Vous êtes sur la page 1sur 10

Annuaire encyclopédique :

politique, économie sociale,


statistique, administration,
sciences, littérature, beaux-
arts, [...]

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Annuaire encyclopédique : politique, économie sociale,
statistique, administration, sciences, littérature, beaux-arts,
agriculture, commerce, industrie / publié par les directeurs de
l'Encyclopédie du XIXe siècle. 1859-1860.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart


des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le
domaine public provenant des collections de la BnF. Leur
réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet
1978 :
- La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et
gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment
du maintien de la mention de source.
- La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait
l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la
revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de
fourniture de service.

CLIQUER ICI POUR ACCÉDER AUX TARIFS ET À LA LICENCE

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de


l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes
publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation


particulier. Il s'agit :

- des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur


appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés,
sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable
du titulaire des droits.
- des reproductions de documents conservés dans les
bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont
signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à
s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de
réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le


producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du
code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica


sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans
un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la
conformité de son projet avec le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions


d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en
matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces
dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par
la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition,


contacter
utilisationcommerciale@bnf.fr.
industrielsprétendirent que le gouvernement im- sûreté de nos frontières, de réclamer les versants*
périal dérogeait aux engagements qu'il avait con- français des montagnes. » En présence de la Sar-
tractés vis-à-vis d'eux que ce manque de foi daigne agrandie, il fallait, en effet, à la France-
inattendu les surprenait au milieu d'une sécurité une garantie contre toute éventualité d'invasion.
absolue, sans qu'il leur fût possible de se faire L'annexion de la Savoie et de Nice n'intéressait
entendre; enfin qu'il leur imposait la redoutable en rien l'équilibre européen. Les paroles de l'em-
concurrence~des fabriques anglaises, sans leur pereur provoquèrent néanmoins, en Angleterre,
laisser le temps de s'organiser pour soutenir la en Allemagne et en Suisse, des protestations dont
lutte. De nombreuses réclamations furent adres- on appréciera le caractère à l'article PouTtQCE
sées au ministre du commerce, à l'empereur, par GÉx~RALE. Le gouvernement français avait songé
toutes les villes industrielles; un grand nombre d'abord à céder à la Suisse les territoires'neutra-
de journaux et de brochures soutinrent que le lisés, c'est-à-dire le Chablais, le Faucigny et le
traité avec l'Angleterre ne pouvait manquer de Genevois; mais on dut bientôt renoncer à ce projet
porter un coup funeste aux manufactures fran- comme contraire aux voeux du pays. Le 21 mars,
çaises, et rappelèrent les désastreux effets du une députation de conseillers provinciaux de la
traité de 1786. D'un autre côté, les populations Savoieet de conseillers municipauxdes viDes prin-
du midi, instruites que l'Angleterre supprimait cipales, présenta à l'empereur les adresses de
les droits sur les soieries, et que les droits sur leurs concitoyens, heureux de se voir réunis à la
les vins français, diminuésimmédiatement de moi- France. « Une seule préoccupation, disait l'ora-
tié, seraient, au bout d'un an, réduits des cinq teur de la députation, le comte Greyné de Bel-
sixièmes, virent dans ces stipulations le gage d'un combes, a pu jusqu'ici arrêter notre élan; c'est la
écoulementrapide de leursprincipaux produits, et crainte devoir démembrer en faveur de la Suisse
accueillirent le traité de commerce comme l'inau- une nationalité compacte par l'affection et par
guration d'une ère de prospérité. tant de liens de tout genre. » La députation sup-
Pendant que les régions industrielles du nord pliait donc l'empereur « d'éloigner de la Savoie
et de l'est étaient en proie aux plus tristes ap- un pareil malheur. » L'empereur, répondant à la
préhensions, les régions agricoles se montraient députation, déclara que, devant la répulsion qui
tout à fait favorables à la nouvelle politique com- s'était manifestée à l'idée de voir démembrer le
merciale. Les organes du gouvernement s'atta- pays. il « ne contraindrait pas au profit d'autrui
chaient à dissiper toute inquiétude en assurant le vœu des populations. ')
que la protection qui avait été laissée aux manu- La Savoie, suivant toute probabilité, deviendra.
factures nationales était suffisante; et ils oppo- donc tout entière un territoire français. Le 24
saient aux craintes des industriels les résultats mars le traité de cession fut signé entre la France
des deux expositions universelles de Londres et et la Sardaigne. On en trouvera le texte parmi
de Paris. En ouvrant la session du corps législa- les pièces justificatives. Il nous suffira de dire ici
tif (1" mars), l'empereurfit allusion « al'émotion que le traité sera exécutoire aussitôt après son
d'une partie du monde catholique )) pour rappe- approbation par le parlement sarde. Les cham-
ler que depuis onze ans il soutenait seul à Rome bres piémontaises se sont réunies le 2 avril 1850,
le pouvoir du saint-père et pour réclamer, au nom et la discussion sur la cession aura lieu dès que
des services rendus, qu'on eût foi dans ses in- l'assemblée aura constitué ses bureaux. L'occu-
tentions. Il exposa ensuite les raisons qui lui pation militaire de la Savoie et de Nice suivra
semblaient imposer une nouvelle politique com- immédiatementla décision du parlement sarde
merciale qui n'avait rien d'imprudent ni de pré- mais les troupes françaises revenant de la Lom-
maturé, et pour laquelle il réclama le concours bardie ont déjà pénétré dans les deux provinces
résolu du corps législatif. Ces déclarations de pendant que les troupes sardes opéraient leur
l'empereur attestaient que le chef de l'État n'a- évacuation.
vait point été ébranlé par les réclamations et les D'après un tableau publié par le WoM<eM)' du
attaques dont le traité de commerce était l'objet 16 janvier 1860, les impôts indirects ont produit,
depuis six semaines; et lorsqu'un vote du parle- en 1859, 1,094,644,000 fr., ce qui donne une
ment anglais eut levé le dernier obstacle qui s'op- augmentation de 41,931,000 francs sur l'année
posait à là promulgation du traité avec l'Angle- 1857, et de 2,916,000 fr. sur l'année 1858.
terre, et que le MoMt~Mr (9 mars) en publia la FRANÇAISE (LrrTëRATURE). Je ne sais si l'on
teneur, les polémiques de la presse avaient déjà peut imaginerrien de plus étrange et deplus difficile
perdu de leur vivacité et si les défenseurs des à décrire, à soumettre à l'analyse et à compren-
prohibitions ne se résignaient pas encore, ils se dre dans son ensemble et dans ses détails, que le
contentaient d'en appeler a l'avenir et de laisser mouvement de la littératurefrançaise depuisdeux
à l'expérience la tâche de justifier leurs prévi- années. Est-ce un mouvement? est-ce un repos?
sions et leurs craintes. Contemplez cette agitation stagnante, cette démo-
Dans son discours du 1" mars, l'empereur cratie' de la pensée, cette fluctuation de l'esprit
avait déclaré,« qu'il était de son devoir, pour la qui n'en assure pas l'indépendance, ces indivi-
dtMiités qui ne sont pas originales et cet éclat n'est à sa place; et personne ne voudrait y être.
factice qui n'est pas la gloire. A la masse énorme Que manque-t-il à cette situation étrange?
de la production littéraire opposez la valeur réelle L'ordre, l'harmonie, la grandeur d'élévation et
des produits; et comparez à cette soif de lecture l'unité.
univereeDeY indifférence souverainedu publie pour Les livres se publient par milliers. Les jour-
ses lectures mêmes et pour ceux qui les lui four- naux et revues se multiplient sans cesse. L'art
nissent.t. théâtral se signale par une intarissable fécon-
D'un autre cote, parcourez ces volumes, ces dité. Les lumières scientifiques surabondent.
revues, ces journaux; visitez ces théâtres de tous Les talents ne font point défaut; le niveau popu-
les ordres. Quelle prodigieuse dépense de res- laire des intelligences s'élève, et au sein de cette
sources, d'esprit, d'observation, d'érudition, de éclosion de tous les germes et de cette dépensë-
facilité, de verve, de travail, de souvenirs, de de toutesles forces, l'on sent néanmoins un tron'-
combinaisons! Quel miracle que ce feu d'artifice ble et un malaise secret s'emparer de l'esprit. Ce
éterne), incessamment renouvelé sur tous les n'est point (on le sent trop) vers la perfection de
points de la science humaine! Que de vigueur et l'art, ce n'est pas vers le beau suprême et la vé-
de lumières! Que do travail et d'activité! Que d'en- rité austère que se dirigent les générations.
treprisesdont on ne peut contester le mérite et la On se tient loin de ces régions pures, hautes,
valeur! Que de noms dignesde-remarqueou d'es- désintéressés; on cherche à jouir plutôt qu'à sa-
time dans toutes les subdivisions du savoir ou de voir. On cherche à se distraire plus qu'a s'amé-
la pensée Quel labeur et que de veilles! Que de liorer. L'application de la science expérimentale-
cerveaux humains ont jeté leurs étincelles pu ré- aux besoins de la vie, a ses plaisirs ou à son bien-
pandu leur lumière sur l'histoire et la philoso- être la recherche active de la jouissance pré-
phie, sur les faits et sur les idées, sur les secrets sent, de la richesse rapidement conquise et de
de la vie et les œuvres de l'art) Que de contras- l'amusement passager; voilà le but général; c'est
tes entre ces talents contemporains! M. de Sacy la préoccupation actuelle des esprits.
et Théophile Gautier; M. Ponsard et Victor Aussi, quand on veut passer en revue les oeu-
Hugo; le groupe sérieux des universitaires et la vres présentes, rencontre-t-on,sur le seuil même-
légère cohorte des enfants de la fantaisie; de la littérature, une active et vigilantegardienne,
M. Champfleury instituant le réalisme; M. de La- une maîtresse dure qui lui impose et qni la di-
prade, poëte du lyrisme religieux; la polémique ul- rige c'est l'industrie mariée au commerce et
tra-catholique deM.Veuittot,en facedes douces et vouée au gain; elle exerce sur les gens de lettres.
fines observations de M. Sandeau; les téméraires et sur la production de la pensée la même auto-
excentricités de M. Baudelaire auprès des leçons rité à laquelle l'aristocrate de rang et de fortune-
morales de M. Octave Feuillet; M. Victor Cousin, les soumettait autrefois. C'est du capital et de l'é-
recommandant l'étude du grand siècle et de ses diteur que dépend la création inteHectue!)e au.
premières années, et M. Arsène Houssaye, ainsi temps présent; elle s'opère en général par larges
que MM. de Goncourt chantant les louanges du masses et par entreprises financières; telle grande
xvm° siècle et de ses brillants écarts! Entre des maison de commerce fournit à la fois toutes les
nuances aussi opposées et des contradictionsaussi espèces de produits littéraires, depuis le manuet
flagrantes quel point de contact peut donc exister? jusqu'au poëme épique; une vaste revue se charge
C'est le même siècle, c'est la même période de de l'alimentation savante et romanesque de dix
deux années, c'est le même pays et la même mille lecteurs; un théâtre achalandé monopolise &
phase littéraire qui les ont produites. son profit les auteurs les plus ingénieux; un jour-
Là précisément se trouve le mot du siècle. Il nal qui a de l'influence dicte ses opinions comme
se porte vers toutes choses et ne s'arrête a rien. des lois. Tandis qu'autrefois la librairie naissait
Variée, indécise, cherchant un point d'appui de la littérature, c'est aujourd'hui le magasin du
et un point d'arrêt, la littérature se dépense au libraire qui fait naître les œuvres littéraires. A
lieu de s'employer. Le lien sympathiqueet moral l'idée le second rang, au commerce le premier
lui manque comme a la France. Point de centre. Personne ne sait mieux ce qui plait au public que
Tous les genres se sont confondus; la statisti- le commerçant; de cette situation naît un résultat
que est entrée dans l'histoire; la satire dans nouveau, c'est que le poëte et le philosophe, au
le roman; la philosophie dans la poésie; les lieu de commander, obéissent. Jamais le public
classifications vulgaires sont devenuesimpossibles qui achète ne doit être contrarié dans ses goûts;
et illusoires. Tel critique, M. TAtxE, par exem- ce n'est pas à lui de se soumettre a la pensée et
ple, est plus éloquent et plus philosophique que au jugement de l'écrivain; c'est à l'écrivain de
les orateurs de profession et les philosophes par consulter d'avance le lecteur, de le servir, de le
état. Tel écrivain de revue, tel que M. Etnt.E flatter dans ses penchants et de deviner jusqu'à'
MofTÉGM, est essentiellementun moraliste obser- ses caprices. De là aussi la grande prépondérance'
vateur. Tel auteur dramatique, comme M. Boum- usurpée par les genres qui produisent le plus
NET, a surtout. le soufflepoétique et lyrique. Rien d'argent, qui multiplient et fécondent le mieux
les capitaux, qui s'accordent le mieux avec l'ar- diversion et au décousu. Le public qui achète une
dente marche et le mouvement précipité des inté- revue n'achèterait pas un livre. Aussi l'homme de
rêts et des plaisirs le (AdtMre, l'œuvre périodique talent disparaît-il étouffé par la machine com-
et le roman trois modes de production rapide, merciale qu'il alimente et dont il est le moteur.
hâtive, facile, populaire, éphémère, constamment Trente fragments décousus plaisent au public,
lucrative, essentiellement fugitive. qui d'ailleurs n'a plus de goût pour les idoles
Je ne m'occuperai point du théâtre, qu'une exclusives et qui aime mieux fractionner sa
plume habile soumettra dans cette œuvre même louange que la concentrer sur une seule tête.
à une spéciale analyse. Plus une œuvre périodique satisfait ce désir de
Périodicité rapide, mouvement sans cesse re- variété, plus elle réussit. Elle devient alors un
nouvelé de l'intelligence, qui semble battre la monument. En sa qualité d'abstraction, elle ne
mesure du siècle à des intervalles plus ou blesse et n'irrite pas l'envie. Elle forme une sorte
moins rapprochés, voilà ce qui distingue par- de monarchie intellectuelle au profit de l'intérêt
ticulièrement la phase actuelle de la littéra- commercial.
ture et des esprits en France. Notre temps va Quant aux individualités, elles disparaissent.
vite. Chacun veut lire en courant, sans travail Supposez, dans une revue, Bossuet ou Dante ac-
préparatoire et sans abstraction profonde comme collés à M. Amédée Pichot ou à M. Touchard-La-
sans peine, ce que les autres viennent d'é- fosse ceux-ci gagneront au voisinage, les autres
crire. Chaque lecteur, à son tour, veut commu- y perdront. La revue est favorable aux médio-
niquer à la hâte sa pensée sans la mûrir, dire son crités qu'elle relève, fatale aux talents qu'elle
fait au monde,causer avec l'inconnu, raconter son engloutit. Voyez combien peu de gloire a gagné
roman, narrer son voyage, et après un fragment ce remarquable esprit, ËMU.E MoNTËccT, jeune
de vingt pages se reposer à son tour pour aller écrivain qui a déjà livré aux revues la valeur
juger des élucubrations étrangères. de quelques excellents volumes! Son labeur est
En avant) On craint que la vie ne se perde. sans doute estimé du publie mais il n'y a au-
On ne sait ni attendre, ni méditer, ni rêver. Il cune proportion entre cette estime et l'utilité que
faut suivre le torrent, parler au public, l'entre- lui-même a pu apporter aux entrepreneurs de
tenir doctoralement ou légèrement, chaque mois, ces revues.
chaque semaine, chaque jour. Les plus savants, Nul remède n'est ici applicable. Le capital, qui
les plus graves, les plus exaltés, les plus solen- a tout envahi, domine la situation littéraire.
nels, les plus érudits n'échappent point à cette Devenu soldat, je ne veux pas dire mercenaire
nécessité du journalisme universel. Tous gravis- du capital, l'homme de lettres croit avoir amé-
sent a leur tour cette tribune populaire. lioré son sort et l'a empiré. Sous le poids et la
M. de BARANTE, M. CoMts, IcpèreVE~TtjRA;les masse des entreprises commerciales auxquelles il
catholiques et les légitimistes, tels que 5t. VEu<L- concourt sans les diriger, son individualitépropre
LOT, M. de PoxTMARTt~, M. POUJOULAT, prennent s'évanouit écrasée; il a moins de travaux hé-
part à la discussion générale. La plupart, au roïques à mettre à fin, moins de dangers à cou-
bout d'une année ou deux, recueillent en volumes rir et moins d'honneur. Moins discuté, il obtient
les feuilles sybillines qu'ils ont jetées au vent de moins de crédit. Dans une revue il cesse de
la publicité périodique. Ces mélanges sont peut- répondre de lui-même; c'est l'entreprise qui ré-
être la portion la plus vitale de notre littérature. pond de lui. Il devient partie aliquote d'un to-
M. de SAcv, M. VtLLEMAtN, M. de BnocuE les tal intellectuel. Sa liberté d'autrefois était achetée
coloristes et les hommes d'imagination, tels que par bien des amertumes. Je crains que sa tutelle
M. THÉOPFIILE GAUTIER; les érudits, tels que d'aujourd'hui ne l'avilisse singulièrement dans
Bt. EGGER, M. PAUH~ PARtS, M. FEUGÈRE, sont l'avenir. Ce côté financier et de commerce s'as-
forcés de se mêler à la tourbe inquiète. On a socie mal avec les grandes idées de l'art, l'exquise
beaucoup remarqué récemment les variétés de délicatesse et la libre puissance du goût. Telles
M. de SAcy, les mélanges de M. BIOT, les frag- sont les influences délétères de l'esprit de lucre
ments de M. CoosK), les excellentes études de pénétrant la littérature, que l'on a vu des jour-
M. EmLE MoxTÉGUT. Quant aux causeries de naux devenir romans, puis drames, puis pam-
M. SA[!<TE-BEt)YE, commencées avec éclat, conti- phlets, pour que le produit d'une seule œuvre
nuées avec un succès et une persévérance qui ainsi transformée devînt triple.
témoignent des ressources de l'auteur et de sa On a vu des talents supérieurs confier d'abord à
fécondité inépuisable, elles sont restées comme un premier recueil leur premier travail et comme
le type du genre. leur ébauche, dont ils faisaient de cette manière
Que de causeries ingénieuses et variées! Mais l'essai sur le public. Une seconde revue accueil-
aussi que de forces éparpillées! Que de travaux lait et imprimait la révision, la seconde cuvée de
sans lien, dévorés par les revues et les journaux cette vendange littéraire. Enfin, un dernier édi-
quotidiens) Prodigalité intellectuelle presque in- teur recueillait en volumes et livrait définitive-
finie On ne peut espérervaincre ce penchant à la ment à ses acheteurs l'œuvre trois fois tamisée
et cette fois complète. On t'avait vendue trois fois, analogues dans les romans de M. About. Faut-il
comme on débite le vin nouveau, le vin de l'an- ranger M. Arsène HoMsAYE; qui a fait de si agréa-
née et !o vieux vin. Élaboration étonnante, dont bles vers, parmi les esthéticiens, les philosophes,
les annales littéraires n'avaient encore offert au- les poëtes ou les romanciers ? H a le caprice et le
cun exemple; méthode nouvelle d'après laquelle paradoxe, la variété flottante, la grâce et le co-
le public, pénétrant dans l'atelier du penseur, loris.
assiste aux procédés mêmes et à la triple mani- Le public a montré encore plus de goût pour
pulation de la création littéraire. Le journal a un genre à peu près nouveau, celui de la physio-
souvent choisi pour associé, dans ces derniers logie portée dans l'étude des passions. Le médecin
temps, un troisième genre populaire, celui du AHbertavait entrevu ce genre extraordinaire, dont
roman. Le roman n'est pas un genre; c'est un Balzac avait commencé l'exploitation. M. FLAUBERT
prétexte. L'auteur raconte, décrit, analyse, co- l'a porté très-loin. La peinture minutieuse de la
lore, selon son gré, tout ce qu'il a vu ou tout ce 'femme de province qui s'ennuie et qui, vicieuse
qu'il veut rêver. Il prêche ou il raille, s'occupe 'par plaisir, dissolue sans volupté, atteste l'état
des autres ou de lui-même, parle du passé et du 'social et le fonds général des doctrines bien plutôt
présent, défend une cause perdue ou s'affilie au 'que sa dépravation personnelle, a enlevé tous les
parti qui triomphe. Le romancier n'a qu'un de- suffrages. M. FEYDEAu l'a suivi. C'est à lui qu'est
voir, c'est d'amuser; encore, s'il s'est donné pour due une autre peinture analytique, non moins ac-
moraliste ou pour homme de parti, peut-il, en cusée, de la femme qui, par sa constitutionphy-
conscience, ennuyer son lecteur au nom de la sique et les nécessités absolues de l'organisme,
morale et de son école. Entasser les cadavres, se livre à des goûts auxquels son âme ne prend
abuser de l'horreur, tout lui est permis. aucune part; réservant son droit au légitime
Coque les deux dernièresannées ont dévoréde ro- mari, respectant même son incontestableautorité;
mans est incroyable, et ce que l'on a trouvé moyen elle punit de cette manière l'amant qui croit avoir
d'y mettre n'est pas moins inouï. Les plus grands conquis son cœur, mais qui, reconnaissant son
succès en ce genre ont couronné M. FLAUBERT, erreur grossière, finit par devenir jaloux de ce-
M.FE~DEAc, M. ABOUT, M"" Louise CoLLET, Gcorge lui même qu'il outrage.
SAXD, Octave FEUILLET, Arsène HoLssA~E. Nous ne On voit quel est le sens de ces deux œuvres,
parlons que des rois; la foule des sujets.est in- auxquelles M. FEYDEAU, homme de beaucoup de
nombrable. Pour les uns, le roman n'est qu'une talent, vient d'ajouter Daniel. Ces romans chirur-
occasion d'autopsie cadavérique et d'autopsie mo- gicaux ressortent de la théorie de vérité absolue,
rale pour les autres, un cadre satirique et un graphique, complète, minutieuse, sans réserve
véhicule d'épigrammes; d'autres veulent incul- ét sans pudeur, que l'on a nommée réalisme.
quer une leçon nouvelle et un enseignement scep- 'Le réalisme, mot inventé récemment, n'est
tique a leurs lecteurs. On jette aisément dans ce qu'une forme plus brutale et plus avouée de ce
moule le sermon, la'politique, la description, le matérialisme qui envahit l'art. Tantôt, comme
pittoresque, les événements les plus saugrenus chez MM. FLAUBERT etFMDEAU, il se confond avec
ou la personnalité la plus effrénée. II suffit d'un l'étude physiologique et aboutit à une sorte de
voile transparent pour que l'on puisse raconter nosographie médicale des vices sociaux tantôt,
au public sa propre histoire, c'est-à-dire ses vertus, armé d'une loupe, il poursuit dans leurs der-
-et celle de ses amis, c'est-à-dire leurs vices,- nières subdivisions, les incidents, les misères, les
sans être passible d'une peine. Tous les courants détails infimes de la vie rustique ou bourgeoise.
aboutissent au roman et viennent s'y confondre. M. CftAMPFLMRY a donné une grande popularité à
Sera-ce parmi les romanciers ou les publicistes, ce genre de travail, qui d'un côté touche à la
parmi les satiriques ou les esthéticiens que nous science des infiniment petits, de Vautre a l'anato-
placeronsM. ABOUT? Saisissant l'a-propos, profi- mie microscopique. M. Champfleury possède son
tant des circonstances, délié et ardent, téméraire public distinct; quelque chose de plus bourgeois, de
et réfléchi, il réunit quelques-uns des caractères plus finement approfondi et plus hollandais que
les plus marqués de la génération à laquelle il MM. FlaubertetFcydeauformcntt son caractèrepar-
appartient. Sa Question italienne a fait grand ticulier. Comme eux, il applique à son étude une
bruit. Tout le monde a lu RoMa, les Mariages pa- sorte derigueurscientinque.L'étudephysiotogique,
risiens, le Salon de t857. Comme M. Dumas fils, l'observation des faits matériels, la reproduction
mais plus rapide d'exécution, c'est un observa- des phénomènes naturels, des mouvements so-
teur scientifique à la recherche des nouvelles es- ciaux et des rapports entre les hommes, de leurs
pèces. Le parasite de M. Dumas fils, qui épouse passions et de leurs intérêts, sous leur aspect
une courtisane tout en portant un beau nom; cet réel, c'est-à-dire visible et absolu, sans jugement
admirablerapin, qui ne travaille jamais, et qui est spécial et définitif, et considérés en eux-mêmes,
ivre des désirs que la beauté de l'art fait naître comme un médecin ou un naturaliste décrivent
cette courtisane économe, sensée, rangée, calcu- des cas de pathologie et les manifestations de la
latrice, produit du monde nouveau, trouvent leurs vie extérieure ou intime ont envahi, non-seule-
ment les fictions romanesques, mais l'esthétique, fait preuve d'une véritable force., a dû éparpiller
Ja morale et l'histoire. dans les feuilletons et les revues cette force
Tout s'est donc étalé, analysé et disséqué sans incontestable et cette fécondité hardie. Le
pudeur. Jean-Jacques avait donné l'exemple de paradoxe, qui' est une face de la personnalité,
<cette audace qui ne recule devant aucun aveu a trouvé pour représentants, dans la politique
madame Roland, dans ses CoK/eMMtM ou M- et l'économie sociale M. PMccNox, dans les études
moM'cs, avait suivi ta même pente; les Con~ssMMS historiques M. CttEFmcE. Ce sont deux esprits
-ti'<tn en fant du siècle, par Alfred de Musset, avaient tres-diSérents; l'un essenMIement Franc-Com-
légèrement modifié cette donnée en dérobant sous tois, ardent, énergique, téméraire, érudit, armé
une apparence et un voile romanesques l'incon- d'une logique redoutable et d'an style éminem-
venance excessivedes aveuxet la témérité des accu- ment robuste; l'autre appartenant aux races du
sations. Cette dernière forme de roman, devenu à midi, évidemment désabusé de tout, ayant la
la fois personnel, satirique, accusateur, microsco- grande expérience de la vie et des hommes, se
pique, impitoyable, et consacré tantôt à la pho- plaisant à renverser, comme Erostrate, toutes les
tographie des vices d'autrui, tantôt l'explication opinions accréditées. M"" Du Barry a-t-elle été
et à l'apologie des faits de la vie privée, s'est in- mal jugée? M"" de Pompadour n'a-t-elle pas
troduite récemmentet a fait irruption dans la litté- droit à quelque estime? La vieille sentence des
rature. Tout un domaine fermé par les tribunaux, philosophes, qui condamnela recherche exclusive
le domaine du scandale, s'est entr'ouvert de cette de la fortune, doit-elle être abrogée? Ne peut-on
façon oblique. La publicité périodique s'y est prê- pas regarder les financiers comme les sauveurs
tée comme toujours. On a cru voir dans le re- des Etats, alors même qu'ils font acheter un peu
marquable roman intitulé Elle et LMt, par GEORGE cher leurs services?Et les maîtresses des monar-
SAKD, je ne sais quel souvenir personnel; dans ques ne seraient-elles pas excusables et même
un autre roman par M. PAUL DE M~ssET, œuvre louables, comme des espèces de ministres sup-
d'un cœur honnête et d'un homme de talent, la plémentaires qui adoucissent la politique, faci-
.réponse à ce plaidoyer enfin, dans l'autre roman litent l'administration des affaires et servent à ta
intitulé Lui, par M"° LomsE COLLET, la rectifica- marche générale des sociétés bien réglées? Voilà
tion des faits relatifsà une anecdote contemporaine. les problèmes que M. CAfEncuE vient de poser
M°" de Chabrilland (Céleste Afo~ad');') s'est dans ses derniers ouvrages (la Marquise de Pompa-
-adjointe à ce bataillon de commentateurs des doMr, madameDu Bam/, <MOperf!~0)M/tttoM;e)'<~).
mœurs parisiennes; et le brillant MËM, le Mar- La fantaisie du roman règne encore avec plus
seillais par excellence, l'improvisateur méridio- d'autorité etde mouvementlyriquechezM.MtcnE-
nal, a publié un livre incroyable, J~Att~M<e, LET. Je connais des gens que le nom seul de M. Mi-
livre qui pénètre encore plus loin dans les pro- chelet épouvante ou jette dans des convulsions.
fondeurs, les douleurs, les scandales et les infir- Cet hystérisme, ce dithyrambe insensé, cette
.mités de la vie moderne. En face de ces étranges hallucination d'étrange espèce, les frappent de stu-
productions, M. OCTAVE FEt)tu.ET, administrant peur. Ses vingt volumes sur l'histoire de France
le contre-poison d'une irréprochable morale à n'obtiennent pas grâce auprès de ces sévères
<ette société si peu d'accord avec elle-même, a, censeurs. Quant à ses livres de l'/nseetc, de l'Ot-
.par son Jeune homme pauvre, obtenu un double seau, de l'.Atnottr et de la femme, qui ont paru
succès très-éclatant de moralité élégante dans le pendant les dernières années, ce sont, pour les
drame et la fiction. ennemis de M. Michelet, de nouvelles preuves de
Journal ou revue, roman et drame, souvent son incurable maladie. Personne n'a plus de lec-
<œs trois genres se sont réunis, me)és, associés, teurs que M. Michelet, ce qui semble prouver que
..confondus. On a vu le journal aider le roman, le public est apparemment atteint du même mal.
le roman se transformer en drame, le drame L'~tsee~cs'étaithien vendu; t'OtSMMaohtcuuplusde
devenir feuilleton le feuilleton-roman redevenir succès encore. L'AmoMr, traité didactique, lyrique,
drame. Plus nous nous éloignerons de cette région humoristique, élégiaquc,politique, moral, physio-
.populaire, plus nous verrons le nombre des œu- logique, esthétique pharmaceutique, herméneu-
vres diminuer et l'éclat des noms s'effacer ou tique, sur les rapports des deux sexes, a dépassé
s'éteindre. Souvent des hommes doués de facultés toutes les espérances de l'auteur. L'ascétisme
Tares, M. THËwnu-E GACTtER, M. MtCHELET, physiologique de 9t. M~cnELET ne connaît rien
.M. PMUBHOt, M. CAfEFtGKE, pour conserver une qui l'arrête. C'est le casuiste médical de l'~NMM)'
sorte de puissance dans cette démocratielitté- et du HMnogc. Sanchez, dans son Tt'rn~ de
raire, ont dù sacrifier la partie la plus sérieuse MatnmotHO, n'a pas exposé avec une candeur
de leur talent à une périodicité rapide, violente, plus ingénieuse et une exaltation plus naïve
de tous les jours. les secrètes profondeurs de cette matièredélicate.
Le chef de la seconde école romantique, C'est à la société française ette-memc, et non
M. TnÉomtLE GAUTIER, qui, dans l'esthétique pit- à M. Michelet, qu'il faut demander compte tie
toresque et dans le .récit animé des voyages, a ces tendances. Au lieu de tes repousser, elle les
accepte et les provoque. Ennuyée de sentiment, soin
s et talent, les vestiges des voluptés posées
elle cherche la physiologie. Amoureusedu repos, ( des vices d'autrefois les libraires sont prompts
et
tremblant devant l'inconvenance et la (liffama- a les vendre, et les amateurs friands de les lire.
tion, cette société industrieuse, à laquelle les Quelquefois il arrive que les lettres d'un mort
vertus privées ne manquent pas, curieuse d'ail- célèbre
< sont livrées, trois jours après qu'il a dis-
leurs, incertaine, ennuyée, moqueuse,fatiguée de paru,
] à la curiosité qui les achète avec empresse-
catastrophes successives, et sans goût pour les ment. Quelquefois aussi on voit paraître des mé-
utopies qui l'ont déçue, demande surtout à amu- moires secrets, authentiques, réellement précieux
Ecr sans péril, à trouver l'érotisme dans la phi- pour l'histoire des mœurs. Parmi ces mémoires
.losophie, et à n'être pas dérangée. Elle a peur curieux, citons ceux qu'une main amie a consacrés
des moralistes et ne permet qu'aux philosophes, à madame RÉCAMIER, femme aimable et étrange,
tels que M. Juf.cs Smof M. VACREROT, M. LABou- que pendant une époque d'orage, de bacchanaleet
LAIE, de traiter devant elle des
principes les d'entraînement, la froideur de sa beauté et le
plus élevés de la morale. calme de sa sympathique élégance ont dotée d'une
Point de livres consacrés à la satire ou à l'ob- sorte de royauté; ceux de M. Mmr BE MEDTO,
servation des mœurs. L'épigrammese tait. Le res- très-importants .pour l'histoire de l'empire; enfin
pect dû à monst'eur ToK<-<e-mo)tde, comme s'expri- la correspondancedu no JosEPH, qui révèle pres-
mait Luther, est la loi générale.Rien qui ressemble que tous les arcanes du pouvoir tel que Napoléon
.aux caustiques apologues de Swift, aux ironies l'exerçait.
acérées de Voltaire,même aux douces admonesta- M. GutzoT, par sa tentative à la fois méditée et
tions de l'aimable Addison. Il est convenu que hardie, et par la somme prodigieuse de force, de
nul ne doit railler personne, et que se faire imi- talent et d'adresse qu'il a consacrée à l'espoir de
tateur de La Bruyère, réformateur des mœurs, réaliser en France une Angleterreparlementaire,
est souverainement ridicule. Le penchant général tient le premier rang historique des trente der-
des esprits et le consentement universel des âmes nières années. Aussi ses Mémoires, dont les deux
frappent d'ostracisme,en France, lecenseur sévère, premiers volumes ont paru, sont-ils le livre vrai-
Je poëte indigné, le peintre des vices ou des tra- ment important de l'époque précédente. Docu-
vers. Quelquefois des hommes de cœur, soutenant ments, défense, plaidoyer, exposé, souvenirs;-il
des opinions arrêtées, M. LANFREY, M. PELLETA~, faudra toujours consulter ce livre, pour connaître
élèvent une voix éloquente; un moment troublé, le et peindre le siècle, et l'on ne pourra le bien com-
silence renaît bientôt. « Je n'ai point de vices! prendre et le juger qu'en appréciant et en com-
s'écrie la société; tous les travers que je supporte parant tous ces renseignements contemporains.
.doivent être respectés. » La loi elle-même a re- D'autres esprits se sont réfugiés, ou dans l'é-
flété cette indulgence systématique, ce besoin de tude de l'antiquité, comme M. Vtn.EMAn<,qui a con-
dormir tranquille, cette terreur inspirée par les sacré aux odes de Pindare et à son génie un
Juvcnal, les Molière ou les Boileau. La loi frappe, ouvrage éloquent, ou comme M. ConsM, qui con-
.au nom de la société, quiconque la réveille, l'in- tinue avec une patience enthousiaste l'étude du
quiète, ou la trouble. Elle veut la quiétude. 'xvn° siècle à son aurore. A leur suite viennent
Elle ne tolère pas que l'on nomme un chat un les monographes qui réunissent en un volume ou
chat, et noM<'< !M ~'tpoK. Le moraliste se tait; la deux tous les documents relatifs à quelque person-
satire, comme nous l'avons dit tout à l'heure, se nage célèbre. Tantôt c'est la princesse des Ursins
réfugie dans l'allusion. Elle devient transparente (MM. GEFFROY et COMBES), tantôt ce sont les nièces
elle altère un nom propre, invente un sobriquet de Mazarin (M. AnËDËs RE~É), Villon, Pélisson,
et frappe à son aise. Toute une littérature per- Bossuet. Presque tous les héros et les comparses
sonnelle est née, dans ces derniers temps, du be- de l'histoire sont soumis à cette manipulation
soin de venger ses propres injures, de servir ses biographique, à laquelle manquent souvent la sé-
intérêts, et de la nécessité d'éluder la loi. L'im- vérité et la sobriété. Lorsque les grands hommes
pudence du eynismeetl'outrage déclaré auxbonnes font défaut, on s'empare des petits. Toute une ar-
mœurs soulèveraientl'indignation générale; mais mée de gens d'esprit passent leurs nuits et leurs
l'érotisme se voile dans les réimpressions, se cache jours dans les travaux de la tMcro~M.
~ans les mémoires, se blottit dans les commen- J'appelle mierologites ceux qui s'attachent aux
taires, s'introduit dans l'esthétique et fait son nid infiniment petits avec un amour de naturaliste,
<tans les biographies. tels que M. L)VET, M. FEUGÈRE, lesquels ne se
Nous avons le scandale rétrospectif, Tallemant contentent ni des grandes lignes d'un sujet, ni
des Réaux et ses indiscrétions, Piron et ses d'une observation exacte des parties qui le com-
maîtresses, le Parc-aux-Cerfs et ses habitantes, posent, mais qui en dissèquent les plus petites
le procès du Collier et ses infamies; tout cela parcelles, le réduisent à ses molécules dernières,
trouve des gens d'esprit et des savants habiles et passent au crible ses élémentsconstitutifs et ne .se
attentifs, assidus et appliqués à commenter, reposent qu'après en avoir épuisé la plus subtijie
éclairer, annoter, publier, presque toujours avec analyse. Les Précieux et Précieuses de M. Livet,
ses C)'an:n:0!nMsdHxv)°~c~, sont des modèles toute civilisation littéraire. Notre nation, par son
d'un genre qui réduirait bientôt, si l'on n'y pre- tempérament élastique et souple, résiste à cette
nait garde, la matière littéraire à la poussière la influence. La poésie elle-même maintient ses droits
plus impalpable. et conserve ses inspirations. MM. LApRABE,LAMAH-
Cet amour excessif du détail s'est manifesté BACDfE, THALÈS BEMAM, AcTRAN, sans compter
par des réimpressions multipliéesd'auteurs de se- une foule de talents inférieurs, que je ne nommerai
cond, troisième et quatrième ordre, par des tra- pas, écoutent encore la muse; travail héroïque,
ductions et des annotations de même espèce. auquel le public accorde peu d'attention. Le jeu
L'érudition n'a pas ralenti ses fouilles minu- social, c'est-à-dire ta lutte des intérêts et des pas-
tieuses. On a traduit avec talent (M. GUSTAVE sions, le combat secret, la formation des groupes
BpuxET) l'épopée de Merlin Coccaïe, laquelle ne adverses,la concentrationdes forces industrielles,
peut d'aucune façon être imitée ou traduite. Le leur emploi, leur stratégie, enfin ce qui n'est ni
sanscrit a été l'objet d'études et de iravaux nom- poésie, ni philosophie, ni intelligence les fortunes
breux.En remontantversles régionssupérieures de à faire; l'avenir du monde matériel à transformer,
l'histoire, de la philosophie et de la théologie, occupent victorieusementles esprits.
nous trouvons les excellents travaux historiques Pendant que le poëte LAMAMfXE lutte contre
du général GEREOETzorF sur la Russie, et de la mauvaise fortune et essaye de sauver son pa-
M. FERRARI sur l'Italie, deux étrangers; les livres trimoine du naufrage en multipliant les produits
de MM. JoupDAtN et JA-<ET ceux de M. de GASPA- de sa plume, le poëte VICTOR Huco, exilé sur son
tUK et de
l'abbé LAcopcAtRE surtout les travaux rocher, redit la Légende des siècles. L'Europe,
considérables de M. RENAN. C'est le nom le plus qui ne s'étonne de rien, trouve naturelle cette des-
brillamment solide qui ait apparu dans ces der- tinée des poëtes. Dans les meilleures œuvres, un
nières années. doute et un affaissement apparaissent à coté des
La renommée de M. REXAN et sa force littéraire plus belles facultés de l'esprit. On y admire la
s'appuient sur une base ferme et profonde. H sagacité, l'érudition, la lumière, souvent l'ordre,
compare, il sait écrire avec une lucidité de cou- quelquefois l'éclat, rarement l'unité, l'élévation,
leur et un éclat qui émanent de la pensée. Je ne la chaleur; l'originalité plus rarement encore.
m'arrête pas à discuter ici la valeur propre de Où trouver le mot de cette énigme et l'explication
ses résultats philosophiques et de ses théories de ce problème? Dans la vie sociale et morale,
religieuses; encore moins suis-je disposé à com- dans'le fond même des âmes, dans les idées, les
battre ou à soutenir les conséquences extrêmes goûts, les désirs, les préoccupations, les pen-
que ses ennemis ou ses amis veulent en tirer. chants. Les révolutionsnous ont fatigués; les troncs
M. RE~Af a la force et le style, l'émotion grave, et les constitutions ont jonché le sol de leurs dé-
l'image sobre et puissante; c'estam écrivain et un bris les catastrophes ont ébranlé les fortunes
penseur. Pas plus que ses contemporains il n'a comme les âmes, et le désenchantements'est em-
pu échapper à l'étreinte de la publicité pério- paré des esprits. Bien des espoirs se sont brisés;
dique et quotidienne. Quoi que l'on fasse, le bien des désirs, après une réaiisation passagère,
mouvement se maintient plutôt dans les revues se sont affaissés sur eux-mêmes. Cependantl'ac-
que dans les livres, plutôt dans les journaux que tivité française ne s'est pas éteinte les grands
dans les revues. Un article du terrible polémiste résultats de la science appliquée ont accru la
VEUILLOT a plus de retentissement et de portée somme du bien-être l'expérience des faits a aug..
que tel gros volume, et douze pages de M. MicnEL menté le trésor des idées; et dans la destruction
CHEVALIER dans la Revue des deux mondes pèsent absolue de l'ancien monde et de sa hiérarchie,
plus que douze volumes de telle histoire. Le frac- tous les citoyens, devenus aptes aux mêmes em-
tionnement est la loi, l'éparpillement est la né- plois, ayant droit à la même éducation et à la
cessité. Nul plus que M. Renan n'était apte à s'iso- même place au soleil, ont établi une concurrence
ler et à se fixer dans ces méditations profondes que incessante et ardente, qui a pour but la fortune
le moyen àge a connues, et dont Pascal et Leibnitz et les honneurs.
ont fait sortir leurs chefs-d'œuvre. Et cependant Dans cette situation nouvelle, la méditation
il est journaliste. calme et la philosophie ont perdu leurs droits.
Les plus sages deviennent journalistes,les plus Trois courants invincibles ont entraîné la litté-
modérés écrivent des pamphlets. Cet esprit si fin rature le courant commercial ou industriel; Je
et si net de M. PpÉvosT-PARADOL, doué d'une iro- courant de la persontMHM ou de l'intérêt indivi-
nie si oblique et si pénétrante, d'une trempe si duel enfin celui de l'étude matérialiste ou de la
acérée et si douce, improvise d'abord sa polémi- science p/M/Mo~o~M. Pressés et emportés par
que, puis en recueille les produits. On voit com- cette triple force qui les domine, des talents
bien cette situation de nos mœurs est peu favo- puissants ou vifs, originaux ou flexibles, en très-
rable au développement du génie. La démocratie grand nombre, se sont élancés dans le fleuve.
matérialiste et scientifique qui régit la France, Leur lutte a quelque chose de désespéré. S'ils ne
étoufferait, chez une nation moins bien douée, surnagent pas tous; si les trophées des grands
génies y font défaut, le talent se montre tellement née, en novembre, par le sénat autrement elle
abondant, divers et infatigable dans ses efforts, pourrait se réunir spontanément. Le pouvoir exé-
que l'on ne peut se défendre d'un mouvement cutif appartient au sénat, composé de vingt et un
d'admiration patriotique en face de tant de membres élus a vie par six électeurs nommés
preuves de souplesse, de force et d'activité intel- par le sénat et six par l'assemblée législative.
IcctueHes, dans des circonstancesaussi peu favo- Ces douze électeurs commencent par désigner,
rables. PmLARÈTE GnASLEs. pour chaque place de sénateur, trois candidats,
FRANCFORT SUR LE-MEM. Etat de la entre lesquels ils choisissent ensuite au scrutin
Confédération germanique, formant, avecLubeck, de ballottage, à moins qu'un des trois ne réunisse
Hambourg et Brème, la dix-septième voix ou immédiatementl'unanimité des suuragcs. Le sé-
curie dans l'assemblée restreinte de la diète nat désigne annuellement, dans son sein, les deux
germanique. Superficie, 100 kilomètres carrés. bourgmestres, dont le premier dirige les déli-
Population en décembre 1858, 80,611 habitants, bérations du sénat et est le rapporteur ordinaire
dont 67,975 pour la villeet 11,808 pour les com- de ce corps le deuxième est chargé de la police
munes rurales; augmentationtotale depuis 1855, municipale et de sûreté et de diverses fonctions
4,494 habitants. La ville de Francfortest la seule administratives. Le sénat choisit aussi parmi ses
des villes libres non hanséatiques à la quelle membres jurisconsultes les quatre syndics de la
le congrès de Vienne rendit l'indépendance en ville. Le sénat a en règle l'initiative des lois, et
1814; elle revint à ses anciennesinstitutions, qui c'est lui qui les promulgue. Si une dissidence
furent modifiées cependant par l'acte additionnel survient entre l'assemblée législative et le sénat
du 19 juillet 1816. Cette législation subsista jus- sur une questionde législation, il est nommé une
qu'en 1848. A cette époque, une assemblée con- commission mixte chargée de formuler des pro-
stituante fut convoquée mais le sénat et la positions conciliatoires. A coté de ces corps prin-
bourgeoisie ne purent s'entendre, et l'intervention cipaux, subsiste enfin une représentation des
de la diète obligea les autorités de Francfort .de bourgeois, ou comité des bourgeois, composé de
revenir à la législation de 1813 et aux formes cinquante et un membres, et qui exerce un cer-
qu'elle prescrivait. Enfin, le 20 juin 1853, fut tain contrôle administratif et financier. Les mem-
rendue une première loi qui, d'abord, mit sur le bres de ce comité sont nommés à vie. Ils sont
même pied que les bourgeois de Francfort les ha- élus, comme les sénateurs, par douze électeurs,
bitants des communes rurales, et, en second lieu, pris par moitié dans l'assemblée législative, par
accorda aux israélitcs'ie droit électoral et l'éligibi- moitié dans le comité même.
lité pour l'assemblée législative, sous la condition Par ses souvenirshistoriques, sa position comme
néanmoinsque cette assembléene pourrait en ren- siége de la diète germanique, son importance
fermer que quatre au plus. Ils furent aussi décla- comme grand centre d'affaires de banque et d'o-
rés capables des fonctions publiques,sauf de celles pérations financières, Francfort joue dans l'Alle-
de sénateurs, de membres du comité de la bour- magne centrale le rôle d'une petite capitale. Le
geoisie et de juges. Une seconde loi plus impor- Journnl allemand de Francrort est un des plus
tante, qui réorganisait le sénat et rassemblée lé- anciens organes de la presse allemande. Il repré-
gislative, fut votée le 22 décembre 18S4; mais, sente aujourd'hui les nuances libérales du parti
elle ne fut promulgée que le 16 septembre 1856, conservateur et est un des organes du protestan-
pour être appliquée à partir du 1" janvier 1857. tisme rationaliste. Le Journal français de Francfort
Voici, d'après cette loi et l'acte de 1816, quelles et la Gazette des Postes, au contraire, sont de-
sont aujourd'hui les basesessentielles de Ja consti- puis longtemps dévoués M'Autriche, et cette der-
tution de Francfort. Le pouvoirlégislatifest confié à nière surtout a rivalisé avec la Gazette d'/t~s-
une assembléelégislative composée de cinquante- bourg en invectives contre la France pendant !ader-
sept membres élus par la bourgeoisiede la ville, de nière guerre. Depuis lors, c'est la Prusse et le parti
vingt choisis par le comité des bourgeois dans national'allemand qui sont l'objet de ses atta-
son sein, et de onze membres élus par les com- ques incessantes. Naturellement la ville de Franc-
munes rurales. Pour l'élection des membres du fort n'est pas restée étrangère au mouvementbel-
corps législatif, les bourgeois se divisent en trois liqueux qui, au commencement de 1859, a agité
classes, comprenant la première, les nobles, les l'Allemagneet dans sa séance du 24 février, l'As-
ecclésiastiques, les fonctionnaires publics, les semblée législative vota, comme d'autres cham-
classes lettrées; la seconde, les commerçants; la bres du midi, une déclaration patriotique.
troisième, les artisans et -industriels. Chaque Le projet de budget pour 1859, soumis par le
classe désigne vingt-cinqélecteurs, et les soixante- sénat à l'assemblée législative, en janvier 1S59,
quinze électeurs, réunis en une seule assemblée, évaluait les'recettes ordinaires a d,472,~34 fl.,
choisissent, a la majorité absolue, les cinquante- lesdépenses ordinaires à 1,473,497 <I. (2 fr. ~3 c.).
sept députés. L'assembléelégislative n'est élue que La dette de Francfort s'élevait, en ~5S, à
pour un an; mais les membres sortants peuvent 14,060,500 fi. dont 6,420,500 fl., pour les che-
être réélus. Elle doit être convoquée chaque an- mins de fer. A. Orr.