Vous êtes sur la page 1sur 4

Fédération des Associations de

Protection de l’Environnement
(FAPE) - Te Ora Naho
Winiki SAGE, Président
BP 21289 — 98713 Papeete
87 21 39 79

Courrier n°21 - 2021 / FAPE


À Papeete, le 15 septembre 2021

À
Monsieur le Président de Polynésie Française
(Copie à : Monsieur le Ministre du Logement et de l’Aménagement et
Monsieur le Ministre de l’Environnement)

Objet : Accès au logement des communautés locales et réservation de foncier au


bénéfice de tous, conditions d’un développement durable

Monsieur le Président,

Le développement durable implique un modèle de société, viable à long


terme, qui réconcilie activité économique performante, développement humain ou
équité sociale et préservation de la nature et des ressources naturelles, conformément
à ses trois piliers.
Comme beaucoup de polynésiens, la problématique de l’accès au logement
et à la propriété est aujourd’hui un sujet qui nous préoccupe au plus haut point.
L’accès au logement fait partie des Objectifs de Développement Durable
adoptés par l’ONU et il est intégré à l’ODD n° 11 : « Villes et Communautés durables »
avec la notion de logement sûr et abordable. D’ailleurs, le Ministère de la Transition
Ecologique de France prévoit expressément dans son agenda 2030 « d’assurer
l’accès de tous à un logement et des services de base adéquats et sûrs, à un coût
abordable, et assainir les quartiers de taudis, d’ici à 2030 - ODD 11-1 ».
L’accès au logement fait aussi partie des objectifs du Pays comme spécifié
dans la feuille de route « LA POLITIQUE PUBLIQUE DE L’HABITAT DE POLYNÉSIE
FRANÇAISE 2021 – 2030 » qui stipule une série de bonnes intentions en vue de « réguler
le marché du logement ; accompagner l’accès au logement ; anticiper le
développement résidentiel et le foncier ; et piloter la mise en œuvre de cette politique
de l’habitat et son suivi avec un observatoire de l’habitat ».
Il nous parait urgent de passer des intentions aux actes car force est de
constater que le niveau des prix de l’immobilier, à Tahiti et à Moorea notamment, en
location ou en achat, est désormais totalement déconnecté du niveau moyen de
revenus des polynésiens et que les projets des promoteurs immobiliers semblent se
poursuivre dans la mauvaise direction.
Des plans généraux d’urbanisation et d’aménagement ayant fait défaut
pendant des décennies, ce sont les lois du marché qui ont structuré ce domaine
laissant ainsi la part belle à la flambée des prix de l’immobilier. Les plus fortunés y
trouvent leur compte mais les classes moyennes et modestes se contentent
dorénavant (quand elles en trouvent) soit de logements sociaux, soit de propriétés
peu attrayantes et de plus en plus éloignées des centres d’activité.
Les plus touchés sont les jeunes ; la plupart ont d’énormes difficultés à acheter
un bien, et cela concerne aujourd’hui les cadres diplômés travaillant dans le privé et
dans l’administration. Il est d’ailleurs choquant de constater que les dispositifs de
défiscalisation du Pays et de l’État, qui ont permis de construire de nombreux
immeubles, n’ont pas permis de faire baisser les prix, bien au contraire.
Cette situation provoque un malaise grandissant dans la population, les
étrangers sont maintenant pointés du doigt ainsi que les expatriés métropolitains qui
s’installent sur Tahiti et dans les autres îles : Moorea, Raiatea etc… Elle remet en
question des projets touristiques qui pourraient s’avérer intéressants pour l’avenir de
notre Pays.
Ce ressenti est notamment exacerbé à Moorea, où de nouveaux projets
immobiliers commerciaux, hôteliers ou résidentiels « de luxe » annoncés, provoquent
l’indignation de la population, toutes catégories sociales confondues. Car, outre le
fait que ces projets concourent à l’inflation immobilière, ils grèvent des possibilités
d’usage du foncier, restreint sur nos îles, pour les besoins de la population résidente.
Cette réaction populaire que notre Fédération partage largement, met le doigt sur
une problématique qui devient un réel sujet de société au vu des enjeux sociaux,
économiques mais également environnementaux.
Mis bout à bout, les projets en cours sur Moorea forment une liste éloquente :
• Projet Paetau à Teavaro (lots mis sur le marché à des prix dépassant
80 000 fcfp du m2 avec remblai d’une zone humide en littoral)
• Projet Temae Sofitel extension (avec acquisition d’un domaine d’accès
à la plage resté public jusqu’à présent et construction de bungalows sur
le lagon classé Aire Marine Protégé au PGEM de Moorea)
• Projet Temae Golf de 153 résidences de luxe
• Projet Tiaia à Maharepa pour 122 logements sur 4 ha de cocoteraie
• Projet Faratea à Paopao de 38 villas de luxe en bord de route et en
hauteur
• Projet à Haapiti pour 80 villas de luxe
• Projet à Afareaitu/ Maatea pour 40 résidences de luxe
• Projet d’un hypermarché et centre commercial à Maharepa…
Cette vague d’achats fonciers et de projets immobiliers massifs, inabordables
pour la population résidente de Moorea et quelquefois non conformes au PGA ni au
PGEM, inquiète tant par son ampleur que par la rapidité à laquelle elle est menée et
ce, sans qu’aucune concertation ne soit menée avec la population locale, ni que
soient produites des études sur les dimensionnements en eau et assainissements ou sur
les impacts sociaux et économiques de l’afflux de quelques milliers de personnes en si
peu de temps. Un moratoire pour suspendre ces projets serait bienvenu.
De plus, les élus modifient parfois le PGA, non pas suite aux demandes de la
population, mais pour répondre aux exigences administratives de ces projets (Par
exemple sur Moorea : délibération 79-21 approuvant la rectification du PGA de
Moorea « reclassement parcelle EPN°26 PAOPAO »).
Nos vallées et littoraux se voient privatisés et urbanisés au profit de projets
massifs d’investisseurs dont certains sont peu soucieux du bon devenir de la Polynésie
et de sa population. Certains Polynésiens qui éprouvent des difficultés à subvenir aux
besoins de leur famille, n’hésitent pas à brader leurs biens, une terre souvent héritée
de leurs ancêtres, sans se rendre compte que c’est pourtant le plus précieux des
trésors. Nos voisins du Pacifique, la Nouvelle Zélande notamment, ont eu le courage
d’encadrer les ventes de biens à des non- résidents, avant qu’il ne soit trop tard.
Cette situation est à l’origine de tensions susceptibles de provoquer des
fractures dans la société et qui iront en grandissant jusqu’à mettre en péril les stratégies
de développement harmonieux du Pays, dont celui du secteur touristique. Conscient
que la crise sanitaire du COVID a plongé le Pays dans une crise économique dont les
retombées finales seront probablement plus graves encore, il nous semble toutefois
utile de s’atteler à la problématique de l’accès au logement et à la propriété pour les
populations locales car les effets se conjugueront.
Nous demandons, en application du principe qu’un développement n’est
durable que s’il bénéficie véritablement aux communautés locales :
• Que les projets immobiliers publics ou privés de grande ampleur soient
présentés au public préalablement à leur autorisation et que ces derniers
correspondent aux réels besoins de notre population.
• Que des mesures soient prises pour réguler ce marché, potentiellement au
travers d’une loi qui organiserait et règlementerait le secteur. Ce cadre
législatif et règlementaire et autres « outils de régulation et réponses
concrètes en matière de production et d’amélioration de l’habitat pour
satisfaire la demande en logement en Polynésie » (dixit Politique publique
de l’Habitat du Pays 2021-2030) garantiraient ainsi les intérêts des
polynésiens.

Une vraie stratégie de développement durable permettrait, en outre, la


préservation de l’environnement et des espaces littoraux et en vallées, en réservant
ou en affectant du foncier au bénéfice de tous.
Comme l’accès au logement, l’accès à la mer devient de plus en plus
problématique pour tous les usagers, résidents comme touristes, à Tahiti et à Moorea
notamment. Ainsi, avec uniquement 3 plages publiques pour toute l’île, dont 2 sont
situées sur l’emprise de projets hôtelier (projet Sofitel à Temae et projet Mahana Beach
à Tiahura), Moorea suit l’exemple malheureux de Tahiti, alors qu’il est au contraire
nécessaire de multiplier les accès à la mer. De plus, les étroites bandes côtières, à
priori inconstructibles, sont désormais clôturées par les propriétaires (pour des remblais
futurs ?) alors qu'ils offraient des possibilités d'accès au lagon pour tous. Une politique
publique d’acquisition foncière, comme celle du Conservatoire du littoral, permettrait
de garantir l’accès à la mer, tout en préservant les littoraux de l’urbanisation,
favorisant ainsi la biodiversité.
Notre souhait commun est que l’île de Moorea ne devienne pas un gigantesque
conglomérat de béton urbanisé et de lotissements fermés en bord de mer
appartenant à de grandes firmes ou à des propriétaires expatriés fortunés, mais
qu’elle reste cette terre d’accueil où l’harmonie perdure entre mixité communautaire,
tradition, culture et environnement.
Ce courrier a été rédigé en concertation avec les associations membres de la FAPE
Te Ora Naho et la CASCEM, Collectif des Associations Sportives, Culturelles et
Environnementales de Moorea.
Ce problème a bien été diagnostiqué par votre gouvernement mais il nous
semble urgent, au vu de ce qu’il se passe à Tahiti et à Moorea, que vous puissiez y
remédier par une politique publique adaptée et qu’une vigilance accrue soit
apportée aux nouveaux projets immobiliers.
Souhaitant pouvoir vous rencontrer sur ce sujet, nous vous prions
d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de nos salutations distinguées.

La Fédération des Associations de Protection de l’Environnement Te Ora Naho

Vous aimerez peut-être aussi