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LE DÉSIR

Sujet : Ne désirons-nous que des choses que nous estimons bonnes ?

Comme nous sommes tous différents, nous n’éprouvons pas tous


les mêmes désirs, et c’est bien naturel : le désir dépend des personnes.
Cependant, il y a une chose sur laquelle nous sommes tous d’accord :
personne n’a le droit de dicter nos désirs, nous sommes seuls juges en la
matière. Nous sommes seuls juges, certes, mais cela fait-il de nous des bons
juges, cela nous met-il forcément à l’abri de l’erreur ?
La question posée est : "Ne désirons-nous que des choses que
nous estimons bonnes ?" Elle contient un présupposé : nous désirons ce que
nous pensons être bon pour nous. Et il s’agit de dire si nous pouvons savoir
qu’une chose est mauvaise, et la désirer quand même. Le problème porte sur
le "savoir" de celui qui prétend savoir que c’est mauvais. C’est tout de même
étrange : s’il le savait vraiment, comment pourrait-il en avoir encore envie ?
Nous développerons d’abord le présupposé : les hommes désirent
les choses qu’ils estiment bonnes. Puis nous le complèterons : ils peuvent
aussi désirer des choses qu’ils estiment mauvaises. Et nous développerons la
problématique : si nous savions véritablement qu’une chose est mauvaise,
cela nous empêcherait nécessairement d’en avoir le désir.

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Après avoir défini la notion de désir, nous expliquerons ce que
signifie le présupposé.
Que veut dire "désirer" ? Cela veut dire avoir envie d’une chose
que nous n’avons pas : tout désir repose d’abord sur un manque. Le manque
ne se situe pas toujours au même niveau : il y a des choses que nous désirons
vaguement, sans en faire une fixation, et d’autres choses que nous désirons
vraiment, au point d’en perdre le sommeil. De plus, le désir ne change pas
qu’en fonction des personnes, il change aussi pour une même personne : nos
propres désirs s’usent et sont remplacés par d’autres au cours de notre vie.
Autrement dit, les objets de notre désir peuvent être extrêmement variables.
Mais dans tous les cas, il y a l’idée que lorsque nous obtiendrons ce que nous
désirons, cela nous procurera du plaisir. On pourrait dire que le désir est une
promesse de plaisir. En fait, dès lors qu’il y a désir, il y a un jugement de ma
part : ce que je désire, je juge ou je m’imagine que cela m’apportera du plaisir,
que je m’en passe ou non, que je me donne les moyens de l’obtenir ou non.
Le présupposé, c’est qu’en général, les hommes désirent des
choses qu’ils estiment bonnes. Non pas qui le sont, non pas que les autres
estiment bonnes, mais que, eux-mêmes, estiment bonnes. C'est-à-dire que
lorsque je désire quelque chose, il se peut que les autres me désapprouvent et
jugent que je ne devrais pas désirer cela, que je vais le regretter. Mais cela,
c’est ce que les autres pensent. Si moi je désire cette chose, c’est qu’elle me
plaît et que je pense y trouver mon compte. Par exemple, un homme qui désire
se marier. Il désire une chose qu’il estime bonne. Mais d’autres peuvent lui
déconseiller de le faire, estimant pour leur part que le mariage est une
catastrophe. Dire que nous désirons des choses que nous estimons bonnes,
c’est donc dire que nous désirons ce qui nous plaît, et peu importe ce que les
autres peuvent en penser. C’est en somme assez évident : je ne désire pas ce
que je n’aime pas. Et l’approbation ou la désapprobation des autres n’a rien à
voir avec mes propres envies.

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En général, donc, nous désirons ce que nous aimons. Mais n’y a-
t-il pas des exceptions à cette règle ?

Un simple constat le montre. Puis nous chercherons une


explication.
C’est une évidence : il nous arrive parfois de désirer des choses
tout en sachant que nous ne devrions pas. Ce n’est pas seulement les autres
qui ne sont pas d’accord avec nous et qui nous mettent en garde. C’est nous-
mêmes qui ne sommes pas d’accord avec nous et qui essayons de résister,
sans y parvenir. Quelque chose nous fait envie, même si nous avons
conscience d’avoir tort, et en le sachant dès le départ. Ainsi, la drogue : la
plupart des gens qui se droguent savent que c’est mauvais à la santé, mais cela
ne les empêche pas d’en avoir envie et d’essayer. Ou lorsqu’un homme marié
désire la femme de son voisin : il sait très bien qu’il met en péril son propre
couple et que cela risque de mal se terminer, mais cela ne change rien à son
désir. Pouvoir ainsi désirer une chose que nous estimons mauvaise pour nous,
ce n’est pas propre à notre société compliquée. Dans un dialogue de Platon,
vieux de plus de 2 000 ans, Socrate et Ménon discutent sur cette question du
désir. Et pour Ménon, c’est simple : savoir qu’une chose est mauvaise et
dangereuse n’a jamais empêché personne d’en avoir le désir.
Comment est-ce possible ? Tout simplement parce que parfois le
désir est trop fort. Quand nous avons trop envie de quelque chose, nous le
ferons, même si nous savons que réaliser ce désir risque nous attirer des
ennuis. Nous choisissons de ne pas être raisonnable. Avec l’idée que si nous
étions toujours raisonnables, la vie serait ennuyeuse. Avec l’idée aussi que le
risque peut très bien ne pas se réaliser. Ainsi, l’homme marié qui désire une
autre femme : il peut bien espérer que personne ne le découvre. Entre un
risque incertain à long terme et un plaisir certain à court terme, le calcul est
vite fait. Épicure désapprouverait un tel calcul. Dans la Lettre à Ménécée, il
dit qu’il faut toujours songer aux conséquences, et qu’il faut savoir renoncer
volontairement à un plaisir immédiat, si c’est payé par trop de souffrances.

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Mais Épicure est un sage, et les hommes ne sont pas sages. Quand il y a un
conflit entre ma volonté (je veux résister) et mon désir (j’ai envie de le faire),
c’est souvent mon désir qui gagne.

Manifestement, savoir qu’une chose est mauvaise pour nous, cela


ne nous empêchera pas d’en avoir envie. Pourtant, Socrate doutait de cette
évidence ; pourquoi ?

Pour Socrate, il est impossible de désirer ce que nous savons être


mauvais. Si nous le désirons quand même, c’est que nous ne savons pas à quel
point c’est mauvais. Le désir, par nature, embellit ce que nous désirons.
Dans sa discussion avec Ménon, Socrate s’étonne : il serait
possible de désirer des choses qui sont mauvaises, en sachant que c’est
mauvais ? Que nous désirions des choses mauvaises, objectivement
mauvaises, voilà qui n’étonne pas Socrate : il suffit de prendre le mal pour le
bien, il suffit d’être dans l’erreur. Et cela arrive à tout le monde de se tromper.
Ainsi celui qui désire se venger : à ses yeux, la vengeance est juste, et il est
tellement en colère qu’il est persuadé d’être dans son droit ; son désir de faire
du mal est donc compréhensible. Mais que nous désirions des choses
mauvaises, en sachant qu’elles le sont, voilà qui laisse Socrate perplexe.
Socrate pense que si nous savons qu’une chose est mauvaise, ce n’est tout
simplement plus possible d’en avoir envie. Cette position de Socrate est
complètement paradoxale, elle va à l’encontre (para) de ce que tout le monde
pense (doxa), à l’encontre de tout ce que l’on voit. Pourtant, Socrate maintient
sa position.
Pour comprendre cette étrange position, reprenons l’exemple pris
précédemment. Celui qui se drogue désire une chose qu’il sait être mauvaise
pour sa santé, disions-nous. Faux, dirait Socrate : s’il désire se droguer, c’est
qu’il aime la sensation que cela provoque. Le drogué ne désire pas s’abîmer
l’organisme ni devenir dépendant ; il désire se faire du bien. Donc il désire
lui aussi une chose qu’il estime bonne : le bien-être. Il sait que la drogue est

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mauvaise pour l’organisme ? Pas tant que cela, dira Socrate. Tous ceux qui se
droguent commencent par curiosité, persuadés d’arrêter avant que cela ne
devienne trop grave. Tout le monde répète que c’est dangereux ; mais entre
ce que disent les médecins et les parents, et ce que nous savons par notre
propre expérience, il y a un écart. Socrate pense finalement ceci : quand nous
disons "Oui je sais, ce n’est pas bien, mais tant pis", c’est qu’au fond de nous,
nous sommes convaincus que ce n’est pas si grave que cela. Si nous savions
à quel point c’est grave, nous n’aurions plus envie de le faire.
Qu’est-ce que tout cela nous apprend sur la nature du désir ? Nous
avions dit que dans tout désir, il y avait un jugement de notre part : ce que je
désire, je juge que cela m’apportera du plaisir. Nous pouvons maintenant
préciser : le désir nous empêche de voir objectivement la valeur de ce que
nous désirons. Celui qui est dans le désir voit forcément les choses sous une
belle couleur. Et il ferme les yeux sur les mauvais côtés. Fermer les yeux,
c’est précisément : ne pas vouloir savoir. Pour que nous puissions désirer
quelque chose de mauvais, la première condition, c’est de ne pas savoir que
c’est mauvais, grâce à un mensonge à soi-même. Le désir est donc subjectif,
non pas en ce sens que chacun est libre de désirer ce qui lui plaît, à lui. C’est
bien plus radical. Le désir est subjectif en ce sens que celui qui est dans le
désir se moque de la vérité, il ne voit que ce qui l’arrange. C’est pour cela
qu’il est impossible de désirer réellement une chose et de savoir qu’elle est
mauvaise. Quand on est dans le désir, on n’est plus dans le savoir.

Si l’on suit la pensée de Socrate, il faut conclure que savoir, d’un


savoir réel, qu’une chose est mauvaise pour nous, cela nous guérit
définitivement d’en avoir le désir. Ce n’est pas de l’optimisme ni de la
naïveté, c’est de la logique. Le contraire serait aussi absurde que de prétendre
savoir qu’une idée est vraie, tout en continuant à croire qu’elle est fausse. Je
ne peux pas à la fois savoir que la Terre tourne autour du Soleil, et croire que
le Soleil tourne autour de la Terre. C’est logique.

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