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UR 02 - Cours 4

Philippe Dehan
Naissance de l’urbanisme

Sommaire :
Qu’est ce que l’urbanisme ?
Naissance de l’urbanisme
Le pré-urbanisme
La ville idéale comme modèle
Des cités ouvrières aux HLM : émergence du logement social

Qu’est ce que l’urbanisme ?

Comme la ville, le concept d’urbanisme n’est pas facile à définir. Le terme d’urbanisme apparaît vers 1910 dans une
revue suisse. Quelques décennies auparavant, l’ingénieur espagnol Idelfonso Cerda avait déjà employé un terme
proche, celui d’urbanisacion, mais avec un double sens : à la fois urbanisme et urbanisation.
Selon Françoise Choay, dans son anthologie Utopies et réalités parue en 1965, l’urbanisme naît bien au tournant du
siècle : « vers la fin du XIXe siècle l’expansion de la société industrielle donne naissance à une discipline qui se
distingue des arts urbains antérieurs par son caractère réflexif et critique et par sa prétention scientifique ». Dans son
choix de textes, elle distingue d’ailleurs les pré urbanistes des urbanistes, qu’elle classe en trois catégories :
progressistes, culturalistes et organiques. Elle oppose donc cette discipline nouvelle, qui serait une science ou tout au
moins une technique, à l’art urbain qui aurait prévalu auparavant avec un souci esthétisant.
C’est peut être vrai en Europe pour la période juste antérieure, au XVII e et au XVIIIe siècles, en Europe où l’art urbain se
limite bien souvent à la création de places royales ou d’axes monumentaux. Mais ce n’est pas vrai pour toutes les
villes coloniales, par exemple les villes espagnoles d’Amérique du sud, qui sont des créations globales, à partir d’un
plan qui gère l’expansion de villes entières. Depuis les temps les plus reculés de la civilisation, et dès l’antiquité à
Sumer, en Egypte ou en Grèce, l’homme crée des villes entières et cherche à définir des dispositions ordonnées de
l’espace urbain selon différents concepts qui n’ont parfois rien à envier à ceux de l’urbanisme contemporain.

Ainsi, les romains avaient des pratiques de fondation des villes qui incluaient des rites religieux, ils dessinaient les
ensuite les voies qu’ils aménageaient avec des pavés, des trottoirs, des égouts, comme on peut le voir à Pompéi ou
Herculanum. Ils avaient des principes d’alignement et de régulation des hauteurs et savaient composer un forum et
des quartiers fonctionnels.
Les pratiques de planification des phénomènes urbains sont donc bien antérieures à l’apparition du mot urbanisme et
au moins une partie de l’objet qu’il recouvre existe donc depuis bien longtemps, même si on peut noter quelques
différences.

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Dans son Que sais-je sur l’urbanisme, Pierre Merlin souligne ce problème : « n’y aurait-il eu auparavant aucune action,
aucune pratique, visant à créer une disposition ordonnée de l’espace urbain, recherchant l’harmonie et l’efficacité ?
On sait qu’il n’en est rien (…) »1.
C’est une forme de description des pratiques antérieures à l’invention officielle de l’urbanisme, mais de manière
étrange, après avoir noté que l’urbanisme apparaît à la fin du XIXe siècle, Pierre Merlin, ne les distingue pas vraiment
de l’urbanisme. C’est d’ailleurs courant : beaucoup d’auteurs, en particuliers des historiens, adoptent le terme
urbanisme pour parler des pratiques de planification des villes antérieures : « l’urbanisme au moyen âge »,
« l’urbanisme au 18e siècle », etc. C’est une position qui contredit totalement celle de Françoise Choay pour laquelle
l’urbanisme se distingue des méthodes antérieures qui n’ont pas de nom. C’est pourquoi je propose d’adopter le
terme de planification des villes2, pour qualifier les actions antérieures, car il met en relief le fait que pour l’essentiel, les
pratiques antérieures à l’urbanisme reposaient sur l’adoption du plan composé soit selon une grille permettant de
gérer aisément les évolutions, soit à partir de composition urbaines basées sur des préceptes esthétiques
(perspectives, mises en valeur de monuments) qu’on a souvent appelé l’art urbain.

Définitions de l’urbanisme
Qu’est ce qui distingue l’urbanisme de la planification des villes ? Pour Françoise Choay, c’est la prétention
scientifique et réflexive de l’urbanisme. Dans Utopie et réalités elle explique que les doctrines de l’urbanisme se
fondent sur une analyse formalisée des besoins et des conditions de la réalisation urbaine. Ce serait donc le caractère
analytique des contraintes et des besoins qui distinguerait l’urbanisme des pratiques antérieures de planification des
villes.
La définition des dictionnaires est un peu moins précise. Le Larousse définit l’urbanisme comme « l’art d’aménager et
d’organiser les agglomérations humaines » et « l’art de disposer l’espace urbain ou rural (…) pour obtenir son meilleur
fonctionnement et améliorer les rapports sociaux ». Dans ces définitions il s’agit d’aménager, c’est à dire, de « disposer
avec ordre ». C’est un acte volontaire qui veut créer une situation ordonnée jugée préférable à celle résultant du jeu
spontané des acteurs. Cette définition est assez proche de ce que pouvait prétendre la planification des villes, sauf
peut-être la question de l’amélioration des rapports sociaux qui était rarement explicitement présente dans les
pratiques de planification antérieures. Bien qu’on en trouve des exemples, comme la création du Mellah, le quartier
juif de Marrakech, qui répond à une volonté de protection et de contrôle de cette population allant vers une
amélioration des rapports sociaux.
Le petit Robert est plus explicite. Il confirme l’apparition du mot en 1910 et propose la définition suivante : Etude des
méthodes permettant d’adapter l’habitat urbain aux besoins des hommes ; ensemble des techniques d’application de
ces méthodes. Cette définition est intéressante car elle se limite à la question de l’adaptation, sans parler directement
d’aménagement. L’urbanisme serait donc l’ensemble des méthodes et des techniques permettant de mieux adapter
la ville aux besoins des hommes que se soit pour la création ou la transformation.

1
Merlin Pierre, L’urbanisme, Que sais-je / PUF, 1991 p.7
2
Le mot planification lui-même est récent puisqu’il apparaît en 1938, appliqué à l’économie, selon le Robert. Mais la définition de
planifier, « organiser selon un plan » est celle qui convient le mieux pour décrire les pratiques antérieures de création et de développement
urbains. Il faut par contre éviter d’employer le terme de planification urbaine qui est généralement utilisé pour décrire des actions de
programmation complexes pour des opérations d’urbanisme.

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De la planification des villes à l’urbanisme
Je propose ce diagramme explicitant les relations entre l’ensemble planification des villes et urbanisme : l’urbanisme
intègre les pratiques antérieures de la planification des villes (sauf les rites de fondations) mais lui ajoute une phase
d’analyse et de diagnostic devant fonder une programmation urbaine à partir de laquelle le projet urbain est bâti.

A l’origine il y a le site avec ses atouts et ses contraintes ; lorsque les hommes s’installent sur le site, ils impriment au
site différentes dynamiques qui le transforment.

Le processus de planification de la ville commence par la décision politique de base, celle de la création, de la ville ou du
secteur urbain, qu’il s’agisse d’un choix collectif démocratique ou de la décision autoritaire d’un homme ou d’un groupe.

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Dans de nombreux cas, de l’antiquité à la création des villes coloniales d’Amérique du sud3, la phase de création intègre
des rites religieux de fondation des villes, invocation, cosmogonie et rites solaires, etc. visant à créer la ville sous de bons
hospices (voir chapitre infra).

La planification de la ville passe ensuite par le processus d’élaboration du plan, que ce soit un damier ou une forme
plus complexe ; Les contraintes du site (relief, sol et sous-sol, végétation, hydrologie, cours d’eau, climat, vents
dominants) sont prix en compte de manière variable. C’est ainsi que la grille du plan de San Franscisco est
indifférente au relief et que, dans de nombreux plans des villes coloniales sud-américaines, c’est plus la cosmologie
solaire qui détermine les choix d’implantation que les particularités du relief ;
La réalisation concrète du plan sur le site implique la mise en œuvres des différentes techniques urbaines liées à la
création des voies : prise en compte des contraintes naturelles vents, des inondations, … ; conception et réalisation
des infrastructures. Voirie, ponts et réseaux sont les principaux objets car, la distribution d’eau (pas chez chaque
particulier) et l’assainissement existent depuis l’antiquité. Ces infrastructures peuvent être de dimension territoriale
comme le montre les grands aqueducs romains.
Les îlots créés par les infrastructures font ensuite l’objet
découpage parcellaire adapté aux différentes
programmes des bâtiments qui sont construits sur de
ce socle. La production bâtie intègre une dimension
spatiale, formelle et esthétique, qui prend forme dans la
géométrie du parcellaire et ses déformations, mais aussi
dans des desseins urbains volontaires : axes de
composition urbaine, etc. ; parallèlement les
règlementations d’alignement et de hauteur ont souvent
contribué (de manière plus ou moins contrôlée) à la

3
A ce sujet voir le livre de Giuliano della Pergola, Le città antiche cosmogniche, universale di Architettura, mars 2000 et l’article
de Marcello Fagiolo, « La fondazione della città latino-americane gli archetipi della giustizia et della fede », in Psicon n°5, Firenze, ottobre
decembre 1975 p 34

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forme urbaine et à son caractère, de la même manière que les contraintes et la culture technique constructive ont,
jusqu’à une date très récente, marqué fortement le paysage urbain.

La dimension rituelle de la planification des villes


La dimension rituelle et cosmologique est très importante durant l’antiquité ou lors de la création des villes coloniales
de l’Amérique du sud.
Dans ses dix livres d’architecture, le Romain Vitruve (mort 26 avant JC), reste très technique même si les méthode
nous paraissent peu rationnelles : le choix du site, la conception des murailles sont basés sur des préceptes
« techniques » : choisir un lieu sain, une forme plus facile à défendre. Et, même s’il suggère d’étudier le foi d’animaux
sacrifiés ou les herbes qui poussent, c’est pour étudier la qualité du lieu et savoir si le climat est bon ou non. Pour
Vitruve, le tracé des rue est lié à l’étude des vents : il faut éviter « le vent du midi [qui] engendre des fièvres, celui qui
souffle entre le septentrion et le midi [qui] fait tousser, et celui du septentrion, qui guérit ces maladies [mais] est si
froid »4. Vitruve insiste peu sur les dimensions symboliques des choix urbain, mais précise quand même que le choix
d’implantation des temples doit se faire en fonction de leur destination : les temples de Vénus et de Vulcain et de Mars
doivent « être bâtis hors la ville, d’abord pour éviter aux jeunes gens et aux mères de famille les occasions de
débauches (…) ; ensuite pour préserver les maison du péril des incendies, en attirant hors de la ville, par des
sacrifices à Vulcain, tous les mauvais effets de la puissance de ce dieu 5. Enfin il préconise de placer le temple de
Mars hors les murs pour empêcher les meurtres et les querelles parmi les citoyens et les assurer contre les
entreprises des ennemis ».
Mais, dans son Art d’édifier6, Leon Battista Alberti cite d’autres auteurs grecs et latins font références aux dimensions
rituelles des traditions de fondation des villes. C’est ainsi que, dans son livre IV, Alberti, relate que les auteurs de
l’antiquité, comme Varron et Plutarque, décrivent les rites religieux romains de fondation des villes : « le jour fixé par
les augures, on attelait un taureau et une vache, auxquels on faisait traîner une charrue au soc d’airain ; c’est ainsi
qu’on creusait le premier sillon destiné à marquer le périmètre des murailles. Les pères fondateurs suivaient la charrue,
avec la vache à l’intérieur, le taureau à l’extérieur, remettant et entassant dans le sillon les mottes de terre écartées et
éparpillées pour ne rien en perdre. La charrue une fois parvenue à l’emplacement des portes, ils la soulevaient de leurs
mains afin que le seuil des portes demeura intact. C’est ainsi qu’ils consacraient les murs et tout leur périmètre, à
l’exception des portes qu’il était même impie d’appeler « sacrées ». A l’époque de Romulus, les pères fondateurs de
Rome : le premier jour, « après avoir accompli un sacrifice [avaient coutumes] d’allumer des feux devant la tente, et de
purifier le peuple en le faisant passer à travers les flammes ». Toujours selon Alberti, les romains avaient aussi coutume
de marquer le tracé des murs en répandant de la terre blanche, réduite en poudre dite « terre pure ». Depuis les
étrusques l’observation du ciel par les devins était indispensable pour connaître les destinées de la ville nouvelle. Au-
delà des rites de fondation certains chercheurs montrent que la géométrie des villes, en particulier le damier avait pour
les grec un signification symbolique : s’appuyant sur Aristotele, le chercheur Marcello Fagiolo notre que
« l’orthogonalité était une forme symbolique », et que le Kosmos géométrique reflétait le Kosmos étique et poétique de
la vie civique de la cité grecque7.

4
Vitruve 10 livres d’architecture, trad 1673 Claude Perrault, Balland, 1979 p 41
5
Venus déesse de l’Amour, Mars dieu de la guerre, Vulcain, dieu du feu
6
Leon Battista Alberti « L’art d’édifier », publié en 1485 (13 ans après la mort d’Alberti) traduit par Pierre Caye et
Françoise Choay, Seuil 2004 p197
7
Marcello Fagiolo, « La psicologia della colonizzazione e il mito dolare della ragione » in Psicon, architecttura e
simbolismo solare, n° 1 oct 1974 p22

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Mais ces recherches ne sont pas limitées à l’antiquité et aux religions antiques. Marcello Fagiolo montre que la plupart
des villes des colonies d’Amérique latine, sont fondées à partir d’un rite basé sur un « cérémonial très simple,
reposant sur quelques gestes et formules, invocations » : une invocation de la trinité, à la vierge et aux autres saints
avant que le geste essentiel soit celui de l’implantation d’une croix de bois au centre de la place de la ville et à partir
de laquelle se développe le damier régulier des rues. Cette croix, connue comme la « croix du marché ou croix de la
justice ou colonne de la justice, croix de la liberté ou arbre de la justice » est le point central de la ville emblème
symbolique de la liberté communale et point central de la vie urbaine 8 et joue le rôle d’un totem pour la cité nouvelle.
Dans la ville de Manajav à Cuba la colonne centrale est dédiée à Jésus et le village est ainsi conçu comme une sorte
de Jérusalem céleste : 12 rues sont dédiées aux 12 apôtres conduisant à 12 portes, c’est la ville du Christ soleil.
Mais le symbolisme n’est pas réservé aux créations lointaines ou anciennes. Riccardo Pacciani note que le tracé de
Versailles avec ses avenues et allées convergeant vers la chambre du roi soleil repose aussi sur un symbolisme
solaire au centre duquel est placé le roi qui avait pris pour divise le soleil avec un globe terrestre au dessus 9. Ce
symbolisme solaire se décline dans chaque partie comme le note Perrault : « la plupart des ornements de Versailles
étant pris de la fable du soleil et d’Apollon […] on avoit aussi mis un soleil levant dans le bassin qui est l’extrémité du
petit parc (p.74).

La science de l’urbanisme
Sans doute peut-on encore trouver quelque référence à différent symbole et rites dans les créations contemporaines,
mais l’urbanisme se veut scientifique, il va donc chercher à oublier donc les dimensions rituelle et cosmologique. Il
cherche à appuyer la planification sur des analyses techniques et sociales à caractère « scientifique », pour connaître
l’état de l’existant et établir un diagnostic qui fonde les choix politiques de programmation, et le projet. Il cherche à
maîtriser le futur autrement que par un plan qui se remplit et se densifie. Il implique la recherche d’équilibres, d’un
meilleur confort pour les habitants : adapter l’habitat urbain aux besoins des hommes. Il faut insister sur le fait que ces
choix ne découlent pas naturellement des analyses. Le diagnostic conduit à un bilan à partir desquels, il faut faire des
choix, qui sont, par essence, politiques : la manière de répondre aux dynamiques sociales et économiques, ou de les
modifier (attirer des entreprises ou tel ou tel type de population par exemple) ne sont pas des choix techniques, mais
ils doivent s’appuyer sur une analyse de la situation qui permette aux responsables de faire leur choix.

L’urbanisme est donc une version élargie et scientifisée de la planification des villes. La programmation, urbaine, le
dessin du plan de la ville, l’art urbain et ses principes de composition urbaine et les techniques de réseaux doivent être
fondés sur des études qui leur donnent une justification scientifique. Il oublie par contre les pratiques rituelles de
fondation,
L’urbanisme ajoute donc aux pratiques de planification antérieures les notions essentielles d’analyse de l’existant, de
diagnostic, de prospective qui doivent fonder les choix politiques et la programmation urbaine qui en découle. Ces
analyse doivent permettent de connaître aussi bien la situation matérielle du site que ses dynamiques sociales et
économiques et doit conduire à définir les enjeux techniques (réseaux, ville durable) de l’opération.

8
Marcello Fagiolo, « La dondazione delle citta latino-americane gli archetipi della giustizia e della fede » in Psicon,
america latina : le citta coloniali, n° 5 oct 1975 p36
9
Riccardo Pacciani, « Heliaca simbologia del sole nella politica culturale di Luigi XIV », in Psicon, architecttura e
simbolismo solare, n° 1 oct 1974 p69

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Les principale différences entre la planification des villes et l’urbanisme est la disparition des rite de création et
l’introduction de deux phases majeures préalable au projet proprement dit : l’analyse de la situation existante qui doit
conduire à un diagnostic et une phase de programmation urbaine qui peut être sommaire (lotissement ou grille de
programmation des grands ensembles des années 60) ou très élaborée, comme le sont celles des grands projets
contemporaines.
Le second schéma montre aussi que, désormais, il y a itération lorsque la croissance est continue : une fois un
morceau de ville produit, le site urbain est modifié et il faut reprendre le processus au stade de l’analyse et du
diagnostic. C’est l’une des raisons pour laquelle les plans locaux d’urbanisme français (PLU) doivent être
régulièrement révisés.

Naissance et développement de l’urbanisme


Ce n’est pas par hasard que l’urbanisme naît à la fin du 19e siècle. La révolution industrielle a engendré dans les pays
occidentaux une forte croissance urbaine liée à l’exode rural. Les villes se densifient de manière désordonnée et la
qualité de vie des quartiers populaires qui n’était déjà pas bonne, se dégrade.
Les gravures de Gustave Doré sur Londres, alors la plus grande ville du monde, montrent des situations urbaines
catastrophiques. Pourtant les mauvaises conditions de vie existaient déjà dans bien des agglomérations sans qu’on
s’en émeuve. En fait, l’évolution est double.

1- Des conditions de vie qui se dégradent


D’un côté il y a une réelle détérioration des conditions de vie de la population à cause de la croissance désordonnée
des villes : pas ou peu de services urbains, des conditions de logements très mauvaises conduisant à un très fort
surpeuplement dans les habitations sans confort, c'est-à-dire sans eau courante, sans wc intérieur, sans salle de bain,
sans vrai chauffage. Les wc sont dans la cour, au mieux sur le palier. Pour se laver il faut chercher l’eau soit à la
fontaine du quartier soit dans la cour. Pour prendre un bain, il faut commander l’eau à un livreur qui la monte jusqu’à

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votre logement. Les égouts existent mais sont généralement insuffisants et en mauvais état ; dans la rue, le passant
doit se garder car il n’est pas rare que, malgré les édits royaux qui l’interdisent, on jette les pots de chambres par les
fenêtres ! Les rues sont sales, puantes, bruyantes et grouillantes. La ville du 19e siècle, est celle de Dickens, Zola ou
Eugène Süe.

2- l’émergence de la pensée hygiéniste


De l’autre, il y l’émergence d’une pensée nouvelle sur la salubrité et l’hygiène parallèlement aux progrès scientifiques
et médicaux qui conduit à établir la relation entre hygiène / conditions de vie et santé / mortalité. Cette prise de
conscience hygiéniste touche la bourgeoisie : la ville sans égout, sans eau courante, était sujette à des épidémies,
mais cette situation ne semblait pas vraiment préoccuper les urbains des siècles antérieurs. L’émergence de la
préoccupation hygiéniste se fait entre le 18e et le 19e siècles. Elle est parfaitement décrite par l’historien Alain Corbin
dans le livre le Miasme et la Jonquille10 à travers l’analyse de l’émergence de la sensibilité olfactive.
Ainsi, à la fin du 19e siècle et au début du 20e, le sentiment que la ville fonctionne mal et qu’elle n’est pas un milieu
sain pour la population se développe fortement chez les élites 11. La ville est désormais considérée comme anti-
hygiénique. Du coup, il faut la réformer pour le bien être physique et moral de ses habitants, en particulier pour les
classes laborieuses. Les hygiénistes vont se préoccuper de guérir la ville ou d’inventer un modèle de ville et un mode
de vie urbain nouveau, hygiénique et sain. Cette évolution de la pensée va conduire à la création de nouvelles
doctrines en urbanisme et à la transformation radicale de la production urbaine.

Naissance de l’urbanisme, doctrines et modèles

Les pré-urbanistes

Haussmann (1809 – 1891)


Au milieu du 19e siècle, sous le second Empire, entre 1853 et 1882, Paris se transforme et se modernise, sous la
direction du préfet de la Seine, le baron Haussmann, nommé par Napoléon III. Georges Haussmann n’est pas un
théoricien, c’est un préfet pragmatique qui propose d’adapter Paris - le Paris du Moyen-âge, avec ses rues étroites,
ses maisons serrées - à la vie moderne, à la circulation (pas encore automobile).
Haussmann, étend la ville et transforme la ville existante en dessinant un réseau de grandes voies pour créer des
axes de circulation, de raccorder les équipements naissants (mairies, écoles, lycées, postes, marchés, hôpitaux,
abattoirs, gares, …), et de mettre en valeur les monuments. Ce réseau se fait à partir d’un système de voies
rayonnantes en étoile, autour de quelques nœuds stratégiques comme la place de l’Etoile, la République, le
Trocadéro, etc. Si les créations sont relativement aisées dans les quartiers annexés à la ville, dans le tissu ancien, il
s’agit de« percées » effectuée après expropriations puis destructions. Ces actions s’appuient sur des études
techniques, et des prévisions financières.
Haussmann gère les transformations de la ville comme une affaire capitaliste à laquelle il associe banquiers et
industriels, avec un système d’emprunts à long terme qui permet à ces acteurs de faire de bonnes affaires tout en
proposant une nouvelle image de Paris. Une image de capitale qui satisfait entièrement la nouvelle bourgeoisie car
ces transformations permettent de :

10
CORBIN Alain, le Miasme et la Jonquille Aubier, Montaigne, 1982, réed Champ-Flammarion
11
Voir Bruno Fortier, L’amour des villes, Mardaga, Liège, 1994.

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- revaloriser les monuments et de valoriser les nouveaux équipements
- de lutter contre l’insalubrité et de proposer une image de modernité : espace, lumière, végétation
- de circuler de quartier à quartier et de relier les gares, qui sont en construction
- de faciliter le maintien de l’ordre public grâce aux larges avenues qui facilitent l’intervention de l’armée en cas
d’émeutes populaires ;
Une cinquième raison à l’haussmannisation de Paris, moins souvent invoquée par les historiens de la ville, est le fait
que Napoléon III cherche à « refouler les ouvriers et le danger politique qu’ils représente hors de la capitale »12. Ce
facteur, signalé par l’historien Jean-Claude Yon, est plus conjoncturel. Il est lié au fait que lors des élections de 1857,
plusieurs députés de l’opposition républicaine sont élus à Paris, ce qui conduit Napoléon III à demander à
Haussmann d’accélérer ses travaux. Mais il montre que l’éviction des ouvriers de Paris n’est pas la conséquence
induite par la politique de mutation urbaine mais bien l’un des enjeux de cette transformation.

Formes de l’haussmannisation
L’haussmannisation se caractérise par la création de larges avenues plantées d’arbres avec des façades
d’immeubles très systématiques : balcons à certains étages, rythme parcellaire et décoration des façades de pierre,
systématiques. Elle se caractérise aussi par l’introduction du végétal dans l’espace public : les larges boulevards ou
avenues sont plantées, des parcs et jardins sont créés. Le végétal urbain passe du privé au public.
L’haussmannisation une grande influence, en France comme en Europe, sur les pratiques de transformations
urbaines de la fin du 19e siècle et du début du 19e. Françoise Choay qualifie Haussmann de pré-urbaniste. Il ne s’agit
en effet pas encore d’urbanisme au sens où les choix ne se fondent pas sur une analyse de la réalité physique et
sociale du lieu, mais plutôt sur une intuition sur les nouvelles nécessités du fonctionnement urbain et de l’économie de
la ville.
Mais c’est la première fois qu’on va modifier de manière aussi radicale des villes. Auparavant, les projets
d’embellissements étaient ponctuel : percement de quelques rues (le trident à Rome), création d’une place (des
Vosges, …). Avec l’haussmannisation des villes on change d’échelle : on transforme de manière volontaire et radicale
un tissu urbain pour le moderniser, le remodeler pour l’adapter aux évolutions des besoins.

Fondements l’haussmannisation
Les transformations de Paris sont généralement présentées comme l’action forte d’un pouvoir fort. Napoléon III a
effectivement fait modifier la constitution en 1852 pour se donner les pleins pouvoirs dans deux domaines : la
signature des traités de commerce et les grands travaux publics.
Haussmann disposait de grands pouvoirs ce qui va permettre la mise en place d’un processus d’expropriation très
efficace13. Mais je crois, avec le sociologue Maurice Halbwachs, que ce projet de remise en ordre fonctionnelle et
symbolique de la ville est, comme l’extension d’Amsterdam au XVIIe siècle, « l’expression d’un besoin collectif », celui
de la bourgeoisie qui a conduit Napoléon III au pouvoir14. Comme à Amsterdam, l’haussmannisation des villes
répond à une demande collective, qui est celle de la classe dominante, d’avoir une ville ordonnée et fonctionnelle qui
réponde à ses besoins, mais aussi à son image.

12
Yon Jean-Claude, « Le second empire, politique, société, culture », Armand Colin, Paris 2004, p.53
13
voir P. de Moncan et Cl. Heurteux, Villes haussmanniennes, Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, les éditions du Mécène, 2003 p. 16
14
Cité par Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, La découverte, Paris 2002 p. 20

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La démonstration de ce phénomène est la parfaite adéquation de l’offre produite par ces grands travaux à la
demande des nouveaux acquéreurs. Si Haussmann n’avait pas été en phase avec la classe dominante de Paris, les
travaux auraient traînés, les immeubles ne se serait pas vendu et pas valorisés. Or les « spéculateurs intelligents »
comme les nomme Halbwachs vont investir et faire de bonnes affaires. La transformation de la ville se fait avec une
nouvelle génération de banquiers, en particulier les frères Pereire qui vont fonder la Société Générale et le Crédit
Mobilier et faire fortune.
Même si les comptes d’Haussmann ont été largement critiqué, en particulier par Jules Ferry qui a écrit un pamphlet
nommé « les comptes fantastiques d’Haussmann » qui démontre pertinemment que l’argent public aide les
investisseurs privés à s’enrichir, la théorie des « dépenses productives » définie par Haussmann a plutôt bien
fonctionnée. De fait, bien que financées par l’emprunt public, les dépenses ont dynamisées l’emploi et l’économie
privée (les chantiers) tandis que les terrains et immeubles des nouvelles voies se sont valorisées très rapidement, le
commerce s’est dynamisé engendrant plus de recettes, ce qui permit de rembourser les emprunts plus vite que
prévu15.
L’haussmannisation est tellement en phase avec les besoins de la bourgeoisie industrielle, marchande et banquière
de l’époque que les principes mis en œuvre à Paris vont se répandre dans de nombreuses villes françaises et
étrangères. C’est ainsi que les plans d’extension d’Helsinki (Eliel Saarinen 1918) ou de Vienne (Otto Wagner),
reprennent les principes des larges avenues haussmanniennes et que les métropoles régionales comme Bordeaux,
Marseille, Lille, Lyon, chacune à leur échelle, commencent à créer des percées pour relier les équipements et les
monuments de la ville16.
Haussmann a donc eu une très grande influence sur la conception de la ville du 19 e siècle et qui, plus d’un siècle
après, marque encore le paysage des centre villes européens.

Camillo Sitte (1843 - 1903)


L’architecte autrichien Camillo Sitte a aussi eu une influence importante sur les conceptions urbaines de la fin du 19 e
siècle. Plus, à cause d’une publication, que de ses réalisations. Opposé à l’aménagement de l’extension circulaire de
Vienne (le Ring ), réalisé par Otto Wagner selon des principes proche de ceux d’Haussmann, Sitte rédige en 1889 un
ouvrage, l’art de bâtir les villes, qui encense la conception médiévale pittoresque de l’espace urbain : fermé, à petite
échelle, diversifié, imprévisible, système de places, non dégagement des monuments, des voies courbes, (…),
opposée aux conceptions de l’époque. Sitte mettra ses théories en œuvre dans plusieurs projets en Autriche et aura
une grande influence en Allemagne. Mais sa vision pittoresque influencera aussi les concepteurs des cités-jardin, et
même Le Corbusier dans ses jeunes années.
Sitte est aussi un pré-urbaniste. Il développe une vision d’embellissement de la ville, très partielle dans son approche,
mais il propose une autre vision des formes de la modernité qui pourrait, selon lui, s’inspirer des formes anciennes de
la ville qu’il revalorise. Et alors que les conceptions haussmanniennes substituent aux traditionnels damiers, une
géométrie en étoiles reliées par des percées rectilignes (principe issue du dessin des grands parcs baroques du
siècle antérieur), Sitte défend un dessin pittoresque basé sur des dessins où la courbe a une grande importance,
proche des principes de composition développés dans le dessin des jardins depuis la fin du 18e siècle.

15
P. de Moncan et Cl. Heurteux, Villes haussmanniennes, op. cit.
16
P. de Moncan et Cl. Heurteux, Villes haussmanniennes, op. cit.

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Le premier urbaniste : Idelfonso Cerda (1815 – 1876)
Cerda est reconnu comme le créateur de l’urbanisme. Ingénieur, il est chargé de réaliser le plan d’extension de
Barcelone. Le plan, approuvé en 1859, est très différent des autres projets de type haussmannien. Il propose un
gigantesque damier qui se différencie des damiers traditionnels par des îlots carrés aux angles cassés. Cerda
cherche à faire passer « l’urbanisation dans le domaine de la science ». Pour cela, il s’appuie sur un « examen
analytique de l’état actuel » qui est l’analyse de l’existant et des études techniques sur la question des croisements
de flux dans les rues. Cerda rassemble son travail théorique dans sa Théorie générale de l’urbanisation publiée en
1867.

La ville idéale comme modèle


La volonté d’améliorer la ville et la société urbaine, prend aussi d’autres formes que celle des premiers pas de
l’urbanisme. Depuis longtemps, certains penseurs, frustrés par les réalités de la conduite du monde, cherchent à leur
opposer une vision idéale de ce que la société urbaine devrait être, selon eux. Cette démarche s’inscrit dans une
longue tradition de réflexions théoriques sur la ville qui, depuis le livre Utopia de Thomas More17 au 16e siècle, lui
même inspiré par La République de Platon, proposent la description d’une cité parfaite aussi bien du point de vue
matériel que politique et social.
Cette démarche a un certain succès entre le 18e siècle et les premières décennies du 20e siècle. De nombreux
penseurs hygiénistes élaborent des réflexions ou des modèles cherchant à inventer la société idéale et la ville de
demain, matérialisée par une description, un plan, des dessins. Certains tentent même de réaliser concrètement leur
proposition en fondant des « colonies expérimentales ». Si ces dernières se soldent à peu près toutes par des échecs,
quelques visions utopiques ou théoriques auront des répercussions concrètes importantes.
Pour beaucoup de ces réformateurs, ces propositions sont une alternative aux solutions politiques révolutionnaires,
de Marx et Engels. La transformation de la société passe par l’invention de formes urbaines nouvelles. C’est la
position d’hommes politiques comme Henri Sellier qui oeuvrera à la construction de logement sociaux (HBM) ou, plus
tard, de l’architecte Le Corbusier qui défend un nouvel urbanisme comme alternative à la révolution. C’est ainsi qu’il
termine son livre (publié en 1925) Vers une architecture par cette assertion : « Architecture ou révolution. La révolution
peut être évitée »18.

Les communautés idéales des penseurs hygiénistes


Ces projets utopiques, même s’ils ne sont pas directement réalisés, constituent donc des étapes importantes de la
culture urbaine et forment quelques points clés pour la culture de l’urbanisme naissant.

Utopia de Thomas More (1478 – 1535)

17
Thomas More (1478 – 1535), L’utopie, Librio 1997, La dispute
18
LE CORBUSIER Vers une architecture ed Crès, Paris 1925

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Ces idées qui fleurissent au 19e siècle et au début du 20e ne naissent pas de rien, mais s’intègrent dans une tradition
utopique séculaire.
En 1516, paraît le livre de Thomas More, juriste anglais, Utopia19, ce qui veut dire en grec, « lieu qui n’est nulle part »
qui présente une cité idéale. Parfaitement organisée du point de vue social cette cité est composée de 6000 familles.
Son organisation sociale est en osmose avec sa forme physique : la ville est partagée en « quatre quartiers égaux. Au
centre de chaque quartier se trouve le marché des choses nécessaires à la vie ». Chaque détail de la ville et de la vie
quotidienne des utopiens, est détaillée (la trompette indique l’heure des repas, les dîners et soupers commencent par
la lecture d’un livre de morale, la place de chacun est définie 20). Selon Thierry Paquot, « La société conçue par Thomas
More repose sur le travail, action principale de l’homme socialisé »21.
A la suite de ce fondateur, différents penseurs poursuivent des réflexions cherchant à définir, chacun leur ville idéale.
On trouve quelques exemples, dans les siècles suivants, comme celle de New Atlantis publié par Francis Bacon à
Londres en 1627. Mais, c’est 19e siècle que cette idée prend un certain essor sous l’influence de Charles Fourrier, qui
conduit quelques patrons idéalistes à tenter de mettre en pratique leurs théories.
Robert Owen (1771- 1858), directeur d’une filature, fonde des écoles pour le peuple à New-Lanark, en Ecosse, et
crée des colonies « communautaires » aux Etat-Unis, en particulier New-Harmony qui accueille 800 personnes à partir
de 1825. Ce dernier projet se soldera par un échec, à cause de « la paresse des uns, l’égoïsme des autres et la non
coordination générale »22 selon son promoteur.

Des phalanstères au Familistère


Charles Fourrier (1772 – 1837) est un personnage marquant de cette quête. Il cherche à créer des « régimes
sociétaires » dans lesquels le travail serait « aussi attrayant que le sont (…) nos festins et nos spectacles »23. Il imagine
un réseau de phalanstères, sorte de communautés où les gens vivraient très librement. Un de ses disciples, Victor
Considérant (1808 – 1893) réalise une « colonie sociétaire » en 1832. Les gens ne s’y précipitent pas. Il fait une autre
tentative, aux Etats-Unis, en 1846, sans plus de succès. Il entreprend de nouveaux essais en 1854, à Dallas, puis à
Houston. Aucune expérience n’est concluante, mais les promoteurs de l’idée communautaire ne se découragent pas.
C’est ainsi, qu’après avoir participé au financement des projets de Considérant, Jean-Baptiste Godin, fabricant de
poêles et fouriériste, dessine les plans d’un Familistère qu’il construit à proximité de son usine, à Guise dans l’Aisne à
partir de 1854. Le Familistère est un « palais social » dans lequel les ouvriers disposent d’un confort étonnant pour
l’époque24 : les appartements bien éclairés, sont équipés d’une cuisine, de wc, d’eau courante à chaque étage et de
différents équipements collectifs (théâtre, piscine, jardins ouvriers, écoles, coopérative de consommation). Godin
précise que, pour lui, le familistère « n’est pas la réalisation du bonheur », mais simplement « un allègement aux
souffrances des classes ouvrières. C’est le bien être physique et moral que je cherche à créer pour elles dans les
limites d’une application et d’une répartition plus équitable des fruits du travail »25. Le familistère est le seul projet qui a
réellement abouti puisqu’il fonctionna pendant plus d’un siècle, jusque dans les années 1980.

19
Thomas More, L’utopie, Librio 1997, La dispute
20
Thomas More op. cit. p. 70
21
Thierry Paquot, L’utopie ou l’idéal piégé, Hatier, Paris 1996, p24
22
Thierry Paquot, op. cit p.31
23
Thierry Paquot, op. cit p.37
24
Thierry Paquot, op. cit p.42
25
Thierry Paquot, op. cit p.43

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Des cités ouvrières aux HLM : émergence du logement social
A côté de ces projets utopiques qui conduisent à la réalisation de ballons d’essais à vocation communautaire,
quelques patrons pragmatiques s’intéressent plus simplement à l’amélioration de l’habitat leurs ouvriers très souvent
mal logés, dans des sortes de casernes ou des habitats ruraux ou de banlieue inadaptés. Pour éviter les problèmes
d’éloignement à une époque ou le transport individuel et collectif sont inexistants ils construisent à proximité de leurs
sites industriels des logements logeant leurs employés les plus méritants. Le logement ainsi créé vise à récompenser
les bons ouvriers, ceux qui travaillent bien et ne fréquentent pas les cabarets.
Ces différents projets de logements, le plus souvent, directement liés à l’usine visent aussi à assurer le
développement moral de l’ouvrier et de sa famille.

Cités ouvrières paternalistes


Les premières expériences de création d’un habitat ouvrier familial spécifique sont basées sur l’amélioration du
concept collectif des casernes, employées jusque là pour loger à bas prix un grand nombre d’ouvriers. Le pouvoir
s’en mêle directement puisque Louis Napoléon Bonaparte (futur Napoléon 3 - alors qu'il n'est encore que Président de
la 2e République) s'engage personnellement dans une réalisation "la Cité Napoléon" (1849-1853. Ce programme de
200 logements est marqué par la modernité : séparation de chaque appartement dans un immeuble collectif afin de
préserver l'intimité de chaque famille, logement équipé de points d'eau, éviers, calorifères, cabinet d'aisance. De plus,
de nombreux services collectifs sont prévus : "un lavoir, un établissement de bains et un salle d'asile pour recevoir les
enfants pendant que les mères se rendront à leurs travaux." La réalisation de ce programme, au 58 de la rue
Rochechouart à Paris, est peu de choses face aux besoins de la population, mais servira de modèle aux futurs HBM
du début du 20e siècle. Comme le Familistère de Guise, à la même époque, la cité Napoléon comporte des
immeubles collectifs dans lesquels la vie collective et les services communautaires sont développés.
Ce modèle est rapidement critiqué car, en concentrant les ouvriers, le logement collectif devient « foyer d’immoralité »
ou « phalanstère de la misère et du crime »26, selon certains contemporains.

C’est pourquoi, ce sera finalement le modèle de la maison unifamiliale, calqué sur l’habitat rural du pauvre, rationalisé
et systématisé, qui va être adopté par une majorité de patrons éclairés.
Dans un premier temps, depuis le début du 19e siècle, les compagnies minières réalisent, dans tout le nord de la
France, Lens ou Valenciennes par exemple, des opérations importantes de corons, c'est-à-dire de toutes petites
maisons accolées en séries. Les plus anciens projets de corons datent de 1820. Leur construction se poursuit
pendant tout le 19e siècle jusqu’entre les deux guerres mondiales. D’autres industriels, réalisent des lotissements
ouvriers comme ceux du Creusot (Schneider) ou à Noisiel (Meunier) 27. Ces projets cherchent à inventer une nouvelle
économie de la maison individuelle en créant de nouveaux types de maison économiques tout en préservant
l’indépendance des entrées pour éviter la promiscuité de la population, jugée dangereuse. Ainsi les maisons de
Noisiel sont jumelées permettant d’économiser un mur. Pour la Société des coopératives mulhousiennes, l’Architecte
Emile Muller invente « le carré mulhousien » dans une réalisation de 1240 maisons individuelles ouvrières. Ce projet

26
Devillers Christian et Huet Bernard, « Le Creusot, naissance et développement d’une ville industrielle 1782 – 1914 », Champ-Vallon, Seyssel 1981
p. 66
27
voir la bonne synthèse : Flamand J.-P., "Loger le peuple, essai sur l'histoire du logement solcial", ed la découverte, Paris 1989

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se fait à partir de l’assemblage dos à dos de 4 maisons individuelles en une seule grosse bâtisse posé au centre d’un
jardin coupé en quatre.

La maison individuelle parait alors être la solution car elle permet d’éviter une trop grande concentration de familles
ouvrières, politiquement et moralement dangereuse. Elle apparaît aussi comme le moyen de faire accéder l’ouvrier à
la propriété, à une époque où la copropriété n’existe pas. Or cette « propriété » apparaît comme « une garantie morale
de bonne citoyenneté ». La possession de sa maison doit écarter l’ouvrier « de ses vices qui sont considérés comme
« ses pires exploiteurs » et « la cause de sa pauvreté »28.
Mais, comme la vente de la maison à l’ouvrier est peu rentable pour le patron constructeur, ce point fondamental de la
doctrine paternaliste reste souvent lettre morte. La maison est louée plutôt que vendue aux familles.
Quelque soit l’écart entre la doctrine et la réalité des expérimentations, il faut souligner que c’est à cette époque que la
maison individuelle devient « l’idéal à atteindre : propriété de l’ouvrier, lieu de la vie de famille, lieu d’un loisir utile et
laborieux dans la maison et surtout dans le jardin qui donne le « goût passionné du sol et permet un retour aux sûres
valeurs paysannes »29. La maison individuelle a donc beaucoup de qualités :
- elle permet à l’ouvrier d’améliorer son ordinaire grâce au jardin,
- d’occuper ses heures de loisir de manière à éviter qu’il ne fréquente les cabarets,
- de stabiliser la famille en le rendant propriétaire, donc responsable.
C’est ainsi que naquirent les premiers lotissements populaires. Ce modèle idéal d’habitat convainc rapidement la
population française, comme en témoignent le succès des lotissements entre les deux guerres, puis les enquêtes
d’opinion qui, dès la fin de la seconde guerre mondiale, et sans discontinuer, montrent que la maison individuelle est
plébiscitée et reste l’idéal d’une grande majorité de citoyens (de 70 à 82 % selon les périodes). Le concept de la
maison ouvrière s’oppose à la fois aux appartements des immeubles collectifs, qui ne disposent ni d’espaces
annexes appropriables, ni d’espace d’expansion familiale, et aux lotissements spéculatifs du 19 e siècles composés
d’habitations individuelles certes, mais très étroites, accolées, sans jardin et avec une cour très réduite donnant sur la
ruelle très étroite qui les distribue. Ce dispositif, dont témoignent par exemples certains quartiers de Levallois 30 ou des
ruelles de Paris 13e, présente alors une promiscuité proche de celle des immeubles surpeuplés.

Emergence du logement social


Après ces premiers pas, c’est au cours du 20 e siècle, que le logement social va se développer, avec l’apparition d’une
exigence nouvelle qui va profondément modifier la ville et l’urbanisme : l’idée qu’il faut (et qu’on peut) loger tout le
monde dans des logements décents. L’aboutissement contemporain de cette idée est « le droit au logement » qui
n’est pas totalement acquis, mais est au centre des réflexions contemporaines sur le logement.

La responsabilité de la création de ce logement va passer progressivement des patrons éclairés aux coopératives et
fondations hygiénistes (fondation Lebaudy, fondation Rothschild 31) à la fin du 19e et au début du 20e siècle, puis aux
collectivités locales dans les années 20 – 30 (Office public d’HBM de la Seine, OPAC de Paris,…), avant de devenir, à
partir des années 50 et leur transformation en HLM, une prérogative de l’Etat qui mettra en œuvre la construction à de

28
Devillers Christian et Huet Bernard, op. cit. p. 66
29
Devillers Christian et Huet Bernard, op. cit. p. 66
30
voir Gervaises Patrick, « Les passages à Levallois-Perret, ruelles pauvres en banlieue » in Faure Alain (Dir) « Les premiers banlieusards », éditions
Créaphis, Paris 1991, p 121 et suivantes.
31
Voir le livre de Marie-Jeanne Dumont, «Le logement social à Paris 1850-1930», Mardaga, Liège, 1991

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logement à grande échelle avec les grands ensembles. C’est ainsi qu’en un siècle, le logement de masse va
s’intégrer aux problématiques politiques fondamentales. Mais il aura aussi une forte incidence sur les formes
urbaines, puisqu’il va devenir une sorte de laboratoire urbain à la fois parce qu’il est la grande innovation
programmatique du 20e siècle, et aussi, parce que quantitativement, il va marquer fortement les villes car au cours
des « trente glorieuses » (1950-70) la construction de logements sociaux va croître pour arriver à 500 000 logements
par an.

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