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Introduction au droit

civil
Cours magistral

Séance 1 :
L’élaboration de la règle de droit
Ce document est la propriété de son auteur, il ne peut être diffusé qu’aux étudiants de
la Licence 1 de la faculté de droit de l’Université catholique de Lille. Il ne pourra être
utilisé à d’autres fins.

Elodie LETOMBE
2021-2022 Semestre 1

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SEANCE 1 : L’ELABORATION DE LA REGLE DE DROIT

Section 1 : Les sources créatrices de droit


§1. La loi
- La loi au sens matériel et formel
- La hiérarchie des normes
A. La naissance de la force obligatoire des lois
B. La disparition de la force obligatoire des lois

§2. La coutume
A. Les éléments constitutifs de la coutume
B. Le rôle de la coutume
1. La coutume secundum legem
2. La coutume praeter legem
3. La coutume contra legem

Section 2 : Les sources interprétatives du droit


§1. La jurisprudence
A. La notion de jurisprudence
1. Sa formation
2. Sa nature
B. Les fonctions de la jurisprudence
1. La fonction d’interprétation de la loi
2. La fonction de suppléance de la loi
3. La fonction d’adaptation de la loi

§2. La doctrine
A. Sa définition
B. Son rôle

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SEANCE 1 : L’ELABORATION DE LA REGLE DE DROIT

→ Qui crée du droit ?


→ Quelle autorité crée la règle de droit ?

Sources formelles ≠ Sources informelles


 
Sources directes Sources indirectes
 
Sources créatrices de droit Sources interprétatives du droit
 
Loi – Coutume Jurisprudence - Doctrine

Section 1 : Les sources créatrices de droit

§1. La loi
→ Définitions :
 La loi au sens formel = toute règle de droit émanant de l’autorité investie du pouvoir
législatif, c'est-à-dire en France le Parlement.
 La loi au sens matériel = une règle de droit générale, impersonnelle et écrite formulée
par un organe étatique compétent dans l’exercice du pouvoir législatif et exécutif.

→ Les normes juridiques sont donc agencées dans un ensemble cohérent appelé « ordre
juridique » respectant un principe de hiérarchie.
 Selon ce principe, aucun texte ne peut aller à l’encontre d’un autre qui lui serait
supérieur. Autrement dit, une norme inférieure ne peut ni déroger à une norme
supérieure, ni l’abroger.

→ En quoi consiste cette hiérarchie ?


Cette hiérarchie des normes de type pyramidal est attribuée à Kelsen.

Voir le schéma, p. suivante, extrait de BEIGNIER (B.), BLERY (C.), Introduction au droit,
Montchrestien, 3ème éd., 2011., p. 38

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1.
Assises de la Constitution
(Déclaration des droits de l’homme de 1789 + Préambule de la Constitution de 1946 + Principes
fondamentaux reconnus par les lois de la République)
Constitution du 4 octobre 1958
Traités internationaux (Art. 55 Const.)

2.
Lois organiques (Art. 46 Const.)
Lois ordinaires (Art. 34 Const.)
Ordonnances (Art. 38 Const.)

3.
Décrets du président de la République (pris en conseil de ministes, art. 37)
Décrets autonomes du Premier ministre (Art. 37 Const.)
Décrets d’application du Premier ministre (Art. 21 Const.)

4.
Arrêtés ministériels
Arrêtés préfectoraux (ou d’un président du conseil général)
Arrêtés municipaux (pris par un maire)

5.
Circulaires d’application (mais pas de valeur contraignante)
Réponses ministérielles (simple avis d’un ministre)
Rescrits de certaines juridictions (simples interprétations de textes nouveaux)

→ Quelle est la durée de vie de la loi ?


A. La naissance de la force obligatoire des lois

→ Les textes ne deviennent pas obligatoires du seul fait qu’ils aient été définitivement
adoptés par le Parlement. Au vote définitif du Parlement, s’ajoutent deux
conditions nécessitant un certain formalisme :
 la promulgation : il s’agit d’un acte du Président de la République par lequel il
ordonne que la loi soit obéie. Ainsi, la loi est promulguée par un décret du Chef de
l’Etat qui constate officiellement l’existence de la loi et la rend exécutoire (Article
10 Const.).
 la publication : elle a pour objet de porter à la connaissance du public le texte
nouveau.
Article 1 C. Civ. : « Les lois et, lorsqu'ils sont publiés au Journal officiel de la République
française, les actes administratifs entrent en vigueur à la date qu'ils fixent ou, à défaut, le
lendemain de leur publication. Toutefois, l'entrée en vigueur de celles de leurs dispositions dont
l'exécution nécessite des mesures d'application est reportée à la date d'entrée en vigueur de
ces mesures. »

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→ Les conditions de l’entrée en vigueur sont variables :
 Le texte nouveau peut prévoir lui-même la date de son entrée en vigueur qui est
nécessairement postérieure à la date de publication.
 Si rien n’est précisé dans la loi quant à la date de son application, la loi entre en vigueur
et est donc obligatoire le lendemain de sa publication au Journal officiel.
 La loi nouvelle peut subordonner son entrée en vigueur à la publication d’un décret
destiné à prévoir certaines modalités d’application.

→ La publication est une opération importante car elle emporte une présomption de
connaissance. En effet, « nul n’est censé ignorer la loi ». Cet adage ne veut pas dire que
tout le monde connait la loi.

B. La disparition de la force obligatoire de la loi


→ On appelle la disparition de la loi une abrogation.

→ Il existe deux types d’abrogation :


 L’abrogation expresse
 L’abrogation tacite

§ 2 : La coutume
→ Qu’est-ce que la coutume ?
→ Est-elle différente de l’usage ?

→ Le terme coutume est utilisé pour désigner toutes les règles de droit qui se dégagent des
faits et des pratiques en dehors de l’intervention du législateur.

Extraits, BUFFELAN-LANORE (Y.), LARRIBAU-TERNEYRE (V.), Droit civil, Sirey, 18ème éd., 2013,
p. 39

… « La coutume, c’est l’usage émanant de la conscience populaire qui, en devenant peu à peu
obligatoire, constitue par là même une source de droit ; selon la conception classique il s’agit
d’une pratique généralisée, de longue durée (élément matériel) confortée par la croyance à
son caractère obligatoire (élément psychologique). (…) C’est également cet élément
psychologique, la croyance dans le caractère obligatoire, qui conduit à opérer une distinction,
traditionnellement entre la coutume, constituant par elle-même une véritable règle de droit,
car elle a acquis seule ce caractère obligatoire, sans le secours de la loi ou de la jurisprudence
et les simples usages qui n’ont valeur de règle de droit que par délégation de la loi (ainsi quand
les articles 645, 663, 671 du Code civil, renvoient aux usages locaux pour l’utilisation des eaux,
les clôtures, les distances de plantation entre voisins.) La différence est cependant aujourd’hui
difficile à faire, car la coutume a très peu d’autonomie par rapport à la loi ou la jurisprudence
qui consacre une coutume et son caractère obligatoire, même si elle ne la crée pas et se
contente de la révéler. »

A. Les éléments constitutifs de la coutume


→ L’élément matériel : la coutume se présente comme un même comportement objectif
suivi de manière habituelle par les sujets de droit dans telle situation déterminée.

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L’élément matériel repose sur l’idée de constance. Elle sous-entend une certaine
ancienneté, un ancrage dans le temps et dans l’espace.

→ L’élément psychologique réside dans la croyance chez les sujets de droit au caractère
obligatoire de l’usage auquel ils se conforment spontanément. Il est donc nécessaire que
l’usage soit considéré comme ayant force obligatoire par la population qui le suit.

B. Le rôle de la coutume
→ Quelle est la place de la coutume par rapport à la loi ?
→ Est-elle inférieure à la loi ?

→ Les avantages de la loi sont tels que cette dernière reste le mode principal de création du
droit, et le domaine de la coutume s’est amenuisé au profit des règles légales. Elle apparait
comme une source accessoire, secondaire.

→ Toutefois, elle ne doit pas être négligée ou ignorée car elle exerce divers rôles.

1. La coutume secundum legem


→ Cette formulation est utilisée lorsque la loi renvoie ou se réfère directement à la coutume.
Dans ce cas, un tel renvoi attribue à la coutume la même force que la loi, laquelle pourra
être tantôt impérative tantôt supplétive de volonté.

→ Cette technique est fréquente en matière contractuelle ou de propriété.

2. La coutume praeter legem


→ Cette formulation signifie que la coutume a vocation à s’appliquer là où la loi est
silencieuse, incomplète ou absente. Elle a donc pour résultat de combler une lacune de la
loi.

3. La coutume contra legem


→ Il s’agit de la coutume qui va contre la loi. Il existe donc un conflit entre la loi et la coutume.

→ La solution au conflit repose sur la nature de la loi.


 Si la loi est supplétive, la coutume peut l’écarter et donc s’appliquer
 Si la loi est impérative, la loi, en principe, doit s’appliquer. Toutefois, il existe un contre-
exemple, le don manuel.

Section 2 : Les sources interprétatives du droit

→ Quelles sont ces sources informelles ?


→ Quelle est leur place par rapport aux sources directes du droit ?

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§1. La jurisprudence
A. La notion de jurisprudence
1. Sa formation
→ Une décision de justice prise isolément est une mesure individuelle. La généralité et
l’abstraction font défaut pour considérer la décision de justice comme une règle de droit.
Pourtant prises dans leur ensemble, les décisions judiciaires révèlent une manière habituelle
de juger qu’on appelle jurisprudence.

→ Elle désigne l’ensemble des décisions de justice, en tant qu’elles fixent la solution des
problèmes de droit, rendues :
 Soit par une même juridiction, on parle alors de « la jurisprudence de la Cour de
cassation »
 Soit sur une même question, on fait alors référence par exemple, à la jurisprudence
relative au respect de la vie privée.

→ Aussi, la jurisprudence désigne la règle énoncée par les juges sous une forme générale à
l’occasion de l’application à un cas particulier. La jurisprudence est alors synonyme de
règle prétorienne ou jurisprudentielle.
Toutefois plusieurs éléments doivent être réunis :
 Les décisions judiciaires doivent révéler une manière habituelle de juger.
 Il faut également tenir compte du paramètre de l’autorité.

→ Attention : tous les arrêts ne disposent pas de la même portée.


 On oppose les arrêts de principe aux arrêts d’espèce.
 Les arrêts de principe ne sont pas des arrêts de règlement.

2. Sa nature
→ La jurisprudence ne peut être considérée comme une véritable source de droit. Trois
arguments renforcent cette opinion :
 Le principe de séparation des pouvoirs
 L’interdiction des arrêts de règlement
Article 5 C. Civ. : « il est défendu aux juges de se prononcer par voie de disposition générale et
réglementaire sur les causes qui lui sont soumises ».
 Le principe de l’autorité de la chose jugée
Article 1355 C. civ. « L’autorité de la chose jugée n’a lieu qu’à l’égard de ce qui a fait l’objet du
jugement ».

BERGEL (J.-L.), Théorie générale du droit, Dalloz, Coll. Méthodes du droit, 4ème éd., 2003, p.
78

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B. Les fonctions de la jurisprudence
Le rôle de la jurisprudence est variable. Mais plus les textes sont lacunaires, plus la mission de
la jurisprudence est importante. En revanche, en présence d’une règlementation plus
générale et abstraite, ce qui est plus souvent le cas, la jurisprudence joue un rôle plus ou moins
large.

1. La fonction d’interprétation de la loi


→ Il revient aux juges d’appliquer la règle de droit générale préexistante aux cas particuliers.
La tâche des juges consiste à faire entrer des cas particuliers dans le cadre d’une règle
générale. En ce sens, il revient à la jurisprudence d’effectuer le passage de la règle de droit
aux situations de fait en définissant le sens exact et la portée de la règle.

→ Dans certains cas, le travail d’interprétation suppose d’aller au-delà de la volonté du


législateur, ce qui donne à la jurisprudence dans une certaine mesure une valeur créatrice.
C’est particulièrement le cas lorsque le législateur a recours à des notions cadres, ou à des
standards.

2. La fonction de suppléance de la loi


→ Il arrive qu’aucun texte ne soit en mesure d’apporter les éléments de réponse à la question
à laquelle se trouve confrontée le juge. Or, le juge est contraint de statuer.
Article 4 C. Civ. : « Le juge qui refusera de juger, sous prétexte du silence, de l'obscurité ou de
l'insuffisance de la loi, pourra être poursuivi comme coupable de déni de justice. »

→ Le juge est tenu de trouver une règle qui puisse servir de support à la décision qu’il doit
rendre.
Il mène alors une analyse sur les différentes solutions légales qui ne sont pas applicables à son
cas mais qui sont susceptibles de lui fournir des éléments d’appréciation en tenant compte
des circonstances de l’affaire, de l’état des mœurs, des besoins économiques et sociaux.

3. La fonction d’adaptation de la loi


→ Il ne s’agit plus de faire face au silence du législateur, mais au caractère sommaire ou
dépassé de certains textes.
Certains textes anciens ne sont plus adaptés à la situation actuelle.

→ Les tribunaux sont donc obligés d’adapter des textes qui ont vieilli.
Profitant de la rédaction souple et pratique des textes, ils les ont adaptés aux besoins
nouveaux en ne craignant pas de les interpréter parfois d’une manière différente ou même
opposé par rapport au sens qui leur était attribué initialement.

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Pour aller plus loin…
Extraits, DOUCHY-OUDOT (M.), Droit civil 1ère année, Introduction au droit, Personnes,
Famille, Dalloz, Coll. Hypercours, 7ème éd., 2013, p. 107

… « Cette différence entre les règles de droit et les solutions formulées par la jurisprudence
dans le cadre d’un litige se remarque particulièrement lors de l’étude des revirements de
jurisprudence. Il s’agit de l’hypothèse où une solution juridique longtemps retenue par les
juridictions, dite de « jurisprudence constante », est renversée par une solution nouvelle
différente. Les plaideurs n’ont en définitive aucun droit au maintien dans le temps d’une
solution prétorienne. La première chambre civile de la Cour de cassation a rappelé, dans un
arrêt du 21mars 2000, « que la sécurité juridique invoquée ne saurait consacrer un droit acquis
à une jurisprudence figée, l’évolution de la jurisprudence relevant de l’office du juge dans
l’application du droit ». Cette entière liberté du juge de statuer en un sens différent de celui
qu’il retenait jusqu’à présent est un obstacle dirimant à la qualification de règle pour les
solutions prétoriennes. »…

Ibidem, p. 111.
…« A côté de cette interprétation des règles par le juge conçue comme une étape
intermédiaire nécessaire pour trancher un litige, existe la technique de saisine pour avis du
Conseil d’Etat ou de la Cour de cassation. Celle-ci permet à un juge d’une juridiction inférieure
de saisir la Haute juridiction pour connaître l’interprétation qui lui semble devoir être retenue
pour résoudre la question de droit suscitée par l’adoption d’une règle nouvelle. La réponse
apportée à la question – l’avis – ne lie ni celui qui le reçoit ni celui qui le donne. Le justiciable
n’a aucun droit à se prévaloir de l’avis, alors qu’il le pourrait de toute règle de droit générale
et réglementaire. La saisine pour avis donne simplement la possibilité à la Cour de cassation
ou au Conseil d’Etat de donner une interprétation ab initio, avant toute décision déférée à son
contrôle par la voie traditionnelle du pourvoi. »…

§2. La doctrine
A. Sa définition
→ Elle est constituée par l’ensemble des travaux des juristes.
Classiquement la doctrine se définit comme les opinions émises sur le droit par des personnes
qui ont pour fonction de l’étudier. Il s’agit des professeurs, de magistrats, d’avocats…
La doctrine peut être définie comme une opinion écrite et scientifique qui dispose d’une
certaine autorité.

→ Les opinions doctrinales n’ont aucune valeur obligatoire pour le juge.

→ L’autorité de la doctrine procède de la qualité de l’argumentation construite par les


auteurs.

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B. Son rôle
→ La doctrine explique le droit positif de manière rationnelle.
Elle permet la mise en ordre et la clarification du droit.

→ Elle influence le législateur.


Elle peut proposer des réformes.

→ Elle influence le juge.


Elle peut guider la jurisprudence.

Pour conclure :
Extraits, PORTALIS, Discours préliminaire du premier projet de Code civil (1801):

… « Nous n’avons donc pas cru devoir simplifier les lois, au point de laisser les citoyens sans règle et
sans garantie sur leurs plus grands intérêts.
Nous nous sommes également préservés de la dangereuse ambition de vouloir tout régler et tout
prévoir. Qui pourrait penser que ce sont ceux mêmes auxquels un code paraît toujours trop
volumineux, qui osent prescrire impérieusement au législateur, la terrible tâche de ne rien abandonner
à la décision du juge ?
Quoi que l’on fasse, les lois positives ne sauraient jamais entièrement remplacer l’usage de la raison
naturelle dans les affaires de la vie. Les besoins de la société sont si variés, la communication des
hommes est si active, leurs intérêts sont si multipliés, et leurs rapports si étendus, qu’il est impossible
au législateur de pourvoir à tout.
Dans les matières mêmes qui fixent particulièrement son attention, il est une foule de détails qui lui
échappent, ou qui sont trop contentieux et trop mobiles pour pouvoir devenir l’objet d’un texte de loi.
D’ailleurs, comment enchainer l’action dans le temps ? Comment s’opposer au cours des évènements,
ou à la pente insensible des mœurs ? Comment connaître et calculer d’avance ce que l’expérience
seule peut nous révéler ? La prévoyance peut-elle jamais s’étendre à des objets que la pensée ne peut
atteindre ?
Un code, quelque complet qu’il puisse paraître, n’est pas plutôt achevé, que mille question inattendue
viennent s’offrir aux magistrats. Car les lois une fois rédigées demeurent telles qu’elles ont été écrites.
Les hommes, au contraire, ne se reposent jamais ; ils agissent toujours : et ce mouvement, qui ne
s’arrête pas, et dont les effets sont diversement modifiés par les circonstances, produit, à chaque
instant, quelque combinaison nouvelle, quelque nouveau fait, quelque résultat nouveau.
Une foule de choses sont donc nécessairement abandonnées à l’empire de l’usage, à la discussion des
hommes instruits, à l’arbitrage des juges.
L’office de la loi est de fixer, par des grandes vues, les maximes générales du droit : d’établir des
principes féconds en conséquences, et non de descendre dans le détail, des questions qui peuvent
naître sur chaque matière.
C’est au magistrat et au jurisconsulte, pénétrés de l’esprit général des lois, à en diriger l’application. »…

Pour aller plus loin


Extrait, DEUMIER (P.), La jurisprudence d’aujourd’hui et de demain, RTD Civ., 2017, p.
600

« (…) Open data : une jurisprudence des juges du fond new generation ? - L'Open data promet la mise
à la disposition du public à titre gratuit des décisions rendues par les juridictions judiciaires et

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administratives (sur cette ouverture par la loi Lemaire, v. La jurisprudence dans le mouvement de
l'Open data, actes du colloque à la Cour de cassation, JCP 2017, suppl. au n° 9). L'ouverture ne modifie
guère la jurisprudence de la Cour de cassation, ses arrêts étant déjà ainsi accessibles, mais ouvre des
possibilités inédites pour celle des juges du fond, bien que l'accès soit déjà ouvert à une sélection de
décisions grâce à diverses initiatives (ex. P. Catala, Le fichier national informatisé de la jurisprudence
française (10e anniversaire), JCP 1995. I. 3873 ; X. Henry, La Jurisprudence accessible, Mégacode civil :
théorie d'une pratique, RRJ 1999. 631 et 979 ; E. Serverin, Plaidoyer pour l'exhaustivité des bases de
données des décisions du fond (à propos de l'ouverture à la recherche de la base JURICA), D. 2009.
2882 ). Certains arrêts du fond sont intéressants pour le droit : ils sont les premiers à proposer
l'interprétation d'un nouveau texte, ils impulsent l'évolution de la jurisprudence par une résistance
constructive, ils révèlent des applications inédites. Ces décisions ne seront pas plus accessibles avec
l'open data, bien au contraire : elles sont déjà généralement sélectionnées par les bases de données ;
elles seront demain noyées dans le contentieux, sauf aux juridictions à parvenir à établir, sur le modèle
de la jurisprudence de la Cour de cassation, un indice de hiérarchisation (R. Guerlot, colloque préc., p.
71 ; sur la rubrique « arrêts significatifs » sur l'intranet de la Cour d'appel de Paris , C. Arens, ibid. p.
73). Cependant, contrairement à la jurisprudence de la Cour de cassation, et du fait de l'existence de
celle-ci, la jurisprudence des juges du fond n'est pas essentiellement celle de l'interprétation du droit
: elle est aussi, et avant tout, celle de l'appréciation des cas. Or, la part normative de cette autre
dimension contentieuse s'appréhende moins par l'analyse de décisions emblématiques que par celle
des récurrences au sein de cette « jurisprudence massive » (M.-A. Frison-Roche et S. Bories, D. 1993.
287 ; S. Bories, À la rencontre du droit vécu (l'étude des masses jurisprudentielles : une dimension
nouvelle des phénomènes socio-judiciaires), JCP 1985. I. 3213).

C'est alors que l'ouverture de l'accès à la masse de décisions rencontre l'algorithme : aspirant les
décisions comme autant de données, il peut sur des bases statistiques fournir différentes indications
(ex. durée et coût prévisibles, chances de succès, gain estimé, tendances contentieuses, taux de rejet
devant une formation, etc.) qui constituent la « justice prédictive ». La justice prédictive soulève des
débats vertigineux sur l'équilibre entre transparence de la justice et protection des données
personnelles ou encore sur la recomposition des professions du droit autour de leur valeur ajoutée à
la machine (sur la part de fantasme de certaines projections, B. Dondero, Justice prédictive : la fin de
l'aléa judiciaire ?, D. 2017. 532 ; sur la part d'idéologie dans le débat sur la marchandisation des
décisions de justice, v. L. Cadiet, L'accès à la justice, D. 2017. 522 ). Elle est promue par les pouvoirs
publics qui la parent de nombreuses vertus : elle pourrait notamment inciter aux accords amiables (et
désencombrer corrélativement les juridictions des cas simples et sériels), dès lors que les avocats
auront exposé à leurs clients leurs chances contentieuses. D'autres bénéfices attendus sont
directement liés à la jurisprudence du fond : les autorités publiques semblent unanimes pour estimer
qu'elle gagnerait en harmonisation et en prévisibilité, par une meilleure connaissance des décisions
rendues par les autres juridictions. Il est étonnant de voir ces objectifs présentés comme autant de
vertus de la justice prédictive, quand l'utilisation de barèmes et autres référentiels, qui poursuivent les
mêmes ambitions, est objet de débats de longue date (V., I. Sayn (dir.), Le droit mis en barèmes ?,
Dalloz, coll. « Thèmes et commentaires », 2014) et reçue par la Cour de cassation avec une franche
tiédeur, probablement par crainte que le mythe de l'uniformité ne fasse oublier la réalité de
l'appréciation in concreto (Civ. 1re, 23 oct. 2013, n° 12-25.301, D. 2013. 2518 ; ibid. 2968, entretien
A.-M. Leroyer ; ibid. 2014. 563, chron. C. Capitaine et I. Darret-Courgeon ; ibid. 1171, obs. F.
Granet-Lambrechts ; AJ fam. 2013. 703, obs. S. Thouret ; RTD civ. 2014. 77, obs. P. Deumier ;
ibid. 105, obs. J. Hauser ; Dr. fam. déc. 2013. Comm. 162, note J.-C. Bardout ; Gaz. Pal. 19 déc. 2013,
n° 353, p. 11, note I. Sayn). Comme les barèmes, la justice prédictive interroge sur l'avenir du pouvoir
d'appréciation du juge, sur lequel repose la recherche de la solution juste mais aussi son adaptation

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au contexte et aux évolutions. Avec l'algorithme, la pression mise sur l'appréciation particulière face à
la norme moyenne s'accroît proportionnellement à la puissance exercée sur les justiciables par la
promesse d'objectivité offerte par l'alliance du chiffre et de la machine. Si la justice prédictive est
également louée pour sa capacité à rétablir la confiance des justiciables dans la justice, il reste à vérifier
comment le justiciable, auquel les projections objectives auront été indiquées, recevra une décision
qui, outre l'appréciation d'éventuelles spécificités de la situation, aura dû composer avec la relativité
des preuves apportées et les contraintes de la procédure (notamment en matière pénale, v. T. Cassuto,
La justice à l'épreuve de sa prédictibilité, AJ pénal 2017. 334 ). Les indications offertes par la machine
seront surtout demain un nouvel argument, qu'il faudra apprendre à manier pour orienter le
raisonnement, en discutant notamment de la concordance d'un cas à la situation type, ce qui n'est
finalement pas si étranger à nos méthodes (V., F. Rouvière, RTD civ. 2017. 527 ; craignant
l'importation de la technique de la distinction, v. H. Croze, La factualisation du droit, JCP 2017. 101).
Les juristes peinent encore à formaliser les « règles d'application de la règle », qui pourraient demain
se substituer à la règle de droit elle-même : la machine pourra les y aider en indiquant « les arguments
les plus convaincants qui vont déterminer la décision » (A. Garapon, Les enjeux de la justice prédictive,
JCP 2017. Doctr. 31, spéc. nos 8, 9, 12 et 32).

Cette formalisation impliquera l'étude minutieuse du contentieux du fond et l'approfondissement de


l'argumentation qui s'y déploie car discuter du cas n'est pas débattre de l'interprétation. La justice
prédictive sera d'autant plus redoutablement efficace qu'elle occupera le champ d'une justice humaine
aux ressorts et tendance mal connus du fait du sur-intérêt porté à la Cour de cassation. La
jurisprudence d'hier, celle de la Cour de cassation et de l'uniformité du droit, se rationalise ; la
jurisprudence de demain, celle des juges du fond et de l'appréciation des cas, s'ouvre à nous. »

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