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RSH____

UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP DE DAKAR


Mor Ndao, Abdoukarim Tandjigora, Daouda Diop
Revue sénégalaise d’Histoire
RSH____
Revue sénégalaise

BP – 5005 - Dakar-Fann, Sénégal


IBA DER THIAM

avec une préface du professeur


Nouvelle série, Numéro 9 : décembre – 2019
d’Histoire

MÉLANGES
Textes assemblés par

Mamoussé Diagne
Revue sénégalaise d’Histoire

offerts à
ISSN : 0850-2560
Nouvelle série, Numéro 9 : décembre – 2019
ISSN : 0850-2560

Textes assemblés par


Nouvelle série,
Mor Ndao, Abdoukarim Tandjigora, Daouda Diop
Numéro 9 : décembre – 2019
ISSN : 0850-2560
Textes rassemblés par
Mor Ndao, Abdou Karim Tandjigora, Daouda Diop

MÉLANGES offerts AU Pr. IBA DER THIAM


Rédaction - Administration : Département d’Histoire MÉLANGES

MÉLANGES
offerts à
Département d’Histoire IBA DER THIAM
Faculté des Lettres et Sciences humaines
Université Cheikh Anta Diop de Dakar offerts AU
Pr. IBA DER THIAM avec une préface du professeur
Mamoussé Diagne

avec une préface du professeur


Mamoussé Diagne

Directeur de publication : Pr Mor NDAO

Administration - Montage et suivi technique


Daouda Diop (UCAD), Abdou Karim Tandjigora (UCAD).
Pour toute correspondance s’adresser à :
Département d’Histoire - Université Cheikh Anta Diopde Dakar -
5005 Dakar-Fann, Sénégal. UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP DE DAKAR
revuesenhistoire@gmail.com ; secretariat.histoire@ucad.edu.sn BP ANTA
UNIVERSITÉ CHEIKH – 5005 - DAKAR
DIOP DE Dakar-Fann, Sénégal
Téls : +221 70 678 12 96 / 77 641 69 26 / 77 465 22 87 BP – 5005 - Dakar-Fann, Sénégal

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Revue sénégalaise
d’Histoire
Nouvelle série,
Numéro 9 : décembre – 2019
ISSN : 0850-2560

Rédaction - Administration : Département d’Histoire

Département d’Histoire
Faculté des Lettres et Sciences humaines
Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Directeur de publication Pr Mor Ndao

Administration - Montage et suivi technique


Daouda Diop (UCAD), Abdou Karim Tandjigora (UCAD).
Adresser toute correspondance à :
Département d’Histoire - Université Cheikh Anta Diop de Dakar -
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Directeur de publication
Mor Ndao, Chef du Département d’Histoire

Comité de patronage
Boubacar Barry, (UCAD), Abdoulaye Bathily, (UCAD), Mamadou Kandji,
ancien Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines (UCAD), Saliou
Ndiaye, ancien Recteur (UCAD), Djibril Samb, ancien Directeur (IFAN Ch. A.
Diop), Pierre Sarr, Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines
(UCAD), Iba Der Thiam, ancien ministre de l’Éducation nationale, Ibrahima
Thioub, Recteur, Président de l’Assemblée de l’Université, Abdoulaye Touré,
Directeur de l’IFAN Ch. A. Diop (UCAD).

Comité scientifique
Daha Chérif Ba, (UCAD), Cheikh Anta Mbacké Babou (Pennsylvania
University), Hamady Bocoum (IFAN Ch. A. Diop), Souleymane Bachir Diagne
(Columbia University), Babacar Diop, (UCAD), Babacar Mbaye Diop, (UCAD),
Mamadou Diouf (Columbia University), Simon-Pierre Mbra Ekanza (Université
Félix H. Boigny d’Abidjan), Abdou Salam Fall, Directeur du LARTES, Babacar Fall
(UCAD), Mamadou Fall, (UCAD), Ousseynou Faye, (UCAD), Odile Goerg,
(Université Paris VII), Leonhard Harding, (Université de Hambourg), Alioune
Badara Kandji, (UCAD), Aboubakry Moussa Lam, (UCAD), Mohamed Mbodj
(Manhattanville College), Penda Mbow, (UCAD), Saliou Mbaye, (Ancien
Directeur des ANS), Lamine Ndiaye, Directeur de l’École doctorale ETHOS
(UCAD), Modou Ndiaye, Directeur de l’École doctorale ARCIV (UCAD), Malick
Ndoye, (UCAD), Olivier Sagna, (UCAD), Babacar Sall, (UCAD), Moustapha
Sall, (UCAD), Rokhaya Fall Sokhna, (UCAD), Moustapha Tamba, (UCAD),
Mandiomé Thiam, (UCAD). Pierre Teissier (Université de Nantes), Ronéi Clécio
Mocellin (Université Fédérale du Paraña – Curitiba, Brésil), Catherine Atlan
(Université Aix-en-Provence – France), Mamadou Bouna Timéra (UCAD).

Comité éditorial
Idrissa Ba, (UCAD), Ndiouga Adrien Benga, (UCAD), Ismaïla Ciss, (IFAN Ch.
A. Diop), Abdoulaye Diallo, (UCAD), Kalidou Diallo, (UCAD), Alioune Dème,
(UCAD), Elhadj Malick Dème, (UCAD), Mamadou Moustapha Dieng, (UCAD),
Daouda Diop (UCAD), Ibrahima Diouf, (UCAD), Salouma Doucouré, (UCAD),
Amadou Fall, (UCAD), Cheikh Faty Faye, (UCAD), Valy Faye, (UCAD),
Mariama Guèye, (UCAD), Omar Guèye, (UCAD), Hamet Ndiaye, (UCAD),
Abdarahmane Ngaidé, (UCAD), Khady Niang, (UCAD), Moustapha Sall,
(UCAD), Sokhna Sané, (UCAD), Mouhamadou Nissire Sarr, (UCAD),
Mouhamadou Moustapha Sow, (UCAD), Ibrahima Thiaw, (IFAN Ch. A. Diop),
Abdou Karim Tandjigora (UCAD), Awa Yombé Yade, (UCAD).

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PROFESSEUR AGRÉGÉ D’HISTOIRE
ANCIEN MINISTRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE

avec une préface du professeur


Mamoussé Diagne

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©
Tous droits de traduction, de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous pays
ISSN : 0850-2560
ISBN : 978-2-343-19149-2
EAN : 9782343191492

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i

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ii

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iii

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Liste des abréviations

A.E.F : (Afrique équatoriale CER : Centre d’éducation


française) révolutionnaire
A.N.S : (Archives nationales du Cf. : Se conférer, se rapporter à.
Sénégal) CFA : Communauté financière
A.O.F : (Afrique-Occidentale africaine
française) CMRN : Comité militaire de
ACDI : Association canadienne redressement national
de développement international CNR : Conseil national de la
AGR : Activités génératrices de révolution
revenus CSE : Conseil Supérieur de
AHUEFA : Assistance sociale et l’Éducation
développement DEA : Diplôme d’Étude
ANS : Archives nationales du approfondie
Sénégal. DGPF : Direction générale de la
ANY : Archives nationales de promotion féminine
Yaoundé Dir. : Directeur.
AOF : Afrique-Occidentale ENAM : École nationale des Arts
française. et Métiers
AOF : Afrique Occidentale- FAMME : Association des forces
française en action pour le bien-être de la
APS : Agence Presse mère et de l’enfant
sénégalaise. FAPA : Ferme agro-pastorale
B.T.S : (Bataillon de Tirailleurs d’Arrondissement
sénégalais) FLSH : Faculté des Lettres et
BPN : Bureau politique national Sciences humaines
C.A.O.M : (Centre des Archives GF2D : Groupe de réflexion et
d'Outre-mer) d’action, femme démocratie et
CA : Conseil d’Administration développement
CEA/NU : Commission GTZ : Coopération allemande au
économique de l’Afrique développement
CEDEF : la Convention sur I.F.A.N. : Institut fondamental
l’élimination de toutes formes de d’Afrique noire.
discrimination à l’égard de la Ibidem : Au même endroit dans
femme l’ouvrage déjà cité.
Idem : La même chose.

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IPC : Institut polytechnique de S.H.A.T : (Service historique de
Conakry l'Armée de Terre)
IPGANC : Institut Polytechnique SDN : Société des Nations
Gamal Abdel Nasser de Conakry T.C.E (Tananarive-Côte-Est)
JEUCAFRA : Jeunesse UCAD : Université Cheikh Anta
camerounais française Diop.
JORT : Journal officiel de la UFEMTO : Union des femmes
république du Togo togolaises
M.D.R.M : (Mouvement UNESCO : Organisation des
démocratique de la Rénovation Nations unies pour l’éducation,
malgache) la science et la culture
MFDC : Mouvement des forces UNFT : Union nationale des
démocratiques de la Casamance. femmes du Togo
NEA : Nouvelles éditions UNIFEM/NU : Fonds de
africaines. développement des Nations unies
ONG : Organisations non pour la femme
gouvernementales UPC : l’Union des Populations
ONU : Organisation des Nations du Cameroun
unies USAID : United states agency
Op. Cit. : Déjà cité. for international development
PDG/RDA : Parti démocratique Vol. : Volume.
de Guinée/Rassemblement ZOPAC : Zone de pacification
démocratique africain
REFAMPT : Réseau des femmes
africaines ministres et
parlementaires du Togo
RPT : Rassemblement du peuple
togolais

vi

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AXE 1

RELIGIONS, ÉCONOMIE ET CROYANCES

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6
La « Fayḍa » et la « Ma̔ rifa » selon Cheikh Ibrahima
Niass

Saliou Ndiaye
Université Cheikh Anta Diop
Département d’Arabe

Résumé. En reconsidérant, l’expérience spirituelle de Cheikh Ibrahima Niass, un


pilier de la Tijâniyya, notre étude se propose de souligner le sens fluctuant du
concept « al-fayḍa » et sa relation avec l’appropriation de la Ma̔ rifa chez ce
maître. Une analyse thématique des correspondances et écrits de ce Cheikh de la
Tijâniyya permettra d’ouvrir des voies de lecture possibles de son expérience
soufie, à travers l’optique des fondamentaux du Taṣawwuf ramenés à son contexte
historique d’Afrique noire coloniale, du XXe siècle. Cela nous permettra de
souligner la relativité du sens de la « Fayḍa ».
Mots-clés : soufi, tariqa, tijânî, marifa, fayd, fayda, zawiya, tarbiya, niass.
Abstract. By reconsidering, the spiritual experience of Sheikh IbrahimaNiass, a
pillar of the Tijaniyya, our study proposes to emphasize the fluctuating meaning
of the concept "al-fayḍa" and its relation with the appropriation of Ma̔ rifa in this
master. A thematic analysis of the correspondences and writings of this Sheikh of
the Tijaniyya will open avenues of possible reading of his Sufi experience,
through the optics of the Taṣawwuf fundamentals brought back to its historical
context of colonial Black Africa, of the twentieth century. . This will allow us to
emphasize the relativity of the meaning of "Fayḍa".
Keywords : Sufi, tariqa, tijani, marifa, fayd, fayda, zawiya, tarbiya, niass.

Introduction
Depuis la maturation de sa théorie doctrinale à l’époque de Junayd249
jusqu’au rayonnement des confréries, le Taṣawwuf a su maintenir un langage
spécifique qui offre des entrées multiples de lecture, de compréhensions,
voire même d’interprétations. Cette flexibilité est plus ou moins liée à la
richesse des expériences spirituelles, dans leur diversité et

249 Abul-QâsimMuhammad Junayd Al-Baghdâdîest le maître de l’école de Taṣawwuf


deBaghdâd, au IIIe siècle de l’Hégire. Il évolua dans cette ville, entouré de ses disciples
et compagnons. Il mourut en 297H/909. Cf. Ndiaye Saliou, Le Tasawwuf et ses formes
d’organisation : analyse de son évolution, des prémices aux confréries, Thèse de
doctorat d’État (arabe), Lettres, UCAD, Dakar, 2014, p. 142.

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densité, à la relativité du sens d’un message parfois voilé aux uns, ainsi
qu’au respect scrupuleux des normes d’élégance et de politesse qui sont
deux crédos essentiels du soufi. Dès lors, même un simple mot, à travers
ce langage en question, peut être une allusion très lourde de sens. Serait-il
le cas avec le concept « al-fayḍa » ?
En reconsidérant, l’expérience spirituelle de Cheikh Ibrahima Niass, un
pilier de la Tijâniyya, notre étude se propose de souligner le sens fluctuant
du concept « al-fayḍa » et sa relation avec l’appropriation de la Ma̔ rifa chez
ce maître. La Fayḍa, ainsi désignée dans ce milieu confrérique, se limite-t-elle
au sens quasi-populaire de rayonnement spirituel grandiose auquel est lié le
déploiement fulgurant de la Zawiya de Kaolack, au milieu du XXe siècle ?
N’est-elle pas porteuse d’autres significations beaucoup plus doctrinales
que phénoménales ?
Loin d’une quelconque prétention d’exhaustivité concernant le sens,
une analyse thématique des correspondances et écrits de ce Cheikh de la
Tijâniyya permettra d’ouvrir des voies de lecture possibles de son
expérience soufie, à travers l’optique des fondamentaux du Taṣawwuf
ramenés à son contexte historique d’Afrique noire coloniale. En passant
par un aperçu sur la vie de ce maître spirituel, une analyse des origines du
concept, dans le développement, donnera l’occasion de remonter aux
sources de la théorie du soufisme. Cela nous permettra de souligner la
relativité du sens de la « Fayḍa ».
1. Aperçu biographique sur le Maître soufi
Cheikh Ibrahima Niasse est un maître soufi de la Tijâniyya250 aux surnoms
multiples : appelé affectueusement « Baye Niasse »251 par ses disciples, il est
auréolé du titre de Cheikh al-Islam252 dans le monde arabo- musulman qu’il
a connu et sillonné en son temps. Tandis que ses amis d’enfance
l’appelaient « Ibra » ou « Sidy Ibra », El-Hadji Ibrahim, puisqu’il fit son
premier pèlerinage en 1937253, fut également désigné par
250 La Tijaniyya est une confrérie fondée par Cheikh Ahmad b. Muhammad Al-
MukhtarAt-Tijânî (1737-1815). Celui-ci est né en Algérie et s’est établi durablement
à Fès (Maroc) où se trouve le siège de la Tariqa. Cf. BARADA Sidi Ali Harâzim b.
Al-Arabî, Jawâhiral-Ma’ânî, Dâr Al-Kutub Al-Ilmiyya, Beyrouth, 1997, p. 23.
251
En wolof, « Baye » signifie : père. Ce surnom lui est donné par l’un de ses
plus proches disciples. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est le plus couramment nommé au
Sénégal.
252 Ce surnom lui aurait été donné par le Cheikh Al-Azhar, lors d’une visite au Caire

où il dirigea la prière du Vendredi. Ce fut une première pour un ressortissant de


l’Afrique noire. Cf. Thiam Ibrahima, 25 sanaalârahîlash-Shayh, manuscrit imprimé
par l’auteur, 2002, p. 15.
253
Niass Cheikh Ibrahima, Ar-Rihla al-Hijâziyya al-uwlâ, Native authority press,
Kano, 1960, p. 7.

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« Barham »254 chez certains initiés de son entourage. Le pluriel de surnoms
augure, à n’en pas douter, de la multiplicité des dimensions du personnage.
Il est né vers 1900255 à Tayba Niassène256.Son père, El-Hadji Abdoulaye
Niasse, un grand pilier de la Tijâniyya en Sénégambie, fut son éducateur
et son premier maître spirituel.
Ses biographes257 ont unanimement noté une soif insatiable de
connaissance chez le jeune enfant qu’il était. Le milieu familial d’érudits
qui le vit grandir fit de lui, en partie, ce futur génie des sciences religieuses
islamiques, de la poésie et particulièrement de l’exégèse coranique. En
effet, Cheikh Ibrahima fit partie des plus jeunes enfants de son père dont
l’aîné Khalifa Muhamad Niasse, fut, par la suite, connu pour avoir été un
grand Muqaddam258 de la Tijâniyya à l’érudition incontestable. Cheikh
Ibrahima seconda très tôt son grand frère dans l’encadrement du centre
d’instruction (Daara) de son père. Celui-ci avait fini par s’installer à
Kaolack259, après plusieurs démêlées avec l’Autorité coloniale. Cette
précocité de l’intellect en lui pouvait être attestée par son premier
ouvrage260écrit sur le soufisme alors qu’il n’était âgé que d’une vingtaine
d’années.
Un peu plus tard, après le décès de son père, il eut des différends avec
l’aîné de la famille. Il fut contraint de quitter le foyer de Léona261 pour aller
254
Ce surnom est chargé de beaucoup d’allusions mystiques dont la plus proche du
sens littéral provient de la contraction d’une expression arabe qui signifie : mère
étendue ou océan.
255 Selon les sources les plus répandues, il serait né un soir du jeudi, 15 rajab (7e mois

lunaire) 1320H, correspondant au 18 octobre 1900 ( ?). Cf. Thiam Ibrahima, op.cit.,
p.15. Notons cependant que l’année hégirienne 1320 correspond à 1902 et non à 1900.
256
Tayba Niassène est un village qui se situe dans l’actuelle région de Kaolack
(Sénégal). Il se trouve dans le Saloum, dans l’ancien royaume du Rip. Son fondateur,
El-Hadji Abdoulaye Niasse, est le père de Cheikh Ibrahima. Cf. Thiam Ibrahima,
op.cit., p.16.
257Bitèye Masse Amadou, Cheikh Ibrahima Niass l’Enseignant, Mémoire de Maîtrise

du Département d’Arabe, Faculté des Lettres et Sciences humaines, UCAD, 1998-


1999, p.88.
258
Ce titre de Muqaddam (Initiateur) est conféré à celui qui a l’autorisation d’initier
au wird tijânî. Cette autorisation (al-ijâza) en question connaît une typologie qui classe
les Muqaddams en plusieurs niveaux, ce qui culmine au grade de Khalîfa. Cf. Niass
Cheikh Ibrahima, Jawâhirar-Rasâ’il, établi par Ahmad b. Alî en 1970, ed. s.d., p. 142.
259 La ville de Kaolack se trouve au centre du Sénégal. Elle est le chef lieu de la région

du même nom. El-Hadji Abdoulaye Niass, le père de Cheikh Ibrahima avait participé
aux guerres saintes (Jihâd) menées contre le colon. Pour cette raison et pour sa
position anticoloniale intransigeante, il s’exila en Gambie, avant de s’installer
définitivement à Kaolack.
260
Le traité en question est un poème intitulé : « Rûh̔ al-adab » (L’esprit de la
bienséance). Il résume les principes fondamentaux du soufisme.
261 Léona est le nom du quartier où El-Hadji Abdoulaye Niass a implanté sa Zawiya,

dans la ville de Kaolack.

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s’installer à quelques kilomètres de Kaolack où il fonda sa propre Zawiya
en 1929262. Il donna le nom de Madîna (Médine) à cet endroit qui connut,
par la suite, un développement exponentiel grâce à l’afflux de ses propres
disciples qui lui venaient de partout. Les divergences en question ont été
un fait historique, même si Cheikh Ibrahima chercha à les minimiser dans
l’une de ses correspondances263 adressées à l’époque à un grand Khalifa de
la Tijaniyya : Cheikh Ahmad Skeyrij Al-̔Iyâshî264.Celui-ci faisait
probablement office de médiateur dans ce conflit dont les causes ont été
diversement situées ou appréciées. Toutefois, il nous semble que la
nouvelle approche d’éducation spirituelle (tarbiya), prônée par Cheikh
Ibrahima en serait pour beaucoup. En tout état de cause, le différend est
ressenti au niveau de beaucoup de foyers tijanes du Sénégal, ce qui entraina
des prises de position rarement favorables à celui-ci. L’une de ces
correspondances atteste d’une virulente réponse adressée au Muqaddam
Cheikh Ahmad Dème265 qui s’était pris à lui.
En y regardant de près, Cheikh Ibrahima, à son époque, donnait l’air
d’un réformateur ou rénovateur de la Tijâniyya. Du moins c’est ce qu’on
pouvait saisir de la plupart de ses correspondances avec les disciples ou
Muqaddam de la confrérie. Il était question, dans son approche spirituelle, de
transcender la simple instruction et la transmission des litanies pour renouer
avec un socle fondamental du soufisme qui se trouve être l’éducation de
l’âme : la Tarbiya. En effet, il utilise couramment ce mot à côté d’un autre
concept qui était très cher à Junayd, le fondateur de l’école
de Baghdad, au IIIe siècle de l’Hégire : la Ma̔ rifa. On peut remarquer, dans
sa pensée, que tous les initiateurs (Muqaddam) de son époque n’étaient pas
des Â̔ rifûn266 (des connaisseurs accomplis d’Allah). Aussi, mettait-il en

garde certains d’entre eux.


Dans une correspondance adressée, en 1930, à un ancien disciple de son
père il disait ceci :

262
Niass Cheikh Ibrahima, Majmû’aar-rihlât, Dâr An-Nahda, Le Caire, 1993, p. 13.
263 Niass Cheikh Ibrahima, Jawâhirar-Rasâ’il, op.cit., p. 121.
264
Cheikh Ahmad Skeirij Al-Iyâshî (1878 – 1944) est un Khalifa tijânî né à Fès.
Auteur de plusieurs ouvrages sur la Tarîqa, grand Muqaddam, il fut vénéré et respecté
par tous ses contemporains de la voie.
265 NiasS Cheikh Ibrahima, Jawâhiar-Rasa’il, op.cit., p. 123.
266
Arifûn est le pluriel du mot Arif (connaisseur). C’est un concept utilisé dans la
théorie soufie pour désigner le maître accompli qui a atteint le seuil de la Ma’rifa
(Connaissance). Concernant la théorie de Junayd on peut voir : NDIAYE Saliou,
L’âme dans le Tasawwuf : analyse de la vie des premiers soufis, Thèse de Doctorat
de 3e cycle, Faculté des Lettres et Sciences humaines, UCAD, 2008, p. 166-221.

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« Sache que je te recommande, comme je le fais d’ailleurs à moi-même, la
crainte révérencielle, dans le caché comme dans l’apparent, ainsi que
l’alliance avec les hommes d’Allah par l’amour, le partage de l’assistance
et la compagnie. »267
Derrière l’expression « alliance avec les hommes d’Allah », on peut
comprendre qu’il l’invite à un renouement de l’allégeance avec un maître
digne de ce nom, sans quoi, d’après lui, on ne peut pas atteindre la perfection.
Pour cela, il précise les modalités ou règles qui sont : l’amour de Dieu et
la compagnie. Il fonde ainsi son système d’éducation sur, entre autres, ces
deux notions qui sont, du reste, essentielles dans la doctrine de Junayd.
L’amour est non seulement une station de perfection, dans le cheminement
(as-sulûk), mais également un ḥâl (état spirituel) vécu à toutes les étapes de
la purification du cœur268.
Il poursuit dans la lettre, en montrant le chemin qui mène vers la
gratification de cet amour :
« On connaît l’amour d’Allah par l’amour des gens de Dieu. Ceux-là sont
les Connaisseurs d’Allah (̔ârifûnbil-lâh). Ton voisin, El-Hadji Mouhamad
Zeynab est un connaisseur d’Allah Le Très-Haut (̔ârifbil-lâh). Je ne connais
aucun autre ̔Ârifbil-lâh de sa génération. Alors sois avec lui pour Allah, par
Allah et en Allah. Tu profiteras de lui et tes disciples profiterons de toi. »269
La fin de la correspondance nous renseigne sur deux choses essentielles. Il
s’adressait à un Muqaddam, puisque celui-ci avait des disciples. Ensuite,
la personne indiquée pour une nouvelle allégeance, Mouhamad Zeynab,
est l’unique ̔Ârif qu’il connaît dans l’entourage du concerné. Autrement
dit, les maîtres accomplis ne couraient pas les rues. C’est ce qui est confirmé
dans une autre précision de ses correspondances où il caractérisait le
véritable ̔Ârifbil-lâh. Cette lettre est également écrite en
1930 : « Le véritable  ̔ rif est celui qui a connu une authentique extinction

(fanâ’) et une réelle pérennisation (baqâ’). »270


Cheikh Ibrahima nous ramène aux fondamentaux du Taṣawwuf tels que
les avaient théorisés les grands maîtres soufis des premières heures, parmi
lesquels on distinguait Junayd. Il vient d’insister sur deux notions
essentielles de l’Ascension : le Fanâ’, communément désigné dans le milieu
wolof de ses disciples par « fanâwou » et le baqâ’. Dès lors, son

267
NIASS Cheikh Ibrahima, Jawâhirar-Rasâ’il, op.cit., p. 13-14.
268 Toutes les étapes stations et états spirituels de la purification du cœur sont
largement développés dans : NDIAYE Saliou, L’âme dans le Tasawwuf, op.cit.
269
NiasS Cheikh Ibrahima, Jawâhirar-Rasâ’il, op.cit., p. 13-14.
270 Idem, p. 136.

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système d’éducation (Tarbiya) est une retrouvaille de la plupart des
notions qui jalonnent le cheminement du cœur vers la Ma̔ rifa.
Il poursuit en les explicitant :
« Celui qui est au stade de l’extinction vit la négation, dans l’existence, de
tout autre qu’Allah tandis que le ̔Ârif voit la créature par l’œil de la Vérité.
̔ rif qui associe en même temps l’union (al-jam̔ ) et la dissociation
C’est le Â

(al-farq). »271
Une telle maîtrise des subtilités du cœur, à son âge et à son époque était
surprenante et, à la limite, déroutante chez la plupart de ses aînés, d’autant
plus qu’il donnait l’impression de parler avec assurance, en connaissance
de cause. D’ailleurs, à la fin de la correspondance, il termine par des
explications originales qui seraient le fruit d’une expérience personnelle.
S’adressant à un de ses disciples nommé Ousmane Ndiaye, dans une
autre correspondance, il définit son approche éducative en ces termes :
« Mon éducation est fondée sur l’ardeur (al-himma) et l’état spirituel (al-
ḥâl). Tâche de comprendre toujours mes allusions. N’attache pas ton regard à
l’apparence des choses. Sache que je ne me prononce sur le caché que par
allusions. Je ne divulgue pas mes dévoilements et mes connaissances (ma̔ ârif).
Tu dois seulement être véridique dans ta quête, sans impatience. »272
Ce passage montre que sa pensée s’inscrit dans le sillage de celle du
fondateur de sa Ṭariqa, celle des anciens maîtres du soufisme orthodoxe.
Elle se fonde sur l’activité, le hâl et le silence ou le scrupule. Sur ce, on ne
peut pas s’empêcher de considérer cette invite à renouer avec la Tarbiya
comme une tentative de « revivification » de la Ma̔ rifa dans la confrérie, à
travers une approche active (himma). Dès lors, accepter de s’engager dans
sa voie serait synonyme de reniement chez tout autre Muqaddam de sa
génération, à plus forte raison chez ses aînés. Il était encore très jeune. De
surcroît, en même temps, le bruit courait que sa venue était annoncée par
Cheikh Ahmad At-Tijânî, le fondateur de la Ṭariqa. C’est par lui que se
réaliserait la « Fayḍa ».

2. La « Fayḍa » : entre rayonnement spirituel et approche éducative


Afin de cerner son évolution sémantique et son emploi dans le domaine
de l’histoire des idées, une analyse préalable de l’étymologie du concept

271Idem.
272
Niass Cheikh Ibrahima, Ziyâdaal-Jawâhir, établi et édité en 1970 par Ahmad b.
Ali, p. 25.

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« al-fayḍa » s’impose. Ce mot est un dérivé lointain du verbe fâḍa273 qui
signifie déborder, affluer ou inonder. Il nous plonge ainsi dans un
environnement maritime où le premier dérivé, le maṣdarfayḍ, fait état d’un
puissant jaillissement d’eau qu’on ne peut pas contenir. Par ailleurs, au
sens figuré, le dictionnaire propose le débordement ou flux du sirr (secret)
du cœur274. Ce sens est beaucoup plus proche de l’emploi soufi. D’une
seconde dérivation, à partir de fayḍ, le mot al-fayḍa est d’un emploi rare
en dehors du contexte mystique où il a été fait cas, dans une célèbre citation
attribuée à Cheikh Ahmad At-Tijânî275. Ainsi, il est porteur de la même
signification (flux, débordement, émanation, …) avec un grain
d’insinuation à la générosité, à la puissance, au volume important ou à une
grande quantité.
Dans le vocabulaire de la Falsafa ou de la philosophie en islam, pour
paraphraser un spécialiste, « l’univers phénoménal est considéré comme
l’émanation de la Réalité ultime, le flux (al-fayḍ) qui déborde de la Source
divine »276. Ici on n’est pas loin du soufisme gnostique d’Ibn Arabî277 qui
théorise la création comme étant cette Manifestation (at-tajallî) d’Allah à
travers le flux créateur (al-fayḍ) de Sa Miséricorde. Ainsi la Manifestation
se réalise par le flux ou l’effusion (al-fayḍ). C’est ce que le soufi appelle
le flux créateur ou la grâce divine (al-fayḍal-ilâhî)278.
La théorie de la Lumière chez Ghazali279, surtout son exégèse du verset280
du même nom, dans son fameux traité du Tabernacle281, permet de faire
la jonction avec Ibn Arabî. Sous cet angle, le flux est un
rayonnement particulier de cette lumière particulière. On peut dire donc
qu’Al-fayḍ est ici une effusion de l’énergie créatrice dont le réceptacle chez
l’homme est le cœur ou le cœur du cœur (sirr). Celui-ci est appelé à être
également un nouveau point de départ. C’est ici que vient s’insinuer la

273 Larousse, AL-Mu̔ jam al-Arabî al-Hadîth, Larousse, Paris, 1987, p. 894.
274
Idem.
275 La citation en question sera donnée dans la suite.
276
Meyerovitch Eva de Vitray, Mystique et poésie en Islam, Desclée de Brouwer,
1982, p. 176.
277 MuhyiDîn Ibn Arabi (638H/ 1240) a fait une grande théorie sur la Théophanie (at-

Tajallî) qui a été reprise plus ou moins fidèlement par ses adeptes sous le vocable du
wahdat al-wujûd (monisme). Cf. NDIAYE Saliou, Le Tasawwuf et ses formes
d’organisatio, op.cit, p. 268-278.
278
Anawati G C, & Gardet Louis., Mystique musulmane, 3e édition, Vrin, Paris, 1976,
p. 66.
279 Abû Hâmid Al-Ghazali est un grand maître soufi décédé en 1111. Il est a réconcilié

par ses écrits le Tasawwuf et l’orthodoxie sunnite. Cf. Ndiaye Saliou, Le Tasawwuf
et ses formes d’organisation, op.cit., p. 242-257.
280
Le Coran, Sourate An-Nûr (24), v. 35.
281Ghazali AbûHâmid, Majmûaar-Rasâ’il, Dâr al-fikr, Beyrouth, 2010, p. 268-292.

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Ma̔ rifa de la théorie de Junayd dans la mesure où, pour ce dernier, elle ne
peut être authentique et parfaite que par la pérennisation (al-baqâ’). Or, al-
baqâ’ bil-lâh est synonyme de « réception immédiate de la grâce divine
(al-fayḍal-ilâhî) »282. À partir de là, on comprend pourquoi atteindre la
Ma̔ rifa est une exigence de perfection chez le soufi. La corrélation entre
elle et la Fayḍa paraît inévitable dans notre étude.
D’après plusieurs sources, Cheikh Ibrahima Niass a annoncé
publiquement, au mois de juillet 1931 qu’il était l’objet de la prophétie de
Cheikh Ahmed At-Tîjânî au sujet de la Fayda. Ce fut à l’occasion de la
commémoration de la naissance du Prophète (Maouloud) de l’an 1350H.
Bien auparavant, selon une source de la famille,
« le jeune garçon était annoncé par Cheikh Ahmed Tidiane comme futur
réformateur de la Tidianiya. La Fayḍa est une expression métaphorique qui
traduit l’adhésion massive d’hommes et de femmes à l’Islam et à la Tariqa
Tidiane. »283
Cependant, une note discordante est remarquée sur la date, selon une
autre source, qui situe l’annonce un peu plus tôt, en 1929284. Notons toutefois
que cette dernière date correspond également à la fondation de la Zawiya de
Médina et au début de la mise en pratique de son approche de la Tarbiya.
En plus, Mahdi Niass interprète la prophétie comme une annonce du «
futur réformateur de la Tidianiya ». Tout ceci réconforte l’idée de
corrélation entre la Ma̔ rifa et la Fayḍa. Cependant, il ne faut pas perdre de
vue que, selon le fondateur de la confrérie, tel qu’il est souvent
cité, la Fayda traduit bien une « adhésion massive » à la Tarîqa.
Cheikh Ibrahima a repris les propos de Cheikh Ahmed At-Tijânî, en ces
termes, dans l’un de ses traités où il soutient qu’il est la voie par laquelle
se réaliserait cette ouverture (fath), avec, à l’appui, des témoignages de grands
Muqaddam :
« Une Fayda submergera mes compagnons à tel point qu’une multitude de
gens afflueront en masse vers notre Tarîqa. Cette affluence adviendra au
moment où les hommes seront dans des situations de crises terribles et
angoissantes. »285

282 Meyerovitch Eva de Vitray, op. cit., p. 238.


283
Niass Mouhamadou Mahdi, Baye Niass, le défenseur de l’Islam, Tome I, Ed.
Montréal, Canada, 1997, p. 3.
284 Thiam Ibrahima, op.cit., p. 17-18.
285
Niass Cheikh Ibrahima, Kâshif al-Albâs, Dâr al-Hishâm, 2010, p. 86.

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À la suite de ce passage, il soutient qu’un savant, Ahmad b. Maham Al-̔
Alâwî avait posé des questions à El-Hadji Omar Tall286, parmi lesquelles
celle-ci : « sommes-nous arrivés à l’époque de cette Fayḍa ? »287Celui-ci
répondit qu’il prie Allah pour en être le détenteur annoncé. Un peu plus
loin, Cheikh Ibrahima précise :
« le grand cheikh, mon maître et seigneur, El-Hadji Abdoullah b. El-Hadj
avait prétendu qu’il en était le dépositaire. Il dit que la Fayḍa lui avait été
dévoilée et il vit qu’elle lui revenait […]. Lorsqu’il sut qu’il allait mourir
avant sa réalisation, il comprit qu’elle allait se produire chez ses disciples. »288
C’est justement ce cheikh qui lui a affirmé, alors qu’il était jeune garçon :
« la Fayḍa se réalisera effectivement entre tes mains, sans aucun doute. »289
Ainsi, il était évident, au-delà des multiples interprétations et allégations,
que le fondateur de la Tarîqa faisait allusion à une massification de la voie
à un moment de crise humanitaire effroyable. Par la suite, on retient, à
travers les différentes allégations de détention, qu’un bon nombre de
Muqaddam avaient compris qu’une personne serait responsable de ce flux
ou de cette affluence (Fayḍa). Par contre l’unanimité ne s’est pas faite
autour d’un tel personnage, encore qu’il était permis de penser à plusieurs
détenteurs, ce que la lettre de la citation n’excluait pas. Dès lors, face à la
contestation de ses pairs, ses déclarations publiques de proclamation et
d’annonces, dans cette période charnière, entre 1929 et 1940, revêtaient
tout leur sens. À travers ces correspondances, il comparait la Fayḍa à la
« Lumière d’Allah que nul ne pouvait éclipser »290.
La contestation allait bon train durant cette première décennie de
proclamation. Seulement, en se fondant sur des faits historiques et des
témoignages d’un certain nombre de voix représentatives de la Tarîqa, tout
concordait à faire de Cheikh Ibrahima un personnage incontournable de
cette massification. En effet, dès son pèlerinage de 1937, lorsqu’il transita
à Fès, les consécrations commencèrent à affluer vers lui. « Cheik Abd
Salam As-Sa̔ îd qui était le Muqaddam de la Zawiya »291 ainsi que Cheikh
Ahmad Skeirij Al-̔Iyâshî lui annoncèrent son grade de Khalîfa de Cheikh
Ahmed At-Tîjânî. Skeirij, à travers les vers suivants, lui fait cas de ce statut

286
El-Hadji Omar est un Khalîfa reconnu de la Tarîqa Tijânî, il a mené la guerre en
Afrique de l’Ouest contre les colonialistes. Grand intellectuel, il est auteur de
plusieurs ouvrages en soufisme et a beaucoup contribué à la propagation de l’islam et
de sa propre confrérie.
287 Niass Cheikh Ibrahima, Kâshif, op. cit., p.87.
288
Idem, p. 88.
289 Idem, p. 92.
290
Niass, Jawâhirar-Rasâ’il, op. cit., p. 14-13.
291 Niass CheikhIbrahima, Ar-Rihla al-Hijâziyya al-uwlâ, op.cit., p. 7-9.

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suprême tout en faisant allusion à une « ouverture (fatḥ) » qui lui aurait été
consacrée.
« Je suis témoin, en votre faveur, d’une ouverture (fatḥ) éclatante
Qui vous revient de droit, en toute spécificité, parmi les gens de la Tarîqa
Tu es dépositaire d’une Khilâfa de Cheikh Ahmed At-Tijânî
Je te fais ainsi un écrit, en témoignage à ce propos »292.
Il détient alors une autorisation absolue293 et un plein pouvoir dans la
Tarîqa, en tant que représentant de son fondateur. C’est fort de cela qu’il
avait répondu, en ces termes, à un de ses disciples qui voulait avoir
l’autorisation de se doter d’une chaîne initiatique écourtée par laquelle
Cheikh Ibrahima serait directement relié au fondateur : « je te donne une
autorisation dans la Tarîqa de la part de Cheikh Tijânî. »294
Notons que toutes ces prophéties et ces témoignages ont été faits avant
sa rencontre avec l’Émir tidiane de Kano au Nigéria. Selon Monteil, celle-
ci a eu lieu en 1951, lors d’un pèlerinage à La Mecque295. C’est cette rencontre
qui convainquit l’Émir. Il lui fit allégeance et, avec lui, ses millions de
sujets de cette province du Nigéria grossirent le rang de ses disciples. Ce
fait historique sans précédent marqua une massification inédite de la Tarîqa
par la voie de Cheikh Ibrahima Niass. Cela d’ailleurs n’était que le début
de la propagation de la Fayḍa dans toute l’Afrique noire.
Au-delà de ce rayonnement spirituel indiscutable, ce qui intéresse notre
regard est cet autre sens de la « Fayḍa » qui transparaît dans les écrits et
propos des disciples de la Zawiya. L’un des plus grands poètes de celle-ci,
le mauritanien Sheikhân, à ce propos, comparaît son maître à un océan de
Ma̔ rifa (connaissance), en ces termes :
« De la mer il suffit de boire jusqu’à la satiété, mais le désir
De l’océan de connaissance ne s’assouvit que par la noyade. »296

Les propos d’un autre disciple qui assure que « celui qui boira de cette
« Fayḍa » n’aura plus jamais soif »297permet d’avoir une meilleure lecture
du vers. Au-delà d’une simple affluence ou massification, ici on renoue

292 Thiam Ibrahima, op.cit., p. 18-19.


293
En ce qui concerne les types d’autorisations et le statut de Khalifa des détails sont
donné dans : NIASS Cheikh Ibrahima, Jawahirar-Rasâ’il, op.cit., p. 142.
294 Idem, p. 26.
295
Monteil Vincent, L’Islam noir, Seuil, Paris, 1986, p. 166.
296 Thiam Ibrahima, op. cit., p. 18.
297
Idem. Le disciple en question est l’auteur de l’ouvrage : Ibrahima Thiam.

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avec le flux de Lumière créatrice, au sens premier du terme. Autrement dit,
la Fayḍa serait, sous un autre angle, cette effusion d’énergie spirituelle à
laquelle faisait allusion la Ma̔ rifa.
Conclusion
D’une réalité essentiellement pratique à ses débuts, le soufisme avait
connu à partir du IIIe siècle de l’Hégire une théorisation qui allait mettre
des noms sur un ensemble de notions subtiles de la spiritualité de l’islam.
C’est ainsi que le rayonnement intellectuel de Junayd à Baghdâd a permis
de mieux connaître la théorie de la Ma̔ rifa qui est le socle ou le moteur à
partir duquel se déploie toute éducation spirituelle (Tarbiya) émanant d’un
maître accompli. Des siècles plus tard, à travers un contexte d’évolution
différent, le concept Fayḍa, développé au sein de la Zawiya de Cheikh
Ibrahima Niass de Kaolack, fait voir des liens avérés avec cette doctrine.
En effet, malgré le temps et l’espace qui les séparent, les grands maîtres
du soufisme comme Junayd semblent être ressuscités dans la pensée de ce
soufi du XXe siècle, d’après une lecture de son histoire et de ses écrits. Il
s’est proclamé comme le détenteur d’un rayonnement spirituel prophétisé
par le fondateur de la Tijâniyya : la Fayḍa. Des faits historiques et beaucoup
de témoignages représentatifs ont corroboré cette proclamation. Au même
moment, il mit en place une Zawiya avec une approche éducative
particulière, plus connue sous le vocable de Tarbiya.
À la lumière de sa pensée, cette approche en question reproduit et met
en pratique un processus de purification du cœur qui devait aboutir à la
Ma̔ rifa. On ne peut alors s’empêcher de donner à la Fayḍa, au moins, deux
significations. Elle marque l’affluence d’un grand nombre de disciples vers la
confrérie Tijâniyya, comme stratégie annoncée. Elle désigne également, de
manière plus subtile, cette effusion de grâce que reçoit et profuse en même
temps le maître accompli, cette énergie qui alimente le moteur de
l’éducation spirituelle (la Tarbiya). De ce dernier point de vue, la Fayḍa
est un autre synonyme de la Ma̔ rifa, tiré de l’expérience spirituelle de
Cheikh Ibrahima Niass. D’ailleurs ce deuxième sens pourrait bien être une
explication ou un répondant ésotérique de la première acception qui renvoie
à un phénomène plus ou moins exotérique.

Références bibliographiques
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Vrin, Paris.
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premiers soufis.- Thèse de Doctorat de 3e cycle : Faculté des Lettres et
Sciences humaines : UCAD.
NDIAYE Saliou (2014). Le Tasawwuf et ses formes d’organisation : analyse
de son évolution, des prémices aux confréries.- Thèse de doctorat d’État
(arabe) : Lettres : UCAD : Dakar.
NIASS Cheikh Ibrahima (1993). Majmû’aar-rihlât, Dâr An-Nahda, Le Caire.
NIASS Cheikh Ibrahima (1970). Ziyâda al-Jawâhir, établi et édité en 1970 par
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NIASS Cheikh Ibrahima (2010). Kâshif al-Ilbâs, Dâr al-Hishâm.
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THIAM Ibrahima (2002). 25 sanaalârahîlash-Shayh, manuscrit imprimé par
l’auteur.

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