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LES ANARCHISTES DE DROITE


François Richard
PUF, coll. « Que sais-je ? » n°2580

INTRODUCTION
 Le contexte historique : l’anarchisme est né, sous sa forme moderne, à la fin du 19 e
siècle. Ce refus de toute autorité instituée, que l’on peut considérer comme une
apothéose libertaire, a de nombreux antécédents politiques et philosophiques (Diogène
le Cynique, Zénon d’Elée, Etienne de La Boétie, Jean Meslier, William Godwin) mais
il trouve son expression réelle, dans les récits et dans les faits, il y a environ un siècle,
quand les fondements de la civilisation industrielle apparaissent solidement établis, au
moment où l’ordre du monde occidental semble définitivement scellé par le goût du
profit et que les anarchistes de toutes tendances refusent violemment au nom des
droits, des devoirs et du devenir de l’homme (L. Bloy). « La domination de l’argent
est absolue » (E. Drumont). Le contexte est d’autant plus propice à ces libertaires
irréductibles que le nouvel état des choses s’accompagne de bouleversements sociaux
considérables, d’une perte de légitimité des systèmes politiques en vigueur,
monarchies et démocraties bourgeoises, et d’une accélération sensible de l’histoire.
C’est « la non-vie » de Michel-Georges Micberth, la « société-ruche » de
Chateaubriand.
 L’anarchisme sous une triple forme :
o Un anarchisme brut (Max Stirner)
o Un anarchisme de gauche (Proudhon, Bakounine, Kropotkine)
o Un anarchisme de droite ou aristocratisme libertaire, qui constitue une remise
en question radicale des principes de 1789 et des nouvelles données socio-
politiques du monde occidental, non pas dans une perspective contre-
révolutionnaire mais au nom d’une révolte individuelle contre tous les
pouvoirs institués (Darien, Nimier).
 L’anarchisme de droite (Bloy, Drumont, Jacques d’Arribehaude) : Face au Moi
devenu fou de Max Stirner, qui représente un individualisme porté à son paroxysme,
face aux élans généreux mais irréalistes de la gauche libertaire, face à la démocratie
bourgeoise et affairiste, l’anarcho-droitisme paraît être la seule tendance politico-
philosophique des Temps modernes à ne pas refléter cet emballement des êtres et des
choses, à se faire l’écho des valeurs fondamentales (Gobineau, Micberth, Roger
Nimier, Bernanos, Léon Bloy, Léautaud).
 Baroques et libertins : des anarchiques de droite : Peter Nagy évoque à ce sujet, dans
Libertinage et révolution, une anarchie de droite, quand il écrit à propos du
mouvement libertin qu’il a été « une lutte de libération – anarchique si l’on veut –
contre les normes rigides de pensée et du comportement » ; et il faut rappeler à ce
propos que l’idéologie de droite originellement aristocratique, fondatrice des valeurs
de l’Ancien Régime, qui n’a rien à voir avec les partis droitiers contemporains, a vu se
développer assez vite, en son sein, nombre d’esprits forts, d’individualités turbulentes
et de seigneurs irréductibles, qui assumaient librement leur destinée personnelle en
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lisière du pouvoir monarchique et qui se sont révélés ainsi les géniteurs les plus
vivaces de la philosophie libertaire française. Dès le 16e siècle, on signale à la cour des
cas d’irréligion agressive ; plus tard, une vie violente et tumultueuse s’organise autour
des « cabarets d’honneur ». On affiche le mépris des valeurs établies, on veut « vivre
comme des dieux » et « se délivrer des opinions vulgaires », sans mettre « rien de bas
dans ses actions ». Des gens comme Brantôme, Montlue, Béroalde de Verville,
Vauquelin de La Fresnaye, Bodin, Serres – « penseurs autonomes » – cultivent une
morale aristocratique, peu orthodoxe, qui les situe, disent-ils, « au-delà du bien et du
mal », glorifient « l’honnêteté », et « la vertu » et prétendent « s’adonner aux pires
désordres sans déchoir ». Plus tard, les libertins développeront les mêmes conceptions
politico-philosophiques, en les enrichissant d’une vision cyclique de l’histoire. Ils se
réfèrent à l’épicurisme, à un christianisme éclairé, ou un véritable matérialisme athée,
comme Cyrano de Bergerac ou Des Barreaux. Ils proclament une contestation radicale
du pouvoir monarchique. La seule attitude digne de l’homme réside dans sa capacité à
affronter le néant qui cerne son existence.
Les libertins du 17e siècle ont préparé le terrain à ceux du 18 e siècle qui achèveront cette
œuvre de « décomposition de la féodalité théocratique », selon les termes de Pierre
Klossowski, et donneront naissance à « l’individualisme aristocratique ».
Ces anarchiques de droite ont donc détruit les bases du pouvoir monarchique, en
soulignant de toutes les manières possibles son illégitimité. Les anarchistes de droite font
plus souvent référence à la monarchie fondatrice – celle du 13e siècle – et surtout à la
chevalerie, qu’aux époques plus récentes pendant lesquelles les idéaux aristocratiques leur
semblent avoir été pervertis par les réalités politiques (Barbey, Bloy, Drumont, Gobineau,
Bernanos). Cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait une filiation précise, absolue, entre
baroques et libertins d’un côté et anarchistes de droite de l’autre : d’abord parce que
l’histoire ne suit pas un cheminement aussi linéaire, ensuite parce que les libertins de la
fin du 18e siècle se sont révélés incapables d’aller au-delà de cet effondrement de la
monarchie qu’ils avaient provoqué et de créer de nouvelles valeurs pour les générations
futures, enfin parce que l’avènement de la pensée progressiste va modifier de fond en
comble le paysage politique de notre pays.
C’est d’ailleurs en tenant compte des affinités qui existent entre cette anarchie de droite
baroque et libertine et l’anarcho-droitisme contemporain que l’on peut donner une
définition précise de l’anarchisme de droite ; il s’agit d’une révolte individuelle, au nom
de principes aristocratiques, qui peut aller jusqu’au refus de toute autorité instituée. On ne
peut confondre cet anarchisme de droite avec le pur et simple individualisme,
dénomination assez vague qui peut désigner tout aussi bien l’anarchisme stirnérien qu’une
certaine forme d’esprit bourgeois, des conceptions romantiques ou des préceptes
nietzschéens (Galtier-Boissière, Cavanna).

I. Le refus de la démocratie
A. Le refus des principes démocratiques
Bernanos, Jean Anouilh, Drumont, Rabatet, Léautaud, Daudet

B. L’opposition politique
Jacques Perret
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C. Rejet de l’universalisme démocratique


Ph. Ariès, Vandromme, J. Arribehaude, E. Burke

II. La haine des intellectuels


A. Les « Intellectuels » ont le mal du réel
Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune
Céline, Le Voyage
Pauwels, La Droite la plus bête du monde
J. Laurent, Mauriac sous de Gaulle
Rabatet, Les Décombres
Vandromme, La Politique littéraire de François Mauriac
… l’emportement de Micberth contre la nouvelle droite d’A. de Benoist….
Les anarchistes de droite sont contre les intellectuels de gauche comme de droite (Nimier,
Jerry Rubin).

B. L’illusion progressiste
Evolution globale vers un mieux être : Descartes (Discours de la méthode), A. Comte (Le
Progrès des Lumières), Condorcet (L’Age d’or est devant nous), J. Marx, les anarchistes de
gauche et les théoriciens du socialisme, les surréalistes nourris de freudo-marxisme ; Sartre
(Temps modernes), l’ultra-gauche des années 1970 qui cherchait une révolution du côté du
Désir (« Il faut faire découler l’exigence révolutionnaire du mouvement même du désir »,
écrivait G. Hocquenghen en 1972), constituent la chaîne ininterrompue de l’illusion
progressiste.
Comme Nietzsche et Max Scheler, les anarchistes de droite pensent qu’en dépit de très
appréciables améliorations techniques, l’Occident vit une ère de décadence évidente, « ce
temps de mysticité niaise et de matérialisme grossier » (Barbey). « Le premier caractère de
notre espèce humaine est d’être imperfectible » (Babatet).
Bernanos, Les Enfants humiliés

C. De la perversion au terrorisme idéologique


Marcel Aymé, Le Confort intellectuel
J. Laurent, P. Ory.
Selon P. Vandromme, le progressisme apparaît comme le « refuge du conformisme
totalitaire ».

III.Une révolte constitutive


A. La révolte est un devoir intellectuel et moral
Les anarchistes de droite, que les hommes de gauche appellent « des nihilistes de droite » ou
« des fascistes honteux », qui cultivent « la volonté d’être libres, de ne pas se courber devant
les conformismes » jugés par eux « particulièrement méprisables » rejettent toute
appartenance à quelque institution que ce soit, et estoquent durement ceux qui ont tendance à
pactiser avec le pouvoir, pour satisfaire une vanité personnelle (R. Mallet).
Pour les anarchistes de droite, la révolte est un devoir intellectuel et moral (Bloy, Darien, A.
Breton, Bernanos, Drumont, J. Perret, Pol Vandromme, Céline, M. Aymé).
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Est-ce à dire que l’anarchisme de droite est une philosophie de l’action qui conduit tôt ou tard
à la violence ? Pour ce qui concerne la littérature anarcho-droitiste, s’il est vrai qu’elle se
caractérise souvent par sa rudesse verbale et sa force polémique, elle ne vante cependant
jamais les violences collectives, bien au contraire.
Pour tous ces hommes qui tentent de mettre en forme, en œuvres et en actes, une synthèse
entre l’anarchisme – les aspirations libertaires – et l’aristocratisme – la volonté de rigueur – il
n’y a pas de dynamique de vie possible, de réalisation de l’être dans sa totalité, sans cette
vertu de désobéissance qui peut, seule, faire échec, selon eux, à l’enrégimentation
démocratique du siècle, à l’universalisme socio-économique qui la caractérise et à cette
véritable guerre planétaire que les membres de l’idéologie dominante ont entreprise contre les
réfractaires (R. Poulet).

B. La révolte est un devoir politique


La révolte politique des anarchistes de droite est tout aussi sévère et intransigeante que les
exigences précitées ; aussi les droites conservatrices, libérales et populaires sont-elle traités
par eux avec autant de sévérité que les partis progressistes les plus actifs.
Il y a d’abord la révolte qui leur est propre, radicale et constitutive, apanage de quelques
individus dispersés qui doivent exister face à une autorité de plus en plus puissante et
omniprésente, celle de la démocratie républicaine qui abrite dans son sein (œcuménique) tous
les mouvements politiques de notre pays ; ceux qui, jour après jour, élection après élection,
assument la pérennité des institutions républicaines, en gommant les spécificités d’origine,
l’aristocratisme de droite par exemple.
Mais c’est d’abord sur la droite que les anarcho-droitistes concentrent leurs attaques, une
droite politique qui ne mérite guère son nom, d’après eux ; et Micberth rappelle d’entré à tous
les droitiers dévoyés ce qu’ils semblent avoir oublié, les idéaux premiers : « Est vraiment de
droite, écrit-il, celui qui place l’homme dans son unicité originelle. Il fait confiance à
l’individu et met tout en œuvre pour l’exploitation de ses virtualités ». « Historiquement,
ajoute-t-il, la droite est réfractaire à tous les pouvoirs ». Micberth précise : « Est vraiment de
droite, à notre époque, celui qui refuse le sens de l’histoire, qui n’admet pas la démocratie
indirecte, la République bâtie sur les cadavres de centaines de milliers de Français, qui nie en
bloc les lois républicaines, la Constitution, les institutions bricolées par les petits-enfants de
Robespierre et rejettent le dieu-peuple. »
Ainsi, l’égalitarisme démocratique, qui est un mode de tyrannie collective, engendre, pour les
anarchistes de droite, une espèce d’épanouissement – intellectuel et moral – général, celui
d’un peuple qui « veut vivre de la vie seule des instincts dans un matérialisme tranquille ».
(Drumont)

C. De l’élan révolutionnaire à l’anarchisme absolu


Ravachol, Hubert Juin, Darien, Rebatet.
P.-M. Dioudonnat, Je suis partout
« Désobéissez, dit-il, et nous sortirons de ce processus névrotique qui nous mène
progressivement à l’anéantissement de l’espèce. (…) Désobéissez et apprenez à vos enfants à
fuir les concepts civiques qui préparent leur esclavage. Désobéissez et les richesses du passé,
notre culture vous serviront à asseoir les bases d’un devenir excitant, généreux, fraternel ».
(Appel à la désobéissance lancé à la télévision par Micberth). Les anarchistes de droite
affichent dans la presse et dans leurs ouvrages leurs préférences idéologiques avec une telle
violence qu’ils touchent très vite un anarchisme de fond et de forme qui les éloigne ipso facto
de la droite avec laquelle ils ont pourtant des points communs et de la gauche avec laquelle ils
sont en désaccord presque permanent.
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IV. Un moi au-dessus de tout


A. La liberté authentique de l’individu
Gobineau, Essai sur l’inégalité des races
Céline, Voyage
M. Stirner : « Rien n’est pour moi au-dessus de moi ».
M. Barrès : « culte du Moi ».
A la différence des grands libertaires comme Cendrars, par exemple, « individualiste
planétaire », ou Miller, Kerouac et tant d’autres qui assument sans conteste leur authenticité
existentielle et littéraire, les anarchistes de droite, eux, ne se contentent pas d’une telle
richesse individuelle, aussi étincelante soit-elle, ils s’en prennent à l’Histoire, ils sont tentés
par les utopies politiques et surtout, ils pensent moins à leurs droits qu’à leurs devoirs ; mais
le bonheur leur est un devoir : « le bonheur, écrit Léautaud, c’est ce qu’on doit chercher le
plus possible quand on est vivant ». Et il s’agit naturellement du bonheur global de l’être, non
d’un confort rétréci et égoïste, d’une attitude morale et intellectuelle qui assure à l’homme sa
légitimité face à lui-même envers et contre l’Histoire.

B. « Inutilisables » anarchistes de droite


Anouilh : « Perdre la vie n’est pas tragique. Ce qui est grave c’est de la gâcher ».
« L’acte ! s’écrit Darien. Oui, agir ce qu’on rêve. Le secret du bonheur c’est le courage. »
Les maîtres de la culture moderne et contemporaine refusent les anarchistes de droite, comme
jadis on a refusé les baroques et les libertins.
Inutilisable Micberth, considéré aujourd’hui comme le représentant de l’anarchisme de droite
actif – « la liberté, écrit-il, est de pouvoir exister comme je l’entends, de dire ce que j’ai envie
de dire, que cela plaise ou non, à l’instant où j’ai envie de m’exprimer ».

V. L’aristocratisme
A. Une évidence morale, politique et intellectuelle
Les anarchistes de droite font de leur moi une référence fondamentale, une pierre de touche de
leurs expérimentations multiples, car ils pensent qu’ils doivent être, avant tout, fidèles à leur
authenticité, à cette caractéristique profonde et unique qui singularise l’homme de qualité,
tout au long de sa vie.
Cette conviction d’une prééminence de la légitimité individuelle, scellée par des qualités
morales et intellectuelles, sur toute autre considération, est proprement aristocratique (H.
Lasserre, F. Laur, Darien). Cette conscience de soi n’est cependant en rien vaniteuse ou
suffisante ; elle apparaît d’abord liée à une certitude, éprouvée par les anarchistes de droite,
selon laquelle tout homme de qualité a un rôle majeur à jouer dans l’histoire de l’humanité, au
nom de ces valeurs humaines essentielles que sont l’honneur, la liberté, la fidélité, l’héroïsme,
si dévalorisé aujourd’hui, mais elle s’accompagne d’un constat lucide sur les activités
humaines qui démontre que l’homme est manipulable, conditionnable à souhait et capable de
violence et de lâcheté.
« L’aristocrate, écrit P. Desanges, dans son étude de la correspondance de Céline à Elie Faure,
c’est le plus apte, le plus capable, le plus digne, le plus rayonnant, le plus utile aussi, celui qui
a beaucoup à donner et qui le donne. » On ne peut donc nourrir aucun doute à ce sujet :
l’aristocratisme vu par les anarcho-droitistes est bien le fait d’individus d’exception,
supérieurement moralisés, qui savent parfaitement faire cohabiter leurs désirs spécifiques et la
sévérité de leurs exigences, ceux que Bernanos appelle « les véritables élites », animés par
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« l’Idée de grandeur » qui, écrit-il, « n’a jamais rassuré les imbéciles », ceux pour qui « tout
vit », selon Gobineau, puisque « la grande loi du monde, c’est de vivre, de grandir et de
développer ce qu’on a en soi de plus énigmatique et de plus grand », ceux qui n’hésite pas à
faire montre d’une sévérité inflexible à l’égard d’autrui.
Barbey d’Aurevilly, J. de Maistre, Lord Byron.

B. La nostalgie du passé
Les anarchistes de droite ont été séduits par l’époque antérévolutionnaire.
P.J. Yarrow, Pensée politique et religieuse de Barbey d’Aurevilly

C. Une volonté de responsabiliser les hommes


Troisième composante de l’aristocratisme anarcho-droitiste, qui découle des deux autres : la
volonté de responsabiliser tous les hommes. L’être humain vaut pour les anarchistes de droite
selon ce qu’il est et selon ce qu’il fait. Ce qui compte pour eux, c’est sa qualité d’homme dans
la pensée et dans l’action. Ils sont même convaincus que toute pitié est une indignité, à la fois
pour celui qui en fait l’aumône et pour celui qui se laisse aller à l’accepter. Ils pensent que
l’homme n’existe réellement que dans cette tension, ce mouvement vers une transcendance de
soi qui le pousse irrésistiblement « vers la conscience du bien, la morale aristocratique des
chevaliers » (Gobineau) et qui consiste à « s’aimer soi-même assez pour que la stricte
observation du précepte ne fasse par tort au prochain » (Bernanos).
L’homme ne peut – intellectuellement et moralement – se réaliser que si on le met en face,
même violemment, de la vérité.

D. L’aristocratisme est une loi de la vie


La diversité est l’une des caractéristiques les plus évidentes du monde des vivants et si le rôle
des hommes est précisément d’organiser et de moraliser l’expression de leurs propres
différences et inégalités, ils ne doivent surtout pas négliger l’apport d’une telle multiplicité et
nier ces inégalités pour des raisons idéologiques ; sinon, ils couvent le risque de tuer ainsi
toute la vie.
Pour les anarchistes de droite, aristocratisme ne signifie pas – leurs vies et leurs œuvres le
prouvent – domination pure et simple d’une élite sociale, qu’ils considèrent mue
essentiellement par la volonté de puissance et les intérêts particuliers, sur une majorité qu’ils
jugent médiocre et peu éclairée, mais une orientation politique, morale et intellectuelle,
déterminée par les êtres les plus « aptes » (Elie Faure), qui ne sont que quelques uns par
génération (Bernanos).
La vraie générosité, d’après les anarchistes de droite, est l’apanage des êtres forts qui exercent
à l’égard des autres la morale de leur intelligence et qui savent qu’aimer c’est aussi exiger.

VI. La chasse à l’absolu


L’aristocratisme anarcho-droitiste, qui est d’ordre individuel et collectif, reflète avant tout une
volonté inébranlable d’aller jusqu’au bout des actes et des pensées qu’on s’est donné pour
tâche d’assumer et non une ambition spécifiquement politique. C’est donc le goût de la vérité
qui apparaît premier et plus précisément encore le sens de la rigueur morale et intellectuelle.
S’il est vrai que la notion d’absolu est habituellement évoquée dans une perspective
métaphysique, souvent d’une abstraction redoutable, on ne peut raisonnablement exclure
qu’elle puisse être présente au confluent de la volonté, des forces créatrices et de l’intelligence
humaine, à la fois comme un sixième sens, une dimension supplémentaire et comme un
horizon vers lequel on tend obstinément : « Connaissance perpétuelle de soi, tension
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perpétuelle du moi » note Rebatet ; et il apparaît évident, pour les anarchistes de droite, qu’un
certain type d’homme naît avec cette qualité au plus profond de lui-même.
Aspiration libertaire → anarchisme
Esprit de rigueur → aristocratisme

A. L’absolu vaincu par le relatif et le relatif érigé comme


absolu
« Le catholicisme, c’est la figure surnaturalisée de l’esclavage moderne » (Darien, La Belle
France).

B. Un absolu humain possible ?


Pour eux, il n’y a qu’une seule forme d’absolu envisageable, celle qui peut permettre un
accomplissement total de l’être, grâce à une synthèse vers laquelle ils tendent entre un
anarchisme fécond et un aristocratisme qui constitue le repère intellectuel et moral constant de
ce fond libertaire.
Deuxième composante de cette quête anarcho-droitiste : l’affirmation d’un absolu humain
possible grâce à l’élaboration d’une union entre les puissances de l’ordre et celle du désordre,
entre le désir d’une cohérence intime et le goût d’une liberté illimitée, entre la hauteur de
l’âme et les vertiges engendrés par l’action et par la pensée rehaussée – chez ces libertaires –
par les prestiges et la luxuriance de l’imaginaire.
M. Dambre, Roger Nimier, le hussard du demi-siècle

C. L’absolu micberthien ou la réactivation permanente de


l’être dans une perspective individuelle et collective
Micberth crée en 1963 la Jeune Force Poétique française. Pour lui, il ne s’agit pas seulement
de vivre une aventure humaine aussi riche et excitante soit-elle, mais de créer le facteur d’un
devenir humain collectif qui prenne en compte à la fois les aspirations libertaires de l’être et
les exigences socio-politiques inhérentes à la vie de toute collectivité. Pour Micberth, il s’agit
d’avoir la volonté « d’assumer pleinement une existence véritable et d’atteindre, au bout du
compte, cette vraie vie sempiternellement recherchée par tous les êtres de sensibilité, (…) de
se trouver de nouvelles raisons communes de vivre : d’expérimenter et d’exprimer
conjointement, en fin de compte, ce que nous pourrions aller jusqu’à appeler une révolution
totale de l’être au monde chez ces derniers ».
Ce qui compte pour les anarcho-droitistes, c’est de refuser de manière effective toute autorité
instituée (anarchisme) au nom de leur propre légitimité (aristocratisme) avec comme
perspective (utopique ?) ultime, la volonté de faire évoluer, par contagion, toute la société.
Micberth, Révolution 70
C’est selon Lecka, « la recherche d’un équilibre entre la nécessité de vivre en commun et la
sauvegarde de l’intégrité de chaque individu », étayée de la conviction « qu’il faut vivre selon
ses envies et ses affinités » et que « la société acceptable, ni utopique et ni fasciste, ni
totalitaire, serait celle qui essaierait perpétuellement de se reproduire en s’admettant, elle-
même, comme contestable et révisable, ayant compris une fois pour toutes que le mieux n’est
jamais accompli.
Dans cette perspective, l’anarchisme de droite ne nous apparaît pas comme une solution
miraculeuse, une manière de gommer d’emblée toutes les difficultés, mais comme une
nouvelle voie, encore fort peu explorée, sur le terrain difficile et dangereux de notre
modernité.
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CONCLUSION
Nous avons tenté de montrer que l’anarchisme de droite, mouvement libertaire qui est né au
19e siècle et dont on trouve les racines dans la philosophie baroque et libertine, n’est pas
seulement le produit d’une historicité précise ou l’appellation vague et ambiguë d’une révolte
égocentrique, passéiste, qui trouverait ses aliments littéraires dans un sursaut
d’individualisme. La richesse intellectuelle, morale et politique, sa formidable vigueur
littéraire, et surtout cette quête insistante de la vérité qui ne laisse de côté aucune activité
humaine et qui débouche, avec les expérimentations micberthiennes, sur la proposition d’un
nouveau mode d’être et de penser sur la conscience humaine ; le refus de la démocratie
apparaît comme l’un des derniers îlots de résistance où puissent se réfugier l’intelligence et la
singularité humaine face au déferlement d’un système économique et financier aux ambitions
planétaires. Leur haine des « intellectuels » ne vise pas les chercheurs et les créateurs dans
leur ensemble, mais tous ceux, écrivains et philosophes dévoyés, qui posent aux hommes
d’action et aux maîtres à penser et se révèlent incapables de mettre en accord leurs actes et
leurs pensées. Quand à la révolte constitutive, elle reflète aussi la conviction que l’homme
doit demeurer en état de rébellion constant contre la lâcheté générale et les exactions des
puissants. Pour l’aspect positif de l’anarchisme de droite, le moi au-dessus de tout,
l’aristocratisme et la chasse à l’absolu, les aspirations libertaires apparaissent indissociables
des exigences morales les plus rigoureuses et que l’intérêt de la tentative anarcho-droitiste
réside dans l’effort accompli par les anarchistes de droite pour créer une synthèse entre
l’anarchisme, l’expression de la liberté la plus totale, et l’aristocratisme, la reconnaissance de
valeurs supérieures à l’individu, quel qu’il soit, entreprise peut-être unique dans l’histoire de
la pensée.
L’anarchisme de droite est la philosophie de l’action qui convient le mieux à l’homme
moderne. L’anarcho-droitisme est entré depuis trop peu de temps dans sa phase active –
micberthienne – pour que l’on puisse en tirer des leçons définitives.

BIBLIOGRAPHIE
Histoire des littératures, T.3, La Pléiade, 1958
Histoire générale des civilisations, vol.4 et 5n Puf, 1953
Les libertins au 18e siècle, A. Adam, 1964
Libertinage et révolution, P. Nagy, Gallimard, 1973

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