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Christophe de la Motte

IRSHAAB 3e année

2019-2020

Méthodologie

Analyse critique

CONTE P., 2018. Le « rêve américain » et sa fin : de la photographie à la sculpture, aller retour.
https://journals.openedition.org/imagesrevues/5405 (consulté le 08/12/2019)

Article publié par Pietro Conte dans Images re-vues, 2018/15, publication en ligne qui émane de
quatre centres de recherche de l’EHESS et du CNRS installés à l’Institut National d’Histoire de
l’Art : celui d’Anthropologie et Histoire des Mondes Antiques, d’Anthropologie Historique du Long
Moyen Age, le Centre d'histoire et théorie des arts et le Laboratoire d'Anthropologie Sociale. Elle
est soutenue activement par la Maison des Sciences de l’Homme. Revue animée par des
doctorants, des post-doctorants et des chercheurs en poste, Images re-vues entend se
positionner comme un espace rigoureux de recherche et de réflexion autour de l’image et de l’art,
toutes périodes et approches confondues.

Pietro Conte est professeur assistant d’esthétique à l’Université de Lisbonne, doctorant de


l’Université de Sienne en 2007, il obtient une bourse de perfectionnement à l’Université de Bâle
(2007-09) et obtient un poste de chercheur post doctoral à l’Université de Milan (2011-15) . Ses
recherches portent sur la philosophie de la mimesis et sur la relation entre image et réalité dans la
culture visuelle contemporaine, thème qu’il a abordé dans son livre In carne e cera. Estetica e
fenomenologia dell’iperrealismo (2015). Cet article s’inscrit dans le cadre de son projet de
recherche à l’Université de Lisbonne, Living Images.

A partir de l’étude de trois représentations de l’American Dream, la photographie Lunch


atop a skyscraper (1932), la sculpture hyperréaliste de Duane Hanson Lunch Break (1989) et sa
remédiation et resémantisation photographique Lunch Break Installation (2003) par Sharon
Lockhart, l’auteur cherche à montrer comment le changement de support contribue au
bouleversement du sens de l’imaginaire.

Plus généralement il est question du destin des images, par essence interprétations, particulières
et partisanes et de la recherche de ce qui fait qu’art est art. Ou comment l’art contemporain a pu
rabattre les cartes de l’esthétique, au sens philosophie de l’art.

Le corpus sur lequel s’appuie l’article est dense et couvre les champs traditionnels de
l’esthétique, à savoir l’histoire de l’art, la critique et la philosophie de l’art.

L’auteur va ainsi asseoir son travail sur des études propres à chaque oeuvre, la lecture de l’article
étant simplifiée par un système de notes qui lui permet de justifier de ses arguments. Plus d’une
trentaine, qui nous permettent bien de réaliser que les questions que se posent l’auteur ne sont
pas neuves.

Son analyse phénoménologique et philosophique de la question des images, de l’hyperréalisme


et de l’art s’appuie majoritairement sur trois auteurs (directement cités) ou sur des travaux autour
de ces derniers: Diderot, Kant et Husserl qu’il va confronter aux oeuvres étudiées et à notre
époque.

Pour les oeuvres, ses analyses d’historien et de critique de l’art trouvent aussi leurs points de
départ dans des articles ou ouvrages cités en notes. Pour les deux oeuvres contemporaines,
l’auteur peut même baser son argumentaire sur les citations ou notes d’intention directes des
artistes.

Son argumentaire va se déployer en trois temps, suivant l’analyse des trois oeuvres.

Une analyse contemporaine de la photographie Lunch atop a skyscraper, symbole à l’époque de


sa publication dans le Time Magazine en 1932, d’une nation se relevant du krach de 1929, prête à
reprendre son rôle de «  pilier du monde  », jette un nouveau regard sur cette dernière. On sait
aujourd’hui que les Etats Unis n’étaient pas sortis de l’ornière en 1932, on sait aussi que cette
photo faisait en fait partie d’une série et que le choix de cette dernière n’est pas anodin : on a
bien voulu faire passer un message. Et avec nos lunettes de 2019 l’on peut bien y voir l’image du
symbole de conditions de travail dangereuses, de ceux exclus d’un espace social, Manhattan,
leur restant inaccessible, bravant la mort pour d’autre et conscient de leurs conditions. La
photographie ne reflète pas la réalité mais une réalité. Et une réalité d’un contexte donné.

C’est là que naît le trouble et la trahison des images. La photographie est supposément le
médium de la transparence mais une image non contaminée par l’interprétation est une
recherche vaine.

C’est ce que Duane Hanson dénonce avec Lunch Break, sculpture hyperréaliste. Ici il n’est plus
question de rêve américain mais de cauchemar. On ne construit plus rien, on est au ras du sol. La
photographie c’était le cadre, la sculpture c’est le retour au charnel, au terre à terre. La valeur de
vérité est autre, on ne contemple plus, on est au corps à corps, on partage l’espace et le temps
de la sculpture. A fortiori dans cette sculpture hyperréaliste, avec de vrais cheveux, de vrais
vêtements, des matières imitant la chair de façon illusionniste.

Sont alors invoqués Diderot, Kant et plus particulièrement Husserl, ces derniers établissant le fait
qu’une adhérence excessive au référent disqualifie d’un point de vue esthétique. Une statue de
cire ne peut rien raconter car elle ne cherche rien à raconter. On se dit alors que l’oeuvre de
Duane Hanson ne peut rien raconter de plus qu’une statue du musée Grévin mais l’auteur prend
alors le contrepied des trois philosophes. Et pour se faire il va émettre un argument que ces
derniers ne pouvaient logiquement pas connaitre : le bouleversement esthétique qu’a pu être
l’exposition «  Boxes  » d’Andy Warhol en 1964. Dorénavant il n’y a plus aucune distance entre
image et référent, c’est l’invasion du réel dans les univers imaginaires. La fidélité technique est un
moyen mais n’est pas le but en soi. Hanson ne représente pas simplement des ouvriers , il
représente une catégorie sociale et une vision particulière de ce rêve américain.

Mais Hanson ne peut pas échapper lui non plus au destin des images, forcément partisanes. Ses
statues hyperréalistes étaient une dénonciation du caractère idéologique de Lunch atop a
skyscraper mais il n’est pas exempt d’idéologie, le ver est dans la pomme, montrer c’est biaiser.
C’est en ce sens qu’est interprété Lunch break installation de Sharon Lockhart.

On retourne ici à la photographie et Hanson devient l’arroseur arrosé. L’illusion de ses statues ne
peut durer qu’un temps, par essence même si on partage le même espace on se rend bien vite
compte qu’elles ne peuvent se mouvoir, la distance image et réalité n’est toujours pas abolie, on
ne peut reproduire le réel, on ne fait que lui donner une forme. En photographiant de vrais ouvriers
installant l’oeuvre, sous 4 angles différents et dans un court intervalle, Sharon Lockhart fige le
mouvement, il devient presque impossible de distinguer les hommes de chair et d’os des
mannequins et la frontière se brouille quasiment définitivement. C’est dans ce « quasiment » que
se trouve le travail de Sharon Lockhart. En jouant sur 4 angles et 4 moment différents, l’artiste
demande à l’observateur de jouer un rôle actif, ce dernier doit s’engager, s’investir mais a les clés
pour dénouer le vrai du faux. L’oeuvre d’Hanson était une critique de la photographie, Lockhart la
revalorise car en plus de différencier réalité et fiction, ce jeu sur les individus de chair et d’os ou
les statues permet de montrer concrètement et réellement ces fameux « hommes au travail » que
discutent les oeuvres étudiées. Hanson donnait un visage biaisée, sans espoir, sans rêve, statique
à une classe qui est belle et bien à l’oeuvre et non désoeuvrée. Lockhart relativise et rééquilibre la
vision d’Hanson.

L’auteur fait de l’oeuvre de Lockhart la dernière étape d’un cheminement qui permet de discuter
le concept artistique de réalisme et de réfléchir concrètement à une réalité, celle du rêve
américain. Rien de ce que l’on voit n’est gratuit ou anodin, il s’agit pour nous de questionner les
images.

Le travail de Pietro Conte est évidemment sérieux, savant, construit et justement


argumenté. Toutefois sa grande rigueur d’analyse des deux premières oeuvres semble
s’émousser pour la dernière. L’auteur place Lockhart en arbitre mais ne justifie pas de façon
sourcée son analyse, aucun texte ne vient en argumenter, le contredire, ou même contextualiser
les conditions de réalisation de l’oeuvre. Voyons nous de vrais ouvriers ou est ce une mise en
scène par exemple? A t’elle recourt au faux pour dire le vrai?

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