doit choisir l’activité dans laquelle il réussit relativement le
mieux. Dans un modèle modernisé à plusieurs pays, plusieurs biens et plu-
sieurs facteurs pays (n × n × n) mené en termes de chaîne des coûts compa-
ratifs et incluant d’autres éléments de coût que le travail, c’est toujours l’idée
d’avantage relatif choisi comme critère de la spécialisation qui prévaut, le

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corollaire de partage du gain à l’échange demeurant lui-même tout à fait
valide.
En fait, tout le raisonnement dépend de l’hypothèse de mobilité différen-
tielle des facteurs de production dans le cadre national par rapport à celui
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qui intervient au niveau international. Certes Ricardo n’exclut pas dans les
« Principes de l’économie politique et de l’impôt [1817] » l’investissement à
l’étranger mais il postule nettement une forte préférence pour le champ
national. « Bien des causes, écrit-il, s’opposent à la sortie des capitaux : la
crainte bien ou mal fondée de voir s’anéantir à l’étranger un capital dont le
détenteur n’est pas le maître absolu et la répugnance naturelle qu’éprouve
tout homme à quitter sa patrie et ses amis pour aller se confier à un gou-
vernement étranger et assujettir des habitudes anciennes à des lois nouvel-
les. Ces sentiments... décident la plupart des capitalistes à se contenter d’un
taux de profit moins élevé dans leur propre pays plutôt que d’aller chercher
un emploi plus lucratif de leurs fonds dans des pays étrangers ».
Cette idée sera poussée plus loin encore lorsque les auteurs plus moder-
nes postuleront que les nations doivent s’analyser comme autant de « blocs
de facteurs », ceux-ci étant tenus comme immobiles sur le plan externe alors
qu’ils seraient parfaitement mobiles sur le plan interne.
Point n’est guère besoin d’insister pour faire apparaître combien cette
hypothèse est contredite aujourd’hui par la mondialisation. Le développe-
ment exponentiel de l’investissement direct étranger s’y oppose très direc-
tement tout comme la montée actuelle des délocalisations. De ce point de
vue, l’un des fondements majeurs de la spécialisation internationale fait déjà
défaut. Il est toutefois utile de bien comprendre aussi que cette théorie des
coûts comparatifs a été conçue à l’origine à l’aune de pays – en fait d’États-
nations – considérés comme strictement concurrents et fort peu interdépen-
dants. Dans le contexte d’une économie internationale de plus en plus inté-
grée, dans laquelle le capital technique et financier est de plus en plus
ubiquiste, elle ne peut qu’avoir du mal à se maintenir. Les lignes de la
spécialisation se dessineront désormais au niveau global et, de moins en
moins, sur une base nationale, si ce n’est nationaliste. La firme multinatio-
nale (le détenteur de portefeuille) au lieu de choisir ses lignes de produits et
ses implantations (ou ses titres) en jaugeant de l’excellence relative des
secteurs au sein d’une même économie nationale, n’aura qu’un seul réfé-
rent : le marché mondial. En conséquence, c’est le moindre coût, recherché
au niveau global, qui prévaudra et par la même le principe des coûts absolus
qui l’emportera sur celui des coûts comparatifs (Damian et Graz [2001]) [5].
En notant a1h { ahn les besoins unitaires en facteur travail « domestique »
(i.e. national) et a1w { aw
n ceux de l’étranger, il faut voir ce que l’on pourrait

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appeler le « test des spécialisations » pour celui des pays qui désire s’adon-
ner à telle ou telle production devrait, dans le cadre de la théorie des coûts
comparatifs, se faire sur la base de la comparaison :
h w
a1 a1
h
" w
∀1 { n [1]
a2 a2

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Dans un contexte de mondialisation, ce choix, en termes de coûts absolus,
reviendra à comparer :
h w
a 1 " a1 ∀1 { n [2]
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La méthode de sélection (1) peut conduire à des résultats très différents


de (2).

1.2. « L’acte II » de Samuelson

A supposer même que la spécialisation obéisse encore à la règle des


coûts comparatifs, il n’est pas sûr, dans un monde où les délocalisations et
les transferts de technologie prospèrent, que celles-ci garantissent nécessai-
rement le gain des deux parties à l’échange. C’est ce que vient d’établir avec
éclat un auteur pourtant peu suspect d’opposition de principe au paradigme
dit HOS (Heckscher, Ohlin, Samuelson) puisqu’il s’agit de Paul Antony Sa-
muelson lui-même [6].
En partant du modèle standard de Ricardo-Mill avec deux pays (cette fois
les États-Unis et la Chine), deux biens (le bien 1 et le bien 2) et un seul
facteur (le travail), il considère que chaque pays se spécialise complètement
dans le bien pour lequel il a l’avantage comparatif. Dans la mesure où la
dotation en travail est fixe, tout changement du revenu global est reflété par
celui du salaire réel.
Samuelson considère alors trois situations :
(i) Il part d’abord de l’autarcie par rapport à laquelle il introduit l’échange.
L’Amérique, comme la Chine, gagnent alors à commercer : le premier pays
se spécialise entièrement dans le bien (1) ; le second dans le bien (2).
(ii) En introduisant ensuite, par rapport à cet équilibre de libre-échange, un
accroissement de productivité dans le bien (2) produit et exporté par la
Chine, il aboutit à la baisse de son prix relatif. L’Amérique achète davantage
de ce bien, meilleur marché. Il y a toujours un gain réciproque.
(iii) Par contre, si par rapport à l’équilibre général, on introduit un gain de
productivité en Chine dans le bien (1) que ce pays importe, et si celui-ci est
juste suffisant pour égaliser le ratio des coût relatifs entre l’Amérique et la
Chine, tout le commerce est effacé et l’Amérique voit les bénéfices de
l’échange précédent se trouver confisqués.
Ce dernier cas que Samuelson appelle « l’Acte II » (par rapport à l’acte I
des situations (i) et (ii)) justifie que, selon lui, le théorème des coûts compa-
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ratifs puisse aussi bien servir à « réfuter qu’à confirmer les arguments des
« économistes qui supportent la globalisation » (le titre de l’article). Citons-le
directement :
« L’Acte II... met l’accent sur une nouvelle catégorie d’innovations techni-
ques par la Chine. Les progrès de la Chine (par imitation ou par ingéniosité
propre) prennent place dans le bien (1) pour lequel les États-Unis avaient à
l’origine l’avantage comparatif. (Les étudiants à haut QI, diplômés des lycées
du Dakota du Sud qui reçoivent une fois et demie le minimum vital améri-

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cain pour décrocher le téléphone quand j’appelle pour ma carte de crédit,
ont été licenciés. Depuis 1990, un centre d’appel délocalisé à Bombay prend
désormais mes réclamations. Le taux de salaire à Bombay est très loin de
celui du Dakota du Sud mais, en Inde, les jeunes gens gagnent beaucoup
plus que leurs oncles ou leurs tantes). Que peut nous dire l’arithmétique
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Ricardo-Mill par rapport aux effets réalistes à long terme d’une telle déloca-
lisation. Dans l’Acte II, les nouvelles productivités ricardiennes impliquent
que les inventions à l’étranger ont donné à la Chine l’avantage comparatif
qui appartenait initialement aux États-Unis et, que cela peut induire une
perte permanente de revenu réel – éventuellement même, dans l’Acte II –
une perte susceptible d’être égale à hauteur de 100 % du gain de l’Acte I
vis-à-vis de l’autarcie. Et, notez-le bien, il ne s’agit pas d’une perte transi-
toire. Ceteris paribus, ce peut être une perte permanente, au sens de qui
peut durer tant que les progrès technologiques continuent à s’appliquer ».
Ce que veut montrer Samuelson, c’est que si les pays du Sud s’engagent
dans une course poursuite en matière de technologie et, si les travailleurs
chinois (ou indiens) acquièrent des niveaux de qualification élevés et sont en
nombre suffisant pour entrer en compétition avec les secteurs où les États-
Unis avaient auparavant l’avantage, le gain réciproque à l’échange peut
disparaître. Au cas où l’Amérique (ou l’Europe) ne parviendraient pas à
développer rapidement leur avantage comparatif dans de nouveaux sec-
teurs, les termes de l’échange de l’Amérique (ou de l’Europe) se trouveraient
alors détériorés.
L’Acte II de Samuelson n’est sans doute pas fatal. Les tenants du libre
échange intégral (Bhagwati, Panagariya et Srinivasan [2004]) n’ont pas man-
qué de réagir. Pour eux, l’effet négatif sur les termes de l’échange améri-
cains (européens) pourra être compensé par le fait que ces délocalisations
permettront aux États-Unis (ou à l’Europe) d’obtenir des importations moins
chères. De plus – et surtout – il n’y aurait pas de raison, selon eux, de penser
que dans l’avenir les exportations des États-Unis ne resteront pas plus in-
tensives en services d’informatiques que celles de la Chine ou de l’Inde.
« La Chine et l’Inde, dans un futur proche, resteront concentrées dans des
services de technologie de l’information de bas de gamme qu’ils exporte-
ront vers nous. L’opinion, selon laquelle l’Inde ou la Chine éduqueront rapi-
dement 300 millions de leurs citoyens pour acquérir une main d’œuvre
complexe et sophistiquée, est à la limite du ridicule » (Bhagwati [2004]).
D’ailleurs, ajoute cet auteur, on pourra aussi compter sur le fait que le
commerce intra-branche remplacera l’interbranche :
« Les États-Unis se spécialiseront alors dans les puces haut de gamme
comme celle du Pentium et laisseront aux producteurs étrangers les puces
standard et, on peut espérer avec confiance qu’un commerce intra-services
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et intra-branches se développera entre les États-Unis et la Chine au fur et à


mesure que cette dernière viendra à acquérir plus de technicité ».
Sans doute est-il vrai que ces possibilités sont ouvertes mais tout dépen-
dra finalement de la vitesse de montée en gamme des nouveaux concur-
rents. Il est probable que l’introduction de la rapidité d’évolution des spé-
cialisations et celle des coûts induits pour la main d’œuvre des secteurs
condamnés modifierait sensiblement les résultats du modèle du libre-
échange. On peut dès lors, par rapport à l’accélération récente, se poser ici

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aussi bien des questions.

1.3. Le salut de la « sortie par le haut »


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compromis ?

Dans une spécialisation commandée par les dotations relatives en facteurs


qui fondent les coûts comparatifs, le partage du gain à l’échange se ferait,
dit-on aujourd’hui, de façon dynamique dans la mesure où les biens à fort
contenu en travail ou en ressources naturelles seraient tout naturellement
laissés aux pays les moins avancés alors que les plus élaborés seraient
fabriqués par les pays techniquement en pointe. Entre pays, la « montée en
gamme » s’opérerait progressivement et spontanément, au gré des progrès
techniques et économiques des uns et des autres. De la même façon, sur le
plan interne, lorsque les secteurs industriels traditionnels régresseraient, ils
dégageraient une main d’œuvre qui, pour peu qu’elle soit formée, trouverait
à s’employer dans les industries plus progressives ou dans les services,
avec une meilleure productivité. Ce bel optimisme de la mobilité des lignes
de spécialisation se trouve aujourd’hui de plus en plus contesté. La difficulté
est double sinon triple. Tout d’abord, les pays du Sud se prêtent de moins en
moins au jeu du cantonnement dans le primaire. S’ils en viennent à inonder
le marché mondial par des biens de consommation courante (textile, jouet,
chaussure, petite mécanique, etc...), ils se mettent aussi de plus en plus à
fabriquer des téléviseurs, des DVD, des circuits intégrés, voire des vitamines
ou de la pénicilline. D’une part, parce qu’ils profitent des coûts de la main
d’œuvre (avantage absolu), sans commune mesure avec ceux du Nord et,
aussi, parce qu’ils savent acquérir de plus en plus rapidement les techniques
nécessaires. L’exemple des ingénieurs indiens de l’informatique, plus nom-
breux que les ingénieurs américains du secteur et, 5 à 7 fois moins chers, est
par exemple ici souvent cité, tout comme celui de Bangalore en train de
devenir la Silicon Valley de l’Inde. Simultanément - deuxième biais – cette
montée en gamme qui se produit souvent là où on ne l’attendait pas, joue
en interférence directe avec les délocalisations. Ces dernières, on s’en aper-
çoit chaque jour davantage, ne concernent pas seulement les productions
les moins élaborées. Elles affectent des biens souvent sophistiqués (électro-
nique, pharmacie, informatique, etc...) et – fait relativement récent – de plus
en plus, les services (centres d’appel, tenue de comptabilités, réclamations
d’assurance ou de maintenance programmation informatique, etc...). Il n’est
pas jusqu’aux laboratoires scientifiques et aux back offices bancaires qui ne
commencent à être aussi délocalisés. Dès lors, l’idée ancienne d’une divi-
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sion internationale du travail favorable aux seuls pays comme les États-
Unis, l’Europe ou le Japon, commence à être battue en brèche. Il n’est pas
jusqu’à l’optimisme des effets « cosmétiques » des délocalisations sur l’em-
ploi interne qui, au niveau des pays précédents, ne vient à faire problème.
Les pourcentages des pertes d’emplois imputables aux délocalisations (de
0,5 à 1 % seulement pour le secteur industriel selon l’OCDE, ces trois der-
nières années) ne concernent que l’incidence directe des délocalisations.
Celles-ci seraient peu de chose par rapport aux suppressions d’emploi dues

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au progrès technique proprement dit. Reste toutefois à savoir si en tenant
compte des effets indirects et notamment des efforts intenses de rationali-
sation des entreprises pour faire face aux délocalisations ou plus générale-
ment à la concurrence des pays à bas salaires, l’impact des délocalisations
et de cette concurrence sur l’emploi n’auraient pas à être sérieusement
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réévalué (Wood [1994] [7], Cardebat [2002] [8]).


Il est vrai que les pays occidentaux ont eu affaire à d’autres vagues de
délocalisation au cours de leur histoire (ainsi, Singer et Eastman Kodak
s’implantent en Grande-Bretagne, dès 1889 ; Ford crée, dès 1929, des usines
en Europe mais aussi en Inde et en Turquie). Il n’en demeure pas moins que
ces délocalisations commencent légitimement à préoccuper. Le cabinet
américain Forrester Research pronostique par exemple que 830 000 postes
seront frappés par le « Outsourcing » dans les services d’ici à la fin de 2005
et, que le déplacement atteindrait 3,3 millions d’emplois au cours des dix
prochaines années. S’il est vrai que l’effet des délocalisations sur l’emploi ne
sont pas univoques (il y aurait par exemple aux États-Unis 6,9 millions de
personnes travaillant pour des entreprises étrangères qui s’y sont délocali-
sées) et qu’elles sont le plus souvent croisées (la France, comme d’autres
pays, délocalise ses entreprises mais profite de celles que l’étranger installe
sur son territoire). Par rapport à la théorie de la dotation en facteurs et à la
règle de l’avantage à « sortir vers le haut », la division actuelle du travail est
singulièrement plus complexe.
Pour sauvegarder le paradigme du libre-échangiste, ne peut-on alors pas-
ser aux développements théoriques récents qui viennent à compléter ou se
substituer aux explications précédentes de la spécialisation.

2. Le renfort ambigu de la « nouvelle


théorie » de l’échange international

Pour maintenir l’idée d’une supériorité du libre commerce et continuer à


légitimer l’action de dé-protection des marchés, point besoin de s’en tenir,
aujourd’hui, aux coûts comparatifs et aux dotations en facteurs. Dans un
monde qui a beaucoup changé par rapport à celui du début des deux siècles
précédents (XIXe et XXe), pourquoi, dira-t-on, ne pas aller vers ce que Michel
Rainelli [9] a appelé « la nouvelle théorie du commerce international ? » et,
substituer aux deux fondements précédents, de plus en plus en porte-à-faux,
ceux des « économies d’échelle » et de la « différenciation du produit » ?
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Comme le notait dès 1993, Paul Krugman [10], il faut pour cela « abandon-
ner l’hypothèse de rendements constants ... et d’un monde à la Arrow-
Debreu dans lequel les marchés produisent nécessairement un optimum de
Pareto ».
En ré-introduisant le jeu des firmes (et des groupes) et en privilégiant la
concurrence imparfaite, elle fait incontestablement gagner au paradigme en
réalisme non d’ailleurs sans en relativiser quelque peu la portée. Les
meilleurs théoriciens contemporains de l’échange international reconnais-

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sent que, d’un point de vue théorique, le libre échange ne coïncide pas
nécessairement avec l’optimum. C’était déjà le cas de Jagdish Bhagwati dès
1971 [11] et plus près de nous [1993] de Paul Krugman. Si celui-ci se rallie au
libre échange c’est par défaut. Ne reconnaît-il pas (1993) que « le libre
échange est un bon produit, même s’il n’est pas une politique parfaite car un
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effort pour s’en écarter de façon sophistiquée procure probablement plus de


difficultés que de bienfaits ».
Rien n’empêche aujourd’hui de concevoir un échange international se
développant en dehors de l’hypothèse des coûts comparatifs constants ou
des différences de dotation en facteurs. Reste à savoir si les nouveaux fon-
dements vont nécessairement dans le sens d’une libéralisation toujours plus
poussée des échanges.

2.1. Intérêts et limites du commerce fondé


sur la différenciation des produits

L’échange international porte toujours davantage sur des biens et des


services qui sont de proches substituts. Le rôle de ce que Steffan Burenstam
Linder [12] avait, dès 1961, appelé la « différenciation infinie de la demande
de produits similaires » est chaque jour croissant et il peut, en lui-même,
être utilisé pour expliquer le commerce intra-branche. L’échange, fondé sur
une « demande de différences » (Lassudrie-Duchêne [1971]) [13], progresse
avec l’élévation du revenu per capita et sur la base de processus complexes
qui mêlent volonté d’imitation et de différenciation sociale. Le commerce
international a la vertu d’élargir les variétés de produits disponibles et de
permettre une demande de plus en plus différenciée en termes de « carac-
téristiques » des biens échangés (Lancaster [1979]) [14].
Dans le cadre d’une mondialisation croissante, on peut à juste titre s’ex-
tasier sur cette forme d’échanges qui ne paraît guère avoir des limites et qui
conduit à donner à tous les pays leur chance pour peu qu’ils sachent diffé-
rencier leur offre. Il semble bien qu’il y ait là une source presque inépuisable
de demandes croisées. Cet échange permanent de différences à travers le
commerce intra-branche permet de créer une dynamique vertueuse favora-
ble à chaque groupe de pays dans la mesure où les gammes de produits
demandés sont, au fur et à mesure que le développement gagne, plus dif-
férenciées et, par la même, plus en recouvrement. Il s’agit ici d’une spécia-
lisation « ouverte » qui, le spectre des demandes étant toujours plus étendu
au fur et à mesure que les revenus par tête s’élèvent et se rapprochent, ne
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paraît pas avoir de fin. La globalisation elle-même, de par la diffusion de


l’information auprès des consommateurs, le tourisme et les contacts inter-
personnels plus poussés, paraît à même de diffuser de nouveaux besoins et
d’étendre les gammes demandées. « La mondialisation du monde ne véhi-
cule pas l’homogénéisation, elle ré-invente probablement la différence »
note, par exemple, justement, Jean Bayart [15].
En sens inverse, on peut s’interroger sur certaines limites, actuelles ou
potentielles, de ces échanges croisés. La rapidité des transferts technologi-

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ques et le jeu des multinationales pourraient aller, au moins dans les sec-
teurs industriels anciennement établis (automobile, électro-ménager, etc...),
vers des standards de qualité (et de type) en recouvrement de plus en plus
achevé. A ce moment, le fondement de l’échange à partir de la différencia-
tion des produits s’atténuerait, sinon tendrait à jouer un rôle bien moindre.
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Les caractéristiques de l’offre, et notamment celle des coûts, redeviendraient


premières. A moins, bien sûr, que les firmes multinationales ne parviennent
à toujours pousser plus avant les différenciations au niveau de la distribu-
tion (présentation, publicité, touches finales aux produits, etc...).
La perspective, sans doute encore lointaine, d’un commerce de biens et de
services substituts en voie de devenir parfaits, pourrait alors faire douter de
l’optimalité économique des flux croisés échangés. Les coûts de transport,
la pollution induite, l’encombrement des grands axes de communication
(« rail » d’Ouessant ou détroit d’Ormuz) où se croisent sans cesse des
convois porte-conteneurs qui souvent transportent les mêmes biens ou
presque (avec, périodiquement, les accidents maritimes que l’on sait), toutes
ces déséconomies externes seraient plus que jamais ressenties. Notons
qu’elles sont, dès aujourd’hui, la contrepartie non négligeable de la montée
des échanges commerciaux de ce type.
La dernière interrogation sur l’avenir du commerce « croisé » tient au fait
que son fondement est rarement pur. Il découle fréquemment non pas de la
détermination par la seule demande mais aussi de l’influence conjointe de
l’offre. Certaines qualités ou caractéristiques, notamment pour le bas de
gamme, s’imposent par le niveau peu élevé des coûts. Or, on notera ici la
fragilité croissante de la distribution des lignes de spécialisation conquises
par exemple par des pays comme le Maroc, la Tunisie ou l’île Maurice, pour
le textile. Les nouveaux venus asiatiques ont, d’ores et déjà, remis ici en
cause leur prééminence. Même constat pour les centres d’appel téléphoni-
ques ; ceux de Madagascar ou de Roumanie commencent à concurrencer
activement ceux du Mahgreb. Pour de multiples produits, la Chine rivalise
aussi de plus en plus efficacement avec les « dragons » asiatiques qui
avaient démarré plus tôt.
Au total, le fondement « différenciation des produits » avec, en amont,
celui des demandes, reste un point fort de l’argumentaire modernisé du
libre échange. Néanmoins, il n’échappe pas à quelques inquiétudes pour
l’avenir. La rapidité d’acquisition des techniques et du savoir par les pays les
moins avancés fait qu’on peut aussi craindre que les gammes de produits se
rapprochent sans cesse et ce faisant, justifient moins l’échange. A la limite,
il n’est pas excessif d’envisager une économie toujours plus mondialisée, où
prévaudrait une sorte de concurrence généralisée. A tout instant, les situa-
tions acquises se trouveraient immédiatement remises en question. Celui
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qui aurait réussi à innover se heurterait très vite, dans une partie du monde
ou dans une autre, à l’imitation et à une concurrence d’autant plus ruineuse
que ce sont les pays qui ont les coûts les plus bas qui l’emporteraient à tout
coup. Si, bientôt, le différentiel d’innovation des pays de l’OCDE ne se main-
tenait pas, on pourrait même redouter que ce soient alors les zones « les
moins disantes » en termes de coût, en particulier salariaux, qui tirent de
plus en plus leur épingle du jeu dans ce type de commerce.

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2.2. La nouvelle géographie des économies
d’échelle
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Pour expliquer et légitimer l’échange, il est de bon ton, dans la forme


modernisée du paradigme dominant du commerce international, de faire
une place importante aux économies d’échelle. L’introduction des rende-
ments croissants – et donc de la baisse du coût moyen –, en un point du
cycle du produit, permet d’expliquer la conquête des marchés en dehors
même de tout avantage comparatif initial. En ajoutant les effets positifs
éventuels de l’agglomération des activités (districts industriels), on parvient
à une vision moins déterministe des spécialisations. En se fondant sur les
baisses de coût tenant à la longueur des séries et à la dimension des instal-
lations, on justifie les écarts de compétitivité et l’accès plus rapide aux
débouchés extérieurs. Dès lors, le passage aux marchés internationaux eux-
mêmes n’est que le prolongement naturel de cette dynamique des rende-
ments croissants. En conséquence, l’idée d’une libre spécialisation et d’une
dé-protection des marchés à approfondir toujours davantage paraît retrou-
ver toute sa vigueur.
En réalité, les choses ne sont pas si simples dans l’économie globalisée
telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Pour deux raisons.

2.2.1. La déterritorialisation des activités

L’importance croissante des délocalisations tout comme les facilités de la


gestion à distance (net, télétravail), loin d’empêcher le jeu des économies
d’échelle, le favorisent. En accédant par exemple aux énormes concentra-
tions démographiques des marchés lointains (Asie, Inde, Amérique latine),
on allonge les séries et on accroît les débouchés alors même que, simulta-
nément, on profite au maximum des conditions de coût locales notamment
des bas salaires. Au sein même de la grande région asiatique, le Japon ou
même les « dragons » délocalisent les stades primaires de leur fabrication
en Chine, aux Philippines ou au Vietnam. En Europe, la France, l’Allemagne
ou l’Angleterre créent force usines dans les pays de l’élargissement (Slova-
quie, Hongrie, pays baltes, etc...). Il en est de même aux États-Unis (Maqui-
ladoras pour le Mexique). La perspective d’un espace économique hiérar-
chisé de façon inédite avec les premiers stades de la fabrication de plus en
plus externalisés, les pays de l’OCDE conservant sièges sociaux, recherche
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fondamentale et « high tech » , parfois séduit. A la limite, pourquoi ne pas


aller vers des groupes sans – ou avec très peu – d’usines dans un monde où
le haut débit, les vidéo-conférences et les facilités de communication, le
permettent de plus en plus. D’ailleurs pour la France, on note par exemple,
que la production en valeur des firmes françaises à l’étranger, l’emporte
d’ores et déjà sur l’exportation des entreprises nationales.
Il faut voir cependant le caractère faussement idyllique de cette nouvelle
structuration internationale fondée sur la déterritorialisation. Il n’est pas du

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tout équivalent de gérer à distance et de produire sur place. Avec des grou-
pes qui se voudraient « sans usines » (Nike, Alcatel, etc...), la distribution des
revenus sera très sensiblement différente. Même s’ils prospèrent du fait des
bénéfices faits à l’étranger, le fait de ne plus fabriquer sur place fait perdre
aux sites originels, des emplois et donc des revenus. Ce sont aussi tous les
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effets d’autorenforcement par les externalités des districts industriels qui


disparaissent, cela d’autant que tous les bénéfices ne sont pas rapatriés.
Les économies d’échelle souvent ne jouent plus que d’une façon tron-
quée. Si elles font baisser le coût moyen, cela profite de plus en plus à la
main d’œuvre à l’étranger et aux détenteurs du capital. L’avantage des éco-
nomies d’échelle est donc redistribué à la fois sur le plan spatial et entre les
groupes sociaux (en faveur des détenteurs du capital et au détriment des
salariés des pays d’origine). Si donc on peut, par exemple, se féliciter que
Peugeot crée une usine automobile en Slovaquie ou que Renault en fasse en
Roumanie, l’incidence économique nette, pour positive qu’elle soit, sera
sensiblement inférieure pour l’économie française à celle d’une implantation
sur place.

2.2.2. Le rétrécissement des espaces de spécialisation

Ces limites prennent un relief particulier de par le choc dimensionnel que


pourraient bien représenter celles de l’Inde, de la Chine (ou même du Brésil)
dans l’espace des spécialisations. Ces pays, avec près de trois milliards
d’habitants, représentent une réserve de marché historiquement tout à fait
inédite. Sans doute, dans la longue litanie des « périls » planétaires succes-
sifs, y a-t-il quelque candeur à dénoncer, comme on le fait si souvent
aujourd’hui « le péril asiatique » de confiscation de nos emplois industriels.
N’est-il pas vrai, par exemple, que le Japon, au début des années quatre-
vingts, était annoncé comme à la veille de dépasser les États-Unis en ma-
tière industrielle et commerciale ou, qu’on pronostiquait, il y a vingt ans, la
domination industrielle de l’Allemagne sur toute l’Europe. Néanmoins,
aujourd’hui, la Chine en particulier captait en 2004 50 milliards de dollars
d’investissements étrangers (contre 13 milliards pour les autres membres de
l’Asean) et devient bien l’atelier du monde. Elle produit d’ores et déjà près
de la moitié de certains articles (appareils photographique, textiles) et brûle
les étapes dans plusieurs secteurs stratégiques (réseaux informatique, fu-
sées, espace, nucléaire). Son taux de croissance de longue période recalculé
selon les normes occidentales est de 5,4 % et, en 2004, il a été de 9,1 %, ce
qui est tout à fait « exorbitant » par rapport aux pays anciennement déve-
loppés. L’Inde croît à hauteur de 10 % par an en 2003 et sa population a
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dépassé le milliard d’unités. Elle forme, de nos jours, plus d’ingénieurs


informaticiens que les États-Unis. Dès lors, sans tomber dans la facilité des
projections de longue période et sans minorer les obstacles nombreux qui
guettent l’Empire du Milieu (surchauffe de son économie, brutale ré-
appréciation possible du yuan, freinages périodiques de l’ouverture exercés
par le parti communiste, dépendance forte des firmes étrangères pour les
exportations) ou même l’Inde (conflits frontaliers, rigidités sociales), le fait
est là : si ces pays confirment leur aptitude à devenir « l’atelier du monde »,

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il n’est pas exclu qu’on aille alors plus vite qu’on ne le croit, vers un véritable
basculement de la géographie des spécialisations industrielles. Le poids
économique potentiel de ces nouveaux acteurs peut effectivement réduire
considérablement l’espace disponible des spécialisations internationales. En
ce cas, ce sont eux qui recevront le plus clair de ces bénéfices des rende-
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ments croissants qui deviennent centraux dans le nouveau paradigme du


libre-échange. Sans doute, la maîtrise des parties les plus élaborées des
produits-systèmes et de la recherche restera-t-elle aux pays actuellement
leaders. Cependant, la crainte qu’on peut avoir, c’est que ces activités ne
créent qu’un nombre d’emplois insuffisant surtout si les services (back-
offices bancaires, services de maintenance et de réclamation, comptabilité,
etc...), eux-mêmes se délocalisent. Une politique de fuite en avant fondée
sur la recherche systématique du « haut de gamme » exigerait des efforts de
formation et une flexibilité sociale toujours plus accusées qu’il n’est pas sûr
que nos vieilles sociétés soient à même d’absorber.
*
* *

En définitive, le paradigme du libre-échange est paradoxalement à la fois


exalté et mis en difficulté par l’économie globalisée actuelle. Les fondements
théoriques (anciens ou modernes) se trouvent, cela est peu niable, en situa-
tion d’inconfort manifeste, en particulier au niveau de sa base principale, la
règle des coûts comparatifs. Certes, il ne suffit sans doute pas de revenir
purement et simplement à Keynes qui écrivait :
« Je suis de ceux qui veulent minimiser les imbrications économiques des
nations. Les idées, le savoir, l’art, l’hospitalité et le tourisme : voila des
choses internationale par nature. En revanche, laissons les biens à leur place
chaque fois que cela est raisonnable, commode et possible de les y laisser ;
notamment confions la finance au secteur national » [16].
Ce qui valait en 1933, date de ce texte, ne convient sans doute pas entiè-
rement aujourd’hui : la globalisation est passée par là. De plus, le commerce
international qui participe de cette « destruction créatrice » si chère à
Schumpeter en remettant sans cesse en cause pour les producteurs les
situations acquises, en pesant sur les prix et en avantageant ainsi le
consommateur, conserve toute son importance. On ne saurait s’en passer,
pas plus aujourd’hui qu’hier.
Pour autant, la critique précédente des fondements du libre échange n’est
pas sans portée. Elle rompt avec l’optimisme souvent quelque peu béat de
l’ouverture sans limites. Peut-être faut-il même souhaiter que s’ouvre dans
le domaine de la théorie du commerce international, une de ces phases
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« extraordinaires » qui, selon T. Kuhn, interviennent, tôt ou tard, pour tous


les paradigmes. Il n’est pas dit qu’elle n’ait pas à faire quelque place à la
réhabilitation de l’idée d’une ouverture maîtrisée qui reste aujourd’hui, il
faut en convenir, à inventer pour l’essentiel.

Références bibliographiques

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