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Etudes du Moyen-Orient- Revue en ligne- ISSN 2109-9618- (2010) Volume 1 No 3

Revue en ligne- ISSN 2109-9618- (2010) Volume 1 No 3 L ’ exil ou le despotisme

Lexil ou le despotisme

Essai sur la corruption et l’absence de liberté dans le monde arabe comme causes d’émigration et de fuite des élites

Sociétés bloquées, sociétés en attente, sociétés sous pression, sociétés en ébullition

Hichem Karoui

Résumé: cet essai est concerné seulement par l‘émigration des élites arabes (fuite de cerveaux), qui est largement différente de l‘émigration économique de la masse des travailleurs, vers l‘Europe, les Etats Unis et les pays riches. L‘hypothèse principale est que l‘état effrayant des sociétés arabes, au niveau politique, social et culturel, est actuellement le principal motif derrière la fuite des élites et le principal obstacle devant leur retour éventuel. Nous montrerons à travers d‘abord les données réelles de l‘analyse quantitative, puis des témoignages et des écrits d‘auteurs arabes, en plus des rapports d‘institutions internationales comme le PNUD, que l‘état des lieux encourage la fuite massive des cerveaux, alors que le sous- développement de leurs pays devrait être une invitation au retour. Mais l‘étouffement des libertés est un dissuasif de taille empêchant tout retour et toute intégration positive dans le pays natal.

Mots clés: migration et mobilité des élites, Europe, USA, Monde arabe

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« Si j’avais eu à choisir le lieu de ma naissance, j’aurais choisi une société d’une grandeur bornée par l’étendue des facultés humaines, c’est-à-dire par la possibilité d’être bien gouvernée, et où, chacun suffisant à son emploi, nul n’eût été contraint de commettre à d’autres les fonctions dont il était chargé; un État où, tous les particuliers se connaissant entre eux, les manœuvres obscures du vice, ni la modestie de la vertu n’eussent pu se dérober aux regards et au jugement du public et où cette douce habitude de se voir et de se connaître fît de l’amour de la patrie l’amour des citoyens plutôt que celui de la terre.

J’aurais voulu naître dans un pays où le souverain et le peuple ne pussent avoir qu’un seul et même intérêt, afin que tous les mouvements de la machine ne tendissent jamais qu’au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et le souverain ne soient une même personne, il s’ensuit que j’aurais

voulu naître sous un gouvernement démocratique, sagement tempéré

»

J.J.Rousseau (De l'origine de l'inégalité parmi les hommes).

Introduction:

immigration

économique

et

immigration

culturelle.

La caractéristique la plus évidente dans l‘émigration moderne, est qu‘elle est un phénomène de masses, et qu‘elle s‘oriente du Sud vers le Nord et de l‘Est vers l‘Ouest du globe. En d‘autres termes, il s‘agit d‘une émigration vers les grands centres urbains industriels. Elle concerne essentiellement les pays occidentaux (hôtes) ayant un niveau de vie assez avancé par rapport aux pays d‘origine. Pour cette raison, on parle d‘immigration économique. Mais il existe une autre immigration, moins étudiée, parce que moins visible: il s‘agit de l‘immigration des élites qui fuient leurs pays en s‘installant ailleurs. En effet, même sans parler des oppositions politiques arabes dont les cadres et les leaders sont exilés, en France, en Grande Bretagne, aux Etats Unis, et dans d‘autres pays occidentaux, les jeunes arabes arrivant en Occident pour y faire ou continuer des études supérieures, préfèrent souvent s‘installer définitivement dans le pays d‘accueil ou, en tout cas, ne pas retourner au pays natal. Si on ne peut pas désigner ces élites par le sobriquet

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L ’ exil ou le despotisme « émigrants politiques », car ils ne sont pas nécessairement

« émigrants politiques », car ils ne sont pas nécessairement engagés dans les structures d‘opposition du pays natal, on peut à juste titre parler de fuite de cerveaux, voire d’immigration culturelle, dans la mesure où l‘immigré opère un choix culturel en optant pour rester dans une zone pas tout à fait définie, dans laquelle la culture natale devient minoritaire et submergée par la culture du pays d‘accueil.

Une autre observation est nécessaire : plusieurs de ces « immigrés culturels », même vivant dans des situations précaires, malgré leurs diplômes, choisissent tout de même de rester dans un pays occidental plutôt que retourner au pays natal. C‘est là une grande différence qui les distingue des « immigrés économiques », pour qui, il ne s‘agit nullement de faire un choix culturel, mais toujours un choix économique. En d‘autres mots, pour l‘immigré économique, il suffit qu‘une opportunité intéressante économiquement s‘ouvre dans le pays natal pour que le retour devienne le seul choix possible, sans autres considérations quant aux conditions sociopolitiques (ou autres) du pays.

Cette question de choix est fondamentale pour comprendre le phénomène migratoire. D‘abord, rappelons qu‘en France, la plus grande proportion d‘étudiants étrangers est originaire de l‘Afrique, ―bien que leur part ait reculé entre 2002 et 2003, passant de 48,7% à 44,4%. Les deux tiers d‘entre eux sont originaires du Maghreb.‖ 1 Si nous nous référons aux statistiques de l‘INSEE (pour rester seulement en France), nous saurons que les diplômés de l‘enseignement supérieur parmi les immigrés, qui sont au chômage atteignent le taux de 12,9% (contre 3,7% non-immigrés) pour les hommes et 11,8% (contre 4,4% non immigrées) pour les femmes. Il est donc logique de conclure que le chômage touche les immigrés plus que les non-immigrés. Voici un tableau (T1) qui explique bien la situation:

1 Les immigrés en France, Insee, fiches thématiques. édition 2005, p.76.

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T1 : Taux d’activité, d’emploi et de chômage en 2008 selon le niveau de diplôme (en pourcentage)

en 2008 selon le niveau de diplôme (en pourcentage) 1. Proportion de la population totale ayant

1. Proportion de la population totale ayant un emploi.

2. Somme des personnes ayant un emploi et des personnes au chômage rapportée à la population

totale.

3. Proportion de chômeurs dans la population active (actifs occupés + chômeurs).

Lecture : l'odds ratio constitue un indicateur de la différenciation entre immigrés et non-immigrés. Un odds ratio inférieur à 1 signifie que le taux concerné est plus faible chez les immigrés. Ainsi, les femmes immigrées ont un taux d'emploi plus faible quel que soit le niveau de diplôme, et l'écart est plus élevé chez les diplômées du supérieur. Les odds ratios sont calculés à partir d'un modèle logit. Ils sont entre parenthèses lorsque les immigrés ne se différencient pas significativement des non- immigrés (seuil du test : 5 %).

Champ : individus âgés de 18 à 64 ans. Pour les immigrés, on se restreint aux individus venus en France après l‘âge de 18 ans.

Source : Insee, enquête Emploi 2008, champ du module complémentaire (sixième interrogation).

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L ’ exil ou le despotisme Les nouveaux venus en France depuis l‘étranger sont d‘origines très

Les nouveaux venus en France depuis l‘étranger sont d‘origines très différentes (voir le tableau T2).

T2 : L’Afrique principal continent des immigrés récemment arrivés.

principal continent des immigrés récemment arrivés. Source : INSEE, recensement de la population de 1990, 1999,

Source : INSEE, recensement de la population de 1990, 1999, et 2006.

Il est à noter que pour la France, l‘Afrique est le principal continent d‘origine des immigrés récemment (42%). Les personnes originaires de l‘Algérie (24600) et du Maroc (17200) sont les plus nombreuses. Elles représentent avec celles venant du Portugal (9500), de la Chine (7100) et de la Tunisie (7100), 31% des immigrés nouvellement arrivés.

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Graphique 1 - 20 % des immigrés arrivés récemment en Ile-de-France sont nés au Maroc ou en Algérie

en Ile-de-France sont nés au Maroc ou en Algérie Source : Insee, recensement de la population

Source : Insee, recensement de la population 2006

Selon l‘INSEE, la progression du poids de l‘Afrique parmi les arrivants est due à la fois au Maghreb et à l‘Afrique noire.

Parmi les immigrés arrivés après 18 ans et ayant suivi des études, seuls 13 % ont obtenu leur plus haut diplôme ou leur plus haut niveau de qualification en France. Pour les autres, des démarches, auprès d'un rectorat d'académie par exemple, peuvent permettre d'obtenir une reconnaissance formelle des études menées à l'étranger ou du diplôme acquis. Les immigrés diplômés du supérieur sont beaucoup plus nombreux à bénéficier d'une reconnaissance formelle de leurs qualifications. Ceci traduit le fait qu'ils ont plus souvent terminé leurs études en France. Néanmoins, le chômage touche vraiment une grande proportion de ces immigrés actifs. Pour simplifier, seulement 39,2% ont un travail parmi les immigrés arrivés entre 2001 et 2006, comme le montre le graphique suivant (graphique 2) :

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L ’ exil ou le despotisme Graphique2 : Nouveaux arrivants selon leur statut d’activité Source :

Graphique2 : Nouveaux arrivants selon leur statut d’activité

: Nouveaux arrivants selon leur statut d’activité Source : Insee, recensement de la population 2006. A

Source : Insee, recensement de la population 2006.

A croire les chiffres de l‘Insee, les motifs de l‘émigration depuis 1974, ne sortent pas de l‘un des cas suivants: travail, famille, études, protection pour soi-même ou sa famille (voir graphique 3, complémentaire):

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8 Lecture : 52 % des immigrés âgés de 18 à 74 ans, venus en France

Lecture : 52 % des immigrés âgés de 18 à 74 ans, venus en France après l‘âge de 18 ans et avant 1974, sont venus en France principalement pour y travailler Champ : immigrés âgés de 18 à 74 ans, venus en France après l‘âge de 18 ans. Source : Insee, enquête Emploi et module complémentaire sur la situation professionnelle des personnes nées à l’étranger, 2008.

Ainsi, plus de la moitié des immigrés arrivés avant 1974 sont venus en France pour travailler ; 37 % sont venus rejoindre leur conjoint ou leur famille et 5 % faire des études. Après 1974, les raisons familiales sont devenues le premier motif d'immigration. Viennent ensuite l'emploi (23 %), les études (14 %) et enfin, la protection personnelle ou de la famille (5 %).

L‘émigration récente, étant de plus en plus qualifiée (graphique 4), nous nous posons la question : existe-t-il un motif caché (non révélé) de l‘immigration, qui expliquerait mieux pourquoi des cadres, des diplômés du supérieur, émigrent en Europe et préfèrent s‘y installer malgré les difficultés de la vie quotidienne et les déceptions qu‘ils accumulent dans la recherche d‘un emploi.

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L ’ exil ou le despotisme Graphique 4 : Les immigrés récents sont particulièrement diplômés- Niveau

Graphique 4 : Les immigrés récents sont particulièrement diplômés- Niveau des diplômes des 16-64 ans hors élèves et étudiants :

des diplômes des 16-64 ans hors élèves et étudiants : Source: Insee, recensement de la population

Source: Insee, recensement de la population 2006

Il existe bien entendu une ―emigration politique,‖ mais elle ne concerne pas nécessairement les élites. En effet, les personnes appartenant à toutes les classes sociales peuvent émigrer et demander l‘asile politique. On parle aussi d‘émigration pendulaire (faite d‘allers et retours entre les deux pays). Les conflits et la déstabilisation des Etats continuent d‘alimenter la migration politique. 1 Mais si les raisons politiques sont des facteurs determinant dans le choix que fait l‘immigré culturel en s‘installant dans le pays d‘accueil, ils ne sont pas les seuls. En effet, rares sont les diplômés arabes du supérieur qui, en restant en France, acquièrent le statut de refugié politique. En 2003, l‘OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) a deliver 9790 certificats de refugiés au titre de l‘asile conventionnel (deux fois plus qu‘en 1998). 2 ―Mais 52 200 nouvelles demandes ont été deposées. Elles proviennent

1 Dewitte P. Deux siècles d‘immigration en France, 2003, La documentation française. Voir également : Daguet F., Thave S., La population immigrée – le résultat d‘une longue histoire, Insee Première, n°458, 1996.

2 Les immigrés en France, Fiches thématiques de l‘Insee, édition 2005, p.72.

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essentiellement de ressortissants asiatiques et africains.‖ 1 En 2003, près de la moitié des refugiés statutaires en France (total de 100 800) proviennent de quatre pays dont aucun n‘est arabe: le Sri-Lanka, le Cambodge, le Vietnam, et la Turquie. A part l‘Algérie avec ses 2431 demandes d‘asile en 2003 et la Mauritanie avec 2324, nous ne voyons pas de pays arabes dans le tableau (T3) des demandeurs d‘asile:

Tableau

nationalité

T3:

Nombre

de

premières

demandes

d’asile

selon

la

T3: Nombre de premières demandes d’asile selon la Cela étant, l‘immigration culturelle est un phénomene

Cela étant, l‘immigration culturelle est un phénomene qui existe; il est d‘ailleurs durement ressenti par les pays arabes qui parlent de: fuite de cerveaux touchant des millions de jeunes et de moins jeunes futurs cadres, techniciens, scientifiques, etc., qui auraient pu faire carrière dans le pays natal et qui, pourtant, choisissent de s‘installer dans les pays occidentaux.

Partant de ces données, et anticipant sur les résultats de cette recherche que nous développons plus loin, il nous semble qu‘expliquer le phénomène migratoire juste par les categories de classification ―classiques‖ citées plus haut, ne suffit plus. En effet, un diplômé du supérieur par exemple, n‘émigre pas (ou ne s‘installe pas dans l‘émigration) juste pour des raisons économiques, comme l‘ouvrier (qualifié ou non). Je pense qu‘au moins en ce qui concerne les pays

1 Idem.

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L ’ exil ou le despotisme arabes, d‘autres raisons dont on ne parle pas forcément, entrent

arabes, d‘autres raisons dont on ne parle pas forcément, entrent en ligne de compte, dans le choix que ce segment de la population émigrée fait. Nous allons ci-après montrer quelques unes seulement de ces raisons cachées.

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Manque de stabilité et de transparence

La stabilité facilite le développement. On a remarqué que les pays stables se développent plus rapidement que les pays instables. La stabilité est aussi importante pour tout travail intellectuel, scientifique, ou artistique. En un mot, l‘élite a besoin de stabilité et de paix, car c‘est sur ses épaules que repose la responsabilité d‘un travail soutenu, lent et en profondeur, pour développer l‘économie et la société. Une élite malmenée, vivant dans l‘insécurité n‘est d‘aucune utilité au pays. Pourtant, c‘est cela qui arrive. Hasan Kerayem note que « les conflits ont obligé plusieurs pays arabes à suivre la voie de la militarisation et à subir cinq guerres successives très coûteuses ». 1 Cet auteur remarque aussi que « tous les pays arabes pratiquement ont une prédisposition à tomber dans le piège du conflit interne et de la violence politique », 2 ce qui indique bien évidemment la fragilité de leur situation. Allant plus loin, Kerayem note que malgré le fait que la dictature et la tyrannie sont encore le lot des pays arabes, il y a eu quelques tentatives timides de libéralisation et de démocratisation. Dans le sillage de la deuxième guerre du Golfe, certaines recherches se sont focalisées sur ce sujet, donnant parfois quelques résultats optimistes. Ainsi, depuis les années 1980, quelques gouvernements arabes (à peu près, 8 sur une vingtaine) ont connu une sorte de libéralisation politique. On peut citer : l'Algérie, l'Égypte, le Yémen, la Jordanie, le Koweït, le Maroc, le Liban (à la sortie de la guerre civile), et l'autorité palestinienne. Mais Kerayem est plutôt prudent, car « il s'agit d'un

1 Hasan Kerayem, "mafhoum al hokm assalih" حلاصلا نكحلا مىهفه; al Mostaqbal al 'arabi; année 27, n°309 (novembre 2004); pp.40-65.

2 Idem.

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phénomène ambigu », puisque « certains États sont encore assez hésitants quant à la libéralisation politique, alors que d'autres ont mis le processus dans un frigidaire ». 1 Il est donc difficile de décrire les changements survenus dans certains pays arabes comme un processus démocratique authentique. Mais comme le remarque Kerayem également, les chercheurs arabes et occidentaux qui se sont penchés sur le phénomène, ont paru lui accorder une importance d'autant plus accrue que les crises et les changements sociaux structuraux leur ont semblé l'exiger. En d'autres termes, leur optimisme est une surévaluation due à leur attente et en même temps à l'intensité des crises. C'est dans ce contexte que « la démocratie arabe sans démocrates » - selon une expression devenue désormais courante - voit l'émergence de sociétés polarisées entre deux choix non-démocratiques :

les alternatives islamistes « populaires »(ou populistes) font ainsi violemment face aux gouvernements despotiques, comme cela a été le cas clairement en Algérie, en Égypte, et ailleurs. En même temps, la question de la « succession » (au pouvoir) est devenue une cause d'instabilité et de menace dans plusieurs pays arabes, d'où le recours croissant aux appareils de sécurité et l'enfermement des sociétés dans une logique marginalisant ou ajournant, dans tous les cas, le projet démocratique.

Une sous-culture de la corruption

« A travers les expériences amères du Liban, nous avons appris une leçon inoubliable: lorsque l'individu rencontre un problème et une cause, c'est le problème qui prend le dessus sur la cause. Ne demandez pas à une mère cherchant de la nourriture pour son enfant comment libérer Jérusalem ». 2

Non seulement la société arabe contemporaine est pourrie jusqu'à la moelle par une sous-culture appelée "culture de la corruption", mais ce

1 Idem.

2 Selim al Hoss, discours d'ouverture du colloque :

تيبرعلا دلابلا يف حلاصلا نكحلاو داسفلا. يبرعلا ةذحىلا ثاسارد زكره اهوظً يتلا تيركفلا ةوذٌلا ثاشلاٌهو ثىحب تيرذٌكسلااب يذيىسلا ذهعولا عه ىواعتلاب. Corruption et bonne gouvernance dans le monde arabe. Colloque organisé par le Centre d'études sur l'union arabe et l'institut suédois d'Alexandrie. Beyrouth 2004.

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L ’ exil ou le despotisme sont bien les élites elles-mêmes qui, tout en étant en

sont bien les élites elles-mêmes qui, tout en étant en partie responsables, la dénoncent. Ce paradoxe s'explique lorsqu'on se rappelle que dans le système arabe, les élites au pouvoir sont souvent les premières à profiter de la dégradation générale. La particularité des membres de ces élites est qu'ils peuvent suggérer - du moins dans le discours - qu'ils sont contre un système grâce auquel ils sont pourtant arrivés au pouvoir et s'y maintiennent. Il faut se rappeler comment Saddam Hussein par exemple, durant les années 1990, poussa le cynisme et l‘ironie jusqu‘à suggérer de monter un coup d'État contre le Baath en Irak, à la suite de rumeurs parlant d'un coup d'État en préparation. En fait, il ne fut pas le seul à se prévaloir du pouvoir et de l'opposition à la fois. Il n'y a qu'à observer comment certains dirigeants autocratiques s'approprient le discours sur la démocratie, la réforme, et les droits de l'homme et le manipulent à leurs propres fins, pour se rendre compte du ridicule de la situation : ainsi, dans le monde arabe, on peut être dictateur et « démocrate » à la fois, et défendre dans le discours les droits de l‘homme et l‘État de droit, tout en ayant les prisons pleines d‘opposants politiques. Dans cette région, la corruption existe grâce à un système policier, autocratique qui la pérennise, mais en même temps, ce sont ceux-là mêmes qui sont au pouvoir depuis des décennies, qui prétendent la combattre. Par exemple, Arafat, vers la fin de son ère, devint conscient de ce fléau (sous la double pression interne et externe). De même, avant d‘être écarté du pouvoir, Bourguiba à la fin d‘un règne despotique, déclare que sa bataille sera désormais contre la corruption. En Égypte, Sadate et Hosni Moubarak, organisèrent, chacun à sa manière une campagne anti- corruption. En Libye, Kadhafi fit des discours où il cloua au pilori ceux qui, par la corruption, se sont enrichis illégalement. En Algérie, le 27 avril 1999, le président Bouteflika déclare : « l'Algérie est un pays malade, et son mal est la corruption ». 1 Et partout, dans le monde arabe, ce sont la plupart du temps les dirigeants eux-mêmes qui dénoncent la corruption. Mais ils ne la lient en aucun cas à la politique à leur politique -, comme si la corruption ne dépendait ni d'eux ni de leurs systèmes. Il est vrai que la corruption existe dans les sociétés de la démocratie libérale aussi, mais

1 Mahmoud Abdelfadheil, "mafhoum al fasad wa ma'ayiruhu

Corruption et bonne gouvernance dans le monde arabe; op.Cit., p.83.

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ٍريياعهو داسفلا مىهفه in :

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dans les pays arabes, il n‘y a aucun moyen de la combattre efficacement. Si le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire dépendent de l‘exécutif, comment peut-on obliger les dirigeants et les responsables à rendre compte de leurs actions ? Pour nous, les régimes arabes sont non seulement corrompus, mais certains le sont peut être même au-delà de tout espoir de rédemption. Ils ont atteint un seuil de dégradation morale où il n'est plus permis d'espérer qu'ils se corrigent eux-mêmes, étant donné que la corruption ne peut pas proliférer toute seule, mais grâce à des connivences au centre même du pouvoir. Par exemple, Djilali Hadjadj montre bien que la pratique de la corruption en Algérie - un pays producteur de gaz et de pétrole - est le fait de l'élite au pouvoir. 1 Parlant de la corruption au Liban, l‘ex-Premier ministre Selim Al Hoss dit notamment: « Lorsque tout devient monnayable en lires ou en dollars, lorsqu'il y a un prix pour le devoir de la fonction, un prix pour traiter avec les services de l'État, un prix pour les tâches du gouvernement, un prix pour mettre à exécution les projets publics, un prix pour voter aux élections parlementaires, un prix pour ce qu'on dit ou écrit dans les mass médias, un prix pour légiférer certaines choses, un prix pour certaines sentences judiciaires, lorsque tout a un prix, nous craignons que la corruption ne soit devenue dans notre vie publique un élément appartenant au noyau même de la culture sociale, et que la société soit donc devenue la victime de ce que nous appelons la culture de la corruption". 2 Dans cette sous-culture de la corruption, al Hoss distingue notamment « l'argent politique » et « l'intermédiaire » (les "pistons"). Le problème est donc politique : le système arabe fonctionne comme s'il s'agissait tout le temps de royaumes où les souverains exercent un pouvoir absolu. Les « républiques » dans ce système de diffèrent en rien des « monarchies », sauf par le nom qu'elles se donnent. Toutes les « républiques » de ce système sont en fait des monarchies où le souverain- président a les mêmes fonctions et prérogatives que ses voisins rois et princes. D'ailleurs, M. al Hoss le dit aussi: « le système arabe actuellement

1 Djilali Hadjadj, Corruption et démocratie en Algérie (Paris: La Dispute, 1999), in :

Yacoub Qabanji : "al 'awamilu wal 'Atharu fil binyati al ijtima'iyyati wa nasaqu al Qiyam; نيملا كسًو تيعاوتجلاا تيٌبلا يف راثلآاو لهاىعلا cf: Corruption et bonne gouvernance dans le monde arabe; op.Cit., p.251) 2 Selim al Hoss, discours d'ouverture du colloque; op.Cit., p.60.

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L ’ exil ou le despotisme prédominant, avec l'exception du Liban, est celui de la monarchie

prédominant, avec l'exception du Liban, est celui de la monarchie quasi- absolue, sous différentes dénominations ». 1 Nous reconnaissons aussi au Liban cette particularité, qui lui a valu d'ailleurs d'être plusieurs fois la victime de ceux à qui sa démocratie - aussi relative, lacunaire et fragile qu'elle puisse être - ne plaît pas. Mais il est clair qu'en l'absence de la démocratie il n'y a pas de sortie possible de l'enfer de la corruption qui ronge la société de l'intérieur. Un autre chercheur, Mahmud Abdel Fadhil, distingue plusieurs sortes de corruption, parmi lesquelles:

« La privatisation et la spéculation sur les terrains et l'immobilier, grâce à des décisions administratives "d'en haut" prenant la forme de "dons".

Le "recyclage" des fonds de l'aide étrangère et son détournement vers les comptes personnels - 30 % de cette aide, selon certaines estimations n'entrent jamais dans les caisses de l'État.

Les prêts de "complaisance" que les banques consentent à avancer, sans véritables garanties, aux hommes d'affaires proches des centres du pouvoir.

Les "commissions" reçues sur les contrats de l'infrastructure et de l'armement.

Les "commissions" reçues grâce à l'occupation ou à la "commercialisation" d'un haut poste de la fonction publique (: la rente de la fonction) ». 2

Imad Al Cheikh Daoud nous donne une autre approche de la corruption dans les pays arabes. 3 Il parle en effet, lui aussi de "petite" et de "grande" corruptions. La première concerne les "cadeaux" et les petites "commissions" aux fonctionnaires, la mainmise sur les fonds publics, le népotisme, etc. La deuxième est celle qui concerne les opérations internationales, les pots de vins pour les gros contrats d'armement, et les

1 Selim al Hoss, discours d'ouverture du colloque; op.Cit., p.64. "

2 Mahmoud Abdelfadheil, "mafhoum al fasad wa ma'ayiruhu

3 Imad al Cheikh Daoud, "al chafafiyya wa muraqabatu al fasad"; داسفلا تبلارهو تيفافشلا in :

Corruption et bonne gouvernance dans le monde arabe; op.Cit., pp.135-138.

; op.Cit.; pp.81-82.

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"commissions" des multinationales. Ce chercheur cite aussi trois causes de la corruption dans le monde arabe:

Des causes économiques ayant rapport avec la pauvreté, la misère, le chômage, et le manque de ressources. D'où, le besoin d'utiliser et d'accepter l'argent de la corruption.

Des causes politiques, comme l'absence d'un modèle de leadership réellement éthique, la prédominance de la bureaucratie étatique, l'excès du centralisme gouvernemental, et l'incompétence des trois pouvoirs:

législatif, exécutif et judiciaire.

Des causes socioculturelles, dont les allégeances familiales, ethniques et tribales, et les penchants racistes.

George al 'Abd distingue une autre forme de corruption liée directement au revenu de la rente pétrolière - extérieure - ou propre au secteur public - intérieure. Dans tous les cas, l'État reçoit des fonds qui entrent directement dans ses caisses sans qu'il en rende compte à l'institution parlementaire ou à quiconque. « Avec la multiplication des régimes des familles despotiques dans la région arabe », nous dit-il, « l'appropriation des revenus de la rente et leur gestion devient une source cruciale pour renforcer le régime et lui offrir d'énormes ressources pour se protéger et pérenniser son pouvoir. Il n'est donc pas étonnant que le niveau des dépenses militaires et sécuritaires soit aussi haut dans la région arabe. Les dépenses militaires représentent encore le double de ce qui existe dans d'autres régions du monde ». 1 Lorsqu'il essaie de définir des caractéristiques propres à la corruption dans le monde arabe, Ya‘coub Qabanji insère la corruption dans la structure même du « partage oppressif et illégal des revenus et des ressources publiques, opéré par des individus et des groupes sociaux pratiquant le pillage sous la protection et l'autorité de l'État et parfois sous sa supervision directe ». 2 On peut donc parler de « corruption structurale ». Par ailleurs, Qabanji note que la pratique de la corruption

1 George al 'Abd , "al 'awamilu wal 'atharu fi al-numu' al iqtisadiyi wal tanmiya"; لهاىعلا تيوٌتلاو يداصتللاا ىوٌلا يف راثلآاو in : Corruption et bonne gouvernance dans le monde arabe;

p.217.

2 Yacoub Qabanji , "al 'awamilu wal 'Atharu fil binyati al ijtima'iyyati wa nasaqu al Qiyam;op.Cit.; p.259.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme dans le monde arabe se fait dans le contexte d'une

dans le monde arabe se fait dans le contexte d'une séparation entre, d'une part, l'économie de marché (mondialisée), et d'autre part, l'espace politico- civil. Ainsi, « toutes les voies sont pavées pour faire passer l'économie de marché: régularisation des mécanismes de marché comme la protection de la propriété, facilités et protection accordées surtout aux investissements extérieurs, engagement à respecter généralement les directives des organisations internationales comme le FMI, la Banque mondiale, l'OCI etc., concernant l'adoption d'un certain type de privatisation des services publics, et la restructuration ayant pour fin la réduction du secteur public etc. » En même temps, « l'espace politique-civil voit se rétrécir les libertés et les droits fondamentaux et normaliser les états d'urgence, les tribunaux exceptionnels jugeant les crimes d'opinion, et le non-respect des textes constitutionnels et des structures institutionnelles concernant la représentation politique, en plus de l'interdiction de la participation citoyenne ». 1 Ces différentes approches nous permettent de voir la pratique de la corruption comme faisant partie d'un cadre institutionnel socio- économique, dans une région où le pouvoir politique s'approprie et monopolise la société qui devient ainsi dépendante du bon vouloir de l'autocrate. Il n'est donc pas étonnant que l'État apparaisse comme « un corps étranger » ou une « entité extérieure implantée » pour confronter la société et la réduire à l'état de « chose du gouvernant ». Ce conflit entre l'État et la société se reflète également dans les rapports avec le monde extérieur. L'élite dirigeante, se prévalant de ses alliances, de ses soutiens et de ses « amitiés » extérieures, -parfois plus que de ses soutiens à l'intérieur du pays, auxquels elle ne fait d'ailleurs pas confiance - s'apparente de plus en plus à une équipe de gérants étrangers. Un tel contexte est un terrain idéal pour nourrir la xénophobie et la violence contre les étrangers (dont les touristes) et préparer des explosions sociales qui restent toujours imprévisibles.

1 Yacoub Qabanji , op.Cit.; pp.259-260.

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Principaux traits caractérisant l’oppression politique

Certains observateurs remarquent que les régimes républicains arabes sont plus corrompus que les régimes monarchiques. 1 Cela est relativement dû à l'absence d'un véritable esprit républicain dans ces pays, ce qui fait qu'ils se transforment en « républiques héréditaires » où le pouvoir politique et l'argent sont monopolisés par la clique dirigeante. Mustapha K. Assayed note dans ce cadre que la liste des pays arabes les plus corrompus comporte trois où il n'y a aucun multipartisme. Il s'agit de régimes mono-partisans, où la vie politique est monopolisée par une seule formation : Libye, Soudan, et l'Irak de Saddam ; (bien que le changement de régime et l‘installation du multipartisme dans ce dernier pays n‘ait pas profondément changé la donne concernant la corruption). Quant à l'Algérie, « son système politique instable n'accorde pas la liberté de former des partis politiques, puisqu'il laisse un parti potentiellement capable d'atteindre le pouvoir en cas d'élections libres en marge du processus politique: Le Front de salut islamique ». 2 Les pays arabes restent parmi les pires sur l'échelle mondiale de la corruption. Sur le plan politique, « à l'exception du Liban, du Maroc, et de la Jordanie, tous les autres imposent des restrictions sur l'existence des partis politiques, surtout islamistes. Certains de ces pays se rapprochent beaucoup du régime du parti unique, même si sur le plan de la législation ils ne le sont pas. C'est le cas notamment de l'Égypte, et à moindre degré, le Yémen. L'existence de restrictions sur la vie des partis signifie pratiquement l'impossibilité pour les partis de questionner le gouvernement ou de lui demander des comptes ». 3 On note à ce propos un certain nombre d'attitudes récurrentes qui dominent la vie politique arabe, ce qui fait qu'elle tourne en rond, dans un cercle vicieux, sans possibilité de progresser ou de construire un véritable projet de développement politique ( malgré le fait qu'on reconnaît par exemple qu'en Palestine et au Yémen, les élections ont été libres et leurs résultats crédibles):

1 Cette constatation a été faite par exemple par Mustapha Kamel Assayed, dans : "al 'awamilu wal 'Atharu assiyasiyyatu", in: "al Fasad wal hokm assalih" ; op.Cit.; p.278.

2 Mustapha Kamel Assayed; op.Cit., p.279.

3 Mustapha Kamel Assayed; op.Cit., p.280.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme  « L'absence totale d'élections libres »: 1 c'est un

« L'absence totale d'élections libres »: 1 c'est un cas - hélas majoritaire.

Certains pays où il n'y a jamais eu d'élections permettent depuis un certain temps des élections municipales (Arabie saoudite, E.A.U.) promettant des élections législatives pour l'avenir.

« L'élection se fait soit pour un Conseil qui ne possède pas de prérogatives législatives réelles, soit pour un Conseil qui se partage ce pouvoir avec un autre dont les membres sont désignés ». 2 Exemples du premier cas: Bahrain, Oman. Exemple du deuxième cas: la Jordanie. Le cas de la Libye est plus « compliqué », car le Congrès du peuple est élu au suffrage direct; mais il n'y a pas d'opposition: le peuple étant au pouvoir, il ne peut s'opposer à lui-même!

L'élection se fait pour les formations politiques (partis, mouvements, etc.) qui sont « acceptables au parti au pouvoir, avec un plafond que ne dépasseront pas les autres partis, qu'ils soient dans l'opposition ou soumis au parti dirigeant au sein d'un front »: 3 c'est le cas de la Syrie.

Pour pouvoir participer aux élections, les partis doivent également être « acceptables à l'institution militaire, tout en affirmant clairement leur soutien à un certain parti ou candidat présidentiel, comme c'est le cas en Algérie ». 4

Limitation de l'opposition au sein du Conseil législatif, « soit grâce à un certain découpage des circonscriptions électorales visant à morceler le soutien aux opposants, soit en adoptant un système électoral capable de réduire les chances de l'opposition ». 5

Exercer des pressions administratives et policières sur les opposants, leurs sympathisants, leurs soutiens, et diminuer les chances de l'opposition de mener une campagne réussie,

1 Idem.

2 Idem.

3 Idem.

4 Mustapha Kamel Assayed ;op.Cit., p.281.

5 Idem.

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notamment en faisant pression sur les mass médias, comme c'est le cas notamment de l‘Égypte, et de la Mauritanie.

Les pressions diverses sur les sympathisants de l'opposition, qui vont jusqu'à les empêcher de voter, et la falsification des résultats du vote.

Réduire les chances de l'opposition de gagner des élections présidentielles, en imposant un seul candidat: c'est le cas de l'Égypte.

Acheter les voix par l'argent ou par les promesses administratives.

La corruption « justifiant » les coups d’État

D'une part, la corruption de l'élite dirigeante justifie dans plusieurs cas les renversements des régimes. D'autre part, les mécanismes des coups d'État militaires créent eux-mêmes une nouvelle classe militaire qui s'adonne à une activité qui lui est en principe étrangère: la politique, ce qui se traduit généralement par l'improvisation et l'amateurisme dans la gestion des affaires de l'État. Exemples :

Égypte 1952 :

« A la suite de la révolution des officiers libres, la radio diffuse une

déclaration de l'armée, affirmant que la révolution n'est pas un simple mouvement hostile à l'ex-roi, mais qu'elle est et restera une force orientée vers le combat contre la corruption sous toutes ses formes ». 1

Algérie 1965 :

« Le Colonel Houari Boumediene renverse le président Bin Bella et promet de combattre la corruption ». 2

Syrie 2000 :

1 Adel Abdellatif , "al fasadu ka zhahiratin 'arabiyyatin wa aliyyatu zhabtiha"; ةرهاظك داسفلا اهطبض ثايلاو تيبرع in : "al Fasad wal hokm assalih" ; op.Cit.; p.386. 2 Idem.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme « Nous devons combattre les excès et la corruption tout

« Nous devons combattre les excès et la corruption tout en prenant en considération que chaque action peut comporter une part d'erreur non délibérée qui ne devrait pas nous inquiéter, à condition qu'elle ne se répète pas ». 1

Comme le note Adel Abdellatif, « lorsque nous comparons ces promesses avec les faits réels, nous nous apercevons qu'elles ne se sont jamais rapprochées de l'accomplissement de la réforme requise, mais que dans le meilleur des cas, elles ont servi de tremplin pour se débarrasser

des rivaux politiques ». 2 Le fait qui apparaît donc clairement est que malgré quelques aspects positifs de ces renversements dans les premiers jours- surtout s'ils ne sont ni sanglants ni accompagnés d'une vague de répression - le résultat est à la longue presque toujours négatif. Pour certains observateurs, la cause de l'échec est à chercher dans la corruption de la nouvelle classe militaire et de ses alliés politiques. L'exemple le plus retentissant et le plus dramatique par ses résultats que les auteurs arabes citent couramment est celui de la défaite de juin 1967, dont plusieurs analyses la lient à la corruption de la classe dirigeante. Cela s'est traduit par une production foisonnante non seulement de livres, d‘articles et de rapports divers sur les causes socio-économiques et politiques de la défaite arabe (y compris par des auteurs nationalistes arabes qui ne sont pas fondamentalement opposés au Nassérisme), mais aussi par une grande production littéraire et artistique ( dont certains romans de Néguib Mahfouz, de Sanaallah Ibrahim, Gamal al Ghaitani ou certaines pièces de théâtre ou pamphlets de Tawfiq al Hakim, Saadallah Wannous, et aussi des films notamment de Salah Abu Saif et de Youssef

réalité, dans la culture arabe moderne, on parle d'un

Chahine

etc.)En

avant 1967 et d'un après.

1 Le président Bachar al Assad, discours du jour de sermon devant le parlement syrien le 10 août 2000.

2 Adel Abdellatif , "al fasadu ka zhahiratin 'arabiyyatin wa aliyyatu zhabtiha"; in : "al Fasad wal hokm assalih" ; op.Cit.; p.386.

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Corruption et banque mondiale

Un rapport de la Banque mondiale nous fournit quelques enseignements tirés de l'expérience de la banque. Par exemple :

* « Les réformes institutionnelles peuvent donner de bons résultats,

surtout lorsque les dirigeants du pays sont déterminés à les poursuivre et

qu‘elles bénéficient de l‘appui des réformateurs locaux ». 1 Mais que se passe-t-il lorsque les dirigeants « déterminés » sont eux-mêmes les responsables de la corruption? Lorsqu‘on a passé dix à quarante ans au pouvoir, -comme c‘est courant au monde arabe – sans rendre compte à

personne de ses activités et de ses finances, suffit-il donc de décider des « réformes institutionnelles » pour que tout rentre dans l'ordre? D'ailleurs, « institutionnelles » est un terme bien trop exagéré. Nous comprenons bien que la Banque mondiale soit une institution financière qui ne choisit pas les dirigeants des pays avec qui elle traite; mais il est un fait: certains dirigeants - surtout dans les régimes autocratiques du Monde arabo- islamique - n'appliqueront jamais des réformes « institutionnelles » de nature à mettre en danger leur pouvoir et les intérêts qu'ils défendent. Ce problème n'a pas été complètement omis par le rapport de la Banque mondiale. Dans un autre paragraphe, on lit en effet ce qui suit :

* « Même si certains progrès ont été accomplis dans la lutte contre

la corruption administrative, les problèmes de gouvernance qui ont des origines politiques ou systémiques profondes comme le lien entre l‘argent et la politique ou la mainmise de certains groupes d‘intérêt puissants sur les institutions publiques sont plus difficiles à résoudre. Dans ce cas, les interventions habituelles dans le domaine de la gestion du

secteur public doivent être complétées par des réformes axées sur la transparence et autres facteurs connexes, et donner lieu à l‘implication dans une plus large mesure des sociétés multinationales, du secteur privé intérieur et du secteur financier ». 2 Mais nous pensons que ce que propose la Banque est encore bien en deçà de ce qui est requis. En réalité, la Banque est limitée par sa fonction et ne peut donc pas suggérer des décisions politiques directes. Ce sont pourtant ces décisions-là dont les

1 « Renforcement de l‘action du Groupe de la Banque pour promouvoir la gouvernance et lutter contre la corruption »; rapport de la Banque mondiale; septembre 2006.

2 Rapport de la Banque mondiale, sept. 2006 ; op.Cit.; p.6.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme régimes arabes ont le plus besoin, bien plus que du

régimes arabes ont le plus besoin, bien plus que du « maquillage » suggérant la transparence mais ne l'établissant pas dans les normes. Mais qui pourrait les prendre, si l‘élite est soit au pouvoir (donc corrompue) soit muselée ou en exil ? Un autre point est à retenir dans les « leçons » de la Banque: c'est la différence du diagnostic selon les cas:

* « Les problèmes associés à la gouvernance sont loin d‘être les

mêmes dans tous les pays ; les stratégies retenues doivent donc être, elles aussi, différentes, et leur formulation doit être l‘aboutissement d‘une

solide connaissance du contexte local, d‘innovations sur le terrain et d‘une collaboration étroite avec les groupes locaux intéressés ». 1 Cela est vrai, mais il l'est surtout pour les acteurs locaux - ceux qui doivent faire l'effort pour aboutir à une nouvelle donne, car ce n'est certainement pas là le travail de la Banque mondiale. Néanmoins, il faut admettre que :

* « La poursuite d‘une bonne gouvernance et la maîtrise de la

corruption produisent d‘importants dividendes pour le développement; ces deux facteurs vont de pair avec une croissance robuste, une moindre inégalité des revenus, une mortalité infantile et un taux d‘analphabétisme plus faibles, une plus grande compétitivité, un meilleur climat de l‘investissement et une plus grande solidité du secteur financier du pays ». 2 Tout cela, quand il devient possible, est de nature à servir les fins

de la Banque mondiale autant qu'il sert l'économie du pays concerné. Mais ne nous faisons pas d'illusions. Nous ne pensons pas, comme le rapport de la Banque mondiale le stipule, que « lorsque les possibilités de réforme de la gouvernance sont limitées au niveau national, il peut exister des points d‘ancrage à l‘échelon local ». 3 Car il ne nous paraît guère possible dans des pays où l'État domine la société entière l'écrasant de son poids, qu'on puisse parler de réformes locales, alors qu'au niveau national, tout est verrouillé. Nous ne connaissons pas de pays arabes où on peut parler objectivement « d‘une réforme axée sur la participation de bas en haut, sur le modèle du développement de proximité » à des niveaux où l'État serait exclu de cette gestion.

1 Idem.

2 Idem.

3 Idem.

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Plus loin, le rapport soulignera d'ailleurs l'importance d'une action politique concertée, sans toutefois la nommer. En effet, on peut lire par exemple :

« Des médias libres, une société civile dynamique, des communautés locales impliquées, et des citoyens indépendants sont autant d‘éléments essentiels d‘une bonne gouvernance : ils jouent un rôle unique en tenant les pouvoirs publics pour responsables de la fourniture de meilleurs services, de la création d‘emplois et du relèvement des niveaux de vie. Si la transparence des activités gouvernementales peut contribuer à faciliter la participation et la supervision, il est également crucial de prendre des initiatives pour assurer une plus grande participation de la société civile de manière à : a) créer des opportunités concrètes de

; b) renforcer les capacités de manière

rationnelle pour pouvoir tirer parti de ces opportunités ; et c) permettre l‘établissement de médias indépendants et compétitifs capables d‘enquêter et de faire rapport sur la performance des pouvoirs publics, notamment dans le domaine de la corruption ». 1 Mais finalement, les « leçons » de la Banque mondiale comme ses suggestions ne doivent pas être prises comme des « recettes » bonnes pour tous les pays. En réalité, ce rapport ne concerne ni une seule région du monde ni un seul type de régimes politiques. Il s'agit d'un rapport général où on peut puiser certaines idées, trouver certaines données, et éventuellement faire des comparaisons, avant de tirer les conclusions qui s'appliqueraient - nécessairement - à quelques pays et non à tous. Il n'est dit nulle part dans le rapport, que la corruption concerne exclusivement une région et pas une autre. La chose mérite peut-être qu'on la souligne: ce rapport admet que « pendant la plus grande partie de l‘existence du Groupe de la Banque mondiale, la corruption a été considérée pratiquement comme un sujet tabou ». 2 C'est en 1996 que la situation change avec l'annonce publique du président de la Banque, Wolfensohn, que son institution s‘engage à lutter contre le « cancer de la corruption ». Les rapports sur le développement dans le monde publiés les années suivantes ont établi des trajectoires

participation et de supervision (

)

1 Rapport de la Banque mondiale; op.Cit., p.19.

2 Rapport de la Banque mondiale; op.Cit., p.34.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme possibles de réforme, en ciblant les institutions transectorielles du secteur

possibles de réforme, en ciblant les institutions transectorielles du secteur public (2000), la fourniture de services (2004), le climat de l‘investissement (2005)…Etc. La question demeure cependant: que faire? A quoi le rapport de la Banque mondiale apporte la réponse suivante: La gouvernance. Dès 2003, la Banque mondiale fait des suggestions pour améliorer la gouvernance dans la région MOAN (Moyen-Orient, Afrique du Nord). En voici le diagramme :

(Moyen-Orient, Afrique du Nord). En voici le diagramme : Source du diagramme : résumé du rapport

Source du diagramme : résumé du rapport de la Banque Mondiale Vers une Meilleure Gouvernance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord: Améliorer l‘Inclusivité et la Responsabilisation, paru en septembre 2003.

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On peut schématiquement regrouper les intervenants d‘un système de gouvernance du secteur public en cinq grandes catégories :

a) le pouvoir exécutif central, notamment les organismes de supervision responsables de manière générale de la gestion des finances publiques et des ressources humaines, et les organismes de réglementation et de prestations de services situés en première ligne ; b) les institutions officielles de supervision ne relevant pas du pouvoir exécutif, notamment l‘appareil judiciaire, le parlement et d‘autres institutions de supervision indépendantes ; c) les administrations infranationales et les collectivités locales, qui ont leurs propres responsabilités en matière de prestations de services et souvent leurs propres modalités de contrôle et de responsabilisation ; d) la société civile et le secteur privé, dans le cadre de leur rôle de surveillance (notamment les médias indépendants) et en tant que bénéficiaires de services et assujettis aux réglementations, qui peuvent donc être une source de pression en faveur d‘une amélioration des performances ; et e) les acteurs des institutions politiques au sommet, qui définissent les grands objectifs et l‘orientation du système dans son ensemble. Nous nous sommes attardés sur le thème de la corruption en raison de son importance dans les relations entre les pays occidentaux et les régimes arabes, et de son impact sur le développement. Nous voyons bien que depuis des années, les problèmes s‘accumulent dans ces pays, malgré toutes les aides au développement, et malgré même l‘argent du pétrole. D‘où le désespoir des jeunes générations se sentant trahies par leurs aînées : c‘est à dire par les élites au pouvoir. 1 Et ce sentiment de frustration et d‘injustice se traduit par l‘arrivée continue de flux d‘immigrés clandestins sur les rives de l‘Europe, en plus de la fuite des cerveaux et la violence (des extrémistes). Or, toutes les aides au développement fournies par l‘Europe et l‘Amérique (en plus d‘institutions financières mondiales), ont pour but d‘endiguer ces flux d‘immigration clandestine, en offrant aux pays sous-développés les moyens économiques. Malheureusement, la corruption est une entrave essentielle,

1 Voir à ce propos au moins ces deux ouvrages de Burhan Ghalioun : Le malaise arabe, l‘Etat contre la nation, La Découverte, Paris, 1991. Et Mujtama‘u an-Nukhba [la société de l‘élite] Ma‘had al-inmâ al-arabi, Beyrouth, 1986.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme surto ut quand elle est organisée jusqu‘aux hauts niveaux de

surtout quand elle est organisée jusqu‘aux hauts niveaux de la hiérarchie sociale.

D‘autre part, si nous nous posons la question: est-ce que le système de gouvernance décrit ci-dessus est bon aussi bien pour les pays développés que pour les sous-développés, nous aurons probablement un problème. Car pour réussir dans un tel système, il faut tout ancrer (mieux:

tout investir) dans la relation : citoyens - entreprises. En effet, tout passe par ce couple où la transparence dans les rapports devrait l'emporter. Mais comme dans tout système, le contexte joue un rôle primordial. Aussi, on ne pourra parler de « responsabilisation politique » que lorsque le régime offre cette possibilité aux acteurs: c'est à dire, lorsque par exemple, la concurrence politique est réglementée constitutionnellement de façon démocratique. Y a - t - il vraiment « responsabilisation » lorsque la vie politique se résume à confondre les opposants avec des ennemis publics, lorsqu‘un seul parti est au pouvoir incessamment depuis quarante ans, etc.? Et l'on pourra dire la même chose du reste : dans quelle partie du monde arabe, par exemple, peut-on parler honnêtement de liberté de presse et d'information, de supervision par la société civile, d'indépendance de l'appareil judiciaire, de supervision du corps législatif, de système de gestion publique plurisectorielle, etc.? Ce schéma très suggestif de la Banque mondiale est pourtant bon pour lutter contre la corruption; mais probablement pas dans les pays arabes, où certaines conditions doivent d'abord exister pour une lutte efficace contre la corruption. En d'autres termes, ce schéma est « idéal »; mais appliqué au monde arabe, soit, il tombera en marge de la vie réelle, soit, il provoquera une révolution. La conclusion logique qui ressort de ce qui précède est que nous avons affaire, en ce qui concerne le monde arabe, à une société bloquée où tout est verrouillé de façon à reproduire indéfiniment les mêmes paradoxes et les mêmes syndromes. Cet état de choses est dénoncé de manière objective par des chercheurs arabes, comme le montrent plusieurs rapports sur le développement humain. Comme exemple, nous nous arrêterons sur celui de 2004, ayant pour thème : la liberté. La pertinence de ce choix par rapport à notre sujet est que lorsqu‘on s‘exile, on le fait toujours pour « acheter » sa liberté, quel que soit notre rôle dans la société. Un ouvrier « achète » aussi sa liberté, en se donnant les moyens de vivre décemment,

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ce qu‘il n‘arrive pas toujours à réaliser dans son pays d‘origine. Pour cette raison, l‘Europe, avec ses salaires beaucoup plus importants que ceux de son pays, devient le symbole de cette liberté. Si on ajoute à cela toutes les frustrations dont les citoyens des pays arabo-musulmans peuvent souffrir, on comprend pourquoi, les gens s‘aventurent parfois sur des bateaux moisis, au risque de se noyer dans la Méditerranée (ce qui est arrivé souvent), juste parce qu‘ils étouffent dans leurs pays et qu‘ils rêvent d‘un peu de liberté ailleurs. C‘est aussi le cas des élites.

La liberté dans le monde arabe

L‘immigré culturel fuit un pays où le mot ―liberté‖ a perdu son sens et sa valeur, ou même agir au sein dune opposition structurée (quand elle existe) naboutit pas et peut devenir dans certains cas complètement inefficace, en plus dêtre ruinant pour la santé, le moral et les biens. Le respect pour lopposition et lopinion divergente nexiste pas dans les faits, même dans des pays qui annoncent à cor et à cris quils ont une opposition active. Vivant dans un pays occidental où les gens s‘expriment librement sans peur de représailles, il voit et constate qu‘il existe un autre choix de société, donc un autre choix de vie pour lui. Avec la télévision par cable et satellite et Internet à sa portée, il sait qu‘être loin de son pays natal n‘est pas nécéssairement synonyme d‘isolement. Le choix qu‘il fait est un choix de société. C‘est pour cela que c‘est un choix culturel. Le rapport 2004 sur le développement humain dans le monde arabe propose une réflexion profonde sur le manque de liberté et de bonne gouvernance. 1 Son importance émane du fait qu‘il s‘agit – comme les rapports précédents – d‘un travail d‘experts arabes indépendants qui ont fait l‘effort de diagnostiquer sans complaisance la situation réelle et les maux dont souffrent les sociétés arabes. C‘est pourquoi ces rapports sont désormais considérés comme une source crédible à laquelle se réfèrent

1 Rapport 2004 sur le développement humain dans le monde arabe : vers la liberté. PNUD. Il s‘agit du troisième rapport d‘une série consacrée à « jeter les bases d‘un projet de renaissance » par l‘incitation à un débat sérieux autour des questions soulevées. Les deux autres rapports sont parus successivement en 2002 et 2003. Nous utilisons ici les versions arabes pour nos références, car il n‘existe pas de version française.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme non seulement les chercheurs et les journalistes, mais également les

non seulement les chercheurs et les journalistes, mais également les officiels gouvernementaux eux-mêmes. Ainsi, ces rapports sont parfois cités sur le site du Département d‘État américain et dans les différents rapports au Congrès. A l‘instar des deux autres, ce rapport commence par énumérer les évènements sur les plans locaux, régionaux, et internationaux, susceptibles d‘affecter de manière significative l‘ensemble du processus de développement humain dans le monde arabe. De nombreuses initiatives officielles ainsi que des initiatives émanant des organisations de la société civile ont été observées depuis la publication du rapport 2003 sur le développement humain dans le monde arabe. Ces initiatives visaient à traiter certains aspects des déficiences. « La déclaration du processus de développement et de modernisation » publiée à l‘issue du sommet arabe tenu en mai 2004 est l‘une des principales initiatives officielles. Cette déclaration a invité à intensifier les efforts pour poursuivre le processus de développement arabe dans les domaines politiques, économiques, sociaux et éducatifs en vu d‘assurer le progrès des sociétés arabes, comme expression de leur propre volonté. 1 De nombreuses initiatives appelant à la réforme et émanant de la société civile ont été prises au cours de la période de préparation de ce rapport, notamment : la « Déclaration de Sanaa » à l‘issue du sommet régional sur la démocratie, les droits de l‘homme, et le rôle du Tribunal Pénal International (Sanaa, janvier 2004) ; ou le « Document d‘Alexandrie» publié à l‘issue de la conférence intitulée « Les causes de la réforme arabe, les visions et l‘exécution » (Alexandrie, mars 2004). Dans le même temps, les forces politiques et civiles au sein du monde arabe se sont mobilisées en faveur d‘une réforme politique et ont parfois réalisé des percées importantes :

Ainsi, au Maroc, Les organisations politiques aussi bien que celles militant en faveur des droits de l‘homme ont réussi à inciter le gouvernement à reconnaître des violations antérieures, notamment dans le

1 La déclaration a spécifiquement invité à « consolider les pratiques démocratiques, élargir la participation à la vie politique et publique et au processus de prise de décision dans le cadre de la souveraineté de la loi, réaliser la justice et l‘égalité entre les citoyens, respecter les droits de l‘homme et la liberté d‘expression…et garantir l‘indépendance du système judiciaire ».

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dossier des disparitions d‘opposants politiques, et à chercher à remédier au problème. A Bahreïn, le Comité National des Martyrs et des Victimes des Tortures a commencé à réclamer des indemnités pour les familles des personnes tuées et torturées par les forces de sécurité au cours d‘évènements politiques passés. Ce Comité a également appelé à juger les responsables des violations des droits de l‘homme. En Syrie, les membres des organisations et associations ont réclamé de mettre fin à l‘état d‘urgence et à la répression des libertés. En Égypte, les « Frères Musulmans » ont annoncé une initiative de réforme politique. En Arabie Saoudite, de nombreuses initiatives de la société civile ont été observées en début d‘année 2004 et ont été relativement bien accueillies par le gouvernement. De nombreuses requêtes ont été présentées au Prince Abdallah (avant sa succession au trône), certaines comprenant les revendications de minorités, comme les chiites, en matière de liberté de culte, droits civils, et égalité entre citoyens. D‘autres ont condamné les actes de violence et invité à une ouverture politique comme solution à la crise. Certaines associations ont appelé à la réforme du statut de la femme et à sa participation complète à la vie publique. L‘une de ces requêtes invitait à la mise en place d‘une monarchie constitutionnelle et à la mise en œuvre de réformes politiques fondamentales, telles que l‘organisation d‘élections, le contrôle des fonds publics, et la réforme du système judiciaire. En Palestine, les organisations de la société civile ont été actives dans plusieurs domaines, depuis la lutte contre l‘occupation jusqu‘à la fense des droits de l‘homme, la participation aux opérations de secours et aux aides humanitaires, et l‘appel à la réforme. Des initiatives de changement ont également émané de l‘extérieur au cours de cette même période, à commencer par l‘initiative pour un Grand Moyen-Orient, proposée par l‘administration américaine aux pays du G8.

Le rapport souligne toutefois, que ces initiatives de réforme arabes et étrangères ont été prises dans un environnement régional et international défavorable. Ainsi, la poursuite de l‘occupation israélienne des territoires palestiniens, l‘occupation de l‘Irak par les États-Unis et la montée de

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme l‘extrémisme ont eu un impact négatif sur le développement humain

l‘extrémisme ont eu un impact négatif sur le développement humain dans le monde arabe.

Initiatives réformistes internes et externes dans une situation « handicapante »

La réforme est devenue une nécessité qui ne peut plus souffrir de lenteur et de reports pour sauvegarder des intérêts d‘un ou plusieurs groupes sociaux quels qu‘ils soient. Ce point a été fait clair dans le rapport. De plus, la réforme ne peut guère être partielle, car cela serait insuffisant d‘une part, et d‘autre part parce que la réforme partielle a besoin d‘un environnement social accueillant pour être efficace. Néanmoins, à ce jour, rien de concret n‘a été fait. Depuis la publication du rapport arabe de développement humain en 2003, un certain nombre d‘initiatives gouvernementales et non- gouvernementales ont vu le jour, dont l‘objectif est de traiter les lacunes du développement dans le monde arabe. Le rapport en cite plusieurs, dont : l‘initiative de Abdallah ibn Abdelaziz (alors prince héritier), appelée « pacte de la réforme de la situation arabe » ; le « projet de développement de l‘action arabe commune » du gouvernement du Yémen ; l‘initiative égyptienne pour « le développement de la ligue arabe » ; puis un projet commun adopté par les gouvernements de l‘Égypte, de l‘Arabie saoudite et de la Syrie, en réaction aux appels et pressions extérieurs, qui fut à l‘ordre du jour de la réunion des ministres des affaires étrangères arabes au Caire au début de mars 2004. 1 Lorsque le sommet arabe se réunit à Tunis le 24 mai 2004, vraisemblablement tous ces projets se retrouvent résumés et reflétés par le « document de l‘accord et du consensus » ainsi que par la « déclaration du processus de développement et de modernisation » adoptés par la réunion. 2

1 En même temps, une initiative a été annoncée par le secrétaire général de la ligue arabe, visant notamment : la création d‘un parlement arabe, du conseil de sécurité arabe et du système fondamental du tribunal de justice arabe, etc.…Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 (version arabe) ; Première partie, p. 25. 2 Le texte de la « déclaration » contient plusieurs points positifs comme « l‘approfondissement des bases de la démocratie et de la consultation (chura) et l‘élargissement de la participation au domaine politique et à la vie publique », (cf :

encadré ; p.26 du rapport) mais néanmoins il fut remarqué que « cette déclaration est

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Dans la même période, la société civile n‘est pas restée en reste :

en décembre 2003, le colloque des hommes d‘affaires arabes réuni à Akaba (en Jordanie) lance un appel à la réforme. Le congrès régional sur la démocratie, les droits de l‘homme et le rôle du tribunal pénal

international a

2004). En mars de la même année, la conférence des institutions de la société civile arabe se réunit en Égypte autour du thème des « questions de réformes arabes, la vision et l‘application », et produit « le document d‘Alexandrie ». Le « congrès régional arabe de l‘enseignement pour tous » réuni au Caire du 1 au 3 juin 2004, produit « la vision arabe de l‘avenir ». La lutte des forces civiles et politiques arabes, pour la liberté, le respect des droits de l‘homme, le renforcement de la participation populaire, la réforme politique et la paix, a été mise en relief par le rapport. Dans quelques pays arabes, ces forces ont réussi à faire entendre leur voix et dans des cas plus rares elles ont même obtenu quelques succès au prix d‘énormes efforts et de nombreux sacrifices. 1 Plusieurs pays arabes ne reconnaissent pas encore le multipartisme ; cela n‘empêche pas la société civile de s‘activer à coup de pétitions - comme en Arabie saoudite- 2 , dans la presse et le parlement (comme au Koweït) ou dans les meetings publics et les manifestations. Dans les pays qui reconnaissent le multipartisme, certains partis d‘opposition ont pris les devants : ainsi, les « frères musulmans »ont lancé « l‘initiative de la réforme politique en Égypte » ; au Maroc le « parti de la justice et du développement » d‘obédience islamiste a pu obtenir le droit à l‘activité politique. Dans des

de Sanaa » (décembre-janvier

produit « la déclaration

encore loin de s‘approcher de l‘essence de la liberté et de la bonne gouvernance de la perspective de ce rapport » ; p.25.

1 Au Maroc, la société civile a obtenu gain de cause par l‘adoption de la « Mudawwana » en 2004 ; et partout ailleurs, les forces de la société civile continuent à combattre la répression et la corruption. Pour les détails, voir le rapport : pp. 26-27-28.

2 En Arabie Saoudite, de nombreuses initiatives de la société civile ont été observées en début d‘année 2004 et ont été relativement bien accueillies par le gouvernement. De nombreuses requêtes ont été présentées à Abdallâh quand il était Prince Héritier, certaines comprenant les revendications de minorités, comme les Chiites, en matière de liberté de culte, droits civils, et égalité entre citoyens. D‘autres ont condamné les actes de violence et invité à une ouverture politique comme solution à la crise . Certaines associations ont appelé à la réforme du statut de la femme et à sa participation complète à la vie publique. L‘une de ces requêtes invitait à la mise en place d‘une monarchie constitutionnelle et à la mise en œuvre de réformes politiques fondamentales, telles que l‘organisation d‘élections, le contrôle des fonds publics, et la réforme du système judiciaire.

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme pays ravagés par la guerre, comme la Somalie et le

pays ravagés par la guerre, comme la Somalie et le Soudan, les organisations de la société civile jouent un rôle essentiel dans les efforts d‘apaisement. En Palestine, ces organismes s‘activent dans tous les secteurs, de la résistance à l‘occupation à la défense des droits de l‘homme, en passant par la contribution aux opérations de secours et d‘assistance, en plus de l‘action pour la réforme. On remarque aussi que le réseau Internet, en plus des organismes médiatiques arabes comme les télévisions indépendantes et la presse immigrée non-dépendante des régimes, s‘ouvrent de plus en plus à la communication avec les forces civiles et politiques arabes. Le rapport mentionne aussi les initiatives extérieures. La plus importante est « l‘initiative pour un grand Moyen-Orient », dont le texte a été publié la première fois par « Al Hayat » 1 et qui a été largement critiquée, parce qu‘elle a appelé à reconstruire le Moyen-Orient par la réforme politique, économique, et sociale de façon à sauvegarder les intérêts des États-Unis, « sans consultation préalable avec les Arabes et sans leur accorder un rôle primordial dans la définition de l‘orientation et de l‘avenir ». 2 Ce premier document fut donc remplacé par un autre après consultation avec des interlocuteurs arabes et européens, et adopté par le G8 en juin 2004 : « l‘initiative pour un Moyen-Orient élargi ». 3 Il y a aussi le « Forum de l‘avenir » qui est une tribune consultative impliquant des ministres, des hommes d‘affaires, et des représentants de la société civile. Mais toutes ces initiatives semblent pour les auteurs du rapport se produire dans une atmosphère régionale et internationale décrite comme « handicapante ». Deux facteurs sont particulièrement inquiétants dans ce contexte :

l‘occupation israélienne des territoires palestiniens qui continue, et l‘occupation de l‘Irak par les États-Unis. Leur conséquence directe est la montée de la violence et de l‘extrémisme dans la région, ce qui a le plus mauvais effet sur le développement humain.

1 Le 13 avril 2004.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.29. 3 Cette dernière initiative est vue par le rapport comme ayant adopté des objectifs « plus modestes (…) répondant aux revendications arabes et reconnaissant la nécessité de faire des efforts pour résoudre le conflit arabo-israélien et restaurer la sécurité et la paix en Irak » ; (idem).

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D‘une part, les pratiques des forces d‘occupation israélienne privent les territoires palestiniens de ressources humaines nécessaires ; et d‘autre part, elles permettent aux gouvernements arabes de renvoyer les réformes démocratiques aux calendes grecques en se justifiant de l‘existence d‘une « menace extérieure ». 1 Le rapport énumère les différentes pratiques israéliennes qui violent le droit à la vie -les assassinats ciblés, les meurtres de civils, les raids sur les villes et les localités de gaza et de Cisjordanie- 2 les droits et les libertés publics et individuels (qui se sont traduits par des actes de sanctions collectives sous diverses formes, y compris des arrestations illégales, des emprisonnements et la fermeture répétée des territoires palestiniens), 3 les pertes énormes pour la société et l‘économie palestinienne qu‘elles causent, 4 tout en rappelant les diverses condamnations par la société internationale 5 et les vetos américains opposés à la condamnation d‘Israël par l‘ONU.

1 Le rapport met l‘accent sur l‘importance de la cause palestinienne dans l‘opinion publique arabe. En effet, il se réfère à une étude entreprise par Zogby International, sur les valeurs, les croyances et les points d‘intérêt arabes, faisant ressortir toute l‘importance accordée à la cause palestinienne en tant que cause arabe. Ainsi, dans sept pays arabes, cette importance est estimée entre 69 et 97 % ; dans quatre autres (Jordanie, Egypte, Maroc, et Arabie saoudite) elle est considérée comme l‘un des quatre problèmes les plus importants ; et dans deux pays (le Maroc et l‘Arabie saoudite) elle occupe la première place. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., encadré, p.29.

2 Le rapport constate qu‘entre les mois de mai 2003 et juin 2004, les bombardements et incursions répétés ont fait 768 morts et 4064 blessés parmi les Palestiniens. Le pourcentage d‘enfants de moins de 18 ans tués s‘est élevé à 22.7% au cours de cette même période. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.30.

3 Le rapport signale qu‘au 8 juillet 2004, il y avait 4700 palestiniens dans les prisons israéliennes, dont 470 enfants. La politique israélienne de destruction des maisons, propriétés et terres s‘est également aggravée. Au cours du seul mois de mai 2004, près de 4 000 Palestiniens à Rafah se sont retrouvés à la rue à la suite de la destruction de leur maison par l‘armée israélienne. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ;op.Cit., pp.30-31.

4 Les Palestiniens ont subi de ce fait des pertes considérables sur le plan social et économique. Plus de 58% des habitants souffrent de pauvreté. Idem.

5 Israël a poursuivi la construction du mur de séparation qui empiète sur les territoires occupés, ce qui constitue une expansion volontaire de la part d‘Israël au détriment de la Palestine. En date du 9 juillet 2004, la Cour Internationale de Justice a rendu un avis consultatif en vertu duquel elle a considéré comme illégale la construction du mur au regard du droit International. Par conséquent, Israël devrait détruire la partie du mur construite dans les territoire occupés, et payer des dommages et intérêts pour le préjudice occasionné du fait de l‘édification de ce mur. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit., p.32.

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L ’ exil ou le despotisme Concernant l‘Irak, le rapport souligne que l‘occupation n‘a pas facilité

Concernant l‘Irak, le rapport souligne que l‘occupation n‘a pas facilité la transition d‘un régime despotique à un autre, théoriquement, plus démocratique ; et cela pour plusieurs raisons, dont : l‘absence de la sécurité et la violation du droit à la vie et à la liberté ; 1 le mauvais traitement des prisonniers ; 2 et le démantèlement de la structure étatique. 3 Il va sans dire qu‘en Europe, et plus exactement dans les milieux immigrés arabes, la violence en Irak et en Palestine (sans parler de l‘Afghanistan ou d‘autres pays musulmans) est vivement ressentie. On manifeste couramment pour s‘opposer aux politiques répressives. Mais ce qui est encore le plus redouté par les services de sécurité, ce ne sont pas seulement les débordements dans les mouvements de foule, mais surtout l‘instrumentalisation de la violence moyen-orientale par des mouvements politico-religieux en Europe, et l‘embrigadement idéologique. En France notamment, les luttes de ce genre se transforment rapidement en une violation systématique des lieux de culte et des cimetières, musulmans et juifs.

1 Le rapport constate qu‘en raison de l‘incapacité des forces de l‘occupation à remplir leurs obligations en tant que force d‘occupation, conformément aux accords de Genève, et à assurer la sécurité des citoyens, un chaos sur le plan sécuritaire a été observé en Irak, jamais connu auparavant. Les meurtres et actes terroristes se sont multipliés sur la quasi- totalité du territoire irakien et ont touché des organisations internationales et associations humanitaires en plus des civils irakiens. Les femmes ont particulièrement souffert de cette insécurité. Depuis l‘occupation, elles ont fait l‘objet d‘enlèvements et de viols par des gangs professionnels, et des prisonnières ont été violées dans certains cas par les soldats des forces d‘occupation. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.33. 2 Des milliers d‘Irakiens ont été arrêtés et torturés. Les personnes arrêtées, essentiellement des civils, ont subi des traitements inhumains et immoraux dans la prison d‘Abû Ghrib ainsi que dans les autres prisons des forces de l‘occupation, ce qui constitue une violation claire des accords de Genève. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit.,p.34.

3 Le rapport signale dans ce contexte que « les forces d‘occupation n‘ont pas réussi à assurer les services les plus élémentaires. En effet, elles n‘ont pas réussi à assurer certains services à leur niveau d‘avant-guerre (tels que l‘électricité, l‘eau et le téléphone) ». Il cite un rapport américain, selon lequel « les forces d‘occupation n‘ont dépensé, sur la reconstruction de l‘Irak jusqu‘à la fin du mois d‘octobre 2004, que 1.3 milliards de dollars des 18.4 milliards de dollars initialement alloués par le Congrès américain à cet effet, soit moins de 7% ». Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit. ; pp.34-35.

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Les trois déficiences

Il est tout à fait possible que les États arabes aient tenté de remédier aux trois grandes déficiences relevées par les précédents rapports sur le développement humain, se rapportant à : l’acquisition du savoir, la liberté et la bonne gouvernance, et l’émancipation des femmes. Mais les écarts avec les pays développés restent encore trop importants : une étude sur la qualité de l‘enseignement fait ressortir par exemple que malgré le bon niveau académique des enseignants, les moyens mis à leur disposition laissent à désirer (non seulement le nombre d‘enseignants est insuffisant, mais les conditions du travail à la bibliothèque, ainsi que l‘informatique et Internet, sont dans la moitié des cas décrites comme « inacceptables »). 1 Pour ce qui est de la liberté et de la bonne gouvernance, le rapport relève quelques ouvertures vers l‘opposition politique, mais par delà le fait qu‘elles paraissent encore insuffisantes, elles sont parfois « contrebalancées » par des mesures allant vers la réduction de la participation populaire, ce qui est somme toute compréhensible, puisque toutes les mesures d‘ouvertures sont prises par les partis ou les groupes au pouvoir encore incapables d‘aller jusqu‘à la fin logique du processus de démocratisation qui signifie pour eux ultimement la fin de leurs privilèges. 2 En matière d‘autonomisation des femmes, le rapport constate que « l‘arrivée de quelques femmes à de hauts postes gouvernementaux est louable, bien qu‘il demeure insuffisant tant que la majorité des femmes

1 Le rapport note que 9 pays arabes ont participé à l‘examen des orientations mondiales

dans les domaines des mathématiques et des sciences, et l‘Union des Universités Arabes

a décidé de créer un établissement indépendant, chargé d‘évaluer la qualité de

l‘enseignement supérieur, ceci sans parler des initiatives propres à chaque pays. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit. ;pp.35-37.

2 Le rapport signale que les indicateurs de participation populaire ont accusé un recul, des

violations flagrantes des droits de l‘homme ont été enregistrées, et les organisations de la société civile et les médias ont vu les restrictions se renforcer à leur encontre. Des correspondants de presse ont été tués ; le rapport de C.S.F. signale que les organes de presse les moins libres du monde sont ceux du Proche-Orient et de l‘Afrique du Nord. La violation des droits des minorités s‘est poursuivie notamment au Darfour où les combats

se sont intensifiés, et les souffrances humaines accrues en dépit d‘un accord de cessez-le-

feu et de l‘intervention de la communauté internationale. Pour les exemples et les détails, cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit., pp.37-40.

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L ’ exil ou le despotisme dans les pays arabes est encore privée de l‘acquisition des

dans les pays arabes est encore privée de l‘acquisition des compétences humaines et de l'emploi dans diverses activités ». 1 Les experts arabes reconnaissent donc que quelques réformes ont été entreprises, et certaines sont prometteuses ; mais généralement elles n‘atteignent pas le niveau requis pour mettre fin à l‘atmosphère de répression des libertés encore bien établie. D‘autre part, ces mêmes réformes inquiètent les auteurs du rapport par leur superficialité qui a pour effet d‘ajourner des réformes radicales encore nécessaires, en tout ce qui concerne la consolidation de la liberté et de la bonne gouvernance. 2 Pourquoi l‘élite arabe devrait-elle accepter cet état de faits ? La frustration ressentie quand on essaye de répondre à cette question est intense, car les choix qui s‘offrent à l‘individu sont : être libre dans l‘exil (émigration culturelle), ou vivre dans l‘étouffement du pays natal (parfois le pays est la prison). Cette question mène à une autre non moins importante : puisque les Arabes continuent à souffrir du manque de liberté dans leurs pays, y a t-il quelque chose particulière à leur histoire, ou à leur mentalité, qui les empêche d‘être libres ?

Conceptions arabes de la liberté. Liberté dans l’histoire arabe

La réponse à la question posée plus haut, se trouve dans la deuxième partie du rapport, qui commence par un rappel des conceptions les plus importantes de la liberté dans la pensée occidentale, s‘appuyant surtout sur John Stuart Mill. Il revoit ensuite les définitions de la démocratie, et les conditions de sa réalisation ainsi que les facteurs pouvant l‘entraver. Faisant une analyse critique de la démocratie libérale,

1 Selon le rapport, le Maroc a enregistré le meilleur progrès avec la promulgation du nouveau code de la famille qui a répondu à de nombreuses revendications du mouvement féministe en matière de préservation des droits des femmes, notamment des droits relatifs au mariage, au divorce et à la garde des enfants. Dans la plupart des pays arabes, le nombre des femmes occupant des postes de responsabilité au sein du pouvoir exécutif a augmenté, de même que les opportunités de leur participation aux assemblées parlementaires. Mais c‘est dans les pays du Golfe qu‘il y a le moins d‘opportunités pour les femmes au vu de la participation aux élections législatives, « pour des raisons de société essentiellement » dit le rapport. Op.Cit., pp.41-41.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit. , p.41.

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il met l‘accent sur l‘idée que la liberté individuelle et l‘organisation sociale au service du progrès humain se complètent. Quelques pages ont été consacrées à l‘analyse de la liberté dans l‘histoire arabe. En effet, dans des champs aussi différents que la jurisprudence (al fiqh), la morale, la philosophie scolastique musulmane (‗ilm al Kalam), et le mysticisme (sufisme), aussi bien que dans l‘espace social (bédouin et tribal), les auteurs du rapport signalent l‘existence de plusieurs indices sur la présence du concept de liberté dans l‘expérience historique arabo-islamique. 1 La liberté s‘est exprimée au cours de l‘histoire arabo-musulmane dans divers champs fondamentaux : religieux, politique, socio-moral, et économique. En ce qui concerne le champ religieux, le texte coranique est clair :

« Point de violence en matière de religion » ييذلا يف ٍاركإ لا (la génisse, 257) ; « vous avez votre religion, et moi j‘ai la mienne » يلو نكٌيد نكل يٌيد(Les infidèles, 6). 2 Le rapport rappelle que durant le règne des Omeyyades et des Abbassides, la liberté religieuse permettait de débattre non seulement avec les Chrétiens et les Juifs, mais également entre les différents courants religieux musulmans. La liberté politique s‘est exprimée à travers « l‘opposition », en objectant au principe d'obéissance au souverain (ta‘at waly al amr يلو تعاط رهلأا) la nécessité de le lier au hadith du prophète qui stipule que « la personne humaine ne doit pas obéir en tout ce qui concerne la désobéissance au Créateur » ( كلاخلا تيصعه يف قىلخول تعاط لا). Les moyens de lutte ont d‘ailleurs été spécifiés : le conseil et le raisonnement, la critique,

1 L‘exemple cité ici est celui de l‘affrontement entre deux conceptions de la religion, pour les uns (les Jabriyya) justifiant le despotisme des Omeyyades, car obéir au calife est accepter un destin voulu par Dieu ; et pour les autres (al Mo‘tazila) affirmant la responsabilité de l‘être humain et la liberté de ses choix. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit. ; p.50.

2 Il est vrai que cette tolérance clairement indiquée dans le Coran n‘a pas toujours été respectée ; mais en reconnaissant qu‘il y a eu des violations de la liberté du dogme, et en citant des noms célèbres de personnes persécutées (dont : Al Jahm ibn Safouan, Ma‘abad al Juhani, Ghaylan al Dimachqi, Al Halladj, Malik ibn Anas, Al Sohrawardi, etc.…), le rapport souligne que la plupart des cas de « persécution religieuse » cachent des raisons politiques (p. 51). Ce qui est vrai probablement ; néanmoins à cette époque là, il n‘y avait pas vraiment de séparation entre politique et religion : le Calife était aussi l‘Imam , et toute dissension ou opposition s‘appuyait sur deux arguments (religieux et politique) qu‘on arrivait mal à séparer .

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L ’ exil ou le despotisme l‘action c landestine, la dissimulation (al taqiyya), la désobéissance, la

l‘action clandestine, la dissimulation (al taqiyya), la désobéissance, la lutte armée et la révolution. 1 Pour ce qui est de la liberté sociale, le rapport n‘hésite pas à décrire « les grandes périodes d‘éveil intellectuel » - par exemple le IXème et le Xème siècles comme représentant « l‘époque libérale » dans cette histoire. 2 . Quant à la liberté économique, elle s‘est aussi exprimée à travers la reconnaissance du droit de propriété, de gestion et de commerce libre, aussi bien dans la pratique courante que dans les textes de jurisprudence islamique. Arrivant à l‘époque moderne, la liberté – en tant que concept a été redéfinie dans l‘espace culturel arabe à la suite de la rencontre avec l‘Europe. Le premier auteur qui la relie à la notion de « justice » dans le patrimoine islamique en la considérant comme une condition essentielle pour le progrès et la civilisation est l‘egyptien Rifa‘at al Tahtawi (1801- 1873). Nous retrouvons aussi cette conception moderne de la liberté, chez Khair-Eddine Ettounisi (1825-1889), qui la relie à des droits : il parle en effet de la liberté politique, de la participation du peuple aux affaires publiques, et de ce qu‘il appelle « la liberté d‘imprimerie », c‘est à dire celle que nous appelons la liberté d‘expression et la liberté de presse. Cette liberté moderne prend des aspects variés : elle peut concerner parfois la lutte contre le despotisme ottoman, 3 contre l‘occupation coloniale, ou la résistance contre la tyrannie du passé, de l‘histoire, des préjugés et des traditions. 4 C‘est pourquoi la liberté a été tout au long du vingtième siècle à la fois « un désir envahissant, un besoin vital, une revendication essentielle, et un slogan fort » 5 exprimés par le courant de « pensée libérale » comme par celui des mouvements d‘indépendance nationale.

1 Les exemples varient du grand schisme (al fitna al kubra), au coup d‘Etat abbasside, en passant par les mouvements des Khawaridj, des Zinj et des Qarmates, et l‘activité secrète des « ikhwan al safa »…tout cela, bien entendu, durant l‘âge classique.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.51.

3 Le livre de Abderrahman al Kawakibi ‗la nature du despotisme‘ (tabai‘u al istibdad) fut particulièrement influent dans ce cas.

4 On cite ici plusieurs auteurs influents, dont : Qasim Amin, Tahar al Haddad, qui ont tous deux été parmi les premiers défenseurs des droits des femmes, et Ahmad Lotfi Assayyed, le chef de file du courant libéral.

5 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.52.

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Sous l‘influence de l‘existentialisme et du marxisme, les penseurs arabes sont passés du thème de la liberté à celui de la libération. 1 Mais les Islamistes ont également contribué au débat, levant ainsi une ambiguïté sur leur conception de la liberté dans le monde moderne. 2 Le rapport fait plusieurs références à des penseurs islamistes ayant affirmé que « la liberté est innée », que « le Coran et la Sunna reconnaissent la liberté d‘opinion » [Mohamed Salim al Aoua, Hasan al Turabi] ; 3 et « qu‘elle n‘est limitée que par une seule limite, qui est le respect de la loi islamique (Chari‘a) » [al Aoua]. 4 Le rapport affirme également que la réflexion profonde sur « l‘essence de la liberté » n‘est pas absente dans la littérature islamique contemporaine. Plusieurs auteurs y ont consacré leurs travaux. Il cite notamment : Youssef al Qarzawi, Allal al Fasi, Hassan Saab, Hasan al Turabi, Hasan Hanafi, etc. Le point de départ de ces penseurs est la critique de la conception libérale de la liberté. Pour al Qarzawi, cette conception s‘appuie sur une série d‘éléments « externes », qu‘il définit comme : « la laïcité, le nationalisme, l‘économie capitaliste, la liberté individuelle occidentale :

liberté d‘apparat et de mixité pour la femme, application des lois positives étrangères, et vie parlementaire. Son plus grand défaut est sa déficience spirituelle ». 5 Pour Hassan Saab, « le dogme monothéiste islamique est en lui-même équivalant à la libération », car l‘unicité est la reconnaissance de ne servir que Dieu, ce qui « libère l‘homme des limites naturelles, historiques et politiques ». 6 Ainsi, l‘homme est libéré de tout ce qui n‘est pas Dieu, y compris toutes les idéologies contemporaines qui sont autant d‘instruments asservissants : libéralisme économique, communisme matérialiste, naturalisme scientifique, Nihilisme nietzschéen, freudisme, etc.…

1 Plusieurs auteurs sont ici cités : Abderrahman Badaoui, Zakariya Ibrahim, Muta‘ Safadi, Abdelaziz Lahbabi, Constantine Zuraiq ; mais aussi des marxistes comme : Mahmoud Amin al Alem, Samir Amin, Elias Marqas, Tayeb Tizzini, Mahdi Amel, et Abdallah Laroui. Cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., pp.52-53.

2 Leurs rivaux les ont toujours soupçonné d‘utiliser un double discours, l‘un occultant l‘autre, les accusant de ne pas garantir la liberté d‘opinion aux opposants.

3 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.53.

4 Idem.

5 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.54.

6 Idem.

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L ’ exil ou le despotisme Hassan al Turabi et Rachid al Ghannouchi vont également dans

Hassan al Turabi et Rachid al Ghannouchi vont également dans le même sens : « plus l‘homme est loyal dans sa servitude envers Dieu, plus il se libère de toute créature dans la nature ». 1 L‘époque moderne, à partir de la moitié du siècle dernier, a également vu l‘éclosion du nationalisme arabe exprimé par des mouvements politiques comme le parti Baath, et le Nassérisme. Ces mouvements ont fait de la liberté un de leurs principes fondamentaux : le slogan du Baath est « union, socialisme, liberté » ; dans le Nassérisme c‘est également un concept-clé. Mais, ainsi que le rapport le note, la nature « révolutionnaire de ces mouvements, aussi bien que les conditions de la lutte nationale, régionale et internationale, ont poussé les dirigeants de ces mouvements à ajourner l‘application du principe de liberté et à lui préférer d‘autres priorités [l‘union pour le Baath, et le socialisme pour le Nassérisme] ». 2 Enfin, il y a également dans la même époque les partis et organisations politiques « progressistes » auxquels on fait référence sous le nom de « mouvement de la libération arabe ». Le rapport ne manque pas de noter que « malgré la noblesse des buts et des slogans », tous ces mouvements qui luttaient pour la liberté, l‘union, la justice et le développement, « vivaient une réalité de crise et d‘échec amer ». 3 La conception moderne de la liberté est intrinsèquement liée aux droits de l‘homme libre. Cet aspect a été relevé par les penseurs de la Nahdha, comme Tahtawi (les libertés naturelles et acquises, religieuses, politiques, et économiques, sont des droits pour le citoyen) ou Khair- Eddine (liberté d‘imprimerie équivalente au droit de s‘exprimer). Dans ce contexte, le rapport cite la remarque de Burhan Ghalioun que « la reconnaissance décisive des droits de l‘individu et de ses libertés est reliée à l‘appel pour la démocratie devenue la réalité tangible à plusieurs niveaux, la valeur primordiale dans la hiérarchie des valeurs politiques, et la première demande parmi les demandes sociales arabes ». 4 Mais comme

1 Idem.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit. ; p.55.

3 Idem.

4 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.56. Dans ce contexte, le le penseur d‘origine syrienne Burhan Ghalioun est lui-même un prototype de l‘immigré culturel comme nous l‘entendons dans cet essai. En effet, Galioun (né en 1945) qui est aujourd‘hui professeur de sociologie politique à la Sorbonne-Nouvelle (Paris III), est

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le note le même penseur, il est un fait que « tout cela est également relié dans les dernières décennies aux demandes du nouvel ordre mondial qui a fait du respect des droits de l‘homme et de la revendication de la démocratisation des sociétés sous-développées sa devise ». 1 Ainsi, dans la perspective de Ghalioun, les libertés fondamentales sont désormais étroitement et essentiellement liées à la question des droits de l‘homme et au sentiment aigu de l‘oppression représentée par les régimes politiques arabes. Pire : toutes les catastrophes politiques et militaires, subies par les Arabes, trouvent leur origine dans l‘absence de liberté et la frustration des citoyens. D‘où, son appel aux élites arabes pour « contribuer à la consolidation des droits de l‘homme, en tant que condition nécessaire pour rénover le projet national arabe et résoudre les problèmes sociaux, politiques, et économiques, dont souffrent les citoyens et les sociétés arabes ». 2

le

développement arabe

Il existe deux acceptions différentes de la liberté : la première, plus étroite, limite la liberté aux droits et libertés civiles et politiques; la deuxième, plus globale, ajoute aux libertés civiles et politiques dans le sens de la libération de la répression - la libération de toute forme d‘atteintes à la dignité humaine, comme la faim, la maladie, l‘ignorance, la pauvreté et la peur. Ce rapport a retenu la deuxième acception.

La

liberté

dans

la

conception

du

rapport sur

venu en France pour y poursuivre des études de troisième siècle. Après avoir eu son Doctorat, il a fait un choix : rester à Paris au lieu de retourner en Syrie. Toute sa carrière universitaire, ses recherches, ses publications (même en langue arabe) ont été la conséquence et le produit de ce choix. Depuis des années, il apparaît fréquemment sur les chaînes de télévision arabes comme al-Jazeera, al-Arabiyya, etc., comme invité… Il écrit également dans plusieurs journeaux du Golfe. Mais quand je lui ai demandé un jour :

pourquoi ce choix ? Sa réponse a été sans hésitation : « ici, je me sens libre. »[Interview avec l‘auteur en 2005, pour le quotidien londonien al-Arab].

1 Idem.

2 Le rapport remarque aussi que cet appel pour le respect des droits de l‘homme et pour la garantie des libertés fondamentales comme condition d‘une renaissance arabe, fait l‘unanimité parmi les penseurs arabes de tous bords, y compris les libéraux, les marxistes, les islamistes, les nationalistes arabes, et les indépendants, même si des différences essentielles séparent toujours leurs conceptions. Bien entendu, la liberté n‘est pas la seule condition pour l‘accomplissement de ce projet de progrès, mais elle est néanmoins une condition essentielle. (Idem).

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L ’ exil ou le despotisme Mais pour s‘accomplir, la liberté a besoin de structures et

Mais pour s‘accomplir, la liberté a besoin de structures et de processus sociaux qui y mènent en même temps qu‘ils la sauvegardent. Ces structures et processus sociaux qui préservent la liberté se résument dans la mise en place d‘une bonne gouvernance axée sur les points suivants:

Préserver la liberté de manière à accroître les choix des individus (ce qui protège l‘essence du développement humain).

une

Garantir

une

participation

populaire

efficace

avec

représentation globale de l‘ensemble de la population.

Compter surtout sur les institutions et non sur l‘hégémonisme individuel, de manière à ce que les institutions opèrent avec compétence et en toute transparence, qu‘elles soient soumises à une responsabilisation effective entre elles à la lumière de la séparation des pouvoirs et de l‘équilibre entre les pouvoirs, et envers les individus par des élections périodiques libres.

Appliquer à tous les individus, sans distinction aucune, une loi juste qui préserve les libertés.

Veiller à ce qu‘une justice compétente, intègre et totalement indépendante, applique la loi, et que les décisions de justice soient appliquées avec compétence par le pouvoir exécutif. 1

Mais la question qui semble alors inévitable pour les experts arabes est la suivante : « est-ce que la réalité arabe actuelle peut supporter la conception avancée par le rapport de la liberté et de la bonne gouvernance ? » A quoi s‘ajoute une question subsidiaire : « L‘avenir peut-il contenir une marche historique permettant à la nation arabe de jouir de la liberté et de la bonne gouvernance ? » 2

1 Pour les détails du système de bonne gouvernance, cf : Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., pp. 58-59.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.60.

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Tensions entre liberté et institutions démocratiques

Il existe dans le monde arabe un paradoxe entre la liberté et la démocratie, consistant à ériger des institutions « démocratiques » tout en les vidant de leur substance : cela va des lois violant les droits et les libertés, aux parlements aux ordres de l‘exécutif, en passant par les ONG gérés directement ou indirectement par les gouvernements, les syndicats ouvriers défendant les patrons et les intérêts gouvernementaux, les médias se transformant en porte-parole pour la classe au pouvoir, sans parler de la délégation de pouvoir de père à fils dans les républiques. L‘absence de mouvements politiques de masse prenant en charge la lutte pour la liberté est relevée également par le rapport qui souligne que « ni le nationalisme arabe ni les courants islamistes qui lui ont succédé n‘ont fait de la liberté une de leurs priorités ». 1 Malgré le fait que certaines analyses ont mis cette absence sur le compte du « despotisme oriental », il n‘en reste pas moins que « les Arabes sont au premier rang de la liste des peuples qui croient que ‗la démocratie est le meilleur système politique‘ et ils représentent le plus grand pourcentage de refus du pouvoir autoritaire », selon une étude des valeurs mondiales. 2 L‘islam n‘est pas non plus une entrave à la démocratie. Mais le monde arabe continue à subir les violations des droits de l‘homme, et le rapport s‘inquiète de ce que la continuation de la situation actuelle peut conduire au pire. Il remarque qu‘une série de facteurs contribue à la faiblesse générale quant à la consolidation des droits de l‘homme. On peut mentionner d‘abord, que les gens sont encore peu conscients de l‘importance de ces droits, qui ne sont pas encore ancrés dans le milieu culturel arabe. Deuxièmement, la société civile est elle-même encore faible. Et troisièmement, la nouveauté relative du système arabe de

1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.63.

2 « Ces résultats sont tout à fait logiques », dit le rapport. « Il est normal que ceux qui ont été brûlés par le feu de la dictature et du despotisme s‘attachent plus que tous les autres à l‘idée de liberté et de bonne gouvernance » ; Le rapport sur le développement humain

En effet, le vieux proverbe arabe dit : « ne sent la braise que

celui qui met le pied dessus ». Après tout, pour les Occidentaux, la liberté est quelque chose de normal, de quasi-acquis ; ils naissent et grandissent dans des sociétés libres. Mais pour les Arabes, la liberté a un autre goût : celui de la chose dont ils ont toujours été frustrés. Quand ils l‘atteignent, par exemple en s‘intégrant dans une société occidentale, il est difficile de leur demander de l‘oublier. C‘est Fichte qui dit : « être libre n‘est pas un accomplissement ; mais le devenir, ça c‘est le vrai paradis ».

arabe 2004 ; op.Cit., p.64

Lexil ou le despotisme

L ’ exil ou le despotisme défense des droits de l‘homme, (comme l‘organisation arabe, et l‘institut

défense des droits de l‘homme, (comme l‘organisation arabe, et l‘institut arabe des Droits de l‘homme), le peu de support populaire et le peu de ressources dont il jouit. Ce qui paraît dans ce contexte important pour les auteurs du rapport, c‘est « le besoin d‘une Charte arabe des droits de l‘homme, qui soit acceptable partout (…) eu égard aux spécificités arabes établies ». 1 Un tel travail a déjà commencé ; on en voit les fruits dans « le projet de la charte des droits de l‘homme et du peuple dans la nation arabe », qui est le résultat de la Conférence des experts arabes réunis à Syracuse en Italie (1986) 2 ou dans le rapport des experts arabes membres des commissions onusiennes sur les droits de l‘homme, au sujet du projet d‘actualisation de la Charte arabe des droits de l‘homme proposé par la Ligue arabe. 3 La déficience démocratique, et même la résistance au changement, remarquées dans les pays arabes, le peu de perspective offert pour une activité politique efficace, sont autant de signes précurseurs que le monde arabe s‘enfonce de plus en plus dans une impasse où la violence semble inévitable. Le rapport remarque que le véritable défi pour les Arabes, est de « créer une voie vers la transition, civilisée et avec le moindre coût social possible, de l‘emprisonnement de la liberté et du despotisme à la liberté et la bonne gouvernance ». 4

L’état des libertés dans le monde arabe

Pour les auteurs de ce rapport, le manque de libertés est flagrant dans tous les États arabes sans exception, même s'il l'est à des degrés variés. Mais ce qui est peut-être le plus grave est que la raison semble être une déficience structurelle. En effet, le rapport rappelle d'abord les conditions dans lesquelles la plupart des États arabes ont accédé à l'indépendance : Ce sont des États

1 On signale à ce propos les divergences entre « les principes de la Charte internationale des droits de l‘homme, et les interprétations traditionnelles de la loi islamique, en ce qui concerne par exemple, l‘exécution capitale, l‘égalité des hommes et des femmes, ou le traitement des minorités religieuses », Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.71.

2 Idem.

3 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit. ; p.72.

4 Idem.

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issus d'accords et d'entente entre les puissances européennes à l'époque du démantèlement de l'empire ottoman. D'une part, les frontières sont arbitraires, et d'autre part, les peuples n'ont pas été consultés quant au type de régime politique qu'ils veulent. Résultat: « le contrat social y est arbitraire et en manque de légitimité ». 1 Ainsi, l'État arabe moderne est né avec un déficit de base quant à la volonté collective - qui est en Occident le fondement même de l'État -, ce qui fait qu'une conviction populaire s'est largement répandue: « le pouvoir politique est une fatalité qu'on ne peut ni éviter ni s'y fier, et encore moins le contrôler ». 2 Ajoutons à cela que la plupart des constitutions arabes n'accordent aucune importance à la participation. Comme résultat de la faiblesse des mécanismes électoraux d'une part, et de la marginalisation des assemblées législatives et leur dépendance envers l'exécutif, on remarque que la déficience structurelle entre le citoyen et l'État auquel il appartient s'est accrue. Dans ce contexte, on ne peut parler ni du règne de la loi ni de l'État de droit. Cette déficience de légitimité de l'État s'est reflétée dans plusieurs aspects de la vie politique et sociale. Les libertés dans les pays arabes sont la cible de deux pouvoirs : celui des régimes non démocratiques ignorant leurs peuples, et celui de la tradition et du tribalisme se cachant parfois derrière la religion. A côté de cela, le rapport signale aussi les situations difficiles sous l'occupation israélienne (Palestine) ou américaine (Irak). « Ce qu'un gouvernement autoritaire craint le plus dans la liberté d'opinion et d'expression, c'est l'émergence de positions différentes de la sienne ou carrément opposées » ; 3 et c'est dans ce contexte que le rapport remarque le harcèlement judiciaire et la répression policière dont sont encore victimes les journalistes en « Égypte, au Soudan, en Algérie, au Maroc, en Syrie, en Jordanie, et au Yémen» 4 Le rapport relève cependant une particularité de la région arabe:

c'est « son unification en tant qu'espace de répression de la liberté

1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.78.

2 Idem.

3 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.80. 4 « En Jordanie, au Yémen, (…) et au Maroc » dit le rapport, les journalistes sont couramment victimes de « brutalité physique et d'emprisonnement »; Idem. Mais ce ne sont pas là les seuls oppresseurs de la presse ; il faut lire les rapports de Reporters sans frontières, pour s‘apercevoir de l‘étendue du fléau.

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L ’ exil ou le despotisme d'information ».Cela s'est fait en plusieurs étapes : d'abord, la

d'information ».Cela s'est fait en plusieurs étapes : d'abord, la rivalité entre les régimes arabes, le radicalisme et le traditionalisme dans les années 1960 pour influencer l'information libre dans des pays comme le Liban. Suite à la guerre civile au Liban, cette lutte s'est exportée en Europe. Non seulement les régimes arabes ont essayé d'acheter les organes de presse, mais certains ont également assassiné des journalistes et fait exploser des bombes dans les bureaux des magazines et des journaux. Cette étape s'est terminée par un succès presque total à faire taire la presse arabe en exil. A partir de 1990, La guerre du Koweït, puis la création de chaînes d'information télévisée indépendantes, qui se sont illustrées par leur esprit critique et ont bénéficié d'une marge de liberté plus grande, a quasiment terminé la période précédente et inauguré une nouvelle. Dans cette nouvelle période, Internet a joué également un rôle de premier plan dans la propagation de l'information, même si « l'accord signé par les ministres de l'Intérieur arabes en 2003, concernant une stratégie anti-terroriste, a été nocif quant à la liberté d'opinion et d'expression, ainsi qu'aux Droits de l'homme », 1 note le rapport. Ces restrictions touchent aussi les associations culturelles (auteurs, écrivains,

artistes plastiques, hommes de théâtre, etc

souvent mises sous la tutelle

de l'État ou du parti au pouvoir. Si l'État dans les pays arabes contrôle les associations culturelles, allant jusqu'à définir leurs objectifs, il est évident que les organisations politiques sont sa première victime.

)

Le manque de mécanismes de participation démocratique

Quand les partis n'y sont pas carrément interdits, ils sont marginalisés au profit de structures sociales traditionnelles dont la manipulation est plus aisée pour le pouvoir : « plusieurs gouvernements permettant le multipartisme ont entravé la création de partis, et ont

1 Idem. Le rapport remarque également que les restrictions visant la liberté d'expression et d'opinion ne concernent pas le seul domaine de l'information, mais le dépassent touchant celui des arts, des lettres, et de la pensée: plusieurs exemples sont cités d'intellectuels et d'artistes ayant vu leur production interdite pour toutes sortes de raisons. Même les textes classiques (comme les mille et une nuits ou le Prophète de Gibran) n'ont pas échappé à la répression. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.81.

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démantelé, gelé ou suspendu l'activité de partis présents ». 1 Le rapport affirme que « la liberté de création des associations a été violée par plusieurs gouvernements de pays ayant une marge de liberté, comme l'Égypte (…) l'Algérie, la Mauritanie, et la Jordanie ». 2 Ces restrictions concernent aussi l'activité syndicale, « ce qui a poussé certains syndicats professionnels vers l'activité politique directe dans l'opposition, et les a exposés à la répression ». 3 On fait remarquer aussi que « l'absence de la concurrence entre plusieurs syndicats permit au pouvoir dans la plupart des pays arabes de contenir et soumettre le syndicat, et de le transformer en un instrument d'exécution de sa politique ». 4 Les élections du chef de l'État - à part des exceptions rares et formelles - ne sont pas une occasion pour la concurrence entre plusieurs candidats: dans seulement trois pays arabes et un autre sous occupation (Palestine) le chef de l'État est élu par le scrutin direct, avec la participation de plusieurs concurrents; le mandat du président élu y est aussi limité dans le temps. Mais dans des pays comme Djibouti, « il y a un scrutin direct, où rien ne limite dans le temps le mandat présidentiel. La Syrie et l'Égypte - et précédemment l'Irak - adoptent le style du référendum, où le candidat à la présidence est présenté au peuple par l'assemblée nationale. Les résultats des référendums populaires oscillent entre la majorité absolue et l'unanimité ». 5 Quant aux parlements, à part l'Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, ils sont « élus » dans les pays arabes. Mais ils n'ont aucun rôle dans la participation populaire: ils ne font que « reproduire les mêmes groupes au pouvoir dans la majorité des cas ». 6 En d‘autres termes, ils sont au service du gouvernement. Les pays arabes sont également dénoncés comme le théâtre des violations de « la liberté de la foi », 7 des « libertés personnelles et

1 "Cela a eu pour effet d'annihiler la démocratie au sein même des partis politiques qui sont devenus autoritaires avec une tendance vers le fanatisme partisan". Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.82.

2 Idem.

3 Le rapport sur le développement humain arabe 2004 ; op.Cit., p.83.

4 Idem.

5 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit.; p.84.

6 Idem.

7 Idem.

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L ’ exil ou le despotisme individuelles » 1 et des « libertés fondamentales », 2

individuelles » 1 et des « libertés fondamentales », 2 dont la première est le droit à la vie. Il en est ainsi un peu partout, soit dans les pays endurant un conflit comme l'Irak, le Soudan, la Somalie, soit dans ceux où les « crimes politiques » sont soumis à la peine de mort, dans ceux où les disparitions des personnes ne sont que le prélude à leur assassinat, dans ceux où les gens meurent dans les prisons à cause de la torture ou à cause des mauvaises conditions de détention, et dans ceux où on tire sur les manifestants. Le droit à la liberté et à la sécurité y est aussi couramment violé, « surtout depuis le commencement de la campagne internationale contre le terrorisme ». 3 Le droit à un jugement juste y est également violé, puisque les pays arabes ne distinguent pas entre les pouvoirs. Non seulement « la justice est soumise aux pressions du pouvoir politique », mais « les meilleurs juges sont aussi harassés et malmenés ». 4 Le rapport du PNUD cite les exemples de l'Égypte, du Liban, et de la Jordanie, « faisant comparaître des civils devant la justice militaire » 5 ou bien « les différentes formes de justice d'exception », 6 comme au Soudan et en Égypte (tribunaux de l'État d'urgence), en Syrie en Jordanie et en Irak - avant la chute de Saddam - (tribunaux de la sécurité de l'État), etc D'autres violations des droits fondamentaux sont également rapportées, comme la privation de la nationalité, la discrimination contre les minorités ethniques ou religieuses (les Kurdes, les chrétiens, etc.), les relents de l'esclavagisme, l'exclusion des femmes, etc.

Anomalies de la structure légale arabe

Le rapport consacre un chapitre à l'analyse de la structure légale dans le monde arabe. Une des « curiosités » de cette structure est qu'elle comporte des contradictions entre ce qu'elle reconnaît sur le plan international et ce qu'elle permet ou interdit sur le plan national. Ce

1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.85.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., pp.85-86.

3 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.86.

4 Idem.

5 Cela a été fait notamment au Chili sous Pinochet et dans tous les pays d'Amérique latine où une junte militaire a pris le pouvoir suite à un coup d'Etat ; (idem).

6 Idem.

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paradoxe atteint son apogée dans une pratique assez courante relevée par le rapport, consistant à rejoindre les organismes internationaux, à signer les chartes et les accords sur les droits de l'homme, pour se faire bonne conscience, afin de mieux couvrir les crimes et les violations perpétrés sous une telle tutelle. La plupart des constitutions arabes considèrent le peuple comme la source de la souveraineté, avec l'exception toutefois du Koweït, de la Jordanie et du Maroc, qui font référence plutôt au terme: nation. Théoriquement, reconnaître le peuple comme source de souveraineté, c'est lui conférer une plus grande part de participation et de contrôle dans les affaires publiques. Plusieurs constitutions arabes comportent aussi des dispositions concernant la liberté de la pensée, de l'opinion et de la croyance. 1 La liberté d'association y est aussi incluse, sauf que la constitution impose parfois un certain nombre de restrictions au droit de création d‘associations pour des raisons dites de « sécurité et d‘unité nationale ». 2 « La constitution de partis politiques est uniquement autorisée dans 14 pays arabes, tandis qu‘elle est interdite en Libye et dans des pays membres du Conseil de Coopération du Golfe». 3 Mais le rapport souligne tout de même, que les régimes qui ont été obligés d'instaurer le multipartisme dans la huitième décennie du siècle passé, ont tout de même mis tellement d'entraves dans la pratique que « le multipartisme est devenu effectivement une continuation du monopartisme ». 4 Une autre anomalie

1 Telles les constitutions de : l‘Algérie, Maroc, Soudan, Jordanie, Koweït, Yémen, Mauritanie, Emirats Arabes Unis, Egypte, Bahrain, et Liban. Les constitutions laissent à la législation ordinaire le soin de réglementer les libertés et les droits. La législation ordinaire finit par restreindre le droit, voire parfois par le confisquer sous prétexte de le réglementer. Ainsi, les dispositions de la constitution relatives aux droits et libertés malgré les lacunes- perdent beaucoup de leur utilité, et la constitution se transforme en une simple vitrine constitutionnelle dont s‘enorgueillit le pays devant la société internationale, bien qu‘il s‘agisse d‘une enseigne vide de tout contenu véritable. Ainsi, des textes de loi interdisent ou restreignent l‘exercice du droit à la grève, à la manifestation, au rassemblement, et aux réunions pacifiques.

2 La création d‘associations civiles et l‘exercice de leurs activités dans les pays arabes sont soumis à de fortes restrictions et à un contrôle strict, à l‘exception de quelques législations arabes à tendances libérales dans leur rapport avec les institutions de la société civile, comme le Maroc et le Liban.

3 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.105.

4 Idem. Dans les pays dont la constitution autorise le multipartisme, le législateur a posé comme condition à la constitution d‘un parti l‘obtention d‘un permis préalable délivré par un organe à forte obédience gouvernementale. D‘autres législations posent des conditions arbitraires aux activités des partis, ce qui permet à l‘Etat de dissoudre un parti sous

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L ’ exil ou le despotisme consiste à reconnaître unanimement l'indépendance du pouvoir judiciaire dans la

consiste à reconnaître unanimement l'indépendance du pouvoir judiciaire dans la constitution, alors que « tous les systèmes judiciaires arabes subissent d'une façon ou d'une autre et à des degrés divers une déficience d'autonomie judiciaire en raison de la pénétration historique du pouvoir exécutif dans la société arabe et sa domination outrancière des pouvoirs législatif et judiciaire ». 1 Il y a encore « des pays arabes qui interdisent les syndicats ou les associations d'avocats ». 2 Il y en a qui s'arrogent constitutionnellement le droit de priver un citoyen de sa nationalité. Pire:

« certaines constitutions arabes comportent dans leur texte même des dispositions opposées aux principes internationaux des droits de l'homme ». 3 La constitution peut d'ailleurs couvrir les violations de ces droits: de nombreuses législations arabes entravent les droits de grève, de manifestation, et de rassemblement pacifique, si bien que le rapport en tire la conclusion logique que « le pouvoir est terrifié par la rue arabe ». 4 Il en est de même concernant les médias. Le législateur arabe dans la réglementation de la liberté d‘opinion et d‘expression, y compris la réglementation de la presse et des mass médias, privilégie des considérations d‘ordre sécuritaire et d‘intérêt public au détriment des valeurs de liberté, de pluralisme et de respect des droits de l‘homme. Les législations arabes pénales ou non pénales regorgent de textes 5 qui

prétexte qu‘il ne réunit pas les conditions prévues. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit., p.105 et pp.111-112.

1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit.; p.107. Dans tous les pays arabes et à degrés divers, le rapport souligne que la justice en tant qu‘institution, comme les juges en tant qu‘individus, sont exposés à des risques qui portent atteinte à leur indépendance. Dans les régimes totalitaires, la justice ou les juges ne peuvent échapper à l‘influence de l‘intervention du pouvoir exécutif sous prétexte de protection des croyances fondamentales de la société totalitaire. Le fait que les rémunérations des juges soient entre les mains du pouvoir exécutif et du fait de l‘intervention de ce dernier dans la désignation, transfert et révocation des juges, outre les incitations financières et morales qu‘il offre aux juges, ces derniers perdent toute indépendance dans les pays arabes et hésitent avant de prononcer des jugements, surtout lorsque l‘Etat a des intérêts directs ou indirects dans le litige. Le rapport s'inquiète aussi de la corruption dans le système judiciaire: "comment des légions d'employés et de fonctionnaires dont certains vivent du viol de la loi et de la justice à chaque heure de la journée peuvent ils aider à faire régner la loi et la justice?", se demande-t-il. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit., p.116.

2 Idem. 3 Pour les détails, cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit.;

pp.109-110.

4 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.110.

5 Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit., pp.112-113.

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considèrent la publication de la presse, la diffusion audio-visuelle et l‘exercice de la liberté d‘expression comme des activités dangereuses qu‘il convient de museler avec une série d‘interdictions et de restrictions, et imposent à ces activités des peines dissuasives. Le rapport constate qu'il « n'existe pas un seul régime arabe adoptant une attitude libérale vis-à-vis de la publication de journaux ». 1 Après l'examen de 19 législations arabes, le rapport conclut qu'il y a « onze pays arabes imposant un contrôle préalable à la parution de la presse ». 2 Dans certains pays arabes, l'état d'urgence invoqué pour des raisons sécuritaires, est devenu un état permanent (Égypte, Syrie, Soudan); pourtant cela n'a guère entravé les opérations terroristes. 3

Structure politique: l'État du trou noir

Il existe aujourd'hui une unanimité parmi les observateurs sur l'état de crise générale dans le monde arabe. Cette unanimité s'est même faite officielle au cours du sommet arabe de (mai 2004) qui a reconnu que « le champ politique, précisément la structure de l'État arabe, est le lieu même de cette déficience et son axe, et que c'est là par conséquent que la réforme doit commencer ». 4 Malgré les différences apparentes entre les régimes arabes (dont certains sont royalistes, d'autres républicains, certains radicaux, et d‘autres modérés, etc.), le rapport du développement humain arabe reconnaît tout de même certains traits communs qui sont assez forts pour suggérer l'existence d'une structure régionale et des similitudes de méthodes, si bien qu'on peut raisonnablement parler d'un « type arabe de pouvoir ». Ce type est désigné par le sobriquet : « État du trou noir », 5 à

1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit.; p.112.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004, op.Cit., p.113. Dans d‘autres, pour faire paraître une publication, l‘accord préalable du ministère de l‘intérieur et/ou de l‘information est nécessaire.

3 L‘état d‘urgence prive le citoyen de plusieurs de ses droits constitutionnels comme l‘inviolabilité du domicile, la liberté individuelle, la liberté d‘opinion, d‘expression et de presse, la confidentialité de la correspondance, le droit de circulation et de réunion. De même que l‘état d‘urgence retire au Parlement élu certains pouvoirs de légiférer et les confère au pouvoir exécutif ou au régime militaire. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit. ; p.114.

4 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit.; p.119.

5 Cette métaphore s'explique par le fait que L‘Etat arabe contemporain illustre dans une large mesure la manifestation politique du phénomène du Trou noir en astrologie, le

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L ’ exil ou le despotisme cause de la forte centralisation de l'exécutif et de la

cause de la forte centralisation de l'exécutif et de la bureaucratie gouvernementale. Dans l'État du trou noir, les prérogatives énormes dont jouit le chef de l'État, en plus de mécanismes particuliers dépendants de l'exécutif (comme le parti au pouvoir quand il y a des partis) font que tout tourne autour d'une seule personne. « Le parlement y devient pratiquement un appareil bureaucratique désigné par l'exécutif, ne représentant le peuple en rien ». 1 Le système fonctionne grâce à ce qu'on appelle « la corruption passée sous silence ». 2 Mais une autre particularité assez importante de ces régimes est la place centrale dont jouissent les appareils de sécurité et de renseignement, si bien qu'on les désigne également par un autre nom:

« État policier » (dawlat al mukhabarat). Le rapport note une similitude structurale entre les régimes arabes concernant leur soumission à une seule hégémonie qui est celle des appareils de police, de renseignement et de sécurité. 3 La particularité principale de ce type de régimes est donc que son impuissance à se transformer et à se démocratiser est due à une déficience structurale. L'une de ses caractéristiques fondamentales est qu'il dépend de sa capacité de « marginaliser stratégiquement » toutes les institutions et les forces sociales.

pouvoir exécutif représentant « le Trou noir » qui transforme le champ social gravitant autour de lui en un espace au sein duquel rien ne bouge et duquel rien ne peut échapper. Cette forte centralisation au sein du pouvoir exécutif est garantie dans les textes constitutionnels des pays concernés qui confèrent au Chef de l‘Etat les plus larges prérogatives, le considérant comme le chef suprême du pouvoir exécutif, du conseil des ministres, de l‘armée, du pouvoir judiciaire et de la fonction publique. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.120. 1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.121. 2 La corruption passée sous silence consiste à permettre aux hommes du pouvoir de profiter de leurs fonctions pour s‘enrichir de manière illicite alors que « l‘application de la loi » à leur encontre reste une épée de Damoclès brandie pour les menacer et garantir leur allégeance totale au régime. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit., p.121. 3 Les services de renseignement sont considérés comme étant le principal moyen de consolidation de l‘autorité du pouvoir exécutif. Ces services ne sont pas tenus de rendre compte devant les autorités législatives ou l‘opinion publique, vu qu‘ils sont soumis à l‘autorité directe du Président ou du Roi et jouissent de prérogatives plus larges que celles conférées à d‘autres services. Le service de sécurité dispose de ressources considérables et intervient dans toutes les prérogatives du pouvoir exécutif, notamment dans les décisions de recrutement des fonctionnaires et de réglementation des associations, au point que l‘Etat arabe contemporain est souvent qualifié « d‘Etat des services de renseignement ». Idem.

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Il est normal que dans une telle situation on parle de crise de légitimité, ce que fait le rapport. En fait, il mentionne plusieurs de ces crises. Il y a d'abord la crise de légitimité traditionnelle (religieuse - tribale) ou paternaliste (issue de la bataille pour l'indépendance et pour la construction du nouvel État) face à des élites révolutionnaires de gauche, nationalistes arabes, etc. Elle a duré au moins deux décennies (les années 1960-1970). 1 Ensuite, avec la montée du courant islamiste à partir des années 1980, une nouvelle crise de légitimation s'installe: faisant face aux islamistes, certains régimes se battent par des slogans sur leurs « réalisations » et même en prétendant mener la bataille pour la « démocratie » et les droits de l'homme, ce qui fait dire à un penseur arabe contemporain que « le discours démocratique est devenu un autre mythe pour le salut ». 2 C'est peut être là la plus grande distorsion qui puisse arriver à la démocratie : être « prise en charge » par des régimes autoritaires qui usent et abusent du discours sur la démocratie et les droits de l'homme pour mieux les violer. C'est d'ailleurs pour cela que le rapport nous parle de « légitimité de l'usurpation », 3 là où les régimes arabes justifient leur propre continuité (dans la tyrannie) en prétendant qu'ils sont le moindre mal, comparé à un pouvoir islamiste ou à l'anarchie. 4

1 En l‘absence d‘une légitimité tirée de la volonté de la majorité, la plupart des régimes arabes se sont basés sur des légitimités traditionnelles (religieuses/tribales) ou révolutionnaires (nationaliste/de libération) ou paternalistes, qui appellent à placer la société sous la tutelle "du père de famille". L‘échec à faire face aux grandes causes telles que la cause palestinienne, la coopération arabe, la suppression de l‘interventionnisme étranger, le développement humain de même que le faible degré de représentation au sein des pays arabes des forces actives de la société et la confrontation entre l‘Etat et ces dernières, ont conduit à une crise de légitimité aiguë dans le monde arabe. Certains de ces régimes ont choisi d‘articuler leurs discours sur la légitimité des réalisations (ou promesse de réalisation) dans des domaines déterminés comme l‘économie, la paix, le bien-être, la stabilité ou la préservation des valeurs et traditions. La simple préservation de l‘entité de l‘Etat face aux menaces extérieures constituait parfois une réalisation qui consacrait sa légitimité.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit; p.124.

3 Idem.

4 Avec l‘érosion de la légitimité d‘usurpation - en raison de la prise de conscience croissante que l‘absence de solution alternative valable est en soi le fruit des politiques de ces régimes qui ont fermé l‘accès à l‘action politique et civile de manière à éviter des alternatives – « l‘Etat du Trou noir » a largement compté pour assurer sa pérennité sur les organes de contrôle et de publicité, sur la neutralisation de l‘élite par des incitations et menaces et sur des accords avec les puissances étrangères ou régionales, ou sur la formation de blocs entre Etats pour renforcer la position de l‘élite dirigeante face aux forces émergeantes.

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L ’ exil ou le despotisme Par conséquent, la crise s'exprime à travers des symptômes qui

Par conséquent, la crise s'exprime à travers des symptômes qui en disent long sur la maladie qui ronge les sociétés arabes, tels que la répression et l'appauvrissement de la vie politique par l'affaiblissement des partis, et la marginalisation de la société civile. Le fait que dans certains pays on observe une pléthore de partis politiques, 1 n'est d'ailleurs pas signe de bonne vitalité. Le rapport l'interprète plutôt comme un symptôme « reflétant les divisions de l'élite politique et culturelle, et des manœuvres du pouvoir pour diviser l'opposition » 2 . Le résultat est qu'aucun parti d'opposition n'est assez puissant et convaincant pour attirer l'adhésion populaire, gagner des élections, et prendre la relève. 3 D'où, une lassitude et une apathie générale envers la vie politique. D'ailleurs, comme le remarque le rapport, « les gouvernements se pressent pour geler et bannir les partis qui deviennent populaires, comme en Égypte où 7 partis ont été interdits sur 17 ou en Mauritanie : 6 sur 17 aussi ». 4 Ainsi, les obstacles à la participation à la vie politique sont tellement oppressifs, qu'il y a un déficit général du processus politique

1 Le rapport signale 27 partis en Algérie, 26 au Maroc, 31 en Jordanie, et 22 au Yémen, (op.Cit.; p.125) ce qui est effectivement beaucoup pour des petits pays n'ayant pas assez ou pas du tout de traditions démocratiques. Si on compare cet état de choses avec la situation des partis dans les vraies démocraties en Occident, on s'aperçoit de l'anomalie et du subterfuge qui servent surtout l'élite au pouvoir.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit. ; p.125.

3 La situation du champ politique arabe varie d‘un Etat à l‘autre. Certains interdisent de manière formelle la formation de partis tandis que d‘autres acceptent un multipartisme conditionné, ce qui implique souvent d‘interdire le principal parti de l‘opposition avec le ralliement de l‘Etat à un parti créé par le régime, appelé « le parti dirigeant». Les Etats qui autorisent les partis entravent l‘action de l‘opposition en la privant de ressources et de couverture médiatique, en contrôlant le processus de candidature et d‘élections, utilisant la justice, l‘armée et les services de sécurité pour limiter les activités des opposants, poursuivant en justice les chefs des partis et militants et influençant le résultat des élections (op.Cit., p.124). Les partis de l‘opposition souffrent, en plus de la répression officielle, de problèmes internes non moins dangereux. En dépit du fait que ces partis s‘en remettent théoriquement dans leurs règlements à la démocratie, la pratique révèle la domination de l‘élite politique influente dans la plupart de ces partis. Par conséquent, les chefs restent à la tête du parti jusqu‘à leur décès, avec de très rares exceptions, ce qui met en doute leurs slogans de modernité et de démocratie (op.Cit.;p.125). Il convient de mentionner également la séparation confessionnelle aiguë au sein de la société politique entre les partis islamiques d‘une part et les partis laïques, libéraux ou nationalistes d‘autre part (avec l‘existence également d‘autres séparations de rite, de race, de tribu, ou de région). Cette séparation confessionnelle a amené certains partis et forces politiques à préférer coopérer avec des gouvernements non démocratiques plutôt que de coopérer avec d‘autres partis concurrents en vue de jeter les bases d‘un régime démocratique ouvert à tous (idem).

4 Idem.

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accompagné d'une perte de confiance populaire. Le résultat relevé par le rapport s'exprime à travers deux aspects :

D'abord, la marginalisation et la neutralisation de certains partis en plus du manque de confiance dans l‘ensemble du processus politique, ont incité certains partis à préférer l‘action politique secrète, à recourir à la violence et au terrorisme ou au négativisme politique. D‘autre part, la fermeture de l‘espace politique a amené certains chercheurs militants à penser qu‘il faut compter sur les organisations de la société civile, notamment les syndicats et organisations professionnelles, les considérant plus aptes que les partis politiques arabes à conduire la société arabe vers le développement et la démocratie. Mais le problème c'est que les institutions de la société civile ne sont pas dans une situation meilleure. Loin s'en faut. D'abord, certaines de ces organisations (syndicalistes ou de droits de l'homme ou autre) sont handicapées par leur allégeance au parti au pouvoir qui les utilise comme vitrine dans une politique d'endiguement et de répression. D'autres adoptent le discours de la société civile comme stratégie pour combattre

les rivaux, surtout s'ils appartiennent à l'opposition islamiste. On voit ainsi pourquoi « malgré l'existence de dizaines de milliers d'organisations de la

leur influence est encore très

société civile dans les États arabes (

limitée ». 1 D'autres symptômes de la crise ont été également relevés par le rapport, notamment: le manque de transparence dans les affaires et l'économie, le manque de contrôle et la corruption. Tout cela, conjugué à un climat malsain, où les appareils de sécurité dominent la société et l'État, mettant la loi à leur service au lieu de la servir, 2 démontre qu'il existe des "ponts" entre la corruption économique et la corruption politique.

),

1 Le rapport estime leur nombre en 2003 à plus de 130.000. Op.Cit., p.126.

2 L'étouffement des libertés en effet ne serait pas complet, si les appareils de sécurité ne manipulent pas la loi, s'en servant à leurs fins propres. Il n'est pas rare, comme le note d'ailleurs le rapport, que ces appareils aient recours à de fausses accusations criminelles contre les opposants au régime ou les activistes de la société civile. Une accusation criminelle ou ayant rapport avec les droits communs est plus aisée à fabriquer et moins nocive pour le régime - croient-ils - qu'un délit d'opinion tournant en une farce lors d'un procès politique.

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L ’ exil ou le despotisme La structure sociale étouffant les libertés L‘avis terriblement sévère des

La structure sociale étouffant les libertés

L‘avis terriblement sévère des experts arabes est reflété dans le constat que « l'organisation sociale dans les pays arabes comporte en son sein les graines de l'étouffement des libertés ». 1 Dans ce système, l'esprit de corps ('asabiyya)joue le rôle central, assiégeant l'individu, et lui imposant l'obéissance et l'allégeance, ce qui fait de la 'asabiyya - qu'elle soit familiale, tribale ou clanique, confessionnelle ou ethnique, politique,

militaire, provinciale, administrative, etc

l'autonomie individuelle et de la liberté de pensée et d'opinion. Ce « siège accorde la priorité dans plusieurs institutions sociales à l'allégeance plutôt qu'à la compétence ». 2 Le manque de structures institutionnelles, civiles et politiques, pouvant défendre les libertés et les droits individuels, fait que pour se protéger, la seule alternative qui reste est de recourir à l'esprit de corps. C'est un cercle vicieux : protéger le peu de liberté qu'on a en le livrant à l'ogre de la 'asabiyya ou vouloir se libérer en s'enfonçant encore plus dans l'asservissement. 3 Cette structure étouffante commence dès le plus jeune âge, au sein de la famille patriarcale (exigeant la soumission au père ou au frère aîné, alors que la femme est quasi-absente), et se poursuit à l'école, à travers des méthodes d'enseignement et des programmes qui pérennisent la soumission, la réception négative, et ne permettent pas - ou alors, rarement - l'opinion opposée et l'esprit critique. Ainsi, le rapport croit que le rôle social essentiel de l'institution éducative dans le monde arabe est de « reproduire la tyrannie ». 4 Pire : cette tyrannie n'oppresse pas les seuls élèves et étudiants, mais « en réalité, elle s'étend à toute l'organisation

le premier ennemi de

)

1 Il compare la structure sociale à une chaîne dont les maillons accompagnent le parcours de l'individu, de la famille, au monde du travail, en passant par l'école, le lycée, l'université, en lui ôtant à chacune de ces étapes une part de sa liberté individuelle, avant de le livrer au maillon suivant qui fera la même chose. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit ; p.137.

2 Idem. L'individu est bon tant que son allégeance est assurée ; sa compétence ne vient qu'en deuxième lieu. Elle peut être mauvaise, mais il sera toujours considéré comme un bon élément parce qu'il reste loyal au pouvoir. Il n'est pas étonnant dès lors de voir des gens complètement incompétents dans des postes importants.

3 L‘esprit de corps s‘est vu renforcé du fait du manque d‘efficacité du pouvoir judiciaire et de l‘incapacité du pouvoir exécutif à faire exécuter ses jugements, ce qui fait que les citoyens ne sont pas rassurés quant à la préservation de leurs droits hors du cadre du clan. Cf: Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit; p.138.

4 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit; pp.138-139.

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éducative. Les enseignants qui oppressent leurs élèves, sont à leur tour

sans parler de l'oppression exercée

par toute la société sur les enseignants, et qui s'exprime à travers la condition misérable matérielle et morale de la plupart d'entre eux ». 1 Toutefois, l‘enseignement, malgré ses nombreuses déficiences, notamment au niveau du supérieur, reste la principale source de connaissance et le ferment de tout changement. Mais le monde du travail reflète la même logique oppressive :

« une fois que l‘étudiant termine ses études, et après une période de chômage temporaire, il rejoint les niveaux les plus bas d‘une échelle contraignante et rigide, notamment dans la fonction publique ». 2 S'il veut s'occuper de la chose publique, il n'a pas intérêt à rejoindre un parti d'opposition ou de s'afficher avec les activistes des droits de l'homme. Car dans le monde politique arabe, les maillons de la chaîne d‘étouffement des libertés se complètent, étant donné que le champ limité de la vie publique et la faiblesse des organisations de la société civile qui sont censées protéger l‘individu ne font qu‘aggraver la répression de l‘individu. Le rapport constate alors que « l’enfermement créé par la chaîne d’étouffement des libertés se transforme avec le temps en un enfermement intérieur du Moi, l’homme imposant à lui-même une autocensure, combattant en lui toute tendance à dire ou agir. Cette structure complexe a amené des citoyens, même des intellectuels arabes, à un état de résignation alimenté par la peur, et le déni d’un état de répression déplorable, voire même à une soumission à ce système ». 3 [C‘est nous qui soulignons].Comme résultat de cet encerclement, l'homme arabe régresse à un niveau de survie primaire, cherchant uniquement à assurer son pain et sa sécurité : « il n'est ni maître de lui-même, ni maître dans son pays », 4 affirme le rapport. Cette situation nous semble résumable en une phrase : le citoyen arabe vit sous

l’emprise de son ennemi. Et cet ennemi est devenu une part de lui- même. S‘il n‘arrive pas à vaincre cet ennemi, il ne goûtera jamais ni la paix, ni la joie d‘être libre.

oppressés par leur administration (

)

1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit; p.139.

2 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit; p.141.

3 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit.; p.142.

4 Idem.

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L ’ exil ou le despotisme Au niveau économique, le mode de production reposant essentiellement sur

Au niveau économique, le mode de production reposant essentiellement sur la rente - et qui n'intéresse pas les seuls exportateurs de pétrole, mais les autres aussi dans la mesure où ils bénéficient des virements de pétrodollars de leurs citoyens travaillant dans les pays pétroliers - a pour caractéristique principale d'offrir une base économique favorable à l'autoritarisme. Ce mode de production rompt la relation fondamentale entre les citoyens comme source des revenus de l'État, et le pouvoir bénéficiant du financement citoyen (impôts) pour fonctionner. Si l'État ne dépend pas des impôts, les citoyens dans ce genre de régime, ne peuvent pas les invoquer pour demander des comptes aux dirigeants. Dans les pays arabes, les impôts représentent une portion infime des revenus généraux, et une portion encore plus modeste dans les pays pétroliers. Selon ce rapport, « en 2002, les impôts représentaient 17 % du PNB dans les pays arabes non pétroliers, et environ 5 % dans les pays pétroliers ». 1 Comparés avec l'Allemagne (23%), l'Italie (24%) et la Grande Bretagne (28%), à la même période, il est clair que les impôts ne représentent pas la meilleure voie qui introduirait les citoyens arabes à demander des comptes à leurs dirigeants, surtout que la plus grande partie des revenus de l'État concerne les impôts indirects (qui se cachent derrière les tarifs des ventes et des douanes).

Conclusion

Au terme de cet examen de létat des lieux, les raisons pour lesquelles les membres des élites arabes ayant émigré en Occident, choisissent de sinstaller dans le pays hôte, nous semblent plus claires. Leur choix est éminement rationnel. En effet, la liberté na pas de prix. Nous avons commencé avec une citation de Rousseau en épigraphe, à dessein. Rousseau est l'un de ces hommes admirables qui ont tant fait pour la libération des esprits et des hommes; et ce sont des hommes comme lui dont le monde arabo-musulman a le plus besoin aujourd'hui, et non ces élites corrompues qui, malgré leur éducation et leurs connaissances, se rabaissent à la servilité des sous-fifres, offrant

1 Le rapport sur le développement humain arabe 2004; op.Cit.; p.144.

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leurs services aux pires dictateurs. Dans le texte cité au début de ce chapitre, Rousseau affirme une chose qu'on devrait tous méditer: on ne choisit pas l'endroit où l'on naît; cela ne doit donc être ni un objet de fierté particulière (puisqu'on n'a rien fait pour le mériter), ni celui d'une honte (puisqu'on ne peut être coupable de sa propre naissance). Par conséquent, si on devait choisir de « renaître » quelque part, en assumant pleinement la responsabilité de son choix, l'être humain - où qu'il soit et à n'importe quelle époque - dirait exactement les paroles de Rousseau : il choisira de vivre dans un pays où la liberté, la démocratie, les droits de l'homme et les lois les protégeant sont respectés. Nul ne s‘étonnera donc de voir les pays arabo-musulmans chaque jour s‘appauvrir un peu plus du capital humain sans lequel aucun progrès n‘est possible. Non seulement il y a une migration massive et très souvent « sauvage » (dans le sens où les gens risquent leur vie en fuyant) de la main d‘œuvre (qualifiée ou non) vers l‘Occident, mais les jeunes générations étudiants inclus - ne pensent plus qu‘à fuir le pays pour s‘installer ailleurs (de préférence dans les capitales occidentales), ce qui pose d‘énormes problèmes sociaux aux pays hôtes. La question de l‘immigration massive vient en effet se greffer sur les difficultés et les carences du système d‘échanges et aggraver des tensions sociales et politiques qui marquent des relations parfois en crise entre la région MOAN et l‘Occident. C‘est un des aspects de la crise dont souffrent ces rapports au sein du système de libre-échange. Néanmoins, pour les élites, le problème se pose autrement. En effet, quelle que soit leur spécialité, comme lattestent des dizaines dexemple de réussite, les diplômés arabes du supérieur, vivant en Occident, arrivent beaucoup plus facilement à sintégrer dans la société dacceuil, où ils y deviennent des membres actifs, des cadres dentreprises, des ingénieurs, des patrons dindustrie, des chercheurs, des enseignantset en général de bons citoyens. Tout le problème est donc dans la capacité du pays hôte à intégrer et absorber ces membres de lélite, en répondant à leurs attentes.

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L ’ exil ou le despotisme Les articles n‘ expriment pas nécessairement l‘opinion de la revue

Les articles n‘expriment pas nécessairement l‘opinion de la revue.

Etudes du Moyen-Orient

The Middle East Studies

Online Journal

2010