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penser

/ rêver
Collection dirigée par
Michel Gribinski

Pierre Bergounioux
Où est le passé
entretien avec Michel Gribinski

Theodor W. Adorno
La psychanalyse révisée
traduit de l’allemand par Jacques Le Rider
suivi de
Jacques Le Rider
L’allié incommode

Henri Normand
Les amours d’une mère

Nathalie Zaltzman
L’esprit du mal

Christian David
Le mélancolique sans mélancolie

Paul-Laurent Assoun
Le démon de midi

Adam Phillips
Winnicott ou le choix de la solitude

Jean-Michel Rey
Paul ou les ambiguïtés

Michel Neyraut
Alter Ego

Jeanne Favret-Saada
Désorceler

Adam Phillips
Trois capacités négatives

Michel Gribinski
Les scènes indésirables

François Gantheret
La nostalgie du présent, psychanalyse et écriture

Jeanne Favret-Saada
Jeux d’ombres sur la scène de l’ONU

Jean-Michel Rey
L’oubli dans les temps troublés

Adam Phillips
Promesses
de la littérature et de la psychanalyse

Daniel Oppenheim
L’enfant très malade
approché dans ses dessins

François Richard
L’actuel malaise dans la culture

Dominique Scarfone
Quartiers aux rues sans nom

J.-B. Pontalis
Le laboratoire central

Jean Imbeault
Remake

Adam Phillips
La meilleure des vies. Éloge de la vie non vécue

Jean-Michel Rey
Histoires d’escrocs
I. La vengeance par le crédit ou Monte-Cristo
penser / rêver
revue de psychanalyse dirigée par Michel Gribinski

Déjà parus

penser/rêver n° 1 L’enfant dans l’homme (printemps 2002)


penser/rêver n° 2 Douze remèdes à la douleur (automne 2002)
penser/rêver n° 3 Quand la nuit remue (printemps 2003)
penser/rêver n° 4 L’informe (automne 2003)
penser/rêver n° 5 Des érotomanes (printemps 2004)
penser/rêver n° 6 La haine des enfants (automne 2004)
penser/rêver n° 7 Retours sur la question juive (printemps 2005)
penser/rêver n° 8 Pourquoi le fanatisme ? (automne 2005)
penser/rêver n° 9 La double vie des mères (printemps 2006)
penser/rêver n° 10 Le conformisme parmi nous (automne 2006)
penser/rêver n° 11 La maladie chrétienne (printemps 2007)
penser/rêver n° 12 Que veut une femme ? (automne 2007)
penser/rêver n° 13 La vengeance et le pardon, deux passions modernes (printemps 2008)
penser/rêver n° 14 L’inadaptation des enfants et de quelques autres (automne 2008)
penser/rêver n° 15 Toute-puissance (printemps 2009)
penser/rêver n° 16 « Un petit détail comme l’avidité » (automne 2009)
penser/rêver n° 17 À quoi servent les enfants ? (printemps 2010)
penser/rêver n° 18 La lettre à la mère (automne 2010)
penser/rêver n° 19 C’était mieux avant… (printemps 2011)
penser/rêver n° 20 Le temps du trouble (automne 2011)
penser/rêver n° 21 Le genre totalitaire (printemps 2012)
penser/rêver n° 22 Portraits d’un psychanalyste ordinaire (automne 2012)
penser/rêver n° 23 Le corps (est un) étranger (printemps 2013)

À paraître

penser/rêver n° 24 Façons de tuer son père et d’épouser sa mère quand on est l’enfant d’un couple homoparental (automne 2013)

www.penser-rever.com
ISBN 978.2.8236.0275.3

© Éditions de l’Olivier, 2013.


Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo
Table des matières

Couverture

penser / rêver

penser / rêver

Copyright

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6
Nous sommes sensibles au style. Il colore toutes les manifestations de
l’existence sociale. Le mot s’applique plus particulièrement à la littérature. Selon
le dictionnaire, c’est un « aspect de l’expression chez un écrivain », une « façon
de traiter les matières et les formes » dans les arts plastiques et, d’un point de
vue plus général, une manière personnelle ou collective d’être ou de faire.
Étymologiquement, le grec stulos désigne simplement un pilier. Le stylite
est un ermite qui vivait et priait au sommet d’une colonne, entre ciel et terre.
C’est le latin qui a rapproché l’étai de l’écrit. Stylus, c’est encore le pieu mais
c’est aussi le poinçon à écrire sur les tablettes de cire. Le mot stylographe
apparaît en 1907. Il vient de l’anglais où il est attesté dès 1882, lorsqu’on munit
le porte-plume d’un réservoir d’encre.
Il existe une très ancienne science du style. Charles Bally l’a refondée sur
les principes de la linguistique structurale. Il écrit :

La stylistique ne peut être une science historique. La cause en est que les faits de langage ne sont
faits d’expression que dans la relation réciproque qui existe entre eux.

Ses successeurs persisteront à rapporter le style à la langue comme entité


autonome, c’est-à-dire à refuser l’approche historique. C’est pourquoi leurs
travaux sont décevants. Ils se ramènent à des grammaires. Ils en ont la
sécheresse, la grisaille. Ils laissent intacte l’expérience vécue du style, son
retentissement subjectif, ses bonheurs et le bonheur qu’on y trouve. Ce serait une
propriété immanente au langage, qu’un pouvoir d’exception dévolu à certains
hommes rendrait apparente. La démarche oppose un sujet abstrait de toute
détermination à l’objet dont on prétend saisir la réalité propre. Les sciences de la
nature sont là pour valider la justesse et la fécondité de cette posture
existentielle, qui gouverne la connaissance rationnelle. Les choses humaines, en
revanche, échappent à cet objectivisme. Le style est chose relative, non pas
seulement dans l’emploi différentiel des mots et des tournures, des formes et des
couleurs, mais dans leur réception. Il est ou non perçu comme tel. Dans le
premier cas, il s’accompagne d’un plaisir spécifique et s’apparente à une
révélation. En tout état de cause, il reste voilé de mystère. Tout incite donc à
rapatrier la question du style sur le terrain qui est le sien, celui de l’histoire, des
luttes qui opposent les hommes entre eux dès la formation des premières
sociétés.
Qu’on ait retenu l’instrument graphique pour désigner des façons
distinctives d’être ou d’agir, constitue un indice de départ. Le style a à voir avec
l’écriture et celle-ci avec l’exploitation de l’homme par l’homme sous sa forme
primitive, l’esclavage, dans les premiers empires de l’Antiquité. On date
l’apparition de l’écriture de la fin du IVe millénaire et ce qui devrait surprendre,
ce n’est pas son ancienneté relative mais son tardif éveil. L’espèce humaine est
parvenue au stade actuel d’évolution depuis une cinquantaine de milliers
d’années. Rien ne nous distingue de la race de Cro-Magnon, même posture
verticale, même équipement cérébral. Il y a place, dans sa volumineuse boîte
crânienne, sur son vaste cortex, pour les deux aires de Broca et de Wernicke qui
commandent l’usage du langage. Ces lointains prédécesseurs parlaient, à coup
sûr, mais n’ont pas laissé de traces écrites, rien que des images dont la splendeur
fait regretter l’absence de témoignages de leur pensée. Les recherches d’André
Leroi-Gourhan n’ont pas véritablement établi l’existence de proto-écritures aux
parois des cavernes où semblent vivre, tant ils sont bien peints, les rennes et les
rhinocéros du Magdalénien. Les signes qu’il a relevés, analysés seraient peut-
être des ébauches calendaires.
Il n’y a pas loin, pourtant, du dessin au pictogramme, de celui-ci à la forme
simplifiée de l’idéogramme et, de là, aux caractères cunéiformes. L’alphabet, qui
constitue une révolution dans la révolution puisqu’on s’avise de noter, non plus
les choses, mais les sons, est inventé dès le XIVe siècle, dans l’actuelle Syrie.
Au VIIIe siècle, les Grecs y apportent cette perfection à laquelle on n’a plus rien
ajouté – un caractère pour chaque son, à tout son, un caractère.
Si l’Homo sapiens possède le langage articulé sans éprouver d’abord et
longtemps le besoin de le visualiser, comme il l’a fait de ses actes, de la chasse,
il faut en chercher l’explication hors de l’évolution biologique. L’invention de
l’écriture, c’est-à-dire de l’archive, de l’histoire comme science du passé, c’est
l’histoire, l’émergence des premières sociétés inégalitaires, de castes et de
classes, dont la lutte est l’élément moteur.
Un mobile dont il n’est pas nécessaire de connaître la nature, avidité,
paresse, désir d’imposition, pousse les montagnards du plateau d’al-Hadjara, à
l’ouest, ou des hauteurs de Kermanshah, en est, à descendre dans les vallées de
l’Euphrate et du Tigre, les nomades du désert de Mongolie à s’enfoncer dans les
plaines de lœss de la Chine, non plus pour razzier des biens, tuer et saccager à
plaisir, à l’occasion, mais pour asservir leurs populations et s’installer à demeure.
Les premières civilisations sont esclavagistes. Un groupe de guerriers,
secondé par des prêtres, astreint des masses paysannes au travail et confisque le
surproduit. Son intérêt bien compris le porte à améliorer les moyens de
production. Les économistes se sont demandé s’il n’y aurait pas lieu de
distinguer un mode de production intermédiaire entre les communautés
primitives, organisées sur la base des rapports de parenté et possédant en
commun le sol, et l’esclavagisme classique, de type gréco-romain, qui implique
la dépendance d’un individu vis-à-vis d’un autre individu. Ce serait le mode de
production asiatique . L’État se comporte en entrepreneur. Il contrôle la vie
1

économique, mobilise les ressources nécessaires à l’exécution de grands travaux,


l’irrigation dans les empires hydrauliques, les ouvrages défensifs comme la
grande muraille, la protection du commerce intertribal, dans les royaumes du
Ghana, du Mali, les constructions de pur prestige, comme les pyramides.
L’ampleur de ces réalisations pose un problème technique. La grandeur de la
force de travail mobilisée, la complexité du procès, la quantité du produit
excèdent les limites de la mémoire naturelle. Nul n’est plus en mesure de se
remémorer le nombre et le nom des milliers d’esclaves qui peinent sous le fouet,
s’ils ont ou non exécuté leur tâche, versé tout ou partie du tribut exigé.
Les réalisations de ces premières sociétés impliquent un développement des
techniques matérielles, donc intellectuelles. Un seuil quantitatif a été franchi.
L’activité pratique a pris de telles dimensions qu’elle menace d’échapper au
contrôle de l’esprit. Il faut trouver un moyen d’y remédier. C’est l’écriture. On a
exhumé des ruines de Sumer, en Mésopotamie méridionale, ses premières traces.
Ce sont des inscriptions en forme de coin ou de clou qui resteront en usage
jusqu’au commencement de notre ère avant de tomber dans l’oubli. En 1802,
Georg Friedrich Grotefend déchiffre les signes « roi », « grand », « fils » dans
les inscriptions de Persépolis. Un peu plus tard, Henry Rawlinson lève, près de
Béhistoun, des inscriptions à la gloire de Darius gravées à flanc de montagne, en
trois écritures et trois langues différentes, vieux perse, élamite et babylonien. La
difficulté est physique, aussi. Pour recopier les lignes les plus hautes, il se sert
d’une échelle appuyée sur une étroite corniche. Celle-ci s’interrompt et la
deuxième inscription se trouve au-delà. L’échelle, lancée sur l’abîme, se brise.
Rawlinson réussit à s’agripper au rocher. Il fait construire une sorte de passerelle
et atteint son but. La troisième inscription paraît décidément inaccessible.
Pourtant, un jeune Kurde, après avoir fiché un pieu dans une faille de la paroi,
réussit à en faire un moulage de papier mâché.
L’essentiel de la littérature originelle répond à la nécessité matérielle. C’est
ce qu’atteste la teneur des textes. Il s’agit de transactions économiques ou
d’actes juridiques, achat et vente de bétail, de grain, location d’esclaves, prêts,
reconnaissances de dettes, connaissements, inventaires, testaments. Ce n’est pas
d’emblée que l’indépendance de la pensée écrite, objectivée, se manifeste. Sa
puissance révolutionnaire demeure captive de sa fonction première, qui est de
décharger l’esprit des servitudes intellectuelles qui accompagnent le travail
forcé. Il faudra patienter mille années supplémentaires avant qu’un scribe
anonyme ne rédige, comme à main levée, les aventures de Gilgamesh, roi
légendaire d’Uruk, parti à la recherche du rameau d’immortalité pour sauver son
ami Enkidu. À peine s’en est-il emparé qu’il le perd sans retour.
L’anthropologue anglais Jack Goody a établi l’immense portée des humbles
tablettes d’argile tirées des sables du désert. Son étude des listes est un modèle
de l’esprit d’analyse anglo-saxon. Il prend appui sur des faits si ténus, si
contingents que nul n’y avait jamais prêté attention, pour s’élever, de là, à des
conclusions renversantes. L’écriture fixe la parole. Elle la transfère, du registre
de l’ouïe, dans celui de la vue. Elle l’arrache à l’air atmosphérique, qui est
oublieux, pour la confier à un support solide, argile, pierre, papyrus, parchemin.
On embrasse du regard simultanément et, si l’on veut, longuement, des éléments
que le flux temporel emportait, qui se chassaient inévitablement l’un l’autre. La
coprésence d’unités qui, jusqu’alors, s’étaient présentées l’une après l’autre,
séparément, à l’esprit, lui révèle l’arrière-plan des catégories et des principes qui
régissent à son insu, d’abord et longtemps, quand ce n’est pas toujours, sa
marche habituelle. Les profondeurs enfouies de la pensée, les ressources
auxquelles la parole, fugitive, évanescente, ne lui permettait pas d’atteindre,
l’écrit lui en ouvre l’accès. Il lui permet de remonter à chaque instant la chaîne
des opérations qui l’occupent, « de biffer mentalement ou réellement celles qu’il
a effectuées », d’en évaluer l’incidence sur la suite. Mieux, encore : il lui laisse
toute son énergie. Il lui permet de la concentrer sur le point qui l’absorbe
actuellement, au lieu d’en distraire une partie à se rappeler les précédents.
L’argile s’en charge. On les retrouvera à coup sûr, si besoin est.
Les limites naturelles de la mémoire, donc de la conscience, sont brisées.
Une carrière inédite s’ouvre soudain sous les pas des bipèdes pensifs qui erraient
sur la terre. Il se peut – c’est l’avis du généticien Cavalli-Sforza – qu’ils aient
connu là le plus grand bonheur que nous puissions concevoir. La séparation de
l’âme et du corps, celle, qui s’ensuit, de l’homme et de la nature, ne sont pas
encore consommées. D’autres prémisses, animistes, totémiques, préservent la
« vaste et profonde unité ». La conscience, en s’éveillant à elle-même, à sa
réalité propre, l’a perdue. La raison, comme faculté distincte, procédant
conformément à ses lois, à la logique, est un produit de l’écriture. C’est le titre
que Pierre Bourdieu a ajouté à celui de l’original – The Domestication of the
Savage Mind – lorsqu’il a fait traduire et publié Goody, en 1979, dans sa
collection « Le Sens commun » : La Raison graphique.
Goody ne cesse de répéter, tout au long de son œuvre, que l’événement le
plus important de l’aventure humaine, plus que le matin grec et la découverte du
Nouveau Monde, l’invention de l’imprimerie et du capitalisme, l’exploitation de
l’énergie atomique et la conquête de la lune, ce sont les traces hasardées à la
pointe d’un roseau dans une poignée de limon par les scribes sumériens. Les
avancées ultérieures de la civilisation, et son état présent, en dépendent, la
rationalisation qui traverse et ordonne, selon Max Weber, l’histoire de
l’Occident, la scolarisation qui l’accompagne, puisqu’il faut acquérir la maîtrise
d’un instrument culturel (la parole est naturelle, d’origine génétique), les formes
impersonnelles de domination dans les sociétés développées, avec la
bureaucratie, les révolutions scientifiques, l’éveil du facteur subjectif.
1. Centre d’études et de recherches marxistes, Sur le « mode de production asiatique » [1969], Éditions sociales, 1974, p. 2. Voir plus particulièrement les contributions de M. Godelier et
de G. A. Melikichvili.
Le langage articulé se présente sous la forme d’un grand nombre d’idiomes
– quatre ou cinq mille, actuellement – dont quatre, seulement, le mandarin,
l’hindi, l’espagnol et l’anglais sont parlés par 30 % de la population du globe.
Une soixantaine suffit à 90 % de l’humanité. Le reste est pratiqué par des
groupes de quelques centaines de milliers, quand ce n’est pas de milliers ou de
centaines d’individus. Ces langues peuvent être réunies en familles, comme
l’indo-européen avec ses branches indo-iranienne, germanique, romane, à
laquelle appartiennent le français, le slave, le celtique… De l’un à l’autre, la
parenté est visible. Leurs lexiques ont un air de famille. La négation, par
exemple, emprunte le son [n] – non, nein, niet… Toute ressemblance disparaît,
en revanche, lorsqu’on change de famille, qu’on passe aux langues ouraliennes,
sino-tibétaines ou chamito-sémitiques. C’est le double arbitraire du signe,
l’absence de rapport entre le son et le sens, d’un côté, la chose, de l’autre.
L’unité du fait linguistique ne se révèle qu’à un examen approfondi,
grammatical. Si absolues que soient les différences lexicales, morphologiques ou
sémantiques qui les séparent, les langues ont en commun de se réaliser sous
forme de phrases. Et toute phrase, dans chaque langue, se ramène à un binôme.
Elle associe un signe de substance et un signe de durée – ce que nous appelons
un nom et un verbe. Tous les hommes tiennent donc le monde pour un mixte
d’espace et de temps, que Kant posera, le moment venu, comme conditionnels a
priori de toute expérience possible. De ce schéma élémentaire, universel,
découle la capacité de récit. Elle consiste à verser des signes changeants dans la
matrice récurrente de la phrase pour verbaliser un état de choses et ses
métamorphoses.
L’écriture n’a rien changé à cette structure profonde. Elle en a simplement
reculé les limites, comme elle a étendu indéfiniment le nombre de faits qu’il est
permis de garder à disposition, en mémoire. La phrase la plus longue de notre
littérature est de Marcel Proust. Elle se trouve dans Sodome et Gomorrhe –
« Race maudite… » – et contient plus d’un millier de mots. Mais ce reste une
phrase, assise sur un nom et un verbe principal. Son expansion sur plus de deux
pages vient de ce que l’idée de temps, c’est-à-dire de changement, peut être
introduite dans les éléments non verbaux de la langue, le nom, l’adjectif,
l’adverbe. Il suffit, par une mise en abyme, de les convertir, à leur tour, en
phrase. Par exemple, un adjectif devient une proposition relative – « une région
stérile, une région où rien ne pousse », un nom une proposition complétive –
« on attend son retour, on attend qu’il soit revenu ». La phrase complexe, à
subordonnées enchâssées, permet d’obtenir un degré supérieur de précision
temporelle, c’est-à-dire de montrer l’action de la durée sur l’étendue, le devenir.
Indépendamment de sa richesse inépuisable, de la civilisation raffinée,
opulente, hautement consciente qui l’a nourrie, l’œuvre de Proust est
inconcevable sans l’écriture. C’est le papier qui fournit à ses phrases ramifiées,
sinueuses, enveloppantes, le support sans lequel elles tomberaient dans la
confusion ou tourneraient court. Et les « paperoles » débordant partout des gros
cahiers révèlent la poussée impétueuse, la fécondité inépuisable d’une pensée
armée de la plume, appuyée sur la page.
À l’opposé, les productions des civilisations orales semblent dépourvues de
style. Le fait stylistique semble inséparable de la culture graphique, donc de
l’inégalité, de l’oppression et de l’exploitation.
Il est vrai que les mythes recueillis auprès des populations que l’Europe a
rencontrées, asservies, exterminées pendant l’ère coloniale l’ont été dans les
pires conditions qui soient. Lévi-Strauss a considéré, en son temps, les termes,
pareillement funestes, de l’alternative à laquelle est réduit un esprit occidental
curieux des civilisations primitives. Soit il les a découvertes sur les talons de
Colomb et des conquistadors, quand elles étaient encore intactes et brillaient de
tout leur éclat. Mais il leur était inégal, plein de préjugés, sans impartialité ni
bienveillance, sans méthode, sans compréhension, à tous les sens du terme. Et
lorsque, avec le recul de quatre siècles et par l’effet des changements politiques,
sociaux, scientifiques survenus dans l’Ancien Monde, il a abordé ces cultures
dans les dispositions morales, avec les moyens intellectuels requis, le sujet
ouvert, éclairé, bienveillant – le savant – qu’il était devenu, a constaté que son
objet, dans l’intervalle, était irrémédiablement dégradé quand il n’avait pas
complètement disparu.
Des explorateurs, des Jésuites, des administrateurs, des colons, des
voyageurs ont eu la patience, toutefois, de recueillir quelques-uns des récits qui
avaient cours dans les contrées sans écriture. Trois raisons s’opposaient, peut-
être, à ce qu’ils décèlent les marques auxquelles nous assimilons le style, l’une,
linguistique, l’autre, logique, la dernière, historique. Celle-ci est déterminante.
Elle relève du développement inégal. Elle inspire un sentiment de supériorité,
donc de mépris, à l’observateur. Il ne prêtera pas l’attention nécessaire aux
racontars de sauvages arrêtés à l’âge de pierre, à des langues aux complications
inattendues. Elles sont fertiles en distinctions dont le parler des sociétés
développées s’est progressivement débarrassé. Elles marquent des propriétés que
nous tenons pour accessoires dans les échanges courants, l’identité sexuelle des
interlocuteurs, par exemple, qui est neutralisée dans les langues européennes (le
couple je/tu ne présente pas de variation de genre), et encore le duel, comme en
grec, des flexions indiquant l’état, la position… Il arrive qu’on évite
systématiquement les mots qui rappellent le nom d’une personne décédée, pour
ne pas irriter son esprit. Le lexique est continuellement remanié, la parole
ennemie de la mémoire, rongée par l’oubli. Une dernière particularité, qui paraît
suggérer un souci formel, dénote, en vérité, un déficit relatif. André Dupeyrat,
qui évangélisait une tribu papouane, les Fouyoughé, dans l’entre-deux-guerres,
observe que leur langue « n’a presque pas de noms désignant les idées ou termes
généraux dans lesquels on classe les êtres et les choses (comme, par exemple, le
simple mot “forêt”) ni de termes abstraits ». Il ajoute : « Pour exprimer un
sentiment aussi naturel et commun que l’amour, le fouyoughé emploie cette
prosaïque périphrase : naur’oua gan ou gotsia. Mon cœur (ou, plus précisément,
mes entrailles et viscères) saute dessus toi. »
Et puis, nous ne comprenons rien à ces récits après qu’ils ont été traduits
dans nos langues. Leur texte, qui est celui de l’enfance de l’humanité, que nous
avons nécessairement parlé, compris, des milliers d’années durant, s’est altéré,
obscurci au point de nous faire l’impression, lorsque nous le lisons, d’un rêve.
Lucien Lévy-Bruhl a consacré l’essentiel de sa carrière à tenter de comprendre
sans véritablement y parvenir – ses Carnets posthumes le disent – la mentalité
primitive. À quoi tient-il que des hommes qui représentaient une fraction
importante du genre humain, encore, au début du siècle dernier, s’obstinent à
refuser l’évidence, ignorent la réalité, persistent dans des croyances absurdes,
usent de magie même après qu’on s’est efforcé de leur faire voir de quoi,
exactement, il retournait. « Tous les objets et tous les êtres sont impliqués dans
un réseau de participations mystiques : c’est elles qui en font la contexture et
l’ordre. S’il est intéressé par un phénomène, le primitif songera aussitôt à une
puissance occulte et invisible dont le phénomène est la manifestation. » Et, un
peu plus loin, citant Hugh Jameson : « “Même les plus intelligents des indigènes
ne peuvent être convaincus que la mort provienne jamais de causes
naturelles ”. »
1

Il a fallu poser en principe que les faits de sens étaient d’ordre


essentiellement relationnel pour que les mythes émergent de l’obscurité où ils
avaient sombré. Une rationalité du second degré, celle de la science, a rendu à
l’humanité occidentale les récits des autres cultures, le texte de son propre passé.
Comment réprimer un frisson d’enthousiasme lorsque Claude Lévi-Strauss, dans
Le Cru et le Cuit, rapproche et superpose, avec et malgré leurs différences, les
trois mythes bororo (M. 1), apinayé (M. 9) et timbira (M. 10) ? L’intérêt ne
faiblit pas, bien au contraire, lorsque, au terme d’un commentaire
extraordinairement rigoureux de ces histoires invraisemblables, il dégage les
significations communes, la structure profonde dont elles sont dérivées. Il est
évident, maintenant, que « le héros timbira, recueilli par le jaguar, court un péril
mortel s’il se risque à faire du bruit ; le héros bororo en laissant choir ses
instruments sonores ; le héros timbira en mastiquant bruyamment la viande
grillée parce qu’il va exaspérer la femelle – enceinte – de son protecteur ».
Les trois mythes se ramènent donc à un dénominateur commun, qui est une
« conduite réservée, sous peine de mort, vis-à-vis du bruit ».
Puis Claude Lévi-Strauss jette un lien entre ces fables confuses, peuplées
d’oisillons vindicatifs et malpropres, de fauves, d’ogres, d’arbres pourris « au
doux appel » et les formes les plus épurées de la pensée occidentale, la
philosophie : « Ne peut-on supposer que, dans les trois cas, le caractère de la vie
sur terre, d’être – par sa durée mesurée – une médiatisation de l’opposition entre
l’existence et la non-existence, est conçu comme une fonction de l’impossibilité
où l’homme se trouve, de se définir sans ambiguïté à l’égard du silence et du
bruit ? »
Le Cru et le Cuit est publié en 1964. Lorsque le quatrième tome des
Mythologiques sort des presses, en 1971, et qu’on parvient au deuxième chapitre
de la septième partie – le mythe unique –, une chose est acquise comme, en
1900, grâce à Freud, le sens des rêves. Les ténèbres où semblaient
irrémédiablement ensevelis nos premiers récits, se dissipent. Ils recommencent à
parler aux hommes, aux sujets d’État, aux esprits cartésiens, alphabétisés que
nous sommes. « Pour gratuits, bizarres, absurdes même qu’ils aient pu paraître
au début, les moindres détails y reçoivent une signification et une fonction. »
Mais nous n’y rencontrons à aucun moment de ces bonheurs d’expression
qui émaillent la lecture ou, même, une simple conversation. La vive sensibilité
des sociétés primitives, dont témoignent art mobilier, parures, masques et
peintures corporelles, semble ignorer les ressources du medium le plus universel,
le langage.
Le style a partie liée avec l’écriture, les sociétés de classes, la distribution
inégale qui en constitue l’invariant à travers les âges historiques.

Et Gilgamesh, comme un Vaillant


Plongea son coutelas
Entre cou, cornes et queue du Taureau
Le Taureau abattu
Ils lui arrachèrent le cœur
Qu’ils déposèrent devant Samash.

La grandiloquence du ton, son formalisme, ses simplicités sont bien faits


pour nous rebuter, trois millénaires et demi plus tard. C’est un conte pour
enfants. Mais cette enfance a les yeux ouverts alors que les mythes ressemblent à
des rêves. Le texte d’Uruk, de la société esclavagiste, de l’histoire naissante,
diffère catégoriquement des récits des sociétés égalitaires, acéphales, a-
graphiques. Les personnages sont dotés d’une identité stable, aux contours fixes,
alors que le mythe leur prêtait une plasticité imprévisible, inadmissible, dont la
raison n’apparaît qu’après qu’ils ont été soumis à une analyse scientifique. Les
lieux se situent les uns par rapport aux autres dans l’espace abstrait, mesurable,
qui nous est familier et présentent des particularités concrètes, intéressantes en
tant que telles, que le texte s’attarde à célébrer.

Et l’on voyait (au loin)


La Montagne des Cèdres
Résidence des dieux
Sanctuaire de la sainte Irnini
En avant de (cette) Montagne
Les Cèdres déployaient leurs frondaisons :
Délicieux était leur ombrage,
Et tout embaumé de parfums.

Les agissements, les sentiments des personnages, pour exagérés ou


insincères qu’ils nous paraissent, ne sont pas invraisemblables. Les actions
relèvent de l’économie narrative à laquelle nous continuons de subordonner la
réalité de ce qui nous est raconté. Elle suppose un rapport de cause à effet entre
deux faits consécutifs, une correspondance entre l’événement et son
retentissement subjectif.
Enfin, le héros a dépouillé ses participations animales, sa dimension
fantastique. C’est un roi.
Le cadre du récit qui accompagne, par intermittences, d’abord, puis pas à
pas, la succession des sociétés, est arrêté dès le deuxième tiers du troisième
millénaire. Il ne connaîtra plus que deux mutations, l’une, substantielle, lorsque
l’aristocratie terrienne, qui dominait l’histoire depuis le début, s’efface devant
une classe d’origine urbaine, comme son nom l’indique, la bourgeoisie, à la fin
du XVIIIe siècle ; l’autre, formelle, et c’est la révolution opérée dans sa
conduite, en 1927, aux États-Unis d’Amérique.
Les divers modes de production supposent, tous, la division du travail et la
formation de groupes antagonistes, de classes. L’homme des sociétés primitives
possède l’intégralité de la culture du groupe. Il maîtrise l’ensemble des gestes
qui assurent son existence physique et les mythes qui l’expliquent. L’homme des
sociétés historiques est, d’emblée, aliéné sous le double rapport matériel – le
produit de son travail lui échappe – et symbolique – son sens tombe aux mains
des spécialistes de la culture graphique.
La révolution du mode de communication que constitue l’écriture a
introduit, dans l’humanité, une séparation qui n’a été levée qu’à la fin du
XIXe siècle avec l’instauration, dans les pays développés, de l’école obligatoire.
Dans l’intervalle ont coexisté une élite lettrée et l’immense masse de ceux
auxquels l’information stockée sur les tablettes, le parchemin ou le papier restait
fermée.
À cette inégalité pratique, externe, répond celle, thématique, interne, de
l’écrit. Il filtre l’écho que toute expérience est susceptible de trouver dans le
registre de l’expression. Le texte d’Uruk annonce, pour quatre mille ans, la
teneur du récit historique. Il ne retiendra, de la vie des hommes, que celle de la
noblesse foncière. Des tribulations de Gilgamesh au pays des Eaux-Mortelles et
chez les Hommes-Scorpions, aux intrigues et aux tensions de la société curiale
consignées par Saint-Simon, le personnel des épopées, tragédies, odes au prince
et oraisons funèbres se recrute, à peu près exclusivement, chez les propriétaires
des moyens de production, des esclaves, de la terre.
La perfection formelle du récit est acquise dès le VIIIe siècle avant notre
ère, non pas au Moyen-Orient, où il a son berceau, mais en Grèce. L’éclat que
nous lui trouvons toujours, vient de ce que nous avons conservé les façons de
penser qui émergent alors, et (à supposer qu’il y ait lieu de distinguer) le système
graphique achevé qui les porte. La notation des sons, qui remonte au
XIVe siècle, passe d’Ugarit aux mains des marchands de Tyr et de Sidon. Les
Grecs la leur empruntent – phoïnika grammata, disent-ils à propos de leur
alphabet – mais ils y ajoutent la chair de la parole, que les Sémites occidentaux
réduisaient à son squelette consonantique : les voyelles. Il ne subsiste plus, alors,
la moindre incertitude sur l’intention du scripteur. Ce qu’il pense, ce qu’il aurait
dit, est écrit. On n’a réalisé aucun progrès, depuis, et c’est de l’alphabet grec, tel
qu’il nous a été transmis par les Romains, que nous nous servons toujours.
Eric A. Havelock a avancé qu’un système d’écriture réussi ou pleinement
développé est un système où la pensée n’a plus aucune part. Ce doit être un
instrument purement passif du mot prononcé même si, assez paradoxalement,
« ce mot est prononcé silencieusement ». Le système doit répondre à trois
conditions : permettre de représenter sans exception tous les sons de la langue,
sans laisser place à une quelconque ambiguïté ni excéder un nombre très limité
de caractères, afin que le mémoire ne soit pas surchargée avant même que la
lecture ait commencé . 2

C’est pourquoi Havelock parle de la « prétendue littérature » du Proche-


Orient ancien. La « complexité essentielle de l’expérience humaine » est absente
de Gilgamesh, qu’il tient pour une « version autorisée, avec des actes et pensées
de situations typiques, dans un style formulaire et répétitif ».
L’alphabet grec, qu’il rapproche des théories atomiques des premiers
philosophes, convertit les perceptions en concepts. Une fois qu’on l’a appris, il
n’est plus nécessaire d’y penser. Rien, dans la graphie, à la différence des
idéogrammes, ne retient l’œil. Elle semble s’abolir elle-même pour laisser
résonner dans l’esprit les sons de la langue évoquée.
L’Iliade et l’Odyssée sont contemporaines de cet alphabet.
L’hexamètre dactylique dont se sert Homère, dénote une inspiration
primitive orale. Le rythme répond au besoin de mémoriser. Mais, aux dires des
spécialistes, les milliers de vers des vingt-quatre chants s’appuient sur l’écriture
diaphane, impondérable, parfaite qui épouse toutes les nuances de la pensée, tous
les détails de l’objet. Le récit peut s’écarter des situations typiques, des formules
auxquelles un système graphique imprécis, bancal doit se raccrocher pour
compenser ses insuffisances. Forte des vingt-trois caractères qui matérialisent
ses actes, et jusqu’aux plus subtils, la pensée appareille, comme les Achéens,
pour des rivages auxquels ni l’air atmosphérique, vecteur labile de la parole, ni
les écritures pictographiques, hiéroglyphiques ou cunéiformes ne lui
permettaient d’atteindre.
Après les rêves éveillés de la culture orale, les contes puérils de la
Mésopotamie, le texte de l’humanité entre dans l’âge de raison. Nous sommes
chez nous.
Mais la demeure de sens que les Grecs ont édifiée, au sortir de l’Âge
obscur, pour familière qu’elle nous paraisse, accuse les divisions de la cité
hoplitique. Elle n’accueille que la fraction dominante de la société et le reflet
qu’elle lui tend est, de surcroît, déformé, gauchi par la division du travail. De ses
éveils à la disparition des sociétés d’Ancien Régime, en Europe occidentale, la
littérature est inféodée à l’aristocratie. Ulysse est un propriétaire foncier qui aime
à parler de ses troupeaux de bœufs et de porcs. Le théâtre athénien expose les
malheurs des rois et des princesses comme, deux millénaires plus tard, encore, la
tragédie française classique, les drames de Shakespeare. Le premier texte de
notre littérature, La Chanson de Roland, exalte les prouesses de la chevalerie
combattante carolingienne dans la passe de Roncevaux. Et lorsque, vers la fin du
Moyen Âge, la chevalerie est dessaisie de ses fonctions militaires par l’armée
royale, la vieille caste guerrière turbulente troque l’épée pour la plume et verse
une contribution décisive à la rationalisation de l’activité politique et sociale.
Un hobereau périgourdin, Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, s’avise,
le premier, du trouble dont les hommes de son temps et de sa sorte sont saisis –
« Que sais-je ? ». Il porte sur les fonts baptismaux l’individu conscient de soi qui
vient de naître sous les auspices de la contrainte étatique. Dès la génération
suivante, un autre nobliau, d’origine tourangelle, Descartes du Perron, tire du
moi « ondoyant et divers » des Essais, la figure épurée, le sujet transparent de la
connaissance objective – « rien qu’une chose qui pense, un entendement, une
raison ». Mme de La Fayette est noble, comme Mme de Sévigné dont les lettres
détaillent, avec une fraîcheur intacte, la vie piquante et facile, nobles, le cardinal
de Retz et le duc de La Rochefoucauld, Charles de Secondat, baron de La Brède
et de Montesquieu, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon. Lorsque le texte
tombe aux mains du fils d’un notaire du Châtelet, Voltaire, puis de plébéiens,
Diderot, matérialiste, et Rousseau, qui ne met rien au-dessus de l’égalité, les
jours de l’antique aristocratie sont comptés. La littérature, si elle lui survit, devra
chercher de nouveaux contenus, des formes différentes, un autre ton.
Le deuxième trait, formel, du texte qui naît de l’alphabet rationnel, est plus
difficile à saisir parce qu’il a survécu à la disparition des sociétés esclavagiste et
féodale, empiété, un siècle durant et plus, sur le genre bourgeois, qui est le
roman, qu’il continue, en partie, à régenter. Mais c’est qu’il participe de
l’attitude existentielle qui soutient la culture occidentale, la raison comme
principe d’évaluation et d’action. Hobbes, théoricien de l’État, l’a sobrement
définie le « calcul des conséquences », Hume un « jugement calme ». Bien sûr,
ce sont de flegmatiques Anglo-Saxons. Mais Descartes, lorsqu’il évoque les
circonstances dans lesquelles il a entrepris de reconsidérer ses pensées, croit
devoir mentionner qu’il « n’avait d’ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni
passions qui le troublassent ».
Georges Dumézil a repéré, dans toutes les sociétés de l’Antiquité
auxquelles il s’est intéressé, trois groupes, les guerriers (bellatores), les prêtres
(oratores) et les travailleurs (laboratores). C’est au second que, par défaut, se
rattacheraient les aèdes, les rhapsodes, les scribes. Ils sont étrangers au
maniement des armes, exemptés du labeur productif et manipulent des biens
symboliques, comme les prêtres. Mais ils diffèrent de ces derniers en ce qu’ils se
réfèrent au monde profane, aux agissements des guerriers et que leur travail,
même s’il doit aboutir à une lecture publique, s’effectue à part, dans la solitude
sans laquelle il n’est pas de pensée suivie.
Il n’est pas nécessaire de se prononcer sur le fait de savoir si la distinction
entre l’âme et le corps est de nature ontologique, comme le veut le dualisme
cartésien, ou une hypostase philosophique de la division du travail dans les
sociétés de classes. La différenciation de l’activité, la séparation des tâches
manuelles et intellectuelles engendrent une situation spéciale, séparée, qui
conditionne la genèse d’une version nouvelle, proprement inouïe, c’est-à-dire
écrite, de la vie. Mais cette situation, pour avoir échappé d’emblée, et longtemps,
à la conscience de ses bénéficiaires, a imprimé une déformation essentielle au
texte qu’ils en tiraient.
Les sociétés primitives, sans propriété privée ni spécialisation, égalitaires,
rabotent les variations du facteur subjectif. Les aléas de l’économie naturelle
rendent chaque membre du groupe tributaire des autres. Ils lui interdisent, à
supposer que pareille pensée l’effleure, de s’établir à l’écart pour développer une
réflexion personnelle, dissidente. Quelque chose de la défiance, de la réprobation
qui frappent ceux qui ne sont pas intégrés, dans nos sociétés, s’attache encore au
mot d’individu. Les communautés d’action et de parole ne peuvent produire que
des mythes, une « pensée sauvage » que le processus de civilisation, l’histoire, la
genèse de nouvelles catégories nous ont rendus inintelligibles jusqu’à ce que
l’élaboration seconde, scientifique de ces catégories, éclaire, rétrospectivement,
l’univers prélogique dont elles s’étaient détachées.
L’écriture, sous ses premières espèces, exige un apprentissage prolongé.
Ceux qui se destinent au métier de scribe mènent une existence studieuse,
retranchée, dans des ateliers dont les archéologues ont exhumé les vestiges,
tablettes modèles, essais fautifs, inachevés. Une situation nouvelle, scolaire,
apparaît avec les premiers empires esclavagistes. Elle pèsera sur l’usage de la
pensée, que pourtant elle favorise prodigieusement, aussi longtemps que ses
effets demeureront inaperçus aussi bien du scripteur que des auditeurs et des
lecteurs.
La plus grosse partie des membres d’une société historique est commise au
travail productif, de la terre, d’abord, plus tard et depuis peu, dans l’industrie. La
noblesse d’Ancien Régime, en France, représentait 2 % de la population, qui
absorbaient, selon Pierre Goubert, plus du tiers du produit . Les chiffres vérifient
3

la formule selon laquelle cent hommes – cinquante, pour le coup – doivent


peiner pour qu’un seul vive bien.
Le temps de travail, celui de l’action, de la guerre charrie des objets, des
bêtes, des agents dotés, au minimum, d’une inertie, souvent d’une énergie
redoutable, aveugle (les tempêtes homériques) et, pour les hommes, d’intentions
rivales quand elles ne sont pas ouvertement contraires, hostiles, homicides.
Le temps n’est pas le même selon qu’on en dispose parce qu’on n’a rien à
faire que de penser et que penser n’est rien d’autre, selon le physiologiste du
XIXe siècle Alexander Bain, qu’un « acte retenu, une parole ravalée », ou qu’on
est engagé dans un travail, un conflit d’intérêt, un combat. Dans ce cas, le flux
temporel est une séquence orientée, évolutive, irréversible, qui engendre et
escamote des faits sur la valeur desquels il importe de se prononcer sans délai, à
partir de ce qu’on en perçoit dans la succession plus ou moins inattendue et
rapide où ils se présentent, pour retenir ceux qui peuvent servir la fin souhaitée
et repousser, s’il se peut, le restant. Le tout, coloré, troublé, tremblé par les
puissants affects que suscitent les enjeux vitaux et l’incertitude.
Les structures temporelles de l’action ont échappé à ceux qui s’y trouvaient
impliqués comme à ceux qui auraient dû les expliquer. Les premiers parce qu’ils
y étaient pris et ne disposaient ni du recul ni, surtout, des capacités, du métier, de
la virtuosité qui leur auraient permis de formuler en termes adéquats, écrits,
l’expérience du monde comme engagement, travail, bataille rangée. Les seconds
pour avoir bénéficié d’une condition privilégiée, affranchie de la servitude sous
régime esclavagiste ou féodal comme des risques ponctuels mais redoutables,
potentiellement mortels, auxquels l’aristocratie s’expose lorsqu’elle s’avance
sous les armes.
Et les scribes ne sauraient parler d’eux-mêmes, de leur travail abstrait, de
leurs pensées. Il faudra attendre des millénaires pour que s’opère le retour
réflexif, au début des Temps modernes, dans le contexte politique nouveau des
États-nations. C’est Montaigne : « Je suis moi-même la matière de mon livre. »
Avant cela, les techniciens de l’écrit n’ont d’autre sujet que les exploits –
étymologiquement, ce qui demande à être expliqué – de la caste guerrière. Qui,
accaparée par la gestion de ses domaines et les campagnes militaires – le siège
de Troie dure dix ans – est illettrée mais sensible à la qualité inédite, à la
durabilité des récits gagés sur l’alphabet. Ils confèrent à sa mémoire une qualité
incomparable et une longévité dont la tradition orale est incapable. Nous lisons
toujours l’Odyssée.
Pour le dire d’un mot, l’invention de l’écrit oblige les héros à abandonner
leur sens au narrateur et celui-ci, absent des péripéties qu’il rapporte, leur donne
une dimension légendaire – étymologiquement, ce qui doit être lu.
Mais ce sont deux univers que ceux de l’action et de la réflexion, dans deux
temporalités différentes qu’on manie l’épée ou le poinçon à écrire. Les gestes
subissent, d’emblée et pour trois mille ans, la diffraction de l’écriture. Le style
des sociétés de classes pourvues de l’alphabet présente des propriétés qui ne
nous semblent naturelles, à la fois évidentes et exigibles, que parce que nous
nous servons du même alphabet et que la répartition des pouvoirs et des biens
demeure inégalitaire dans les deux ordres économique et symbolique. Il se
caractérise par une objectivité qui reflète la division sociale du travail, la
séparation des acteurs et des narrateurs. L’implication des premiers dans
l’événement réduit celui-ci à une poussière d’impressions fragmentaires,
grossies par la proximité, l’urgence, le péril, l’appréhension, où manquent,
forcément, celles des infortunés qui n’ont pas survécu à l’affaire quand ils y
avaient joué, pourtant, un rôle de premier plan, Hector, Achille…
Étranger à l’heure, au lieu dévolus aux héros, l’aède porte sur eux le regard
distant, dépassionné, qui leur confère une objectivité rétroactive. Il rend le réel
rationnel et ne concède de réalité qu’à ce qui satisfait aux critères de la
rationalité (repères spatio-temporels).

1. Lucien Lévy-Bruhl, La Mentalité primitive, Paris, Félix Alcan, 1928, p. 6.


2. E. A. Havelock, Aux origines de la civilisation écrite en Occident, traduit de l’anglais par E. Escobar Moreno, Paris, François Maspero, 1981, p. 9.
3. Pierre Goubert, Louis XIV et vingt millions de Français, Paris, Fayard, 1965, p. 11.
Troie est éloignée de cinquante lieues des rivages de la Grèce et c’est au
XIe siècle que les Achéens l’ont assiégée et prise. Homère vivait au VIIIe et
habitait, peut-être, Chios. Le décalage entre les faits et leur relation équivaut, par
exemple, à celui qui nous sépare de la fin du règne de Louis XIV.
Le décalage n’a guère varié lorsque l’Europe occidentale s’ouvre à la
grande narration. L’arrière-garde de l’armée caroline est exterminée en 778 dans
les Pyrénées mais c’est au XIe siècle que Turold, dont nous ne savons rien,
compose La Chanson de Roland.
Il faut attendre le seuil de l’époque contemporaine pour que l’humanité
s’avise, sinon qu’elle a une histoire, du moins qu’elle la fait, et non pas les rois
ou le hasard ou la Providence, et que l’événement et son texte se rapprochent
pour devenir presque concomitants. C’est alors, seulement, que l’auteur
commencera à soupçonner que la version qui courait depuis l’origine de la
narration, pourrait bien avoir été altérée par le fait même de l’énonciation. La
réalité n’est pas ce qu’on croit lorsqu’on raconte sans y voir malice, après, de
loin, ce qui est supposé s’être passé.
La division du travail, avec l’écriture qui en est la conséquence, la durée
autonome, réversible où elle se déploie ont engendré les structures rationnelles
du récit et les ornements que la critique a répertoriés dès l’Antiquité. En
témoignent les noms bizarres, purement grecs, qu’ils portent toujours,
métonymie et métaphore, anacoluthe, hyperbate… Ils désignent la substitution
d’un mot à un autre sur l’axe paradigmatique ou syntagmatique, la mise en
rapport de choses relevant de domaines distincts, parfois très éloignés, de
l’expérience, entre lesquelles l’esprit du poète a discerné une parenté. L’aurore a
des doigts de rose, les rêves des portes de corne et d’ivoire. Le sens du monde
donc le monde sont modifiés par le transfert de propriétés. L’aurore emprunte à
l’enfance et au règne végétal, à leurs fraîcheur, couleur, promesses. Rêver, c’est
entrer dans une cité aux durs et précieux accès.
La philosophie, la poétique mesurent la valeur stylistique à l’écart des
registres sémantiques, des « isotopies », disait Algirdas Julien Greimas, dont la
1

figure révèle la proximité inaperçue. Ulysse compare Nausicaa, lorsqu’il


l’aperçoit, au rejet d’un palmier se détachant sur l’azur, près du temple de
Delphes – « Ton aspect me confond ». À cela s’ajoute l’exploitation de la
substance de l’expression, allitérations, assonances, rimes plates, embrassées,
croisées, et des données rythmiques.
La langue, considérée comme réalité sui generis, c’est-à-dire comme objet
de connaissance né d’un désengagement pratique, est créditée d’effets propres.
Cette conception classique, scolaire, suscite deux réserves opposées et
complémentaires.
Des textes animés d’une ambition poétique déclarée, savamment construits,
chargés de figures, n’entraînent pas l’effet escompté, le mouvement intime qui
ratifie, à la lecture, le succès de l’écriture. À l’inverse, des mots de peu, en petit
nombre, des constructions élémentaires possèdent la vertu de susciter un
bonheur sans commune mesure avec leur contenu. La stylistique, de l’origine à
sa récente approche scientifique, structurale, accepte sans discussion la version
que la littérature donne de la réalité parce qu’elle participe de la même posture
savante, de la même condition apraxique, séparée. Elle se borne à inventorier des
procédés. Elle entérine le sens que la littérature donne à des événements dont les
intéressés ne reconnaîtraient ni les contours ni la teneur, s’ils lisaient. Mais,
quand ils ne sont pas analphabètes, ils ne sont guère portés à le faire parce que la
division du travail et les infirmités bilatérales qu’elle provoque leur ferment le
monde de la signification que prennent leurs actes, sous la plume des lettrés.
À moins de cent ans d’ici, Husserl croit encore devoir rappeler à ses
confrères et, plus largement, à ceux qui font métier de penser, qu’ils n’ont encore
rien fait tant qu’ils n’ont pas abordé le « monde effectivement éprouvé ».
Ce monde, nous le connaissons tous. C’est le milieu dans lequel nous nous
mouvons « naturellement », corps et âme, auquel nous prêtons à chaque instant
un sens. Mais c’est seulement au début du siècle dernier qu’une réflexion tendue,
perçante, a décelé l’erreur qui attribue aux objets de l’expérience une réalité
qu’ils doivent aux opérations de l’esprit, dans une mesure qu’il convient, dans
chaque cas, de déterminer. Opérations malaisées à isoler, à comprendre, parce
qu’elles sont l’esprit même. Il doit se détacher, au prix d’un artifice – la
réduction transcendantale – des objets visés, pour dégager sa propre activité,
saisir sa contribution à la genèse toujours recommencée du réel, dans le flux
temporel.
Ainsi, trois millénaires durant, les sociétés historiques et les meilleurs de
ceux auxquels elles avaient délégué le soin d’expliciter leurs fondements de
croyance et leurs actes majeurs se sont accommodés d’une représentation de la
vie qui substituait un artefact à sa vérité immédiatement, continuellement et
universellement sentie.
Tout récit roule sur l’alternance de la description et de la narration.
Quelqu’un fait quelque chose dans un contexte donné. C’est une constante
anthropologique, une conséquence du fait linguistique. La fragmentation de la
vie sociale, l’autonomisation de l’activité symbolique confèrent à la
représentation de l’existence un tour qui, pour familier qu’il soit, évident qu’il
nous paraisse, n’en présente pas moins un caractère conventionnel, arbitraire,
étranger au monde vécu.
La formalité homérique relève d’un point de vue fixe, sûr, en retrait,
décontextualisé. Le monde qu’il suscite est isotrope. À la différence de ceux
dont il rapporte les agissements, les propos, le narrateur a le temps. Il est loin. Il
n’est pas personnellement concerné, affecté par l’événement. C’est pourquoi il
peut s’attarder à décrire longuement un personnage, des objets qui, dans la durée
réelle, le feu de l’action, apparaîtront à peine à ses protagonistes ou se trouveront
réduits à leurs seuls traits pertinents en finalité. La riche ornementation du
bouclier d’Achille n’est que pour quelqu’un qui n’a rien à craindre d’Achille.
Ses adversaires n’auront d’attention que pour le visage courroucé, tout proche,
de leur presque invincible adversaire, ses mouvements rapides, dangereux.
Le loisir dont bénéficie le narrateur institue une réalité qui n’est que de lui,
une temporalité hybride où interfèrent la durée suspendue, spacieuse de la
pensée et celle, serrée, précipitée, fatidique de l’action. Homère place des mots
superflus dans la bouche de personnages dont le dernier souci serait, devrait être,
de chercher quoi que ce soit au-delà du laconique constat qu’ils vont périr.
Ulysse compare le cyclope qui démembre et dévore ses compagnons à un « lion,
nourrisson des montagnes : entrailles, viande, moelle, os, il ne laisse rien ». Et
lorsqu’il ajuste Eurymaque, au chant XXII, celui-ci s’adresse aux autres
prétendants en des termes qui n’ont cours que dans les livres, jamais dans le
monde auquel ceux-ci sont censés renvoyer :

Rien ne peut arrêter ses mains infatigables ; puisqu’il tient le carquois et l’arc aux beaux polis, il
va, du haut du seuil luisant, tirer ses flèches tant qu’il lui restera l’un de nous à abattre.

Les partages de la société de classes offrent à une élite cultivée la liberté, la


quiétude qui lui permettent de porter le sens de l’existence à un degré de
généralité, de rigueur, de brillance inaccessible à la culture orale. Mais la
conscience large qui la qualifie, et qui s’applique surtout à la caste dominante,
guerrière, demeure irréfléchie. Elle n’englobe pas les conditions de l’énonciation
et leur incidence sur l’énoncé. La narration a conquis le vaste monde, la « mer
vineuse », les redoutables rivages de l’Asie mineure, l’espace de nombreuses
années, mais elle n’a pas fait retour sur elle-même. L’aède ne s’est pas demandé
si sa position ne contaminait pas les faits qu’elle lui permet de porter dans
l’ordre second, ordonné, resplendissant de l’écrit.
L’ombre qui enveloppe d’emblée la source du récit va s’étendre sur son
développement ultérieur. Elle ne sera levée qu’à la faveur de la récapitulation de
l’histoire occidentale dans l’espace vierge et la chronologie télescopée des États-
Unis d’Amérique.
L’Europe aurait-elle été capable de lever l’hypothèque dont ses antiques
éveils grevaient le texte qui épouse sa destinée ? Elle soupçonne, dès le début du
XXe siècle, la relativité de ce qu’elle tenait, depuis toujours, pour immuable. En
1900, Freud publie L’Interprétation des rêves. Il part des ratés de la conscience
et de la volonté, des songes, des maladies mentales pour décentrer la première de
nos facultés, la pensée. Cinq ans plus tard, Einstein publie trois mémoires dont
l’un, sur la relativité restreinte, infirme les lois de la mécanique newtonienne et
pose l’équivalence de l’énergie et de la masse. La même année que Freud,
Husserl a donné à la presse ses Recherches logiques. La Crise européenne et la
phénoménologie, où il démonte magistralement l’objectivisme qui dérobe aux
sujets pensants leur contribution à la réalité des objets, date de 1935. Mais alors
l’Europe a perdu la raison et, déjà, son âme. L’Allemagne nazie persécute ceux
de ses enfants qui, comme Husserl, Einstein, Freud sont d’origine juive. On
s’apprête, pour la deuxième fois en vingt ans, à entrer en guerre. C’est pourquoi
la littérature s’exile pour tout reprendre, elle aussi, aux fondations, au fin fond du
Mississippi.
L’avancée conjointe de l’élément subjectif et des facteurs économiques,
objectifs, auxquels il est subordonné était perceptible dès le milieu du siècle
précédent.
C’est en 1848 qu’un autre philosophe, un Allemand, donc, et d’origine
juive, également, rédige du haut de ses vingt-neuf ans un Manifeste dont l’écho
de tonnerre a roulé jusqu’à nous. Que les hommes fassent l’histoire, c’est ce que
la Révolution française a établi soixante ans plus tôt. Mais en quoi consiste donc
cette histoire, quel en est le ressort ? Le trublion l’indique en trois mots : la lutte
des classes. Ce qu’il dit du monde ne constitue pas une interprétation après
d’autres, parmi d’autres. Jamais discours n’a porté plus à plein sur la chose
puisqu’il ne propose rien de moins que de le changer, en claire connaissance de
cause, par une action collective, violente et concertée, révolutionnaire.
Tout, non pas seulement la succession et la ruine des civilisations et des
empires, les conflits majeurs, les actes éclatants et sonores mais les vies
individuelles, les événements menus dont elles sont tissées, tout relève, en
dernière instance, de la production matérielle et de sa répartition inégale. Toute
représentation, par suite, est suspecte de se référer bien moins à la réalité
objective qu’à l’intérêt bien compris des maîtres, lesquels s’ingénieront à lui
donner une couleur acceptable, compatible avec leur domination. Porteuse
d’enseignements majeurs – Marx a aussi consacré des remarques éblouissantes à
d’éblouissants passages de Shakespeare –, la littérature est traversée, elle aussi,
par la lutte des classes. Elle a parlé longtemps de l’aristocratie, désormais et
depuis peu de la bourgeoisie, qui a abattu les institutions féodales pour
développer le capitalisme. Et c’est ce dont le roman commence à témoigner.
En 1830, Stendhal fait imprimer Le Rouge et le Noir. C’est l’histoire du fils
d’un scieur indépendant de Franche-Comté qui a pris Napoléon pour modèle. On
découvre, d’un côté, la figure entièrement constituée, énergique, vulgaire,
passablement bornée de l’entrepreneur, qui est aussi maire de la ville, de l’autre,
les « jeunes filles fraîches et jolies » qui travaillent dans sa fabrique de clous, la
nouvelle classe laborieuse, le prolétariat ouvrier.
Le récit est conduit avec une justesse, une finesse au-delà desquelles on
n’imagine plus rien. Et de fait, on ne trouvera rien de mieux dans les limites de
la narration classique. Lorsque Flaubert, vingt-cinq ans plus tard, décrira, à son
tour, les mœurs de province, il ne se souciera pas d’éclairer ses lecteurs sur les
rapides bouleversements de la vie sociale et de la nature, les ruisseaux convertis
en force motrice, les jeunes filles en main-d’œuvre salariée. Non, il ne tend qu’à
une chose, qui est de détruire la société bourgeoise en lui tendant un livre si
ressemblant qu’elle ne pourra plus ne pas s’y reconnaître, et, du même coup, ce
qu’elle méconnaissait, la bassesse, l’étroitesse, la vilenie de ses procédés. C’est
pour ça que Flaubert est traîné séance tenante devant la onzième chambre
correctionnelle du tribunal de Paris pour y répondre de la dévastation
symbolique opérée par Mme Bovary.
Stendhal a encore écrit ou, plus précisément, dicté, en 1839, un autre roman
intitulé La Chartreuse de Parme. S’il diffère du précédent, c’est en ce que les
perspectives exaltantes qui s’offraient, une décennie plus tôt, à Julien Sorel –
l’armée, le clergé, une alliance prestigieuse – ont perdu leur lustre. Aucune de
celles que son successeur envisage ne tient. Son histoire, au lieu de finir en
pleine lumière, héroïquement, sur l’échafaud, se replie et s’étiole entre les murs
d’une chartreuse.
Quelque chose d’autre, encore, se produit, avec ce livre, qui touche sa
conduite, le principe de toute culture et de toute pensée, la notion de réalité.
Le morceau est célèbre. C’est au chapitre trois. Fabrice del Dongo, le héros,
jeune aristocrate d’origine italienne, arrive sur le champ de bataille de Waterloo
pour aider l’armée française. Il a dix-sept ans, parle français mais avec un accent
qui éveille les soupçons. Il se joint à l’escorte d’un groupe d’officiers qui
entourent le maréchal Ney. Tout est nouveau, pour lui, et le déconcerte. Le bruit
le « scandalise ». Des morts et des blessés en habit rouge, donc des ennemis, lui
inspirent de la pitié. Il est surpris de voir la terre des labours voler toute seule à
trois ou quatre pieds du sol, près de lui. Il finit pourtant par se regarder « comme
un vrai militaire ». Et le narrateur glisse, perfidement : « Il n’y comprenait rien
du tout. »
Jamais romancier n’a approché de si près la source du sens qui s’attache,
pour nous, à ce qui se passe. Lorsqu’il débite son histoire en présence du
secrétaire qui prend à la dictée, Stendhal est âgé de cinquante-cinq ans. Il
possède comme personne l’art de raconter. Mais il est lui-même descendu, à dix-
sept ans, petit sous-lieutenant, dans la plaine lombarde, derrière Bonaparte, et se
souvient. Bien des choses lui échappaient, alors, des mœurs militaires, des
opérations auxquelles il participait. Elles lui apparaissaient, comme à Fabrice del
Dongo, scandaleuses, insupportables, incompréhensibles, et c’est comme telles
qu’elles existaient, qu’elles furent pour celui qu’il était.
L’idée qu’il s’en fait, quarante ans après, ordonnée, cohérente, causalement
justifiée – on se réjouit de voir des cadavres vêtus de rouge parce que ce sont des
Anglais ; c’est l’impact des boulets de canon qui fait voler la terre –, cette idée
est anachronique et délocalisée. Stendhal est alors consul à Civitavecchia. La
vérité de l’événement, le sens que lui confère quelqu’un sur le champ, à tous les
sens du terme, bref, la réalité appartiennent au héros. Qu’il n’y comprenne rien
en fait partie. Le monde est une « prestation subjective ». Libre à nous, plus tard,
à la faveur de l’âge, de la réflexion, de corriger notre prime impression, de
rapporter des faits incompréhensibles à d’autres faits inaperçus et qui les
expliquent.
Stendhal touche au cœur du réel. Sur deux pages, exactement, celui-ci crève
la trame régulière, suivie, artéfactuelle du récit classique. Le monde change.
Non, le monde redevient lui-même, le scandale, le mystère en quoi il consiste
pour les acteurs et que la spécialisation des tâches, la condition du narrateur ont
escamotés.
Un écrivain prend conscience des limites que la vie, l’événement imposent
à la conscience, des sautes, lacunes, torsions de la réalité lorsqu’on n’y pense
pas, dans un bureau, après coup, mais qu’on y est impliqué, maintenant. On
s’attend à ce que la suite du livre s’inscrive dans la perspective inédite qui
s’ouvre, dès le début, à Waterloo. Mais il est trop tôt ou trop tard. Trop tôt :
l’écrivain reste séparé de la communauté de conviction, d’initiative dont il
rapporte les aspirations, les conflits, les succès et les déconvenues. La preuve,
c’est l’ironie stendhalienne, le désaveu qu’elle suppose, le surcroît de lumières
que le narrateur revendique et qui déprécie les vues tronquées, insuffisantes,
ingénues que les personnages se font d’une réalité assimilée à l’intelligence
parfaite, quasi théorique qu’on en prend à l’écart, après. Trop tard : l’œuvre de
Stendhal est faite. Il lui reste trois ans à vivre. Il a déjà fait une attaque et « s’est
colleté avec le néant ». Si un romancier doit adopter systématiquement le point
de vue des acteurs aux prises avec les faits, ce sera un homme jeune, affranchi de
la tradition millénaire qui attribue le sens du monde, non pas à ceux qui le font
dans la hâte et le tremblement, mais à des virtuoses de la plume et du papier qui
n’ont, dans la plupart des cas, aucune idée de ce qui s’est véritablement passé, de
ce qu’ont fait, subi, perçu, ignoré les intéressés.

1. A. J. Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966, p. 14.


Ce n’est pas en Europe que la grande narration va changer de régime, les
faits qu’elle rapporte, basculer dans la perspective où ils se constituent en toute
rigueur, c’est-à-dire sur site, au présent, pour les acteurs. L’horizon se ferme,
l’avenir s’obscurcit. La littérature se replie sur ses lieux d’élection, le bureau, la
chambre aveuglée de lourdes tentures comme, à l’origine, les yeux morts
d’Homère derrière leurs paupières closes.
C’est que la formation du mouvement ouvrier, la théorie matérialiste de
l’histoire dont il est armé menacent la société capitaliste. Elle se trouve mise en
demeure d’établir sa légitimité. La seule réponse admise devra procéder, comme
la question, de la raison. C’est en son nom que la bourgeoisie des Lumières a
dénoncé les institutions féodales et ce n’est qu’à ce titre qu’elle peut prétendre
elle-même durer. La seule nécessité admise, dans une civilisation rationnelle, est
celle de la nature, telle qu’elle est définie par la science. Celle de la société,
esquissée dès la première moitié du XIXe siècle par Auguste Comte, est
développée dans la seconde par Durkheim, en France, et Weber, en Allemagne.
Elle constate que les faits sociaux relèvent d’une causalité spécifique sans se
prononcer, toutefois, sur les mesures politiques qui redistribueraient les
« chances typiques d’accès aux pouvoirs et aux biens ». Mais, appuyée sur des
enquêtes systématiques, des recherches historiques, l’analyse statistique, elle
confère à la connaissance du monde social une ampleur, une rigueur qu’on ne
saurait attendre de romanciers calfeutrés dans leur appartement, captifs de leur
condition, incapables, désormais, d’avoir une vue d’ensemble.
Après avoir éclairé comme nul autre langage l’extension des relations
marchandes à la société révolutionnée et le primat de la valeur monétaire, le
roman s’étiole. « Épopée dégradée de la bourgeoisie », selon Hegel, il a déjà
trouvé, dans son registre, la même limite que le mode de production dont il est
l’expression, à savoir la propriété privée des moyens de production, dont l’essor
appelle la collectivisation. C’est pourquoi il entre en crise et n’en sortira plus.
Les mieux pourvus, les plus conscients des romanciers se demandent s’il y a
encore lieu d’écrire quand des discours puissants, celui, brûlant, des partis
révolutionnaires, celui, plus froid, de la science sociale, adossée à l’institution
universitaire, produite par des savants tendent à disqualifier les « petites
mythologies privées ».
Les trois réponses, émanant des trois premières puissances de la terre,
accusent le repli de la prose conquérante qui avait concurrencé l’état civil, avec
La Comédie humaine, dénoncé, non sans ambiguïté, la misère des classes
laborieuses, sous la plume de Dickens, ou brossé l’immense fresque de Guerre et
Paix.
Trois hommes à la santé fragile, au statut précaire, prétendent rédiger le
chapitre de leur temps et doutent, pareillement, d’y parvenir. Au Royaume-Uni,
c’est Joyce, malvoyant dans l’Irlande catholique, alcoolique et famélique,
accrochée au flanc de l’Angleterre protestante, victorienne, triomphante. Pour le
monde germanique, à Prague, dans l’Empire austro-hongrois, c’est Kafka,
poitrinaire et juif quand l’antisémitisme brasille déjà un peu partout avant la
flambée des années 1930 . À Paris, enfin, Marcel Proust, juif, comme Kafka,
1

asthmatique et homosexuel quand cette orientation est visée par le code pénal.
Le premier vérifie, après des essais décevants, qu’il n’a rien à dire qu’on ne
sache déjà et se résout à récrire le premier des récits, l’Odyssée. Il va raconter le
périple du juif Léopold Bloom dans les rues de Dublin, le jeudi 16 juin 1904. Et
comme on en connaît les personnages et les péripéties, c’est par ses seules
qualités formelles, son « style », ses ornements, que l’ouvrage tiendra, c’est-à-
dire suscitera l’intérêt. Il est écrit en « dix-huit langages », dans la veine du
monologue intérieur, et suppose, de façon irréaliste, des lecteurs supérieurement
cultivés, à l’image de l’auteur. La science sociale nous apprend, justement, qu’à
la même époque, en France, 1 % de la population possède le baccalauréat et il
n’y a pas plus de dix mille étudiants sur quarante millions d’habitants. Menacé
de toutes les façons, politique, extérieure, par les persécutions antisémites mais
intime, aussi, par la personnalité invasive, irrationnelle, de son père, et par la
tuberculose qui le tuera en 1924, à quarante et un ans, Kafka vit et travaille dans
l’urgence. Il est aussitôt à pied d’œuvre et si ses livres majeurs, Le Château,
L’Amérique restent inachevés, c’est parce que le conflit entre les Lumières et les
monstres qui s’ébrouent, dans l’ombre, est en suspens, dans la réalité, et que
l’intelligence lumineuse de Kafka, sa haute, sa douloureuse probité lui
interdisent de conclure, sur le papier. Le cas de Proust est plus exemplaire,
encore, s’il se peut. Comme Joyce, il s’est rendu à l’évidence après une tentative
malheureuse intitulée Jean Santeuil. Le roman est mort. L’œuvre qu’il avait
vocation à produire est sans répondant tangible. Il relatera donc sa vie décevante,
le temps perdu à chercher sans succès le thème de son œuvre, et ce sera l’œuvre
qu’il désespérait de composer.
L’acuité que prend la question du style n’est qu’un aspect de la conjoncture
dramatique où vient d’entrer l’Europe. Les États-nations qui dominent le monde,
depuis la fin du Moyen Âge, ne se sont pas contentés de coloniser les sept mers
et les cinq continents. Ils ont contracté des alliances militaires étroites avec de
petites entités instables, explosives. Le moindre incident, dans les Balkans, par
exemple, est gros de répercussions planétaires. À cette incertitude s’ajoutent les
doutes théoriques, scientifiques, philosophiques, esthétiques qu’on a évoqués.
Des émigrés russes radicaux, acquis aux thèses de Marx, conspirent dans les
galetas de Bâle et de Zurich. De jeunes peintres, des poètes, dont beaucoup
d’origine étrangère, Apollinaire, Picasso, Juan Gris, Modigliani, Chagall,
Soutine inventent la peinture moderne, à Paris, et, du même coup, l’« art nègre ».
La physique s’enfonce au cœur de la matière pour capter l’énergie nucléaire.
La littérature ne saurait ignorer, sans déroger ni périr, l’inquiétude grande
de cet âge. Si, depuis ses éveils, en Grèce, elle constitue l’expression la plus
haute de l’expérience historique, elle doit refléter le trouble dont l’Europe est
saisie sous les dehors ensoleillés, très charmants et trompeurs, de la Belle
Époque. Mais, homogène en cela à son objet, au monde, son aboutissement va
consommer sa ruine. Elle ne se réalise qu’en affirmant sa propre impossibilité.
Parodique avec Joyce, suspendue, tragiquement, chez Kafka, portée, minée par
le temps irréparable dont Proust recense les sortilèges, elle dit, à sa manière, que
le projet européen – la raison – a avorté. Le vieux continent n’a pu résoudre les
deux conflits qui le divisent et n’en sont sans doute qu’un seul, la lutte des
classes et les rivalités entre nations impériales. Le 3 août 1914, elle sombre dans
l’accès de démence criminelle dont elle émergera exsangue, ruinée, souillée du
plus inexpiable crime jamais perpétré contre l’humanité, le 8 mai 1945.
La globalisation n’est jamais que l’européanisation de la terre. Les
« universelles aragnes » que furent l’Espagne solaire de Charles Quint et de
Philippe II, l’Angleterre élisabéthaine et la France absolutiste ont imposé à
l’humanité leurs langues et leurs religions, leurs maximes économiques et
politiques, leurs préceptes scientifiques et techniques. Un essayiste américain a 2

pu annoncer, après l’implosion de l’URSS, que l’histoire touchait à sa fin sous


les triples auspices de la démocratie formelle, de l’économie en vue du profit et
du développement indéfini de la physique théorique.
Un des paradoxes de l’ère impérialiste aura été le renversement de la
relation entre le centre et la périphérie. Une lointaine colonie de la couronne
britannique rompt ses attaches avec la métropole et se hisse, en un peu plus d’un
siècle, au faîte de la puissance. Qu’elle absorbe des immigrants issus du monde
entier ne change rien à l’esprit qui a présidé à sa naissance. C’est celui de
l’Angleterre libérale dont les premiers Américains, Benjamin Franklin, Thomas
Jefferson reprendront à leur compte et systématiseront les principes tout en
réclamant leur indépendance.
Trois traits originaux caractérisent le développement de cette succursale
ultramarine.
Le premier, on l’a dit, c’est la condensation du processus de civilisation qui
s’étalait, en Europe, du néolithique à l’ère contemporaine, avec ses avancées, ses
stases, ses retombées, la Grèce et Rome, les grandes invasions, la régression
rurale du Moyen Âge, la Renaissance, qui croit revenir aux sources antiques et
invente les Temps modernes, les Lumières et les Révolutions. Les immigrants
reprennent au commencement, sur le sol vierge du Nouveau Monde. Mais c’est
avec les moyens auxquels l’Europe n’était parvenue qu’à la fin, l’écriture
alphabétique, la religion monothéiste, l’esprit d’entreprise, les principes de la
science et de l’économie politique, le daguerréotype et les carabines à répétition.
Ce qui était comme dilué à travers cinq millénaires, est concentré dans un laps
de temps proportionné à l’échelle individuelle. Ce qui échappait à des
consciences noyées dans le fleuve insensible de la longue durée, ne manquera
pas de les frapper lorsqu’on passe, en peu d’années, des wigwams aux gratte-
ciel, de la Prairie couverte de bisons aux blés infinis du Midwest, des chevaux à
la Ford T.
Comme il faut manger avant d’envisager autre chose, c’est conformément à
l’ordre canonique que se développe la civilisation américaine, même si elle brûle
les étapes. De petites communautés pionnières disputent le sol à la sauvagerie.
Des villes champignons poussent sur les gisements d’or et d’argent, de pétrole,
avant que l’agriculture extensive et la grande industrie n’impriment au paysage
la physionomie typique des pays développés. Pendant un assez bref moment, des
groupes sociaux que la division du travail et l’inégale répartition du produit ont
séparés et opposés, partagent le même espace, donc, à quelque degré, les mêmes
usages et le même langage, les mêmes convictions, les mêmes façons de sentir et
d’agir. Un homme qui songerait, par exemple, à écrire, à décrire la vie des
autres, de ceux qui peinent dans le secteur productif, affrontent les choses,
s’occupent des bêtes, cet homme, s’il existe, vivra au contact de ceux dont il
entend parler. La ségrégation sociale, donc spatiale, qui sépare aussi nettement
les habitants des vieilles métropoles européennes que s’ils vivaient, selon
Maurice Halbwachs, « sur des planètes différentes », n’a pas encore joué. Un
écrivain n’habitera pas forcément un quartier huppé, chargé d’histoire, de passé,
comme à des années-lumière des faubourgs ouvriers. Il croisera ses concitoyens
dans la rue poussiéreuse ou boueuse, bordée de maisons en planches entre
lesquelles s’intercalent la forge, des écuries, le magasin de fournitures générales,
le cabinet du médecin, la geôle municipale et le bureau du télégraphe parce que
tout le monde achète et vend, du maïs, du coton, mais aussi des actions et des
bons du Trésor et que la moindre bourgade des monts Alleghany ou du delta du
Mississippi est reliée à Wall Street.
Et c’est, après l’accélération de l’histoire et la formation de communautés
rurales intégrées, le troisième trait de l’aventure qui a débuté de l’autre côté de
l’océan. Soit que la domination de l’élément anglo-saxon ait imposé
l’individualisme possessif comme philosophie politique, soit que l’abondance
des terres disponibles ait desserré, pour un temps, l’étau de la propriété privée, la
tyrannie de la rente foncière, les Américains ont abandonné, avec le rivage
européen, le projet révolutionnaire qui s’était ajouté, en 1848, à la panoplie
mentale du vieux continent.
La lutte sociale est masquée, sinon abolie, par l’éthique protestante qui
sacralise le profit, et par l’esclavage. Le prolétariat rural est noir, la différence de
classe recouverte, naturalisée, par une différence de race. Des hommes que tout
opposerait, dans le contexte européen, sont unis par le lien marchand et la
couleur de leur peau. La forte intégration de cette société pionnière, la proximité
physique et morale de gens adonnés à tous les travaux rendent visible à qui
voudrait épiloguer, à ce sujet, la distance qui s’est creusée, historiquement, entre
les classes, la vie et la pensée, ce qui se passe et ce qui s’écrit.
Au début du XXe siècle, la littérature européenne s’est réfugiée dans des
chambres, celle où débute À la recherche du temps perdu, celle du réel
cauchemar auquel s’éveillent le K du Procès, le pauvre Gregor Samsa de La
Métamorphose. Et ce n’est pas tant dans les rues de Dublin qu’entre les plats de
couverture des livres que Joyce promène Léopold Bloom.
Un Américain de vingt-cinq ans à qui l’idée saugrenue viendrait d’écrire
dans le Mississippi se heurtera inévitablement à la division originelle du travail
et à ses répercussions sur ce que les uns disent de ce que les autres font. Faulkner
commence donc par rédiger des récits convenus, comme Moustiques, Monnaie
de singe, un recueil de poèmes intitulé Le Faune de marbre, dont la présence,
dans le bayou, est un peu incongrue, très littéraire. Mais il ne s’attarde pas. Il est
entré, avec tous ses compatriotes, dans le temps follement accéléré qui récapitule
le grand passé et ouvre sur un avenir, que les peuples d’Europe, prisonniers de
leurs contradictions, de leur histoire, se sont fermé. En 1927, à trente ans, il
confie à Cape et Smith, qui l’éditeront, un roman dont il a emprunté le titre à
Shakespeare, Le Bruit et la Fureur. Il ne mesure pas exactement la portée de ce
qu’il vient de faire et c’est sans importance. Il suffit qu’il l’ait fait, avec
l’intuition perforante, l’esprit de suite qui guident les artistes. À la faveur d’une
situation historique spatialement décentrée, temporellement resserrée, il a pris
conscience de la distorsion imprimée par l’histoire à la narration, c’est-à-dire à la
conscience de la réalité, à la réalité de la conscience. Qui ne verrait, à Oxford
(Mississippi), l’impossibilité de parler des petits cultivateurs, des anciens
esclaves, des voyous, des forçats et de l’omniprésent mulet dans le langage
éthéré du roman psychologique ?
Le narrateur s’arrache – est arraché – à l’oubli primordial dont il était
frappé. S’il a conscience de ce que font ceux qui n’écrivent pas, c’est qu’il ne
fait rien, qu’il écrit. Or, c’est une situation spéciale – solitude, parfait loisir,
quiétude affective, rapport contemplatif aux êtres et aux choses – qui dénature, si
l’on n’y prend garde, des événements façonnés par l’enchaînement non
réversible d’actes accomplis sans bien savoir, dans la peur, la rage, l’espérance,
l’incertitude, la souffrance, le désespoir. L’ombre portée de la cécité d’Homère
sur le texte rationnel se dissipe. Le narrateur, conscient de sa position, de soi
abdique la royauté de papier qu’il s’était arrogée trois mille ans plus tôt et
rétrocède la conduite du récit, la définition de la réalité aux personnages, aux
acteurs.
Telle est la révolution opérée, en 1927, par un homme jeune, à l’instruction
limitée, dans un hameau du Mississippi. Les facteurs qui seraient les plus
contraires, en Europe, à une ambition littéraire, conditionnent, aux États-Unis, sa
plus prodigieuse réussite, laquelle consiste à dépasser l’impossibilité où le texte
occidental se trouvait de ne plus rien dire de ce qui arrivait. Il quitte les raffinées,
les étouffantes enclaves où il s’était réfugié, le rond-point des Champs-Élysées,
les salons, les bibliothèques, les livres qu’il répétait. Il renoue avec le plein air, le
travail paysan, la vieille nature qui commence en bordure des champs de coton,
les bêtes dont elle est encore infestée, sa violence et celle des hommes. Il s’ouvre
aux professions, aux classes d’âge, aux créatures qui étaient exclues, depuis le
commencement, du foyer du récit, salariés agricoles, gens de couleur, bagnards,
proxénètes et prostituées, représentants de machines à coudre, vieilles femmes et
garçonnets, idiots, alligators, ours et serpents mocassins. Et cet accroissement
substantiel, après le repliement frileux, l’isolement maladif de la prose, résulte
du renversement formel opéré par Faulkner. Il récuse le privilège de ceux qui
pensent et dont la pensée avait à peu près évacué l’action, parasité le récit tout
entier. Musil illustre, à la même époque et à sa façon, cet intellectualisme
proliférant, stérile. Il prête aux personnages les réflexions qui sont du ressort de
l’auteur et vide L’Homme sans qualités de tout intérêt s’il est vrai que nous
demandons à un récit d’accroître notre sentiment de l’existence et non de
disserter à ce sujet.
Toute vie, quelle qu’elle soit, est en principe susceptible de recevoir un sens
approché, explicite, dans l’écrit. Dans les faits, seuls, on l’a dit, les membres des
ordres privilégiés, aristocrates achéens, barons carolingiens, robins, plus tard,
bourgeois petits et grands, ont bénéficié de la vie seconde que les livres
confèrent à ceux dont ils captent le reflet. Dès lors que le narrateur s’avise du
primat, ontologique et chronologique, de l’action, du caractère dérivé, second,
séparé, et par suite déformant, de la narration, et qu’il restaure, sur cette
prémisse, leur relation, c’est l’ensemble de ceux qui sont et font le monde,
hommes et bêtes, qui entre dans le récit. Il accueille les vues, les gestes et les
pensées qui sont les leurs lorsqu’ils sont aux prises avec l’événement et ne se
soucient pas de le rapporter aux catégories savantes, décontextualisées,
surplombantes de la prose classique.
Née de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la division du travail, de
l’alphabet rationnel, la narration objective, logique, a pour contrepartie un
caractère hautement sélectif, de classe, et déforme la réalité, le monde si on
définit ceux-ci : ce qui arrive aux intéressés, au présent.
C’est dans des conditions presque expérimentales, à l’occasion d’un
reenactment abrégé de l’histoire européenne, que la diffraction de son texte
apparaît à un jeune Américain, qui en tire les conséquences. Il nous ouvre à ce
que nous savions obscurément depuis toujours, que le monde n’est pas ce qu’en
dit un observateur détaché mais ce que nous vivons comme nous pouvons, quand
on y est impliqué corps et âme, maintenant.
Enfin, le récit faulknérien a un préalable fondamental. C’est la capacité de
notre esprit à se détacher de lui-même, à s’introduire dans un autre esprit. Elle
procède de la fêlure qui traverse notre identité, de l’aliénation dont elle est
menacée si elle n’est pas aliénée dans sa constitution même, et qui nous permet,
en tout état de cause, de nous mettre à la place de l’autre. Elle est à l’origine des
plus beaux sentiments, l’abnégation, l’héroïsme, la générosité, la compassion.
Elle conditionne l’opération intellectuelle par laquelle un homme assis dans un
lieu clos, le corps en repos, le cœur tranquille et l’esprit libre, se transporte, en
pensée, dans les situations les plus contraires, champs de bataille, milieux
hostiles, états d’épuisement, ultime instant de la vie (la mort de Zack Houston,
mortellement blessé d’une balle de gros calibre, au début du Domaine) puis,
ayant enregistré l’altération dont elles frappent toute chose, la reporte
scrupuleusement sur le papier. Le monde est un conte plein de bruit et de fureur.
Oui, mais saisis, transcendés par l’esprit qu’ils assourdissent et désemparent,
rangés sous ses lois, celles de la cohérence, de l’évidence, du sens, dits, écrits.

1. P. Casanova, Kafka en colère, Paris, Seuil, 2011, p. 19.


2. Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, traduit de l’anglais par D.-A. Canal, Paris, Flammarion, 1992, p. 20.
Aux plaisirs sensibles s’ajoutent ceux de l’esprit. Lorsqu’il est cultivé, il
trouve un agrément spécial aux beaux-arts, à la littérature. Ce plaisir ne diffère
pas, quant au fond, de ceux qui concernent le corps. Alors que la douleur est
empêchement, arrêt, perte, ils sont accroissement, libération.
Le charme des bons livres, l’attention heureuse que suscite un style
novateur relèvent, en dernier recours, de l’inégalité de la distribution dans les
sociétés historiques, sans exception. Chacune d’entre elles se caractérise par un
certain stade de développement des forces productives et les rapports de
production assortis. L’évolution des premières brise les seconds. Il en résulte une
révolution, des changements.
Nous sommes des êtres de besoin dont la satisfaction est, indissolublement,
privation, par suite de la répartition inégale des services et des biens, et de la
conscience que nous en avons.
Le plaisir stylistique ne tient pas à un usage inattendu des mots, à une
tournure insolite de phrase, au langage. Il naît de l’extension de sens, de
l’accroissement d’existence qu’ils révèlent. Il suppose que le monde est mal
partagé mais que ceux auxquels il a été insuffisamment concédé se sentent, se
savent mal pourvus, du moins lorsque leur apparaissent, à l’occasion d’un
entretien, d’une lecture, les vues dont ils étaient spoliés. C’est pourquoi le texte
émane sans discontinuer des fractions dominantes des sociétés. Elles accaparent
le surplus pour accomplir toute leur humanité. Elles s’entourent des biens
matériels les plus élaborés qu’il soit permis d’obtenir à un stade donné de la
civilisation et forment les pensées qui leur sont associées. « Les grands ont de
grandes idées. »
Un des écrivains auxquels on accorde un style suréminent, Saint-Simon (il
était duc et pair) manque rarement de relever cette capacité chez ceux dont il a
tracé le portrait. Le Roi ? « Il faisait un conte mieux qu’homme du monde »
quand, pourtant, « il n’avait rien lu et s’en vantait ». Mme de Montespan, sa
maîtresse : « Belle comme le jour jusqu’au dernier moment de sa vie […]. Il
n’était pas possible d’avoir plus d’esprit, de fine politesse, des expressions
singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formait comme un
langage particulier, mais qui était délicieux et qu’elle communiquait si bien par
l’habitude que ses nièces et les personnes assidues auprès d’elle […] le prenaient
toutes et qu’on le sent et le reconnaît encore aujourd’hui dans le peu de
personnes qui en restent : c’était le langage naturel de la famille, de son frère et
de ses sœurs. » Une de ces sœurs est l’abbesse de Fontevrault. « Elle avait
encore plus de beauté que Mme de Montespan, et ce qui n’est pas moins dire,
plus d’esprit qu’eux tous, avec ce même tour que nul autre n’a attrapé qu’eux, ou
avec eux par une fréquentation continuelle ; avec cela très savante […]. Ses
moindres lettres étaient des pièces à garder, et toutes ses conversations
ordinaires, même celles d’affaires ou de discipline, étaient charmantes et ses
discours au chapitre, les jours de fête, admirables. » Le Prince de Conti, pour
finir, à regret. « Il tenait des conversations charmantes sur tout ce qui se
présentait, indifféremment […]. Ce n’est point une figure, c’est une vérité cent
fois éprouvée qu’on y oubliait l’heure des repas. Le Roi le savait : il en était
piqué, quelquefois même il n’était pas fâché qu’on pût s’en apercevoir. »
Pour être immatérielles, les pensées sont partageables. C’est pourquoi le
plaisir qu’on trouve au style s’étend au-delà des frontières des groupes dont il
constitue le « langage naturel », tandis qu’il faut posséder les biens matériels
pour goûter les satisfactions qu’ils dispensent.
Il reste qu’une goutte de poison corrompt la saveur du style. À la joie, à
l’ivresse de se découvrir éclairé, enrichi, se mêlent le dépit de n’avoir pu accéder
par soi-même à ce surcroît de sens, de monde, l’ombre portée, sentie, à tout
instant, sur toutes choses, de l’inégalité. De sorte que la question qu’il pose se
confond avec celle, ouverte dès le commencement de l’histoire, de la distribution
des ressources économiques et symboliques. La réponse dépend de l’initiative
politique qui les mettra à la disposition de tous, sans plus aucune distinction.
Notons, au passage, que la douleur consubstantielle au plaisir esthétique
semble universelle. On l’observe dans les communautés primitives. Le fait a été
observé chez les Sulka de Nouvelle-Guinée par Monique Jeudy-Ballini.
L’admiration est ressentie comme une offense et appelle réparation . 1

Descartes, on s’en souvient, avait pour devise : Nihil admirari. Ce qui


revient à travailler à réparer les carences et les infirmités, à surmonter
l’impuissance dont nous sommes d’abord frappés et qui placent entre les mains
d’autrui, les moyens nécessaires pour parvenir à nos fins : être soi à la totalité de
ce qu’il y a. L’état stylistique idéal sera celui où, pourvu également des biens du
corps et de l’esprit, chacun parlera, écrira, s’il le souhaite, un langage parfait,
c’est-à-dire le plus haut, le plus riche possible, à un moment donné, en un lieu
déterminé. Le plaisir stylistique demeurera, s’il est bien l’augmentation
personnellement éprouvée du monde emporté par le mouvement historique, et il
sera purifié du poison que l’inégalité y a répandu depuis l’origine des sociétés.

1. M. Jeudy-Ballini, « L’altérité de l’altérité ou la question des sentiments en anthropologie », Journal de la Société des océanistes, 130-131, 2010.

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