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Le changement climatique - Histoire scientifique et politique, scénarios


futurs.

Article  in  La Météorologie · January 2011


DOI: 10.4267/2042/36295 · Source: OAI

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Jean Jouzel
Laboratoire des Sciences du Climat et l'Environnement
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37

Climatologie
La Météorologie - n° 42 - août 2003

Le changement climatique
Histoire scientifique et politique,
scénarios futurs

Gérard Mégie(1) et Jean Jouzel(2)


(1) Institut Pierre-Simon-Laplace - Service d’aéronomie
CNRS et université Pierre-et-Marie-Curie
4, place Jussieu - 75252 Paris Cedex 05
gerard.megie@cnrs-dir.fr
(2) Institut Pierre-Simon-Laplace - Laboratoire des sciences du climat
et de l’environnement
Commissariat à l’énergie atomique et CNRS, Gif-sur-Yvette

mentaires. La prévision du temps est l’un


Activités humaines des domaines explorés, à partir de
Résumé et réchauffement modèles fondés sur un système d’équa-
tions physiques qui permettent de décrire
Cet article retrace l’historique de la du climat : le mouvement de l’atmosphère et le
prise de conscience scientifique et cycle de l’eau depuis l’évaporation à la
politique de l’impact des activités la prise de conscience surface des océans jusqu’à la formation
humaines sur le climat de la Terre, des précipitations. Développés en vue
via l’effet de serre additionnel. Puis il d’applications en météorologie, science
dresse l’état des connaissances scien- Le précurseur qui s’intéresse à la prévision des pertur-
tifiques actuelles sur le réchauffe- bations dont on ne peut suivre l’évolu-
ment du climat, en examinant les Dès le XIXe siècle, le Suédois Svante tion individuelle que sur quelques jours,
divers scénarios d’émissions envisa- Arrhenius attire l’attention sur le fait ces modèles sont alors utilisés sur des
geables pour le futur. La fin de l’ar- que l’homme est en train de modifier la échelles climatiques, celle du mois et au-
ticle est consacrée aux conséquences composition de l’atmosphère en delà. Dans ce cas, les prévisions portent
du changement climatique et au pro- dioxyde de carbone à travers l’utilisa- sur des valeurs moyennes et non plus sur
tocole de Kyoto pour la réduction des tion du charbon. À partir d’un calcul le suivi de perturbations individuelles.
émissions de gaz à effet de serre. relativement simple, il estime que notre Les premières expériences conduites
planète devrait se réchauffer de 5 °C dans les années 1960 permettent de véri-
d’ici à la fin du XXe siècle... Mais ce fier que ces modèles sont aptes à simuler
n’est qu’à partir des années 1970 que les grandes caractéristiques du climat.
Abstract ce problème de l’action potentielle des
activités humaines sur le climat devient
Global warming: scientific l’objet de l’attention des scientifiques. Les climatologues
and political history, scenarios
for the future
Mais les climatologues s’intéressent très
This paper traces the history of the Les modélisateurs vite à la capacité de ces modèles à
scientific and political awareness of rendre compte de climats différents de
the impact of human activities on Les modélisateurs en prennent d’abord celui dans lequel nous vivons actuelle-
Earth’s climate through additional conscience. Les années après la seconde ment. Les expériences réalisées au cours
greenhouse effect. Then it gives the guerre mondiale voient l’apparition des des années 1970 examinent le cas du
present state of scientific knowledge premiers calculateurs, alors bien rudi- doublement de la teneur en dioxyde de
on global warming, looking at the
Ndlr : Cet article est extrait d’un article original intitulé « Les changements climatiques »,
different conceivable emission scena- rédigé par Gérard Mégie et Jean Jouzel et publié dans l’ouvrage collectif Johannesburg
rios for the future. The end of the 2002. Quels enjeux ? Quelle contribution des scientifiques ? édité par le ministère des
article deals with the consequences of Affaires étrangères (Barbault et al., 2002). L’article extrait a également dé jà été publié dans
global warming and with the Kyoto Lettre pigb-pmrc-France n° 14, octobre 2002. Nous remercions le ministère des Affaires
protocol for the reduction of green- étrangères et la rédaction de Lettre pigb-pmrc-France de nous avoir autorisés à le repro-
house gases emissions. duire dans La Météorologie.
38 La Météorologie - n° 42 - août 2003

carbone. Elles confirment qu’une telle quence, de la quantité de vapeur d’eau composés contribuant à la destruction de
modification se traduirait par un présente dans l’atmosphère. Comme la la couche d’ozone, signé à Montréal en
réchauffement significatif. Ces résultats vapeur d’eau est elle-même un gaz à 1987, constitue un premier exemple de ce
sont pris au sérieux et motivent réunions effet de serre, le forçage radiatif est qui peut être entrepris en matière d’envi-
scientifiques et rapports d’experts, dont amplifié. La diminution de la glace de ronnement planétaire. Avec le recul, les
l’un publié en 1979 sur l’initiative de la mer, très réfléchissante vis-à-vis du décisions prises dans ce cadre s’avèrent
NSF (National Science Foundation, rayonnement solaire, en réponse à ce tout à fait judicieuses et, grâce à elles, on
États-Unis) et aux conclusions déjà très réchauffement progressif de l’océan, peut espérer un ralentissement de l’altéra-
bien documentées. Mais c’est au cours constitue un deuxième facteur d’ampli- tion de la couche d’ozone dans les décen-
de la décennie suivante que s’opère la fication (elle est alors remplacée par nies à venir, puis une inversion du
véritable prise de conscience, non seu- une surface océanique beaucoup plus processus. Le consensus scientifique qui
lement au sein de la communauté absorbante). À l’inverse, aucun des s’est rapidement établi, les conséquences
scientifique, mais bien au-delà, à mécanismes compensateurs qui peu- bien identifiées et le nombre restreint de
mesure que l’ampleur des consé- vent être évoqués n’apparaît efficace. producteurs ont largement facilité la
quences de ce changement climatique, signature, puis la mise en œuvre de ce
tant écologiques qu’économiques, com- protocole de Montréal. Mais, en dépit
mence à être cernée. de nombreuses similarités entre les deux
La communauté scientifique questions, la réponse apportée au cas de
Sur les aspects scientifiques, les résultats l’ozone stratosphérique n’est pas entière-
Dans une large majorité, la communauté
des modèles climatiques s’accumulent. ment extrapolable au problème du chan-
scientifique est rapidement convaincue
Certes, ils diffèrent sensiblement d’un gement climatique, dont la complexité est
de l’ampleur du problème et de la néces-
modèle à l’autre ; ainsi, le réchauffement beaucoup plus grande. L’existence d’un
sité d’en analyser toutes les facettes. Les
prévu par quatre modèles différents lien entre activités humaines et réchauffe-
premiers résultats obtenus sur les glaces
(trois modèles américains, un anglais) en ment climatique ne repose alors que sur
antarctiques de Vostok suggèrent égale-
cas de doublement instantané de la les prévisions des modèles, dont on sait
ment que le climat est un système ampli-
teneur en dioxyde de carbone varie entre qu’ils restent assez rudimentaires, et les
ficateur et participent de cette prise de
1,5 et 4,5 °C. Cette amplitude d’un fac- conséquences de ce réchauffement sont
conscience. À l’évidence, celle-ci béné-
teur 3 dans la valeur de ce que les clima- mal cernées. Par ailleurs, si des mesures
ficie également du fait que les tempéra-
tologues appellent dans leur jargon la visant à limiter l’utilisation des combus-
tures moyennes mesurées à la surface de
sensibilité du climat résulte pour l’es- tibles fossiles doivent être décidées, elles
la Terre dans les années 1980 sont clai-
sentiel de la façon dont est traitée la for- seront difficiles à faire accepter tant les
rement à la hausse... La communauté
mation des nuages. Leurs propriétés notions de développement économique et
s’organise alors en conséquence. Dès
optiques font qu’à la fois ils absorbent et de confort individuel sont étroitement
1979, l’Organisation météorologique
réfléchissent le rayonnement solaire. Ils mêlées à celle de consommation d’éner-
mondiale (OMM) met sur les rails le
sont en outre affectés de façon différente gie. La première étape est donc d’établir
Programme mondial de recherche sur
selon qu’il s’agit de nuages hauts ou de un diagnostic.
le climat (PMRC). Puis le CIUS,
nuages bas. Cette complexité fait que le
comité international qui regroupe l’en-
comportement des systèmes nuageux est
semble des organisations scientifiques,
difficile à prendre en compte dans les
modèles et qu’il reste d’ailleurs une
conscient des interactions fortes qui La création du Giec
existent entre climat et environnement,
source majeure d’incertitude vis-à-vis de
lance en 1986 un programme ambitieux
la prévision du climat du futur. Mais, C’est dans ce but qu’en 1988 se crée,
dédié à l’étude de la géosphère et de la
au-delà de ces incertitudes, tous les sous les auspices conjoints du
biosphère, le Programme international
modèles – cette affirmation reste quasi Programme des Nations unies pour
géosphère-biosphère (PIGB). PMRC
vérifiée maintenant que le nombre de l’environnement (PNUE) et de l’OMM,
et PIGB sont deux des quatre compo-
simulations a été multiplié par près d’un le Groupe intergouvernemental d’ex-
santes de ce qui est désormais connu
facteur 10 – prévoient un réchauffement. perts sur l’évolution du climat
sous le nom de Programme Global
Qui plus est, ce réchauffement est systé- (Giec), aussi connu sous son sigle
Change (les deux autres sont consacrées
matiquement plus important que celui – anglais d’IPCC (Intergovernmental
à la biodiversité et à la dimension
légèrement supérieur à 1 °C – qui serait Panel on Climate Change). Le pro-
humaine du changement climatique).
obtenu dans le cas d’un doublement de blème du réchauffement du climat est
Grâce à ces initiatives internationales,
la teneur en dioxyde de carbone (qui alors pris en compte sur un plan plus
bien relayées dans de nombreux pays
correspond à un forçage radiatif de politique et constitue l’un des thèmes
par les organismes de recherche, la com-
4 W.m-2) en l’absence de toute rétro- centraux abordés lors du Sommet de la
préhension des mécanismes complexes
action climatique. Terre de Rio, en 1992, au cours duquel
qui gouvernent l’évolution du climat a
est discutée la Convention cadre des
largement progressé au cours des vingt
Il y a donc des mécanismes amplifica- Nations unies sur le changement cli-
dernières années.
teurs qui dominent la réponse du climat matique (CCNUCC), ratifiée en 1994.
lors d’un accroissement de l’effet de En réponse aux arguments très docu-
serre, et cela de façon tout à fait mentés apportés par les scientifiques à
démontrable. Ainsi, un réchauffement Les gouvernements travers les travaux du Giec, le problème
de l’atmosphère va, avec un certain est rapidement pris au sérieux par les
délai, se transmettre aux couches de Les gouvernements ne tardent d’ailleurs gouvernements. La CCNUCC s'orga-
surface de l’océan. Cela entraîne une pas trop à emboîter le pas, conscients nise autour des conférences des parties,
augmentation de l’évaporation (qui qu’il s’agit là d’un problème que l’on ne qui, de Berlin en 1995 à Kyoto en
croît exponentiellement en fonction de peut délibérément ignorer. D’autant que 1997, puis à Marrakech en 2001, ont
la température) et, par voie de consé- le protocole qui bannit la production de posé de nombreux jalons visant à
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aussi organisations non-gouvernemen-


tales) sont pris en compte par les rédac-
teurs et les textes sont amendés en
conséquence. Si les rédacteurs jugent un
commentaire non recevable, ce qui est
parfois le cas, ils doivent justifier de la
ou des raisons qui les ont conduits à ne
pas le prendre en considération.

Un consensus
entre plus de cent pays
Vient alors la dernière étape avant
publication, celle de l’approbation par
Session d’ouverture du Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro (Brésil), le 12 juin 1992. (Photo AFP, Daniel Garcia) les gouvernements membres du Giec
(plus d’une centaine de pays). Les
« résumés pour décideurs » sont discu-
mettre en place des règles de limitation trois rapports complets ont été publiés, tés ligne à ligne par les délégués de ces
des émissions anthropiques de gaz à le premier en 1990, le deuxième en 1996 différents pays et approuvés, après des
effet de serre. et le troisième en 2001. Chaque rapport modifications éventuelles, au cours de
individuel est divisé en chapitres, dont la réunions auxquelles peuvent assister,
première rédaction est confiée à une à titre d’observateurs, des représentants
équipe d’une dizaine de chercheurs de d’organisations non-gouvernementales.
De Rio à Marrakech : différents pays. Pour accomplir cette La règle est celle du consensus et celui-
tâche, chaque rédacteur sollicite des ci est quelquefois fort difficile à
l’empreinte contributions de chercheurs impliqués atteindre malgré les efforts des respon-
des rapports du Giec dans le domaine concerné. À partir de
ces très volumineux rapports (près d’un
sables du Giec et des rédacteurs pré-
sents à cette réunion finale, dont
Dès le départ, le Giec s’intéresse à trois millier de pages), sont rédigés des résu- l’objectif commun est de parvenir à une
volets distincts : le groupe I traite des més d’une cinquantaine de pages, puis solution acceptable par tous et qui
aspects scientifiques de l’évolution du des « résumés pour décideurs » beau- reflète bien les rapports complets. Le
climat, les deux autres étant respective- coup plus courts et écrits de façon très contenu de ces derniers n’est pas redis-
ment en charge d'examiner les impacts accessible. Le tout est complété d’un cuté, mais celui des résumés étendus
socio-économiques et les mesures pos- rapport de synthèse. Une fois rédigé, est également soumis à approbation et
sibles d’adaptation (groupe II) et d’étu- chacun de ces documents reçoit les com- la cohérence entre les différents étages
dier les possibilités de limitation des mentaires de la communauté scien- des rapports fait l’objet d’une très
émissions et d'atténuation du change- tifique (relecteurs) et ceux des grande attention. Nous nous intéresse-
ment climatique (groupe III). À ce jour, représentants des instances gouverne- rons ici essentiellement aux conclu-
mentales. Le proces- sions du groupe I, qui traite de la
sus de rédaction et de science du changement climatique.
relecture prend, à Nous en résumons les travaux à travers
chaque fois, plus de une série de quatre conclusions.
deux ans avant que
soit proposé aux gou-
vernements un texte
qui ait l’approbation La modification
de la communau- de l’atmosphère
té scientifique. Le par les activités humaines
chiffre de 3 000 inter-
venants, mentionné et le réchauffement
pour le deuxième rap- du XXe siècle
port, comprend les
rédacteurs (une cen- Les deux premières conclusions font
taine), les contri- l’objet d’un consensus qui s’est affirmé
buteurs (quelques au fil des trois rapports du Giec. L’une,
centaines) et les relec- que nous avons déjà largement traitée,
teurs. Les commen- affirme que les activités humaines
taires provenant des modifient la composition de l’atmo-
différentes sources sphère en gaz à effet de serre. L’autre,
(communauté scienti- déjà évoquée, concerne le réchauffe-
fique, instances gou- ment observé au cours du XXe siècle
vernementales, mais (figure 1). Déjà visible au moment du
premier rapport du Giec, l’enregistre-
Couverture du rapport 2001 ment disponible jusqu’à l’année 2001
du groupe I du Giec. en donne désormais une idée plus claire.
40 La Météorologie - n° 42 - août 2003

0,8
ment que nous vivons actuellement est
bien lié à l’augmentation de l’effet de
Anomalie de température par rapport à la normale

serre due aux activités humaines. L’effet


de serre augmente et le climat se
0,4 réchauffe, mais y a-t-il bien relation de
cause à effet ? À cette question, le premier
1961-1990 (°C)

rapport du Giec répond que « l’impor-


0,0 tance du réchauffement observé est gros-
sièrement cohérente avec les prédictions
des modèles climatiques, mais elle est
aussi comparable à la variabilité natu-
-0,4
relle du climat. Le réchauffement observé
pourrait donc être dû à cette variabilité
Données de thermomètres
naturelle ». Il y a une dizaine d’années, au
-0,8 moment du Sommet de Rio, la réponse
1860 1880 1900 1920 1940 1960 1980 2000
des scientifiques était donc « on ne sait
Année
pas ». Mais elle a fortement évolué grâce
Figure 1 - Variation de la température moyenne de la planète depuis 1861. (Adaptée du rapport IPCC 2001, à un ensemble de résultats scientifiques
[www.grida.no/climate/ipcc_tar/wg1/index.htm]) nouveaux, qui permettent aux experts du
Giec d’indiquer dans le rapport 1995
Ce réchauffement s’est accéléré au cours tations), la couverture neigeuse et l’épais- « qu’un faisceau d’éléments suggère une
des années récentes : l’année 1998 a été seur de la glace de mer décroissent dans influence perceptible de l’homme sur le
la plus chaude depuis 1880 et, si l’on beaucoup de régions, lacs et rivières sont climat global ».
cherche les dix années les plus chaudes, moins longtemps gelés, l’océan se
elles sont concentrées au cours des deux réchauffe en surface, le niveau de la mer a Un premier obstacle est levé. Jusqu’alors,
dernières décennies. C’est ce graphique augmenté d’une dizaine de centimètres au si l’on tient compte de l’augmentation des
pris dans son ensemble qui permet aux cours du XXe siècle, il y a plus de vapeur gaz à effet de serre depuis le début de l’ère
experts de conclure que notre climat s’est d’eau dans l’atmosphère... Malgré industrielle, les modèles d’évolution du
réchauffé d’un peu plus d’un demi-degré quelques zones d’ombre, le consensus est climat prévoient un réchauffement voisin
(0,6 °C avec une incertitude de ± 0,2 °C) général : le climat se réchauffe. de 1 °C. C’est le double de celui observé,
depuis la fin du XIXe siècle. Ce réchauffe- estimé alors à une valeur comprise entre
ment s’est opéré en deux étapes : la pre- 0,3 et 0,6 °C. Mais ces prévisions ne tien-
mière entre 1910 et 1945, la seconde nent pas compte de tous les aspects liés à
depuis 1976. Certains aspects – qualité et Le réchauffement l’activité humaine. Ainsi, elles ignorent
couverture géographique des données les du XXe siècle : l’effet de refroidissement résultant de la
plus anciennes, corrections qu’il faut impact de l’homme ? présence de particules microscopiques en
apporter aux températures océaniques suspension dans l’air, les aérosols. Ceux-
mesurées par les bateaux marchands, La troisième conclusion concerne un ci, produits, en particulier, à partir de com-
biais apporté par l’urbanisation pour les point, certes important pour le scienti- posés soufrés résultant partiellement de
stations qui, initialement à la campagne, fique, mais qui s’avère être la question clé l’utilisation des combustibles fossiles, ren-
se sont peu à peu retrouvées en milieu pour le décideur : le réchauffement que dent l’atmosphère un peu moins transpa-
urbain... – ont fait l’objet de nombreuses nous vivons à l’échelle de la planète a-t-il rente et réfléchissent une faible partie de
discussions. Ces points ont été pris en un lien avec l’augmentation démontrée de l’énergie qui nous vient du Soleil, de
compte de façon indépendante par diffé- l’effet de serre ? Sans évoquer les grandes l’ordre de 0,5 W.m-2. C’est en fait suffi-
rentes équipes et les courbes obtenues périodes glaciaires, il suffit de se tourner sant pour contrecarrer une partie du
sont tout à fait similaires. vers le passé récent pour observer qu’il réchauffement dû à l’augmentation de
n’est nul besoin que l’homme intervienne l’effet de serre et gommer le désaccord
À noter aussi la polémique qui s’est enga- pour que le climat change de façon tout entre modèles et observations.
gée lorsque l’on a comparé, sur leur aussi notable qu’il l’a fait au cours du XXe-
période de recouvrement, les températures siècle. Pour la période que nous appelons Plus convaincante pour le spécialiste
mesurées à la surface de la planète et le Petit âge glaciaire, entre le milieu du est la mise en évidence de tout une
celles obtenues à partir de ballons-sondes XVe siècle et la fin du XIXesiècle, le constat série d’indices qui correspondent à
et d’observations satellitaires. La tempéra- est sans appel. Il s’appuie sur de nom- autant d’empreintes attestant que le
ture de l’atmosphère observée depuis breux témoignages, tel celui de l’avancée réchauffement observé n’est vraisem-
1979 à l’aide des deux dernières des glaciers alpins ou ceux des peintres blablement pas uniquement d’origine
méthodes augmente trois fois moins vite flamands et de leurs tableaux d’hivers naturelle. Ces indices s’appuient sur
que celle de la surface et il est difficile de rigoureux aux fleuves et aux rivières pris des comparaisons géographiques, sai-
dire s’il s’agit là d’un phénomène réel ou par les glaces. Lors de cette période froide sonnières et verticales du réchauffe-
si cette différence est liée au fait que la qui a atteint son paroxysme entre 1550 et ment, dont les caractéristiques simulées
période de comparaison est relativement 1700, la température était, tout au moins et observées concordent d’autant mieux
courte. Par contre, de nombreuses obser- en Europe de l’Ouest, d’au moins un que les modèles tiennent compte du
vations témoignent de façon indirecte de degré plus basse que pendant notre XXe rôle de l’effet de serre et de celui des
ce réchauffement : l’étendue des glaciers siècle. À l’inverse, le début du dernier aérosols, et non seulement de causes
alpins diminue de façon quasi générale millénaire, époque à laquelle le sud du naturelles de variabilité climatique
(les exceptions s’expliquent, soit par la Groenland était une terre hospitalière, était comme les éruptions volcaniques, qui
modification de la circulation atmosphé- relativement plus chaud. Difficile dans ces peuvent provoquer un refroidissement
rique, soit par l’augmentation des précipi- conditions d’affirmer que le réchauffe- notable mais de courte durée, ou
La Météorologie - n° 42 - août 2003 41

comme les faibles fluctuations de l’ac-


tivité solaire. En outre, la prise en
compte des aérosols soufrés donne une
explication plausible au fait que la tem-
pérature se réchauffe plus la nuit que le
jour, car leur effet de refroidissement
n’intervient que sur la partie visible du
rayonnement, et donc que le jour.
Aucun de ces éléments, pris individuel-
lement, ne constitue en soi une preuve,
mais c’est leur convergence qui a
amené les scientifiques à suggérer que
l’action de l’homme était déjà percep-
tible. C’est une conclusion importante
qui, à l’évidence, a joué un rôle clé
dans les négociations du protocole de
Kyoto. Suggérer, même avec prudence,
que les activités humaines commencent
à avoir une influence sur le climat met
désormais le changement climatique au
centre des problèmes que notre société
aura à affronter en matière d’environ- Figure 2 - Estimation de la température moyenne de l’hémisphère nord au cours du dernier millénaire. Cette figure asso-
cie l’estimation déduite de la combinaison de différents indicateurs (informations déduites de l’analyse de cernes
nement et lui donne une dimension d’arbres, de coraux, de carottes de glace et d’archives historiques) et des mesures thermométriques pour la partie la
socio-économique indéniable. plus récente. La partie en grisé indique l’estimation de l’incertitude attachée aux estimations indirectes de la tempéra-
ture. (Adaptée du rapport IPCC 2001, [www.grida.no/climate/ipcc_tar/wg1/index.htm])
Le diagnostic s’est affiné entre les rap-
ports du Giec de 1996 et de 2001. Tout décideurs, l’interrogation puis le doute de l’ampleur du réchauffement qui nous
d’abord, le climat a continué à se réchauf- vis-à-vis de l’action de l’homme sur attend au cours de ce XXIe siècle et au-
fer et à cela s’ajoute une meilleure le climat se sont transformés en quasi- delà. Même si l’influence de l’effet de
connaissance des variations du climat au certitude. serre additionnel était toujours masquée
cours du dernier siècle. Déjà amorcée en par la variabilité naturelle du climat,
1995, cette avancée se concrétise par la l’augmentation prévue est d’une telle
publication d’une courbe de la variation Des interrogations ampleur (de 4 à 8 W.m-2 supplémen-
du climat au cours du dernier millénaire, taires) qu’un réchauffement significatif
due aux efforts conjugués de paléoclima- qui subsistent peut sans ambiguïté être prévu d’ici à la
tologistes qui ont reconstruit différentes fin de ce siècle. C’est là la quatrième
séries climatiques à partir d’approches De notre point de vue, des interrogations conclusion du rapport du Giec, qui
complémentaires et de statisticiens qui les subsistent, comme celles liées à l’in- indique également que de nombreuses
ont combinées et en ont extrait une valeur fluence éventuelle des changements de incertitudes restent associées à la prévi-
moyenne. Celle-ci reste entachée d’une l’activité solaire ; il nous faudra au moins sion de l’évolution future de notre climat.
grande incertitude (figure 2), mais elle une dizaine d’années pour transformer ce Avant de les présenter, nous revenons,
laisse peu de doute : le réchauffement « probablement » en certitude. Mais un plus en détail, sur la façon dont l’homme
récent sort de la variabilité naturelle. Les point extrêmement important est que la modifie et continuera à modifier la com-
modèles climatiques, qui ont fait beau- réponse à cette question ne préjuge pas position de l’atmosphère.
coup de progrès, confirment ce diagnos-
tic. Des simulations longues montrent
Session d’ouverture
que le réchauffement des cent dernières de la 7e conférence
années ne peut vraisemblablement pas des parties
être dû uniquement à des causes natu- sur les changements
relles. En particulier, le réchauffement climatiques,
marqué des cinquante dernières années le 7 novembre 2001
à Marrakech (Maroc).
ne peut être expliqué que si l’on tient (Photo AFP,
compte de l’augmentation de l’effet de Abdelhak Senna)
serre. D’où cette conclusion : « Il y a de
nouvelles et fortes indications qu’une
grande part du réchauffement observé au
cours des cinquante dernières années est
attribuable aux activités humaines. » De
« peut-être » en 1995, nous voici à « pro-
bablement » en 2001. Le camp des scep-
tiques de l’effet de serre se rétrécit et cette
conclusion, approuvée par le groupe I au
moment de la conférence de La Haye et
entérinée dans le rapport de synthèse
avant celle de Marrakech, a eu pour
conséquence de placer le débat scienti-
fique au second plan... Dans l’esprit des
42 La Météorologie - n° 42 - août 2003

importante, qui affecte l’ensemble du puisqu’elle correspond à l’émission


Effet de serre fonctionnement de la planète Terre. Le annuelle de 7 milliards de tonnes de car-
et activités humaines : carbone est en effet contenu dans chacun
des compartiments de l’environnement
bone (GtC) vers l’atmosphère, dont la plus
grande part (6 GtC) est liée à la combus-
état des lieux terrestre : atmosphère, océan, biosphère, tion des carburants fossiles. En effet, les
Terre interne. Dans l’atmosphère, on le flux d’échange naturels se chiffrent à
et évolution future trouve essentiellement sous forme de l’équilibre en dizaines de milliards de
dioxyde de carbone. Sur les continents, on tonnes. Mais cette amplitude est suffisante
Sans vouloir négliger l’importance des le trouve en profondeur dans les combus- pour modifier les concentrations atmo-
autres gaz à effet de serre, nous centrerons tibles fossiles et en surface dans la végéta- sphériques et, surtout, la rapidité de cette
la discussion sur le dioxyde de carbone, tion et la matière organique des sols. Dans perturbation est inquiétante. Même si une
non seulement parce que sa contribution à les océans, il se trouve principalement sous partie (2,0 ± 0,8 GtC) est absorbée par les
l’effet de serre additionnel est de loin la forme de carbonates, en particulier dans le océans, une autre (1,9 ± 1,9 GtC) par la
plus importante (60 %), mais aussi à cause principal réservoir de carbone que consti- végétation et les sols, ce sont en moyenne
de son temps de résidence très long dans tue l’océan profond. Tous ces comparti- plus de 3 GtC qui, chaque année, s’accu-
l’atmosphère. Cela implique que la maî- ments sont en équilibre entre eux grâce à mulent dans l’atmosphère.
trise de l’évolution de cet effet de serre des flux d’échanges permanents, comme
additionnel passe obligatoirement par un la respiration et la photosynthèse entre l’at-
contrôle des émissions de dioxyde de car- mosphère et la biosphère, les échanges
bone. Cette maîtrise est inscrite dans la gazeux entre l’atmosphère et les océans, Les émissions de CO2
CCNUCC, qui stipule que « l’objectif est ou encore l’assimilation du carbone par les dans le futur :
de stabiliser les concentrations de gaz à micro-organismes dans l’océan. Ce sys-
effet de serre dans l’atmosphère à un scénarios extrêmes
tème complexe est équilibré à l’échelle des
niveau qui empêche toute perturbation millénaires. Naturellement, lors de la tran-
anthropique dangereuse du système cli- Qu’en est-il pour le futur ? Pour ce qui
sition entre une ère glaciaire et une période concerne les émissions, nous nous tour-
matique. Il conviendra d’atteindre ce interglaciaire, les échanges entre comparti-
niveau dans un délai convenable pour que nons vers les économistes auxquels le
ments de l’environnement terrestre se Giec a demandé de proposer différents
les écosystèmes puissent s’adapter natu- modifient et le système ne retrouve son
rellement aux changements, que la pro- scénarios prenant en compte les émis-
équilibre qu’au bout de quelques siècles, sions de l’ensemble des gaz à effet de
duction alimentaire ne soit pas menacée et voire quelques millénaires.
que le développement économique puisse serre, mais également celles des compo-
se poursuivre d’une manière durable ». sés soufrés dont, nous l’avons vu, l’effet
Aujourd’hui, l’homme induit à son tour un radiatif est négatif. Ces scénarios, au
tel déséquilibre par les sources d’émission nombre de 40, sont établis en tenant
additionnelles qu’il contribue à créer : compte de différentes possibilités vis-à-
Le CO2 atmosphérique, combustion des carburants fossiles (char- vis des développements démographiques
bon, pétrole, gaz naturel), émissions dues
partie intégrante du cycle aux pratiques agricoles, déforestation qui
et économiques futurs et des avancées
technologiques qui peuvent raisonnable-
du carbone diminue la capacité de la végétation à pié- ment être attendues. Nous ne les décri-
ger le dioxyde de carbone contenu dans rons pas en détail, mais – et ce n’est pas
L’augmentation de la teneur en dioxyde de l’atmosphère. Certes, cette perturbation une surprise – le scénario auquel sont
carbone dans l’atmosphère n’est que le due aux activités humaines reste relative- associées les émissions les plus élevées
reflet d’une perturbation beaucoup plus ment faible en termes de flux d’échange, allie un développement économique
26
rapide et une utilisation privilégiée des
Scénarios Scénarios combustibles fossiles, tandis que les
A1B
25 A1T 24 A1T émissions les plus faibles correspondent
Émissions de CO2 (GtC)

A1F1 A1F1 à une économie de services et d’informa-


A2 A2
20
B1
22
B1
tion avec une recherche optimale de
2

B2 B2 techniques propres et d’efficacité énergé-


15 IS92a 20 IS92a tique. Dans le scénario maximal (figure
3), les émissions annuelles de dioxyde de
18
10 carbone vont vers un quadruplement (un
É

16
peu moins de 30 GtC) de leur valeur
5 actuelle (7 GtC) à la fin du siècle, tandis
2000 2020 2040 2060 2080 2100 2000 2020 2040 2060 2080 2100 que dans le scénario minimal, elles crois-
Scénarios 150 Scénarios
sent légèrement puis reviennent à un
A1B niveau de 5 GtC. Les émissions des
A1T A1T
Émissions de CH4 (Tg CH4 )

autres gaz – méthane et protoxyde


2 (TgS)

1 000 A1F1 A1F1


A2 A2 d’azote – sont également plus impor-
B1 100 tantes dans le scénario maximal, tandis
B2
800 IS92a que celles des composés soufrés dimi-
nuent dans presque tous les scénarios, du
50 B1
É

600 B2 Figure 3 - Émissions de dioxyde de carbone, de


IS92a
méthane, de protoxyde d’azote et de dioxyde de
2000 2020 2040 2060 2080 2100 2000 2020 2040 2060 2080 2100
soufre, dans différents scénarios récemment proposés
par le Giec pour la période 1990-2100.
Année Année
[www.grida.no/climate/ipcc_tar/wg1/index.htm]
La Météorologie - n° 42 - août 2003 43

fait des efforts importants entrepris place des règles plus contraignantes. Et Quelques valeurs
depuis plusieurs années pour diminuer même si les règles édictées à Kyoto ont
les causes de cette pollution. été assouplies au cours des conférences comparatives
des parties successives, même si les
États-Unis, principal émetteur de dioxyde Aujourd’hui, l’essentiel des émissions de
Les concentrations de carbone, refusent désormais toute dioxyde de carbone provient de l’utilisa-
contrainte, l’accord entériné à Marrakech tion des combustibles fossiles, qui corres-
atmosphériques de CO2 représente toujours un bel espoir. pond à environ 6 milliards de tonnes de
dans le futur : carbone émises par an. La stabilisation des
concentrations atmosphériques implique-
scénarios extrêmes rait une réduction des émissions de plus de
L’étape suivante consiste à passer des L’objectif de stabilisation 40 %. D’où l’ampleur du problème,
puisque ce sont directement les modes de
émissions aux concentrations dans l’atmo-
Mais beaucoup reste à faire pour que l’ob- production de l’énergie qui sont ainsi mis
sphère à partir de modèles biogéochi-
jectif de stabilisation visé par la CCNUCC en cause. Ceux-ci reposent en effet pour
miques. Pour le dioxyde de carbone,
puisse un jour être atteint. Pour nous en 40 % sur le pétrole, 20 % sur le gaz et
ceux-ci tiennent compte des puits océa-
convaincre, adressons-nous, non pas aux 25 % sur le charbon. Il est intéressant ici
nique et biosphérique et de leur évolution,
économistes, mais aux spécialistes du cycle de réfléchir à ce que pourrait être une
ainsi que du fait qu’une fois dans l’océan,
du carbone. Pour que la concentration de répartition équitable des 2 à 3 milliards de
le carbone y reste de l’ordre d’un millier
dioxyde de carbone se stabilise, il faut que tonnes auxquelles il faudrait revenir pour
d’années tandis que le stockage par la
les émissions soient contrebalancées par les stabiliser la concentration atmosphérique
végétation n’est que très transitoire
puits océanique et biosphérique. Ce que en dioxyde de carbone. Pour une popula-
(quelques dizaines d’années). Là non plus,
confirment les modèles. Quelle que soit la tion de 6 milliards d’habitants, chaque
pas de surprise : plus les émissions sont
concentration visée, il faut qu’à un moment habitant de la Terre disposerait donc de
importantes, plus les concentrations
donné, dans le futur, les émissions annuelles 500 kilogrammes de carbone fossile par
deviennent élevées. Le scénario maximal
redescendent en dessous de leur valeur an. Ce chiffre représente environ 10 % des
nous entraînerait d’ici à la fin du XXIe siècle
actuelle pour atteindre des valeurs de 2 à émissions actuelles d’un Américain, 15 %
vers des concentrations proches de
3 GtC, voire moins. Si l’on se contente de celles d’un Allemand, 25 % de celles
1 000 ppm pour le dioxyde de carbone (tri-
d’une stabilisation à 1 000 ppm, ce qui du d’un Français, mais 120 % de celles d’un
plement), de 3 ppm pour le méthane (dou-
point de vue du climatologue est complète- Indien et 200 % de celles d’un habitant de
blement) et de 0,45 ppm pour le protoxyde
ment déraisonnable, il faudra néanmoins certains pays d’Afrique subsaharienne. On
d’azote (+ 50 %). Traduction en termes de
que les émissions n’excèdent jamais 15 peut également noter que ce plafond est
forçage radiatif : celui-ci serait augmenté
GtC, puis reviennent en dessous de leur atteint par un seul aller et retour Paris-New
de 8 W.m-2... Mais même le scénario mini-
niveau actuel dans deux siècles. Une stabili- York en avion ou par l’utilisation de
mal, pour lequel les émissions moyennes
sation à 550 ppm, soit déjà le double de la 2 tonnes de béton. L’effort à fournir pour
de dioxyde de carbone sont proches au
concentration préindustrielle, requiert que stabiliser les concentrations de gaz à effet
cours du XXIe siècle de leur niveau actuel, a
les émissions ne dépassent pas 12 GtC en de serre est donc immense et, en tout cas,
des conséquences alarmantes avec, en
2040, puis redescendent à leur valeur incompatible avec une vision du dévelop-
2100, une concentration en CO2 supérieure
actuelle vers 2100 et à environ 2 GtC à la pement fondée sur l’idée de consommer
à 500 ppm et, tenant compte de l’ensemble
fin du XXIIe siècle. Mais si nous nous assi- toujours plus. Face aux inégalités actuelles
des composés, un forçage radiatif supplé-
gnons un objectif, plus raisonnable, de 450 et à la nécessité de développement des
mentaire de près de 3 W.m-2.
ppm, c’est dès 2020 que les émissions doi- pays émergents, la voie de sortie consiste
vent diminuer pour atteindre leur valeur vraisemblablement à faire en sorte que
actuelle en 2050 et moins de 3 GtC à la fin l’Inde et la Chine puissent se développer
La stabilisation sans augmenter dans le futur leurs émis-
du siècle. Certes, la photosynthèse est favo-
de la concentration risée par l’augmentation de la concentration sions de gaz à effet de serre, mais que,
atmosphérique de CO2 en dioxyde de carbone avec, à la clé, l’es- dans le même temps, les pays riches en
poir d’un puits biosphérique de plus en plus émettent considérablement moins.
Maintenir les émissions de dioxyde de important. Mais d’autres effets (augmenta-
carbone à un niveau constant ne suffit tion de la décomposition de la matière orga-
donc pas pour que sa concentration se nique des sols, répartition différente des Notre action sur les quinze
stabilise, alors que la stabilisation des espèces...) annihilent l’absorption supplé-
émissions de gaz à courte durée de vie mentaire résultant d’une croissance plus
prochaines années :
tels que le méthane se répercute en importante de la végétation. Ils vont même un engagement
quelques décennies au niveau de leur au-delà et l’on peut craindre que la végéta- sur le XXIe siècle
concentration dans l’atmosphère. Nous tion ne se transforme de puits de dioxyde de
touchons là un point essentiel qui carbone en source... La capacité cumulée D’autant, nous l’avons vu, que le pro-
explique pourquoi les scientifiques consi- d’absorption de l’océan et de la biosphère blème n’est pas seulement quantitatif et
dèrent que le protocole de Kyoto, qui sti- risque en fait de diminuer à partir du milieu que la variable temps joue aussi sur le
pule une légère diminution des émissions du XXIe siècle. Entre le scénario maximal, niveau de stabilisation, compte tenu
de dioxyde de carbone, n’est qu’une celui dans lequel aucun effort n’est fait pour notamment des constantes de temps
étape, d’autant plus qu’en sont dispensés limiter l’effet de serre, et celui certainement mises en jeu, dans le cas du dioxyde de
les pays en voie de développement. Cela souhaitable d’une stabilisation à une carbone, par les échanges avec les
étant, et nous y revenons plus en détail à concentration pas trop éloignée de sa valeur océans et la biosphère. Ainsi, les déci-
la fin de cet article, c’est un premier pas actuelle, c’est donc à terme un effort de sions que l’on prendra au cours des
indispensable, un passage obligé pour l’ordre d’un facteur 10 qu’il faut réaliser. Le quinze ou vingt prochaines années fixe-
qu’ultérieurement puissent être mises en fossé est immense... ront les trajectoires, raisonnables ou
44 La Météorologie - n° 42 - août 2003

plus catastrophiques, à l’échelle du XXIe a 6


siècle et même des siècles suivants.
A1B
A1T Enveloppe
5 A1F1 pour tous les scénarios
A2 avec une moyenne de modèles

Quel futur B1

Variation de la température (°C)


B2
4
pour les climats IS92e high
IS92a
IS92c low
(TAR method)

de la Terre ? 3
Enveloppe
pour tous les scénarios
Une fourchette 2
avec différents modèles

pour le réchauffement futur

Ces barres montrent l'incertitude


1

en 2100 résultant de l'emploi


Alors que l’étude des climats actuel et

de plusieurs modèles
passé combine observations et simulations
numériques, la prévision de son évolution 0
future ne peut faire appel qu’à la modélisa- 2000 2020 2040 2060 2080 2100
tion. Prenant en compte les différents scé- Année
narios évoqués ci-dessus, les modèles b 1,0
climatiques fixent une fourchette d’aug-
mentation moyenne de la température à
l’horizon 2100 comprise entre 1,4 °C et
5,8 °C (figure 4). Ainsi, le XXIe siècle sera 0,8
Variation du niveau de la mer (m)

certainement un siècle de rupture, caracté-


risé par une transition extrêmement rapide
et une amplification importante du
0,6
réchauffement moyen comparé à celui
observé au XXe siècle. L’amplitude de la
fourchette tient à deux causes principales,
dont chacune représente à peu près la moi- 0,4
tié de l’incertitude. La première est bien
évidemment notre connaissance imparfaite
du système et l’imprécision relative des
modèles déjà mise en évidence. La 0,2
seconde est liée à la difficulté de prévoir
nos comportements en matière d’émis-
sions de gaz à effet de serre. Ce réchauffe-
0,0
ment sera accompagné d’une aug- 1990 2000 2010 2020 2030 2040 2050 2060 2070 2080 2090 2100
mentation du niveau de la mer, largement Année
liée à la dilatation de l’océan et dont l’esti-
mation est comprise entre 9 et 88 cm. Figure 4 - Prévision, jusqu’en 2100, de l’augmentation de la température moyenne de la planète (a) et du niveau
de la mer (b) pour différents scénarios proposés par le Giec. (Adaptée du rapport IPCC 2001, [www.grida.no/
climate/ipcc_tar/wg1/index.htm])

L’importance de l’inertie atteint. Pour le niveau de la mer, l’inertie quelques siècles des augmentations de
du système Terre est beaucoup plus grande, car c’est température de l’ordre de celles qui ont
l’océan dans son ensemble qui est impli- accompagné le passage d’une période
Un aspect que met en exergue le troi- qué dans le processus de dilatation ther- glaciaire à une période interglaciaire et
sième rapport du Giec concerne l’inertie mique. Une fois les concentrations en une montée du niveau de la mer qui
du système (figure 5). Nous l’avons dis- dioxyde de carbone stabilisées, le niveau pourrait atteindre 5 mètres. Nul besoin
cuté pour ce qui concerne le lien entre de la mer continuera à monter pendant devant ces chiffres d’insister sur l’abso-
concentration atmosphérique et émis- de nombreux siècles : l'élévation pourrait lue nécessité d’une politique de réduc-
sions de dioxyde de carbone. Il intervient atteindre 2 mètres au milieu du millé- tion des émissions.
également pour la température et, encore naire dans le cas d'une stabilisation du
plus, pour le niveau de la mer. Plaçons- CO 2 à une valeur quadruple de la
nous dans le futur à un moment où les concentration préindustrielle. S’y ajoute
concentrations auront été stabilisées. La le risque non négligeable que la calotte La variabilité
température moyenne de la planète va du Groenland, située dans une région de du système climatique
cependant continuer à augmenter avec, haute latitude dans laquelle le réchauffe-
suivant les cas, de 50 à 90 % du réchauf- ment est amplifié, commence à fondre et De plus, ces indicateurs correspondent à
fement réalisé, et cela à cause de l’inertie contribue de quelques mètres supplé- des valeurs moyennes dont l’estimation
de l’océan de surface qui met du temps à mentaires à l’élévation du niveau des est largement fondée sur l’utilisation de
s’équilibrer avec l’atmosphère. Suivant mers. Même dans le cas d’une politique modèles simples, qui seuls permettent
le niveau de stabilisation de l’effet de très volontariste conduisant à la stabilisa- d’examiner l’ensemble des scénarios.
serre, la température pourrait avoir aug- tion de l’effet de serre, on peut donc rai- Mais, comme tout système subissant une
menté de 3 à 8 °C une fois l’équilibre sonnablement craindre à l’échéance de perturbation, le système climatique est
La Météorologie - n° 42 - août 2003 45

également soumis à une variabilité base des lois de la physique, de la dyna- compte l’ensemble des données dont
accrue autour de ces valeurs moyennes. mique et de la chimie, de simuler le nous pouvons aujourd’hui disposer. Ces
Celle-ci peut alors se traduire par une comportement des différents comparti- validations se fondent aussi bien sur la
augmentation de la fréquence des événe- ments de l’environnement : océan, comparaison avec les observations
ments extrêmes : périodes plus chaudes atmosphère, biosphères terrestre et actuelles que sur la reconstitution des
ou plus froides, pluviosité accrue ou marine, cryosphère. Ces modèles sont climats du passé.
sécheresse intense, renforcement des d’autant plus complexes qu’ils doivent,
tempêtes. Elle implique également une non seulement rendre compte du com-
modification des phénomènes qui régis- portement de chaque compartiment,
sent la variabilité naturelle du climat aux mais également des couplages qui les Les conséquences
échelles de temps interannuelles. Ceux-ci lient entre eux. Ils sont bien sûr loin
ressortent principalement d’interactions d’être parfaits, et cela pour deux raisons du changement
entre les océans et l’atmosphère, à essentielles. climatique
La concentration en CO2, la température et le niveau de la mer Une difficulté supplémentaire survient
continuent à monter longtemps après que les émissions ont été réduites lorsque l’on veut prévoir les conséquences
Amplitude de la réponse Temps mis pour atteindre l'équilibre
potentielles d’un changement climatique.
Pour que ces prévisions aient un sens et
Élévation du niveau de la mer puissent déboucher sur des mesures d’adap-
Pic des émissions de CO2 due à la fonte des glaces :
0 à 100 ans plusieurs millénaires tation ou de correction, celles-ci doivent être
évaluées à des échelles d’espace au moins
Élévation du niveau de la mer
due à la dilatation thermique :
régionales, voire locales. Or, en règle géné-
des siècles à des millénaires rale, les modèles les plus performants ne
s’accordent que sur des fourchettes d’évolu-
Stabilisation de la température : tion des valeurs moyennes. Leur accord est
quelques siècles
moins bon dès lors qu’il s’agit de quantifier
Stabilisation du CO2 : la variabilité climatique dans le temps et
100 à 300 ans dans l’espace. Pour la température à la sur-
face du globe, les modèles convergent pour
montrer que le réchauffement sera plus
Émissions de CO2
100 ans 1 000 ans intense dans les régions de haute latitude, en
Aujourd'hui particulier dans l’hémisphère nord. Mais,
lorsque l’on s’intéresse aux précipitations, si
Figure 5 - Cette figure, adaptée du rapport de synthèse du Giec (2001), illustre l’inertie de différentes compo-
santes du système climatique. [www.grida.no/climate/ipcc_tar/wg1/index.htm] tous les modèles prévoient une intensifica-
tion du cycle de l’eau, avec des précipita-
l’exemple du phénomène El Niño qui La première est que notre compréhen- tions accrues dans les régions de haute et
affecte régulièrement, tous les deux à sion du fonctionnement de l’ensemble moyenne latitude, et des périodes plus
quatre ans, l’océan Pacifique tropical. El du système reste incomplète. La sèches dans les régions tropicales et de
Niño est caractérisé par un déplacement seconde tient au fait que les modèles ne basse latitude, la limite entre ces deux
des eaux chaudes de surface de l’ouest peuvent simuler ce fonctionnement avec régimes reste pour le moins difficile à préci-
vers l’est du Pacifique et entraîne une la résolution quasi infinie qu’implique- ser. Pour rendre compte de cette incertitude,
modification importante des régimes de rait la prise en compte des échelles les on pourrait dire « qu’il pleuvra plus au nord
précipitations sur ces régions. Il plus fines des phénomènes mis en jeu et moins au sud d’une ligne passant par le
engendre ainsi des sécheresses redou- (résolution spatiale de l’ordre du centi- centre de la France à 1 500 kilomètres
tables en Australie, en Indonésie et dans mètre ou moins, résolution temporelle près » ! Ce qui, on en conviendra, laisse une
le Nordeste brésilien, et des inondations meilleure que la seconde). Ils ont certaine marge de manœuvre pour l’aména-
violentes au Pérou, en Argentine et jus- aujourd’hui des mailles de l’ordre de gement du territoire métropolitain.
qu’en Californie. Les événements El quelques dizaines de kilomètres et des
Niño observés récemment semblent échelles de temps de l’ordre quelques
montrer que l’intensité de ce phénomène dizaines de minutes, voire quelques Conséquences potentielles
s’accroît dans un climat plus chaud. heures. Cela implique donc que les phé-
nomènes d’échelles plus courtes et plus sur le climat régional
brèves soient paramétrés, ce qui consti-
tue une importante source d’incertitude. Néanmoins, un certain nombre de consé-
La prévision à l’échelle L’une des difficultés essentielles réside quences potentielles du changement cli-
régionale : les difficultés dans l’extrême hétérogénéité des matique peuvent d’ores et déjà être mises
échelles spatiales et temporelles, notam- en avant, de façon plus ou moins précise.
C’est une difficulté supplémentaire que ment le fait que la différenciation des Si la Terre se réchauffe en moyenne, les
de prévoir ces changements climatiques processus sur les échelles verticales isothermes vont se déplacer, entraînant
aux échelles pertinentes des phéno- s’opère sur des distances beaucoup plus des modifications des écosystèmes :
mènes, du local au régional. Cela ne faibles que sur la dimension horizontale. mutation des grands types de végétation
peut se faire que grâce à l’outil de Une variation d’altitude de quelques avec, en particulier, un recul des surfaces
modélisation et de simulation du sys- dizaines de mètres dans l’océan ou dans boisées, sécheresse accrue dans les lati-
tème de l’environnement terrestre qui a l’atmosphère induit des différences tudes tropicales et risque de conditions
été développé au cours des vingt der- extrêmement importantes. Dans ce extrêmes. En outre, certains écosystèmes
nières années. C’est un outil extrême- contexte, une étape importante reste la assez fragiles seront particulièrement
ment complexe puisqu’il s’agit, sur la validation de ces modèles, qui prend en sensibles aux changements climatiques,
46 La Météorologie - n° 42 - août 2003

notamment les écosystèmes de mon- actuelles à l’échelle des décennies ou des humaine. Il importe dès le départ de noter
tagne et les écosystèmes côtiers. Dans ce siècles. Nous ne sommes probablement pas que leur appréciation reste largement de
dernier cas, l’effet conjugué de variations à l’abri d’une « surprise » plus rapide, liée l’ordre du qualitatif. Les premières consé-
climatiques locales et de l’élévation du au caractère non linéaire des couplages quences pourraient être liées à la recrudes-
niveau des mers peut avoir des consé- entre les océans, l’atmosphère et la bio- cence de phénomènes extrêmes, comme
quences importantes si l’on se souvient sphère. Un tel effet non linéaire s’est déjà les cyclones, les inondations ou les vagues
qu’une grande partie de la population du produit dans l’atmosphère sous la forme du de chaleur. En revanche, la fréquence des
monde vit à proximité des côtes, notam- « trou d’ozone » dans l’Antarctique. Dans périodes très froides pourrait diminuer à
ment dans les deltas des grands fleuves. le cas du changement climatique, l’exemple nos latitudes. On peut ensuite penser à des
En ce qui concerne la France, il est diffi- d’un ralentissement du Gulf Stream est par- effets secondaires : par exemple, une fré-
cile, compte tenu des incertitudes déjà fois mis en avant. Le Gulf Stream est ce quence accrue des périodes sèches peut
citées, de prévoir les conséquences à courant chaud qui amène sur l’Europe de entraîner des phénomènes d’érosion, et
l’échelle régionale d’un changement cli- l’Ouest de l’énergie thermique en prove- donc une mise en suspension plus impor-
matique. Le climat sera vraisemblable- nance des zones équatoriales et tropicales et tante de poussières et de pollens dans l’at-
ment plus sec au sud et plus pluvieux au qui nous permet d’avoir un climat large- mosphère, augmentant les risques
nord. Les événements extrêmes comme ment plus doux que celui de nos amis cana- d’allergie. Des maladies infectieuses
les tempêtes pourraient être plus fré- diens, pourtant situés aux mêmes latitudes(1). comme le paludisme, la fièvre dengue, la
quents et l’enneigement pourrait dimi- Il est lié à la plongée des eaux dans les fièvre jaune ou les encéphalites risquent de
nuer sur les reliefs alpins. hautes latitudes de l’océan Arctique nord et connaître une recrudescence dans les
alimenté par elle. Or, si la fonte des glaces zones de basse et moyenne latitude, en rai-
de mer dans cette région, qui semble s’accé- son de l’augmentation de la température
L’amplification lérer au cours des dernières décennies, n’a moyenne et de la possibilité de remontée
de la variabilité ? pas d’influence sur le niveau des mers, elle des maladies tropicales vers des régions
diminue en revanche la salinité de l’océan plus septentrionales. D’autres facteurs peu-
Comme nous l’avons déjà noté, tous les puisque les glaces de mer sont constituées vent également influencer la santé
modèles montrent qu’en dehors de la d’eau douce. Comme la salinité est l’un des humaine, comme la diminution du rende-
valeur moyenne, c’est la variabilité du cli- facteurs qui détermine précisément la plon- ment des productions agricoles, en parti-
mat qui risque de s’amplifier au cours des gée des eaux vers les profondeurs, sa dimi- culier dans les zones tropicales, avec
prochaines décennies. Celle-ci dépend nution pourrait conduire à un ralentissement l’occurrence de périodes de sécheresse
pour une large part des couplages entre les du courant. On sait que cette situation d’ab- plus aiguës et des problèmes exacerbés de
différents compartiments du système Terre sence du Gulf Stream s’est déjà produite malnutrition et de famine. Il est enfin pour
et est donc d’autant plus difficile à prévoir plusieurs fois dans le passé, à l’échelle de le moins évident que la vulnérabilité des
avec précision. Il est cependant très pro- centaines de milliers d’années. En effet, on populations sera directement fonction de
bable que les régions désertiques et sub- retrouve dans les sédiments le témoignage leurs ressources naturelles, de leurs res-
désertiques seront particulièrement de périodes beaucoup plus froides. Dans le sources techniques et sociales ; on peut
concernées. Autrement dit, certains des cas présent, un tel basculement pourrait donc légitimement penser que ce seront à
pays en voie de développement, qui doi- s’opérer en quelques décennies et nous obli- nouveau les populations les plus fragiles
vent déjà faire face à des problèmes diffi- ger à nous adapter rapidement à un climat qui auront à subir, en termes d’alimenta-
ciles d’alimentation, risquent à nouveau analogue à celui du Québec. Ainsi, le tion et de santé, les conséquences maxi-
d’être perdants dans la perspective d’un réchauffement moyen de la Terre risquerait males des changements climatiques.
changement climatique. Une autre diffi- de conduire, du fait d’une instabilité clima-
culté tient au fait que, dans cet effort d’ap- tique, à un refroidissement rapide de cer-
taines régions. Ce risque n’est cependant
préciation du futur, les données du passé
ne sont pas suffisamment précises pour pas confirmé par les modèles couplés les Changement
nous apporter des éléments de réponse. plus complexes. En cas de réchauffement
climatique, ceux-ci prévoient bien un ralen-
climatique, énergie
Une référence pourrait ainsi être la période
de l’optimum climatique de l’holocène, tissement du Gulf Stream lié à l’accroisse- et développement
ment de l’évaporation dans les régions
voici environ 8 000 ans, quand les tempé-
ratures étaient en moyenne supérieures de tropicales, auquel sont associées des préci-
durable
2 à 3 °C aux valeurs actuelles. La France pitations supplémentaires dans l’Atlantique
nord. Cependant, c’est un moindre réchauf-
était alors une gigantesque forêt avec des
fement, plutôt qu’un refroidissement, qui
La maîtrise raisonnée
types de végétation variés. Mais les condi-
tions étaient également trop différentes en est alors prévu sur l’Europe de l’Ouest. des émissions
termes d’occupation des sols pour que l’on
puisse en tirer quelque conséquence que ce Il est évident que les climatologues ne
soit. Ce que nous confirment en revanche peuvent pas « guérir » le climat. Compte
L’impact sur la santé ? tenu des incertitudes actuelles très
ces reconstitutions du passé, c’est qu’un
écart de température de quelques degrés en Un groupe de travail du Giec s’est égale- importantes sur le fonctionnement
valeur moyenne suffit à modifier complè- ment intéressé aux conséquences des même du système de l’environnement
tement la nature des écosystèmes. changements climatiques sur la santé terrestre, toute tentative de réparation,
fondée sur la modification anthropique
(1) Ndlr : Le rôle prépondérant du Gulf Stream dans de tel ou tel processus climatique, s’ap-
Des surprises possibles la différence de température entre les deux rives de parenterait à un jeu d’apprenti sorcier.
l’Atlantique nord aux latitudes moyennes a été La seule façon que nous ayons aujour-
récemment remis en question (La Recherche, n° 361,
L’approche des changements climatiques février 2002, p. 40). Cette différence de température
d’hui de diminuer les effets de la pertur-
ne peut pas non plus se restreindre à une proviendrait majoritairement de la circulation géné- bation anthropique est d’en limiter
simple extrapolation linéaire des évolutions rale atmosphérique et de la présence des Rocheuses. l’amplitude. Il nous faut donc réfléchir à
La Météorologie - n° 42 - août 2003 47

une maîtrise raisonnée des émissions de bustibles fossiles : le nucléaire pour 80 % serre s’engagent dans le processus. Le
gaz à effet de serre, qui renvoie immé- et l’hydroélectrique pour environ 15 %. refus des États-Unis de ratifier le proto-
diatement au problème des sources De ce fait, la principale contribution aux cole de Kyoto impose alors que l’Union
d’énergie et du développement durable. émissions de gaz à effet de serre vient des européenne, la Russie, le Japon et le
activités agricoles (45 millions de Canada ou l’Australie soient parmi les
tonnes), dont l’essentiel résulte directe- signataires, ce qui semble aujourd’hui
ment ou indirectement de l’élevage. En acquis. Mais l’attitude des États-Unis,
Le protocole de réduction effet, en bilan consolidé (Le Treut et principaux émetteurs de gaz à effet de
des émissions, Kyoto, 1997 Jancovici, 2001), la production d’une serre à l’échelle mondiale, pose les condi-
tonne de blé revient à émettre 110 kilo- tions d’une réduction rapide des émis-
La prise de conscience de l’ampleur du grammes d’équivalent carbone, alors que sions, malgré le volontarisme affiché par
problème à l’échelle mondiale remonte la production d’une tonne de viande cor- les autres pays. Il est plus que probable
seulement au début des années 1990 avec respond à l’émission de 8 tonnes d’équi- que les objectifs, même modestes, fixés
la signature de la convention de Rio de valent carbone. Les émissions directes par le protocole de Kyoto pour la période
Janeiro sur le changement climatique. Un des procédés industriels correspondent à de référence 2008-2012 ne seront pas
protocole de réduction des émissions a la deuxième source d’émissions de gaz à atteints.
ensuite été signé à Kyoto en 1997, qui effet de serre (35 millions de tonnes),
prévoit un objectif moyen de réduction puis viennent la consommation des Aujourd’hui, l’Union européenne n’a
des émissions de 5 % en 2008-2012 par ménages (25 millions de tonnes) et les réduit ses émissions que de 1 %. Quant
rapport au niveau atteint en 1990. Nous transports (25 millions de tonnes). En aux États-Unis, dont l’objectif est de
sommes effectivement loin de la réduc- fait, les émissions de gaz à effet de serre -7 %, ils en sont à +20 % par rapport à
tion de 40 % nécessaire pour stabiliser les ont diminué en France entre 1970 et l’année de référence 1990. Seuls les pays
concentrations de gaz à effet de serre dans 1990, du fait du développement de de l’Est et la Russie ont d’ores et déjà
l’atmosphère, mais les premières mesures l’énergie nucléaire, en particulier dans les réussi à remplir leurs objectifs, du fait du
sont souvent les plus difficiles à prendre. secteurs déjà cités de la transformation de ralentissement majeur de leur économie
De plus, il faut tenir compte du fait que la l’énergie et de l’industrie. Cela explique au cours des années 1990, qui se traduit
prolongation des tendances d’accroisse- que notre pays ait, au sein de la « bulle par une baisse des émissions de 38 % ;
ment annuel des émissions observées européenne », un objectif affiché de sta- ce qui, dans le cadre de la mise en œuvre
dans les années 1980 conduirait à des bilisation des émissions en 2008-2012 d’un marché mondial de permis d’émis-
émissions en 2010 supérieures de 30 à par rapport au niveau atteint en 1990. sion, excite bien des convoitises. Cette
40 % à celles de 1990. C’est donc bien Celui-ci reste néanmoins difficile à difficulté qu’ont les principaux pays à se
une véritable rupture qu’implique le pro- atteindre dans la mesure où, les efforts conformer aux objectifs du protocole
tocole de Kyoto. Ses objectifs sont modu- importants ayant déjà été faits dans le n’est d’ailleurs pas indépendante des
lés suivant les différents pays. Les domaine des modes de production éner- positions affichées aujourd’hui quant à
engagements des États-Unis sont ainsi de gétique et de l’efficacité des processus sa ratification. En ce qui concerne les
-7 %, ceux de la Russie de 0 %, ceux du industriels, la flexibilité principale reste pays en développement, les mécanismes
Japon de -6 % et ceux de l’Union euro- liée à notre capacité à stabiliser les émis- mis en œuvre dans le cadre de la conven-
péenne de -8 %. Dans la bulle euro- sions dans les secteurs du transport et de tion de Rio de Janeiro et du protocole de
péenne, l’objectif fixé à la France est de la consommation des ménages, émissions Kyoto, notamment ceux liés au dévelop-
0 %, à l’Allemagne de -21 %, au qui ont fortement tendance à augmenter. pement propre, portent l’espoir d’une
Royaume-Uni de -12,5 %, alors que le Ce problème met donc en cause les solution raisonnable à moyen terme.
Portugal et la Grèce peuvent augmenter modes de vie de chacun d’entre nous.
leurs émissions de 25 % et l’Espagne de La ratification du protocole de Kyoto
15 %. Les pays en voie de développe- est certainement une première étape
ment, notamment la Chine et l’Inde, ne nécessaire, si l’on considère que de
sont pour l’instant pas concernés par ces Le protocole de Kyoto : notre capacité à prendre rapidement les
réductions. toujours en attente décisions qui s’imposent dépendra pour
d’être ratifié une large part l’avenir des générations
futures. C’est tout l’enjeu d’un déve-
La position particulière Quatre ans après sa négociation, le proto- loppement durable à l’échelle de la pla-
de la France cole de Kyoto n’est toujours pas ratifié, nète, qui ne saurait laisser de côté les
même si les accords entérinés à Bonn, pays en voie de développement. Il
La France occupe une position parti- puis à Marrakech en 2001, laissent espé- implique un changement décisif de nos
culière dans ces négociations, liée au fait rer une ratification prochaine. L’entrée en modes de vie et de consommation et
que la majeure partie de son énergie élec- vigueur du protocole requiert en effet une volonté partagée par une large par-
trique est issue de modes de production qu’un ensemble de pays représentant plus tie de l’humanité. C’est un enjeu poli-
qui ne reposent pas sur l’usage des com- de 55 % des émissions de gaz à effet de tique déterminant pour le XXIe siècle.

Bibliographie
Barbault R., A. Cornet, J. Jouzel, G. Mégie, I. Sachs et J. Weber, 2002 : Johannesburg 2002, Sommet mondial du développement durable. Quels enjeux ? Quelle
contribution des scientifiques ? Ministère des Affaires étrangères, Paris, 210 p.
Le Treut H. et J.-M. Jancovici, 2001 : L’effet de serre : allons-nous changer le climat ? Flammarion, collection « Dominos », Paris, 128 p.
Changements climatiques : de la convention de Rio aux accords de Bonn et Marrakech. Guide explicatif des accords internationaux. [www.effet-de-
serre.gouv.fr/main.cfm?page=fr/accords/accords.htm

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