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LES ONG ISLAMIQUES EN CÔTE D’IVOIRE

EN PÉRIODE DE CONFLIT :
ACTEURS ET ENJEUX

Issouf BINATE
Université Alassane Ouattara
UFR Communication, Milieu et Société
Département d’histoire
binateissouf1981@yahoo.fr
Résumé :
En Afrique de l’Ouest, l’islam connaît, depuis
ces dernières décennies, un regain de vitalité. Des
évènements sociopolitiques intervenus l’illustrent
bien, même s’ils sont évolutifs d’un pays à un autre.
La Côte d’Ivoire n’échappe pas à cette réalité, avec
une communauté musulmane passée d’une position
marginale à celle d’une force sociale agissante, menée
par des intellectuels arabisés (ou non) engagés dans
la promotion de l’islam dans des secteurs d’activités
où ils étaient absents : le service humanitaire. Cette
implication dans ce champ s’inscrit dans un contexte
de crise politico-militaire où les conditions de vie
d’une frange importante des populations n’étaient pas
reluisantes. Cette contribution analysera comment, en
l’absence d’organisations islamiques transnationales,
des acteurs locaux ont réussi à investir le domaine ca-
ritatif en apportant de l’assistance à leurs coreligion-

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naires et profiter de cette brèche pour se positionner


dans l’espace public.
Mots clés : Côte-d’Ivoire, ONG islamique, commu-
nauté musulmane, humanitaire, conflit,
espace public
Abstract :
In western Africa, Islam has a renewed vitality
in recent decades. Sociopolitical events illustrate
this well, even if they are evolving from one country
to another. Côte d’Ivoire doesn’t escape to this rea-
lity. Côte d’Ivoire doesn’t escape this reality, with a
Muslim community moving from a marginal position
to an active social force, led by arabised intellectuals
(or not) engaged in the promotion of Islam in sectors
of activity where they were previously absents : the
humanitarian service. This involvement in this field
is part from a political-military crisis in which the
living conditions of a large part of the population were
not good.This contribution will analyze how, in the
absence of transnational Islamic organizations, local
actors have succeeded in investing the charitable field
by providing assistance to their coreligionists and ta-
king advantage of this breach to position themselves
in the public space.
Key Words : Côte-d’Ivoire, Islamic NGO, Muslim Com-
munity,Humanitarian, Conflict, Public
Space

Introduction
Le décloisonnement de la vie politique en Afrique
noire francophone, avec la fin des régimes des partis

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uniques au début des années 1990, a ouvert la voie


à plus de liberté d’expression et préparé le terrain
à l’émergence d’acteurs nouveaux sur la scène pu-
blique, les Organisations Non Gouvernementales
(ONG). En général, ces structures, issues de la société
civile, sont venues au secours des États affaiblis par
la crise économique et ayant du mal à remplir leurs
fonctions régaliennes. Dans un nombre important de
pays, on les compte par centaines (voire par milliers),
sans même qu’il y ait parfois des dispositions juri-
diques actualisées1 les régissant.
Ces organisations, si elles ont acquis assez de
visibilité au cours de la décennie 1990, sont pré-
sentes dans la sphère publique depuis l’époque colo-
niale (Thiané 1996), sous la bannière des religieux.
Ces missionnaires, pour l’essentiel, issus des rangs
du clergé catholique, avaient fait des œuvres carita-
tives un second pan de leurs activités de diffusion de
l’évangile. En Côte d’Ivoire, cette réalité était déjà
perceptible, après qu’ils aient jeté les bases – avec la
création des premiers centres éducatifs en 1895(De-
salmand1983,Trichet, 1994) – de ce qui deviendra
l’école publique coloniale puis nationale. Suite à la
1- Au Burkina Faso, l’acronyme «  ONG  » ne figure pas dans la
loi portant sur les associations pourtant révisée en décembre
1992. En Côte d’Ivoire, le pays voisin, ces structures sont
nées et continuent de voir le jour selon la loi relative aux
associations du 21 septembre 1960. Toutefois, la définition qui
semble admise n’éloigne pas les ONG des types d’associations
auxquelles ces lois se réfèrent. Elle présente l’ONG comme
une structure d’aide au développement, une « organisation
qui n’a pas été constituée par une entité publique ou par voie
d’un accord intergouvernemental, même si elle accepte des
membres désignés par les autorités publiques, à condition que
ceux-ci ne nuisent pas à sa liberté » (M’Bonda 2008).

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mise sur pied de l’association Caritas en 1955 (N’Da-


tien 2008), l’implication de l’église aux côtés de l’Etat
s’est vue renforcée dans plusieurs domaines d’intérêt
communautaire. Cela l’a positionné en bonne voie
dans sa mission de christianisation face à l’islam.
Cette religion, longtemps restée fortement im-
plantée dans le nord du pays, avait fini par s’étendre,
avec les mouvements migratoires, aux zones fores-
tières du sud à la fin du XIXèmesiècle. Sa diffusion
au-delà de son bastion était des entreprises conduites
individuellement par des acteurs, parfois, à la double
identité – négociant et marabout –, dont les missions
au départ, eu égard à la politique musulmane colo-
niale2, se limitaient à des appels à l’islam (da’wa),
à l’enseignement dans les établissements coraniques
(Le Blanc et Binaté 2012), etc. sans un lien avec le
domaine séculier. Mais peu avant l’accession du pays
à l’indépendance, l’idée d’une communauté organi-
sée, entreprenante et soucieuse du bien-être de ses
membres avait germé.
Mais il faudra attendre la décennie 1990 pour ob-
server une visibilité importante des acteurs religieux
dans le développement (Kaag et Saint-Lary 2011).
En effet, en Côte d’Ivoire, l’apparition et l’expansion
d’organisations islamiques locales de bienfaisance
2- La politique coloniale vis-à-vis des musulmans a varié au gré
des situations. Quand il s’agissait de répandre la civilisation
européenne française aux quatre coins du territoire, les
marchands musulmans, pour leur mobilité, étaient qualifiés
d’acteurs clés. Par contre, quand leur menace se faisait sentir,
notamment la menace de la confrérie Senoussiya, la crise
du Hedjaz au début du XXème siècle, des dispositions étaient
prises à l’encontre des musulmans (Binaté 2012).

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n’a pas bénéficié du soutien d’ONG islamiques trans-


nationales comme dans d’autres pays (Mattes 1993,
Holger 2000, Bellion-Jourdain 2001, Salih 2002,
Kaag 2008, Chanfi 2009, Sounaye 2011, Le Blanc
et al. 2013). Elles ont émané de l’initiative d’acteurs
locaux (Schulze 1993, Binaté 2016), dont le but
était de soustraire l’islam ivoirien de sa
marginalité face à la prépondérance chrétienne
dans ce domaine et au danger que représentait
pour eux l’influence occidentale.
Cet article analyse les enjeux de l’implication
des ONG islamiques dans le domaine caritatif dans
un contexte particulier du pays. Rappelons que ce
contexte est caractérisé par une crise militaro poli-
tique3au cours de laquelle des acteurs en majorité
méconnus de la sphère publique musulmane se sont
illustrés dans une autre forme de da’wa en faveur de
leurs coreligionnaires en situation de détresse. À par-
tir des données d’entretiens – avec des responsables
d’ONG, des guides religieux, administrateurs publics,
partenaires au développement, etc. – et d’observa-
tions participantes à Abidjan, Bouaké, Korhogo et
Man où siège l’essentiel des ONG islamiques, ce
texte, en s’appuyant sur l’expérience des
organisa-tions transnationales islamiques, décrit le
parcours de ces structures caritatives et analyse
leurs actions en matière d’éducation, santé,
marketing caritatif, etc. sur le terrain.

3- Dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, un conflit arme a


éclaté en Côte d’Ivoire. Il a pris fin avec l’accession d’Alassane
Ouattara au pouvoir en avril 2011. Le pays, depuis lors, a
amorcé un processus de réconciliation et de reconstruction
nationale.

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1-L’humanitaire en milieu musulman : une


entreprise religieuse transnationale en Afrique
au début de la décennie 1980
La littérature sur les actions caritatives est restée
longtemps focalisée sur les œuvres des ONG occi-
dentales et, dans une moindre mesure, chrétiennes.
Ce n’est qu’à partir de la décennie 2000 que l’huma-
nitaire islamique a commencé à susciter l’intérêt des
chercheurs. Les analyses sur ce renouveau de l’islam
portent sur les notions de volontarisme, les dogmes
relatifs aux obligations, aux recommandations faites
aux musulmans pour l’établissement d’un ordre social
selon cette religion et leur application sur le terrain.
Plusieurs versets coraniques et hadiths, en ef-
fet, illustrent les attitudes d’humanité qu’enseigne
cette religion pour l’instauration d’un ordre social
où le fossé entre riches et pauvres serait réduit. La
réalisation de cet idéal de bien-être social repose sur
l’institution d’un droit des pauvres : la Zakat4.Cette
dernière fait partie des obligations du musulman et
occupe le troisième rang dans l’ordre des cinq piliers
de l’islam. Selon Holger Weiss (2000, p. 144) : « (…)
zakat is identified as an institution and as a social
obligation and a form of worship, observed for the
welfare of Muslim community. »
Cette appréciation de la notion de Zakat est
partagée par d’autres chercheurs, dont Mayke Kaag
(2011) qui associe à cette obligation la Sadaqa, une
autre forme de don exprimant la piété, recommandée
4- La Zakat consiste à donner un quarantième de son revenu annuel
aux personnes dans le besoin. Elle est considérée comme le
droit des pauvres.

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aux musulmans. La valeur de la Sadaqa n’est pas


quantifiée et sa fréquence est laissée à la liberté du
donateur. Mais tous deux ont pratiquement les mêmes
finalités : soutien aux personnes dans le besoin et
purification des biens du donateur. Ces bénéficiaires,
généralement connus sous les vocables de pauvres ou
nécessiteux, ont été identifiés par le Coran et classés
en huit catégories de personnes :
Les aumônes ne sont destinées qu’aux pauvres et
aux indigents, à la rétribution des percepteurs, au
ralliement des bonnes volontés, à affranchir des
eunuques (esclaves), à libérer des insolvables, à
aider dans la voie de Dieu et à secourir le fils du
chemin (…) (Coran, S9. V60)

On retrouve ces catégories de personnes en


Afrique où la solidarité des musulmans a commencé
à s’exprimer à travers des structures humanitaires
portant leur identité. En effet, le début de la décennie
19805 est présenté comme la période de l’entrée sur la
scène africaine des ONG islamiques transnationales
(Bellion-Jourdain 2001, Chanfi 2002, Kaag 2010).
L’aide de ces organisations en direction des popula-
tions musulmanes du Sud a emprunté deux voies. Elle
s’est faite soit directement ou indirectement.

5- La décennie 1980 a enregistré l’émergence des structures


caritatives islamiques. Toutefois, il est intéressant de préciser
que le témoignage de la solidarité des musulmans envers leurs
semblables sous une forme organisée est antérieur à cette
période. Dans les années 1970, l’islam en Afrique du Sud
présentait déjà un visage humain avec des structures telles
Islamic Dawah Movement, Islamic Medical Association,
South African National Zakat Fund (Sadouni 2009). A cela, on
peut ajouter les actions de Young Muslim Association (YMA)
en faveur des orphelins au Kenya en 1968 (Salih 2002).

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La première catégorie d’interventions concerne


les ONG basées en Afrique ou y ayant des représen-
tations en contact avec les bénéficiaires. On peut citer
au nombre de ces structures l’ODI (Organisation de
la Da’wa Islamique) créée en 1980, suivie une année
plus tard par l’IARA (Islamic African Relief Agency)
à Khartoum (Soudan). Après cinq années de présence
sur le terrain humanitaire, l’IARA va ouvrir un bu-
reau au Tchad qui abritait déjà d’autres antennes des
organisations humanitaires du monde musulman.
Selon Mayke Kaag (2008, p. 9) : «The transnational
Islamic NGOs operating in Chad in 2004 comprised
one Libyan, three Sudanese, one Kuwaiti, and six
Saud organizations. »
Parmi ces structures figuraient aussi l’agence
saoudienne International Islamic Relief Organization
(IIRO) établie en 1986 et l’ONG d’origine kowei-
tienne Africa Muslim Agency (AMA) fondée par
Abdurrahman Hammut Sumayt en 1981.En Afrique
de l’Ouest, l’AMA est présente au Burkina Faso de-
puis 1986, tout comme le World Islamic Call Society
(WICS)6 installé en 1998. La présence du WICS a
été signalée également au Sénégal, en Sierra Leone,
Guinée, etc. (Salih 2002).Ces organisations inter-
venaient aussi bien sur le terrain que par le canal
d’autres agences.
Cette autre forme d’appui au développement ou
intervention indirecte a été observée dans certains
pays. C’est le cas du Ghana où il existe depuis plu-
6- Le World Islamic Call Society (WICS) ou Association Mondiale
de l’Appel Islamique est une organisation d’origine libyenne
créée en 1972.

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sieurs années des organisations islamiques aux côtés


desquelles est née et s’est formée une dynamique
ONG nationale, Islamic Council for Development
and Humanitarian Services (ICODEHS). Créé en
1982 par Mustapha Ibrahim, ICODEHS travaille
en collaboration avec des organisations du monde
arabe, notamment Kuwaiti Zakat House, Qatar Chari-
table Society, Dubai Charity Association, etc. (Weiss
2000). Ces coopérations ont permis d’apporter l’aide
aux populations en difficulté dans divers domaines.
Si certains pays ont pu bénéficier de ces appuis au
développement, ce ne fut pas le cas d’autres, comme
la Côte-d’Ivoire. Pourtant, ce pays, suite au retour
des premiers arabisants et la création des associa-
tions sous contrôle de l’État – telle que le Conseil
Supérieur Islamique (CSI), avait montré quelques
signes d’une terre disposée à recevoir l’aide du monde
arabo-musulman. On a enregistré, à cet effet, l’envoi
par l’Arabie Saoudite des enseignants coraniques
dans la plus importante medersa du pays – Dar Ha-
dith – à Bouaké dans les années 1970 (Binaté 2012),
le soutien financier et matériel apporté par le WICS
et le WAMY (World Assembly of Muslim Youth) à la
formation islamique, le projet de construction par la
Banque Islamique de Développement (BID) d’insti-
tuts islamiques à Abidjan et à Dabou7, les initiatives

7- Le projet de construction d’un institut islamique àDabouétait


en faveur de la Communauté Musulmane du Sud (CMS) au
début de la décennie 1980. Selon Marie Miran (2006), cette
communauté était une association de convertis composés
de personnes issues des ethnies Adjoukrou, Bété, Baoulé et
Allandianrésidant àDabou.

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du mouvement Ahmadiyya8. À cela, on pourrait ajou-


ter les aides qui ont transité par le Dr Moustapha Sy
Yacoub9 puis l’ONG Maktab Ta Awoun de Dr Fadiga
Moussa Al Farouk10 en direction des orphelins et des
familles en situation difficile. Cependant, toutes ces
actions se sont développées en dehors de la sphère
politique et n’ont pas donné lieu à l’établissement de
sièges des structures donatrices sur le territoire ivoi-
rien. Aussi, ont-elles évolué en pointillé eu égard à la
méfiance ayant marqué les rapports entre l’État post
colonial ivoirien et la communauté musulmane – par
extension, le monde arabe (Miran 2006).
Avec les mouvements intervenus au sommet de
l’Etat en 2000 – changement de régimes et avènement
de la deuxième République –, les lignes ont bougé :
ouverture d’une Ambassade du Royaume de l’Arabie
saoudite à Abidjan en 2002 et l’adhésion du pays
à plusieurs institutions arabo-musulmanes11. Mais
8- La communauté islamique Ahmadiyya est présente en Côte
d’Ivoire depuis les années 1960. Elle a à son actif la réalisation
de trois centres de santé (Abidjan, Abengourou et Oumé), des
écoles islamiques et plusieurs mosquées.
9- Dr Moustapha Sy est une des figures de proue du mouvement
sunnite de la période post coloniale. Il a obtenu son doctorat
à l’Université islamique de Médine le 24 juin 1986, après un
séjour de près de vingt ans en terre saoudienne. (Entretien avec
Moustapha Sy Yacoub, le 27 mars 2008 à Daloa).
10- Dr Fadiga Moussa Al Farouk est diplômé de l’Université
Muhammad Bound Saoud de Ryad. Il est le président fondateur
de l’ONG Maktab Ta Awoun créée en 2004 et recteur de
l’Université Al fourqane ouverte depuis 2009.
11- La Côte d’Ivoire est devenue membre de l’Organisation de la
Conférence Islamique (OCI), l’Organisation islamique pour
l'Education, les Sciences et la Culture (ISESCO), la Banque
Islamique de Développement (BID) en 2001.En plus, le pays
est partenaire de la Banque Arabe pour le Développement en

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lorsque survint la guerre en 2002, cette ouverture sur


ce monde musulman n’a pu conduire à la ruée des
ONG islamiques transnationales vers la Côte-d’Ivoire
où le service humanitaire a été assuré par des acteurs
locaux en milieu musulman.
2-Les ONG islamiques en Côte-d’Ivoire :
acteurs, typologie et buts
L’humanitaire islamique ivoirien a émergé dans
un contexte de crise au début du second millénaire
au cours de laquelle la situation sociale difficile des
populations de la moitié nord du pays (Badouel 2004)
n’a pas laissé sans réaction certains d’entre eux. À
partir d’expériences de travail avec des structures
humanitaires ou d’une volonté de rattrapage12, des
organisations caritatives islamiques furent mises sur
pied. En l’absence d’un organe central de coordina-
tion des activités de la communauté, celles-ci sont
dispersées sur le territoire avec des fonctions et des
modes d’intervention différente. On pourrait ainsi les
répartir en deux groupes.
2.1. Les organisations de terrains
Elles sont composées d’ONG en contact direct
avec les populations à assister. On les rencontre aussi
bien à Abidjan qu’à l’intérieur du pays. Le Réseau des
Écoles Madrassas de Côte-d’Ivoire (REMCI), l’une
de ces organisations, a fait son entrée dans le domaine
Afrique (BADEA) de qui il a reçu des financements pour les
travaux de prolongement de l’autoroute du nord, des ponts de
Bouaflé et de Jacqueville.
12- Certaines ONG ont été créées en réaction à l’hégémonie
chrétienne dans ce domaine. Leur présence sur ce terrain
d’activités participe donc à une logique de réduire le large
fossé entre musulmans et chrétiens dans les œuvres de charité.

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caritatif au lendemain du déclenchement de la crise


en 2002. Celle-ci s’étant enlisée, la moitié nord du
pays s’est appauvrie au point de se retrouver sous as-
sistance humanitaire. Les agences des Nations-Unies
et leurs partenaires arrivés au secours des populations
ont organisé le service humanitaire à partir de la ville
de Bouaké, quartier général des militaires insurgés.
Pour l’accomplissement d’un travail efficient,
l’implication des structures communautaires était
nécessaire. Ainsi, il a été fait appel à la communauté
chrétienne et musulmane représentée par des struc-
tures telles Caritas, Saint Camille et la Coordination
du Conseil National Islamique. Pour leur présence
antérieure dans ce type de champ d’action, les or-
ganisations chrétiennes étaient outillées, contraire-
ment aux musulmans qui n’avaient ni local (siège),
ni équipement pour ce travail. Toutefois, la mission
réalisée en équipe, avec ses implications – établisse-
ment de liens d’amitié, partages de connaissances,
etc. –, a permis à la Coordination du Conseil Natio-
nal Islamique de mieux s’organiser. En 2004, sous
la conduite de son Secrétaire général, Koné Jakaria,
Conseiller pédagogique à la Direction Régionale de
l’Éducation Nationale (DREN), allait voir le jour
le REMCI (Réseau des écoles madrassas de Côte-
d’Ivoire) à Bouaké.
À quelques kilomètres vers le sud, d’autres lo-
calités abriteront des projets similaires. C’est le cas
d’Abidjan où le Conseil d’Actions Humanitaires Mu-
sulmans en Côte d’Ivoire (CAHMCI) a fait son entrée
sur la scène caritative en 2003. Comme la précédente,
cette ONG est née en période de crise :

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Ce conseil a été créé spontanément par la


volonté des personnes animées d’apporter leurs
contributions à leurs frères et sœurs qui étaient
en souffrance suite à la crise militaro politique de
2002. Les populations étaient venues de partout
pour se rencontrer à Yamoussoukro qui avait
été fait comme point d’accueil des personnes
déplacées. Au début, les gens n’avaient pas
pensé que dans ce lot de personnes, il y avait des
musulmans. À la fondation Houphouët Boigny,
ils avaient regroupé tout le monde. Et, lorsqu’ils
servaient à manger aux gens (…), c’est là qu’ils
se sont rendu compte qu’il y avait d’autres
groupes de musulmans qui ne voulaient pas se
confondre aux autres, qui avaient leur tradition
(la sunnah) qu’ils voulaient respecter. Il était
question alors d’avoir dans le lot des personnes
pour s’occuper d’eux, des gens d’obédience
musulmane. Parce que les enfants qui avaient
été recueillis et mis quelque part aux soins
des sœurs (chrétiennes), il y avait une certaine
opposition de certaines femmes qui ne voulaient
pas que leurs enfants soient encadrés par des
sœurs. C’est suite à cela que j’ai été interpellé
par une connaissance.13

Dirigée par Koné Abdoulaye, agent de santé


précédemment en mission au compte du Haut-Com-
missariat pour les Réfugiés (HCR) en Sierra Leone,
l’ONG CAHMCI a son siège aux 220 logements
dans la commune d’Adjamé. Elle n’a pas de repré-
sentations formelles dans d’autres villes du pays,
même si elle y compte des membres. Dans ce travail
d’assistance des populations en détresse, elle par-
tage l’espace abidjanais avec quelques organisations
13- Entretien avec Koné Abdoulaye, 16 août 2013 à Adjamé/
Abidjan.

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musulmanes, notamment l’ONG Centre Islamique


Aç-habul Kahaf (CIAK).
Cette organisation est née au cours de la décennie
de crise ivoirienne, mais le but de sa création n’y est
pas lié. Elle est le résultat du travail de dynamiques
personnes regroupées au sein de la communauté mu-
sulmane de Koumassi – Zone industrielle. Parti d’un
objectif de renforcement des acquis des fidèles de la
mosquée Maoula14, l’association s’est restructurée au
fil des années et a inclus dans ses missions quelques
questions liées aux besoins matériels de ses membres.
Née en 2002 sous la houlette de l’imam Keita Anzou-
mana15, l’ONG CIAK dispose d’une bibliothèque et
d’une infirmerie où interviennent des agents de santé
de l’État et des diplômés bénévoles. Le projet de
création d’une clinique médicale par une ONG mu-
sulmane avait déjà été initié par le Secours Médical
Islamique (SEMI)16 dans les communes de Cocody et
d’Abobo au début de la décennie 2000 (Miran 2006,
p. 393). Mais ce dernier n’a pas le même caractère
communautaire que celui de l’ONG CIAK qui est une
propriété des fidèles de la mosquée Maoula.
À côté de ces ONG de terrain, on peut citer des
structures aussi importantes telles la Fondation Dji-

14- La mosquée porte le nom – Maoula – de la famille marocaine


propriétaire du site où elle est construite.
15- L’imam Keita Anzoumana est communément connu sous le
nom de Ousmane Keita (Entretien réalisé le 18 juillet 2013 à la
mosquée Maoula à la Zone industrielle (Koumassi/Abidjan)).
16- Le Secours Médical Islamique a été créé en 1992 en tant
que association avant d’être érigé en ONG en 1998. Il était
présidé par le Pr Kader Keita et regroupait des professionnels
musulmans de la santé (Miran 2006, p. 393).

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gui, Al Muwassat, Orphan’s Smile, Islam Action Sa-


nitaire (ISLAS)17, etc. qui ont également vu le jour
au début de la décennie 2000.
2.2. Les organisations d’appui aux ONG de terrain
Elles sont constituées de structures religieuses
ayant pour mission d’accompagner les acteurs de
terrain dans leurs interventions. Ces organisations
font à la fois un travail de coordination des activités,
de marketing caritatif et de fund raising. La première
d’entre elles est l’Alliance des Religieux contre le
VIH/SIDA et les Autres Pandémies (ARSIP). L’im-
plication des religieux dans la lutte contre ce fléau
mondial fait suite à un constat. En effet, selon le rap-
port de ONUSIDA en 2004, la Côte d’Ivoire18 était le
pays de l’Afrique de l’Ouest le plus touché par cette
pandémie avec un taux de prévalence de plus de 7%
chez les adultes. Étant déjà engagés individuellement
dans cette lutte, les religieux ambitionnaient donner
plus de vitalité à leurs entreprises à travers la création
de l’ARSIP.
Cette structure hybride, née en 2006, est com-
posée de trente organisations réunies au sein de cinq
groupements fédératifs que sont l’Église méthodiste,
l’Église catholique, la FEECI (Fédération des églises
évangéliques de Côte d’Ivoire), le CNEPCI (Conseil
national des églises protestantes de Côte d’Ivoire) et
le COSIM (Conseil supérieur des imams). Son orga-
17- Les ONG Fondation Djigui, Al Muwassat, Orphan’s Smile et
Islam Action Sanitaire ont été créées respectivement en 2001,
2002, 2003 et 2004.
18- Selon le rapport de ONUSIDA en 2004, près de 570 000
personnes vivaient avec le VIH/SIDA dont plus 530 000 âgées
de 15 à 49 ans.

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 207


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Les ONG islamiques en Côte d’Ivoire en période de conflit :
acteurs et enjeux

nigramme tient compte de cette hétérogénéité : la pré-


sidence était assurée par un chrétien (Révérend Père
Gustave Adou), secondé par un musulman (Imam
Cissé Djiguiba) en 2013. Sa gestion au quotidien était
aux mains d’une équipe aussi composite avec à sa tête
Yvette N’Tamon, la même année.
Dans cette plate-forme, le COSIM est représen-
té par sept organisations qui ont un volet de lutte
contre le SIDA au chapitre de leurs activités. Ce
sont le REMCI, le CAHMCI, la Fondation Djigui,
Al Muwassat, Orphan’s Smile, l’AFMCI (Associa-
tion des femmes musulmanes de Côte d’Ivoire) et la
COFEMCI (Confédération des femmes musulmanes
de Côte d’Ivoire). Ces structures reçoivent des appuis
afin d’être compétitives sur le terrain. Yvette N’Ta-
mon nous fait un témoignage de ce travail d’accom-
pagnement :
Nous organisons des missions de supervision
pour nous assurer que les acteurs ont les
compétences requises pour effectivement
offrir les services. Ce sont des supervisions
formatives. On corrige avec des démonstrations
pratiques. Par exemple, comment faire une
visite à domicile à une famille d’OEV (orphelin
et enfant vulnérable) ? Comment faire une
animation d’une séance éducative, d’une
causerie éducative en matière de prévention ?
Nous allons et supervisons. S’il y a des
erreurs, on corrige par la démonstration et les
explications.19
Outre ces activités de renforcement de capacité
et de suivi, l’ARSIP assure aussi à ses membres une
19- Entretien avec Yvette N’Tamon, 13 août 2013 à Cocody/
Abidjan.

208 REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara


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Les ONG islamiques en Côte d’Ivoire en période de conflit :
acteurs et enjeux

visibilité auprès des bailleurs de fonds lors des ren-


contres de coordination à travers sa politique de mar-
keting caritatif, une des spécialités de la CIRA (Cel-
lule islamique de réflexion et d’action). Née en 2005
à l’initiative d’étudiants et de cadres musulmans, la
CIRA, dirigée par Sanogo Mamadou20, entend être
une structure de promotion des activités musulmanes
en dehors du cadre cultuel. À cet effet, elle a institué
les Salam Muslim Award.
C’est une originalité dans la mesure où nous
avons l’habitude de voir des Awards pour
récompenser des chanteurs, des joueurs, etc. Ce
qui les amène à persévérer dans ce qu’ils font.
Pour aller dans la même veine, mais sur un plan
religieux, nous avons créé quelque chose de
semblable.21
La cible des Salam Muslim Award est toute per-
sonne physique ou morale – association et ONG –
travaillant sur le sentier de l’islam à travers cinq
domaines d’activités : éducation, santé, protection,
architecture (construction d’édifices religieux) et ac-
tivité génératrice de revenus. Chacun de ces domaines
a un lauréat récompensé par un prix. Le meilleur des
cinq lauréats reçoit le Salam des Salam, un prix de
valeur symbole pouvant assurer au lauréat une visi-
bilité auprès des partenaires techniques et financiers.
20- Entretien avec Sanogo Mamadou le 27 juillet 2013 au siège de
la CIRA à Bonoumin (Cocody/Abidjan).
21- Sanogo Mamadou interviewé par Kémé Brama, Islam Info,
n°238 du 26 mai 2010.

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 209


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Les ONG islamiques en Côte d’Ivoire en période de conflit :
acteurs et enjeux

Ces partenaires au développement, la commu-


nauté musulmane en compte désormais avec l’ini-
tiative de la mise en place de la Fondation Zakat et
Waqf depuis le 30 juillet 2010. Ce projet, conduit
par Dr Lamine Bamba22, spécialiste en économie
islamique, se veut être un cadre de promotion de la
solidarité entre les musulmans et de lutte contre la
pauvreté à travers la collecte et la distribution de
la Zakat. Elle dispose d’un siège dans la commune
de Cocody (Abidjan) et un compte bancaire à partir
desquels les musulmans désireux de s’acquitter de ce
droit des pauvres peuvent accomplir leurs obligations
religieuses.
En somme, les musulmans ivoiriens n’ont pas
manqué d’ingéniosité dans la mise en place de mé-
canismes d’assistance aux personnes en situation
difficile. Par petits groupes de cadres intellectuels
arabisés ou non, ils sont partis des ONG de terrain
à celles d’appui aux initiatives des premières. Ces
organisations, avec les soutiens des partenaires oc-
cidentaux au développement, allaient conduire des
projets visant la satisfaction de certains besoins de
la communauté.
3-Les ONG islamiques nationales : entre activités
caritatives et quête de visibilité sociale
Dans la mission des ONG musulmanes en Côte-
d’Ivoire, un accent particulier a été mis sur l’édu-
cation et la santé, des domaines où la réforme des
22- Dr Lamine Bamba est diplômé de la faculté de Sharia à
l’Université de Karaouine (Maroc). Depuis son retour en
Côte d’Ivoire en 2009, il enseigne à l’Institut International de
l’Imamat d’Afrique et à l’Université islamique Al-Fourqane.

210 REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara


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Les ONG islamiques en Côte d’Ivoire en période de conflit :
acteurs et enjeux

medersas, la lutte contre la pandémie du VIH/SIDA


et les mutilations génitales féminines étaient deve-
nues des sujets d’intérêts publics. Cette expression
de compassion s’est accompagnée d’une quête de
visibilité dans le milieu communautaire.
3.1. Les domaines d’interventions
Plusieurs secteurs ont été investis par les struc-
tures musulmanes. Mais la présente analyse portera
sur les domaines de la santé et l’éducation.
3.1.1. Le secteur de la santé
Ce domaine d’activités a été l’une des portes
d’entrée des ONG islamiques sur le terrain humani-
taire. L’une des structures à s’illustrer sur ce champ a
été la Fondation Djigui avec son projet de lutte contre
les mutilations génitales féminines. Le phénomène
des mutilations génitales féminines fait partie des
sujets tabous de la communauté musulmane. C’est
une pratique préislamique restée longtemps associée
à la religion de Muhammad. Elle est à la base de nom-
breuses souffrances que connaissent les femmes. Pour
endiguer cette pratique, il a fallu trouver une méthode
d’approche et des preuves fiables de son caractère
illicite. En effet, l’islam n’ordonne pas clairement sur
l’interdiction de cette pratique sociale. Toutefois, le
fait que ses effets portent atteinte à l’intégrité phy-
sique de la personne humaine, cela a donné alors de
la matière pour conduire la réflexion sur la stratégie
à adopter. L’Imam Cissé Djiguiba et son équipe pro-
fiteront de cette brèche pour mener leur projet.
Deux méthodes d’approches allaient être utili-
sées : la prévention par l’information, l’éducation et

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 211


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acteurs et enjeux

la communication (IEC) et la mobilisation commu-


nautaire et sociale (CMS). La première a consisté
en l’organisation d’une série de conférences sur la
vision de l’islam sur les mutilations génitales fémi-
nines et les impacts de cette pratique sur la santé de
la femme. Entre 2004 et 2007, la Fondation Djigui a
réussi l’organisation de sept conférences publiques23
dans la ville d’Abidjan, suivies des activités de masse.
Celles-ci se sont déroulées le plus souvent sous forme
de caravane. Quelques-unes ont eu lieu à Odienné,
Danané, Séguéla et Abidjan entre 2005 et 2007. Selon
Coulibaly Sibiri24, directeur exécutif de la Fondation
Djigui, des matrones sensibilisées dans des villages
de la région d’Odienné ont renoncé à cette pratique
en 2009. À Bouaké et ses localités environnantes, la
Fondation Djigui est épaulée, dans ce projet, par le
REMCI. Toutefois, c’est dans la lutte contre le VIH/
SIDA que la structure de Koné Jakaria s’est le plus
distinguée.
L’intervention d’une organisation musulmane sur
la question du VIH/SIDA a été délicate (Gomez-Pe-
rez 2011), comme la précédente pour deux raisons
principales. D’une part, cette action touchait un sujet
– sexualité – rarement objet de discussions en com-
munauté. Et, d’autre part, les premières données25 en
provenance de l’Occident relatives à cette maladie

23- Archives de la Fondation Djigui : Rapport de la lutte contre les


violences basées sur le genre (VBG).
24- Entretien avec Coulibaly Sibiri, le 18 juillet 2013 à Marcory
Résidentiel/Abidjan.
25- Au début de la décennie 1990, la maladie du SIDA était encore
limitée aux Etats Unies et en Europe à des groupes à risques,
notamment les homosexuels et les toxicomanes.

212 REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara


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Les ONG islamiques en Côte d’Ivoire en période de conflit :
acteurs et enjeux

avaient développé chez les musulmans une attitude


de rejet.
(…) les premiers cas du VIH/SIDA ont été
découverts en Occident chez des personnes
homosexuelles. Tout le monde sait la vision de
l’islam sur l’homosexualité. Automatiquement,
les érudits ont, tout de suite, déduit que c’était
une malédiction. (…) Celui qui était infecté l’a
mérité.26

Mais la recherche de réponses à la responsabilité


d’un enfant né d’une mère malade ou d’une personne
ayant reçu du sang infecté a fait évoluer les percep-
tions. Le REMCI comptait déjà des religieux acquis
à la cause et déterminés à mener la lutte. Toutefois,
la superficie de la zone d’intervention nécessitait
une plus grande implication d’acteurs. Alors, il fal-
lut procéder par la formation de relais communau-
taires – appelés Éducateurs de Pairs (EP) – choisis
au sein de la communauté, notamment des imams,
des prédicateurs et des enseignants coraniques. La
formation a porté sur cette maladie, ses méthodes de
transmission, ses signes cliniques et surtout les atti-
tudes à adopter pour l’éviter. Dans le cadre du projet
OASIS (un programme de renforcement de la réponse
nationale face au VIH/SIDA), le REMCI a enregistré
les premiers résultats de cette expérience. Il a, avec
l’aide des EP,réussi l’installation de clubs de lutte
contre le VIH/SIDA dans plusieurs medersas – une
première dans l’histoire des écoles coraniques– et
l’organisation d’une activité d’informations et de sen-
sibilisation sur cette maladie jusque dans les milieux

26- Entretien avec Ouattara Adama, le 23 juillet 2013 à Bouaké.

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 213


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acteurs et enjeux

wahhabites de Bouaké,des lieux difficiles d’accès


(Binaté 2016). À Abidjan, les relais communautaires
membres de Orphan’s Smile27 profitaient des pré-ser-
mons de la prière du vendredi pour inviter les fidèles
à des comportements responsables. Ils associaient à
ces séances de prêches hebdomadaires des visites à
domicile (VAD) pour renforcer le travail d’informa-
tions et de sensibilisation.
Au-delà de la prévention, les organisations
confessionnelles islamiques ont fait de la prise en
charge des malades un volet de leurs activités. Elles
ont ainsi apporté des conseils et orienté les personnes
porteuses du virus ou souffrantes de maladie sexuelle-
ment transmissible (MST) vers des structures spécia-
lisées. À Bouaké, le relais communautaire du REMCI,
Assita Traore28a guidé des patients vers l’Association
Ivoirienne pour le Bien-être Familial (AIBEF) et le
Centre Solidarité Action Sociale (CSAS).Les enfants
de ces personnes – orphelins dans certains cas –sont
pris en charge dans un programme national d’assis-
tance des OEV. En 2012, dans le cadre du projet Ciera
(Côte-d’Ivoire Expanded Response to AIDS)coor-
donné par l’ARSIP, la Fondation Djigui s’occupait
aussi bien sur le plan affectif qu’éducatif de 492 de
ces enfants29résidents dans la commune d’Attécoubé.

27- Entretien avec Diaby Mahamoud et Yaya Amadou, le 04


novembre 2012 à Port Bouët/Abidjan.
28- Assita Traoré était enseignante à la medersa Dar Arkam, quand
elle fit la rencontre du REMCI en 2004. Depuis lors, elle y est
comme relais communautaire (Entretien avec Assita Traoré, le
23 juillet 2013 à Bouaké).
29- Entretien avec Coulibaly Sibiri, le 18 juillet 2013 à Marcory
Résidentiel/Abidjan

214 REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara


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Les ONG islamiques en Côte d’Ivoire en période de conflit :
acteurs et enjeux

En dehors de ces activités soutenues par des par-


tenaires au développement, les ONG islamiques sont
également présentes sur d’autres terrains d’expression
de la solidarité en faveur des personnes malades.
Depuis août 2009, l’ONG Centre Islamique Aç-habul
Kahaf30 a initié une activité dénommée « Journée
de solidarité ». Elle enregistre annuellement la par-
ticipation d’une centaine de personnes bénéficiant
gratuitement de diverses prestations : consultation
générale, odontologique, ophtalmologique et parapsy-
chique, contrôle de la glycémie et vaccination. Ce
type d’activités est organisé régulièrement par l’ONG
Islam Action Sanitaire31en prélude au mois de jeûne
– Ramadan – à travers une caravane sillonnant des
mosquées des communes d’Abidjan. À la mosquée du
Centre Hospitalier de Treichville où siège l’ONG Al
Muwassat, les deux grandes fêtes musulmanes sont
des occasions de partage. Le jour de l’Aid al-fitr, Al
Muwassat organise « Ramadan pour les malades » et,
lors de l’Aidal-Adha, « Tabaski pour la pédiatrie ».
Le déroulement des activités de ces journées est iden-
tique. Il se résume en un partage de repas chauds, de
30- En 2013, l’ONG CIAK avait réussi à organiser cinq éditions
de « Journée de solidarité ». Hormis cela, l’infirmerie qu’elle
dispose offre plusieurs services (consultation générale,
prénatale, cardiologique, gynécologique et dentaire, radio
échographique et dentaire, ECG, maternité et pharmacie) à
moins coût. En effet, la gestion de l’organisation repose sur une
base sociale. Par leurs contributions, les fidèles préfinancent le
cout des médicaments et des prestations qui reviennent moins
chères aux patients. Ainsi, la consultation revient 200frs
CFA au lieu de 500 ou 1000frs CFA à l’hôpital général de la
commune de Koumassi.
31- Entretien avec Fanny Lassiné et Diaby Moustapha, le 17
novembre 2012 à Cocody/Abidjan.

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 215


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acteurs et enjeux

kits hygiéniques et de médicaments avec les malades


et le personnel soignant sans distinction de religion.
3.1.2. Le secteur de l’éducation
L’intervention des ONG musulmanes dans le
domaine de l’éducation poursuit deux objectifs ma-
jeurs. D’une part, elle entend contribuer à la réforme
des établissements islamiques restés en marge du
système éducatif national (Binaté 2012) et apporter
un soutien aux apprenants issus des milieux défavo-
risés, d’autre part.
La question de l’enseignement islamique, en
effet, a été au cours des dernières décennies un sujet
au centre des débats entre l’État et les musulmans.
La politique d’offre éducative32 du premier avait été
trouvée dénaturante par les seconds, organisés en
diverses associations. Le REMCI, une de ces struc-
tures, avait fait de ce problème un volet de ses ac-
tivités. Son implication dans cette mission se situe
au lendemain du déclenchement du conflit de 2002.
Celui-ci avait occasionné la fermeture des services
publics et privés, dont les medersas. Pour éviter aux
élèves les risques d’enrôlement dans les milices et de
la délinquance, l’ONG islamique de Bouaké profita
du programme d’éducation d’urgence initié par le
Ministère de l’Éducation Nationale et Unicef pour
se mettre en action.
32- La convention sur l’enseignement islamique entre l’Etat
et le Conseil National Islamique, signée le 2 décembre
1993, prévoyait une mixité de la formation sur le modèle
des établissements confessionnels chrétiens (catholique et
protestant). Elle accordait une marge horaire importante au
programme officiel au détriment de l’enseignement religieux.
Cela ne fut pas du goût des acteurs des medersas qui, eux,
souhaitaient une parité de la marge horaire (Binaté 2012).

216 REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara


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acteurs et enjeux

Suite à cette mission conjointe soldée par la ré-


ouverture des medersas en 2003, le REMCI a réussi
à établir une base de données sur ces établissements
et leurs élèves. De ce travail de terrain, il a été noté,
pour cette seule ville du centre du pays, la présence
de 56 medersas et 6 541 élèves à qui une assistance
devait être apportée. Le projet d’ouverture de cantines
a été l’une des solutions trouvées à la sédentarisation
de ces jeunes à risques. Avec l’appui du Programme
Alimentaire Mondial (PAM), ce projet entra dans sa
phase pratique le 23 février 2004 dans six établisse-
ments choisis selon des critères définis33. Il produisit
des résultats intéressants aussi bien au niveau du taux
de fréquentation des écoles (92,86%) que des résultats
de fin d’année (79,46%)34.
Le succès de cette initiative ouvrit au REMCI la
voie vers son idéal de départ : la réforme des médersas
en vue de leur intégration au système éducatif officiel.
Ce travail a reposé essentiellement sur la sensibili-
sation des acteurs de ces écoles. Il a été renforcé par
l’intervention énergique du Ministère de l’Éducation
Nationale et de l’Unicef qui a conduit, en 2011, à
la sélection de sept medersas – sur vingt-deux35–de
33- Pour bénéficier d’une cantine, des critères avaient été établis.
Chaque établissement devait : (i) avoir un magasin sécurisé
pour le stockage des vivres, (ii) disposer d’un point d’eau
potable, (iii) avoir des toilettes, (iv) avoir un effectif raisonnable
(100 élèves), (v) être capable de fournir des cantinières avec le
matériel de cuisine, etc.
34- Archives du Réseau des Ecoles Madrassas de Côte d’Ivoire :
Rapport bilan des activités (2002 – 2005).
35- Ministère de l’Education Nationale, 2011,Processus
d’intégration des écoles confessionnelles islamiques dans le
système d’enseignement officiel en côte d’ivoire : Evaluation

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 217


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Les ONG islamiques en Côte d’Ivoire en période de conflit :
acteurs et enjeux

Bouaké répondant aux normes de l’enseignement


officiel. Quelques-uns de ces établissements passés
au stade formel ont reçu, par le canal du REMCI, des
kits scolaires de l’Unicef.
Des actions similaires ont lieu à Abidjan, préci-
sément au groupe scolaire Al Ansar de Port Bouët, où
des élèves issus des couches défavorisées bénéficient
de fournitures scolaires à chaque rentrée de classes.
Ces initiatives organisées par l’ONG Orphan’s Smile
étaient à leur septième édition en 2010 avec près de
700 élèves bénéficiaires36. À Attécoubé, la Fondation
Djigui poursuivait ce genre d’activités en faveur des
OEV – cités plus haut – jusqu’en 2013, pour s’assurer
une position notable dans le champ social islamique.
3.2. Une quête de visibilité sociale dans l’espace
public islamique
Les adeptes de l’islam en Côte d’Ivoire sont res-
tés longtemps en marge du domaine social où les chré-
tiens ont excellé. En témoigne la visibilité importante
dont bénéficie le christianisme, en dépit des indica-
teurs37 faisant de l’islam la première religion du pays
depuis la fin des années 1990. À ce sujet, Marie Miran
(2006, p. 392) nous fait partager le témoignage d’un
musulman : « Je ne peux m’empêcher de signaler ici
avec admiration l’exemple pratique que nous donnent
de la conformité de 43 écoles confessionnelles islamiques aux
normes officielles d’enseignement.
36- Archives de l’ONG Orphans’ Smile : Rapport bilan des activités
de distribution de kits scolaires (2003 – 2010).
37- Selon les résultats du Recensement Général de l’Habitat et de
la Population (RGHP) de 1998 et 2014, les musulmans sont
passés de 39% à 42% de la population, contre 30% et 36%
pour les chrétiens.

218 REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara


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acteurs et enjeux

en matière d’actions sociales les communautés chré-


tiennes de notre pays, qui ont compris l’importance
de l’aspect social de la propagande dans la promotion
d’une religion. »
Les initiatives des musulmans dans ce domaine
se résumaient à des gestes de bienfaisance inscrits
dans une tradition de solidarité témoignée aux leurs
éprouvés soit par la maladie ou la perte d’un proche.
Mais tout ceci n’était pas organisé sous une forme
institutionnalisée avec des règles établies. Cette dis-
tance observée avec ce secteur l’a ainsi laissé vacant
jusqu’au sursaut de cette dernière décennie au cours
de laquelle les ONG, en plus des services offerts à la
population, allaient subtilement se lancer dans une
quête de visibilité sociale en vue de s’attirer le soutien
de la communauté musulmane.
Cette analyse part des observations relatives aux
modes de fonctionnement et des objectifs des organi-
sations mises sur pied. Elle s’inscrit dans une logique
de compétition entre les organisations islamiques, sans
un lien avec les ONG chrétiennes. En effet, la plupart
de ces structures a la particularité d’être à vocation
nationale, avec le plus souvent, des missions multisec-
torielles. Quand bien même qu’elles aient une base où
elles siègent, cette stratégie d’essaimage les conduit à
conquérir d’autres espaces. Pour ces nouveaux venus
dans l’arène de l’humanitaire, sans soutien de l’État,
seuls les acteurs et les champs d’interventions les
distinguent en termes de visibilité sociale.
L’exemple le plus illustratif est celui de la Fon-
dation Djigui avec son combat contre les mutilations

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 219


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acteurs et enjeux

génitales féminines à partir duquel elle s’est fait un


nom dans le milieu des ONG confessionnelles. Si
cette situation peut être considérée comme le résultat
du travail abattu, elle est aussi redevable à l’aura de
son président, l’Imam Cissé Djiguiba. Diplômé de
l’Université Abdul Aziz de Djeddah, l’Imam Cissé
Djiguiba est le guide de la mosquée de la commune
du Plateau et le premier responsable de la radio isla-
mique nationale Al Bayane38. Son implication dans
la lutte contre les violences faites aux femmes a été
un élément catalyseur dans le travail communautaire
et perçue comme la réponse de l’islam contre ces
pratiques encore vivaces chez les musulmans, surtout
en milieu rural. Depuis lors, on ne compte pratique-
ment pas de rencontres publiques organisées sur ce
fléau sans la présence de cet imam ou celle de son
ONG. Cependant, même si sa Fondation dispose de
bureaux dans d’autres localités, notamment à Odienné
au nord du pays, Abidjan reste la ville où elle bénéfi-
cie d’une visibilité importante, comme Al Muwassat
et le Centre IslamiqueAç-habulKahaf.
Outre leur particularité d’être des structures
contiguës à des mosquées, ces deux organisations se
départagent par leurs activités. Al Muwassata élargit
son expérience du CHU de Treichville à plusieurs
centres hospitaliers du pays où l’ONG dispose de re-
présentations et nourrit l’ambition d’être la structure
38- Radio Al Bayane est la première fréquence radiophonique
accordée aux musulmans en 2001. Depuis 2014, elle dispose
d’une représentation à Bouaké d’où émet la Radio Al Firdaws,
créée en 2005 (reconnue par l’Etat en 2007). A Man et
Boundiali, des projets similaires ont vu le jour avec l’ouverture
des stations Radio Al Fourqane.

220 REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara


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acteurs et enjeux

caritative islamique du milieu de la santé. À cet effet,


ses activités périodiques – Ramadan pour les malades
et Tabaski pour la pédiatrie– se tiennent aussi bien
au Centre Hospitalier Régional (CHR) d’Odienné
qu’au CHU de Treichville. Cette prétention natio-
nale, le Centre Islamique Aç-habul Kahaf ne l’a pas.
Il souhaite plutôt un renforcement de ses capacités
pour l’amélioration de ses interventions en faveur des
populations dans le besoin. Ses responsables sont peu
connus de la scène publique certes, mais son service
médical offrant l’accès des populations démunies aux
soins à moindre coût est un cas d’école. Dans des
mosquées des quartiers huppés de Cocody, des initia-
tives similaires sont en cours de réalisation. C’est le
cas de la mosquée de la Riviera 3 et celle d’Aghien
dirigée par Boikari Fofana, l’une des personnalités39
du pays ayant visité l’ONG.
À Bouaké où le REMCI a établi son quartier,
il n’y a pas d’autres initiatives similaires pour lui
disputer sa notoriété auprès des populations. Cette
ONG, ambitionnant également une vocation natio-
nale, avait commencé à étendre ses interventions aux
quatre coins du pays, avec les ouvertures de bureaux
39- L’ONG CIAK a reçu la visite des personnalités à qui elle a
présenté son œuvre et fait des doléances. Au niveau des
personnalités politiques, on a Alassane Ouattara (actuel
Président de la République de Côte d’Ivoire), Mamadou
Koulibaly (ex Président de l’Assemblée Nationale et député
de la commune de Koumassi), N’Dohi Raymond (maire de la
commune de Koumassi), etc. Au niveau des hommes religieux,
on compte Boikari Fofana (président du Cosim) et Koné Idriss
Koudous (président du CNI). Toutes ces rencontres ont eu lieu
avant 2011. Nous n’avons pas les dates de ces passages, à part
des photos.

REPERES 2017, Revue Scientifique de l’Université Alassane Ouattara 221


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acteurs et enjeux

à Korhogo (Nord), Bouna (Est), Man et Duékoué


(Ouest). Mais sa trop grande dépendance des capitaux
des partenaires au développement a stoppé cet élan.
En effet, la durée de vie des bureaux ouverts n’a été
que le temps de la réalisation des projets. Une fois
le financement des projets arrêté, le REMCI s’est
replié sur Bouaké. Toutefois, il ne reste pas moins
un acteur important dans le domaine humanitaire au
sein de la communauté musulmane au centre du pays
et même au-delà. Avec les actions menées, il a déjà
fait à deux reprises la une de l’hebdomadaire Islam
info. Et, pour l’ensemble de son travail dans la lutte
contre le VIH/SIDA, il s’est vu décerner une plaque
de reconnaissance du gouvernement américain des
mains du Ministre de la Santé et des Services Sociaux,
Michael O. Leavitt40, le 14 août 2008.
Malgré cet effort de positionnement dans l’es-
pace publique islamique, l’un des objectifs de ces
ONG n’a pas été atteint : leur appropriation par les
musulmans, les premiers bénéficiaires. Cette réalité
est partagée par la structure de coordination – ARSIP
– qui en a fait le constat :
Ce que nous aurions voulu voir, c’est que l’Église
méthodiste, l’Église catholique, le COSIM, la
FEECI, le CNEPCI puissent mettre les moyens
nécessaires à disposition pour le fonctionnement
de la structure. (…) s’il n’y a pas de ressources
suffisantes pour le fonctionnement, c’est
difficile que les organisations de la société
civile puissent émerger. (…)Aujourd’hui, on

40- CARE-CI, « Projet CARA : Mobilisation communautaire


contre le SIDA. L’implication exemplaire d’une communauté
religieuse », Les échos de CARE-CI, n°004, août 2008.

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n’a pas de siège. On loue un local. Ce n’est


pas pérenne. Ce local est payé par les bailleurs.
Cela veut dire que si le financement s’arrête,
on aura un problème par rapport au loyer. Ce
n’est pas un bon témoignage pour les religieux
que nous sommes. Si le financement s’arrête,
le personnel n’est pas payé. Ce n’est pas une
bonne motivation pour des gens qui ont des
familles de qui ils doivent s’occuper. Et, c’est
tout cela qui favorise la fuite des cerveaux vers
les ONG internationales.41

Hormis les ONG Al Muwassat et le Centre Isla-


mique Aç-habul Kahaf dont le fonctionnement repose
sur la contribution des communautés des mosquées
auxquelles elles appartiennent, la plupart des autres
organisations de terrain sont dépendantes de l’appui
des partenaires au développement. Avec la fin de la
crise postélectorale en 2011, les besoins d’assistance
des populations se présentant de moins en moins avec
acuité, ces derniers ont commencé à réduire leurs ac-
tivités ; même s’il est intéressant de noter la récente
présence des entrepreneurs religieux turcs42dans ce
domaine caritatif (Balcı 2003, Dohrn 2013, Shinn
2015, Toguslu 2015) et l’aide ponctuelle de l’Arabie
Saoudite accordée à certains acteurs locaux (Binaté
2016). Cette absence de solidarité pose la question
de la pérennisation des ONG musulmanes, dans un
41- Entretien avec Yvette N’Tamon, le 13 août 2013.
42- On note l’assistance des ONG Turques (Kimse Yok
Mu, Cansuyu, Dianet Vakfi, Association Ishane pour le
Développement et l’Education, etc.) aux musulmans lors des
célébrations de l’Aid al-fitr et de l’Aid al-adha. Aussi, l’Arabie
Saoudite a fait un don de 645 millions de francs Cfa (soit plus
de 984 000 euros) à l’Etat et aux associations islamiques en
2010.

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contexte où celles-ci manquent de stratégies pour


générer des ressources propres pouvant assurer leur
fonctionnement et garantir leur survie.
Au total, il est difficile d’avancer qu’une organi-
sation islamique est la mieux placée pour prétendre au
titre d’interlocuteur majeur de la communauté dans
le domaine caritatif. En l’absence d’une structure de
coordination, chacune de ces ONG a essayé, avec ses
atouts, de cibler des domaines et d’apporter une assis-
tance aux populations. Par conséquent, leur visibilité
est relative selon qu’elle soit à Abidjan, Bouaké ou
dans d’autres localités du pays. Toutefois, ce travail
communautaire, même s’il semble être apprécié des
bénéficiaires, n’a pas suscité en eux une réelle volonté
d’appropriation de ce projet. Ces ONG restent ainsi
des structures dont la durée de vie, à terme, pourrait
dépendre de la seule motivation des personnes qui
les animent.

Conclusion
L’islam en Côte-d’Ivoire présente un nouveau
visage depuis ces dernières décennies. Après les re-
formes opérées dans l’enseignement coranique, c’est
au tour des structures associatives de se voir impulser
une dynamique avec l’avènement des ONG. Celle-ci
s’est faite dans un contexte de crise militaro politique
ayant réduit les capacités de l’État à faire face à ses
obligations. L’appui apporté par ces ONG confession-
nelles a été constaté dans divers secteurs dont les plus
importants sont la santé et l’éducation. D’Abidjan à
Korhogo en passant par Bouaké, les populations mu-
sulmanes – et parfois non musulmanes – ont bénéficié

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de cette assistance. Certaines questions jusqu’alors


couvertes de tabou sont devenues des sujets de dis-
cussion et les perceptions sur le SIDA et ses maladies
associées ont commencé à évoluer.
Suivant une dynamique en cours dans plusieurs
pays ouest-africains enclins à des crises multiformes
ces dernières décennies, ces missions ont contribué
à élargir le cadre d’exercice des acteurs musulmans
(intellectuels, imams, prédicateurs, etc.) longtemps
confinés dans les activités d’appel à l’islam (da’wa)
et donner de la visibilité sociale à ces entrepreneurs
religieux. Cependant, en l’absence de soutien des
organisations islamiques transnationales et avec le
départ progressif des partenaires au développement,
l’entretien de la flamme humanitaire repose désormais
sur l’ingéniosité des acteurs musulmans. Quelques
actions d’appropriation de ces projets – notamment
l’organisation du Salam Muslim Award43 et la cérémo-
nie de redistribution de la Fondation Zakat et Waqf44
– sont notables. Mais elles ont du mal à s’inscrire
dans la durée, eu égard à l’absence de la mobilisation
communautaire.

43- Trois éditions des Salam Muslim Award ont été organisées,
avec plusieurs acteurs musulmans récompensés pour leurs
interventions dans le domaine social. La dernière, organisée en
2010, s’est tenue à la salle CCRAE de l’immeuble de Versus
Bank dans la commune du Plateau (Abidjan).
44- Pour sa première activité, le 23 février 2013 à la mosquée de
la Riviera Golf, la Fondation a distribué la somme de sept
millions de frs CFA (collectés) à vingt-deux bénéficiaires dont
deux ONG, Al Muwassat et le Centre Islamique Aç-habul
Kahaf.

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