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Cours d’été en Droit international & Relations internationales

Édition 2020

Institut de Formation des Ambassadeurs de la Jeunesse (I.F.A.J)

Cours de droit de la responsabilité internationale des États et des


Organisations internationales

Par M. Alexandre Negrus

Ambassadeurs de la Jeunesse - 31 Rue de Poissy, 75005 Paris - 03.85.51.27.78


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La responsabilité internationale des États : contenu et mise en
oeuvre

III. La mise en oeuvre des la responsabilité internationale des États

En vertu de l’article 4 des Articles de 2001, le comportement d’un organe de l’État est
imputable à cet État d’après le droit international, « que cet organe exerce des fonctions législative,
exécutive, judiciaire ou autre ».

Pour porter une analyse convenable sur la mise en oeuvre de la responsabilité internationale
des États, il est indispensable d’analyser l’attribution de la violation à l’État (A) puis l’invocabilité
de la responsabilité (B).

A. L’attribution à l’État

L’attribution de la violation à l’État peut se faire soit par l’intermédiaire des organes de
l’État (1), soit par une personne ou un groupe de personnes (2).

1. Les organes de l’État

L’article fondamental en la matière est l’article 4 des Articles de 2001 :

1. « Le comportement de tout organe de l’État est considéré comme un fait de l’État d’après le
droit international, que cet organe exerce des fonctions législative, exécutive, judiciaire ou
autres, quelle que soit la position qu’il occupe dans l’organisation de l’État, et quelle que
soit sa nature en tant qu’organe du gouvernement central ou d’une collectivité territoriale de
l’État » ;

2. « Un organe comprend toute personne ou entité qui a ce statut d’après le droit interne de
l’État ».


Les organes de l’État sont subdivisés par le pouvoir exécutif et législatif, mais également par
les organes exerçant des prérogatives de puissance publique.

a. L’exécutif

Dans l’affaire « Chevreau » (France c. Royaume-Uni) de la CIJ en 1931, les actes de la


police ont entraîné la responsabilité de l’État. Par exemple, en France, la police nationale agit sous
l’autorité du Ministère de l’Intérieur, lequel est un organe de l’exécutif rattaché à l’État. Dès lors
qu’un acte de la police nationale viole une règle de droit international, ce fait est attribué à l’État.

b. Le législatif

Outre les agissements du pouvoir exécutif, les faits commis par des organes législatifs
peuvent être attribués à l’État. Dans l’affaire « Certains intérêts allemands en Haute Silésie
polonaise » de la CPJI en 1926, la Cour a imputé le comportement du parlement polonais à l’État de
Pologne.
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c. Les organes agissant en vertu de prérogatives de puissance publique

Dans l’affaire « Jan de Nul c. Egypte » du CIRDI en 2008, deux critères, ou plutôt deux
niveaux de vérification ont été posés :

- on vérifie si l’entité est habilitée à exercer des prérogatives de puissance publique ;


- on vérifie si elle en fait usage.

Il est important de faire une application casuistique de ce double contrôle afin de déterminer
si les faits d’un organe agissant en vertu de prérogatives de puissance publique sont attribuables à
l’État. Si l’un des critères n’est pas rempli, alors il n’est pas possible d’imputer le ou les faits à
l’État.

d. Organe agissant ultra vires

L’article 7 des Articles de 2001 dispose que « [l]e comportement d’un organe de l’État ou
d’une personne ou entité habilitée à l’exercice de pré- rogatives de puissance publique est considéré
comme un fait de l’État d’après le droit international si cet organe, cette personne ou cette entité
agit en cette qualité, même s’il outrepasse sa compétence ou contrevient à ses instructions. »

La fin de cet article « [...] même s’il outrepasse sa compétence ou contrevient à ses
instructions » est importante car c’est ce qui permet d’engager la responsabilité de l’État même
quand un organe a agit en vertu de prérogatives qui ne lui étaient initialement pas conférées. C’est
une sécurité juridique pour la victime, mais un gage de responsabilité supplémentaire pour l’État.
Le codificateur a considéré, par cette disposition, que l’État était une « machine juridique », une «
super-structure » puissante qui doit assumer les faits d’autrui.

Cela a été confirmé dans l’affaire « Caire » de la commission arbitrale de 1929, qui affirme
que dès lors que l’organe agit en qualité d’organe de l’État, la responsabilité est engagée et même
s’il agit ultra vires.

2. Personne ou groupe de personnes

La disposition qui fait l’objet de notre étude est l’article 8 des Articles de 2001. Celui-ci est
fondamental puisqu’il a fait l’objet d’un réel débat jurisprudentiel d’une grande importante, posant
ainsi la question de contrôle global ou du contrôle effectif de l’État.

L’article 8 des Articles de 2001 dispose que « [l]e comportement d’une personne ou d’un groupe de
personnes est considéré comme un fait de l’État d’après le droit international si cette personne ou ce
groupe de personnes, en adoptant ce comportement, agit en fait sur les instructions ou les directives
ou sous le contrôle de cet État ».

Dans un arrêt « Application de la convention sur la prévention et la répression du crime de


génocide » (Bosnie-Herzégovine c. Serbie) de la CIJ le 26 février 2007, la Cour a retenu le critère
du contrôle effectif en réfutant l’application d’un critère de contrôle global. En effet, dans cet arrêt,
la CIJ a été confrontée à une réelle question de grand intérêt. La Serbie, prenant la succession de la
République fédérale de Yougoslavie, devait répondre d’actes commis par des groupuscules armés
que la Bosnie présentait comme ayant agi sous son contrôle. La question qui se posait à la CIJ était
de savoir quel était le degré de contrôle nécessaire pour engager la responsabilité de la Serbie ?

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Cette question du contrôle effectif ou global est fondamentale car dans l’un des cas (contrôle
effectif), la responsabilité de l’État sera plus difficilement engagée en raison de la difficulté de
rassembler des preuves concrètes d’un réel contrôle.

Dans son arrêt de 2007, la CIJ s’est fondée sur le critère du contrôle effectif, en réfutant le
critère du contrôle global qui fut posé dans l’arrêt « Taddic » par le TPIY en 1999.

Le critère du contrôle effectif a été posé par la CIJ en 1986 dans l’arrêt « Activités militaires
et pa- ramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci ». Dans cet arrêt, une conception stricte du
contrôle est retenue puisqu’en effet, le contrôle doit être effectif, ce qui suppose un contrôle poussé
sur tous les comportements litigieux. Il faut qu’il y ait la « main » de l’État derrière chaque action.

Il faut qu’il y ait de réelles instructions et directives données par un gouvernement. Dans
l’affaire « EDF c. Roumanie » du CIRDI, la société en cause obéissait au Ministre roumain des
transports, ce qui permit de caractériser la responsabilité internationale de la Roumanie.

NB : exception pour le droit international économique

Dans l’affaire « Bayindir c. Pakistan » du CIRDI en 2009, il est précisé que dans le domaine
du droit international économique, ce n’est pas la peine de se référer aux critères du contrôle effectif
ou global.

3. Mouvements insurrectionnels

L’article 10 des Articles de 2001 dispose que « [l]e comportement d’un mouvement insurrectionnel
qui devient le nouveau gouvernement de l’État est considéré comme un fait de cet État d’après le
droit international. » (1) et que « [l]e comportement d’un mouvement insurrectionnel ou autre qui
parvient à créer un nouvel État sur une partie du territoire d’un État préexistant ou sur un territoire
sous son administration est considéré comme un fait de ce nouvel État d’après le droit international.
[...]. » (2).

Dans une sentence arbitrale « French Company of Venezuela Railroads » de 1905, cette
question des mouvements insurrectionnels a été abordée.

Cette hypothèse mérite une attention particulière car le mouvement insurrectionnel, qui
remplace le gouvernement précédent, devient l’organisation dirigeante de l’État. En vertu du
principe de continuité de l’État, seront attribués à l’État les comportements que le mouvement
insurrectionnel a pu adopter pendant la phase de lutte pour le pouvoir et d’accession au pouvoir. Il
faut bien retenir que l’État, en droit international, ne cesse jamais d’exister.

Il s’agit d’une règle assez protectrice pour les personnes lésées par le mouvement
insurrectionnel, qui ne pourra pas échapper à l’engagement de sa responsabilité et sera dans
l’obligation de réparer les dommages causés. Il serait faux de dire que cette règle a ainsi été posée
pour éviter que des mouvements insurrectionnels se forment car, quoi qu’il en soit, les luttes de
pouvoir ne peuvent pas être empêchées par une menace si faible. En revanche, cette règle de la
continuité de l’État permet de rendre effective la responsabilité internationale de l’État et de
permettre aux personnes lésées, qu’elles soient privées ou publiques, de prétendre à une réparation
de leur dommage.

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B. L’invocabilité de la responsabilité

Les articles de la CDI vont distinguer deux cas possibles de l’invocation de la responsabilité :

- l’invocation à titre d’État lésé (article 42) ;


- l’invocation à titre d’État autre que l’État lésé, encore appelé « État intéressé » (article 48).

1. L’État lésé

a. État créancier d’une obligation individuelle (article 42-a)

« Un État est en droit d’invoquer la responsabilité d’un autre État si l’obligation violée est
due à cet État individuellement ».

Dans l’affaire du « Personnel diplomatique et consulaire à Téhéran » de la CIJ en 1980, la


Cour dit que lorsqu’on est dans un rapport inter-étatique avec des obligations dues
individuellement, si cette obligation due individuellement est violée, l’État est lésé et il peut
invoquer la responsabilité.

b- État créancier d’une obligation collective spécialement atteint (article 42-b-i)

L’obligation violée est due non pas à un État individuellement mais à un groupe d’États où à
la communauté internationale dans son ensemble.

Un État sera lésé s’il est spécialement atteint par la violation de l’obligation. La violation
doit avoir des effets néfastes spécifiques sur un État.

c. État lésé par des obligations inter-dépendantes (article 42-b-ii)

Une obligation perd sa raison d’être si tous les États ne la respectent pas. Il doit y avoir une
réciprocité parfaite entre tous les États parties et la violation par un seul va mettre à mal les
obligations pour tous les autres.

Exemples de traités qui perdent leur sens s’ils sont violés par l’un des États signataires :

- Traité de désarmement ;
- Traité de dénucléarisation ;
- Traité sur l’Antarctique.

2. L’État autre que l’État lésé (État intéressé)

a. Les obligations erga omnes (article 48-b)

L’État va pouvoir invoquer la responsabilité lorsqu’une obligation due à la communauté


internationale dans son ensemble a été violée.

Dans l’affaire « Barcelona Traction Light and Power Company » de la CIJ en 1970, il est
précisé que « tous les États peuvent être considérés comme ayant un intérêt juridique à ce que ces
droits soient protégés ; les obligations dont ils s’agit sont des obligations erga omnes ». 

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Il doit s’agir de règles de droit fondamentales. Il faut que la violation de ces droits concerne
l’ensemble de la communauté internationale et qu’il s’agisse d’une violation grave. Pour que
chaque État ait un intérêt à agir, il est indispensable que ce soient des valeurs fondamentales de
l’ordre juridique international qui soient en cause. S’il s’agit d’une règle de droit qui ne prévaut
qu’entre quelques États, sans impliquer l’ensemble de la communauté internationale, alors cet
article 48-b ne sera pas applicable.

Exemple :

Avis consultatif « Responsabilité et obligations des États dans le cadre d’activités menées
dans la zone », 2011 : l’autorité des fonds marins pourrait vraisemblablement invoquer la
responsabilité de l’État en tant que représentante des intérêts de l’Humanité. Les obligations
concernant la préservation de l’environnement en Haute mer et dans la zone s’appliquent à l’égard
de tous.

b. Les obligations erga omnes partes (article 48-a)

L’obligation est due à un groupe d’États et si un membre de ce groupe viole une obligation,
un autre membre du groupe pourra éventuellement invoquer la responsabilité.

Il faut ici caractériser deux conditions :

- l’appartenance à un groupe d’États ;


- l’obligation doit être établie pour protéger un intérêt collectif du groupe.
Dans l’affaire de la « Chasse à la baleine dans l’Antarctique » de la CIJ en 2014, il y a bien
un cercle restreint d’États. Il y a une obligation de ne pas faire de chasse hors prélèvement
scientifique et en l’occurence l’Australie a agit pour la défense de cet intérêt collectif contre le
Japon qui continue de faire la chasse à la baleine pour des raisons économiques et non scientifiques. 


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