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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Les auteurs - Presses universitaires de Rennes

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Les auteurs
p. 7

Texte intégral
1 Bruno Aubusson de Cavarlay CNRS, CESDIP
2 Marc Bergère Université Rennes 2
3 Vincent Bernaudeau Facultés universitaires Saint-Louis,
Bruxelles
4 Stuart Carroll Université d’York
5 Pierre Charbonnier Université Clermont II
6 Hélène Couderc-Barraud Université Toulouse II-Le Mirail
7 Serge Defois Université d’Angers
8 Yves Denéchère Université d’Angers
9 Julie Doyon Université Paris XIII-Nord
Lucien Faggion Université de Provence
https://books.openedition.org/pur/4979 1/3
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10
11 Hélène Fernandez École normale supérieure, Paris
12 Donald Fyson Université de Laval, Québec
13 Bruno Lemesle Université d’Angers
14 Marcella Marmo Université de Naples, Federico II, Italie
15 Isabelle Mathieu Université de Caen
16 Julie Mayade-Claustre Université de Reims-Champagne-
Ardenne
17 Franck Mercier Université Rennes 2
18 Michel Nassiet Université d’Angers, IUF
19 David Niget Université catholique de Louvain, Belgique
20 Hervé Piant Université de Bourgogne
21 Lucie Quevillon Université d’Ottawa, Canada
22 Pascale Quincy-Lefebvre Université d’Angers
23 Xavier Rousseaux FNRS

Université catholique de Louvain, Belgique


24 Jesús Á. Solórzano Telechea Université de Cantabrie,
Espagne
25 Jean-François Tanguy Université Rennes 2
26 Stéphane Vautier Université de Tours
27 Victoria Vanneau Université Paris II
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


Les auteurs In : La violence et le judiciaire : Du Moyen Âge à nos jours.
Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/4979>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4979.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire
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Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce chapitre est cité par


Le Bris, David. (2014) Quelle Gouvernance Pour Les Banques? Le
Cas Du Crrdit Foncier De France au XIX<sup>>me</sup> Siicle
(What Governance for Banks? The Case of the Crrdit Foncier of
France During the 19th Century). SSRN Electronic Journal . DOI:
10.2139/ssrn.2462271

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19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - Introduction - Presses universitaires de Rennes

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Introduction
Bruno Lemesle, Michel Nassiet et
Pascale Quincy-Lefebvre
p. 9-28

Texte intégral
1 Le mot « violence » s’applique aujourd’hui à d’innombrables
situations. Classiquement, il qualifie toutes sortes
d’événements, de comportements individuels ou collectifs
comme la délinquance, le crime, la révolution, les massacres
de masse, l’émeute, la guerre, le terrorisme1. Plus
récemment, une sensibilité s’est développée autour des
zones d’ombre de la «  violence quotidienne  » et des études

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se sont multipliées pour traiter des «  incivilités  », des


violences familiales, scolaires ou des formes de
harcèlement… C’est cette efflorescence, proche de l’infini,
qui fait de la violence un non-objet aux yeux de Françoise
Héritier2, qui juge le mot polysémique, la notion extensive et
diffuse. Impossible pourtant de l’évacuer, la violence se mêle
de notre humanité. L’usage du mot « violence » n’a peut-être
jamais été aussi courant et bien que le nombre d’homicides
recule en Europe occidentale et que certaines de nos mœurs
se soient pacifiées, c’est comme si, dans nos sociétés, la
diarrhée des mots de la violence servait de catharsis aux
maux de notre modernité, qu’il s’agisse de marquer une
réalité ou de rendre compte d’un imaginaire.
2 Qu’on tente de la définir comme l’ont fait, dans des travaux
pionniers, les sociologues américains H. D. Graham et T. R.
Gurr3 ou qu’on s’en abstienne, à l’image des ouvrages
devenus classiques, de Georges Sorel ou de Hannah Arendt :
la réflexion sur la violence est au cœur du débat public. Elle
s’impose comme sujet d’étude au travers des représentations
qu’en donne le corps social, des modes de régulation qui la
prennent pour cible4. À l’échelle du temps social, c’est la
pluralité des sens et fonctions de la violence qui devient alors
objet d’études.
3 S’il en est ainsi, n’est ce pas parce que notre justice connaît
une crise dans son fonctionnement et son identité  ? Cette
crise est symbolisée, en France, par l’affaire d’Outreau ; une
affaire qui, selon le magistrat Jean de Maillard, a justement
été produite par «  la perversion du fonctionnement
judiciaire  » née de la difficile ou impossible conciliation
entre les nouvelles fonctions attribuées à la justice dans
l’éradication de toute violence, ici la violence privée, et les
garanties procédurales qui conditionnent son exercice dans
un état de droit. Pour des observateurs comme Jean de
Maillard ou Denis Salas, Outreau n’est alors que le miroir de
la simplification des cas difficiles, des protocoles
d’automatisation des procédures, des quasi-preuves à
travers lesquelles la justice, de plus en plus sollicitée comme
instance de régulation sociale, accepte que la plausibilité
remplace la preuve pourvu que la machine soit productive5.
L’actuel malaise de la justice est une incitation à explorer la
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place occupée par la violence dans le travail judiciaire ; une


place qui est un indice des différentes fonctions attribuées à
la justice à différents moments de notre histoire.
4 L’objectif des auteurs de ce livre était de mettre en
perspective la violence dans ses relations avec l’espace
judiciaire, compris au sens large. Pourquoi ce choix  ? Il
fallait tout d’abord éviter les apories liées aux perceptions
subjectives de la violence  : elles rendent improbables la
définition d’un objet «  violence  », elles entraînent surtout
une dilution de sens qui en affaiblit la portée. Nous avons
donc choisi d’aborder la violence dès lors que les actes
violents sont investis par l’organisation judiciaire dont la
société dispose. En l’inscrivant dans l’espace judiciaire, nous
nous attachons à faire l’étude de sa reconnaissance par
l’institution judiciaire ; de là découle une question : qu’est-ce
qui, pour cette institution, est violent, et comment répond-
elle à ce qu’elle détermine ainsi  ? Une autre dimension est
d’étudier la violence secrétée par l’institution judiciaire elle-
même, à en repérer les manifestations, à en discerner les
évolutions chronologiques et à tenter de la comprendre,
c’est-à-dire de reprendre un débat déjà ouvert mais
certainement pas refermé.
5 Au cours des dernières décennies, la violence a en effet
souvent été analysée en se référant implicitement aux
concepts modernes. Pourtant, bien des pratiques
aujourd’hui tenues pour violentes par l’institution judiciaire
et par la société ne l’ont pas été dans le passé. Certaines
formes que nous tenons aujourd’hui pour violentes ont pu
bénéficier d’une légitimité sociale. Du coup, l’un des objectifs
du colloque était d’examiner comment le pouvoir judiciaire
réagit  : s’oppose-t-il à une violence qu’il combat, creusant
alors une distance avec la société, ou au moins avec une
partie d’entre elle, ou bien choisit-il d’ignorer des formes de
violence pourtant explicitement illégitimes en termes de
normes et de droit ?

Les mots de la violence au Moyen Âge


6 Observons d’abord les emplois du terme «  violence  »  ; ils
montrent que la violence dès le haut Moyen Âge est corrélée

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à son traitement judiciaire. Puis nous évoquerons


succinctement comment les historiens ont renouvelé les
réflexions sur la violence ces dernières années, ainsi que
quelques-unes des perspectives abordées par les
contributions de ce livre.
7 Dès le haut Moyen Âge, comme un survol rapide et
inévitablement partiel permet de le constater, un lien
évident est établi entre la violence et l’espace judiciaire. Tout
acte désigné comme violent entraîne une exigence de
réparation ou de répression qu’une autorité a pour fonction
de faire appliquer ou d’exercer. Le terme n’est pas pour
autant défini explicitement et ce caractère implicite est
destiné à durer longtemps, bien au-delà des temps
médiévaux (en France, par exemple, la violence n’est
qualifiée juridiquement qu’en 1863). Le sens premier est lié
au fait de profaner un espace sacré, plus généralement de
porter atteinte à un espace, et il désigne aussi le viol6. Cette
absence de définition juridique n’est pourtant pas tout à fait
synonyme de flou ou d’imprécision. Le flou apparent
provient plus certainement de l’évolution des emplois du
terme : les faits du passé, surtout du très lointain passé, qui
nous paraissent violents, n’étaient pas nécessairement
nommés ainsi par les contemporains qui leur préféraient
d’autres mots. Mais si les textes normatifs, codes de loi,
décrets conciliaires, même les textes narratifs des premiers
siècles du Moyen Âge, ne font pas un grand usage du mot ou
de ses dérivés (violenter, violare)7, ils l’emploient
néanmoins. Ceci nous autorise à chercher à comprendre
comment les contemporains comprenaient la violence, quels
contours ils lui dessinaient, comment, à défaut de la
caractériser, ils la percevaient.
8 Les occurrences les plus fréquentes dans les codes de loi des
rois barbares concernent le viol, de la femme mariée, de la
jeune fille ou de la servante8  ; ensuite le mot violence a le
sens d’une action injuste, d’un tort commis envers autrui,
des agressions contre les personnes et des actions imposées
contre leur gré, sens auquel il faut ajouter le vol des biens
d’autrui qui inclut le fait de s’emparer de biens fonciers
(dans les lois des rois lombards et des Wisigoths)9  ; ces
indications révèlent un emploi qui se situe dans le
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prolongement du droit romain. Ce serait cependant pécher


par excès de restriction que de prétendre limiter
l’appréhension de la violence par les contemporains aux
seules occurrences du terme lui-même. L’absence de
définition explicite dans les codes qui l’utilisent incite à
observer aussi les contextes et associations de mots. On
relève ainsi dans les codes de lois anciens la condamnation
de la violation des espaces, de l’espace royal d’abord, de celui
des églises, mais aussi des espaces privés et également les
attaques perpétrées contre les personnes protégées par le
roi10. La loi des Lombards utilise le terme scandalum pour
désigner la violation de l’espace palatial, voire de celui de la
cité où le roi est présent, ou la violation de l’espace sacré de
l’église11. Mais c’est aussi la seditio, le soulèvement, qui peut
être associé explicitement à l’action violente, lorsque l’auteur
de l’acte se livre à une action militaire qui ne vise pas
directement le roi mais est accomplie sans son ordre
(expulsion d’un juge ou attaque d’une autre cité)12 ; dans un
cas similaire, le mot violence peut ne pas être employé13.
9 Cependant, c’est en se tournant vers les textes de l’Église que
l’on aperçoit que le registre est en réalité plus vaste. Le
«  Décret  » de Gratien, rédigé vers 1140, procure un bon
aperçu des occurrences ecclésiastiques de la notion de
violence. Le mot violenter est celui qui totalise le plus grand
nombre d’occurrences (trente-six) alors que le substantif
violentia est peu utilisé et que le verbe violare l’est un peu
plus que le précédent. On ne s’étonnera pas que tout ce qui
porte atteinte au sacré, sous des formes très diverses, soit
caractérisé comme acte violent. Donc les attentats à la
chasteté, qui sont autant d’actes souillant la pureté14, la
violation des espaces sacrés, du sacrement de baptême15, les
actes contraignants qui attentent à la libre volonté16, les
enlèvements et les viols17 sont les catégories dont les
occurrences sont les plus fréquentes. Ensuite on trouve
l’enlèvement des biens à leur détenteur légitime18, la
déposition de l’évêque sans jugement19, puis des occurrences
très diverses dont certaines peuvent parfois se rattacher aux
cas que je viens de mentionner ; citons, pêle-mêle, sans être
exhaustif, l’élection de l’abbé, le vol de biens sacrés ou
profanes, l’infidélité conjugale, l’état de veuve adopté devant
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l’évêque, l’atteinte portée à une assemblée conciliaire,


l’exigence de rétribution pour le baptême (car elle doit être
donnée de plein gré)20… On le voit, ces cas concernent
d’abord les prêtres et l’Église, mais en réalité les laïcs sont
souvent visés, même s’ils ne sont pas systématiquement
tenus pour les auteurs de violences. La discipline interne de
l’Église est donc largement en cause ici, et ce sont bien les
atteintes qui lui sont portées qui sont qualifiées d’actes de
violence. Cependant, il n’y a pas de séparation ou de
distinction évidente avec les codes de loi laïques ; la plupart
du temps, les canons et les décrets pontificaux ne font que
développer et détailler des contenus figurant dans ces codes ;
le spectre de ce qui porte atteinte à l’Église est plus étendu
mais l’on retrouve aussi le viol et l’atteinte aux biens
physiques des personnes parmi les occurrences communes
aux lois profanes et, d’une façon générale, les actes de
violence sont toujours des actes illicites, commis contre le
droit. C’est pourquoi dans les lois des rois barbares le
rapport avec le champ judiciaire va toujours de soi puisque
la violence appelle le jugement, la sanction, le plus souvent
sous forme d’amende.
10 La violence prise dans le sens d’acte commis à tort, contre le
droit, est celui que l’on retrouve à l’envie dans les documents
de la pratique à partir du xie siècle21, quand ils commencent
à devenir abondants, mais pas uniquement  ; comme l’a fait
remarquer Dominique Barthélemy, le mot se lit également
dans ce sens à travers la correspondance d’un abbé
bénédictin comme Geoffroy de Vendôme22. Pour ne prendre
comme exemple que le corpus (considérable) de la région de
la Loire aux xie et xiie siècles, on voit que les occurrences du
mot «  violence  » et de ses dérivés désignent toujours des
actions injustes. C’est d’ailleurs la traduction qu’il convient
souvent d’adopter pour violentia, qu’il faut rendre par
«  injustice  ». Ceci n’a été compris que relativement
récemment par les historiens qui, dans le passé, ont commis
quelques contresens dans la lecture des documents.
L’injustice se décline ainsi selon des modes variés  ; c’est la
violation d’un accord passé, un jugement inique ou un défaut
de jugement, l’enlèvement ou la saisie de biens fonciers (qui
peut désigner carrément un comté), l’exigence d’une
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redevance injuste ou, tout simplement, sous une forme


redondante, une «  injuste violence23  ». Dans tous les cas, il
s’agit d’affaires purement civiles, quand bien même elles
mettent en cause des biens d’Église ou une redevance
spécifiquement ecclésiastique telle que la dîme.
11 Ces emplois, à l’instar de ceux des codes de loi civils et du
droit canonique, appellent la résolution par la voie judiciaire
de l’action qualifiée de violente. C’est parce qu’un acte a été
accompli sans avoir reçu la validation d’une instance
judiciaire qu’il peut être qualifié de violent, tout au moins au
regard des auteurs de ces documents qui sont, précisons-le,
presque toujours subjectifs, c’est-à-dire produits par une
partie et non par une autorité qualifiée. Ainsi la violence
désigne-t-elle l’injustice avant de désigner l’action physique,
la voie de fait, au sens actuel. C’est pourquoi il ne faut pas
s’étonner que des actions agressives que nous qualifierions
volontiers de violentes soient accomplies en toute bonne foi,
hors de tout sentiment de violence. Par exemple, à la fin du
xie siècle, les moines de l’abbaye Saint-Serge d’Angers font
arracher plusieurs ceps de vigne par leurs serviteurs parce
qu’ils en contestent la possession à un orfèvre (à qui l’abbé
l’avait vendue)  ; mais cette action de déprédation n’est pas
accomplie furtivement  ; elle est au contraire une
manifestation publique du droit des religieux car, ainsi qu’ils
le disent de manière limpide, «  se souvenant de leur
contestation (calumpnia) verbale, ils veulent la traduire en
actes24 ».
12 À un degré de gravité bien plus élevé c’est pourtant un
principe identique qui sous-tend un article de la loi des
Ripuaires, lorsqu’elle autorise à tuer celui qui a pénétré dans
un lieu par effraction, en mettant comme condition que le
corps soit exposé publiquement25  : son auteur manifeste
ainsi qu’il n’a pas commis un meurtre crapuleux. Le
paradoxe est complet à l’occasion d’un conflit de sépulture
entre les religieuses du Ronceray d’Angers et les moines de
Saint-Serge au début du xiie siècle  : les premières se
plaignent que les seconds ont enlevé violenter (c’est-à-dire
injustement) le corps d’un défunt relevant de la paroisse du
Ronceray afin de l’inhumer dans leur cimetière. Ce sont
pourtant elles qui, aidées de leurs serviteurs et d’habitants
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de leur bourg, provoquent une rixe et parviennent à


rapporter le cadavre dans leur église26  ; mais cette
translation étant conforme au droit selon elles, il ne leur
vient pas à l’idée (du moins donnent-elles cette impression)
qu’elles auraient accompli là un acte violent. Il s’agit donc
moins ici de ce que l’on pourrait appeler une violence
acceptée socialement qu’une forme de pré-droit, au sens que
lui donnait Louis Gernet, consistant à accomplir hors du
cadre judiciaire des actes qui relevaient à la fois de la défense
de son propre droit et de sa manifestation publique27.
13 Ce survol confirme donc que la violence désigne bien des
actions illicites, même si cela ne suffit pas à la caractériser, et
que sa désignation est historiquement déterminée, d’où
l’intérêt d’examiner l’évolution des contours de la violence
nommée.

Les travaux sur la violence au Moyen Âge


et à l’époque moderne
14 Voyons à présent comment les historiens ont abordé la
violence au cours des dernières années. Les travaux
historiques qui y sont consacrés étant foisonnants, il est
évidemment exclu de tenter de faire un bilan. Nous allons
seulement esquisser en deux mots les grandes tendances et
essayer de caractériser les termes des débats actuels. Si Marc
Bloch avait consacré en 1939 des pages de son livre sur la
société féodale à la violence (pages dans lesquelles il savait
ne pas en rester à la description de ses manifestations mais
s’élevait au niveau conceptuel afin de l’analyser), les grandes
études des médiévistes sur la violence ne sont relancées qu’à
partir de la fin des années soixante, dans le sillage des
historiens modernistes et des travaux sur les «  fureurs
paysannes  ». À l’époque, la violence est implicitement
corrélée avec les soulèvements paysans ou, plus largement,
avec les révoltes populaires  ; même les manifestations
hérétiques sont enrôlées sous la bannière des « commotions
sociales28 ».
15 Dans la décennie quatre-vingt et au début des années
quatre-vingt-dix, les problématiques de la violence devaient
glisser vers l’étude de ses représentations idéologiques29 et
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vers les contestations des pouvoirs30. Les termes du débat se


sont précisés à partir de 1994, autour de ce que l’historien
américain Thomas Bisson a appelé la «  révolution
féodale31 », suscitant un débat fructueux dans les années qui
ont suivi et qui n’est d’ailleurs pas clos ; il a permis d’aborder
de front le concept de violence au Moyen Âge central. À
Thomas Bisson qui évoquait un déchaînement de la violence,
violence brute due à la guerre et à la pratique de la
vengeance, d’autres historiens (Timoty Reuter, Stephen
White en particulier32) opposaient que la vengeance n’était
pas débridée mais une pratique codée et qu’elle possédait
une légitimité reconnue dans la société. En conséquence,
limiter l’expression de la violence à l’usage de la force
physique par les chevaliers et seigneurs de châteaux,
aboutissait à passer sous silence d’autres expressions de la
violence, celles que S. White appelle la violence des autres33.
Par exemple, les malédictions prononcées par les moines
(étudiées par Lester Little en 197934), ou celles qui
s’expriment à travers les récits de miracles composés dans
les monastères puisque, par exemple, les saints exercent leur
vengeance à l’égard de ceux qui ont des torts à leur égard,
voire les ont blasphémés35. On pouvait donc montrer que la
violence seigneuriale était documentée par des sources ayant
en commun d’avoir été écrites dans des monastères, c’est-à-
dire par les victimes. Mais les mêmes légitimaient et y
compris célébraient la violence des représailles quand elles
étaient exercées par les saints et par Dieu à l’encontre de
leurs adversaires. Et comme par ailleurs, les moines étaient
prêts à se réconcilier avec leurs ennemis, ceux-ci pouvaient
se transformer aussi vite en amis pourvus qu’ils se fassent
bienfaiteurs.
16 Aussi voyons-nous que, dans ces problématiques, si
l’articulation de la violence avec l’espace judiciaire était
parfois suggérée, elle n’avait pas encore reçu toute l’attention
souhaitable  ; par ailleurs, si la notion de violence est
historicisée, les mots qui la désignent ne font pas encore
l’objet d’études. Venons-en donc à la grille des
questionnements les plus récents et considérons les choses
sous trois aspects  : la violence comme stratégie et comme

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code  ; les formes d’acceptation sociale et légale de la


violence ; la construction de la violence.
17 Commençons par la violence en tant que moyen stratégique.
Dans un livre récent36, Chris Wickham estime que, dans la
Toscane du xiie siècle, les actions violentes des seigneurs
semblent relativement réduites  ; elles s’apparenteraient
plutôt à des démonstrations visant à humilier  ; cette
tendance à éviter l’extrême violence n’est donc pas un
hasard. Le discours même sur la violence peut être
stratégique  : nommer des actions «  violentes  » peut
s’apparenter à une stratégie discursive incluse dans une
stratégie plus générale de luttes dans des conflits judiciaires.
Il y a une ambiguïté dans l’appréciation morale de la
violence selon que l’auteur du document est en position de
victime ou au contraire en position de revendiquer ses
droits. L’historien ne doit pas perdre de vue les objectifs des
auteurs qu’il lit, ni qu’il a rarement un accès direct à la
perception des habitants. Dans la couronne d’Aragon de la
première moitié du xive siècle, David Nirenberg montre
comment des discours contenant un très fort potentiel de
violence pouvaient être instrumentalisés en servant les
intérêts des habitants qui réglaient des querelles locales  ;
l’auteur estime que le potentiel de violence était limité par
des processus de négociations qui étaient souvent l’objectif
recherché par les protagonistes37.
18 La violence pouvait aussi recevoir une acceptation légale ou
sociale. Dès le xie siècle, des actes violents, jugés injustes par
les cours de Toscane, étaient tenus pour légitimes par ceux
qui défendaient leur droit38. Le lien le plus étroit entre
violence légitime et exercice de la justice a été noué sans
doute avec le duel. Le duel judiciaire était un moyen de
produire une preuve, à la fin du Moyen Âge et jusqu’en 1522
en Espagne39, jusqu’en 1547 en France40. Puis, dans le duel
du point d’honneur qui lui a fait suite, les duellistes
«  veulent se faire justice eux-mêmes  », comme le constate
l’édit41 de 1643. Il importe donc de vérifier si les réactions de
l’autorité ne variaient pas selon les différences sociales et
dans quelle mesure un droit à la violence est accordé aux
populations non nobles. Le groupe des jeunes hommes
célibataires estimait lui aussi avoir une légitimité à exercer
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certaines formes de violence. De là, Robert Muchembled


constate, dès 1989, que dans la société rurale, la violence
jouait « un rôle social fondamental ».
«  Brutalité et agressivité n’y ont pas uniquement un effet
destructeur ou déstabilisateur, comme nous avons appris à
le penser depuis la confiscation de la violence opérée
lentement par l’État, la justice et même l’Église à partir du
xviie siècle. [… Elles] participaient aussi souvent à une lutte
collective pour la survie… La violence prenait de multiples
formes sociales, rituelles et symboliques destinées à assurer
la pérennité du groupe […] Il lui arrivait donc souvent de
créer de la cohésion sociale. Elle participait à l’éthique des
populations, notamment à celle des jeunes hommes42. »

19 La question de la légitimité de la violence conduit


directement à évoquer les actions de vengeance43. Leur
persistance au-delà du début de la construction de l’État les
a renvoyées dans les marges de l’illégalité. Nous savons
depuis longtemps que les nobles tenaient leurs guerres pour
légitimes, mais ce qui a été plus récemment mis en valeur,
notamment grâce aux travaux de Claude Gauvard, c’est que
la vengeance ne caractérise pas spécifiquement la société
noble44. Récemment, Gadi Algazi s’est intéressé à ce
problème de la légitimité de la vengeance à travers une
analyse historiographique du succès persistant du livre
d’Otto Brunner, Land und Herrschaft, écrit en 193945,
remanié et plusieurs fois réédité après la Seconde Guerre
mondiale. Brunner y polémiquait contre l’histoire positiviste
du droit au xixe siècle, incapable selon lui de voir dans la
vengeance autre chose qu’un jaillissement de violence
contraire aux normes, et il lui attribuait non seulement une
légitimité mais allait jusqu’à la transformer en droit. G.
Algazi estime au contraire que Brunner produit des effets de
légitimité alors que celle-ci n’aurait pas réellement existé46.
On le voit encore une fois, la question de la légitimité de la
violence est un objet qui continue à faire débat parmi les
historiens.
20 La plupart des historiens toutefois s’accordent à reconnaître
une violence acceptée légalement au haut Moyen Âge. Plus
tard, l’existence d’une vengeance honorable, où les beaux
faits étaient facilement graciés, témoigne en faveur de la
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persistance d’une violence licite, qui obéit à un code,


différenciée d’une violence illicite. Nous avons vu plus haut
en quoi une telle notion est à première vue antinomique au
principe même de la violence, aussi convient-il plutôt de se
demander si, dans la mesure où l’on repère manifestement
des formes de violence acceptées socialement, elles
correspondent bien à ce que les contemporains tenaient
pour violent  ; ou ne s’agirait-il pas plutôt de formes
reconnues comme illicites mais néanmoins tolérées  ? Aussi
importe-il de les décrire, de les définir et de les caractériser à
différentes époques. Les travaux de Claude Gauvard révèlent
qu’au xve siècle, l’homicide commis pour l’honneur tendait à
être présenté comme un crime commis en état de légitime
défense, favorisant l’élaboration d’une liste de circonstances
atténuantes.
21 La vengeance a persisté bien au-delà du xve siècle. Dans les
lettres de rémission, le caractère intentionnel d’actes de
vengeance pouvait être dissimulé, d’où le risque de les sous-
évaluer. Les guerres de religion ont couvert des règlements
de compte privés. L’édit de 1651 reconnaît que les offenses à
l’honneur étaient à l’origine des duels, et appréhende qu’il se
trouve des gens « qui présument d’avoir raison en cherchant
à se venger47 ». Gregory Hanlon48 a décrit la pratique de la
vengeance encore dans les années 1660-1670 en Agenais, et
Stuart Carroll49 vient de l’étudier systématiquement dans la
France des xvie-xviie siècles, surtout dans la noblesse il est
vrai. Or la prégnance de l’honneur et la persistance de la
vengeance appellent à relativiser50 la pertinence de
l’application, à l’histoire de la violence, de la théorie du
procès de civilisation de Norbert Elias, qui interpelle et
divise les historiens51.
22 Toutefois, si les pratiques de vengeance demeurent larges et
en partie reconnues par l’autorité judiciaire, les différences
sociales sont sensibles. Les élites rurales et nobiliaires savent
mieux que les catégories inférieures faire usage du monde
judiciaire. C’est pourquoi il importe d’évaluer les relations
complexes qui s’établissent entre les autorités judiciaires et
les communautés d’habitants dès lors que les premières se
prêtent – volontairement ou non – à leur utilisation par
celles-ci pour protéger des proches ou pour assouvir des
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vengeances. Nous devons voir comment l’attitude des


autorités judiciaires peut être déterminée par les relations de
pouvoir internes aux communautés d’habitants.
23 Ceci nous introduit à la question des réponses pénales de
l’autorité judiciaire face à la violence et donc à la « violence
légale » exercée par l’autorité, selon une expression là encore
antinomique mais qui fait écho à la célèbre formule de Max
Weber. Discours de la violence et «  violence légale  » ne
doivent pas être considérés séparément car l’un et l’autre
participent d’une même construction. Les théoriciens à la fin
du Moyen Âge insistent sur la valeur exemplaire de la peine.
Mais, de même que pour l’appréciation de la violence par les
victimes, il convient de se livrer à une critique serrée des
sources disponibles, à cause de l’extrême inégalité de leur
conservation et, par conséquent, à une critique de ce qu’elles
peuvent apporter au-delà d’une lecture empirique. De là, il
faut réévaluer la réponse pénale violente de l’État en
construction.
24 Quel rapport pouvons-nous établir entre cette violence et la
notion même de souveraineté lorsque le souverain l’exerce
ou lorsqu’elle est exercée en son nom ? Ou encore en quoi la
violence et sa rémission exercée par une puissance
souveraine, rémission qui semble en être l’autre face,
servaient-elles chacune à sa manière la souveraineté, en quoi
participaient-elles de sa construction et de sa définition ? On
le sait, tous les crimes n’étaient pas pardonnés. Et lorsque la
violence judiciaire prend l’aspect terrifiant de la torture, ne
doit-on pas se demander dans quelle mesure cette violence
institutionnelle, par son usage et par le discours que
l’autorité produit pour la justifier, ne se définit pas en
opposition à la violence extrajudiciaire, débridée, voire
sanglante ?
25 La violence légitime que l’État s’attribue renvoie donc à une
rationalité  ; il y a un discours sur la violence qui est un
élément de la construction de l’État à la fin du Moyen Âge et
à l’époque moderne. Aussi devons-nous mettre en rapport la
violence avec la construction politique, la construction
institutionnelle et celle de la souveraineté. Ainsi n’est-ce pas
la dimension politique de la violence et du judiciaire que
nous pouvons lire, ainsi que le révèle Jacques Chiffoleau, à
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travers la consignation dans des collections au xviie siècle de


procès des xive et xve siècles, où la violence occupe une
grande place  ? Leur consignation témoigne de l’intérêt
politique que ces procès suscitaient et du lien étroit qu’ils
entretenaient avec la construction de la souveraineté
royale52. Un tel intérêt porté deux ou trois siècles plus tard
aux procès du Moyen Âge tardif offre aussi pour nous, pour
les travaux de ce colloque, un pont qui justifie, s’il en était
besoin, la nécessité d’observer les choses dans le long
processus historique.

Travaux sur la violence en histoire


contemporaine : esquisse
26 En histoire contemporaine le sujet est particulièrement
prolifique, parce que les règles, normes et imaginaires
sociaux autour de la violence sont des angles privilégiés
d’observation de la modernité53. La médiatisation de la
violence influence la quête du chercheur  : pas seulement
parce qu’elle produit de l’archive mais parce qu’elle émane
d’une société travaillée par une aspiration à la sûreté élevée
au statut de droit de l’individu54. Les sciences humaines et
sociales sont sommées de s’interroger sur ce que certains
considèrent comme le grand «  retour de la violence
interpersonnelle » ; retour alors analysé comme marquant la
fin d’un processus (ou ne faudrait-il pas dire alors cycle ?) de
civilisation. La violence contemporaine a surtout acquis une
visibilité publique qui la transforme en objet de discours
dans une société d’opinion qui, à partir du xixe siècle,
s’organise autour de la défense des droits de l’individu. Elle
est médiatisée par l’affirmation, dans l’espace public, d’une
figure, celle de la victime, qui émerge comme un objet
spécifique, autonome des politiques publiques55.
27 L’historiographie de la violence pour la période
contemporaine a longtemps été dominée par une question :
celle des processus de régulation des homicides à l’origine de
notre modernité aux xixe et xxe siècles56. Après la question
fortement débattue dans les années 1970 et 1980 des taux
d’homicides, mais aussi la fécondité des recherches sur les
violences collectives ou familiales à partir d’une
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problématique comme «  ordre et désordre  »,


l’historiographie s’est, en partie, renouvelée et enrichie dans
les années 1990 au contact de l’anthropologie et dans la
continuité ou la contestation des recherches impulsées par le
philosophe Michel Foucault. En témoignent, côté français, la
publication du numéro « Violence, brutalité, barbarie » de la
revue Ethnologie française en 199157 ou le débat sur «  La
pacification des mœurs à l’épreuve » publié dans Déviance et
Société58 deux ans après. En 1998, le thème est abordé
frontalement dans le numéro «  Violences  » coordonné par
Frédéric Chauvaud pour la revue Sociétés et représentation.
Les travaux reflètent alors une histoire culturelle en pleine
ascension, une histoire à l’écoute de l’anthropologie. La
violence s’impose comme un marqueur privilégié à partir
duquel saisir les dynamiques sociales.
28 Dans l’historiographie récente, la violence extrême fascine
nombre d’historiens par ce qu’elle pourrait révéler de
l’inconscient de notre modernité. En se saisissant d’affaires
criminelles exceptionnelles à l’image d’Alain Corbin59 ou
plus récemment d’Anne Emmanuelle Demartini60, ou bien
de crimes à haute valeur symbolique comme le parricide61,
certains auteurs explorent les schémas culturels produisant
la figure du monstre, décodent des configurations mentales
et sociales (par exemple le déclassement) à l’origine d’actes
violents ou de sauvagerie. Dans une nouvelle ère des masses,
la violence médiatisée devient un sujet de recherche. Elle
nourrit une culture du fait divers, source de nouveaux
imaginaires et rend possible l’étude d’un «  populisme
pénal  » pour répondre à l’indignation collective62. Cette
approche se retrouve dans les travaux de Dominique Kalifa63
ou de Frédéric Chauvaud64 comme dans leurs analyses de la
fonction sociale des grands procès pénaux ou des enjeux
culturels autour des perceptions de la violence et du
sentiment d’insécurité.
29 Bien sûr d’autres problématiques font le pont avec les
interrogations des périodes antérieures  : autour des
violences légitimes ou fondatrices et des basculements dans
l’illégalisme ou l’intolérable. À partir d’une étude des formes,
places, fonctions, rendus de la violence, le chantier reste
ouvert lorsqu’il s’agit de rendre compte des adaptations ou
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résistances au changement politique et social, de mettre à


jour des retournements de sensibilités, d’étudier les
fonctions sociales de la violence mais aussi de mieux
comprendre l’absorption des violences collectives par des
institutions comme l’armée ou l’école. Par exemple, il est
vrai qu’en pleine période contemporaine, la violence a pu
continuer à fonctionner comme un moyen d’intégration au
village. Mais de tolérée et reconnue car au service de la
communauté et de son honneur, la violence de la jeunesse
rurale au xixe siècle bascule ensuite dans l’injustifiable et
donc l’intolérable avec la progression de l’individualisme et
la nationalisation des communautés villageoises65.
30 À l’époque contemporaine les sensibilités se modifient sous
le poids de la démographie, dans les nouveaux cadres socio-
économiques de la modernité et par l’autonomisation d’une
sphère politique. La sensibilisation au risque et à la sécurité,
la prescription d’un devoir de protection des « faibles » sont
remarquables dans une société en pleine sécularisation.
Alors que des figures de victimes envahissent l’espace public
– mais le vocable «  victime  » n’apparaît dans le code de
procédure pénale que vers 197066 – et que la violence captée
par le regard social se privatise, des travaux sur l’enfance67
mais également sur les femmes façonnent aujourd’hui une
nouvelle histoire des violences68.
31 La production est dense et le renouvellement est important.
La présentation est partielle sinon partiale. La recherche est
éclatée mais elle peut également se rattacher à quelques
grands programmes à l’exemple de récentes publications sur
les violences de guerre69 ou les violences rurales70. La saisie
judiciaire est l’angle retenu par cette publication. Le projet
est ambitieux car même ainsi défini, le champ demeure
vaste. Le projet est une vraie question dans un contexte
d’incrimination et de judiciarisation de nouvelles violences
comme certaines «  violences morales  » et alors que s’étend
« une vision victimaire des relations sociales71 ». L’approche
diachronique proposée par cet ouvrage devrait permettre de
mieux spécifier notre modernité à l’aune du rôle de
régulation attribué à la justice dans la qualification et le
traitement des violences.

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Le judiciaire et la réinvention des violences


72
à l’époque contemporaine
32 Des répertoires de la violence ont été élaborés, des
typologies proposées, mais bien des approches restent à
explorer. Avec le thème «  violence et judiciaire  », le regard
est orienté vers « ce qui entre, ce qui sort du judiciaire » et
bien sûr vers l’étude des modèles juridiques et des pratiques
judiciaires. La variabilité des pratiques et le pragmatisme de
certaines décisions apportent des éclairages sur les
perceptions sociales de la violence mais aussi sur les
objectifs de la justice. Les modes de saisie, les abandons de
poursuite avant jugement73, les possibles requalifications des
crimes et délits, des réponses souvent partielles sont des
indices de la complexité des relations entre violence et
judiciaire74. Il faut dire que ces affaires de violence ne sont
jamais simples pour une justice qui n’ignore pas les
fonctions sociales de cette dernière mais qui, dans un État de
droits, exige un certain niveau de garanties procédurales.
Les travaux sur l’activité des tribunaux correctionnels
révèlent alors une justice souvent prudente, qui peut
paraître indulgente dans son souci d’arrangement et de
pacification des mœurs publiques  ; une justice prête à
refermer la boite des violences par crainte de créer du
désordre et de nouvelles querelles. Avec profit, la recherche
s’attarde sur la reconstruction des normes sous le choc des
pratiques judiciaires, explore l’impact social et culturel de la
codification juridique des violences. Elle s’empare d’une
question vaste qui est celle des interrelations entre société,
normes et droit75. L’étude du traitement judiciaire des
violences est alors susceptible de mettre en lumière les
mutations propres aux sociétés modernes. Nous évoquerons
la question de la responsabilité de l’individu dans une
société libérale, celle de la sensibilité aux violences dites
«  ordinaires  » ou «  banales  » dans un mouvement de plus
grande judiciarisation des violences privées. Nous nous
attarderons sur la question de l’État, ses fonctions dans une
société moderne à partir du rôle attribué à l’action judiciaire
dans la régulation des violences.

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33 La société libérale est une émanation de la modernité. Elle


s’organise politiquement autour de la défense de la propriété
individuelle, base de la sécurité76. Paradoxe ou plutôt
conséquence ? Cette société qui construit un ordre judiciaire
bâti sur la responsabilité individuelle se passionne pour la
figure du monstre ou du criminel né. À côté des travaux sur
la codification des pénalités modernes et la fonction
normalisatrice de l’activité judiciaire, les études sont
fécondes sur la place faite à des concepts comme la
dangerosité mais aussi l’incorrigibilité associées aux
personnalités à la violence naturalisée par les nouveaux
savoirs et le travail d’expertise auprès des tribunaux77.
L’approche sanctionne alors un ressenti  : la possible
inadaptation des solutions pénales d’un droit positif aux
désordres ou faiblesses des sociétés contemporaines.
34 La norme juridique à partir de laquelle penser l’égalité des
citoyens devant la loi peut entrer en contradiction avec une
autre aspiration des sociétés libérales  : individualiser la
sanction comme moyen de relever le citoyen. L’histoire de la
justice des mineurs est particulièrement propice à de telles
analyses. Comme terrain d’une possible socialisation du
droit mais aussi comme lieu d’expérimentation d’une
individualisation des procédures dans un mouvement de
dépénalisation/repénalisation des actes et mesures, cette
justice est un observatoire des nouveaux traitements et
ressentis de la violence. Dans une recherche résolument
comparatiste78, les travaux mettent à jour des sensibilités
nationales ainsi que des points de convergences dans la
façon d’aborder la violence des jeunes et leur traitement
judiciaire.
35 Quelles sont les violences poursuivies  ? Comment évolue la
demande des justiciables  ? S’emparer de ces questions est
une façon de visiter les sensibilités à la violence dans les
sociétés contemporaines. L’historiographie française de la
violence s’est longtemps centrée sur l’étude et le traitement
judiciaire des violences corporelles. La codification influence
la recherche, et le droit est l’expression d’une culture. Les
études nord américaines ont plus directement intégré, dans
leurs enquêtes sur la violence, les atteintes aux biens  ; des
biens prolongation de l’individu dans un pays de culture
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protestante et où les identités se sont forgées à l’ère du


capitalisme triomphant. Mais alors que notre culture
s’américanise et que toute violence tend à devenir une
délinquance à éradiquer, on peut observer, avec profit, la
recherche historique quitter le prétoire des assises, étendre
son territoire aux «  violences ordinaires  », banales ou
quotidiennes particulièrement bien saisies, à l’exemple des
travaux de Jacques Petit, à partir d’une juridiction comme la
justice de Paix79.
36 Les violences « banales ou quotidiennes » posent la question
des modes de préhension judiciaire, de leurs limites mais
aussi des attentes sociales de régulation non satisfaites. Dans
les malentendus qui peuvent alors naître entre la société et
l’ordre judiciaire, sont à nouveau posées les questions des
seuils de tolérance, des qualifications et finalités judiciaires
pour une société donnée. Ces violences ordinaires
corporelles ou verbales opposent des particuliers ou des
groupes. Elles agissent comme des révélateurs et autorisent
une autre lecture du social comme le démontrent l’histoire
des minorités, celle des rapports de classe, de genre ou de
génération. Ces manifestations de violence dites banales
atteignent des représentants des forces de l’ordre, et la
variabilité des sanctions révèle différentes façons de penser
l’État, l’action et la sacralité de ses agents. À travers la
violence quotidienne, l’historien découvre un langage du
corps. Lorsque c’est le mot qui est violent et la parole qui
transgresse, il accède à une lexicographie qui lui ouvre des
représentations du monde et il découvre, avec ces mots, des
frontières culturelles parfois insoupçonnées.
37 La conception de l’État et de ses fonctions a une influence
directe sur la place, le rôle du judiciaire dans une société.
Nous assumons ici notre complexe «  français  » qui, selon
l’historien belge Xavier Rousseaux naît du rapport
particulier que nous, historiens français, entretenons avec la
souveraineté80. L’État moderne est intrusif et, à l’image de
Janus, les formes qu’il a adoptées ont profondément varié à
l’époque contemporaine. La sortie de l’Ancien Régime
signifie, en théorie, le passage d’un État justicier à un État de
droit dans une société où le libéralisme définit désormais
une éthique, un cadre comportemental81. Pourtant le nouvel
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ordre judiciaire associé à l’ère libérale ne s’imposa pas sans


résistance dans des sociétés largement rurales au xixe siècle,
des sociétés d’interconnaissances, plus soucieuses du groupe
que de l’individu comme l’ont bien montré les travaux sur les
violences rurales82. Est-ce à dire que, dans sa façon de traiter
les violences, la pratique judiciaire se joue d’un nouvel ordre
politique et social propre aux sociétés modernes ? Non mais
un accommodement entre idées nouvelles et conceptions
traditionnelles peut expliquer bien des décisions. Il
n’empêche, une accoutumance se crée et, dans les sociétés
modernes, le judiciaire agit comme un puissant outil
d’acculturation au changement.
38 Une autre contrainte a pesé sur l’État libéral. Le système
d’autorité que représentait l’État a pu être concurrencé par
d’autres légitimités, comme cela a été étudié dans les
sociétés mafieuses, avec la mise à jour de possibles
accommodements avec les représentants du pouvoir.
Pourtant, malgré les obstacles, selon des chronologies
variables et à partir de processus variés, cet ordre juridique
et judiciaire se déploie, poursuivant mais également
renouvelant cette «  offensive de moralisation  » ou de
«  civilisation  » des époques antérieures. Selon des schémas
nationaux différents, cet ordre juridique et judiciaire s’est
progressivement imposé comme un régulateur dans un
mouvement d’intégration des masses à la société libérale.
Dans le cas français, l’entreprise est passée par une
sophistication toujours plus importante des définitions
juridiques et judiciaires des délits ou des crimes, des
catégories pour saisir les violences ou distinguer les
personnalités criminelles. À ce modèle d’étagement des
violences du Code pénal a répondu un outil de l’État
moderne  : les statistiques policières et judiciaires qui, en
chiffrant le crime, sont devenues dans les mains de
l’historien une source précieuse sur les cultures
administratives et les représentations des illégalismes.
39 La place faite à la régulation pénale est indissociable de la
construction de l’État-nation. En 1789, l’une des
revendications majeures de la population du royaume de
France est le fonctionnement de la justice. Dans le cas
français, à partir de la Révolution, le droit est posé comme
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l’expression de la souveraineté nationale, donnant à l’action


judiciaire une légitimité nouvelle dans le règlement des
conflits. À l’État fort correspond un droit pénal élargi censé
garantir l’ordre. Les singularités nationales sont à
questionner mais sans négliger des évolutions communes au
monde occidental. D’ailleurs, la dimension nationale de la
régulation judiciaire des violences a des répercussions très
contemporaines. La perception de la souveraineté nationale
à travers le monopole du droit de punir explique, en partie,
le difficile développement d’une justice pénale
internationale.
40 Certes, la place acquise par l’État libéral est une tendance
lourde de l’histoire contemporaine occidentale. Elle n’est pas
exclusive, ni définitive et d’autres expériences ne sauraient
être occultées. La modernité au xxe siècle est également
passée par la destruction de l’État libéral et le
développement des totalitarismes en Europe. Le judiciaire
est alors devenu une courroie de l’idéologie et un outil d’une
«  brutalisation  » des sociétés, et nombre d’études portent
sur la violence des cours de justice ordinaires ou
extraordinaires au travers desquelles le droit fut réinventé
pour servir l’avènement de «  l’homme nouveau  ». Le
déploiement des idéologies et la capacité des États modernes
à lever et à encadrer les masses83 ont fait des temps
modernes, des temps disputés entre guerres et paix. La
période se caractérise par des conflits qui, parce qu’ils ont
considérablement affecté les populations civiles sont dits
totaux. Une recherche sur « violence et judiciaire » ne peut
ignorer ces brisures de l’histoire que sont les guerres et
immédiats après-guerres qui interrompent ou accélèrent la
modernisation des sociétés contemporaines. Durant ces
temps particuliers, les règles du jeu social et politique sont
totalement perturbées, entraînant un brouillage des
frontières entre violences légitimes et violences illégitimes et
le possible développement d’une justice, expression plus ou
moins libre d’une culture de guerre.
41 Plus étonnant, à propos des violences de guerre ou
déchirements intérieurs, des expériences très
contemporaines de régulation ont pu sembler redonner à la
justice comme première fonction, une fonction
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d’arrangement des conflits plus que de sanction des


coupables. La mise en place de commissions «  Vérité et
conciliation  » (Afrique du Sud, Argentine, Maroc) et les
développements récents de la justice pénale internationale
replacent au cœur des études sur «  violence et judiciaire  »
des problématiques comme le pardon judiciaire ou celle de
l’oubli judiciaire. La condamnation judiciaire est alors
susceptible de devenir un lieu de mémoire pour les nouvelles
générations. Ces dernières remarques sont une invitation
supplémentaire à poursuivre le dialogue entre disciplines et
entre spécialistes des différentes périodes de l’histoire dans
une quête de sens partagée par tout un chacun.
42 Par ailleurs, à l’époque contemporaine, sous couvert de
sécurité et en avançant les notions de risque et de
prévention, l’État a acquis de nouvelles fonctions qui
interagissent avec la question judiciaire. L’émergence de
l’État social, voire d’un État sanitaire et social à partir de la
fin du xixe siècle génère de nouveaux modes de régulation
sociale, impose au judiciaire de nouvelles frontières, une
nouvelle grille d’interprétations des violences et visions de la
victime… Dès lors, le développement de l’État sanitaire et
social ou sa remise en cause invitent à poursuivre les
recherches sur l’activité régulatrice du droit dans le domaine
des violences contemporaines par l’étude des procédures
pénales mais aussi civiles et administratives (droit de la
famille, droit du travail).
43 La question de la violence et du judiciaire peut alors être
étudiée à l’aune de cette nouvelle donne comme le montrent,
par exemple, les travaux autour de la diffusion d’un « ordre
protectionnel  » susceptible de se substituer à l’ordre pénal,
en direction des femmes et des enfants84. Des recherches ont
pour sujet la reconnaissance judiciaire de la victime de
violences. Le plus souvent, elles explorent l’après 68 et
rendent parfaitement compte de cette mise en avant des
victimes qui a pu être décrite comme un des mouvements
sociaux qui ont contribué à ébranler les sociétés
occidentales85. Les violences liées au genre sont un terrain
privilégié où, parce que les questions morales ou éthiques
ont été reformulées à la lumière d’une égalité revendiquée,
un droit des victimes est posé. On découvre la violence
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morale et parce que désormais le viol est associé à l’idée d’un


fort traumatisme psychique consécutif à l’acte, une nouvelle
définition du crime de viol a pu être introduite, en France en
198086. En Espagne, une juridiction particulière recueille la
parole des femmes victimes de violences conjugales  ; quant
au nouveau Code pénal français de 1992, il ne parle plus
d’attentat aux mœurs mais d’agressions sexuelles invitant
l’institution judiciaire à se préoccuper moins de l’ordre
collectif et davantage de l’intégrité des personnes et de leur
statut de victime.
44 Une interrogation majeure se dessine. Comment gouverner
et juger dans une société du risque ? Alors que des rouages
de l’État social sont mis en cause, via la violence, la justice
peut se retrouver en première ligne et devenir l’instrument
privilégié des politiques publiques de réduction des risques
sociaux, de prévention de la délinquance. Dans cette société
du risque, la violence devient un moyen privilégié pour se
saisir des situations sociales problématiques. L’action
administrative de protection des plus faibles s’en trouve
modifiée. L’évolution est particulièrement remarquable dans
le secteur de la protection de l’enfance depuis que la
«  maltraitance  » et l’attention portée aux abus sexuels sur
mineurs ont redessiné les contours de l’action publique en
direction des familles prises en charge par l’Aide sociale à
l’enfance. Une nouvelle page des relations entre violence et
judiciaire est entrain de s’écrire. À la lumière de l’affaire
d’Outreau87, elle débouche sur une question plus générale  :
comment mieux outiller la démocratie dans une société du
risque ? La réflexion historique doit donner une épaisseur au
débat par la remise en situation des implicites qui
conditionnent la relation entre violence et judiciaire.
45 À la lumière des articles rassemblés dans cet ouvrage, «  La
violence et le judiciaire du Moyen Âge à nos jours : discours,
perceptions, pratiques » se révèle un thème particulièrement
fécond pour les spécialistes des différentes périodes car en
phase avec des interrogations majeures de notre époque. Les
communications ont été regroupées en cinq parties. La
question des normes et des seuils est plus particulièrement
abordée dans une première partie au travers « des violences
tolérées, admises, pardonnées  ». Puis plusieurs auteurs
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confrontent leurs approches des « violences quotidiennes ».


Dans une troisième partie, des communications apportent
des ouvertures sur l’impact des différences culturelles et des
ancrages géographiques dans la construction des violences.
Enfin, un tel sujet ne pouvait laisser de côté des
interrogations très contemporaines comme la place des
victimes et le rôle des guerres dans le traitement judiciaire
des violences, thèmes de la quatrième et de la cinquième
partie du livre.
46 La grande richesse des communications prouve une nouvelle
fois que dans l’histoire de l’humanité, le mot «  violence  »
ouvre une boîte de Pandore que les maux modernes ne sont
pas prêts à refermer. Le fil qui est ici tiré nous relie à un
questionnement majeur dans l’histoire des mondes institués
et régulés  : quelle place, quel rôle pour la justice dans les
sociétés ?

Notes
1. M. Wieviorka, La violence. Voix et regards, Paris, Ballard, 2004, p.
14.
2. F. Héritier (dir.), De la violence, Paris, Odile Jacob, 1996, 400 p.
3. H. D. Graham et T. R. Gurr, The History of Violence in America,
New York, Bantan Books, 1969.
4. À propos des définitions de la violence, voir les études d’Yves Michaud
et pour une vue synthétique, son petit ouvrage, La violence, Paris, PUF,
1981, 127 p.
5. J. de Maillard, «  Némèsis judiciaire ou le cauchemar d’une justice
parfaite », Le débat, n° 143, janvier-février 2007, p. 46-62.
6. Tout ceci avec pour point commun l’usage de la force, conformément à
l’étymologie du mot « violence ».
7. Au point que le dictionnaire du latin médiéval de Niermeyer n’y
consacre aucune entrée.
8. Édit de Rothari, n° 186, 187, 195, 205, 206, 207 ; Pactus legis salicae,
n° 72.
9. Édit de Rothari n° 10, 31 ; Leges visigothorum, livre V, 2, 1 et 7 ; V, 6,
6.
10. Leges visigothorum, livre VI, 4, 2 ; VIII, 1, 4 ; G. Halsall, « Violence
and Society : an introduction survey », Violence and Society in the Early
Medieval West, Woodbridge, The Boydell Press, 1998, p. 7-9.
11. Édit de Rothari, n° 36, 37-38.
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12. Ibid., n° 10.


13. Liutprand, n° 35. Voyez G. Halsall, op. cit.
14. Décret de Gratien, II, C32 Q5 c7 et c9 ; I, 6 ; II, C22 Q5 ; C32 Q5.
15. Ibid., II, C1 Q1 c48 ; I, 19 ; II, C1 Q1 ; C1 Q1 c7.
16. Ibid., I, 50, c32 ; II, C20 Q3 c4 ; C23 Q6 c1 ; C33 Q5 c2.
17. Ibid., II, C27 Q2 c49 ; C32 Q5 ; C32 Q5 c13 ; C36 Q1 c2 et c3.
18. Ibid., II, C1 Q4 c13 ; C3 Q2 c3 ; C16 Q3 c15.
19. Ibid., II, C3 Q1 c6 ; C7 Q1 c25.
20. Ibid., II, C16 Q7 c43 ; C17 Q4 c10 ; C14 Q5 c13 ; C22 Q4 c21 ; C27 Q1 ;
C5 Q4 c3 ; C1 Q1 c103.
21. Voyez la contribution d’Hélène Courderc-Barraud dans ce volume.
22. D. Barthélemy, La société dans le comté de Vendôme de l’an mil au
xive siècle, Paris, 1993, p. 350.
23. Y. Chauvin, Premier et second livres des cartulaires de l’abbaye
Saint-Serge et Saint-Bach d’Angers (XIe et xiie siècles), Angers, t. 1,
1997, n° 244  ; P. Marchegay, Cartularium monasterii Beatae Mariae
Andegavensis, Angers, Archives d’Anjou, t. 3, 1854, n° 13, 58, 132  ; A.
Planchenault, Cartulaire du chapitre Saint-Laud d’Angers, Angers,
1903, n° 55  ; Y. Labande-Mailfert, Le premier cartulaire de Saint-
Nicolas d’Angers (xie-xiie siècle). Essai de reconstitution précédé d’une
étude historique, thèse de l’école nationale des Chartes, 1931,
dactylographiée, n° 167  ; L. Delisle, Recueil des actes de Henri II, roi
d’Angleterre et de Normandie concernant les provinces françaises et les
affaires de France, édition revue et publiée par E. Berger, Paris,
Imprimerie nationale, t. 1, 1916, n° 22  ; L.-J. Denis, Chartes de Saint-
Julien de Tours (1002-1227), Le Mans, Archives historiques du Maine, t.
XII, 1912, n° 97 ; A. Bertrand de Broussillon, Cartulaire de l’abbaye
Saint-Aubin d’Angers, t. 1 à 3, Paris, 1903, 721 ; Bibliothèque municipale
d’Angers, ms 854, n° 6 ; Archives nationales, J 176, Tours, II, n° 2.
24. Y. Chauvin, Premier et second livre…, op. cit., n° 121.
25. G. Halsall, « Violence… », op. cit., p. 15.
26. P. Marchegay, Cartularium…, op. cit., n° 58.
27. Sur ces formes de pré-droit en Anjou au xie siècle, voyez Henk
Teunis, The Appeal to the Original status. Social Justice in Anjou in the
Eleventh Century, Hilversum, 2006, p. 47-66.
28. L’expression figure dans le titre d’un article de Robert Fossier
(«  Remarques sur l’étude des “commotions” sociales aux xie et xiie
siècles », Cahiers de civilisation médiévale, XVI, 1973, p. 45-50).
29. J.-P. Poly et E. Bournazel, La mutation féodale, Paris, 1980.
30. Ainsi dans l’ouvrage collectif Violence et contestation au Moyen Âge.
Actes du xive congrès national des sociétés savantes (Paris, 1989), Paris,
https://books.openedition.org/pur/4980 25/32
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CTHS, 1990  ; d’autres publications collectives ont été consacrées au


phénomène de violence  ; voyez par exemple, P. Contamine et O.
Guyotjeannin (dir.), Guerre et violence. La guerre, la violence et les
gens au Moyen Âge, Paris, CTHS, 1996  ; C. Raynaud, La violence au
Moyen Âge. xiiie-xve siècle, d’après les livres d’histoire en français,
Paris, Le Léopard d’or, 1990.
31. T. N. Bisson, «  The Feudal Revolution  », Past and Present, n° 142,
février 1994, p. 6-42.
32. T. Reuter, « Debate : the “feudal revolution”, Past and Present, n°
155, 1997, p. 177-195  ; S. White, «  Debate  : the “feudal revolution”  »,
Past and Present, n° 152, 1996, p. 205-223.
33. S. White, « Repenser la violence : de 2 000 à 1 000 », Médiévales, n°
37, 1999, p. 99-113.
34. L. K. Little, «  La morphologie des malédictions monastiques  »,
Annales ESC, n° 34, 1979, p. 43-60.
35. D’une bibliographie abondante, on retiendra  : D. Barthélemy,
Chevaliers et miracles. La violence et le sacré dans la société féodale,
Paris, Colin, 2004  ; É. Bozoky, «  Les miracles de châtiment au haut
Moyen Âge et à l’époque féodale  », P. Cazier et J.-M. Delmaire (éd.),
Violence et religion, Travaux et recherches, Lille, université Charles-de-
Gaulle, 1998, p. 151-168  ; A. M. Helvétius, «  Le récit de vengeance des
saints », D. Barthélemy, F. Bougard et R. Le Jan (dir.), La vengeance,
400-1200, Rome, collection de l’École française de Rome, 2006, p. 421-
450.
36. C. Wickham, Legge, pratiche e conflitti. Tribunali e risoluzione delle
dispute nella Toscana del XII secolo, Rome, Viella, 2000, p. 355-357
(version anglaise  : Courts and conflict in Twelth-Century Tuscany,
Oxford, 2003).
37. D. Nirenberg, Violence et minorités au Moyen Âge, Paris, PUF,
2001, p. 197-200.
38. C. Wickham, Legge…, op. cit., p. 254.
39. C. Chauchadis, La loi du duel. Le code du point d’honneur dans
l’Espagne des xvie-xviie siècles, Presses universitaires du Mirail,
Toulouse, 1997, p. 37.
40. F. Billacois, Le duel dans la société française des xvie et xviie
siècles. Essai de psychologie historique, Paris, École des hautes études
en sciences sociales, 1986.
41. M. Cuénin, Le duel sous l’Ancien Régime, Presses de la Renaissance,
Paris, 1982, p. 126.
42. R. Muchembled, La violence au village. Sociabilité et
comportements populaires en Artois du xve au xviie siècle, Turnhout,
Brepols, 1989, p. 7-8. Pour une synthèse récente sur l’époque moderne,

https://books.openedition.org/pur/4980 26/32
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J. R. Ruff, Violence in Early Modern Europe, Cambridge, Cambridge


UP, 2001.
43. Renvoyons à la synthèse française la plus récente : D. Barthélemy,
F. Bougard et R. Le Jan (dir.), La vengeance, 400-1200, Rome, École
française de Rome, 2006.
44. C. Gauvard, « De grace especial ». Crime, État et société en France
à la fin du Moyen Âge, Paris, 1991.
45. O. Brunner, Land and Lordship. Structures of Governance in
Medieval Austria, Pennsylvannia UP, 1992 (Titre original  : Land und
Herrschaft. Grundfragen der Territorialen
VerfassungsgeschichteÖsterriechs im Mittelalter, Vienne, 1965 ; 1re éd. :
1939).
46. G. Alagazi, « Otto Brunner – “Konkrete Ordnung” und Sprache der
Zeit  », P. Schöttler (éd.), Geschichtsschreibung als
Legitimationswissenschaft. 1918-1945, Francfort, 1997, p. 166-203 ; sur
la construction du paradigme du droit de vengeance, voyez J.-M.
Moeglin, «  Le “droit de vengeance”chez les historiens du droit au
Moyen Âge (xixe-xxe siècles) », La vengeance, 400-1200, op. cit., p. 101-
148 (avec une bibliographie sur les travaux consacrés à O. Brunner).
47. Isambert, Recueil des anciennes lois françaises, Paris, Belin-
Leprieur, 1829, t. 17, p. 260-275 (art. 10).
48. G. Hanlon, « Les rituels de l’agression en Aquitaine au xviie siècle »,
Annales ESC, mars-avril 1985, n° 2, p. 244-268 et p. 256-258.
49. S. Carroll, « The Peace in the Feud in Sixteenth- and Seventeenth-
Century France  », Past and Present, n° 178, février 2003, p. 74-115.
Bloody and violence in Early Modern France, Oxford UP, 2006.
50. C. Gauvard, « De grâce especial », op. cit., note 44, p. 944.
51. Voir l’étude de J. Fletcher, Violence and Civilization  : an
introduction to the work of Norbert Elias, Oxford, Polity Press, 1997, et
la discussion dans la revue Crime, Histoire et Sociétés : P. Spierenburg,
« Violence and the civilizing process : does it work ? », Crime, Histoire et
Sociétés, 2001, vol. 5, n° 2, p. 87-105  ; G. Schwerhoff, « Criminalized
violence and the process of civilisation, a reappraisal », Crime, Histoire
et Sociétés, 2002, vol. 6, n° 2, p. 103-126.
52. J. Chiffoleau, « Le crime de majesté, la politique et l’extraordinaire.
Note sur les collections érudites de procès de lèse-majesté du xviie siècle
français et sur leurs exemples médiévaux  », Y.-M. Bercé (dir.), Les
procès politiques (xive-xviie siècles), actes du colloque de Rome (20-22
janvier 2003), Rome, École française de Rome, 2007, p. 577-662.
53. Voir la fécondité des débats autour de «  la violence de guerre  », A.
Prost et J. Winter, Penser la Grande Guerre  : un essai
historiographique, Paris, Éd. du Seuil, 2004, 340 p. En janvier 2007, la
Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du xixe

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siècle a organisé un colloque international sur « Violence et conciliation.


La résolution des conflits socio-politiques en Europe au xixe siècle ».
54. Voir l’ampleur du débat en France autour de la loi sur la prévention
de la délinquance. Sont envisagés de nouveaux dispositifs
d’incrimination des violences volontaires commises en bandes contre les
agents de l’État et visant à créer un délit d’embuscades, Le Monde, 3
novembre 2006.
55. R. Zauberman et P. Robert, Du côté des victimes. Un autre regard
sur la délinquance, Paris, L’Harmattan, 1995, 295 p.
56. Pour la France, voir les travaux de J.-C. Chesnais, Les morts
violentes en France depuis 1826. Comparaisons internationales, Paris,
1976 ou son ouvrage Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos
jours. Pour l’Angleterre, la contribution de V. A. C. Gatrell, sur les
périodes victorienne et édouardienne dans l’ouvrage collectif Crime and
the Law  : The Social History of Crime in Western Europe since 1500,
Londres, 1980 ou dans une dimension de longue durée, les recherches de
J. S Cockburn sur les homicides dans le Kent entre 1560 et 1985,
publiées dans la revue Past and Present, n° 130, 1991.
57. « Violence, brutalité et barbarie », Ethnologie française, t. 21, n° 3,
1991.
58. Déviance et Société, n° 17, 1993.
59. A. Corbin, Le village des cannibales, Paris, Éditions Aubier, 1990,
204 p.
60. A.-E. Demartini, L’affaire Lacenaire, Paris, Éditions Aubier, 2001,
430 p.
61. S. Lapalus, La mort du vieux. Histoire du parricide en France au
xixe siècle, Paris, Taillandier, 2004, 633 p.
62. D. Salas, «  L’affaire d’Outreau ou le miroir d’une époque  », Le
débat, n° 143, janvier-février 2007, p. 28 à 45.
63. D. Kalifa, Crime et culture au xixe siècle, Paris, Perrin, 2005, 331 p.
64. F. Chauvaud, De Pierre Rivière à Landru. La violence apprivoisée
au xixe siècle, Belgique, Brepols, 1991, 271 p.
65. J.-C. Farcy, La jeunesse au village dans la France du xixe siècle,
Paris, Éd. Christian, 2004, 220 p.
66. Sans y être défini. Une définition est apportée dans le cadre de l’ONU
en 1985 : « On entend par victimes des personnes qui individuellement
ont subi un préjudice, notamment une atteinte à leur intégrité physique
ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle ou une atteinte
grave à leurs droits fondamentaux, en raison d’actes ou d’omissions qui
enfreignent les lois pénales en vigueur dans un État membre, y compris
celles qui proscrivent les abus criminels du pouvoir.  » Le Conseil de
l’Europe adopte, le 15 mars 2001, une définition comparable. Pour une

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réflexion sur la place acquise par « la victime » dans nos représentations
contemporaines et dans le système judiciaire, voir l’ouvrage de C.
Eliacheff (psychanalyste) et D. Soulez Larivière (avocat), Le temps
des victimes, Paris, Albin Michel, 2007.
67. «  Cent ans de répression des violences à enfants  », Le Temps de
l’Histoire, n° 2, 1999.
68. C. Dauphin et A. Farge (dir.), De la violence et des femmes, Paris,
Albin Michel, 1997, 224 p. et G. Vigarello, Histoire du viol  : xvie-xxe
siècle, Paris, Éd. du Seuil, 1998, 633 p.
69. S. Audoin-Rouzeau, A. Becker et C. Ingrao (dir.), La violence de
guerre 1914-1945, approches comparées des deux conflits mondiaux,
Bruxelles, Éd. Complexe, 2002, 348 p.
70. F. Chauvaud et J.-L. Mayaud (dir.), Les violences rurales au
quotidien. Actes du 21e colloque de l’Association des ruralistes français,
Paris, La Boutique de l’histoire, 2005, 376 p.
71. J. de Maillard, op. cit., p. 55-56.
72. Notons la mise en ligne de la bibliographie de J.-C. Farcy,
Bibliographie Justice en France (1789-2004) accessible sur le site
http ://www.hstl.crhst.cnrs.fr/reseach/aci/criminocorpus/biblio.
73. Voir l’étude très documentée de M.-S. Huré, Les abandons de
poursuite avant jugement et leurs motifs (1831-1932). La base Davido :
séries par infractions, Études et données pénales, CESDIP, n° 89, 2001.
74. P. Lascoumes, P. Poncelat et P. Lenoël, Les grandes phases
d’incrimination entre 1815 et 1940. Les mouvements de la législation
pénale. Lois, décrets, propositions, université Paris X-Nanterre,
novembre 1992, 218 p.
75. Comme réflexion sur la longue durée, voir les textes réunis par R.
Lévy et X. Rousseaux, Le pénal dans tous ses états  : justice, États et
sociétés en Europe : xiie et xxe siècles, Bruxelles, université Saint- Louis,
1997, 462 p.
76. Voir en particulier les travaux de J.-M. Fecteau, La liberté du
pauvre. Sur la régulation du crime et de la pauvreté au xixe siècle
québécois, Montréal, VLB Éditeur, 2004, 455 p.
77. F. Chauvaud, avec la collaboration de L. Dumoulin, Experts et
expertises judiciaires, France, xixe et xxe siècles, Rennes, PUR, 2003,
283 p.
78. M.-S. Dupont-Bouchat et É. Pierre (dir.), Enfance et justice au xixe
siècle  : essais d’histoire comparée de la protection de l’enfance, 1820-
1914 : France, Belgique, Pays-Bas, Canada, Paris, PUF, 2001, 443 p.
79. J.-G. Petit (dir.), Une justice de proximité : la justice de paix, 1790-
1958, Paris, PUF, 2003, 283 p.

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80. X. Rousseaux, « Historiographie du crime et de la justice criminelle


dans l’espace français (1990-2005). Partie I  : du Moyen Âge à la fin de
l’Ancien Régime », Crime, Histoire et Sociétés, 2006, vol. 10, n° 1, p. 142.
81. X. Rousseaux et al., Révolutions et justice pénale en Europe,
modèles français et traditions nationales, 1780-1930, Paris/Montréal,
L’Harmattan, 1999, 388 p.
82. F. Chauvaud et J.-L. Mayaud (dir.), Les violences rurales au
quotidien. Actes du 21e colloque de l’Association des ruralistes français,
Paris, La Boutique de l’histoire, 2005, 376 p.
83. Voir les travaux de Jean Marc Berlière sur la police et ceux
coordonnés par Jean-Noël Luc sur la maréchaussée et la gendarmerie.
84. Voir les études sur la répression des violences à enfants et
l’émergence d’une notion comme l’intérêt de l’enfant. La loi du 19 avril
1898 fait de la parenté, un facteur aggravant dans les coups et blessures à
enfant. L’étude des abandons de poursuite révèle un changement dans
les années 1925. La part des abandons baisse et celle des affaires jugées
augmente. Le nombre d’affaire progresse. Les poursuites sont plus
fréquentes et les juges se montrent plus sévères. M.-S. Huré, op. cit. p.
103.
85. M. Wieviorka, op. cit., p. 87.
86. D. Fougeyrollos-Schwebel, H. Hérita et D. Senotier (coord.),
« La violence, les mots et le corps », Cahiers du genre, n° 35.
87. D. Salas, op. cit., p. 38.

Auteurs

Bruno Lemesle
Du même auteur

La violence et le judiciaire,
Presses universitaires de
Rennes, 2008
La preuve en justice, Presses
universitaires de Rennes, 2003
Valeurs et justice, Presses
universitaires de Rennes, 2011
https://books.openedition.org/pur/4980 30/32
19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - Introduction - Presses universitaires de Rennes

Tous les textes

Michel Nassiet
Du même auteur

Noblesse et pauvreté, Presses


universitaires de Rennes, 2012
La violence et le judiciaire,
Presses universitaires de
Rennes, 2008
Valeurs et justice, Presses
universitaires de Rennes, 2011
Tous les textes

Pascale Quincy-Lefebvre
Du même auteur

La violence et le judiciaire,
Presses universitaires de
Rennes, 2008
Conclusions in Droits des
enfants au XXe siècle, Presses
universitaires de Rennes, 2015
«  L’enfant est un tout  » in Le
Centre international de

https://books.openedition.org/pur/4980 31/32
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l'enfance (1949-1997), Presses


universitaires de Rennes, 2016
Tous les textes
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


LEMESLE, Bruno ; NASSIET, Michel ; et QUINCY-LEFEBVRE, Pascale.
Introduction In : La violence et le judiciaire : Du Moyen Âge à nos jours.
Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/4980>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4980.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

https://books.openedition.org/pur/4980 32/32
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Humbles » et violence légale : quelques cas gascons, xiie-début xiiie siècle - Presses universit…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

« Humbles » et
violence légale :
quelques cas
gascons, xiie-début
e
xiii siècle
Hélène Couderc-Barraud
p. 31-46

https://books.openedition.org/pur/4984 1/26
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Humbles » et violence légale : quelques cas gascons, xiie-début xiiie siècle - Presses universit…

Texte intégral
1 Les études portant sur la violence de la période centrale du
Moyen Âge portent essentiellement sur celle qui est
pratiquée par l’aristocratie. Elle apparaît alors doublement
discriminante dans le jeu social. D’une part ceux que
j’appellerai par commodité les «  humbles  » apparaissent
comme des victimes de la violence, à la fois comme cible
dans une mise en dépendance, et comme victimes de
«  dégâts collatéraux  » dans les conflits entre membres de
l’aristocratie1. D’autre part la pratique de la violence leur
serait interdite2. La violence serait de ce fait un élément
fondamental de la différenciation des groupes sociaux.
2 Les premiers textes normatifs, datables du xiie et du début
du xiiie siècle, permettent de revenir sur la question des
« humbles » et de la pratique de la violence en Gascogne. La
documentation est constituée de deux textes généraux, les
Fors de Bigorre (début du xiie siècle)3et les articles anciens
du For de Béarn (xiie-début du xiiie siècle)4, et de douze
textes concernant des bourgs5. Mis à part quatre d’entre
eux6, les textes se concentrent dans le bassin versant de
l’Adour et dans les Pyrénées ou leurs abords. Ces fors et
coutumes permettent d’étudier des pratiques légales de
violence reconnues par la norme de la part de non-nobles.
Figure 1. Coutumes et fors

https://books.openedition.org/pur/4984 2/26
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Humbles » et violence légale : quelques cas gascons, xiie-début xiiie siècle - Presses universit…

Coutumes et fors
3 L’analyse se heurte à la définition du concept de violence.
Violenter et violentia sont quasiment absents des actes
normatifs7. Dans les actes de la pratique, ces termes ne
qualifient pas un type d’actes mais signifient qu’ils sont
considérés par une partie comme contraires au droit. L’idée
d’une « violence légale » est anachronique ; c’est un concept
moderne, qui reste néanmoins opérant. Seront ainsi prises
en compte des actions qui atteignent les personnes ou les
biens, et qui sont dans certains cas considérées comme des
infractions, et dans d’autres – et c’est ce qui nous intéresse –
comme licites.
4 L’étude de ces textes permet de constater qu’il existe en
Gascogne un droit à la violence pour les humbles, différent
d’un lieu à l’autre, mais qui témoigne de capacités légales
étonnantes. Je commencerai par étudier ces cas, avant de les
mettre en relation avec des éléments juridictionnels plus

https://books.openedition.org/pur/4984 3/26
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Humbles » et violence légale : quelques cas gascons, xiie-début xiiie siècle - Presses universit…

étendus pour enfin m’intéresser à la logique de ces


répartitions et à leurs évolutions.

Violences licites
5 Les textes indiquent que des violences, par ailleurs
sanctionnées par l’autorité, échappent parfois à cette
sanction. Il s’agit de la capacité de saisir des biens, de
prendre l’adversaire et de le séquestrer, d’exercer des
représailles, de porter des coups, d’infliger des blessures ou
de commettre un homicide. Qu’est-ce qui donne à des
actions un caractère licite ou illicite ?
6 La distinction entre actes sanctionnés par l’autorité
seigneuriale et non sanctionnés dépend parfois seulement
du lieu où ils sont commis. L’intérieur d’un bourg, parfois
certaines rues ou chemins, sont soumis à une protection
particulière du seigneur. La violence y est proscrite ou en
tout cas plus lourdement punie. Il en est de même de lieux
particuliers dans le bourg, tel que l’église, le moulin ou le
four8. Dans le même esprit, il reste une distinction
importante, l’appartenance ou non du lésé ou de l’agresseur
au bourg bénéficiaire du texte. Dans un cas extrême, à Saint-
Gaudens, la prise d’un étranger, qu’il soit noble (caver) ou
non, même avec plaie, mort ou prison n’est pas
sanctionnable par le comte9.
7 Cependant ces critères ne jouent souvent que sur la gravité
plus ou moins grande de l’acte et de la sanction.
Généralement le caractère licite ou illicite dépend du
contexte de la violence. Celle-ci est licite quand elle répond à
ce qui est considéré comme une première agression. Ainsi
est reconnu à l’habitant le droit de défendre son intérêt, son
honneur, ou plus globalement l’ordre.
8 On peut distinguer trois cas principaux donnant lieu à une
réaction licite de l’habitant.

Une partie a lésé un habitant dans ses biens. Celui-ci


peut prendre à son tour les biens du premier, en
saisissant au besoin sa personne ou son homme et en le
séquestrant. La Grande Charte de Saint-Gaudens
reconnaît ce droit aux habitants en cas de dette, mais

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aussi de «  dommages10  ». Il s’agit ici moins d’un


processus vindicatoire que d’un simple recouvrement.
Le cas de la pénétration non permise dans une maison,
l’assaut de mayson, est traité dans plusieurs textes. Si le
For d’Oloron et les coutumes de Saint-Sever ne
mentionnent que les amendes portant sur cet assaut, les
textes concernant Bagnères et Morlaàs évoquent
l’éventualité de la blessure et de la mort de l’assaillant
commises par le maître de maison, en se défendant,
selon le For de Morlaàs11 ; l’habitant n’est pas poursuivi
par la justice du seigneur. Je reviendrai sur le cas de
Castelnau-Barbarens sortant de ce contexte de légitime
défense.
Globalement, l’atteinte aux biens, à la personne ou à
celle des parents voire des amis et voisins d’un habitant
peut rendre licites des actions vindicatoires. Ici n’est pas
mise en avant la volonté de se dédommager, mais bien
de porter tort à celui qui a lui-même commis un tort.
Ainsi trouve-t-on dans les textes la notion de
représailles. La Grande Charte de Saint-Gaudens est
remarquable à cet égard. L’habitant peut exercer des
représailles (marca)12, jusqu’à une chevauchée13.
Surtout, quatre textes reconnaissent à l’habitant, sous
conditions, la capacité de venger par la mort celle d’un
parent, voire d’un voisin14.

9 Même dans le cas de réponse à une agression, les textes


prévoient des cadres contraignants, visant à placer ces
pratiques sous contrôle.
10 La vengeance de l’homicide est le cas le plus réglementé.
Non seulement l’homicide commis par un habitant n’est
licite que comme réaction à un premier homicide, mais
même dans un second temps de la résolution. À Bagnères-
de-Bigorre et à Morlaàs, la sanction prévue est composée de
l’amende majeure envers le seigneur (65 s. à Bagnères et 66
s. à Morlaàs), de 300 s. envers les parents de la victime, et de
la nécessité de s’exiler hors du comté de Bigorre ou de la
vicomté de Béarn. La mort du coupable d’homicide est
prévue seulement dans deux cas. S’il ne peut payer les
amendes, le seigneur doit le faire enterrer sous sa victime.
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Enfin, s’il refuse de s’exiler, les parents peuvent le tuer


impunément15. Pour l’homicide étranger, il n’est prévu que
l’exclusion du territoire du bourg  ; s’il y entrait, à Saint-
Gaudens les parents et amis peuvent le tuer16, et même à
Bagnères tout voisin17 ainsi que, visiblement, à Saint-Sever18.
Ainsi la vengeance de l’homicide est-elle très réglementée,
dans la procédure et concernant les personnes qui peuvent
l’exercer. Ce cadre tend à réduire l’aspect vindicatoire  : il
s’agit finalement d’exclure l’auteur des faits par la mort, dès
lors qu’il n’a pas respecté l’exclusion du territoire. Il s’agit
d’éviter la vendetta et de limiter le recours à la violence.
11 D’autres cas montrent une volonté des autorités de contrôler
l’action des habitants. On retrouve l’obligation de faire appel
à elles avant de passer à l’acte. À Saint-Gaudens, si un
étranger prend un bien à un habitant, celui-ci doit d’abord
porter plainte auprès du comte. Ce n’est que si le comte ne
lui fait pas droit qu’il peut agir. Il peut alors faire une
chevauchée et inférer des dommages à son adversaire19.
L’action de la partie lésée n’est licite qu’en cas d’absence de
procédure menée par l’autorité seigneuriale.
12 Mais le contrôle peut être beaucoup plus léger. Les textes
prescrivent quelquefois seulement à l’habitant de prévenir
l’autorité de son action, qui alors n’est pas sanctionnable.
Ainsi en est-il toujours à Saint-Gaudens : l’habitant arrêtant
et séquestrant un homme notamment pour représailles peut
le faire à condition qu’il prévienne le comte, et ce quoiqu’il
lui réponde. S’il ne prévient pas, il doit l’amende majeure et
il est jugé par les juges jurats20.
13 Ces textes font état de violences licites remarquables, même
réglementées. Il reste à tenter d’en délimiter le cadre social.
Y a-t-il une spécificité des actes des non-nobles, et sont-ils
limités à l’intérieur du groupe des humbles ?
14 Les textes gascons contiennent des éléments qui montrent
une distinction sociale entre aristocratie et «  humbles  »,
mais aussi qui laissent penser que la frontière est
certainement moins hermétique qu’ailleurs.
15 En ce qui concerne le type d’action, il faut relever dans la
Grande Charte de Saint-Gaudens la forme que prennent les
représailles définies comme une chevauchée (caualgava)21.

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Il s’agit d’une pratique et d’un terme que l’on aurait pensé


réservés à des membres de l’aristocratie.
16 En ce qui concerne les protagonistes, dans la plupart des
textes, les articles ne prévoient pas la qualité sociale de
l’adversaire. Cependant trois cas peuvent être relevés. Les
Fors de Bigorre, qui sont très favorables à l’aristocratie,
reconnaissent en creux un droit à la violence de simples
«  rustres  » contre des milites  : l’article indique que ces
paysans n’ont pas le droit de s’attaquer à un miles connu
comme tel, à moins que celui-ci n’ait incendié leur maison
ou volé leurs bœufs22. Le paysan bigourdan peut ainsi
exercer un droit de représailles contre un membre de
l’aristocratie. La présence de cet article dans ce texte laisse
penser que c’est un cas qui doit effectivement se présenter,
puisqu’il vise à le limiter.
17 Dans la Grande Charte, un article indique explicitement que
les habitants de Saint-Gaudens ont le droit de s’attaquer à
un étranger, noble ou non, dans la ville ou en dehors, même
s’il advient plaie, mort ou prison23.
18 Enfin, d’un point de vue politique, la capacité de répondre à
une agression est au cœur même des relations entre les
habitants de Corneillan et leur vicomte. En effet, les
coutumes leur reconnaissent le droit d’enfermer dans leur
maison un homme du seigneur qui les aurait blessés ou qui
leur aurait fait un tort, de le battre sans effusion de sang,
avant de se soumettre au serment24.
19 La distinction entre aristocratie et commun correspond
certainement à une réalité, ne serait-ce que parce qu’elle est
socialement reconnue. Cependant ces éléments montrent
que les frontières entre ces groupes sociaux ne sont sans
doute pas aussi tranchées que ce que l’on pourrait imaginer,
qu’il ne faut pas réserver a priori des pratiques vindicatoires
légales et des droits aux membres des groupes supérieurs, et
que les «  humbles  » ne sont pas toujours dépourvus de
droits devant la violence des nobles.
20 Capacité à saisir et à séquestrer pour se dédommager,
actions vindicatoires, ces éléments signifient que ces
hommes peuvent directement intervenir dans la poursuite
d’un cas qui les concerne et dans la sanction, dans un cadre

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bien défini. Cette capacité contribue à délimiter une


juridiction appartenant aux habitants.

La juridiction des habitants


21 On peut définir une juridiction par la connaissance de
certains cas, par la possibilité de procéder, de contraindre et
de sanctionner. Le droit à la violence entre dans ce cadre, et
s’inscrit dans des capacités légales plus étendues des
habitants.
22 Les textes reconnaissent particulièrement à l’habitant une
juridiction sur la maison ou la maisonnée. La puissance du
« seigneur de la maison25 » s’exerce à la fois sur les hommes
et sur les lieux.
23 Certains textes indiquent que le maître de la maison peut
ainsi procéder au sein de sa maisonnée et contraindre ses
membres, à l’exclusion d’autres juridictions. À Saint-
Gaudens, il peut contraindre les membres de sa maison en
cas de vol, sans avoir recours à la juridiction seigneuriale  :
«  Si un homme de Saint-Gaudens perd quelque chose dans
sa maison, qu’il contraigne sa maynade, s’il veut, sans
préjudice de se défendre au dehors et sans que le seigneur
n’ait ni amende, ni rien d’autre. Que le maître recouvre ce
qui lui revient26.  » De même le For d’Oloron donne le droit
de procéder au maître de maison au sein de sa maynade,
sans spécifier le cas  : l’habitant peut recevoir le serment
purgatoire de «  ceux qui vivent de son pain  » sans rien
devoir au vicomte, alors que dans les autres cas
l’administration de la preuve occasionne des droits envers le
seigneur27. Il semble ainsi qu’il puisse procéder pour tous les
litiges au sein de la maisonnée.
24 La puissance du maître de maison ne s’exerce pas seulement
sur les membres qui la constituent, mais aussi sur les lieux
qui lui appartiennent. Un simple paysan non-libre semble
être tenté de se passer de la juridiction de son seigneur pour
le traitement du voleur pris dans son domaine : c’est ce qui
ressort d’une précision de l’abbé de Sorde, rappelant
l’obligation du villanus de lui amener le voleur pris dans sa
curia28. Ce qui serait un abus pour un vilain est en revanche
un droit à Oloron. C’est bien l’habitant qui procède contre un

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voleur pris dans son jardin, son champ, sa vigne ou son


verger : il peut faire prêter un serment et perçoit l’indemnité,
sans qu’il n’y ait de droits pour le serment ni d’amende
envers le vicomte29.
25 Il me semble que c’est aussi en terme de puissance du maître
sur sa maison qu’il faut comprendre les cas prévus dans
l’assaut de maison. En cas d’intrusion non permise, le
«  seigneur de la maison  » n’est pas redevable envers le
seigneur s’il blesse ou même s’il tue l’assaillant. Une
coutume particulière donne peut-être la dimension réelle du
droit de blesser voire de tuer l’assaillant. Il s’agit de la
coutume de Castelnau-Barbarens, fixée assez tardivement,
dans la première moitié du xiiie siècle, et qui montre à la fois
la puissance du maître de maison, et les restrictions qu’on lui
oppose. Le texte prévoit le cas uniquement pour l’intrusion
dans la maison d’un prud’homme, en son absence et avec de
mauvaises intentions  : si sa femme peut acculer l’assaillant
dans un coin et, en présence de deux ou trois prud’hommes,
lui interdit l’entrée de la maison pendant un an, «  s’il
rentrait à nouveau dans sa maison et qu’on l’y trouve [le
maître de maison] peut le prendre et le tuer puis le jeter de
sa maison sans être tenu de la moindre amende envers le
seigneur30  ». Les conditions requises par le texte rendent
l’acte improbable. En revanche, si l’on s’attache à la
signification de l’article, il s’agit ici non de légitime défense,
mais bien de la puissance du seigneur de la maison, ici
appartenant à l’élite, sur sa maison. Par ailleurs, la
juridiction de l’habitant concernant sa maison est visible
dans tous les textes concernant l’assaut de maison. Elle est
en effet marquée par sa capacité de percevoir une amende de
la part de l’assaillant. Les textes indiquent que celui-ci doit
une amende de 18 s. envers le maître de la maison. En
général, il doit aussi l’amende majeure, de 66 ou 65 sous,
envers le seigneur du bourg31.
26 L’amende due au maître de maison, qui n’est pas une
réparation, est particulièrement intéressante. On la retrouve
aussi dans d’autres situations. Les textes utilisent
régulièrement le terme de lei, amende vis-à-vis du seigneur
comme vis-à-vis de l’habitant. Le For d’Oloron est à nouveau
particulièrement explicite. Deux articles doivent être cités.
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L’un affirme que tout habitant et sa maisonnée doivent avoir


recours à la justice du vicomte  ; «  mais si ce n’est pas
possible et s[i l’habitant] a droit d’y prendre amendes, que
lui-même agisse comme il le devra32  ». Cet article indique
ainsi que l’habitant peut avoir droit à des amendes, et qu’il
peut procéder, ici seulement au cas où le vicomte ne le ferait
pas. Il y a dans cet article encore un doute sur les cas
concernés. La mention de l’homme et de sa maisonnée peut
renvoyer à une juridiction domestique. L’autre article sort
assurément de cette sphère. Le texte témoigne d’un droit de
l’habitant à percevoir des amendes, avec un arrimage de
l’amende princière sur celle de l’habitant : là où l’habitant de
la cité aura une amende de 18 s., le vicomte doit en avoir une
de 66 s.33. Ce cas laisse penser qu’il peut y avoir une
antériorité de l’amende envers l’habitant, et que le prince s’y
raccroche pour étendre sa juridiction. D’autres textes
mentionnent aussi une sanction pécuniaire vis-à-vis de
l’habitant lésé, avec parfois une ambiguïté sur la nature,
entre amende et réparation. C’est bien le terme de lei qui
qualifie la composition due par l’homicide aux parents et au
comte à Bagnères (art. 27). À Morlaàs, c’est le terme plus
ambigu de daon, mais qui s’applique aussi à l’amende due au
vicomte (art. 37). Cependant, si l’on peut parfois hésiter
entre amende ou réparation, l’existence de la première au
profit de l’habitant est encore nettement visible dans un
texte. À Bayonne, la charte accordée par Richard, duc
d’Aquitaine, sur la répression des crimes et des délits est
d’une grande originalité par rapport aux textes
contemporains de la région. Elle ne reconnaît plus aux
habitants de droit à la violence. En revanche, elle prévoit des
peines et des amendes, d’une grande diversité, allant de
quelques deniers à 966 s., et à la peine de mort. La
particularité des amendes réside dans le fait que leur
montant est partagé entre le prince et l’habitant lésé. La
répartition va de la moitié pour les deux parties
(séquestration), à une moitié augmentée pour le prince  :
ainsi en cas de blessure avec arme tranchante, l’amende
s’élève à 361 s. ; le duc en prend la moitié, augmenté de 6 s.,
le reste allant au plaignant. L’habitant lésé perçoit donc bien
une part de l’amende publique. Il s’agit ainsi au moins d’un
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reliquat d’une juridiction partagée entre le seigneur et les


habitants, et qui dépasse clairement le seul cadre de la
maison et de la maynade.
27 Capacité d’exercer des représailles, de se venger, de prendre
un homme et de le séquestrer, de procéder à des preuves et
de lever des amendes  : divers éléments qui constituent une
juridiction, complémentaire de celle du seigneur. Tous les
textes ne reconnaissent cependant pas les mêmes capacités
légales aux habitants. Il faut tenter d’en cerner des logiques,
en étudiant les répartitions spatiales, chronologiques et
sociales.

Répartitions et évolutions
28 Les coutumes de La Réole sont singulières, dans la mesure
où aucun droit à la violence des habitants n’est décelable.
L’homicide est sanctionné par la confiscation des biens de
son auteur en faveur du prieur. Les coutumes font apparaître
une relation fondée sur l’autorité du prieur, sans partage
avec les habitants34. Comment interpréter cette situation  ?
La qualité du seigneur joue peut-être un rôle. Il s’agit d’un
religieux. Il peut y avoir une différence entre les seigneurs
laïques ou ecclésiastiques. Si l’on étudie le préambule de ce
texte, il est fait mention des donations des droits comtaux et
épiscopaux au prieur, mais rien sur la relation entre le
seigneur et ses sujets. En revanche, plusieurs textes
évoquent la recherche d’un accord, d’un pacte entre un
seigneur laïc et la population, qui doit garantir la bonne
entente et l’entraide35. On peut peut-être trouver ici une
distinction entre seigneur ecclésiastique attaché à son
autorité et aux prélèvements, et princes laïques plus engagés
dans une logique politique de pacte. Un autre des douze
textes concerne un bourg tenu par un seigneur religieux. Il
s’agit de Saint-Sever, sur l’Adour. Ici, le préambule fait état
d’un accord entre l’abbé et la population, mais ne concerne
que la construction d’un rempart, demandée par les
habitants  ; l’autre terme de l’accord est le paiement de
leudes et de péages. Dans ce lieu, il faut noter que le droit à
la violence est limité, mais n’est pas inexistant. L’homicide
d’un voisin ne donne pas lieu à une vengeance possible, mais

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celle-ci est visiblement licite si l’homicide est commis par un


étranger sur un voisin, même à l’intérieur des murailles36.
C’est le seul cas de violence légale dans les «  statuts de
Suavius », mais il s’agit d’une violence légale non négligeable
des habitants. Cela n’annihile cependant pas l’hypothèse
d’une différence entre seigneurs laïques et ecclésiastiques : le
bourg de Saint-Sever donne l’exemple d’une révolte frontale
des habitants contre leur seigneur, qui ne se termine pas sur
une quelconque entente, mais bien entièrement en leur
défaveur37. Pour corroborer cette hypothèse, les exemples
sont trop peu nombreux. Mais le thème est certainement
primordial, et la relation difficile des seigneurs religieux et
des habitants en matière de justice peut tourner en faveur
des princes laïques38.
29 La qualité du seigneur compte sans doute dans la
reconnaissance de droits juridictionnels des habitants. Mais
cela ne suffit pas à expliquer les distinctions d’un texte à
l’autre, d’autant que deux textes laïques, ceux de Muret et de
l’Isle-Jourdain, sont dépourvus de tels droits. Quelles
logiques sont décelables  ? Globalement, même sur une
période relativement courte, les textes les plus anciens
comportent plus d’éléments juridictionnels en faveur des
habitants.
30 Reprenons l’exemple de la sanction de l’homicide. On trouve
trois types de mesures. Dans le premier, seules sont
mentionnées la composition vis-à-vis des parents et
l’amende envers le prince (Fors de Bigorre et For
d’Oloron)39. Dans le deuxième, on retrouve la même chose,
mais avec l’exclusion de l’homicide par l’exil, la peine de
mort en cas de non-paiement des amendes, et en cas de refus
de l’exil, par le droit de vengeance  ; c’est le cas à Bagnères
(1171) et à Morlaàs (1220). Enfin dans le troisième, les textes
ne mentionnent plus que la peine de mort. Il s’agit de
Bayonne (fin du xiie siècle), de Vic-en-Bigorre (1228), et
peut-être de l’Isle-Jourdain (fin xiie siècle)40. Le premier cas
de figure est constitué par les deux textes les plus anciens ;
en revanche les deuxième et troisième ne correspondent pas
à une chronologie nette.
31 Si l’on se place au sein d’une même entité, on peut
cependant constater que les textes plus récents limitent le
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droit à la violence  : en Béarn, le texte d’Oloron est plus


ancien que celui de Morlaàs, de même qu’en Bigorre celui de
Bagnères par rapport à Vic. De plus, il est possible de
constater des évolutions au sein d’un même texte. À
Corneillan, deux articles différents le montrent. Il s’agit du
traitement de dommages commis par des animaux qui
pénètrent dans un jardin. Un premier article prévoit que l’on
peut tuer une oie qui serait entrée dans un jardin clôturé,
puis la jeter à l’extérieur (art. 12). Un autre article, sans
doute postérieur, tente d’interdire un tel règlement pour
favoriser la réparation du dommage : le seigneur ne doit tuer
aucune bête commettant des dégâts, et les voisins doivent
agir de même entre eux ; les dommages doivent être estimés
selon l’appréciation de voisins (art. 21).À Saint-Gaudens,
l’évolution perceptible concerne le droit d’arrêter et de
séquestrer un homme dans sa maison. On peut constater
une volonté de le restreindre, à la fois en obligeant l’habitant
à se placer un tant soit peu sous le contrôle des autorités, et
en augmentant les sanctions en cas d’infractions41.
32 Une tendance à la restriction de la violence légale et plus
généralement de la juridiction des habitants est visible,
même si elle est limitée42. Cependant on ne peut adhérer à
un évolutionnisme simple. D’une part entre des textes
chronologiquement proches, de fortes distinctions existent.
D’autre part il y a coexistence d’éléments antagonistes dans
un même texte. Ainsi en est-il de la peine de mort,
administrée par le seigneur pour l’homicide qui ne peut
payer les amendes, et de la vengeance des parents en cas de
non-respect de l’exil. De plus, limitation ne signifie
généralement pas exclusion  : des éléments juridictionnels
des habitants sont patents dans la plupart des fors et
coutumes. Les textes les plus tardifs, ceux de Corneillan et de
Castelnau-Barbarens, ne mentionnent que des droits très
restreints à la violence, mais ils sont remarquables. Il s’agit à
Corneillan du droit pour l’habitant de battre un homme du
vicomte qui l’aurait lésé, et à Castelnau-Barbarens, du droit
du prud’homme de tuer un homme qui se serait introduit
dans sa maison après interdiction.
33 Un autre facteur paraît fondamental. La situation
géographique apparaît comme un élément très important
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dans la répartition du droit à la violence. La Réole est le seul


lieu de la Gascogne garonnaise ayant produit un texte
normatif au xiie siècle, ce qui ne permet pas d’opérer des
comparaisons. Tous les autres textes concernent des localités
plus méridionales. Mais l’Est de la région paraît particulier,
avec l’Isle-Jourdain et Muret, qui ne contiennent pas de
droit à la violence. Dans cette Gascogne toulousaine, la
parenté avec la situation languedocienne est patente43. Dans
le reste de la Gascogne, la proximité des Pyrénées apparaît
bien comme un facteur essentiel dans la géographie
coutumière. C’est sensible au sein même des entités  : en
Béarn, Oloron, au débouché des vallées pyrénéennes,
bénéficie de capacités juridictionnelles plus importantes qu’à
Morlaàs, dans le piémont. De même en Bigorre, pour
Bagnères par rapport à Vic. Cette influence s’étend
néanmoins jusqu’en Gascogne centrale, globalement dans
les pays du bassin versant de l’Adour.
34 C’est par la localisation que l’on peut comprendre la
particularité de Saint-Gaudens. Droit de représailles,
vengeance de l’homicide, séquestration, même s’il est
possible de déceler une volonté d’en restreindre certains
aspects, la Grande Charte témoigne de très larges droits
juridictionnels des habitants. Cela ne s’explique pas par la
précocité de l’octroi qui se situe au début du xiiie siècle
(1203). Le facteur géographique apparaît prépondérant : s’il
n’est pas juste au débouché des vallées pyrénéennes, le
bourg n’en est cependant pas éloigné.
35 Dans cette perspective géographique, le cas de Bayonne est
intéressant. Le texte date du règne de Richard, donc de 1189-
1199. Il est ainsi légèrement postérieur à celui de Bagnères,
mais antérieur à celui de Morlaàs ou de Saint-Gaudens. Son
contenu tranche par rapport à ces textes dans la mesure où il
n’y a aucun droit à la violence – l’homicide est puni par la
mort, et la séquestration est passible de l’amende la plus
élevée (966 s.44) – mais il reste en même temps proche d’eux
par le partage des amendes publiques entre le duc et
l’habitant lésé. Il faut voir ici le mélange de l’influence du
droit de ces pays de l’Adour et des Pyrénées, de l’ouverture
sur l’extérieur de ce port actif et peut-être de l’influence des
princes Plantagenêt.
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36 Des évolutions ne sont pas contestables, mais elles restent


limitées, et le facteur géographique est prépondérant pour
comprendre ces textes. Il faudrait pouvoir aussi mettre en
parallèle le droit à la violence et l’évolution institutionnelle
qui touche les bourgs. L’étude de l’émergence des
institutions municipales reste à faire pour la Gascogne.
Quelques cas, s’ils ne peuvent donner lieu à des conclusions,
peuvent apporter quelques éclairages. La question est
d’autant plus importante que l’on peut constater une
pénétration de conceptions issues des droits savants.
37 L’absence de structuration collective des habitants peut
donner des cas contraires. À La Réole, les habitants n’ont
aucune représentation face au prieur, et ils n’ont aucun droit
à la violence. À Oloron aussi, les institutions sont très peu
développées. Les habitants sont essentiellement appelés
«  hommes  » (homis), «  peuplants  » (poblantz), ou
«  habitants de la cité  » (ciutadan). Si le texte mentionne à
deux reprises un «  voisin  », la beziau, communauté de
voisins, n’apparaît pas. Les habitants apparaissent non
comme une entité collective, mais comme un agrégat de
possesseurs de maison. Ici, le rapport de pouvoir met face à
face les «  seigneurs de maison  » au vicomte, qui leur
reconnaît des compétences légales particulièrement larges.
38 Bagnères, en Bigorre, témoigne d’une organisation beaucoup
plus élaborée. Face à l’autorité comtale, les voisins, qui sont
aussi des possesseurs de maison, sont regroupés dans la
beziau. Mais en plus de cette communauté apparaissent des
magistrats, les « juges des bourgs de Bagnères ». Jugeant les
cas portés devant le viguier comtal, leur rôle est central dans
les rapports entre le comte et les habitants, entre voisins, et
même en ce qui concerne la violence licite, dans la protection
de l’étranger : si celui-ci a porté plainte auprès d’eux, la prise
de corps, par un habitant ou par le comte, est interdite. Leur
juridiction est ainsi une limite à celle du comte et des
voisins. Le mode de désignation est primordial pour
comprendre cette institution. Or les juges sont élus chaque
année par la beziau. Ils sont ainsi l’émanation des chefs de
maison. Rappelons qu’ici les parents peuvent venger
l’homicide en cas de non-exil, et même tout voisin contre un
homicide étranger.
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39 Il faut placer en regard le cas de Vic, dans le même comté de


Bigorre. Ici aussi existe une communauté de voisins. Mais là
s’arrête la ressemblance. En 1228, le comte organise la
justice. Si la notion de « juges », à Bagnères, reste conforme
à ce que l’on peut constater dans le comté dès la fin du xie
siècle45, le texte concernant Vic témoigne de l’introduction
de conceptions savantes. Ici en effet, le comte institue un
tribunal de «  juges jurés  » (judices jurati). Comme à
Bagnères, il connaîtra des plaintes portées auprès du viguier.
Cependant ici, la communauté de voisins n’a pas
l’importance du bourg précédent : les juges jurés ne sont pas
élus par elle. S’ils sont pris parmi les voisins, c’est le comte
ou son viguier qui les choisissent, et ils gardent cette charge
à vie. Cela s’accompagne d’une grande différence dans le
traitement de l’homicide  : il n’existe pas de droit à la
vengeance, pas d’exil, mais seulement la peine de mort. Ainsi
le contrôle de la justice par le comte, même indirectement46,
s’accompagne ici de l’absence de droit à la violence.
40 À Saint-Gaudens, le rapport de pouvoir est encore différent,
et témoigne d’une importance centrale non pas de la
communauté de voisins, mais de l’élite du bourg.
L’organisation du pouvoir est complexe. Il semble qu’il y ait
eu d’abord émergence d’une élite dirigeante, les
prud’hommes, avant que ne soient institués des
représentants. Ceux-ci ne représentent pas la beziau,
pourtant présente, mais bien cette élite. En effet, face au
bayle comtal, les juges jurats – on reconnaît à nouveau
l’influence du droit savant – sont élus pour une année par les
juges sortants auxquels s’ajoutent dix prud’hommes de la
ville. Une oligarchie s’est ainsi constituée, qui est parvenue à
étendre son pouvoir aux dépens de la juridiction du comte.
La place que prud’hommes et jurats ont acquise est
remarquable47. En ce qui concerne le contrôle de la violence,
ils jouent un rôle essentiel dans la sanction encourue envers
le comte. Pour l’homicide commis dans le territoire de la
ville, un accord doit être trouvé « à la merci du comte », mais
avec le conseil des prud’hommes  ; de même pour une
querelle avec usage d’armes dans le territoire de la ville, le
texte prévoit de composer jusqu’à 60 sous, sur avis des
prud’hommes. Pour ce qui touche à la violence légale, on l’a
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vu, la Grande Charte est le texte qui reconnaît aux habitants


les capacités les plus étendues, des représailles à la
vengeance. En même temps, on peut constater dans les
articles qu’il y a des évolutions, au moins en ce qui concerne
la séquestration. Une tension vise à la placer sous un
contrôle accru, du comte mais surtout des juges jurats48.
41 Pour conclure, ces premiers textes normatifs montrent des
capacités légales particulièrement importantes de la part de
non-nobles en Gascogne centrale et pyrénéenne. On ne peut
éluder la question de l’origine de ce droit. La puissance des
«  seigneurs de maison  » rappelle celle du paterfamilias du
droit romain, sur les membres de la familia et sur les lieux
privés. La capacité de saisie des biens et du corps du
débiteur par le créancier peut se rattacher au même droit49.
Mais le droit romain ne peut expliquer la capacité de mener
des représailles, débouchant sur la séquestration ou une
chevauchée. La documentation ne permet pas de remonter
avec certitude dans l’héritage juridique. Le plus important
reste cependant le constat d’un droit original par rapport aux
régions voisines de l’espace français, qui se rattache très
fortement au droit des fueros ibériques, en particuliers
aragonais et navarrais50. L’étude de la violence légale est un
des angles qui permettent de constater cette parenté, qui
explique la prégnance de la répartition géographique. On
retrouve une géographie d’usages et de droits témoignant de
l’importance des non-nobles, manifeste dans les vallées
pyrénéennes51, mais aussi dans les pays de l’Adour52. Ces fors
et coutumes témoignent aussi d’une politique d’alliance des
princes laïcs avec les bourgs et les villes. Ils mêlent ces droits
particuliers, issus de pratiques enracinées, à des éléments
modernes issus des droits savants53, donnant naissance à des
textes étonnants.

Notes
1. C’est ce que montrent les tenants de la mutation féodale, mais aussi les
études plus récentes étudiant la violence comme un régulateur des
relations sociales. Ainsi S. White conclut-il son article sur les faides : les
paysans sont les victimes principales des violences seigneuriales
(«  Feuding and Peace-Making in the Touraine around the Year 1100  »,

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Traditio, XLVII, 1986, p. 195-263.). Mêmes conclusions chez D.


Barthélemy (Chevaliers et miracles. La violence et le sacré dans la
société féodale, Paris, 2004.). La bibliographie de la mutation féodale est
bien connue. Je renvoie à la synthèse de J.-P. Poly et E. Bournazel
(dir.), La mutation féodale, xe-xiie siècles, Paris, 1980, 2e éd.  : 1991, p.
64-106 et p. 194-221.
2. Les études portant sur la période moderne et sur la fin du Moyen Âge
ont remis en question cet aspect, montrant que les relations sociales
entre non-nobles reposent aussi sur la défense de l’honneur. Mais il
s’agit essentiellement d’une violence tolérée, par la société et par le roi
qui en grâcie les auteurs, et non pas d’une violence légale. Voir
notamment C. Gauvard, « De grace especial ». Crime, État et société en
France à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 1991,
p. 701-935.
3. Nouvelle édition dans X. Ravier et B. Cursente, Le cartulaire de
Bigorre (xie-xiiie siècle), Paris, 2005, p. 79-85.
4. P. Ourliac et M. Gilles, Les Fors de Béarn, Paris, 1990.
5. Bagnères-de-Bigorre, 1171 (F. Soutras-Dejeanne, « Fors et coutumes
de Bagnères-de-Bigorre  », Bull. Soc. Ramond, 1882, p. 156-170)  ;
Bayonne, 1189-1199 (J. Balasque, Études historiques sur la ville de
Bayonne, Bayonne, 1862, t. 1, p. 412)  ; Castelnau-Barbarens, mi-xiie
s.-1248 (B. Cursente, «  Les coutumes de Castelnau-Barbarens (vers
1140-6 avril 1248)  », Bulletin de la société archéologique, historique,
littéraire et scientifique du Gers, 102e année, 2e trimestre 2001, p. 357-
375) ; Corneillan, 1142-mix-iiie s. (C. Samaran, « Les coutumes inédites
de Corneillan (Gers)  », Bull. phil. et hist. du Comité des trav. hist. et
scient., 1951-1952, Paris, 1953, p. 331-356) ; Isle-Jourdain, fin xiie s. (E.
Cabié, Nouvelle revue historique de droit français et étranger, 1881, p.
643-653) ; La Réole, xiie s. (M. Malherbe, Les institutions municipales
de la ville de La Réole, des origines à la Révolution française, thèse de
doctorat, université de Bordeaux I, 1975, p. 715-730) ; Morlaàs, 1220 (P.
Ourliac et M. Gilles, op. cit., p. 309-337) ; Muret, 1203 (J. Lestrade,
Revue de Comminges, XXIII, 1908, p. 17-29) ; Oloron, art. anc. fin xie s.
(P. Ourliac et M. Gilles, op. cit., p. 495-511) ; Saint-Gaudens, 1203 (S.
Mondon, La Grande Charte de Saint-Gaudens, Paris, 1910)  ; Saint-
Sever, années 1180 (Du Buisson, Historiae monasterii S. Severi libri X,
éd. J.-F. Pédegert et A. Lugat, Aire-sur-l’Adour, 1876, t. 1, p. 196-197 et
201-202)  ; Vic-en-Bigorre, 1228 (X. Ravier et B. Cursente, op. cit., p.
97-98).
6. La Réole sur la Garonne, Castelnau-Barbarens, l’Isle-Jourdain et
Muret en Gascogne toulousaine.
7. On trouve violenter pour le cas du rapt (Fors de Bigorre, n° 22 : Nemo
quamlibet mulierem violenter rapiat…).
8. L’intérieur des bourgs bénéficie parfois explicitement du statut de
sauveté (Oloron, Saint-Sever). Mais même lorsque ce n’est pas le cas,
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tous les textes reconnaissent un statut particulier à ce lieu, avec des


protections équivalentes. Donnons l’exemple particulièrement net de
Saint-Gaudens : l’homicide commis à l’intérieur des limites de la ville est
sanctionné « à la merci » du comte – sur proposition des prud’hommes –
alors qu’il ne l’est que de 20 d. s’il est commis en dehors, et encore faut-il
qu’il y ait plainte. À l’Isle-Jourdain, seuls l’homicide et la blessure
entraînant la mort commis dans les limites de la ville sont évoqués. La
protection des chemins publics est mentionnée dans le For de Béarn (art.
7 et 37), et dans celui de Morlaàs (art. 2) ; dans ce dernier cas, le vicomte
peut agir d’office. Les Fors généraux, de Bigorre et de Béarn, ainsi que les
Fors de Bagnères et de Morlaàs reconnaissent une protection particulière
à l’église, au moulin, au four et, pour Morlaàs à la monnaie. Il faut bien
sûr remettre ces mesures dans le cadre de la législation de paix. Pour des
vues générales, cf. J.-P. Poly et E. Bournazel (dir.), op. cit., p. 222-251 ;
vision contraire de D. Barthélemy, L’an mil et la paix de Dieu  : la
France chrétienne et féodale, 980-1060, Paris, 1997. Pour la région,
l’étude de R. Bonnaud-Delamare («  Les institutions de paix en
Aquitaine au xie siècle  », La Paix, recueils de la société Jean Bodin, t.
XIV, Bruxelles, 1962, p. 415-487) reste fructueuse. Enfin sur la relation
entre paix et bourgs : C. Higounet, Paysages et villages neufs du Moyen
Âge, Bordeaux, 1975. P. Ourliac, «  Les sauvetés de Comminges  »,
Études d’histoire du droit médiéval, Paris, 1979, p. 75-94. Plus
globalement, il faut relier ce thème à celui des enclos ecclésiaux : cf. les
diverses contributions dans M. Fixot et E. Zadora-Rio (dir.),
L’environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes
médiévales.
9. Art. 17. À Oloron, cette distinction est au cœur du statut de sauveté : la
sauveté signifie que si un étranger saisit un habitant dans le territoire
décrit, l’amende s’élèverait à 900 sous et une pièce d’or, quand la prise
illicite d’un homme par un habitant est sanctionnée «  seulement  » de
l’amende majeure de 66 sous. On retrouve cette distinction à Morlaàs,
sans que cela soit relié au statut de sauveté (art. 6).
10. Art. 47 et 48. Si lunh home de Sent Gaudens penheraua lunh home
ni son home foralz terminis per nul tort quel senhor del home lagues
deu ne levar tot lo son apoder del home, et non es tengut del senhor (art.
48). Le For de Morlaàs le reconnaît pour gage, et pour les autres cas
seulement en présence de l’officier vicomtal (art. 6). Les articles anciens
du For de Béarn ne mentionnent l’interdiction de saisir ou de tuer un
homme que si ce dernier avait auparavant porté l’affaire devant le
vicomte (art. 53). Les autres textes, soit ne mentionne pas ce droit, soit
l’interdisent, à moins qu’il y ait accord du seigneur (La Réole), ou que ce
soit un voleur (Saint-Sever).
11. Et si aqueg qui en la mayson sera, son coos deffenden, ne legoave o
ne aucide algun, no lo deu ren costar (art. 24).
12. Art. 60 et 61.

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13. Art. 29.


14. Il s’agit des Fors de Bagnères, de Morlaàs, la Grande Charte de Saint-
Gaudens et les statuts de Saint-Sever.
15. Bagnères : E sil homicidan s’armade en la terre, els parentz del mort
lo poden aucide que no dessen lei ni non eixissen de la biele (art. 27).
Morlaàs  : Et si l’omicidi armade en tote la terre deu senhor et los
parentz deu mort lo poden aucider, no deven exir de la viele ni son
tengutz de dar nulhe ley aus parentz ni au senhor (art. 38).
16. E si lunhs hom de fora a mort ni plaguat lunh home de Sent
Gaudens qual que veniansa sen prengua ed ni sos parens, ni sos amicx,
lo senhor no els ac deu demanar ans los ne deu amparar e aiudar (art.
11).
17. E si nulh hom estrani aucide degun bezin de Banheres, que no deu
entrar aqued qui mort l’agos nulhs temps dentz los dex de Banheres, e si
ag faze e nulh bezin de Banheres l’aucide, que non deu ester tengud de
nos ni d’autre home (art. 27).
18. Le texte prévoit la sanction de l’homicide commis contre un voisin :
l’auteur et ses biens sont placés dans le pouvoir de l’abbé. La sanction est
la même pour l’homicide d’un étranger, s’il a eu lieu à l’intérieur des
murailles du bourg. Et même à l’intérieur des murs, l’étranger qui aurait
lui-même tué ou rançonné un habitant n’est pas protégé par la sanction.
Il semble alors que tout habitant puisse agir  : Insuper institutum fuit
quod, si quis vicinum suum interficeret, interfector et suae res in
potestate essent abbatis  ; similiter, si extraneum quis intra ambitum
villae occideret, simili pena damnaretur, nisi constaret eum aliquem de
villa interfecisse vel ad redemptionem coegisse (Du Buisson, op. cit., p.
196).
19. E si a lunh hom de Sent Gaudens tolt degus hom de fora sa terra, ni
son aver, ni arren del son pos dit ac aia al senhor. Sil senhor no lac
fasia dressar e ed ne caualgaua, ni mal ne fazia quel senghor no lac deu
demanar a luy ni a son aiutori, antz len deu amparar que que si
abengues (art. 29).
20. E si lunh hom de sent gaudens pren lunh home dens los dex de la
viela per marcha ni per als el meit en mayson si dit no a al senhor LX
sol. j. al senhor e deu lo fer trezer al judiament dels jugges jurats de la
viela. mais pos dit ag aia al senhor o al bayle qual que respona ed lo
fazan o no sy ly met non es tengut de la ley. E si marcha auer portador
ni meador dens los terminis de la viela dome en fora mete ac dens
mason sis vol mays lo dia deu dizer la marcha als juratz E deu sen
capderar per conseilh de lor (art. 61). On retrouve aussi la nécessité de
se placer sous un contrôle limité du comte dans un autre article  :
l’habitant du même bourg peut exercer des représailles librement à
l’extérieur à condition seulement d’avoir donné des gages : [de marcha]
en fora. E si marcha i conquer ay lo senhor XX d. E si guareis la
marcha vasen solt quel senhor noy a arren (art. 60).
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21. Art. 29 cité ci-dessus. Notons que le bénéfice de la Charte appartient


à ceux qui ont demeuré dans la ville un an et un jour, qui ont fait le guet
et la ronde dans la beziau, ou l’ost et la chevauchée (art. 17  : droit de
prendre et de séquestrer un étranger, e per asso no tiem ni conoissem
lunh home qui de la viela sia entro.i. an e.i. dia ig aia estad e feit geyta e
cerca en beziau o ost o caualgada).
22. Nemo rusticorum militem cognitum invadat, nisi domum ejus
cremaverit aut boves abstulerit (art. 41). Cela semble aussi signifier que
plus qu’un mode de vie, c’est surtout la renommée qui garantit le statut
de miles.
23. E si lunhs hom de Sent Gaudens auia penherat lunh cauer ni autre
home qui de la viela no fos dedentz ni defora sii auenia plagua, ni mort,
ni preson ad aquest qui feit ag auria lo senhor no la deu domanar a luy
ni a son adjutory antz len deu amparare baler… (art. 17).
24. E se algus de la compaia del seior palesara o fara tort a algun
home, se l’pod metre dens sa maison, pod lo bater a son plazer e que
sang no l’trega ni os no l’pod, e pueis deu pasar ab segrament (art. 11).
25. Senhor de l’ostau, Morlaàs ; senhor de la mayson, Oloron ; senhor de
la maison, Bagnères.
26. E si lunhs hom de Sent Gaudens pert arren en sa mason, destrengan
sa maynada, sis vol, ses daun de deffener en fora ses quel senhor ley ni
arren als noya, de neguna part, e quen crub lo son (art. 31). La
maynade, traduisible par la maisonnée, est l’équivalent de la mesnie.
27. Les deux autres cas montrent même que cela dépasse le strict cas de
la maynade : Et si augun besii recep segrament d’autre, doni au senhor.
VI. ss., si no en tres causes de las quoaus no dara daon ; es assaber, si
augun recep segrament de tot son paa, et de companhie que aye ab
augun, et si fe credence ad augun de ssa proprie cause (art. 17).
28. Si ceperit latronem in sua curia vel quemlibet alium quocumque
alio modo reddet domino suo, sicut est mos illius terre (Cart. de Sorde,
n° 142, p. 115-116).
29. Et si augun ere prees poplaumentz en augun layroici deu esser
liurat en ma man, si no ere prees en ortz o en camps o en binhes o en
bergees ; et labetz deu dar de daon ad aqueg qui aura prees lo tort.V. ss.
morlans. Et si negue que no li a feyt et per so fe segrament, aqueg qui-l
recep no-n doni daon (art. 19).
30. Pero attreptat que si augus entrava en la maso d’aucun prohome
per son dami ne per fineza, ne per mauveziat, sa molher si l i troba, que.
u deu accunhadar e dizer ab testimonis ab dus o tres prohomes que
d’aqui en an no entre ; si hi torna e l’i troba, que. u pot prene e aussiz e
getar de la maiso en la carrera ses que tengut no sera de leys entaus
senhos (art. 14). Sur la question de la datation, voir B. Cursente, « Les
coutumes de Castelnau-Barbarens (vers 1140-6 avril 1248) », Bulletin de

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la société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers,


102e année, 2e trimestre 2001, p. 357-375.
31. C’est le cas pour Bagnères, Oloron et Morlaàs. Le For général de
Béarn ne considère que les cas d’assaut à un domaine noble, une
domenyadure, tenue ou non par un noble, dont la sanction est de 66 s. ;
cela correspond finalement aux cas des deux Fors d’Oloron et de Morlaàs
pour une simple maison dans un bourg. Notons le cas fort intéressant du
bourg de Saint-Sever, dont le seigneur est abbé. Celui-ci ne perçoit que 6
s. d’amende, quand le maître de maison en perçoit 11.
32. Exementz mi arthiencu aquest dever que tot homi de queste ciutat a
tot son paa aye dret per davant mi, et si no pot, si leys a tier a dret, eg
medix fasse so qui eg deura far (art. 18).
33. Item eixementz de ley ont lo ciutadan aye. XVIII. ss., jo-n dey aver.
LXVI (art. 16).
34. On trouve aussi des seigneurs laïques, auxquels sont inféodés
certains droits de justice.
35. Par exemple le préambule des Fors de Bagnères présente comme une
pacification l’octroi du texte, après des désordres, pour pouvoir trouver
auprès du bourg «  conseil et défense  »  : Conoguda causa sia a totz
homes e femnes presentz e habieders, que Nos, Centod, per la gracie de
Dieu, comter de Begorre, sufertes mantes bergonhes e grans
dampnagdges el comptad de Begorre per nostres frontaders Nauars,
Teesiis, Bascos, Aragones, qui aucunes begades entrauen el comptad de
Begorre poderosementz, e arcebudz aucuns laugs fortz que fazen grans
mals en la terre de Begorre  ; per so, Nos, auant dit Centod, agud
cosselh e ab ferm autrei dels barons e de tote la cort de la terre de
Begorre, dam franqeces e durables costumes au laug e aus pobladors e
als habitadors presentz e abieders dels borgs de Banheres asi cum en
queste carte es escriut, per so quel senhor e tote la terre i trobas cosselh
et defense.
36. Il est interdit de tuer un étranger à l’intérieur des murailles, à moins
qu’il n’ait tué un homme de la ville ou qu’il le rançonnait.
37. Cf. J.-B. Marquette, «  La “révolution” de Saint-Sever en 1208  »,
Saint-Sever. Millénaire de l’abbaye, Colloque international des 25-27
mai 1985, Mont-de Marsan, 1986, p. 55-73.
38. Elle est instrumentalisée par le duc d’Aquitaine Richard. À La Réole,
à l’occasion d’une plainte d’un habitant dans les années 1180, le duc
enlève la justice de sang au prieur (F. Boutoulle, Société laïque en
Bordelais et Bazadais des années 1070 à 1225 (pouvoirs et groupes
sociaux), thèse dactylographiée, Bordeaux, 2001, n. 45, p. 434.). Le
même Richard avait tranché dans le même sens, quelques années
auparavant, un conflit opposant les habitants de Bayonne à l’évêque de la
ville concernant la moitié de la viguerie. Le duc enlève toute la viguerie

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au prélat et la garde à son profit, contre un droit purement économique


(Livre d’Or de Bayonne, n° 37, p. 63-64, 1168-1170).
39. Le For de Bigorre ne mentionne que le paiement de l’«  amende de
l’homicide  » (homicidii legem persolvat), que doit payer un paysan
responsable de la mort d’un homme tombé dans une fosse. À Oloron, il
est fait mention de l’amende envers le vicomte (66 s.), et du « droit » au
plaignant (non défini).
40. Les coutumes prévoient le dédommagement des parents, la
confiscation des biens au profit du seigneur, et seulement le jugement,
en ce qui concerne le corps de l’auteur des faits, par les probi homines de
la ville. En tout cas on peut dire qu’il s’agit d’une peine afflictive.
41. Art. 17, 59 et 67.
42. Ainsi P. Prétou constate-t-il la persistance d’une «  justice des
maisons » encore à la fin du Moyen Âge (Justice et société en Gascogne à
la fin du Moyen Âge, thèse dactylographiée, université de Paris I-
Panthéon-Sorbonne, 2004).
43. On peut ainsi constater une très grande différence de pratiques
judiciaires entre la Gascogne et le Languedoc dans d’autres domaines.
Par exemple en ce qui concerne le duel  : H. Débax constate sa
disparition en Languedoc (La féodalité languedocienne, xie-xiie siècles.
Serments, hommages et fiefs dans le Languedoc des Trencavel,
Toulouse, 2003, p. 263-266), alors que les cas sont nombreux en
Gascogne jusqu’au milieu du xiie s. (H. Couderc-Barraud, «  Le duel
judiciaire en Gascogne d’après les cartulaires », Le règlement des conflits
au Moyen Âge, xxxie Congrès de la SHMES, Angers, juin 2000, Paris,
2001, p. 97-115, et Le mode de résolution des conflits en Gascogne du
milieu du xie siècle au début du xiiie siècle, thèse dactylographiée,
Toulouse II, 2005, p. 493-523).
44. On peut rapprocher ce montant de l’amende de 900 s. protégeant
l’intérieur des bourgs d’Oloron et de Morlaàs (avec le statut de sauveté
pour Oloron), à laquelle s’ajoutent les 60 et 6 sous représentant les
amendes royale et comtale.
45. Des «  juges de la terre  » sont cités dans un acte de la fin du xie s.
(Cart. de Saint-Savin, n° 31, p. 326-329, v. 1094), et des «  juges de
Bigorre » dans des actes du début du xiie s. (Cart. du comte de Bigorre,
n° 7, av. 1114).
46. On peut imaginer que l’institution à vie de juges jurés, même s’ils
sont choisis par le comte, donne naissance à une oligarchie.
47. Le bayle comtal doit ainsi être choisi «  avec le conseil des
prud’hommes de la ville » (art. 34).
48. Alors qu’un article ne mentionne que le droit de l’habitant à
séquestrer un caver ou un étranger (art. 17), un autre fait obligation d’en
informer le comte ou son bayle (art. 59), enfin un dernier fait état de la

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nécessité de prévenir les jurats, augmente l’amende en cas d’infraction,


mentionne la connaissance du cas par les jurats (art. 67).
49. L’origine dans la législation germanique est aussi évoquée pour ce
qui concerne l’assaut de maison  : M. L. Pelaez, pour le fuero de
Logroño, avec une comparaison avec la Hausfriedenbruch et mise au
point historiographique (Notas y precisiones sobre las posibles raices
institucionales galas del fuero de Logrono de 1095, art. en ligne  :
http  ://www.vallenajerilla.com/berceo/rioja-abierta/pelaez/
raicesgalasfuerologrono.htm). P. Ourliac souligne la persistance d’un
«  fonds romain  » ancien dans le droit méridional («  L’esprit du droit
méridional  », Études d’histoire du droit médiéval, Paris, 1979, p. 311-
327). Mais il souligne pour les Fors de Béarn l’impossibilité de les
rattacher clairement à un droit particulier, qu’il s’agisse de droit romain,
ou de droit germanique (introduction des Fors anciens de Béarn,
Toulouse, publ. P. Ourliac et M. Gilles, 1990, p. 110-135).
50. Le For d’Oloron est ainsi largement inspiré du fuero de Jaca (cf. J.
Dumonteil et B. Cheronnet, Le For d’Oloron, Oloron, 1980, p. 53-61).
51. Ainsi lors de l’avènement d’un nouveau comte de Bigorre, tous les
milites bigourdans doivent prêter serment de fidélité, mais aussi tous les
pedites des vallées.
52. On retrouve l’aire d’extension des casaux étudiés par B. Cursente
(Des maisons et des hommes. La Gascogne médiévale, xie-xve siècle,
Toulouse, 1998).
53. L’étude des preuves admises montre aussi les progrès du témoignage
aux côtés du serment purgatoire ou du duel.

Auteur

Hélène Couderc-Barraud
Du même auteur

La violence, l’ordre et la paix,


Presses universitaires du Midi,
2008
Introduction in La violence,
l’ordre et la paix, Presses
universitaires du Midi, 2008

https://books.openedition.org/pur/4984 24/26
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Résistances anti-seigneuriales
en Gascogne  : pactes et
affrontements (xiie-début du
xiiie  siècle) in Les luttes anti-
seigneuriales, Presses
universitaires du Midi, 2009
Tous les textes
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


COUDERC-BARRAUD, Hélène. «  Humbles  » et violence légale  :
quelques cas gascons, xiie-début xiiie siècle In  : La violence et le
judiciaire : Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques
[en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4984>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4984.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
Compatible avec Zotero

La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :

https://books.openedition.org/pur/4984 25/26
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http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

https://books.openedition.org/pur/4984 26/26
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Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

« Bateures,
navreures et
occision » : le
prévôt de Paris
face à la violence
vers 1400
Julie Mayade-Claustre
https://books.openedition.org/pur/4986 1/22
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p. 47-60

Texte intégral
1 Dans les années 1405-1408, soit une quinzaine d’années
après l’unique témoignage direct sur le droit pénal en
vigueur dans le tribunal du prévôt royal de Paris que
constitue le fameux «  registre  » criminel de 1389-13921, un
petit dossier de documents révèle une tout autre image du
traitement de la violence par la justice royale dans la
capitale2. Ce dossier, qui garde la trace à la fois
d’entérinements de grâces royales et de compromis en
matière criminelle, restitue à la justice pénale royale de la
capitale son caractère ordinaire. Entre la grande criminalité
du «  registre  » criminel3 et la délinquance ordinaire des
registres d’écrous4 d’une part, entre la rareté des homicides
dans les registres des justices seigneuriales parisiennes5 et
leur fréquence dans les rémissions du Trésor des chartes6
d’autre part, ces documents permettent d’entrevoir certains
chaînons manquants pour la connaissance de la violence
parisienne vers 1400. Il s’agit de trois accords, passés sous
l’égide du prévôt Guillaume de Tignonville et dont le texte a
été conservé non dans les archives proprement judiciaires,
mais dans la partie réglementaire des archives du Châtelet
qu’on appelle « livres de couleurs7 ». En l’occurrence, le livre
dont est tiré ce dossier, qui est le plus ancien des « livres de
couleur » conservés, est une compilation de textes relatifs au
style et aux offices du Châtelet qui a été faite par Jehan
Doulx-Sire, le clerc civil du Châtelet actif sous le mandat de
Simon Morhier (1er décembre 1422-13 avril 1436)8. Cette
compilation a sans doute été commencée peu avant 1425, en
vue de préparer la réforme du Châtelet qui intervint sous
l’égide de l’occupant anglais par l’ordonnance de mai 14259.
Une bonne soixantaine de feuillets y sont dévolus aux textes
réglementant les offices de notaires du Châtelet10. Parmi eux,
on trouve quatre arrêts du Parlement datant des années
1407-1408 qui virent d’intenses affrontements entre les
notaires et d’autres groupes d’officiers du Châtelet, clercs et
examinateurs en particulier. Le dernier, daté du 28 janvier
1408 et rendu entre les notaires et le clerc criminel11, se
prononce en faveur des notaires qui protestaient contre
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l’habitude prise par le clerc criminel de rédiger et de faire


sceller des accords entre des parties en procès criminel au
Châtelet. Il comporte le texte de trois accords récemment
rédigés par le clerc criminel Pierre Le Guyant. Collationné
dans le livre Doulx-Sire, il se retrouve aisément dans les
registres du Parlement12. Il n’est pas entièrement inédit,
puisqu’il avait été publié en 1738 par un notaire parisien qui
s’était fait l’historien de sa corporation, Simon-François
Langloix13, et que Gustave Fagniez avait publié des extraits
des plaidoiries du procès14. Il dévoile la pratique au cœur
même de la justice royale de mécanismes
d’accommodement, comparables à ce que l’on a pu appeler
l’infra-judiciaire15. Ces mécanismes sont mal connus pour le
Paris médiéval, à la différence du Paris du xvie siècle étudié
par Alfred Soman16 et des régions où les arbitrages et
transactions ont laissé plus de traces écrites17. À la différence
des accords homologués à la même époque par le Parlement
de Paris, qui demeurent rares en matière criminelle18, ces
accords passés au Châtelet laissent entrevoir le
fonctionnement d’une justice de compromis sur des cas
criminels à l’intérieur du tribunal royal de la capitale, ce
tribunal qui était investi d’une mission exceptionnelle de
répression s’étendant sur tout le Nord du royaume depuis
1389 et par des ordonnances répétées en 1399, 1401, 1402 et
140719. Ils ont en outre le mérite d’éclairer le processus
d’entérinement de la rémission devant le prévôt royal.
2 Le premier de ces trois accords illustrant les griefs des
notaires contre Le Guyant date du 17 décembre 140420. Il est
passé entre Guillaume et Jehan de Herville d’une part et leur
beau-frère, Jehan de Moustiers d’autre part, à la suite de
coups et blessures portés par ce dernier sur son épouse
Jehanne. Les parties renoncent à tout «  débat  » sur ces
coups et se rapportent à l’arbitrage de deux compositeurs, en
la personne du maître des requêtes de l’hôtel du roi Jehan
Davy et de l’écuyer Guillaume d’Yssy. Le «  compromis  »
prévoit la fin de toutes les poursuites judiciaires entamées
contre Jehan de Moustiers, tant par le Châtelet, dont il est
prisonnier élargi, que par l’officialité, où il est cité en cas de
séparation. La « main » des arbitres se substitue à celle de la
justice royale pour la gestion des biens des parties jusqu’à la
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prochaine fête de Pâques, date à laquelle la sentence


arbitrale, appelée ici « dit et ordonnance », doit être rendue.
Le deuxième accord date du 8 avril 1405 et se présente
comme une quittance par laquelle Pierre Baudouin
«  quitte  » Girardin Touronde, meurtrier de son fils
Thevenin, de «  la mort et occision  » de celui-ci. Prisonnier
au Châtelet, Girardin a obtenu une rémission, à
l’entérinement de laquelle Pierre consent moyennant vingt
livres tournois, dont douze sont payés séance tenante et huit
restent à percevoir. Le troisième accord date de février 1406
et rapporte que Jehanne La Fauconnière a fait battre par son
frère un homme, Jehan de Novion, qui est décédé de ses
blessures. Prisonnière au Châtelet, elle a obtenu une
rémission royale pour ce crime21. Afin de mettre fin aux
poursuites et d’être délivrée, elle passe avec la sœur du
défunt un accord par lequel elle obtient l’entérinement de sa
rémission22 et s’engage à lui verser vingt écus d’or à titre
d’intérêt civil. Ces accords sont entérinés par des lettres de
sentence intitulées au nom du prévôt, rédigées par le clerc
criminel Guyant et revêtues du sceau de la prévôté. C’est
précisément cette faculté du clerc criminel à écrire ou faire
écrire par ses propres clercs et à faire sceller ce type d’actes
volontairement passés entre des parties en procès que
contestaient les notaires. Leurs plaidoiries rappellent ainsi
que depuis le règne de Philippe Le Bel, ils détiennent le
monopole de l’écriture des actes revêtus du sceau de la
prévôté et en particulier des actes émanant de la volonté des
parties23. Les notaires avaient dans un premier temps
contesté ces actes au Châtelet même, devant le lieutenant du
prévôt. Celui-ci ayant écarté leur plainte, ils ont fait appel de
cette sentence au Parlement24. L’arrêt, les plaidoiries et les
accords litigieux montrent la flexibilité de la prise en charge
judiciaire de la violence par la justice royale. D’une part, si
l’usage de la force brutale par les coupables y est en effet
avoué, la violence en elle-même est tue  ; d’autre part, la
réponse judiciaire, ajustée à un objectif de concorde plus que
de répression, semble refouler la violence en l’assimilant à
une dette.
3 Dans les accords eux-mêmes comme dans les plaidoiries et
dans l’arrêt du procès qu’ils ont suscité au Parlement, la
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violence, même homicide, est constamment minorée. Les


preuves rassemblées par les notaires contre le clerc criminel
constituent un petit échantillon d’affaires de coups et
blessures présentant une apparente gradation, allant des
coups et blessures simples à l’homicide prémédité. D’après le
compromis passé avec ses beaux-frères, Jehan de Moustiers
a roué sa femme de « bateures et navreures » dont la gravité
n’est suggérée que dans la plaidoirie de Le Guyant25 et dans
l’arrêt rendu par le Parlement26. L’accord passé par Pierre
Baudouin et Girardin Touronde mentionne «  la mort et
occision par lui perpetree en la personne dudit feu
Thevenin  », que la plaidoirie dit être consécutive à des
coups27. La brutalité de coups ayant entraîné les blessures
mortelles de Jehan de Novion reste tout autant implicite
dans l’accord passé entre l’instigatrice de sa mort et sa
sœur28. Dans les deux derniers cas, l’homicide est certes
nettement qualifié dans l’accord, à la différence du premier
compromis qui ne fait pas la moindre allusion à l’intensité,
quasi-mortelle, des coups portés sur Jehanne de Herville.
Mais l’accord, comme les plaidoiries et l’arrêt en latin sont
imprécis sur les circonstances de l’agression et sur la force
employée29. Au demeurant, dans le troisième cas, la
qualification elle-même du fait incriminé neutralise la
violence de l’acte : il est présenté comme une « occision » et
non comme un « meurtre », c’est-à-dire comme un homicide
non délibéré, bien qu’il s’agisse d’une agression préméditée.
Il s’agirait donc d’un homicide préterintentionnel. Or tant
l’occision que le meurtre, qui se distinguent par l’intention
proprement homicide, sont en principe punis de mort dans
la coutume parisienne contemporaine telle que l’a recueillie
Jacques d’Ableiges30. En outre, une norme royale remontant
au xiiie siècle, que l’on retrouve formulée au xive siècle dans
l’ordonnance de mars 1357, chez Jean Boutillier et à la cour
du Parlement31, rejette toute composition en justice royale
pour un «  meurtre32  ». La qualification de l’acte violent
permet ainsi une objectivation de la violence qui, pour éviter
la qualification d’un crime qui en principe ne peut faire
l’objet d’un accommodement, en atténue la dimension
transgressive. On le voit, le lexique judiciaire de la violence

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s’adapte au mode de traitement du conflit choisi par les


parties et la rabat sur une simple transaction.
4 Cet ajustement du lexique au mécanisme judiciaire révèle la
remarquable flexibilité d’un appareil judiciaire, celui du
prévôt royal de la capitale, pourtant chargé de la répression
des crimes pour l’ensemble du Nord du royaume et pourvu,
on le sait par le « registre » criminel, de procédures pénales
incluant la poursuite d’office, la torture et les peines
capitales. Au Châtelet de cette époque, qui compte deux
auditoires, l’auditoire à val ou chambre des auditeurs pour
les affaires de moins de vingt livres et l’auditoire haut et
ordinaire où siège le prévôt ou son lieutenant, l’homicide, à
la différence des « bateures » simples, relève sans ambiguïté
du prévôt ou de son lieutenant criminel, qui entend et juge
les prisonniers directement « sur les carreaux » du Châtelet,
comme le montre le «  registre  » criminel de 1389-1392. Le
Châtelet n’est pas formellement doté d’un auditoire criminel,
mais Pierre Le Guyant est précisément accusé en 1407-1408,
tant par le clerc civil que par les notaires, d’avoir voulu
mettre en place un nouvel auditoire appelé «  petit
parquet33  ». Il s’est entouré de multiples clercs, organisant
une clergie concurrente de celle du clerc civil, et a
transformé sa « chambre » en « petit parquet », dans lequel
le prévôt ou son lieutenant examine désormais les cas des
prisonniers, l’air y étant moins «  infecté34  ». C’est là aussi
qu’il conserve ses papiers. Il n’y respecte plus la répartition
des écritures en fonction de la nature ordinaire ou
extraordinaire de la matière, mais, en sus de l’écriture des
confessions des prisonniers qui lui revient, il s’est arrogé le
droit d’accomplir des écritures qui revenaient aux notaires
ou au clerc civil. Tout se passe donc comme s’il avait pris
l’initiative de fonder une chambre criminelle pour traiter
certaines affaires, hors des voies judiciaires balisées
qu’étaient au Châtelet les voies ordinaire et extraordinaire et
hors de la voie notariale traditionnelle.
5 Dans les trois cas criminels révélés par les soins des notaires,
l’issue des procès est trouvée dans des lettres formellement
intitulées au nom du prévôt, en fait passées par devant ce
lieutenant criminel, qui révèlent la palette étendue des
mécanismes d’apaisement offerts par ce «  petit parquet  »
https://books.openedition.org/pur/4986 6/22
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concurrent des notaires et de l’auditoire haut. Elles abritent


en effet des accords de formes diplomatiques variées  : le
premier est une lettre de compromis écrite par le clerc
criminel et par laquelle les parties se rapportent à un
arbitrage ultérieur, le deuxième est une lettre de quittance
directement écrite par le clerc criminel, le troisième est une
lettre de sentence écrite par le clerc et condamnant les
parties à l’accomplissement des termes d’une cédule de
quittance préexistante35. Autrement dit, il s’agit de lettres
prévôtales donnant forme judiciaire à des sorties de procès
sans jugement sur le fond, ni prononcé d’une peine. La
première valide le transfert de l’affaire de la juridiction du
Châtelet à celle, plus informelle, d’arbitres. Les deux autres
contiennent des lettres de quittance et d’obligation, par
lesquelles les parties victimes «  quittent  » les coupables de
dettes contractées par l’occision de deux personnes et les
coupables s’engagent à payer une somme en
dédommagement du crime commis. Entre Jehanne La
Fauconnière et Perrette de Novion, l’accord semble avoir été
trouvé sans recours à des arbitres, par l’intermédiaire
d’«  amis  », ce qui laisse entendre la proximité entre les
protagonistes d’une violence qui a surgi dans l’entre-soi
familial, professionnel ou résidentiel. La sentence d’accord
condamne les parties à l’accomplissement de l’accord, la
coupable au paiement de l’intérêt civil36, conformément à la
rémission, et assortit cette condamnation de clauses de
garantie et de pénalité  : des cautions personnelles, pleiges,
sont constituées à hauteur de l’intérêt prévu, et la coupable
est condamnée à « tenir prison » jusqu’à paiement en cas de
défaillance. Quant à l’accord passé entre Pierre Baudouin et
Girardin Touronde, le clerc criminel semble avoir procédé de
manière encore plus expéditive et c’est pourquoi il figure en
bonne place parmi les arguments des notaires37. Dans sa
plaidoirie, Le Guyant prétendit que cet accord procédait
d’une cédule antérieure reçue par le lieutenant criminel et
que les parties furent condamnées à son accomplissement,
c’est-à-dire qu’il aurait procédé comme pour l’accord entre
Jehanne La Fauconnière et Perrette de Novion. Mais aucun
tiers autre que le clerc criminel n’est mentionné dans le texte
transcrit avec l’arrêt du Parlement et s’il prévoit le paiement
https://books.openedition.org/pur/4986 7/22
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de huit livres tournois restant de la somme de vingt livres


due par le coupable38 ainsi que l’obligation du coupable de
tenir prison jusqu’à paiement, la lettre prévôtale ne
comporte aucune condamnation et se présente strictement
comme une lettre de quittance et obligation, semblable à une
grosse notariale qui combinerait quittance de la mort et
obligation de payer des dommages39. Le Guyant se substitue
donc au couple de notaires seul apte à rédiger, signer et faire
sceller les conventions reçues par la prévôté royale.
6 Dans les deux cas par lesquels le Châtelet ne se dessaisit pas
d’une affaire au bénéfice d’une autre juridiction, le clerc
criminel a donc emprunté la formule de quittance et
obligation à la diplomatique notariale des conventions. Par
cet emprunt qui ne fait que prolonger l’euphémisation
lexicale de la violence, le clerc criminel du prévôt royal
procède à un déplacement du droit pénal vers le droit des
obligations. Chacun de ces deux accords comporte une
clause particulière garantissant le paiement de la somme
convenue entre les parties, condamnation à tenir prison
pour Jehanne La Fauconnière et obligation de tenir prison
pour Girardin Touronde. L’insertion de cette clause permet
ainsi de préciser l’idée, émise par Claude Gauvard, que la
rémission sous le règne de Charles VI peut être considérée
comme une voie paradoxale de pénalisation de l’homicide40.
Rémission et accord après homicide ne signent en rien une
démission de la justice formelle au bénéfice d’une justice
informelle devant la violence homicide, puisque la justice se
réserve la possibilité de constituer à nouveau prisonnier le
coupable qui se déroberait à ses obligations. Il faut plutôt y
voir une autre manière d’administrer la justice, de traiter la
violence déjà commise et de réguler la violence possible en
prévenant la vengeance par l’accord. C’est là le sens de
l’engagement pris par la sœur de la victime de Jehanne La
Fauconnière, de faire ratifier la quittance par les autres
parents et amis du défunt41, comme le sens de la précision
selon laquelle Pierre Baudouin, en s’arrangeant avec
Girardin Touronde, se «  fait fort […] de tous les autres
parens et amiz charnelz » de son défunt fils.
7 La justice se réserve la possibilité d’intervenir
ultérieurement sur la violence homicide, par la
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condamnation ou l’obligation du coupable à tenir prison en


cas d’inexécution de l’accord. Le greffier procède en fait à la
conversion d’un procès criminel en un accord comportant le
versement de ce qui apparaît dès lors comme une
composition, dont le Châtelet se fait le garant. Le mécanisme
consiste en une contractualisation de la violence, via la
rémission et l’accord, la violence étant convertie en
obligation et en dette42. De fait et par avance, la poursuite
pour dette est ainsi érigée en moyen de sanctionner le crime.
En l’absence des archives criminelles du Châtelet, comme
des archives notariales parisiennes, il est impossible de
préciser la fréquence de l’adjonction de l’engagement de
tenir prison à la composition. Certes, les formulaires des
notaires du Châtelet du début du xvie siècle comportent une
formule de «  brevet d’ung appoinctement d’aucunes
bastures ou navreures » dénuée de la clause d’obligation de
tenir prison43, mais les formules de «  brevet pour prest
d’argent  » et de «  marché de massonnerie  » le sont aussi,
alors que les minutes notariales parisiennes des dernières
années du xve siècle attestent que cette pratique était loin
d’être rare.
8 Cette contractualisation a une raison précise. Si la
pénalisation de l’homicide est loin d’être complète dans le
royaume de France vers 1400, en revanche le roi est parvenu
depuis la fin du xiiie siècle à se faire le garant des dettes
privées et a doté ses juridictions de moyens adéquats, en
particulier de deux institutions, d’abord les sceaux aux
contrats dans le dernier quart du xiiie siècle, puis la prison
pour dette en 130344. Les compositions parisiennes sont
effectivement recouvrables par l’emprisonnement pour
dette. Dans les écrous du Châtelet de 1412, on relève en effet
deux cas de prisonniers arrêtés jusqu’à paiement de dettes
dues au titre d’accords et compositions à la suite de
«  navreures et bateures45  ». Dans les écrous de 1488-1489,
on compte sept dettes liées à des compositions, soit à peu
près une par mois46. Quand il est destiné à forcer le paiement
d’une composition ou d’intérêts civils, l’emprisonnement
pour dette permet de rendre le criminel comptable de son
crime dans son corps. Pour le roi, la contrainte par corps
apparaît comme un mécanisme moyen de pacification de la
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violence, à mi-chemin entre une grâce plénière et une peine.


La procédure de recouvrement de la dette privée par la
juridiction royale acquiert ainsi une position centrale dans le
système judiciaire en dessinant un champ d’action mixte à la
fois civil et pénal47. Elle suggère la continuité entre justice
civile et justice criminelle. On sait la rareté de
l’emprisonnement pénal médiéval hors des juridictions
canoniques. La contrainte par corps, entrée formellement
dans le droit royal par l’ordonnance de réforme de mars
130348, a peut-être contribué à acclimater cette peine de
prison dans les juridictions laïques. La condamnation à tenir
prison en cas de défaut d’accomplissement d’un accord, que
celui-ci prévoie le paiement de l’intérêt civil après une
rémission ou le paiement d’une composition, anticipe une
peine de prison et en même temps réfère la violence à une
dette contractée par le coupable à l’égard de sa victime.
9 Il faut toutefois revenir à la source de ces documents, à
savoir l’arrêt du Parlement qui condamne les méthodes du
clerc criminel. Après une information sur la manière dont les
offices de clercs et de notaires s’exerçaient par le passé qui
est ordonnée par la cour en juillet 1406, l’arrêt donne raison
aux notaires, interdit au clerc criminel de faire désormais de
telles lettres d’accord et le condamne simplement aux
dépens des notaires. Mais, ce faisant, il ne condamne en rien
ces pratiques qui rabattent le droit pénal sur le droit des
obligations. La défense de Le Guyant sur le principal a
affirmé que les notaires ne pouvaient se mêler de faits
judiciaires. Selon lui, ils ne devaient se charger que des
lettres de convention passées devant eux volontairement par
les parties et hors de tout jugement. Un accord intervenant
entre un coupable et la victime après un crime et alors que la
justice avait été saisie, par exemple après un
emprisonnement, était selon lui assimilable à un
appointement donné par le juge et devait donc être écrit et
enregistré par le clerc du juge et plus précisément par le
clerc criminel dans un cas criminel. La réplique des notaires
a joué habilement sur la nature «  volontaire  » des actes
notariaux  : selon eux, les trois accords contentieux étaient
des actes volontaires, consentis par les parties hors de toute
contrainte du juge et en conséquence passés devant les
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personnes publiques jurées que sont les notaires. Selon eux,


la présence du juge à ces accords, sur laquelle Le Guyant a
insisté, comme l’existence d’une condamnation des parties à
respecter l’accord, importent peu et ne modifient pas la
nature essentiellement volontaire de ces actes qui reposent
sur le consentement mutuel des parties. Le procureur du roi
au Parlement s’est adjoint aux notaires, sans se prononcer
sur ce débat quant à la nature «  volontaire  » ou judiciaire
des accords en matière criminelle, mais au nom du seul
trouble à l’ordre traditionnel du Châtelet provoqué par les
pratiques de Le Guyant. Les notaires en obtenant gain de
cause contre Le Guyant entérinent ainsi une définition de
l’office de notaire qui repose sur la nature volontaire des
actes civils et criminels qu’ils écrivent et a contrario une
définition de l’office de clerc en tant que scribe de la volonté
du juge souverain qui tranche dans le vif des dissensions
entre personnes. Ces définitions clarifient la répartition des
écritures afférentes aux entérinements de rémission en
réservant les accords après rémission aux notaires. Elles
tendent aussi à dramatiser l’office de juge et la notion de
jugement, en éloignant celle-ci de l’arbitrage et en la colorant
d’une touche de contrainte. Mais elles n’affectent en rien la
validité d’accords notariés en matière criminelle qui sont
voulus par la grâce royale.
10 Tue, la violence homicide est prise dans les rets d’une
qualification qui autorise à la fois la rémission et l’accord.
Ramenée au statut de dette, elle est traitée par une justice de
compromis, qui cale ses procédures sur celles définies pour
l’exécution des contrats. Cette justice de compromis est
l’auxiliaire de la justice royale de terreur mise en scène dans
le papier criminel d’Aleaume Cachemarée. Ce faisant, le
judiciaire ne laisse pas échapper la violence, car la contrainte
de prison prévue pour le paiement de cette dette très
particulière qu’est l’intérêt civil ou la composition lui réserve
la possibilité de se saisir ultérieurement du corps du
coupable à défaut de pouvoir le pendre. Est-on dès lors
fondé à voir dans la contrainte par corps une voie détournée
de la difficile criminalisation de l’homicide ? En tout cas, un
signe que la violence déborde le droit pénal parisien des xive

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et xve siècles et que le judiciaire s’en saisit au-delà des


possibilités offertes par les seules procédures criminelles.
Encadré 1. Lettre de l’accord passé entre Jehanne La
Fauconniere et Perrette de Novion

Extraite de l’arrêt du Parlement prononcé le 28 janvier 1408


contre le clerc criminel du Châtelet Pierre Le Guiant, en
faveur des notaires du Châtelet de Paris.

A., Archives anciennes de la Chambre des notaires de Paris,


carton 2, liasse n° 5

R. X1A 55, f° 122 v.-124

Y 1, f° 160-162, collation faite par Jehan Doulx-Sire.

éd. S.-F. Langloix, Traité des droits, privileges et fonctions


des conseillers du roy, notaires, gardes-notes et gardes-scel
de sa majesté au Châtelet de Paris avec le recueil de leurs
chartres et titres, Paris, 1738, p. 318-319.

[…] Item A tous ceulx qui ces presentes lettres verront,


Guillaume, seigneur de Tignonville chevalier chambellan
conseiller du roy nostre sire et garde de la prevosté de Paris
salut. Comme le dimenche vint quatre jours de may l’an de
grace mil quatre cens et cinq Jehannette La Fauconniere
chamberiere servant demourant a Paris pres de la porte
Baudet eust esté emprisonnee es prisons du roi notre sire ou
Chastellet de Paris, pour ce qu’elle avoit fait batre et navrer
par un sien frere un appellé Jehan de Novion varlet
chaussetier demourant audit lieu en l’ostel de Jaquet
Alargent si comme l’en disoit, pour raison desquelles
navreures ledit Jehan de Novion etoit alé de vie a
trespassement, et apres ledit emprisonnement fait laditte
Jehanne nous eust presenté certaines lettres de remission
par elles impetrees du roy notre sire sur ledit cas scellees de
son grant scel en las de soye et cire vert, lesqueles lettres de
remission ladite Jehannette nous eust presentees requerant
l’enterinement d’icelles. Savoir faisons que au jour dui
comparans en jugement pardevant nous oudit Chastellet
Perrette de Novion seur germaine naturele et legitime si
comme elle disoit dudit feu Jehan de Novion d’une part, et
ladite Jehannette La Fauconniere prisonniere oudit
Chastellet pour ledit cas d’autre part, icelles parties qui
estoient ou esperoient estre en proces pardevant nous l’une
contre l’autre sur le fait et cas dessusdiz, nous ont baillé et
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presenté une cedule de papier faisant mention de certains


traittiez et accors faiz entre elles sur ce que dit est [f° 123] de
laquele cedule la teneur s’ensuit de mot a mot. «  Comme
plait et proces soit meu ou esperé a mouvoir ou Chastellet de
Paris, par devant le prevost de Paris, entre Perrette de
Novion sur germaine naturele et legitime de feu Jehan de
Novion d’une part, et Jehannette La Fauconniere a present
prisonniere oudit Chastellet d’autre part pour raison de la
mort et occision perpetree en la personne dudit Jehan de
Novion pour lequel cas ladite Jehannete estoit prisonniere
oudit Chastellet, et sur lequel cas elle avoit obtenu et impetré
du roy nostre sire certaines lettres de remission scellees en
las de soye et cire vert desqueles elle s’estoit aidee en
jugement, finablement icelles parties apres ce que ladite
Perrette de Novion informee de la verité du cas, et des droiz
qu’elle a et peut avoit en ceste partie, ont traittié et accordé
ensemble par le moyen d’aucuns de leurs amis pour eschever
tous plaiz et proces en la forme et maniere qui s’ensuit,
c’estassavoir que laditte Perrette de Novion en son nom et
comme soy faisant fort en ceste partie de tous les autres
parens et amis dudit feu Jehan de Novion soient freres seurs
ou autres parens et amis, quittent purement bonnement et
absolument a tousiours ladicte Jehannete La Fauconniere
ses biens ses hoirs et ayans cause de la mort et occision
perpetree en la personne dudit feu Jehan de Novion son
frere, et tout ce qu’elle et les autres parens et amiz d’icelui
feu Jehan de Novion lui pourroient demander ores ou ou
temps a venir en quelque maniere que ce feust, sans riens en
excepter, et de ce que dit est garantir et desdommager a ses
propres coux et despens ladicte Jehannette La Fauconniere
ses biens ses hoirs et ayans cause touteffoiz que mestier en
sera, et en oultre faire ratiffier passer et accorder ladicte
quittance par les autres parens et amis touteffoiz que requise
en sera, et avec ce ladicte Perrette esdiz noms se consent par
ces presentes a la delivrance de ladite Jehannette, de tous
ses biens et cautions et a l’enterinement de sesdites lettres de
remission, voulant et consentant que icelles ses lettres de
remission lui soient enterinees et acomplies de point en
point selon leur forme et teneur au regard d’elle et dudit feu
Jehan de Novion, moyennant et parmi ce que ladicte
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Jehannette La Fauconniere paiera et sera tenue de paier a


ladicte Perrette pour raison de l’interest civil d’icelle Perrette
et pour les autres choses dessusdictes la somme de vint escus
d’or de dixhuit solz parisis piece en ceste maniere,
c’estassavoir presentement six escuz d’or, lesquelz seront
prins sur les biens de ladite Jehannette La Fauconniere
estans en la main du roy nostre sire pour raison dudit cas et
sur tous ses autres biens lesquelx ladite Jehannette La
Fauconniere veult et consent par ces presentes estre pour ce
vendus et delivrez sans jour et sans terme a l’acheteur plus
offrant et derrenier encherisseur et les deniers qui en ystront
ladicte Perrette estre premierement paiee d’icelle somme de
six escus, et quant au surplus le paier en ceste maniere,
c’estassavoir a chacun des quatre termes en l’an a Paris
acoustumez deux escuz d’or jusques en fin de [f° 123 v.]
paiement a commencer a paier pour le premier terme a
Pasques prouchain venant, et pour seurté du paiement
d’icelui seurplus ladite Jehannette La Fauconniere baudra
caution des personnes cy apres nommees, c’estassavoir
Bertran Harel et Katherine de La Court lesquelz obligeront,
c’estassavoir ledit Bertran tous ses biens et son corps a
mettre et tenir en prison fermee, et ladite Katherine tous ses
biens seulement, a paier a ladicte Perrette esdiz noms ledit
seurplus montant a quatorze escuz d’or aux termes et par la
maniere que dit est comme pour leur propre fait et debte. »

Et partant lesdites parties se departent de tous proces


voulans icelles parties estre par nous condempnees a tenir
enteriner et acomplir l’une envers l’autre les traittiez et
accords faiz entre elles dont mention est faite en la cedule cy
dessus transcripte de point en point selon la forme et teneur
d’icelle cedule, et pour ce nous de leur accord et
consentement les avons condempnez et condempnons a ce
faire tenir enteriner et acomplir l’une envers l’autre, et
mesmement ladicte Jehannette La Fauconniere a tenir
prison pour l’acomplissement d’icelles choses par nostre
sentence et par droit, et a ce faire ont esté presens en
jugement pardevant nous oudit Chastellet Bertran Harel et
Katherine de La Court demourant a Paris derrieres Saint
Denis de la chartre nommez en ladicte cedule dessus
transcripte, lesquelx pour ladicte Jehannette et a sa requeste
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se sont constituez en nostre presence et constituent par ces


presentes pleiges et cautions envers ladicte Perrette de la
somme de quatorze escuz d’or du coing du roy nostre sire de
XVIII s. p. piece, des deniers de la somme contenue oudit
accord, laquele somme de quatorze escuz lesdiz Bertran et
Katherine et chacun pour le tout ont promis et gaigé en
nostre presence promettent et gaigent par ces presentes
rendre et paier a ladicte Perrette aux termes declarez en
ladicte cedule pour les causes contenues en icelle comme
pour leur propre fait et debte avecques tous coux mises
despens dommages et interestz qui faiz et soustenuz seront
par default de leur paiement ou autrement par leur fait et
coulpe pour raison des choses dessus-dictes ou aucune
d’icelles non enterinees et acomplies, sur l’obligation de tous
leurs biens et des biens de leurs hoirs meubles et immeubles
presens et a venir, lesquelz ils ont soubzmiz et soubzmettent
par ces presentes pour ce du tout a la jurisdiction et
contrainte de la prevosté de Paris et de toutes autres justices
soubz qui juridiction ils seront et pourront estre trouvez, et
mesmement ledit Bertran son corps a tenir et mettre en
prison fermee oultre le guichet dudit Chastellet, et par tout
ailleurs a ses coux et despens, renonçans lesdiz Bertran et
Katherine par leurs seremens et par la foy de leurs corps
pour ce baillee corporelment en nostre main a toutes
exceptions de deception de mal de fraude barat lesion
circonvention et d’ignorance a toutes barres cauteles
cavillations raisons defenses oppositions, a tout droit escript
et non escript canon et civil, a toutes lettres d’estat de respit
dispensations et absolutions et autres quelzconques, et a
tout ce generalment qui tant de fait comme de droit de us et
de coustume aidier et valoir leur pourroit pour aler [f° 124]
faire ou dire contre la teneur de ces lettres ou aucunes des
choses dedens contenues, et au droit disant general
renonciation non valoir, et mesmement ladite Katherine au
benefice du senat consult velleian a l’espitre du divi adrian,
et a tous autres droiz faiz et introduiz en la faveur des
femmes. Et neantmoins nous de l’accord et consentement
desdiz Bertran et Katherine avons condempné et
condempnons iceulx Bertran et Katherine aux choses
dessudictes par eulx promises faire tenir enteriner et
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acomplir envers ladicte Perrette par nostre sentence et par


droit. En tesmoing de ce nous avons fait mettre a ces lettres
le scel de la prevosté de Paris. Ce fut fait et passé en
jugement oudit Chastelet par lesdictes Perrette et
Jehannette, et aussi par ledit Bertran le lundi premier jour
de fevrier et par ladicte Katherine le jeudi quatre jours dudit
mois de fevrier, l’an de grace mil quatre cens et cinq. Ainsi
signé en la marge de dessoubz, P. Le Guiant.

Notes
1. Le livre coté aux Archives nationales de France, Ancien Y 10531,
musée des Archives nationales AEII 414, et publié (Registre criminel du
Châtelet de Paris du 6 septembre 1389 au 18 mai 1392, H. Duplès-
Agier éd., Paris, 1861-1864) est l’œuvre du clerc du prévôt, Aleaume
Cachemarée. Ce «  registre  » a longtemps été la principale source de
l’histoire de la criminalité parisienne médiévale. Or, il présente nombre
d’aberrations dans la «  statistique  » judiciaire médiévale, en particulier
une surreprésentation manifeste du crime de vol et de la peine de mort.
Claude Gauvard a montré qu’il s’agissait non pas d’un registre, mais d’un
recueil factice de procès (C. Gauvard, « De grace especial ». Crime, État
et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la
Sorbonne, 1991, t. 1, p. 34-35). Désormais, la mention du lieu de
conservation sera omise, les documents d’archives ici cités étant tous
conservés aux Archives nationales de France.
2. Suspendant provisoirement la nécessaire réflexion sur la définition de
la «  violence  », qui n’est ni un objet stable ni même une qualification
médiévale, ces pages, conformément aux vœux des promoteurs du
colloque, proposent une approche détournée et étroitement
contextualisée d’une certaine violence physique interpersonnelle, en
considérant son traitement par la justice royale de Paris vers 1400.
3. B. Geremek, Les marginaux parisiens aux xive et xve siècles, Paris,
Flammarion, 1976, rééd. Flammarion, 1991, p. 62-67.
4. «  Fragments d’un registre d’écrous du Châtelet de Paris, 1412  », C.
Gauvard, M. et R. Rouse et A Soman, « Le Châtelet de Paris au début du
xve siècle d’après les fragments d’un registre d’écrous de 1412  »,
Bibliothèque de l’École des Chartes, 157, 1999, annexe, p. 593-606  ; Y
5266, 14 juin 1488-31 janvier 1489.
5. B. Geremek, op. cit., p. 67-75.
6. C. Gauvard, «  De grace especial  »…, op. cit., t. II, p. 241-242 et p.
250 : 57 % des criminels obtenant une rémission sous le règne de Charles
VI ont commis un homicide, ce taux est de 45  % pour les criminels
originaires de l’Île-de-France.

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7. A. Tuetey, Inventaire analytique des livres de couleur et bannières


du Châtelet de Paris, Paris, 1899.
8. Y 1, livre Doulx-Sire. Selon A. Tuetey, ibid., Introduction, t. II, p.
XXVIII : « Selon toute apparence, le registre qu’il nous a laissé eut pour
base un recueil de règlements concernant le style du Châtelet, qu’il avait
formé pour son usage personnel. »
9. Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à J. Claustre, Dans
les geôles du roi. L’emprisonnement pour dette à Paris à la fin du
Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, p. 154-158.
10. Y 1, f° 100-164 v.
11. Y 1, f° 152 v.-162.
12. X1A 55, 117-124. Une expédition originale se trouve dans les archives
anciennes de la Chambre des notaires de Paris, carton 2, liasse n° 5.
13. S.-F. Langloix, Traité des droits, privileges et fonctions des
conseillers du roy, notaires, gardes-notes et gardes-scel de sa majesté
au Châtelet de Paris avec le recueil de leurs chartres et titres, Paris,
1738, p. 306-319.
14. Les plaidoiries sont datées des 1er et 15 juillet 1406, X1A 4787, f° 379-
379 v. et f° 387 v.-389, G. Fagniez, «  Fragment d’un registre de
jurisprudence parisienne au xve siècle  », Mémoires de la Société de
l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, 17, 1890, n° 93 et 95, p. 43-47.
15. B. Garnot (dir.), L’infrajudiciaire du Moyen Âge à l’époque
contemporaine. Actes du colloque de Dijon (5-6 octobre 1995), Dijon,
EUD, 1996.
16. A. Soman, «  L’infra-justice à Paris d’après les archives notariales  »,
Histoire, économie, société, 1, 1982, p. 369-375.
17. X. Rousseaux, «  Entre accommodement local et contrôle étatique  :
pratiques judiciaires et non judiciaires dans le règlement des conflits en
Europe médiévale et moderne  », ibid., p. 8 7-107  ; Y. Bongert,
Recherches sur les cous laïques du xe au xiiie siècle, Paris, 1949, p. 98-111
et p. 159-170  ; H. Platelle, «  Mœurs populaires dans la seigneurie de
Saint-Amand, d’après les documents judiciaires de la fin du Moyen
Âge  », Revue Mabillon, 48, 1958, p. 20-39 et Id., La justice de la
seigneurie de Saint-Amand. Son organisation judiciaire, sa procédure
et sa compétence du xie au xvie siècle, Paris, 1961  ; B. Guenée,
Tribunaux et gens de justice dans le bailliage de Senlis à la fin du
Moyen Âge (vers 1380-vers 1550), Strasbourg, 1963, p. 117-132  ; Y.
Jeanclos, L’arbitrage en Bourgogne et en Champagne du xiie au xve
siècle. Étude de l’influence du droit savant, de la coutume et de la
pratique, Dijon, 1977  ; W. F. Leemans, «  “Juge ne peut accepter
arbitrage”. L’application de cette règle dans la principauté d’Orange et
une sentence arbitrale en langue provençale  », Tijdschrift voor
Rechtsgeschiedenis, 46-2, 1978, p. 99-116  ; M. Bouchat, «  La justice

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privée par arbitrage dans le diocèse de Liège au xiiie siècle », Le Moyen


Âge, 95, 1989, p. 439-474  ; Id., «  Procédures juris ordine observato et
juris ordine non observato dans les arbitrages du diocèse de Liège au
xiiie siècle », Tijdschrift voor Rechtsgeschiedenis, 60, 1992, p. 377-391.
18. C. Gauvard, op. cit., t. I, p. 21.
19. C. Gauvard, op. cit., t. I, p. 231-232. Le prévôt royal est ainsi déclaré
en 1401 «  refformateur, juge et commissaire espécial en ceste partie  »
«  es fi ns et mettes de la prevosté et vicomté de Paris, des bailliages de
Vermandoiz, d’Amiens, de Senz, de Rouen, de Senliz, de Meaulx, de
Meleun, de Chartres, de Mante, comme es parties de Normandie, de
Picardie et aillieurs oudit royaume  » contre les «  larrons, murdriers,
espieurs de chemins, ravisseurs de femmes, violeurs d’eglise, bateurs à
loyer, cabuseurs, joueurs de faulx dez, trompeurs, faulx-monnoyers et
autres malfaicteurs ». Il obtient « plain pouvoir, auctorité et mandement
espécial de prendre et faire prendre partout nostredict royaume yceulx
malfaicteurs en quelque lieu et jurisdiction que trouvez pourront estre,
hors lieu saint.  » Y 2, f° 191, Ordonnances des roys de France, Paris,
1723-1849, t. VIII, p. 443.
20. X1A 55, f° 121-122 ; Y 1, f° 158.
21. Le texte de ce troisième accord est proposé en pièce justificative
(encadré 1).
22. La rémission de Jehanne La Fauconnière et celle de Girardin
Touronde ne figurent pas dans les registres du Trésor des chartes, il
semble donc qu’elles n’aient pas fait l’objet d’un enregistrement par la
chancellerie qui n’avait d’ailleurs aucun caractère d’obligation.
23. X1A 4787, f° 379, 1er juillet 1406 et X1A 4787, f° 388  : «  […] et dient
que par ordonnance royal y doivent estre LX notaires, qui ont puissance
certeine limitee de passer toutes lettres a passer de voluntate parcium. »
24. Le détail de la procédure est le suivant. Les notaires se sont opposés
au scellage de la lettre d’accord de Jehanne La Fauconnière et ont
demandé un délai pour produire leurs causes d’opposition. D’après la
plaidoirie de Le Guyant, le lieutenant du prévôt a accepté d’entendre plus
tard les notaires, mais il a ordonné le scellage de la lettre « pour la hate
qu’avoit partie  ». Les notaires ont fait appel au Parlement de cet
appointement, appel dont ils ont demandé ensuite la conversion en
opposition. L’arrêt de la Cour leur donne satisfaction en annulant sans
amende l’appel et en déclarant que les notaires se sont opposés à juste
raison au scellage des lettres.
25. X1A 4787, f° 387 v. : « Dit que une femme, suer de ceulx de Herville
avoit noise a son mari qui l’avoit batue enormement… »
26. X1A 55, f° 118 v. et Y 1, f° 154 v. mentionne des coups mortels  : in
uxorem suam usque ad mortem eam verberando sevierat.

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27. X1A 4787, f° 387 v. : « Dit que P. Baudoin eut un filz que Torode bati à
mort… ». L’arrêt n’est pas plus précis, X1A 55, f° 118 v. et Y 1, f° 154 v. :
Dictus Gerardus Thevenium Balduini interfecerat…
28. Voici les termes de l’accord, X1A 55, f° 122 v. et Y 1, f° 160  : «  Elle
avoit fait batre et navrer par un sien frere un appellé Jehan de Novion
[…] pour raison desquelles navreures ledit Jehan de Novion etoit alé de
vie a trespassement. »
29. La plaidoirie de Le Guyant se contente d’indiquer que « Jehanne La
Fauconniere fit batre a mort J. de Noyon », X1A 4787, f° 387 v.  ; l’arrêt
évoque pro patrato homicidio Parisius in personam Johannis de Novion
predicte Perrete fratris ex altera initum et factum, X1A 55, f° 118 v. et Y 1,
f° 154 v.
30. E. Laboulaye et R. Dareste (éd.), Le Grand Coutumier de France,
Paris, 1868, livre IV, chap. viii, «  De haulte justice  », p. 637  : «  Et
[aucuns] mettent différence entre meurtre et occision. Car l’en dit
meurtre quant le fait est advenu scientement, et apensément, ou par
aguet, et lors est faict de haulte justice. Mais occision est dit quant le faict
n’est mie advenu de propos délibéré ou apensé, mais est fait
chauldement, et lors n’est le fait que de moyenne justice, c’est assavoir de
pendre seulement. Mais les autres trois cas précédens sont de traîner et
de pendre. »
31. L’accord en cas d’homicide est contesté au Parlement en 1376 par le
procureur du roi : C. Gauvard, op. cit., t. I, p. 22 et n. 17.
32. J.-M. Carbasse, « Philippe III le Hardi et les “mauvaises coutumes”
pénales de Gascogne (à propos de l’ordonnance de juillet 1280)  »,
Hommages à Gérard Boulvert, Nice, Centre d’histoire du droit, 1987, p.
153-162.
33. Une note du greffier du Parlement, Nicolas de Baye, faite à l’occasion
d’un accord passé entre le clerc civil et le clerc criminel, précise : « Et se
informeront aussy sur le nouvel auditoire fait oudit Chastellet  » (16
février 1407), Journal de Nicolas de Baye, greffier du Parlement de
Paris, 1400-1417, A. Tuetey (éd.), Paris, Société de l’histoire de France,
1885-1888, t. I, p. 186. L’accord est finalement passé en avril 1407, Y 1, f°
40-44. Sur le tribunal du Châtelet autour de 1400, voir J. Claustre,
Dans les geôles du roi…, op. cit, p. 51-62 et p. 145-154.
34. X1A 55, f° 119 ; Y 1, f° 156.
35. X1A 55, f° 122 v. et Y 1, f° 160 : « […] nous ont baillé et presenté une
cedule de papier faisant mention de certains traittiez et accors faiz entre
elles.  » L’existence de la cédule suppose le recours à un écrivain, peut-
être à l’un de ces clercs au service du clerc criminel que les notaires
dénonçaient comme ignorants.
36. Sur la satisfaction faite à partie «  civilement  » requise par la
rémission, voir Y. Bongert, «  Rétribution et réparation dans l’ancien
droit français  », Mémoires de la société pour l’histoire du droit et des
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institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands.


Études d’histoire du droit médiéval en souvenir de Josette Metman,
fasc. 45, 1988, p. 59-107, ici p. 60, p. 73, n. 4 ; p. 75, n. 3 et 4 ; p. 80.
37. C’est le premier exemple d’acte volontaire passé par le clerc criminel
retenu comme argument recevable par l’arrêt de la cour, X1A 55, f° 117 v.,
Y 1, f° 153.
38. Dans ce cas, la somme n’est pas dénommée « intérêt civil ».
39. Les formulaires des notaires du Châtelet du début du xvie siècle
comportent des formules de «  brevet d’ung appointement d’aucunes
bastures ou navreures  » et de «  quictance de la mort advenue a aulcun
personnaige », « Le stille des notaires du roy nostre sire ou Chastellet de
Paris et d’ailleurs contenant la maniere de faire les contractz  », Le
prothocolle des notaires, tabellions, greffi ers, sergens et autres
praticiens de court laye, Paris, imprimé par Pierre Le Ber, v. 1518, f° 30
v.-31 et 44-44 v. ; « Prothocolle du stille des notaires du roy nostre sire
ou Chastellet de Paris », Le prothocolle des notaires tabellions greffiers
et sergens, Paris, chez Galiot du Pré, 1528, f° 36-36 v. et 56.
40. C. Gauvard, « Violence licite et violence illicite dans le royaume de
France à la fin du Moyen Âge », Memoria y Civilización, 2, 1999, p. 87-
115, repris dans Violence et ordre public au Moyen Âge, Paris, Picard,
2005, p. 277 (coll. « Les médiévistes français », n° 5).
41. «  Garantir et desdommager a ses propres coux et despens ladicte
Jehannette La Fauconniere. »
42. De manière significative, les formules de «  brevet d’ung
appointement d’aucunes bastures ou navreures » du début du xvie siècle
citées en n. 39 nomment «  creancier  » la victime des coups et
« debiteur » l’auteur des coups.
43. Voir n. 39.
44. Faute de pouvoir ici fournir le détail de ces innovations majeures,
nous renvoyons à J. Claustre, Dans les geôles du roi, op. cit. C’est sans
doute au Châtelet de Paris que l’institution de l’emprisonnement pour
dette est la plus aisément observable, voir J. Mayade-Claustre, «  Le
prisonnier pour dette et les officiers du Châtelet (Paris, début du xve
siècle) », B. Garnot (dir.), Les crimes et les peines pécuniaires du xiiie
au xxie siècle, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2005, p. 131-141 ;
et Id., « Le petit peuple en difficulté : la prison pour dettes à Paris à la fin
du Moyen Âge », P. Boglioni, R. Delort et C. Gauvard (dir.), Le petit
peuple dans l’Occident médiéval. Terminologies, perceptions, réalités,
actes du Congrès international tenu à l’université de Montréal, 18-23
octobre 1999, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 453-466.
45. Anthoine Polart doit 36 s. p. à Jaquet Laurens en raison d’une
«  navreure  », «  Fragments d’un registre d’écrous…  », op. cit., n° 22, p.
597 ; Thevenin Corion doit 54 s. p. à Jehannette la Contesse en raison de
« certaines injures et batteures », ibid., n° 51, p. 603.
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46. L’origine du conflit ayant débouché sur la composition est indiquée


dans six cas sur sept. L’un est consécutif à des «  bateures  »  : Jehan
Charrier est arrêté le 8 octobre 1488 pour une composition de 32 s. p.
passée le 17 juin et consécutive à des « bateures et navreures » sur Pierre
David, il est élargi au bout d’une semaine, Y 5266, f° 117.
47. D. L. Smail, The Consumption of Justice. Emotions, Publicity and
Legal Culture in Marseille, 1264-1423, Ithaca/Londres, Cornell UP,
2003, p. 190, conclut à la même centralité du système de recouvrement
des dettes dans les juridictions marseillaises du xive siècle, à partir de la
fréquence tout à la fois de la contumace en cas criminel, de l’amende
infligée au contumace et de la saisie des biens à laquelle elle ouvre droit.
Même s’il considère que la coercition publique y a d’abord pris pour
point d’application les biens, et non le corps (p. 161-162), il relève
également, p. 193  : Bodies were most liable to coercive force when a
debt was at stake. Comme à Paris, il était apparemment plus aisé de
prendre le corps pour des cas de dette que pour des cas criminels, d’où la
recherche de la conversion de ceux-ci en ceux-là.
48. Ordonnances des roys de France de la troisième race, t. I, Paris,
1723, p. 356, art.

Auteur

Julie Mayade-Claustre
Du même auteur

Le petit peuple en difficulté  : la


prison pour dettes à Paris à la
fin du Moyen Âge in Le petit
peuple dans l’Occident
médiéval, Éditions de la
Sorbonne, 2002
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


MAYADE-CLAUSTRE, Julie. «  Bateures, navreures et occision  »  : le
prévôt de Paris face à la violence vers 1400 In  : La violence et le
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judiciaire : Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques


[en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4986>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4986.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

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Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Les limites du
pardon des
violences dans les
lettres de
e
rémission du xv
siècle
Pierre Charbonnier
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p. 61-74

Texte intégral
1 Les lettres de rémission, qui présentent de très nombreux
exemples de crimes, peuvent être considérées comme une
voie intéressante pour traiter de la violence. On débutera ce
travail par une rapide présentation des lettres de rémission,
puis on précisera quels types de violence seront pris en
considération. Dans une troisième partie on indiquera
quelles limites peuvent être tracées à partir des lettres et
dans une quatrième on confrontera les types de violence à
ces limites, à partir d’un corpus de 1  200 lettres. Enfin, on
envisagera l’évolution et la répartition géographique des
violences.

Les lettres de rémission


2 Dans ces lettres le roi se plaçant au-dessus des justices
ordinaires accorde son pardon à un coupable. Cette formule
est très avantageuse pour ce dernier car elle le rétablit
pleinement dans ses droits et elle est en fait peu coûteuse.
En tout cas de petites gens en ont bénéficié. La lettre royale
reprend le texte par lequel le coupable a décrit son forfait
d’une façon généralement très détaillée. On pourrait avoir
des doutes sur la véracité de cette présentation si le
suppliant, pour bénéficier de sa grâce, n’était pas obligé de
faire entériner sa lettre au cours d’un procès qui se déroulait
devant le sénéchal du lieu du crime et en présence des
parents de la victime. Aussi les historiens qui ont travaillé
sur les lettres de rémission ont admis qu’elles ne
s’éloignaient pas beaucoup de la vérité1.
3 Il convient toutefois de noter que les lettres de rémission ne
peuvent embrasser la totalité de la criminalité. Pour qu’il y
ait rémission, il faut en effet qu’il y ait un coupable connu, ce
qui n’était sans doute pas toujours le cas. Il fallait aussi que
celui-ci sollicite sa rémission. En effet, la fuite lui permettait
de se trouver en sécurité pour peu que son point de chute fût
assez éloigné du lieu de son forfait. En fait, c’est le désir de
revenir chez eux qui pousse certains à solliciter leur
rémission.
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4 Un corpus de 1 200 lettres a été constitué entre 1446 et 1483,


de la reprise de la série émanant de Charles VII à la mort de
Louis XI, sur près de 10  000 accordées pendant cette
période2. Le choix a été dicté d’abord par la disponibilité des
registres et ensuite par la recherche d’un équilibre entre les
registres de la Cour et ceux du Palais. Les premiers
correspondent aux lettres octroyées par le roi et son
entourage. Les lettres du second étaient traitées par des
maîtres de requêtes à Paris. La géographie des régions
concernées varie selon cette double origine. La Cour recevait
des demandes de toute la France. Le Palais connaissait
essentiellement des affaires du Nord et de la région
parisienne. De nombreux autres registres ont été dépouillés.
Ils pourront fournir des exemples intéressant le sujet traité.

Les types de violences


5 On a retenu pour cette étude les violences physiques faites
aux personnes. D’ailleurs, il n’y a point de lettre visant
seulement des injures entre particuliers. On peut distinguer
deux grands groupes parmi les violences, selon qu’elles ont
ou n’ont pas entraîné la mort, plus les lettres «  non
violentes ». Parmi les violences n’ayant pas entraîné la mort
on distingue quatre cas :

Viols. On rappellera à leur propos la tension sexuelle


existant alors pour beaucoup de jeunes hommes obligés
de retarder leur mariage dans l’attente d’un revenu
permettant de fonder une famille et se heurtant à la
concurrence de deux groupes sociaux célibataires, les
hommes de guerre et les gens d’Église.
Rapt. On a retenu à ce titre des affaires liées à la volonté
d’épouser une jeune fille contre son gré.
Coups et blessures appelées dans les textes « battures ».
Celles-ci apparaissent fort nombreuses. On a rencontré
le cas d’un suppliant qui avant de commettre un
homicide a participé à trois autres battures.
Un cas particulier des coups et blessures concerne ceux
qui sont liés à un vol, c’est-à-dire que le ou les
coupables ont agi ouvertement en recourant à la
violence pour enlever les biens de la victime et non
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furtivement. Parmi les violences ayant entraîné la mort


on distingue cinq cas :
Accidents. Ils relèvent principalement soit de problèmes
de circulation et concernent dans ce cas de jeunes
enfants, soit de flèches égarées au cours d’un tir à l’arc.
Excès de justice. Des exécutions judiciaires peuvent être
tenues pour exagérées et ceux qui en avaient pris la
responsabilité demandaient une rémission. On a rangé
aussi dans cette rubrique les décès survenus au cours
d’une arrestation.
Infanticides. Il n’existait pas alors de méthodes de
contraception et d’avortement très au point.
Il reste à envisager l’homicide et le meurtre, actions qui
ne sont pas faciles à distinguer. L’homicide découle
d’une «  batture  » qui a mal tourné. Souvent la victime
avait survécu plusieurs jours. Le traitement des plaies
était alors bien imparfait et l’on pouvait invoquer «  le
mauvais comportement » du défunt après la batture.

6 Dans un homicide, la victime était le plus souvent présentée


comme l’agresseur, étant munie d’armes « invasibles » alors
que le suppliant n’avait pour se défendre qu’une pierre ou
son «  petit coutel à couper pain  ». Si, au contraire, le
suppliant admet avoir pris l’initiative de l’affrontement, il
peut du moins invoquer la «  chaude colle  », c’est-à-dire la
colère provoquée par les paroles de son adversaire ou
simplement par sa vue quand il y a un lourd contentieux
entre les deux hommes. En tout cas il souligne qu’il n’y a pas
eu «  guet apensé  », c’est-à-dire «  réfléchi  », lequel
impliquerait préméditation et donc meurtre.
7 Ce dernier type de crime implique la volonté d’éliminer un
individu. Les motivations du suppliant peuvent être
diverses  : se débarrasser d’un rival, mari ou amant,
s’emparer des biens du défunt ou réduire au silence un
témoin gênant. Le meurtre se déroule en secret et l’on peut
alors se demander comment le coupable a été découvert. Il
semble que ce soit sa fuite et le profit qu’il retirait du crime,
qui l’ont désigné le plus souvent. L’assassin peut agir de lui-
même ou recourir à un contrat. On peut aussi faire
intervenir d’autres critères comme le rapport des forces. On
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a ainsi classé dans les meurtres les lettres où sans qu’il y ait
nettement guet apensé, la balance des forces penche
nettement en faveur du ou des suppliants. Par exemple, dans
une lettre le suppliant admet qu’ayant vu son ennemi, il
s’empare d’un bâton dans une maison pour aller l’attaquer.
Dans une autre, le suppliant s’entend avec deux de ses
voisins contre un chicanier qui les ruine en procès. Passant
près de chez leur oppresseur, ils l’assaillent. Un dernier
critère est le temps de survie de la victime qui est
généralement bien marqué dans la lettre. Le meurtre
implique la volonté de tuer et donc la mort doit être
instantanée à la différence de l’homicide où la victime est
laissée encore vivante.
8 Il reste que certaines affaires sont difficiles à classer entre
homicides et meurtres, les lettres n’apportant pas elles-
mêmes de réponse directe, car le roi se contente presque
toujours de dire qu’il pardonne «  ledit cas  ». Quand il est
plus précis, il n’est pas certain qu’il donne au mot un sens
rigoureux  : dans une lettre citée plus loin il parle «  de
meurtre  » alors que le suppliant s’est efforcé de présenter
l’affaire comme un homicide. On relève notamment deux
groupes incertains.
9 Dans un certain nombre de cas, le suppliant, généralement
d’un niveau social élevé, charge quelques hommes de main
d’aller battre quelqu’un à qui il en veut. Il leur précise bien
qu’ils ne doivent pas le mettre à mort. C’est cependant ce
qu’il advient. Dans cette lettre, le suppliant, un archer
d’ordonnance, est mécontent d’avoir été assujetti à la taille
pour des biens que lui a légués son oncle3. Deux hommes lui
proposent de le «  débarrasser  » du collecteur. Il leur
demande de ne lui infliger qu’une paire de soufflets sans lui
faire autre mal. En fait le malheureux meurt un mois ou six
semaines plus tard. Ce délai permet de classer l’affaire dans
les homicides en donnant créance à la limite de violence
fixée par le suppliant même si elle a été largement dépassée.
10 D’autres affaires ambiguës sont celles qui concernent les
pressions sur les sorciers. Le suppliant veut obtenir sa
guérison ou celle d’un proche en considérant qu’il s’agit d’un
ensorcellement. Il monte une expédition qui se termine par
la mort du présumé sorcier alors que, là encore, il n’était
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question que de le battre pour obtenir la guérison. On a


également fait intervenir comme critère de répartition entre
homicide et meurtre le temps écoulé entre les violences et le
décès. De toute façon, homicides ou meurtres de sorciers ont
été pardonnés par le roi et ils semblent être mis sur le même
plan, dans les rapports avec la rémission qui vont être
examinés maintenant, tant il est vrai que la personnalité de
la victime jouait en faveur des coupables.
11 Quant aux motifs de demande des lettres qui n’entrent pas
dans les violences physiques aux personnes, on a retenu
parmi eux six grands groupes :

l’incendie volontaire ;
l’usure, les vols et autres formes de filouterie ;
les faux par écrit ou paroles ou mesurage contre des
personnes privées ;
les faux contre le roi (faux-monnayage et faux-
saunage) ;
les formes d’opposition au roi ou plus largement à une
autorité (par exemple des paroles contre le souverain) ;
et enfin quelques actes relevant de la sexualité en
dehors du viol (bestialité et inceste consenti) qui sont
tenus comme des fautes envers l’ordre naturel établi par
Dieu.

Les limites des lettres de rémission pour


traiter de la violence
12 Les lettres de rémission comportent a priori deux limites par
rapport à la violence : une limite inférieure qui est celle où il
n’est pas besoin de rémission et une limite supérieure, où la
rémission n’est pas accordée. Certes le roi a le droit de tout
pardonner, mais lui-même et ses conseillers peuvent
considérer un crime comme trop grave. De plus, l’opinion
serait mécontente d’une trop grande mansuétude.

Une limite inférieure abaissée au point d’inquiéter


des justiciables
13 La limite inférieure a sans doute été légèrement abaissée en
raison du changement majeur de la procédure qui s’opère à

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la fin du Moyen Âge, à savoir le remplacement de la


procédure accusatoire par la procédure inquisitoire. La
première réservait à la partie lésée l’exclusivité des
poursuites, ce qui ouvrait la possibilité d’une entente entre
les parties. De fait la solution de nombreux délits relevait de
l’«  infra  » ou «  extrajudiciaire  ». Au contraire, avec la
procédure inquisitoire, les autorités pouvaient entamer
elles-mêmes un procès quand elles jugeaient que l’ordre
public était menacé. Elles étaient en droit d’instruire en
ignorant les accords passés, même l’absence de partie quand
celle-ci respectait ces accords. Dans un tel cas un ancien
coupable pouvait être conduit à demander une lettre de
rémission. Voici par exemple une lettre de 1449 concernant
la bordure normande du pays de Bray4. Le suppliant se
présente comme un pauvre laboureur chargé de femme et
enfants. Il avait violé, il y a 20 ou 24 ans, une jeune fille de
16 ans avec laquelle il rentrait du foin. Elle avait porté
plainte devant la justice seigneuriale. Le suppliant avait pris
la fuite « ailleurs en Normandie ». Ses amis avaient négocié
avec la jeune fille qui, moyennant un paiement non précisé
dans la lettre, avait accepté de pardonner. Le suppliant était
alors revenu dans son village et depuis il avait vécu en bonne
intelligence avec la victime et avec son mari car elle s’était
mariée, peut-être grâce à la dot correspondant à la
composition. Mais en 1449 il «  doubte  », c’est-à-dire
redoute, que s’ils apprennent ces faits les officiers du roi ne
veuillent procéder rigoureusement contre lui. Sans doute
est-ce une conséquence du retour de la région à la France car
la Normandie était anglaise au moment du crime.

Une limite supérieure attestée par les « surpeines »


à l’appréciation du roi et des juges
14 La limite supérieure est à envisager par défaut, c’est-à-dire
que c’est l’absence d’un type de crime dans les lettres qui
conduit à penser qu’il n’était pas pardonnable. Encore faut-il
tenir compte de la remarque initiale marquant le territoire
des rémissions à l’intérieur de la criminalité.
15 En restant à l’intérieur des rémissions, la limite supérieure
est en quelque sorte soulignée par la soumission du pardon à
la réalisation d’une peine, rendant ainsi la rémission
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« conditionnelle », terme retenu par certains historiens. De


telles lettres correspondraient donc à des cas extrêmes de
pardon, le roi ne voulant pas paraître trop indulgent.
Malheureusement une étude approfondie de ce que j’ai cru
pouvoir appeler des « surpeines »5montre qu’au xve siècle, si
certaines paraissent en concordance avec la gravité de la
faute, il ne faut pas faire de celle-ci une règle absolue, car
l’humeur de la Cour rendant la décision joue également. En
effet, d’une part il y a une différence sensible dans le nombre
des surpeines infligées par les requêtes du Palais et les
requêtes de la Cour, les premières se montrant nettement
plus sévères. D’autre part, on trouve parfois, correspondant
à une période donnée, un très grand nombre de surpeines
pour des crimes qui, généralement ailleurs, ne font pas
l’objet de surpeine. Ainsi, le début du registre JJ 183 utilisé
pour le corpus est marqué par un grand nombre de
surpeines ; pour le mois d’août 1455 on ne compte pas moins
de 4 surpeines pour 10 rémissions et 3 concernent des
homicides liés à une dispute de taverne dont les registres
renferment maints exemples sans surpeine.
16 Cependant certaines surpeines paraissent très pertinentes et
sont donc fort intéressantes dans l’optique de cette
communication. Par exemple, dans le cas d’une bagarre
impliquant deux suppliants, un seul est frappé d’une
surpeine, ce qui correspond à leur inégale responsabilité.
Ainsi en est-il d’un homicide sur individu qui injuriait deux
chaudronniers en disant que leurs épouses étaient ribaudes
et qu’ils étaient « coupperels » (cocus). Or l’un avait arraché
la dague de la victime et lui en avait porté un coup alors que
le second ne l’avait frappé qu’avec une pierre sur les dents6.

Les facteurs de variation


17 Différents facteurs pouvaient intervenir pour modifier les
limites du pardon. La surpeine la plus lourde rencontrée vise
la mort d’un sergent royal provoquée par un noble
auvergnat, Antoine de La Fayette, seigneur de Montboissier,
qui lui reprochait de malmener ses sujets. Le fait est
présenté comme une batture qui a mal tourné, mais le
pardon du roi retient le terme de meurtre. Le coupable devra

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ériger une croix mémorative au lieu du crime ainsi qu’une


statue le représentant en prière, tenir prison un mois et faire
célébrer 100 messes pour l’âme du défunt7. C’est le fait que le
roi était atteint à travers son sergent qui explique cette
lourde surpeine. Encore Antoine de Lafayette pouvait-il
s’estimer heureux d’avoir obtenu son pardon. Pour
l’expliquer le roi ne manque de faire état des services rendus
par les membres de sa famille, dont un a été maréchal de
France et par le suppliant lui-même en tant que soldat. En
effet les services militaires ouvrent généralement la porte à
des pardons généreux. Le rang social a pu jouer, ou
l’intervention d’un grand personnage en sa faveur. Mais ce
n’est pas mentionné ici, et ce fait reste très rare, du moins
d’après le texte des lettres.
18 À un moindre degré, la lettre de 1449 sanctionnant une
affaire de viol comportait une surpeine, légère il est vrai, de
quinze jours de prison. Le temps écoulé rend cette punition
peu compréhensible à l’égard du viol. On doit considérer
qu’elle visait moins le viol lui-même que la tentative de se
soustraire à la justice car l’extrajudiciaire tendait à devenir
répréhensible.
19 Plus largement, et en faveur des gens modestes, d’autres
facteurs étaient susceptibles de changer les limites. Une
bonne méthode pour obtenir sa rémission consistait à se
trouver en prison dans une ville où le roi faisait son entrée
car la coutume était qu’il accordait la liberté à tous les
prisonniers en leur donnant sa rémission. La méthode n’était
toutefois pas sans risque. En particulier, le roi pouvait
changer d’itinéraire. Il restait alors à s’évader, ce qui n’était
certes pas impossible car les lettres font état de nombreuses
évasions. D’autre part, le roi se montrait plus indulgent aux
grands moments liturgiques, notamment au temps de la
semaine sainte. Dans les lettres accordées à cette époque, le
roi fait allusion à la passion du Christ qui souffrit pour
racheter nos péchés. Enfin, le long temps écoulé jouait en
faveur du coupable, représentant une sorte de prescription.

Considérations sur les violences d’après


leur fréquence dans les lettres de
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rémission
20 Muni de ces réflexions préalables il convient maintenant
d’étudier les données statistiques tirées du corpus des 1 200
lettres8.

La rémission des homicides


21 La première constatation qui se dégage est l’écrasante
prépondérance des homicides, d’autant qu’on pourrait y
faire entrer deux cas de mort pour lesquels l’obtention de la
rémission paraît évidente, à savoir les accidents et les décès
survenus au cours d’une opération de justice. Aucune
surpeine n’intervient dans de telles affaires et le suppliant y
est fréquemment en situation de « doubte ».
22 Une première limite en termes de violence physique est donc
la mort. C’est elle qui implique essentiellement la demande
d’une rémission. Une lettre concernant une mort supposée,
mais qui se révèle inexacte, comporte d’ailleurs en marge
cette mention : « Ces lettres sont inutiles9 ». On relève aussi
l’attitude d’un participant à une batture, comme assistant
d’un ami. En mettant son épieu au-devant du planchon de
son ami, il empêche le coup mortel et lui reproche de vouloir
tuer son ennemi alors que lui n’était venu que pour une
batture10.
23 D’une façon générale, la rémission semblait pouvoir être
acquise facilement pour un homicide. On remarque en effet
que le pourcentage des surpeines concernant les homicides
est inférieur à la moyenne générale. Il en est tout de même
quelques-unes. Par exemple, alors que l’homicide de l’amant
par le mari ne semble pas faire de problème, dans une affaire
l’adultère n’était pas certain et donc une surpeine est infligé
au jaloux11. Quant à l’autre issue de la bagarre, où l’amant
aurait le dessus, il en est très peu d’exemples dans les
rémissions, car on doit penser que si les chances de victoire
étaient partagées, il était dans ce cas plus difficile, sinon
impossible d’obtenir le pardon du roi. À l’intérieur du corpus
il n’y a qu’une lettre correspondant à cette situation et le
suppliant invoque d’abord l’amnistie générale accordée par
le roi lors de la reconquête de la Normandie, où les faits se
sont passés, mais c’était quelque peu abusif. Toutefois, le roi
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retient deux facteurs en sa faveur : les faits se sont passés il y


a 12 ou 13 ans et le suppliant n’avait alors que 20 ans.
24 Dans la réalité certainement beaucoup de battures ont mal
tourné. Il faut faire intervenir la remarque initiale  : la
prépondérance des homicides tient au fait qu’ils sont
généralement commis de manière ouverte, au vu de tous. Il y
a donc un coupable connu et ce dernier cherche à rentrer
chez lui, rémission obtenue. Pour ce type de crimes, le
rapport entre le nombre de cas et le nombre des rémissions
est donc plus élevé que pour d’autres crimes comme le
meurtre ou, parmi les non violents, le vol.

La plus difficile rémission des meurtres


25 Quelques meurtres ont obtenu le pardon royal, mais ils sont
beaucoup moins nombreux que les homicides. Il est vrai que
dans le cas d’un meurtre impliquant souvent la
préméditation, le coupable a prévu d’échapper à la justice et
donc il n’y aura pas de rémission. L’écart entre le nombre
des meurtres apparaissant dans les rémissions et les
meurtres réellement commis peut donc être fort important,
plus grand en tout cas que pour les homicides. De plus, si
l’on considère les lettres concernant un meurtre, dans un
grand nombre de cas le suppliant se présente comme simple
témoin et nie sa participation, ou bien il n’est intervenu
qu’après le crime pour aider à dissimuler le corps, comme
fait la servante de l’assassin d’un prêtre12.
26 D’autres rémissions sont justifiées par les fautes de la
victime, comme dans quelques meurtres accomplis en
revanche d’un meurtre ou d’une batture antérieure. Un cas
plus répandu était celui d’un meurtre lié à une situation
d’adultère, c’est-à-dire que le mari trompé était en droit de
se faire justice en tendant un piège à son rival. Une seule
lettre se place dans la situation parallèle au profit de l’épouse
bafouée. Le déséquilibre du nombre de telles lettres
correspond logiquement au déséquilibre des sexes. Le
meurtre de l’épouse fautive était également rémissible.
Quant à la situation inverse où les coupables de l’adultère se
débarrassent du mari gênant, l’obtention du pardon était
certainement difficile. Toutefois, à l’intérieur du corpus,

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deux lettres se plaçant dans ce cas de figure sont accordées


non à l’amant criminel qui est en fuite, mais à la femme qui
ne l’a pas dénoncé, tout en prétendant avoir cherché à le
retenir. Il reste cependant une lettre où un suppliant qui
avait fait empoisonner le mari par sa maîtresse qu’il avait
ensuite épousée, obtient sa rémission13. Mais le crime
remonte à 19 ans et c’est une lettre d’entrée royale. L’amant
avait d’ailleurs eu plus de chance en fuyant que la femme
qui, elle, avait été exécutée.

Les crimes crapuleux et le meurtre des crapules


27 En gravissant un échelon dans le crime, on arrive au meurtre
crapuleux. On n’en rencontre proprement qu’un seul cas
dans le corpus. La lettre est accordée à un groupe de paysans
de la région de Péronne qui, lors du conflit franco-
bourguignon suivant la mort du Téméraire, ayant appris
qu’un groupe de Suisses avait quitté l’armée du roi, leur
tendent une embûche, les dépouillent de leurs biens et les
tuent. Mais un des soldats réussit à s’échapper et les
criminels sont ainsi connus. Deux paysans ont été exécutés
pour ce crime mais les autres obtiennent leur rémission en
choisissant pour leur requête un moment particulièrement
opportun, car le roi est alors en pèlerinage à Saint-Claude.
Ils jouent aussi sur le fait que leurs victimes sont présentées
comme des déserteurs14. Une autre lettre associe un meurtre
et un vol. Selon le suppliant, il s’agissait surtout de punir son
ennemi. Toutefois, un homme de mains, qu’il avait emmené
avec lui, en a profité pour emporter une cassette. Le
suppliant veut d’ailleurs la faire rendre car ce vol change la
nature de leur crime. Mais il est arrêté avant d’avoir pu
obtenir la restitution. La rémission est accordée mais il faut
noter que l’affaire remonte à 8 ans et il y a surpeine de 50
livres. On voit que l’on est à la limite des rémissions.
28 Cette quasi-absence des crimes crapuleux dans les
rémissions ne doit pas être interprétée comme un reflet de
leur rareté. En effet, les lettres donnent par ailleurs des
preuves de l’existence de gens vivant du brigandage, car ils
figurent dans les lettres comme victimes, lorsque le meurtre
atteint des crapules. C’est parfois leur arrestation

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mouvementée qui les met en scène. Ainsi en va-t-il de celle


de Jean de Lannois, un brigand qui sévissait en Artois. Selon
le suppliant, un sergent qui participa à son arrestation, on ne
pouvait l’appréhender de jour. Aussi est-ce de nuit qu’on a
tenté de se saisir de lui. Mais il monta sur le toit de sa
maison d’où il lança des briques arrachées à la cheminée sur
les assaillants. Le suppliant le blessa d’une flèche qui
provoqua sa chute et son arrestation15. Autre exemple : allant
de La Rochelle à Jarnac accompagné d’un jeune valet, le
suppliant, un marchand, donc une proie tentante, est
attaqué par trois hommes armés de gros bâtons. Mais
finalement c’est lui qui en tue un. D’après ce récit, il n’a pas
de mal à obtenir sa rémission16. Une lettre de 1482,
concernant la région d’Alençon, commence par indiquer que
des brigands se tenaient dans les forêts proches de cette
ville. Les suppliants, qui sont les serviteurs d’un seigneur de
la région, participent à une expédition lancée contre eux et
capturent un habitant d’un village voisin au lieu supposé de
réunion de la bande et où la veille un homme avait été
détroussé17. Plus curieuse est cette lettre où le suppliant,
habitant près de Caen, a rédigé un faux document tendant à
prouver que son ennemi a fait partie d’une bande dont le
chef vient d’être exécuté18. On constate que le phénomène du
brigandage concernait de nombreuses régions. Ce n’était
donc pas l’inexistence des professionnels du crime qui
expliquait leur absence parmi les suppliants, mais le refus de
leur accorder rémission ou le fait qu’ils n’en demandaient
pas.

Les infanticides
29 Les infanticides n’apparaissent pas très nombreux mais il est
difficile de tirer des conclusions sur leur fréquence. On peut,
en effet, se demander quel était pour eux le ratio entre
crimes remis et crimes commis. La naissance d’un bâtard
signifiait d’abord la perte de l’honneur pour la suppliante et
sa famille et c’est l’argument défensif le plus souvent mis en
avant. Il se posait ensuite le problème de l’entretien de
l’enfant. Sur ce point, l’attitude du père était évidemment
très importante. La fréquence des bâtards dans les familles

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seigneuriales montre que si le père était un noble, point


n’était besoin de recourir à l’infanticide. Mais il en allait
autrement chez les gens plus modestes. Le maître marié
d’une servante qui attend un enfant de lui, n’hésite pas à dire
qu’il tuera la personne qui lui apportera l’enfant19. On voit
qu’il y a des arguments en faveur de la solution de
l’infanticide, d’autant que c’est un crime sans partie adverse.
D’un autre côté, étant donné le milieu fermé où vivaient
alors les gens, la grossesse était difficile à dissimuler et en
cas de découverte du cadavre une recherche basée sur
l’existence de lait permettait de découvrir la coupable.
30 Des situations ayant provoqué cette grossesse, on tire
surtout une impression d’une relative liberté sexuelle
combinée avec l’ignorance car les situations sont diverses. Il
y a certes le cas classique de la servante victime du
harcèlement de son maître et celui des promesses de
mariage non tenues, mais que dire de ces épouses délaissées
qui prennent un amant ou de ces jeunes mariées qui se
découvrent enceintes, certainement pas de leur époux car
l’infanticide n’aurait guère de sens. En tout cas, le roi semble
indulgent pour ces malheureuses. Toutefois, une lettre
comporte une surpeine. Celle-ci est ambiguë car, d’une part,
elle est infligée à une époque de sévérité, mais d’autre part,
on peut considérer l’affaire comme un véritable meurtre. La
suppliante avait déjà eu un fils illégitime d’un clerc de la
maison où elle était employée. Elle le fait élever. Elle est,
cette fois, bernée par une promesse de mariage non tenue.
Elle accouche d’une fille qu’elle met en nourrice, mais devant
le refus du père de tenir sa promesse de l’épouser, elle tue
cette fille20. En revanche, le roi n’accepte pas de pardonner à
une récidiviste qui est connue par la rémission accordée à
l’employeur-amant de la malheureuse. Elle est exécutée21.

Les lettres de rémission pour blessures et


« battures »
31 En deçà de la limite de la mort, les simples blessures sont
rarement sanctionnées par une rémission alors qu’elles
étaient certainement très nombreuses puisque beaucoup
d’homicides sont une réplique à une bagarre antérieure où le
suppliant avait été copieusement rossé. En fait, les
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«  battures  » pour reprendre le terme employé dans les


lettres, ou bien n’étaient pas sanctionnées du tout, la victime
pensant prendre sa revanche, ou bien étaient seulement
poursuivies devant la justice locale ou encore faisaient l’objet
d’un accord entre parties. Les lettres d’homicides
mentionnent souvent de tels arrangements quand la victime
ne paraissait pas gravement atteinte. Son décès imprévisible
pousse le coupable à demander rémission.
32 Les quelques lettres où il y a seulement blessure
correspondent à des cas où il y a une circonstance
aggravante. Ces dernières relèvent de deux grands groupes.
Le plus souvent la victime des coups était un agent public.
Ainsi, à Saint-Lô, en juillet 1481, un suppliant de 20 ans
profite de l’absence de son maître pour passer sa journée à
s’ébattre et à boire du cidre. Au soir, il se rend à une maison
où était supposée vivre une fille commune, mais, en
l’absence de celle-ci, il fait du scandale et s’en prend aux
agents de l’autorité venus sur les lieux, griffant le procureur
du roi et frappant le lieutenant de la ville. Il se retrouve en
prison22.
33 Une autre circonstance aggravante était le fait que la victime
était sous «  sauvegarde  ». Celle-ci, pour tenter d’éviter les
violences, était mise en place par autorité de justice entre
deux individus susceptibles de s’affronter. Elle prévoyait des
peines très lourdes en cas d’infraction. Une lettre de
Touraine qui se place dans ce cas de figure, indique que
selon la coutume le suppliant doit être pendu23. Blesser
quelqu’un sous sauvegarde apportait au crime un caractère
d’infraction à l’autorité. Une rémission est même assortie
d’une surpeine pour un suppliant qui en se disputant avec
son beau-frère et en voulant frapper celui-ci, a blessé un
enfant, lequel est heureusement en voie de guérison. Sans
doute n’y aurait-il pas matière à rémission, mais le beau-
frère s’appuyant sur une sauvegarde obtenue au préalable
s’est vanté de « détruire le suppliant en corps et en biens »
en le poursuivant pour « sûreté enfreinte24 ».

Les autres violences

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34 Les autres violences sans mort comportant une demande de


rémission concernent les cas de vols avec violence qui
combinent en quelque sorte deux fautes. Ils sont très peu
nombreux en comparaison notamment des vols furtifs
opérés sans violence.
35 Ceci s’explique par le fait qu’à partir du moment où un
voleur, ou plutôt un groupe de voleurs, emploie la force, ou
bien il s’agit de locaux, mais alors ils ont intérêt à supprimer
leur victime de peur d’être ensuite dénoncés, ou bien il s’agit
d’étrangers qui ne demanderont pas leur rémission car ils
n’ont pas d’attache locale. Ils ne seraient d’ailleurs pas
certains de l’obtenir car leur action combine deux fautes, vol
et violence. De fait sur les 7 lettres correspondant à ce délit,
3 sont frappées d’une surpeine, ce qui fait un très fort
pourcentage. Par ailleurs si l’on examine dans le détail ces 7
affaires de vol à main armée, on constate qu’une rémission
va à un ex-homme de guerre, dans deux cas la participation
du suppliant ne serait que minime, dans deux cas l’argent a
été restitué, dans un autre les violences ne concernent pas
vraiment les personnes et enfin dans la dernière affaire le
volé aurait trompé le suppliant dans une vente en lui
remettant de l’avoine de mauvaise qualité.
36 Enfin les viols n’apparaissent pas très nombreux en dépit de
la tension sexuelle existant a priori, mais sans doute comme
c’est encore le cas de nos jours, ne faisaient-ils pas toujours
l’objet d’une plainte. Même si une plainte était formulée, un
accord entre les parties éteignait souvent le conflit ainsi que
l’a montré la lettre du pays de Bray. Il pouvait en particulier
prendre la forme d’un mariage entre la victime et le violeur.
Une surpeine impose d’ailleurs cette formule à un coupable
de viol. Mais d’un côté la satisfaction sexuelle des jeunes
gens ne devait pas passer nécessairement par des viols car
les étuves et les filles « communes » étaient à leur service et
comme on a pu le remarquer, certaines épouses,
mécontentes de leur union, acceptaient d’être courtisées et
de tromper leur mari.

Évolution et géographie

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37 Après avoir ainsi envisagé successivement les types de


violence, on peut introduire une réflexion globale dans deux
directions  : l’évolution chronologique et la diversité
géographique.
38 Une première remarque est l’absence d’évolution marquée,
mais il est vrai qu’elle ne porterait que sur une trentaine
d’années. Il faudrait plus de recul. De fait, les pourcentages
des divers crimes restent à peu près constants. Tout au plus
peut-on déceler une légère progression des homicides.
Toutefois, ceci ne signifie pas nécessairement que leur
nombre a augmenté dans l’absolu. Il se peut aussi que ce soit
le recul d’autres crimes qui augmente par contrecoup leur
importance relative. Dans les délits en recul, on remarque
les vols. Même la crise frumentaire de la fin du règne de
Louis XI n’entrave pas leur recul, du moins au niveau des
demandes de rémission, car peut-être sont-ils moins
sévèrement punis par les justices ordinaires. Dans le cas de
l’Auvergne ce recul se poursuit au xvie siècle  : ils tombent
d’un pourcentage de 6,63 à seulement 2,87 %25.
39 Quant à la diversité géographique, elle n’apparaît pas
clairement dans le tableau : le registre 183 où dominent des
lettres du Nord de la France et le 187 où la France
méridionale est bien représentée, ont à peu près le même
taux d’homicides. Mais si l’on examine les causes de ces
homicides, on décèle une différence assez marquée
correspondant à des réalités économiques et à des modes de
vie eux aussi différents. Pour le montrer, on a constitué un
tableau basé sur 400 lettres de rémission du Nord et 400 du
Sud.
40 La colonne 2 du tableau correspond à des chiffres de 1450, la
colonne 3 à des chiffres de 1460, la 4 à des chiffres de 1470,
la 5 à des chiffres de 1480, la 6 regroupe les colonnes, 2, 3, 4,
5. Pour les colonnes 7, 8, 9, 10 et 11 correspondant au Sud de
la France on a observé la même disposition.
Tableau 1. Géographie des causes de violences

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41 Des différences sensibles apparaissent. Dans le Nord


prédominent les crimes d’honneur et de sociabilité alors que
le Sud est beaucoup plus matérialiste avec la suprématie des
affaires rurales. On remarque aussi l’absence d’affaires de
sorcellerie dans le Nord. Il y a donc bien deux France.
42 Mais derrière ces différences, il reste que le xve siècle peut
être considéré comme marqué par la violence physique,
d’autant que celle-ci est relativement bien acceptée à
condition de ne pas être associée à des actions crapuleuses
qui sont, elles, rejetées, et de s’exercer dans le sens de la
morale et de l’autorité.

Notes
1. Tel est notamment le point de vue de C. Gauvard dans «  De grace
especial  ». Crime, État et société en France à la fi n du Moyen Âge,
Paris, Publications de la Sorbonne, 1991, p. 66-68.
2. Archives nationales, série JJ. 150 lettres du registre 183 (Palais), 150
lettres du registre 187 et 200 lettres des registres 190 et 192 (Cour), puis
100 lettres du registre 199 (Cour) et 100 lettres, moitié Cour sur 194 et
202 et moitié Palais sur 195. Enfin 500 lettres des registres de la Cour
207, 208 et 209 pris en totalité et complétés par une cinquantaine de
lettres du 206 (Palais). Ceci représente 500 lettres des années 1455-
1460, 200 lettres des années 1464-1468 et 500 lettres de la fin du règne
de Louis XI (1480-1483).
3. Arch. nat., JJ 209/128.
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4. Arch. nat., JJ 184/17.


5. P. Charbonnier, « Les rémissions conditionnelles au xve siècle », La
peine. Discours, pratiques, représentations, Limoges, Cahiers de
l’Institut d’anthropologie juridique de Limoges, n° 12, 2005.
6. Arch. nat., JJ 183/14 et 15.
7. Arch. nat., JJ 191/6.
8. Il en ressort la répartition suivante. Homicides : 68,4 % des lettres du
corpus ; meurtres  : 4,25  %  ; infanticides  : 1,25  %  ; vols avec violences  :
0,57 % ; vols sans violence : 7,8 % ; viols : 1,8 %.
9. Arch. nat., JJ 207/16.
10. Arch. nat., JJ 183/92.
11. Arch. nat., JJ 192/14.
12. Arch. nat., JJ 190/19.
13. Arch. nat., JJ 199/453.
14. Arch. nat., JJ 208/171. En fait ils avaient été « cassés ».
15. Arch. nat., JJ 183/99.
16. Arch. nat., JJ 190/8.
17. Arch. nat., JJ 207/164.
18. Arch. nat., JJ 191/233.
19. Arch. nat., JJ 209/56.
20. Arch. nat., JJ 208.
21. Arch. nat., JJ 206/696.
22. Arch. nat., JJ 209/136.
23. Arch. nat., JJ 190/166.
24. Arch. nat., JJ 207/302.
25. P. Charbonnier, Une autre France. La seigneurie rurale en Basse
Auvergne du xive au xvie siècle, Clermont-Ferrand, 1980, p. 926.

Auteur

Pierre Charbonnier
Du même auteur

La pensée écologique comme


héritage problématique du
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rationalisme in Y a-t-il du sacré


dans la nature ?, Éditions de la
Sorbonne, 2014
Les communautés à plusieurs
étages en Auvergne et Bas-
limousin in Les communautés
villageoises, Presses
universitaires du Midi, 1984
Les justices seigneuriales de
village en Auvergne et
Bourbonnais du xve au xviie
siècle in Les justices de village,
Presses universitaires de
Rennes, 2003
Tous les textes
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


CHARBONNIER, Pierre. Les limites du pardon des violences dans les
lettres de rémission du xve siècle In  : La violence et le judiciaire  : Du
Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques [en ligne].
Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre
2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4988>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4988.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
https://books.openedition.org/pur/4988 20/21
19/09/2021 21:40 La violence et le judiciaire - Les limites du pardon des violences dans les lettres de rémission du xve siècle - Presses univers…

<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.


DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
Compatible avec Zotero

La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

https://books.openedition.org/pur/4988 21/21
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Survivance et déclin du système vindicatoire à l’époque moderne - Presses universitaires de Re…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Survivance et
déclin du système
vindicatoire à
l’époque moderne
Michel Nassiet
p. 75-87

Texte intégral

https://books.openedition.org/pur/4989 1/20
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Survivance et déclin du système vindicatoire à l’époque moderne - Presses universitaires de Re…

1 Une interprétation de la violence homicide à l’époque


moderne a été fondée il y a une vingtaine d’années sur
l’hypothèse d’une incapacité des hommes du xvie siècle à
maîtriser leurs émotions, peur, ivresse, et à contrôler leurs
«  pulsions  ». Le tournant du Moyen Âge et de l’époque
moderne aurait ainsi connu une sorte de « sauvagerie1 » qui
aurait consisté notamment en cette violence
«  pulsionnelle  ». Cette hypothèse a été liée au procès de
civilisation des mœurs conceptualisé par Norbert Elias2. Il
en a résulté des théories incluant l’idée évolutionniste d’une
marche vers un progrès alliant modernité politique (l’État
moderne s’attribuant le monopole de la violence légitime) et
modernité culturelle (la maîtrise des pulsions)3. Gerd
Schwerhoff4 a critiqué cette conception de la violence inter-
individuelle qui ne résulterait que des pulsions et du degré
de contrôle de celles-ci.
2 Ce n’est pas sans raisons, il est vrai, que les historiens de la
première modernité sous-évaluaient l’importance de la
vengeance comme modalité des relations sociales. D’une
part les historiens du droit et les historiens de l’État
attribuaient à la justice royale une efficacité qu’en fait elle
n’aurait que plus tard. De l’autre, dans ce qui est une des
plus importantes sources criminelles, les lettres de
rémission, le caractère intentionnel de la violence est
dissimulé beaucoup plus au xvie siècle qu’à la fin du Moyen
Âge. En 1539 l’ordonnance de Villers-Cotterets défend aux
chancelleries et Cours souveraines d’accorder des grâces
«  fors celles de justice, c’est à sçavoir aux homicidaires qui
auraient esté contraints faire des homicides pour le salut et
défense de leurs personnes5  ». L’homicide pour légitime
défense devenait presque le seul crime rémissible, et les
suppliants durent s’attacher à montrer que l’homicide dont
ils étaient coupables était essentiellement le fruit de
circonstances malencontreuses, et d’émotions, comme la
peur, accentuées par l’ivresse. Aussi des études ajoutant foi
aux récits des suppliants ont-elles conduit à surestimer les
émotions et les pulsions comme causes du déclenchement de
la violence.
3 En revanche, Stuart Carroll6 vient d’avancer l’idée qu’au
début de l’époque moderne, en France comme en d’autres
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pays d’Europe, les relations sociales étaient encore


façonnées par les querelles familiales, qu’on pourrait appeler
des faides, et les modes de pacification de celles-ci. Je me
propose ici de contribuer à vérifier cette hypothèse et, plus
généralement, d’observer l’ensemble des actes de violence
considérés comme légitimes dans le cadre des relations de
parenté. Je le ferai avec des auteurs comme L’Estoile et
Brantôme, ainsi qu’avec trois corpus de lettres de rémission
du xvie siècle. Le plus volumineux est celui des lettres
enregistrées à la chancellerie de Bretagne7. Le second est
celui des lettres conservées aux Archives nationales pour le
premier semestre de 1565, année qui a été choisie parce que
le voyage du roi autour du royaume a suscité de nombreuses
requêtes8 provenant des provinces méridionales auxquelles
il est ainsi possible d’étendre l’observation ; enfin un corpus
angevin présentant l’intérêt de couvrir la fin du xvie siècle9.
J’envisagerai aussi les conditions idéologiques d’un déclin de
la vengeance, qui n’a pu véritablement s’amorcer qu’à partir
du xviie siècle.

Réalité de la vengeance au xvie siècle


4 Un groupe familial était détenteur d’un capital-vie symbolisé
par le sang et incluant un honneur10. Ce n’est pas ici le lieu
de définir l’honneur dans la société du xvie siècle, mais
disons seulement que les lettres de rémission et les
mémoires distinguent les mots «  honneur  » et
«  renommée  »  : la renommée était propre à une personne,
chacun devait se construire la sienne, tandis que l’honneur
était collectif et porté par un groupe familial, puisqu’on avait
le devoir de défendre celui d’un parent, consanguin ou allié.
Entre sang et honneur il y avait équivalence symbolique
puisqu’il fallait venger un homicide comme un déshonneur.
5 On vengeait l’homicide d’un parent. Le devoir de vengeance
était assumé prioritairement par le fils du défunt, même
lorsque, dans le cas d’un fi ls très jeune, un délai d’une
dizaine d’années lui était nécessaire pour passer à l’acte, ce
qui laissait la haine intacte. On vengeait aussi les
collatéraux  ; vers 1530, étant averti qu’on vient de tuer ses
oncles, un petit noble breton part chercher les coupables et,

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rencontrant un homme de la paroisse dont seraient venus les


suspects, le tue11. Une alternance d’homicides pouvait ainsi
courir sur plusieurs dizaines d’années. Deux frères Du Prat
furent tués par deux ennemis différents, à la suite de quoi le
troisième frère, Guillaume, le fameux baron de Vitteaux,
« revancha » la mort de l’un et l’autre. L’un d’eux, François
Du Prat, baron de Thiern, avait été tué à Paris à la suite de
plusieurs altercations par Antoine d’Alègre, baron de
Milhau, qui en obtint rémission12 en 1565 à la condition de
servir le roi à Metz ou en Piedmont pendant six ans, c’est-à-
dire jusqu’en 1571. Or dès 1573 ce dernier fut assassiné par
Vitteaux. Enfin celui-ci fut appelé en duel par le fils de
Milhau en 1583, Yves d’Alègre, qui réussit à le tuer13.
6 L’homicide motivé par la vengeance était commis
publiquement et à visage découvert pour que la communauté
sache que l’honneur avait été lavé. En 1532 en Bretagne, un
groupe d’hommes, apparentés entre eux, surgit en criant  :
« Frappez ! tuez ! tuez ce villain larron Desboys, meurtrier et
brulleur de maisons ! », et tuent celui-ci. Pour ce meurtre ils
ont obtenu la rémission du roi. Ce François Desboys était un
noble, sous-garde des bois d’une seigneurie, et effectivement
en décembre 1530, lors d’une altercation avec un tiers, il
avait tué un prêtre, homicide dont il avait lui même obtenu
une rémission en 153114. « Tuez, tuez ! », c’est le cri rituel de
la vengeance15  : l’agresseur, loin de chercher à cacher sa
volonté de meurtre, la proclamait pour que la communauté
sût que vengeance était faite. C’est à Paris en pleine rue
qu’en 1583, après un délai de quatorze ans, le seigneur de
Mouy tua le meurtrier de son père  ; il s’était fait
accompagner et aider de parents16, ce qui confirme que l’acte
de vengeance avait un enjeu familial. C’est parce que la
vengeance opposait des groupes de parents qu’elle donnait
lieu parfois à des batailles rangées. Brantôme la qualifi e
même de « généreuse17 », c’est-à-dire qui « ne dégénère pas
de la nature de son genus », de son groupe de parenté18. La
vengeance restait un devoir inhérent aux relations de
parenté.
7 Il fallait aussi laver toute agression à l’honneur familial. Un
déshonneur pouvait résulter d’une parole, insulte ou
médisance, ou bien d’un acte, comme une action ayant
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conduit à faire pendre un parent. En 1531 en Bretagne, trois


roturiers, deux frères et un cousin germain portant même
patronyme, se coalisent pour battre un jeune gentilhomme
« en hayne a l’occasion qu’il avait prins et rendu a justice »
un autre frère qui depuis avait été pendu19. La pendaison, en
effet, était infamante.
8 Un mari vengeait aussi le viol de son épouse, mais si celui-ci
était resté secret, il fallait éviter de le faire connaître et la
vengeance ne devait pas être publique, ce qui justifiait le
recours à l’assassinat, et a pu être une des causes de l’essor
de l’assassinat à la fin du xvie siècle. Deux nobles bretons
tuèrent en 1574 et 1594 des hommes qui avaient courtisé leur
femme, et un autre assassina, «  aux guerres dernières  »
(c’est-à-dire avant 1585), un voisin qui avait violé la sienne20.
9 Ces volontés de vengeance étaient parfois d’autant plus
farouches qu’ elles avaient été galvanisées par une femme,
veuve ou sœur, qui y appelait. En 1565, un Gascon, le baron
de Bournazel, ayant tué un de ses compatriotes (« on disoit
que c’estoit par grande supercherie », précise Brantôme), la
veuve de la victime « en poursuivit si vivement la punition »
que le meurtrier, prisonnier, risquait d’être condamné à
avoir la tête tranchée. Comme le roi Charles IX visitait son
royaume, la Cour était à Bordeaux et les gentilshommes et
dames s’émurent pour le prisonnier  ; un de ses amis, aux
pieds de la reine, obtint la grâce du meurtrier. La veuve, le
lendemain
«  […] vint trouver le roy… et se jetta à ses pieds. Elle luy
présenta son fi ls, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et
luy dit  : “Au moins, Sire, puisque vous avez donné la grâce
au meurtrier du père de cet enfant, je vous supplie la luy
donner aussi dez cette heure, pour quand il sera grand, il
aura eu sa revanche et tué ce malheureux.” Du depuis, à ce
que j’ay ouy dire, la mère tous les matins venoit esveiller son
enfant  ; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu’avoit
son père lorsqu’il fut tué, elle luy disoit par trois fois  :
“Advise-la bien, et souvien-toy bien, quand tu seras grand,
de vanger cecy : autrement je te deshérite”21 ».

10 Il en est de même de la suite de vengeances de Grands qui


est liée aux débuts des guerres de Religion au point d’être
une des causes de celles-ci. Le duc François de Guise fut
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assassiné en 1563 par Poltrot de Méré, un protestant ; or ce


meurtre aurait été une première vengeance car d’après les
Mémoires de Soubise, Poltrot était parent22 de Jean Du
Barry seigneur de la Renaudie, tué en 1560 lors de la
répression de la conjuration d’Amboise par les Guise.
Pendant les jours que dura l’agonie de François de Guise, sa
femme, Anne d’Este, et son fils, qui n’avait que treize ans,
affirmèrent tous deux, devant Brantôme23, leur volonté de
vengeance. Le fils allait exécuter cette volonté neuf ans plus
tard, en 1572, en faisant assassiner le chef des protestants,
l’amiral de Coligny, ce qui fut le préliminaire du massacre de
la Saint-Barthélemy. Une sœur aussi appelait à la
vengeance  ; quand le même Henri de Guise fut tué sur
l’ordre du roi en 1588, sa sœur emmena par les rues les
enfants du défunt pour appeler le peuple à prendre les
armes24.
11 Ce n’était pas nécessairement le meurtrier qu’il fallait tuer,
ce pouvait être un de ses consanguins25. Voici un cas où deux
homicides symétriques nous sont connus grâce à deux lettres
de rémission26. En Plenée-Jugon, une paroisse habitée par
près d’une cinquantaine de petits nobles, deux fratries
étaient cousines, les Sauvaiget et les Harcouët (leur parenté
explique peut-être qu’on retrouve les mêmes prénoms dans
les deux lignages depuis la fin du xve siècle). Un dimanche de
1518, Roland Sauvaiget, ivre, multiplie les provocations à
l’égard de Roland Harcouët, ce qui suggère qu’un conflit
existait déjà. Le provocateur est tué, et son meurtrier obtient
des lettres de rémission. Cinq ans plus tard, ce même
meurtrier, tenant taverne au bourg, à la suite d’une
altercation avec un tiers, se bat avec son frère contre Jean
Sauvaiget, frère du premier défunt, lequel tue Jean
Harcouët. Ce second meurtrier part en Italie servir dans
l’armée royale, ce qui suggère qu’il ne lui aurait pas été facile
d’obtenir une rémission, qu’il ne s’emploie à demander qu’à
son retour en 1525. Il est difficile de penser que le souvenir
du premier meurtre n’ait été pour rien dans le second. Lue
seule, la deuxième lettre pourrait être comprise comme un
cas de violence arrivée malencontreusement, par «  cas
inopiné  », entre de «  bons amys  », ce qui confirme que

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d’autres lettres soient rédigées de façon à masquer des actes


de vengeance.
12 En cette affaire comme en d’autres, le pardon royal du
premier meurtre n’a pas suffi à rétablir durablement la paix,
et il y a fallu un échange d’homicides. La parfaite symétrie
inhérente à ce cas a aussi tenu, il est vrai, à la fortune des
armes, car en d’autres cas, entre deux familles nobles
angevines27 en 1609-1610 par exemple, il est arrivé que ce
soit la même fratrie qui tue successivement deux membres
d’une autre  ! Reste que cette symétrie montre surtout que
l’enjeu consistait moins à s’en prendre au meurtrier
personnellement qu’à rétablir un équilibre entre deux
groupes de parents, ce qui rendait peut-être possible le
retour à la paix. Noël Du Fail conçoit qu’on puisse
légitimement haïr et se venger, mais en respectant certaines
normes et en considérant que la violence et la haine
pouvaient finir par s’éteindre, conception qu’il oppose à la
vendetta italienne dont il dénonce l’influence vers 1580
auprès de jeunes gens «  farcis de certaines maximes
endiablées et venues d’Italie… comme de se venger en
quelque sorte que ce soit, et haïr perpétuellement28 ».
13 Reste à préciser si ces cas sont des faits exceptionnels ou s’ils
sont représentatifs d’une norme de comportement. Il semble
que le corpus des rémissions de 1565 révèle des actes de
violence en principe difficilement rémissibles et des formes
et des motifs de violences plus diversifiés qu’à l’accoutumée.
D’une part, les délais entre le crime et la grâce sont souvent
anormalement élevés, allant de deux à trois ans jusqu’à neuf,
treize, dix-sept, dix-neuf, vingt-deux et vingt-sept ans. Il
s’agit donc là de suppliants qui ne songeaient pas à
demander une rémission et qui s’y sont décidés en raison du
voyage du roi. Longtemps ils n’ont pas songé à demander
une rémission, en raison soit des difficultés de la démarche,
soit que leur cas fût difficilement rémissible. Mais lors d’une
nouvelle et joyeuse entrée dans une ville, et comme le
précise le préambule d’une lettre, le roi était accoutumé à y
délivrer les prisonniers et «  leur donner pardon et
remission… encores que ce fussent de crimes capitaulx et
dignes de mort ». Aussi certains criminels, « estant adverty
que nous venions en ce païs », se rendaient-ils « prisonnier
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volontaire es prisons29  » d’une ville où le roi allait entrer


puisqu’ils avaient la garantie qu’ils obtiendraient la
rémission du roi.
14 Voici un exemple dans la noblesse bretonne où l’homicide a
été précédé par une première violence neuf ans auparavant.
En 1545, un certain Guy de Landujan, agressa les Labbé père
et fils au point que le père en resta estropié et incapable de
marcher. Le fils, Pierre Labbé, dut même quitter sa maison
et aller vivre chez un beau-frère « pour fuyr » les poursuites
de son ennemi, sans doute parce que celui-ci avait plus
d’influence dans le pays, étant un homme de moyenne
noblesse, tandis que les Labbé n’étaient que de petits
nobles30. En 1554 cependant il s’en revint, son ennemi ne
manqua pas de venir à sa rencontre, et le premier tua le
second31. La vengeance pouvait donc être différée pendant
des années jusqu’à ce que quelque circonstance en suscite la
réalisation.
15 En dehors de circonstances particulières favorables à la
rémission comme en 1565, maintes lettres présentent un
récit selon lequel le suppliant a porté secours à un frère ou
une tante et a tué l’agresseur de son parent, mais de tels
homicides ont aussi bien pu être des actes de vengeance.
Voici en 1512, trois frères, dont un « homme de labeur » et
un prêtre, ce dernier en querelle avec un sonneur de rebec au
point que celui-ci a plusieurs fois menacé de le tuer ; un jour
que les deux frères laïcs sont avertis que le sonneur est parti
pour tuer le prêtre, ils partent à leur tour pour aider leur
frère et, trouvant leur ennemi seul, «  estimèrent que iceluy
H… l’eust ocys », et le battent à mort32. Le secours porté à un
parent aurait été à la fois l’occasion de réaliser une
vengeance, puis le moyen de la dissimuler dans la requête de
rémission33.
16 Ces exemples montrent aussi que sous François Ier, un règne
pendant lequel le pouvoir royal n’était pourtant pas affaibli
comme il allait l’être après 1559, la pratique de la vengeance
familiale n’était ni éliminée, ni même totalement réprimée
par l’autorité royale. Or elle est repassée par un sommet
pendant les guerres de Religion. Comme l’écrit Monluc, la
religion a servi de «  beau manteau  » pour exécuter des
vengeances34. Certains combats des guerres de Religion
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furent aussi des règlements de compte privés, comme lors de


la prise de Pons en 1569 où Agrippa d’ Aubigné tua un
capitaine qui «  avoit voulu forcer  » une «  sienne tante35  ».
Plus que jamais alors des nobles se vengèrent de torts qu’on
avait fait à eux ou à un parent. Des actes de vengeance ont
été identifiés jusqu’au milieu du xviie siècle, par exemple
dans les années 1660-1670 en Agenais36.

Une violence intra-familiale


17 Quant au concept de « système vindicatoire », il devient utile
pour élargir l’observation à un autre type de motivation de la
violence, la violence intra-familiale. En 1521 en Bretagne,
dans une famille d’« hommes de labeur », comme un « jeune
garçon » de dix-sept ans commet de multiples vols, son père
et son oncle maternel se mettent d’accord pour s’assurer de
sa personne, et lui crèvent les yeux parce qu’ils craignent
qu’il soit «  aprehendé de justice et pugny, en scandalle et
deshonneur de sondit pere et de ses parans37  ». Un père a
donc pu préférer mutiler son fils plutôt que de risquer qu’il
soit condamné pour vol et être pendu. Son souci n’était pas
moral mais était de préserver l’honneur familial. Un tel acte,
qui nous paraît étonnant, n’a pas été unique. On peut lui
trouver une rationalité familiale et sociale dans le cadre du
concept de système vindicatoire, qui permet donc d’explorer
les mentalités en matière de relations de parenté au cours de
la première modernité.
18 Trois gestes analogues sont rapportés par Tallemant des
Réaux dans ses Historiettes38 sous le titre : « Enfans dont les
pères ont fait eux-mesmes la justice  ». Le premier est celui
d’un charpentier du roi, ayant un fils «  extresmement
desbauché  » et «  engagé avec des filoux en une meschante
affaire  »  ; il le tira de ce mauvais pas grâce à son crédit,
apparemment en obtenant du roi sa grâce. Mais comme le
fils se mit « à voller sur les grands chemins », le père, ayant
appris où il était, alla l’y trouver armé de pistolets et lui en
donna un coup dans la tête. Puis le père demanda sa propre
grâce et l’obtint. Tallemant précise que le père craignait
« d’avoir le desplaisir de le voir rouer », et le motif était donc
le même que celui de notre homme de labeur de 1521. Le

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second cas est celui d’un gentilhomme de Champagne qui,


voyant que son fils ne lui donnait «  nulle marque
d’amendement  », lui cassa les jambes avec des tenailles.
Enfin « un gentilhomme de la frontière de Lorraine, nommé
Neufvilly », s’étant aperçu qu’une de ses filles était grosse et
ayant appris que c’était des œuvres du berger, lui donna « de
l’espée dans le corps  ». Ce geste était analogue à ce qu’on
appelle aujourd’hui dans les pays musulmans un «  crime
d’honneur  ». Comme la fille agonisa trois jours avant de
mourir, elle eut le temps de déclarer devant notaire « qu’elle
meritoit un pire traittement que celuy qu’on luy avoit fait ».
Elle aurait donc approuvé le geste qui la faisait mourir,
comme si elle l’estimait légitime. Le pouvoir royal pensait de
même puisque le père homicide a, lui aussi, obtenu sa grâce.
Dans tous ces cas, un père préfère donc tuer ou mutiler son
enfant pour éviter que celui-ci plonge son groupe familial
dans le déshonneur.
19 Dans d’autres cas, la démarche du parent détenteur de
l’autorité est moins radicale et n’est conçue que comme une
désapprobation. Ainsi en 1535 en Bretagne, un aîné, d’autant
plus responsable socialement qu’il est marié, a un frère cadet
désobéissant à leur père et voleur, qui donc fait peser un
risque de «  deshonneur a tout nostre laignaige  ». L’aîné
estime avoir assez d’autorité pour réprimander son cadet,
mais la réprimande tourne mal et l’aîné en arrive à tuer son
frère39. Ici encore, le motif était l’honneur familial, et l’action
se voulait préventive.
20 Ces cas de violences exercées par un homme détenteur de
l’autorité familiale envers des membres de sa parentèle
invitent à y mettre en perspective les violences en cas
d’adultère. Natalie Zemon Davis a donné une première série
de cas d’épouses tuées par leur mari à la suite d’un flagrant
délit d’adultère, homicides dont les maris obtinrent
rémission. C’était, avec la légitime défense, l’autre type
d’homicide rémissible, ce qui donnait presque au mari un
droit de mort sur son épouse adultère. Dans le corpus de
plus de huit cents lettres de rémission accordées à des sujets
du roi dans le duché de Bretagne entre 1516 et 1574, onze
maris ont tué leur épouse, dont deux immédiatement à la
suite d’un flagrant délit d’adultère. Un flagrant délit mettait
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le mari devant une alternative meurtrière : tuer l’amant, acte


de vengeance, ou tuer l’épouse. Les lettres de rémission
accordées à des maris ne précisent jamais rien sur le motif
d’un uxoricide à la suite d’un flagrant délit d’adultère,
comme si un tel acte était légitime. Luther rappelle que
« quiconque garde une femme adultère est un fou », et pour
lui l’adultère justifiait le divorce, ce qui ne l’empêchait pas de
suggérer aux autorités civiles de condamner la femme
adultère à mort. Certains historiens expliquent l’homicide de
la femme adultère par son mari en évoquant les biens
matériels et leur circulation, comme si la propriété était la
seule instance fondamentale motivant les humains. Ce type
d’explication témoigne de l’incompréhension de ce qu’est la
parenté et de son importance pour l’identité. Une tache sur
la renommée sexuelle des épouses était dommageable à
l’honneur de leurs parents masculins. La réprobation des
relations sexuelles illégitimes était certes exprimée en
termes moraux et motivée par les préceptes de la religion
chrétienne, mais le vrai fondement du caractère inacceptable
de l’adultère féminin était de l’ordre de la parenté. Il est
explicité par cette apostrophe en 1525 entre deux paysans  :
« Villain, tu cuydes estre marié o la fille de Jehan Raoul et tu
es marié o la fille Robert Gayez  !  » Et le suppliant de
commenter  : son ennemi voulait «  inferez par ses parolles
que la femme dudit B… ne feust pas [enfant] legitime, ne fille
dudit Raoul, beau-pere dudit B.40… » L’adultère des femmes
mariées faussait l’identité patrilinéaire de leurs enfants,
c’est-à-dire leur filiation. On voit que les paysans en étaient
conscients et y étaient sensibles tout autant que les nobles.
L’homicide d’une épouse adultère par son mari était donc
légitime parce que c’était le moyen d’éviter la naissance d’un
enfant qui ne serait pas le fils du mari et qui incarnerait le
déshonneur de celui-ci.
21 Qu’un chef de famille tue un fils voleur ou une épouse
adultère était donc vu comme un acte légitime, ayant pour
motif de prévenir un déshonneur pour le groupe familial.
Ces violences étaient conçues comme les actes d’une justice
interne à la famille.
22 Pour récapituler, on peut dire que la violence intra-familiale
exercée par un patriarche détenant une autorité, père ou
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mari, est une forme de justice privée, comme l’est aussi la


vengeance41. Mais tandis que la violence intra-familiale est
exercée sur un parent pour prévenir un déshonneur qui
s’abattrait sur le groupe familial, la vengeance est une
violence exercée sur un étranger qui a attenté à l’honneur ou
au capital-vie du groupe familial. La violence intra-familiale
est donc le «  pendant  » de la vengeance, comme l’a vu
Raymond Verdier42, et en est même une transformation
logique.
23 Du point de vue chronologique, la question est de préciser
jusqu’à quand des violences pénales intra-familiales ont été
pratiquées. Il semble que Tallemant écrivit ses Historiettes
entre 1657 et 1659, et les trois cas qu’il rapporte peuvent se
situer au temps de sa jeunesse, vers 1630. Or il estime que le
meurtre commis par le charpentier en la personne de son fils
était «  une resolution assez estonnante  », c’est-à-dire qu’à
cette époque un homme de l’élite parisienne ne la
comprenait plus, ce qui indique qu’elle était révolue. C’est le
moment du début du règne personnel de Louis XIV, qui a
reçu de façon croissante des placets de la part de familles qui
voulaient se prémunir contre le comportement d’un des
leurs, et dès lors c’est l’enfermement par lettres de cachet qui
a permis de renoncer aux crimes d’honneur au sein des
familles. Cependant la pratique de violences intra-familiales
a perduré beaucoup plus tardivement dans certaines régions,
en Lorraine par exemple selon Jean-Claude Diedler.

Conditions idéologiques du déclin de la


vengeance
24 Une des conditions de la renonciation à la vengeance relevait
elle aussi des relations de parenté. Pour renoncer à la
vengeance, les victimes avaient besoin de tenir la justice
publique pour impartiale. Or au xvie siècle les juges locaux
étaient partiaux, même les juges royaux, à cause du caractère
systématique des solidarités familiales, et du caractère
prioritaire qu’avait la parenté sur toute autre sorte de
relation43. Les juges eux-mêmes étaient suspectés de
défavoriser les adversaires de leurs parents, ainsi que les
parents de leurs propres ennemis44. François Ier et Henri III
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reconnaissaient le fondement de ces suspicions puisqu’en tel


cas il leur arrivait d’interdire à un juge la connaissance d’une
affaire, ou ordonnaient de procéder à l’entérinement de la
rémission à un autre juge de la même Cour, ou à une autre
Cour. À la suite de l’homicide, à Morlaix, d’Alain de Penmarc
dont les officiers de la ville étaient «  parents et alliés  », le
sénéchal de Lesneven a condamné et fait exécuter Jehan
Marec ; puis la veuve de celui-ci a épousé un noble, Pregent
Duval45, qui a fait appel de la sentence au Parlement, et c’est
pourquoi les juges de Morlaix le haïssent, ce qui devient un
danger dès lors que lui-même a commis un homicide. De
même, François Ier a ordonné de faire entériner une lettre à
Nantes parce que la femme du sénéchal du lieu était cousine
germaine de la victime46. En 1580 encore, un noble ayant
blessé mortellement un jeune homme qui de nuit a attaqué
sa maison avec une bande armée, le père de celui-ci le
poursuit au présidial de Nantes, qui pourtant ne devrait pas
avoir connaissance de l’affaire car celle-ci a eu lieu dans une
paroisse des marches communes entre Bretagne et Poitou,
mais le plaignant est un «  homme fort riche et allyé de
plusieurs des juges du siège […] où il a touttes faveurs » ; le
suppliant obtient finalement de faire entériner sa rémission
au présidial d’Angers47. Pour Max Weber, une des
caractéristiques de l’État rationnel moderne est
l’«  impersonnalité  » avec laquelle travaillent les
fonctionnaires, «  sans haine et sans passion  », «  sans
considération de personne, de manière égale pour tout le
monde48  ». La prégnance des relations de parenté faisait
qu’au xvie siècle, les cours de justice locales, même royales,
étaient fort loin de ce modèle.
25 Les conceptions qu’on pouvait avoir sur la vengeance étaient
reliées aux idées qu’on avait sur la justice et la religion. Deux
idéologies peuvent être identifiées à travers divers épisodes
des règnes de Charles IX et Henri III. L’une, traditionnelle,
était encore largement majoritaire  ; beaucoup, à la Cour,
avaient de la compréhension ou de l’indulgence pour des
auteurs d’actes de vengeance. L’autre idéologie, moderne,
était le fait de quelques esprits d’élite.
26 Dans le domaine de la justice, Montaigne avait conscience de
cette opposition : il constate qu’il y a « doubles lois, celles de
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l’honneur et celles de la justice, en plusieurs choses fort


contraires  ». En 1565 à Bordeaux, où Bournazel était
condamné à mort pour homicide, la Cour passant par là, seul
le chancelier tenta d’expliquer « qu’il falloit que justice s’en
fît », tandis que les gentilshommes et dames s’émurent pour
sauver la vie du condamné, pour lequel un ami obtint enfin
la grâce royale en se jetant à genoux aux pieds de la reine49.
En 1572, au lendemain de la tentative d’assassinat de
l’amiral de Coligny, selon Marguerite de Valois, témoin
oculaire, Charles IX était déterminé à faire justice, c’est-à-
dire à faire arrêter le duc de Guise, mais la reine-mère lui
remontra que Coligny était « bien digne de tel traitement »,
et que Guise était « excusable… si, n’ayant pu avoir justice, il
en avait voulu prendre même vengeance50 ». Quant à Henri
III, il lui arriva de refuser la grâce d’un meurtrier, mais
c’était parce qu’il «  aimait  » la victime51  : lui non plus,
quoique principe même de la justice, ne faisait donc pas
abstraction des relations inter-personnelles quand il avait à
décider d’une grâce. Ainsi, la famille royale partageait les
mentalités de ses sujets, et le pouvoir royal n’était pas
unanime. En conséquence, les justiciables n’étaient pas
dissuadés de renoncer à la violence tant que les homicides
étaient volontiers pardonnés par le roi, et, plus précisément,
tant que les clients des Grands pouvaient espérer obtenir
assez facilement le pardon royal.
27 On retrouve au plan religieux la même opposition de
conceptions que nous venons d’observer au plan judiciaire.
La vengeance est en contradiction avec l’appel au pardon
que prône l’Évangile, ce qui pose la question de la
compatibilité de la culture de la vengeance avec le
christianisme. Brantôme affirme que ce sont seulement « les
plus réformés  », et il faut comprendre catholiques et
protestants confondus, qui exhortent à l’oubli des offenses. Il
en arrive logiquement à rapporter ces deux conceptions de
l’attitude chrétienne envers autrui à deux statuts sociaux  :
l’oubli des offenses ne saurait convenir aux nobles, nous
l’avons vu, et ne serait bon que pour les religieux. Seulement
des âmes d’élite pouvaient passer de la soif de vengeance à
une sensibilité religieuse supérieure, comme Antoinette
d’Orléans, qui d’abord « voulut venger la mort de son mary
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tué52 » en 1596, puis « se fit religieuse » en 1599 et fonda la


congrégation du Calvaire. En 1563, venant d’être blessé à
mort, le duc François de Guise eut la grandeur d’âme
d’appeler au pardon, mais sa femme Anne d’Este clama  :
« Dieu ! si tu es juste, comme tu le dois estre, vange cecy53. »
Donner à Dieu des ordres ou des principes moraux
s’apparente à la mentalité religieuse des fidèles qui, à la fin
du xviie siècle, frappaient les statues des saints qui n’avaient
pas exaucé leurs demandes dans leurs prières. Encore dans
la deuxième moitié du xviie siècle, la dame de Nemours
(1625-1707) « ne pouvoit pardonner. […] Quand quelquefois
on lui demandoit si elle disoit le Pater, elle répondoit qu’oui,
mais qu’elle y passoit l’article du pardon des ennemis sans le
dire  »54. Bien que la volonté de vengeance soit en
contradiction avec l’appel au pardon que prêche l’Évangile,
les fidèles des xvie-xviie siècles n’avaient donc pas de peine à
la concilier avec leur conception du christianisme. Ce n’est
donc qu’au terme du long processus de prédication des
réformes religieuses et d’une culture religieuse approfondie,
au cours du xviie siècle, que la foi chrétienne est devenue
susceptible de contribuer au recul de la pratique de la
vengeance.
28 La relation personnelle avec Dieu conçue par les fidèles les
plus fervents a parachevé le procès d’individuation, en ce
qu’elle a fait reculer leur dépendance à l’égard des
obligations traditionnelles inhérentes aux relations de
parenté. En outre, le recours à l’homicide délibéré a pu
reculer parmi les catholiques du fait du contrôle exercé sur
les fidèles par la direction de conscience, et de
l’introspection provoquée par la pratique de la confession.
Pour Pascal, le désir de vengeance est criminel. La montée
du jansénisme témoigne aussi d’une crise des valeurs
héroïques55. Au sein des communautés protestantes enfin, le
recours à la vengeance a été limité par les médiations et les
arbitrages impulsés par les consistoires.
29 Pour conclure, ce n’est pas seulement aux xive-xve siècles,
mais aussi aux xvie-xviie, c’est-à-dire dans une très longue
durée, que la justice étatique et l’Église ont fait reculer la
vengeance et l’ont remplacée par la peine.

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30 Puisque, encore au xvie siècle, les rapports familiaux


déterminaient une violence délibérée, l’interprétation
historique de la violence homicide sur la longue durée ne
peut se fonder sur une incapacité des hommes de ce temps à
maîtriser leurs émotions, peur, ivresse, ni à contrôler leurs
«  pulsions  », selon le concept dont, à la suite de Norbert
Elias, on a usé et abusé. Il faut décidément «  nuancer
considérablement56  » les théories qui construisent la
«  civilisation des mœurs  » sur la sauvagerie initiale d’un
temps où aurait régné une violence « pulsionnelle ».

Notes
1. R. Muchembled, L’invention de l’homme moderne, Fayard, 1988, p.
42, 457.
2. N. Elias, La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, 1973  ; La
dynamique de l’Occident, Calmann-Lévy, 1975.
3. M. Wieviorka, Violence en France, Éd. du Seuil, 1999, p. 7.
4. G. Schwerhoff, «  Criminalized violence and the process of
civilisation, a reappraisal », Crime, Histoire et Sociétés, 2002, vol. 6, n°
2, p. 103-126.
5. Isambert, Decrusy et Armet, Recueil général des anciennes lois
françaises depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, Paris, 1828, t.
XII, p. 635.
6. S. Caroll, «  The Peace in the Feud in Sixteenth-and Seventeenth-
century France », Past and Present, n° 178, fevrier 2003, p. 74-115.
7. M. Nassiet, «  Une enquête en cours  : les lettres de rémission
enregistrées à la chancellerie de Bretagne  », Enquêtes et Documents,
CRHMA, n° 29, 2004, p. 121-146 ; « Brittany and the French Monarchy
in the sixteenth century  : the evidence of the letters of remission  »,
French History, vol. 17, 2004, n° 4, p. 425-439.
8. Arch. nat., JJ 263B. M. Pothus, Les relations sociales en France
d’après les lettres de rémission de 1565, maîtrise, université d’Angers,
2005 ; A. Bouche, La violence en 1565 à travers les lettres de rémission,
mémoire de master 1, université d’Angers, 2006  ; J. Boutier, A.
Dewerpe et D. Nordman, Un tour de France royal. Le voyage de
Charles IX (1564-1566), Paris, Aubier, 1984, p. 197-198 et 204-208.
9. BM d’Angers, ms. 353. T. Foucault, Les femmes en Anjou à la fin du
xvie siècle d’après les sources criminelles, maîtrise, université d’Angers,
2005.
10. R. Verdier, La vengeance. Études d’ethnologie, d’histoire et de
philosophie, Paris, Éditions Cujas, t. 1, 1980, p. 19.

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11. AD Loire-Atlantique, B32, n° 6.


12. Arch. nat., JJ 263B, Bouche, op. cit., n° 75.
13. P. Bourdeille (seigneur de) Brantôme, Œuvres complètes de Pierre
de Bourdeille seigneur de Brantôme, Paris, Ludovic Lalanne (éd.),
Société de l’Histoire de France, 1869-1876, t. 6, p. 330-336  ; P. de
L’Estoile, Mémoires-Journaux, Paris, Tallandier, 1982, t. 2, p. 106 et
130. Ajoutons que dans la première moitié du xviie siècle, Antoine Du
Prat baron de Viteaux, mort en 1652, « avoit des brouilleries avec tous les
gentilshommes de son voisinage » (Tallemant des Réaux, Historiettes,
Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1961, t. 2, p. 726).
14. AD Loire-Atlantique, B33 (lettre à François Desboys) et B34 (lettre à
Pierre Crochart).
15. C. Gauvard, « De grâce especial », Crime, État et société en France à
la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 1991, p. 758.
16. Le seigneur de Moui, Claude-Louis Vaudrey, venge son père au bout
de quatorze ans, avec l’aide d’un parent, le seigneur de Saucourt
(L’Estoile, op. cit., t. 2, p. 122 ; Brantôme, op. cit., t. 5, p. 246-247).
17. Brantôme, op. cit., t. 5, p. 245.
18. A. Jouanna, L’idée de race en France au xvie siècle et au début du
xviie, Montpellier, 1981, p. 91.
19. AD Loire-Atlantique, B35, lettre à Jean Sendoux.
20. N. Du Fail, «  Contes et discours d’Eutrapel  », Propos rustiques,
balivernes, contes et discours d’Eutrapel, Charpentier, Paris, 1856, p.
154-155. M. Moreau, Histoire de ce qui s’est passé en Bretagne durant
les guerres de la Ligue, particulièrement dans le diocèse de Cornouaille,
Saint-Brieuc, 1857, p. 328-329.
21. Brantôme, op. cit., t. 9, p. 444.
22. H. Germa-Romann, Du «  bel mourir  » au «  bien mourir  ». Le
sentiment de la mort chez les gentilshommes français (1515-1643),
Genève, Droz, 2001, p. 222-223.
23. Brantôme, op. cit., t. 5, p. 247-248, et t. 9, p. 442-444.
24. Brantôme, op. cit., t. 9, p. 438.
25. Cf. de même, C. Gauvard, op. cit., 1991, p. 771.
26. AD Loire-Atlantique, B24 et B29.
27. Charles Du Plessis, puis son frère aîné Ambroise, furent tués en 1609
et 1610 par deux frères Turpin (AD Maine-et-Loire, E 2362 et 8J 151).
28. Souligné par nous (Du Fail, Contes et discours…, op. cit., p. 277).
29. Arch. nat., JJ 263B, f° 196 et f° 194.
30. En 1534, Guy de Landujan comparut à la revue de l’arrière-ban en
homme d’armes accompagné de deux archers, tandis qu’en 1480, Olivier

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Labbé, de la même paroisse de Quédillac, comparut en archer et ne


déclara que 15 livres monnaie bretonne de revenu noble. (M. Nassiet et
G. Sevegrand, « Les montres de l’archidiaconé de Dinan en 1534-1535 »,
Bulletin et Mémoires de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, t. 105,
2002, p. 43-57 ; M. Nassiet, « Dictionnaire des feudataires des évêchés
de Dol et Saint-Malo en 1480 », Bulletin de l’Association bretonne, 1992,
p. 221-251, n° 542 et 1258).
31. Arch. nat., JJ 263B.
32. AD Loire-Atlantique, B33, lettre à Jean Jegou.
33. De même en 1564, dans la Soulle : « Craignant qu’ilz voulsissent tuer
sondit cousin, ledit suppliant qui estoit armé de son espée, qu’il a
accoustumé porter, s’aprocha dudit lieu et desgueyna, pour garder
seullement de mal ledit Olivier, son cousin, et pour repoulser les efforts
dudit [...] il auroit frappé sur la teste [...] duquel coup [...] ledit de
Grihetz seroit deceddé…  » (H. Courteault, «  Trois documents inédits
sur le pays Basque », Revue du Béarn et du pays Basque, 1904, p. 517-
521).
34. B. de Monluc, Commentaires, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la
Pléiade, 1964, p. 835.
35. Cité par M. Seguin, « Haines personnelles et violences politiques en
Saintonge au début des guerres de Religion  », Violence et relations
sociales dans le Poitou et les pays charentais de la fi n du Moyen Âge au
début du xxe siècle, GERHICO-Société des antiquaires de l’Ouest, 1994,
p. 23-38.
36. G. Hanlon, « Les rituels de l’agression en Aquitaine au xviie siècle »,
Annales ESC, mars-avril 1985, n° 2, p. 244-268, p. 256-258.
37. AD Loire-Atlantique, B26, lettre à Yvon Buannec.
38. Tallemant des Réaux, op. cit., t. 2, p. 737-738.
39. AD Loire-Atlantique, B37, Janton, n° 22.
40. AD Loire-Atlantique, B29, lettre à Jean Bodiguel.
41. C. Gauvard, op. cit., p. 753.
42. R. Verdier, La vengeance, op. cit., p. 22-23.
43. M. Nassiet, « Relations de parenté et solidarités dans la noblesse en
France au xvie siècle  », D. Bates et alii, Liens personnels, réseaux,
solidarités en France et dans les Îles Britanniques (xie-xxe siècle),
Publications de la Sorbonne, 2006, p. 59-72.
44. AD Loire-Atlantique, B35, lettre à Jean de Launay.
45. AD Loire-Atlantique, B34, lettre à Pregent Duval.
46. AD Loire-Atlantique, B34, lettre à Guillaume de La Tribouille.
47. BM d’Angers, ms. 353, lettre à Guillaume Lamoureux. T. Foucault,
op. cit., n° 1.
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48. M. Weber, Économie et société. Les catégories de la sociologie,


Plon, 1995, t. 1, p. 300.
49. Brantôme, op. cit., t. 9, p. 443.
50. M. de Valois, Mémoires et discours, Publications de l’université de
Saint-Étienne, p. 69-71.
51. En 1573 (Brantôme, op. cit., p. 333)  ; le 5 août 1579 (L’Estoile, op.
cit., t. 1, p. 320).
52. Tallement des reaux, op. cit., t. 1, p. 29.
53. Brantôme, op. cit., t. 9, p. 442.
54. Saint-Simon, Mémoires, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la
Pléiade, 1954, t. II, chap. LII, p. 879.
55. J. Rohou, Le xviie siècle, une révolution de la condition humaine,
Paris, Éd. du Seuil, 2002.
56. C. Gauvard, op. cit., p. 944.

Auteur

Michel Nassiet
Du même auteur

Noblesse et pauvreté, Presses


universitaires de Rennes, 2012
La violence et le judiciaire,
Presses universitaires de
Rennes, 2008
Valeurs et justice, Presses
universitaires de Rennes, 2011
Tous les textes
© Presses universitaires de Rennes, 2008

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Référence électronique du chapitre

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NASSIET, Michel. Survivance et déclin du système vindicatoire à


l’époque moderne In : La violence et le judiciaire : Du Moyen Âge à nos
jours. Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/4989>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4989.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce chapitre est cité par


Härter, Karl. (2013) Violent Crimes and Retaliation in the
European Criminal Justice System between the Seventeenth and
Nineteenth Century. SSRN Electronic Journal. DOI:
10.2139/ssrn.2218350

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Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Une sociabilité
sanglante : autour
de la violence
vindicatoire à
l’époque moderne
Stuart Carroll
p. 89-97

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Texte intégral
1 Le 15 juillet 1724, Pierre de Montvallat, seigneur de
Tournoël, alors âgé de 70 ans, rejeton de l’une des meilleures
familles de la noblesse auvergnate, flanqué de son fils
naturel et de deux valets, est attaqué par son ennemi, le sieur
de Rochevert, à Sayat, sur la route qui va de Clermont à
Volvic. Au cours de l’échauffourée, Montvallat reçoit une
décharge en pleine figure qui le tue. Cette « haine mortelle »
entre des voisins, selon l’expression consacrée, résultait des
conditions de la réussite et de l’ascension des sieurs de
Rochevert qui avaient fait fortune grâce à des charges
d’officiers fiscaux à la fin du xvie siècle et qui étaient ainsi
parvenus au premier rang dans le pays d’Auvergne.
L’enregistrement de lettres de rémission pour Rochevert à
Paris, le 25 janvier 1725, consacre cette position
avantageuse1.
2 Cette histoire n’est pas remarquable en elle-même – il s’agit
d’un cas classique de confrontation née de rivalités locales
pour le pouvoir social et politique – mais elle l’est par sa date
qui en fait un exemple tardif d’un phénomène plus général.
La «  faide  » est donc toujours vivante en France au xviiie
siècle. À la fin du xvie siècle, les contemporains sont plus
conscients que les historiens d’aujourd’hui que la vendetta
est une caractéristique déterminante de cette époque. La
Noue, en 1587, déplore que : « L’un prend des satisfactions
avec avantage : l’autre se venge cruellement. L’un fait tuer en
trahison son ennemi d’un coup de pistole ou de harquebuze,
& les autres font grands assemblees, comme si c’estoyent
petites guerres  : & souvent a vient qu’une querelle en
engendre quatre, & pour l’offense d’un, plus de vingt
meurent2. »
3 La violence vindicatoire – c’est-à-dire la « faide », le duel et
la vengeance – est le sujet de notre livre Blood and violence
in early modern France3. Pour cet article, nous limitons
notre propos à trois éléments constitutifs de la sociabilité de
vengeance : la construction de la mémoire sociale, le rôle de
conseil au sein des familles, et enfin le comportement des
vengeurs dans l’espace public.

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La mémoire familiale et sociale


4 Dans les sociétés traditionnelles les événements du passé
sont transformés en un récit d’inimitié et ils sont conservés
dans la conscience collective au moyen des chansons et
contes (souvent réalisés par les femmes)4. Hamlet ne fut-il
pas visité par le fantôme de son père « to whet they almost
blunted purpose  »  ? Les Français se rappellent-ils les
animosités de leurs pères et de leurs grands-pères  ? À
Pâques 1627, François de Raveton, seigneur de Chauvigny en
Basse-Normandie, tue son voisin le baron de Tubœuf. Dans
ses lettres de rémission, Raveton raconte que « depuis plus
de 300 ans, il y avoit tousjours eu froideur entre les maisons
de Chauvigny et de Tubeuf5  ». Nous pouvons vérifier cette
affirmation dans les archives. En 1627, la «  faide  » dure
depuis au moins soixante-dix ans. Raveton devait être très
conscient de cette histoire parce que la dispute avait produit
une grande quantité de papiers, qu’il extrait de ses archives
quand il est obligé de défendre ses intérêts contre les
prétentions de son ennemi6. Quand ils ne sont pas
découragés par la crainte de la justice royale, nous voyons
que les gentilshommes sont francs, voire fiers, à propos de
leurs animosités, quoique, en général, la durée de leur
mémoire ne dépasse pas la limite de cent ans. Pierre
Baudouin, écuyer, reconnaît qu’avant le duel sanglant auquel
il participe le jour de Saint-Jean 1604 « que plus de soixante
ans qu’il y a inimytié et querelle entre les maisons [des
duellistes] tant que son père et des prédécesseurs7  ». Sept
ans plus tard, Anne de Voré, écuyer, admet qu’entre son
lignage et celui de son voisin «  il y avoit cent ans qu’ilz
estoient en troubles les uns avec les autres8 ».
5 Pour Hamlet, le souvenir de son père assassiné s’estompe
rapidement. Mais à l’époque de la Renaissance, Hamlet est
un homme exceptionnel. François Hauteroche, écuyer âgé de
24 ans, raconte qu’il avait 11 ans lors de l’assassinat de son
frère par le clan Apchier. En novembre 1543, François
rencontre un de leurs serviteurs sur la route « et lors luy vint
au cœur la mémoire et recordacion de la mort de sond[it]
frère  », et c’est pourquoi il est obligé de se venger sur la
place9. Dans la sociabilité quotidienne des gentilshommes,

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les aspects moraux de tels délits occasionnent des débats


sans fin. Chrétien Gommer, écuyer, est âgé seulement de 13
ans lors du brutal assassinat de son père, perpétré en 1568
sous ses yeux. Pendant les quatorze années suivantes, il « se
trouve ordinaire en bonnes compaignies et avec grandz
seigneurs [qu’]on luy mectoit souvent devant les yeux la
mort de son père10  ». Les traditions familiales sont
transmises oralement de génération en génération, jusqu’à
tel point qu’au xviiie siècle la famille de Saint-Chamans est
certaine que les origines de la dissension avec la branche
collatérale remontent à un duel qui s’était déroulé en 1604.
« Ce combat », écrit le seigneur de Saint-Chamans en 1790,
«  a été l’origine des guerres civiles et dissension qui ont
désolé notre maison près d’un siècle et demi  ». Dans son
enfance on lui avait raconté comment à la fin du xviie siècle
la petite-fille de l’un des protagonistes originaux s’était
amusée à ramasser les boulets de canon et balles
d’arquebuse, débris de cette guerre privée11.
6 Le mémoire manuscrit composé par le Provençal Honoré de
Quiqueran en 1657 reste la seule source, identifiée pendant
mes recherches, qui ait été expressément consacrée aux
réflexions sur une faide  : «  Ces mesmoires serviront
déshormès pour contenter la curiosité de nos descendans et
pour les obliger d’en faire de mesmes, puisque nos pères ont
négligé de nous laissé des lumières du menu de leursd[ites]
actions12. » Son intérêt principal est l’histoire de la vendetta
qui se déclenche vers 1540 entre ses aïeux et les Castellane-
Laval et qui dura jusqu’à la fin du xvie siècle. Ce conflit a
produit une énorme documentation, mais il est évident que
le compte rendu dressé par Honoré est aussi fondé sur une
riche tradition orale car, comme il le dit lui-même, nombre
de ses aïeux étaient analphabètes. La «  faide  » avec les
Castellane-Laval était finie avant sa naissance et il ne
démontre aucun signe d’hostilité envers eux. Pourtant, dans
Saint-Martin d’Arles, où Honoré fait ses dévotions
habituelles, il y a un rappel constant du passé. Il s’agit de la
chapelle fondée par les Castellane-Laval en l’honneur de
Gaucher de Quiqueran, assassiné par eux en 1545 et qui fait
partie des réparations dues par les Castellane-Laval stipulées
dans le compromis.
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7 Chapelles, croix, épitaphiers, consacrés à la mémoire des


victimes assassinées, sont courants dans la France
traditionnelle. Fondés par le meurtrier, ces dons servent,
conjointement à l’argent versé pour prix du sang – «  blood
money » – à réparer le tort, rembourser la dette de sang et
retrouver l’équilibre entre les clans13. Ces trophées sacrés
sont symboliques de l’affirmation de la paix et de la
réconciliation. Mais d’autre part, les objets profanes servent
à prolonger et à immortaliser des sentiments d’hostilité.
Après que le château de Champroux, appartenant à la famille
Gadagne, a été rasé sur ordre royal, après l’assassinat de
Jean de Lévis comte Charlus en 1611, ses décombres sont
employés à la construction d’une chapelle et d’une croix sur
le lieu du crime, pour durer au moins jusqu’en 1875. Mais on
est allé plus loin. À Poligny, siège principal des Lévis-
Charlus, jusqu’à la fin du xixe siècle, subsistent sur les murs
de la salle des gardes du château des fresques reproduisant
les détails de l’assassinat. Aucun visiteur n’aurait pu ignorer
les événements et, par ce moyen, l’assassinat est entré dans
le monde du folklore. Les termes « va Gadagne ! » et « chétif
comme un Gadagne  » sont devenus des insultes populaires
dans le Bourbonnais14.

Le rôle du conseil de famille


8 Le conseil est l’un des éléments les plus importants de
l’histoire politique dans les sociétés traditionnelles, mais un
phénomène largement négligé par les historiens, sans doute
à cause de son caractère fugace, éphémère. Consulter ses
proches est essentiel à la fois avant et après une démarche
violente. Le partisan doit mobiliser un soutien solide parmi
le lignage, soit pour tuer son ennemi, soit pour contrecarrer
les poursuites judiciaires résultantes. Chaque étape de la
procédure entraîne des frais, sans parler des réparations
financières prévues dans le compromis. Cela peut appauvrir
le lignage entier. Après l’assassinat, le conseil est l’occasion
d’obtenir le soutien des patrons et des clients, qu’il s’agisse
d’abriter l’auteur, retarder la procédure judiciaire, suborner
et menacer les témoins ou supplier la grâce royale. Sans

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l’appui des siens, l’acteur se retrouve politiquement et


socialement isolé15.
9 Mépriser l’autorité patriarcale est un péché et les jeunes
mâles ont une obligation de sauvegarder l’honneur du
groupe et de lancer des défis. En 1476, Jean de Polastron dit
à son fils Roger, que «  s’il ne le vengeoit dudit oultrage  »
perpétré par Domange de Pujols «  qu’il le désavoit ne le
tenoit point pour son filz [et il] n’a[ura] jamais aucun bien
de luy16  ». La pression morale exercée par le clan sur
l’individu pour qu’il se conforme à son obligation est
formidable. En 1495, l’oncle de Pierre Gouberville lui dit que
« vous seriez bien lasche si vous ne vous en vengez. Il m’en
cuida faire vendredy ou samedy [à] Rouen17  ». Gouberville
avait été insulté lors d’une grande assemblée de nobles et
son oncle voulait s’assurer que l’acte de vengeance aurait
lieu, comme l’offense originale, dans un espace public.
10 Le conseil familial n’est pas un forum où règnent
simplement le consensus et un sage conseil. Puisque le
conseil familial détermine la direction politique de la famille,
il est souvent déchiré par des aspirations contradictoires ou
par des querelles d’ego. Le chef du lignage est un personnage
complexe, façonné à la fois par ses propres perspectives et
par les désirs, les préjugés et les intérêts de ses proches
parents et de ses conseillers. Au sein de la famille Gadagne,
le belliciste furieux qu’est Marc de Grivel, beau-frère de
Balthazar de Gadagne, a du poids. Dans son interrogatoire
devant le Parlement de Paris en décembre 1611, le
rapporteur lui demande s’il n’a pas dit à son beau-frère : « Il
faut tuer le coq, autrement ne me voyez plus18. »
11 La voix féminine a un certain poids moral et une femme peut
jouer un rôle capital dans le processus décisionnel. La
femme vengeresse n’est pas simplement un trope littéraire.
En 1469, la femme et la belle-sœur de Rigaud de Tournemire
lui font jurer publiquement de «  faire tuer et occire  »
l’assassin du bâtard de Tournemire19. En 1605, la damoiselle
de la Brinière charge un laquais de porter une épée de duel
et un poignard à son fils aîné, disant « dy à ton maistre que
s’il trouve de noz ennemis voila dequoy les attaquer20 ». Par
le biais de commérages, les femmes peuvent réguler la
conduite de leurs maris. Si le bruit court qu’un homme est
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un couard, sa réputation est ruinée. Faute de jeunes parents


mâles influençables, il faut employer laquais ou domestiques
pour exécuter la besogne. Mais d’autre part, les femmes
peuvent exercer un rôle apaisant. Au cours des délibérations
tenues à Charmes en 1479, Nicolas du Han propose « que en
quelque [lieu] que led[it] Andrieu fust trouvé qu’il soit
batu21  ». Nicolas est contredit par sa femme qui prône la
modération parce qu’elle craint pour la vie d’Andrieu. Ce
raisonnement ne l’emportera pas, mais de temps en temps la
voix morale a été décisive.

Le « Théâtre de Sang »
12 Dans les sociétés traditionnelles la haine et l’animosité sont
à la fois des sentiments émotionnels et des catégories
publiques qui structurent et codifient les relations
interpersonnelles. Dans l’Agenais à la fin du xviie siècle
«  chacun, s’imaginant acteur sur l’agora locale, tâchant de
jouer son rôle de manière à apparaître un peu plus
important que son statut social ne le permet. Il faut tenir la
tête haute et prodiguer des bravades, afin de prouver que
l’on n’est sans importance22  ». Le châtiment d’un ennemi
perd beaucoup de son intérêt s’il s’accomplit en privé et la
présence des spectateurs est la garantie qu’un duel verbal
suivi de quelques coups de main ne va pas dégénérer.
13 Se battre en duel en secret est rare avant le xviiie siècle,
parce que le prestige du combat dépend à la fois du nombre
et du statut des observateurs. Malgré leurs vicissitudes
politiques et financières, une aura de puissance continue à
entourer la famille de Guise dans le premier tiers du xviie
siècle, grâce à leur réputation d’être prompts à faire réparer
leur honneur bafoué avec démonstrations de violence. Les
duels qui opposent le chevalier de Guise à Luz père et le jour
après à Luz fils, sont parmi les plus célèbres du Grand siècle.
Les braves de la Cour affluent à l’hôtel de Guise pour faire
acclamer leur héros. Les victoires du chevalier sont louées en
vers et même annoncées à grand renfort de publicité dans le
Mercure François. Ses exploits suscitent l’admiration des
provinciaux. En Provence, l’année d’après, le chevalier
compare ses blessures de combat avec ceux de la région. Il

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donne une copie du cartel23 qu’il a fait envoyer à Luz père, à


Lion de Quiqueran, qui n’apprécie guère son attitude : « Il se
glorifioit extrememant du bon heur des ses combats, dont
Lion le blasmoit extrememant n’en donnat pas la gloire à
dieu comme il devoit. Il ne se vit jamès un homme qui fit
plus prier dieu pour celuy qu’il avoit tué, quoy que son
combat est [le] plus acharné et le plus sanglant qui soit
arrivé de son tans24.  » Pour s’assurer le maximum possible
de publicité, le cartel est parfois imprimé et affiché dans les
rues.
14 Parce que l’honneur doit être proclamé, acclamé et confirmé
publiquement, il y a des lieux qui constituent les espaces
privilégiés de la sociabilité sanglante. Le cimetière se
présente comme un espace clos. Lancer un défiaprès le
messe c’est offrir la possibilité que les fidèles puissent
intervenir. Pour la même raison le pont est un lieu privilégié
par les duellistes. Sur les ponts des grandes villes se
déroulent parfois des combats spectaculaires, par exemple le
combat de cinq contre cinq sur le pont de la Seine à Rouen
en 157925.
15 La reconstruction de Paris au xviie siècle crée une toile de
fond plein d’édifices monumentaux, devant lesquels le
drame de vengeance est joué. Il s’agit surtout de la place
royale mais aussi du Pont-neuf, premier pont parisien
dépourvu de maisons. En 1607, Jacques de la Fin de Nocle y
est fusillé par quinze cavaliers et écrasé par une coche26. L’un
des duels les plus célèbres du temps de Louis XIII, qui
opposa Pontgibault à Chalais, a lieu sous la statue du père du
roi édifiée en 1614. Le combat à cheval entre les Normands
François de Pardieu et François de Bigars, marquis de la
Londe, le 7 mai 1628, dans lequel le dernier est tué, est
beaucoup moins connu. Le choix de ce lieu sous le nez du
cardinal de Richelieu juste après l’exécution de
Montmorency-Boutveille est frappant27. Mais la violence
vindicatoire n’est pas réservée à la noblesse d’épée. La haute
noblesse de la robe est aussi obligée de réparer l’honneur
bafoué publiquement. À la fin du xvie siècle un conseiller du
Parlement de Bordeaux fait tuer sa femme et son amant et
«  il fit exhiber leurs corps sur le pavé de la rue et y
demeurèrent tout le jour de l’exécution28  ». Jean le Ragois,
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conseiller au Parlement de Paris, fait assassiner son ennemi,


un officier de la chancellerie, sur le pont Notre-Dame en
plein jour le 6 décembre 165229.
16 L’exécution de Montmorency-Bouteville est considérée
comme un événement déterminant pour le développement
de l’absolutisme triomphant. Elle voit l’aristocratie maîtrisée
par le cardinal et leur comportement violent « broyé » par la
machine répressive de la justice royale. En réalité, les
duellistes sont obligés de passer dans la clandestinité pour
peu de temps et le problème réapparaît d’une façon
spectaculaire l’année suivante pendant le siège de La
Rochelle, où le maréchal de la Meilleraye, neveu préféré du
cardinal, se livre à un duel à cheval sous les yeux des deux
armées opposées30. Modifier par simple édit un concept si
dominant que l’obligation d’avoir recours aux armes pour
avoir satisfaction, était peu probable. Peu de temps après, la
place royale est encore une fois le théâtre de violents
affrontements. En 1637 le Parlement de Paris se plaint que
«  les rues de cette ville servent d’un théâtre sanglant31  ».
Juste après la mort du cardinal se déroulent deux fameux
duels sous la statue nouvellement installée de Louis XIII.
Même pendant la majorité de Louis XIV l’usage sanglant que
l’on fait du Pont-neuf continue : le 13 janvier 1666 le comte
de la Feuillade, plus tard maréchal de France, se bat avec le
chevalier de Clermont32.

Conclusion
17 Le devoir chrétien de traiter les gens sans défense et les
mourants avec compassion se heurte à la psychologie
guerrière de la noblesse. Dans la culture guerrière le rapport
entre l’humiliation et la mutilation des corps est étroitement
lié. Apprendre à tuer de sang-froid est un rite de passage  :
« Quand [Jean de Nettancourt] prenoit des prisonniers, il les
faisoit tuer par son filz qui n’avoit que dix ans, pour
l’accoustumer de bonne heure au sang et au carnage33. » Le
rapport du chirurgien sur le corps mutilé de Pierre Dangery
montre comment le vengeur, emporté par sa colère « juste »,
fait laver son honneur dans le sang en 1639 :

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«  Inventaire de la procédure faict pardevant nous honorés


seigneurs messieurs tenans la souveraine cour de parlement
de Tholouse. Damoiselle Anne de Fontanieu vefve de feu Me
Pierre Dangery docteur advocat demendeur en excès contre
Jean de Rochechouard sieur et baron de Faudouas, Louys de
Rochechouard sieur de Barbasan et Roger de Rochechouard
Sr d’Auterere frères défaillans.

Premièrement une playe sur le tétin gauche longue d’ung


travers et de demy large de doibt, large d’ung demy, à travers
du cœur pénétrant jusques aux vertèbres du métaphrère
faicte de coup d’estoc.

Autre playe sur le tétin droict longue d’ung grand travers de


doibt large comme la sus dicte traversant le poulmon
semblabl[em]ent faicte par intrusion de pointe d’espée.

Autre playe au costé droict sur la cinquième des fausses


cottes longue d’ung petit travers de doigt large d’environ
demy arresté sur ladicte cotte.

Autre playe ayant son entrée par derrière au dessoubz la


joincture du bras droict à l’espaule longe de six grades
travers de doibt de large et large d’ung et sa sortie a travers
la vaine axillaire au dessoubs la fourche droicte longue d’un
travers de doibt large d’environ demy aussy faicte ladicte
playe d’estocade.

Autre playe aussy d’estocade par derrière de figure


triangulaire entrent dens la capacité du corps passant entre
les apophises des vertèbres des combes du costé gauche
portèrent jusques au diaphragme.

Autre playe faict de trenchent d’espée par derrière longue de


six travers de doibt large de trois couppant le muscle
lombaire du costé droict.

Autre playe aussy faicte de trenschent de glaive au dessoubs


la claivière droicte sur le cartilège luy joint les cotes au
sternum de longueur de six travers de doibt largueur de
quatre.

Autre playe d’estocade entre la seconde et la troisième des


fausses costés du costé gauche entrent dans le corps
pénétrant le diaphragme toutes lesquelles playes attendu
leurs diverses figures faicte à nostres advis par plusieurs
glaives différentes. Estimons avoir este cause de mort
soudaine dudict sieur Dangery voire mesme la première
seulle en avoir esté suffisante34. »

18 Selon le rapport, le premier coup seul a entraîné la mort. La


plupart des coups ont donc été infl igés post mortem. Il y a
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peut-être une raison judiciaire puisque par ce moyen on


identifie avec difficulté l’assassin. Il est plus vraisemblable
que nous sommes les témoins d’un acte qui manifeste un
sentiment de solidarité et un désir de participer au triomphe.
En 1568, le père de Chrétien de Gommer a été assassiné
devant ses yeux par l’abbé d’Orbais  ; le cadavre a été
horriblement mutilé, la gorge a été tranchée, les yeux ont été
creusés, et l’abbé plaisanta que « si ils vouloient achapter les
peaulx de ces bestes, il leur feroit bon marché […] qu’ils y
avoyent faict faire feuz de joye en signe de trophée, dansans
autour de feu, ayans des bonnets rouges et plumes de coq, en
dérision du [Gommer] et de sa maison ». Quatorze ans plus
tard Gommer et ses parents, soit 16 à 18 hommes,
échafaudent un plan pour se venger en coinçant leur proie
dans une maison. Chrétien y entre le premier, avec son frère
et son beau-frère, pour tuer l’abbé, puis les autres parents
entrent dans la maison l’un après l’autre pour poignarder le
cadavre : « Mesme a entendu que aucuns marchèrent sur le
corps le foullant au pieds. » Selon Pierre de L’Estoile, l’abbé
a reçu plus de cent blessures de pistole et de poignard.
Gommer le présente comme un acte juste et rédempteur.
Puis il offre ses remerciements à Dieu et fait connaître
partout «  que dores en advant il pouvoit aller la teste
haulte35 ».

Notes
1. F. de Clérambault, Le château de Tournoël, Paris, Champion, 1910.
2. F. de La Noue, Discours politiques et militaires, Basle, 1587, p. 248.
3. S. Carroll, Blood and violence in early modern France, Oxford,
Oxford UP, 2006.
4. G. Halsall (dir.), Violence and Society in the Early Medieval West,
Woodbridge, Boydell, 1998.
5. A. Floquet, Histoire du privilège de Saint-Romain, 2 tomes, Rouen,
1833, t. II, p. 466.
6. AD de Seine-Maritime, fonds du parlement de Rouen, 1B 3153, 25
juillet 1581 ; 1B 3154, 25 mai 1563.
7. A. Floquet, op. cit., t. II, p. 449.
8. AD de Seine-Maritime, G 3504, 9 mai 1611.
9. Arch. nat., JJ 257/3, f° 135, juin 1547.

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10. AD de Seine-Maritime, G 3503, 17 mai 1583.


11. E. Bombal, Notes et documents pour servir à l’histoire de la maison
de Saint-Chamans, Tulle, 1891, p. 23-24.
12. Arch. nat., AB XIX 3346/1.
13. S. Carroll, «  The peace in the feud in sixteenth-and sevententh-
century France », Past and Present, n° 178, février 2003, p. 74-115.
14. O. Siméon, Archives du château de Léran, 5 tomes, Toulouse, Privat,
1903-1927, p. 501-503  ; L. de Ribier, Charlus-Champagnac et ses
seigneurs, Paris, Champion, 1902, p. 112-13.
15. S. Carroll, « Achêter la grâce en France du xve au xviie siècle  », B.
Garnot (dir.), Justice et argent. Les crimes et les peines pécuniaires du
xiiie au xxie siècle, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2005.
16. Arch. nat., JJ 231, f° 203, 1498.
17. Arch. nat., JJ 227, f° 151, novembre 1496.
18. Arch. nat., X2b 1181, 13 décembre 1611.
19. R. Grand, Anjony : une race – un château, Paris, Picard, 1951, p. 78-
79.
20. Arch. nat., X2b 1180, 29 mai 1609.
21. Arch. nat., JJ, f° 53, juin 1479.
22. G. Hanlon, « Les rituels de l’agression en Aquitaine au xviie siècle »,
Annales ESC, n° 40, 1985, p. 244.
23. Lettre de défi pour combattre en un lieu.
24. Arch. nat., AB 3346/1, f° 45 v.
25. A. Floquet, op. cit., t. I, p. 346-347.
26. Caumont de la Force et J. Nompar, Mémoires authentiques, Éd.
marquis de la Grange, 4 tomes, Paris, 1843, t. I, p. 184, 426.
27. Arch. nat., X2b 1195, 27 février 1631.
28. J. de Gaufreteau, Chronique Bordelaise, 2 tomes, Bordeaux, 1877-
1878, I, p. 154.
29. Arch. nat., X2b 1234, 8 mai 1652, 28 août 1652, 7 décembre 1652, 15
janvier 1653, 1er mars 1653 et 25 septembre 1653.
30. Maréchal de Bassompierre, « Mémoires », Michaud et Poujoulat, 2
sér., VI, p. 277.
31. M. Cuenin, Le duel sous l’Ancien Régime, Paris, Presses de la
Renaissance, 1982, p. 103.
32. Arch. nat., X2b 1269, 20 janvier 1666.
33. Tallement des Réaux, Historiettes, Paris, Éd. G. Mongrédien,
Garnier, 8 tomes, 1932-4, t. I, p. 232.

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34. AD Haute-Garonne, BPS [sacs à procès] 1577, 14 juin 1639, « Procès-


Verbal des chirurgiens sur le cadavre de Pierre Dangery, avocat ».
35. AD Seine-Maritime, G 3503, 17 mai 1583 ; P. de L’Estoile, Registre-
Journal du règne d’Henri III, Genève/Droz, Éd. M. Lazard et G.
Schrenck, 6 tomes, 1992-2003, t. II, p. 125-126.

Auteur

Stuart Carroll
Du même auteur

Vengeance, Kinship Solidarity


and Affinity in Late-Medieval
and Early Modern France in
Liens personnels, réseaux,
solidarités en France et dans
les îles Britanniques (xie-xxe
siècle), Éditions de la
Sorbonne, 2006
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


CARROLL, Stuart. Une sociabilité sanglante  : autour de la violence
vindicatoire à l’époque moderne In  : La violence et le judiciaire  : Du
Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques [en ligne].
Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre
2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4990>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4990.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
https://books.openedition.org/pur/4990 13/14
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septembre 2021). Disponible sur Internet  :


<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
Compatible avec Zotero

La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

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Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Dissensions et
justice en Terre
Ferme vénitienne
au xvie siècle
Lucien Faggion
p. 99-109

Texte intégral

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1 Les procès constituent la voie privilégiée, voire exclusive, de


la recherche conduite sur le droit, la théorie et la pratique
juridique, le contexte délictueux, le discours du juge, le
délinquant, la victime et les témoins. Les archives
criminelles sont censées permettre la saisie de la violence
des sociétés urbaines et rurales, les différents niveaux de
réalité qui scandent une procédure et rendent perceptible la
logique de l’instruction, ainsi que ses probables
transgressions1. Mais l’approche peut aussi se fonder sur
d’autres sources telles que celles contenues dans les archives
notariales qui donnent un éclairage particulier sur la norme
et la façon dont les individus utilisent la justice.
2 Les actes enregistrés par les notaires du monde rural
vénitien au xvie siècle, par ceux qui sont en exercice dans la
vallée de l’Agno, située au nord-ouest de la province de
Vicence, jouxtant le territoire de Vérone, dont la population
globale s’élève à près de 12  000 personnes, autorisent le
chercheur à appréhender les rapports interpersonnels dans
les sociétés de la première modernité. L’attention est portée
sur les conflits survenus dans deux localités importantes de
la vallée, d’abord à Trissino, composée de 2  500 habitants
environ, puis à Valdagno, chef-lieu du district, dont la
population s’élève à près de 3  000 âmes, une attention qui
fait ressortir le processus de la régulation sociale et les
multiples solutions trouvées2.
3 Les 312 actes notariés analysés reposent sur un échantillon
de 4  506 documents, enregistrés entre 1530 et 1600,
comprenant des instrumenta, des compromis, des sentences
arbitrales, des conventions, des compositions, des
concordes, des pactes, au nombre de 302, dont les
informations, souvent livrées avec parcimonie, contribuent
toutefois à faire connaître une frange, même minime, des
relations entre les individus, les groupes et les familles. Sans
être nombreux au xvie siècle, les actes de paix, s’élevant à dix
seulement, figurent pourtant comme de précieux indicateurs
des altercations réprouvées, et permettent également de
cerner une agressivité vraisemblablement très diffuse,
rendue perceptible par le besoin de réparation ressenti par
les victimes3. La finalité de la démarche entreprise par
celles-ci auprès des acteurs de la régulation s’avère ainsi
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double  : d’une part, elle est sociale, car elle est destinée à
mettre un terme à des antagonismes souvent redoutables
menaçant l’intégrité d’une famille  ; d’autre part, elle est
judiciaire, puisque la paix, accordée par l’offensé à son
agresseur ou par ce dernier, est susceptible d’atténuer la
peine4. Les voies de parole et de fait supposent un type de
lecture et de filtrage particulier en mesure de repérer une
forme de violence probablement fréquente, mais souvent
occultée, et de connaître ses modes de résolution. L’examen
des actes agressifs, de nature psychologique et physique,
reposant sur les actes notariés, permet d’envisager une
réalité sociale habituellement difficile à saisir, ainsi que les
rapports établis entre les justiciables et le système judiciaire.

Les voies possibles de la résolution


4 Les litiges survenant dans l’arrière-pays peuvent être
instruits par la justice urbaine, le Consulat, tribunal civil et
pénal, composé de douze membres nobles, présidé par le
podestat, un patricien vénitien ; l’un des trois assesseurs du
recteur, originaires de laTerre Ferme5  ; le podestat et les
juges ordinaires, le vicaire du district, un noble vicentin élu
par ses pairs6, les notables et, enfin, les notaires. Ces
différents acteurs de la réconciliation décident de l’issue
d’une affaire et rendent manifeste l’usage de stratégies mises
en œuvre par les parties en désaccord. Le cheminement d’un
dossier n’est donc jamais le même : une querelle quelconque
peut ainsi passer du chef-lieu provincial au village ou dans le
centre administratif du vicariat et se terminer dans la
localité d’origine des plaignants. Tel est le cas, par exemple,
le 30 octobre 1539, à Vicence, de Francesco Gemo, qui fait
appel au podestat, afin d’affronter son adversaire7 ; le 13 juin
1542, le vicaire du recteur qui écoute Zanoti Rossi, son frère
Antonio, et leur opposant Francesco Ferrari8 ; ou le 29 juin
1542, les parties étant auprès du juge de la raison9. Le cas
survenu à Brogliano le 16 août 1537 permet de mesurer le
rôle joué par les autorités pour résoudre les conflits
échappant volontairement aux tribunaux citadins  : une
prorogation de compromis dévoile qu’au mois d’avril de la
même année, une sentence avait été prononcée par le recteur

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de Vicence, lequel avait exhorté les clients à résoudre leur


antagonisme dans leur localité d’origine10.
5 Quoique les villageois préfèrent s’adresser directement aux
représentants officiels de la justice, ceux de Vicence et de la
vallée dans laquelle ils sont établis, la voie de recours est
plus subtile et, peut-être, moins prévisible qu’il n’y paraît de
prime abord. Les clients des notaires n’hésitent pas à jouer
sur les différentes autorités judiciaires disponibles dans leur
espace et à changer d’instances ou de praticiens selon les
réelles opportunités de réussite. Les altercations le plus
souvent filtrées par les notaires, voire cachées au nom de
l’ordre familial et de sa préservation, s’intègrent dans des
systèmes résolutoires divers justifiés par les possibilités
d’appel qui sont laissées aux parties. Aux tribunaux de
Vicence et à la Cour du vicariat, sièges des pouvoirs
politiques et administratifs, s’ajoute l’autorité recherchée du
praticien de la justice civile en mesure de présenter les
meilleures garanties de résolution. La conflictualité parvient
ainsi à trouver une réponse devant le notaire, à l’écoute des
villageois, censé faire parvenir les groupes antagonistes à un
accord jugé salutaire pour tous. Se sentant probablement
desservis dans leurs intérêts par certains praticiens, pour des
raisons liées aussi bien aux compétences qu’à d’éventuels
liens avec la partie adverse, les individus en conflit ne
manquent pas d’agir et de choisir librement un collègue,
peut-être un sérieux rival professionnel, sans doute un ami,
un proche ou un notable sur qui il est possible de compter11.
Mais il peut aussi s’agir d’un simple transfert de dossier
assumé par le notaire local. C’est ce qui semble se passer le
21 novembre 1535 à l’occasion de la prorogation d’un
compromis entre Luca Leoni et Zampietro Bressan, un
parent du notaire Bortolo Bressan, lequel enregistre l’acte
pour une affaire ayant été précédemment discutée et rédigée
par maître Bernardino Almerico, qui pratique à Valdagno12.
Le cas avait donc été traité dans le centre administratif de la
vallée, probablement auprès de celui qui était au service du
vicaire, dans l’intention de s’adresser à une instance
officielle, afin de forcer l’adversaire au dialogue. Néanmoins,
les compromis n’expriment pas toujours des altercations
exigeant une prompte réparation judiciaire et morale. Elles
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tendent également à éviter une dégradation dans les


rapports interpersonnels13 : ainsi en est-il, à Brogliano, le 1er
mars 1532, chez Francesco Piovene, un membre de
l’aristocratie, au sujet d’une division entre Battista et
Antonio de Sanmartino qui vivaient auparavant en
communion des biens14, alors que le 13 juillet 1533, une lis et
differentia éclate entre le noble Francesco Trissino et un
villageois, Giovanni de Pietrolonghi, à l’occasion du
testament du frère de celui-ci, Perino15. La place de la
noblesse n’est pas négligeable dans la gestion et le contrôle
des conflits ruraux. En septembre 1582, chez le noble
Leonardo Trissino, un compromis est rédigé entre Giovan
Maria Masieri et Maria Valproti, veuve de Bernardo. Le
différend les avait d’abord conduits en 1581 à Vicence, au
sujet d’une sentence favorable à Giovan Maria, mais auquel
s’oppose Maria16. Le désaccord est tel que rien ne peut
apaiser la plaignante amenée, sans doute contre son gré,
mais au nom de la concorde, à un accord avec son ennemi
d’hier. Quoiqu’ils figurent souvent comme des médiateurs et
des arbitres, les nobles peuvent également se trouver
impliqués avec des habitants de la vallée, provenant sans
doute des groupes émergents, en quête de reconnaissance,
enrichis entre la seconde moitié du xve et le début du xvie
siècle. C’est ainsi qu’une réconciliation est proposée, en 1537,
entre le juge collégial Antonio Trissino et ser Gasparo
Gonzati, Francesco Castelongo et Girardino de Cornedo17.
Cette inclination à la négociation, parfois réalisée sous la
contrainte, ouvre néanmoins aux justiciables ruraux une
marge de manœuvres étendue, souple, stratégique.
6 L’étude des dix actes de paix montre que des voies de fait
suivies de blessures, parfois graves, des querelles ayant
terminé en mort d’hommes, sont résolues grâce à
l’intervention du notaire qui s’inscrit dans le cours normal
de la justice civile18. De nombreux compromis laissent même
entrevoir que des violences ont été marquées par une série
d’insultes, de disputes, en dépit du caractère fort souvent
laconique des informations livrées par les actes notariés  :
aussi n’est-il par rare de trouver la mention d’une lis et
controversia, d’une differentia, controversia et rumor telles
qu’elles ont provoqué un esclandre ayant pu être violent19.
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Que penser de cette maxima lis et differentia, exposée en


1540 devant le vicaire de Valdagno par Francesco Piva et
Nicolò Rubego, deux villageois mécontents, sinon que les
divergences sont si vives que seule une autorité officielle,
garante de l’ordre, peut apporter la sérénité dans les
foyers20  ? Les arrangements réalisés supposent qu’un seuil
de tolérance a été enfreint et l’exaspération parvenue à son
comble.
7 Les Statuts citadins de Vicence de 1264 stipulent par ailleurs
qu’un règlement des altercations peut être réalisé hors des
salles des tribunaux du chef-lieu. Quant au Ius municipale
vicentinum, publié en 156721, il mentionne qu’un litige dû à
un désaccord entre les conjoints (ascendants ou
descendants) doit être résolu grâce au compromis, entre des
membres d’une même famille et parenté, liés jusqu’au
troisième degré de consanguinité, selon le droit canon et non
civil. La décision est proposée par deux arbitres, selon le
more veneto, des amis communs choisis par les parties et
aucune possibilité d’appel ne peut être consentie, une fois
l’arbitrage effectué et le jugement, prononcé. Au cas où la
négociation n’aboutit pas, il est possible d’élire un troisième
ami, voire plusieurs, lesquels sont pour la plupart issus du
voisinage et du groupe des notables. Tout est ainsi contenu à
l’intérieur de la loi, du droit, au vu et au su des autorités et
de la communauté. Le renvoi des affaires par les tribunaux
vicentins aux instances rurales suggère une lecture
particulière des actes de violence. Comment interpréter, en
effet, la remise d’affaires graves, telles l’homicide, d’abord au
vicaire, puis aux villageois  ? La tentation est grande de
souligner un rapport de force hors des pouvoirs publics, lié
aux traditionnels procédés de résolution infrajudiciaire, mais
il convient d’insister sur la pratique judiciaire habituelle,
légitimée par la norme et Venise, car les litiges sont
enregistrés par le notaire, un notable de la communauté,
dont l’infraction des clauses de l’acte suppose une sanction
pécuniaire et l’éventualité de répondre de ses agissements
devant le praticien de la justice civile ou les juges de Vicence.
Le passage du dossier est réalisé de la justice pénale, qui
décline la résolution, à la justice civile, qui règle la
dissension, aussi violente soit-elle, au sein du village.
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Respectant les statuts citadins et les lois de la République22,


le notaire peut donc faire arrêter une affaire délicate,
préalablement instruite au civil ou au pénal, et semble ainsi
assumer une activité propre à l’infrajudiciaire. Mais c’est
illusoire. Quoique les différends traités en sa présence
puissent échapper délibérément à la connaissance des
tribunaux, l’issue ne prend pas toutefois une forme orale,
mais écrite, officielle, à faire valoir en cas de non-respect de
l’accord.
8 Au nom de quelles valeurs la résolution est-elle réalisée ? Les
statuts, les coutumes, les lois de la République rappellent la
préservation de la paix, de l’ordre, de l’harmonie familiale,
des hiérarchies sociales existantes. Aussi est-il réclamé aux
parties en désaccord de maintenir les familles dans la
concorde et les valeurs chrétiennes. Qu’elles aient été
exposées d’abord à Vicence, auprès des magistratures civiles
ou pénales, puis examinées dans le chef-lieu du district, les
querelles sont finalement réglées sur le plan local par le
notaire, devenu médiateur. Les parties en litige savent, en
réalité, habilement jouer sur plusieurs fronts, parviennent à
instrumentaliser la justice, en forçant leurs adversaires à se
soumettre à un procès ou, mieux, à accepter d’en débattre
hors des tribunaux. Moins de frais à engager, moins de
tracas et de scandales à vivre, tels sont les arguments le plus
souvent évoqués par les plaignants qui paraissent souvent
désemparés, mais ceux-ci réussissent à occulter l’usage réel
qu’ils font de la justice, laquelle doit servir leurs intérêts
grâce au conflit qu’ils ont rendu public, forme probable de
contrainte psychologique exercée contre la partie adverse.
Passer d’une instance à une autre s’explique par la volonté
des justiciables de voir acceptée une sentence aux dépens du
groupe antagoniste, prononcée au préalable en justice,
validée enfin dans un acte notarié, tels le compromis, la
sentence arbitrale, la concorde ou l’acte de paix. Du coup, le
procès instruit n’est qu’un habile prétexte et subterfuge, afin
d’obliger l’une des deux parties à un accord réalisé dans leur
localité d’origine23. Les adversaires trouvent ainsi une
solution médiatisée, donnée en dehors des tribunaux,
reconnue par un document authentique, officiel, à
soumettre, en cas de transgression, à l’autorité du notaire.
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Les affaires de famille restent en conséquence confinées


dans l’espace du lignage, de la parenté et du voisinage.

Affaires de famille, conflits et résolution


9 En raison des enjeux multiples marquant les familles, les
systèmes de parenté et les individus, l’arrangement d’un
mariage peut être propice aux conflits, dont la solution est
trouvée par le futur couple, parfois avec la complicité des
proches. Le droit et les pratiques sociales autorisent une
lecture des unions préparées souvent de longue date par
deux systèmes familiaux, préoccupés par la stabilité d’une
alliance qui a dû être marquée par une forme
d’investissement moral et matériel considérable, dont la
validité ne s’explique que par les liens entre les mariés.
10 Rediscuté et redéfini lors du concile de Trente (3 février – 11
novembre 1563), le thème du mariage a animé les séances,
dévoilant une profonde divergence de vue entre les prélats
français, réceptifs aux conceptions de l’Europe du Nord,
ouverts à l’idée de la discipline, de l’accord parental et de la
célébration d’une cérémonie publique effectuée dans l’église,
et les prélats méridionaux, favorables à la communauté,
dont le décret Tametsi devient une norme décisive
(célébration publique des noces, présence du prêtre et de
deux témoins au moins, affichage des bans). Les unions
secrètes sont assimilées en France, en 1556, à des
enlèvements  ; puis, dès l’ordonnance de Blois de 1579, une
distinction est établie entre mariage clandestin et rapt,
opposant un acte violent à un acte volontaire (rapt de
violence – rapt de séduction), alors que, dans la République
de Venise, la criminalisation de l’enlèvement est destinée à
contrôler les mariages conçus sans le consentement des
parents, rendant ainsi manifeste l’existence d’un système
assez flou, à l’intérieur duquel la pratique n’exclut pas la
revendication de la dot de la part de la fille, une fois réglé ce
qui a trait au mariage24. Une telle alliance soulève le
problème de l’équilibrage entre deux systèmes de
stratification sociale antithétiques, l’un fondé sur le lignage,
l’autre sur la richesse. Le rapt témoigne de la réflexion sur
l’union consensuelle offrant aux parents l’opportunité de

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remettre entre les mains de leurs enfants la responsabilité


d’un mariage convenable, mais peut-être peu honorable. Les
conflits ayant pu surgir lors de l’enlèvement doivent être
ainsi cernés dans le rôle détenu par l’honneur sexuel en
Méditerranée (virginité, chasteté féminine à préserver et à
défendre25), ainsi que dans l’ambivalence exprimée par la
séduction. L’Église catholique a probablement cherché à
faciliter la réconciliation et à écarter la possibilité de
vengeances interfamiliales en légalisant le rapt. Aussi le
mariage clandestin peut-il parfois bénéficier de la protection
ecclésiastique, s’il ne se distingue pas trop fortement des
conventions sociales et parvient à conjuguer la hiérarchie de
l’honneur et celle marquée par la richesse, une attitude
perceptible à partir du xvie siècle, justifiant de nouveaux
rapports interpersonnels.
11 Rares sont les affaires signalées dans les registres notariés,
car elles ont sans doute été traitées par les autorités
ecclésiastiques. Fréquents dans le monde rural26, le rapt
volontaire, la fuite consensuelle, l’enlèvement violent, sont
criminalisés. Un tel cas figure dans les papiers de maître
Antonio Michelin de Trissino27. Un rapt a en effet été
commis dans le village, le «  séducteur  » Nicolò Pedrazzi
ayant enlevé Mattea Zari à l’automne 1578. Le 12 novembre,
un interrogatoire est ainsi conduit par le curé et le notaire,
tenu d’enregistrer les réponses des personnes auditionnées.
L’enlèvement cache en réalité une volonté de mariage. Les
mécanismes de contrôle mis en place par le pouvoir séculier
et spirituel rendent évident la volonté du patriciat vénitien
de réprimer les enlèvements et de définir le sacrement
matrimonial organisé par l’Église, définition ancienne, dont
l’ultime réponse a été formulée à Trente en 1563.
L’enlèvement volontaire traduit un choix matrimonial
contraire à ce que les familles ont au préalable envisagé,
exprimant peut-être une stratégie de conquête qui repose
sur les rapports parentaux, dans lesquels une famille réussit
à rendre publique sa supériorité sur une autre28. La
condamnation n’est pas lancée par les deux lignages
impliqués, probablement à la recherche d’une solution
médiatisée par des proches (amis, parents), mais trouve
auprès des autorités une instance réparatrice. Lors de
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l’interrogatoire, les deux témoins cités à comparaître par


Nicolò Pedrazzi cherchent à diminuer la portée du geste
commis et à dénier tout caractère compromettant, préférant
insister sur l’indigence qui a justifié un tel acte. Ils font
preuve d’une réelle solidarité et laissent entrevoir que ce rapt
entre dans une logique censée faciliter une union non
agréée, mais rendue inévitable par ce qui a été réalisé. La
fuite s’explique par la divergence d’intérêts entre ce qui a été
proposé par les familles et ce que souhaite le couple,
l’enlèvement s’inscrivant peut-être dans une demande de
dispense auquel personne ne peut aspirer, sous prétexte de
ressources économiques insuffisantes. La procédure exige la
présentation de lettres apostoliques avec la demande d’une
dispense à l’évêque ou à son vicaire, lequel s’empresse de
rédiger un texte dans lequel il formule des questions, posées
ensuite aux fiancés et aux témoins. La femme a-t-elle été
enlevée ? Une demande qui semble attester la fréquence de
cette pratique. Les procédures ecclésiastiques pour cause
d’enlèvement doivent être appréhendées dans les
modifications affectant l’Église après le concile de Trente. Le
rapt est dès lors saisi comme un possible empêchement au
mariage et une échappatoire probable pour célébrer ce
sacrement. Si la femme, après avoir été enlevée à son
«  séducteur  » et mise dans un lieu sûr, a donné son
consentement à l’union, celle-ci doit nécessairement se
réaliser, avec l’obligation pour le ravisseur de lui remettre
une dot ou de l’épouser. Probablement fondée sur le droit
canonique, la réflexion sur l’accord féminin en cas de rapt se
trouve ainsi mise en avant. La sanction est peu sévère, s’il
s’agit d’un enlèvement volontaire, au sujet duquel la femme
a donné librement son accord. Le rapt est toujours considéré
comme un empêchement sérieux, mais l’éventualité d’une
période de séparation du couple consent à l’enlevée
d’envisager un mariage. Quoique la solution retenue à
Trente ne constitue qu’un compromis, la décision conciliaire
fait ressortir le rôle majeur joué par l’approbation de la
femme à l’union, d’autant que l’homme qui l’a ravie est tenu
de lui attribuer une dot.
12 L’affaire traitée le 12 novembre 1578 à Trissino contribue à
éclairer les mécanismes de résolution et la participation des
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instances chargées de gérer le dossier – le notaire et le curé,


réunissant les autorités civile et ecclésiastique – rend
perceptible la pluralité juridique existant en Terre Ferme
vénitienne dans la première modernité, ainsi que la capacité
à transférer et à filtrer en justice des normes émises depuis
peu par le concile de Trente29. L’enquête menée par le prêtre
Bernardino Verona, accompagné de maître Michelin, doit
permettre de valider le rapt commis par Nicolò Pedrazzi de
Mattea Zari, rapt qui entre en réalité dans une stratégie
devant contraindre ces familles à accepter une union qu’elles
ont sans doute repoussée. Cependant, les deux parties ont
dû, déjà, envisager l’estimation de la dot, le 1er novembre
1578, en faisant enregistrer un compromis, signe que les
difficultés ont été réelles au sujet du montant auquel a droit
la promise Mattea et que réclame peut-être le prétendant
Nicolò30. L’enlèvement a ensuite eu lieu quelques jours plus
tard, résultat d’un probable échec sur l’évaluation de la
somme que la future épouse est tenue d’apporter et possible
pression auprès des familles pour accélérer l’union tant
convoitée. Objet d’enquête en 1578, le quatrième degré de
consanguinité est à nouveau abordé à Trissino, le 4 juillet
1581 au domicile de Giovan Battista Peroni. Le notaire
Michelin et le curé Verona ont dû se déplacer et se rendre
chez les Peroni au sujet de l’union de Gian Giuseppe
Generali et d’Elisabetta Peroni, fille de feu Bartolomeo.
Toutefois, le document est laconique et il n’est pas possible
de connaître la nature de l’affaire exposée  : est-il question,
comme en 1578, d’un rapt, dont la finalité est la
reconnaissance d’une union matrimoniale, d’une simple
recherche de consanguinité ou des deux  ? Il est
vraisemblable que l’enlèvement soit à l’origine de l’enquête,
dont les enjeux sont familiaux et déterminent la puissance
des alliances, ainsi que celle des réseaux, existant au sein du
village.
13 À l’attention prêtée par l’Église aux rapts s’ajoutent aussi des
affaires sentimentales qui peuvent connaître un dénouement
peu heureux et exiger une prompte réparation au nom de
l’honneur. Le 4 janvier 1548, à Valdagno, en présence du
moine Luca Ferrari, de l’ordre des frères de la Sainte Croix,
les plaignants, Valerio de Santo Quirico et Giovanni Bruni,
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de Recoaro, localité située au nord du chef-lieu du district, se


trouvent réunis pour résoudre leurs difficultés dues à des
injures et à des rixes31. Le motif  : une jeune femme,
Giovanna Longaro, de Recoaro, s’est rendue chez Valerio,
sans doute en qualité de domestique, et s’est éprise de son
fils Nicola, avec lequel elle a nourri l’espoir de vivre, ce qui
s’est du reste produit. Le mariage conclu, Nicola Longaro, le
père de Giovanna, exprime sa vive opposition, car sa fille a
agi contre sa volonté. Valerio de Santo Quirico et son fils
Nicola sont confrontés à Nicola Longaro, lesquels ont exposé
leur différend au vicaire ecclésiastique, dans le palais
épiscopal de Vicence, d’où l’instruction d’un procès qui
aboutit à l’annulation du mariage réalisé entre Nicola et
Giovanna, car la prétendante, a-t-il été avancé, n’est pas en
âge de se marier. Giovanna se trouve ensuite promise à l’un
des fils de Giovanni Bruni, suscitant alors de violentes
altercations entre Nicola et Giovanni. Matteo Bruni, fils de
Giovanni, a blessé mortellement Giovan Michele, fils de
Valerio de Santo Quirico, décès à l’origine d’une haine
inexpiable entre les deux familles. En présence du moine, les
parties aspirent finalement à la paix, non sans avoir entendu
auparavant le sermon de l’homme d’Église qui ne s’est pas
privé d’évoquer l’Évangile et le clément amour de Jésus-
Christ, rituel réalisé également sous le patronage du noble
vicentin Giovan Battista Aleardi, qui les encourage à la
conciliation, ce qu’ils font en se touchant la main.
14 À l’occasion d’une liaison amoureuse, au terme de laquelle la
femme se retrouve enceinte, une querelle oppose celle-ci,
Cecilia, fille de Cristani, le 11 janvier 1545, à Girardo Mezeni,
son amant qui essaie de fuir ses responsabilités32. De telles
tensions surgissent au nom de l’honneur féminin sur lequel
personne ne cherche à discuter  : ainsi, le 9 juillet 1578, un
compromis est enregistré entre Giovanni Guerato et
Giovanni Zuchetti, originaires de Trissino, qui se trouvent
réunis dans le palais épiscopal de Vicence33. Procureur de sa
sœur Angela, Giovanni Guerato et Giovanni Zuchetti sont
confrontés pour résoudre le litige. Le plaignant demande que
Zuchetti soit condamné à attribuer à sa sœur une dot ou à
l’épouser, car Giovanni a abusé d’elle, mais ce dernier nie les
faits et refuse de la dédommager. Toutefois, les deux parties
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veulent parvenir à une réconciliation et choisissent un


arbitre, Battista Zanini, un ami commun. La suite de l’affaire
n’est pas évoquée, mais il est probable qu’une union
matrimoniale ou une remise de dot ait dû être réalisée pour
réparer l’atteinte portée à l’honneur de la jeune femme.
15 Les dissensions apparues dans la vallée de l’Agno, à Trissino
et à Valdagno, entre 1530 et 1600, exigent une résolution qui
profite aux parties en conflit, quels que soient les moyens et
les stratagèmes mis en œuvre. La pacification recherchée fait
ainsi intervenir une pluralité d’instances judiciaires qui
doivent servir les intérêts des plaignants. Souhaitée,
demandée et réalisée par les autorités officielles, qu’elles
soient laïques ou ecclésiastiques, par les parties en
désaccord, ainsi que par les membres de la communauté, la
réconciliation ne peut pas être accomplie sans que les
justiciables n’aient utilisé les multiples possibilités offertes
par la justice laïque ou l’Église, afin d’obtenir réparation,
mais elle ne peut être exécutée sans une caution morale et
spirituelle susceptible de valider l’échange de bons procédés
et d’amener la paix dans les foyers, grâce au rôle de
médiateur assumé par le notaire, le noble et le prêtre qui
figurent comme d’éminents pacificateurs au sein de la
société. Les affaires ne sortent pas, ainsi, de l’espace
judiciaire et trouvent leur validité dans l’acte notarié lui-
même.

Notes
1. Pour l’espace vénitien aux xvie et xviie siècles, E. Muir, Mad Blood
Stirring. Vendetta and Factions in Friuli during the Renaissance,
Baltimore/Londres, 1993  ; C. Povolo, L’intrigo dell’Onore. Poteri e
istituzioni nella Repubblica di Venezia tra Cinque e Seicento, Vérone,
1997 ; L. Faggion, « Disordini in una famiglia dell’aristocrazia vicentina :
i Trissino nella seconda metà del ‘500 », Acta Histriae, 10, 2002, p. 285-
304.
2. Néanmoins, souvent sollicités hors de leur localité d’exercice, les
notaires rendent compte aussi de dissensions surgies dans d’autres
localités de la vallée.
3. L’échantillon présente un premier état de la question liée aux
dissensions et à la justice dans la vallée de l’Agno. Le dépouillement n’est
pas terminé, mais il permet déjà d’appréhender un phénomène social et
anthropologique important, peu traité dans le cadre des campagnes de

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Vénétie à l’époque moderne. Voir toutefois C. Povolo, op. cit., p. 59-101 ;


M. Marcarelli, «  Pratiche di giustizia in età moderna  : riti di
pacificazione e mediazione nella Terraferma veneta  », G. Chiodi et C.
Povolo (dir.), L’amministrazione della giustizia penale nella
Repubblica di Venezia (secoli xvi-xviii), t. II  : Retoriche, stereotipi,
prassi, Vérone, 2004, p. 259-309  ; L. Faggion, «  Le notaire et le
consensus à Trissino (Vénétie, 1575-1580)  », G. Audisio (dir.),
L’historien et l’activité notariale. Provence, Vénétie, Égypte, xve-xviiie
siècles, Toulouse, 2005, p. 111-127 ; Id., « Les notabilités rurales dans le
nord-est de l’Italie au xvie siècle  : les notaires, entre élites locales et
aristocratie urbaine », P. Aubert, G. Chastagnaret et O. Raveux (dir.),
Construire des mondes. Élites et espaces en Méditerranée (xvie-xxe
siècle), Aix-en-Provence, 2005, p. 103-118.
4. M. Sensi, «  Le paci private nella predicazione, nelle immagini di
propaganda e nella prassi fra Tre e Quattrocento », La pace fra realtà e
utopia, Vérone, 2005, p. 159-200  ; V. Rovigo, «  Le paci private  :
motivazioni religiose nelle fonti veronesi del Quattrocento  », op. cit., p.
201-233.
5. Les assesseurs (vicaire, juge du maléfice, le juge de la raison) font
partie de la cour prétorienne, à la tête de laquelle figure le podestat,
également qualifié de recteur, élu par le patriciat vénitien. Ces trois
hommes de loi ne peuvent pas être des ressortissants de Vicence. L.
Faggion, Les Seigneurs du droit dans la République de Venise. Collège
des juges et société à Vicence à l’époque moderne (1530-1730 env.),
Genève, 1998, p. 369.
6. Le vicaire du district ne doit pas être confondu avec le vicaire du
podestat. Élu au Grand conseil de Vicence, le vicaire est un noble tenu de
s’occuper des affaires publiques de l’un des onze vicariats auquel il a été
affecté pour une durée déterminée.
7. Archivio di Stato de Vicence (arch. Stato de Vicence), Archivio
Notarile (Arch. Not.), B. Bressan, registre 6909 (reg.), f° 120 v°, 130 r°.
8. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6909, f° 237 r°.
9. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6909, f° 238 v°.
Tomaso Peroni et sa sœur Caterina sont en conflit avec Francesco et
Giacomo Faggion au sujet de certains biens convoités  ; f° 147 r° (2-03-
1540), f° 235 r° (6-06-1542).
10. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6908, f° 275 r°.
11. Voir Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., A. Michelin, reg. 8337, f° 131
v° (8-04-1577), f° 75 v° (15-03-1579) ; N. Nicoletti, reg. 3939, f° 231 (8-
02-1579).
12. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6908, f° 134 v°.
Le cas ne doit pas surprendre : voir f° 80 v°-81 r° (31-12-1535), f° 94 v°
(31-05-1535).

https://books.openedition.org/pur/4992 14/17
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Dissensions et justice en Terre Ferme vénitienne au xvie siècle - Presses universitaires de Rennes

13. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6908, f° 131 r°
(11-11-1535)  ; reg. 6909, f° 253 r° (20-11-1542, compromessi
instrumentum cum pace).
14. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6908, f° 1 v°.
15. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6908, f° 38 r°.
16. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., A. Michelin, reg. 8337, f° 104 v°.
17. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6908, 8 mai, f°
260 v°-261 r°  : «  Super dicta molestatione inter dictos partes pendeat
iudicium ad officium equi in civitate vincentiae.  » L’affaire est
suffisamment sérieuse pour que la justice se saisisse du cas impliquant
un membre appartenant au prestigieux Collège des juges.
18. Arch. di Stato de Vicence, Arch. Not., les actes enregistrés par le
notaire Leonzio Sindico de Valdagno (20-03-1545, acte de paix), par les
maîtres Nicolò Nicoletti (6.04.1579, acte de paix) et Giovan Maria
Bisazza (30-07-1579, compromis) de Trissino : L. Sindico, reg. 6048 ; G.
M. Bisazza, reg. 780 ; N. Nicoletti, reg. 3939.
19. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., N. Nicoletti, registre 3939, f° 241.
20. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6909, 9 août, f°
168 r°.
21. Les statuts de la ville de Vicence de 1264 promeuvent un type de
résolution analogue entre membres d’une même famille et parenté.
Lampertico F. (éd.), Statuti del Comune di Vicenza, 1264, Venise, 1886.
22. F. Lampertico, op. cit.  ; Ius municipale vicentinum, Venise, 1567,
«  Liber secundus  », «  De compromissis necessario fiendis inter
coniunctas personas », f° 102 r°. Voir le Ius civile vincentinum, Venise,
1539.
23. Voir ce qui est indiqué dans l’acte enregistré par Giovan Maria
Bisazza le 30 juillet 1579 entre les deux parties qui connaissaient des
litiges à la fois civils et criminels  ; les démarches qui insistaient sur
l’acceptation de sentences prononcées en civil le 26 février 1580 (G. M.
Bisazza) ou le 29 novembre 1582 (A. Michelin). Arch. Stato de Vicence,
Arch. Not., G. M. Bisazza, c. 780 ; A. Michelin, reg. 8338.
24. J. Casey, La famiglia nella storia, Rome/Bari, 1991, p. 85-145  ; V.
Cesco, «  Il rapimento a fine di matrimonio. Una pratica sociale in età
moderna tra retorica e cultura  », G. Chiodi et C. Povolo (dir.),
L’amministrazione…, op. cit., t. II, p. 349-412.
25. C. Povolo, L’intrigo dell’Onore…, op. cit., p. 355-362 ; V. Cesco, op.
cit., p. 349-352 et 373-377.
26. Ibid., p. 373.
27. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., A. Michelin, reg. 8338 (12-11-
1578).

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28. L’idée est formulée dans A. Burguière (dir.), Histoire de la famille,


Paris, 1986 ; V. Cesco, op. cit., p. 376-383.
29. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., A. Michelin, reg. 8338.
30. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., G. M. Nicoletti, c. 8715, f° 35
v°-36 r°.
31. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., A. M. Mainenti, c. 7143, f° 62.
32. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., B. Bressan, reg. 6910, f° 21 v°.
33. Arch. Stato de Vicence, Arch. Not., A. Michelin, reg. 8337, f° 34.

Auteur

Lucien Faggion
Du même auteur

Récit et justice, Presses


universitaires de Provence,
2014
Le notaire, Presses
universitaires de Provence,
2008
Quête de soi, quête de vérité,
Presses universitaires de
Provence, 2007
Tous les textes
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


FAGGION, Lucien. Dissensions et justice en Terre Ferme vénitienne au
xvie siècle In : La violence et le judiciaire : Du Moyen Âge à nos jours.
Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).

https://books.openedition.org/pur/4992 16/17
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Dissensions et justice en Terre Ferme vénitienne au xvie siècle - Presses universitaires de Rennes

Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/4992>.


ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4992.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Iniures desloiaux, offances, coups et collées » : les sergents angevins violentés dans l’exercice…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

« Iniures
desloiaux,
offances, coups et
collées » : les
sergents angevins
violentés dans
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l’exercice de leurs
fonctions (1380-
1550)
Isabelle Mathieu
p. 113-124

Texte intégral
1 Raillé, molesté, le personnel judiciaire est souvent la cible
privilégiée des justiciables mécontents de la manière dont il
exerce ses fonctions.
2 Les archives judiciaires témoignent directement de cette
violence, qu’elle soit verbale ou physique, s’exprimant à
l’encontre de l’institution judiciaire et particulièrement de
ses représentants. Le dépouillement systématique de
registres d’assises et d’amendes a permis de rassembler
quarante affaires2 relatives à de tels comportements. Notre
propos, inscrit dans leprolongement des travaux menés sur
la justice au Moyen Âge, met en exergue que l’honneur se
situe bien au cœur des relations entre les hommes et qu’il
convient de le défendre en veillant, notamment, au respect
de la réputation, de la fama.
3 Convenant de ne pas se limiter aux seules archives de la
pratique, la confrontation avec les sources normatives,
notamment avec la coutume d’Anjou3, s’est imposée. Limitée
au duché d’Anjou, ainsi qu’aux seules juridictions
seigneuriales, cette étude ne s’intéresse qu’à la violence
réprimée via les doléances qui arrivent devant les tribunaux
seigneuriaux. En effet, historiens et juristes ont bien montré
qu’il existe des phénomènes de médiation, difficilement
quantifiables, et qu’un certain nombre d’affaires échappent
par ce biais à la justice et relèvent par conséquent de
pratiques extrajudiciaires4.
4 C’est donc moins un tableau global de la violence
s’exprimant entre justiciables et personnel judiciaire que

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nous dresserons ici, qu’une approche, avec toutes les


réserves nécessaires inhérentes aux sources, de situations
humaines remettant en cause l’ordre social établi. Après
avoir tenté de donner une définition des notions de violence
verbale et physique, nous pénètrerons en substance le
contenu des affaires pour essayer de dégager les
circonstances dans lesquelles se nouent les conflits pour
ensuite tâcher d’appréhender au mieux leur traitement
judiciaire par les cours seigneuriales.

Des violences verbales et physiques :


essai de définition
5 La coutume5 sépare clairement les injures verbales des
injures réelles (nos actuels coups et blessures)6. Une
distinction est aussi opérée entre injures simples et injures
ou paroles de «  desloy  ». Ces dernières sont celles qui
consistent en l’imputation de faits ou de vices graves mettant
en cause l’honneur de celui à qui on les adresse  : ainsi
« trahison », « larron prouvé », sont des paroles de desloy ;
« fils de putain », « ribaut prouvé » sont de simples injures7.
De même, il existe des nuances entre les blessures légères et
les violences physiques graves (lorsque le sang a coulé).
6 L’exposé des causes ne contient pas pléthore de détails
même s’il faut reconnaître que les injures verbales font
souvent l’objet de plus longs développements que les
violences physiques. Ainsi, cinq verbes reviennent
constamment pour présenter les atteintes à la personne
physique  : battre, mutiler, férir, frapper, mettre mains. Les
nuances entre les termes semblent souvent minces et
subtiles à saisir  ; ainsi, Perrin Guion a «  batu et féru
Guillaume Soczon8 ».
7 Une seule affaire s’étend plus précisément sur les faits et
précise que plusieurs coups ont été portés au visage9. Les
coups portés à la tête, siège de l’honneur, de l’âme et du
pouvoir, sont fréquents chez les hommes, alors qu’on préfère
frapper une femme au ventre  ; ils revêtent une dimension
symbolique indéniable, l’affrontement se déroulant dans un
face à face et non en catimini avec lâcheté dans le dos de la
victime.
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8 Trois affaires, enfin, relatent l’utilisation d’armes blanches


telles un couteau10, une serpe11, une javeline12. Objets banals
du quotidien se transformant à l’occasion en armes de
circonstance, les protagonistes ont recours à ce qui leur
tombe sous la main dans le feu de l’action. Cependant, dans
la plupart des cas, les seuls moyens utilisés lors des
empoignades semblent être plus simplement les mains, les
poings, les pieds13.
9 A contrario, la transcription des violences verbales donne
lieu à beaucoup plus de fantaisie et permet de pénétrer un
quotidien parfois fort pittoresque. Si les verbes classiques
tels « injurier », « mépriser », « contempuer » sont utilisés,
il est possible de saisir quelques injures sur le vif et de se
rendre compte que le personnel judiciaire pouvait être traité
de larron14, pillard, truand, tirant. Tous ces mots ont un sens
profond pour celui qui les lance comme pour celui qui les
reçoit.
10 Très classiquement et sobrement, il est reproché à Jean
Gauteron d’avoir injurié le sergent15, et à Jean Saulnier
d’avoir « contempué » la justice16. Toutes ces expressions ne
nous permettent pas de connaître les mots précis qui ont été
échangés. Heureusement, certaines affaires conservent le
détail, parfois très croustillant et savoureux, de ces batailles
sémantiques. Ainsi, Macé Lemoine a appelé le sergent
« grisson, paillart et tirant17 », Pierres Jagoz a dit au sergent
« qu’il ne mene que larrons en sa compaignie18 », Guillaume
Raoul injurie le sergent et les religieux du prieuré de Saint-
Jean en les appellant « moynes bouquins » et d’ajouter que
les religieux et le sergent « se alassent pisser et boire de l’eau
et plusieurs autres iniures desloiaux19  ». Hamelin Debaille
lance, quant à lui, que les assises seigneuriales sont « les plez
au Diable20  », dans le même registre Jean Mesieres injurie
René Pinart, sergent, et en profite pour ajouter les mots
suivants  : «  Vien cy a grant escouble vien tu menger les
subgectz de ceans, grant esthyme que je te tenoys hors du
lieu sainct où tu es, je te remontroys que tu ne doibz pas
venir menger les subgectz de ceste seigneurie en jurant et
blasphemant le non de Dieu21. » L’utilisation au détour d’une
phrase du verbe manger ne relève pas du hasard car dans un

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rituel négatif, il prend bien le sens de détruire et c’est ce qui


est explicitement reproché au sergent22.
11 Comparaisons hasardeuses avec les animaux, atteintes à
l’honneur, à l’honnêteté et à la moralité de l’adversaire,
remise en cause très nette des capacités à exercer
correctement ses fonctions, allusion aux excréments et aux
maladies honteuses ou répugnantes, tout est bon pour
toucher au plus profond de son être l’adversaire. Certaines
insultes meurtrissent aussi durement, voire plus durement,
qu’une agression physique. Remarquable révélateur de haine
et de mépris, l’injure permet d’appréhender en négatif les
valeurs d’une société23.
12 Pour comprendre la force de l’invective injurieuse, il faut
arriver à savoir où passe la limite entre la mesure et la
démesure du verbe et du geste. Cette limite est en grande
partie définie par le code social et moral qui régule
implicitement et légalement la société médiévale, mais qui
varie selon les lieux, les individus, la condition sociale des
protagonistes24. Les agressions touchant les agents de
l’autorité publique semblent difficilement pardonnables par
ses représentants officiels. Plus généralement, les actes
délictueux, perçus comme une menace au maintien d’un
équilibre fragile, retiennent particulièrement l’attention
lorsqu’ils portent ouvertement atteinte à la sécurité, au
confort, à la liberté.
13 Enfin, des mots comme « force », « violence », « rébellion »
sont souvent utilisés. Ils permettent de saisir toute la dureté
des échanges verbaux et physiques. Ainsi, Macé Peliczon
« donne rebellion à Valienne25 ».
14 Seules deux affaires font état de l’emploi simultané des deux
formes de violence, verbale et physique26. Le reste du corpus
se répartit de façon équilibrée27, quinze délits mettent en
scène des violences physiques et quinze affaires relatent le
recours aux injures verbales. Ainsi, les propos malveillants
ne dégénèrent pas forcément en empoignades musclées, de
même que les violences physiques n’entraînent pas
automatiquement des mutilations graves ou la mort. Au pire,
quelques affaires semblent décrire des tentatives de meurtre
mais aucune n’aboutit28. Nos protagonistes se cantonnent le
plus souvent à un registre d’action. La peur des poursuites
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judiciaires est peut-être à l’origine de cet auto-contrôle par


les individus de leur ire et de leurs pulsions.

Exposé des « causes » et parties en


présence
15 Si les violences peuvent être directement à l’origine d’une
plainte, elles peuvent aussi parfois intervenir au cours de la
procédure alors que le motif originel de l’affaire est tout
autre que les injures et/ou les coups et blessures. Sur un
ensemble de 32 affaires29 explicitement relatées, 28 sont
diligentées expressément pour des faits relatifs à des injures
verbales et/ou réelles30 tandis que pour les quatre restantes
les violences apparaissent au cours de la procédure31 souvent
lors d’une comparution de l’accusé.
16 Les seigneurs justiciers prennent à chaque fois l’initiative
d’introduire les affaires devant la justice de la manière
stéréotypée suivante  : «  X vers court sur ce que l’on dit
contre luy…  » Faut-il voir dans le «  on  » une dénonciation
anonyme, la plainte déguisée de la victime, la rumeur
publique  ? Les hypothèses sont multiples, nos sources ne
permettant malheureusement pas d’aller plus avant. Les
seigneurs prennent la défense de leur personnel judiciaire,
attaqué dans son honneur et parfois dans sa chair dans
l’exercice de ses fonctions. Par ricochet, c’est bien
l’institution judiciaire incarnée par la personne du seigneur
justicier qui est visée, entachée par ces vilaines paroles et ces
gestes odieux et c’est donc naturellement qu’il s’approprie
les affaires portées à sa connaissance. Le seigneur justicier
est garant de l’ordre public et c’est bien à ce titre qu’il
s’arroge le droit d’agir en justice32.
17 Les circonstances dans lesquelles éclatent les altercations
sont multiformes. Dans cinq cas, les affaires ne livrent pas
de détails sur les circonstances qui ont conduit aux heurts.
Les saisies, par les officiers seigneuriaux d’animaux qui
divaguent semblent très propices à l’affrontement (sept cas).
Dans quatre cas, les documents relatent que les choses ont
dégénéré alors que le sergent faisait son office ; tout ceci est
plus que vague. Mais, sept affaires permettent justement
d’entrevoir ce qu’il faut comprendre par « faire son office » :
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ainsi le personnel judiciaire s’est trouvé en position de


faiblesse dans quatre affaires à l’occasion de la notification
d’une déclaration de bien et d’acquittement de devoir tandis
que les choses ont dérapé dans trois affaires au cours de la
notification d’un ajournement à comparaître. Dans une
affaire, c’est la combinaison de ces deux motifs (notification
d’un ajournement et réclamation d’une déclaration de bien)
qui est à l’origine d’une situation tendue. Viennent ensuite le
refus de se faire conduire en prison (deux affaires33), la
notification d’une saisie de terre (deux), un vol de bois
(deux), un problème relatif à l’acquittement de levages
(deux), une fraude dans l’utilisation de mesures (deux) qui
conduisent à des échanges d’injures et parfois de coups.
Enfin, pour une affaire seulement à chaque fois les situations
s’enveniment au cours d’une partie de chasse, pour répondre
a priori à la propre violence du sergent venu vérifier les
mesures utilisées ou bien encore parce que l’accusé s’oppose
au fait que le sergent vienne chercher l’un des siens pour le
conduire en prison. Ce sont donc très souvent des situations
classiques et banales de la vie quotidienne en milieu rural
qui sont à l’origine de ces échanges violents.
18 Les justiciables entretiennent des rapports quotidiens avec le
personnel judiciaire. S’ils semblent accepter la juridiction
seigneuriale comme une chose légitime et allant de soi, ils ne
se privent pas pour autant dans la pratique journalière de la
contester. Les auxiliaires de justice tentent de faire respecter
les règles de vie imposées à l’ensemble de la communauté et
protègent avec beaucoup de vigilance le patrimoine
seigneurial tandis que le monde paysan défend âprement ses
biens, souvent sa terre et ses animaux, tout ce qui permet de
travailler et d’assurer la vie de tous les jours.
19 Les justiciables s’en prennent non aux hommes mais aux
fonctions judiciaires et seigneuriales qu’ils incarnent  ; pour
preuve l’absence de propos injurieux relatifs à leur vie
privée, à leur famille. Tout ceci est à considérer sous réserve
qu’il n’y ait pas un effet déformant des sources à savoir
qu’elles ne conserveraient du discours sur la violence que ce
qui est strictement en rapport avec le délit, en l’occurrence
ici le non-respect de l’autorité seigneuriale.
Malheureusement, cette hypothèse ne peut être que soulevée
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mais difficilement vérifiée car elle touche à la façon même


dont les sources ont été élaborées.
20 Concernant les victimes injuriées, nous retrouvons tous les
individus qui composent ordinairement le personnel des
justices seigneuriales. Le sergent reste la personne la plus
souvent prise à parti (23 affaires). Mais il est aussi possible
de s’en prendre plus généralement «  aux officiers de la
court  » (quatre), à un «  sergent forestier  » (deux), à un
« sergent et son record » (deux), à « deux ou des sergents »
(deux), à un « forestier » (une), à un « garennier » (une), à
des «  commissaires  » (une), à un «  receveur  » (une), à un
«  greffier de la court  » (une), enfin tout simplement à «  la
court » (une).
21 Le sergent34 constitue bien la figure habituelle de ces
archives judiciaires. Il surveille les terres seigneuriales
(particulièrement les bois et les garennes), applique les
décisions judiciaires en ajournant, arrêtant, saisissant et
maintient l’ordre. Les « recors », quant à eux, accompagnent
les sergents dans leurs fonctions pour leur servir, si
l’occasion se présente, de témoins ou leur prêter main forte
dans l’exercice de leurs prérogatives.
22 Pour sa part, le greffier se contente de tenir la plume et de
retranscrire les débats. Les commissaires et les receveurs
ont, quant à eux, un rôle plus spécifique dans
l’administration des biens saisis au cours d’une procédure et
le recouvrement des taxes seigneuriales. Le point commun
de tous ces individus est bien sûr qu’ils sont en étroit contact
avec les populations35 et c’est à ce titre qu’ils se trouvent
particulièrement exposés. Ils sont les interlocuteurs
physiques, bien connus des justiciables, et c’est tout
naturellement qu’on se plaint auprès d’eux. S’il y a un
respect indéniable de l’autorité, il n’est pas pour autant
certain qu’il s’applique à ceux qui l’exercent36.
23 Du côté des accusés, dans 34 affaires, les injures verbales et
réelles sont le fait d’un seul homme alors que dans les six cas
restants, les violences ont été commises par deux individus.
24 Les violences collectives, «  en réunion  », sont totalement
absentes de nos sources. Les conflits sont bien individuels et
sporadiques, et à aucun moment nous n’avons décelé de
quelconque soulèvement de la communauté dans son
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ensemble  ; pourtant les problèmes qui les opposent


individuellement sont souvent identiques. Faut-il y voir un
manque de solidarité des individus entre eux  ? Les conflits
sont-ils si peu nombreux et espacés dans le temps et dans
l’espace qu’ils ne permettent pas la mise en route d’un
mouvement de contestation global  ? Les sources ne
permettent pas d’accréditer avec certitude ces hypothèses.
Les affaires concernant deux personnes mettent en scène les
agissements d’un chevalier et d’un écuyer37, d’un père et de
son fils38, d’un homme et de sa femme39, de deux hommes40,
sans qu’il nous soit précisé un quelconque lien de parenté ni
d’amitié. Le profil sociologique précis de ces individus est
très difficile à déterminer car les sources sont plus que
lacunaires à ce propos. Ainsi, nous ne disposons que très
rarement de leur situation de famille, jamais de leur âge ou
de leur domiciliation41. Sur notre corpus de 46 personnes qui
comparaissent, seulement trois professions sont indiquées :
un valet42, un maçon43, un tondeur44. L’absence de précision
peut signifier qu’il s’agit de petits paysans, ce qui semble
vraisemblable car nos affaires ont trait à des délits que l’on
peut qualifier d’agricoles.

Les tribunaux seigneuriaux et le traitement


judiciaire
25 Si les juges sont conscients de la gravité du crime verbal
lorsque de simples particuliers en sont les cibles, ils sont
d’autant moins tolérants à l’encontre des mauvais parleurs
qui s’attaquent à l’autorité en place45.
26 La littérature relative aux pratiques coutumières met en
évidence qu’il existe bien un seuil de violence au-dessous
duquel cette dernière est tolérée. L’idée de répondre à la
violence par la violence est envisagée mais très strictement
définie. La violence fait partie des normes de comportement
partagées par l’ensemble de la société médiévale46. Le droit
coutumier angevin apporte des réponses claires au
traitement de ces questions de violences tant sur la
procédure que sur les peines à infliger. Très concrètement, il
s’agit de savoir qui a compétence dans certains cas précis47,
pendant combien de temps le délit peut être poursuivi48,
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comment les responsabilités se répartissent49, si les faits de


violences physiques et verbales doivent être traités en même
temps ou séparément50. Les coutumiers nous renseignent
aussi sur le sens des amendes pénales, de leur différence
avec les peines corporelles, de la nature et des buts de cette
punition, ils dévoilent aussi les fonctions des amendes à
travers la tarification des délits qui éclaircit l’appréciation
des actes criminels ou la symbolique des structures
mentales51.
27 Le montant de l’amende varie selon la qualité de la victime,
la gravité des violences et les circonstances des faits. Ainsi,
« en simples injures verballes, celuy qui les dit en est tenu en
l’interestz de partie à l’arbitracion du juge, et en amende vers
court de la loy qui est de vingt solz tournois ou Maine et en
Anjou de dix solz52 » alors qu’« en injures desloyaux, comme
appeler aucun traitre, meurtrier, ou autre injure esquipollent
ad ce, celuy qui les dit en est tenu en l’interestz de partie
selon son estat, à l’arbitracion du juge, et en fait amende à la
court de soixante solz manczoys ou Maine, et soixante solz
tournois en Anjou53  ». Concernant les violences physiques,
ce sont le sang et les parties du corps blessé qui déterminent
l’échelle des amendes ainsi  : «  En simples bateures au
dessoubz des mers où n’a mutillacion, a XX s. d’amende ou
Maine et en Anjou X s., avec les desdommaigements de la
playe s’il y a sang espandu54  » alors qu’«  en bateure ou il a
sang et playe, c’est assavoir si la playe est mortel ou au
dessoubz des mercs, c’est assavoir au dessoubz des yeulx ou
ou visaige, le basteurs fait amende de LX s. à la justice, et au
blecié ses dommaiges et amende de l’empirement de son
corps à son serment55  ». Un article se réfère tout
particulièrement au cas où un prévôt ou un sergent seraient
violentés  : «  Homme coustumier qui bat le provost de son
seigneur ou son sergent de son houstel qui porte les clefs, il
en fait LX s. d’amende au seigneur, et l’amende à celui qui a
esté feru selon le dommaige à sa prouve56.  » Enfin, la
coutume envisage, dans certaines conditions, le recours à
des peines corporelles  : «  En bateures faicte de propox
deliberé et d’aguect appencé, a pugnicion corporelle, comme
d’estre trainé et pendu, pousé qu’il n’y ait mutillacion57  »  ;
une solution que n’ont pas retenue nos seigneurs justiciers.
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La coutume a visiblement développé au fil des temps tout un


arsenal pénal pour répondre à la violence physique des uns,
aux injures des autres.
28 Le caractère aggravant de certaines situations est mis en
avant ; d’ailleurs la raison, dans notre corpus, en est souvent
la même, à savoir agir en « aguet apencé », c’est-à-dire avoir
fomenté une action avec préméditation (se cachant pour
attendre sa victime ou en ayant recours à l’aide de
complices) ou bien avoir proféré des «  propos délibérés  ».
C’est le cas par exemple de Jamet Bodin qui «  estoit venu
d’aguet en un chemin estroit58  ». Si ces circonstances
aggravantes très particulières ne sont pas toujours faciles à
prouver, les juridictions seigneuriales ne se privent pas de
dresser des portraits un peu noirs des délinquants, les
accusant de faire preuve de malice et de lâcheté. Les mots,
en même temps qu’ils contribuent à définir le criminel, le
font exister de façon irréversible aux yeux des juges et de la
société59. Ainsi, Michel Perroy est «  esmeu de mauvais
propoux et dampnable voulanté60 », Clémens Girart met les
mains « malicieusement en la personne de Perrin Tranchant
notre sergent61  », Macé le Charbonnier «  en courous et
hayne  » tente de donner un coup de couteau au sergent62.
Néanmoins, il est une obligation qui demeure pour la cour
seigneuriale, celle d’apporter des preuves légales prouvant la
culpabilité des accusés.
29 La prison n’est pas au centre du système de répression relatif
à de tels délits. Dans seulement quatre cas il est décidé de
«  prendre au corps  » les individus63 et dans deux cas
seulement l’incarcération est décidée « jusqu’au paiement de
l’amende64 ». Rien de surprenant au fait que le recours à la
prison soit si peu fréquent car, au Moyen Âge, cette dernière
ne constitue pas une peine65, mais seulement le moyen de
s’assurer des prévenus en attente de jugement ou des
condamnés en attente d’exécution66. Elle offre aux instances
judiciaires la possibilité de protéger la société en écartant les
individus jugés dangereux le temps qu’un jugement définitif
soit rendu. L’enfermement des individus intervient aussi
lorsque ces derniers ne sont pas en mesure de fournir de
caution morale ou de garanties financières à leur

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élargissement ou que l’affaire dans laquelle ils sont


impliqués est jugée trop grave.
30 Une dizaine d’affaires ne livrent pas d’information claire sur
une éventuelle sentence pénale. Les sources ne fournissent
aucune explication mais il est possible d’envisager la
rétractation d’une des parties. Quatre concluent à la mise
hors de cause des accusés, soit parce que les faits n’ont pas
été prouvés, soit parce que les responsables véritables
demeurent introuvables. Ainsi, il est possible de voir, dans
certains exposés des affaires, la cour diligenter des
informations, collecter des témoignages et des dépositions
dans le but de prouver les faits reprochés : « Ledit Perrois a
esté fait venir en jugement pour parler à luy touschant le cas
dessusdit, lequel, après ce que avons veue l’informacion
faicte contre luy par laquelle nous est apparu iceluy Perroys
estre couppable dudit cas67 », « present et après ce que avons
ouy de la part dudit procureur le sergent nommé Morice
Jochet, lequel a depposé68 […] » et « present et après ce que
il a eu denyé laditte saisine et qu’il a esté prouvé par trois
tesmoins69 ».
31 Les affaires restantes se soldent par l’imposition d’une
amende dont bien souvent le montant n’est pas précisé.
Dans le cas d’injures verbales, trois amendes sont clairement
explicitées : cinq s., quinze s. et cinquante s. Concernant les
violences physiques, une amende de quinze s. et une de
cinquante livres sont mentionnées. Une affaire relate des
faits d’injures verbales et de violences physiques et
mentionne la condamnation à une amende de 100 s.
32 Si la coutume prescrit, de jure, des amendes tarifées très
strictement en fonction du type d’injures verbales et réelles
proférées, les archives montrent, de facto, que les pratiques
sont tout autres et ménagent en réalité une grande place à
l’arbitraire du juge70. Tantôt diminuées tantôt majorées, les
sénéchaux angevins semblent plutôt considérer les
prescriptions coutumières comme des orientations
indicatives que comme des règles obligatoires71. Leur but est
bien d’essayer d’harmoniser la théorie juridique et la
pratique judiciaire et non d’imposer un pouvoir coercitif
absolu. Les amendes sont ajustées in concreto, au cas par
cas, comme le prouvent les quelques formules utilisées dans
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nos sources, telles que «  ainsi poier à l’arbitracion des


senechal et bailly de la court72  », «  condemné en la somme
de LX livres tournois ou autre telle somme que de raison73 »
ou bien encore «  ou telle autre somme que de raison à la
bonne moderacion de la court74  ». Le meilleur système
consiste à laisser les juges libres de fixer le montant de
l’amende en considérant dans chaque cas non seulement la
gravité du délit, mais aussi la situation économique du
délinquant. La lecture de ces registres d’assises et d’amendes
donne l’impression d’un effort très concret pour
personnaliser la répression. Les tribunaux seigneuriaux
demeurent bien des lieux où s’échange et se négocie la
norme sur laquelle reposent le lien social et la voie qu’ils
choisissent pour régler les conflits qui leur sont soumis
permet de contribuer à la construction de cette norme et
définit, pour une part, où doit se situer la limite entre les
actes entendus comme licites et les actes jugés illicites. In
fine l’exercice de la justice vise à aboutir à un compromis qui
prend bonnes notes des exigences de la norme ainsi que des
éléments très particuliers propres à chaque affaire.
33 Enfin, les sources sont totalement muettes sur une
éventuelle réparation civile des dommages subis par la
victime alors que la coutume en fait effectivement état. Les
amendes semblent intégralement versées aux seigneurs
justiciers75.
34 En l’état, il apparaît clairement que la justice seigneuriale
joue bien son rôle de régulateur dans les rapports sociaux et
offre la possibilité de réparer les violences et d’apaiser les
querelles, ce qui rend par la même occasion inutile le recours
à des formes d’action plus violentes voire de tomber dans
des processus sans fin de vengeance. La répression des
comportements déviants constitue bien une forme de
contrôle social de la sociabilité villageoise visant surtout à en
refreiner les formes considérées comme excessives,
dépassant les limites tacitement tolérées par tous. Le
seigneur justicier veille aussi à ce que son autorité via ses
représentants ne soit ni bafouée ni ignorée. Il s’agit bien de
sa part d’affirmer d’une manière récurrente ses prérogatives
judiciaires. Enfin, si la société médiévale est traversée de
temps à autre par des vagues de violence, il ne faut jamais
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perdre de vue que l’idéal pour tout un chacun est bien de


vivre en paix et pour l’institution, étatique comme
seigneuriale, d’assurer le bien public, mais lorsque les
violences ne peuvent pas être évitées c’est alors une
résolution rapide des conflits qui est recherchée. L’Anjou
avec son maigre lot de 40 affaires tend à nous faire penser
que les relations entre le personnel judiciaire et les
justiciables étaient plutôt dans l’ensemble courtoises et que
s’il y a eu des altercations, elles ont dû le plus souvent se
cantonner dans la limite de l’acceptable, du toléré.

Notes
2. G151, Morannes, 349 folios (1401-1460), 4 affaires (f° 39 v°, 2e registre
f° 26 v°, 37 v°, 77 v°) ; G152, Morannes, du f° 4 au f° 89 v° (1446-1465), 1
affaire (f° 41 v°) ; G153, Morannes, 446 folios (1461-1495), 5 affaires (f°
51, 256 v°, 258, 265) ; G155, Morannes, 206 folios (1508-1540), 1 affaire
(f° 247) ; G157, Morannes, 399 folios (1463-1470), 1 affaire (f° 289 v°) ;
G443, Le Coudray, 55 folios (1403-1509), 1 affaire (f° 13 v°)  ; G811,
Montsoreau, f° 7 au f° 10 (1437-1451), 1 affaire (f° 7) ; G1514, Villeneuve,
58 folios (1512-1547), 1 affaire (f° 25) ; 15G19, Cunault, 251 folios (1450-
1528), 2 affaires (f° 174, 203)  ; H22 Saint-Aubin, f° 31 au f° 88 (1400-
1404), 1 affaire (f° 34 v°) ; H555, Cheffes, 62 folios (1495-1524), 1 affaire
(f° 40)  ; H868, Briollay, 28 folios (1452-1525), 1 affaire (f° 15 v°)  ;
1HsB87, La Chesnaie (Hôpital Saint-Jean d’Angers), 109 folios (1463-
1474), 4 affaires (f° 53, 77, 83, 105)  ; 1HsB176, Hôpital Saint-Jean
d’Angers, 121 folios (1380-1391), 1 affaire (f° 151) ; 8J13, Jarzé, 14 folios,
(1465-1483), 2 affaires (f° 9, 14) ; 8J14, Jarzé, 262 folios (1480-1500), 1
affaire (f° 230 v°)  ; 8J62, 2e registre, Cheviré-le-Rouge, 20 folios, xve
siècle, 3 affaires (f° 10 v°, 11, 18 v°) ; 8J63, 1er registre, Cheviré-le-Rouge,
48 folios (1475-1488), 2 affaires (f° 29 v°, 34)  ; 2e registre, Cheviré-le-
Rouge, 104 folios (1491-1509), 3 affaires (f° 13 v°, 86, 90)  ; 8J120,
Villiers, 6 folios (1483-1484), 1 affaire (f° 6)  ; 8J121, Villiers, f° 1 au f°
205 (1526-1550), 1 affaire (f° 4 v°)  ; 16J1 A2, 3e cahier, Brain-sur-
Longuenée, 51 folios (1403-1523), 1 affaire (f° 49 v°)  ; 1e302, La
Fillotière, 201 folios (1425-1459), 1 affaire (f° 31 v°).
3. C.-J. Beautemps-Baupré, Coutumes et institutions de l’Anjou et du
Maine antérieures au xvie siècle, coutumes et styles, 4 tomes, Paris-
Angers, 1877-1883  ; C.-J. Beautemps-Baupré, Le livre des droiz et des
commandemens d’office de justice, 2 tomes, Paris, 1865.
4. J.-M. Carbasse, Histoire du droit pénal et de la justice criminelle,
Paris, 2000, p. 16. ; C. Gauvard, « Compter le crime », Violence et ordre
public au Moyen Âge, Paris, 2005, p. 38.

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5. C.-J. Beautemps-Baupré, Coutumes et institutions…, op. cit., partie F,


titre XIV : « De injures », § 1342, p. 496 ; ibid., § 1335, p. 494 ; ibid., §
1349, p. 497-498.
6. C.-J. Beautemps-Baupré, Le livre des droiz…, op. cit., p. 305. Il existe
« deux espèces d’injures : injuria legis ; injuria verbalis. L’injure est dite
legis, quand on met la main sur autrui ou sur ses biens, qu’on le déboute
de son droit, de son domaine ou de sa possession. Elle est verbalis quand
on dit à autrui paroles diffamatoires ou vilaines qui tournent à son blâme
ou à son préjudice, ou à son dommage ».
7. Ibid., p. 305-306. Sur la signification plus précise des injures, N.
Gonthier, « Sanglant Coupaul ! », « Orde Ribaude ! », Les injures au
Moyen Âge, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 199 p.
8. ADML, G151, 2e registre, f° 37 v°.
9. ADML, 8J62, 2e registre, f° 18 v°.
10. ADML, G443, f° 13 v°.
11. ADML, G155, f° 247.
12. ADML, G153, f° 258.
13. Sauf une fois, ADML, G153, f° 51 : « Michel Perroys donna plusieurs
coups de poign. »
14. V. Toureille, Vol et brigandage au Moyen Âge, Paris, 2006, p. 20 :
«  L’insulte de “larron” constitue pour les hommes le sommet de
l’infamie. À la différence des crimes de sang, le vol est un acte honteux et
dégradant qui voue le larron et sa famille au déshonneur. »
15. ADML, 8J63, 1er registre, f° 29 v°.
16. ADML, 8J14, f° 230 v°.
17. ADML, 1e302, f° 31 v°.
18. ADML, H22, f° 34 v°.
19. ADML, 1HsB87, f° 53.
20. ADML, 16J1, A2, 3e cahier, f° 49 v°.
21. ADML, 8J121, f° 4 v°.
22. C. Gauvard, «  Violence et rituels  », Violence et ordre public…, op.
cit., p. 195.
23. V. Toureille., Vol… op. cit., p. 19.
24. C. Gauvard, « Injure », Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, 2002, p.
717.
25. ADML, G152, f° 41 v°.
26. ADML, 8J62, 2e registre, f° 18 v° et G155, f° 147.
27. Nous excluons de ce comptage 8 affaires pour lesquelles, compte
tenu du flou des termes utilisés, il nous a semblé difficile de les imputer

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avec certitude à l’une de ces catégories.


28. Six affaires sont concernées dont l’une souligne expressément
l’utilisation d’un couteau ce qui permet d’étayer un peu plus notre
propos. ADML, G151, 2e registre, f° 37 v° et f° 77 v°  ; G153, f° 51 et f°
258 ; G443, f° 13 v° ; G811, f° 7.
29. Nous mettons de côté les transcriptions sèches d’amendes qui ne
permettent pas d’avoir une connaissance précise de l’affaire avant la
sentence, soit 8 mentions : G152, 1 amende f° 41 v° ; G153, 1 amende f°
256 v°, 2 amendes f° 258 et 1 amende f° 265 ; 16J1, 1 amende f° 49 v° ;
8J120, 1 amende f° 6 ; 8J121, 1 amende f° 4 v°.
30. ADML, G151, 2e registre, f° 37 v°.
31. ADML, 15G19, f° 174.
32. J.-M. Carbasse, Histoire du droit pénal, op. cit., p. 157.
33. Pour l’une de ces affaires, les circonstances ayant entraîné la
conduite en prison sont précisément relatées : G153, f° 51.
34. C.-J. Beautemps-Baupré, Coutumes et institution…, op. cit., t. 3,
chap. xxxix : « Sergents-Huissiers », p. 171.
35. Ils ont un ressort déterminé en dehors duquel ils ne peuvent pas
exercer et sont astreints à y demeurer. C.-J. Beautemps-Baupré,
Coutumes et institutions…, op. cit., t. 3, chap. xxxix  : «  Sergents-
Huissiers », p. 180.
36. De même, en cas de révolte contre la fiscalité on s’en prend aux
percepteurs et officiers mais on ne conteste pas (ou très rarement) le roi.
37. ADML, G151, 2e registre, f° 26 v°.
38. ADML, 15G19, f° 201.
39. ADML, 8J14, f° 230 v°. Seule cette affaire mentionne la participation
d’une femme.
40. ADML, 8J63, 2e registre, f° 13 v° ; G157, f° 289 v° ; 1HsB87, f °77.
41. C. Gauvard, «  Nommer le crime et les peines  », Violence et ordre
public…, op. cit., p. 45.
42. ADML, G153, f° 256 v°.
43. ADML, G157, f° 289 v°.
44. ADML, H555, f° 40.
45. N. Gonthier, «  La répression et le crime à la fin du Moyen Âge  »,
Mémoires de la société pour l’histoire du droit et des institutions des
anciens pays bourguignons, comtois et romands, fasc. 47, 1990, p. 120 ;
X. Rousseaux, Taxer ou châtier ? L’émergence du pénal. Enquête sur la
justice nivelloise (1400-1650), Louvain-la-Neuve, 1990, t. 1, p. 205  :
«  Quand la parole méprisante s’adresse à un représentant du pouvoir  :
seigneur, officier de la ville ou de la justice, ou lorsque la critique vise
l’institution même, l’amende est plus lourde. »
https://books.openedition.org/pur/4994 16/20
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46. C.-J. Beautemps-Baupré, Le Livre des droiz…, op. cit., p. 306.


47. C.-J. Beautemps-Baupré, Coutumes et institutions…, op. cit., t. 2,
partie F, troisième partie, titre VI : « De la juridicion des juges », § 370,
p. 148.
48. Ibid., t. 2, partie F, neuvième partie, titre XIV : « De injures », § 1351
et 1352, p. 498.
49. Ibid., § 1345 et 1350, p. 497-498.
50. C.-J. Beautemps-Baupré, Le Livre des droiz…, op. cit., p. 307.
51. H. Benveniste, «  Le système des amendes pénales en France au
Moyen Âge  : une première mise en perspective  », Revue historique de
droit français et étranger, 77e année, 1992, p. 4.
52. C.-J. Beautemps-Baupré, Coutumes et institutions…, op. cit., partie
I, quatrième partie : « Des amendes, prouffiz, forfaictures, pertes de fié,
aventures et confiscacions que les seigneurs ont sur leurs hommes, et en
quel cas », § 121, p. 278.
53. Ibid., § 122, p. 279.
54. Ibid., t. 2, partie F, neuvième partie, titre XIX  : «  De paines
pecunielles », § 1400, p. 509.
55. Ibid., § 1398, p. 508-509.
56. Ibid., § 1401, p. 509.
57. Ibid., t. 2, partie F, neuvième partie, titre XVIII  : «  De paines
corporelles », § 1370, p. 504.
58. ADML, G151, 2e registre, f° 77 v°.
59. C. Gauvard, «  Nommer le crime et les peines  », Violence et ordre
public…, op. cit., p. 46.
60. ADML, G153, f° 51.
61. ADML, 8J62, 2e registre, f° 18 v°.
62. ADML, G443, f° 13 v°.
63. ADML, G151, f° 39 v° ; G153, f° 51 ; 1e302, f° 31 v° et 15G19, f° 174.
64. ADML, G155, f° 247 et 8J63, 2e registre, f° 86.
65. Ce propos est tout de même nuancé par J.-M. Carbasse, Histoire du
droit pénal, op. cit., p. 246-247.
66. Ibid., p. 67.
67. ADML, G153, f° 51.
68. ADML, G155, f° 247.
69. ADML, 1HsB87, f° 105.
70. Selon sa définition juridique, l’arbitraire est la part d’interprétation
qui est laissée au juge pour évaluer les préjudices et administrer les

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peines. Il ne doit donc pas être entendu dans son sens commun et
péjoratif. La distorsion entre la norme et la pratique, dans le cas précis
du montant des amendes, résulte peut-être d’une adaptation aux
fluctuations de la monnaie.
71. A. Porteau-Bitker et L. Talazac, «  Droit coutumier et capacité
délictuelle des « sous-âgés » aux xiiie et xive siècles », Revue d’Histoire
du Droit, 72 (4), 1994, p. 537 : « Quoi que prescrivent les coutumiers il
faut cependant souligner que le juge, au Moyen Âge, n’est tenu par aucun
texte ni par aucune règle stricte et qu’il jouit d’un immense pouvoir
d’appréciation. »
72. ADML, G153, f° 51.
73. ADML, G155, f° 247.
74. ADML, 8J63, 2e registre, f° 86.
75. X. Rousseaux, Taxer ou châtier  ?.., op. cit., t. 1, p. 112 : «  Pour
certains comportements, par exemple les injures aux gens de justice, la
part de la victime revient également à la ville et aux seigneurs. »

Auteur

Isabelle Mathieu
Du même auteur

Les justices seigneuriales en


Anjou et dans le Maine à la fin
du Moyen Âge, Presses
universitaires de Rennes, 2011
Formations et cultures des
officiers et de l’entourage des
princes dans les territoires
angevins (milieu XIIIe-fin XVe
siècle), Publications de l’École
française de Rome, 2019

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La violence à l’aune d’un corpus


d’archives judiciaires
seigneuriales (Anjou-Maine,
XIVe-XVIe siècles) in
Violence(s) de la préhistoire à
nos jours, Presses
universitaires de Perpignan,
2011
Tous les textes
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


MATHIEU, Isabelle. « Iniures desloiaux, offances, coups et collées » : les
sergents angevins violentés dans l’exercice de leurs fonctions (1380-
1550) In  : La violence et le judiciaire  : Du Moyen Âge à nos jours.
Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/4994>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4994.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

https://books.openedition.org/pur/4994 19/20
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Iniures desloiaux, offances, coups et collées » : les sergents angevins violentés dans l’exercice…

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Car tels excès ne sont pas permis » : l’injure et sa résolution judiciaire dans un tribunal de pre…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

« Car tels excès ne


sont pas permis » :
l’injure et sa
résolution
judiciaire dans un
tribunal de
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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Car tels excès ne sont pas permis » : l’injure et sa résolution judiciaire dans un tribunal de pre…

première instance
sous l’Ancien
Régime
Hervé Piant
p. 125-136

Texte intégral
1 Les agressions non mortelles – nos modernes «  coups et
blessures » – abondent dans les archives judiciaires d’Ancien
Régime, principalement dans les tribunaux de première
instance. Pourtant, ces actes sont mal connus, les historiens
ayant concentré leurs analyses sur la criminalité la plus
grave et sur les tribunaux qui en rendaient le mieux compte,
tribunaux d’exception, cours supérieurs et d’appels. Alors
pourquoi s’occuper de ces « causes minuscules » ? D’abord,
parce qu’on s’est peu intéressé à elles jusqu’à présent, ce qui
est une raison suffisante. Mais, plus profondément, deux
caractères permettent de justifier notre étude. En premier
lieu, les violences non mortelles constituent sans nul doute
l’essentiel de l’activité criminelle des tribunaux d’Ancien
Régime, pour peu que l’on abandonne les procès en appel
devant les parlements et que l’on regarde dans les
procédures de première instance. Il semble bien difficile de
faire l’histoire de la justice d’Ancien Régime sans prendre en
compte ce qui constituait, au sens propre, l’ordinaire des
tribunaux. Ensuite, cette délinquance ordinaire met face à
face les justiciables et les juges locaux. Les premiers, par le
biais de la plainte, construisent un discours cohérent qui
n’est en rien un récit objectif1 mais qui s’intègre dans une
démarche rationnelle  ; les seconds tentent de répondre à
cette sollicitation en élaborant des solutions juridiques qui
leur permettent à la fois de capter la confiance des
justiciables et de respecter leurs propres contraintes et
exigences.

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2 C’est cette interaction que nous allons chercher à décrire,


dans une perspective qui fait du tribunal local non le temple
d’une déesse terrible et aveugle mais un lieu d’échange où se
nouent les fils délicats du dialogue social. Pour cela, nous
commencerons par décrire les modalités de la violence non
mortelle telles qu’elles apparaissent dans un échantillon de
plaintes, puis nous verrons quel fut leur devenir judiciaire.

Les scénarios de l’injure


3 Pour voir la place prise par les violences dans le contentieux
judiciaire réel, nous avons choisi d’observer la pratique d’un
tribunal de première instance, la prévôté royale de
Vaucouleurs (actuellement en Lorraine2) dont le ressort
s’étendait sur une dizaine de villages et environ cinq mille
habitants. C’est en effet à l’échelon, modeste mais essentiel
par sa proximité avec les justiciables, des tribunaux
ordinaires (royaux ou seigneuriaux) que se traitait la plus
grande partie des affaires « dites » d’injures, bien davantage
que dans les tribunaux supérieurs et d’appel, auxquels
parvenaient bien peu de ces causes médiocres. Pour des
raisons de conservation d’archives, et de faisabilité, l’étude
porte sur l’ensemble des procès-verbaux de plainte pour des
affaires d’agressions non mortelles contre les personnes, soit
un échantillon de soixante-seize documents3 portés devant le
prévôt de Vaucouleurs entre 1680 et 1693. En accord avec les
définitions de l’époque, on trouve aussi bien, parmi ce
corpus, des agressions violentes graves que de simples
insultes4  : dans au moins quatorze cas (18,4  %), il semble
bien qu’aucun coup n’ait été échangé, ce qui prouve bien que
l’insulte pouvait donner lieu à l’ouverture d’une procédure
criminelle (même si cela reste minoritaire).

Les causes du conflit


4 L’analyse des modalités matérielles de l’injure et de la
sociologie des parties en cause permet de dégager un certain
nombre de «  scénarios  » de l’injure portée en justice. La
tâche n’est pourtant pas aisée, d’abord parce que la faiblesse
quantitative de l’échantillon oblige à rester prudent, ensuite
parce que l’une des rares choses sur laquelle accusés et
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plaignants sont d’accord, c’est d’en dire le moins possible,


notamment sur les causes de la rixe  : c’est souvent «  sans
aucune provocation  », ou «  sans lui avoir donné raison  »,
que l’accusé est censé avoir agi (au moins 12 cas). Cela
permet au plaignant de se draper dans la posture de
l’innocence outragée, renforçant ainsi la malignité de son
adversaire et faisant ainsi l’impasse sur un éventuel
comportement antérieur peu glorieux. Quant à l’accusé, son
silence est la conséquence essentielle d’une ligne de défense
qui, dans la majorité des cas, consiste soit à nier la réalité de
l’agression, soit à l’expliquer par une pulsion non
préméditée, causée par la colère ou même l’alcool. On peut,
en fait, penser que cela révèle une réticence à exprimer
publiquement devant la justice des querelles internes.
5 C’est pour cela, a contrario, que l’exercice de l’autorité
apparaît, avec au moins 15 cas, comme l’un des principaux
motifs de l’injure. L’exemple type, ce sont les violences qui se
déroulent à l’occasion d’une saisie, lorsque l’huissier venu
instrumenter est injurié, plus ou moins gravement, par les
débiteurs qui ne peuvent supporter cette intrusion dans leur
maison, véritable sanctuaire de l’honneur et des intérêts
familiaux. Nombreuses aussi sont les altercations liées aux
exigences militaires, lorsque des officiers municipaux
(échevins de la ville de Vaucouleurs, maires de villages du
ressort) doivent réquisitionner logements ou chevaux pour
les nombreuses troupes de passage, ou en quartier d’hiver,
dans la région. La fréquence de ce type de plaintes révèle,
selon nous, moins des tensions sociales particulièrement
vives entre les détenteurs locaux de l’autorité et leurs
administrés, que la grande facilité avec laquelle les premiers
utilisent la justice institutionnelle, notamment pour
réaffirmer leur autorité menacée par l’agression5. Cela se
ressent également par le fait que les échelons supérieurs de
la société locale sont surreprésentés parmi les plaignants
(tous motifs de plainte considérés)  : seigneurs, officiers,
marchands et assimilés forment entre un cinquième et un
quart des plaignants, ce qui est, sans nul doute, très
supérieur à leur poids démographique réel. Par leur fortune
et leur niveau culturel, par leur sociabilité qui les amène à
fréquenter les hommes de loi locaux, la justice leur apparaît
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comme une des solutions normales et avantageuses aux


conflits qu’ils ont à subir.
6 Après l’autorité, le travail, et principalement les questions
agraires sont fortement présentes, avec au moins 9 cas. Ces
altercations obéissent à des modalités spécifiques  : elles se
déroulent principalement à la campagne ou sur les « grands
chemins6  », le matin ou l’après-midi, plutôt pendant les
saisons « chaudes ». L’un des motifs principaux de rixe, dans
un ensemble marqué par une grande variété, tient à la
circulation des animaux  : les insultes et les coups pleuvent
pour quelques touffes d’herbes piétinées ou dévorées par des
«  bestiaux  » divagants. C’est qu’il s’agit de points
importants, mettant en jeu la sûreté des propriétés et les
compromis instables entre villages pour la délicate question
des vaines pâtures. Là encore, le recours à la justice fait
partie d’une stratégie d’ensemble, visant à garantir des droits
menacés.
7 En dehors de ces deux types assez précis d’actes, le reste des
affaires est marqué par une grande hétérogénéité  : conflits
d’argent (4 cas), querelles de voisinage (5 cas) et même
vengeances, alléguées dans au moins 6 affaires. L’agressivité
spécifique des jeunes, qui s’exerce de préférence la nuit, dans
les rues ou au cabaret, doit être notée. Les violences
traditionnelles (charivaris, chahuts nocturnes), commises en
bandes sont rares, ce qui témoigne probablement de la large
acceptation dont elles font l’objet, tant qu’elles ne dépassent
pas certaines limites. Néanmoins, au moins trente-quatre
accusés (sur un total de cent trente-quatre) sont qualifiés par
leur statut matrimonial (« jeune garçon », « jeune homme à
marier  »). Les injures, outre les cas décrits ci-dessus, se
déroulent prioritairement dans la rue, véritable théâtre de
ces rixes où le regard des spectateurs, et le jugement qu’ils
porteront sur l’affrontement, sont des enjeux essentiels. Le
cabaret, souvent décrit par les historiens comme un haut lieu
de l’agression, n’est mentionné que six fois, peut-être parce
que les querelles qui s’y déroulent sont trop fréquentes pour
être l’objet d’une plainte en justice.

Armes et conséquences

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8 La connaissance des armes utilisée est, de nouveau,


handicapée par des déclarations variables et imprécises, le
plaignant ayant tout intérêt à laisser planer le doute,
notamment en mêlant menaces et coups réels. Dans 14 cas
au moins (environ 20  %), aucun coups n’a été échangé, et
l’éventuelle présence d’arme n’a pu servir qu’aux menaces. À
l’autre extrémité des possibles, il faut souligner la rareté des
armes « par nature ». Épée, fusil, pistolet n’apparaissent que
dans six affaires (moins de 10  %) et jamais de manière
directe  : on tire en l’air, on donne des coups de crosse, on
agite en menaçant. À égalité, soit environ un tiers des cas, on
trouve les armes «  par destination  » (fouet, outils, objets
domestiques, bâtons) et toute la gamme des corps à corps,
coups de pieds, coups de poings, etc. L’usage des armes « qui
tombent sous la main  » (on pense évidemment aux outils)
pourrait faire penser à des agressions pulsionnelles et
irréfléchies. Il faut cependant constater que les blessures les
plus graves (à ce que l’on peut en juger), ont été causées par
des coups de pieds et de poings très majoritairement, et
rarement par des armes ou outils dont l’usage apparaît très
ritualisé7.
9 Ceci nous amène à l’analyse de la gravité des agressions, telle
qu’elle transparaît des discours des plaignants. À la lecture
de ces documents, on a déterminé quatre niveaux de gravité.
Le premier, qui correspond certainement aux seules insultes
verbales (et menaces), les plaignants ne relatant aucun coup
ou blessure, est présent dans 14 cas. Le niveau au-dessus est
celui des coups effectivement portés, mais n’ayant entraîné
aucune effusion de sang (16 cas). La gravité supérieure, celle
des «  plaies ouvertes  » et du sang versé, est la plus
fréquente, avec 37 occurrences. Enfin, 7 plaintes décrivent
une victime «  en danger de sa personne  », ou formules
équivalentes. Évidemment, cette répartition sommaire est
totalement tributaire des déclarations du plaignant, dont on
peut penser qu’il n’a aucun intérêt à les sous-évaluer, et qui,
bien souvent, s’ingénie à rendre les faits incertains, en
mélangeant menaces et faits réels, en multipliant les termes
ambigus, comme le verbe «  maltraiter  ». Il apparaît
cependant que le sang versé constitue le point crucial.
L’insistance avec laquelle les victimes mentionnent
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l’effusion, et si possible la font constater, soit par chirurgien,


soit de visu par le juge, le montre avec netteté. A contrario,
l’agression qui ne donne pas lieu à «  plaie ouverte  » est
moins grave et les accusés eux-mêmes peuvent le souligner,
comme dans cet exemple de 1686 : « Attendu qu’il ne paroît
d’aucune plaie ouverte ni blessure considérable » et que « si
[le plaignant] étoit blessé, il auroit fait visite par
chirurgien  », ils réclament leur renvoi de la procédure. Il
n’en reste pas moins que la notion d’injure est si large qu’un
certain nombre d’individus viennent au tribunal dénoncer
des agressions subies qui, mesurées à l’aune du sang versé,
pourraient apparaître bénignes.

Sociologie de la plainte
10 En fait la constatation essentielle est que la plainte en justice
constitue l’un des éléments de l’interaction sociale. Elle n’est
pas un document neutre, transcrivant objectivement des
événements qui lui sont extérieurs. Tout le monde ne porte
pas plainte, et toutes les rixes et insultes ne donnent pas lieu
à une dénonciation en justice. Cela ressort clairement de
l’analyse sociologique des parties. On a dit plus haut que les
« notables » étaient surreprésentés parmi notre échantillon.
L’autre point essentiel à noter, est la faible place des plus
pauvres. Avec 10 à 15  % des plaignants et des accusés, les
manouvriers (et professions assimilées) sont les grands
absents de cette répartition. Non, bien sûr, qu’ils ne soient
jamais pris dans ces types de conflits, mais la justice
n’apparaît pas comme le moyen adéquat de les résoudre  :
l’institution ne les encourage pas (l’injure entre «  gens du
commun  » étant de peu de conséquence), leur fortune
médiocre rend difficile le paiement des frais de procès,
l’écart culturel entre eux et les hommes de loi ne favorise en
outre pas leur dialogue. Cela revient à dire que l’essentiel du
contentieux est entre les mains de la partie moyenne de la
population, dans un large marais social qui va des artisans
aux laboureurs et qui représente environ la moitié des
utilisateurs de la justice. C’est sur eux que porte
principalement l’effort d’acculturation mené par l’État
monarchique pour faire accepter le recours au tribunal

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comme le mode normal de règlement des conflits. Ce sont


eux également, qui décident, au cas par cas, de l’opportunité
de porter plainte, confrontant les avantages et contraintes de
l’institution avec ceux des solutions alternatives. En un mot,
ce sont eux qui font, ou non, le choix de la justice, en
fonction de leurs objectifs et intérêts, agissant en interaction
avec les exigences et les buts de l’institution.
11 C’est cette interaction qu’il faut maintenant examiner.

Le devenir judiciaire des plaintes pour


injures

Les alternatives à la plainte criminelle


12 Il faut d’abord rappeler que les soixante-seize plaintes du
corpus ne constituent pas la totalité du contentieux réel et
même, qu’elles n’en forment certainement qu’une partie
minoritaire. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner les
nombres : soixante-treize agressions en onze ans, cela laisse
trois mille neuf cent quarante-deux jours «  calmes  »
(98,2 %). Comme il est bien peu probable que, pendant ces
jours, personne n’ait été injurié ou battu, à moins de
postuler une invraisemblable pacification des
comportements dans cette région seule, on en déduira que,
dans de nombreux cas les populations ont décidé de ne pas
déposer une plainte. De cela découle évidemment qu’il est
impossible de savoir si les agressions portées à la
connaissance de la justice sont, ou non, représentatives de
l’ensemble des comportements violents. La simple analyse
sociologique menée plus haut laisse plutôt penser que non.
13 Les solutions alternatives à la plainte criminelle sont
nombreuses. On ne doit pas d’abord sous-estimer
l’importance de la résignation, lorsque la victime, pour des
raisons diverses (peur, lassitude, pressions, sentiment de
culpabilité, etc.) décide de ne pas réagir à une agression. Par
définition, ce choix ne laisse aucune trace dans les archives.
On doit ensuite évoquer l’existence des solutions
infrajudiciaires  : entre la négociation bilatérale directe et
l’arbitrage institutionnalisé, via les diverses formes de
médiation et les divers types de médiateurs, un continuum

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de solutions, d’une grande diversité, permettait aux parties


soit de ne pas recourir à la justice institutionnelle, soit de
l’abandonner en cours de route. La fréquence de ce choix,
difficilement mesurable, mais que nombre d’études
supposent élevée, s’explique par les condamnations qui
frappent la justice d’Ancien Régime, et qui émanent aussi
bien des moralistes que de l’Église. S’y ajoute la réticence des
populations face à une institution exogène qui s’attaque à la
cohérence communautaire. «  Bon accord vaut mieux que
mauvais procès » semble-t-il, tant tout le monde s’accorde à
opposer une infrajustice rapide, gratuite, équitable et
discrète à une justice réputée lente, coûteuse et partiale8.
Pourtant, cette dichotomie n’est qu’un des aspects de la
question. La justice institutionnelle est méprisée mais les
tribunaux sont pleins.
14 Enfin, pour ceux qui choisissent quand même de recourir à
l’institution, la plainte criminelle n’est pas la seule voie
possible. La procédure civile reste à la disposition des
plaideurs pour résoudre leurs affaires d’injures, comme
d’ailleurs les y encourage la doctrine, qui tente de réserver
l’utilisation de la procédure criminelle aux injures
«  atroces  ». La disparition des registres d’audiences civiles
de la prévôté de Vaucouleurs, pour la fin du xviie siècle,
empêche de mener une étude exactement parallèle, mais, sur
l’ensemble des archives disponibles sur la période 1670-
1790, on a pu constater une répartition à peu près égale
entre les deux voies procédurales9 (avec une nette tendance
au passage du criminel au civil au cours de la période).
15 Il existait donc toute une gamme de solutions alternatives à
la plainte criminelle. Dire cela, c’est souligner que le
plaignant a fait un choix qui ne doit rien au hasard, et que
l’on peut comprendre en regardant ce qui se passe après le
dépôt de la plainte.

L’abandon
16 Ce mélange de réticence envers l’institution et de capacité à
en utiliser certains aspects éclate avec la pratique des
abandons en cours de procédure. Il s’agit d’un choix massif10
puisque, sur les soixante-treize affaires de l’échantillon,

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trente-cinq (48  %) sont abandonnées et ne donnent lieu à


aucune conclusion judiciaire connue. Cela peut s’expliquer
soit par l’incapacité du plaignant à prouver ses dires soit, au
contraire, par l’existence d’un accord infrajudicaire avec
l’accusé. Surtout, ignoré du droit savant, l’abandon apparaît
comme un « interstice entre droit et pratique » (J.-P. Royer),
un espace que les justiciables se sont appropriés face à des
juges bien incapables de l’interdire. Il est certain que la
fréquence de l’abandon témoigne d’une réticence des
justiciables envers la justice royale : ils estiment à l’évidence
que les solutions que l’institution peut leur apporter ne leur
conviennent pas. Néanmoins, leur démarche reste ambiguë
dans la mesure où ils ont utilisé bel et bien cette justice
décriée. Ils ont porté plainte  ; ils ont laissé, à des stades
variables, la procédure se développer. Pourquoi, si c’était
pour l’abandonner ensuite, avoir déjà entamé une
procédure ? Les réponses à cette question sont nombreuses
et doivent être cherchées à plusieurs niveaux. Les plaignants
peuvent d’abord tenter d’utiliser les défauts de l’institution
pour faire pression sur l’accusé et l’obliger à négocier un
accord amiable en position de faiblesse, afin d’échapper à
une éventuelle condamnation. À un niveau plus général,
ensuite, l’abandon de procédure peut être lu comme un
exemple des luttes que suscite la tentative d’acculturation
menée par l’État  : en portant plainte, la victime (ou son
ayant droit) montre sa participation à la «  culture des
élites  », son acceptation du droit de l’État à faire régner
l’ordre public  ; en même temps, en abandonnant la
procédure, il marque sa préférence pour les techniques
infrajudiciaires communautaires traditionnelles. De ce point
de vue, le choix de la justice est tout autant acte politique et
social que juridique.

Des solutions procédurales souples et adaptées


17 Car, si l’institution parvient à résoudre une grosse moitié
(trente-huit, soit 52 %) des affaires qui lui sont portées, c’est
en se montrant très souple, comme va le montrer l’examen
des solutions juridiques trouvées.

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18 La procédure criminelle d’Ancien Régime, fixée par


l’ordonnance de 1670, et telle qu’elle est classiquement
décrite, apparaît linéaire, faisant se succéder dans un ordre
logique et intangible des phases précises  : l’instruction
préalable comprend d’abord, après la plainte, l’information
et l’interrogatoire. À ce moment, le juge se trouve dans trois
possibilités  : soit la procédure se poursuit «  à
l’extraordinaire » (récolement, confrontation, interrogatoire
sur la sellette) jusqu’à la sentence «  définitive  »  ; soit le
procès est «  civilisé  » c’est-à-dire continue avec les règles
d’un procès civil (égalité des moyens, oralité et publicité des
débats)  ; soit la procédure est arrêtée et un jugement «  en
l’état » est rendu.
19 Ces trois solutions sont utilisées, mais de façon très inégale,
pour résoudre les affaires de notre échantillon11. La
procédure «  extraordinaire  » n’est utilisée que dans quatre
cas (5,5  % du total et 11,4  % des jugements). Il n’y a pas
vraiment lieu de s’étonner puisque, comme elle seule peut
déboucher sur des peines lourdes, elle est réservée aux cas
théoriquement graves et est donc peu adaptée aux affaires
d’injures. Il est d’autant plus remarquable de constater que
ces quatre cas ne se distinguent pas, par leurs modalités, des
autres affaires d’injures. C’est en fait l’attitude des parties en
cause qui a entraîné la poursuite de la procédure, les accusés
ou les parties accusatrices ayant manifestement refusé
d’accepter les procédures abrégées.
20 Car la règle, dans les trente et un autres cas, c’est
l’interruption de la procédure. Dans quatre occurrences, la
procédure est civilisée, c’est-à-dire convertie en procès civil
(appelé aussi « ordinaire »). Obtenir cette civilisation est un
enjeu important pour les accusés tant le procès criminel est
vécu comme une « vexation » qui porte atteinte à l’honneur.
En outre, la procédure civile offre des moyens de défense
bien plus grands. Si, tous délits confondus, on s’aperçoit que
la plupart des procès «  civilisés  » sont finalement
abandonnés, ce n’est pas le cas des affaires d’injures qui se
terminent toutes par un jugement civil dont les contenus, on
le verra, sont exactement les mêmes qu’au criminel… ce qui
tend à prouver que l’enjeu essentiel est bien, pour les parties,

https://books.openedition.org/pur/4996 11/19
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l’infamie véhiculée par la procédure criminelle,


indépendamment de sa conclusion.
21 Dans tous les autres cas, soit vingt-sept occurrences (37  %
du total, 77,1  % des jugements), c’est la technique du
jugement en l’état qui est appliquée. Elle permet au juge
d’interrompre la procédure à tout moment de la phase
préalable12 – donc avant le récolement qui ouvre la
procédure à l’extraordinaire – et de prononcer un jugement.
Les jugements en l’état interviennent dans deux cas de
figure. Dans le premier, les parties se sont arrangées dans le
champ infrajudiciaire (9 cas) et elles comparaissent pour
obtenir la fin de l’instance, comme le prévoit d’ailleurs
l’ordonnance. Le juge homologue alors l’accord, en
reprenant le dispositif qu’il condamne les parties à exécuter,
donnant ainsi force juridique et exécutoire à un accord sous
seing privé. Il s’agit là d’un lien extrêmement fort entre
justice et infra-justice, dont on voit, une fois de plus, qu’il est
souvent vain de les opposer. Parfois, le parquet réclame – et
obtient – l’ajout d’une amende récognitive aux dispositions
du traité privé qui ne porte que sur les éventuels
dédommagements et le paiement des frais de justice. Dans la
plupart des autres cas, soit qu’il n’y ait pas eu accord, soit
que les parties n’en aient pas fait part au juge, l’accusé ne
peut obtenir le jugement en l’état que s’il «  prend droit sur
les charges ». Par cette simple déclaration, faite à l’audience
ou lors de son interrogatoire, l’accusé reconnaît les faits,
renonce implicitement aux moyens de défense que lui
octroie la procédure extraordinaire (confrontation, faits
justificatifs) et réclame, parfois explicitement, modération
dans le jugement qui suivra. Car, si l’accord du parquet et de
l’éventuelle partie civile est nécessaire pour parvenir à un
jugement en l’état, c’est bien l’attitude de l’accusé qui
importe : les quatre cas de procédure extraordinaire décrite
plus haut sont toutes consécutives à un refus de prendre
droit. Inversement, toutes les prises de droit ont été suivies
d’un jugement en l’état. La prise de droit résulte d’un choix
rationnel fait par l’accusé qui se sait coupable (ou qui sait
qu’il ne pourra prouver son innocence)  ; en réclamant le
jugement en l’état, il s’épargne l’humiliation de la procédure
extraordinaire et les frais qu’elle entraîne ; il peut espérer en
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être quitte avec un minimum de désagrément. La partie


civile obtient la reconnaissance de son bon droit et, le plus
souvent, les satisfactions financières qu’elle réclamait. Quant
à la partie publique, par cette procédure souple, elle fait
réaffirmer la prohibition de certains comportements et
permet à la justice royale de triompher de la concurrence
infrajudiciaire.

Des jugements homogènes


22 Quelle que soit la spécificité de la solution juridique trouvée,
on y retrouve trois éléments : l’amende, les dommages et les
dépens. L’obtention de dommages est la principale
revendication exprimée par le plaignant. Cette dimension
matérielle a parfois gêné les historiens qui y ont vu
«  l’utilisation [la] plus perverse d’une habile plainte
d’honneur13 ». Pourtant, cette limitation du plaignant dans la
sphère de l’intérêt privé est voulue par l’institution qui se
réserve tout ce qui a trait à la punition du coupable. En
outre, et surtout, le gain espéré par le plaignant est autant
symbolique que matériel, les deux dimensions pouvant
difficilement être distinguées dans une civilisation qui fait
du désintéressement un luxe que bien peu peuvent s’offrir. Il
s’agit d’obtenir non seulement une compensation pour les
dépenses engagées – perte de travail, frais de chirurgien –
mais aussi une preuve tangible de son bon droit, et donc, de
la culpabilité de l’adversaire. D’ailleurs, l’examen des
archives valcoloroises montre que l’on ne devient pas riche
grâce aux sommes allouées par le juge14 puisque dans
l’essentiel des cas, le montant est inférieur à 20 livres (la
moyenne s’établissant à 9 livres et demie). Les sommes ne
deviennent importantes que dans trois cas (sont accordés dix
écus, cent francs barrois et cent livres).
23 Cantonné à la défense de son intérêt privé, le plaignant ne
doit donc pas se préoccuper de la répression du trouble à
l’ordre public que représente l’agression. Celle-ci est du seul
ressort du dialogue qui s’instaure entre le ministère public et
le magistrat. Cette punition se fait par le moyen unique de
l’amende. Aucune autre peine n’est prononcée pour des
affaires d’injures à la prévôté de Vaucouleurs entre 1680 et

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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - « Car tels excès ne sont pas permis » : l’injure et sa résolution judiciaire dans un tribunal de pre…

1693 et elle n’est absente que dans neuf cas sur trente-cinq.
Son montant ordinaire est de trois livres (douze cas) et l’on
peut difficilement connaître les causes des variations à
l’intérieur d’une fourchette de dix sols à dix livres. Sa valeur
assez faible, presque toujours inférieure au montant des
dommages montre bien qu’elle a un caractère
essentiellement récognitif plutôt que répressif.
24 Le paiement des frais de justice – les dépens – est également
un enjeu important du conflit. Payer les dépens, c’est
reconnaître qu’on a tort et dans les quelques cas où le
plaignant n’a pu prouver ses dires, c’est à lui qu’on impute
cette somme. En outre, les dépens sont, de loin, la somme la
plus lourde que le condamné aura à payer, avec un éventail
de montants qui va de seize à cent trente-trois livres, pour
une moyenne (sur douze cas connus), de quarante-cinq
livres. Évidemment, il y a un échelonnement selon la durée
et la complexité de la procédure. D’une vingtaine de livres
lorsque l’affaire ne comprend que la plainte seule, on passe
au double s’il y a eu information. On oscille entre cinquante
et cent livres pour les cas où des interrogatoires ont été faits
et on dépasse les cent livres si la procédure a été menée à
l’extraordinaire ou poursuivie au civil15.
25 Le plus étonnant, c’est donc, qu’à la grande diversité des
solutions juridiques retenues (jugement en l’état,
civilisation, règlement à l’extraordinaire), correspond une
grande homogénéité des décisions rendues. La nature de la
solution n’influe pas, ou peu, sur le contenu des jugements.
L’exemple le plus flagrant est celui des sentences rendues
sur procès civilisé qui présentent toutes une condamnation à
l’amende requise par le parquet et ne se différencient donc
pas des jugements criminels. On ne voit pas non plus de
liens nets entre la gravité des faits (tels qu’on a pu les
mesurer par la plainte) et la lourdeur de la condamnation.
Le jugement qui apparaît le plus sévère dans notre
échantillon sanctionne une voie de faits commise sur un
huissier. L’agresseur est condamné à cent livres d’amende et
deux cents livres de dommages, ainsi qu’aux dépens (non
précisés mais certainement considérables puisqu’il s’agit
d’une procédure extraordinaire). Or, les faits ne
comprennent aucun coup mais seulement des insultes (de
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part et d’autre) et d’autres agressions contre des huissiers


n’ont pas été réprimées aussi lourdement.

Conclusion
26 Les affaires d’injures, telles qu’elles sont portées en nombre
à la prévôté de Vaucouleurs comme dans les autres
tribunaux ordinaires du royaume de France, montrent à quel
point la justice est l’un des éléments du dialogue social. Dans
l’ensemble, inquantifiable, mais certainement considérable,
des faits réels de violence, seule une minorité est portée à la
connaissance du tribunal, les populations faisant clairement
un choix dont on a vu que la portée sociale était
prépondérante. La surreprésentation de certains groupes
s’explique par une accumulation de facteurs favorables  :
disponibilité en temps et en argent, proximité sociale et
culturelle avec les milieux judiciaires, capacité à utiliser
l’institution pour arriver à des fins propres, comme la
confirmation d’une prépondérance menacée par l’agression.
27 Face à cette demande, les juges locaux font preuve d’un
grand pragmatisme. Ils sont capables d’être souples sur les
procédures, laissant une grande part d’autonomie aux
plaideurs eux-mêmes, et n’hésitant pas, par exemple, à
reconnaître les accords infrajudiciaires. Pourtant, cette
tendance ne doit pas faire oublier que les juges parviennent
(par, et non malgré, cette souplesse) à accomplir leurs buts
propres. Par la grande homogénéité des jugements rendus,
quel qu’ait été le destin procédural des affaires, les juges
montrent d’abord leur attention pour la restauration du lien
social, menacé par le conflit : il ne s’agit pas d’exclure et de
punir le coupable mais, en précisant la place de chacun
(coupable, victime) de leur permettre de vivre à nouveau
ensemble. Ensuite, importe aux juges de faire reconnaître la
prépondérance de l’État, dans la fixation des comportements
prohibés (par exemple, en condamnant à l’amende même en
matière civile) et surtout dans les modes de résolution des
conflits, face à la concurrence infrajudiciaire.

Notes

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1. En ce sens, notre travail est clairement distinct, et complémentaire, de


celui des historiens de la criminalité qui postulent qu’il est possible
d’utiliser l’archive judiciaire pour décrire la réalité des comportements.
Pour un exemple récent qui, avec des sources comparables aux nôtres,
aboutit à un résultat très différent  : M. Heichette, Société, sociabilité,
justice. Sablé et son pays au xviiie siècle, Rennes, 2005.
2. Vaucouleurs (dans le département de la Meuse, arrdt de Commercy)
relevait sous l’Ancien Régime de la «  Province et frontière de
Champagne  » et constituait une enclave française au milieu de terres
lorraines, donc étrangères (jusqu’en 1766). Cf. H. Piant, Une justice
ordinaire. Justice civile et criminelle dans la prévôté royale de
Vaucouleurs sous l’Ancien Régime (v. 1670-1790), Rennes, 2006. Le
fonds de la prévôté est conservé aux Archives départementales de la
Meuse (AD Meuse) sous les cotes BP 5101 à 5160.
3. Soixante-seize plaintes dont six croisées (affaires pour lesquelles les
deux parties ont porté plainte) soit un total de soixante-treize affaires.
4. La notion de violences est absente de la doctrine de l’époque qui
privilégie celle d’injure, définie par D. Jousse, Traité de la justice
criminelle, Paris, 1771, t. II, p. 573 comme « une offense faite au prochain
par un motif de mépris et dans le dessein de l’insulter  » et qui peut
s’exercer aussi bien par des paroles (injures «  verbales  ») que par des
voies de faits (injures «  réelles  »)  ». Pour éviter les confusions, on
utilisera ici le terme « insultes » pour désigner les « injures verbales ».
Précisons, que nous avons exclu de notre échantillon les tentatives
d’homicides et les violences impliquant des militaires, qui étaient
toujours renvoyées à l’intendant de la province.
5. Un plaignant, officier, réclame «  par le rang que lui donne son
caractère que les bourgeois de ce lieu soient obligés de lui porter les
honneurs et les respects qui sont dus par les inférieurs à ceux qui sont
au-dessus d’eux  » (AD Meuse, Bp 5108, plainte du 13-11-1685) tandis
qu’un simple maire de village peut dire que « ces sortes de voies [de fait]
ne sont permises notamment à lui qui a un caractère qui le doit faire
distinguer de tous les habitants dudit lieu » (AD Meuse, Bp 5109, plainte
du 16-12-1692).
6. Tous les chemins sont grands dans les plaintes… Cela s’explique par le
fait que les agressions qui y sont commises sont considérées comme plus
graves, «  cas royaux  » (le roi étant garant de la liberté de circuler)
passibles en théorie de peines afflictives. Il s’agit donc, pour le plaignant,
de faire planer sur l’accusé un risque supplémentaire.
7. Ainsi, dans une affaire de 1684, un homme qui veut se défendre de
l’agression d’une bande de jeunes, préfère prendre son fusil que sa
hache, se rendant compte «  que si il en frappoit que le coup en seroit
trop facheux » (AD Meuse, Bp 5106, information du 04-02-1684).
8. Les études menées ne confirment pas ces critiques ou, en tout cas, en
nuancent fortement la généralisation. Cf. H. Piant, «  Vaut-il mieux
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s’arranger que plaider ? Un essai de sociologie judiciaire dans la France


d’Ancien Régime », A. Follain (dir.), Les Justices locales dans les villes
et villages du xve au xixe siècle, Rennes, 2006, p. 97-124.
9. On a pu dénombrer 232 affaires d’injures traitées au criminel (entre
1674 et 1790) et 242 au civil (entre 1700 et 1790). Cf. H. Piant, Une
justice ordinaire…, op. cit., p. 223.
10. Comme le notent également L.-B. Mer, « La procédure criminelle au
xviiie siècle : l’enseignement des archives bretonnes », Revue historique,
1985, t. 274, n° 555, p. 9-42 (p. 17) et B. Isbled, « Le recours à la justice à
Saint-Germain-des-Prés au milieu du xviie siècle  », Les Archives du
délit : empreintes d’une société, actes du colloque « Archives judiciaires
et histoire sociale », Toulouse, 1990, p. 65-74 (p. 67).
11. Sur les trente-huit affaires ayant donné lieu à une solution judiciaire,
on n’évoquera pas trois cas d’envoi à d’autres juridictions (deux en appel
au bailliage, un à l’intendant). Les données quantitatives portent donc
sur trente-cinq affaires.
12. Sur vingt-sept jugements en l’état, quatorze sont prononcés après la
plainte, onze près l’information et seulement deux après l’interrogatoire.
Il s’agit donc de trouver une solution avant l’information, très coûteuse,
ou avant l’interrogatoire, jugé particulièrement humiliant.
13. C. Ditte, «  La mise en scène dans la plainte  : sa stratégie sociale.
L’exemple de l’honneur populaire  », F. Billacois et H. Neveux (dir.),
Droit et cultures, n° spécial «  Porter plainte. Stratégies villageoises et
justice en Île-de-France », n° 19, 1990, p. 23-48 (p. 28). Les auteurs de ce
recueil, par ailleurs fort intéressant, font preuve sur la question de
l’argent d’une attitude étonnamment moralisatrice et désapprobatrice.
14. Les dommages ne sont précisés que dans seize cas. Dans les autres,
soit ils n’ont pas été attribués (s’il n’y a pas de partie civile ou si le juge
estime qu’ils ne sont pas légitimes), soit ils ont fait l’objet d’un accord
privé entre les parties.
15. On ne peut pas être plus précis car les dépens peuvent beaucoup
varier selon le nombre de témoins entendus, d’accusés interrogés, etc.

Auteur

Hervé Piant
Du même auteur

Une justice ordinaire, Presses


universitaires de Rennes, 2006
https://books.openedition.org/pur/4996 17/19
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Conclusions in Brutes ou
braves gens  ?, Presses
universitaires de Strasbourg,
2015
Introduction in Brutes ou
braves gens  ?, Presses
universitaires de Strasbourg,
2015
Tous les textes
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


PIANT, Hervé. «  Car tels excès ne sont pas permis  »  : l’injure et sa
résolution judiciaire dans un tribunal de première instance sous
l’Ancien Régime In : La violence et le judiciaire  : Du Moyen Âge à nos
jours. Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/4996>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4996.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
Compatible avec Zotero

La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

https://books.openedition.org/pur/4996 18/19
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Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce chapitre est cité par


Härter, Karl. (2013) Violent Crimes and Retaliation in the
European Criminal Justice System between the Seventeenth and
Nineteenth Century. SSRN Electronic Journal. DOI:
10.2139/ssrn.2218350

https://books.openedition.org/pur/4996 19/19
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Les juges et la violence quotidienne (Blois, 1815-1848) - Presses universitaires de Rennes

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Les juges et la
violence
quotidienne (Blois,
1815-1848)
Stéphane Vautier
p. 137-148

Texte intégral

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1 Le 29 décembre 1837, Constant Barbet, jeune ouvrier de 20


ans, s’introduit de force avec un jeune complice de 16 ans
dans le domicile d’une veuve, et cela après l’avoir violentée.
Le jour de leur procès, le 20 janvier suivant, le plus jeune des
deux ouvriers est acquitté, tandis que Barbet, reconnu
coupable, est condamné à quinze jours de prison1. Un mois
auparavant, François Paillon, marchand-colporteur de 38
ans, évoque la légitime défense pour expliquer les coups
portés contre deux plaignants. Sa peine est de quatre mois
de prison2.
2 Les exemples pourraient être multipliés démontrant
l’importante marge d’appréciation laissée aux juges. L’article
311 du Code pénal3, dont relève une grande partie des
violences jugées par le « Tribunal Civil de Première Instance
siégeant en audience de la police correctionnelle », propose
une peine d’emprisonnement de six jours à deux ans et une
amende de 16 à 200 francs. Avec l’extension de l’application
des circonstances atténuantes en 18324, le tribunal peut très
bien reconnaître coupable un prévenu et lui appliquer une
peine qui peut être symbolique ou au contraire relativement
lourde, surtout si la préméditation est retenue5. Se pose la
question des éléments pris en compte par les juges pour
expliquer les divergences de peine pour des faits
comparables. S’agit-il d’une personnalisation de la peine  ?
L’objectif des magistrats est-il de punir ou d’éduquer, de
protéger la société ou de réparer le tort engendré par l’acte
jugé ? La victime entre-t-elle en compte dans l’appréciation
de la peine ?
3 Nul doute qu’aucune de ces questions ne soit exclusive. Les
minutes de procès, archives centrales pour ces violences
souvent qualifiées de «  légères  », ne permettent pas à
l’historien d’appréhender la totalité des tenants et des
aboutissants de chaque affaire. Les témoins sont muets, et
des plaidoiries des avocats ou du substitut du procureur,
seules demeurent quelques formules laconiques, presque
toujours identiques. On demande le renvoi du client,
l’indulgence du tribunal lorsque le prévenu a avoué  ; le
substitut réclame «  l’application sévère de la loi  », à moins
qu’il ne s’en remette « à la prudence du tribunal », façon la
plus courante de demander la relaxe du prévenu. Seules
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restent indiquées les circonstances du délit, quelques


attendus du jugement pour justifier la sévérité ou la
clémence du tribunal et parfois quelques explications
données par l’accusé, alors que malheureusement jamais
n’est recopiée la version de la victime. Échappent ainsi à
l’historien la qualité des plaidoiries, l’éloquence du prévenu
ou de sa victime, les accents de sincérité et les mensonges
éhontés, l’arrogance ou la timidité des uns et des autres, tous
ces éléments qui sont plus ou moins consciemment pris en
compte par les juges et qui peuvent parfois expliquer les
différences de jugement. Néanmoins, ces éléments, même
partiels, permettent quand même d’avancer quelques
explications venant souvent corriger les premières
conclusions données par l’analyse des séries statistiques.
Pour cerner la perception de la société envers cette violence
du quotidien, l’étude par le biais de la réponse pénale
s’impose.

Les cadres de la justice

Une ville ordinaire ?


4 Blois pourrait être considérée comme l’archétype de la ville
de province dont la croissance, dans la première moitié du
xixe siècle, est héritée de l’Ancien Régime. Comme dans
l’essentiel des petites villes françaises, les effets des
bouleversements industriels qui se préparent ici et là ne se
font pas encore véritablement sentir. Blois et ses 14  000
habitants ont bien changé de régime, s’organisant autour de
nouvelles institutions mais sans que les structures sociales
aient fondamentalement évolué. Ville de marchands et
d’artisans, elle vit du dynamisme commercial engendré par
la Loire, encadrée par une élite plus ou moins nouvelle, mais
unanimement ralliée à un besoin d’ordre social, seul capable
de garantir la propriété. Sébastien Péan, l’un de ses députés,
avocat à Blois puis juge au tribunal civil à partir de 1840,
« élevé dans les idéaux de 89 » si l’on en croit Le Biographe
Universel6, avait pris pour devise, en 1832, «  ordre et
liberté ». Il nous reste alors à examiner le regard de la justice
sur la violence quotidienne à l’aune de cette formule.

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5 La mesure de cette ville, qui explique sans doute que Louis-


Philippe l’ait choisie pour servir de cadre au jugement des
menées carlistes, peut aussi se lire dans la stabilité de ses
fonctionnaires. Que ce soit les préfets ou les magistrats, tous
semblent traverser l’époque sans que les bouleversements
politiques ne les affectent véritablement. Les différentes
purges qui accompagnent les nouveaux souverains
épargnent plutôt Blois. D’autres villes, plus grandes, plus
perturbatrices, relèguent la petite cité ligérienne au second
rang des préoccupations urgentes.

Les magistrats
6 Le tribunal correctionnel, la plupart du temps présidé par le
vice-président du tribunal, voit se succéder à sa tête trois
juges. Louis Athanase Bergevin, ex-avocat au Parlement de
Paris, ex-notaire à Blois, ancien maire de la ville (an I-an II)
est nommé vice-président du tribunal civil en 1811. Il reste à
ce poste jusqu’à sa retraite en 1824. Il a alors 71 ans. Lui
succède Alexandre Péan, homonyme du député
précédemment cité, ex-juge de département, nommé
substitut en 1811, il reste vice-président jusqu’à sa retraite en
1839. Le profil de son successeur, Claude-François Riffault-
Blau, est comparable. Né à Blois en 1781, il entre comme
juge au tribunal civil de cette ville en 1808. Il assure la vice-
présidence de ce tribunal de 1839 à 1848. L’un de ses fils,
adjoint au maire de Blois depuis 1834, sera désigné à la
magistrature communale sous le Second Empire.
7 Les magistrats du parquet épousent le même profil social.
Leconte de Roujou, ex-avocat au Parlement de Paris, est
nommé commissaire du gouvernement en l’an III. Maintenu
après la réorganisation de l’an VIII, il reste à ce poste jusqu’à
sa mort. Son gendre, Moulnier, lui succède avant de laisser
la place en 1824 à Bergevin fils, ex-procureur du roi à Gien,
nommé l’année du départ à la retraite de son père. En 1831,
il est nommé président du tribunal civil de Blois et laisse
alors le poste de procureur à… Leconte de Roujou fils !
8 Dans ces conditions, nul doute que les jugements prononcés
sont en conformité – en partie au moins – avec l’opinion
dominante de la bourgeoisie blaisoise.

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Les prévenus
9 De l’autre côté de la barre, les prévenus de violence envers
autrui sont, sans grande surprise, une très grande majorité
d’hommes – sur 309 prévenus déférés devant le tribunal,
seuls 27 sont des femmes –, dans la force de l’âge – la
moyenne d’âge est de 27 ans et les deux tiers d’entre eux ont
entre 20 et 30 ans. Le milieu professionnel est lui aussi sans
surprise. 60 % des prévenus sont des ouvriers artisans, 15 %
des maîtres artisans, 9  % des commerçants, 5  % des
vignerons ou des jardiniers.
10 L’étude du registre d’enregistrement des crimes et délits,
sorte de main courante tenue par le parquet, ne laisse pas
apparaître, du moins à notre niveau, de différences
flagrantes quant à l’influence de la position sociale dans le
classement sans suite des affaires. Une première analyse de
ces registres montre plutôt que l’opportunité des poursuites
est guidée par la gravité de la violence – l’injure, la simple
bousculade sont fréquemment classées, surtout s’il s’agit
d’une plainte déposée par un particulier7 – ou par la qualité
du fait révélé. Ainsi les menaces pour l’ordre public,
parfaitement illustrées par les affrontements de groupes de
jeunes ouvriers, ou les violences exercées à l’encontre des
détenteurs de l’autorité publique sont assez
systématiquement poursuivies. Inversement, avoir frappé
une fille publique peut être un prétexte avancé par le
procureur pour abandonner les poursuites8. Étant donné le
caractère sommaire de cette source, son analyse trouve
rapidement ses limites lorsqu’il s’agit d’étudier un délit en
particulier. Elle est en revanche riche d’enseignements pour
mener une étude comparative des priorités du Parquet dans
le traitement des différents délits9.

Punir la violence ordinaire


11 Une fois les faits reconnus assez graves, ou relevant d’une
attitude potentiellement dangereuse pour la société, le ou les
prévenus se retrouvent devant les magistrats du tribunal de
première instance.

Typologie et statistique des violences


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12 Pour comprendre la cohérence des jugements, il est alors


tentant pour l’historien d’établir une typologie des violences
et d’analyser la sanction infligée à chaque type. Frédéric
Chauvaud et Jean-Luc Mayaud, dans l’introduction aux actes
du colloque portant sur les violences rurales au quotidien,
qualifient ces typologies d’oulipiennes10. Il est certain que la
singularisation des délits revient à établir une liste d’autant
plus longue qu’elle se veut précise. Et à mesure qu’elle
s’allonge, le nombre de cas diminue rendant alors
dangereuse toute interprétation statistique. Nous nous y
sommes cependant essayé.
13 Une première distinction, entre les violences exercées sur
des particuliers et celles exercées sur des représentants de
l’autorité publique (forces de l’ordre, militaires en faction,
huissiers, maires, employés de l’octroi…), parce qu’elle porte
sur des chiffres relativement importants (174 condamnés
dans le premier cas, 135 dans le second) donne une première
indication intéressante sur laquelle nous reviendrons plus en
détail : la moyenne des peines pour la violence relevant des
relations entre citoyens est de 75 jours contre 46 jours pour
celle s’exerçant à l’encontre d’un représentant de l’État. Cette
très nette différence ne peut être le simple fait du hasard ou
de la présence de quelques faits ici particulièrement graves
et là sans importance, venant ainsi fausser nos statistiques.
14 En revanche, lorsque l’on cherche à mettre en valeur des
différences liées au contexte de la violence (au sein de la
famille, due à l’ivresse, relative aux groupes de jeunes, à la
légitime défense, aux vols ou à de simples querelles), on
n’obtient pas de résultats aussi probants. Les nombres sont
trop peu importants au niveau d’une ville comme Blois
(quelques dizaines de cas à chaque fois) pour que l’on puisse
en tirer des constantes. Dans tous les cas, la gravité de la
conséquence du geste est un élément plus déterminant.
15 Nous ne pouvons pas non plus écarter l’hypothèse d’une
différence d’appréciation liée à tel ou tel président du
tribunal. Les trois vice-présidents qui président le tribunal
correctionnel en quasi-permanence pendant notre période
permettent de vérifier cette variable. Les statistiques établies
sur les trois périodes révèlent une différence évidente entre
la vice-présidence de Bergevin et les deux suivantes.
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Tableau 1. Durée moyenne (en journées) des peines


prononcées par le tribunal correctionnel de Blois

16 Le départ du procureur Moulnier en 1824, gendre du


précédent, et son remplacement par le fils du vice-président
sortant montrent, sinon un renouvellement social, tout au
moins un renouvellement générationnel. À la génération des
magistrats formés sous l’Ancien Régime – Bergevin et
Leconte de Roujou père sont avocats lorsque Louis XVI
arrive au pouvoir – succède celle dont le début de carrière
coïncide avec les dernières années de l’Empire.
17 Cet élément pris en compte, nous ne pouvons pas réduire le
regard du juge sur la violence à une simple question de
personne. Étant donné que la majorité des délits pour faits
de violence se terminant devant le tribunal de première
instance relève de l’article 311 du Code pénal, nous avons
cherché à comprendre les motivations des magistrats.

Ce que révèlent les peines prononcées


18 Au regard des peines encourues, un à deux mois de prison
semble être la norme pour le prévenu reconnu coupable,
peine qui s’accompagne d’une amende de 16 francs (dans
35  % des cas) venant sanctionner une récidive ou une
rébellion envers les forces de l’ordre venues interpeller le
prévenu. À cela s’ajoutent les frais de justice dont la somme,
très dépendante du nombre de témoins convoqués, peut être
assez élevée. La plupart du temps cependant, le tribunal, par
cette peine d’un à deux mois, met en exergue un
comportement reconnu comme violent par le voisinage ou
par les autorités. Honoré Barrois, en 1821, est condamné à
un mois de prison et 16 francs d’amende pour avoir frappé sa
fiancée, cette peine étant justifiée par l’existence d’une
condamnation antérieure pour le même motif11.
19 Par ailleurs, le fait de ne pas se présenter à l’audience
entraîne «  l’application stricte de la loi  », même pour une

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première condamnation. Le taux de jugement par


contumace est d’ailleurs relativement faible (5  %) et
concerne principalement des travailleurs itinérants.
20 La plupart du temps, la violence est dirigée contre les
semblables. Lorsque ce n’est pas le cas et que la victime est
d’un rang social plus élevé, le tribunal n’applique aucune
circonstance atténuante. François Camus en 1816 bouscule
« le sieur de Boulainvilliers sur la promenade de cette ville »,
jeune aide de camp de 28 ans12. Il est condamné à un mois
de prison alors qu’au dire de tous, et du prévenu lui-même, il
était sous l’emprise de l’alcool. Par comparaison, en 1827,
Félix Sergent frappe les clients d’un cabaret, les juges le
condamnent à six jours de prison13. La violence est d’autant
moins acceptable qu’elle sort d’un cadre social habituel.
L’ivresse, que le magistrat de 1816 refuse de retenir comme
excuse pour «  les coups sans gravité  » donnés à l’aide de
camp, est au contraire retenue comme circonstance
atténuante pour Félix Sergent. Les magistrats reconnaissent
par leur décision une sorte de géographie de l’acceptabilité
de la violence. Se faire agresser sur les lieux de promenade,
en bord de Loire – lieux très fréquentés par la bourgeoisie
blaisoise – est plus inacceptable que de se faire frapper dans
un cabaret, lieu infréquentable s’il en est.
21 Cependant, la majorité des peines prononcées par le tribunal
pour ce type de délit est constituée de peines plus légères,
inférieures à 15 jours de prison (41  % des peines infligées,
hors acquittements). À l’exception des cas précédemment
évoqués, une première condamnation se traduit par ce type
de sanction. Plus les coups sont le résultat d’une dispute et
moins la peine est lourde, surtout si cela se passe dans un
cabaret. On retrouve ici le rejet de la part des magistrats de
l’instrumentalisation de la justice, les conduisant à renvoyer
systématiquement les partis s’accusant mutuellement d’être
à l’origine des querelles.
22 La plupart du temps, les peines légères sont le reflet d’une
certaine compréhension des magistrats. Frapper un ivrogne
qui vient de vous bousculer, répondre à des injures
entraînent la clémence du tribunal, d’autant plus évidente
lorsque la condamnation correspond au temps passé en
détention en attendant le procès. Le statut de la victime peut
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aussi être un facteur atténuant. Frapper une fille publique


est ainsi moins sévèrement puni. Comme dans les cabarets,
ceux qui fréquentent ces lieux, clients ou employés, doivent
assumer leur mauvaise réputation…
23 Parfois, la peine, qui peut paraître légère, sonne comme un
avertissement. Frapper sa femme ou son enfant ne conduit
que rarement devant le tribunal, le procureur classant
fréquemment l’affaire au prétexte du défaut de preuve
tangible. Aussi, les quinze jours retenus contre Madeleine
Reboussin pour des coups portés sur sa fille14 augurent-ils de
peines plus lourdes à venir. Le 23 mai 1845, elle comparait
pour la troisième fois pour des faits similaires. Le tribunal,
dans ses attendus, fait alors référence aux condamnations
précédentes et lui inflige quinze mois de prison15.
24 Lorsque la peine dépasse les deux mois de prison, le tribunal
sanctionne la plupart du temps une récidive. Bien avant la
mise en place du casier judiciaire en 1850 – justement pour
répondre à ce problème de la récidive – les juges prennent
en compte cet aspect du parcours du prévenu. Encore faut-il
que la personne soit jugée dans la même ville. Plus
généralement, le fait de passer plusieurs fois devant le
tribunal, même pour des raisons variées, est un facteur
aggravant. La stabilité des juges joue alors en défaveur des
prévenus. Ainsi, Thomas Elie Roch, manœuvre dans le
bâtiment, voit ses peines augmenter au fur et à mesure qu’il
passe devant le tribunal16.
25 Il n’est pas rare que la mauvaise réputation du prévenu,
qu’elle repose sur des antécédents judiciaires ou sur le
compte rendu du commissaire de police, soit mise en avant
dans les attendus du jugement pour justifier une peine plus
sévère. Édouard Bisson, jeune commissionnaire de 18 ans en
1843 est condamné à six mois de prison pour des coups
échangés sous l’emprise de l’alcool. Cette peine
particulièrement sévère au regard des autres jugements
impliquant ce type de circonstances, est justifiée par «  la
mauvaise réputation » de l’individu. Son surnom peut laisser
penser que celle-ci était de notoriété publique puisqu’il se
fait appeler « La Ruine17 ». Marie Charron, veuve de 78 ans
en 1824, est condamnée à deux années de prison pour avoir
agressé des religieuses dans l’hôpital où elle était accueillie.
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« Quoiqu’âgée de 70 ans, [Marie Charron] est reconnue pour


[être] méchante, querelleuse18. » Nous pourrions sans doute
ajouter que frapper des religieuses en 1824 a peut-être été
considéré comme un facteur aggravant. La peine
particulièrement longue est aussi une façon de régler le
problème de la prise en charge de cette femme indigente,
probablement sénile, en tout cas incapable de rester à
l’hôpital tout en envoyant un signe de soutien à la
communauté des religieuses.
26 C’est aussi le décalage entre la mauvaise réputation des
prévenus et la respectabilité des victimes qui explique que
Charles Lagane et Jean Larquet soient tous les deux
condamnés à treize mois de prison en 1820. Ces deux jeunes
garçons boulangers de 19 ans s’en sont pris à deux ouvriers
ébénistes croisés à la sortie de Blois. L’altercation dégénère
violemment en coups de bâtons et de pierres pour une
histoire de code lié au compagnonnage. Pour justifier cette
longue peine – alors que le procureur avait logiquement
demandé un mois d’emprisonnement – les juges expliquent
que le caractère des deux individus « parait violent et brutal,
tandis que la contenance de [la victime] et de son camarade
annonce que ces deux jeunes gens sont doux, honnêtes et ont
reçu de l’éducation19 ».
27 Généralement, les violences liées aux affrontements de
jeunes compagnons ou de simples ouvriers de corps
différents sont assez sévèrement condamnées. Un mois de
prison est la norme, même pour une première
condamnation. Lorsqu’un meneur est identifié, sa peine est
de quatre à six mois auxquels s’ajoutent des amendes
relativement élevées – de 16 à 50 francs. Indéniablement,
ces violences inquiètent les autorités. Sans doute faut-il voir
dans la relative sévérité de ces peines la conséquence de
cette préoccupation. Nous en trouvons une preuve dans les
attendus du jugement concernant Pierre Farineau et René
Billy en 1818 à la suite d’une bastonnade entre un groupe de
compagnons charpentiers et deux autres ouvriers. Si la
préméditation n’est pas retenue, « on peut assurer que cette
action est au moins bien coupable et qu’il est de l’intérêt de
la société de les punir sévèrement20 ». Ils seront condamnés
respectivement à dix-huit et douze mois de prison, ainsi qu’à
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une amende de 50 francs chacun, soit encore une fois, une


peine bien supérieure aux trois mois réclamés par le
procureur. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que
Bergevin, qui préside le tribunal correctionnel à cette
période, fut maire de Blois et à ce titre confronté aux
problèmes de maintien de l’ordre.
28 La sévérité d’une peine pour acte de violence cache parfois
une volonté de punir un comportement jugé immoral par le
tribunal. Si François Paillon, évoqué en introduction, est
condamné à une peine relativement sévère – quatre mois de
prison et 25 francs d’amende alors qu’il semblait agir sous
l’excuse de la légitime défense – c’est qu’il a aussi d’autres
revenus que ce que lui rapportent ses activités de colportage.
Il est aussi logeur et « continu à tenir des filles publiques »
malgré l’interdiction de la mairie. Cet aspect de son activité
est rappelé à deux reprises, par deux juges différents. Et
malgré des circonstances comparables, cet argument semble
justifier, dans les deux cas, une peine sensiblement plus
lourde que celle attendue pour un tel délit21.

Lorsque la violence a été exercée contre


les détenteurs de l’autorité
29 Nous percevons bien que l’acte de juger dépasse la simple
constatation de la gravité du délit. Il révèle les a priori des
magistrats et souligne par des jugements différentiels les
limites de l’acceptable et impose ainsi des normes.
30 Ceci étant dit, si l’on fait une lecture des statistiques en
appliquant strictement le principe que la norme est définie
par la sévérité du jugement, nous en déduisons que les
agressions envers les détenteurs de l’autorité sont mieux
acceptées puisque moins sanctionnées. Nous commettrions
alors un contresens.
31 La plongée dans les minutes des procès, correspondant cette
fois-ci à l’article 209 du Code pénal, montre tout d’abord que
la peine la plus courante en cas de violence avérée est d’un à
deux mois de prison22. Dans une certaine mesure, étant
donné que la peine s’applique parfois à un prévenu
condamné pour la première fois, nous pouvons affirmer que
la sanction est plus lourde que dans le cas d’une violence
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entre particuliers. Le 27 janvier 1821, Pierre Gallet, jeune


serrurier de 21 ans, se retrouve devant le tribunal pour avoir
molesté un agent de police venu constater l’ouverture d’un
cabaret après l’horaire officiel. Au regard des critères
précédemment dégagés, nous avons tous les éléments pour
l’application d’une peine symbolique : jeunesse du prévenu,
le fait qu’il ne soit pas réputé être « un mauvais sujet, mais
seulement un étourdi23 », le lieu de l’altercation et même la
bénignité du geste puisque le tribunal ne retient pas
l’effusion de sang. Mais le fait qu’il ait été accompagné de
camarades, qu’il se soit ensuite fait remarquer dans des
maisons publiques et surtout qu’il ait frappé un agent de
police reconnu comme zélé – qui de plus n’était pas dans ce
cabaret pour son plaisir – explique le mois de prison qu’il a
dû effectuer, auquel se sont ajoutés 48,50 francs de frais de
justice. Un an auparavant, le 5 février 1820, Armand
Gautier, qui a refusé le droit de l’octroi, traitant les employés
de «  scélérats, de bandits, de gueux  » tout en les menaçant
d’un pic, est lui aussi condamné à un mois de prison, malgré
« la prise en compte de la jeunesse et de l’état de colère du
prévenu24 ».
32 Lorsque l’accusé n’a pas la chance d’avoir une bonne
réputation, ou lorsqu’il joint à la violence instinctive –
compréhensive dans une certaine mesure au regard des
jugements – la provocation, les peines deviennent très
lourdes. Sophie Millet, en juillet 1843, a mordu le garde
champêtre venu la verbaliser. Cet acte de rébellion, qui lui
aurait sans doute valu un à deux mois de prison, est aggravé
par le fait qu’elle « s’est de plus couchée, relevant ses jambes
et mettant ses parties sexuelles à découvert25  ». Les
magistrats retiennent alors l’outrage public à la pudeur (art.
330) et la condamnent à un an de prison et seize francs
d’amende. Jean Buttet, en 1819 qui, avec un complice, a failli
frapper le garde forestier, est envoyé six mois en prison car il
« a déjà plusieurs fois été repris de justice, qu’il mène la vie
d’un vagabond et d’un fainéant quoiqu’il ne soit âgé que de
20 ans26  ». Nous pourrions multiplier les exemples comme
celui de François Duveau, 19 ans, condamné à deux années
de prison pour jets de pierres, injures et menaces contre le
détenteur de l’autorité publique. Le fait qu’il a été «  déjà
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plusieurs fois condamné […], qu’il couche la nuit dans les


rues, qu’il vit comme un vagabond et qui [sic] inquiète le
public, et qu’enfin ses parents ne veulent ni le voir ni
entendre parler » motive cette lourde peine27. Contrairement
à la violence entre de simples citoyens, dont les magistrats
n’ignorent pas qu’elle est parfois le résultat d’un ancien
différend, la sanction suite à l’agression d’un détenteur de
l’autorité publique ne peut pas être perçue comme une
tentative d’instrumentalisation de la justice. C’est aussi, et à
la fois, un avertissement envoyé aux citoyens pour imposer
le respect de l’ordre public, et un signe de soutien de
l’institution judiciaire envers les acteurs du maintien de
l’ordre.
33 La moyenne des peines infligées, dont nous avons souligné
la plus faible durée lorsqu’elles sont prononcées dans le
cadre d’une affaire de rébellion et dont nous venons
paradoxalement de souligner la plus grande sévérité,
implique donc un nombre de peines légères très important.
De fait, 58 % des peines sont inférieures à 15 jours.
34 Le paradoxe n’est qu’apparent. Les peines légères,
nombreuses, ne doivent être examinées que par rapport à la
gravité du délit. Or, ce qui est sanctionné par quelques jours
de prison, est souvent un délit assez bénin, qui relèverait
tout au plus du tribunal de simple police s’il concernait un
citoyen ordinaire. S’emporter, justement, contre le
commissaire de police au tribunal de simple police, conduit
devant le tribunal de première instance, et cela malgré les
excuses prononcées par le prévenu, aussitôt après
l’altercation. Une peine de prison de six jours lui est
infligée28. Tenir des propos injurieux contre le caporal
chargé de surveiller le déroulement d’un spectacle conduit
ses auteurs dix jours derrière les barreaux29. En 1842,
Eugène Delachatre comparait devant le tribunal avec deux
acolytes pour des coups donnés sur une jeune fille. Ceux-ci
ne sont finalement retenus que pour l’un d’entre eux, le
conduisant huit jours en prison. En revanche, les deux
autres comparses sont relaxés des coups mais ils devront
subir quinze jours de prison pour avoir bousculé le
gendarme venu les interpeller30.

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35 Ces peines n’ont donc de légère que la durée car elles


sanctionnent relativement sévèrement des actes qui, dans
d’autres circonstances, face à d’autres personnes, n’auraient
pas été pris en compte.
36 Cependant, en examinant tous les attendus de ces «  petites
peines  », certains révèlent un rapport entre la justice et les
détenteurs de l’ordre public plus complexe qu’il n’y paraît.
Loin d’être le signe d’un soutien indéfectible, certaines
condamnations sonnent comme un désaveu par rapport à
l’attitude des représentants de l’administration. Le 14 mars
1818, Marie Françoise Bougué, 48 ans, femme d’un voiturier
habitant le quartier populaire de Vienne, passe devant la
barrière de l’octroi. L’employé, qui la soupçonne de passer
en fraude quelques marchandises sous sa robe, la bouscule
et glisse sa main par la fente de ses jupons. Outrée, la femme
se baisse, prend son sabot et en inflige un coup à l’employé
indélicat. Elle est condamnée à 24 heures de prison31. Les
juges ont ainsi montré les obligations de chaque citoyen – se
prêter aux contrôles sans résistance – mais ont aussi marqué
par cette peine symbolique, leur désapprobation par rapport
au comportement de l’employé. Si les circonstances sont
moins détaillées, il y a tout lieu de penser que le sens du
jugement rendu le 27 mars 1836 contre Pauline Tricat, 28
ans, a la même signification. C’est bien «  la résistance avec
violence contre les employés de l’octroi  » qui est retenue
mais «  les circonstances paraissent très atténuantes  » et
conduisent le tribunal à prononcer une peine de trois francs
d’amende32.
37 Si ces décisions restent marginales par rapport aux
nombreuses peines signifiant la sévérité de la justice, elles
n’en démontrent pas moins une méfiance quant à l’attitude
des détenteurs de l’ordre public, toujours subalternes.
Gardes forestiers, employés de l’octroi ou agents de police,
les juges tentent ainsi de faire la part des choses entre le
respect dû à leur fonction et leur comportement qui trahit
parfois un sentiment d’impunité.

Conclusion

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38 Si les études fondées sur les peines prennent tout leur sens
dans une étude statistique à l’échelle de la France, elles
peuvent aussi avoir une dimension particulièrement
pertinente lorsqu’elles sont appliquées à l’échelle locale. La
marge de manœuvre des magistrats n’est pas négligeable et
dépend d’une multitude de facteurs que seule une analyse
fine permet de révéler. Ces études locales permettent aussi
de souligner le décalage qui peut exister entre les décisions
législatives ou les orientations du parquet général et
l’application sur le terrain. La liberté d’appréciation met
aussi en évidence l’évolution du regard des magistrats, et
par-delà celui des élites, sur le contrôle social. Il n’est ainsi
pas anodin de constater que l’état éthylique des prévenus,
parfois noté comme circonstance aggravante au début de la
période étudiée, devient une circonstance atténuante avec le
changement de génération de magistrats. Cette évolution est
à mettre en rapport avec le développement du
philanthropisme, lui-même lié à la percée de la bourgeoisie
libérale dans la société de la Restauration33. La violence est
alors jugée davantage en fonction des préjugés et de l’idée
que la société locale se fait de sa sécurité qu’en fonction des
catégories définies par le Code pénal. Déjà Louis Gruel, dans
son ouvrage sur l’attitude des jurés dans les procès
d’assises34, démontrait qu’ils plaçaient « au centre du procès
la manière dont les accusés et les victimes se sont comportés
dans les rôles assignés par leurs statuts sociaux  ». Ces
«  minuscules affaires  », pour reprendre le qualificatif de
Frédéric Chauvaud35, nous montrent que les magistrats des
petites cours peuvent aussi avoir ce comportement.

Notes
1. Archives départementales du Loir-et-Cher (ADLC), 3U23-11, jugement
du 20 janvier 1838.
2. ADLC, 3U23-11, jugement du 15 décembre 1837.
3. Art. 311 du Code pénal de 1810 : « Lorsque les blessures ou les coups
n’auront occasionné aucune maladie ni incapacité de travail personnelle
de l’espèce mentionnée en l’article 309, le coupable sera puni d’un
emprisonnement d’un mois à deux ans, et d’une amende de seize francs à
deux cents francs.  » La peine est de six jours à deux ans
d’emprisonnement après la réforme du Code pénal de 1832.

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4. J.-P. Allinne, Gouverner le crime. Les politiques criminelles


françaises de la Révolution au xxie siècle, 1 : L’ordre des notables, 1789-
1920, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 83.
5. La durée maximale d’emprisonnement est alors portée à cinq années,
art. 312.
6. Notice nécrologique du 27 avril 1847.
7. La violence sans coup relève plutôt de la justice de paix, cf. Curasson,
Traité de la compétence des juges de paix, Paris, Librairie de A. Marescq
aîné, 4e éd., 1877, p. 746.
8. ADLC, 3U1-5, 1837.
9. Pour l’intérêt de cette source encore peu exploitée, cf. J.-C. Farcy,
«  Le procureur entre l’ordre public et les justiciables  : plaintes, procès-
verbaux et poursuites pénales à Dijon à la fin du xixe siècle  », Crime,
Histoire et Sociétés, 2005, vol. 9, n° 1, p. 79-89.
10. F. Chauvaud et J.-L. Mayaud (dir.), Les violences rurales au
quotidien, Actes du 21e colloque de l’association des ruralistes français,
Paris, La Boutique de l’Histoire, 2005, p. 30. « Oulipien » fait référence à
l’OuLiPo ou Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe fondé par
Raymond Queneau et voué à l’invention de nouvelles règles d’écriture
très compliquées, souvent à base de mathématiques, aboutissant à
s’imposer des contraintes sévères avant d’écrire.
11. ADLC, 3U23-6, jugement du 27 janvier 1821.
12. ADLC, 3U23-5, jugement du 13 juillet 1816.
13. ADLC, 3U23-8, jugement du 31 mai 1827.
14. ADLC, 3U23-13, jugement du 10 février 1843.
15. ADLC, 3U23-14.
16. Un mois de prison pour rébellion en 1833. Trois mois pour rébellion
en 1834. Trois mois pour coups et blessures en 1840. Un mois pour
coups et blessures en 1841 (mais la victime est son épouse). Quatre mois
pour coups et blessures en 1842.
17. ADLC, 3U23-13, jugement du 1er septembre 1843.
18. ADLC, 3U23-7, jugement du 7 février 1824.
19. ADLC, 3U23-6, jugement du 8 avril 1820.
20. ADLC, 3U23-5, jugement du 22 août 1818.
21. ADLC, 3U23-11, jugement du 15 décembre 1837, 4 mois de prison  ;
3U23-13, jugement du 17 mai 1844, 6 mois de prison.
22. En cas de rébellion sans arme et commise par un ou deux individus
seulement, la peine d’emprisonnement proposée est de 6 jours à 6 mois.
L’emploi d’une arme fait passer la peine à une durée de 6 mois à 2 ans.
Art. 212 du Code pénal.

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23. ADLC, 3U23-7.


24. Ibidem.
25. ADLC, 3U23-13, jugement du 28 juillet 1843.
26. ADLC, 3U23-6, jugement du 23 janvier 1819.
27. ADLC, 3U23-6, jugement du 25 mars 1819.
28. ADLC, 3U23-8, jugement du 2 août 1828 à l’encontre de Louis Marie
Guérin.
29. ADLC, 3U23-8, jugement du 5 mars 1827.
30. ADLC, 3U23-13, jugement du 4 mars 1842.
31. ADLC, 3U23-5, jugement du 4 avril 1818.
32. ADLC, 3U23-11.
33. F. Demier, La France du xixe siècle, 1814-1914, Paris, Éd. du Seuil,
2000, p. 112.
34. L. Gruel, Pardons et châtiments, les jurés français face aux
violences criminelles, Paris, Nathan, 1991, p. 133.
35. F. Chauvaud, «  Ces affaires minuscules  : le crime dans les sociétés
rurales de Seine-et-Oise au xixe siècle  », B. Garnot (dir.), Histoire et
criminalité de l’antiquité au xxe siècle, nouvelles approches, Dijon, EUD,
1992, p. 223.

Auteur

Stéphane Vautier
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


VAUTIER, Stéphane. Les juges et la violence quotidienne (Blois, 1815-
1848) In  : La violence et le judiciaire  : Du Moyen Âge à nos jours.
Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/4998>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4998.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :

https://books.openedition.org/pur/4998 17/18
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Les juges et la violence quotidienne (Blois, 1815-1848) - Presses universitaires de Rennes

<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.


DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
Compatible avec Zotero

La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

https://books.openedition.org/pur/4998 18/18
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Justice pénale et « violences conjugales » au xixe siècle : enquête sur les avatars judiciaires d’u…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Justice pénale et
« violences
conjugales » au
xixe siècle :
enquête sur les
avatars judiciaires
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d’une catégorie de
violence
Victoria Vanneau
p. 149-159

Texte intégral
1 Au xixe siècle, les violences conjugales n’existent pas, sauf à
transposer sans plus de procès la catégorie constituée dans
les années 1970. Pour autant, affirmer, comme y incline
l’emprise des lectures féministes, l’éternelle cécité de la
justice à l’égard de ces exactions relève de l’illusion
rétrospective1. C’est méconnaître l’important travail de
reconnaissance et de traitement de ces violences par la
justice pénale du xixe siècle. Une lecture attentive des
Comptes de la justice témoigne de leur existence. Dès 1826,
les «  dissensions domestiques  » qui regroupent toutes ces
discordes, ces divisions violentes constatées au sein du
couple, sont érigées comme catégorie de mobiles pour les
crimes capitaux, à côté de l’adultère et des amours
contrariés2. Mais au-delà de la visibilité statistique et
administrative ainsi assurée, l’étude de ces violences au xixe
siècle ne s’entend que par la lecture des discours à la fois de
doctrine et de jurisprudence, ainsi que par l’accès informé à
l’archive judiciaire, et plus particulièrement, par la
compréhension juridique des dossiers de procédure.
L’intérêt réside moins ici dans la restitution d’une réalité
effective des violences conjugales que dans la manière dont
les juridictions essentiellement répressives s’en sont
emparées. Afin d’analyser leur progressive insertion dans le
champ pénal, il s’agira de montrer qu’un réajustement des
attentions de la part de l’institution judiciaire s’est opéré au
xixe siècle, en respect de cette casuistique qui fait le droit
pénal spécial3  ; que, si les victimes, tant masculine que
féminine, représentent ces «  sentinelles de la justice4  », la
dénonciation par le corps social de telles violences a
contribué à amorcer lentement la voie de la reconnaissance,
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l’efficacité de la norme et de l’action pénale ne tenant qu’à


son approbation.

Entre deux droits : la coordination des


normes pénales et civiles
2 L’intérêt du droit pénal pour la famille prend forme au début
du xixe siècle et ne peut se comprendre que si on le met en
relation avec les dispositions du Code civil et avec la
philosophie qui le sous-tend lorsqu’il se propose de régler le
gouvernement de la famille5. La codification a facilité
l’immixtion du droit pénal dans le cadre de la famille afin d’y
faire respecter les valeurs essentielles que l’État lui a
dévolues. Un rapide retour en arrière en matière de normes
et de doctrine pénales s’impose. Tout d’abord, si le droit
canonique, dont on sait la prégnance encore au xixe siècle,
désignait les violences dans le couple par l’expression
uxoricide, les professionnels de l’ancien droit ne semblaient
pas l’avoir retenue, lui préférant des formules plus
habituelles comme «  avoir homicidé sa femme  », «  avoir
occasionné la mort de son mari » ou encore « avoir machiné
la mort de sa femme6  ». C’est la doctrine, au contraire, qui
s’en est plus volontiers emparée, oubliant cependant le sens
exact du terme, pour signaler avant tout le meurtre d’un
conjoint par l’autre7, mais assurant en contrepartie pour la
période d’ancien droit, la reconnaissance théorique de
l’existence de violences perpétrées dans le cadre d’un couple.
À la Révolution, la rupture avec l’Ancien Régime est
consommée  : les textes pénaux de 1791 créent ainsi
l’événement en raison, on le sait, des frontières et du
contenu qu’ils donnent au droit pénal pour l’avenir8. Plus
spécialement, les révolutionnaires ont ouvert la voie en
instituant comme circonstances aggravantes le fait de
commettre un crime ou un délit contre une femme. Ainsi,
l’article 14 de la loi du 22 juillet 1791 dispose que « la peine
sera plus forte si les violences ont été commises envers la
femme9 ».
3 En 1801, une commission est réunie sous le nom de « code
criminel, correctionnel et de police  » afin de procéder à la
réforme des textes de 1791. Un projet est établi comportant 1
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169 articles10. Ce texte, qui laisse entrevoir le futur Code


pénal de 1810, reprend la plupart des incriminations de 1791
en insistant sur les atteintes aux personnes commises dans
le cadre familial. Dans un souci de protection des valeurs
morales, un groupe d’infractions vient alors sanctionner le
respect d’une discipline conjugale. Surtout, réalisant un
compromis entre l’uxoricide de l’ancien droit et l’article 14
de la loi de 1791, les rédacteurs érigent une circonstance
aggravante qu’ils nomment conjuguicide, dont la peine
s’assimile à celle du parricide11. Qualifiant littéralement
l’homicide conjugal, cette expression atteste, en ce début du
xixe siècle, la prise en considération de l’existence de
violences perpétrées dans le cadre du couple et la volonté de
les reconnaître pénalement. Pourtant, le Code pénal de 1810
n’en fait aucune mention. Difficile de dire avec exactitude ce
qui a prévalu dans cet évincement. À lire les observations
portées sur l’avant projet de 1801 par l’ensemble des
tribunaux criminels et cours d’appel du territoire, les
critiques d’ensemble témoignent, d’une part, de sa trop
grande exhaustivité entraînant des confusions et des
omissions, et d’autre part, de sa grande rigidité et sévérité en
matière de répression12. Plus spécialement, les dispositions
du Code civil en matière de séparation de corps et de divorce
ainsi que l’article 324 du projet disposant d’une excuse légale
pour le mari qui a tué sa femme surprise en flagrant délit
d’adultère, ont certainement contribué à sortir des normes
pénales le conjuguicide, cette catégorie spéciale de
circonstance aggravante.
4 D’un point de vue pratique, c’est au Code civil de 1804 qu’est
attribuée la tâche de gérer les conflits conjugaux. En insérant
les excès, sévices et injures graves comme cause de divorce
ou de séparation de corps, le législateur a reconnu l’existence
de mauvais traitements entre époux, et a mis à leur
disposition un mode juridique de règlement des conflits13.
Reste que si les époux victimes de mauvais traitements
s’orientent vers l’institution civile pour que soit réglé leur
différend, la procédure engagée s’avère inefficace. D’une
part, l’action en justice est longue et coûteuse, avant la
création en 1851 de l’Assistance juridique pour les
indigents14. D’autre part, s’il assure un accès évident aux
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violences perpétrées dans un couple marié, le prononcé du


divorce ou de la séparation de corps ne met pas un terme aux
exactions  : au contraire, le dépouillement des dossiers de
procédure montre que les antagonismes sont attisés lors de
conciliations/réconciliations inopportunes, et que la
détermination du conjoint violent, jusque-là de nature
correctionnelle, prend des allures criminelles. Le constat est
largement repris par les civilistes au xixe siècle lorsqu’ils
tentent de définir les notions d’excès, sévices et injures
graves. Car si ces excès (le fait pour un conjoint
« d’outrepasser son pouvoir, d’exercer toutes sortes de voies
de fait, des atteintes au corps15 »), si ces sévices (« ces milles
méchancetés qui frappent une personne dans sa
considération et dans son amour-propre et sans
compromettre aucunement la vie, mais la rendent
insupportable16  »), et enfin si ces injures graves («  l’art
diabolique de martyriser sans frapper17 ») assurent une voie
de recours légale, ils signalent surtout l’existence de
véritables délits voire de crimes commis dans le cadre d’un
couple.
5 La famille en 1810 s’inscrit donc comme «  un
entrecroisement de droits et de devoirs conjugaux  »
construit au bénéfice du mari, ce « gouverneur privilégié18 ».
Le droit pénal, «  citadelle des valeurs sociales19  » que le
pouvoir entend défendre et maintenir, s’impose pour assurer
l’intégrité et la cohésion de la famille. À ce titre, son
intervention dans le couple n’est pas impossible. Au
contraire : il s’invite dans la sphère privée pour compléter la
loi civile. Reste que si en matière de crimes, le choix de son
intervention est évident, en matière de délits, le recours aux
articles du Code pénal pour que cessent les coups, les
violences et autres voies de fait pose problème20.
Progressivement admise voire préconisée, surtout à partir
du Second Empire libéral, la répression des abus de pouvoir
est mise en avant puisque le Code civil reste muet en la
matière.

Vers la reconnaissance jurisprudentielle :


le revirement de l’arrêt Boisbœuf en 1825
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6 Si de telles violences conjugales ne se présentent pas comme


une préoccupation politique du temps, elles n’en sont pas
pour autant reléguées dans le domaine des cécités
judiciaires. Jusqu’à une décision de principe rendue par la
Cour de cassation en 1825, il convient d’admettre que le
déplacement des pratiques pénales opère lentement. Dans
un premier temps, à lire la jurisprudence de la Cour de
cassation, l’action du pénal dans ces domaines privés
emprunte d’autres voies. Par un arrêt du 28 ventôse an X (19
mars 1802), est dénoncé le trouble à l’ordre public causé par
la scène de ménage, plutôt que les voies de fait ou violences
échangées par les partenaires. Cette jurisprudence confirme
l’intervention de la justice pénale dans le cadre du maintien
de l’ordre. Elle autorise également la poursuite d’office par le
ministère public du mari qui exerce sur sa femme des
mauvais traitements qu’autant qu’il trouble la tranquillité
publique. Ainsi, le recours au droit pénal dans ces espèces
signale plus volontiers l’embarras d’un comportement jugé
antisocial que la volonté de sanctionner des violences
intraconjugales21.
7 Une lecture attentive des dossiers de procédure permet dans
un deuxième temps, d’observer que la justice criminelle a su
maîtriser l’évolution des normes pénales et la réforme de
1810. En raison du vide juridique opéré par la période de
transition et des premiers balbutiements en matière
d’application du Code pénal (entré en vigueur le 1er janvier
1811), les juridictions du fond se réfèrent aux dispositions de
1791. Ainsi, dans une affaire jugée le 9 avril 1811 par le
tribunal de police correctionnelle de Versailles (Seine-et-
Oise), le substitut du procureur général impérial en charge
de l’incrimination s’appuie sur l’article 14 de la loi de 1791.
Ses conclusions sont éloquentes : « Attendu que l’autorité du
mari sur sa femme ne peut s’étendre jusqu’à la maltraiter
continuellement et que dans tous les cas, la loi doit protéger
la faiblesse contre la tyrannie de la force22. » En pratique, le
ton est donné en ce début de siècle où le besoin de réprimer
tout abus de pouvoir d’un mari sur sa femme se fait sentir.
La justice pénale perpétue son intérêt pour les violences
commises par le mari sur son épouse en ayant recours à la
loi de juillet 1791, qui établit la qualité de femme en
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circonstance aggravante. L’absence de cette forme juridique


de conjuguicide n’entame en rien l’intolérance qui se révèle
face à l’imposition de la force dans les rapports personnels
des époux. Reste que ces décisions varient d’une juridiction à
l’autre, et ce n’est que sous la Restauration que le revirement
s’effectue.
8 Le 9 avril 1825, la chambre criminelle de la Cour de
cassation rend, en matière de violences conjugales, un arrêt
décisif. L’enjeu repose sur deux questionnements juridiques.
Premièrement, les articles 309 et suivants du Code pénal ne
répriment, comme faits principaux et distincts, que les actes
de violences commis contre une personne. Ces dispositions
s’appliquent sans condition de sexe, d’âge ou de qualité de la
victime. Sur ce point, se pose la question de savoir si la
puissance maritale, qui interroge de son côté la résurgence
du droit de correction, s’impose comme une exception à ces
dispositions pénales  : autrement dit, les articles 309 et 311
sont-ils applicables entre époux ? Deuxièmement, s’ajoute à
cette question de l’application ou non de ces dispositions
pénales entre époux, celle de la compétence même des
juridictions répressives en la matière. Cette question est
fondamentale en droit dans la mesure où l’exception
d’incompétence peut être soulevée par les juges du fond pour
refuser de connaître de tels faits, et dans la mesure
également où cette exception peut remettre en cause l’action
du ministère public.
9 L’affaire est simple. François Boisbœuf, marchand mercier à
La Rochelle, injuriait et maltraitait sa femme depuis
plusieurs mois. Le 6 octobre 1824, averti par la «  clameur
publique  », le commissaire de police se rendit chez lui et
reçut la plainte de la femme dans laquelle on trouve ce grief :
« Que son mari l’a saisie à la gorge et lui a appliquée au bas-
ventre un si rude coup, qu’elle se croyait à la veille de sa
mort. » Le rapport du chirurgien porte qu’ayant examiné la
partie lésée, « il n’a pas trouvé de changement de couleur à
la peau, mais qu’il y a remarqué de l’empâtement et du
gonflement  ». Le procureur du roi cita François Boisbœuf
devant le tribunal correctionnel de La Rochelle qui rendit le
16 octobre 1824 le jugement que voici :

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«  Considérant que le Code civil a prévu le cas de sévices et


maltraitement d’un époux envers l’autre  ; qu’il a ouvert à
l’époux maltraité la voie de la séparation de corps  ; –
considérant que la femme Boisbœuf n’a pas pris le seul
recours autorisé par la loi  ; – que les querelles entre époux
ont toujours été considérées comme tellement délicates que
les tribunaux se sont jusqu’à présent abstenus d’en connaître
lorsqu’elles n’étaient pas poussées jusqu’au crime […] ; – le
tribunal se déclare incompétent et réserve toutes les parties
à se pourvoir ainsi qu’elles le jugeront convenables. »

10 La décision est claire  : le rappel des normes civiles en


matière de sévices et mauvais traitements induit le recours
légitime de l’épouse, qui entend dénoncer les exactions de
son mari à son égard. Mieux  : en l’absence d’effusio
sanguinis, et parce qu’elles sont «  tellement délicates  », le
tribunal de police correctionnelle estime ne pas être
compétent pour connaître des violences intraconjugales. Le
ministère public interjette appel contre ce jugement. Mais le
tribunal de Saintes, chargé de juger les faits à nouveau, se
déclare à son tour incompétent. Adoptant les motifs des
premiers juges et « considérant en outre que les voies de fait
attribuées à Boisbœuf envers sa femme, par la plainte du
ministère public et résultant du rapport de l’officier de santé,
n’ont aucune gravité », rejette par jugement du 23 décembre
1824 l’appel du ministère public.
11 L’affaire cristallise le débat sur la scène politique puisque,
sur ordre du ministre de la Justice garde des Sceaux, le
ministère public se pourvoit en cassation pour dénoncer un
tel jugement et régler ces deux questions de droit, à savoir le
tracé d’une voie d’accès touchant à la compétence d’une
juridiction et à l’application d’une catégorie d’infraction
pénale entre époux. Pour la compétence du tribunal, il est
reconnu que les tribunaux ont violé un principe essentiel de
la législation criminelle qui veut que «  tout délit donne
essentiellement lieu à une action publique » (art. 4, Code de
brumaire an IV), et que «  la police judiciaire recherche les
crimes, les délits et les contraventions, en rassemble les
preuves, et en livre les auteurs aux tribunaux chargés de les
punir  » (art. 8, Code d’instruction criminelle). Quant à
l’application de l’article 311 du Code pénal, à l’appui du
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pourvoi, le procureur général Mourre observe  : tout en


reconnaissant qu’en cette matière, le ministère public doit
agir avec beaucoup « de prudence et de circonspection », le
magistrat s’interroge sur le motif subsidiaire invoqué par le
tribunal de Saintes, d’après lequel « c’est par le mérite même
du fond qu’il aurait établi le principe de son incompétence »,
à savoir que les violences dénoncées ne présentant aucune
gravité, l’action publique ne pouvait être accueillie. Pour
Mourre, un seul fait était à examiner :
«  Y avait-il eu des coups portés par le mari à son épouse  ?
L’affirmation n’est pas douteuse. Que les coups aient été plus
ou moins violents, qu’ils aient eu des suites plus ou moins
fâcheuses, c’est un point qui devait augmenter ou diminuer
la peine ; mais toujours était-il certain qu’il y avait un délit et
conséquemment toujours était-il incontestable que le
ministère public avait action pour le poursuivre23. »

12 Cette décision confirme, d’une part, la légitimité de l’action


publique dans ce type d’affaire et marque, d’autre part, un
tournant dans l’existence et la répression de violences graves
commises dans un couple. En effet, elle témoigne de la
volonté des rédacteurs de considérer tous coups et blessures
volontaires en fonction de la gravité du crime – car c’est bien
l’usage de la force physique qui est recherchée – et non en
fonction de la condition de la victime. Mais le déplacement
des attentions de la part de la justice criminelle ne saurait
être valide sans un déplacement connexe de l’attention des
magistrats saisis de faire toute la lumière sur de tels actes
délictuels et criminels.

Entre pratique pénale et jugement moral :


l’action des magistrats
13 Le recours aux juridictions pénales débouche sur une
procédure répressive qui ne tient compte aucunement de la
qualité de la victime, sauf à considérer son intégrité
physique ou son existence vivante. Si la plainte ou la
découverte du corps de la victime déclenche l’action
publique, celle-ci est rapidement dirigée par le ministère
public qui bénéficie de la plénitude du pouvoir d’apprécier
l’opportunité des poursuites ou non. Dans cette première
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étape de la saisie des violences conjugales, des éléments sont


susceptibles d’interférer dans la poursuite et la répression
pénale des délinquants et criminels conjugaux. Trois
facteurs sont ainsi à considérer. Tout d’abord, le
dépouillement des dossiers montre que la victime féminine
peut se voir opposer l’exception de l’article 322 du Code
d’instruction criminelle (CIC), qui dispose qu’une femme ne
peut être entendue dans une accusation portée contre son
mari.
14 Ensuite, la présence de lettres de la victime adressées aux
magistrats, pour que cessent les poursuites engagées, incline
à la réflexion. On observe que les juridictions répressives,
notamment les juridictions du fond, n’hésitent pas à
renvoyer devant les juridictions civiles les cas litigieux. Un
jugement du tribunal de police correctionnelle de Versailles
rendu le 30 juillet 1816 illustre ce point. Il renvoie au civil,
pour demande de séparation de corps, un époux inculpé de
violences et voies de fait à l’encontre de sa femme  :
«  Attendu qu’il est constant que la femme Gourier en
rendant plainte contre son mari, n’a point prétendu le
traduire en police correctionnelle mais faire constater les
sévices et mauvais traitements exercés par lui24.  » Au-delà
du renvoi accordé à la partie civile, ce moyen s’avère efficace
pour la juridiction répressive qui n’a pas à connaître ni à
juger ces sortes de dissensions domestiques, et d’autre part,
c’est pour la victime le refus de voir condamner son conjoint
au même titre que les délinquants.
15 Enfin, le dernier facteur auquel est exposée la justice pénale
tient à ce qu’un fait ne peut être reconnu en droit tant que le
corps social ne reconnaît pas un droit de le sanctionner25.
Les violences conjugales au xixe siècle s’inscrivent, cela va
sans dire, dans la sphère privée du couple : le comportement
intime qu’il suppose, écarte toute forme d’appréciation de la
part de l’opinion. Reste que la justice du xixe siècle n’est pas
dupe des réactions du corps social. Elle se montre
bienveillante à l’égard de ses soubresauts, et n’exclut que
très rarement les rumeurs qui peuvent s’élever sur
l’existence de la commission d’actes délictuels ou criminels
dans une conjugalité. Plus encore, l’intolérance populaire à
de telles exactions peut être à l’origine de la saisie de la
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justice. Elle dit aussi, par la même occasion, le souci


nouveau de reconnaître et de voir réprimer ces violences.
L’illustre cette lettre écrite par treize locataires au procureur
de la République de Paris, le 8 septembre 1898, dans
laquelle, en plus d’un rappel très précis des violences
exercées, les signataires exposent leur mécontentement vis-
à-vis de tels faits :
« Monsieur le procureur de la République,
Nous avons l’honneur de porter à votre connaissance les
faits suivants  : depuis deux ans et demi le nommé Mallet
serrurier, demeurant 82, rue de Charenton, battait presque
journellement sa femme malade par suite de couches.
Depuis six mois cette malheureuse est privée de nourriture
et plus que jamais battue ; elle en porte du reste les marques
sur le corps et la figure. Hier son mari a déménagé,
emportant tout le mobilier et l’abandonnant sans argent, ne
laissant dans le logement qu’un matelas. De plus cet homme
excite son fils âgé de 14 ans contre sa mère et l’appuie
lorsque celui-ci l’injurie. Nous vous signalons ces faits qui
ont provoqué l’indignation de tous les signataires en vous
priant Monsieur le Procureur, de faire le nécessaire pour
placer cette malheureuse femme et exercer des poursuites
contre le sieur Mallet qui a fait des menaces de mort à sa
femme26. »

16 Les magistrats entendent ces dénonciations. Tout en les


qualifiant «  de muets et incorruptibles témoins si précieux
pour la Justice27  », ou tout en dénonçant «  l’explosion de
rumeurs accusatrices, sourdes jusque-là28  », ils autorisent
alors l’ouverture d’une information judiciaire. Lorsque cette
première étape est franchie, la conduite de l’instruction se
fait dans le respect des principes constitutifs de chaque
infraction : autrement dit, il ne s’agit pas pour la justice du
xixe siècle d’instruire sur une catégorie sui generis de
violences conjugales, mais d’informer selon les voies de
droit sur une inculpation pénalement admise.
17 Les magistrats n’évoquent jamais directement l’existence de
violences conjugales. Pour eux, les actes perpétrés dans ces
couples correspondent à des infractions précises dont
l’essentiel tient à l’établissement de leurs éléments
constitutifs (à savoir la recherche de l’élément matériel et de

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l'élément moral). Aussi, les magistrats s’attachent-ils à


établir une spécificité de ces «  tyrannies domestiques  ». Si
l’expression est retranscrite dans les arrêts de jugement au
début du xixe siècle, le formalisme gagne au point de faire
disparaître ces marques de subjectivité que rejette la loi
criminelle. Toutefois, ces formes de sensibilité se révèlent
plus explicitement à la lecture des documents établis lors de
l’instruction. Le plus révélateur, à ce propos, est sans
conteste l’acte d’accusation. Rédigé par le Parquet sous la
direction du procureur général (art. 241 CIC), son contenu
suscite quelques débats  : «  La plus parfaite impartialité  »
revendiquée par les premiers commentateurs du Code
d’instruction criminelle est, en pratique et en matière de
violences intraconjugales, peu respectée29. En effet, tandis
que la doctrine insiste sur l’absence de passion, de
déclamation, on ne lit que prise de position, rappel de
moralité voire indignation. La victime est qualifiée de
«  malheureuse  »  ; on rappelle «  qu’elle eût à souffrir du
caractère violent et des brutalités  » de son conjoint  ; la
dureté de l’accusé est évoquée en ce qu’elle « décèle l’oubli le
plus complet non seulement dans ses devoirs d’époux mais
de tous sentiments d’humanité  »  ; ou encore on fait
coïncider « les mœurs douces et d’habitudes paisibles » d’un
mari «  à la domination tyrannique de sa femme que son
caractère violent et irascible faisait redouter de tous30 ». En
somme, l’effet à transmettre est celui d’un dénuement
physique le plus complet consécutif aux violences exercées
parfois depuis de longues années.
18 Empruntant encore l’expression au droit civil, la justice
pénale saisie qualifie les violences physiques infligées dans
un couple par l’expression «  mauvais traitements  » ou
encore «  maltraitements  », corrélativement à cette
«  mésintelligence  » qui règne entre les époux. Afin de
dégager un continuum des violences, les actes d’accusation
construisent ainsi leur argumentaire autour d’adverbes
relatifs au temps et au poids de l’habitude  : les juges
prennent soin de consigner que c’est journellement,
continuellement, habituellement, quotidiennement que de
telles violences sont administrées. Les mots exposent
clairement la pensée et redoublent les attentions quant aux
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seuils de tolérance et d’intolérance de la part de l’institution


judiciaire. C’est de « sauvage férocité » que l’on parle lorsque
l’on veut faire état des violences perpétrées31.
19 Il est décisif alors, pour comprendre les pratiques d’État,
d’écouter comment les acteurs procèdent. La question –
pourquoi frappiez-vous votre conjoint ? – n’est jamais posée
en ces termes par les juges. Pudiques et maladroites parfois,
les questions sont orientées afin d’établir une intention
coupable. C’est cette volonté d’établir le sens des brutalités
proprement conjugales qui dirige les interrogatoires et qui
laisse entrevoir une forme de réprobation. L’illustre cette
affaire jugée à Versailles en 1880. Au cours de l’instruction,
le magistrat s’égare face à l’accusé. Égrainant ainsi la
timidité de la victime, son défaut de conformation dans la
bouche qui gênait son élocution, ses avantages certains qui
auraient dû plaire à l’accusé, le magistrat s’indigne du
comportement de ce dernier qui, après avoir assassiné sa
femme, n’a pas eu la pudeur de jeter le drap sur le cadavre
au point que tous ceux qui sont entrés dans la chambre ont
pu constater «  qu’elle avait une magnifique chevelure
blonde, des bras et un torse d’une forme admirable  ».
Surtout, l’indignation atteint son comble lorsqu’il demande :
« Malgré ces avantages vous n’aimiez pas votre femme32 ? »
Les juges peinent à porter les faits dans le domaine objectif
du droit ; ils formulent ces violences dans le domaine moral,
familial et affectif.
20 Ainsi, en l’absence de volonté politique et de débats
doctrinaux en la matière, ce sont ces empêchements, ces
cadres juridiques à délimiter, ces compétences de juridiction
à préciser, ces lettres de dénonciation et ces formes
d’idiosyncrasie des juges, en somme c’est tout cet
assemblage judiciaire qui crée les conditions d’existence
juridique des violences conjugales au xixe siècle33. Malgré
une réticence de la part de certaines juridictions répressives
à connaître de tels actes, l’insertion dans des catégories
générales de violences permet de considérer avant tout les
faits incriminables et non pas seulement la qualité de la
victime  : si en droit cet élément est indifférent, en pratique
les magistrats n’ignorent pas l’état relationnel des individus.
S’observe aussi de la part de l’institution, une volonté
https://books.openedition.org/pur/5000 13/17
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Justice pénale et « violences conjugales » au xixe siècle : enquête sur les avatars judiciaires d’u…

d’harmoniser les normes applicables à la fois pour les


couples de fait et de droit. Ce sont toutes les exactions
physiques sur le corps d’une personne et non le fait d’être
une femme battue ou un mari battu que les juristes du siècle
ont cherché à atteindre34. Aussi est-il possible, à suivre ces
avatars judiciaires d’une catégorie de violence, de revisiter la
surdité souvent décrétée de la justice du siècle des codes à
l’égard de la brutalité envers les « femmes du peuple ».

Notes
1. É. Badinter, Fausse Route, Paris, Odile Jacob, 2003.
2. Compte général de l’administration de la Justice criminelle en France
pendant l’année 1825-1826, Paris, Imprimerie royale, 1827.
3. Le droit pénal spécial, qui analyse séparément les infractions, est
essentiellement casuiste : la loi criminelle examine méticuleusement les
hypothèses très variées de conduite humaine qu’elle interdit et qu’elle
frappe de sanctions. Voir A. Vitu, Traité de droit criminel. Le droit
pénal spécial, Paris, Cujas, 1982, p. 22.
4. F. Hélie, Traité de l’instruction criminelle, t. 1, Paris, Charles Ingray,
1866 (2e éd.), p. 627.
5. P. Lascoumes, « L’émergence de la famille comme intérêt protégé par
le droit pénal, 1791-1801 », I. Théry et C. Biet (textes réunis et présentés
par), La Famille, la loi, l’État. De la Révolution au Code civil,
Imprimerie nationale, Éd. du Centre Pompidou, 1989, p. 344.
6. M.-Y. Crépin, «  Violences conjugales en Bretagne  : la répression de
l’uxoricide au xviiie siècle  », Mémoires de la société d’histoire et
d’archéologie de Bretagne, t. 73, 1995, p. 163.
7. Uxoricide vient du latin uxor qui veut dire épouse, et et caedo, je tue.
8. P. Lascoumes, P. Poncela et P. Lenoël, Au nom de l’ordre. Une
histoire politique du Code pénal, Paris, Hachette, 1989, p. 9.
9. L’article 14 associe à la qualité de la femme, celle « des personnes de
70 ans et au-dessus, ou des enfants de 16 ans et au-dessous, ou des
apprentis compagnons ou domestiques à l’égard de leur maître, enfin s’il
y a eu effusion du sang et en outre dans le cas de récidive, mais elle ne
pourra excéder 1 000 francs et une année d’emprisonnement ».
10. L’arrêté du 7 germinal an IX (21 mars 1801) crée la commission
chargée de rédiger le projet de code. Composée de cinq juristes –
Viellart, Target, Oudart, Treilhard et Blondel – elle présente ses résultats
fin juin 1801.
11. Aucun article ne précise exactement ce qu’il faut entendre par ce
terme, contrairement au parricide dont le crime est expressément établi

https://books.openedition.org/pur/5000 14/17
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à l’article 265 du projet de 1801. Une seule indication est donnée à


l’article 274 qui dispose : « Les peines déterminées par les articles 13 et
15 seront infligées à tout individu coupable de parricide, de conjuguicide,
d’assassinat, d’empoisonnement ou de tentative de l’un de ces crimes. »
Voir Projet de code criminel, correctionnel et de police, présenté par la
Commission nommée par le Gouvernement, Paris, J.-J. Marcel,
Imprimerie de la République, 1801.
12. 72 tribunaux criminels et 22 Cours d’appel ont ainsi répondu à la
consultation entre avril et juillet 1804.
13. Les rédacteurs n’ont fait que reporter dans le Code civil les
dispositions de la loi du 20 septembre 1792 établissant le divorce.
14. Voir B. Schnapper, «  De la charité à la solidarité. L’Assistance
judiciaire en France, 1851-1972  », Voies nouvelles en histoire du droit.
La Justice, la famille, la répression pénale, xvie-xxe siècles, Paris, PUF,
1991, p. 435-489.
15. O.-J. Chardon, Traité des trois puissances maritale, paternelle et
tutélaire, vol. 1, Paris, Cotillon, 1841, p. 102.
16. O. Pinot, La Femme dans la société et dans la famille aux diverses
époques du droit romain et du droit français, Angers, Imprimerie
Lachèse, Belleuvre et Dolbeau, 1877, p. 173.
17. O.-J. Chardon, Traité des trois puissances…, op. cit., p. 102.
18. P. Lascoumes, op. cit., p. 346.
19. G. Levasseur, « Les transformations du droit pénal concernant la vie
familiale », Archives de philosophie du droit, t. 20, 1975, p. 58.
20. Lors de la réforme pénale en 1863, le législateur a ajouté aux articles
309 et suivants du Code pénal l’expression «  toutes autres violences et
voies de fait  » sans pour autant en donner de signification. Il s’agissait
surtout de consacrer une jurisprudence par laquelle on s’efforçait
d’étendre la notion juridique de coup. Voir Recueil périodique Dalloz
(DP), 1863, IV, 91, note art. 103.
21. Recueil général des lois et des arrêts Sirey (S), 1802, t. 2, p. 415.
22. Affaire Tremblay, 9 avril 1811, Archives départementales des Yvelines
(ADY), 3UV 2131.
23. Arrêt du 9 avril 1825 (S, 1826, I, 254 ; DP, 1825, I, 302) ; voir aussi
arrêt du 2 février 1827 (Bulletin des arrêts de la Cour de cassation en
matière criminelle, n° 23) et du 7 mai 1851  : la Cour de cassation
rappelle que les articles du Code civil qui s’appliquent aux sévices et
voies de fait ne servent de base qu’à une demande en séparation de corps
et peuvent être effacés par la réconciliation des époux ; en revanche, ils
ne peuvent mettre obstacle à l’action publique fondée sur les délits
prévus par l’article 311, ni en atténuer les peines (DP, 1852, V, 564).
24. Affaire Gourier, 30 juillet 1816, ADY, 3UV 1812.

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25. Voir Association normande de criminologie, Aspects de la violence


dans les relations sexuelles, Paris, Vrin, 1979, p. 75.
26. Affaire Mallet, 21 décembre 1898, Archives départementales de Paris
(ADP), D2U6/117.
27. Affaire Breton, 24 novembre 1837, ADY, 2U288.
28. Affaire Léger, 19 juillet 1864, ADY, 2U504.
29. Voir C. Nouguier, La Cour d’assises. Traité pratique, t. 1, Paris,
Cosse et Marchal, 1860, p. 29-35.
30. Ces formulations sont récurrentes à la lecture des dossiers de
procédure, en l’occurrence ceux des archives judiciaires pour Paris et
Versailles. Voir entre autres l’affaire Cottin, 25 mai 1829, ADY, 2U192.
31. Affaire Thomas, 26 juin 1884, ADP, D2U8/164.
32. Affaire Gauthier, 16 novembre 1880, ADY, 2U638.
33. Alain Corbin a montré combien le xixe siècle ne se comprend bien
qu’à partir de la figure de l’assemblage. Une figure qui mériterait d’être
acceptée par les juristes pour la compréhension historique du droit et de
la justice. A. Corbin, «  Le xixe siècle ou la nécessité de l’assemblage  »,
L’Invention du xixe siècle. Le xixe siècle par lui-même, Paris, Presses de
la Sorbonne Nouvelle, 1999, p. 153-159.
34. Sur la condition juridique des maris battus, voir V. Vanneau, « Maris
battus. Histoire d’une “interversion” des rôles conjugaux  », Ethnologie
française, n° 4, octobre 2006, p. 697-703.

Auteur

Victoria Vanneau
Du même auteur

L’interrogatoire in Histoire par


corps, Presses universitaires de
Provence, 2012
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


VANNEAU, Victoria. Justice pénale et «  violences conjugales  » au xixe
siècle  : enquête sur les avatars judiciaires d’une catégorie de violence
https://books.openedition.org/pur/5000 16/17
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In : La violence et le judiciaire  : Du Moyen Âge à nos jours. Discours,


perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses universitaires de
Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/5000>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.5000.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Invectives, injures et diffamations : les violences verbales et leur réparation devant les justices d…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Invectives, injures
et diffamations :
les violences
verbales et leur
réparation devant

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les justices de paix


e
au xix siècle
Vincent Bernaudeau
p. 161-172

Texte intégral
1 Les écarts langagiers de tournures blessantes et agressives
n’ont rien de commun avec les violences qui affectent
l’intégrité physique des personnes et dont les conséquences
immédiates sont quelquefois irréversibles. Pour autant, il y a
là une forme d’exutoire singulier auquel l’historien de la
période contemporaine comme son homologue moderniste
ou médiéviste doit se montrer attentif1. Car, à travers la prise
à partie d’un individu, la mise en cause de sa réputation ou
l’atteinte à son honneur, il peut à la fois appréhender le rôle
des différents acteurs de cet échange envenimé et percevoir
les vecteurs par lesquels chacun d’entre eux affirme son
positionnement social.
2 Au xixe siècle, l’injure adressée à un particulier est
considérée comme une expression outrageante ou comme un
simple terme de mépris, distinct de la diffamation en ce qu’il
ne renferme l’imputation d’aucun fait déterminé susceptible
de porter publiquement atteinte à la considération de la
personne visée. Tels sont du moins les contours juridiques
de ces «  illégalismes  » du quotidien, délimités par la loi du
29 juillet 1881 qui, comme sa devancière de 1819 donne
compétence au juge de paix pour connaître de l’action civile
en dommages-intérêts formée par la victime et sanctionner
celui ou celle qui s’en rend coupable.
3 Dans le cadre de sa juridiction contentieuse, le magistrat
cantonal a pour mission d’apprécier les circonstances du fait
(notamment s’il y a eu provocation et réciprocité), de relever
l’existence ou non du préjudice moral subi (intention
coupable de nuire) et de tenir compte de la « personnalité »
des parties (profession, environnement social, etc.). Les
attendus de sa décision nous révèlent ainsi quelles sont les
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normes présidant aux jugements et quelle est la variabilité


du degré de violence acceptable dans la société. Au-delà, ce
sont bien les indices d’une «  conflictuosité  » ordinaire,
presque anodine, déployée dans des espaces connus sinon
familiers des justiciables qui se dévoilent.
4 Raillerie insultante, épithète injurieuse ou imputation
diffamatoire, les écarts verbaux apparaissent tous porteurs
d’une certaine anxiété sociale, qu’ils relèvent de l’altercation
spontanée ou trahissent l’existence d’un conflit plus ancien
entre protagonistes. Les appréhender, c’est se donner les
moyens d’éclairer la représentation sociale de l’honorabilité
à travers la transgression des codes du savoir-parler et du
savoir-être qu’elles incarnent. C’est aussi percevoir la portée
symbolique de violences peu spectaculaires, mais dont le
surgissement sur la scène judiciaire traduit un délitement du
lien social et un rapport à l’Autre difficile.
5 « Rite d’interaction2 » s’il en est, l’échange verbal saisi dans
sa forme violente et paroxystique constitue un objet d’étude
à part entière, et la présente contribution, fondée sur des
sources judiciaires, entend envisager à travers les jugements
interlocutoires, les jugements de remise et les jugements
définitifs3 rendus dans le canton angevin de Cholet entre
1881 et 1914. Ces derniers, utilement complétés par les
plumitifs d’audience, forment un ensemble de 354 décisions,
qui représentent environ 3  % des actes accomplis par les
titulaires successifs de la juridiction4.
6 Certes, un tel chiffre traduit moins la réalité vécue des
violences verbales et leur intensité que l’activité judiciaire
elle-même. Pour autant, les affaires arrivées à la
connaissance du juge permettent d’approcher au plus près la
tension des rapports individuels entre citadins et ruraux,
gens de métiers et cultivateurs, au sein d’un xixe siècle où
l’oralité imprègne toute la sociabilité des villages et des
faubourgs. Elles nous livrent, en particulier, des éléments
précieux sur la nature des paroles «  malsonnantes  » du
quotidien et sur les référents symboliques auxquels elles
donnent écho, ainsi que sur le traitement que leur réserve
l’institution judiciaire et sur la notion d’honneur ou de
considération qu’elles bousculent5.

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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Invectives, injures et diffamations : les violences verbales et leur réparation devant les justices d…

Les paroles « malsonnantes » du quotidien


ou la violence banale des conflits
ordinaires
7 Les instances civiles formées pour obtenir réparation sont à
la fois représentatives des structures professionnelles de la
ville et des rôles sociaux qui s’y distribuent. Bien que les
protagonistes des violences verbales soient très
majoritairement de sexe masculin (les deux tiers des parties
au procès), les femmes ne sont pas absentes des échanges
agressifs (ici, néanmoins, elles en sont plutôt les victimes
que les instigatrices)6. Les catégories sociales fragiles, celles
qui sont les plus instables, tels les domestiques, les ouvriers
à la tâche ou les journaliers agricoles, sont parmi les mieux
représentées (environ 26 %) ; preuve que dans l’étiologie des
« illégalismes » où les violences verbales prennent place, la
misère n’est pas un facteur discriminant. Vouloir défendre
ses droits et son honneur lorsque l’on est compté au nombre
des «  gens de peu  » par les élites (notamment judiciaires),
c’est signifier, de fait, que l’on a une conscience aiguë de soi-
même et la volonté d’échapper à la précarité qui encercle, en
revendiquant sa propre part de dignité.
8 Le monde de la boutique et de la fabrique est également très
présent avec un taux d’environ 45  %  : artisans et gens de
métiers comptant pour deux tiers, marchands détaillants et
commerçants pour un tiers. C’est le reflet probable de
l’importance numérique de ces catégories dans le canton et
de la place particulière qu’elles tiennent dans le tissu
économique local, où jalousies et convoitises sont
constamment attisées. Pour leur part, les employés
d’entreprises privées et les petits fonctionnaires ne sont que
médiocrement représentés (environ 6 %), tandis que les gens
des campagnes constituent une composante importante (les
cultivateurs sont près de 14 %). Leur présence atteste autant
la volonté de contrôle de l’espace (pâtures, jardin, etc.) que
les difficultés à vivre avec ses voisins, dans un hameau ou sur
une ferme isolée, où l’on est parfois amené à partager les
lieux d’habitation. Quant aux notables, ils ne sont pas non
plus à l’abri d’un geste d’humeur ou d’une parole blessante,
mais ils apparaissent peu dans les procès pour injures et
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19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Invectives, injures et diffamations : les violences verbales et leur réparation devant les justices d…

diffamations (8 %). Exceptionnellement accusés ou témoins,


ils ne dédaignent pas porter plainte et solliciter la justice
locale, mais le font surtout lorsqu’il s’agit de défendre un
bien ou un revenu (loyer notamment), tels les propriétaires
(5 %).
9 Les violences verbales ne sont guère le fait de marginaux ou
d’hommes étrangers à la contrée. Victimes et agresseurs sont
entre gens de connaissance, le plus souvent familiers les uns
des autres. Ils sont très bien intégrés dans le tissu local, qu’il
soit urbain ou villageois7, et comme le montre l'examen de
leurs domiciles, évoluent dans un espace géographique
restreint : 93 % appartiennent à la même commune, près de
36 % résident dans la même rue. Une telle proximité fait du
cadre local le lieu essentiel de cette économie des relations
interpersonnelles conflictuelles. La similitude de condition
et de statut entre les parties atteste en outre d’une violence
horizontale à travers laquelle s’expriment des
préoccupations communes et une sensibilité partagée des
milieux populaires à la respectabilité. Sans surprise, les lieux
publics constituent le théâtre habituel de ces émotions
exacerbées puisque les ¾ des injures et des diffamations
sont proférées sur des places, des promenades, des quais de
gare, au milieu des routes, des chemins, sur des pâtis
communaux ou lors des foires et marchés. À défaut, il s’agit
de lieux semi-publics, c’est-à-dire ouverts à tous ceux qui
veulent s’y introduire dans un but déterminé, tels les
auberges, les hôtels, les boutiques ou les cabarets, qui eux
aussi restent des espaces privilégiés des scènes accusatrices8.
10 La violence verbale est ainsi enracinée dans les territoires
familiers de la vie quotidienne et de la sociabilité ordinaire ;
ceux où se créent de nombreuses occasions d’échanges, où
l’effervescence est fréquente et où les sensibilités sont
toujours en éveil. Dans ces lieux, un regard « de travers » ou
une allusion grossière deviennent vite provocations, la
raillerie se fait souvent insulte et la joute verbale peut
dégénérer en règlement de compte sous les yeux de passants
ou de clients devenus spectateurs. La teneur des propos y est
d’autant plus durement ressentie que la présence
précisément, de ces tiers, vient rehausser l’affront  ; ce qui
fonde en retour la victime à revendiquer ses droits et à
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demander réparation. Entre propos vindicatif et discours


humiliant, la violence verbale s’y décline il est vrai sur
plusieurs registres : celui des mœurs et de la vie privée, celui
de la condition sociale et de la dignité personnelle, celui du
rapport au travail et de la situation professionnelle ; chacun
offrant un choix d’expressions qui, en creux, témoigne des
valeurs morales reconnues par les contemporains.
11 La mise en cause des conduites privées, et singulièrement
des comportements sexuels, rappelle d’abord que la pureté
des mœurs est l’une des vertus les plus importantes.
Violences infamantes s’il en est, elles visent prioritairement
les femmes mais ne sont pas le fait exclusif des hommes, et
sans doute faut-il voir là un revers aux complicités féminines
qui se nouent journellement sur les pas de portes, dans la
rue ou sur les marchés. En stigmatisant le débordement des
sens, la recherche du plaisir facile et les attitudes
provocatrices, elles soulignent combien le regard social est
sans complaisance à l’égard de la transgression des codes du
savoir-être et de l’intime  ; les aventures suspectes ou la
débauche honteuse étant toujours perçues comme des
perversions, sources de scandales et de peurs9. D’une variété
sans limite à l’égard des femmes («  vache  », «  garce  »,
« gotton », « putain », « salope », etc.), ce langage offre un
florilège non moins éloquent vis-à-vis des hommes
(«  cornard  », «  bougre  », «  jean foutre  », «  cocu  », etc.).
Autant de mots qui font peser l’opprobre non plus seulement
sur l’épouse infidèle ou sur la jeune fille libertine, mais sur le
mari trompé ou sur le père de famille abusé  ; personne sur
laquelle rejaillit de facto le déshonneur de telles attitudes
puisqu’à travers elles c’est l’ordre social et familial tout
entier qui est perturbé.
12 Le second registre sur lequel se déclinent les violences
verbales est celui de la condition sociale, dont la dépréciation
participe aussi pleinement à la mise en cause de la dignité
personnelle. Parmi les propos les plus durement ressentis, il
y a ceux qui ont trait à la parenté et rappellent certains
antécédents judiciaires fâcheux  : «  Restant de prison  »,
«  restant de galérien  », «  restant de tatoué  », etc. Des
expressions comme « misérable », « paysan ruiné », « crève
la faim  » ou encore «  homme de rien  » sont tout aussi
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redoutables pour traduire le mépris social et blesser


l’honneur de ceux qu’elles visent. Elles induisent l’idée d’une
déchéance et laissent courir l’idée d’individus sans véritable
estime d’eux-mêmes, ou qui se montrent pour le moins assez
peu soucieux du sort des leurs. La mise en cause de
l’honnêteté qui figure au nombre des interdits typiquement
masculins occupe d’ailleurs une place de choix dans ce
registre, où le soupçon suffit souvent à libérer la parole.
Traiter quelqu’un de «  voleur  », «  bandit  », «  fripouille  »,
«  canaille  » ou «  voyou  », c’est vouloir provoquer son
exclusion, au moins symbolique, d’une communauté ou d’un
quartier. C’est l’accuser, à tort ou à raison, d’avoir voulu
dissiper le bien d’autrui et par conséquent d’avoir commis
un acte portant atteinte à la propriété, valeur sacro-sainte au
xixe siècle.
13 Enfin, dans le cadre de la stratégie insinuante ou accusatrice
qui sous-tend ces violences verbales, la mise en cause de
l’ardeur au travail et des capacités professionnelles est un
élément incontournable. Des interpellations comme
« propre à rien », « grand fainéant », « endetté », « failli »
ou «  banqueroutier  » attestent l’intention de nuire à la
victime dans son commerce, de la discréditer dans son
emploi et de répandre l’idée qu’elle ne sait pas gérer ses
biens. Ces vilenies, bien souvent alimentées par des jalousies
personnelles sous-jacentes ou une concurrence
professionnelle mal vécue, n’ont pas pour unique but de
causer un tort commercial et, à terme, un préjudice matériel
à l’adversaire ; elles visent aussi, et peut-être même surtout,
à lui porter préjudice moral en ce qu’elles recèlent les germes
de la déconsidération et du discrédit social aux yeux de tous.
À travers elles, on voit ainsi surgir toute la tension des
rapports économiques difficiles qui pèse sur les catégories
concernées (boutiquiers, petits fabricants, etc.) et les moyens
que d’aucuns se donnent pour blesser le plus sûrement
possible la réputation du « bon père de famille ».
14 Quelle que soit leur intensité, ces violences verbales tendent
à stigmatiser les comportements qui paraissent par trop
éloignés de la « norme », ou qui sont tout au moins perçus
comme tel. Ceux qui sont proches de l’oisiveté, ceux qui
relèvent des plaisirs faciles, de l’inapplication au travail ou
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de l’indignité sociale qui résulterait de ne pas pouvoir faire


vivre les siens  ; ce qui montre, à bien des égards, que les
principes de l’ordre bourgeois (notamment celui de la
propriété ou ceux relatifs aux mœurs) sont parfaitement
intériorisés, y compris dans les milieux populaires qui sont
les plus représentés ici. Par la négative des termes employés,
ces violences verbales indiquent quels sont les points
sensibles de l’honneur personnel et les espaces de dignité à
préserver.

Estime de soi, regards des autres : la


considération et l’honneur au cœur des
relations sociales
15 Rarement les documents judiciaires exposent les raisons de
ce recours à la violence verbale et les conditions de son
émergence. Lorsqu’il en est fait mention, c’est le plus
souvent de manière allusive, non par les parties elles-
mêmes, mais par les témoins appelés au cours de l’enquête
et de la contre-enquête. Il en ressort que les échanges
injurieux ou diffamatoires font partie du possible de chaque
jour et qu’ils se déploient de l’aparté spontané au face à face
provoqué. Les rencontres fortuites sont l’occasion
d’altercations et de chicanes dont les causes peuvent être
multiples  : regard moqueur, remarque réprobatrice,
incivilité, querelle de cabaret, etc.  ; autant de violences
anodines qui naissent de faits minuscules et constituent
souvent une réponse immédiate à des frustrations de
caractère relationnel dans lesquelles l’amour-propre tient
une grande place. Les plus nombreuses, toutefois, ne
relèvent pas d’une telle réaction d’humeur, mais bien plutôt
d’inimitiés anciennes et d’actes incorrects répétés. Comme
en attestent les attendus des juges de paix, il y a «  des
animosités qui troublent les parties depuis longtemps  »,
«  des vexations anciennes et réciproques  », «  une
mésintelligence connue et cherchant prétexte au point de
dégénérer aujourd’hui en procès10 ».
16 S’il peut s’agir parfois de différends à caractère économique
(impayé de dettes, concurrence déloyale, exclusion d’un
emploi, etc.), le plus souvent, ce sont les conflits de voisinage
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qui sont à l’origine de ces surenchères verbales  : ici un


problème de mitoyenneté, là une question de jouissance de
jardin ou de cour, d’encombrement de caves, d’écoulement
des eaux usées, ou encore de regards indiscrets, de services
non rendus, d’insolence entre enfants, etc. Autant de
situations qui, lorsqu’elles sont répétées, facilitent le passage
de l’altercation à l’affrontement, et attestent que l’injure
comme la diffamation peuvent s’inscrire dans un processus
de vengeance enracinant le conflit existant dans un passé
plus ou moins lointain. De l’invective à l’intimidation, de la
vexation au geste agressif, il n’y a bien souvent qu’un pas que
d’aucuns franchissent en effet allègrement pour faire
dégénérer la surenchère verbale en un déchaînement de
violences. Le défi est le registre sur lequel se joue alors
l’échange envenimé et les voies de fait qui s’ensuivent
caractérisent « le degré de surexcitation » où tombent « les
ayant cause11 ».
17 Coups de bâton, jets d’eaux, projections d’ordures
ménagères, mais aussi soufflets, coups de poings et gestes
obscènes viennent à l’appui de la parole, ajoutant
l’agressivité physique à l’impertinence verbale, la
symbolique corporelle à la symbolique langagière.
L’intensité d’une telle violence n’est dès lors plus à mettre en
regard avec la simple confrontation de sensibilités
ombrageuses. On assiste plutôt là à l’instauration d’un
véritable rapport de force entre les protagonistes, dans
lequel il incombe à chacun et par tous les moyens d’humilier
son adversaire, de lui faire perdre la face. Pour y parvenir, le
passage à l’acte en présence de témoins apparaît comme la
plus redoutable des armes, et quelles que soient les formes
verbales employées ou les modalités d’action déployée, c’est
une indéniable stratégie de l’agression qui se développe. À la
dégradation de l’intimité provoquée par les paroles
blessantes se joint l’humiliation physique et publique qui
vise à l’anéantissement de la partie adverse.
18 Laisser un tel affront impuni, c’est prendre le risque de voir
accrédités des propos outrageants par une rumeur sournoise
et ruineuse pour la considération patiemment acquise  ;
considération « qui, [dit-on dans les traités de l’époque], naît
de la pratique des vertus et de l’observation constante des
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règles de conduite qui font l’honnête homme, le bon père de


famille, le citoyen honorable12  ». Comme l’affirme d’ailleurs
un juge de paix statuant en 1891  : «  On ne saurait dire
jusqu’où la calomnie, franchissant les limites du bourg, a pu
arriver, mais il est certain que la nouvelle a
considérablement grossi et que le démenti ne s’est pas
répandu comme le nouvelle13.  » L’absence de réaction
menace d’être interprétée comme un aveu de faiblesse et il
importe donc aux victimes de ne pas laisser les choses en
l’état  : soit, on l’a évoqué, en répliquant sur le champ à
l’adversaire, soit, en faisant le choix de la voie judiciaire, non
plus seulement pour contester ses allégations mais pour
octroyer à la réplique un caractère officiel et lui conférer
l’autorité de la chose jugée.
19 Certes, aller en justice n’est pas sans risque car la défaite
condamne aux dépens, parfois au versement de dommages-
intérêts, et cela peut entraîner la perte de l’image que l’on
veut donner de soi. Mais cette question de l’honneur
personnel est d’un enjeu tel, sa portée symbolique si forte,
que le justiciable hésite rarement à demander réparation
pour le dommage que lui ont causé ces violences verbales. Le
préjudice moral éprouvé, qui à tout instant menace de
rejaillir sur les siens, constitue le ressort même de la plainte.
C’est lui qui légitime l’instance engagée pour que le
déshonneur ne tombe pas sur la famille toute entière.
D’ailleurs, comme le souligne clairement un juge de paix  :
s’« il importe [à la justice] de protéger toute personne dans
sa liberté et de la soustraire à des attaques scandaleuses, le
droit ne vient que de ceux qui sont assez vigilants pour le
revendiquer14 ».
20 Alors même que l’on sait l’importance et la fréquence des
procédures d’évitement dans les campagnes, notamment au
sein de la France méridionale15, en matière d’injures et
surtout de diffamations, il semble que le justiciable de
l’Ouest ne cherche guère l’arbitrage de la communauté pour
raffermir sa réputation et restaurer son honneur. Au
contraire, il paraît considérer que le magistrat cantonal est le
mieux à même de sanctionner les écarts de langages répétés
dont il a été victime et de redonner éclat à sa considération.
Non seulement il s’agit d’une justice de proximité sans grand
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formalisme procédural qui peut aider à redistribuer les rôles


en édifiant sur les torts de l’agresseur. Mais puisque
l’honneur a été sali en public, il importe aussi qu’il puisse
être rétabli en public et la décision judiciaire doit offrir cette
opportunité d’un démenti cinglant des propos de
l’adversaire, tout en donnant la satisfaction morale de le voir
officiellement condamné.
21 Étudier les instances civiles en réparation formées contre ces
violences verbales offre à l’évidence un triple intérêt. Outre
qu’elles permettent de considérer qu’entre estime de soi et
regard d’autrui, l’honneur et la réputation sont au cœur des
relations sociales, y compris dans les milieux populaires que
nous appréhendons ici, elles facilitent l’observation du
processus d’intervention de l’État dans la gestion des conflits
ordinaires qui leur sont liés et met en lumière l’office du juge
comme un recours efficace pour les justiciables ; justiciables
dont les motivations sont de trois ordres  : confondre
l’adversaire, restaurer leur dignité et obtenir une
compensation pécuniaire.

L’office du juge : un recours pour réparer


ces blessures assassines
22 La loi du 29 juillet 1881 n’ayant pas abrogé les dispositions
de l'article 5 de la loi du 25 mai 1838, les juges de paix
demeurent seuls habilités à connaître des actions civiles en
réparation pour injures et diffamations verbales. Le taux de
leur compétence, fixé à 50 francs sans appel avec la loi de
1790, puis à 100 francs avec la loi de 1838, a été révisé à la
hausse en 1905 et porté à 300 francs (tout en restant illimité
à charge d’appel). Une fois saisi par l’exploit introductif
d’instance, et sous réserve que les faits relevés ne tombent
pas sous le coup de la prescription à 3 mois, ce magistrat
convoque les parties en son cabinet. Il donne lecture de la
citation rédigée par l’huissier, qui non seulement énonce les
propos incriminés (en recourant si besoin à un euphémisme
pour en atténuer leur grossièreté) et précise les
circonstances de leur survenue (date, lieu et heure le cas
échéant), mais il les qualifie et indique aussi le texte de loi
qui est applicable à la poursuite de l’infraction. C’est sur
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cette base juridique et dans ces seules limites que doivent


dès lors s’engager les débats entre les parties.
23 Le particulier qui se dit victime de violences verbales est
fondé à invoquer l’article 1382 du Code civil pour obtenir
réparation  ; encore faut-il que sa citation présente les faits
comme dommageables au sens de cet article et que le juge y
relève l’existence d’un préjudice au moins moral16. En règle
générale, le plaignant reprend et développe donc ses
conclusions initiales à l’audience, puis offre de fournir la
preuve de ce qu’il avance en proposant de produire des
témoins. Invariablement, l’argumentaire qu’il déploie vise à
convaincre le juge qu’il n’a pas répliqué à l’insulte ou à la
menace qui lui a été adressée, et qu’il a agi avec sang-froid,
en maîtrisant ses émotions, contrairement au défendeur
qu’il s’attache volontiers à dépeindre comme emporté. Pour
donner plus de poids à sa demande, il ne manque pas non
plus de souligner que les propos tenus ont un caractère de
mépris et une connotation outrageante, qu’ils ont été
proférés en public et de manière réitérée. Ce qui lui importe
ici, c’est de convaincre que son agresseur ne s’est pas
contenté de persiflage, qu’il a tenté de le discréditer
sciemment et qu’il existe, de fait, cet élément moral attestant
chez lui l’intention réelle de nuire.
24 À l’inverse, l’accusé met tout en œuvre pour ne pas avoir à
endosser la responsabilité des actes qui lui sont reprochés, et
bien souvent, opte pour un système de défense qui consiste à
ne rien céder (62  % nient totalement les faits). Lorsque la
dénégation n’est que partielle, il lui faut alors signifier au
juge qu’il n’a pas eu le dessein de causer de préjudice moral
au plaignant, et pour cela, invoquer tantôt la provocation de
ce dernier (dont il sait qu’elle peut être pour lui une excuse
ou un motif d’atténuation de son attitude), tantôt sa
situation déplorable dans le quartier ou ses mauvaises
relations. Quasi systématiquement, le défendeur tente de
masquer sa faute, de la minimiser, et parfois même il contre-
attaque comme l’attestent les demandes reconventionnelles
posées dans 10  % des affaires. Certes, il sait par cette
démarche ne pas pouvoir transformer le plaignant en
inculpé, mais il a pour visée de faire rejeter la prétention de
celui-ci et d’affirmer à son tour son propre droit à
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réparation. Dans 3 cas sur 4, le montant qu’il réclame est du


reste égal à celui des dommages-intérêts exigés par ce
plaignant, mais la tentative qui consiste à voir les torts
partagés demeure très incertaine puisque dans seulement
20  % des cas le défendeur obtient le déboutement du
demandeur (alors que dans 40 % il doit supporter les dépens
avec lui et dans 40 autres sa demande est rejetée au motif
qu’elle est insuffisamment justifiée).
25 Dans le cadre de ces instances en réparation jugées par aveu
et dénégation, la mission du magistrat n’est pas aisée et
l’essentiel se joue au cours des enquêtes et contre-enquêtes.
Le demandeur qui est admis à prouver les faits articulés y
recourt dans 62  % des cas et le défendeur, à qui la preuve
contraire est réservée, en fait de même dans 53 % des cas. Le
profil des témoins alors appelés à comparaître est similaire à
celui des parties en présence (notons au passage qu’environ
30 % sont des femmes) : leur âge est très variable, oscillant
entre 11 et 77 ans, leur nombre aussi, pouvant aller jusqu’à 7.
Le but de ces enquêtes et contre-enquêtes qui ont lieu lors
des audiences « de remise » est de s’assurer que les propos
imputés ont bien été tenus dans les circonstances de temps
et de lieu indiquées dans la citation, que les scènes décrites
ont bien été vécues et que par conséquent les faits énoncés
correspondent à la réalité des attitudes prises par les
protagonistes. Or, le plus frappant dans ce que dévoilent les
témoignages, ce sont assurément les connivences
professionnelles, les solidarités sociales ou de quartiers que
les parties mobilisent et sur lesquelles elles savent pouvoir
compter.
26 La liberté d’appréciation du juge prend ici tout son sens dans
la mesure où il doit discerner ce qui relève d’une franchise
toute spontanée, ou au contraire, d’une tentative
d’instrumentalisation. Il lui faut ainsi prêter un crédit relatif
aux dépositions imprécises de témoins qui « narrent le récit
qu’on leur a fait des diverses scènes sans avoir eux-mêmes
rien su ni entendu17 ». Il en est aussi certains sur la sincérité
desquels il ne peut pas «  faire fond  » puisqu’ils sont
« manifestement divisés en deux camps : celui des amis des
époux L… et celui des amis et compagnons de fête d’A… ». Le
magistrat n’est certes pas dupe des complaisances, mais à
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chaque instant il lui faut traquer ce qui est moralement


inacceptable et juridiquement irrecevable. Ainsi, en 1911,
l’un d’eux précise qu’«  il n’est pas admissible qu’une
personne se vante qu’elle est prête à servir de témoin pour
une somme d’argent », et en 1890, un autre souligne qu’il ne
peut accorder « aucune créance à un homme qui paraît avoir
été la cheville ouvrière de l’instance introduite par la
[plaignante], et qui ensuite est allé trouver M… pour le
pressentir sur ses intentions de témoignages en lui déclarant
que la démarche aurait pour lui un intérêt ».
27 Preuve s’il en est de la difficulté à démêler le vrai du faux,
seules 12  % des affaires sont réglées dès la première
audience. Il faut dire que 65 % des parties au procès se font
assister d’un auxiliaire de justice, généralement un avoué de
la ville, parfois un avocat venu d’Angers, beaucoup plus
rarement un agent d’affaire ; ce qui ne favorise pas toujours
l’émergence de la «  vérité  » et participe autant à
l’allongement des procédures (quelques unes n’aboutissant
qu’après 3 ou 4 remises) qu’à l’alourdissement des frais.
Néanmoins, 16  % sont radiées au bout d’un certain temps,
soit par suite du désistement de l’action par le demandeur et
après arrangement avec la partie adverse (c’est la majorité
des cas, preuve que l’instance revêt aussi un caractère
dissuasif), soit parce que les parties n’ont pas comparu et
que le juge présume dès lors que l’affaire a été abandonnée.
Pour toutes les autres causes, c’est-à-dire celles qui trouvent
une issue judiciaire, à peine 20  % témoignent du
déboutement du demandeur, plus de la moitié voient le
défendeur condamné à des dommages-intérêts, et dans les
29  % restants, les dépens sont supportés par les deux
parties.
28 La latitude du juge est très grande, tant en ce qui concerne
l’appréciation des circonstances de la cause qu’à l’égard de
l’évaluation du préjudice subi et de la sanction à prononcer.
Outre l’intention de nuire précédemment évoquée, il lui faut
s’assurer de la publicité donnée aux propos (la présence de
témoins constituant un facteur aggravant), saisir quel a été le
degré de provocation (qui est une excuse légale pouvant
profiter au défendeur), et la possible réciprocité des
violences verbales (les torts pouvant se compenser). Comme
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il n’existe aucune règle en la matière, c’est en équité qu’il se


prononce pour décider d’une éventuelle réparation civile  ;
réparation qui, conformément au droit commun, consiste en
l’allocation de dommages-intérêts dont il fixe
souverainement le montant. Légalement, il n’a pas à
spécifier les bases d’après lesquelles il évalue ce montant,
mais dans la pratique il semble bien que le quantum soit
proportionné à la nature de l’affaire, aux circonstances et à la
personnalité des parties (situation de fortune, milieu social,
éventuels antécédents, etc.). En tout état de cause, les
sanctions sont toujours plus élevées en matière de
diffamation, où «  l’intention de nuire doit très présumer  »,
qu’en cas d’« injures banales [qui] ne peuvent se traduire par
une condamnation à des dommages-intérêts trop
importants18 ».
29 Si 40  % des indemnités réclamées par les plaignants se
situent entre 100 et 200 francs, 30  % leur sont encore
supérieures, ce qui paraît bien souvent exagéré aux yeux du
magistrat. Pour lui qui connaît parfaitement la situation des
justiciables de son canton, qui sait qu’un tisserand «  à la
cave  » gagne environ 1,60 francs par jour, un cordonnier-
monteur à l’usine 4 francs, ou que les salaires des femmes
sont encore plus dérisoires, la sanction doit être ramenée à
de justes proportions19. Afin de faire « bonne justice » envers
des parties qui pour la plupart appartiennent aux milieux
populaires, il décide donc fréquemment de réduire le
montant des dommages20. Sans pour autant que la justice
efface le caractère coupable des propos, une réciprocité des
torts l’engage à l’indulgence et au partage égal des dépens
entre les deux parties. Tantôt il estime que la condamnation
du défendeur aux frais du procès «  constitue la seule et
suffisante sanction qu’appellent ces écarts de langage  »,
tantôt que «  la publicité donnée aux débats constitue une
réparation sérieuse et suffisante en faveur de la partie
lésée  », ou que «  des déclarations de l’adversaire, le
demandeur a reçu une satisfaction qui doit être mise en
compte lorsqu’il s’agit des intérêts d’honneur ou d’amour-
propre21 ».
30 Des violences verbales auxquelles se livrent les habitants du
canton de Cholet entre 1881 et 1914 surgissent des actes
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individuels qui expriment le difficile rapport à l’Autre et


figurent cet espace de fierté que chacun revendique pour lui-
même. À travers une « conflictuosité » ordinaire et presque
anodine se dévoile l’existence d’une véritable éthique de
l’honneur au sein des milieux agricoles et ouvriers,
commerçants et artisanaux. La compacité des lieux de vie,
les conditions de travail et l’étroitesse des horizons sociaux
ne sont pas sans impact sur l’intensité de relations
interpersonnelles laissant tantôt percer une querelle
familiale, tantôt un conflit de voisinage ou une brouille à
caractère plus professionnel. Insultes, injures et
diffamations constituent autant d’écarts langagiers qui
donnent lieu à des démonstrations de sentiments indignés
de la part de victimes. En recourant à la justice, ces dernières
entendent signifier que le seuil du tolérable est à leurs yeux
dépassé et que l’affront infligé mérite réparation. L’enjeu
premier est de rétablir la considération personnelle mise à
mal et de stipuler au coupable les limites de l’interdit
collectif. Mais une telle démarche à l’égard de l'institution
judiciaire montre aussi que le règlement des différends sous-
jacents est parfaitement intégré au jeu des défiances
réciproques et des vengeances privées. Il s’agit là d’un mode
de régulation singulier des tensions sociales que les
tentatives de conciliations antérieures n’ont pu apaiser.
D’ailleurs, comme le montrent les pratiques, l’agresseur
n’attend souvent pas le terme de la procédure engagée pour
trouver un terrain d’arrangement avec le plaignant ; preuve
s’il en est que l’office du juge est bien au cœur du jeu social
ainsi déployé.

Notes
1. Plusieurs contributions aux actes du présent colloque attestent cet
intérêt partagé entre historiens.
2. E. Goffman, Les rites d’interaction, Paris, Éd. de Minuit, 1974. Du
même auteur, voir aussi La mise en scène de la vie quotidienne, Paris,
Éd. de Minuit, 1973, 2 tomes.
3. J.-C. Farcy, «  Les archives méconnues de la justice civile  », F.
Chauvaud et J.-G. Petit (dir.), L’histoire contemporaine et les usages
des archives judiciaires (1800-1939), Paris, Champion, 1998, p. 397-
408.

https://books.openedition.org/pur/5002 16/19
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4. Archives départementales de Maine-et-Loire (AD 49), 4U13/49-56,


minutes de jugements civils (1881-1914) et 4U13/67-69. Plumitifs (1881-
1914).
5. J. Pitt-Rivers, Anthropologie de l’honneur, Paris, Hachette, 1997 ; R.
Beigner, L’honneur et le droit, Paris, LGDJ, 1995.
6. C. Dauphin et A. Farge (dir.), De la violence et des femmes, Paris, A.
Michel, 1997.
7. F. Chauvaud et J.-L. Mayaud (dir.), Les violences rurales au
quotidien, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2005 ; J.-P. Burdy, Le soleil
noir, un quartier de Saint-Étienne (1840-1890), Lyon, PUL, 1989.
8. R. Bizien, «  Boire, se battre et s’injurier  : la violence des conflits
ordinaires à Brest à la fin du xixe siècle (1890-1914) », Kreiz 13, 2000, p.
219-242.
9. A.-M. Sohn, Chrysalides  : femmes dans la vie privée (xixe-xxe
siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, 2 vol.
10. AD 49, 4U13/49 et 50, minutes de jugements (1881, 1882 et 1889).
11. AD 49, 4U13/50, minute de jugement, 1887  ; E. Claverie,
« L’honneur en Gévaudan, une société de défis au xixe siècle », Annales,
Économies, Sociétés, Civilisations, 1979, vol. 34, n° 4, p. 744-759.
12. Grellet-Dumazeau, Traité de la diffamation, de l’injure et de
l’outrage, Riom, Leboyer, 1847, 1, n° 83.
13. AD 49, 4U13/51, minute de jugement, 1891.
14. AD 49, 4U13/50, minute de jugement, 1884.
15. F. Ploux, Guerres paysannes en Quercy, Paris, La Boutique de
l’Histoire, 2002.
16. B. Starck, Essai d’une théorie générale de la responsabilité civile…,
thèse de droit, Paris, L. Rodstein, 1947  ; E. Worms, Les attentats à
l’honneur. Diffamation, injures, outrages, etc., Paris, Perrin, 1890.
17. Comme les suivantes, cette citation est extraite des minutes des
jugements. AD 49, 4U13/50, 52, 53 et 55 (1888, 1890, 1897 et 1911).
18. AD 49, 4U13/50-51, minutes de jugements, 1887 et 1890.
19. Chiffres de 1904 que nous a aimablement communiqués J.-L. Marais,
co-auteur d’une Histoire de l’Anjou en préparation.
20. M. Veliciu, De la réparation pécuniaire du dommage moral, Paris,
Jouve, 1922  ; J. Tournier, De la condamnation à des dommages-
intérêts comme moyen de contrainte et comme peine, Montpellier,
Ricard, 1896.
21. AD 49, 4U13/50, minutes de jugements, 1882 et 1888.

Auteur

https://books.openedition.org/pur/5002 17/19
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Invectives, injures et diffamations : les violences verbales et leur réparation devant les justices d…

Vincent Bernaudeau
Du même auteur

Les praticiens du droit du


Moyen Âge à l'époque
contemporaine, Presses
universitaires de Rennes, 2008
La loi d’avril 1919 sur la réunion
des cantons judiciaires et la
délégation des magistrats de
paix in Le canton, un territoire
du quotidien  ?, Presses
universitaires de Rennes, 2009
Introduction in Les praticiens
du droit du Moyen Âge à
l'époque contemporaine,
Presses universitaires de
Rennes, 2008
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


BERNAUDEAU, Vincent. Invectives, injures et diffamations  : les
violences verbales et leur réparation devant les justices de paix au xixe
siècle In  : La violence et le judiciaire  : Du Moyen Âge à nos jours.
Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/5002>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.5002.

https://books.openedition.org/pur/5002 18/19
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - Invectives, injures et diffamations : les violences verbales et leur réparation devant les justices d…

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
Compatible avec Zotero

La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

La violence et le judiciaire
Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,
pratiques

Ce chapitre est cité par


Härter, Karl. (2013) Violent Crimes and Retaliation in the
European Criminal Justice System between the Seventeenth and
Nineteenth Century. SSRN Electronic Journal. DOI:
10.2139/ssrn.2218350

https://books.openedition.org/pur/5002 19/19
19/09/2021 21:38 La violence et le judiciaire - La torture en procès : construction et justification d’une violence « légale » dans le cadre de la ch…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

La torture en
procès :
construction et
justification d’une
violence « légale »
dans le cadre de la
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chasse aux
e
sorcières (xv
siècle)
Franck Mercier
p. 175-185

Texte intégral
1 À l’heure où nos démocraties s’interrogent sur l’opportunité
de recourir à des moyens judiciaires d’exception pour lutter
contre la menace terroriste, l’histoire de l’installation de la
torture dans le système judiciaire européen à la fin du
Moyen Âge et au début de l’époque moderne prend tout son
sens1. Si la « domestication » de la torture par la justice nous
apparaît bien en effet comme l’une des modalités possibles
de la confiscation par l’État naissant du monopole de la
violence « légitime », il reste à mieux comprendre la manière
dont on a pu, à un moment donné, reconnaître l’existence
même d’une violence «  légale  ». Ainsi que l’avait
incidemment relevé Piero Fiorelli dans son étude classique
sur la torture judiciaire2, la grande chasse aux sorcières qui
prit son essor en Europe dès les premières décennies du xve
siècle fut le lieu privilégié d’une expérimentation judiciaire
et doctrinale faisant la part belle à la torture. Que la
juridiction concernée soit laïque ou ecclésiastique, celle-ci
eut généralement recours à la « géhenne » contre les accusés
dès lors qu’il s’agissait de leur extorquer la «  vérité  » du
sabbat sous la forme de l’aveu. C’est que l’usage
judiciairement réglé de la torture contre les suspects de
sorcellerie s’inscrit, sans véritable solution de continuité,
dans le prolongement de la procédure romano-canonique
(du moins dans sa version extraordinaire) forgée contre
l’hérésie au cours des xiiie et xive siècles. Assimilée à
l’hérésie, la sorcellerie démonolâtre constitue un crime
« énorme » qui est défini comme crimen laesae maiestatis.

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À ce titre, elle requiert logiquement la procédure


extraordinaire fondée sur la torture et le secret. La
terminologie en usage dans les textes de l’époque traduit
bien du reste la contiguïté de la sorcellerie et de l’hérésie
puisqu’elle désigne alors volontiers les adeptes du diable
sous le nom de «  vaudois  »… Solidaire d’une procédure
d’enquête qui a déjà fait les preuves de sa redoutable
efficacité contre les hérétiques médiévaux, la torture
judiciaire semble aller de soi dans la poursuite des sorciers et
des sorcières du xve siècle. Textes et procès des années 1430-
1440, notamment dans le contexte des premières chasses
alpines3, l’indiquent parfaitement  : la torture est souvent,
pour ne pas dire systématiquement, utilisée contre les
suspects de sorcellerie et son usage judiciaire conduit
généralement ses victimes sur le bûcher. Les premiers
théoriciens du sabbat (comme Jean Nider, par exemple,
dans son Formicarius) n’accordent qu’une attention
distraite à la torture, comme si celle-ci allait pleinement de
soi. Par ailleurs, juges et théologiens en charge de la
persécution ne s’embarrassent guère de justification. Ils se
donnent beaucoup plus de peine à démontrer la réalité
physique du sabbat – l’une des grandes controverses du
milieu du xve siècle – ou à justifier de l'implication du
pouvoir séculier dans la répression qu’à légitimer le recours
à la torture. La question de la « géhenne » – si l’on ose dire –
ne les tourmente guère.
2 En réalité, cette banalisation apparente de la torture dans la
poursuite de la sorcellerie démoniaque est en partie
trompeuse. Elle ne va de soi que là où la persécution se
déploie sans difficulté, ce qui, dans les faits, est rarement le
cas… En situation de litiges ou de concurrences
juridictionnelles, la torture judiciaire devient ou redevient
vite un enjeu de pouvoir important. La question de savoir
qui doit appliquer la torture judiciaire, dans quelle
proportion, dans quels lieux fait alors l’objet d’âpres
discussions. La chasse aux sorcières, en dépit de tout ce
qu’elle doit à la lutte déjà pluriséculaire contre l’hérésie, ne
fut donc pas que l’extension et l’application mécanique de la
procédure romano-canonique de type extraordinaire. Elle
fut aussi, dans une certaine mesure et une certaine
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configuration territoriale et politique, le champ d’une


expérimentation, d’une légitimation et aussi d’une mise en
discussion de la torture (et par-delà de l’extraordinaire). On
sait ainsi que la chasse aux sorcières a contribué à imposer et
propager la procédure inquisitoire sous sa forme
extraordinaire en des espaces où elle était, sinon tout à fait
inconnue, du moins contenue dans des limites tracées ou
balisées par les statuts et les privilèges communautaires
(Suisse occidentale4, le Nord de la France).
3 Pour essayer d’appréhender ce rôle de la chasse aux
sorcières dans l’aménagement d’un espace «  légal  » à la
torture, je me limiterai à la mise en perspective d’une affaire
précise qui a défrayé la chronique judiciaire du Nord de la
France dans les années 1460  : la Vauderie d’Arras5. Cette
célèbre affaire de diableries qui s’est déroulée pour
l’essentiel à Arras, sur les terres des grands ducs de
Bourgogne, présente l’intérêt et l’avantage pour nous d’avoir
été jugée plusieurs fois : une première fois en 1460 devant le
tribunal d’inquisition local (qui opérait en étroite
collaboration avec l’officialité), une seconde fois devant le
Parlement de Paris (1461-1491).À chacune de ces étapes, la
question de l’usage de la torture contre les suspects fut posée
avec une insistance particulière. Légitimé en première
instance comme une violence nécessaire, l’emploi des
tourments fut sévèrement condamné par le Parlement de
Paris qui, dans son arrêt définitif rendu en 1491, en dénonça
le caractère « cruel » et « inhumain ». Cette affaire, par-delà
ses multiples enjeux sociaux et politiques, est révélatrice des
tensions autour de la torture judiciaire. Dans ces conditions,
il paraît légitime de s’interroger d’abord sur les grandes
lignes de sa justification théorique au plan local, pour
examiner ensuite le contenu de la critique développée par le
Parlement de Paris, puis les limites de celle-ci : la critique de
la torture excessive n’indiquant peut-être elle-même qu’une
autre voie possible de normalisation de la torture…

Une ample et savante justification de la


torture

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4 Que la chasse aux sorcières ait été le lieu d’une


expérimentation pratique de la torture relève de l’évidence,
qu’elle ait pu aussi constituer le lieu d’une réflexion savante
à son sujet est déjà plus surprenant. Cet aspect de l’histoire
de la torture judiciaire n’a guère été envisagé. Nombreux
sont pourtant les juristes et les historiens du droit à avoir
pressenti l’importance de la chasse aux sorcières dans le
développement de la torture judiciaire mais les études
générales sur la torture marquent souvent une hésitation au
seuil de cette zone empreinte d’une sombre folie. La
présence d’une forme de rationalité juridique dans la
répression de la sorcellerie est souvent passée sous silence
par les commentateurs, peu enclins sans doute à intégrer
dans le domaine impartial et pacifié du droit ce qui relève a
priori de l’extravagance, de la folie délirante6. À cet égard,
l’histoire traditionnelle de la Vauderie d’Arras a quelque
chose de rassurant. Le désaveu infligé par le Parlement au
tribunal ecclésiastique d’Arras a contribué à disqualifier le
travail des juges locaux, accréditant l’idée que la procédure
ne pouvait avoir été que manipulée par des juges
prévaricateurs, bien davantage préoccupés de dépouiller
leurs victimes que d’établir les faits incriminés7. Dans cette
perspective, l’hypothèse d’une instrumentalisation du droit
et de la procédure par des juges corrompus ou méchants
permet de se rassurer à bon compte.
5 Pourtant, à y regarder de plus près, les juges ecclésiastiques
d’Arras ne se sont pas seulement contentés de produire ou
d’extorquer des aveux aux accusés, ils se sont aussi
préoccupés d’en garantir la validité (aux yeux de la
population, lors des cérémonies judiciaires qui scandent la
persécution, mais aussi, aux yeux des « gens du livre » et des
spécialistes de la lutte contre l’hérésie). Indépendamment
des minutes des procès qui ont disparu, un texte porte plus
particulièrement témoignage de cet effort savant de
justification. Il s’agit d’un petit traité de droit et de
démonologie connu sous le nom de Recollectio casus, status
et condicionis Valdensium ydolatrarum (désormais abrégé
Recollection) composé en 1460 sur les lieux mêmes de la
persécution8. Écrit de main anonyme, le texte de la
Recollection peut être attribué à un certain Jacques du Bois,
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gradué de l’université de Paris, doyen du chapitre cathédrale


d’Arras9. Celui-ci prit une part très active dans les procès
contre les Vaudois en tant que promoteur de la cause,
autrement dit comme personne officiellement chargée
d’étayer et de soutenir l’accusation contre les suspects. La
rédaction de ce traité participe sans aucun doute de cet effort
de circonstance  : l’énergie démonstrative et persuasive du
doyen d’Arras (dont nous avons maintes preuves par
ailleurs) déborde du strict cadre du tribunal pour s’épancher
sous la forme scolastique d’un savant traité qui prétend faire
école. Inspiré par les circonstances, ce texte d’occasion
entend en effet s’appuyer sur un cas particulier (le « casus »
des Vaudois d’Arras) pour développer un discours général
sur l’art et la manière d’interroger les suspects de sorcellerie.
Indépendamment de ses aspects démonologiques, ce traité
comporte ainsi une ample justification de la torture comme
moyen privilégié de l’enquête dirigée contre les accusés.
6 En l’absence de témoins extérieurs susceptibles – et pour
cause – de déposer sur les activités clandestines des sorciers,
l’aveu se retrouve au centre du régime probatoire dirigé
contre le sabbat. Dans cette perspective, la torture judiciaire
devient un instrument essentiel de la recherche de la vérité.
Renoncer à l’utiliser, prévient d’emblée Jacques du Bois,
reviendrait pour la justice à fermer les yeux sur le crime et à
se neutraliser elle-même.
7 Il commence par affirmer qu’il est impossible de juger les
suspects dans les formes habituellement prescrites par la loi
commune. Pour Jacques du Bois, la «  matière  » est si
singulière qu’elle requiert un mode d’action procédural
(modus procedendi) spécifique «  car ce cas particulier des
Vaudois est très occulte, dissimulé et extrêmement secret ».
Il ajoute qu’il «  ne peut ainsi être atteint par la voie
commune » (neque potest attingi de communi cursu)10.
8 Le tribunal mixte d’Arras (qui associe l’inquisiteur à
l’évêque) s’arroge donc le privilège – au titre de
l’extraordinaire – de pouvoir s’abstraire du droit commun –
ordinaire – sans pour autant quitter absolument le champ
du droit (ce qui définit précisément le régime d’exception).
Si l’auteur revendique en effet une suspension des règles
procédurales communes pour mieux poursuivre
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efficacement le crime de sorcellerie, il n’en prétend pas


moins inscrire son action dans le domaine légal. Il fonde
ainsi un régime procédural d’exception qui fait de la torture,
avec son corollaire le secret, l’une des armes privilégiées de
la justice pour accélérer les débats, brûler les étapes de la
procédure ordinaire, la déborder même du côté de l’effroi
pour, enfin, faire surgir l’occulte11.
9 La perception de la torture y est double, à la fois symbolique
et rationnelle. Symbolique, en ce sens que l’extraction de
l’aveu (par la médiation de la torture) est perçue comme une
victoire du juge sur l’accusé, mais aussi, plus
fondamentalement, de Dieu sur le diable. Affirmant sans
cesse davantage sa présence au monde (au moins depuis le
début du xive siècle), le diable en arrive au xve siècle à se
glisser jusque dans les lieux de la justice, dans les cachots et
même dans la chambre de torture. Déjà, au temps du juge-
mage Claude Tholosan (qui opérait dans le Dauphiné vers
1430), le diable était parvenu à s’immiscer dans le procès en
assistant personnellement ses affidés au cours des
interrogatoires : « Comme je l’ai justement appris, le diable
les protège et les réconforte parfois au cours des
interrogatoires, de sorte qu’ils ne sentent pas la torture [sic
quod non senciunt torturam], et il leur apparaît là pour les
réconforter12. » Le diable est également présent à Arras. Tel
qu’il est décrit dans la Recollection, l’interrogatoire des
prévenus ressemble fort à une séance d’exorcisme. C’est
ainsi que le diable passe pour entraver l’extorsion de l’aveu
en exerçant une pression physique sur les organes de la
parole du prévenu : « Il suggère et livre des réponses comme
s’il parlait en eux […] il entrave la langue, la gorge et d’autres
organes produisant la voix […] et il les empêche de parler13. »
Tout le travail des juges consiste dès lors à briser le silence
diabolique pour obtenir l’aveu. La démonologie devient un
sport de combat (certamen) qui oblige le juge à affronter le
diable pour lui faire lâcher prise. À la manière d’un prêtre
exorciste pourvu de tous les sacrements, le juge, pour faire
parler l’accusé, doit d’abord expulser le diable, non pas tant
d’ailleurs du corps de l’accusé que des lieux de la justice…
10 La séance de torture serait donc aussi une façon de ritualiser
ou de particulariser l’affrontement du bien et du mal, de
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Dieu et du diable, en le transposant symboliquement sur le


corps de l’accusé. La séquence interrogatoire-aveu, pourtant
caractéristique de l’enquête, conserve une allure de joute, de
lutte qui n’est pas sans rappeler le mode de fonctionnement
judiciaire de l’ordalie… Sauf que l’auteur partage et défend
parallèlement une conception purement instrumentale, et
d’une certaine façon rationnelle, de la torture, en ce sens,
notamment, qu’elle n’est à ses yeux qu’un outil dont le juge
conserve la parfaite maîtrise (de sorte qu’il peut la réitérer
indéfiniment, tant du moins que l’entière vérité ne lui
apparaît pas pleinement établie14).
11 La savante justification de la torture que l’on trouve dans ce
manuel anti-sorcier comporte bien sûr un déni de la douleur
physique infligée aux accusés. Ce déni s’insère d’ailleurs
dans un cadre conceptuel qui annonce la future marque de la
sorcière15  : avant de devenir une empreinte physique
d’allégeance au diable apposée sur le corps, la future
« marque » du diable prend ici l’allure d’un talisman ou d’un
signe (signum) diabolique contre la douleur. Mais elle
implique aussi, et peut-être surtout, un effort de
rationalisation de la violence judiciaire. L’interrogatoire des
suspects requiert une mise en œuvre graduelle de la violence
des tourments, encadrée par une procédure précise qui se
donne elle-même des limites à ne pas franchir (comme, par
exemple, le vieil interdit du sang versé ou la désarticulation
des membres). Expression privilégiée de la violence d’État
ou d’Église, la torture judiciaire se définit donc
paradoxalement contre une autre violence (sanglante,
débridée qui éclaterait et démembrerait les corps) face à
laquelle il lui importe de se situer pour mieux se justifier.
Impossible, en ce sens, de confondre la torture judiciaire
avec l’éclat des supplices.
12 Dans cette perspective, la pratique de la torture ne saurait se
confondre exactement avec une épreuve de vérité  : la
résistance à la douleur ne peut être interprétée comme une
preuve d’innocence. Les tourments ne sont qu’un moyen
parmi d’autres d’obtenir l’aveu, supposé coïncider avec la
vérité, une vérité factuelle qui se trouve à l’horizon de la
procédure. Il faut bien réaliser en effet, qu’à la différence de
bien des dictatures modernes pour lesquelles la torture
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constitue un moyen d’intimidation et de gouvernement par


la terreur, le pouvoir dont il est question ici ne se contente
pas de «  simulacres  » de la vérité16. Il lui faut au contraire
obtenir, arracher la vérité absolue à n’importe quel prix.
13 Au total donc, l’auteur développe surtout une conception
instrumentale et rationnelle de la torture qui s’accorde
parfaitement avec l’évolution de la jurisprudence de son
époque (qui tend à éliminer progressivement toute trace
d’ordalie dans la pratique de la torture). Il n’y a donc pas lieu
de considérer le traité que Jacques du Bois rédigea dans le
cadre de la Vauderie d’Arras comme moins réfléchi ou
déconnecté du reste de la doctrine savante. Il représente une
tentative pour durcir et élargir l’application de la torture (et
donc du règne de l’exception) au nom du bien commun mais
aussi d’une conception souveraine de la puissance divine. La
procédure ne tient que par référence à une puissance
souveraine (en l’occurrence avant tout celle de Dieu) dont la
protection justifie l’emploi de moyens d’exception17. On ne
peut comprendre l’emploi de l’extraordinaire (avec ses
corollaires que sont la torture et le secret) si l’on ne voit pas
qu’elle implique la défense d’une certaine conception de la
puissance souveraine (qui à Arras en 1460 est d’abord celle
de Dieu, même si, pour des raisons qu’il serait trop long
d’exposer ici, la souveraineté du prince est aussi en cause).
14 L’existence même de ce traité (qui encore une fois n’est pas
l’œuvre d’un fou, mais d’un universitaire, d’un gradué de la
Sorbonne) montre cependant qu’il existait des résistances.
Au plan local, mais aussi au plan plus large du royaume. Ce
raisonnement, s’il obtint tacitement l’approbation du
pouvoir bourguignon, notamment à travers la Cour
souveraine des Flandres18, se heurta, en effet, à une autre
raison impérieuse incarnée par le Parlement de Paris. Ce
dernier se saisit de l’affaire à partir de mai 1461. Transposée
à Paris, par le biais de la procédure en appel dite «  comme
d’abus19  », l’affaire fut rejugée dans un contexte procédural
très différent, caractérisé notamment par le retour en force
de la parole contradictoire et des formes ordinaires du
procès et, corrélativement, par la relégation au second plan
de l’imaginaire du sabbat et de la lèse-majesté.

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Une critique sans concession de la


torture ?
15 La question de la torture occupe une place importante dans
les débats qui opposent devant le Parlement partisans et
adversaires de la chasse aux sorcières d’Arras20. D’une
plaidoirie à l’autre, se développe un discours relativement
cohérent qui critique notamment les conditions dans
lesquelles les aveux ont été obtenus. Le procès en appel des
Vaudois d’Arras devient ainsi, à l’instar du second procès de
Jeanne d’Arc21, le lieu d’une dénonciation très fine des
multiples pressions d’ordre psychologique dont la justice
pouvait user pour obtenir l’aveu, depuis le procédé courant
du faux ami que l’on introduit dans la cellule pour fléchir la
résistance des prévenus22, jusqu’à l’arme psychologique de la
privation de la messe23. Mais c’est surtout la violence de la
procédure, à travers l’emploi massif de la torture, qui
focalise l’attention des avocats.
16 Le procès en appel devient donc aussi l’occasion de dénoncer
crûment la violence procédurale… Il est ainsi possible de
trouver dans les archives du Parlement un écho de la
souffrance des personnes torturées. Initialement niée ou
étouffée par le poids de la procédure extraordinaire, la
douleur des accusés, mués en victimes, se fait donc à
nouveau entendre, ou du moins donne l’impression de se
faire entendre :
« Aussi Colette Lescrebée fut prise et interrogée par cinq ou
six fois. Ne confessa rien. Appert par le procès fait contre
elle, avoir esté gehiné par cinq ou six fois. […] Mais par les
dépositions des tesmoings de l’informacion, appert avoir
esté géhiné dix fois et tellement que par tous ses conduicts
gectoit [giclait] sang24. »

« L’evesque de Barut fut à la gehine de Jehanne d’Auvergne,


laquelle il fist amener en une brouette pour la questionner
[car elle ne pouvait plus marcher]. En la questionnant, leur
dist : “Murtriers, vous me tuez !” et crians : “Jhesus !” Et lors
Barut leur dist qu’elle avoit le deable au corps qui lui feroit
dire le bon Jhesus pour les abuser25. »

17 Il faut cependant résister à la tentation d’imaginer que l’on


entend directement la parole ou la douleur vive des accusés.

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Il s’agit encore d’un discours très codifié qui vise à


disqualifier la procédure de première instance selon des
critères techniques et savants (qui sont d’ailleurs pour
l’essentiel identiques à ceux de la Recollection). Par-delà
l’évocation pathétique de la souffrance, une critique savante
de la torture se développe qui facilite, par petites touches
successives, l’identification des victimes à la figure
traditionnelle et hagiographique des martyrs26. Ce discours
prend également sens par rapport aux normes savantes qui
encadraient plus ou moins l’usage de la torture  : là aussi
s’enracine le mythe d’une torture propre, aseptisée, qui ne
doit pas laisser de trace, sans écoulement de sang et qui
respecte l’intégrité physique du corps de l’accusé, sans
dislocation des membres27.
18 Cette dénonciation systématique de la torture fondée sur des
critères savants fut relayée et amplifiée en 1491 par un arrêt
définitif qui, tout en dénonçant le caractère « inhumain » et
« cruel » des tourments infligés à Arras, proposa de surcroît
une liste des sévices prohibés. L’arrêt de la Cour comprend
ainsi une clause annexe qui dresse la liste des procédés de
torture bannis du ressort du Parlement, comme « mettre le
feu es plantes des pieds, faire avaller huille et vinaigre, battre
ou frapper le ventre des criminels ou accusés28 ».
19 Les critiques réelles entendues contre la torture au
Parlement de Paris se révèlent finalement très ambiguës. La
critique de la torture débouche sur une énumération
limitative des techniques prohibées mais son principe même
n’est en aucune façon contesté. On peut même se demander
si derrière le discours parlementaire sur la nécessaire
«  humanité  » du juge ne se dissimule pas une véritable
institutionnalisation de la torture judiciaire.

Limites et ambiguïtés de la critique de la


torture
20 La critique des abus de torture par les magistrats parisiens
s’enracine bien dans une longue tradition parlementaire de
défiance à l’égard des conséquences néfastes de la torture
abusive29. Elle ne va pas jusqu’à en contester les fondements
mais en critique les excès. «  Insuportables  »,
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«  inhumaines  », «  contre nature  »  : tels sont les mots qui


reviennent le plus souvent pour dire la violence de la
procédure criminelle mise en œuvre à Arras. Ces expressions
ne sont pas celles d’un discours humaniste et critique sur la
torture qui serait de toute façon anachronique. Il s’agit de
qualifications juridiques à travers lesquelles les magistrats
parisiens condamnent depuis longtemps les abus de justice
liés à l’application de la torture30. On a pu dire notamment
qu’elles n’exprimaient pas une condamnation de la torture
légale en soi, mais dessinaient plutôt l’existence d’un seuil
indépassable de violence et de douleur au-delà duquel la
vérité se dérobe. Mais peut-être faut-il aller plus loin… Cet
encadrement renforcé des tourments n’induit aucun retrait
institutionnel de la torture. Bien au contraire. Dresser une
liste des sévices prohibés, c’est aussi tenter d’effacer, autant
que possible, toute trace de violence et de sauvagerie au sein
de l’institution, tout en dégageant, à l’intérieur de la loi, un
espace où la torture peut se déployer malgré tout. Il faut bien
voir que la légitimation de la torture participe ici
paradoxalement d’une conception miséricordieuse du
pouvoir qui parvient à se glisser jusqu’en des endroits
insoupçonnés, comme la chambre de torture. Les manuels
de procédure plus tardifs ne cesseront de le répéter  : «  Le
bon juge a toujours pitié et compassion avec le pacient31.  »
L’attitude de la Cour souveraine du royaume face à la torture
judiciaire est donc beaucoup plus complexe qu’on ne le dit
généralement et contient une ambiguïté fondamentale  : la
violence réglée de la question judiciaire n’exclut pas la
compassion du juge. C’est bien là tout le paradoxe de la
réforme critique de son utilisation à la fin du xve siècle. Les
réflexions sur les effets néfastes de la torture, sur sa
propension à déformer la vérité, n’ont sans doute jamais été
plus approfondies que chez les juristes soucieux d’en
institutionnaliser la pratique. L’appel à la mansuétude des
juges n’est peut-être que l’envers d’une normalisation de la
torture comme moyen légal d’enquête. Car derrière la
condamnation de certaines techniques de géhenne jugées
«  inhumaines et cruelles  » se cache bien une légitimation
officielle de la torture judiciaire  : il est assez remarquable
que moins de sept ans après l’annulation des procès d’Arras,
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le Parlement enregistrait la fameuse ordonnance criminelle


de Blois (1498) qui consolide en France les structures de
l’inquisitoire sous sa forme extraordinaire, tout en insérant
plus strictement la torture et le secret dans les rouages de la
procédure criminelle32.
21 Le fait est que le pouvoir royal n’a sans doute pas besoin, à la
fin du xve siècle, des extravagances de la chasse aux sorcières
pour justifier de l'existence d’une procédure d’exception
articulée à la majesté royale (il n’en va sans doute pas de
même d’autres pouvoirs, comme celui des ducs de
Bourgogne). L’extraordinaire est déjà depuis fort longtemps
inscrit dans la sphère même du droit et les correctifs n’ont
donc lieu qu’à la marge. La critique parlementaire ne remet
pas en cause le dispositif général qui sous-tend la torture.
Mieux encore, le discours critique sur la torture qui vise à en
limiter les excès, à l’encadrer dans des règles précises (celles
d’une violence « légale », « raisonnable », acceptable par le
droit et la raison) revient à normaliser la torture, à l’insérer
plus strictement encore dans les rouages de la procédure, à
l’inscrire non pas à la marge mais au cœur de l’institution. La
torture judiciaire fonctionne comme une menace, une
réserve de puissance qui garantit l’autorité de celui ou de la
chose qui, en dernier recours, s’arroge le droit d’y recourir.
Ainsi, la véritable importance de la torture ne se mesure sans
doute pas tant à son usage statistique dans les tribunaux
royaux (on sait du reste qu’elle est peu employée33) qu’à sa
présence symbolique au cœur de l’institution qu’elle
protège34. Le pouvoir royal ne participe pas ou peu à la
chasse aux sorcières (qui se développe surtout à la périphérie
du royaume) mais accepte la procédure extraordinaire. S’il
n’éprouve pas la nécessité impérieuse de poursuivre le crime
de sorcellerie, si la chasse aux sorcières contourne le
royaume sans l’affecter profondément, ne serait-ce pas aussi
parce que l’extraordinaire était déjà là – depuis longtemps –
bien installé au sommet de l’État, adossé à une majesté sûre
d’elle-même ?

Notes
1. Pour une vision d’ensemble récente, voir J.-M. Carbasse, «  Les
origines de la torture judiciaire en France du xiie au début du xive
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siècle  », B. Durand et L. Othis-Cour (dir.), La torture judiciaire.


Approches historiques et juridiques, Lille, Éd. Centre d’histoire
judiciaire, 2002, vol. 1, p. 382-419. On peut encore se référer à J. H.
Langbein, Torture and the Law of Proof (Europe and England in the
Ancient Regime), Chicago/Londres, 1977.
2. P. Fiorelli, La Tortura giudiziaria nel diritto comune, 2 vol., Rome,
Giuffré, 1953-1954, spécialement t. 1, p. 169-171.
3. A. Paravicini-Bagliani (dir.), L’Imaginaire du sabbat. Édition
critique des textes les plus anciens (1430 c. 1440 c.), Lausanne, Cahiers
lausannois d’histoire médiévale, n° 26, 1999.
4. O.-F. Dubuis et M. Ostorero, «  La Torture en Suisse occidentale
(xive-xviiie siècles) », La Torture, op. cit., t. 2, p. 539-598.
5. G. A. Singer, La Vauderie d’Arras 1459-1491  : an Episode of
Witchcraft in Later Medieval France, université de Maryland, 1975 ; F.
Mercier, La Vauderie d’Arras. Une chasse aux sorcières à l’automne du
Moyen Âge, Rennes, 2006.
6. Voir par exemple les conclusions de J.-M. Carbasse, «  Les
origines… », op. cit. où la répression tardive et moderne de la sorcellerie
n’aurait qu’un effet quantitatif sur la pratique de la torture judiciaire.
7. C’est d’ailleurs cette version « royale » et parlementaire des faits qui
conditionne largement la lecture historique de l’événement du xvie au
xixe siècle. Voir, par exemple, A. Duverger, Le premier grand procès de
sorcellerie aux Pays-Bas. La Vauderie dans les États de Philippe le Bon,
Arras, 1885.
8. Recollectio casus, status et condicionis Valdensium ydolatrarum… Ce
traité n’est connu que par deux manuscrits : Paris, BnF, ms. lat. 3446, f°
36-57 et Bruxelles, Bibliothèque royale, ms. 11449-51, f° 1-33. Celui de
Paris a été édité par J. Hansen, Quellen und Untersuchungen zur
Geschichte des Hexenwahns und der Hexenverfolgung im Mittelalter,
Bonn, 1961, p. 149-183.
9. Sur les problèmes d’attribution du texte, voir E. Van Balberghe et J.-
F. Gilmont, « Les théologiens et la vauderie au xve siècle », Miscellanea
codicologica, F. Masai dicata, Gand, E. Story/Scientia SPRL, Éditions
scientifiques, 1979, p. 393-411 et F. Mercier, La Vauderie d’Arras, op.
cit., p. 31-32.
10. J. Hansen, op. cit., p. 153-154.
11. Selon une logique procédurale bien mise en évidence par J.
Chiffoleau, « Dire l’indicible. Remarques sur la catégorie du nefandum
du xiie au xive siècle », Annales E.s.c., 45, mars-avril 1990, p. 289-324.
12. C. Tholosan, Ut magorum et maleficiorum errores…, éd. P. Paravy,
L’Imaginaire, op. cit., p. 364-365, § 2.
13. J. Hansen, op. cit., p. 168.

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14. Sur les positions de la doctrine à l’égard de la répétition de la torture,


voir notamment B. Durand, «  Les juristes sont-ils sans cœur  ?  :
l’interdiction de répéter la torture, symbole d’humanité ponctuelle ou
refus programmé de la douleur ? », B. Durand, J. Poirier et J.-P. Royer
(dir.), La Douleur et le droit, Paris, 1997, p. 303-323.
15. Sur ce point, voir M. Ostorero, « Les marques du diable sur le corps
des sorcières (xive-xviie siècles) », Micrologus, XIII, 2005, p. 359-388.
16. M. de Certeau, « Corps torturés, paroles capturées », Cahiers pour
un temps, n° spécial sur Michelde Certeau élaboré par L. Giard, Paris,
Éd. Centre Pompidou, 1987, p. 61-70.
17. Comme le soulignent notamment les travaux de J. Chiffoleau et de Y.
Thomas sur l’institution de la majesté. Voir notamment, J. Chiffoleau,
«  Sur le crime de majesté médiéval  », Genèse de l’État moderne en
Méditerranée. Actes des tables rondes internationales (Paris, 24, 25 et
26 sept. 1987 – 1819 mars 1988), Rome, EFR, 1993, p. 183-213 et Y.
Thomas, « Arracher la vérité. La majesté et l’inquisition (ier-ive s. apr. J.-
C.) », Le juge et le jugement dans les traditions juridiques européennes,
Paris, 1996, p. 15-41.
18. Celle-ci confirma de fait, par l’intermédiaire de son président du
moment (Adrien Colin), la validité de la procédure engagée contre les
« Vaudois » d’Arras. Voir F. Mercier, La Vauderie, op. cit., p. 155.
19. Sur cette procédure d’appel plus particulièrement dirigée contre le
For ecclésiastique, voir G. Genestal, Les origines de l’appel comme
d’abus, Paris, 1951.
20. Les termes de ce débat (du moins ceux qui nous ont été conservés)
sont disséminés dans les registres de plaidoiries du Parlement de Paris
(actuellement dans la série X des Archives nationales)  : Arch. nat.,
X/2a/28, 32, 35 et 37. Une copie de l’ensemble de ces pièces figure dans
les annexes de notre thèse de doctorat soutenue à Lyon II en 2001.
21. P. Duparc, Le Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc,
Société de l’Histoire de France, Paris, 1977-1986.
22. Arch. nat., X/2a/32, f° 181 v°.
23. Arch. nat., X/2a/28, f° 380 v°.
24. Arch. nat., X/2a/28, f° 390 v°.
25. Arch. nat., X/2a/28, f° 391 r°.
26. On relève une forte similitude entre les récits de martyres et la
terrible description des tortures endurées par les accusés d’Arras. Voir
par exemple le martyre d’Adrien dans A. Bourreau (éd. et dir.), La
légende dorée de Jacques de Voragine, Paris, Gallimard, 2004, p. 743-
748.
27. Voir notamment W. Ullmann, « Reflections on Medieval Torture »,
Juridical Review, 56, Édimbourg, 1944, p. 123-137, repris dans Law and

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Juridiction in the Middle Ages, Londres, Variorum reprints, 1988.


28. J.-A.-C. Buchon, «  Mémorial de l’eschevinage d’Arras  », Collection
des chroniques nationales françaises, t. 14, p. 243-244.
29. C. Gauvard, « De grace especial ». Crime, État et société en France
à la fin du Moyen Âge, t. 1, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne,
1991, p. 153-163.
30. J.-M. Carbasse et B. Auzary-Schmaltz, «  La Douleur et sa
réparation dans les registres du Parlement médiéval (xiiie-xive siècles) »,
La Douleur, op. cit., p. 423-437.
31. J. Damhouder et P. Wielant, Practique judiciaire es causes
criminelles (trad. française de la Praxis rerum criminalium), Louvain,
1555, chap. xxxvii, p. 62-67  : «  De torturer ou gehenner.  » Sur le
mélange de compassion et d’indifférence à la douleur qui caractérise la
pratique moderne de la torture, voir aussi L. Silverman, Torture
Subjects. Pain, Truth, and the Body in Early Modern France, Chicago,
Chicago UP, 2001, p. 60.
32. Isambert, Decrusy et Armet, Recueil général des anciennes lois
françaises, t. 11, Paris, 1827, p. 464 sq. On peut encore se reporter à ce
qu’en dit A. Esmein, Histoire criminelle en France et spécialement de la
procédure inquisitoire depuis le xiiie siècle jusqu’à nos jours, Paris,
1882, p. 135-138.
33. Voir les conclusions de J. -M. Carbasse, « Les origines… », op. cit.
34. Il importe en effet de rester toujours attentif à la dimension politique
de la torture, voir à ce sujet la leçon toujours d’actualité de P. Vidal-
Naquet, La Torture dans la République, Éd. de Minuit, Paris, 1972.

Auteur

Franck Mercier
Du même auteur

La Bataille, Presses
universitaires de Rennes, 2015
Le salut par les armes, Presses
universitaires de Rennes, 2011
La vauderie d'Arras, Presses
universitaires de Rennes, 2006
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Référence électronique du chapitre


MERCIER, Franck. La torture en procès  : construction et justification
d’une violence «  légale  » dans le cadre de la chasse aux sorcières (xve
siècle) In  : La violence et le judiciaire  : Du Moyen Âge à nos jours.
Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/5004>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.5004.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
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La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :
http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

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19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - Diffamation, infamie et justice : l’usage judiciaire de la violence dans les villes de la Couronne de…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

Diffamation,
infamie et justice :
l’usage judiciaire
de la violence dans
les villes de la
Couronne de
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e e
Castille (xii -xv
siècle)
Jesús Ángel Solórzano Telechea
p. 187-197

Texte intégral

Introduction
1 En 1494, Bartolomé d’Avila, fils de García d’Avila, juré de
Xérès de La Frontera, accusa le corrégidor, Jean de Robles,
de l’avoir diffamé à travers des annonces publiques qui
l’accusaient de délinquance pour sodomie  ; il l’avait fait à
cause de l’inimitié qu’il avait à son encontre, contre le droit,
en utilisant la justice. Bartolomé d’Avila a été condamné à la
peine de mort sans que sa culpabilité ait été prouvée, sans
qu’il y ait eu d’enquête, sans aucune dénonciation contre lui.
Des témoins partiaux avaient été achetés ou menacés par le
corrégidor1.
2 En premier lieu, comme Bartolomé était mineur, son père
agit pour sa défense, mais toutes ses demandes au
corrégidor, comme la copie de l’accusation ou les recherches
du jugement, lui étaient refusées. Selon son père, le
corrégidor le faisait dans le but de retarder le plus possible la
cause, tandis que les crieurs publics donnaient publicité aux
faits «  abominables  » dont la justice accusait son fils. La
raison était liée à l’un des traits essentiels de la culture
juridique médiévale  : elle ne tenait pas à son caractère oral
ou écrit, mais à sa publicisation. La renommée publique
(fama publica) ou la connaissance publique d’un fait était
une tactique capitale dans les tribunaux, utilisée
délibérément pour influencer les décisions des juges2. Ce que
cherchait l’accusation était de diffamer l’accusé, que les faits
restent gravés dans la mémoire des habitants et se propagent
par la rumeur à travers Xérès de la Frontera afin de
composer le corpus des témoignages dont la preuve pourrait
dépendre dans les procès ultérieurs3. García d’Avila a allégué
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19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - Diffamation, infamie et justice : l’usage judiciaire de la violence dans les villes de la Couronne de…

beaucoup d’autres raisons et témoins pour la défense de son


fils, mais le juge s’est refusé à prendre ses témoignages. Ceci
a contribué à alimenter la récusation du corrégidor pour
avoir agi par inimité et haine de toute la famille d’Avila.
L’étape suivante a été de dénoncer l’irrégularité du processus
devant le Licencié Mora, le juge en résidence à Xérès de la
Frontera chargé de contrôler les affaires portées par le
corrégidor. Malgré cela, le corrégidor a nié ce droit à
l’accusé, se déclarant seul juge compétent en l’affaire. La
cause est parvenue devant les rois catholiques, qui ont
accédé à la requête paternelle. Alors, le cas d’infamie pour
délit de sodomie a fini devant le haut tribunal de la justice
castillane à Valladolid (Real Chancillería de Valladolid), où
enfin Bartolomé d’Avila a pu présenter son cas
personnellement devant les juges royaux4. Le plus flagrant
dans l’affaire était que le corrégidor avait agi d’office, sans
qu’un tel délit ait été dénoncé par personne et, en outre, il
n’avait pas respecté les formes du droit ; de plus, les témoins
présentés par le corrégidor, bien qu’ils eussent fait leur
déclaration sous pression ou bien par «  haine  » et par
« inimité » envers l’accusé et sa famille, n’avaient pas en tout
cas allégué que Bartolomé d’Avila avait consommé le délit de
sodomie, mais qu’il l’avait tenté. L’accusé s’est même
proposé de passer par le « tourment », pourvu que la vérité
se sache. Les juges de la Chancillería, ayant entendu la
défense, ont déclaré l’innocence de l’accusé et ont ordonné
que sa «  bonne renommée  » fût restituée, comme elle était
auparavant ; autrement dit, il y aurait une réparation morale
envers la victime, qui s’étendrait aussi à sa famille.
3 L’action du corrégidor Jean de Robles s’est étendue à
d’autres personnes de la famille Avila – Gomes d’Avila et
Diego d’Avila – ainsi qu’à d’autres membres du conseil
municipal de Xérès de la Frontera, comme Hernando de
Herrera, Lorenzo Padilla et Francisco de Padilla5. Tous ces
cas ont été examinés en appel à la Real Chancillería de
Valladolid, avec d’autres procès  ; la décision, toujours en
faveur des accusés, nous révèle que la Chancillería de
Valladolid marquait clairement sa distance par rapport aux
tribunaux locaux de première instance ; il en découle que les

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19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - Diffamation, infamie et justice : l’usage judiciaire de la violence dans les villes de la Couronne de…

instances locales de justice étaient impliquées dans les


intérêts des groupes de pouvoir6.
4 Dans un monde de culture essentiellement orale, comme
c’était le cas au Moyen Âge, qui suivait le code de l’honneur,
ce qui était pensé de quelqu’un pouvait avoir d’énormes
conséquences devant les tribunaux puisque les juges, les
plaideurs et les témoins étaient partie prenante de cette
culture légale publique7. Ces procès nous amènent à trois
questions fondamentales pour la compréhension de la
société urbaine castillane au Moyen Âge : le poids de la fama
publica dans les relations sociales, l’exercice de la justice
comme justification du pouvoir des élites urbaines et
l’utilisation des tribunaux locaux comme enceinte des luttes
politiques.

La renommée, l’infamie et la diffamation


dans la culture légale castillane
5 Le grand monument juridique de la pensée wisigothique a
été la Lex Visigothorum, fruit du travail de quelques
générations de juristes. Par rapport aux questions de la
renommée et de l’infamie, ce code reprenait la tradition
romaine et introduisait de nouveaux éléments pour établir la
forme dans laquelle une personne pouvait rester déshonorée
pour avoir commis certains délits, tels que les transgressions
de la morale sexuelle et la pratique de certains métiers  :
prostituées, entremetteuses, homosexuels, voleurs, parjures,
jongleurs, empoisonneurs, sorcières, usuriers, etc. Tous
étaient des délits infamants qui entraînaient pour la
personne l’incapacité à remplir des charges publiques.
Cependant, la Lex Visigothorum, bien que disposant de plus
de douze lois relatives à l’infamie, n’en offre jamais de
définition. Dans ses Étymologies, Isidore de Séville
établissait que l’infamie avait le même sens que « ignominie
qui veut dire sans nom… On dit ainsi parce que celui qui est
surpris à commettre un délit cesse de porter le nom
d’honnête homme » et que l’infamie venait à signifier « sans
une bonne fama8  ». Il définit la fama comme étant la
réputation sociale de la personne.

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6 La législation médiévale castillane a recueilli l’héritage


wisigothique sur la fama et l’infamie au travers des
coutumes locales et des Partidas (1265) du roi Alphonse X9.
Dans toute cette réglementation juridique des xiie et xiiie
siècles, la renommée est le «  bon état de l’homme qui vit
droitement selon la loi et de bonnes coutumes  »  ; quant à
l’infamie, «  cela veut dire le fait contre la renommée de
l’homme10  ». Les Partidas consacrent deux titres à la
disgrâce et à l’infamie, qui sont décrites comme la perte des
privilèges et les droits légaux qui accompagnaient la
dévalorisation de la réputation. Selon ce code, il y avait
quelques actes qui entraînaient la perte de la renommée
(enfamamiento de fait), mais aussi la législation prévoyait
des peines qui diffamaient l’individu (enfamamiento de
droit), après avoir détruit sa réputation sociale. Dans les
Partidas, le texte distingue entre la disgrâce («  valoir
moins  »), la mauvaise réputation (une mala fama), et
l’infamie (desfamamiento). La mala fama était une
condition sociale, alors que l’infamie était une conséquence
légale. Les personnes affectées par la mala fama ne
pouvaient pas recouvrer leur renommée ou l’estime sociale ;
elles restaient condamnées à «  valoir moins  », alors que la
condition des diffamés n’était pas permanente et qu’ils
pouvaient parvenir à récupérer les droits légaux perdus.
7 Donc, le droit reconnaissait deux types d’infamie  : d’une
part, l’infamie de fait, qui naissait de l’accomplissement
d’actes infâmes  : dans le cas des femmes, les textes
rapportent la prostitution et l’adultère, dans celui des
hommes, les actes contre nature  ; d’autre part, l’infamie de
droit, qui dérivait d’une décision judiciaire, qui souillait
légalement le condamné pour avoir commis les délits de
sodomie, de trahison, de vol, de rapine, d’injure, etc11. Les
personnes qui perdaient leur renommée n’étaient plus
dignes de crédit social12. De cette façon, l’infamie supposait
la perte de la réputation sociale, de l’honneur, ce qui
comportait l’incapacité de la personne à accomplir une
profession ou une charge publique, à servir de témoin, à
appartenir à une hiérarchie sociale, à se marier avec des gens
honnêtes, et cela détruisait la possibilité d’établir des
alliances matrimoniales13.
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8 Les Partidas destinent de durs châtiments aux délits


d’adultère féminin et de sodomie qui déshonoraient aussi
gravement ceux avec qui ils étaient commis, bien qu’ils ne
subissaient aucune sentence14. Mais, en tout cas, dans les
Partidas, les hommes ne pouvaient pas être accusés
d’adultère – sur ce point le législateur expliquait que l’Église
«  n’était pas de la même opinion  » – donc, le seul délit de
luxure qui pouvait déshonorer l’homme était la sodomie. Il
s’agissait du délit le plus atroce (atroz), puisque non
seulement les criminels restaient déshonorés, mais
également la terre où cela avait été commis : autrement dit,
toute la communauté se trouvait déshonorée.

Le délit infamant de sodomie dans la


culture juridique du royaume de Castille
9 Comme pour les vocables de fama et d’infamie nous devons,
dans le cas de la sodomie, nous reporter aussi à la législation
wisigothique qui avait influencé notablement la législation
castillane des xiie et xiiie siècles. Au XVIe concile de Tolède
(a. 693), des mesures ont été adoptées contre ceux qui
commettaient le péché de sodomie15. Dans le cas des
ecclésiastiques, on prévoyait leur réduction à l’état laïque,
l’exil perpétuel, cent coups de fouet, la tonte des cheveux, et
la mort sur le bûcher pour les laïcs et les ecclésiastiques. Peu
de mois après, ces mesures ont été accompagnées de lois
civiles contre la sodomie, dans le Liber Iudiciorum du
monarque Egica, quoiqu’elles aient réduit le châtiment à la
castration et à l’exil.
10 La première législation castillane, dont l’énoncé s’inspire de
la législation de tradition wisigothique, a commencé au
niveau local dans les coutumes octroyées par les rois aux
centres urbains. La coutume de la ville de Cuenca (1190),
ayant servi de modèle foral aux autres lieux auxquels elles
ont été accordées, a permis une grande diffusion de ses
prescriptions pénales. La coutume de Cuenca prévoyait la
peine de mort par le feu pour les délits de sodomie. Les villes
qui adoptent la coutume de Cuenca entre l’année 1190 et la
fin du xiiie siècle ont repris, avec de légères variantes dans la
traduction du latin au castillan, les dispositions pour les
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délits de sodomie  : un péché «  abominable, contre nature,


inspiré par le Diable  »  ; c’est le cas des villes de Béjar,
Plasencia, Alcaraz, Alcazar, Alarcón, Úbeda, Soria, Huete et
Baeza16. Les textes des coutumes nous informent sur la
représentation culturelle de la masculinité, une idéologie
intimement liée à l’idée de la qualité de l’homme, aux codes
de conduite soutenus par l’honneur et la fama. Cette
masculinité était une condition sociale démontrée dans des
contextes sociaux spécifiques où l’affirmation publique des
attributs associés à la masculinité était indispensable  :
autorité, sûreté, force, et tout cela était fama pública,
puisque ainsi se formait la réputation sociale de l’individu
masculin17.
11 La législation pénale relative à ce type de relations sexuelles
n’est pas demeurée confinée au niveau local au Sud du
Douro, puisqu’elle est aussi apparue dans la législation
générale de tout le royaume. Il s’agit du code législatif
d’Alphonse X, les Partidas, qui établit que la sodomie était
un péché de luxure «  auquel les hommes tombent en se
couchant les uns avec les autres contre nature ou coutume
naturelle18  ». Les châtiments, qui essaient d’être préventifs,
stipulent une cérémonie publique sous-tendue par une
pédagogie de la terreur. Ainsi, la sodomie n’entraîne pas
l’infamie et le châtiment de Dieu que pour le pécheur, mais
aussi pour toute la communauté où le péché est commis.
Pour cette raison, n’importe quel voisin pouvait
légitimement dénoncer, devant les juges, les habitants qui
enfreignaient la loi.
12 Après les « Porfidas » et jusqu’en 1497, on ne trouve aucune
loi contre la sodomie dans la législation castillane. Cette
année-là, les Rois Catholiques ont renforcé le système
juridique contre la sodomie avec une Pragmatique Royale19.
Cette nouvelle loi s’appuie sur les textes de référence de la
communauté chrétienne qui avaient inspiré les législateurs
castillans depuis le xiiie siècle, bien qu’ils aient alors plus
insisté sur la colère de Dieu, puisqu’il s’agissait d’un péché
qui causait des guerres, des morts, des tourments, des pestes
pour la communauté. Ainsi, la loi considère que les relations
contre nature sont à la fois un péché et un délit, une action
abominable qui mérite le pire des châtiments. Il faut attirer
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l’attention sur la relation que les Rois Catholiques


établissent entre un délit abominable, une hérésie et un
crime de lèse-majesté20. Selon la Pragmatique, la sodomie
attaquait l’ordre social, puisque, après avoir aboli la
différence entre les sexes, elle détruisait les lignées et les
vertus masculines, ce qui entraînait la perte de la noblesse et
de la qualité d’homme. Le délit sodomitique était, selon la
Pragmatique des rois catholiques, «  destructeur de l’ordre
naturel », puni par « le jugement divin », car la noblesse se
perd et les cœurs deviennent lâches (coraçón acovarda)  :
ces valeurs sont liées à la conception d’une masculinité
déterminée.

Infamie et sodomie aux tribunaux


13 Au xve siècle, la légitimation politique des élites urbaines
apparaît liée à celle d’utilité publique ; les gouvernants sont
appelés à veiller au «  bien public  », ce qui justifiait leurs
actions. Les comportements licites ont été minutieusement
réglés par les autorités publiques dans les différents champs
relatifs à la vie quotidienne des habitants  ; ceci est le reflet
d’une mentalité déterminée, imprégnée de doctrine
chrétienne, mais aussi influencée par des intérêts politiques
profonds. Les autorités locales, encouragées par la
législation royale et locale, ont vu dans le contrôle de la
conduite sexuelle la meilleure manière d’exercer leur
autorité et aussi de changer les tribunaux de première
instance en enceinte des luttes politiques locales  ;
finalement, c’était un moyen d’exercer le contrôle de
l’opinion publique, puisque les sentences judiciaires étaient
annoncées par les crieurs publics par les rues, ce qui
permettait de faire connaître à la communauté les noms de
ceux qui étaient déshonorés21.
14 Les élites urbaines castillanes affirmaient leur légitimité à la
tête des organes urbains par leur propre législation – des
coutumes et des ordonnances municipales – et par la
réglementation générale du royaume. L’exercice du pouvoir
par les élites était réalisé au nom du «  bien commun  » des
habitants, ce qui légitimait sa position dans les conseils
municipaux. Pour cela, ces élites ont développé un

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programme politique dans lequel elles ont utilisé la justice


comme axe central de leur légitimation. Ainsi, les élites
urbaines ont utilisé le contrôle social des conflits et de la
délinquance comme un élément fondamental de leur
discours sur le bien public dans les centres urbains qu’elles
gouvernaient, et elles ont vu dans les conduites
transgressives la meilleure manière d’exercer ce contrôle, ce
qui exprimait aussi une volonté de moralisation de la
bourgeoisie urbaine, qui a fait partie de son discours social et
politique. Cette lutte contre le crime était une manière de
donner une publicité à son bon gouvernement, de se justifier
comme élite dirigeante.
15 Les vocables relatifs à la réputation sociale des individus, qui
semble vitale pour la défense des accusés, se répètent dans la
législation et dans la documentation judiciaire. Une sentence
de condamnation pouvait provoquer l’exclusion sociale des
accusés et de leur famille, aussi la rumeur était-elle une arme
puissante, utilisée par les élites dans ses luttes pour
contrôler le pouvoir urbain, comme moyen de propagande
pour conformer une « opinion publique ».
16 Les cas de sodomie dans les tribunaux ne commencent à
devenir nombreux qu’à la fin du xve siècle, bien qu’ils
existent depuis le début de ce siècle22. Par exemple, en 1409,
le maire de la ville de Murcie a ordonné une recherche sur le
cas d’Alphonse Fernández  ; il avait été emprisonné après
avoir été accusé de commettre « l’adultère avec un garçon »,
mais les juges différaient le jugement parce que les
conseillers municipaux avaient émis le leur «  selon la
coutume23  ». En effet, avant la Pragmatique royale des rois
Isabelle et Ferdinand il existe des cas de sodomie jugés par
les juges des villes et la Real Chancillería de Valladolid.
Cependant, dans la plupart des cas les accusés ont été
déclarés innocents ; dans les quelques cas où les accusés ont
été condamnés, deux fois la peine était la mort et, dans un
autre cas, le fouet, car les juges ont tenu compte de ce qu’il
était fou. Cela nous informe sur les difficultés à démontrer le
délit, habituellement commis de nuit et dans des lieux
écartés, hors de vue de la communauté. En 1486, un procès
dans la ville de Cisneros s’est ouvert entre Toribio Martínez,
procureur nommé par le conseil municipal de Cisneros, et
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Jean de Abastas, accusé d’avoir commis le péché abominable


de sodomie en entretenant des relations sexuelles avec un
certain Pierre dans une tuilerie. Devant les juges de
Cisneros, Toribio Martínez l’a dénoncé pour avoir commis
«  un crime contre nature qu’on appelle crime de sodomie,
ledit Jean de Abastas se comportant en femme et ledit Pierre
en homme, ledit Pierre connaissant ledit Jean de Abastas
charnellement  »  ; de plus il l’ accusait d’avoir perpétré
plusieurs fois ce crime avec d’autres hommes, tant dans la
ville de Cisneros que dans d’autres lieux, ce pour quoi il avait
encouru de graves peines, ainsi que la coutume de Cisneros
et les lois du royaume en disposaient. L’accusation décrit le
délit de sodomie comme un crime qui fait que «  les anges
tremblent et que l’air se corrompt », et note que les lois du
royaume ordonnent que tous se lèvent contre ces
délinquants avec un « couteau vengeur ». La première chose
faite par Diego Rasón, le maire de Cisneros, fut d’arrêter et
d’emprisonner Jean de Abastas et de confisquer ses
propriétés. Jean de Abastas a nié l’accusation et allégué que
les juges n’avaient pas de preuves contre lui. En effet, les
justices de Cisneros n’ont pu le condamner, faute de preuves,
aussi le cas a-t-il été porté devant les juges de la Chancillería
qui l’ont laissé en liberté24.
17 La sodomie, par sa double nature de délit et de péché,
affectait tous les sujets de la couronne, y compris ceux
d’autres religions, ainsi que les étrangers, puisque c’était un
délit-péché qui souillait la terre dans laquelle il était commis
et nuisait à tous ses habitants. En 1498, les juges de la
Chancillería ont connu un procès en appel  ; il s’était tenu
dans la ville d’Arévalo contre Yuzafe de Piedrahita, Maure,
qu’un charpentier accusait d’avoir eu des relations sexuelles
avec un autre Maure, Yuce, de nuit, lequel a confessé sa faute
en prison. Le procureur, Martin de Arévalo, décrit la
sodomie comme «  un délit très horrible, puni par la loi
divine et humaine  », occasionnant famines, pestilences et
autres dommages dans les lieux et villes où il était commis,
et qui ne pouvait pas demeurer impuni. Yuzafe a exposé sa
propre argumentation dans sa défense. D’abord, il alléguait
qu’on l’aurait arrêté avant que la dénonciation fût faite  ;
d’autre part, qu’il avait été enfermé dans une prison étroite
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et dure, sans savoir la raison de son emprisonnement ; pour


cette raison, il comprenait qu’on l’empêchait de se défendre,
et finalement il a nié l’accusation des faits et le témoignage
du Maure Yuce, qui avait confessé avoir eu des relations
charnelles avec lui. La défense de Yuzafe se concentre sur le
seul témoignage produit par le procureur, et il dit que le
Maure Yuce était un fou  ; à cause de cela, le procureur,
Martin de Arévalo, ne pouvait pas baser sa dénonciation sur
la confession du Maure Yuce. Il poursuit sa défense en
alléguant que selon «  tout le droit canon et civil et même
selon la loi de la coutume du royaume  », les accusés ne
pouvaient pas se dénoncer eux-mêmes et encore moins
accuser les autres d’avoir commis le même délit. Les justices
locales ont arrêté qu’elles lui infligeraient le tourment de
l’eau pour que son délit y soit déclaré, et l’accusé a décidé de
subir la sentence devant les juges du Chancillería.
Cependant le corrégidor de la ville d’Arévalo ne s’est pas
présenté, ce qui a permis aux juges de la Chancillería de
laisser Yuzafe libre, puisqu’il avait bien fait appel, et ils ont
imposé un silence perpétuel au procureur, Martin de
Arévalo25.
18 De la même façon, la justice touchait aussi les étrangers qui
étaient en Castille. C’est le cas d’Agustín Corso, Génois,
maître d’une nef arrivée à Saint-Sébastien, qui a été accusé
d’avoir commis le délit de sodomie avec Antoneto, garçon de
sa nef, pendant l’année 1514. Agustín Corso a été saisi par les
baillis de la ville qui l’ont emprisonné. Dans le jugement,
l’inculpé s’est déclaré innocent, parce que l’on a procédé à
l’application du tourment du feu où il a fini par reconnaître
qu’il avait embrassé et pris dans ses bras le garçon, mais il a
nié avoir entretenu des relations charnelles avec lui. Malgré
cela, sa confession et les preuves des témoins présentés ont
été suffisantes pour le condamner et le punir à la peine de
mort sur le bûcher. La peine avait pour but d’être
exemplaire, car l’on a ordonné que tous ses biens soient
confisqués et qu’ils soient portés par les rues de la ville avec
un crieur public jusqu’à l’une des portes de Saint-Sébastien,
lieu où les peines étaient appliquées, et là, il fut brûlé26.
19 À partir de la Pragmatique royale de 1497, non seulement
les actes de sodomie furent punis, mais aussi ceux qui s’en
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rapprochaient. Ainsi le cas de Diego Jerez Provecho,


habitant de la ville de Plasencia, accusé par le corrégidor
d’être « sans peur de Dieu et de la justice » : il avait tâté le
jeune Domingo Hernández, à qui il avait mis la main à la
braguette, il lui avait demandé de lui montrer son membre
viril et de coucher avec lui, en échange de quoi il l’inviterait à
déjeuner. Les juges l’ont déclaré coupable et le châtiment
s’est voulu exemplaire pour tous, avec un rituel chargé de
propagande. Ainsi, il a été mis sur un âne les mains
attachées et une corde au cou, et promené par les rues
jusqu’à arriver près de la porte de la muraille de la ville, où il
devait être attaché par le cou à un pieu et brûlé « jusqu’à ce
que son corps se fit poudre ». Le lieu de l’exécution était un
endroit public qui servait à donner une publicité maximale
au spectacle du châtiment. Dans sa promenade par la ville, le
crieur public devait aller en criant  : «  Voilà la justice de la
reine, on vous fait savoir qu’elle ordonne brûler cet homme
pour prostitution27. »
20 L’accusation d’avoir commis le délit de sodomie – réel ou
pas – s’est transformée en arme politique des élites urbaines,
puisqu’elle entraînait l’infamie de l’accusé. Le droit
reconnaissait deux types d’infamies : d’une part, comme on
l’a exposé, l’infamie de fait qui naissait de l’
accomplissement d’actes infâmes ou contraires à la morale
dominante, tels la prostitution, l’adultère féminin et les actes
contre nature  ; d’autre part, l’infamie de droit, qui dérivait
d’une décision judiciaire, qui souillait légalement le
condamné pour avoir commis l’adultère, la sodomie, des
vols, des rapines, des injures, etc. Quelques cas d’accusation
qui entrent dans le cadre de luttes politiques sont arrivés à
nous. En 1472, un procès a été ouvert contre quelques
habitants accusés de sodomie, parmi lesquels se trouvait un
conseiller municipal, Juan Tallante. Tous ont été soumis à la
torture et condamnés, mais la réaction de la corporation
municipale a été spécialement sévère avec l’un de ses
membres :
« Et parce qu’est venu à la connaissance des dits hommes du
conseil que Juan Tallante, conseiller municipal, a commis le
péché de sodomie, qui est un péché très horrible pour Dieu,
et parce que cela est une infamie pour le dit conseil
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municipal, on ordonne que le dit Jean Tallante soit puni, en


le mettant dans la prison publique de la ville, et que quand il
en sortira, il ne pourra pas rentrer au conseil municipal, en
raison de la gravité du délit et pour l’honneur de tous. »

21 Le conseiller municipal est allé en exil à Valence, où des


années plus tard il a été arrêté de nouveau sous l’accusation
du délit de sodomie. Dans le cas de la ville de Murcie,
l’accusation de sodomie était certaine, mais dans bien des
cas elle ne l’était pas. En 1511, deux habitants de Médina del
Campo, Jean de Santiesteban et García Portillo ont dénoncé
Bernardino de Zamora, cordonnier, d’avoir commis le délit
de sodomie avec don Juan Caballero, un membre très
important de l’oligarchie urbaine28. Le juge a déclaré
innocent l’accusé, puisqu’il était mineur (il avait moins de
vingt-cinq ans) et sot, fou «  et sans memoire  ». Deux ans
après, Juan de Santiesteban et García Portillo furent accusés
d’avoir dénoncé faussement Bernardino de Zamora du délit
abominable, ce pour quoi ils furent condamnés à payer les
dépens et à une amende de 8 000 maravédis pour la
chambre des altesses. Il restait démontré que leur
dénonciation avait pour but de déshonorer un membre rival
de l’oligarchie de Médina del Campo, don Juan Caballero,
pour lequel ils s’étaient accordés avec Bernardino de Zamora
afin que celui-ci s’accuse d’avoir commis l’acte de sodomie
avec don Juan Caballero, dans le but de porter préjudice,
pour des raisons d’inimitié politique, à ce membre distingué
de la ville. Précisément, pour éviter ces fausses délations, les
rois catholiques ont ordonné aux juges de la Chancillería de
Valladolid en 1498 qu’ils condamnent aux dépens ceux qui
dénonçaient sans preuve dans le but de nuire à leurs
ennemis, pour lequel ils utilisaient des personnes originaires
des classes inférieures de la société, comme dans le cas de
Médina del Campo29. Donc, le caractère exemplaire des
condamnations, avec des châtiments corporels et capitaux
publics et la lecture publique des sentences judiciaires sur
les places et dans les rues des villes, ont influé de manière
décisive sur le changement qui a affecté les coutumes et la
conformation de l’opinion publique de la société urbaine au
royaume de Castille.

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22 Pour terminer, nous voulons citer les mots d’indignation que


le conseil municipal et les habitants de Murcie ont prononcé
à la Cour et qui résument la sensibilité de l’époque par
rapport au délit de sodomie :
«  Parce que Murcie étant peuplée de gens très nobles et
propres de tous crimes et délits, et même de la sodomie, elle
a été déshonorée et insultée par les dits inquisiteurs qui, en
mettant publiquement comme ils les ont mises ces lettres
dans les lieux publics, assurant que le péché se commettait
publiquement par de nombreuses personnes de cette ville,
ont offensé et insulté la ville30. »

23 Le conseil de Murcie se plaignait de ce que la noblesse et la


limpieza de la communauté fussent souillées par l’infamie,
l’injure, le crime, le délit et le péché de sodomie, plus encore
quand ce dernier se faisait savoir publiquement, puisque la
fama pública de la ville lui demeurait attachée par le seul
fait d’être connue publiquement.

Notes
1. Archivo General de Simancas. Registro del Sello (AGS, RGS), f° 154.
1494, 02, 27.
2. A. Porteau-Bitker et A. Talazac-Laurent, «  La renommée dans le
droit pénal laïque du xiiie au xve siècle  », Médiévales. Langue, textes,
histoire, 24, 1993, p. 67-80.
3. D. Lord Smail, «  Archivos de conocimiento y la cultura legal de la
publicidad en la Marsella Medieval », Hispania, LVII, 197, 1997, p. 1049-
1077 ; C. Gauvard, « Rumeur et stéréotypes à la fin du Moyen Âge », La
circulation des nouvelles et les réseaux de communication au Moyen
Âge (n° 24, Avignon, 1993),Paris/Rome, Publications de la Sorbonne/
École française de Rome, 1994, p. 157-178.
4. AGS, RGS, f° 134 (07-05-1494).
5. AGS, RGS, f° 228 (08-05-1494).
6. N. Gonthier, Violence et ordre public au Moyen Âge. Paris, Picard,
2005, p. 122 sq  ; N. Gonthier, Délinquance, justice et société dans le
Lyonnais médiéval. De la fin du xiiie siècle au début du xvie siècle, Paris,
Éd. Arguments, 1993, p. 310-321 ; P. Monnet et O. G. Oexle (éd.), Stadt
und Recht im Mittelalter/La ville et le droit au Moyen Âge, Göttingen,
Vandenhoeck/Ruprecht, 2003, p. 9  ; M. Dinges, «  El uso de la justicia
como forma de control social en la Edad Moderna  », Furor et rabies.
Violencia, conflicto y marginación en la Edad Moderna, Santander,
université de Cantabrie, 2002, p. 55.

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19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - Diffamation, infamie et justice : l’usage judiciaire de la violence dans les villes de la Couronne de…

7. D. Lord Smail, The Consumption of Justice. Emotions, Publicity and


Legal Culture in Marseille, 1264-14, Ithaca/Londres, Cornell UP, 2003,
p. 51.
8. Saint Isidore de Seville, Etimologías, livre V, 27, Madrid, Biblioteca
de Autores Cristianos, 1982, p. 535.
9. E. Peters, « Wounded Names : the Medieval Doctrine of Infamy », E.
B. King et S. J. Ridyard, Law in Mediaeval Life and Thought, Sewanee,
Sewanee Mediaeval Colloquium, 1990, p. 43-90.
10. Las Siete Partidas, édité par José Sánchez Arcilla, Madrid, BOE,
2004, partie VII.
11. J. A. Solórzano Telechea, «  Justicia y ejercicio del poder  : la
infamia y los “delitos de lujuria” en la cultura legal de la Castilla
medieval  », Cuadernos de Historia del Derecho, vol. 12, 2005, p. 313-
353.
12. N. Gonthier, Le châtiment du crime au Moyen Âge, Rennes, PUR,
1998, p. 121-123.
13. C. Gauvard, «  La fama, une parole fondatrice  », Médiévales.
Langue, textes, histoire, 24, 1993, p. 514 ; J. A. Bowman, « Infamy and
Proof in Medieval Spain  », T. Fenster et D. L. Smail (éd.), Fama. The
Politics of Talk Reputation in Medieval Europe. Ithaca, Cornell UP, p.
95-117  ; F. Migliorino, Fama e infamia  : problemi della società
medievale nel pensiero giuridico nei secoli xii e xiii, Catania, Éd.
Giannotta, 1985.
14. Las Siete Partidas, op. cit., partie VII, titre VI, art. 20 et 21.
15. C. Espejo Muriel, El deseo negado. Aspectos de la problemática
homosexual en la vida monástica (siglos iii-vi d.C.), Grenade, université
de Grenade, 1991, p. 184  ; J. Vives, Concilios visigóticos e hispano-
romanos, Barcelone, CSIC, 1963, p. 500.
16. R. Ureña y Smenjaud, Fuero de Cuenca. Madrid, Tipografía de
Archivos, 1935, p. 352-353.
17. V. L. Bullough, « On being a Male in the Middle Ages », C. A. Lees
(éd.), Medieval Masculinities. Regarding Men in the Middles Ages,
Minneapolis, Minnesota UP, 1994, p. 31-46  ; D. M. Hadley,
«  Introduction  : Medieval Masculinities  », Masculinity in Medieval
Europe, Londres, Pearson, 2002, p. 8-9 ; J. Wright Knust, Abandoned
to lust. Sexual Slander and Ancient Cristianity, New Cork, Columbia UP,
2006.
18. Las Siete Partidas, op. cit., partie VII.
19. J. Ramírez (éd.), Libro de las bulas y pragmáticas de los Reyes
Católicos (1503), Madrid, Imprenta del Boletín Oficial del Estado, 1973,
p. CXLVIII ; 1497, 08, 22.

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20. J. Chiffoleau, «  Dire l’indicibile. Osservazioni sulla categoría del


nefandum dal xii al xv secolo  », M. Vigueur et P. Bagliani (éd.), La
parola all’accusato, Palerme, Sellerio, 1991, p. 42-73.
21. E. Cohen, « “To die a Criminal for the Public Good” : the Execution
Ritual in Late Medieval Paris  », Law, Custom and the Social Fabric in
Medieval Europe. Essays in Honor of Bryce Lyon, université du
Michigan de l’Ouest, 1990, p. 285-304.
22. Sur la sodomie au Moyen Âge, M. D. Jordan, La invención de la
sodomía en la teología cristiana, Barcelone, Alertes, 2002 ; M. Kuefler
(éd.), The Boswell Thesis. Essays on Christianity, Social Tolerance and
Homosexuality, Chicago, Chicago UP, 2006.
23. Cité par A. L. Molina Molina, Prostitución, violencia y otras
conductas sexuales transgresoras en la Murcia de los siglos xiv al xvi,
Murcie, université de Murcie, 2005, p. 105-106.
24. Archivo de la Real Audiencia y Chancillería de Valladolid, Reales
Ejecutorias (ARCHV, RREE) c, 26/30 ; 1489.
25. ARCHV, RREE, c. 125/21 (17-08-1498).
26. ARCHV, RREE, c. 312/30 (10-09-1516).
27. ARCHV, RREE, c. 250/4 (29-07-1510).
28. ARCHV, RREE, c. 270/35 (12-12-1511).
29. Libro de las Bulas e pragmáticas de los Reyes Católicos, Madrid,
1973, f° LXXXIII-LXXXIV.
30. A. L. Molina Molina, op. cit., p. 106.

Auteur

Jesús Ángel Solórzano Telechea


Du même auteur

La construction
d’infrastructures portuaires
dans les villes du nord de la
péninsule Ibérique à la fin du
Moyen Âge in Ports et littoraux
de l'Europe atlantique, Presses
universitaires de Rennes, 2007
https://books.openedition.org/pur/5006 16/18
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Les conflits entre les Gens de


mer et les conseils municipaux
au nord de l’Espagne
Atlantique  : le cas des villes
portuaires cantabres (XIVe-XVe
siècles) in Gens de mer, Presses
universitaires de Rennes, 2013
© Presses universitaires de Rennes, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


TELECHEA, Jesús Ángel Solórzano. Diffamation, infamie et justice  :
l’usage judiciaire de la violence dans les villes de la Couronne de Castille
(xiie-xve siècle) In  : La violence et le judiciaire  : Du Moyen Âge à nos
jours. Discours, perceptions, pratiques [en ligne]. Rennes  : Presses
universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19 septembre 2021).
Disponible sur Internet  : <http://books.openedition.org/pur/5006>.
ISBN : 9782753530546. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.5006.

Référence électronique du livre


FOLLAIN, Antoine (dir.) ; et al. La violence et le judiciaire : Du Moyen
Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques. Nouvelle édition [en
ligne]. Rennes  : Presses universitaires de Rennes, 2008 (généré le 19
septembre 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/pur/4976>. ISBN  : 9782753530546.
DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.4976.
Compatible avec Zotero

La violence et le judiciaire

Du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions,


pratiques

Ce livre est recensé par


María Eugenia Albornoz Vásquez, Nuevo mundo mundos nuevos,
mis en ligne le 03 février 2009. URL  :

https://books.openedition.org/pur/5006 17/18
19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - Diffamation, infamie et justice : l’usage judiciaire de la violence dans les villes de la Couronne de…

http://journals.openedition.org/nuevomundo/54693  ; DOI  :
https://doi.org/10.4000/nuevomundo.54693

https://books.openedition.org/pur/5006 18/18
19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - La répression judiciaire des violences militaires sous Louis le Juste : Marillac et Saint-Preuil - Pr…

Presses
universitaires
de Rennes
La violence et le judiciaire  | Antoine Follain,  Bruno Lemesle, 
Michel Nassiet,  et al.

La répression
judiciaire des
violences
militaires sous
Louis le Juste :

https://books.openedition.org/pur/5008 1/15
19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - La répression judiciaire des violences militaires sous Louis le Juste : Marillac et Saint-Preuil - Pr…

Marillac et Saint-
Preuil
Hélène Fernandez
p. 199-208

Texte intégral
1 Je voudrais aborder ici la question de la répression judiciaire
des violences militaires pendant le premier xviie siècle, à
partir de deux exemples qui m’ont semblé suffisamment
proches pour être comparés : ceux de Louis de Marillac et de
François Jussac d’Ambleville, sieur de Saint-Preuil. Les
frappantes similitudes de leurs cas dessinent aussi une
spécificité forte par rapport à d’autres éventuelles
répressions de violences militaires, interdisant toute
généralisation hâtive  ; je ne m’y risquerai donc pas.
L’histoire se déroule sous Louis XIII : ces deux gouverneurs
militaires sont accusés de violences exercées sur les
populations civiles dont ils avaient la charge, en temps de
guerre – et ils sont finalement condamnés. Mais dans les
deux cas, il s’agit d’un procès complexe, dont le
déclenchement est dû à la disgrâce des condamnés, et qui
fait intervenir la justice retenue et la ferme volonté du roi.
De tels procès se sont multipliés pendant le temps où
Richelieu est le principal ministre de Louis XIII, de 1624 à sa
mort en 1642  ; il ne s’agit ici que d’une configuration
particulière de ces « procès d’État1 ».
2 Je résumerai brièvement les enjeux de chaque procès avant
d’en tirer quelques conclusions sur la violence à l’égard des
populations civiles, et sa qualification, puis sa punition, par
la justice.
3 Le premier de ces deux cas est celui de Louis de Marillac,
maréchal de France. Son procès est resté célèbre comme le
procès irrégulier par excellence, deux commissions
successives s’étant succédé (au grand dam du Parlement de
Paris), la seconde se réunissant même à Rueil, dans le
propre château de Richelieu. Arrêté aux lendemains de la
https://books.openedition.org/pur/5008 2/15
19/09/2021 21:39 La violence et le judiciaire - La répression judiciaire des violences militaires sous Louis le Juste : Marillac et Saint-Preuil - Pr…

Journée des Dupes comme l’un des membres du parti dévot


désormais sans pouvoir, il meurt sur un échafaud dressé en
place de Grève le 10 mai 16322. Il a été condamné pour le
crime de péculat.
4 Les accusations ont porté sur les agissements du maréchal
de Marillac lorsqu’il était gouverneur de Verdun et qu’il y
faisait construire une citadelle, puis lorsqu’il commandait les
armées de Champagne. On lui reproche d’avoir extorqué des
fonds aux populations civiles, et d’avoir accepté de l’argent
en échange de faveurs (ne pas loger de soldats, par exemple,
faveur fort recherchée) ; on lui reproche d’autre part d’avoir
extorqué de l’argent au roi, par un mécanisme de fausses
factures. Cet argent, dit l’accusation, aurait servi à
l’enrichissement personnel du maréchal. Enfin, le dernier
chef d’accusation mentionne la «  vexation du Peuple
Verdunois & voisins  ». Le roi donne commission pour
enquêter sur les
«  […] foules, oppressions, violences, extorsions et
divertissement de deniers, Ensemble de toutes faulsetéz,
suppositions d’acquits et de personnes, & autres artifices
praticquez pour couvrir les desordres commis en ladicte
armée de Champagne, & evesché de Verdun par lesdicts
chefs d’armée, officiers estans soubz leurs charges, leurs
domestiques, ou autres de quelque qualité et condition qu’ilz
soient […]3 ».

5 Ce sont bien les violences exercées par le maréchal, et par


ceux qui l’entourent, qui forment le noyau de l’accusation  ;
sa disgrâce trouve pourtant son origine ailleurs. Lorsqu’il est
arrêté en Italie, Louis de Marillac vient de recevoir la
nouvelle de sa nomination comme général de l’armée
d’Italie  : c’est donc bien plutôt, à l’évidence, la Journée des
Dupes et ses conséquences qui sont la cause directe de cette
disgrâce. C’est comme familier de Marie de Médicis, comme
frère du garde des sceaux que Louis de Marillac a été
disgracié et non comme mauvais officier de la couronne  :
mais comme nous allons le voir, cette disgrâce déclenche un
processus d’accusation.
6 Il faut noter que ces «  foules, oppressions, violences  »
peuvent être de toute nature ; il ne s’agit pas nécessairement
de violences physiques, mais dans un sens large d’usage
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illégitime de la force et de l’autorité conférée par la qualité


d’officier royal. C’est d’ailleurs pour cette raison que le terme
de violence est finalement plus employé par les accusés que
par les accusateurs : Marillac lui-même et ses défenseurs ne
cessent de dénoncer la violence des procédures, leur
caractère à la fois illégitime et illégal.
7 Le procès du maréchal de Marillac comporte des enjeux
nombreux, et des rebondissements qui ne le sont pas moins ;
il n’est pas question de l’aborder ici dans son ensemble. Mais
cet aspect même de procès long, voire laborieux, nous
permet de disposer de nombreux discours, défenses,
polémiques.
8 Plusieurs facteurs concourent à cette multiplication :

un procès qui dure presque deux années ;


l’exil des restes du «  parti dévot  », autour de Marie de
Médicis partie à Bruxelles dès 1631, donc un
éloignement géographique, mais surtout politique, qui
empêche les relations directes avec les lieux de pouvoir :
donc beaucoup d’imprimés, dispersés dans la capitale
ou jetés dans des maisons ;
la situation provinciale du procès  : arrêté en Italie,
Marillac est ostensiblement ramené dans cet Est de la
France où ses armées ont sévi, où, comme le dit l’un des
pamphlets de l’affaire, ses soldats ont pu causer quelque
dégât : là encore, l’éloignement géographique provoque
une multiplication de traces imprimées.

9 En revanche, la position de force qu’occupe nécessairement


le pouvoir royal n’oblige que rarement celui-ci à répondre  :
l’accusation n’a pas à livrer son propre discours à un public
plus large que les seuls membres de la commission.
10 Au fur et à mesure des évolutions, la défense de Marillac se
modifie parfois, et parfois même se contredit. Mais il
importe de souligner ici qu’elle fait toujours appel aux
questions de dignité.
11 Pour Marillac et ses conseils, ce qui lui est reproché – et que
l’on peut en grande partie caractériser comme des violences,
car ce sont des demandes indues faites aux populations
civiles, sous la menace – ne saurait être opposé à un

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maréchal, grand officier de la couronne. Rejetant très


violemment toutes les accusations d’enrichissement
personnel, il dit ne s’être pas préoccupé des règles,
seulement de la bonne conduite de la guerre, pour laquelle il
a parfois fallu employer des expédients – mais ces
expédients financiers ne sont pour lui que de l’intendance, et
nullement de sa responsabilité.
12 Ainsi, l’un des textes de défense de Marillac, un imprimé de
1632, explique-t-il l’inadéquation entre la qualité de l’accusé
et la nature des accusations :
«  Celuy qui l’est [accusé] en ce procez n’est pas de petite
condition, il a passé par tous les degrez que la vertu peut
tailler, pour eslever un Gentilhomme au plus haut point de
grandeur qu’il puisse esperer en un Estat comme le nostre. »

13 Le texte résume ensuite tous les emplois pour lesquels le roi


a choisi Louis de Marillac, jusqu’à le faire maréchal de
France.
«  Voilà en abrégé quelle est la qualité de l’accusé, laquelle
peut jetter dans les hommes de toutes conditions, un
soubçon qui seroit à pardonner  ; que l’on luy demande
compte de quelque entreprise sur l’Estat, de quelque
monopolle dans l’Estat, de quelque intelligence estrangere
contre l’Estat, en un mot d’un crime de leze Majesté ; car à
moins d’avoir commis une action de ceste importance, l’on
n’a point veu de Mareschal de France estre en peine de se
purger, les fers aux pieds ; car les ames hautes et genereuses
ne sont pas capables de petits crimes, ny de mauvais songes.

Et neanmoins afin que les opinions ne demeurent pas


longuement suspendues dans le doute de ce qui luy est
imputé, il fermera cette premiere circonstance par ceste
verité ; Que ses ennemis n’ont pas mesmes imaginé, que son
esprit ait jamais conçeu une pensee criminelle contre le
service de son Prince  ; Puisque dans la fabrique de ceste
accusation, ils n’ont pas produict un seul tesmoin qui parle
ny du Roy, ny de l’Estat, mais bien de pierres, de bois, de
chaux, de corvees & d’argent4. »

14 Marillac et ses conseils refusent donc le procès qui lui est


fait ; avant même de contester l’accusateur, et le contenu de
l’accusation, il conteste la possibilité même qu’un procès de
cette nature-là lui soit fait. L’accusation de péculat – c’est-à-
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dire de mauvais usage des deniers du roi – ne saurait être


adressée qu’à des officiers de finance ; le crime reproché doit
être à la hauteur de l’accusé  : aux officiers de finance, le
péculat, les pierres, la chaux, les corvées et l’argent ; mais à
un maréchal, le crime suprême de lèse-majesté – que,
justement, on ne lui reproche pas (si ce n’est, comme le
précise le texte au début, que le seul fait d’avoir déplu au
prince est une faute majeure). Le judiciaire ne saurait donc
se saisir de ces violences, fussent-elles avérées.
15 Il n’est pas facile, à partir des pièces dont on dispose
aujourd’hui, de démêler ces accusations. Nous ne disposons
que de documents épars  : les témoignages au procès sont
évidemment complexes à envisager (Marillac ne se prive
jamais de dénoncer leur caractère suspect)  ; d’autres
documents, en particulier les documents familiaux des
Marillac, ont en grande partie disparu.
16 La question des témoignages est particulièrement
intéressante, car elle met en valeur leur ambiguïté et par là,
les difficultés de leur utilisation. On sait que la procédure
inquisitoire repose largement sur le témoin et sur le statut
acceptable ou pas de son témoignage  : «  reprocher  » les
témoins, c’està-dire apporter la preuve que leur intérêt
propre les empêche d’apporter à la justice un témoignage
équitable (car ils sont en conflit avec l’accusé ou alliés de
l’accusateur), est l’une des étapes principales d’une défense
efficace. Dans le cas du procès de Marillac, on voit les
commissaires interroger de très nombreux témoins, puis en
retenir quelques-uns seulement  : ainsi, la production du
procureur de Xaintonge mentionne qu’un petit nombre de
témoins non reprochés suffit à prouver ce qu’il souhaite
prouver5. Le procureur met ainsi en avant l’efficacité
judiciaire – ces témoins suffisent – tout en laissant entendre
que bien d’autres auraient pu apporter leur pierre à l’édifice
par des récits semblables.
17 La stratégie de défense de Marillac, dont l’intérêt est de
disqualifier tous les témoins qui peuvent l’être, est double.
Le cas de chaque témoin est envisagé  ; mais, plus
généralement, il tente de disqualifier tout témoin, en
pointant qu’un chef de guerre, construisant une citadelle, est
nécessairement impopulaire auprès de certains, et que le fait
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de le savoir prisonnier et déchu est une incitation à donner


de faux témoignages. Ainsi, il en appelle au Parlement de
Paris en protestant contre son commissaire, Moricq :
«  Joint la procedeure extraordinaire dont il use, d’aller
comme sonnant de la trompette par tout une province pour
appeller et chercher des tesmoings qui deposent quelque
chose de sinistre contre le suppliant6. »

18 Un peu plus tard, dans les causes de récusation des juges


qu’il soumet à la commission, il accuse :
« Que le sieur de Moricq voyant qu’en la Champagne on ne
luy venoit rien dire contre ledict sieur mareschal, ainsy que
ceux qui l’avoient envoyé luy avoient faict esperer, s’estoit en
plusieurs villes & endroictz de la province faict enquerir de
ses deportemens, et ou il apprenoit que les armées eussent
faict quelque foulle au peuple, il avoit faict venir des gens
pour deposer, lesquelz, comme il avoit trouvé deposer a sa
descharge plustost qu’a charge contre ledit seigneur, il ne les
avoit pas voulu interroger juridiquement ny rien faict escrire
de ce qu’ils disoient, comme n’estant pas la protection de
l’honneur et justification dudict sieur mareschal ou le
subject de sa commission, qu’il en avoit rebutté plusieurs qui
vouloient parler du bon gouvernement dudict sieur
mareschal. »

19 Il s’agit de mettre en cause la façon dont les témoignages ont


été recueillis, donc de jeter le doute sur la fiabilité de tous
ceux présentés au procès. Ailleurs, la défense de Marillac
insiste sur le fait que la publicité donnée à sa disgrâce et à
son emprisonnement est utilisée comme incitation à
témoigner contre lui par les commissaires :
« Quant aux vexations du pays, n’estoit-ce pas assez que ny
sur la venüe d’un Intendant expres pour en faire justice, ny
sur la publication de la disgrace du Gouverneur (que la
propre bouche du Commissaire condamnoit desja à la mort)
il ne se presentoit ny plainte, ny plaignant, pour conclure
qu’il n’y en avoit poinct de subject, & pour rejetter celles que
des enemis souspirans apres sa despoüille osoient vomir, &
pouvoient par leur authorité sur les lieux exciter contre un
disgracié7 ? »

20 Le statut de ces témoignages ne doit donc pas être envisagé


hors du contexte judiciaire bien particulier de leur
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expression  : la situation de pouvoir qui permettait dans un


premier temps au maréchal de Marillac d’agir pour
construire la citadelle et remplir ce qu’il concevait comme
son rôle de gouverneur disparaît  ; sa disgrâce ne doit pas
nécessairement être envisagée comme le moment où la
vérité se dit enfin sur un comportement scandaleux, mais
plutôt comme une nouvelle situation de pouvoir, dans
laquelle les différents acteurs, et notamment les témoins,
individus et communautés, jouent un nouveau rôle. Le
pouvoir royal fait recueillir de nombreux témoignages et
mobiliser de nombreuses communautés dans ce procès : s’il
s’agit certainement d’abord pour les commissaires de
recueillir un matériau suffisant pour condamner l’ancien
gouverneur, la qualification par l’institution judiciaire du
comportement du gouverneur comme « violence » contre les
populations civiles fait pleinement partie, comme le souligne
la défense du maréchal, de la mise en scène d’un nouveau
dispositif du pouvoir en Champagne. En ce sens, il n’est pas
indifférent que de nombreux témoins aient été interrogés,
même si peu de témoignages sont retenus lors du procès : il
s’agit là d’une forme de publication8 de la disgrâce de
l’ancien gouverneur.
21 Pour autant, il est certain que les populations civiles ont
grandement souffert de la guerre à leurs portes (en
particulier par le logement des gens de guerre), et lors de la
construction de la citadelle de Verdun  ; il est certain que
l’argent n’arrivait jamais à temps, et que les armées devaient
vivre d’expédients financiers9. Ce sont là des vérités
générales. Écoutons Richelieu lui-même, en 1626 :
«  La plus grande surcharge des peuples provenant de la
licence avec laquelle les dits gens de guerre vivent sur eux à
discrétion, ce qui arrive faut du payement, lequel manque
tousjours, ou parce qu’il n’y a point de fonds, ou parce que
celuy qui est destiné à cest usage est diverty10. »

22 Rien ne laisse penser que cette situation différait en 1632  :


les gens de guerre devaient donc vivre sur le pays, et le
pouvoir monarchique ne l’ignorait pas.