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Sêlndor

Ferenczi
la psychanalyse
autrement

ARMAND COLIN
Lurz EDUARDO PRADO DE OLIVEIRA

Sandor
Ferenczi
La psychanalyse autrement

sous la direction de
Jacques Sédat

6
ARMAND COLIN
Du même auteur
Ce que cet auteur a écrit peut être consulté à : www.pradodeoliveira.org

Maquette de couverture : Atelier Didier Thimonier


Photo de couverture : © Rue des Archives/Collection Bourgeron

© Armand Colin, 201 1


ISBN: 978-2-200-27224-l
Internet : http://www.armand-colin.com

DANGER Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction par tous procédés, réservés
pour tous pays. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque
procédé que ee soit, des pages publiées dans le présent ouvrage, fuite sans l'autorisation
de l'éditeur, est il!îdre er constitue une contrefaçon. Seules sonc autorisées, d'une part, les
reproductions stric1ement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une

PHtGE
IIIELEUVRE
utilisation collective et, d'autre part, les courtes cimtions jll'ltifiées par !e caractère scien-
tifique ou d'information de l'œuvre dans laquelle elles sont incorporées {arr. L. 122-4, L.
122-5 et L. 335-2 du Code de la propriété imd!ectuelle).

ARMAND COLIN :ÉDITEUR• 21, RUE DU MONTPARNASSE• 75006 PARIS


Remerciements

Je tiens à remercier tous les auteurs mentionnés dans ce livre,


qui ont permis sa rédaction. Son projet est issu d'une conver-
sation vespérale avec Jacques Sédat. Michel Petersen, du
Québec, et Thierry Simonelli, du Luxembourg ont lu sa
première mouture et m'ont encouragé à le poursuivre. Sarah
Le Hénan a comparé les différentes versions, de manière à
me permettre cl' en retenir une. Les recherches de Barbara
Testa, en Italie, m'ont permis cl' entrer en contact avec Gior-
gio Antonelli, auteur du livre le plus complet qui soit sur le
psychanalyste hongrois, Il mare di Ferenczi.
Mon épouse, Hélène, a eu la patience de me voir inlas-
sablement pianoter sur un ordinateur pendant la durée de
ce travail. Karina et Thiago ont eu la patience de me sup-
porter quand je ne leur accordais pas l'attention qu'ils méri-
taient pendant leurs passages à Paris.
Ont été essentielles à la réalisation de ce livre les collabo-
rations techniques d'Edouard Stanislaw Rosenblatt et de Ste-
phanie Short, du Psychoanalytical Electronic Publishing. Les
recherches bibliographiques ont bénéficié du sourien de
Cécile Marcoux, de Marie-Christine Gauffier, de Patricia
N obillet et de Christophe Durpaire, de la Bibliothèque Sig-
mund Freud, de la Société psychanalytique de Paris. Faur-il
préciser que le Psychoanalytical Electronic Publishing est l' ouril
informarique le plus performant dans ce nouveau siècle pour
toute recherche en psychanalyse ? Et que la Bibliothèque
Sigmund Freud est un des lieux les plus accueillants et le
plus riche en Europe continentale pour cette recherche ? Les
équipes de la Bibliothèque nationale de France m'ont cha-
leureusement aidé chaque fois que j'en ai eu le besoin, et ce
de différentes manières.

3
SANDOR FERENCZI

Jacques Sédat a minutieusement relu ce manuscrit, faisant


preuve d'un rare dévouement amical. Last, but not least, je
vewc remercier Ernst Falzeder, qui m'a signalé l'une de ses
plus importantes contributions, parmi d'autres innom-
brables : tout en étant trop orthodoxe, Ferenczi était aussi
hétérodoxe.
Comme il est habituel à la fin d'un tel travail, je dois
revendiquer toute négligence ou faute trouvée par le lecteur.
Elles me reviennent entièrement.

PRADO DE ÜLIVEIRA
Paris, juillet 2010-juillet 2011
Sommaire

Remerciements 3
Introduction 11

1 Vue d'ensemble sur la vie et l' œuvre


de Ferenczi 13
La rencontre entre Ferenczi et Freud 16
L 'éhignement entre les deux amis 23
Douleur d'une fin radieuse 26
La clinique au jour le jour 29
2 Ferenczi avant la psychanalyse :
premiers écrits 31
Auto-analyse et écrits 32
Antal H, patient de Ferenczi 36
Rosa K, patiente de Ferenczi 38
Une nouvelle sexualité 40
3 L'introjection et ses destins 43
Le concept d'introjection 45
Premiers destins de lïntrojection 48
Débats avec Freud 51
L'introjection avec Freud 53
Retour à Ferenczi et au-delà 56
Diversité des pôles d'intérêt de Ferenczi 58
4 Le sens de la réalité et ses destins :
amphimixie, autotomie et bio-analyse 61
Symbolique des principes de plaisir et de réalité 62
Réalité et ontogenèse des symboles 64
Stades du sens de la réalité 67
Amphimixie, autotomie et bio-analyse 71
La mère océane de Ferenczi : Thalassa 73

5
SANDOR FERENCZI

Affinnation du déplaisù- et réalité 77


Traumatisme, mathématiques 80
Masculin et féminin 83
La force de Ferenczi 85

5 Analyse personnelle, analyses mutuelles 86


L'analyse mutuelle par correspondance 88
Une première analyse entre Freud et Ferenczi 90
L'approfondissement de l'analyse
de Ferenczi à l'ombre de l'analyse mutuelle 91
Poursuite de l'analyse : ajoumements et reprises 93
Conséquences immédiates de l'analyse: les lettres-journal 96
« Analyse avec fin, analJ,se sans fin » : première ébauche 97
Interruption d'analyse: répétitions 100
Freud et Ferenczi commencent à se séparer 104
Crise finale entre Freud et Ferenczi 109
Adieux amicaux 113

6 Rank et Groddeck
entre Ferenczi et Freud 116
Premières contributions de Rank à la compréhension
de la situation analytique 119
La « rétrospective historique critique» de Ferenczi 119
La science selon Rank 126
« Résultats » et« Perspectives » 127
Messianisme psychanalytique 130
Freud change d'opinion 132
Scissions et menaces 140
Groddeck, ami de Ferenczi 141
Freud rapproche Ferenczi et Groddeck 142
Démoniaque, au sens de Groddeck : nuages 145
Ferenczi au « Satanarium » 147
Sombres nuages entre Freud et Groddeck 149
Ferenczi copie Groddeck 152
Retentissements auprès de Freud 153
Ferenczi et Groddeck 155
La question de la fixation d'un terme à l'analyse 157
Ferenczi introduit la relaxation 159
La théorie au-delà de l'imtitution 160

6
SOMMAIRE

7 Vers la fin : explosion de créativité 163


" L'adaptation de la famille à l'enfant" 166
" Le problème de la fin de l'analyse " 168
" L'élasticité de la technique psychanalytique" 172
"L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort" 178
« Principe de relaxation et néocatharsis » 179
"Analyse d'enfants avec des adultes " 183
Lou, Anna et Freud écartent Ferenczi 18 5
L 'affeire de la présidence de l'Association internationale 18 8
"La confitsion de langues entre l'adulte et l'enfant,, 191
Journal clinique et avancées sur les psychoses 195
Ferenczi et sa mort qui se prépare 198

8 L'héritage de Ferenczi 202


Freud héritier de Ferenczi 204
Avec fin ou sans fin : allwiom 205
La question du tramfert négatifentre Ferenczi et Freud 208
Limitatiom du tramfert et de l'analyse 210
Présence de Ferenczi dam le texte de Freud 211
Melanie Klein, Anna Freud et quelques autres 214
Balint, un héritier qui hésite 218
Lacan, un héritier ambivalent 221
Winnicott, un héritier discret 224
Exemples de l'influence de Ferenczi 226
Pour terminer 230

Bibliographie 233
Index des noms propres 249
« Un ami intime et un ennemi haï ont toujours été en moi des
requêtes impératives de ma vie sentimentale. J'ai toujours su m'en
procurer de nouveaux, et il n'est pas rare que cet idéal de l'enfance se
soit réalisé au point de faire coïncider ami et ennemi dans la même
personne, mais plus naturellement de manière simultanée ou par
altemances plusieurs fais répétées, comme cela peut avoir été le cas dans
les premières années de mon enfance1• »
Sigmund FREUD

« S'il y a une personne sans qui la psychanalyse serait impensable, qui,


pour moi, est inséparablement connectée à la psychanalyse en tant que
telle, c'est Ferenczi. Mon estime et ma considération pour sa
personnalité viennent de très loin, des temps où vous ne pouviez même
pas déjà l'avoir connu2• »
Anna FREUD

« Sachez que je fais toujours une grande part dans mon enseignement à
la lignée spirituelle de Ferenczi'. »
Jacques LACAN

1. S. Freud, L1nterprétationdu rêve, Paris, Seuil, 2010, traduction deJ.-P. Lefeb-


vre, p. 525.
2. Lettre d'Anna Freud à Michael Balint du 23 mai 1935, citée par Haynal et
Falzeder (1993), "Empathy, Psychoanalyric Practice in the 1920s, and Ferenczi
Clinical Diary", journal of the American Academy of Psychoana!Jsù 21: 605-621,
p. 616.
3. Lettre de Jacques Lacan à Michael Balint, La scission de 1953 n, Supplément
<(

à Onzicar?, n° 7, 1976, p. 119.


Introduction

EXPOSER quelques-uns des points forts du parcours théorique


et personnel de Ferenczi, dans sa relation avec Freud, tel est
l'objet de ce livre. À ce pari, s'ajoute celui de rester au plus
près des variations de ton dans les textes échangés par ces
deux hommes, sans les idéaliser. Pour ce faire, il est nécessaire
d'inclure dans notre démarche les contributions les plus
significatives à l'approche des différents points évoqués, ce
qui exige une ouverture importante alliée à un souci de
rigueur méthodologique.
À vol d'oiseau, le parcours théorique de Ferenczi implique
des moments ou des périodes fortes : quelques textes fon-
dateurs, sur l'introjection et sur le sens de la réalité; l'ana-
lyse avec Freud ; la reprise de l'expérience clinique de son
ami viennois ; l'éloignement progressif et les textes qui
ont apporté une révolution à la clinique psychanalytique et
qui la caractérisent encore aujourd'hui, avec les apports ulté-
rieurs.
Freud a fait de nombreux emprunts, depuis le début
jusqu'à la fin, ce qui fait de son oeuvre un riche carrefour
intertextuel. Avec Ferenczi, pendant le quart de siècle de leur
parcours commun, il est impossible de parler de cela, alors
qu'il est possible de mentionner l'emprunt fait à Groddeck
pour la notion de« ça». Avec Ferenczi, malgré les dissensions
finales, il est souvent impossible de discerner ce qui revient
à l'un ou à l'autre.
Dans un article important sur lequel nous revenons à la
fin de ce livre, la question est posée de savoir s'il existe encore
un Freud inconnu'. Bien entendu, Freud reste un inconnu.

11
SANDOR FERENCZI

Tout comme Ferenczi. Et leur amitié. Et l'histoire, toujours


à redécouvrir !
Dans les derniers temps de leur correspondance, Ferenczi
et Freud discutent de la mauvaise qualité de la littérature
psychanalytique de l'époque. Ce débat apparaît aussi à la fin
de ce livre. L'impératif méthodologique mentionné ainsi que
la mise à contribution des auteurs dont l'apport est indiqué
visent à permettre au lecteur d'en prendre connaissance.
Nous entendons ainsi contribuer à l'établissement d'une his-
toire judicieuse de la psychanalyse et à la construction du
socle de son avenir. Puisse notre pari réussir ! Au lecteur d'en
décider.

1. E. Falzeder et M. Scruchen, « Exisre-t-il encore un Freud inconnu ? Remarques


sur les publications de Freud, ainsi que sur des documents inédits », Psychothé-
rapies, 2007/3, vol. 27, p. !75-195.
1

Vue d'ensemble sur la vie


et l' œuvre de Ferenczi

PENDANT quelque vingt ans, entre 1910 et 1930, Ferenczi


est le psychanalyste le plus proche de Freud. L'existence
même de la psychanalyse est inconcevable sans lui.
Son charisme, sa créativité et son charme personnels se
manifestent tout au long de sa vie. Voici deux exemples : au
début des années 1920, Lou Andreas-Salomé écrit à Anna
Freud qu'elle a lu un article de Ferenczi avec « tant de plai-
sir » et ajoute : « il est quasiment le seul à écrire de telle sorte
que les yeux du lecteur s'ouvrent à nouveau pour ce qu'il a
lu 1 ». Quelques années plus tard, il présente à la Société
psychanalytique de Vienne un texte sur ses nouvelles tech-
niques. Après sa conférence, tous se rendent à un cabaret où
chante Josephine Baker. Une fois ses chansons terminées,
elle se mêle au public, va de table en table et finit par s'asseoir
sur les genoux de Ferenczi. Elle passe ses mains sur ses che-
veux noirs parfumés. Avec ce parfum, elle frotte le crâne
dégarni de son hôte : « Voilà, ça vous fera pousser les che-
veux ! » lui lance+elle2.
Enfin, Ferenczi « avait en effet toujours une nouvelle idée
en tête, une nouvelle théorie à mettre en pratique, quitte à

1. L. Andreas-Salomé, A. Freud, Con·espondance, 1919-1937, À l'ombre du père,


Paris, Hachette, 2006, p. 66, traduction de S. Michaud.
2. R.F. Sterba, Réminiscences d'un psychanalyste viennois, Toulouse, Privat, 1986,
traduction de B. Bost, p. 56.

13
SA.NDOR FERENCZI

les voir combattues ou à les réfuter lui-même avant de les


reprendre un peu plus tard3 ».
Sandor Ferenczi naît le 7 juillet 1873, dans une petite
ville du nord de la Hongrie, Miskolcz. Cette même année,
les deux départements de Buda et de Pest sont réunis et
forment désormais une seule ville, Budapest. Ferenczi y
meurt le 22 mai 1933, à l'âge de cinquante-neuf ans. Son
père était un juif polonais de Cracovie, immigré en Hongrie
à l'âge de quatorze ans. Ayant lutté contre les Habsbourg
pour l'indépendance de son nouveau pays au cours de la
révolution libérale de 1848, il a le droit de s'y installer
comme libraire en 1856. Peu après, il devient également
éditeur. Son commerce connaît rapidement un franc succès,
car il publie des poètes révolutionnaires. Sa famille s'élargit
et il a douze enfants. Tous travaillent à la librairie. Sandor
est le huitième enfant et le cinquième garçon. En 1879, son
père fait magyariser leur nom : Fraenkel devint Ferenczi. Il
meurt en 18884 •
Ferenczi a une enfance et une adolescence dont il se plaint
beaucoup. Il se souvient souvent de la perte de son père,
dont il est le fils préféré, et il évoque aussi la rudesse de sa
mère. Il est moins attentif à la richesse de son éducation,
dont il pourrait se vanter, d'autant plus que pendant toute
une période il écrit des poèmes à cette mère5• Juif, il fré-
quente le Lycée calviniste, où il côtoie des étudiants de cette
confession, des catholiques, d'autres juifs ou encore d'autres
religions. Bon élève, son comportement laisse à désirer. Il
reçoit des mentions moyennes, même s'il obtient un prix

3. J. Sédat, « Le professeur et le nourrisson savant))' Ferenczi après Lacan, sous


la direction de J.-J. Gorog, Paris, Hermann Psychanalyse, 2009, p. 109-130.
4. J. Dupont, <c Les sources des inventions 1), Ferenczi-Groddeck Correspondance
(1921-1933), Paris, Payot, 1982. Avoir des origines polonaises reste problémati-
que dans de nombreux pays et pour longtemps, comme Melanie Klein a pu
l'éprouver. Voir P. Grosskurrh (1986), Melanie Klein, son monde et son œuvre,
Paris, PUF, 1989, p. 165, traduction de C. Anthony.
5. M. Moreau-Ricaud et G. Madaï, {( Sandor Ferenczi: les années de lycée (1882-
1890) », Topique 2007/1, n" 98, Le Bouscat, L'Esprit du Temps, p. 659-669.

14
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET L'ŒUVRE DE FERENCZI

financier pour ses études, qu'il partage avec un autre élève,


pour leur travail sur la naissance de la nation hongroise. Il
a été juste assez aimé pour pouvoir s'en plaindre et trop aimé
pour ne pas se défaire sa vie durant d'un attachement aux
femmes, débordant lui-même de générosité,
Sandor commence ses études universitaires à Vienne, à
l'âge de dix-sept ans, en 1890. Quatre ans plus tard, il est
médecin. Il retourne ensuite à Budapest et s'installe comme
clinicien généraliste et neuropsychiatre, avant de devenir
expert psychiatrique auprès des tribunaux. Ferenczi a été
considéré comme« un fragment de vie à l'état pur, n'acceptant
ni limites ni contraintes, agissant dans toutes les directions à
la fois, s'intéressant à tout avec la même intensité, prêt à
toutes les expériences. D'autres ajourent que ce débordement
vital avait un parfum de désespoir et de mort6 », Ferenczi
entre d'abord en contact avec Jung et, ensuite, avec Freud. Il
est âgé de trente-quatre ans ; Freud a cinquante-deux ans.
Entre 1899 et 1907, Ferenczi écrit déjà quelques articles
qui méritent l'attention, notamment sur le spiritisme, thème
à la mode alors, devançant ainsi la thèse doctorale de Jung.
Il expose quelques cas cliniques, où il montre sa grande
sensibilité aux aspects psychologiques des maladies orga-
niques. Il fait preuve aussi de sa sensibilité à l'égard du travail
clinique institutionnel, de sa largeur de vue et de sa culture.
Enfin, comme nous l'apprendrons plus tard, son aventure
avec celle qui sera la femme de sa vie, Gizella Pâlos, com-
mence bien plus tôt qu'il n'est communément admis,
puisqu'une lettre de Ferenczi mentionne leur intimité dès
1901. En 1907, Ferenczi a quelques séances d'analyse avec
Jung. Il a déjà lu L 1nterprétation du rive, qui ne l'a pas
intéressée dans un premier temps, et les Études sur l'hystérie,
qui l'ont fasciné.
La période qui va de 1914 à 1919 couvre quelques années
les plus marquantes de sa vie, dont les principaux traits

6. ]. Dupont,<( Note de traducteur» dans S. Ferenczi, Œuvm complètes, r. I, Paris,


Payot, 1968, traduction de J. Dupont, avec la collaboration de Ph. Garnier, p. 13.

15
SANDOR FERENCZI

sont ses trois périodes bien établies d'analyse avec Freud et,
sous l'insistance de son ami et analyste, son mariage avec
Gizella. Ensuite, Ferenczi ne cesse de proposer des innova-
tions techniques et, à partir de 1928, il s'éloigne clairement
de Freud, pour créer sa propre voie psychanalytique.

La rencontre entre Ferenczi et Freud


Entre 1908 et 1914, Ferenczi rencontre Freud et découvre
la psychanalyse. Sa première lettre date du 18 janvier 1908.
Ferenczi est très poli, respectueux, ne traite que de problèmes
professionnels et de sa formation. Il prépare des conférences
d'introduction à la psychanalyse et cherche à s'informer. Ce
ton caractérise sa manière de s'adresser à Freud, très diffé-
rente de celle de Bleuler ou de Jung, deux médecins, chefs
de service, et non pas des professionnels libéraux.
La réponse de Freud est intime et familière, séductrice. Il
lui parle de sa vie de famille. Ils échangeront plus d'un millier
de lettres. Freud est enthousiasmé par ce nouvel ami. Chacun
s'émerveille de l'autre. C'est une passion. Parallèlement à leur
rôle de communication personnelle, les lettres sont des chan-
tiers d'élaboration théorique. Freud invite immédiatement
son nouvel ami à présenter un travail au premier congrès de
psychanalyse, à Salzburg, en avril 1908. Ce sera« Psychana-
lyse et pédagogie ». Il l'invite également à le rejoindre pour
les vacances d'été à Berchtesgaden, où il séjourne avec toute
sa famille. La légende raconte qu'il pense lui offrir une de
ses filles en mariage.
À partir de 1908, Ferenczi rédige des articles majeurs, qui
marquent définitivement la pensée psychanalytique. D'abord,
en 1909, une première grande contribution, « Transfert et
introjection», puis, en 1913, « Le développement du sens de
la réalité et ses stades », qui deviendra, dix ans plus tard, un
chapitre de Thalassa, psychanalyse des origines de la vie sexuelle,
avec le titre de « Stades de développement du sens érotique
de la réalité ». Autour de ces deux travaux, Ferenczi développe

16
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET L'ŒUVRE DE FERENCZI

une importante activité rédactionnelle, publiant de nombreux


articles au sujet du symbolisme et ouvrant des multiples pistes
d'approche psychanalytique d'autres disciplines.

A.A. Brill, Ernest Jones, Sandor Ferenczi, Sigmund Freud,


G. Stanley Hall, Carl G. Jung à la Clark University, Worcester, MA,
en 1908. © Betrmann/Corbis.

En mat 1913, la Société hongroise de psychanalyse est


creee avec Sandor Radô comme secrétaire, le Dr Stefan
Holl6s, Hugo Ignatius, célèbre écrivain local, et Lajos Levy,
directeur de l'hôpital juif de Budapest et éditeur de la revue
médicale, Thérapie, où Ferenczi a déjà publié, « Ce groupe
se rassemblait comme les premiers chrétiens dans les cata-
combes. Personne en ville ne savait ce qu'était la psychana-
7
lyse», se rappelle Radô bien plus tard • Cette année 1913
est aussi celle de l'analyse de Jones à Budapest, analyse didac-

7. P. Grosskurth (1986), Melanie Klein, son monde et son œuvre, p. 99. Pour
Levy, qui est aussi le beau-frère d'Anton von Freund, voir E. Young-Bruehl, Anna
Freud, p. 71.

17
SANDOR FERENCZI

tique certes, mais motivée aussi pat de nombreuses situations


embarrassantes qu'il a connues à Toronto 8•
Enfin, Ferenczi joue un rôle important dans l'éviction de
Jung et dans la création de l'Association psychanalytique
internationale, dont l'acte fondateur est son atticle de 1911,
« De l'histoire du mouvement psychanalytique », annoncé
par Freud dès 19109•
Durant cette période, Freud et Ferenczi inaugurent et
établissent leur habitude de voyager ensemble : en 1908, des
vacances à Berchtesgaden, suivies d'un voyage en Hollan-
de'0; en 1909, le voyage en Amérique et, au retour, une
escapade à Berlin pour rendre visite à une voyante, et encore
cette même année, la visite de Freud à Budapest, suivie,
au début 1910, de visites régulières de Ferenczi à Vienne" ;
puis un voyage à Paris, à Rome, en Sicile, fin août 1910,
suivi pat les vacances de Pâques et d'été des deux années
suivantes.
Enfin, Freud et Ferenczi s'engagent dans une relation
complexe et compliquée autour de la clinique. Cette relation
aura de larges conséquences dans l'histoire du mouvement
psychanalytique et dans l'élaboration jamais achevée d'une
théorie de la clinique. La complication vient de la confusion
systématique entre relation psychanalytique, confidentialité,
complicité et une sorte de « supervision mutuelle », où cha-
cun est pour l'autre le dépositaire de confessions sur des
sujets qu'il ne peut pas garder seul. Freud prétend garder
« un secret » et Ferenczi entend établir une « complète
confiance ». Autant qu'il soit possible de le savoir, le« secret »

8. Au sujet de Jones, Freud mentionne ses u sombres inconséquences», ou ses


« inconséquences multiples)). S. Freud-E. Jones, « Lettre du 24 février 1912 11,

Correspondance complète (1908-1939), Paris, PUF, 1998, traduction P.-E. Dauzat,


avec la collaboration de M. Weber et J.-P. Lefebvre; P. Gay (1988), Freud, une
vie, Paris, Hachette, 1991, p. 213, traduction T. Jolas.
9. S. Freud-C. G. Jung, Correspondance Il, 1910-1914, Paris, Gallimard, 1975,
p. 29-30, traduction R. Fivaz-Silbermann.
10. Lettre de Freud à Jung du 3 juin 1908.
11. Lettre de Freud à Jung du 2 décembre 1909, puis 2 février cc 19 juin 1910.

18
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET L'ŒUVRE DE FERENCZI

de Freud tient à ses relations familiales. La complexité de ces


relations entre Freud et Ferenczi vient encore du fait qu'elles
impliquent également Gizella et Elma Pâlos, mère et fille,
successivement patientes et amoureuses de Ferenczi, avant
qu'Elma ne devienne patiente de Freud et ne revienne sur
le divan de Ferenczi. Puis, alors que Ferenczi analyse Ernest
Jones et que Freud analyse Loe Kann, sa maîtresse, Freud et
Ferenczi s'écrivent longuement au sujet de leurs patients res-
pectifs, comme ils l'avaient déjà fait avec Elma,
Les analyses d'Elma Pâlos, de Loe Kann et d'Ernest Jones
occupent Freud et Ferenczi en 1912 et 1913. Ferenczi ana-
lyse Géza Roheim entre 1915 et 1916. Il commence à ana-
lyser Melanie Klein entre 1912 et 1914. Cette analyse se
poursuit jusqu'en 1919. L'analyse de Ferenczi avec Freud est
formalisée en tant que telle une première fois en 1914. Cette
période, avec cette analyse intermittente, va jusqu'en 1918/
1919 et est enfin caractérisée par le mariage de Ferenczi avec
Gizella Pâlos en 1919, par sa participation en tant que pro-
fesseur de psychanalyse au premier - et peut-être unique -
gouvernement communiste à reconnaître cette discipline et,
enfin, par un article majeur, qui conclut cette période et en
inaugure une autre, « La technique psychanalytique»,
Ferenczi connaît Gizella depuis toujours. Leurs familles
sont proches et se rapprochent davantage après le décès du
père de Sândor. Une des deux filles de Gizella se marie à un
des plus jeunes frères de Ferenczi. Gizella a sept ans de plus
que Ferenczi. En 1910, Ferenczi a environ trente-six ans,
Elle en a quarante-trois. Leur analyse se déroule entre deux
périodes amoureuses. Elle lui demande de prendre sa fille
Elma en analyse, suite à ses difficultés avec un de ses pré-
tendants et à un diagnostic malencontreux de Freud sur sa
supposée démence précoce. Longtemps Ferenczi hésite entre
ces deux femmes et s'épanche auprès de son ami et maître.
Longtemps ce dernier l'entend, l'interprète, l'encourage à
prendre telle ou celle décision, dont il examine les implica-
tions. Freud aborde le problème de l'articulation entre psy-

19
SANDOR FERENCZI

chanalyse et relations familiales, pour la première fois, dans


une lettre à Jung du début février 1910.

« Dimanche dernier Ferenczi a été un baume pour moi, j'ai à


nouveau pu parler du plus important et du plus intime ; c'est
en effet quelqu'un dont je suis absolument sûr. Binswanger
avait occupé les deux dimanches précédents, il est sage et cor-
rect, intelligent aussi, mais sans ce petit peu d'élan qui nous
fait nous élever, et sa femme, ou la relation entre les deux, n'est
pas absolument réjouissante. (. .. ) J'aurais tenu l'analyse de sa
propre femme pour absolument impossible. Le père du petit
Hans m'a prouvé que cela marche très bien. La règle technique
dont j'ai le soupçon depuis peu, "surmonter le contre-transfert",
devient quand même trop difficile dans ce cas 12• ,,

Dès 1910, lors de leurs vacances en Sicile, Ferenczi exprime


à Freud son souhait d'une « analyse mutuelle», ce que Freud
refuse, même si une situation de « supervision mutuelle »
existe. Ils se confient mutuellement au sujet de leurs patients.
Leur souhait commun d'une analyse devient un projet précis
et pressant pour Ferenczi, en août 1914. Freud l'induit plus
qu'il ne le sollicite ouvertement. Une très brève période
d'analyse a lieu en septembre 1914, aussitôt interrompue par
la Première Guerre mondiale. La tonalité de cette ébauche
est donnée par la lettre de Ferenczi à Freud, du 24 août
1914, où il promet de ne pas poser les mêmes problèmes
que Tausk et où il sollicite Freud comme méchant père, car
il souffrirait du souvenir du bon père. «J'attends votre
réponse par télégramme, » termine-t-il, pressé. Après avoir
été en rivalité avec Jung, voici que Ferenczi se met en rivalité
avec Tausk. Freud s'empresse de répondre à Ferenczi.
La première période formelle d'analyse dure entre deux à
trois semaines à Vienne, au mois d'octobre 1914 ; la
deuxième dure autant de semaines, entre juin et juillet 1916;

12. Néanmoins, depuis sa fondation jusqu'à sa grande diffusion sociale, à partir


des années 1950, ce genre de situation reste largement répandu, pour des raisons
diverses. Voir E. Young-Bruehl, Anna Freud, p. 104-105.

20
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET L'ŒWRE DE FERENCZI

la troisième, enfin, va du 26 septembre au 9 ocrobre de la


même année, Mais il semble assez difficile de déterminer ce
qui relève de l'analyse proprement dite entre ces deux
hommes, qui échangent sur les mêmes sujets dans leur cor-
respondance, leurs promenades, leurs conversations et leurs
séances, Dans sa lettre du début juin 1916, Freud réserve à
Ferenczi deux séances par jour à partir de la mi-juin, tout
en l'invitant à venir en visite amicale chez lui, où Ferenczi
doit prendre « au moins un repas par jour, » La technique
exige cependant que rien de personnel ne soit abordé en
dehors des séances, Curieux clivage ! De quoi parle-t-on au
cours des repas ?
Pour Ferenczi, ces trois semaines ont été les plus décisives
de sa vie et pour sa vie, Tout a changé ! Il se confie à Gizella :
il est devenu un autre homme, moins intéressant, plus nor-
mal, Son analyse individuelle est source d'élaboration théo-
rique, Mais l'analyse entraîne le besoin de davantage
d'analyse, A la mi-septembre 1916, il repousse son voyage à
dix jours plus tard, Il demande maintenant trois heures par
jour. Il n'ose demander quatre, Mais qu'importe ! Des lettres
analytiques remplacent les séances prévues, esperees,
attendues: le 17, le 18 au soir, le 19 à minuit, avant le
coucher, le 20 après-midi entre deux séances, le 21, le matin
à l'hôpital, le dimanche 22 au soir, Ferenczi écrit des lettres
aura-analytiques à Freud, Il tisse son aura-analyse de consi-
dérations sur le transfert, de confidences sur Gizella, de récits
de rêves, d'aveux de symptômes hypocondriaques et d' éla-
borations théoriques, Le 24 octobre, enfin, Freud lui répond,
Il interprète les relations de Ferenczi avec Gizella en signalant
son identification au mari de celle-ci et il se plaint de ne pas
avoir reçu l'argent que Ferenczi lui doit pour ses séances,
L'association libre, de la part du patient, et l'attention
flottante, de la part de l'analyste, sont les fondements de
l'analyse, Le divan et le paiement sont ses dispositifs. La
différenciation des mots qui circulent entre les amis est plus
délicate, Freud, à la mi-novembre, écrit une lettre plutôt
confuse, en ceci qu'il veut démêler les confusions de Ferenczi

21
SANDOR FERENCZI

avec Gizella. Il estime avoir reconquis sa liberté de dire à


son ami ce qu'il aurait pu entendre plus tôt, s'il n'était pas
venu en analyse : il ne pense rien de bon de sa liaison avec
Gizella, comme le prouvent ses hésitations.

« Cela dit, le fait que vous réagissez au refus de Mme G. en


recommençant à être malade me confirme encore dans l'idée
que cette histoire est mal engagée depuis longtemps er ne peur
plus être redressée. Je veux dire que vous ne devez pas vous
évertuer à prouver que vous le voulez (vous marier), malgré tout.
Je ne vous croirai pas, et Mme G. agit très sagement, à mon
avis, lorsqu'elle conclut de tout ce qui précède qu'elle ne doit
pas s'y prêter. Naturellement, je n'ai jamais fait le moindre pas
pour l'influencer, j'ai simplement prévu qu'elle agirait ainsi 13 • »

Que cette analyse soit finie, mais non terminée, est une
nuance qui reviendra en permanence dans les échanges entre
les deux amis. Ferenczi y revient dans son Journal clinique
et Freud dans sa dernière longue lettre à son ami, « L'analyse
sans fin et avec fin » ou « terminée et interminable ». La
femme, c'est Gizella au cours des séances d'analyse, mais
Mme G. dans la correspondance, ou G. simplement. Tenir
des paroles prédictives ne serait pas une tentative d'influen-
cer, alors même que ces nouvelles prédictions équivalent à
un changement radical de l'opinion jusqu'alors exprimée et
qu'elles seront abandonnées tout aussi radicalement. Freud,
en vérité, hésite autant que Ferenczi, même si le 23 janvier
1917, il écrit directement à Gizella pour lui confier qu'elle
est le meilleur choix pour un mariage et pour la vie de son
ami. Il a toujours « ardemment» souhaité les voir unis. Elle
est la personne idéale. Il lui confie être intervenu « brutale-
ment » auprès de Ferenczi et l'avoir accusé de faire un
mauvais usage de l'analyse, en se servant d'elle pour ajourner

13. Toutes les lettres mentionnées figurent dans Sigmund Freud-Sdndor Ferenczi,
Correspondance, 1908-1914; 1914-1919; 1920-1933, Pads, Calmann-Lévy,
1992, 1996 et 2000, groupe de traduction du Coq-Héron. Les nouvelles mentions
des lettres entre Freud et Ferenczi se rapporteront à ces indications bibliogra-
phiques.

22
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET I:ŒUVRE DE FERENCZI

son mariage. Freud ne prend nullement en considération que


Gizella Pâlos soit déjà mariée et qu'elle ait deux filles. Freud
et Ferenczi semblent complètement négliger l'existence du
mari de cette femme et père de ses enfants.

L'éloignement entre les deux amis


Début 1919, Ferenczi écrit l'article qui clôt cette période,
« La technique psychanalytique», tout en ouvrant une nou-
velle période riche en élaborations théoriques. Son intérêt
envers la technique psychanalytique se raffermit progressive-
ment. En 1919, il écrit« Difficultés techniques d'une analyse
d'hystérie », article fondateur de la technique dite active,
« Influence exercée sur le patient en analyse », « Psychanalyse
des névroses de guerre» et « Psychanalyse d'un cas d'hypo-
condrie hystériq ue»; en 1921, « Prolongement de la "tech-
nique active" en psychanalyse » et « La psychanalyse des
troubles mentaux de la paralysie générale » ; en 1924, Pers-
pectives de la psychanalyse (en collaboration avec Otto Rank),
un article sur « Les fantasmes provoqués » et, enfin, Thalassa.
Essai sur la théorie de la génitalité, qui ne porte pas sur la
technique, mais qui a des conséquences sur elle et marque
certains des textes importants de Freud 4. En 1925,
1

Ferenczi écrit « Psychanalyse des habitudes sexuelles » et, en


1926, « Contre-indications de la technique active» et « Cri-
tique de l'ouvrage de Rank - Technique de la psychanalyse »,
article assez violent. Enfin, en 1928, Ferenczi écrit « Le pro-

14. Au hasard des traductions et des éditions, ce dernier texte comporte différents
titres : 1924, édition hongroise, Catastrophes dans le développement du fonctionne-
ment génital; 1929, édition allemande: Psychanalyse des origines de la vie sexuelle;
1933, édition anglaise, Thalassa, une théorie de la génitalité. La traduction française
garde la traduction anglaise, Thalassa, avec la précision de l'original hongrois, u la
génitalité >>, Sur les origines du titre, voir E. Simon, ,1 "Sur un pont, entre un
homme de sciences et un poète, dansent les choses du cœur ... " : lecture de
Ferenczi autour de Thalassa », Cahiers Confrontation, 12, automne 1984, Paris,
Aubier, p. 43-61.

23
SANDOR FERENCZI

blème de la fin de l'analyse » et « Élasticité de la technique


psychanalytique ».
Ces deux derniers articles annoncent déjà une nouvelle
période et un autre texte, de 1930, « Principe de relaxation
et néocatharsis ». Comme toujours, les périodes se chevau-
chent. En tout cas, Ferenczi est le pionnier d'un ensemble
d'initiatives cliniques d'autant plus nécessaires que les indi-
cations de Freud sont contradictoires, car il est impossible
de concilier « libre association », « attention flottante »
et « précision chirurgicale », propositions antinomiques pour
le traitement psychanalytique. Néanmoins, la technique
active semble se passer aussi bien de la libre association que
de l'attention flottante.
Cette période est aussi marquée par cl' autres événements.
Dès 1921, a lieu le rapprochement entre Ferenczi et Grod-
deck, auteur du Livre du ça, avec une nouvelle approche de
l'articulation entre le domaine psychique et le monde phy-
sique, corporel et organique. Ferenczi s'intéresse à l'explora-
tion de ce nouveau domaine qu'il baptise d'un nom venu
de l'histoire de sa région d'Europe, « l'utraquisme », avant
d'en faire le socle de sa « bioanalyse ». Groddeck admire
Freud au début, mais, dès 1926, il prend ses distances, sans
rompre avec lui, et revendique sa priorité sur la notion du
«ça». Ferenczi considère d'abord Groddeck avec scepticisme.
Puis il se rend à Baden-Baden, dans son sanatorium, et une
amitié intime se développe qui durera jusqu'à la mort de
Ferenczi, donnant lieu à une importante correspondance.
Les conflits entre Ferenczi et Freud, latents depuis la fin
de leur analyse, s'aggravent en 1924, à l'occasion de la paru-
tion du livre Perspectives de la psychanalyse, que Ferenczi signe
avec Rank. Freud a été au courant de la préparation de ce
livre et des thèses qu'il présentait. Il les a même chaleureu-
sement encouragées, avant de procéder à une formidable
volte-face, sans avancer une seule raison fondée. Ferenczi,
bien entendu, en est confus. Il fait son possible pour éviter
une scission avec Freud et il l'ajourne.

24
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET L'ŒUVRE DE FERENCZI

Puis, en 1926, Freud procède à une nouvelle volte-face.


Ferenczi est invité à une longue tournée de conférences en
Amérique. Freud approuve ce voyage, dont l'initiative lui
revient en fait, avant de le déconseiller.
La « technique active», dont traite le livre avec Rank, a
été inaugurée par Freud lui-même dès le début de sa pratique.
Sa reprise par Ferenczi en est la conséquence et a été source
d'innombrables confusions. Les règles d'abstinence et de frus-
tration, énoncées par Freud, impliquent une activité et une
passivité certaines. Souvent, la discussion sur la technique
active est centrée autour de la question de la fin ou de la
suspension de l'analyse. Mais il arrive aussi fréquemment que
ce soit le patient qui en décide, sans qu'il soit possible de
déterminer le rôle exact qu'y joue l'analyste, par son attitude
ou par son inconscient. La discussion sur la « technique
active » porte aussi sur les interdictions ou les encourage-
ments que l'analyste fait au patient, alors qu'un encourage-
ment peut aussi devenir un facteur inhibiteur et qu'une
interdiction peut être stimulante. Ordres, interdits, conseil
ou suggestions sont des mots qui décrivent de manière
approximative la richesse surdéterminée de ce qui se passe
entre analyste et patient, du point de vue d'une articulation
métapsychologique nécessairement intersubjective.
Ferenczi est très attentif à ses patients. Il affronte des
blocages majeurs, quand le patient se tait de manière pro-
longée. Il affronte aussi des répétitions interminables, des
régressions massives et des passages à l'acte. Il décèle les
problèmes propres au psychanalyste qui peuvent les provo-
quer, comme son manque de sincérité profonde et son man-
que d'empathie. Les intuitions et les propositions de Ferenczi
restent valables. Leur fécondité n'est plus à démontrer.
La rencontre avec Groddeck et la découverte du concept
de « ça» jouent également un rôle important dans le déve-
loppement de la méthode utraquiste, véritable « principe de
double inscription », En effet, Ferenczi utilise certains prin-
cipes psychanalytiques pour comprendre la physiologie des

25
SANDOR FERENCZI

organes, de leurs parties et, enfin, des tissus qui les consti-
tuent. Mais son cheminement peut aussi suivre un parcours
inverse et il peur appliquer ses connaissances en biologie à
la compréhension de phénomènes psychiques 15 •
Ce mot barbare, utraquisme, qui sonne bizarrement à nos
oreilles, est assez répandu dans certaines régions de l'Europe
de l'Est 16 • Les utraquistes revendiquaient l'usage liturgique
du tchèque au lieu du latin. Plus tard, « utraquiste » a été
un mot appliqué au projet de création d'une confédération
turco-hongroise pour éviter la guerre entre les deux pays et,
surrout, une guerre entre le christianisme et l'islam. Cette
confédération et la coexistence des deux religions impli-
quaient le principe de double inscription, tout comme la
coexistence judéo-chrétienne. L'empire austro-hongrois était
évidemment utraquiste, puisqu'il réunissait au moins deux
nationalités différentes. Par dérivation, l'utraquisme se définit
donc aussi par une inscription biopsychique ou psychosoma-
tique.

Douleur d'une fz"n radieuse


Une fin apparaît comme d'autant plus triste qu'elle nous
semble prématurée. Ferenczi meurt, en 1933, à l'âge de cin-
quante-neuf ans, en pleine créativité. Ce n'est pas le nombre
d'articles écrits chaque année qui constitue un critère de cette
créativité mais leur qualité 17 • De même, considérer que les

15. Le Grand Robert dit: (( dér. du lat. utraque dans sub utraque specie "sous
chacune des deux espèces", utraque étant le latin pour "chacune des deux")). Cet
excellent dictionnaire se trompe en datant ce mot de 1872, l' Oxford English
Dictionary voit ses origines dix ans plus tôt. L'Encyclopedia Universalis et l'Em:y-
clopedia Britannica situent les origines de ce terme au XV" siècle en Bohême.
16. J. Dupont,« Introduction», dans S. Ferenczi, Œuvres complètes, t. III, 1919-
1926, Paris, Payoc, 1974, traduccîon de J. Dupont et M. Viliker, p. 14.
17. Perspective ici différente de celle de Balint. Voir son article de 1967, « Intro-
duction : les expériences techniques de S:indor Ferenczi, perspectives pour une
évolution future li, S. Ferenczi, Œuvres complètes, t. IV, 1927-1933, équipe de
traduction du Coq-Héron.

26
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET L'ŒUVRE DE FERENCZI

expériences techniques de Ferenczi constituent un échec ou


une erreur est une affirmation hasardeuse 18 •
L'avancée de Ferenczi lui a imposé de revenir aux pre-
mières thèses freudiennes : à la théorie de la séduction et des
traumatismes infantiles. Il est difficile de savoir au juste ce
que Freud craint chez Ferenczi et Rank : l'indication de la
naissance comme une première expérience traumatique ?
Cette thèse viendrait menacer les siennes, relatives à
l'angoisse de castration. Le rôle attribué au traumatisme de
la naissance implique une accentuation de l'importance de
la mère. Sans la refuser entièrement, Freud n'est jamais tout
à fait clair à ce sujet : le maternel et le féminin relèvent
toujours de l'archaïque. Prétendre avoir abandonné sa nett-
rotica permet peut-être à Freud de continuer à bâtir son
édifice théorique, mais Ferenczi doit revenir à cette neurotica
pour consolider son propre édifice, en théorie et en clinique.
Et Freud ne l'a pas abandonnée autant qu'il le déclare, d'ail-
leurs. Enfin, Freud se méfie d'emblée de toute nouvelle thèse
dont le lien avec les siennes lui échappe, et il le reconnaît.
Technique active, séduction, traumatisme précoce semblent
lui faire craindre la reprise et la réévaluation de l'évolution
de sa pensée, plutôt que de stimuler la création de nouvelles
articulations. En 1924, Freud a environ soixante-huit ans.
Depuis quelques années il souffre beaucoup de sa tumeur et
des interventions chirurgicales qu'elles exigent. Son médecin,
Felix Deutsch, craint même qu'il ne se suicide et discute de
la situation avec les membres du Comité secret,
La technique active est un exemple paradigmatique des
problèmes de Freud, des difficultés de Ferenczi et des para-
doxes où s'enferment les deux amis. La technique active est
la technique de Freud elle-même avec un autre nom. Ferenczi
prétend qu'elle est différente de celle de son ami, tout en
s'en inspirant. La technique active est une formation spécu-

18. Voir J. Dupont, <( Introduction ll, précédemment citée, p. 9. Nous sommes
en 1974 lors de cet écrit. Un quart de siècle plus tard, la situation a considéra-
blement changé.

27
SANDOR FERENCZI

!aire entre les deux hommes, point central de leurs narcis-


sismes respectifs. Quand Freud n'a-t-il pas été actif? Depuis
ses Études sur l'hystérie jusqu'à ses récits de cas de l'Homme
aux loups ou de la jeune homosexuelle, Freud témoigne
toujours d'une activité constante.
La consolidation et les clarifications apportées par
Ferenczi s'expriment à travers quelques textes majeurs. En
1928, « L'adaptation de la famille à l'enfant»; en 1929,
« L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », puis « Mas-
culin et féminin», prolongement de Thalassa ; en 1931,
« Analyse d'enfants avec des adultes»; et, enfin, en 1932:
« Confusion de langue entre les adultes et l'enfant».

Ces textes ont radicalement changé l'exercice de la psy-


chanalyse auprès des enfants, des adolescents, des patients
dits limites et des psychotiques, quand s'évanouit la notion
de la toute-puissance du fantasme. Pour compléter cet
ensemble, son Journal clinique, repris en 1932, constitue un
monument à la compréhension du fonctionnement méta-
psychologique du psychanalyste et sur l'analyse du contre-
transfert.
La première référence de Ferenczi au fait qu'il tienne un
journal intime date de sa lettre à Freud du début décem-
bre 1909 : « Ce qui est advenu de moi et en moi, vous le
trouverez dans les "pages du journal" ci-jointes. Tout en
ayant conscience que vous alliez les lire, je me suis efforcé à
une sincérité totale 19 • » C'est aussi une référence à la cure
analytique par correspondance. Une note dans le journal de
Lou Andreas-Salomé témoigne également de la tenue de son
propre journal par Ferenczi : « Budapest, du 7 au 9 avril
1913, avec Ferenczi. Tout ce que m'a montré Ferenczi pro-

19. M. Balint date l'existence de ce journal d'une époque plus tardive, mais il
s'appuie sur le matériel disponible à son époque. Voir M. Balint (1969), « Intro-
duction au journal de S. Ferenczi )), dans S. Ferenczi, journal clinique (janvier-
octobre 1932), Paris, Payot, 1985, p. 13, groupe de traduction du Cuq-Héron.

28
VUE D'ENSEMBLE SUR LA VIE ET L'ŒUVRE DE FERENCZI

venait encore de son journal et des six études que nous en


avons retirées et classées, je ne noterai rien ici2°. »
Ce n'est pas tant l'existence du journal de Ferenczi ni
même ses divergences avec Freud qui font scandale,
puisqu'elles étaient connues, mais plutôt l'extension que
prennent ces divergences et la violence progressive des sen-
timents qu'elles mobilisent. Mais il y a aussi la violence de
Freud qui n'accepte maintenant aucun des développements
théoriques de Ferenczi, tout en insistant pour qu'il devienne
président de l'Association psychanalytique internationale.
Cette démarche, utraquiste au possible, comporte aussi un
« double langage», terme que Freud utilise pour caractériser
ses positions dans une lettre à Ferenczi du début février 1924,
double langage qu'il semble pourtant craindre. Donne-t-il
l'impression d'avoir employé un double langage au sujet du
livre de Ferenczi et Rank ?

La clinique au jour le jour


Le Journal clinique de Ferenczi est aussi foisonnant que ses
premiers écrits psychanalytiques. Il y discute une grande
variété de thèmes : les psychoses, les différences entre l'homo-
sexualité masculine et féminine, entre le masculin et le fémi-
nin d'une manière générale, et il fait d'innombrables
observations cliniques transférentielles et contre-transféren-
tielles, Surtout se forge la légende d'un Ferenczi spécialiste
des cas difficiles, alors qu'on oublie Abraham, qui s'avance
vers les psychoses quand Freud recule dans ce domaine, et
Tausk, précurseur courageux de l'approche de la schizophré-
nie, qui formule le principe du langage d'organes bien avant
Ferenczi.
Quelques thèmes plus importants se dégagent pourtant :

20. L. Andreas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, 1912-1936, suivie


de journal d'une année, 1912-1913, Paris, Gallimard, I 970, p. 367-369, traduction
de L. Jumel.

29
SANDOR FERENCZI

Ferenczi approfondit et élargit la question du trauma et mon-


tre son articulation à des formes névrotiques en même temps
hystériques et obsessionnelles ; il approfondit et élargit éga-
lement ses thèses au sujet du traitement psychanalytique et
discute des difficultés et impasses de l'analyse mutuelle. Cela
permet aux psychanalystes d'apprendre à repérer leur contre-
transfert et à admettre la possibilité du bien-fondé de ce que
perçoivent leurs patients au lieu de se cramponner à leur
déni ; Ferenczi fait encore la critique du dispositif analytique
tel que Freud l'a établi, avec son apparente immuabilité, qui
ne correspond pas à sa pratique effective. Il critique l'attitude
infaillible que Freud a prétendu avoir comme analyste et
analyse enfin sa propre relation à Freud.
Plus encore que ces trois thèmes majeurs, le tour de force
de Ferenczi est de les articuler. Ainsi, le déni du contre-
transfert engendre un traumatisme pour le patient et relance
le traumatisme infantile de l'enfant quand il découvre l'hypo-
crisie du monde adulte. Lorsqu'on dit qu'un patient est
« malade » ou « inanalysable », nous devrions nous empresser
d'ajouter, « par moi» et «aujourd'hui». C'est la condition
du dépassement de notre aliénation, y compris profession-
nelle. Le Journal présente quelques moyens utilisés par ceux
qui souffrent pour survivre et trouver un certain apaisement :
identification à l'agresseur, effort pour soigner l'agresseur au
moyen de l'abandon de soi-même, morcellement de soi, créa-
tion de ressources inattendues et parfois dangereuses.
Ferenczi est le premier à formuler que Freud a conçu le
complexe d'Œdipe sans avoir voulu en tirer toutes les consé-
quences pour lui-même. La réponse de Freud a été son texte
sur « L'analyse avec fin et sans fin». Bien entendu, Ferenczi
n'a pas pu répondre, en le discutant et en présentant ses
propres arguments. Nous savons néanmoins qu'il a été le
créateur d'une clinique issue de la tentative de penser le
transfert et le contre-transfert, dans leur articulation et dans
leur singularité.
2

Ferenczi
avant la psychanalyse:
• I •
premiers ecr1ts

L'HISTOIRE des écrits de Ferenczi antérieurs à la psychanalyse


est aussi curieuse que le destin de cet homme dans l'histoire
du mouvement psychanalytique. Avant de rencontrer Freud,
Ferenczi écrit beaucoup. Nombre de ses articles sont pure-
ment médicaux. Essayer d'interpréter d'un point de vue psy-
chanalytique un acte, qu'il soit médical ou tout autre, est
une entreprise risquée, surtout quand c'est un acte médical.
À part des cas bien particuliers, les actes ne se livrent pas à
l'interprétation. Si Ferenczi touche, fouille, farfouille, tri-
fouille, tripote, frotte, c'est que ce sont banalement les actes
médicaux de l'époque. Qu'un parallélisme existe entre ses
gestes et sa curiosité, voire son intérêt envers l'intérieur des
corps, est une possibilité, mais non pas une détermination.
Affecté au service des prostituées, très probablement, dès qu'il
en a eu l'âge, pendant et après ses études médicales, jusqu'à
son analyse avec Freud et pendant cette analyse, puisqu'il en
parle, Ferenczi s'intéresse aux prostituées. Nous ne savons
pas si c'est Freud ou lui-même qui considère cette fréquen-
tation comme un symptôme et une sorte d'obsession.
Pendant cette période, retenons, parmi une cinquantaine
d'articles, les textes suivants : en 1899, «Spiritisme»; en
1900, « Conscience et développement » et « Deux erreurs de
diagnostic » ; en 190 l, « L'amour dans la science », « Lecture

31
SÂNDOR FERENCZI

et santé » et aussi « Maladies coordonnées et assimilées », avec


un très bel exposé de cas, le premier de ceux qu'en fera
Ferenczi. En 1902, Ferenczi écrit « L'homosexualité fémi-
nine », avec un deuxième bel exposé de cas, celui de Rosa
K. et aussi « La paranoïa», un rapport pour l'infirmerie de
l'hôpital des pauvres Erszebet, qui montre l'intérêt de
Ferenczi pour les problèmes institutionnels. En 1905, il
publie « États sexuels intermédiaires ». Nous voyons donc
que, chaque année, Ferenczi écrit au moins un article impor-
tant. Certains de ces articles, de 1904 et 1906, respective-
ment sur « La valeur thérapeutique de l'hypnose » et « Du
traitement par suggestion hypnotique », montrent que
Ferenczi a lu les Études sur l'hystérie de Freud, qu'il les met
en pratique et qu'il réfléchit à leur sujet.

Auto-analyse et écn"ts
Peu avant d'écrire son premier article, « Spiritisme », Ferenczi
se souvient d'avoir effectué une sorte d'auto-analyse dès
1898. Il vient d'être affecté au service des prostituées de
l'hôpital R6kus, alors qu'il souhaitait s'occuper de « malades
nerveux». Faute de mieux, il se prend comme sujet d'obser-
vation. Sa première expérience sur lui-même commence après
minuit, heure fatidique. Ferenczi décrit comment il saisit un
crayon et se livre à l'écriture l'automatique.

« D'abord vinrent des griffonnages sans signification, puis des


lettres et quelques mots (auxquels je n'avais pas pensé), enfin des
phrases cohérentes. J'en arrivai bientôt à conduire de véritables
dialogues avec mon crayon : je lui posais des questions et recevais
des réponses tout à fait inattendues. Avec l'avidité de la jeunesse
je le questionnai d'abord sur les grands problèmes théoriques de
la vie, puis passai aux questions pratiques. Le crayon fit alors la
proposition suivante : ('Écris un article sur le spiritisme pour la
revue Gy6gyàsza.t, son rédacteur sera intéressé1 ." )>

1. S. Ferenczi, « Mon amitié avec Miksa Schachcer )), Œuvres complètes, t. II, tra-
duction de J. Dupont, M. Viliker et Ph. Garnier, 1970, p. 288-292.

32
FERENCZI AVANT !A PSYCHANALYSE

Ce sera le début de sa collaboration avec cette revue, Thé-


rapeutique, et d'une amitié avec Miksa Schachter qui éveillera
toujours son meilleur souvenir. Voici une excellente descrip-
tion du climat de Budapest à l'époque, qui situe cet article
de Ferenczi :

« En réponse à l'idéologie matérialiste, les doctrines prônant


l'immortalité de l'âme ont repris de leur force et tout un mou-
vement apparut encourageant la communication avec les âmes
des morts. Lumière céleste, journal de l'association des spirites
hongrois, a été publié la dernière année avant la fin du siècle.
L'intelligentsia fin de siècle s'intéressait profondément aux mani-
festations inconscientes de l'âme humaine, qui se manifestaient
à travers les phénomènes hystériques, l'hypnose, la littérature
spirite (the productiom of spiritistic media) et l'écriture auto ma-
• 2
nque. »

L'hystérie, l'hypnose et les rêves étaient à la mode à cette


époque dans la société austro-hongroise et, dans un sens,
partout en Europe. Ferenczi, comme Freud et la psychanalyse
en général, bénéficiait de cette mode.
« Spiritisme », de 1899, est un texte curieux et courageux.
Cette question y est abordée par le biais de la philosophie,
notion qui y prend son sens le plus large. A-t-on jamais
défini exactement ce qu'est la philosophie ? De même, on
ne saura pas définir avec précision le spiritisme. La croyance
à des médiums relève de l'animisme et non pas exclusivement
du spiritisme. Ferenczi affirme avec force l'existence de réa-
lités subjectives et même subconscientes. Il compare les
recherches à leur sujet, dans le pire des cas, aux recherches
en alchimie : « On cherchait, à une certaine époque, à fabri-
quer de l'or, et cette occasion permit de découvrir maintes
formules et compositions chimiques nouvelles. » De même,

2. J. Mészâros (1993), "Ferenczi's Preanalytic Period Embedded in the Cultural


Streams of the Fin de Siècle", The Legacy ofSdndor Ferenczi, New jersey, Analytic
Press, p. 41-51, ma traduction. Aussi, Le culte hongrois de l'illusion n, dans
<(

W. M. Johnsron (1972), LEsprit viennois: une histoire intellectuelle et sociale


1848-1938, Paris, PUF, 1985, p. 391-424, craducrion de P.-E. Dauzat.

33
SANDOR FERENCZI

les recherches sur la subjectivité apporteront des découvertes


tour à fait objectives.
« Conscience et développement», écrit en 1900, en
apporte la preuve. L'observation du cerveau et de son fonc-
tionnement neuronal ne peut pas expliquer le surgissement
d'une idée. Celle-ci relève de la vie collective des humains,
de leurs associations et de leur communication. Ces interac-
tions complexes sont à l'origine de la conscience. L'inspira-
tion lamarckienne, qu'il partage sur le tard largement avec
Freud et Groddeck, y est déjà présente. Ferenczi affirme
aussi, pour la première fois, son admiration pour l'enfance,
sujet qu'il développe jusqu'à son dernier article sur la confu-
sion de langues, admiration qu'il partage plus particulière-
ment avec Groddeck.
Mais, ce faisant, il introduit une autre notion, celle de
parallélisme, révolutionnaire à bien des égards, même si elle
puise dans les anciens fonds de la pensée occidentale, et
même justement parce qu'elle le fait. Ferenczi affirme dès
cette époque les parallélismes entre l'ontogenèse et la phylo-
genèse. La sagesse des enfants est la même que celle des
« peuples enfants », une « foi naive ».

« L'homme normal traverse tous les stades évolutifs des différentes


fonctions que 11 espèce entière a réalisés au cours de son lent
développement, du protozoaire sans conscience à l'animal sensible
et à l'être humain pourvu de sentiments et de pensées. (... )
Souhaitons que l'humanité ne se sente ni accablée ni outragée
dans sa fierté par la prise de conscience de tont cela. Car être
3
aussi étroitement lié à la nature entière n'est pas une honte . »

La meilleure attitude, en toutes circonstances, est cl' admettre


ses erreurs. Ferenczi en fait une position épistémologique liée

3. S. Ferenczi (1900), << Conscience et développement)>, Les Ecrits de Budapest, Paris,


EPEL, 1994, traduction de G. Kurcz et C. Lorin, p. 69. Les traducteurs proposent
«analogies)) pour « parallélisme)), alors qu'ils gardent ce terme en note de bas de
page. Compte tenu de son importance future dans l'histoire des théories psychana~
lytiques, mieux vaut le rétablir.

34
FERENCZI AVANT LA PSYCHANALYSE

à la surdétermination de symptômes, qu'il décrit déjà en tant


que telle, et qu'il reprend dans sa première conférence à la
Société psychanalytique de Vienne, en février 1909, son bap-
tême de feu, après sa rencontre avec Freud: « Une théorie
préconçue a souvent une influence néfaste sur l'observation
des faits 4 • »
L'intérêt majeur de ces écrits de Budapest réside dans la
possibilité de l'appréciation de la cohérence très serrée d'une
œuvre. Ce que nous retrouvons en 1932 se trouve déjà dans
« Conscience et développement», de 1900, quand Ferenczi
décrit le faisceau d'idées préconçues qui amènent à l'isole-
ment d'un symptôme au détriment de tous les autres, non
seulement dans l'établissement du diagnostic, mais aussi dans
l'établissement du protocole de soins qui en découle, éven-
tuellement avec des conséquences néfastes pour le patient.
Ce qui est vrai des maladies organiques l'est d'autant plus
des troubles psychologiques. Le paragraphe introductif de cet
article ne peut pas manquer de rappeler ce que Ferenczi écrit
au sujet de Freud dans son journal ou éventuellement dans
sa correspondance avec Groddeck :

« En fait, nous gardons jalousement pour nous-mêmes les leçons


que nous tirons de nos expériences personnelles dans le but de
paraître sage et infaillible aux yeux de nos semblables. C'est vrai
dans la vie sociale mais également au sein de la pratique médi-
cale. (... ) Il est en effet bien rare que l'on s'avise de parler des
erreurs que nous faisons dans notre pratique quotidienne, et,
lorsque c'est le cas, nous nous empressons d'accumuler maintes
excuses qui ont valeur de défense ... »

C'est sa critique du maniement de sa propre cure analytique


et la prémonition de la ligne défensive de Freud dans « Ana-
lyse sans fin et avec fin ».
Au mois de novembre de 1899 paraît L 1nterprétation du
rêve. Fin 1908, Ferenczi écrit à Freud qu'il a déjà lu quatre

4. Les premiers psychanalystes: Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, t. II,


1908~1910, Paris, Gallimard, 1978, traduction de N. Bakman, p. 155.

35
SANDOR FERENCZI

fois ce livre. En juin 1909, il lit et relit les derniers chapitres.


En août, Freud lui écrit, en reprenant un air de La Flûte
enchantée qu'il cite dans son livre: « Je ne puis te contraindre
à m'aimer ... » En juillet 1911, Ferenczi écrit au sujet de
l'effet « électrisant » sur lui de la parution de la troisième
édition de L 1nterprétation du rêve. Je n'ai trouvé aucune
indication, dans la correspondance entre ces deux amis, de
l'époque de sa première lecture de ce livre. Il n'en reste pas
moins que ses deux articles de 1901, « L'amour dans la
science» et « Lecture et santé>> sont d'une facture tout autre
que ses articles précédents. Le premier, loin de s'attacher à
son titre, constitue une très longue apologie de l'amour. Le
second insiste sur les effets néfastes de la lecture. Granoff le
présente ainsi :
« Texte proprement délirant, où cet intellectuel, ce médecin qui
est déjà un puits de science, cet homme mêlé à ce que la vie
de Budapest présente à l'époque de plus cultivé, de plus sophis-
tiqué, dans le raffinement de l'esprit, dénonce en bloc, la lec-
ture, ses effets et son support. Les livres. Dangereux sur toute
la ligne 5• »

Dans ces conditions, il est difficile de comprendre les raisons


qu'a Granoff de considérer que, s'il fallait retenir un seul
travail de ces écrits, ce serait celui-ci, d'autant plus qu'il y
en a d'autres, plus lucides. En 1901, Ferenczi a un peu moins
de trente ans. Il est difficile de le considérer comme « un
puits de science ».

Antal H., patient de Ferenczi


Que Ferenczi ne soit pas un tel « puits », mais qu'il possède
une extrême sensibilité clinique est ce que montre un autre
article de 1901, « Maladies coordonnées et assimilées», avec
l'exposé de cas d'Antal H., très beau et émouvant, digne

5. W. Granoff, « Préface : Le docteur Sandor Ferenczi à ses débuts », Les Écrits


de Budapest, Paris, EPEL, 1994, p. 12.

36
FERENCZI AVANT LA PSYCHANALYSE

d'un Zola. C'est ce que confirment deux articles cliniques


de l'année suivante, « L'homosexualité féminine» et « La
paranoïa», où certains thèmes du cas clinique précédent sont
repris. Il est pertinent de dire que Ferenczi aboutit à l'arti-
culation entre paranoïa et homosexualité indépendamment
de Freud - et même, pourquoi pas, que c'est lui qui a donné
cette indication à son ami viennois - et aussi qu'il a une
plus large expérience des maladies mentales dans leurs lieux
de soins6. Non seulement Antal H., mais aussi W.F. et
Mlle Rosa K., alias Rébert, le montrent. Ferenczi ignore de
toute évidence les articles de Freud de 1895 et de 1896. Il
semble ignorer une importante partie des travaux de la psy-
chiatrie française naissante. Mais il est sensible aux phéno-
mènes cliniques, et ses exposés de cas établissent sa notion
des « parallélismes », s'il ne la développe pas encore.
Le dénommé Antal est né d'une liaison passagère et n'a
pas connu son père. Quand sa mère meurt, en apprenant la
nouvelle, il s'évanouit. Une voisine le recueille, le garde un
temps et le conduit à la police, qui l'amène chez un homme,
un artisan, en le désignant comme son père. Celui-ci le
maltraite et l'accuse d'être un voleur. Tout nous mène à
croire que ce père lui-même est un voleur et que ses accu-
sations déclenchent les mauvaises habitudes de l'enfant. Mais,
en accord avec la psychiatrie de son époque, Ferenczi croit
que la paranoïa est une « maladie endogène ».
À treize ans, Antal fuit son domicile. À dix-neuf ans, il
est enrôlé dans l'armée, où il reste douze ans, volant quand
il peut et étant condamné en conséquence. Après l'armée, il
continue à voler et à se faire emprisonner. En tout, il passe
onze ans de sa vie en prison, suite à des dénonciations ou à
des trahisons. À l'issue du deuxième emprisonnement, il

6. Rappelons-nous que la thèse du lien entre paranoïa et homosexualité est très


tardive dans l'œuvre de Freud, certainement postérieure à sa rencontre avec
Ferenczi. Pour une discussion minutieuse de cette question, voire mon <{ L'inven-
tion de Schreber ,►, dans Le Cas Schreber, contributions psychanalytiques de langue
anglaise, Paris, PUF, 1979.

37
SANDOR FERENCZI

commence à croire que les gens le regardent bizarrement. Il


se met à boire beaucoup. Il croit que des êtres invisibles
harponnent ses jambes, ses mains et ses hanches. Après son
troisième emprisonnement, il est amené à l'Institut national
de soins aux détenus. Lors de l'examen clinique, Amal est
sur ses gardes, dans une attitude d'écoute, attentif au moin-
dre bruit. Il fait état d'hallucinations auditives menaçantes,
ainsi que d'hallucinations sensorielles. Progressivement, ses
sentiments de persécurion s'accroissent. D'autres hommes le
persécutent. Des femmes aussi peuvent être du complot. Il
aurait pu tuer pour mettre fin à ces persécutions. Ferenczi
souligne minutieusement le parallélisme entre le tabès et la
paranoïa. En précurseur, il établit une fine distinction entre
les sentiments de persécution dans la paranoïa et ces mêmes
sentiments dans la mélancolie.

Rosa K., patiente de Ferenczi


Ferenczi aborde les cas de W.F. et de Rosa K. dans deux
articles successifs, sur« La paranoïa» et sur« L'homosexualité
féminine». W.F. se sent persécuté par un officier prussien.
Ce récit de cas lui sert à discuter l'effet psychotrope des
analgésiques. D'autres hommes, seuls ou nombreux, pren-
nent le relais de cet officier persécuteur, dans les trains, à la
terrasse des cafés, n'importe où, en fait. Le patient finit par
demander son admission à l'hôpital psychiatrique de Buda-
pest, où il reste environ un an. Il passe ensuite à l'hospice
de charité, où il développe des hallucinations et des croyances
délirantes par rapport à son alimentation. Des examens cli-
niques poussés permettent de déceler le parallélisme entre les
processus organiques et les processus psychiques. Même si
les uns ne sont pas la cause immédiate des autres, il ne lui
semble pas « douteux que ce processus eut une influence
importante sur le contenu des idées délirantes ».
Il est bien difficile de savoir ce qu'est un délire, indépen-
damment des idées délirantes, mais cela est un problème

38
FERENCZI AVANT LA PSYCHANALYSE

récurrent en psychiatrie, jusqu'à la notion elle-même de


« structure » en tant que différente de son symptôme.
Ferenczi ne fait pas exception à la règle : la paranoïa continue
à être pour lui une maladie héréditaire de nature endogène,
ce qui l'amène à des prises de position risquées et à des
propos curieux dans la discussion du cas de Mlle Rosa K.,
alias Robert, qui rédige sa propre biographie, à sa demande.
Les circonstances générales et sans doute intimes font que,
dès le début de son article sur « L'homosexualité féminine »,
Ferenczi s'insurge contre la littérature au sujet des perversions
sexuelles, c'est-à-dire contre Krafft-Ebing, dont l'œuvre
majeure sur la Psychopathie sexuelle connaît un franc succès
dès sa publication en 1886, donnant lieu à d'innombrables
rééditions et études, réactivées par les publications d' Homme
et femme, de Havelock Ellis, en 1894, et du premier volume
des Études de psychologie sexuelle, du même auteur, trois ans
plus tard. Ferenczi n'hésite pas à faire sienne, sans la men-
tionner, la position du juge qui interdit la diffusion de cette
dernière œuvre, la restreignant au seul cercle médical
jusqu'en 1925, au motif que sa scientificité ne serait qu'un
prétexte pour vendre des publications immondes7 • La parti-
cularité de l'article de Ferenczi sur« Lecture et santé» consti-
tue aussi une réaction à une approche franche de la sexualité.
Pour lui, Mlle Rosa K. présente une « dégénérescence
héréditaire » qui explique l'homosexualité de la jeune femme,
dont l'importance de la « sexualité psychique» est grande.
Les symptômes de « dégénérescence héréditaire » sont le
caractère de la voûte du palais, la denture, le prognathisme,
la double pigmentation, l'atrophie de la hanche et, enfin, la
laideur du visage. L'identification d'une composante psychi-
que du choix sexuel n'entame en rien les préoccupations de
Ferenczi : « Où allons-nous héberger des personnes comme
Mlle Rosa K. ? » et « Comment pouvons-nous empêcher de
telles personnes de se reproduire ? »

7. Encyclopedia Britannica, Chicago, 2010, article sur Havelock Ellis.

39
SANDOR FERENCZI

Une nouvelle sexualité


Ferenczi est bien un des premiers auteurs, sinon le premier,
à faire un « plaidoyer pour une certaine anormalité », selon
un titre innovateur, beaucoup de décennies plus tard'. Le
thème de la sexualité psychique réapparaît dans un autre
article, en 1905, sur les « États sexuels intermédiaires ».
Ferenczi y traite essentiellement de la question de l'homo-
sexualité bien entendu, et essentiellement de l'homosexualité
masculine. Plus tard, il abandonne ce terme et entend le
remplacer par celui d'homoérotisme. À l'époque, il préfère
celui, un temps en vogue, d'« uranisme». Maintenant, ce
n'est plus seulement aux psychopathologues de la sexualité,
accusés de vouloir s'enrichir avec leurs thèmes, que Ferenczi
s'attaque. Il accuse et dénonce aussi ses confrères qui
n'auraient pas l'expérience de ce qu'ils écrivent, ou qui uti-
lisent des statistiques peu fiables. Il établit l'hermaphrodi-
tisme et le pseudo-hermaphroditisme comme états sexuels
intermédiaires, la masculinité ou la féminité comme le propre
de la sexualité bien définie. Très souvent cette définition
provient de caractères secondaires, comme la longueur des
cheveux ou la pilosité, en parallèle aux caractères primaires.
Ferenczi postule enfin un caractère sexuel tertiaire, à savoir
le caractère psychologique, dont il s'écarte immédiatement,
« étant donné l'état actuel des recherches » dans le domaine.
Pour ce caractère tertiaire, le facteur déterminant est l'amour.
Son exposé de la situation de l'homosexualité, ou de l'ura-
nisme, à son époque, ne manque pas de faire appel à la
curiosité malsaine qu'il dénonçait auparavant. Ce texte, pré-
senté à l'association de médecins de Budapest, est avant tout
un appel à la signature du Comité scientifique humanitaire
allemand, initiative prise par Magnus Hirschfeld qui invite
les autorités à lever toute sanction et discrimination contre
l'homosexualité, sauf s'il y a outrage aux bonnes moeurs, s'il
y a violence et si elle est commise sur mineur de moins de

8. J. McDougall, Plaidoyer pour une certaine anonna/ité, Paris, Gallimard, 1978.

40
FERENCZI AVANT LA PSYCHANALYSE

seize ans 9• Ferenczi prend fortement position en faveur de


cette motion. Bien plus tard, il reprend cette notion de
caractères sexuels tertiaires.
Nous avons mentionné les textes où Ferenczi semble met-
tre en pratique ce qu'il apprend en lisant les Études sur
l'hystérie et en étudiant l'hypnose. Un texte à mentionner
pour comprendre le cheminement de Ferenczi vers une
psychanalyse dont les prémices bourgeonnent dans sa
pensée, est celui de 1904, qui porte sur « La valeur théra-
peurique de l'hypnose». Avec de fines observations cliniques,
Ferenczi reconnaît qu'il ne fait que confirmer les expériences
et les thèses de Braid, établies dès la moitié du siècle précé-
dent en Grande-Bretagne. Mais il ajoure aussi que l'hypnose
« ( ... ) dépend beaucoup du médecin qui hypnotise, selon
qu'il possède assez de "charme" ou non». C'est la première
fois que cette notion apparaît dans la littérature scientifique.
Il faudra quelque soixante-dix ans pour que la physique
l'adopte comme une des caractéristiques des liens entre
protons.
Ferenczi a été accusé de « tergiversation, cillement pour
ne pas dire paralysie intellectuelle » à cause de ce qui semble
être son hésitation entre une médecine d'organe et une
10
« médecine qu'on pourrait qualifier de romantique ». Or,
l'existence d'une science romantique et précisément d'une
psychiatrie romantique créative et fructueuse, dans laquelle
la psychanalytique s'abreuve, a été oubliée, sacrifiée aux
prétentions de la rigueur, imaginaire et illusoire dans le
domaine". Le romantisme constitue en effet la scène primi-

9. E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, 1925-1985, vol. 2, Paris,


Seuil, 1986, p. 103.
10. Voir C. Lorîn, Sdndor Ferenczi, de la médecine à la psychanalyse, Paris, PUF,
1993, p. 107.
11. Voir Prado de Oliveira, « Trois études sur le cas Schreber et la citation n,
Psychanalyse à l'université, t. IV, n" 14, Paris, Éditions Réplique, mars 1979,
p. 245-282. K. Weneger et H. Beauchesne, ,1 L'imaginaire dans l'espace psycho-
pathologique de la psychiatrie romantique)), L 1nformation psychiatrique, vol. 72,
n° 3, 1996, 262-267.

41
SANDOR FERENCZI

tive des théories de l'âme. Ferenczi est l'un des premiers à


se montrer sensible à l'égard de cette situation et à en subir
les conséquences à travers son exposé clinique des problèmes
et difficultés liés à l'hypnotisme. Comme il prend des risques,
il est prêt à rencontrer Freud.
3

L'introjection et ses destins

VERS la fin décembre 1908, Freud salue auprès de Jung la


réception d'un article de Ferenczi, « Transfert et introjec-
tion ». Quatre jours après, le 30 décembre, il souligne : « un
très bon travail ». Mais, pour la nouvelle année, le 1"' janvier,
il conseille à Ferenczi de renoncer à sa priorité méritée par
rapport à la formulation du nouveau concept et de préférer
une publication ultérieure. Mi-janvier, il remercie Jung de
réserver une place à l'article de Ferenczi. Freud change vite
d'opinion. Six mois plus tard, il lui communique sa déter-
mination de « faire paraître d'abord Ferenczi». Six mois de
réflexion et Freud est enthousiaste. Début décembre 1909,
Ferenczi demande à Freud son « opinion sincère» au sujet
de son travail, alors qu'il est lui-même conscient de « ses
faiblesses ». Le 12, Freud recule et signale à Ferenczi ses
préoccupations quant à la possibilité de garder le nouveau
concept : « Je ne do ure pas du plein succès de l'ensemble ; il
me semble cependant incertain que le terme d'Introjection
puisse être maintenu. » Malgré son enthousiasme, Freud
hésite. Sept jours plus tard, il annonce que cette nouvelle
notion est très appréciée à Zurich, c'est-à-dire par Jung. Le
concept d'introjection bouleverse la théorie psychanalytique.
Il s'y inscrit définitivement.
À la mi-décembre 1914, dans une lettre qui annonce la
métapsychologie, Freud écrit à Ferenczi au sujet de la grande
utilité de la notion d'introjection.
« La rivalité de Freud avec Ferenczi s'inscrit dans le filon

43
SANDOR FERENCZI

général de ses rapports avec ses collègues plus jeunes'. » En


fait, elle s'étendait aussi à ses rapports avec des collègues plus
âgés et même avec des auteurs qui ne sont nullement ses
collègues, mais qui l'ont simplement devancé là où il s' attri-
bue un rôle fondateur. L'étude de l'usage de la temporalité
dans les écrits de Freud en est révélatrice. Ce n'est pas lui
qui vient mettre en lumière telle hypothèse de Darwin ou
de Frazer, mais, au contraire, ce sont eux qui confirment ses
thèses. Dans Totem et tabou, Freud opère un véritable ren-
versement de l'ordre des générations2 • En fait dès 1901, il
écrit :
« Un ami intime et un ennemi haï ont toujours été en moi des
requêtes impératives de ma vie sentimentale. J'ai toujours su
m'en procurer de nouveaux, et il n'est pas rare que cet idéal de
l'enfance se soit réalisé au point de faire coïncider ami et ennemi
dans la même personne, mais plus naturellement de manière
simultanée ou par alternances plusieurs fois répétées, comme
cela peut avoir été le cas dans les premières années de mon
enfance3 • >)

C'est une parfaite description de sa grande ambivalence. Ce


processus se reproduit souvent et la liste de ceux qui ont
connu ces oscillations de Freud est longue. Inévitablement,
elle atteint Ferenczi. Séduction généralisée et rivalité généra-
lisée se côtoyaient.

1. M. et H. Vermorel, « Le concept d'introjection de Ferenczi dans son dialogue


avec Freud)►, dans Sdndor Ferenczi, T. Bokanowski, K. Kelley-Lainé et G. Pragier,
Paris, PUF, 1995, p. 75-85.
2. M. Weber, traductrice de Totem et tabou, remarque<< l'alternance quelque peu
surprenante du passé et du présent)► dans tel passage. En fait, la confusion entre
Freud et l'auteur qu'il cite est très fréquente. Tel argument exposé comme sien
apparaît une dizaine de pages plus loin comme provenant de quelqu'un d'autre
{voir Totem et tabou, Paris, Gallimard, 1993, p. 169; p. 230-231 et 239-240.
Devereux a été le premier à signaler que les parents ont des fantasmes de meurtre
à l'égard de leurs enfants, avant que le contraire ne se produise. Voir G. Devereux,
(1953), "Why Oedipus Killed Laius - A Note on the Complementary Oedipus
Complex in Greek Drama", International journal ofPsycho-Analysis, 34 : 132-141.
3. S. Freud, L 1nterprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, traduction de J.-P. Lefeb-
vre, p. 525.

44
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

Le concept d'introjection
« Transfert et introjection » est divisé en deux parties. Dans
la première, Ferenczi présence le concept qu'il vient de créer.
Elle porte comme titre « L'introjection dans la névrose ». La
deuxième partie porte sur le « Rôle du transfert dans l'hyp-
nose et la suggestion». Ferenczi propose d'appeler introjec-
tion le processus inverse de la projection. Pour lui, le
« névrosé est en quête perpétuelle d'objets d'identification,
de transfert ; cela signifie qu'il attire roue ce qu'il peut dans
sa sphère d'intérêts, il les "incrojecce" ». Puis, il formule ce
qui est pour lui l'introjection primitive :

« Lorsque l'enfant exclut les "objets" de la masse de ses percep-


tions, jusqu'alors unitaire, comme formant le monde extérieur
et que, pour la première fois, il y oppose le "moi" qui lui
appartient plus directement ; lorsque pour la première fois il
distingue le perçu objectif (Empfindung) du vécu subjectif
(Gefiihl), il effectue en réalité sa première opération projective,
la "projection primitive". (... ) Cependant, une plus ou moins
grande partie du monde extérieur ne se laisse pas expulser si
facilement du moi, mais persiste à s'imposer, comme par défi.
( ... ) Et le moi cède à ce défi, réabsorbe une partie du monde
extérieur et y étend son intérêt : ainsi se constitue la première
introjection, "l'introjection primitive". »

Outre la comparaison encre la projection et l'introjection,


accompagnée de comparaisons encre la paranoïa et la névrose,
chacune relevant d'un de ces modes de fonctionnement,
Ferenczi aborde souvent l'introjection avec le transfert. Il
considère que normalement les introjections sont
consciences, alors que le névrosé les refoule, avant qu'elles ne
réapparaissent dans des fantasmes inconscients, quand leurs
productions surgissent en tant que symboles.

« Bien souvent ces transferts s'expriment dans des "formations


réactionnelles" : le transfert né dans l'inconscient arrive à la
conscience avec une charge émotionnelle accrue, sous un signe
inversé. »

45
SÀNDOR FERENCZI

Une certaine imprécision se glisse. Ferenczi semble considérer


l'introjection et, par déduction, la projection, comme des
« transferts ».

Au cours de la deuxième partie de son article, Ferenczi


procède à une autre avancée, très créatrice. Traditionnelle-
ment, le transfert est considéré comme un phénomène propre
à la cure psychanalytique ou essentiellement mis en valeur
par elle. Ainsi, Ferenczi prend appui sur une observation
attribuée à son ami et maître, sans autre précision : « Freud
concentre ses remarques en une formule plus générale : quel
que soit le traitement que nous appliquom au névrosé, celui-ci
ne se soigne jamais que par des transferts. » Et il poursuit avec
ce qui semble une confusion : « Ce que nous nommons
introjections, conversions, substitutions et autres symptômes
pathologiques, ne sont, de l'avis de Freud (auquel je souscris
entièrement), que des tentatives faites par le malade pour se
guérir lui-même. » Ferenczi postule que le transfert est un
phénomène généralisé. C'est en effet dans ce sens que Freud
l'utilise dans certains passages de ses écrits, comme dans
L 'Interprétation du rêve : « Que la vieille fille restée seule
transfère sa tendresse sur des animaux ... 4 ». La cure analyti-
que permet sa concentration et amène à isoler le transfert,
avant de le dissoudre. Sa particularité réside justement dans
cette dissolution finale. Ferenczi souligne: « Toutefois les
autres méthodes de traitement consistent à cultiver et à ren-
forcer le transfert, alors que l'analyse démasque le plus tôt
possible ces relations fictives, les ramenant à leur source véri-
table, ce qui entraîne leur dissolution. »
En 1912, Ferenczi écrit un nouvel article sur l'introjection,
avec une visée clarificatrice. Portant comme titre « De la
constitution de la symbolique dans le rêve, dans la démence
précoce, etc. », il propose la création d'un nouveau concept,
celui d'extériorisation, qu'il compare à celui d'introjection,
pour conclure qu'ils ont la même signification. Or, la multi-

4. S. Freud, L 1nte,prétation du rêve, Œuvres complètes, t. IV, Paris, PUF, 2003,


traduction de J. Altounian et collaborateurs, p. 214.

46
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

plication des concepts pour expliquer des phénomènes simi-


laires ou recouvrant un même terrain d'expérience est un signe
certain de confusion au sujet des phénomènes observés et de
difficultés à les distinguer. La convergence de concepts pos-
sédant des significations langagières courantes nettement dis-
tinctes témoigne de cette même confusion. Ferenczi entend
apporter des explications sur son nouveau concept.

«J'ai décrit l'introjection comme l'extension au monde extérieur


de l'intérêt, à l'origine auto-érotique, par l'introduction des
objets extérieurs dans la sphère du moi. J'ai insisté sur cette
"introduction", pour souligner que je considère tout amour
objectal (ou tout transfert) comme une extension du moi ou
introjection, chez l'individu normal comme chez le névrosé (et
le paranoïaque aussi, naturellement, dans la mesure où il en a
conservé la faculté)'. »

Or, ce n'est pas exactement ce qu'il a fait en décrivant une


« introjection primitive». Ferenczi revient à plusieurs reprises
à cette assimilation entre introjection et transfert : « Quant
au transfert excessif des névrosés... une sorte de maladie
introjective ... » ; « .. . tandis que l'aptitude au transfert (à
l'introjection) ... »; « ... nous savons depuis longtemps que
le déplacement n'est qu'un cas particulier du mécanisme
d'introjection, de transfert ... ». C'est une assimilation peu
évidente et problématique. Cette même année 1912, dans
un autre de ses articles, Ferenczi garde cette confusion.

« Les patients paranoïaques ressentent les processus mentaux


subjectifs sources de déplaisir comme une intervention du
monde extérieur (projection) ; les névrosés par contre peuvent
ressentir les processus qui se déroulent dans le monde extérieur
(c'est-à-dire en autrui) avec la même intensité que s'ils les
vivaient eux-mêmes : ils "introjectent" une partie du monde
extérieur pour soulager un peu leur propre tension psychique". »

5. S. Ferenczi (1912), « Le concept d'introjection )►, Œuvres complètes, t. I, p. 196-


198.
6. S. Ferenczi (1912), « Philosophie er psychanalyse >1, ibid., p. 227.

47
SANDOR FERENCZI

S'ensuivent des considérations philosophiques et des distinc-


tions compliquées. Date de 1913 un autre des articles
majeurs de Ferenczi, auquel nous reviendrons de manière
plus détaillée dans le chapitre suivant, au sujet du « Sens de
la réalité et les stades du développement du moi ». Pour
l'instant, disons essentiellement qu'en traitant du petit enfant
et de la constitution de son "sens de la réalité", Ferenczi part
du postulat que le moi de l'enfant à l'origine englobe le
monde entier et qu'il doit procéder par l'exclusion de certains
de ses éléments, qu'il considérera « comme constituant le
monde extérieur».

« Autrefois j'ai appelé phase d'introjection du psychisme le pre-


mier de ces stades où toutes les expériences sont encore incluses
dans le Moi, et phase de projection, ce qui lui fait suite. Selon
cette terminologie on pourrait appeler les stades de toute-puis-
sance, phase d'introjection, et le stade de réalité, phase de projec-
tion du développement du Moi7. »

Pour fonder cette avancée de la constitution de « phases »,


quand il renvoie à un « autrefois », Ferenczi mentionne
encore son article « Introjection et transfert ». Or, rien de tel
n'y figure.

Premiers destins de l'introjection


Ferenczi revient à ces formulations l'année suivante, en 1914,
en traitant longuement des thèses de Karl Abraham de 1912
sur les « Préliminaires au traitement des psychoses », que
pourtant il ne cite jamais, avant de revendiquer pour lui-
même l'établissement des « deux mécanismes de formation
de symptômes dans les névroses (la projection et I' introjec-
tion) », « déterminés par la fixation au stade projectif ou bien

7. S. Ferenczi (1913), « Le développement du sens de réalité et ses stades»,


Œuvres complètes, t. II, p. 58.

48
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

au stade introjectif du développement du sens de la réalité8 »,


Ce ne sont pas des formulations qui rejoignent celles de
Freud, qui n'a jamais réduit la formation des symptômes,
des névroses ou des psychoses à deux mécanismes isolés, pas
plus qu'il ne les a regroupés en deux grandes entités,
L'introjection réapparaît souvent dans d'autres articles de
1914 et en 1915, D'abord, pour la comparer au jeu de
l'enfant avec le bol fécal, qu'il retient avant de lâcher. Cette
rétention, « une sorte d'amour objectal», implique « l'intro-
jection » des fèces, Dans ce même article, il critique les psy-
chiatres qui confondent «introjection» et « introversion »9,
En définitive, de formulations confuses en distinctions peu
évidentes, de renvois à des formulations inexistantes en clas-
sifications hasardeuses, la notion d'introjection semble en
perte de vitesse, Freud ne l'utilise jamais dans cette période,
pas plus que d'autres analystes, Ferenczi lui-même n'emploie
plus jamais ce concept dans ses propres écrits de manière
précise, quoiqu'il lui arrive d'y faire allusion : en 1922, dans
un compte rendu de « Psychologie des foules et analyse du
moi», de Freud; en 1926, pour revenir à ses propos de 1914
sur les « stades 10 » ; dans quelques écrits ou conférences
publiés à titre posthume, de 1922, sur la paranoïa, Il faudra
attendre 1930, et donc son éloignement par rapport à Freud,
pour qu'il reprenne ses thèses sur l'introjection 11 , Cette reprise
aboutit en septembre 1932, quelques mois avant sa mort, à
ce texte qui constitue un véritable feu d'artifice et qui éclaire
encore le mouvement psychanalytique, « Confusion de langue
entre les adultes et l'enfant : le langage de la tendresse et de

8. S. Ferenczi (1914), t( Progrès de la théorie psychanalytique des


névroses (1907-1913) », ibid., p. 157.
9. S. Ferenczi (1914), « Ontogenèse de l'intérêt pour l'argent n er « La psychanalyse
vue par l'École psychiatrique de Bordeaux>►, ibid., p. 143 et 157, respectivement.
10. S. Ferenczi (1926), « Le problème de l'affirmation du déplaisir)), Œuvres
complètes, r. III, 1919-1926, p. 385.
11. Respectivement, u Paranoïa)), « Le traitement psychanalytique du caractère )),
<t Fantaisies à propos d'un modèle biologique de la formation du surmoi u, Œuvres

complètes, t. IV, p. 219-222; p. 246-252; p. 277-279.

49
SANDOR FERENCZI

la passion». Ferenczi y propose la notion d'identification à


l'agresseur, avancée majeure de la psychanalyse.
Si 1930 est une année de transition, c'est que les propo-
sitions d'un modèle biologique pour le surmoi annoncent
déjà les thèses sur la confusion des langues et l'identification
à l'agresseur. En revanche, cette même année, la conférence
de Ferenczi à Madrid sur « Le traitement psychanalytique du
caractère » confond encore les termes du débat ancien avec
Freud, quand il semblait impossible d'établir une différence
entre projection et introjection. Une petite fille, qui lui
sert d'exemple clinique, pour vaincre sa douleur s'identifie à
son objet d'amour perdu: elle projette son chat dans son
propre moi, affirme Ferenczi, elle « l'introjecte 12 ». C'est un
paroxysme de confusion entre les deux notions.
Si la confusion entre ces deux opérations psychiques
persiste, la libération de Ferenczi par rapport à son ancien
ami y apparaît également. Ferenczi n'abandonne plus ses
thèses au profit de celles d'une plus haute autorité. Au
contraire, il les revendique comme « expression qui m'est
propre ». Le temps de maturation a été bénéfique pour son
article suivant, sur « La confusion de langue entre adultes et
enfants».
Il n'en reste pas moins que, dans sa formulation d'un
nouveau concept, issu d'une découverte liée à son observation
clinique, Ferenczi peine à formuler les termes exacts du pro-
blème qu'il essaie à la fois de décrire et de résoudre. Ces
termes et cette résolution seront proposés par Freud dans des
circonstances théoriques lancées par Karl Abraham. Le terme
d'introjection est enfin adopté, mais il ne correspond en rien

12. S. Ferenczi, « Le traitement psychanalytique du caractère», p. 248. Ce même


exemple sert longtemps avant à Freud, mais celui-ci l'attribue à l'article de Mar-
kuszewicz, « Beitrag zum autistischen Denken bei Kindern >1, Internationale Zeits-
chrift fiir Psychoanalyse, VI, 1920. Voir, S. Freud (1921), i, Psychologie des foules
et analyse du moi)), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, traduction de
P. Coret et collaborateurs, p. 172. Non seulement la « propriété intellectuelle »
des concepts, mais aussi celle des cas cliniques donnés en exemple semble pro-
blématique.

50
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

à la définition de Ferenczi. Elle correspond plutôt à l'incor-


poration et est l'opposé de la projection, avec laquelle elle
ne se confond jamais. Ferenczi semble l'accepter jusqu'à la
fin de ses jours, à part un dernier sursaut où il revient à sa
« manière de voir», en s'écartant de Freud.

Prétendre rester à ce qui serait un « sens original » de


Ferenczi est une politique de l'autruche. Ce sens n'existe pas
plus qu'un « sens original» de Freud, du moins en l' occur-
rence, car le sens est le résultat d'un entendement collectif,
dans la constitution d'une chaîne signifiante intertextuelle.

Débats avec Freud


À un moment où Freud se décourage de la possibilité d'ana-
lyse des psychoses, Abraham publie un article destiné à mar-
quer considérablement le mouvement psychanalytique 13 • La
question de la mélancolie réapparaît au cours de l'année 1915
dans l'échange de lettres entre Freud, Ferenczi et Abraham 14 •
Leurs lettres constituent des chantiers d'avancées théoriques
majeures. Le 7 février de cette année, Freud écrit une longue
lettre à Ferenczi, esquisse de son étude ultérieure, « Deuil et
mélancolie», qui reprend souvent terme à terme cette lettre :

« On est donc en présence d'une identification du Moi avec


l'objet libidinal. Le Moi est en deuil parce qu'il a perdu son
objet par dévalorisation, mais il projette l'objet sur lui-même
et se trouve alors lui-même dévalorisé. L'ombre de l'objet tombe
sur le Moi et l'obscurcit 15 . »

13. K. Abraham (1912), « Préliminaires à l'investigation et au traitement psy-


chanalytique de la folie maniaco-dépressive et des états voisins >►, Œuvres complètes,
r. I, 1907-1914, Paris, Payor, 1965, traduction d'I. Barande et E. Grin, p. 99-113.
14. Pour bien les suivre, voir N. Caparr6s Sanchez, EdicùJn crftica de la Corres-
pondencia de Freud edicion crftica establecida por orden cronologico, r. IV, 1914-
1925, Madrid, Biblioreca Nueva, Imago, 1999, p. 67-114.
15. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance, 1914-1919, p. 58-59.

51
SANDOR FERENCZI

Deux semaines plus tard, Ferenczi lui répond :

« Le fait qu'il s'agisse là d'un trouble du mécanisme de projec-


tion et d'introjection (délimitation du Moi par rapport au non-
Moi) parlerait tout particulièrement en faveur de cette idée. La
mélancolie serait donc (selon votre mécanisme) la psychose
dïntrojection proprement dite (déplacement d'affect, de l'objet
sur le Moi), tandis que l'hystérie, etc., ne réalise qu'un dépla-
cement d'un objet sur l'autre, et la paranoïa la projection du
Moi sur le monde extérieur 16 • »

Peu après, Ferenczi admet qu'il profite du débat pour mettre


en valeur son concept. Il va plus loin, puisqu'il admet que
Freud considère comme projection ce que lui-même consi-
dère comme introjection. Mais cela ne doit pas être trop pris
en considération, car dans toute formation issue du narcis-
sisme, les deux se retrouvent concrètement dans un mouve-
ment d'oscillation, précise Ferenczi, même si deux notions
doivent être redéfinies, depuis l'introduction du concept de
narc1ss1sme.
A partir de là, le concept d'introjection est redéfini 17. Mais
mélancolie et introjection resteront intimement liées. A la
fin mars 1915, Abraham commente longuement le travail de
Freud sur la mélancolie 18 • Vers la fin du mois suivant, il
ajoute: « En tout cas, c'est très bien que d'apporter une
bonne fois une clarté effective dans les concepts avec lesquels
nous travaillons en permanence 19 • » Début mai, Freud lui
répond minutieusement, pour accentuer le caractère impé-
ratif en psychanalyse d'une approche métapsychologique. Ils
n'abordent jamais les notions ni d'introjection ni de projec-

16. Ibid., p. 62-63.


17. Tel semble être également l'avis de H. Oppenheim-Gluckman. Voir
1< Remarques sur la notion d'introjection )1, Lire Sdndor Ferenczi: un disciple tt,r-

bulent, Paris, Campagne Première, 2010, p. 61-66.


18. S. Freud-K Abraham, Correspondance complète 1907-1925, Paris, Gallimard,
2006, p. 376-379, traduction F. Cambon.
19. Ibid., p. 360.

52
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

tion, même si le problème de la mélancolie revient sans cesse


dans leur correspondance.

L'introjection avec Freud


En 1915, pourtant, Freud utilise le concept d'introjection
dans son texte sur « Pulsions et destins des pulsions », en
mettant en lumière la contribution de Ferenczi :

« Alors, sous la domination du principe de plaisir, s'accomplit


un nouveau développement dans le moi. Il prend en lui, dans
la mesure où ils sont sources de plaisir, les objets qui se pré-
sentent, il les introjecte (selon l'expression de Ferenczi) et, d'un
autre côté, expulse hors de lui ce qui, à l'intérieur de lui-même,
provoque du déplaisir [voir plus loin le mécanisme de la pro-
jection]20. >>

L'article sur la projection n'a jamais été écrit, mais ce méca-


nisme apparaît comme opposé à celui de l'introjection. Le
manque de toute référence à l'introjection et à Ferenczi dans
« Deuil et mélancolie », en 1917, est une de ces bizarreries
comparables à l'absence de route référence à Abraham et à
son étude sur le pharaon égyptien, dans le texte de Freud
sur Moïse, Ces idiosyncrasies ont eu des conséquences dou-
loureuses pour ses collaborateurs proches, notamment pour
Ferenczi chez qui amitié et élaboration théorique se diffé-
renciaient avec difficulté. Ainsi, au moment où le concept
d'introjection entre dans une longue hibernation chez
Ferenczi, cessant d'être fécond dans son œuvre, il commence
à devenir fructueux et explicatif pour Freud et, au-delà, pour
le mouvement psychanalytique.
L'introjection sera féconde pour Freud, avec une impor-
tance théorique variable, comme équivalent psychique de
l'incorporation, comme moment de la formation du moi,

20. S. Freud (1915), <, Pulsions et destins des pulsions 1), MétapsychoWgi.e, Paris,
Gallimard, 1968, traduction de J. Laplanche et J.-B. Pontalis, p. 37. Freud
souligne le nom de Ferenczi.

53
SÀNDOR FERENCZI

comme facteur explicatif essentiel dans la mélancolie ou


comme facteur résolutif du complexe d'Œdipe. Elle apparaît
dans ses écrits suivants: en 1921, le chapitre sur" L'identi-
fication » de " Psychologie des foules et analyse du moi » ;
en 1923, dans " Le moi et le ça » ; en 1924, dans " Le
problème économique du masochisme » et dans " La dispa-
rition du complexe d'Œdipe » ; en 1925, dans "La néga-
tion » ; en 1926, dans " Inhibition, symptôme et angoisse » ;
en 1930, dans " Le malaise dans la culture. »
En 1921, Freud rappelle longuement le concept d'intro-
jection qu'il mentionne à plusieurs reprises dans un même
texte sur l'identification : " Ce que nous enseignent ces trois
sources, nous pouvons le résumer comme suit : première-
ment, l'identification est la forme la plus originaire du lien
affectif à un objet ; deuxièmement, par voie régressive, elle
devient le substitut d'un lien objectal libidinal, en quelque
sorte par introjection de l'objet dans le moi ... ». Puis, il
ajoute : " L'identification à l'objet abandonné ou perdu, ser-
vant de substitut à celui-ci, l'introjection de cet objet dans
le moi, n'est certes plus une nouveauté pour nous. »
Et, de manière plus importante, quand le terme de
Ferenczi est cité à trois reprises :

« Un autre exemple d'une telle introjection de l'objet nous a


été donné par l'analyse de la mélancolie, laquelle affection
compte bien la perte réelle ou affective de l'objet aimé au
nombre de ses causes les plus frappantes. ( ... ) L'ombre de
l'objet est rom bée sur le moi, ai-je dit autre part. L'introjection
de l'objet est ici d'une netteté indéniable. ( ... ) Mais ces mélan-
colies nous montrent encore quelque chose d'autre qui peut
prendre de l'importance pour nos considérations ultérieures.
Elles nous montrent le moi partagé, coupé en deux, une des
parties se déchaînant contre l'autre. Cette autre est la partie
modifiée par introjection, celle qui inclut l'objet perdu21 • »

21. S. Freud (1921), Psychologie des foules et analyse du moi)►, Essais de


1(

psychanalyse, Paris, Payor, p. 170-172, traduction d'A. Bourguignon et collabo-


rateurs.

54
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

Freud déplace de « Deuil et mélancolie » à « Psychologie des


foules et analyse du moi » les considérations sur la mélancolie
et l'introjection que Ferenczi aurait attendues dans le premier
de ces articles. Et il procède à un long développement, où
l'autre partie du moi à laquelle il se réfère, celle qui « inclur
la conscience, instance critique dans le moi », elle, n'est pas
résultante de l'introjection, mais provient du narcissisme ori-
ginaire dans sa rencontre avec la collectivité au moyen du
repas pris en commun22 • Freud fait une plus large place à
l'introjection, à condition que cette place puisse inclure ses
propres thèses de Totem et tabou et son rapport curieux à
Robertson Smith. L'ambivalence de Freud à l'égard de
Ferenczi et de son apport à la psychanalyse se traduit dans
l'élaboration théorique.
En 1923, dans « Le moi et le ça», Freud revient à cette
assimilation de l'introjection à l'incorporation, sinon à l'iden-
tification, dont elle semble pouvoir apparaître comme syno-
nyme:
« Peut-être le moi, par cette introjection qui est une sorte de
régression au mécanisme de la phase orale, facilite-t-il ou rend-il
possible l'abandon de l'objet. Peut-être cette identification est-
elle d'une façon générale la condition pour que le ça abandonne
ses objets23 . »

En 1924, dans « Le problème économique du masochisme »


et dans « La disparition du complexe d'Œdipe », puis en
1926, dans « Inhibition, symptôme et angoisse», Freud pré-
sente l'introjection comme facteur de résolution du complexe
d'Œdipe, et le surmoi comme formé par « l'instance paren-
tale introjectée ». Notamment, corrélée à cette dernière
conception du surmoi, l'angoisse de mort apparaît comme
24
« projection du surmoi dans les puissances du destin ». Le

22. Ibid., p. 170-174.


23. S. Freud (1923), « Le moi et le ça)>, ibid., traduction de J. Laplanche, p. 241.
24. S. Freud (1926), <t Inhibition, symptôme et angoisse n, Œuvres complètes,
XVII, Paris, PUF, 1992, traduction de J. et R. Doron, p. 255.

55
SANDOR FERENCZI

surmoi est formé : il est le résultat d'une introjection. La


projection vient après. « Le problème économique du maso-
chisme », de 1924, laisse présager des innovations qui seront
apportées par Ferenczi en 1930. Freud écrit en effet:

« Nous ne serons pas étonnés d'apprendre que, dans des cir-


constances déterminées, le sadisme ou pulsion de destruction,
tourné vers l'extérieur, projeté, peut être de nouveau inrrojecté,
tourné vers l'intérieur; ayant de la sorte régressé à sa situation
antérieure25 • »

Nous remarquons ceci : « de nouveau introjecté ». Il y aurait


eu une toute première introjection, qui déclenche le sadisme,
ensuite tourné vers l'extérieur : le masochisme est primaire.
Or, ce n'est pas la même perspective que celle du Malaise
dans la culture, où la situation semble plus complexe, en ce
sens que masochisme et sadisme semblent rivaliser en prio-
rité, et où une référence apparaît au « dangereux plaisir-désir
d'agression de l'individu26 ».

Retour à Ferenczi et au-delà


Ferenczi réagit à la théorisation de Freud au moyen d'une
série d'observations cliniques révolutionnaires, qui préfigu-
rent notre sensibilité actuelle. En 1930, il mentionne que,
pour une de ses patientes obèse, la graisse est associée à sa
mère. Ferenczi observe que quand elle maigrit, elle se débar-
rasse du « modèle maternel (introjecté) ». Un autre élément
apparaît alors : la patiente éprouve que sa graisse est aussi
celle de son grand-père27 • La théorie admettrait que sont
introjectés non seulement la mère, mais aussi le grand-père.

25. S. Freud (1924), << Le problème économique du masochisme n, Œuvres com-


plètes, vol. 17, Paris, PUF, 1992, traduction d'A. Bourguignon et C.V. Peters-
dorlf, p. I 6.
26. S. Freud (1930), (< Le malaise dans la culture)>, Œuvres complètes, vol. 17,
Paris, PUF, 1994, traduction de P. Cotet et collaborareurs, p. 310.
27. S. Ferenczi (1930), « Fantaisies à propos d'un modèle biologique de la for-
mation du surmoi n, Œuvres complètes, t. IV, p. 277.

56
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

Dans le tourbillon des agressions, entre sadisme et maso-


chisme, entre interne et externe, entre primaire et secondaire,
l'introjection navigue, Melanie Klein y met un ordre qui
prend en considération les contributions d'Abraham, son
deuxième analyste, Dès le début octobre 1923, Abraham
annonce à Freud les contributions de sa nouvelle élève qui
confirment ses thèses. Klein a été en analyse avec Ferenczi
avant de reprendre une cure avec Abraham. Elle apporte plus
tard une synthèse fertile des thèses de ces trois hommes et
de nouveaux développements aux concepts d'introjection et
de projection. Les développements apportés pat Freud et
Abraham autour de l'introjection et de la mélancolie pavent
son chemin. Mais curieusement le concept d'introjection est
peu exploité dans son œuvre avant 1927 et il n'y présente
aucune originalité avant 1930.
Deux autres Hongrois, qui deviendront célèbres et qui
introduiront des innovations dans la technique psychanaly-
tique, Franz Alexander et Sândor Radô, reprennent ce
concept et l'exploitent de manière fructueuse et active
entre 1923 et 1928. Certes, développe Alexander, le père est
introjecté et va contribuer à former l'idéal du moi ou le
moi-idéal. Plus essentiellement, ce sont des relations qui sont
introjectées et non pas des figures. Il poursuit : le surmoi est
un résultat de l'introjection, mais il arrive que se produise,
dans les névroses, une inversion du signe des relations intro-
jectées28.
Radô, pour sa part, articule introjection et transfert de
manière plus claire que Ferenczi ne l'avait fait auparavant.
De plus, en discutant le problème de l'introjection dans la
mélancolie, il introduit deux notions extrêmement fécondes
dans l'élaboration théorique future, à savoir celle du clivage

28. F. Alexander (1923), "The Castration Complex in the Formation of Cha-


racter" ; (1925) "A Metapsychological Description of the Process of Cure" ; (1925)
"Dreains in Pairs and Series". Respectivement, International journal of Psycho-
Ana/ysis, 4: 11-42 ; 6: 13-34 ; 6:446-452.

57
SANDOR FERENCZI

précoce entre la « bonne » et la « mauvaise » mère dans le


monde psychique du bébé29 •
Ce n'est qu'en 1930 que Melanie Klein reprend le concept
d'introjection de manière singulière, en le marquant de son
génie30. Il devient alors fondement du symbolisme.
Désormais, il sera présent dans tous ses écrits comme dans
tous les écrits de ses disciples et de ceux qui les discutent. Il
devient l'un des concepts les plus actifs en psychanalyse et il
le restera pendant une trentaine d'années.
C'est encore Franz Alexander qui signale, en 1933, la
particularité de la nouvelle conception kleinienne : tout ce
qui se passe dans notre « monde interne », tout ce que nous
avons dans notre « esprit », tout ce qui nous constitue et
nous différencie du « monde externe », est formé par intro-
jection3'. Introjection et projection sont les deux piliers de
la création du monde fantasmatique, ou imaginaire, et de
l'ordre symbolique ; de ce que nous éprouvons dans nos
corps comme de notre manière de voir le monde.

Diversité des pôles d'intérêt de Ferenczi


Avant de terminer ce chapitre, notons le foisonnement des
centres d'intérêt de Ferenczi entre 1908 et 1912, puisqu'il
écrit vingt-cinq articles dont le texte fondateur « De l'histoire
du mouvement psychanalytique». Ferenczi s'abandonne à
un véritable émerveillement devant l'infinitude des symboles,
de leurs liens et il se consacre de manière ludique aux ten-
tatives de l'expliquer. D'autres articles également fondateurs

29. S. Rad6 (1925), "The Economie Principle in Psycho-Analytic Technique";


"The Problem of Melancholia", respectivement International Journal of Psycho-
Analysis, 6:35-44 et International journal of Psycho-Ana!Jsis, 9: 420-438.
30. M. Klein (1930), <1 L'importance de la formation du symbole dans le déve-
loppement du moi)► , Essais de psychanalyse (1921-1945), Paris, Payor, 1968, tra-
duction de M. Derrida, p. 263-278.
31. F. Alexander (1933), <( Die Psychoanalyse des Kindes: By Melanie Klein l>,
Vienna, lnternationaler Psychoanalytischer Verlag, 1932, p. 324 ; Psychoanalytic
Qumterly 2, 141-152.

58
L'INTROJECTION ET SES DESTINS

sont ceux qui inaugurent l'articulation entre psychanalyse et


pédagogie ou entre psychanalyse et philosophie, tour comme
ceux qui ont de larges portées cliniques et qui seront déve-
loppés plus tard, marquant l'intérêt précoce de Ferenczi à
l'égard de l'articulation entre corps et psychologie, comme
les « Symptômes transitoires au cours d'une cure ». Ferenczi
confirme encore les thèses de Freud sur la paranoïa avec un
article très original sur les « Mots obscènes ». Un texte remar-
quable sur « La figuration symbolique des principes de plaisir
et de réalité dans le mythe d'Œdipe » montre quelques-unes
des sources freudiennes. Œdipe était très à la mode depuis
longtemps et tout au long du XIX' siècle32 • Les boiseries du
Petit Trianon, à Versailles, montrent souvent le Sphinx.
Ferenczi rappelle que Schopenhauer a écrit à Goerhe en
indiquant que chacun porte dans son cœur un Œdipe et
souvent même une Jocaste.
Ainsi, en conclusion, même si le concept d'introjection a
des origines problématiques, sa fécondité théorique est
grande. Retravaillé par Freud et Abraham, il devient un des
piliers de la psychanalyse, notamment avec Melanie Klein. Ce
concept fait son chemin dans la nouvelle orientation psycha-
nalytique inaugurée par Lacan, qui reconnaît pleinement son
importance. « On peut dire en effet que l'article de Ferenczi,
Introjection et transfert, datant de 1909, est ici inaugural et
qu'il anticipe de loin sur tous les thèmes ultérieurement
développés de la topique », comme le souligne Lacan en
1958, avant de poursuivre:
<<Si Ferenczi conçoit le transfert comme l'introjection de la
personne du médecin dans l'économie subjective, il ne s'agit
plus ici de cette personne comme support d'une compulsion
répétitive, d'une conduite inadaptée ou comme figure d'un
fantasme. Il entend par là l'absorption dans l'économie du sujet

32. R. Armstrong, Œdipe as evidence: The Theatrical Background to Freud's


Œdipus Camp/ex, Department of classical and modern languages, University of
Houston, Tex.as, http://www.clas.ufl.edu/i psa/j ournal/articles/ psyarr 1999 / oedi-
pus/armstrO 1.htm

59
SANDOR FERENCZI

de tout ce que le psychanalyste présentifie dans le duo comme


hic et nunc d'une problématique incarnée33 . n

Bien entendu, le relevé et la discussion théorique precrse


restent à faire de tout ce que Lacan a pu prétendre au sujet
du concept d'introjection. Ici, il poursuit encore en faisant
état de la compréhension problématique qu'on avait à I'épo-
que des critères de la fin de la cure analytique établis par
Ferenczi, notamment en indiquant la question du dévoile-
ment de l'analyste à travers un aveu fait au patient. A I' épo-
que, même en prenant en considération les échanges qu'il a
pu avoir avec Balint à ce sujet et sa lecture des œuvres de
Ferenczi en anglais et en allemand, Lacan ne disposait pas
de rous les éléments qui lui auraient permis de discuter plus
largement de cette question. Ces éléments ne seront établis
que quelque cinquante ans plus tard, essentiellement avec la
publication du Journal clinique de Ferenczi. Ce sont des
questions qui restent pertinentes pour la réflexion psychana-
lytique contemporaine.

33. J. Lacan (1958), {( La direction de la cure et les principes de son pouvoir.


Rapport du colloque de Royaumont 10.13 juillet 1958 >>, Écrits, Paris, Seuil,
I 966, p. 585-645.
4

Le sens de la réalité
et ses destins : amphimixie,
autotomie et bio-analyse

« LE DÉVELOPPEMENT du sens de la réalité et ses stades», de


1913, est un article de Ferenczi extrêmement important, le
plus important avant la série d'écrits qui commence en 1928.
Les thèses qui y prennent source parcourent son œuvre et
l'histoire de l'élaboration théorique en psychanalyse comme
un fil rouge, car cet article établit les fondements de l' appro-
che psychanalytique du symbolisme. Il fait partie d'une
constellation d'articles où apparaissent, plus tardivement,
« Stades du développement érotique du sens de la réalité »,
de 1924, « Le problème de l'affirmation du déplaisir (Progrès
dans la connaissance du sens de réalité) », de 1926 et, enfin,
de 1929, « Masculin et féminin : considérations psychanaly-
tiques sur la "théorie génitale" et sur les différences sexuelles
secondaires et tertiaires », article dans lequel Ferenczi reprend
les différences qu'il abordait dans ses articles pré-analytiques.
Nous remarquerons que« Stades du développement érotique
du sens de la réalité », juste mentionné, constitue le troisième
chapitre de Thalossa. Ferenczi y introduit l'adjectif« éroti-
que» au titre de l'article de 19131.

1. Thalassa porte deux sous-titres différents en français, selon son édition : Tha-
lassa : psychanalyse des origines de la vie sexuelle, Paris, Payor, 1966, traduction de
J. Dupont et S. Samama, et i< Thalassa, essai sur la théorie de la génitalité >►,
Œuvres complètes t. III, 1919-1926, p. 250-323. Ces sous-titres obéissent à autant
de sensibilités à l'égard des éditions en allemand, en hongrois ou en anglais.

61
SANDOR FERENCZI

Cet ensemble ne pose pas seulement le problème de la


réalité, de la notion de stades ou de la conception du sym-
bolique, mais aussi le problème de la polarité plaisir-déplaisir.
Cette polarité a une forte connotation personnelle pour
Ferenczi. Cet article de 1913 est précédé d'un texte très
intéressant de 1912, que nous abordons immédiatement.

Symbolique des principes de plaisir


et de réalité
En juillet 1910, Ferenczi écrit à Freud que c'est par la psy-
chanalyse que, d'enfant, il est devenu homme ; grâce à elle,
il peut mieux soumettre le « principe de plaisir » au « principe
de réalité», en évitant de « gaspiller ses affects »2 • Sa vie lui
montre qu'il est plus facile de le dire et de l'écrire que de
s'y conformer.
Freud répond en décembre sur ces thèmes. Il annonce qu'il
écrit des « brèves formulations sur le principe de plaisir et de
réalité» et qu'il veut apporter les deux à Jung, à Munich3 •
Cela deviendra les « Formulations sur les deux principes du
cours des événements psychiques ». Cet article de Freud et
l'article de Ferenczi sur « La figuration symbolique des prin-
cipes de plaisir et de réalité dans le mythe d'Œdipe », publié
l'année suivante, gagnent à être lus en parallèle. Celui de
Freud traite de l'instauration du principe de réalité et de ses
enjeux : 1) Une série d'adaptations de l'appareil psychique,
où s'inscrivent le refoulement et son remplacement par le
jugement; 2) Le développement du principe économique de
la moindre dépense, qui fait que le sujet se cramponne à ses
sources de plaisir; 3) Le remplacement du principe de plaisir
par celui de réalité ; 4) « De même que le moi-plaisir ne peut
rien faire d'autre que désirer, travailler à gagner du plaisir et
éviter le déplaisir, de même le moi-réalité n'a rien d'autre à

2. S. Freud-S. Ferenczi, Con·espondance 1908-1914, p. 196-197.


3. Ibid., p. 252-253.

62
LE SENS DE 1A RÉALITÉ ET SES DESTINS

faire que de cendre vers l'utile et s'assurer contre les dom-


mages4 »; 5) L'éducation relève du remplacement du plaisir
par la réalité ; 6) L'art réconcilie les deux principes ; 7) Paral-
lèlement à l'instauration du principe de réalité, les pulsions
sexuelles se transforment, passant de l'auto-érotisme à la
reproduction ; 8) L'inconscient s'organise comme un système
d'inscription du refoulé, où règne encore le plaisir lié au
fantasme. Pour affirmer sa priorité exemplaire, Freud se réfère
à L 1nterprétation du rêve, de 1900, sans aucune indication
précise. Or, une seule référence au principe de plaisir y figure.
Ce sont des parcours singuliers, ceux de ces deux amis. Dans
la lutte pour la priorité, vacille l'amitié.
Néanmoins, notamment au sujet des considérations de
Freud sur l'éducation, il convient de rappeler l'article inau-
gural de Ferenczi sur« Psychanalyse et pédagogie», de 1908,
quand il établit que « le seul régulateur du fonctionnement
psychique du nouveau-né est sa tendance à éviter la dou-
leur». Toute excitation étant considérée comme douleur, le
principe de déplaisir s'installe5• Notons que Ferenczi accentue
plutôt le déplaisir, dont il fait un principe, que le plaisir.
L'article de Ferenczi sur « La figuration symbolique des
principes de plaisir et de réalité » s'appuie fortement sur la
correspondance entre deux autres hommes, Schopenhauer et
Goethe. Elles sont similaires à celles qu'il entend garder avec
Freud.

« La fin de la lettre le confirme (de Schopenhauer à Goethe) ;


le ton est de plus en plus ferme et assuré. Schopenhauer invite
Goethe à contribuer à la publication de son livre( ... ) et l'aborde
en égal; (... ) "Veuillez, je vous prie, me communiquer une
réponse ferme sans retard, car au cas où vous n'accepteriez pas

4. Freud cite ici un travail de Bernard Shaw, Man and sttpennan. A comedy and a
philosophy. Voir S. Freud (1911), « Formulations sur les deux principes du cours
des événements psychiques i>, Résultats, idées, problèmes, I, 1890-1920, Paris, PUF,
1988, traduction de J. Laplanche, p. 140, note 1. Autant que Nierzche, Shaw
semble être à la source de la notion de surmoi.
5. S. Ferenczi (1908), « Psychanalyse et pédagogie)), Œuvres complètes, r. I, p. 52.

63
SANDOR FERENCZI

ma proposltlon j'envisage de charger une personne qui part


pour la foire de Leipzig de m'y trouver un éditeur." 6 »

En 1909, Freud demande que la publication de l'article sur


l'introjection soit ajournée. En 1932, il demande que celle
de « La confusion de langue » le soit aussi. Maintenant, après
l'exemple de Schopenhauer et Goethe, il répond à son ami,
début mai 1912, pour lui promettre de publier « fart proba-
blement » son « bel article sur Œdipe » très vite, à condition
que Ferenczi l'envoie aussi très vite à Jung. Les demandes
d'ajournement sont une constante tout au long des relations
entre Freud et Ferenczi, du début à la fin.

Réalité et ontogenèse des symboles


En 1913, Ferenczi se consacre à deux nouveaux articles. Dans
le premier et le plus important d'entre eux, « Le développe-
ment du sens de la réalité et ses stades », il part de la « série
d'adaptations» mentionnée par Freud comme constituant
un des enjeux de l'instauration du principe de réalité. Dans
le deuxième « Ontogenèse des symboles », Ferenczi réaffirme
la définition du symbole, du point de vue exclusivement
psychanalytique, ce que n'a pas fait Freud.
Ces articles apparaissent dans un contexte de politique
institutionnelle de la psychanalyse. Vers la fin octobre 1912,
Freud se sépare de Jung. Il doit le remplacer en tant que
directeur des revues psychanalytiques et de l'association inter-
nationale. Sa proximité avec Ferenczi se renforce. Il lui écrit,
le 27 de ce mois, pour lui faire part de son hésitation entre
Abraham et lui-même. Freud n'imagine pas qu'il attise les
rivalités. Les critères qu'il utilise tiennent aux villes, plutôt
qu'aux personnes, le tout « dans l'intérêt de notre cause».

6. S. Ferenczi (1912), « La figuration symbolique des principes de plaisir et de


réalité dans le mythe d'Œdipe >1, Œuvres compl.ètes, t. I, p. 215-224. Il est dommage
que les traducteurs français s'appuient sur une des traductions existantes de la
tragédie d'Œdipe, sans indiquer exactement celle dont se servait Ferenczi, en
allemand ou en hongrois.

64
LE SENS DE LA RÉALITÉ ET SES DESTINS

Ferenczi lui répond très rapidement, pour lui proposer un


nouvel article sur les stades individuels de développement
d'un « organe de réalité », dont la genèse est caractérisée par
l'absence de besoins et la toute-puissance, et qui passe ensuite
par la magie des gestes et des mots, avant de devenir pro-
prement sens de réalité. Il entend aussi indiquer la signifi-
cation de ces stades pour le symbolisme et pour les névroses.
Il espère que Freud pourra au moins en faire état, mais attend
d'abord des nouvelles de son ami et maître, pour savoir s'il
garde toujours ses intentions éditoriales. Ferenczi craint les
retournements d'opinion et d'humeur de Freud, avec qui il
semble rivaliser. Une correspondance s'ensuit entre eux où
s'élabore la version définitive de cet article, entre luttes ins-
titutionnelles et observation clinique.
Le 22 décembre, les nouvelles considérations de Ferenczi
lui semblent devenir aussi celles de Freud :

« Notre thèse, selon laquelle les névroses sont déterminées par


la fixation aux "stades de toute-puissance" du développement,
est confirmée par l'expérience de deux cas de névrose sévère
que je connais bien et qui sont des enfants prématurés. L'inter-
ruption prématurée de l'état de satisfaction sans besoins a forcé
ces individus, qui n'avaient pas encore répété in utero le plein
développement de l'humanité, à venir au monde à l'état de
sauvages, et ils ont dû s'adapter à la civilisation7 . »

Ce sont « nos thèses », puisque c'est « notre cause ». Cela dit,


la « toute-puissance de la pensée » est une formule de
8
« l'Homme aux rats » • Freud est enthousiaste, encore une
fois, mais il a aussi des propositions à faire. Il répond à la
mi-février 1913. Freud considère que « Le développement
du sens de la réalité et ses stades » est la meilleure et la plus

7. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance 1908-1914, p. 466.


8. S. Freud (1909), L'Homme aux rats: journal d'une analyse, Paris, PUF, 1974,
traduction d'E. R. Hawelka, p. 27 et 97, respectivement. Aussi, Standard, 239-
240.

65
SANDOR FERENCZI

significative de toutes les contributions de Ferenczi. Néan-


moins, il a des suggestions à faire :

« dans la discussion épineuse du choix de la névrose, vous faites


dépendre (p. 14) le contenu de la névrose de la phase de déve-
loppement de la libido. Peut-on dire cela ? Est-ce vraiment le
contenu ? Toutefois, c'est certainement le mode d'érotisme, si
c'est ce que vous voulez dire. ( ... ) Puis, dans la phrase suivante:
Il est concevable que les phases du développement de la sexualité
soient indissolublement liées avec celles du développement du
Moi - je pense que c'est le contraire qui est le plus probable,
le déplacement des phases les unes vers les autres, ce qui serait
une bonne raison pour motiver variations et dispositions. Le
tout avec encore un peu plus de prudence. ( ... ) En haut de la
page 15, au lieu de "déclaration de F.", il vaut mieux dire
"remarque" 9 ►>.

Le lendemain, Ferenczi se réjouit de l'approbation de Freud.


Il n'était pas sûr de l'accueil que son ami réserverait à son
article sur « Le développement du sens de la réalité », il
accepte les suggestions, mais il introduit des nuances, comme
lors de la discussion sur l'introjection. L'articulation entre le
développement du moi et la sexualité est très souple. Il cor-
rige les passages qui prêtent à confusion. Par ailleurs, il sou-
tient Freud contre Jung. Il lui transmet même une lettre
reçue de Munich, ainsi que sa réponse, prête à être modifiée
selon l'avis de Freud. Il envoie à Freud une nouvelle com-
munication, mais ne sait pas « si elle vaur l'encre pour
l'imprimer. Prière d'être très franc à ce sujet».
Ainsi, l'élaboration théorique se poursuit entre combat
politique institutionnel, méfiance et demande de franchise.
La discussion sur l'articulation entre les phases du dévelop-
pement du moi et les phases du développement sexuel est
ancienne. Elle date au moins d'octobre 1910, quand Freud
fait une conférence à la Société psychanalytique de Vienne.
Elle est déjà réglée, en quelque sorte, quand Ferenczi la

9. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance 1908-1914, p. 495.

66
LE SENS DE 1A RÉALITÉ ET SES DESTINS

reprend. En octobre 1910, Freud affirme, d'après les notes


prises par Rank.
En très peu de temps, en 191 l, dans deux textes diffé-
rents, les « Formulations sur les deux principes du cours des
événements psychiques » et dans le « Schreber », dans un
même numéro d'une même revue, la ]ahrbuch fiir Psychoa-
nal,ytische und Psychopathologische Forschungen, n° 3, aux
pages de 1 à 8 pour le premier et 9 à 68 pour le second,
deux textes de Freud apparaissent, affirmant deux choses
différentes au sujet du lien entre la maturation sexuelle, le
développement du moi et la formation des symptômes 10 •
À l'insistance peu sûre de Freud, Ferenczi répond en sou-
lignant avec discrétion la nécessité d'une approche souple.
Ferenczi l'aborde une première fois dans une lettre de la fin
janvier 1912:

«Je crois que pulsions du moi et sexualité se retrouvent encore


côte à côte, malgré leur opposition, dans les stades les plus
primitifs et dans les névroses, alors que, par ailleurs, ces oppo-
sitions se trouvent levées par le refoulement et la fonnation de
compromis11 • >>

Stades du sens de la réalité


Dans son article de 1913, Ferenczi divise le développement
du sens de la réalité en stades. D'abord, il y a celui de la
toute-puissance inconditionnelle, comparée à la situation du
bébé dans le ventre de sa mère. Cette période de plaisir absolu
présente parfois un risque de déplaisir lié à la mauvaise santé
de la mère. Le bébé doit l'affronter ou s'éliminer.

1O. S. Freud, (< Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques», p. 141. S. Freud,<( Remarques psychanalytiques sur un cas de para-
noïa (Dementia paranoïdes) décrit sous forme autobiographique)), Œuvres com-
pktes, t. X, traduction P. Coret et R. Lainé, Paris, PUF, 1993, p. 288. Pour une
discussion large de ce problème voir Prado de Oliveira, << L'invention de Schre-
ber >), Le Cas Schreber: contributions psychanalytiques de langue anglaise, déjà men-
tionné.
11. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance 1908-1914, p. 355.

67
SANDOR FERENCZI

Ensuite, s'inaugure la période de la toute-puissance hallu-


cinatoire magique, quand le petit enfant apprend à éviter le
déplaisir et à chercher le plaisir. Au cours de cette période il
a l'expérience d'hallucinations négatives et positives. Puis, se
présente la période de la toute-puissance à l'aide de gestes
magiques, qui correspond au début de la maîtrise de la motri-
cité. Ici, l'enfant abandonne la phase d'introjection, liée aux
stades précédents, et entre dans la phase de projection, où il
reconnaît la réalité. Nous arrivons ainsi à la période de la
pensée et des mots magiques, correspondant à l'acquisition du
langage. L'enfant y affirme progressivement la distinction
entre moi et non-moi. S'établit enfin la période animiste,
quand toute chose se présente à l'enfant comme animée. Il
retrouve partout des corrélations entre ses organes et leur
fonctionnement. Ce que Ferenczi y écrit est un des passages
les plus marquants de l'histoire de la théorie psychanalytique.

« Ainsi s'établissent ces relations profondes, persistant toute la


vie entre le corps humain er le monde des objets, que nous
appelons relations symboliques". »

Le monde devient représentation du corps humain. Inverse-


ment, le corps figure le monde. La figuration symbolique est
perfectionnement du langage gestuel. Elle permet à l'enfant
de signifier les désirs concernant directement son corps et
aussi d'exprimer des désirs qui impliquent la modification
du monde extérieur, désormais reconnu comme tel. La
science enfin représente l'apogée de la connaissance de la
réalité. Cependant, Ferenczi poursuit : « Reconnaître que nos
désirs et nos pensées sont conditionnés signifie le maximum
de projection normale, c'est-à-dire d'objectivation. » Projec-
tion et reconnaissance d'un conditionnement, projection et
« objectivation » sont des termes aujourd'hui difficilement
mis ensemble. Ferenczi essaie encore de mettre en parallèle
les termes qui les troublent, Freud et lui, depuis longtemps :

12. S. Ferenczi (1913), « Le développement du sens de la réalité et ses stades))'


Œuvres complètes, t. Il, p. 59.

68
LE SENS DE LA RÉALITÉ ET SES DESTINS

« Considérons maintenant sous l'angle du développement sexuel


le sentiment de toute-puissance qui caractérise le stade-plaisir,
nous constatons qu'ici la "période de la toute-puissance incon-
ditionnelle" dure jusqu'à l'abandon des modes de satisfaction
auto-érotiques, alors qu'à cette époque le "Moi" s'est depuis
longtemps adapté aux conditions de plus en plus complexes
de la réalité, et après avoir dépassé le stade des gestes et des
mots magiques, il est déjà presque parvenu à reconnaître la
toute-puissance des forces de la nature. L'auto-érotisme et
le narcissisme sont donc les stades de la toute-puissance de
l'érotisme ; et comme le narcissisme ne cesse jamais, mais sub-
sisre toujours à côté de l'érotisme objectal, on peut dire - dans
la mesure où on se borne à s'aimer soi-même - qu'en matière
d'amour on peut conserver toute la vie l'illusion de la toute-
. 13
pmssance . »

Ferenczi essaye enfin d'établir une certaine corrélation entre


ces stades et les figures de la psychopathologie, comme l'épi-
lepsie ou l'hystérie, qu'il réunit dans un même groupe. Il
aurait été facile de relier toute-puissance et névrose obses-
sionnelle, mais il semble s'intéresser davantage aux liens
hypothétiques entre ces stades et le contrôle des muscles. Par
ailleurs, névrose obsessionnelle et paranoïa sont reliées au
développement de la « "réalité érotique" (nécessité de trouver
un objet) ». Ce sont sans doute là les limites de cet effort
commun des premiers psychanalystes, depuis les premiers
écrits de Freud, d'articuler figures de la psychopathologie et
stades du développement.
Plus essentielle pour la psychanalyse est la récupération à
laquelle Ferenczi procède de la notion des corrélations exis-
tantes entre le corps humain et le monde des objets, corré-
lations où se situent les racines des « relations symboliques ».
Ces corrélations ont été signalées au moins depuis Paracelse
et soulignées par les « jeunes hégéliens ». Marx considère que
les objets sont créés et conçus en tant qu' extensions des
organes et des fonctions du corps humain.

13. Ibid., p. 62-63.

69
SANDOR FERENCZI

Mais l'originalité de Ferenczi est d'y voir le fondement


de la symbolique. Il reprend cette thèse dans « Ontogenèse
des symboles», de la même année 1913, en y ajoutant une
précision : « Toute comparaison n'est donc pas un symbole,
mais seulement celle dont un des termes est refoulé dans
l'inconscient. » Il cite Rank et Sachs pour établir la distinc-
tion entre symbole et figures du discours, et notamment pour
distinguer symbole et métaphore, qui ne se réduisent pas
l'un à l'autre. En conclusion, il affirme: « L'expérience psy-
chanalytique nous apprend en fait que la principale condition
pour que surgisse un vrai symbole n'est pas de nature intel-
lectuelle mais affective ... 14 » Ces thèses seront reprises par
Jones, dans son article de 1916, « La théorie du symbo-
lisme», pilier de la théorie psychanalytique en la matière, du
moins jusqu'à Lacan, qui aborde le symbolisme du point de
vue de la linguistique.
L'importance de l'article de Ferenczi sur les stades du
développement du sens de la réalité est telle que début
mars 1914, Freud lui écrit: « Le Narcissisme progresse, il
sera terminé en mars. Je vous le soumettrai, pour que vous
puissiez aussi m'indiquer dans quels passages je peux me
référer à votre sens de réalité. » Il est vrai que Freud écrit
également la même chose à Abraham, à la mi-mars, tout en
indiquant être mécontent de son propre travai!1 5• La réponse
de Ferenczi se fera attendre trois mois, mais elle est très
flatteuse. Il ne lit que Freud et il le lit avec ravissement.
Depuis longtemps il n'a pris autant de plaisir. Une telle
passion est le signe d'une liberté intérieure nouvellement

14. S. Ferenczi (1913), •< Ontogenèse des symboles >1, Œuvres complètes, t. II,
p. 106-107.
15. Petite précision sur la notion de<, narcissisme>>, Ce terme est déjà utilisé en
1822 par Coleridge, dans une lettre du 15 janvier: "Of course, 1 am glad to be
able to correct my fears as far as public Balls, Concerts, and Time-murder in Nar-
cissism." H. Ellis le reprend en 1898, dans un sens particulièrement médical et
l'année suivante Nacke l'utilise pour caractériser« Les perversions sexuelles>>, dans
un texte qui porte ce titre. Freud ne donne par ses sources pour ce qu'il prétend
être <> l'utilisation courante )1 du terme ({ Narzissismus )1.

70
LE SENS DE LA IŒALITÉ ET SES DESTINS

acquise. Accédant à la demande de son ami, il se permet de


signaler des passages qu'ils ont discutés ensemble ou dont il
est à l'origine, à travers ses articles déjà publiés. Mais leur
travail est « collectif». Freud ne doit le citer que s'il a le
sentiment que ces idées ont vu le jour« grâce à lui », Ferenczi.
Et il poursuit encore ses suggestions, au risque d'être agaçant.
Il va bien au-delà de ce que lui est proposé. Et rivalise. Tout
en flattant.

Amphimixie, autotomie et bio-analyse


Ferenczi revient sur ce « sens de la réalité » dans Thalassa,
en 1924. Il s'agit d'un livre visionnaire, dont le titre évoque
l'importance de la mer océane pour Ferenczi 16 • Il déclare
l'avoir conçu en 1915, alors qu'il traduisait en hongrois les
Trois Essais sur la théorie sexuelle. Mi-novembre 1917, Freud
écrit à Abraham : « Je ne vous ai donc vraiment jamais parlé
de l'idée de Lamarck? Elle a germé entre Ferenczi et moi 17 • »
Cette idée suppose que le développement de l'individu
retrace le parcours du développement de l'espèce humaine,
voire du surgissement de la vie elle-même sur la planète.
Le concept central de Thalassa est celui d'amphimixie. Ce
mot, assez impressionnant et inusité dans le vocabulaire psy-
chanalytique, est importé de l'embryologie, où il est utilisé
par la première fois par Testut, dans la Revue générale des
sciences, en 1903. Il est composé de deux mots grecs, amphi,
aurour, partout, et mixis, mélange, union. Le Grand Robert
de la langue française le définit comme « Fusion des gamètes
mâle et femelle ; reproduction sexuée caractérisée par cette
fusion», et y ajoute une explication: « ( ... ) est ainsi rétablie,
dans l'œuffécondé, la structure nucléaire diploïde. Cette fusion
nucléaire constitue le second aspect essentiel de la féconda-
tion, l'amphimixie».

16. À la fin 1927, Freud réentend la même notion chez Romain Rolland, mais
il ne semble pas faire la liaison avec Thalnssa.
17. S. Freud-K. Abraham, Correspondance complète, p. 450.

71
SANDOR FERENCZI

L'autre définition qu'en donne Ferenczi obéit à une série


d'approches successives du concept tel que l'exprime le dic-
tionnaire. Un extrait de deux premiers chapitres de ce travail
aurait été publié lors du 7' congrès psychanalytique de Berlin,
sans référence bibliographique précise. Dans le premier cha-
pitre de l'édition allemande, de 1924, et dans son introduc-
tion à l'édition hongroise de 1928, Ferenczi s'explique
longuement sur les origines de ce travail, ainsi que sur son
projet. Lorsque les adultes expliquent aux enfants les origines
de la vie, ils négligent l'arrivée du foetus dans l'utérus. De
même, la psychanalyse s'est intéressée à la grossesse et à
l'accouchement, d'une part, aux perversions et aux rapports
préliminaires au coït, d'autre part, mais elle ne s'est jamais
intéressée à celui-ci en tant qu'acte en soi. Enfin, les idées
que Ferenczi expose en conséquence auraient sommeillé
depuis neuf ans dans ses tiroirs.
Dès la fin d'octobre 1915, Ferenczi annonce à Freud une
série d'une vingtaine d'articles, qui pourraient faire un livre
ayant comme titre Essais bio-analytiques. Le premier article
serait une approche psychanalytique de la biologie. Il articu-
lerait métapsychologie et métabiologie. Le deuxième aborde-
rait l'érotisme anal, l'érotisme urétral et l'éjaculation. Le
troisième traiterait de l'amphimixie des pulsions partielles,
c'est-à-dire qu'il dépasserait la notion de « stades », pour
montrer comme les pulsions sont toutes à l' œuvre en même
temps. Il s'agirait d'une « ontogenèse de la génitalité ».
Ferenczi se propose d'étudier, de ce point de vue métapsy-
chologique et métabiologique, successivement le sommeil, le
rire et les pleurs, les super-performances hypnotiques, la
sensation de chatouillement, l'évanouissement, la phyloge-
nèse des caractères sexuels secondaires, etc. Pour conclure,
il examinerait la régression et la progression en biologie. Il
propose encore l'idée de « refoulement organique », lié à
l'hystérie 18 • L'intérêt de l'établissement de ce programme est
de comprendre comment Freud et Ferenczi envisageaient les

18. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance 1914-1919, p. 97.

72
LE SENS DE LA RÉALITÉ ET SES DESTINS

recherches en psychanalyse. À la fin avril 1916, Freud encou-


rage vivement ces recherches.

« Les communications à partir de vos spéculations biologiques


sont, comme toujours, extrêmement attrayantes. Je persiste à
dire que c'est là votre véritable champ de travail, dans lequel
vous serez sans concurrence 19 . »

La correspondance sur ces thèmes se poursuit les années


suivantes. Parmi les lettres qui traitent de cette question, la
plus spectaculaire est sans doute celle de Freud, de la fin
juillet 1915, contenant Vue d'ensemble des névroses de trans-
fert, dont Ferenczi a la liberté de conserver ou de détruire
l'ébauche20 • Ce texte est un premier apport à l'ensemble de
textes qui, en 1917, recevra le titre de Métapsychologie. Pour-
tant, Freud écrit que ce sont des « fantaisies qui me dérangent
et auxquelles il ne sera guère possible de donner une expres-
sion publique21 ». En effet, il ne le fera pas. Quant à Ferenczi,
il lui faur une dizaine cl' années pour publier ses pensées sur
le sujet.

La mère océane de Ferenczi: Thalassa


Thalassa comporte une première partie ontogénétique, entiè-
rement tournée vers les différents aspects de l'amphimixie,
où apparaît aussi l'autotomie comme un précurseur du fan-
tasme de castration, une deuxième partie phylogénétique,
consacrée au parallélisme entre le développement individuel
et les thèses de Lamarck et enfin un appendice, où le coït
est comparé au sommeil et où apparaît la proposition de la
bio-analyse. SetÙe la deuxième partie est visionnaire, dans le

19. Ibid., p. 144.


20. S. Freud (1915), Vtu d'ememble des névroses de transfert: un essai métapsycho-
logique, Paris, Gallimard, 1986, traduction de P. Lacoste, notamment les com-
mentaires d'I. Grubrich-Simitis, p. 97-114. Aussi, Œttvres complètes, t. XIII, Paris,
PUF, I 988, traduction de J. Laplanche, p. 279-300.
21. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance 1914-1919, p. 77.

73
SÂNDOR FERENCZI

sens de Lamarck, alors que cette qualité a été attribuée à


l'ensemble de ce travail. Les thèses visionnaires sont partagées
par Freud et lui servent souvent de soubassement. La pre-
mière partie, sur l'amphimixie, est absolument révolution-
naire et marque l'avenir de la psychanalyse, aussi bien avec
Melanie Klein qu'avec Winnicott et Lacan. Elle abandonne
l'approche traditionnelle du déroulement des stades du déve-
loppement, pour affirmer leur caractère concomitant. Enfin,
Thalassa reprend l'ensemble des thèses présentes dans l' œuvre
de Ferenczi jusqu'alors, dont une merveilleuse synthèse est
faite.
L'amphimixie, rappelons-nous, pour Ferenczi, est la
concomitance de différents plaisirs, qui se rejoignent et
culminent dans l'orgasme. L'autotomie, en zoologie, est la
faculté de certains animaux d'abandonner un organe, en s'en
détachant, si cela s'impose à leur survie. La thèse de Ferenczi
est que l'homme fantasme d'abandonner le pénis à la femme,
à travers une sorte « d'autocastration », qui se résout enfin
dans l'abandon du seul sperme lors du coït. Enfin, une der-
nière précision, la « bio-analyse », d'une part, est cette disci-
pline qui suit le fil d'un autre parallélisme, celui des processus
corporels qui trouveraient à s'inscrire dans le psychisme.
D'autre part, elle suit le fil des processus psychiques qui
trouveraient une forme de résolution en s'inscrivant dans le
corps.
Néanmoins, des problèmes méthodologiques se posent
lorsque nous suivons les avancées de Ferenczi. Fréquemment,
il se réfère à ses anciens textes pour justifier ses textes pré-
sents, comme si ses thèses avaient déjà été démontrées et
prouvées. Or, tel n'est pas le cas. Souvent, les thèses aux-
quelles il se réfère n'ont même pas été présentées tel qu'il le
prétend. Par exemple, le troisième chapitre de Thalassa
reprend des textes plus anciens.
« Dans un précédent travail sur les stades du développement
du sens de la réalité au cours de la croissance de l'enfant, j'ai
été conduit à émettre l'hypothèse que l'homme, dès l'instant

74
LE SENS DE lA RÉALITÉ ET SES DESTINS

de sa naissance, cherche perpétuellement à rétablir la situation


qu'il occupait dans le sein maternel et qu'il s'accroche à ce désir
de manière inébranlable, magique et hallucinatoire, au moyen
d'hallucinations positives et négatives22 . »

Pourtant, ce précédent travail ne se réfère nullement au réta-


blissement d'une situation auprès du sein maternel. Voici ce
qu'écrit Ferenczi en 1913 :

« Au début de son développement, l'enfant nouveau-né tente


d'atteindre l'état de satisfaction par la seule voie du désir (repré-
sentation), négligeant (refoulant) simplement la réalité insatis-
faisante pour se donner comme présente la satisfaction désirée
mais absente ; il prétend donc couvrir tous ses besoins sans
23
effort par des hallucinations positives et négatives . »

La nouvelle notion du rétablissement d'une situation anté-


rieure est propre à Thalassa, texte marqué par la lecture du
Traumatisme de la naissance, de Rank, dont le nom est cité
dans l'édition originale de 1924 en allemand, et effacé de la
traduction hongroise de 192824 • Ferenczi poursuit ainsi dans
Thalassa, en résumant son travail :
« la phase terminale de toute cette évolution, le développement
de la fonction génitale, représente le parallèle érotique de la
''fonction de réalité", c'est-à-dire l'accès au "sens de réalité éro-
tique". Car ... le coït permet le retour réel- encore que partiel-,
dans l'utérus maternel25 ».

Et, plus loin, sa deuxième thèse centrale de ce texte :

« En tout cas, pour comprendre les manifestations de la libido


génitale pleinement mature, il est extrêmement important de

22. S. Ferenczi (1924), <( Thalassa. Essai sur la théorie de la génitalité )1, Œuvres
complètes, t. lll, p. 265-266.
23. S. Ferenczi (1913), « Le développement du sens de la réalité et ses stades))'
Œuvres complètes, t. Il, p. 51.
24. Voir la note des traducteurs en bas de page du troisième tome des Œuvres
cornplètes de Ferenczi, déjà mentionnées, p. 252.
25. S. Ferenczi (1924), Tha!assa. Essai sur la théorie de la génitalité, p. 266.

75
SANDOR FERENCZI

savoir que tout être humain, homme ou femme, peut jouer


avec son propre corps le double rôle de la mère et de l' enfant26 • »

Pour lui, mère et enfant possèdent une existence symbiotique


qui va au-delà de la gestation et se prolonge route leur exis-
tence durant.
Ferenczi décrit avec précision les rôles de l' oralité et de
l'analité, des dents et du bol fécal, dans cette configuration
de retour au corps de la mère et de sa multiple représentation,
quand le sujet se représente soi-même, en tant que mère, en
tant qu' enfant et en tant que la réunion des deux. De manière
peur-être brouillonne, Ferenczi est précurseur de l'approche
du « soi » en tant que capacité de contenance.
Après avoir conclu ne pouvoir « que partiellement réaliser
la tâche de représenter l'acte sexuel final comme la somme
amphimictique des érotismes plus précoces », et armé de ces
thèses, Ferenczi étudie la sexualité féminine, supposée inter-
rompue dans son développement, ce qui fait que la sensibilité
de la femme se déplace du clitoris vers l'intérieur du vagin,
en même temps qu'elle se répand dans tout le corps. De
manière très empirique, Freud écrit sur la sexualité féminine
à partir de ses analyses, de ses expériences avec Martha ou
Minna et ce sont ces sources qui informent ses thèses. Celles
de Ferenczi sont informées par son expérience clinique dans
les hôpitaux où il a travaillé et aussi par Gizella. En novem-
bre 1926, Lou Andreas écrit à Anna à ce sujet :

« À la fin août, mes retrouvailles avec les Ferenczi se sont réa-


lisées de façon très heureuse (il faut les désigner au pluriel, tant
l'un et l'autre forment un seul être humain, ce qui était déjà le
cas il y a quatorze ans, lorsqu'il me la présenta à Budapest) 27 • »

Ferenczi est plus enclin que Freud à entrer dans le détail de


la présence de l'érotisme infantile dans l'érotisme adulte.

26. Ibid., p. 268.


27. L. Andreas-Salomé-A. Freud, Correspondance, 1919-1937, Paris, Hachette,
2006, traduction de S. Michaud, p. 440.

76
LE SENS DE LA RÉALITÉ ET SES DESTINS

Freud établit le cadre général de l'approche de la sexualité


féminine. Ferenczi essaie de le particulariser, tout en gardant
cette idée que le clitoris est le « pénis féminin », sans que
jamais on fasse le point sur les différences entre les deux
organes. Son travail actuel, en somme, comporte trois
grandes thèses : les fantasmes du retour au ventre maternel,
les fantasmes relatifs à la sexualité féminine et, enfin, ceux
relatifs à l'amphimixie des érotismes précoces, c'est-à-dire à
leur simultanéité. Seule cette dernière thèse appartient en
propre à Ferenczi. Elle connaît un développement révolu-
tionnaire dans la pensée de Melanie Klein.

Affirmation du déplaisir et réalité


Ferenczi semble avoir commencé à élaborer dès la mi-décem-
bre 1914 le texte qui aura comme titre définitif « Le pro-
blème de l'affirmation du déplaisir (Progrès dans la
connaissance du sens de la réalité) ». La lettre qu'il reçoit de
Freud à cette date témoigne de l'état d'avancement à l'époque
des réflexions de son ami sur la métapsychologie :

« Angoisse, hystérie et paranoïa ont capitulé. (... ) Beaucoup de


belles choses en sont sorties, le choix de la névrose et les régres-
sions sont achevés sans difficultés. Votre introjection s'est révé-
lée tout à fait utilisable ; quelques progrès dans les phases du
développement du moi. La signification de l'ensemble dépend
de ma réussite à maîtriser ce qui est proprement dynamique,
soit le problème du plaisir-déplaisir, ce dont je doute, au vrai,
après mes tentatives précédentes28 . »

Le texte de Ferenczi correspond à une révision et à une


réorganisation de l'ensemble des thèses avancées jusque-là,
par lui-même, par Freud ou encore par d'autres auteurs,
comme un recul pour un saut qui, pourtant, déjà réalisé
depuis quelque six ans, est resté caché et inédit. Ces thèmes

28. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance 1914-1919, p. 44.

77
SANDOR FERENCZI

sont abordés très discrètement dans la correspondance avec


Freud. L'énorme avancée qui se prépare comporte, elle aussi,
encore une fois, deux temps : d'une part, l'affirmation par
Ferenczi de ses différences avec Freud et de son autonomie
à son égard et, d'autre part, le saut inconnu dans l'articula-
tion entre psychanalyse et mathématiques, qui est cachée
dans les tiroirs fermés depuis 1920. Lacan a eu un illustre
précurseur.
Il suffit de suivre les citations faites par Ferenczi dans son
texte pour évaluer l'extension de la révision et de la réorga-
nisation auxquelles il procède : il cite « Introjection et trans-
fert», ses thèses de 1909; il reprend largement, de Freud,
« Psychologie des foules et analyse du moi », « Le moi et le
ça», « Au-delà du principe de plaisir» et « La négation ». Ce
dernier article, de 1925, utilise lui-même largement des
thèses avancées sur le « principe de déplaisir », les considérant
comme acquises : « Le moi-plaisir originel veut, comme je
l'ai exposé ailleurs, s'introjecter tout le bon, jeter loin de lui
rout le mauvais. Le mauvais, l'étranger au moi, ce qui se
trouve à l'extérieur est pour lui tout d'abord identique29 • »
Au cours de ces dix années, entre 1915 et 1925, il est souvent
difficile de savoir, entre Freud et Ferenczi, à qui revient quoi.
Dans le texte en question, dont le sous-titre, rappelons-le,
est « Progrès dans la connaissance du sens de la réalité »,
Ferenczi reprend encore ses propres articles, « Le développe-
ment du sens de la réalité et ses stades» et « La psychanalyse
des troubles psychiques de la paralysie», avant de rendre un
hommage appuyé à Tausk, ce qui n'a pas été de nature à
plaire à Freud, et d'affirmer, cette fois-ci en public, ses
recherches. Les mathématiques sont considérées comme

29. S. Freud (1925), « La négation)), Œuvres complètes, XVII, Paris, PUF, 1992,
traduction de J. Laplanche, p. 169. Freud cite ici son « Pulsions et destins des
pulsions >>, La présentation de ce texte dans cette édition mentionne la correspon-
dance entre Freud et Abraham en date du 21 décembre 1914 et entre Freud et
Andreas-Salomé en date du 9 novembre 1915 comme chantiers de la métapsy-
chologie. Pourtant, la lettre de Freud à Ferenczi, du 15 décembre 1914 serait
utile dans l'éclaircissement de la question.

78
LE SENS DE LA RÉALITÉ ET SES DESTINS

essentielles à la compréhension de l'articulation entre le


déplaisir et le plaisir, ou, mieux, à la compréhension du
passage de celui-là, fondamental, à celui-ci, qui en est le
dérivé. Ferenczi avance l'hypothèse de l'existence, dans le
psychisme, d'une sorte de « machine à calculer ». C'est une
coïncidence surprenante que « La colonie pénitentiaire », de
Kafka, dont la rédaction commence en 1914 et s'achève en
1919, période de l'analyse de Ferenczi, décrive aussi une sorte
de machine fantastique. Encore en 1919, Tausk publie son
texte sur la genèse de l'appareil à influencer dans la schizo-
phrénie.
Dans le même mouvement, Ferenczi discute encore la
désintrication pulsionnelle et l'ambivalence à l'égard de
l'objet, en même temps objet d'amour et de haine, à l'inté-
rieur de la conception psychanalytique de l'existence de
stades, qu'il distingue selon sa proposition, entre « stade
d'introjection » et « stade de projection », tout en les articu-
lant à la magie, à la religion et à la science. Ferenczi entend
ici l'oscillation entre projection et introjection comme
« l' Utraquisme de toute entreprise scientifique véritable »,
élargissant ainsi ses définitions de ce concept.
La « bic-analyse » serait une expression de la projection
du psychisme au niveau physique. Début juin 1917, Freud
adresse une lettre à Groddeck où il se réjouit des nouvelles
initiatives de Ferenczi, qui rappelle que, dans l'autotomie, la
destruction devient en effet cause du devenir, selon
l'ancienne thèse de Sabina Spielrein. « La destruction comme
cause du devenir » est le titre de son travail d'admission à la
Société psychanalytique de Vienne, qui inspire Freud pour
le concept de pulsion de mort:3°. L'approche de Ferenczi est
innovatrice et correspond à un acquis important pour la
clinique et pour la théorie psychanalytique. Mais son articu-

30. S. Spielrein (1911-1913), ,i La destruction comme cause du devenir)), dans


Sabina Spielrein entre Freud et]tmg, Paris, Aubier, 1981, p. 213-262, traduction
de P. Rusch.

79
SANDOR FERENCZI

!arion aux thèses de Spielrein et, surtout, à leur reprise par


Freud dans « Au-delà du principe de plaisir», est peu claire.

Traumatisme, mathématiques
Plus essentiellement, Ferenczi n'affirme pas clairement l'auto-
tomie ou l'automutilation en tant que réactions à un trau-
matisme précis, ni même à un traumatisme généralisé
exigeant des grands sacrifices. Sa thèse est que la réalité en
tant que telle est traumatique. Sa bio-analyse suppose l' exis-
tence de processus primaires et secondaires « même au niveau
organique ». Il est conscient du risque couru avec la trans-
plantation de concepts psychanalytiques dans le domaine
biologique, mais il prétend se limiter aux « questions
ultimes ». Mais, dans le développement de ses thèses, il ne
semble pas le faire, au contraire : « La mathématique psychi-
que ne ferait ainsi que prolonger la mathématique organi-
que.»
Dans un de ses textes de 1920, resté inédit, ayant comme
titre « Mathématique », Ferenczi procède à une distribution
des mathématiques parmi les domaines de l'existence
humaine. Ainsi, l'arithmétique s'articule à la réalité psychi-
que, l'algèbre à la réalité physiologique, la «symbolique»,
probablement la logique symbolique, à la réalité inconsciente,
en précisant que celui-ci est paralogique et relève des pro-
cessus primaires. Pour sa part, la logique, c'est-à-dire les
processus secondaires, est propre à la réalité préconsciente et
à la réalité consciente. Ferenczi termine par l'hypothèse de
la « machine à calculer », à laquelle il ajoute une note :
« Comparaison avec la théorie des quantités (Mathémati-
que)31. » Il est possible que cette dernière « théorie » soit en
fait une référence à la théorie quantique.
Il tourne longuement autour de formules, d'équations et
de graphes, qu'il dessine au crayon. Entre la réalité incons-

31. S. Ferenczi,« Mathématique», Œuvres complètes, t. IV, p. 207~218.

80
LE SENS DE 1A RÉALITÉ ET SES DESTINS

ciente, celle où règnent les processus primaires, « mesurée


symboliquement (paralogiquement) » et la « réalité cons-
ciente (?) » « mesurée logiquement » (le point d'interrogation
est de Ferenczi), une clé indique que tous ces éléments font
partie de l'individuation.
En vérité, à suivre la référence aux mathématiques dans
sa correspondance avec Freud, cette explosion de formules
n'est pas complètement surprenante. Ferenczi a toujours une
oreille tendue vers les mathématiques. Pendant un peu moins
de dix ans, entre fin 1909 et le début 1918, il rejette ce qui
vient de ce domaine. Bien entendu, l'extase ne peut pas se
résoudre en formules mathématiques (lettre du début octo-
bre 1909); à l'occasion, il convient d'écarter un espoir beau-
coup trop grand placé dans la logique et, essentiellement,
dans la logique mathématique (lettre de la mi-décem-
bre 1911), qui révèle quand même quelque inquiétude de sa
part. Les lois de la pensée doivent s'accorder aux mathéma-
tiques, qui fournissent les lois plus abstraites de la réalité,
suppose-t-il, dans son épistémologie de l'époque, mais qui
aura un long avenir. Néanmoins, précise+il, logique et
mathématique ne toucheront pas la psychanalyse avant long-
temps. Ses graphes sont les précurseurs de ceux de Lacan.
Le 8 mars 1912 et le 26 avril 1913, il condamne la réduction
de l'analyse à des formules mathématiques : il est téméraire
d'imaginer une psychanalyse mathématique et de prétendre
évaluer délires et autres productions psychiques sur la base
du calcul des probabilités.
Mais, soudain, il y a cette lettre du début mars 1918, qui
annonce l'entrée en scène d'lmre Hermann et la satisfaction
que Mme G., maîtresse de Ferenczi, a pris à l'entendre : « Ce
qui est curieux, c'est que je ne sais absolument rien de lui,
n'en ai jamais entendu parler. Vous voyez, la semence répan-
due germe quand même en secret», écrit Ferenczi à Freud32 •

32. Pourtant, Hermann se rappelle avoir connu et fréquenté Ferenczi dès 1911.
Voir I. Hermann, ;( Quelques traits de la personnalité de Sandor Ferenczi)), Le
Coq-Héron, 2010/1, n° 200, p. 136-138.

81
SANDOR FERENCZI

Hermann est logicien, mathématicien enthousiasmé par


la psychanalyse, et il est brillant. Ferenczi s'en inspire et
change du tout au tout. La rivalité avec Gizella n'est pas
loin. Peu avant Noël de 1920, il annonce à Freud la prépa-
ration de « Contribution à la compréhension du sens pour
les mathématiques », et un autre petit article sur l'esthétique.
Le texte de cette « Contribution » n'est pas encore rédigé,
mais Ferenczi y voit un défi à sa capacité à produire. Il en
fait même l'obstacle à surmonter pour se lancer dans ses
écrits sur la bio-analyse.
Freud lui répond le jour de Noël, en exprimant sa grande
curiosité, sans plus. Ainsi donc, cette première ébauche reste
oubliée et Ferenczi la ressort très partiellement dans le troi-
sième chapitre de Thalassa, discrètement, au sujet du déve-
loppement du sens de la réalité qui aboutit à la science. Or,
à l'époque, la science s'affirmait encore parfois comme iden-
tique à la mathématique, alors que, d'autres fois, elle s'en
éloignait ou bien en créait une tout autre mathématique,
quantique, qu'Imre Hermann connaît.
Enfin, une curiosité : Ferenczi écrit des annotations au
dos d'une lettre qu'Anna Freud lui adresse le 20 septembre
1928. Les voici: quelques calculs mathématiques, et puis:
« Hermann - Sunnoi ? - homos heteros - identification -
amour - Moi pas Surmoi - L'idéal du Moi demeure - Eisler
- Symptôme de sublimation. » C'est exactement le même
style de notes que nous retrouvons dans le texte « Mathéma-
tiques» de 1920. Un mot, une catégorie nosographique, une
désignation suivis d'un trait d'union, un autre mot, un autre
concept, une autre catégorie nosographique et même, sou-
vent, avec la bio-analyse, ces catégories érigées en dogme, un
nom propre. Lacan a dû hériter de Ferenczi à travers Her-
mann. En tout cas, quoi que Gizella ait dit le soir où Ferenczi
l'a envoyée comme sa représentante à la conférence d'Her-
mann, quel qu'ait été le cheminement de Ferenczi, il semble
bien que les mathématiques, entre Ferenczi et Lacan, aient
constitué un idéal problématique de la psychanalyse. Ou un
surmoi. De la psychanalyse, ou de certains psychanalystes.

82
LE SENS DE LA RÉALITÉ ET SES DESTINS

Masculin etféminin
Ce texte de 1929 est un excellent résumé des thèses de
Ferenczi depuis Thalassa. Concis et précis, cet article exprime
clairement le parcours de son aureur au sujet de certains de
ses thèmes. La première hypothèse de travail dont part
Ferenczi est l'amphimixie des érotismes, exposée ici de manière
plus concise et donc élégante. Tout organe et route fonction
d'organe sont chez le petit enfant au service d'un plaisir : « la
bouche, les orifices d'excrétion, la surface de la peau, l'activité
des yeux et des muscles » ne reçoivent aucune organisation.
Les auto-érotismes sont encore anarchiques. Ce n'est que
plus tard que tout se regroupe autour de certains foyers
classiques, d'ailleurs décrits dès le début du siècle par Freud,
avant d'aboutir à la génitalité. Celle-ci, cependant, connaît
son propre aboutissement dans une tentative de retour à
l'utérus, accompagnée d'un orgasme qui équivaut aux hallu-
cinations de la prime enfance.
À travers un parallélisme cosmique entre l'érotisme et
l'univers, Ferenczi transporte le lecteur aux origines de la vie
sur la planète, comme autrefois il a transporté ses auditeurs.
Foisonnante, la vie prénatale est assimilée au cheminement
de la vie depuis les marécages primordiaux jusqu'à la vie
terrestre et aérienne. Le rapport sexuel en est l'acmé triom-
phant, portant les traces mnésiques de cette catastrophe
subie, « et par l'individu et par l'espèce ». Sans rien enlever
à la poésie grandiose de Ferenczi, et sans rien enlever non
plus à la précision de ses suggestions au sujet de l'usage par
le petit enfant de ses multiples possibilités érotiques, l'idée
ne doit pas être écartée que ce soit là, surtout, un poème
d'amour à Gizella, amante extraordinaire. Sa beauté, son
intelligence et sa sensibilité ont été souvent l'objet d'admi-
ration.
Ce transfert des conceptions de la psychologie au domaine
de la biologie, cette traduction du refoulement, de la forma-
tion de symboles en processus organiques, cela reçoit le nom
de « bio-analyse », que Ferenczi réaffirme et revendique

83
SANDOR FERENCZI

encore, comme sa création propre. La bio-analyse doit per-


mettre la compréhension de la différenciation des sexes, en
rejoignant la psychanalyse. Homme et femme suivent des
destins différents. L'homme se projette vers l'extérieur avec
son pénis en érection. La femme plonge dans l'intérieur de
son propre corps. Non pas par une anatomie qui serait le
destin, mais à la suite d'une longue lutte, où l'être qui devien-
dra femme a été vaincu, mais au cours de laquelle, en se
soumettant, elle acquiert une plus grande complexité, plus
finement différenciée, qui s'adapte à des conditions plus
complexes. Ferenczi termine son texte :

« Le mil.le ayant imposé sa volonté à la femelle, et fait ainsi


l'économie du travail d'adaptation, resta plus primitif; la
femelle, par contre, a su s'adapter non seulement aux difficultés
de l'environnement mais aussi à /a brutalité du mâle. »

Ces considérations permettent à Ferenczi d'aborder, là aussi


de manière fine, les enjeux du conflit œdipien. Elles lui
permettent également de reprendre sa différenciation de la
suggestion et de l'hypnose en deux grands groupes, le mater-
nel et le paternel, qui deviennent des catégories du transfert.
Maternels sont la suggestion, l'hypnose ou le transfert
empreints de douceur et bienveillance. Ils deviennent
paternels quand celle-ci cède la place à l'autorité. C'est la
manière de penser de l'époque, qui néglige l'autorité de la
mère et la douceur du père. C'est le même écueil sur lequel
achoppe la pensée de Freud quand il considère qu'on aime
la mère qui nourrit et le père qui protège, en oubliant la
mère qui protège et le père qui nourrit. Beaucoup plus tard,
nous apprendrons que les racines de la bio-analyse plongent
aussi dans les échanges entre Freud et Ferenczi33 •

33. Voir S. Freud (1914-1915), Vue d'ensemble des névroses de transfert: un essai
métapsychologique, Paris, Gallimard, 1986, traduction de P. Lacoste. Ce manuscrit,
découvert un peu moins d'un demi-siècle après la mort de Freud, a finalement
été confié à Balint.

84
LE SENS DE LA RÉALITÉ ET SES DESTINS

La force de Ferenczi
Un dernier point mérite d'être souligné: certes, les formu-
lations inaugurales sur l'introjection sont confuses, ainsi que
les constellations textuelles dont elles participent ; ce concept
demeure brouillon jusqu'à la mise en ordre effectuée par
Freud et par Abraham. En revanche, les formulations sur le
développement du sens de la réalité et ses stades ainsi que
leurs constellations textuelles sont remarquables de précision
et de cohérence logique. De 1913 jusqu'à 1929, toutes les
thèses de Ferenczi à ce sujet s'enchaînent, même quand il
suit de beaucoup trop près ce que Freud lui a suggéré au
sujet de l'apport à Lamarck. Quand c'est le cas, elles sont la
conséquence logique des thèses de Lamarck, adoptées par les
deux amis. Plus modestes, plus jeunes hégéliennes, dans un
sens, comme l'article fondateur de 1913 sur « Le développe-
ment du sens de la réalité », elles sont d'une pertinence cli-
nique facilement observable et sont susceptibles de
vérification empirique, même lorsque les concepts avancés
sont inusités, comme les notions d'amphimixie, d'autotomie,
ou de bio-analyse, qui deviendront nos thèses psychosoma-
tiques. Ainsi, prétendre que Ferenczi aurait été un psycha-
nalyste « brouillon » ou « confus» relève, au mieux, d'une
distraction de pensée. Au contraire, Ferenczi est parfois abso-
lument rigoureux, souvent d'une rigueur surprenante, parfois
d'une rigueur effroyable. Sous la bonhomie, la force, l' endu-
rance et la persistance.
5

Analyse personnelle,
analyses mutuelles

VERS LA FIN de l'année 1913 et le début 1914, avec l'éloi-


gnement des orages déclenchés par les analyses d'Elma, de
Loe Kann et d'Ernest Jones, avec les fantasmes et rêves qui
les ont accompagnés, Ferenczi semble commencer véritable-
ment son analyse avec Freud. Ce n'est pourtant pas parce
qu'elle est sienne qu'elle sera moins mutuelle entre les deux
amis. Cette analyse se déroule parallèlement à l'élaboration
par Freud de ses thèses sur la cure analytique, de 1914 à
1919, fondées elles-mêmes en large partie sur son expérience
avec son élève et ami.

<< Rigoureusement parlant ... ne mérite d,être reconnu psycha-


nalyse correcte que l'effort analytique qui a réussi à lever l' amné-
sie qui dissimule à l'adulte la connaissance des débuts de sa vie
infantile {c'est-à-dire de la période qui va de la deuxième à la
cinquième année) 1• >>

Il est intéressant de rappeler que quand Freud commence à


analyser sa fille Anna, Ferenczi analyse Melanie Klein. Le
souci de remonter toujours plus loin dans le passé possède
ainsi une riche source freudienne, entre intérêts archéolo-

1. S. Freud, (1919), << "Un enfant est battu": Contribution à la connaissance de


la genèse des perversions sexuelles)>, Œuvres complètes, X>/, 1916~1920, Paris,
PUF, 1996, traduction deJ. Altounian et P. Coter, p. 124. Aussi, Névrose, psychose
et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 223, traduction de D. Guérineau.

86
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

giques et curiosités familiales. Qu'a-t-elle donc Anna, qui


attire autant son père et aiguise à ce point son envie de
savoir ?
Dans « Un enfant est battu », texte à articuler avec « Rêves
diurnes et fantasmes de fustigation », de sa fille Anna, Freud
effectue probablement une première tentative de relier ses
thèses antérieures à un prétendu abandon de sa « neurotica »
avec ses thèses postérieures à la déclaration qui institue cet
abandon. Il s'y interroge sur les liens existants entre fantasmes
et traumatismes.
Les périodes d'analyse entre Ferenczi et Freud sont diffi-
ciles à fixer, car leurs modalités sont variables. L'analyse par
correspondance est permanente, de même que l'analyse
mutuelle. Par « analyse mutuelle » il convient d'entendre les
confidences répétées de l'un à l'autre, les aveux, les récits sur
l'histoire de leurs vies, le partage des soucis. Seules les
périodes d'analyse dont le cadre s'approche de celui que nous
connaissons aujourd'hui peuvent être déterminées avec pré-
cision: 1914 et 1916. Néanmoins, comme Freud semble
avoir fixé le mariage entre Gizella et Ferenczi en tant que
critère de la fin de l'analyse, il est possible de dire que cette
dernière période s'étend jusqu'à 1919. Avant cette année,
d'ailleurs, Freud affirme qu'elle est arrêtée, mais non termi-
née. Dans une longue lettre, écrite probablement entre le 14
et le 23 juin 1912, Ferenczi confirme à Freud son hypothèse,
selon laquelle sa cruauté envers Mme G. provenait de sa
vengeance infantile contre sa mère. C'est une lettre de « psy-
chanalyse correcte », telle que Freud la définira sept ans plus
tard, dans « Un enfant est battu». C'est la première d'une
très longue série de lettres, de caractère parfois lancinant, où
les thèmes se répètent, disparaissent, reviennent, comme dans
toute analyse.
Ferenczi garde des souvenirs de sa mère comme quelqu'un
de sévère et d'injuste. Il se souvient d'avoir nourri d'amers
fantasmes d'abandon et de vengeance. Il se souvient moins,
voire il oublie, ses poèmes d'amour adressés à cette même

87
SANDOR FERENCZI

mère. Il a l'impression que depuis qu'il se soumet à


« l'épreuve analytique», c'est-à-dire depuis qu'il connaît
Freud, il s'efforce d'abandonner ses fixations maternelles et
de prendre une conscience aiguë de sa différence d'âge avec
« Mme G. » C'est le début d'une longue analyse mutuelle à
travers des lettres : les confessions et les confidences propres
aux échanges psychanalytiques. C'est une analyse par corres-
pondance telle qu'elle existait à l'époque et dont l'importance
pour les origines de la psychanalyse a été souvent oubliée2 •

L'ana{yse mutuelle par correspondance


Quelque six mois plus tard, le lendemain de Noël, Ferenczi
envoie à Freud une de ses plus longues lettres auto-analy-
tiques. Après avoir traité longuement de Jung, mais aussi
avoir analysé minutieusement, croquis à l'appui, deux de ses
rêves, Ferenczi revient à « Mme Gisela». Il ne veut pas croire
qu'il puisse la traiter aussi mal qu'il a traité sa propre sœur
autrefois. Il se souvient des jeux sexuels entre eux, quand
une bonne les prit par surprise et le menaça de lui couper
le sexe.
Un autre souvenir qui lui revient est d'avoir éprouvé une
rage folle contre sa mère, rage qui s'est rerournée contre lui.
Il voulait prononcer une injure et le mot lui échappe. A la
place, un autre mot lui vient, un synonyme d'impuissant. Il
se souvient de sa rage impuissante contre sa mère, qu'il asso-
cie à un probable déplacement de son complexe d'Œdipe,
car son père était tendre et gentil, quoique Ferenczi se sou-
vienne de l'avoir entendu prononcer plus tard le mot de
putain pour qualifier l'épouse d'un de leurs proches. Il associe
au sujet des souvenirs de fantasmes autour des relations
sexuelles de ses parents, aussi de sa peur d'être impuissant.

2. L. Marinelli et A. Meyer, « Rêver avec Freud. L'histoire collective de L'interpré-


tation du rêve)► , Paris, Aubier, 2009, traduction de D. Tasse!. Les auteurs consa-
crent un chapitre à l'analyse des rêves par lettres et en donnent un excellent
exemple avec la correspondance inédite entre Bleuler et Freud.

88
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

Après avoir confié Elma à Freud, de retour à l'hôtel, il a


connu une défaillance auprès de « Mme G, », quoique,
actuellement, il se trouve très excité et fréquente puellis. Au
sujet de l'impuissance, Mme G. l'a menacé de castration,
« en plaisantant». Donc, l'artictÙation est celle entre Gizella,
sa jeune sœur, et Elma, d'une part, entre la bonne et Gizella,
sa maîtresse actuelle, mère d'Elma, d'autre part. Ferenczi
poursuit l'analyse de son rêve et, selon son interprétation,
Freud apparaît comme père et Minna Bernays, sa belle-sœur,
comme mère.
Aussitôt énoncée, Ferenczi disqualifie ce qu'il vient de
dire, en le considérant comme une « idée infantile». Or, lors
du voyage en Amérique, au cours des confidences que
s'échangeaient Freud, Jung et Ferenczi, Freud a laissé entre-
voir l'existence d'une relation intime entre lui et sa belle-
sœur, pour ensuite prétendre en faire un secret3 • Le fait que
Freud nie, tout en l'avouant, induit des fantasmes chez Jung
et Ferenczi, ou qu'ils en fassent autant. Et il est clair qu'une
analogie pouvait s'établir entre le triangle formé par Freud,
Martha et Minna, d'une part, et celui formé par Ferenczi,
Gizella et Elma, d'autre part.
Freud répond en communiquant la rédaction de chapitres
de Totem et tabou. C'est une forme d'interprétation, peut-
être, déguisée, certes, à laquelle Ferenczi réagit comme il
peut. Durant les premiers mois de 1913, il fréquente des
prostituées, il a l'impression que Gizella et Elma jouent au
football avec lui. Vers la fin juin, il propose à Freud des
interprétations psychanalytiques au sujet de Totem et Tabou,
« Dans L Interprétation du rêve, vous avez mené le combat

3. P. Gay (1988), Freud, une vie, p. 844-846. Gay offre la discussion la plus
complète à ce sujet jusqu'à la date de publication de son livre. Depuis, d'autres
éléments sont venus compléter ce dossier, notamment P. L. Rudnycsky, « Freud
a-t-il eu une relation avec Minna Bernays ? Et alors quoi ? ))' Le Coq-Hiron,
2003/3 n° 174, p. 42-49. Aussi F. Maciejewski et J. Gaines "Minna Bernays as
'Mrs. Freud': Whac Sort of Relacionship Did Sigmund Freud Have wich His
Sister-in-Law?"; "Freud, His Wife and His 'Wife'", American Imago, vol. 65, n° 1,
2008, p. 5-21, erAmerican Imago, vol. 63, n° 4, 2006, p. 497-506, respectivement.

89
SANDOR FERENCZI

contre votre propre père, dans le travail sur le Totem, contre


ces imagos paternelles religieuses fantomatiques 4 • » Un peu
plus tard, Ferenczi écrit encore une longue lettre mélancoli-
que. C'est le jour de son quarantième anniversaire, il croit
n'avoir rien accompli. Au début juillet, Freud l'encourage. Il
invite Ferenczi à des vacances où ils seront seuls, accom-
pagnés de la seule Anna Freud, qui va sur ses dix-huit ans.
À la mi-octobre 1913, Ferenczi commente longuement
son hypochondrie où l'angoisse et le plaisir de ses relations
avec Elma et Gizella prennent la forme de troubles psycho-
somatiques. Il essaie d'expliquer ses raisons d'avoir suspendu
la correspondance pendant une longue période de l'année.
C'est la deuxième fois qu'il revient sur ce thème, en s'en
excusant. Il s'excuse aussi de ne pas pouvoir venir à Vienne
cette fin de semaine du 16. À la place, curieusement, il envoie
Gizella, comme si elle pouvait le remplacer auprès de Freud.
La correspondance entre les deux amis ne faillit pas. Elle
porte plutôt sur la théorie et les problèmes institutionnels,
sur certains de leurs patients également, comme à la mi-
pnv1er 1914, quand Ferenczi expose longuement un cas à
Freud.

Une première anaf:Yse entre Freud


et Ferenczi
Début septembre, alors que Ferenczi manque encore une de
leurs rencontres, il trouve une solution. Après avoir appris
par sa mère que Freud n'avait pas reçu à temps une carte
postale où il se décommandait d'un dimanche auprès de
Freud, il se livre à une tentative d'auto-analyse. Er il en
profite pour réaffirmer son souhait d'être analysé par Freud.
« Être analysé » signifie aussi disposer de plusieurs plages
horaires en entretien singulier avec Freud, dans une même
journée, ou dans des journées successives, ou les deux.

4. S. Freud-$. Ferenczi, Correspondance 1914-1919, p. 523-524.

90
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

Un peu plus d'un mois plus tard, cette analyse commence.


C'est dire son urgence, pour les deux amis. Nous pouvons
avoir une idée de son contenu à travers la lettre à Freud en
date du 18 décembre 1914. Ferenczi est tombé dans un
marasme rêvasseur. De son analyse, il a retiré la reconnais-
sance de la violence de ses pulsions homosexuelles. Parfois,
l'examen rapide d'un rêve lui apporte la confirmation des
interprétations de Freud : « 1) érotisme urinaire - ambition
- scène observée nuitamment (?), 2) importance de la ques-
tion de l'enfant, etc. » Il lui reste l'espoir que Freud le
reprenne en analyse.
Ferenczi se souvient toujours d'Elma. Quelques mois plus
tard, à la mi-mars 1915, il propose quelques interprétations
un peu différentes de celles de Freud : certaines de ses carac-
téristiques, notamment l'ajournement des tâches, relèvent de
l'érotisme anal. Il n'a jamais accepté « la contrainte relative
à la défécation (rythme et façon de faire) » à laquelle tous
les enfants doivent se soumettre. Cela lui permet de constater
pour la première fois, chez une patiente, une scène primitive
à l'origine d'une névrose obsessionnelle.
Ce petit écart néanmoins annonce les révoltes à venir.
Freud fait des remarques au sujet de la façon qu'a Ferenczi
de travailler et celui-ci les accepte, mais les problèmes per-
sistent. Ainsi, après les avancées de 1914, l'année suivante
est consacrée aux résistances. C'est aussi la deuxième année
de la Première Guerre mondiale, quand Ferenczi est mobilisé.
L'analyse reprend en 1916.

L'approfondissement de l'analyse
de Ferenczi à l'ombre de l'analyse mutuelle
C'est dans les lettres de 1916 que Ferenczi semble avoir été
le plus loin et couvert le plus large domaine de son analyse.
Comme auparavant, comme plus tard aussi, certaines lettres
semblent être décisives, mais c'est au cours de l'année 1916
que ce travail s'approfondit. La guerre augmente les tensions

91
SANDOR FERENCZI

et rend plus urgentes les pensées et les décisions. En jan-


vier 1916, Ferenczi engage un nouveau tournant de sa vie:
sa décision de se marier avec Gizella est prise. En retour,
Freud donne des nouvelles de ses enfants et confie ses
pensées.
La décision de mariage entraîne une position à prendre
par rapport au mari de Gizella, Géza Palos. Ferenczi se tour-
mente. Curieusement, il a l'intuition de l'équivalence entre
Elma et Géza, chacun venant à son tour occuper une position
de médiateur à l'égard de l'autre, tout comme Freud d'ail-
leurs, mais aucun des deux n'en déduit rien - et surtout pas
la portée homosexuelle d'une relation d'infidélité. Le conflit
avec Géza est l'équivalent de la rupture avec Elma. « Je ne
veux rien accomplir contre la volonté du père», écrit
Ferenczi, ce qui l'amène immédiatement à un conflit entre
hétérosexualité et homosexualité. Il confie à Gizella l' exis-
tence d'une femme « cachée » en lui, derrière laquelle se cache
« l'homme véritable », ses tendances à la polygamie étant une
défense contre l'homosexualité.
Freud répond par retour du courrier. Manquerait à
Ferenczi « l'élément décisif». Il l'encourage à cesser ses élu-
cubrations analytiques et à se marier. Il lui confie aussi toute
sorte de ses propres troubles. Il lui revient en mémoire une
décision secrète de ne pas dépasser l'âge de soixante et un
ans. Au-delà de « l'argument décisif» il y a quelque chose
de« plus important cependant» : l'analyse ne doit pas déran-
ger l'action. Ferenczi poursuit dans la lettre suivante, entre
Gizella et Elma, avec les prétextes les plus variés. Il a poussé
Mme G. à écrire à Freud, il veut que ce soit ce dernier qui
la conseille, de manière à ce qu'il puisse se dégager de sa
responsabilité. Tout cela ramène, d'une part, des souve-
nirs infantiles et, d'autre part, des souvenirs de ses rela-
tions et de ses voyages avec Freud, qui se refuse à le suivre
dans ses propos auto-analytiques, mais qui lui écrit à propos
de son fils Ernst, de sa femme Martha et de ses douleurs
variées.

92
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

Ferenczi approuve entièrement Freud dans sa décision de


ne pas le suivre dans son auto-analyse, mais sollicite quelques
interprétations, notamment au sujet du rêve « étui à ciga-
rettes ». Il présente, lui aussi, des symptômes somatiques.
Élaborations théoriques et auto-analyse sont liées : le pénis
est le lieu du dépôt de la libido en provenance de tous les
organes du corps, Ferenczi a la peau chaude « comme les
homosexuels ».
Dans un rêve, juste au moment où il va « pratiquer l'acte
sexuel » avec Mme G., il lui demande si elle a bien « mis le
chapeau ». Mais, au moment même où il écrit ce rêve, il se
souvient d'un autre, qui le précède. Le premier rêve com-
portait un « cocher de fiacre, vêtu de noir, imposant, grossier,
ayant l'apparence d'un moujik russe, avec un petit chapeau
haut de forme, une barbe noire et l'air assuré, un fouet à la
main», qui dit à peu près: « Je préfère quand même me
faire analyser par le professeur Freud. Il sait quand même
mieux, c'est lui le premier dans sa branche. »
Ferenczi devient alors furieux et s'écrie que c'est de Freud
qu'il a tout appris et que, donc, il en sait autant que lui. Il
lui flanque alors violemment une fleur à la figure et se réveille
angoissé. Il se souvient d'avoir vu un jour le sexe de son père
et de l'avoir trouvé remarquablement petit. En fait, il a aussi
entendu un patient dire préférer se faire analyser par Freud.
Il conclut que les figures paternelles l'impressionnent telle-
ment qu'il renonce à la concurrence et « tombe amoureux
- comme une femme ».

Poursuite de l'analyse :
ajournements et reprises
Ensuite, sans réponse de Freud, Ferenczi écrit pour dire qu'il
ajourne des lettres, mais donne des nouvelles, puis décom-
mande encore une visite. Freud écrit enfin que toutes les
interprétations proposées ont son accord et qu'il en est même
impressionné, mais qu'il aimerait mieux rencontrer Ferenczi

93
SANDOR FERENCZI

à Vienne. Fin février, Ferenczi reprend son auto-analyse : il


éprouve moins de désir à l'égard de Mme G. qui lui propose
un rythme de visites d'une fois par semaine. C'est le conflit
avec M. Palos et l'association de celui-ci avec son propre père
qui inhibent Ferenczi. Il percevait les faiblesses de son père,
mais refoulait sa critique. Les lieux où se déroulait ce rêve
rappellent une chambre et une femme partagées par Ferenczi
avec un de ses anciens collègues de classe. Freud approuve
et raconte ses déboires avec sa clientèle et avec l'inflation.
Ferenczi s'empresse de raconter à Freud un de ses rapports
sexuels avec Gizella, suivi d'un éloignement. Fin mars, Freud
s'étonne quand même de l'incapacité d'agir de Ferenczi et
de toutes les complications créées autour de Gizella, « la
mère ». Finalement, début avril, Ferenczi vient à Vienne. A
la mi-avril, Freud décrit ses ennuis de santé et ses soucis
familiaux. Un mois plus tard, Ferenczi communique à Freud
son intention de passer leurs prochaines vacances en analyse
avec lui. Freud a l'intention de s'arrêter de travailler à la
mi-juillet. Ferenczi s'organise avec son commandant de
manière à pouvoir recommencer une analyse dès la mi-juin.
Le 1" juin 1916, Freud lui écrit enfin:
« Comme c'est ce que vous voulez - et si votre destin le permet,
je vous réserverai donc, à partir de la mi-juin, deux séances par
jour. J'espère qu'on vous verra aussi beaucoup autrement, et
j'aimerais que vous preniez au moins un repas par jour chez
nous. La technique exigera cependant qu'en dehors des séances
rien de personnel ne soit abordé. )>

Curieux dispositif! Freud semble croire à la possibilité


d'avoir des conversations impersonnelles. Après ses séances,
de retour à Budapest, Ferenczi considère que ces trois
semaines ont été les plus décisives de sa vie et pour sa vie.
Auprès de Gizella, il prétend être devenu « un autre homme,
moins intéressant mais plus normal». Il lui fait de nombreux
aveux : il regrette son instabilité précédente et les grands
enthousiasmes qui l'accompagnaient, même s'il était souvent
inutilement déprimé ; il lui avoue avoir retiré sa libido de

94
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

nombreux objets et ne pas l'avoir encore accrochée sur


d'autres. Il sait qu'il se répète. La fin de sa lettre est difficile
à comprendre. Écrit-il sur ses échecs lors de ses aveux pré-
cédents ou sur ses tentatives de rétractation lorsqu'il men-
tionne la destruction de son journal ?
Tout cela se répercute sur la conduite de ses analyses. Il
est plus tempéré, mais il doit attendre pour savoir si cela est
utile ou nuisible. Fin juillet, Gizella écrit à Freud pour lui
demander un conseil. La réponse lui parvient aussitôt. Freud
a été très malade et souffre encore, la jeunesse est terminée,
il hésite enfin, devient très dubitatif. Le destin aurait noué,
avec la présence d'Elma, un nœud difficile à dénouer pour
quelqu'un d'extérieur. Freud n'a rien à dire au sujet de
M. Palos.
Fin août, Ferenczi envisage la possibilité de reprendre une
analyse à la mi-septembre, puis plut6t vers le 20 septembre,
enfin le 25 septembre, mais il demande trois séances par
jour, voire quatre si possible, qu'il n'ose tout de même pas
solliciter. Mi-octobre, Ferenczi envoie à Freud une longue
lettre, récapitulative et auto-analytique, qui tend à devenir
un journal : elle couvre ce jour où elle commence à être écrite
et toutes les journées suivantes, jusqu'au 22. Ferenczi n'aurait
pas voulu l'envoyer avant une décision définitive, mais ce
genre de décision est difficile à prendre. Il continue à entre-
tenir Freud au sujet de ses relations avec Gizella, qui hésite
encore entre assurer l'avenir d'Elma, en lui offrant son amant
en mariage ou jouir de son propre avenir. C'est sa façon à
elle de réagir et de répondre aux hésitations de Ferenczi, qui
avoue:

<< Je note que pour le moment je n'ai pas trouvé le con avec
vous. Apparemment, le passage de l'enfant qui se confesse à
l'ami qui écrit des lettres a été trop rapide. Je me permets donc
- du moins pendant un temps - cl' associer librement ; et ce
que je veux taire finira bien par sortir [Mais est-ce que je veux
taire quelque chose ?] - je devrais en avoir déjà fini avec mon
analyse, n'est-ce pas? Du moins c'est ce que vous dires. Moi

95
SANDOR FERENCZI

aussi, je note les progrès, mais je ne suis toujours pas tout à


fait capable d'agir. - Je m'arrête avec ce genre "d'association
libre". Celle-là non plus ne conduir pas au but - j'essaierai
plutôt de continuer à rendre compte, en résumant5. »

Conséquences immédiates de l'ana!Jlse:


les lettres-journal
Mais comment faire? Les femmes l'attirent: une jolie infir-
mière, une fille de salle, la Suédoise, patiente mentionnée la
première fois par Freud à la mi-juillet 1916. Cette Mme Hei-
berg avait écrit à Ferenczi pour demander une analyse, mais,
sans réponse, elle s'était adressée à Freud, qui la reçoit à cette
date. Elle avait fait une déclaration d'amour passionnée à
Ferenczi qui resta éberlué, avant de saisir le caractère trans-
férentiel de sa déclaration. A la mi-novembre, il l'analyse,
mais se plaint de son « incrustation ».
Le 25 janvier 1917, Ferenczi annonce à Freud que, malgré
son intention de reprendre une analyse avec lui, elle s'est
adressée à Hitschmann, à qui il demande de lui communi-
quer la suspension de ses séances avec lui, ce dont il se réjouit,
car il ne la supportait plus. Début avril, il communique
qu'elle travaille sur une de ses traductions d'un livre de
Freud. Elle est encore invitée à la mi-mai 1917 à la réunion
sur la démence précoce de la Société psychanalytique de
Vienne et, peu après, elle demande à Ferenczi un traitement
par suggestion6• L'année suivante, en juin, elle est en traite-
ment avec Groddeck et l'écrit à Ferenczi, qui en profite pour
disqualifier les méthodes de traitement de celui qui deviendra
son ami. Groddeck laisse sa patiente savoir qu'il correspond
avec Freud. Ferenczi demande une orientation pour savoir
s'il doit espionner et faire des rapports. Freud accepte volon-

5. Ibid., p. 161.
6. H. Nunberg et E. Federn (éditeurs), 1975, Les premiers psychanalystes: minutes
de la Société psychanalytique de Vienne, IV, 1912-1918, Paris, Gallimard, 1983,
traduction de N. Bakman, p. 346. Son nom y apparaît comme <c Hellberg )).
Ferenczi lui-même n'est pas présent à cette réunion.

96
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

tiers de lire les lettres qu'elle a adressées à Ferenczi, mais,


considérant ses troubles, il trouve que ce n'est pas la peine de
poursuivre. Ce n'est plus aussi grave qu'avec Sabina Spielrein
et Elma Pâlos, mais c'est toujours une sorte de vaudeville !
Dans cette même longue lettre-journal, commencée le
17 octobre 1916, Ferenczi auto-analyse, avec l'aide de
Gizella, son curieux comportement. C'est ainsi qu'il voulait
également filer avec l'argent de Freud, ces honoraires qu'il
n'avait pas immédiatement réglés. Cela aussi révélerait son
intention de faire prévaloir sa volonté sans tenir compte des
autorités, « autrement dit enlever justement quelque chose à
une autorité (au père)». Il finit par envoyer à Freud les
sommes qu'il lui doit, mais à une mauvaise banque, ce qui
provoque un certain agacement du créditeur. Cependant,
comment savoir au juste, quand toutes ces déclarations sont
issues d'une conversation analytique avec Gizella, la part
qu'elle y prend ?
En revanche, Ferenczi analyse ce qu'il considère un acte
manqué de Gizella : elle laisse tomber un parapluie. Puis,
toujours dans cette lettre, Ferenczi établit pour la première
fois la distinction entre tendresse et sensualité, en considérant
que c'est là le résultat de son souhait d'être plus fort que
Freud, Ferenczi demande que Freud lui renvoie la lettre,
pour qu'il puisse en faire un article, puis il y renonce, Mais
aussitôt la lettre expédiée, le lendemain, Ferenczi le regrette :
chaque jour apporte des nouvelles. Le 23, Gizella se présente
déjà sous une nouvelle lumière,

« Ana[yse avecfin, ana[yse sans fin » :


première ébauche
Le 24, Freud répond, reprenant leur style: « l'analyse est
finie, mais non terminée » ! Et elle ne pourra pas reprendre
avant six mois ! Sinon elle servira à l'esquive c'est-à-dire aux
hésitations avec Gizella, car Ferenczi ne voit pas son identi-
fication à Géza Pâlos, Ferenczi reconnaît que depuis quinze

97
SÂNDOR FERENCZI

ans il n'a pas su laisser libre cours à ses sentiments: Freud


et la cartomancienne ont eu raison, affirme-t-il. Depuis
quinze ans, il aurait hésité auprès de Gizella et elle à son
égard. À la mi-novembre, alors qu'il croyait ne plus rien avoir
à écrire à Freud, Ferenczi fait deux rêves, et associe : c'est
maintenant seulement que l'origine polonaise de sa mère lui
vient à l'esprit. Des flots de souvenirs de sa vie d'enfant lui
reviennent, notamment au sujet de sa mère. Et il termine
par se décider à accepter l'interprétation de Freud, qui porte
sur son identification au mari de Gizella. Pour Ferenczi, ce
mari, Géza, ne voudrait pas croire à cet inceste. Mais y
croyait-il lui-même ?!
Mais à qui s'identifier, sinon au père, à la mère ou à
l'enfant? Et comment faire quand on n'entend pas que cela
fait vraiment mal, quand le déni se répète ? Mi-novem-
bre 1916, Freud intervient et rappelle qu'il considère la ten-
tative d'analyse de Ferenczi « comme arrêtée ; arrêtée, pas
terminée, mais interrompue par des circonstances défavo-
rables ». Mais cet arrêt semble être une forme de pression
pour que Ferenczi prenne la décision de se marier enfin, tout
en ménageant une reprise d'analyse. Et Freud ne craint pas
les amphigourismes : il croit « avoir ainsi reconquis la
liberté » de dire à Ferenczi ce qu'il aurait pu entendre plus
tôt s'il n'était pas venu en analyse, à savoir que Freud ne
pense rien de bon de toute cette affaire et qu'il tient ses
hésitations « pour preuve qu'il n'en sortira rien ». Et il se
répète, car le fait que Ferenczi réagisse au refus de Mme G.
en recommençant à être malade lui semble le conforter dans
l'idée que cette histoire est mal engagée depuis longtemps et
ne peut plus être redressée. Il conseille à son ami de ne pas
s'évertuer à prouver qu'il souhaite ce mariage malgré tout. Il
ne le croirait pas lui-même, et Mme G. non plus. Il conclut
en affirmant ne jamais avoir fait le moindre pas pour
l'influencer, mais avoir simplement prévu qu'elle agirait ainsi.
Peut-être Freud se réfère+il à cette lettre remontant à la
mi-décembre 1911, où il écrit directement à Gizella:« Notre
ami m'a fait beaucoup de peine et m'a contraint moi-même

98
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

à donner des conseils où mes sentiments n'entrent pas en


ligne de compte. » Mais, comment des conseils ne seraient-ils
pas faits pour influencer ? Et comment les sentiments
n'entreraient-ils pas « en ligne de compte» ?
Gizella et Freud semblent comprendre: Ferenczi n'agit
qu'en opposition. Ces deux refus apportent d'abord une
aggravation des symptômes somatiques de Ferenczi. Puis il
arrache à Freud une dernière séance, tout en demandant si
c'est vraiment une dernière, car il semble avoir une intuition
du jeu où il se trouve pris et où il prend : « fais-moi peur
que je t'attrape». Ferenczi ne craint pas d'être toujours lour-
dement insistant. Il fait des menaces voilées et laisse croire
à la possibilité du suicide et du meurtre. Il n'hésite pas à se
comparer au « Hollandais volant ».
Le 18 novembre, à 6 heures du matin, il commence une
autre longue lettre-journal, où il aborde la question de ses
rapports avec sa belle-sœur, Saroltà; il continue à écrire à
20 heures et il poursuit le lendemain matin à l'hôpital, puis
le 20 au matin toujours à l'hôpital, le 21 à 22 heures, il écrit
encore le 24, toujours la même lettre. La réponse de Freud,
le 26, est sèche, vu le déluge de lettres. Il ne veut pas laisser
traîner sa réponse. Ferenczi se sert de l'analyse pour
embrouiller ses affaires. Et il en fait trop avec son Basedow7•
Mais Ferenczi ne l'entend pas de la sorte, puisque Freud
a voulu que l'analyse soit finie tout en répondant toujours
sur le ton de l'ami analyste. Lettre du 27, du 28 ou du 29,
Ferenczi ne sait plus la date exacte de ce mois d'octobre
1916. Tout cela lui rappelle ses révoltes de Palerme, à l' occa-
sion de vacances avec Freud. Ferenczi est noyé dans le trans-
fert. Amour envers Gizella, transfert envers Freud. Le
19 novembre : « Je ne veux quand même pas m'abstenir de

7. Maladie dont pourtant encore aujourd'hui il est dit qu'a priori, il est difficile
de supprimer des réactions d'hypersensibilité sans trop altérer des réactions immu-
nitaires indispensables à la survie de l'individu dans son environnement. Voir
l'article, Encyclopedia Universalis, 2011. Si Ferenczi a souffert d'un Basedow,
comment prétendre qu'il n'a pas souffert des troubles conséquents?

99
SANDOR FERENCZI

continuer à noter ce qui se passe, au-dehors comme au-


dedans. Aussi bien, les contenus psychiques ne deviennent
pleinement conscients (du moins chez moi) que lorsqu'ils
sont rapportés à une tierce personne. » Le lendemain :
« Votre lettre a suscité en moi une réaction incroyable. Mon
état physique et mes états d'âme varient sans cesse. » Une
semaine plus tard, Ferenczi envoie à Freud une lettre annon-
ciatrice: tout pourrait s'arranger, à condition qu'il soit« bien
sage», c'est-à-dire qu'il accepte tout ce que Freud lui prescrit.
Il est conscient de son sarcasme. Sacrifierait-il donc toutes
les femmes pour l'amour du père ? Il se vengera, après coup,
du père lui-même. Il a sans doute surestimé son courage. La
relation hostile à Géza doit avoir perturbé sa relation avec
Gizella plus qu'il n'aurait imaginé. Pourtant, cette relation
dure déjà depuis seize ans, depuis le débur des années 1900 !
Dans le transfert, apparaît cette forme de révolte donnée
par l'humour. Dans l'analyse, elle devient élaboration de la
situation œdipienne. Puis, à la fin novembre 1916, en
l'absence de lettre de Freud. Ferenczi n'arrive à rien avec
l'auto-analyse. Il admet avoir embrouillé la situation. Il veur
ainsi se libérer de l'influence de Freud sur ses décisions, tour
comme il s'imagine libre de Gizella8. Il promet d'écrire peu
dans les semaines à venir, même s'il ne sait pas comment il
réagira à sa promesse. Est-ce une forme d'autopunition?
Mais cette question implique déjà l'analyse. Il se hâte de
terminer la lettre.

Interruption d'analyse : répétitions


Et quand il la termine, il la reprend et la poursuit. Il lui
manque encore un P.-S. L'analyse reprend. Tout cela est une
répétition de la révolte de Palerme. Ferenczi le savait déjà en

8. A. Haynal, "In the shadow of a controversy: Freud and Ferenczi 1925-1933",


International journal of Psychoanalysis, 86: 457-466. Ferenczi parle aussi de lui-
même lorsqu'il se réfère au besoin du patient de se libérer de l'amour envahissant
de l'analyste.

100
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

écrivant la lettre, mais il ne voulait pas le dissimuler. Il doit


laisser travailler l'agressivité à l'égard du père. Il prétend être
pleinement conscient du caractère transférentiel de sa réac-
tion et donc, il est même reconnaissant à Freud. Mais il
garde sa décision de rester à l'écart de toute influence pendant
les semaines à venir.
Finies les lettres analytiques durant une longue période.
Entre-temps, Freud s'adresse constamment à Mme G. à
travers Ferenczi, souvent aussi directement à elle, qui ne
manque pas de le faire savoir à son futur époux. Fin
avril 1917, Ferenczi adresse une lettre à Freud au sujet de la
disparition d'un de ses amis, plus âgé, véritable père. Freud
continue à écrire souvent à Gizella, Ferenczi laisse transpa-
raître sa jalousie à l'égard de Groddeck. Début juillet, Freud
envoie à Ferenczi une lettre d'interprétations psychanaly-
tiques portant sur ses relations avec Gizella et Elma. Il
l'encourage aussi au mariage avec Gizella. Ferenczi l'accepte
promptement. Freud continue à écrire à sa protégée. Début
novembre, nouvelle lettre analytique à Freud, mais Ferenczi
commence déjà à employer sur lui-même les méthodes
d'interprétation de Groddeck au sujet des symptômes soma-
tiques.
Entre le 19 et le 20 décembre 1917, se produit une grave
rechute de Ferenczi, Il annonce à Freud la reprise de son
analyse, Il « doit » obtenir une séance, Il ne peut plus dormir.
Il parle des échanges épisrolaires comme d'une « technique
singulière d'aura-analyse». Il la théorise même, puisque les
lettres présupposent une représentation constante de la pré-
sence de l'analyste. Il considère que cette technique est appro-
priée à la terminaison d'une cure. Mais a-t-il oublié que c'est
la technique utilisée depuis le début de la cure ?
Il poursuit avec une histoire longue, confuse et trop claire
à la fois. Il s'est laissé aller à embrasser une patiente dont il
ne voulait pas, en tant que patiente, s'entend. Elle s'est sui-
cidée. Ferenczi est « extraordinairement déprimé » et ratio-
nalise: pour lui, il s'agit d'une répétition de ce qui s'est passé

101
SANDOR FERENCZI

avec Elma, mais il mentionne un avortement. Cinq jours


plus tard, jour de Noël, encore une lettre : il ne veut pas
laisser Freud croire que cet accident a exercé sur lui un effet
durable. Il en a parlé avec « Mme G. », après un « dialogue
d'inconscients ». Il était déprimé, elle était de mauvaise
humeur. Elle a pensé à son ancien désir pour Elma. Il s'est
irrité. Mais elle avait raison et il a rout avoué. A partir de
ce moment - et en parfait accord avec les vues de Freud -,
il n'a éprouvé aucun sentiment de culpabilité, bien qu'il
plaigne sincèrement cette jeune fille. Se débarrasse-t-on si
facilement de la culpabilité à l'égard du suicide d'une patiente
ou de quiconque demandant explicitement de l'aide ?
Pendant plus de dix ans, cette hisroire travaille Ferenczi
qui finit par publier, en 1929, « Les mémoires d'une jeune
prolétaire». Son introduction à ce document est en contra-
diction avec ce qu'il a écrit à Freud9• En 1929, Ferenczi
prétend que la jeune femme avait « promis d'attendre le
terme... fixé pour commencer l'analyse»; en décem-
bre 1917, « elle avait été débutée, puis renvoyée». A l'époque
pourtant, en 1917, c'est le déni qu'il utilise à l'encontre de
ses sentiments. Il n'est pas attentif à cette même culpabilité
qui le ronge et qui l'effraye toujours, plus tard, quand une
de ses patientes parle de suicide, à partir de 1924. Il n'est
pas conscient de la culpabilité qui le travaille quand il se
propose de ne pas demander de paiement à cette patiente,
et même de lui avancer de l'argent. Vers la fin de leur rela-
tion, quand Freud accuse Ferenczi de sa« technique du bai-
ser», ce n'est pas seulement le baiser volé par Clara
Thompson qui est en cause. Ce baiser est le contenu mani-
feste dont le baiser de la jeune prolétaire est le souvenir latent.
Freud relance une interprétation à la fin décembre. Il garde

9. S. Ferenczi, << De l'enfance d'une jeune prolétaire)>, Mémoires d'une jeune


suicidée, Paris, 1987, Le Coq-Héron, n° 104, p. 11-12. Ces Mémoires sont d'un
style assez conventionnel. Les choix éditoriaux de sa présentation aggravent cette
situation. Il est aussi curieux que Ferenczi ait eu du mal à proposer « un quel-
conque des diagnostics courants)>. Il a été aveuglé par cette i< jeune fille de dix-neuf
ans, exceptionnellement belle )), submergé par un événement contre-transférentiel.

102
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

espoir dans le rôle guérisseur de Gizella. Mais il cache mal


son agacement :

« Vous aurez probablement compris pourqu01 Je n ar pas


répondu à votre avant-dernière lettre. rai vu que VOUS remplis-
siez le temps d'attente en répétant les mêmes tours, désormais
atténués, il est vrai, et non sans un bon étayage sur des événe-
ments extérieurs, et je me suis consolé avec la conviction que
vous ne le feriez plus, une fois passé le provisorium 10 • »

Freud, lui aussi, répète « les mêmes tours ». Il avait bien


donné raison à Jung lors du début de« l'affaire Spielrein ».
L'étayage sur des événements extérieurs est une considération
qui contredit la prévalence du fantasme. Le traumatisme du
suicide fraye son chemin. Fin juin 1918, ils passent leurs
vacances ensemble, Ferenczi pense à la « lune de miel » lors
de leurs premières rencontres. Il promet encore de s'amender
par rapport aux vieilles lunes de Palerme. Freud semble fati-
gué d'analyser son ami. Peu à peu, Ferenczi n'a plus d'auto-
analyse à présenter. Freud laisse entrevoir de merveilleuses
journées ensemble, Ferenczi n'oublie pas Gizella, qui a tou-
jours l'esprit occupé par Elma, qui divorce aux États-Unis.
La correspondance suit son cours, le divorce entre Gizella et
Géza Pâlos aussi, tout comme les expectatives de Ferenczi en
vue de son mariage prochain. Freud et Ferenczi s'engagent
davantage dans des échanges théoriques et institutionnels, du
moins jusqu'en 1920. Mais l'analyse est pour l'essentiel finie
début 1920, quelque temps après le mariage de Ferenczi avec
Gizella. À la mi-février de cette année, Ferenczi témoigne
d'une grande lucidité. Il est conscient des positions occupées
par Freud à son égard et de leur conflictualité. Maître et
analyste, comment n'a-t-il pas entendu ou pressenti les sen-
timents et fantasmes négatifs ? Bien entendu, son infantilisme
à l'égard de Freud est en cause, mais, enfin, dans l'affaire de
Palerme, qu'il appelle ici « épisode de Schreber », qu'aurait-il
mieux valu? La sévérité l'a rendu timide et inhibé. Est-ce

10. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance 1914-1919, p. 283.

lOô
SANDOR FERENCZI

que la douceur et l'indulgence auraient mieux fait ? Ferenczi


se questionne. Et il oublie avoir sollicité la sévérité de Freud
pour le guérir du souvenir de la tendresse de son père.
Freud espère que tout redeviendra comme avant. Il se
trompe. Comme toujours, il n'entend pas ou ne veut pas
entendre ce que Ferenczi lui dit. Ou du moins ne peur-il
pas tout entendre, surtout pas l'agressivité ou l'envie de se
débarrasser d'un amour encombrant. Ferenczi constate que
des divergences sérieuses existent entre eux au sujet de la
position à l'égard des patients. Les deux amis feront encore
des efforts pour revenir e.n arrière, comme un très vieux
couple, mais c'est fini.

Freud et Ferenczi commencent à se séparer


En 1920, le décès de sa fille, Sophie, est l'occasion d'une
dépression certaine de Freud, qui prend des formes habi-
tuelles : maux corporels, plaintes sur son grand âge, souhait
d'une mort prochaine, d'autant plus que Ferenczi, l'ami,
pense partir en Amérique, tout en voulant le soigner. Freud
en est ému, mais il se résigne. Début juin, Ferenczi lui envoie
une longue lettre, où il demande une supervision par cor-
respondance, tout en signalant à Freud que la patiente le
critique pour sa« technique active» et qu'elle l'analyse à son
tour. Il y expose très longuement son cas, ce qu'il en pense,
sa manière de travailler. Cette patiente est Mme Sokolnicka,
qui deviendra une des fondatrices de la psychanalyse fran-
çaise. Elle a raison, pense Ferenczi, dans ce qu'elle dit, et
quand elle a tort, il le supporte avec stoïcisme. L'analyse
mutuelle s'élargit. Ferenczi articule les expériences qu'elle
décrit avec ses propres expériences infantiles et avec ses sou-
venirs de sa mère. A son exposé de cas, il ajoute un rêve avec
Elma. Il conclut par l'aveu d'une« infidélité unique (incom-
plète) » depuis son mariage, « avec une jeune fille psychique-
ment insignifiante, catégorie domestique d'un certain
niveau » chez son frère. « L'amélioration de ma sexualité avec

!04
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

Mme G. a immédiatement suivi cet incident. » Ferenczi sem-


ble ne jamais se questionner au sujet de sa sexualité erratique.
Freud lui répond dans la quinzaine, en le félicitant pour ses
analyses, mais en disant le plus grand mal de Sokolnicka.
Elle s'attacherait aux hommes non pas par amour, mais par
colère inassouvie. Et les deux amis reviennent aux affaires de
famille.
L'année suivante, Freud déconseille encore à Ferenczi de
partir en Amérique, Il insiste sur ce point. Il insiste aussi sur
son vieillissement et sa mort qui ne saurait tarder. Il ne
manque pas de souligner qu'autrefois Ferenczi venait le voir
plus souvent. A la mi-juillet, Freud écrit une étrange lettre
à Ferenczi : cela fait longtemps qu'il ne lui a pas écrit, mais
c'est qu'il attendait une lettre intime de sa part. Si Ferenczi
n'a pas écrit, c'est qu'il doit y avoir « de !'Elma», Certes,
Freud n'a jamais cessé de signaler la présence d'Elma, de la
saluer, de la recevoir, mais maintenant il attribue le silence
de Ferenczi aux exigences de sa libido auprès d'Elma, alors
que lui-même, Freud, se prépare à passer des vacances avec
Minna, sa femme partant avec leur fille Anna. Et Freud
revient sur ses plaintes au sujet de son grand âge et de sa fin
prochaine. Le 21 juillet 1921, la mère de Ferenczi commence
à mourir.
Trois jours plus tard, Ferenczi annonce à Freud son décès,
mais en se plaignant aussi de la présence de quelqu'un entre
eux et en montrant peut-être un certain souci au sujet des
«confidences» de l'un à l'autre. Un ancien patient de
Ferenczi rend des visites à Freud. Ferenczi sait qu'il tiendra
des propos analytiques à son sujet, auprès de Freud, et que
celui-ci l'acceptera. Ce sont des pratiques d'analyses
mutuelles. Comme Ferenczi se plaint aussi de ses maladies,
Freud réagit violemment. Il y lit la déclaration d'une rivalité
malsaine de la part de Ferenczi. Une semaine après, fin
juillet, il se déclare en tant que rival et propose une sorte
d'interprétation. Il accuse une « concurrence déloyale » : la
rivalité dans la maladie et la plainte.

10,
SANDOR FERENCZI

Il y a des choses - et même des aveux - que Freud dit à


Ferenczi seulement : c'est la dimension d'analyse mutuelle
dans leurs rapports, c'est quand, malgré ses dénis, il se confie
en analyse à Ferenczi". Mais il est chagriné que son ami les
reprenne à son compte. Entre-temps, pas un mot de condo-
léances ou de partage du chagrin prévisible et imaginable de
Ferenczi ! Freud n'exprime même pas de condoléances pour
la perte majeure que son ami vient de subir. Il n'est pas
étonnant que leur correspondance intime se fasse rare. Freud
le signale en mars. Date de cette période la mauvaise humeur
qui marque une grande partie des quinze dernières années
de sa vie. Sa créativité a été marquée par un fort sentiment
de persécution, sinon toujours, du moins longtemps. Elle a
été marquée aussi par des sentiments de doute et de crises
d'abattement. Mais maintenant c'est un pilier qui se dérobe.
Ferenczi lui écrit à la mi-mai 1922. Il s'étonne de ne pas
écrire plus souvent à Freud, surtout qu'il pense tout le temps
à lui et à « leurs intérêts communs ». Six jours plus tard,
Freud le rassure : il va d'eux comme des mots de Schiller
dans Wallenstein : « Entre nous, il n'en est pas besoin. » Leurs
affects reposeraient dans un havre de paix. Freud se montre
romantique en amitié. Peu après, c'est Ferenczi qui manifeste
vaguement son souhait de recevoir au moins une carte.
En août, il signale à Freud l'importance du groupe d'ana-
lystes qui se réunit autour de lui : Hitschmann, Deutsch,
Bernfeld, les deux Glover, Abraham, Sachs, Rank, puis une
Anglaise, venue pour apprendre la « technique active» et qui
doit se contenter d'une analyse personnelle 12 • Contrairement

11. lorsqu'il est question de transfert et de contre-transfert, il est aussi question


d'une forme d'analyse mutuelle. L'articulation entre transfert et contre-transfert
implique forcément une dimension intersubjective. C'est ce que semblent penser
M. Bertrand, T. Bokanowski et leurs collègues dans Ferenczi, patient et analyste,
Paris, L'Harmattan, 1994.
12. Il s'agit du Dr Estelle Maude Cole, auteur d'un article curieux pour quelqu'un
qui vient d'une expérience avec Ferenczi supposé peu conventionnel : "A few
'Don'ts' for Beginners in the Technique of Psycho-Analysis", International journal
of Psycho-Analysis, 1922, 3:43-44.

106
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

à ce qu'avait affirmé Freud, Ferenczi constate que son anglais


est suffisant pour entreprendre une cure dans cette langue.
Er même qu'une « relation symbiotique» s'établir entre lui,
qui enseigne, et cette patiente, qui nourrit. Mais les deux
hommes ne suivent pas la même ligne de pensée au sujet des
possibilités d'installation en Amérique, ce qui est bien nor-
mal, et Freud l'entend comme un rejet et une menace. Freud
salue encore un rapprochement qui lui sera source de graves
problèmes, à savoir la collaboration débutante entre Rank et
Ferenczi, qui ne manque pas de mentionner son autre rap-
prochement important, avec Groddeck.
Mais les dissensions reprennent avec Rank, Groddeck et,
inévitablement avec Ferenczi. A la fin août 1924, Freud écrit
à Ferenczi en médisant de Rank avec insistance. Il se méfie
de son voyage en Amérique et laisse libre cours au feu que
Jones attise. En novembre 1927, Ferenczi a entendu dire que
ses patientes médisent de lui. Il demande à Freud, avec
empressement, de le tenir au courant de ce que disent ses
collègues, notamment Jones. Vers la fin de l'année, c'est
Freud qui s'inquiète du trop long silence de Ferenczi et lui
intime de donner de ses nouvelles avant Noël. De sombres
nuages s'accumulent. L'ancienne analyse est mêlée de ressen-
timent réciproque. Mais il faut attendre la mi-décembre 1929
pour que Freud s'exprime plus clairement. Freud ne com-
prend pas pourquoi les sentiments de Ferenczi se sont
retournés contre lui. Il découvre une raison : peur-être
Freud s'est-il plaint un peu trop de Rickman, qui l'aurait
traité comme s'il était son propre grand-père. Freud prétend
plaisanter, ne voit pas que Rickman doit avoir une pointe
de raison et, surtout, que Ferenczi doit être fier de ce patient
qui le dédommage de la médisance des autres 13 •
Néanmoins, Freud termine cette lettre en confiant à
Ferenczi qu'il est fatigué de l'analyse, «fad up », « qu'il en a

13. John Rickman, important analyste britannique, a été en analyse avec Ferenczi
entre 1928 et 1931, après une première analyse avec Freud au début des années
1920.

107
SANDOR FERENCZI

marre ». Il est fore possible que Ferenczi pratique mieux que


lui, du moins avec certains patients. Qui donc pourrait faire
mieux que lui, sinon Ferenczi ?
En janvier 1930, Ferenczi répond. Il continue à croire
que « seules une sincérité et une franchise sans fard, de parc
et d'autre, peuvent aider». Il prie Freud d'expliquer sans
réserves ses mouvements d'humeur à son égard, bref, il croie
toujours à l'analyse mutuelle. Avant que Freud ne puisse
répondre, sa propre mère meurt. Parmi d'autres sentiments,
la more apporte roujours de belles paroles. Freud pense main-
tenant avoir droit de mourir. Deux ans lui seront nécessaires
pour s'expliquer enfin avec Ferenczi, d'un point de vue ana-
lytique.
Entre-temps, Lou Andreas-Salomé a déjà fait son travail
d'annonciatrice. Dès la fin août 1931, elle écrie une très
longue lettre à Anna. Ferenczi ferait avec ses patients la même
chose qu'Anna dans sa thérapie d'enfants. Même si la tech-
nique active lui semble d'une « vérité criante», Lou n'en voit
pas l'origine dans la pratique de Freud. Elle s'enthousiasme
pour l'idée de Ferenczi que la compréhension théorique de
la part du patient ne suffie pas, mais qu'il impose vraiment
au patient de revivre de manière intégrale les expériences
traumatiques.

« Mais il y a quand même un tournant décisif... auquel Ferenczi


n'accorde pas assez d'importance, et qui tient exactement à la
limite corporelle. Ce n'est pas par hasard que s'est toujours
confirmé à nos yeux le trouble incroyable, la rupture même
qu'introduit dans l'analyse la transgression de cette frontière,
fut-ce par une simple caresse fugace de sympathie ou par toute
autre geste bienfaisant, qui met l'analyste dans la position de
celui qui comble et non plus dans celui qui refuse. »

Elle ne voie pas les contradictions où elle se prépare à s'enfer-


mer, le refus étant aussi traumatisant que le geste bienveillant.
Mais ce sont des règles qui gagneront le mouvement psycha-
nalytique. Elle rappelle et adhère à ce que dit Ferenczi au

108
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

sujet des capacités d'enregistrement du corps, tout en émet-


tant des réserves :

«Si on arrive, comme Ferenczi le décrit, à des états presque


hallucinés et proches de l'évanouissement, etc., etc., alors, me
semble+il, la situation analytique n'est pas seulement momen-
tanément abolie - elle est fondamentalement mise en péril (le
danger n'étant pas moindre ici que celui des vraies étreintes
amoureuses) et, avec elle, c'est toute la suite du processus qui
est compromise. Passer de ces explosions à leur analyse, c'est
14
presque (à mon sentiment !) comme un jeu sadique • »

En quoi le retrait de toute affectivité, à supposer même qu'il


soit effectivement possible, serait-il sadique ? Commen t un
père peut-il retirer toute affectivité de l'analyse de sa fille?
Freud reprend presque mot à mot les arguments de son amie,
d'autant plus convaincu qu'elle lui en attribue les principes.
Les gestes seraient dangereux, les cadeaux, bagues ou autres,
non ! A Gottingen, il n'y a pas de polyclinique qui accueille
des populations démunies, ni d'analystes à même de conduire
la cure de patients difficiles. Lou Salomé n'en a donc pas
l' expérience15 •

Crise finale entre Freud et Ferenczi


Fin novembre début décembre 1931, Ferenczi fait un court
séjour à Vienne. Le 5, il écrit à Freud au sujet de leurs
divergences. Il mentionn e leurs orientations scientifiques et
le devoir pour chacun de tout rapporter, même ce qui impli-
que des risques. Il écarte aussi l'hypothèse que cette position
soit due à un simple entêtement : de la vérité, il ne peut
naître que quelque chose de bon. A la mi-décembre 1931,

14. L. Andreas-Salomé-A. Freud, Con-espondance 1919-1937, Paris, Hachette,


2006, p. 516-517, traduction S. Michaud.
15. Il est intéressant de comparer cette lettre à l'expérience clinique de son
aureure. Voir L. Andreas-Salomé (1913-1933), L'Amour du narcissisme: textes
psychanalytiques, Paris, Gallimard, 1980, traduction I. Hildenbrand.

109
SANDOR FERENCZI

Freud répond longuement. Il est content de lire Ferenczi,


comme toujours. Mais le contenu de sa lettre apporte moins
de plaisir, car il considère que Ferenczi ne s'est pas décidé à
le suivre et à s'amender. Même si cela reste son problème
personnel, d'autres différences existent, plus graves, comme
le fait que Ferenczi embrasse ses patientes ou qu'il permette
qu'elles l'embrassent. Et Freud part dans une très longue
diatribe.
Si Ferenczi permet qu'une patiente l'embrasse, il doit
l'exposer ou le taire. Ceci n'étant « pas digne », il lui reste la
première solution. « Ce qu'on fait en matière de technique,
on doit aussi le soutenir publiquement. » Cherche+il à
culpabiliser Ferenczi ? Il fait machine arrière : il n'est pas
celui qui se laisserait aller à la pruderie ou aux conventions
bourgeoises. Mais il revient à la charge: « Jusqu'à présent,
dans la technique, nous nous en sommes tenus fermement
à la thèse : les satisfactions érotiques sont à refuser au
patient.» Un repas offert à un patient est-il une satisfaction
érotique ? Ou des anneaux offerts à d'autres patientes sans
doute échappent-ils à la technique ? Et, à supposer que l'ana-
lyste ne se manifeste jamais d'aucune façon, cette manière
de faire serait-elle dépourvue de connotations érotiques, de
nature sadomasochiste, par exemple ?
Mais tout cela n'est qu'une longue introduction. L' essen-
tiel est que Freud veut condamner les expériences de néoca-
tharsis, ces tentatives de Ferenczi de permettre une régression
dramatique du patient, voire de l'induire, comme on pré-
tendait le faire autrefois dans l'hypnose. Même si Ferenczi
souligne les dangers de cette pratique, cela ne lui convient
pas. Freud ressort de vieux arguments, couplés aux nou-
veaux : on va attaquer la psychanalyse à cause des baisers. Et
il y a pire : Ferenczi joue « aux mères tendres ». Donc, il lui
faut donner « la voix brutale du père », qui condamne les
« petits jeux sexuels » des « temps pré-analytiques », si bien
qu'on pourrait établir un rapport entre la nouvelle technique
et les « errements d'autrefois». Ferenczi l'aurait obligé main-
tenant à parler sans détours.

110
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

Que de hargne et de rancune Freud avait-il donc accu-


mulées ! Que son auto-analyse lui a été insuffisante, pour
tant en vouloir « à la mère tendre » et croire aux vertus de
la brutalité du père ! Et oublier les mères brutales et les pères
tendres.
Chacun campe sur ses positions. Ferenczi est certainement
plus courageux que Freud dans l'avancée de l'auto-analyse.
Manifestement, Freud ne considère pas que les cadeaux
offerts à ses propres patients, comme les chiots, constituent
des « satisfactions érotiques ». Ambivalence et naiveté rejoi-
gnent son propre refus du contre-transfert maternel et son
plaisir immodéré à élever ce qu'il imagine être la « voix du
père », forcément brutale. Ferenczi se défend vers la fin
décembre, en soulignant que Freud prend des positions qui
ont été autrefois les siennes propres. Il croit que sa technique
permet de créer un climat bienveillant dépassionné, où il
profite des erreurs de jeunesse pour mieux comprendre les
enjeux actuels.
De nouveaux conflits apparaissent. Reich, maintenant,
cesse d'être admiré. Eitingon perd toute sa fortune. Ferenczi
se sent mal à l'aise. Il considère que la littérature analytique
se multiplie et qu'elle est loin d'être bonne. Freud pense que
la mauvaise littérature est nécessaire et il souhaite que
Ferenczi prenne la direction du mouvement psychanalytique
international.
Au débur de mai 1932, Ferenczi envoie encore une lettre
aura-analytique. Il reconnaît son isolement, sans le trouver
mauvais. Il se trouve plongé dans une sorte de « poésie et
16
vérité scientifique ». Il ne pense pas, de toute évidence, qu'il
soit la personne la mieux indiquée pour occuper le poste de
président de l'Association psychanalytique internationale et
il interroge Freud sur son insistance à l'y nommer.
Freud insiste encore, en utilisant des arguments analy-
tiques pour aborder ce qui est de l'ordre d'une petite poli-

16. Poésie et vérité est le titre de l'autobiographie de Goethe.

111
SANDOR FERENCZI

tique. Il est emphatique : il enjoint Ferenczi de quitter son


île de rêve et ses enfants fantasmatiques pour se mêler aux
combats des hommes 17• Ferenczi n'entend pas ce combat de
la sorte. Et, pire, aucun des termes de Freud ne lui convient.
Il ne se reconnaît pas dans une île de rêves, il ne reconnaît
pas garder des enfants fantasmatiques et il ne se reconnaît
pas malade, mais concentré sur son œuvre. Or, au fond,
Freud ne peut admettre d'autres voies pour la psychanalyse
que la sienne. Le 22 mai 1932, Ferenczi enfonce encore un
argument : le complexe féminin de castration et l'envie du
pénis n'ont pas autant d'importance dans sa clinique que
celle que Freud leur accorde dans sa théorie. Ils continuent
néanmoins à discuter la question de la présidence, dans les
mêmes termes qu'auparavant. Freud semble abandonner ses
interprétations psychanalytiques et insiste pour que Ferenczi
accepte le rôle qu'il lui attribue. Puis il lui demande de
s'abstenir de toute publication, comme autrefois. Il entend
s'en expliquer. Mais ce n'était « qu'une demande », essentiel-
lement dans le propre intérêt de Ferenczi, prétend-il. Il ne
voulait pas abandonner l'espoir qu'en poursuivant son travail,
Ferenczi reconnaîtrait de lui-même l'incorrection technique
de son procédé « et la justesse limitée » de ses résultats. Ce
serait en effet intéressant d'étudier « les résultats » de chacun
en matière d'analyse. Pour sa part, Freud prétend avoir cor-
rigé ses propres errements depuis des années.
Il poursuit la lecture de la lettre de Ferenczi et sa réponse.
Ferenczi s'auro-analyse et s'autocritique. Freud lui donne
raison. Mais depuis trois ans, affirme+il, Ferenczi s'est sys-
tématiquement détourné de lui, « ayant probablement déve-
loppé une hostilité personnelle qui va plus loin qu'elle ne
pouvait s'exprimer». Sans motifs, pense+il. Il pense, objec-
tivement, être en mesure de « pointer l'erreur théorique de
Ferenczi », « mais à quoi bon ? » Son ami est devenu inac-
cessible à la réflexion.
Vers la mi-janvier 1933, en réponse aux vœux de Ferenczi

17. S. Freud-S. Ferenczi. Correspondance 1920-1933, p. 493-494.

112
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

pour la nouvelle année, Freud utilise un argument constant,


depuis toujours, qui n'est pas réservé à son ami hon-
grois « vous avez manqué l'essentiel, il y a encore plus», Le
dernier mot doit lui revenir. Ferenczi a souligné le nombre
d'années qu'a duré « la bonne entente» entre eux, Freud
pense « que c'était plus que cela», que « c'était plutôt une
communau té intime de vie, de sentiment et d'intérêts », Pour
les changements qui sont intervenus et interviennent, Freud
n'y est pour rien. Il n'a jamais été pour rien dans aucune
des ruptures avec ses élèves. Freud estime maintenant que
c'est « une sorte de fatalité psychologique qui l'a déterminé »
chez Ferenczi 18 •

Adieux amicaux
Deux dernières lettres. A la fin mars 1933, après avoir
exprimé son souhait d'une reprise possible des échanges avec
Freud, Ferenczi donne des nouvelles de l'avancée inquiétante
de sa maladie et commente la situation catastrophique de
l'Allemagne. Il se permet de donner un conseil à son vieil
ami.

« En un mot : je vous conseille d)utiliser le temps où la situation


n'est pas encore immédiatement menaçante et de partir avec
quelques patients et votre fille Anna dans un pays sûr, éven-
tuellement l'Angleterre. (... ) La pensée qui joue également en
faveur du choix de l'Angleterre comme lieu de séjour, c'est qu'il
y a là d'excellents dentistes et chirurgiens. »

Mais son médecin croit que ces pensées pessimistes sont liées
à son état dépressif. Beaucoup d'analystes de Berlin ont déjà
fait la sourde oreille et il faut cinq ans à Freud avant d' enten-
dre Ferenczi. Néanmoins, ce sont des pensées amicales et
soucieuses d'un homme si souffrant. Freud lui répond début
avril :

18. Ibid., p. 510.

113
SANDOR FERENCZI

« Je vous en prie, laissez maintenant de côté tout travail difficile,


votre écriture montre vraiment à quel point vous êtes encore
fatigué. Les explications entre nous concernant vos innovations
théoriques et techniques peuvent attendre, rester en souffrance
ne peut que leur profiter. Il est plus important pour moi que
vous recouvriez votre santé. »

L'émotion des deux vieux amis est évidente. Pour le reste,


Freud n'accepte pas les conseils de Ferenczi. Il est aveugle aux
menaces politiques et militaires. Il écrit une dernière longue
lettre à Ferenczi sous la forme de son article « Analyse sans
fin et avec fin ». Il y témoigne de ce même aveuglement devant
la violence politique et militaire qui se déchaînait, en se rap-
pelant des périodes d'analyse de son ami. N'a-t-il jamais
remarqué son transfert négatif, alors que tout au long de leur
correspondance Ferenczi le mentionne 19 ? Et, très souvent,
Freud n'a-t-il pas «deviné» des transferts négatifs qui ne
s'exprimaient pas, comme dans le cas de « la jeune homo-
sexuelle » ? Les exemples de transferts et contre-transferts
négatifs, hostiles ou agressifs entre ces deux hommes sont
nombreux. Leur idéalisation elle-même, à la fois de leur amitié
et de la psychanalyse, suppose l'existence de cette agressivité
diffuse. Il faut dire que les confusions entre analyse mutuelle,
analyse en présence, analyse par correspondance, fréquenta-
tion amicale et vie institutionnelle, n'étaient pas de nature à
faciliter chez un analyste passionné une évaluation sereine, ni
chez un homme très âgé un souvenir bien discriminé.
L'analyse avec la vie, la vie avec l'analyse. Il nous reste à
comprendre l'analyse comme une communauté intime de
vie, de sentiments et d'intérêts, plus ou moins étendue, plus
ou moins longue, telle que le signale Freud à cette occasion.

19. En vérité, cette question du <{ transfert négatif)> est complexe. Elle peut cor-
respondre à une nouvelle instance des ({ injures savantes)>, telles la considération
d'un collègue comme psychotique ou paranoïaque. t< Ne pas avoir analysé le transfert
négatif u revient à 11 être paranoïaque >J, Melanie KJein pense elle aussi que Ferenczi
n'a pas analysé son transfert négatif. Voir. P. Grosskurth, Melanie Klein, son monde
et son œttvre, p. 155. Mais qui donc à analysé son transfert négatif dans cette histoire,
à commencer par Freud ?

114
ANALYSE PERSONNELLE, ANALYSES MUTUELLES

Ferenczi aurait eu raison avec l'analyse mutuelle, puisque leur


correspondance montre que Freud se confiait souvent et lar-
gement à lui. Dans leurs conflits, souvent, chacun a été prêt
au compromis, tout en cherchant à avoir raison, malgré la
fatigue liée à cela, Ferenczi était un chercheur adossé à la
recherche permanente. Dans tous les cas il conviendrait néan-
moins de bien cerner ce que signifie le mot de « recherche».
La recherche en psychanalyse est difficile à évaluer, même si
ce n'est pas impossible20 • D'ailleurs, les ourils et les cadres
pour le faire étaient inexistants à l'époque en dehors, peut-
être, des polycliniques de Berlin, de Vienne et de celles qui
commencent à s'installer à Londres. Freud cherchait surtour
à confirmer ses propres thèses, établies à partir d'observations
singulières, quitte à les reformuler parfois, alors que Ferenczi
semble les avoir fréquemment reformulées, quitte à s'égarer
dans l'ambition d'une pratique qui correspondrait en tout à
la théorie,
Ferenczi a beaucoup insisté pour que Freud lui dise roue ;
Freud a souvent affirmé son impossibilité de le faire, tout
en lui disant plus qu'à tout autre. Il y aurait des choses que
Freud n'a pas dites à Ferenczi, mais comment faire pour être
sûr d'avoir tout dit? Nous connaissons ces configurations où
ce que l'un tait, l'autre !'agit. Outre ce qui s'est passé dans
l'intimité des relations de ces hommes avec leurs femmes,
forcément des relations intimes ont existé. En deuxième lieu,
Freud pouvait dire qu'il ne dirait pas ce que, en vérité, il
avait déjà dit. Ferenczi s'est laissé attraper à ce jeu où il n'est
pas rare que l'on finisse seul. En l'occurrence, dans la tristesse
de la perte de l'amitié.

20. Il est difficile de considérer que les cas de Freud qui servent à Ulrike May
soient effectivement des cas de recherche telle que nous l'entendons aujourd'hui
ou qu'elle s'entendait à l'époque. Voir U. May (2008), "Nineteen patients in
analysis with Freud" (1910-1920), American Imago, vol. 65, n° 1: 41-105, The
John Hopkins University Press. Un excellent résumé français de ce travail existe.
Voir R. Sachse, << À propos de la recherche de Ulrike May. Sur dix-neuf patients
en analyse chez Freud (1910-1920) )), Essaim, Toulouse, Erès, 2008/2, n" 21,
187-194.
6

Rank et Groddeck
entre Ferenczi et Freud

LES RAISONS qui amènent Freud à s'écarter de Rank sont,


pour l'essentiel, les querelles internes au mouvement psycha-
nalytique, l'élaboration théorique innovatrice de ce dernier
et son voyage en Amérique, tous les trois se produisant dans
un contexte extrêmement tendu, du fait de l'éclosion de la
tumeur de Freud, en 1923, et des sombres perspectives qui
se dessinent immédiatement. Chacun pense à sa disparition,
au remplacement de Vienne comme centre de la psychanalyse
et, sans doute, au remplacement de Freud comme conduc-
teur du mouvement psychanalytique.
Ferenczi a été très proche de Rank et les raisons de la
mésentente avec Freud auraient pu être valables pour l'un
comme pour l'autre. Cependant, Ferenczi bénéficie d'une
grande sympathie auprès d'Anna Freud et de Lou Andreas-
Salomé, ce qui n'est pas le cas de Rank. Pour des raisons de
conflits institutionnels impliquant lui-même, Abraham,
Eitingon et Jones, souvent pour accomplir les tâches que
Freud lui a confiées, à un certain moment, de fils adoptif
préféré, Rank voit sa position menacée. Il devient extrême-
ment antipathique à l'égard d'Anna Freud et de Lou
Andreas-Salomé, qui ont beaucoup d'influence auprès du
père. De son côté, Ferenczi bénéficie de sa proche relation
avec Groddeck, qui le soutient et lui permet de ne pas trop
souffrir de son éloignement progressif à l'égard de Freud.

116
RANK ET GRODDECK

La publication, en 1924, de Perspectives de la psychanalyse


que Rank et Ferenczi ont écrit ensemble, est une première
grande occasion de heurts entre eux et Freud. Sa préface
affirme qu'une première version de certains de ses chapitres
existait avant le congrès psychanalytique de Berlin, en 1922,
et qu'ils ont été remaniés conjointement pour la publication.
Pour certains de ses aspects, ce livre peut sembler une reprise
des thèses avancées par Ferenczi en 1919, dans son article
« Difficultés techniques d'une analyse d'hystérie», qui aurait
fondé la technique active. Dans les six chapitres de cet
ouvrage de 1924, les noms de Ferenczi et de Rank sont
indissociables. Ils ont collaboré pendant quelques années
pour l'élaboration et la rédaction de leurs thèses. Ils signent
ensemble, même si chacun est porteur de certains chapitres.
Les questions dont l'initiative semble revenir à Ferenczi per-
sisteront en psychanalyse ; celles poursuivies par Rank appar-
tiennent tout aussi bien au domaine de la psychanalyse qu'au
domaine plus large de la politique.
Depuis Lénine jusqu'à Guevara et au-delà, pour tous les
philosophes liés à la pensée de Karl Marx, l'articulation entre
théorie et pratique sera traitée avec passion, que ce soit dans
le domaine de la psychanalyse, dans celui de la politique, ou
dans celui de la morale de l'existence personnelle, confondue
avec l'éthique. La grande révolution de Marx a été de sortir
la question de cette articulation du domaine de la théorie et
de proposer qu'elle soit résolue dans la pratique. D'ailleurs,
le titre complet du livre de Ferenczi et Rank, dans sa version
originale, est Entwicklungsziele der Psychoanalyse : Zur Wech-
selbeziehung von Theorie und Praxis, traduit en français
comme Perspectives de la psychanalyse : sur l'indépendance de
la théorie et de la pratique. Or, il ne s'agit justement pas
d'indépendance, mais d'interdépendance ou d'interaction'.
Contresens des traductions qui font oublier l'histoire des
débats et leurs enjeux. Pendant une année, 1919, Ferenczi a

1. Et, pour être plus précis, il ne s'agirait pas non plus de perspectives, mais
simplement de buts ou objectifi à condition d'y ajouter la notion de développement.

117
SANDOR FERENCZI

été le premier, et peut-être le seul psychanalyste à participer


à un gouvernement communiste. Les théories révolution-
naires ne devaient pas lui être étrangères. Jamais ces théories
n'ont admis une indépendance de la théorie et de la pratique,
caractéristique des pensées idéalistes.
D'une manière plus précise : l'introduction à Perspectives
de la psychanalyse signale l'impératif de l'innovation par rap-
port aux propositions de Freud, plutôt discrètes au sujet de
la technique. Ferenczi et Rank entendent s'appuyer sur les
textes de Freud qui vont de « Remémoration, répétition et
perlaboration », de 1914, à « Au-delà du principe de plaisir »,
de 1920. Comme nous le voyons, cette période correspond
d'assez près à l'analyse entre Ferenczi et Freud. « Remémo-
ration, répétition et perlaboration » a déjà dix ans au moment
des débats qui s'engagent. Ferenczi et Rank se donnent
comme tâche l'établissement d'une cohérence, en ce qui
concerne la technique psychanalytique, entre cet article de
1914, qui précise que le but ultime de l'analyse est la remé-
moration, et celui de 1920, qui insiste sur le caractère iné-
vitable de la compulsion de répétition : « Finalement, dans
la technique psychanalytique le rôle principal paraît donc reve-
nir à la répétition et non à la remémoration2 • » La répétition
apparaît comme une forme de remémoration. Sa compré-
hension exige l'attention à ce que Ferenczi désigne comme
« langage des gestes». L'attention portée au présent et à
l'actualité de la cure est-elle en contradiction avec l'effort
pour remémorer? C'est ce que semble penser Freud parfois,
c'est ce que craignent Ferenczi et Rank.

2. S. Ferenczi-0. Rank (1924), Perspectives de la psychana/,yse, Paris, Payor, 1994,


p. 12-13, traduction de M. Pollak-Cornillot, J. Dupont et M. Viliker.

118
RANK ET GRODDECK

Premières contn"butions de Rank à


la compréhension de la situation ana{ytique
Au début de leur livre, Rank décompose la situation analy-
tique en deux moments : celui du« processus de déroulement
de la libido et ses phases » et celui « de la dissolution de la
fixation libidinale dans le facteur de l'expérience vécue ». Le
premier moment n'exige rien de particulier de l'analyste,
sinon la capacité d'observer. L'établissement progressif du
transfert va de pair avec la régression libidinale jusqu'aux
points de fixation, qui correspondent aux traumatismes
infantiles, source de la névrose de transfert. Rank mentionne
Freud, pour qui l'analyste se fait alors l'avocat du refoulé
contre les résistances, ce qui amène à leur dissolution. L'ana-
lyste doit se garder de surestimer les éclaircissements qu'il
apporte au patient. Rank aboutit ainsi à un premier rappel
historique curieux : la cure analytique individuelle obéirait
au même mouvement que la constitution des connaissances
psychanalytiques (39)3.

La « rétrospeaive historique cn"tique »


de Ferenczi
Les raisons de Jones de considérer Ferenczi comme « bras
armé » de la psychanalyse ou de Freud, et même comme
« assez dictatorial », apparaissent clairement dans ce troisième
chapitre de Perspectives de la psychanalysé. En termes de
« rétrospective historique critique», il s'agit essentiellement
de critique, sans aucun exemple clinique en étayage, portant
surtout sur des éléments théoriques tournés en dérision et
sur des caricatures de la pensée d'Adler, de Jung ou de Stekel.
Le premier est considéré comme « manifestement incapable

3. Je donne entre parenthèses le numéro de la page mentionnée.


4. E. Jones, La Vie et l'œuvre de Sigmund Freud Les années de maturité (1901-
1919), p. 461.

110
SANDOR FERENCZI

de pousser plus loin l'analyse de la libido» (61) ; le deuxième


aurait négligé « l'importance mnésique des vécus infantiles ...
au profit d'une analyse du degré subjectif» (54) ; le dernier
ramènerait « le même symptôme névrotique d'abord à la
sexualité, puis à la criminalité et pour finir à la religiosité»,
ce qui permet la conclusion : « Il faut bien qu'un certain
nombre de ces allégations soient valables puisque celles-ci
couvrent toutes les possibilités» (50).
Mais les critiques de Ferenczi ne se contentent pas d'écar-
ter ces trois auteurs. Il prétend en outre avoir exposé ce qu'il
faut entendre par méthode analytique et pouvoir constater
« qu'une série de techniques défectueuses ne correspondent
en fait qu'à un arrêt à une certaine phase de l'évolution
analytique » (45). Ferenczi est l'un des premiers à prétendre
débusquer les « déviationnistes » et à localiser leurs sources
historiques.
« Ce qui va suivre est donc en fait l'exposé d'une série de
méthodes techniques erronées, c'est-à-dire qui ne correspon-
dent plus à l'idée que l'on se fait actuellement de la psycha-
nalyse» (45). Les huit premiers points évoqués s'adressent à
la communauté analytique, les neuf points suivants semblent
s'adresser à Freud. Ces « techniques défectueuses» sont:
1. une fonne d'analyse descriptive, basée sur la phénoméno-
logie et sur la négligence de l'aspect dynamique de la
psychopathologie ;
2. la collection des associations, quand l'analyste devient com-
plice du patient dans une forme de résistance déjà décrite
par Ferenczi, qui correspond à l'efflorescence désordonnée
des associations ;
3. le fanatisme de l'interprétation, quand la compréhension
du détail prime sur celle de l'ensemble, alors que c'est le
contraire qui s'impose, comme dans le travail de la tra-
duction;
4. l'analyse des symptômes, danger à propos duquel Ferenczi
rejoint Freud dans l'affirmation du but essentiel du travail

1?.0
RANK ET GRODDECK

analytique, c'est-à-dire la reconstitution de « l'histoire


infantile archaique » ;
5. l'analyse des complexes, quand Ferenczi analyse l'utilisation
par Freud du mot de complexe, à l'origine lié à Jung,
mais qui progressivement se restreint à la désignation du
complexe œdipien et du complexe de castration. Le carac-
tère primordial du point de vue dynamique, seul justifié
dans la pratique, est réaffirmé ;
6. les dangers d'un trop grand savoir de l'analyste. L'analyste
n'a pas à chercher à confirmer sa théorie à partir des
associations du patient. La théorie du développement
sexuel proposée par Freud a conduit nombre d'analystes
à l'utiliser d'une manière erronée;
7. le regroupement de tous ces défauts en deux grandes
entités : les « analyses élémentaires » et les « analyses de
complexe », le tout réuni dans la négligence du présent
du parient, au bénéfice des seules considérations sur son
passé. Or c'est ce présent qui constitue proprement le
transfert;
8. enfin, Ferenczi trouve déconcertant « de voir des simples
faits cliniques liés aussitôt à des spéculations sur le deve-
nir, l'être et le néant ; et celles-ci ... introduites dans la
pratique analytique à titre de règles bien établies, alors
que Freud lui-même n'a cessé de souligner leur caractère
hypothétique dans ses derniers travaux de synthèse ».

De même qu'il nous est difficile de comprendre tout ce que


Rank expose, vu le caractère daté du langage de spécialité,
nous ne parvenons pas à suivre exactement les arguments de
Ferenczi. Il ne donne pas d'exemple clinique et ne désigne
pas toujours le psychanalyste qu'il vise avec telle ou telle
critique. Si nous suivons au moins une partie du débat avec
Adler, Jung ou Stekel, d'autres évocations nous sont devenues
étrangères. Même à l'égard de ces trois analystes, si nous
connaissons l'extension, variable d'ailleurs, de leurs dissen-
sions théoriques avec Freud, nous ignorons les implications
cliniques de ces divergences, si tant est qu'elles existent. Lors

101
SANDOR FERENCZI

des controverses britanniques, entre 1941 et 1944, Strachey


pointe que des différences théoriques majeures peuvent
coexister avec des pratiques cliniques très proches 5•
Néanmoins, Ferenczi prend des risques qu'il ne semble
pas mesurer : une proposition de Freud aurait conduit nom-
bre d'analystes à l'erreur ; la prise en considération de la
névrose de transfert concurrence la reconstitution de l'his-
toire infantile; Freud prédit souvent l'avenir et Ferenczi le
sait, puisque ces prédictions ont occupé un rôle important
dans leurs relations. Ainsi, ces huit premières techniques
« défectueuses » vont se dédoubler et donner lieu à l'indica-
tion d'un certain nombre d'autres défauts, au sujet desquels
Freud ne peut pas ne pas réagir.
1. Certaines formulations sont confuses et difficiles à saisir :
la tâche principale de la psychanalyse est la découverte de
l'inconscient. Or, l'inconscient ne peut pas être l'objet
d'une véritable «remémoration», puisqu'il n'a jamais été
ressenti. Il va donc être l'objet d'une répétition. La
« reconstruction » elle-même de la part de l'analyste ne
peut pas produire de « réactions affectives ». « Le passé et
le refoulé sont donc contraints de trouver un représentant
dans le présent et le conscient (préconscient), donc dans la
situation psychique actuelle ( ... ) pour devenir efficients
les affects doivent tout d'abord être ravivés, c'est-à-dire
actualisés. ( ... ) ce qui ne nous affecte pas directement
dans le présent, donc réellement, restera sans effet psy-
chique » (5 5-56). Ferenczi ne mentionne pas ici la tech-
nique active, mais il s'y dirige et il y arrivera un peu plus
loin. Ses thèses sont difficiles à comprendre à cause de
l'introduction de termes comme « ressenti » ou « réactions
affectives », étrangers en général à la plume de Freud.
2. L'analyste doit tenir compte de la pluritemporalité qui
affecte pratiquement toutes les manifestations du patient,

5. Prado de Oliveira, Les meilleurs amis de la psychanalyse, Paris, L'Harmattan,


2010. Cette affirmation de Scrachey est une conclusion empirique qui s'impose
à quiconque a fréquenté des analystes d'orientation théorique différente.
RANK ET GRODDECK

mais il dirigera son attention essentiellement sur sa réac-


tion présente, ce qui est une manière d'introduire dans la
technique psychanalytique ses thèses sur l'amphimixie. En
relation à ce point, Ferenczi ajoute que les spéculations
de l'analyste sur l'histoire de la civilisation sont nuisibles
à l'analyse. Freud s'en occupait en permanence et en par-
lait fréquemment, ne se privant jamais de montrer sa
collection de statuettes à ces patients, et en faisant de
longs commentaires sur telle ou telle de ses pièces, com-
mentaires qui renvoyaient toujours au « lointain passé».
3. Au sujet des « explicatiom à donner à l'analysé», ce fut
une erreur malheureuse de relier analyse parfaite et ini-
tiation théorique. Au contraire, le désir d'enseigner et
celui d'apprendre sont peu favorables à l'analyse. Or,
enseigner ce qu'était la psychanalyse, c'est ce que faisait
Freud, et Ferenczi s'était adressé à lui pour apprendre, si
nous nous souvenons de sa première lettre. Ferenczi
ajoure en note que cette observation est valable même
pour les analyses didactiques, car les résistances se dépla-
cent sur le plan théorique de la science, faisant que celle-ci
et l'expérience vécue ne soient pas mises en relation.
4. « Ce n'est pas parce que Freud a dit un jour: "Tout ce
qui perturbe le travail analytique est une résistance",
qu'on peut affirmer dès que l'on rencontre un obstacle
dans l'analyse: "C'est une résistance."» Cette conception,
poursuit-il, amène à des impasses dans l'analyse. « On
oubliait manifestement une autre affirmation de Freud, à
savoir qu'il faut s'attendre à rencontrer sous forme de
"résistances" les mêmes forces qui en leur temps ont pro-
duit le refoulement, et précisément dès que nous tentons
de lever ces refoulements» (58). Ferenczi néglige de don-
ner les références exactes des citations qu'il fait de Freud.
Or, certaines d'entre elles sont connues, d'autres le sont
beaucoup moins. Nous pouvons imaginer que Ferenczi
est la première victime de cette maladie infantile de la
psychanalyse qui consiste à utiliser l'argument d'autorité
à la place de la démonstration clinique.

l?S
SANDOR FERENCZI

5. La thèse de Ferenczi est que nous comprenons comme


résistance ce qui en fait est le transfert négatif, qui ne peut
se manifester autrement, et dont la tâche principale de
l'analyse est sa résolution. Freud, pour sa part, considérait
souvent ce genre de transfert comme une contre-indica-
tion et n'hésitait pas à menacer le patient d'interrompre
l'analyse.
6. L'exigence de l'exclusion des relations personnelles entre
médecin et patient en dehors del' analyse a abouti à l'exclu-
sion artificielle de toute relation supposée personnelle
dans le cadre même de l'analyse, ce qui empêche l' évo-
lution du travail analytique. Ferenczi semble viser ici la
situation créée par Freud quand il l'invitait aux dîners
familiaux, à condition que des thèmes personnels ne
soient pas abordés. Mais ce point est complexe et il semble
ici confus. En effet, l'articulation entre la « théorisation
du ressenti analytique» et « l'exclusion de toute huma-
nité» n'est pas claire: est-ce qu'on théorise parce que toute
humanité a été exclue? C'est ce que semble indiquer ce
passage. Mais nous savons bien que très souvent Ferenczi
et Freud ne s'abstenaient justement pas de tout contact
personnel, au contraire. Ferenczi est, en fait, en train de
créer une nouvelle règle ou d'insister sur l'application
d'une ancienne règle rarement respectée, à savoir celle de
l'évitement de tout contact personnel, que Freud n'a
jamais pratiquée. En tout cas, il indique une contradiction
problématique : comment ne pas être « personnel » ?
7. Il s'ensuit un autre point qui semble confus: « Consé-
quence de cette attitude, bon nombre de praticiens ont
été par trop enclins à ne pas accorder à un changement
de la personne de l'analyste l'importance qui lui revient
selon la conception de l'analyse, processus psychique dont
l'unité est conditionnée par la personne de l'analyste. (. .. )
Nous croyons qu'il ne suffit pas de choisir un analyste
de l'autre sexe pour éviter les difficultés techniques» (59).
De quoi traite Ferenczi au juste ? Il ne peut pas ignorer
que ce qu'il décrit est ce que Freud a fait avec Serguei

1?4
RANK ET GRODDECK

Pankejeff, alias l'Homme aux loups, avec la« jeune homo-


sexuelle » ou avec le jeune AB, jeune homme schizophrène
dont l'analyse par Freud a pu être dégagée de sa corres-
pondance avec Pfister. À ces trois patients, Freud a
conseillé un changement cl' analyste en indiquant une
femme à sa placé.
8. Ce qui se déduit de l'ensemble de ces points est que les
erreurs techniques se produisent toujours en liaison avec
le transfert et la résistance. La source de cette situation
doit nécessairement résider dans un facteur subjectif du
psychanalyste, à savoir notamment son narcissisme. De
même que l'introjection avait été définie en utilisant les
traits propres à la projection, Ferenczi désigne maintenant
le contre-transfert du patient, alors que Freud a utilisé ce
terme pour caractériser ce qui se produit chez l'analyste.
Le narcissisme de l'analyste provoquerait un contre-trans-
fert chez le patient, qui commence à mettre « en relief les
choses qui flattent le médecin et par ailleurs à réprimer
les remarques et associations peu favorables qui le concer-
nent». En effet, Ferenczi se sert ici de manière indiffé-
renciée du terme de contre-transfert. Plus loin, il ajoute
que l'angoisse et le sentiment de culpabilité du patient ne
peuvent jamais être surmontés sans cette autocritique de
l'analyste. Dans tout ce passage, « on » semble être le nom
générique de Freud.
9. Enfin, Ferenczi conclut: la solution à cet ensemble de
difficultés serait la technique active. Certes, elle a été
l'objet d'un mésusage, d'une « activité sauvage » de la part
des analystes, sans doute en réaction à une extrême pas-
sivité antérieure. C'est une « activité modérée » qui
s'impose. L'analyste doit vraiment accepter, dans une cer-
taine mesure, « le rôle qui lui est prescrit par l'inconscient
du patient et ses tendances à la fuite ». Mais si ce sont

6. D. J. Lynn (1993), 11 L'analyse par Freud d'un homme psychotique, A.B., entre
1925 et 1930 », traduction Prado de Oliveira, Filigrane, Québec, vol. 16, n° 1,
2007, p. 110-123; Psychologie clinique, 2008, Paris, n° 26, p. 101-116.

125
SANDOR FERENCZI

des « tendances à la fuite», comment le fait d'incarner le


rôle imparti viendra+il favoriser la répétition des expé-
riences traumatiques précoces, plutôt qu'il n'aiderait à les
éviter ? Questions confuses, réponses peu claires.

Les solutions aux problèmes évoqués résident dans « l'auto-


critique » et dans la « technique active ». Mais Ferenczi ne
fait pas qu'adresser des critiques tout au long de ses dix-sept
points. Ceux-ci contiennent, ne serait-ce que de manière
latente, des suggestions et des propositions qui façonneront
la technique psychanalytique à venir, en renforçant des pres-
criptions déjà établies par Freud, mais jamais appliquées, ou
en en faisant d'autres, parallèles ou complémentaires. Le
meilleur exemple de ses contributions, ici, est l'approche de
Ferenczi, considérant le contre-transfert comme un transfert
du patient réactif au narcissisme de l'analyste. Nous savons
que la différence entre transfert et contre-transfert devra
attendre Lacan pour être surmontée.

La science selon Rank


« L'interaction entre la théorie et la pratique » est un chapitre
surprenant de ce livre. Théoriquement, il comporte une
introduction, assez générale, sur les rapports entre la théorie
et la pratique. L' œuvre de Lénine - Que foire ? - était alors
présente dans tous les esprits. Publié en 1902 et empruntant
son titre au roman de Tchernychevski (1862-1863), cet
ouvrage comporte une longue discussion autour de la théorie
et de la pratique. La pertinence du roman de Tchernychevski,
qui a marqué tous les penseurs révolutionnaires, est encore
attestée par le film de 1965, Pierrot le fou, de Jean-Luc
Godard, presque anniversaire d'un siècle du roman qui popu-
larise la question du Que foire ? La théorie transforme la
pratique ; la pratique transforme la théorie. La cure psycha-
nalytique se devrait d'être la mise en pratique d'une théorie
qui, de thérapie, est devenue science et même Weltans-
chauung, vision du monde, thèse que Freud écarte une

126
RANK ET GRODDECK

dizaine d'années plus tard, en 1933, dans ses Nouvelles Conft-


rences d'introduction à la psychanalyse, mais qu'il accepte ici,
du moins en première instance.
Ce qui surprend dans ce chapitre est qu'il est d'une clarté
que Rank n'a pas habituellement, ni dans son chapitre pré-
cédent, ni dans ses autres écrits'. Si certains passages, par leur
caractère dur et leur manière de trancher les questions sem-
blent propres à un certain Ferenczi, notamment lors de la
reprise des critiques sur les « déviations de la psychanalyse »,
tout comme le chapitre consacré à l'articulation entre théorie
et pratique, d'autres évoquent clairement des textes de Freud,
depuis la « Contribution à l'histoire du mouvement psycha-
nalytique », de 1914, jusqu'au Sigmund Freud présenté par
lui-même, de 1925, qu'il rédige pendant que Ferenczi et Rank
écrivent leur livre et le lui soumettent. D'ailleurs, l'établis-
sement du lien entre théorie et pratique est donné dès la
préface comme thème central du livre, en réponse à un appel
lancé par Freud avec l'objectif d'éclaircir cette question. En
tout état de cause, ce chapitre ne semble rien apporter de
particulier à la « Rétrospective historique critique» de
Ferenczi, ni au texte de Freud juste mentionné et, s'il est de
Rank, celui-ci a dû consigner les propos tenus par Ferenczi
et Freud lors de leurs discussions sur les chapitres précédents.

« Résultats » et « Perspectives »
Le premier de ces chapitres, comme résumé et conclusion,
réaffirme ce qui a déjà été avancé par Ferenczi : la science
ne doit pas être négligée ; les résultats thérapeutiques anté-
rieurs de la psychanalyse, même lorsqu'ils étaient surpre-

7. O. Rank (1909), Le Mythe de la naissance de !'héros; (1914), « Rêve et création


poétique)), « Rêve et mythe)); (1924), Le Traumatisme de la naissance. Les deux
textes de 1914 figurent dans la quatrième édition de L1nterprétation du rêve, de
Sigmund Freud, quand Rank apparaît comme son coauteur. Voir à ce sujet L. Mari-
nelli et A. Meyer, Rêver avec Freud: lïlistoire collective de L'interprétation du rêve,
p. 265-328.

127
SANDOR FERENCZI

nants, sont devenus insatisfaisants ; la technique psychanaly-


tique jusqu'alors, en 1924, ressemblait à une technique psy-
chopédagogique ; le prolongement de la durée des analyses
garantit leur bon résultat.
Mais ce que faisait Freud «jusqu'en» en 1924, était-ce
de la psychopédagogie ? Ferenczi oublie que toutes ses cri-
tiques peuvent atteindre directement Freud. Ses « Perspec-
tives » sont aussi enthousiastes qu'une de ses anciennes lettres
à son ami de Vienne, quand il s'abandonnait à l'exaltation
idyllique de la vérité 8• En attendant, la psychanalyse oscille
entre des périodes de théorisation exagérée et des périodes
d'attention exclusive à la pratique. Dans sa première période,
celle avec Breuer, la psychanalyse était « activiste » à
l'extrême. Le premier grand mérite de Freud a été de recon-
naître le transfert. Puis la création récente de polycliniques
à Vienne et à Berlin vient permettre un effort supplémentaire
d'intégration entre la théorie et la pratique, ainsi que l' éta-
blissement plus concret de la règle selon laquelle quiconque
veut se consacrer à l'analyse doit au préalable entreprendre
une analyse personnelle auprès d'un analyste expérimenté.
Ferenczi est explicite. L'analyse est beaucoup trop pédagogi-
que, elle transmet beaucoup trop une doctrine. Sa popula-
risation fait que les patients savent tous beaucoup de choses
à son sujet, d'où s'imposent une plus grande retenue et un
plus grand silence de l'analyste, qui travaille pour lui seul les
associations qui lui viennent à partir de ce que dit le patient,
au lieu d'associer à voix haute, en parallèle.
Ce passage est remarquable. Ferenczi semble comprendre,
ou du moins formuler clairement en tant que pionnier, le
dilemme actuel, au début d'un nouveau siècle : si la psycha-
nalyse est mondaine, elle perd de son efficacité ; si elle veut

8. Lettre du 5 février 1910: « Une fois que la société aura dominé son côté
infantile, des possibilités jusqu'ici totalement insoupçonnées de la vie sociale et
politique s'ouvriront. Pensez donc seulement ce que cela signifierait qu'on puisse
dire la vérité à tout un chacun, au père, au professeur, au voisin et même au roi.
Toute autorité fondée sur le mensonge que l'on s'impose à soi-même irait au
diable - l'autorité justifiée resterait, bien sûr.>)

128
RANK ET GRODDECK

gagner en efficacité, elle doit se faire plus discrète9• Il définit


de manière précise ce que Freud se contentait de considérer
comme « attention flottante » ou « indifférente », tout en
infléchissant cette définition et en annonçant ce qui sera la
technique psychanalytique à venir. Il pose également le pro-
blème de l'articulation entre une conception à venir du
«contre-transfert», c'est-à-dire l'activité associative de l'ana-
lyste, et une autre conception, la « métapsychologie de la
pensée de l'analyste».
Ferenczi semble se méprendre sur le sens global de ce
qu'il avance : ce qu'il propose doit amener le traitement
psychanalytique à s'aligner, « du moins en apparence, sur les
psychothérapies non analytiques, et même sur les méthodes
thérapeutiques habituelles en médecine. » L'avantage du psy-
chanalyste serait sa capacité d'articuler « son savoir et les
données individuelles livrées par le patient », alors que routes
les autres thérapies procèdent soit par « flou artistique», soit
par « violence fruste». L'analyste doit pouvoir même récu-
pérer l'hypnose ou d'autres méthodes de suggestion à l'inté-
rieur de son activité analytique, en les utilisant de manière
à prendre en considération le transfert. Cet ensemble vise à
une simplification de l'analyse et au remplacement de sa
technique des « processus intellectuels par des facteurs vécus
affectivement 10 ». Il conclut en conséquence au besoin d'une
simplification considérable de la technique psychanalytique,
ce qui amène à l'acquisition du savoir psychanalytique par
des médecins en général, et pas seulement par les psycho-
thérapeutes, et la réduction de la durée des analyses. La

9. Voir<< Des malades au parfum)► , L. Marinelli et A. Meyer, Rêver avec Freud:


l'histoire collective de L'Interprétation du rêve, p. 61-76.
10. Ferenczi n'est jamais loin de sembler confus. Le programme qu'il établit ici
pour l'analyste vise aussi à lui épargner la crainte d'être dans « l'incapacité de
couper le cordon ombilical affectif qui le relie au patient>► , Comme il n'a pas
rendu cette crainte explicite, à travers des exemples, nous sommes dans l'impos-
sibilité de le comprendre. Veut-il suggérer qu'il s'agit de Freud? Ou de lui-même?
Quels analystes enfin vivaient dans cette crainte ? Qui se soucie de réintégrer
l'hypnose dans la psychanalyse ?

129
SANDOR FERENCZI

psychanalyse que les médecins se sont appropnee et qui


devient un monopole des psychiatres est devenue une « ana-
lyse sans fin». Mais d'autres facteurs y contribuent, sans
soute. Le destin de l'Homme aux loups l'annonçait. Cela n'a
pas été un mauvais destin, mais c'est un destin qui mérite
réflexion. Freud reprendra ce thème dans son texte de 1937,
« Analyse avec fin et analyse sans fin ».

Messianisme psychanalytique
Dans sa correspondance avec Freud, Ferenczi avait été parfois
messianique. Dans cette même lettre du 5 février 1910 déjà
mentionnée, il écrivait encore :

« Je ne pense pas que la conception psychanalytique du monde


conduise à l'égalitarisme démocratique. L'élite spirituelle de
l'humanité doit conserver la prédominance ; je crois que Platon
a préconisé quelque chose de ce genre. Naturellement, il devrait
s'agir là d'intelligences qui seraient toujours conscientes de leurs
propres faiblesses, er n' oublieraienr ni ne renieraient le fonde-
ment animal et pulsionnel de resprit humain. »

Il est un fait que la psychanalyse s'est organisée comme un


mouvement politique. L'Internationale psychanalytique
s'inspire du modèle antérieur de l'Internationale communiste
et le comité secret s'inspire des comités centraux. Mais,
entre 1910 et 1924, en matière de psychanalyse rêveuse, il
y a eu la révolution et la contre-révolution hongroises.
« L'humanité » a été remplacée par la « communauté médi-
cale ». La psychanalyse doit être unificatrice de l'ensemble
du savoir médical, et le médecin de famille retrouverait son
rôle traditionnel de« conseiller et d'ami de la famille»,« mais
en un sens considérablement approfondi. Il serait l'observa-
teur compréhensif et le connaisseur intime de toute la per-
sonnalité et pourrait influencer de manière appropriée le
développement de l'enfant et de l'homme, depuis sa nais-
sance en passant par l'éducation, les difficultés du dévelop-
pement à la puberté et le choix professionnel, le mariage, les

130
RANK ET GRODDECK

conflits psychiques plus ou moins graves, les maladies orga-


niques et mentales » (94). Bref, un médecin omniprésent et
tout-puissant. C'est le« socialisme utopique» dans la version
de Ferenczi où son ancienne intimité avec Freud reste tou-
jours présente, car tout cela s'appuie sur une pierre fonda-
mentale : « la splendide isolation qui avait été indispensable
pour la création et la mise en forme de la psychanalyse
n'aurait plus besoin d'être maintenue de manière aussi
stricte » (93).
Splendide isolation = Freud; fin des restrictions =
Ferenczi.
Le Chercheur d'âme de Groddeck, écrit en 1921, n'est pas
loin, avec son médecin de famille bucolique, passéiste et lui
aussi omniprésent. Il y aurait eu lieu de craindre une certaine
dérive totalitariste de la psychanalyse.
Quelque soixante-dix ans plus tard, le contenu révolu-
tionnaire de ce livre de Ferenczi et de Rank, outre l'important
centrage de l'analyse sur le transfert et le « ici et maintenant »
est résumé ainsi: « L'analyste auquel se réfèrent Rank et
Ferenczi, à qui s'attache la libido du patient et de qui elle
doit être détachée, (cet analyste) est devenu un objet intrap-
sychique1 1. »
Ferenczi et Rank établissaient déjà des distinctions cli-
niques, devenues essentielles depuis : la différence entre la
véritable compréhension et l'intellectualisation, entre la libre
association utile et celle qui sert à la résistance, entre des
passages à l'acte qui précèdent les souvenirs et ceux qui ren-
dent impossible le travail analytique, entre l'activité psycha-
nalytique utile et les passages à l'acte contre-transférentiels
ou les fautes dues à l'inexpérience, à une mauvaise évaluation
ou une surévaluation d'une théorie particulière.

11. G.I. Fogel (1993), "A Transîtional Phase in our Understandig ofrhe Psy-
choanalytic Process: A New Look ac Ferenczi and Rank", Joumal ofthe American
Psychoanalytic Association, 41: 585-602.
SANDOR FERENCZI

Freud change d'opinion


Il n'était pas rare que Freud change d'avis. Les conséquences
de ces changements ont été plus ou moins graves. « Pour se
tenir à la vérité, il doit être dit que Freud n'était pas libre
de sautes d'humeur, oui, il est même possible de dire qu'ici
et là il avait l'humeur d'une hystérique 12 • » Ainsi, Freud ne
se rendait pas compte des dégâts que ses changements
d'humeur pouvaient provoquer. Il n'est même pas sûr que
Freud ait compris toutes les conséquences de son changement
d'avis. Par rapport à Rank, cela a été extrêmement lourd.
Un peu plus tard, il en a été de même pour Ferenczi.
En 1918, Freud avait présenté au V' Congrès psychanaly-
tique international à Budapest « Les chances d'avenir de la
thérapie psychanalytique», où il développait, sans les contre-
dire, les thèses présentées en même temps par Ferenczi et qui
deviendront son article sur les « Difficultés techniques d'une
analyse d'hystérie». Ces deux articles seront publiés en 1919.
Pourtant, le texte de Ferenczi est surprenant à plusieurs titres.
Il fait de nombreuses injonctions à une patiente - ne pas
croiser les jambes, ni en séance ni en dehors, ne pas uriner,
abandonner toute satisfaction érotique qui puisse évoquer la
masturbation. La naïveté de Ferenczi semble l'empêcher de
procéder à des considérations sur le transfert de la patiente
et sur son propre contre-transfert, d'évaluer combien il induit
ce qu'il croit débusquer. Freud accepte toutes ces proposi-
tions. Les deux amis semblent découvrir« l'activité», comme
si Freud ne l'avait pas utilisée dans ses Études sur l'hystérie ou
dans ses analyses de « l'Homme aux rats » ou de « l'Homme
aux loups ». Ils ne semblent pas remarquer non plus le carac-
tère excitant, pour deux messieurs d'un certain âge, de leurs
échanges sur l'érotisme d'une jeune femme, même si c'est son

12. I. Sadger (1929), Recolleting Freud, The University of Wisconsin Press, 2005,
traduction de J. M. Jacobsen et A. Dundes, p. 43. Sadger a été un des premiers
disciples de Freud et a régulièrement participé dès 1906 aux réunions de la Société
psychologique du mercredi, puis de la Société psychanalytique de Vienne. Il a été
l'oncle de Fritz \"v'ittels. Ma traduction ici.

132
RANK ET GRODDECK

commentaire sur le texte de Ferenczi qui conduit Freud à


réaffirmer que l'analyse doit être conduite, « autant que pos-
sible », dans un état cl' abstinence.
En 1924, Lou Andreas-Salomé accueille très favorable-
ment le livre des deux amis et le fait savoir aux Freud. Début
janvier, elle écrit à Anna: « Je viens de lire d'un trait le livre
de Ferenczi et Rank, l'approuve presque sans réserve, sans
toutefois être en mesure de justifier en détail par lettre ce
presque. » Ce presque deviendra un abîme.
Car Freud a suivi de près l'écriture de ce livre. Il en a
entendu la lecture. Il a pensé lui accorder un prix. Il l'a
parrainé. C'est ce que montre sa correspondance de l'époque
avec Ferenczi. Et, une fois le livre publié, il lui retire son
soutien. Voici les échanges entre lui et Ferenczi qui suivent
immédiatement sa parution. Le 20 janvier 1924, Ferenczi
écrit à Freud :

« Comme nous ne nous sommes plus revus après la réunion de


l'Association, je n'ai pas eu l'occasion de vous demander votre
impression personnelle sur ma conférence. Mais votre remarque
humoristique dans laquelle vous avez apostrophé Rank comme
"complice" me revient constamment en mémoire et f ai
l'impression - peut-être hypocondriaque - que vous n'êtes pas
d'accord avec tout. Cela est, bien sûr, en contradiction avec
l'accord que vous avez exprimé à plusieurs reprises - et malgré
cela, je voudrais vous demander de me rassurer, ou alors, de
m'éclairer à ce sujet.>>

Freud répond immédiatement, deux jours plus tard :

« Je ne suis pas entièrement d'accord avec votre travail commun,


bien que j'en apprécie beaucoup de choses ... dans l'ensemble,
je préfère rester sur ma réserve pour que vous tous, vous ne
soyez pas dérangés dans votre production. C'est de cette
manière que je veux rendre moins nuisible ma présence encore
à cet âge. >)

Ferenczi, en retour, fin janvier 1924, lui rappelle que le livre


avec Rank porte aussi le propre cachet de Freud, qm en a
SANDOR FERENCZI

lu les épreuves et leur a donné des conseils de remaniement,


suivis strictement.

« Par prudence, nous vous avons lu la première version. ( ... )


Puis vous nous avez fair l'amabilité de nous encourager à par-
ticiper avec ce travail au concours annoncé aussitôt après; (... )
il n'y a pas si longtemps vous étiez d'avis que ce travail aurait
dû briguer et obtenir le prix. (. .. ) Permettez-moi enfin d'indi-
quer une contradiction qui, heureusement, se trouve entre deux
phrases de votre lettre. Vous dites que, dans l'ensemble, vous
préférez vous retirer pour ne pas nous gêner dans notre pro-
duction et pour vous empêcher de nuire en étant encore présent
à votre âge. Mais, à la fin, vous prenez congé de moi avec
"Freud, inchangé par la maladie et la vieillesse". Permettez-moi
de m'en tenir à cette dernière phrase. »

Certes, Freud est inchangé avec l'âge. Dès L 'Interprétation du


rêve, il avait écrit :

« Un ami intime et un ennemi haï ont toujours été en moi des


requêtes impératives de ma vie sentimentale. fai toujours su m'en
procurer de nouveaux, et il n'est pas rare que cet idéal de l'enfance
se soit réalisé au point de faire coïncider ami et ennemi dans la
même personne, mais plus naturellement de manière simultanée
ou par alternances plusieurs fois répétées, comme cela peut avoir
1
été le cas dans les premières années de mon enfance 3. >>

Ferenczi veut s'assurer d'une alliance avec Freud, qui lui


répond, encore une fois, immédiatement :

« Avant tout, vous devez me faire savoir ce que j'ai, en vérité,


écrit sur votre travail commun. (... ) je ne voudrais pas paraître
à moi-même comme tenant un double langage. Le fait demeure
que cela ne me plaît plus autant qu'au début.»

Freud avait été satisfait du travail commun, maintenant il


est insatisfait. Il prétend que sa critique portait plus sur la

13. S. Freud (1900), L1nterprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, traduction de


J.-P. Lefebvce. p. 525.
RANK ET GRODDECK

conférence que sur le livre lui-même. Ferenczi n'aurait pas


parlé du livre, mais de la thérapie active, ce dont ils discutent
depuis 1919. Mais, enfin, le livre non plus « n'est pas hon-
nête ». Il cache Le Traumatisme de la naissance de Rank et
ladite technique active, ce sont des manières de vouloir accé-
lérer l'analyse, argumente Freud dans sa lettre à Ferenczi du
début février 1924, alors que cinq ans plutôt il l'avait
approuvé. Pourtant rout cela est contradictoire et Freud l'a
su auparavant. Ferenczi ne cesse de répéter que la durée de
l'analyse va se trouver allongée et non raccourcie. Freud est
peut-être plus atteint par les allusions de Ferenczi qu'il ne
l'imagine ou qu'il ne le fait comprendre, mais il conclut :

« Maintenant, en ce qui concerne votre effort de rester entière-


ment et toujours en accord avec moi, je l'apprécie au plus haut
point comme expression de votre amitié, mais je trouve ce but
ni nécessaire ni facile à atteindre. (... ) Que vous-même et Rank,
lors de vos échappées indépendantes, abandonniez un jour le sol
de la psychanalyse, cela me paraît quand même exclu. Alors
pourquoi n'auriez-vous pas le droit d'essayer de voir s'il n'y a pas
quelque chose qui fonctionne autrement que je ne l'avais pensé ? »

Car la liberté que Freud laisse est aussi menace de sanction 14 •

14. A. Kardiner, MyAnalysiswith Freud: Reminiscences, New York, Norton, 1977,


traduction française : Mon analyse avec Freud, Belfond, 1978. Aussi : B. Lohser
et P. M. Newton, Unorthodox Freud· The View ftom the Couch, New York,
Londres, The Guilford Press, 1996, p. 36-38. <{ Il (Freud) considérait comme son
privilège de me dire un jour, alors que je discutais sa théorie du parricide archaïque
(Totem et Tabou) - "Ah! Ne le prenez pas trop au sérieux. C'est quelque chose
dont j'ai rêvé dans un après-midi de dimanche pluvieux." Mais, si on ne le prenait
pas au sérieux, il pouvait nous couper la tête. Je ne savais pas comment m'y
prendre. "Bien", il dirait, "C'était juste une idée". Mais si on s'opposait à lui,
c'était le début de sérieux problèmes.)) Sadger, pour sa part, affirme que Freud
<{ avait de tout temps été un esprit férocement haineux. Il pouvait toujours détester

beaucoup plus fort qu'il ne pouvait aimer)). Cependant, il est faux de prétendre
que Freud (( ne pardonnait jamais>). Difficilement peut-être, mais pas <{ jamais »,
le meilleur exemple en étant Wittels. Voir E. Falzeder, (( "Une grosse liasse de
papiers sales". Freud sur l'Amérique, Freud en Amérique, Freud et l'Amérique)>,
Psychothérapies, 2010/4, 30, 203-218. Aussi Wittels. Freud et la femme-enfant:
mémoires de Franz Wittels, suivi de Sigmund Freud, l'homme, la doctrine, l'école,
Paris, PUF, 1999, traduction A. May.
SANDOR FERENCZI

Le Traumatisme de la naissance apparaît cette même année


1924. Freud peut se sentir menacé par ce livre, où Rank
avance des thèses qui mettent en discussion celles de Freud
au sujet du complexe d'Œdipe et du complexe de castration.
Freud insiste longtemps sur ce qu'il craint, à savoir le « dou-
ble langage. » Il encourage ce qu'il craint. C'est que le « dou-
ble langage » ne se donne pas immédiatement, mais se dévoile
dans le temps et est toujours fonction de circonstances plus
larges. Comme Freud se sent menacé et emploie souvent une
rhétorique de persécution et de guerre, Ferenczi doit accourir
pour le protéger. L'inconcevabilité de l'abandon de la psy-
chanalyse recouvre la certitude que cela se fera. Freud le dit
peu après, le 20 mars 1924 : « Ma confiance en vous et Rank
est inconditionnelle. Ce serait triste qu'après quinze-dix-sept
ans de vie commune on puisse constater qu'on a été
trompé. » Mais il écrit au passé, et sur Rank, il ajoute : « Ses
contributions ont été inestimables ; sa personne serait irrem-
plaçable. » Ce qui atteint Rank peut aussi atteindre Ferenczi.
Pourtant, Le Traumatisme de la naissance et Thalassa sont
des livres qui se rapprochent souvent 15 • Ferenczi et Rank ne
font rien d'autre que mettre à jour une thèse qui reste enfouie
dans les écrits de Freud, mais qui fait son chemin, à savoir
celle de la priorité du maternel dans la constitution de la
subjectivité 16 •
Le 30 mars, Ferenczi écrit à Rank, en conclusion de cet
épisode : « La position du prof. dans cette affaire semble avoir
été indécise et contradictoire. Mais ses craintes éventuelles
sont sans fondement. » Quelques mois plus tard, Ferenczi
accusera Rank. Dans ces lettres, Freud mentionne déjà
«l'activité» de Ferenczi, qui viserait à raccourcir la durée de

15. Lou Andreas-Salomé compare ces deux livres, comme je le montre un peu
plus loin. Beaucoup de similarités existent entre Rank et Ferenczi.
16. S. Freud (1911), << Grande esr la Diane des Éphésiens 1>, Paris, Résultats, idées,
problèmes, l, PUF, 1988, traduction de J. Altounian et collaborateurs, p. 171-173 ;
Totem et tabou (1912-1913), Paris, Gallimard, 1993, traduction de M. Weber,
p. 235 et 253; (1929), L'avenir d'une illusion, Paris, PUF, 1971, traduction de
M. Bonaparte, p. 33.
RANK ET GRODDECK

l'analyse. Or, ce raccourcissement, en premier lieu, a été le


fait de Freud, comme nous le savons. Certaines des analyses
où ses patients sont éconduits se situent à plusieurs années
d'écart, ce qui témoigne de la permanence d'une pratique.
Freud laisse « l'activité » au seul tact de l'analyste, thèse
qu'il soutient depuis toujours, que Ferenczi souligne et qu'il
réintègre à ses propres thèses. Qu'est-ce donc que cette « acti-
vité» qui dérange tant Freud à partir d'un certain moment?
Ferenczi signale utilement que même la « technique passive »
comporte un élément d'activité, adroitement exploitée par le
masochisme de certains patients 17 •
Au demeurant, il reste à étudier la polarisation de la dis-
cussion sur la technique en termes d' « activité » et de « pas-
sivité». Ferenczi préconise l'intervention de l'analyste dans
la vie des patients dans les seuls cas où leur indécision les
empêche de faire des choix importants pour leur existence.
Freud y aurait entendu une attaque contre ses propres pra-
tiques, car très fréquemment il encourage des décisions de
ses patients.
Ce que Freud ne dit pas à Rank et à Ferenczi est qu'il
n'est pas seul. Ni le Traumatisme de la naissance, ni les Pers-
pectives de la psychanalyse, bien qu' encouragés par Freud, ne
reçoivent l'assentiment de la majorité du Comité secret. Sur-
tout, ce livre est très antipathique à Anna Freud 18• Les ten-
sions entre Jones et Ferenczi au sujet de la technique active
s'accroissent peu à peu. 1923 et 1924 sont des années déci-
sives. L'alliance entre Jones et Abraham devient plus étroite
et les deux s'opposent à Rank et à Ferenczi. Anna Freud
et Eitingon manifestent eux aussi leur opposition à Rank. Le

17. S. Ferenczi et O. Rank, Perspectives de la psychanalyse, p. 62.


18. On a pu considérer que la violence de l'accueil réservé au Traumatisme de la
naissance a été le résultat d'un déplacement, ou mieux, d'un retour des sentiments
refoulés par Thalassa. Peut-être. Voir H. Oppenheim-Gluckman, « Le roc du
transfert >l, S.indor Ferenczi, un incorrigible analyste, Lettres de la Société de psy-
chanalyse fteudienne, n° 24, 2010, p. 65. Un autre élément qu'il convient d'ajouter
est qu'Anna Freud est en concurrence directe avec Rank pour la place de secrétaire
de son père.

1S7
SANDOR FERENCZI

Comité se manifeste lourdement. Il questionne les patients


pour connaître les pratiques. À Londres et à Berlin, on refuse
les patients en provenance de Budapest, après les avoir inter-
rogés. Une pratique inquisitoriale s'établit, qui se perpétuera
dans « l'affaire » autour de Lacan.
Freud n'est pas le seul à tenir un« double langage». Jones
l'accompagne. Il est impossible de savoir qui soutient exac-
tement quoi. Ce ne sont pas toujours les positions plus
conservatrices et régressives qui prévalent, même si c'est fré-
quemment le cas. Tout dépend d'équilibres difficiles à éva-
luer, fugaces. Même si Freud est contre les « chasses aux
hérétiques », il est sensible à Abraham qui, encore une fois,
est plus freudien que Freud et joue les cassandres dans sa
lettre circulaire du 21 février 1924, déclenchant cette chasse :

« Jediscerne les signes d'un développement menaçant concer-


nant des quesrions vitales de la psychanalyse. Je suis forcé, à
mon grand chagrin, et pas pour la première fois durant les vingt
années de ma vie psychanalytique, d'émettre un avertissement.
Quand j'ajouterai que ces faits m'ont dérobé une bonne dose
de l'optimisme avec lequel j'observe le progrès de notre travail,
vous pourrez en déduire les profondeurs de mon inquiétude 19 . >>

À la mi-septembre 1924, Lou Andreas considère le livre de


Rank « trop insignifiant » pour qu'elle dérange Freud à son
sujet et l'écrit à Anna. Mais elle ajoute :

« Ce qui m'a touchée dans la pensée qui est au principe du


livre érait déjà depuis longtemps chez Ferenczi. La fantastique
audace de ce dernier convient au sujet, dans la mesure où elle
ne veut rien prouver au sens strict, mais elle n'a rien à voir
avec le schématisme rapide et niveleur de Rank20 . »

19. P. Grosskurth, Freud, l'anneau secret, Paris, PUF, 1995, traduction de


C. Anthony, p. 137.
20. L. Andreas-Salomé-A. Freud, Correspondance, 1919-1937, Paris, Hachette,
traduction de S. Michaud, p. 296.

lSR
RANK ET GRODDECK

Début novembre, pour Lou Andreas, Rank est devenu un


« individu de malheur » et doit s'habituer à des « coups de
cravache», qu'il est supposé donner avec ses nouvelles
thèses21 • Ferenczi y a échappé de peu ! Le 20 décembre 1924,
une longue lettre de Rank adressée aux membres du Comité
secret montre à quel point ces divisions étaient douloureuses
et les pressions lourdes. Rank s'y livre à une « autocritique »
digne des procès de Moscou22 • Sandor Rad6 le remplace dans
ses responsabilités éditoriales. Anna, qui le remplace auprès
de Freud en tant que secrétaire personnelle, décrit à Eitingon
le dernier entretien entre l'ancien ami et son père :

« D'après ce que m'a dit Papa, j'ai eu la même impression que


juste après le retour de Rank ; c'est-à-dire que si on pouvait
l'attraper et le secouer un bon coup (pas seulement physique-
ment, évidemment), tout viendrait - avec beaucoup de vulgarité
et d'amertume peut-être, mais honnêtement et sincèrement
néanmoins. Papa et moi n'avons pas essayé cette méthode, parce
que f ai pensé que Ferenczi et vous pourriez atteindre le même
but plus facilement. Mais cela exigeait peut-être plus de chaleur
et d'affection qu'aucun de nous n'en avait encore pour Rank
après tout ce qui s'était passé23 . »

Ce n'est pas la première fois qu'une telle violence se déchaîne


dans le mouvement psychanalytique. Et, encore une fois, un
départ en Amérique, celui de Rank, est lié à ce déchaînement.
Ferenczi assiste à tout ça. Lui aussi a maille à partir avec
Freud au sujet d'un voyage et d'un séjour en Amérique. Plus
tard, il se souviendra et saura que son destin se joue entre
Freud, Eitingon et Jones.

21. Ibid, p. 312.


22. P. Grosskurth, déjà mentionnée, p. 158-161.
23. E. Young-Bruehl,Anna Freud, Paris, Payot, 1991, traduction de J.-P. Ricard,
p. 152-153.

139
SANDOR FERENCZI

Scissions et menaces
Quelques précautions s'imposent à Ferenczi. Il prend des
distances par rapport à sa technique, qui est aussi celle de
Freud, ne l'oublions pas. Il publie ses « Contre-indications
de la technique active », en 1926. Il s'éloigne clairement de
Rank. Pour Freud, depuis 1924, à sa consommation excessive
de tabac viennent s'ajouter les effets secondaires des analgé-
siques peu efficaces, car il souffre beaucoup. Sa vie sera
désormais très douloureuse. Certains traits de son caractère
s'accentuent. Ses plaintes sont vite accusatrices. Accusateur,
il prétend être accusé, et transforme des bisbilles en attaques
mortelles contre lui ou contre la psychanalyse. Après l' appa-
rition de sa tumeur, ce n'est qu'en mai 1925 qu'Anna donne
de bonnes nouvelles de l'humour de son père et d'une soirée
réjouissante:« Il n'est guère disposé à l'admettre, mais il était
gai, bavard, et pétillait d'idées comme ce n'était plus arrivé
depuis longtemps24 • » Nous y constatons cette oscillation : il
est gai, mais ne veut pas l'admettre.
D'un point de vue de politique théorique, il a été facile
de séparer Ferenczi et Rank à partir de la question du trau-
matisme de la naissance. Il y a aussi la question de la politique
institutionnelle, que Freud exprime dans une longue lettre
de la fin août 1924 à Ferenczi. Rank se ferait des ennemis
partout. Maintenant, il voudrait se fâcher avec Freud. Il serait
devenu fou. Rendre pathologiques les différences d'opinion
est une coutume ancienne dans l'histoire de la psychanalyse.
Ferenczi finit par se ranger du côté de Freud. Conflits
personnels, théorie et technique psychanalytique sont inter-
dépendants25. L'amitié est aussi un point sensible pour Freud.
Il venait d'être accusé lui-même de ce dont il accuse main-
tenant Rank, à savoir de se faire souvent des ennemis. Et il

24. L. Andreas-Salomé-A. Freud, déjà mentionné, p. 370.


25. Il est bien difficile de savoir laquelle de ces crois dimensions est la plus
importante, quand les trois s'imbriquent, et on s'y perd. Voir A. Haynal et E.
Falzeder (1993), "Empathy, Psychoanalytic Practice În the 1920s, and Ferenczi's
Clinicat Diary", journal of the American Academy of Psychoanalysis, 21: 605-621.

140
RANK ET GRODDECK

répond avec douleur. Malheureusement, la liste des noms


qu'il propose pour exemplifier ceux qui lui sont restés fidèles
se réduit comme peau de chagrin : Abraham meurt, Rank
lui-même est écarté, Eitingon part. Excepté Jones, il
n 'accor
de pas 1 · ·importance aux autres26 .
a meme
Les « Contre-indications » de Ferenczi sont des réponses
aux critiques de Freud qui affirme que ces nouvelles thèses
n'apportent rien de neuf là où elles sont acceptables, et
qu'elles sont inacceptables quand elles innovent. Mais
Ferenczi considère qu'il est lui-même en mesure de juger, vu
l'expérience « de plusieurs années » dont il dispose. Il reprend
donc ses thèses présentées au congrès de 1918. La technique
active se propose d'accroître la tension psychique, par des
refus, des injonctions et des interdictions désagréables.
Ceux-ci constituent les activités propres à l'analyste, caracté-
risées par la frustration et par la « provocation ». On dirait
aujourd'hui qu'elles sont comportementalistes. Elles sont
aussi utilisées par Freud. Leur application a été un échec, et
Ferenczi a dû se résoudre à l'annoncer à ses patients et à s'en
excuser, en essayant d'obtenir leur accord intellectuel, plutôt
que de continuer à s'imposer. Parmi les choses auxquelles il
a dû renoncer se trouve l'ambition de fixer un terme à l'ana-
lyse comme moyen de précipiter la fin du traitement.

Groddeck, ami de Ferenczi


Ferenczi commence à se rapprocher de Groddeck vers 1918,
encouragé par Freud. Leur amitié deviendra de plus en plus
intime. Lors des crises autour de Rank, Groddeck est un
soutien solide pour Ferenczi. Ils resteront amis jusqu'à la
fin.
Groddeck est à l'origine du remaniement de la métapsy-
chologie de Freud qui donne « la deuxième topique». En

26. S. Freud, Prisenté par lui-même, Paris, Gallimard, 1984, traduction de


F. Cambon, p. 90.

141
SANDOR FERENCZI

général, Groddeck est aussi connu comme le fondateur de


la médecine psychosomatique et l'un des premiers, avec
Tausk, à être sensible au« langage d'organes 27 ». Il est encore
l'un des premiers psychanalystes à souligner l'importance de
la mère dans l'expérience du bébé, bien plus grande que celle
du père évidemment, mais aussi son importance générale
dans la vie culturelle. Mi-novembre 1922, il reproche à
Ferenczi de trop insister sur le « transfert paternel » pour la
réussite de l'analyse. « Mais pourquoi le transfert maternel,
ou celui sur ces camarades, ou sur le biberon, ou le rythme,
ou la poupée de caourchouc et le hochet, serait-il moins
urile ? » questionne-t-il. Et il associe avec ses souvenirs de
jeux avec sa sœur aînée, jeux de « Mère et enfant », quand
lui-même, Groddeck, était presque toujours la mère28 •
Tant de liberté d'esprit est revigorante pour Ferenczi.
Groddeck n'hésite pas à être tendrement irrévérent envers
Freud, en écrivant sur « le grand chapeau d'adulte qui
entoure sa tête abrutie », si remplie de l'impératif de donner
un nom à tout.

Freud rapproche Ferenczi et Groddeck


Le Livre du ça, qui paraît en 1923, est proche du livre de
Ferenczi et de Rank. Le surgissement de cet innovateur de
génie a certainement mobilisé le désir d'innover des uns et
des autres. Dix ans plus jeune que Freud, Groddeck a trente-
quatre ans quand il ouvre son Sanatorium en 1900. « Sata-
narium », dit-on, selon le titre du « journal » des patients,

27. Le premier a souligné qu'il s'agit de 11 so cnlled organic diseases 1> est S.E. Jelliffe.
Voir, de 1913, son article "Technîque of Psychoanalysis", Psychoanalytic Review,
!, 63-75.
28. Ferenczi-Groddeck, Correspondance, 1921-1923, p. 76-78. Toue en soulignant
le caractère pionnier de l'œuvre de Groddeck et ses thèmes qui marqueront le
plus Ferenczi et la psychanalyse, Fortune présente un montage assez particulier
de cette lettre. Voir C. Fortune, (2002), "Georg Groddeck's influence on Sandor
Ferenczi's Clinical Pracrice as Reflected in Their Correspondence 1921-1933",
Psychoanalysis and History, 4:85-94, Edinburgh, Edinburgh University Press.

142
RANK ET GRODDECK

qui circule dans cette institution, et qui est probablement le


premier exemple de « journal thérapeutique » dans l'histoire
de la psychiatrie. Il apporte plus sûrement la peste que Freud.
Groddeck prend contact avec Freud à la fin mai 1917. Avant
de lui répondre, Freud écrit d'abord à Ferenczi, début juin:
« Prochainement, je vous enverrai une lettre, la plus intéres-
sante que j'ai jamais reçue d'un médecin allemand, dont le
contenu a de nombreuses convergences avec vos pathoné-
vroses et la pensée lamarckienne. »
A Groddeck, Freud écrit, début juin 1917 : « vous êtes
un superbe psychanalyste ( ... ) appartenant irrémissiblement
à la horde sauvage ». Il mentionne déjà dans cette lettre le
nom de Ferenczi, qu'il considère proche de Groddeck par
ses centres d'intérêt29 • Peu après, Freud transmet la lettre
qu'il vient de recevoir à Ferenczi, qui répond immédiate-
ment, le jour même, en soulignant que leur nouvel interlo-
cuteur doit être plutôt un « fantaisiste », mais que cela joue
en sa faveur. Ferenczi considère que Groddeck « ne travaille
pas avec notre psychanalyse, mais presque exclusivement avec
le transfert (à lui-même partiellement inconscient), c'est-
à-dire avec la suggestion au sens ancien du terme ; mais
peut-être suggère+il avec plus de succès que d'autres,
puisqu'il a acquis des connaissances ». Il continue :
« Emploie-t-il aussi, inconsciemment, d'autres forces (trans-
mission de pensée), je laisse la question ouverte. »
Ferenczi estime, au sujet de Groddeck, que le « penchant
pour les sectes et le mysticisme s'exprime dans l'utilisation
systématique du mot "ça" au lieu d'"Ics". Toutefois, certains
exemples sont très intéressants ». Ferenczi conclut de manière
ambivalente :
« Il est certain que l'on devrait faire la connaissance de cet
homme. Malheureusement, cela rappelle la visite au petit curé

29. Cette lettre est du 5 et non pas du 7 juin. Voir B. This, « Walter Georg
Groddeck),, Ferenczi-Groddeck, Correspondance, 1921-1933, Paris, Payot, 1982,
p. 42.

143
SANDOR FERENCZI

bavarois Staudenmayer, qui s'est révélé être une démence pré-


coce. Mais, même ainsi, il pourrait nous enseigner bien des
choses nouvelles. Je suis curieux de savoir comment vous allez
interpréter ce cas. »

Ferenczi n'aurait pas appris avec l'épisode Elma ce qu'il


convient de penser du diagnostic de « démence précoce ».
Deux jours plus tard, le 15, Freud pense retrouver dans la
réaction de son ami envers le Dr Groddeck un de ses vieux
traits de caractère, « la tendance à laisser l'étranger à la
porte ». Mais c'est bien ce que Groddeck demande et que
Freud lui refuse, en attirant son attention sur ses deux péchés
capitaux : son ambition banale ainsi que sa partialité philo-
sophique. Mais Freud considère comme puissante son arti-
culation entre psychique et physique. L'essentiel est que
l'ensemble va dans le même sens que leurs travaux à partir
de Lamarck.
Ferenczi est aussi impatient que Freud de lire la réponse
de Groddeck, mais, en attendant, il a réussi à égarer pour
de bon le manuscrit de Freud au sujet de « la guerre et la
mort ». Fin juin, Freud lui transmet la nouvelle lettre de
Groddeck, en la jugeant très satisfaisante, mais un peu longue
et ennuyeuse. Fin septembre, Groddeck écrit encore à Freud,
qui répond en lui communiquant avoir transmis sa lettre à
Ferenczi. Il s'engage ainsi une amitié triangulaire, une sorte
de nouveau « ménage à trois » amical, dont l'ébauche avait
été dessinée entre Freud, Jung et Ferenczi, lors du voyage en
Amérique.
Impossible de connaître l'humeur de Groddeck quand il
s'adresse à Freud comme « vénéré professeur». En octobre,
Groddeck lui envoie un manuscrit et offre de l'envoyer aussi
à Ferenczi. Freud demande qu'il le lui envoie plutôt à lui-
même, car le sien a été immédiatement transmis à Ferenczi
qui, d'ailleurs, en fait aussitôt un compte rendu très élogieux
pour la revue de psychanalyse. Ayant reçu sa deuxième copie
du manuscrit, Freud la fait parvenir à Sachs. La publication
de Groddeck s'organise.

144
RANK ET GRODDECK

Tout au long de 1918, il est fréquemment question de


Groddeck entre Freud et Ferenczi. Ce nom propre est qua-
siment substantivé pour désigner une méthode thérapeutique
ou une démarche théorique d'approche du patient. Mais les
pulsions de commérage qui circulent entre Budapest et
Vienne reprennent le dessus. Ferenczi écrit à Freud au sujet
d'une patiente, « la Suédoise », qui leur apporterait des
aperçus sur les méthodes de Groddeck. Il considère celui-ci
comme dépourvu de sens critique, du fait qu'il parle à sa
patiente de la correspondance qu'il entretient avec Freud.
« Dois-je amener la Suédoise à en dire plus ? » conclut
Ferenczi, en se proposant comme espion. Il s'en plaindra
plus tard, quand il sera espionné à partir de Londres ou
Berlin.
Il s'agit toujours de la même Suédoise, qui navigue entre
folie, réunions de la Société psychanalytique de Vienne et
lectures des épreuves de traductions de Freud. Ferenczi consi-
dère scandaleux que Groddeck lui fasse lire des lettres
d'autrui, alors que lui-même et Freud ne cessent d'en faire
autant. A la mi-juin, Freud renvoie les lettres à Ferenczi, en
lui déconseillant de poursuivre son intention d'interroger la
patiente. La « Suédoise » est vraiment trop trouble, mais il
convient aussi de protéger Groddeck.

Démoniaque, au sens de Groddeck : nuages


En 1919, Freud insiste pour que Groddeck participe à l'Asso-
ciation psychanalytique internationale. Il interprète la mort
de l'ancien mari de Gizella Palos, maintenant Gizella
Ferenczi, comme un événement « démoniaque, au sens de
Groddeck». Ferenczi refuse l'interprétation, tout en recon-
naissant la singulière coïncidence. Puis il ajoute, en son nom
et celui de son épouse : « Nous espérons tous deux que notre
amitié restera toujours sans nuages. » C'est une des premières
et rares fois où cet espoir est formulé. C'est que les nuages
sont à l'horizon. Sinon, pourquoi le souhaiter?

145
SANDOR FERENCZI

Entre la mi-octobre et la mi-novembre 1920, Groddeck


et Freud échangent de curieuses lettres. D'abord, le premier
écrit au second : « Du reste, durant la journée du congrès,
je vous ai couru après dans un état semi-crépusculaire, exac-
tement comme un amoureux. ( ... ) Mon désir ardent est
maintenant d'être une fois tranquillement avec vous.» Freud
lui répond ne pas entièrement pénétrer ses raisons d'être
comme ça! Une semaine plus tard, Groddeck l'invite à se
reposer dans son sanatorium, posant comme seule difficulté
le fait que Freud aurait « un amoureux dans les parages ».
Un an plus tard, enfin, Ferenczi et Groddeck font connais-
sance. Les deux hommes se lient d'amitié, de même que leurs
femmes.
Début 1922, Freud lit plusieurs livres antérieurs de Grod-
deck et les commente à Ferenczi, fin mars. Ferenczi, Gizella
et Elma séjournent chez les Groddeck. Est-ce que Freud est
jaloux ? Mi-juillet, il se fait mystérieux auprès de Ferenczi :
il lui annonce écrire quelque chose qui irait au-delà de « l'Au-
delà », il ne veut pas en dire plus, cela « deviendra un petit
livre, ou rien», quelque chose qui n'a pas de titre. Tout ce
que Freud peut dire est que « ... cela a à faire avec Grod-
deck». Ce sera Le Moi et le ça.
En fait, dès la mi-avril 1921, Freud accuse réception à
Groddeck de ses « cinq premières lettres », car Le Livre du
ça a été écrit comme des lettres à une amie imaginaire, chaque
chapitre tenant lieu d'une lettre, et chaque nouvelle lettre
intégrant les réactions de Freud, en tant qu'« amie», à la
lettre précédente. Après sa déclaration d'amour, ce dispositif
créé par Groddeck est surprenant.
Freud lit ces « lettres » avec avidité et beaucoup de plaisir.
Il partage même leur lecture avec Anna, aussi ravie que son
père. Le même jour où il accuse leur réception, Freud inclut,
dans sa réponse à Groddeck, le schéma du moi qui apparaîtra
dans son livre à venir. Un mois et demi plus tard, à la fin
mai 1921, Freud termine une lettre à Groddeck:« Que votre
amie ne vous presse plus pour la continuation de la carres-

146
RANK ET GRODDECK

pondance n'est pas bien de sa part. » Groddeck prend un


mois pour répondre, début juillet, et donner immédiatement
satisfaction à Freud. Les métaphores anales ne sont pas
exclues : Groddeck lâche les lettres à partir de son ventre
comme des « enfants spirituels ».
Freud accuse réception de la suite, fin juillet:

«J'aime particulièrement vos commencements et les fragments


d'une auto-analyse, vous y devenez franchement charmant.
Vous pourriez sacrifier certaines petites polissonneries et modi-
fier certains détails auxquels l'analyste se heurterait. »

C'est la manière qu'a Freud de séduire autrui pour entrer en


analyse avec lui: stimuler d'abord l'auto-analyse, avant de
constater que celle-ci est impossible et que seule l'analyse
avec quelqu'un de plus expérimenté est vraiment efficace.
Début août, Groddeck promet de nouvelles lettres. À la
fin du mois, Freud les a déjà reçues et les trouve « toutes
aussi fascinantes » que celles qu'il a déjà lues. Apparemment,
que le dispositif imaginé par Groddeck des « lettres à une
amie » soit déjà une interprétation proposée à Freud ne sem-
ble pas effleurer les esprits 30 •

Ferenczi au « Satanarium »
Entre-temps, Ferenczi séjourne chez Groddeck, où la famille
de Gizella vient les rejoindre. Il est peu probable que ces
« lettres » n'aient pas été discutées entre les deux amis ou que
Groddeck n'ait rien dit à leur sujet. Début décembre 1921,
Groddeck communique à Freud la fin des lettres à l'amie.
Il aurait pu les poursuivre, mais cela n'amènerait rien de
nouveau. Et il faut aussi retravailler ce qui est déjà prêt,
enlever tout ce qu'il y a de trop ironique et d'agressif. Elles
seront prêtes pour la publication à la fin du mois. Elles sont

30. Le Livre du ça est un titre proposé par Rank. Lettres à une amie est le titre
original de Groddeck.

147
SANDOR FERENCZI

alors envoyées à Freud. Mais, début février 1922, Groddeck


n'a toujours rien reçu de Freud: ni accusé de réception, ni
commentaires.
Toujours en 1922, dans une lettre de la fin février,
Ferenczi communique à Groddeck avoir eu « une ou deux
heures» de séance avec Freud. Il semble désolé de l'antienne,
selon laquelle ce serait sa haine, à lui, Ferenczi, à son égard,
à lui, Freud, qui se trouverait à l'origine de tout. Et de cette
haine se déduisent les intentions meurtrières de Ferenczi à
son égard, auxquelles viendraient s'ajouter des souvenirs
d'observation du coït de ses parents. Bref, rien de bien nou-
veau, depuis l'évanouissement à Brême avant le départ pour
l'Amérique.
Ferenczi est reconnaissant envers Groddeck de ses
méthodes thérapeutiques. Ils' en fait le propagandiste à Buda-
pest. Gizella fait avec lui les exercices appris au Sanarorium
et Ferenczi poursuit son analyse par correspondance avec
Groddeck, qui le questionne avec pertinence sur la portée
transférentielle de ses multiples symptômes physiques. Puis
il lui annonce son intention de revenir séjourner au Sanato-
rium auprès de lui en été.
Mi-octobre, Ferenczi adresse à son ami une longue lettre
de considérations sur l'auto-analyse. L'analyse pratiquée par
celui qui ne l'aurait connue que sous la forme de l'auto-
analyse risque d'être une analyse paranoïaque, pas rout à fait
démente, puisque son principal ressort est la projection. Bien
entendu, à l'exclusion de celle de Freud, personne n'a la
« possibilité de juger de la complétude ni de l'uniformité
d'approfondissement de cette connaissance de lui-même».
Freud représente une impasse dans la pensée de Ferenczi,
qui termine en invitant Groddeck à se rendre à Budapest se
faire analyser par lui. Il est pour le moins ambivalent : ses
considérations sur la proximité plus ou moins confuse, plus
ou moins créatrice, entre poètes, fondateurs de religion, pro-
phètes et psychanalystes, au fond, n'épargnent pas Groddeck,

148
RANK ET GRODDECK

même si elles exceptent toujours Freud, « qui s'entend fort


bien à harmoniser le prophétique avec le critique. »
Un mois plus tard, à la mi-novembre, Groddeck répond
avec une violence contenue : le principal « analysateur » est
la vie elle-même. Il établit des différences nettes entre
Ferenczi et lui dans leur rapport à ce que signifie la com-
préhension, l'un étant obligé de comprendre et l'aurre, lui-
même, étant destiné à ne pas comprendre. Les vrais analystes
doutent de l'analyse : les seuls vrais analystes, pour lui, ce
sont Freud, Ferenczi et lui-même. Ceux qui insistent sur
l'analyse de chaque candidat, sont « des sages à perruque».
Quand Freud utilise des concepts imposants pour décrire des
choses du sens commun, Groddeck ajoute : « Espérons qu'il
n'a pas désappris à rire. »
Ferenczi souligne encore une fois leurs divergences. D'ail-
leurs, il est inutile de discuter. Ferenczi étend à la divergence
d'opinions en général les principes que dès la mi-mars 1912
il avait réclamé que Freud établisse comme règle analytique :
ne jamais discuter. « Les arguments ne valent pas plus cher
que des mûres ! »
Cela pourtant n'empêche pas Ferenczi de raconter à
Freud, fin août 1922, qu'il effectue une auto-analyse en
présence de Groddeck qui travaille, « ( ..• ) en vérité, avec
beaucoup de circonspection et de prudence... fidèle aux
enseignements de la psychanalyse ». Ferenczi mentionne
encore ses idées au sujet de la « bio-analyse ».

Sombres nuages entre Freud et Groddeck


Après avoir avoué sa rancune envers Freud du fait que celui-ci
l'a comparé à Stekel et que ses opinions à son sujet étaient
bien connues, après des considérations sur des vols et des
larcins théoriques, où il est impossible de ne pas voir l'ombre
des questions relatives au « moi et au ça », Groddeck témoi-
gne de leur analyse dans une lettre à Freud du 31 mai 1923.
Il rappelle toutes les fois où Ferenczi est venu dans sa clini-

149
SANDOR FERENCZI

que, tout le mal qu'il lui a dit des psychanalystes, y compris


de Freud lui-même, il avoue son lapsus, quand il confond
psychanalystes et paralytiques. Groddeck raconte longuement
ses souvenirs sur son père et conclut que Freud ne le lui
rappelle en rien, mais que - et c'est ceci l'essentiel - qu'il a
les mêmes yeux que sa mère. Groddeck considère que son
souhait de mort et de castration à l'égard de Freud est expli-
cite, mais cette considération semble plutôt une concession
qu'il fait aux thèses freudiennes, en vue de faire admettre
plus facilement ses propres considérations.
Ce même mois de mai, Groddeck s'étend davantage
auprès d'Emmy von Voigt, née Larson, une autre Suédoise,
sa deuxième femme: « Le moi et le ça», de Freud, c'est joli,
sans plus. Une occasion pour Freud de leur emprunter, à
Spielrein, à Stekel et à lui, leurs propres thèses31 •
Il est assez peu probable que Ferenczi n'ait pas eu connais-
sance de cette analyse de Groddeck, autant que des positions
de son ami au sujet de l'institution psychanalytique et de ses
réunions, où « de nombreux lions de congrès » vont dans
tous les sens. Cela irrite Freud au plus haut point, mais
Groddeck l'accompagne d'une déclaration d'amour formelle
et d'une revendication d'exclusivité. Avec Ferenczi, ils discu-
tent des malheurs qui arrivent à Rank et des projets de voyage
et d'installation de Ferenczi, tantôt en Amérique, tantôt à
Vienne.
C'est à Ferenczi qu'il revient d'écrire le compte rendu du
livre de Groddeck. Début juin 1923, il lui annonce qu'il
considère comme une qualité particulière la manière qu'a
son ami de présenter les choses et le fait qu'il n'oublie jamais
de souligner, à côté du père, l'importance majeure qu'a la
mère. C'est une bonne chose, du point de vue thérapeutique,
que d'insister sur cette importance et de mettre la mère au
premier plan, pense+il.

31. Lettre du 15 mai 1923 de Groddeck à Emmy von Voigt. G. Groddeck, Ça


et Moi, Paris, Gallimard, 1977, traduction de R. Lewinter, p. 147-148.

150
RANK ET GRODDECK

Fin juin 1924, Ferenczi se prépare à se rendre une fois


encore au Sanatorium, à Baden-Baden. Il est reconnaissant
de la théorie groddeckienne de l'élasticité, qu'il développe
lui-même plus tard. Les lettres entre Ferenczi, Freud et Grod-
deck s'espacent de plus en plus. Des nouvelles générales
circulent entre eux, des nouvelles des publications, des nou-
velles personnelles aussi, de la santé de Freud, qui s'aggrave
progressivement et leur donne des soucis. Fin septem-
bre 1924, Ferenczi donne encore à Freud des nouvelles de
son ami : « Groddeck est très gentil ; je trouve qu'il a toujours
été fidèle à la psychanalyse, il continue à croire à son utilité
pour les maladies organiques - il est vrai, combinée à d'autres
méthodes, la plupart du temps. »
En 1925, Groddeck connaît quelques problèmes avec
l'Association psychanalytique. Karl Abraham écrit dans une
lettre circulaire de la mi-mars :

« Groddeck se fait remarquer ici par des manifestations parti-


culièrement hasardeuses. (... ) Dans un (de ses exposés berlinois)
G. s'est interrompu: il aurait justement entendu dans la rue le
coup de klaxon d'une voiture, et aurait voulu communiquer
l'association libre que cela lui a inspirée. Après un excès de
propos désinvoltes, il a exposé pendant largement plus d'une
heure au moins tous les détails les plus intimes de sa vie privée,
en rapport, entre autres, avec sa femme actuelle ; tout cela avec
une grande débauche d'expressions les plus grossières. Pour une
fois, on devrait s'élever contre ces agissements. n

Un mois plus tard, dans une autre lettre circulaire, Ferenczi


prend encore sa défense :

«Je crois, Cher Karl, que tu traites le cas Groddeck avec un


peu trop de raideur, tout à fait à l'inverse de ta diplomatie dont
l'habileté est louée par tous. C'est un original, que l'on devrait
laisser aller son propre chemin dans les choses accessoires ; pour
l'essentiel il est un disciple fidèle, et de plus un homme de bien.
Il ne pratique pas une analyse pure, mais utilise un mélange
assez adroit de mesures thérapeutiques diverses. Peut-être
était-ce faire preuve de peu de tact ou même d'outrecuidance

151
SANDOR FERENCZI

que de donner en public un exemple de ses propres associations


libres. Mais chez lui l'outrecuidance n'est vraiment que l' exa-
gération du courage, dont il ne manque pas. >>

Abraham affirme encore que Groddeck croir avoir deux pro-


tecteurs et deux persécuteurs dans l'Association psychanalyti-
que internationale : Freud et Ferenczi, pour les premiers ;
Jones et lui-même, Abraham, pour les seconds. Ferenczi écrit
directement à Freud, au mois d'août, lors de ses vacances
auprès de son ami : « Pendant les heures libres je bavarde
beaucoup avec Groddeck, qui est toujours le même ; il a ses
cheminements propres mais indélogeables du sol de la psy-
chanalyse. » Freud commente aussitôt, le 14 : « Saluez cordia-
lement Groddeck de ma part. La sympathie, c'est tout de
même l'essentiel, et j'aime vraiment bien cet homme fou et
intelligent ... » Peu après, Ferenczi ajoute : « Dans la pratique,
il est extrêmement inventif et a énormément de succès. Pour
la théorie, nos discriminations fines sont trop compliquées
pour lui ; cela est dû au fait qu'il est venu à la psychanalyse
par le côté organique, et non par les névroses. » À la fin
novembre 1925, il ajoute encore: « Sur le plan personnel il
est, comme toujours, un disciple correct et fidèle de l'analyse
et - j'aimerais dire - un adorateur de votre personne. »
Freud regrette que Groddeck ne lui ait rendu visite qu'à
un très mauvais moment pour lui. Freud l'aime beaucoup
personnellement, mais le trouve inutilisable pour la science.
Il investit tout sur un seul domaine, l'influence psychique
sur l'organique, et l'élaboration d'une idée n'est pas son fort.

Ferenczi copie Groddeck


Freud avait déjà largement copié Groddeck, en se justifiant
avec des arguments les plus douteux. Les séjours des Ferenczi
au Sanatorium deviennent un rituel, jusqu'en 1928. Cette
année-là, Ferenczi justifie à Groddeck son impossibilité de
s'y rendre du fait de ses difficultés avec un patient. Mais il
s'interroge aussi sur son éloignement par rapport à son ami.

152
RANK ET GRODDECK

À la mi-juin 1929, l'orage éclate entre Ferenczi et Groddeck,


qui est furieux d'apprendre par son libraire le « saut auda-
cieux du psychique dans l'organique » entrepris par Ferenczi.
Il considère - à juste titre - que c'est lui qui a instillé ces
thèses doucement et à petites doses chez quelqu'un qui était
si plongé dans les thèses de Freud, avec des réactions s1
contradictoires à leur encontre. Groddeck poursuit :

(<Je n'ai certes jamais tenu compte de cette propriété pour une
découverte. Pour cela, j'aurais dû annuler mon savoir en ce qui
concerne la pensée de personnes décédées depuis longtemps, et
je n'y serais pas parvenu car beaucoup de ce que je sais en
provient. Mais cela reste malgré roue ma propriété, car je rai
acquis par des longues années de travail. ,,

Groddeck reprend à son propre compte, et pour lui-même,


les arguments que Freud lui a servis dès le début juin 1917,
sans jamais les prendre en considération pour lui-même, en
réponse à la première annonce du concept de « ça » : aucune
querelle de priorité ne serait fondée en science, surtout en
prenant en considération les ancêtres. Ferenczi, piqué, laisse
passer trois semaines, se renseigne et finit par répondre le 7
du mois suivant : « Par ailleurs, je te prie aussi de me com-
muniquer en détail tous les reproches, pour me mettre en
mesure d'examiner le matériel et si ma conscience me le
commande (et dans la mesure où elle me le commande) -
te donner satisfaction. » Leur amitié survivra à cette anicro-
che. En août, Ferenczi demande à Groddeck de recevoir au
Sanatorium une de ses patientes et élève.

Retentissements auprès de Freud


Le jour de Noël 1929, ce sont les disputes avec Freud qui
reprennent. Finis les cadeaux de belles lettres remplies de
déclarations et promesses que Ferenczi avait l'habitude de
faire. L'apprentissage de Ferenczi auprès de Groddeck y joue
probablement un rôle. Ce jour-là, Ferenczi se plaint auprès

153
SANDOR FERENCZI

de Freud: « il se peut que j'aie réprimé pas mal de choses


pour lesquelles je croyais ne pouvoir attendre ni approbation
de votre part ni véritable compréhension ». Et il se lance
dans une série de récriminations contre des manques d'égards
dont Freud aurait été coupable, avant de récriminer aussi
pour des problèmes institutionnels liés à la présidence de
l'Association psychanalytique internationale, dont il se sent
écarté. Il conclut avec des observations cliniques, techniques
et théoriques de fond, assez importantes :

« 1) Dans tous les cas que je suis parvenu à pénétrer assez


profondément, j'ai trouvé la base traumatique-hystérique de la
maladie.
« 2) Là où nous avons réussi, le patient et moi, l'effet thé-
rapeutique a été beaucoup plus significatif. En maintes occa-
sions j'ai dû rappeler des "cas déjà guéris" pour un traitement
complémentaire.
« 3) Le point de vue critique qui s'est peu à peu formé en
moi en même temps est celui-ci : la psychanalyse pratique de
façon beaucoup trop unilatérale l'analyse de la névrose obses-
sionnelle et l'analyse de caractère, c'est-à-dire la psychologie du
Moi, négligeant la base organique hystérique de l'analyse ; la
cause en est la surestimation du fantasme - et la sous-estimation
de la réalité traumatique dans la pathogenèse.
« 4) Les expériences nouvellement acquises (même si dans
leur essence elles représentent un retour à de l'ancien) ont aussi,
naturellement, un effet rétroactif sur quelques particularités de
la technique. Certaines mesures trop dures doivent être atté-
nuées, sans perdre complètement de vue l'intention éducative
secondaire. >)

Ferenczi ne sait pas si Freud considérera tout cela comme une


opposition de sa part. Ce serait, pour lui, injustifié. À son
avis, il procède seulement à un rééquilibrage à partir de l' expé-
rience. Il peut confirmer presque tout ce que la psychologie
du moi a avancé et il considère que « ces études ont extraor-
dinairement facilité et fait progresser la compréhension des
processus pathologiques ». Simplement, son intérêt théorique

154
RANK ET GRODDECK

est tout autre. Car, qu'on le sache bien, la « psychologie du


moi » prend racine dans Freud, qui ne l'écarte pas du tout.

Ferenczi et Groddeck
Si la réconciliation avec Groddeck a été presque immédiate,
plus tenaces sont les rancœurs de Freud, qui couvent sous
des sentiments apparemment plus doux. Ferenczi passe
encore ses vacances de 1930 chez Groddeck, accompagné de
sept patients, dont « la Reine », à qui Ferenczi consacre qua-
tre, parfois cinq séances journalières. « Les autres patients
aussi "jouent le jeu" avec animation. » Ferenczi se sent récon-
forté dans ce qu'il a écrit sur la traumatogenèse, mais il
reconnaît que l'analyse, telle qu'il la conçoit, exige beaucoup
plus de sacrifice de soi que d'habitude.
Les lettres gardent toujours un ton très cordial, parfois
drôle, parfois plus que drôle. Pour les soixante ans de Grod-
deck, Freud lui envoie, de la part de son moi et de son ça,
un télégramme de félicitations à son ça. Dans une lettre du
début septembre 1930, Groddeck s'adresse à Freud comme
« Mon maître vénéré et être humain ardemment aimé ».
Début 1931, Freud écrit encore à Jones au sujet de sa convic-
tion que l'avenir de la psychanalyse dépend de l'entente entre
Anglais et Hongrois, c'est-à-dire entre lui-même, Jones et
Ferenczi. Mais entre ce moment et septembre 1932, encore
une fois, l'opinion de Freud change du tout au tout. Dans
sa lettre de la mi-septembre 1932 à Jones, Freud considère
comme « ambition notoire » de Ferenczi la présidence de
l'Association internationale, idée qu'il a lui-même encouragée
avec un empressement souvent dérangeant dès le début juil-
let 1927 et que Ferenczi s'est également empressé de refuser
dès le 13, avant de se plaindre de son écartement, comme
nous venons de voir32 •

32. Au fond, Freud se répète : séduire - promouvoir - décevoir- accuser. Depuis


au moins Jung, sinon depuis Fliess. Voir Prado de Oliveira, <(Introduction))' Le
Cas Schreber: contributions psychanalytiques de langue anglaise, Paris, PUF, 1979.

155
SANDOR FERENCZI

Avec Jones, Freud insiste à apporter des explications psy-


chopathologiques et nosographiques aux difficultés de
Ferenczi qu'au fond seules les thèses de Groddeck pouvaient
éclaircir. Les valses-hésitations entre Freud et Ferenczi auront
été d'une remarquable constance tout au long de leurs rela-
tions, de part et d'autre. En vérité, elles font partie consti-
tutive de la psychanalyse et de son histoire.
En octobre 1931, Ferenczi annonce à Groddeck que, pour
la première fois depuis des années, il se trouve en vacances,
sans patients. Il annonce aussi ses nouvelles orientations théo-
riques, qui apparaîtront plus tard dans son Journal clinique:

« Je me tracasse à propos du problème du trauma lui-même ;


les clivages, voire même atomisations de la personnalité, offrent
l'occasion d'un jeu de résolutions d'énigmes, stimulant mais
compliqué. Ce faisant, on s'approche dangereusement du pro-
blème de la mort (les malades mentaux sont vraiment des gens
à moitié morts). »

C'est une thèse curieuse. Il aurait été possible d'affirmer le


contraire. Ferenczi projette, sans doute, la perception difficile
à saisir de sa propre mort qui s'approche. Le 20 mars 1933,
il écrit encore à Groddeck :

« La cause psychique du déclin, outre l'épuisement, a été la


déception à propos de Freud dont tu as également connaissance.
Depuis, la correspondance entre nous est interrompue, bien que
nous nous efforcions tous deux de sauver ce qui peut être
sauvé.»

C'est une tristesse pionnière. Là encore, Ferenczi est un pré-


curseur: que nous reste-t-il d'autre, sinon, au-delà du cha-
grin, recommencer ?

156
RANK ET GRODDECK

La question de la fixation d'un terme


à l'analyse
Et nous nous trouvons ici devant un problème : l'article de
Freud sur l'Homme aux loups décrit largement et discute de
manière positive la fixation de ce terme. Mais il est impos-
sible de connaître exactement la période de ses travaux à
laquelle Freud se réfère. « L'Homme aux loups » a été rédigé
après la conclusion supposée du traitement, faut-il insister sur
cet optimisme freudien, pendant l'hiver 1914-1915, quand
ses échanges avec Ferenczi étaient déjà riches. Ce texte a été
publié une première fois en 1918, quand l'analyse de
Ferenczi s'acheminait vers une sorte de fin, mais ensuite il a
été retiré de la publication, puis publié à nouveau dans une
série de l' Internationaler Psychoanalytischer Verlag, en 1922,
avant d'être publié définitivement en tant que volume séparé
en 1924.
Freud prétend que le texte primitif n'a subi aucune modi-
fication importante. Strachey signale que, malgré cette allé-
gation, deux longs passages y ont été insérés33 • Freud
lui-même n'est pas précis quant à la temporalité du cas et
du récit qu'il en fait. Il prétend que son exposé clinique
n'intervient pas pendant que l'analyse est en cours, mais
quinze ans après sa résolution, ce qui situerait sa rédaction
entre 1930 et 193334 ! En outre, Freud pouvait savoir, en
1924, qu'aucune « résolution » de la névrose ne s'était pro-
duite en 1918, alors qu'une interruption du traitement avait
eu lieu. Dans ces circonstances, il est difficile de sous-estimer
l'étendue des connaissances qu'avait Ferenczi de ce texte et
du traitement de ce patient.

33. S. Freud (1918), « Extraie de l'histoire d'une névrose infantile (l'Homme aux
loups))), Cinq Psychanalyses, p. 325-420. J. Strachey, "Editors Note"," An Infan-
tile Neurosis and Other Works", The Complete iVorks of Sigmund Freud, XVII
(1917-1919), The Hogarth Press and the lnstitute of Psycho-Analysis, Londres,
1955, p. 3-124.
34. Ibid., p. 326 et Standard Edition, XVII, 8.

157
SANDOR FERENCZI

En somme le récit de la cure de l'Homme aux loups et


les considérations sur « Analyse avec fin et sans fin » peuvent
s'éclairer réciproquement. L'analyse de l'Homme aux loups
a été aussi interminable que celle de Ferenczi. C'est une
analyse, en effet, exactement isomorphe dans sa temporalité
à celle de Ferenczi, dont toute l'élaboration sur la technique
correspond presque point par point à ce qu'il peut lire des
« Extraits de l'histoire d'une névrose infantile ». Encore une
fois, la technique active de Ferenczi est inconcevable sans la
technique de Freud35 •
Les « expérimentations » de Ferenczi, par ailleurs, n'ont
rien d'exceptionnel. Au contraire, elles étaient répandues et
on en parlait ouvertement, quoique les publications à ce sujet
aient été plus discrètes36 • Un certain autoritarisme était de
mise, inspiré par les pratiques de Freud, mais aussi par l'air
du temps. Interdire ceci ou cela aux patients était une pra-
tique généralisée. Quant au degré et à la sincérité des patients
dans l'acceptation de ces interdits, elle ne devait pas être plus
grande qu'elle ne l'est aujourd'hui , quand médecins et psy-
chiatres les contrarient.
Ferenczi expose un traitement analytique où il a fixé un
terme de six semaines à la cure « au bout duquel, quoiqu'il
advienne », une fin serait mise au traitement. « Après avoir
surmonté une phase négative, tout paraissait marcher à mer-
veille, quand les toutes dernières semaines, il se produisit un
retour inattendu des symptômes » dont il avait voulu se
« rendre maître en maintenant obstinémen t la date fixée pour
la séparation». Ferenczi reconnaît pourtant s'être trompé
dans ses calculs et avoir mal évolué la ténacité des symp-
tômes. Lorsque la date du terme de ce traitement arriva,

35. C'est aussi le point de vue qui prévaut dans d'autres évaluations des relations
entre ces deux hommes. Voir W. B. Lum, (1988), "Sandor Ferenczi (1873-1933).
The Father of the Empathic-lnterpersonal Approach, Part One: Introduction and
Early Analytic Years", Journal of the American Academy of Psychoanalysis and
Dynamic Psychiatry, 16:131-153.
36. S. Lorand (1966), "Sandor Ferenczi: Pioneer of pioneers", Psychoanalytic
Pioneers, New York Basic Books, p. 144.

158
RANK ET GROD DECK

aucune guérison n'était en vue. C'est exactement


le cas de
l'Ho mme aux loups avec Freud. Sauf que contrairem
ent à
lui, Ferenczi reconnaît sa faillite et son ignorance.
Ce que
lui permet d'apprendre qu'aucune mesure active ne
peut être
utilisée sans l'accord du parient et sans la possi
bilité d'y
renoncer.
Les « mesures passives » sont soumises aux mêm
es
contraintes. Quan d le patient ne supporte pas le silenc
e de
l'analyste, supposé passif, il réagir d'innombrables
manières,
dont l'une, extrême, est de quitter l'analyse. Ainsi
, même
les mesures passives dépendent, elles aussi, de l'acco
rd du
parient. Plus essentiellement, cette discussion mont
re que
Ferenczi se souciait de ses patients, et il reconnaiss
ait fran-
chement ses échecs. Suggérer que Freud ne le faisai
t pas est
une démarche compliquée : il s'est soucié de patients
comme
Serguei Pankejeff, alias l'Hom me aux loups, ou comm
e A.B.,
d'un poin t de vue pratique.

Ferenczi intr odu it la relaxation


À ses considérations sur les modalités de fixation d'un
terme
à la cure, Ferenczi en ajoute d'autres, visant ce genre
d'exer-
cices. La relaxation doit permettre « également de
venir à
bout plus rapidement des tensions psychiques et
des résis-
tances à l'association». Il fair la différence entre la relax
ation
analytique et les simples exercices physiques ou
de yoga.
Nous voyons que Ferenczi lance les bases de la relax
ation
telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il élarg
it ainsi
l'urilisarion du divan inaugurée par Freu d dans le traite
ment
psychique et il réfléchit d'un poin t de vue analytique
sur ce
qu'il fair, ce que Freu d avait omis pour son utilis
ation du
divan, en en fournissant des explications de confort perso
nnel
et de circonstance. Ferenczi conclut qu'après avoir
mont ré
les aspects négatifs de la technique active, il lui faut
rappeler
et souligner qu'elle contient aussi des positifs.

159
SÂNDOR FERENCZI

r de
Des psychanalystes commencent à se regrouper aurou
de la péré-
Ferenczi et à faire le voyage à Budapest, au lieu
de ceux
grination à Vienne. Ferenczi envoie à Freud la liste
fin de sema ine.
qu'il a reçus avant les vacances ou telle
rme.
Entre-temps, l'amitié entre Ferenczi et Groddeck s'affi
Ferenczi adres se à
La lettre du débu t septembre 1924 que
d de la
Freud reprend les termes mêmes de la lettre de Freu
du parler
fin août précédente. Il y affirme n'avoir jamais enten
eaient,
du traumatisme de la naissance alors même qu'ils rédig
avec Rank, leur livre comm un sur les Perspectives de
la psy-
les conv er-
chanalyse. Ferenczi développe aussi longuement
celles de
gences et divergences entre ses propres thèses et
, certa inement.
Rank. Freud souffre de cette séparation
Ferenczi aussi.

La théorie au-delà de l'institution


ème
Une fois le problème institutionnel résolu, un probl
ses
théorique et un problème clinique demeurent. Dans
psycha-
« Critiques de l'ouvrage de Rank "Technique de la
prend ra
nalyse" », de 1926, Ferenczi lance un argument qui
et qui
racine dans l'histoire du mouvement psychanalytique
techn ique qui
sera abon damm ent utilisé. Il prétend qu'un e
ne peut
se distingue beaucoup de celle pratiquée auparavant
argum ent sera
pas être de la technique psychanalytique. Cet
. C'est
largement utilisé par Anna Freud contre Melanie Klein
dère que cela aurai t été
un argument douteux. Ferenczi consi
» ou
plus honnête d'appeler ce livre la « Technique de Rank
précision
encore la« Technique de la naissance », sans aucune
tique freu-
quan t à ce qu'il enten d par« technique psychanaly
t bien
dienne». Alors que le couple Freud-Ferenczi aurai
se, la brebis
admis l'importance de la répétition en psychanaly
du trau-
galeuse qu'est Rank insisterait sur la seule répétition
te rend u des tech-
matisme de la naissance. Or, aucun comp
ent. Au
niques de Rank n'accorde le rôle principal à cet élém
j'ai exclu
contraire, il a été très explicite - « vous dites que
l'être, ce
le père ; ce n'est évidemment pas le cas et ne peut

160
R AN K ET G R
O D D EC K

serait absurde.
J'ai simplemen
juste37 ». E n t essayé de lui
revanche, Ran d o n n er sa plac
l'importance d k est le prem e
u « ici et m ai n ier à soulign
dération d u tr te n an t» dans la er
ansfert, qui d prise en consi
la technique à eviendra le pri -
venir. n cipal élément
de
Le fragment d
e rêve que Fer
p o u r démontr enczi retire d u
er ses propres livre de Rank
pièce à convic th ès es a u n caract
tion dans u n ère artificiel de
procédure ouv procès déjà m
re le chemin o n té et jugé.
lèse-majesté co à une accusatio La
mmis par R a n n de crime de
déjà analysé p k : il reprend l'a
ar F re u d ! Et nalyse d 'u n rê
long débat dan c' est la première ve
s l'histoire de pièce d 'u n très
sur le « rêve p la psychanalyse
rinceps » de l' : celui qui port
le rêve to u t au H o m m e aux lou e
trement que n ps. Rank analys
l'aborde à par e l'avait fait F e
tir de l'actualit reud, à savoir
avec Freud. M é de la séance q u 'i l
aintenant, les de Serge Pank
correspondent sept loups sur ej eff
aux sept discip l'arbre, u n no
phie dans le b les de Freud su y er ,
ureau de ce der r une photogra
être effectivem nier ; le noyer -
ent aperçu de lui-même pou
et le lit serait la fenêtre d u v ai t
le divan dans cabinet de Fre
ce cabinet. ud, 1
Grande réactio
ligne dans les
n de Freud et
accusations co
Ferenczi qui p
art en première
1
immédiatemen
t questionné
n tr e Rank. Sergu
ei Pankejeff,
1
charge, se rap
pelle parfaitem
par Freud co
ent de son rêve
m m e témoin à 1
effectivement , d o n t le réci
prétation prop
été fait en 191
1. Il se rappelle
aussi que l'inte
ta 1
i
osée par Freu r-
c'est-à-dire de d datait de la
1918 ! Ferencz fin de l'analyse
rejeter l'interp i n 'a donc au ,
rétation de R cune raison de
patient. D'aille ank à partir
urs, Serguei n de ce que dit
seule fois, mai
s plusieurs, p
'a pas fait le ré
uisque c'était
cit de ce rêve u n
le
e
1
1
u n rêve récurr i
37. S.
en t.
Freud-O. Rank, 1
de la Corresp Lettre de Rank
ondance à pr à Freud en date
du 9 août 1924 1
Bloc-notes de la
Cerœ lettre esr
opos du livre
psychanalyte, 19
91
"Le Traumatism . « Extraits
e de la naiss 1
et, rérrospectiv
très claire er pr
, n" 10, trad
écise, Elle mon
uction d'E. Bi ance" r,,
tton, p. 18 7- 1
au Comité secr
emenc, la pressio
n qu'il a dû su
tre la fermeté
de Rank sur se
bir de la part de
19 5.
s thèses i'
et sa lettre d' « Freud pour en
autocritique >1 voyer
du 20 décembr
e de cette mêm
e année. 1
i
NCZI
SANDOR FERE

a
an al ys e ra nk ie nne, la critique
fragment d' ience»,
« Devant ce
er le sa ng -f ro id exigé par la sc
à gard ank
bien de la peine C ri ti qu e de l'ouvrage de R
zi dans sa «
t, rien de tel
termine Ferenc ha na ly se " ». Et, en effe
la ps yc i renie
"Technique de re nc zi , ni pa r Freud. Ferencz
par Fe avec Rank, au
n 'a été gardé, ni a po ur tant soutenues
qu 'il n atten-
même les thèses ur l'a na ly st e de concentrer so
ssité po , le
sujet de la néce te d u pa ti en t. En revanche
ation prés en n de Rank
ti on sur la situ ti qu e a re te nu la propositio
hana ly
mouvement psyc ts outils.
m e l' un de ses plus importan
com
7

Vers la fin :
explosion de créativité

POUR FERENCZI, la période la plus créative


de sa vie théorique
commence en 1928. Depuis une quin
zaine d'années, il a
donné deux de ses contributions les plus
importantes à la
psychanalyse, « Introjection et transfer
t» et « Le développe-
men t du sens de la réalité et ses stades
». Ce dernier texte
établit les fondements de la conception
psychanalytique du
symbole et du symbolisme et ouvre le
chemin à une large
série d'autres contributions, comme
celles d'amphimixie,
d'autotomie et de bio-analyse. Ferenczi
a participé à la réa-
lisation du rêve de Freud de création d'un
e Association psy-
chanalytique internationale. Il a réalisé
son idéal compliqué
de participer à une expérience analytiq
ue avec Freud et il a
mis à jour leur technique active.
Plusieurs facteurs contribuent aux chan
gements en cours.
En premier lieu, son voyage en Amériq
ue entre 1926 et
1927, à l'invitation de la New School
for Social Research, a
été une réussite complète. Ferenczi rem
plit les salles, outre
une dizaine de patients qu'il analyse'.
En même temps, il
constate l'ambivalence de Freud, aussi
bien au sujet de son
voyage qu'a u sujet de l'Amérique elle
-même'. La note du

1. A.-L. S. Silver, "Ferenczi's Early


Impact on Washington, D.C.", dans
P. L. Rudnytsky,A. BOkay, P. Giampieri
-Deutsch, FerencziS tt,rn in psychoanalysis,
New York and London, New York Univ
ersity Press, 1996, p. 89-104.
2. La mauv aise humeur de Freud au sujet de l'Am
érique est toutefois sélective.

163
SANDOR FERENCZI

ce point. Ce
4 août 1932 de son Journal clinique porte sur
e» est le nom d'un
qu'il ne peur pas savoir est qu'« Amériqu
posantes est la
fantasme, dont l'une des principales com
longtemps. Sig-
soeur de Freud qui s'y est installée depuis
de recevoir en
mun d a autorisé son mariage à condition
mpagnée de
retour une fiancée, Martha, qui est venue acco
de naissance
sa soeur, Minna. Ann a Bernays, de son nom
s-Unis depuis
Ann a Freud, est maintenant installée aux État
rappeler qu'u n
longtemps et son mari y fait fortune. Faut-il
n inconsciente
pays ne peut pas avoir d'autre représentatio
qui nous sont
que celle de ceux qui lui sont rattachés et
les frontières
importants 3 ? Faut-il insister sur le fait que
Freud opère un
nationales n'existent pas dans l'inconscient?
qu'il nom me
transfert très ambivalent envers cet endroit,
l'Amérique !
ses patien-
Pou r Ferenczi, l'Amérique est aussi liée à
à son échec iné-
tes nord-américaines, qui font contrepoids
am, mari de
vitable dans l'analyse de Robert Burlingh
analy se avec les
Dorothy, don t toute la famille se trouve en
nt à Budapest
Freud4• Ses patientes nord-américaines s'installe
k et l'encou-
et stimulent sa créativité. L'appui de Groddec
n de ce que
ragement de ces patientes permettent l'éclosio
ée acqu iert main-
Ferenczi porte depuis longtemps. Sa pens
tenant une portée internationale.
la position
En outre, Ferenczi a au moins l'int uitio n de
rd de Rank, du
difficile qu'il en est venu à occuper à l'éga

pas à d'autres, à l'égard de qui, à


Elle s'adresse à Ferenczi, mais elle ne s'adresse
objective, l'encourageant vivement
la même époque, il a une position bien plus
Wiccels, Freud et la femme-enfant:
à y partir. Voir sa lettre du 11 juillet 1928 à l'école,
nd Freud, l'homme, la doctrine,
mémoires de Fritz W'ittels, suivi de Sigmu
p. 150.
déclarations et positions contradic-
3. Falzeder établit un relevé minutieux des liasse de
E. Falzeder, « "Une grosse
toires de Freud au sujet de l'Amérique. Voir
sur l'Amérique, Freud en Amérique, Freud et l'Amérique>),
papiers sales". Freud
p. 203.
21. Robert Burlingham correspond en
4. E. Young-Bruch!, Anna Freud, p. 120-1
au traite ment psychanalytique, auquel, de toute
tout point à une contre-indication
s'adresse à FerenC7.Î pour une cure.
façon, il s'oppose vivement. Pourtant, îl

164
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

fair de Freud, dans un contexte où encore une fois la positi


on
de celui-ci a été pour le moins problématique. Enfin
,
Ferenczi est en mesure de donner à ses patients - et d'être
envers eux - ce qu'il aurait voulu que Freud lui donn e à
lui
- et soit envers lui. Dans cette rivalité spéculaire et asymé
-
trique entre Ferenczi et Freud, il s'agir aussi de savoir
qui
est « le meilleur analyste », avant que myrbes et légendes
ne
commencent à se former. Pend ant les quelques années
qui
lui restent, c'est à partir de ces positions qu'il apporte
une
contribution théorique révolutionnaire.
Ferenczi effectue ainsi un des premiers« retours à Freud ».
Cerre notion est complexe. Freud fait lui-même souve
nt
retour sur son passé, le remaniant à chaque fois. Ferenczi
est
certainement le premier à y faire un « retour », dans le
sens
où il revient aux thèses freudiennes antérieures à la déclar
a-
tion de l'aban don des théories de la séduction et du trau-
matisme infantile. Mais cet abandon est plus une déclaration
de Freud qu'un fair théorique réel, car dans ses écrits
cli-
niques, la séduction infantile des patients a toujours été mise
en valeur. En fair, fantasme et expérience réelle marqueron
t
l'ensemble de l'œuvre de Freud, de l'analyse d'Ida Bauer
jusqu'à la croyance au père de la horde primitive, toujo
urs
présent dans l'Homme Moïse.
La distinction entre les déclarations de Freud et ce qui se
passe effectivement a de larges implications pour ce que
l'on
imagine des différences entre les deux psychanalystes et,
bien
au-delà, pour toute l'histoire du mouvement psychanaly
ti-
que. Ferenczi prétendait faire un « retour à Freud » et à
ses
thèses fondatrices que celui-là prétendait avoir abandonnée
s.
Cela met Freud dans une position embarrassée : ou bien
il
reconnaît que ses propres déclarations n'avaient pas de
fon-
deme nt réel, avec les conséquences que cela implique,
ou
bien il doit sembler s'opposer à Ferenczi, avec d'autres consé
-
quences en perspective. Tel était aussi le drame personnel
de
Freud et celui de ses relations avec ses proches.

165
SANDOR FERENCZl

D'autres « retours à Freud » se sont produits avant que la


question ne devienne brûlante par l'actualité que lui confère
Lacan, à travers son retour à l'importance du langage pour
l'inconscient. Avant lui, par exemple, Ferenczi retourne aux
thèses de Freud relatives au rôle pathogène du traumatisme,
et Melanie Klein retourne aux thèses de Freud relatives au
rôle déterm inant de la sexualité. En effectuant son retour à
Freud, Ferenczi avance aussi des thèses d'avenir, intégrées
dans la pensée psychanalytique qui se prépare. Car les
« retours à Freud » sont des chamb oulem ents caracté
risés par
le retour de ce qui a été refoulé par Freud.
Ferenczi est l'auteu r de plusieurs articles essentiels à la
métapsychologie et qui marqu ent l'avenir de la psychanalyse:
en 1928, « L'adap tation de la famille à l'enfant » ; en 1929,
« L'enfa nt mal accueilli et sa pulsion de mort » et « Mascu
lin
et fémin in»; en 1931, « Analyse d'enfants avec des adulte s»,
en 1933, « Confusion de langue entre les adultes et l'enfan t».
A ces articles, s'ajoutent quelques autres sur la technique
psychanalytique: en 1928, « Le problème de la fin de l'ana-
lyse», « Élasticité de la technique psychanalytique » et « Le
processus de la formation psychanalytique» ; en 1930,
« Principe de relaxation et néocatharsis ».

« L'ad aptat ion de lafamz7le à l'enf ant»


Publiée en 1928, cette conférence faite par Ferenczi à
Londres le 13 juin 1927 vise à un apaisement de la violence
des débats entre Anna Freud et Melanie Klein. Cette violence
devient exponentielle avec Freud, qui croit que Jones essaie
de l'utiliser pour faire scission et garder la mainmise sur le
mouve ment psychanalytique de langue anglaise, alors qu'il
5
penchait plutôt pour une solution « hongroise ». Trois mois

5. Voir« Un transfert venu d'ailleurs >), Les pires ennemis de la psychanalyse, notam-

ment en ce qui concerne l'article de Ferenczi en question. Freud prétend aussi


Il oublie avoir
que Jones veut se venger du fait qu'Anna ait repoussé ses avances.
et Jones, ce qu'il a fait savoir de manière
interdit tout rapprochement encre Anna

[66
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVlTÉ

plus tard, quand les actes du congrès arrivent à Vienne, Anna


et Ferenczi mettent Freud au courant des événements de
Londres. Ensuite, ils doivent l'apaiser. Après avoir écrit
l'introduc tion au texte de Freud sur« La question de l'analyse
profane », qui apparaît simultanément en anglais et en alle-
mand, Ferenczi occupe une position forte auprès de son ami6.
Sa propre contribution au congrès a été bien accueillie.
Traitant du point précis de l'aide à apporter à un enfant
qui souffre, Ferenczi a une réponse : « découvrir les mobiles
qui sont cachés dans son inconscient mais n'en sont pas
moins actifs ». Il attribue à Melanie Klein quelques initiatives
dans ce sens, mais ne manque pas de mentionn er celles
d'Anna Freud et de signaler que l'avenir doit décider des
combinaisons possibles entre pédagogie et psychanalyse, rap-
pelant ainsi son article de 1908, « Psychanalyse et pédago-
gie ». Il assume ainsi une position médiane entre les deux
ensembles de théories et entre ces deux femmes, car il a une
relation très proche avec toutes les deux. En fait, en insistant
sur le transfert de l'enfant et sur l'équivalence entre le jeu et
la libre association, Melanie Klein est à l'origine de certaines
des expériences que Ferenczi commence à développer. Mais
l'interrogation sur ce qui pourrait ne pas être pédagogique à
l'égard d'un enfant a une importante répercussion sur ses
propres thèses : qu'est-ce qui pourrait ne pas être transfert
dans une relation analytique ? Rétrospectivement, cette ques-
tion porte aussi sur ses relations avec Freud.
Le titre de la conférence de Ferenczi- qui insiste sur l'adap-
tation de la famille à l'enfant plutôt que l'inverse - a une vertu
provocatrice, salutaire, surprenante et révolutionnaire. Subs-
tantiellement, elle porte sur la vie érotique de l'enfant et
l'importance que les parents lui reconnaissent, non seulement
en tant qu'adultes à l'égard de leurs enfants, mais, plus essen-
tiellement, en se souvenant de leur propre enfance et de ce

assez explicite. E. Young-Bruehl, Anna Freud, Paris, Payot, 1991, traduction de


J.-P. Ricard, p. 60.
6. E. Young-Bruehl, Anna Freud, p. 156-159.

167
SANDOR FERENCZI

qu'ils pouvaient éprouver alors. C'est la sexualité infantile


parentale rejetée (Verwo,fen) qui est traumatique pour l'enfant.
Cette thèse de Ferenczi est absolument pionnière et marquera
toute la psychanalyse à venir. L'adaptation de la famille à
l'enfant connaît aussi quelques moments décisifs : l'accueil du
nouveau venu, le sevrage, l'apprentissage de la propreté, l' éla-
boration du complexe d'Œdipe, la reconnaissance du plaisir
érotique génital et, enfin, la séparation à l'adolescence.
Ferenczi rythme l'indication de chacune de ces périodes
par de longues digressions, laborieuses : au sujet des thèses
de Rank, qu'il prétend roujours écarter ; au sujet du sens du
mot « adaptation » ; au sujet de son voyage en Amérique et
de ce qu'il y a vu et entendu, notamme nt sur l'articulation
entre pédagogie et psychanalyse ; au sujet de la valeur scien-
tifique de la psychanalyse; au sujet de l'appareil psychique
et, enfin, de manière pionnière, au sujet de l'importance de
la verbalisation et de la constitution d'un espace imaginaire,
capable de résorber l'agressivité présente dans la réalité. Mais
cet article est un de ceux dont le seul titre suffit à infléchir
les orientations de la psychanalyse et à marquer le XX' siècle.
Pour tout dire, « L'adaptation de la famille à l'enfant » est
le texte qui inaugure et vient consacrer ce qui apparaîtra, à
partir des années 1950, comme la primauté de l'Autre, quelle
que soit la définition donnée à ce concept au spectre très
large.

« Le problèm e de la.fin de l'ana[yse »


Peu de temps après cette présentation à Londres, début sep-
tembre 1927, Ferenczi fait une autre conférence au congrès
psychanalytique international d'lnnsbruck, elle aussi publiée
l'année suivante. Il est le premier psychanalyste à traiter de
ce thème d'une manière clinique et théorique. La question
de départ est simple : étant donné que la technique psycha-
nalytique implique la règle de la libre association, que faire
quand, vers la fin de l'analyse, le patient reconnaît avoir

!68
VERS !A FI N, EX
PLOSION DE CR
ÉATIVITÉ

menti et simulé,
to ut au long de
cet aveu de menso la cure ? Freud
nge comme un bo considère
indécidable le n signe. Cette hy
plus souvent, qu pothèse
construction théo i garde un cara
rique, permet à ctère de
critères : d'abord, Ferenczi d'établi
le besoin de men r quelques
tuerait un fond hy tir et de simuler
stérique co m m un consti-
« le névrosé ne à toute névrose
peut être tenu po ; ensuite,
pas au plaisir de ur guéri ta nt qu'il
la fanrasmatisatio ne renonce
au mensonge in n inconsciente, c'
conscient ». Nou est-à-dire
m en t ces thèses s ne voyons pas bi
peuvent se concili en com-
dans le Jaumal, se er avec une autre,
lon laquelle le pa présente
D e cette hypoth tient di t toujours
èse de départ, Fe la vérité.
nombre de princi renczi déduit un
pes : certain
Aucune analyse
des symptômes
comme aboutie ne peut être co
ta nt qu'elle n'es nsidérée
La résolution des t pa s analyse du ca
symptômes est in ractère.
de l'analyse. Des suffisante à la term
transformations in aison
Ces thèses so nt plus profondes s'
proches de celle imposent.
connaît depuis de Reich que Fe
au moins un an renczi
théorie et pratiq . C ependant, l'écart
ue, que Ferenczi entre
abolir, est ainsi entendait dimin
à nouveau creu ue r, sinon
fin», si la résolu sé. L'analyse de
tion des symptôm vient « sans
Certains traits co es est insuffisan
te.
mmuns se form
mené un e analys ent entre ceux qu
e jusqu'au bout i on t
séparation entre , en particulier
m on de fantasmat une nette
terait une liber ique et réalité, qu
té intérieure qu i appor-
d' un e meilleure as i illimitée, acco
maitrise de ses mpagnée
néglige la possib actes et décision
ilité que ce contrô s. Ferenczi
veau symptôme le soit, lui-même,
et que la « liberté un nou-
ne soit qu 'u n fa intérieure quasi
ntasme de toute- illimitée »
puissance.
Aucune analyse
ne peut être cons
ta nt que l'ensem idérée comme te
ble de l'érotisme rminée
émotionnel, dans n' es t pas vé cu « au ni
le fantasme cons veau
se sentir à égalité cient». T ou t pa
avec son « médec ti en t doit
qu'il a surmonté in,,, « indiquant
l'angoisse de ca par là
doit « avoir vain stration». T ou te
cu son complexe patiente
de virilité, et s'ab
andonner
SANDOR FERENCZI

nsée du rôle
en tim en t, au x potentialités de pe
sans nul re ss tam-
ès es fo nt éc ho à ce lles de Groddeck, no
féminin ». Ces th aque». Ferenczi
st ul at d' un e « naïveté paradisi
m en t à son po rence
na ly se à la su bj ec tivation de la diffé
semble arrêter l'a ue en ceci qu'elle est
forcément
se z pr ob lé m at iq ofile
des sexes, as é, et qu e, derrière elle, se pr
te m po ra lit
inscrite dans une « subjectivatio
n de la m or t » est,
m or t. M ai s la
l'angoisse de
i problématique.
elle aussi, to ut auss e le patient ne
un e an aly se n' es t terminée avant qu ange-
Auc
e de vi e et so n co mportement. Ces ch
change son mod ment de « certains ni
ds de refou-
pl iq ue nt le dé vo ile
ments im ssibles ».
ns ce la, re ste ra ie nt cachés et inacce
lements qui, sa avec les indications
de l'analyste,
se fa ire en ac co rd autres
Cela doit ca ra ctère d'ordre. En d'
ef oi s de to ut
dépourvues tout tion, de toute
ly se ne sa ur ai t se passer de la sugges
termes, l'a na garde
e, qu el qu e so it le silence que l'analyste
manière inévitabl l'articulation
ca r elle re jo in t le problème général de tech-
à ce sujet, . Fe renczi rappelle ici sa
et ps yc ha na ly se
entre pédagogie itable, elle correspon
d à la trace
e. T ou t au ss i in év
nique activ nalyse.
pé da go gie à l'i ntérieur de la psycha
de la laisse
rit ab le m en t te rm inée lorsqu'elle se
L'analyse est vé avenir ? Il
ui se m en t» . Fe re nczi prévoit-il son
« m ou rir d'ép nté
do it êt re trè s m éfiant face à la volo
affirme que l'analyste lle -ci cacherait son so
uhait de
pa rti r, ca r ce
du patient de encore
e : « ta nt que le pa
tient veut venir, il a
sauver sa né vr os dans la
l'a na ly se ». Le pr oblème réside pl ut ôt
une place dans nir en analyse
rs e : co m m ent contraindre à ve
situatio n in ve puissant
ne le so uh ai te ra it pas ? Freud reste im
un patient qui « jeune homo-
D or a et il n' es t puissant face à la
face à t deviner.
elle » qu 'e n de vançant ce qu'il croi
se xu ciens
na ly se im pl iq ue la réapparition d'an
La fin de l'a ômes qui
ire l'a pp ar iti on de nouveaux sympt
symptômes, vo e est
sc èn e de m an iè re dramatique. L'analys
les remettent en l des relations anci
ennes et de
ie ur s tit re s : de ui nsfert
deuil à plus ôm es anciens, deuil du tra
l de s sy m pt
la vie passée, deui ng deuil de soi-m
ême, de ses
s id éa lis at io ns , lo
et deuil de
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

rêves, de ses amours impossibles, de ses douleurs propres aux


traumatismes provoqués par la réalité.
Ferenczi affirme en conclusion :

« C'est donc un bon signe quand l'obsessionnel, au lieu de


pensées dépourvues d'affect, commen ce à manifester une émo-
tivité hystérique, et quand la pensée de l'hystérique devient
passagèrement une obsession. C'est fâcheux, bien sûr, quand au
cours de ces transformations de symptômes des traies psycho-
tiques apparaissent. Mais on aurait tort de s'en alarmer outre
mesure. J'ai déjà vu des cas où aucune voie vers la guérison
définitive n'étaie possible, si ce n'est celle qui passait par une
psychose passagère7• »

Les critères de fin d'analyse proposés par Ferenczi marque-


ront l'avenir de la discipline à l'intérieur de l'Association
psychanalytique internationale, institution qui doit autant à
Ferenczi qu'à Freud. Dans ce même congrès international
d'Innsbruck, en 1927, Anna Freud présente le texte de son
père sur l'humou r. Le texte de Ferenczi apparaît comme
écartelé encre une perspective de la psychanalyse qui obéie à
une vision du monde (Weltanschauung), en ceci qu'elle pré-
tend uniformiser les analyses et les analystes, et, d'autre part,
l'attentio n envers la sensibilité nécessaire à la clinique. Cette
sensibilité se développe au cours de la formation psychana-
lytique et de l'expérience d'une large variété de cas. La for-
mation de Ferenczi, dans ce sens, se parachève avec ses
patients. Il fait appel ici à une deuxième règle fondamentale,
qui ferait disparaître les différences de technique analytique.
Chaque fois que nous nous laissons aller à des générali-
sations sans des fondements solides, nous prenons le risque
de nous livrer à des affirmations à vocation totalitaire :

« Toute personne qui a été analysée à fond, qui a appris à


connaître complète ment et maîtriser ses inévitables faiblesses et
particularités de caractère, aboutira nécessairement aux mêmes

7, S. Ferenczi, i< Le problème de la fin de l'analyse)>, Œuvres complètes, IV, p. 52.

171
SANDOR FERENCZI

constatations objectives, au cours de l'examen et du traite-


ment du même objet d'investigation psychique et, par voie
de conséquence, prendra les mêmes mesures tactiques et
. 8
tee hniques . »

Si c'était aussi évident, la psychanalyse n'aurait pas connu


aurant de dissidences. L'obéissance à la Weltanschauung et,
donc le caractère prescriptif imprimé à la psychanalyse, vient
de la généralisation : « Toute personne qui a été analysée à
fond ... » À partir de là, un court-circuit se crée: « l'analyse
à fond» est prouvée par les « mêmes constatations objec-
tives», dont l'absence témoigne d'un manque d'« analyse à
fond». Voilà ce qui est curieux et constitue plutôt un pro-
blème. Peut-être l'ambition sans commune mesure de ces
thèses venait-elle du fait que Ferenczi ait considéré comme
deuxième règle fondamentale ce qui serait, dans le meilleur
des cas, une mesure de prudence. La règle fondamentale qui
s'articule à la libre association est celle de l'attention flottante
et non pas l'impératif de se faire analyser. Ferenczi, pour la
deuxième fois, établit une autre « règle fondamentale ». Alors
que, la première fois, elle portait sur l'obligation de « vaincre
les résistances », la deuxième fois elle porte sur « l'obligation
de se faire analyser ». Commen t arrêter cette inflation de
« règles fondamentales » ?

«L'élas ticité de la technique


psycha nalytiq ue »
Le caractère tranchant de ses thèses antérieures est atténué
par Ferenczi au cours de ce nouvel article publié en 1928,
mais qu'il envoie à Freud dès 1927. Voici le parcours de ce
texte: brouillon à la fin 1927, lettre à Freud en janvier 1928,
intégration dans le texte des commentaires de Freud, confé-
rence à la mi-janvier, nouvelle lettre à Freud, publication.

8. S. Ferenczi, « Élasticité de la technique psychanalytique)), ibid., p. 54-55.

172
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

Ferenczi ajoute à ses observations sur la fin de l'analyse la


reconnaissance de ses propres erreurs : « J'ai acquis la convic-
tion que c'est avant tout une question de tact psychologique,
de savoir quand et comment on communique quelque chose
à l'analysé.» Et il revendique pour la psychanalyse une haute
ambition plus importante, à savoir celle de la compréhension
métapsychologique du fonctionnement psychique des
patients, selon la définition de Freud, une compréhension qui
soit en même temps topique, dynamique et économique. Pour
cela, en effet, la technique psychanalytique est une question
de tact, car les points que dénombre Ferenczi couvrent à peu
près l'intégralité du champ de cette technique.
L'importance du « tact » est signalée très tilt par Freud,
dans une variété d' écrits 9• Mais Ferenczi ajoute :

« Rien de plus nuisible en analyse qu'une attitude de maître


d'école ou même seulement de médecin autoritaire. Toutes nos
interprétations doivent avoir le caractère d'une proposition plu-
tôt que d'une assertion certaine. (... ) La modestie de l'analyste
n'est donc pas une attitude apprise, mais elle est l'expression de
l'acceptation des limites de notre savoir10 • ►>

Pour que cette forme de tact se déploie, « une oscillation


perpétuelle entre "sentir avec", auto-observation et activité
de jugement» est souhaitable. Ferenczi conclut en signalant
un impératif: « Être économe d'interprétations, en général,

9. S. Freud, t< À propos de la psychanalyse dite "sauvage")), Œuvres psychanaly-


tiques, X, p. 207-213, traduction A. Balseinte et E. Wolff. Les éditeurs notent
que Freud mentionne l'importance du« tact» dès son essai de 1905 sur la psy-
chothérapie et encore dans une lettre du 27 octobre 1910 à Ferenczi. Dans
« Sigmund Freud présenté par lui-même))' devenu« Autoprésentation )>, de 1925,
le « takt >> allemand devient <( doigté 11 en français. Respectivement, Paris, Galli-
mard, 1984, traduction de F. Cambon, p. 69; Paris, PUF, 1992, traduction
P. Coret et R. Lainé, p. 88. Dans« La question de l'analyse profane>>, de 1926,
le<( takt)) devient (( flair n, Voir, Œuvrescomplètes, XVIII, Paris, PUF, 1994, p. 45,
traduction J. Altounian et collaborateurs. Je remercie E. Rosenblatt pour la recher-
che en allemand au sujet de (( takt )),
10. S. Ferenczi, « Élascîcicé de la technique psychanalytique )>, Œuvres complètes,
t. IV, p. 59.

173
SANDOR FERENCZI

ne rien dire de superflu, est une des règles les plus impor-
tantes de l'analyse ; le fanatisme de l'interprétation fait partie
des maladies d'enfance de l'analyste 11 • » Souvenons-nous:
Ferenczi a fait partie d'un gouvernement communiste et La
Maladie infantile du communisme est le titre d'un livre de
Lénine publié en 1920. La Maladie infantile de la psychana-
lyse: l'interprétation ! Écho de Lénine dans la pensée de
Ferenczi.
Cette dernière thèse, sur l'interprétation comme maladie
infantile de la psychanalyse, est difficile à concilier avec ce
que nous connaissons des pratiques de Ferenczi auprès de
ses différentes patientes, dans cette période où il leur parlait
souvent, mettait en place l'analyse mutuelle et la dramato-
logie. Ou bien, pour lui, être économe ne voulait pas dire
être avare. Le silence obstiné du psychanalyste est du côté
de l'avarice autistique.
Ces observations servent à Ferenczi à revenir à sa techni-
que active et à en faire la critique, ou l'autocritique. Puis il
fait un saut de géant : il indique l'impératif del' établissement
d'une « métapsychologie de la technique » et - prudence -
« une éventuelle métapsychologie des processus psychiques
de l'analyste au cours de l'analyse».
Impossible de trop insister sur ces points, alors que nous
ne pouvons pas encore échanger nos expériences à ce sujet,
car nous ne nous accordons pas sur ce que veut dire le mot
« métapsychologie ». Celle-ci ne se résume pas au petit livre
qui a reçu ce nom. Freud signale d'ailleurs que ce recueil
aurait dû porter comme titre « Préliminaires à la métapsy-
chologie12 ». Pour être plus précis, indépendamment des

l l. Ibid., p. 6!.
12. S. Freud, "A Metapsychological Supplement to the Theory of Dreams",
Standard Edition XIV, Londres, The Hogarth Press and The Institute of Psycho-
Analysis, 1957, p. 222, traduction de J. Srrachey. u Cet essai et le suivant pro-
viennent d'un recueil qu'à l'origine je voulais publier en livre, sous le titre "Pour
préparer une mérapsychologie".,, OC, XIII, (1914-1915), PUF, 1988, p. 245,
traduction J. Ahounian et collaborateurs, Le titre allemand est Zur Vorbereitung
einer Metapsychologie.

174
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

exemples conceptuels et cliniques qu'il en propose dans


ce recueil, Freud donne à deux reprises une définition serrée
et concordante de ce qu'il entend par métapsychologie.
Début mai 1915, il écrit à Abraham, au sujet de la mélan-
colie: « l'explication de l'affection ne peut être donnée que
par son mécanisme, considéré d'un point de vue dynamique,
topique et économique 13 ». Freud est très précis : le refoule-
ment ou autres formations psychiques sont ubiquitaires, la
seule méthode qui caractérise la psychanalyse est l'approche
métapsychologique de ces formations. Ce sont les mêmes
termes qu'il emploie dans une lettre de 1926 à Laforgue :
« la représentation métapsychologique qui s'efforce de carac-
tériser un événement psychique par ses côtés dynamique,
topique et économique, pour ainsi dire selon trois coor-
données14 ».
Il est loin d'être évident que Ferenczi comprenne de la
sorte la métapsychologie freudienne. En fait, son article de
1922 qui porte comme titre" La métapsychologie de Freud»
est aussi précurseur des confusions à venir sur ce thème.
Comment pouvons-nous imaginer la « métapsychologie des
processus psychiques de l'analyste » ? L'approche dynamique,
économique et topique de cette question est un programme
qui reste à accomplir 15 .
Début janvier 1928, Ferenczi avait envoyé "L'élasticité
de la théorie psychanalytique » à Freud et demandé avec
empressement son avis. Trois jours plus tard, Freud fait
l'éloge de sa maturité réfléchie, « que personne n'approche».
Il trouve le titre excellent. Il reconnaît que ses propres indi-

13. S. Freud-Abraham, K., Correspondance complète, 1907-1925, Paris, Galli-


mard, 2006, p. 383, traduction de F. Cambon.
14. Lettre citée dans la thèse de J. Lemoulen, <( La médecine française et la
psychanalyse de 1895 à 1926 )>, soutenue en 1966, dirigée par J. Delay. Cette
correspondance a été reprise dans la Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 15, Gal-
limard, 1977, p. 251-314.
15. Ces deux lettres, rares occurrences chez Freud de définition précise du concept
qu'il crée, ne sont mentionnées ni dans les introductions au recueil sur la Métap-
sychologie ni dans la Standard Edition ni dans les Œuvres complètes.

175
SANDOR FERENCZI

cations sur la technique ont été surtout négatives. Et il


ajoute : « Presque tout ce qui est à faire au sens positif, je
l'ai abandonné au "tact" introduit par vous.» Freud a
soixante et onze ans. A-t-il oublié les nombreuses occasions
où il a mentionné ce « tact» ? Surtout, il déplore que les
«obéissants» n'aient pas pris en considération« l'élasticité»
de ses propres indications et qu'ils se soient soumis comme
a' « des prescnpnons,
. . ayant fiorce de ta bou 16 ».
Freud ajoute encore quelques objections, minimes sur le
manque de divisions de l'article, mais plus importantes à
propos du « tact». Ce que Ferenczi écrit sur le tact est juste,
mais son approche lui semble permissive. Le tact risque d'être
confondu avec le bon plaisir et avec les facteurs subjectifs,
autrement dit, avec les « complexes personnels non maî-
trisés ». Freud préconise « une évaluation le plus souvent
préconsciente des différentes réactions que nous attendons
de nos interventions : tout dépendrait principalement de
l'appréciation quantitative des facteurs dynamiques dans la
situation. Des règles pour ces mesures ne se laissent naturel-
lement pas donner, l'expérience et la normalité de l'analyste
en décideront. Mais il faudrait, à l'intention des débutants,
dépouiller le "tact" de son caractère mystique 17 ».
Ferenczi connaît bien Freud, maintenant. Il intègre la
lettre de Freud dans son article, presque textuellement, sous
la forme d'une personne qui le critiquerait. Ce qui ne veut
pas dire que les deux hommes se comprennent pour autant.
Si un danger du mysticisme du « tact » existe, comme le
pointe Freud, il n'est pas plus important que celui du mys-
ticisme scientiste de « l'appréciation quantitative des facteurs
dynamiques dans la situation », remède qu'il propose au dan-

16. Cette indication de Freud envoie aux oubliettes toute prétention à une démar-
cation entre psychothérapie et psychanalyse, cette oisive discussion qui cache des
intérêts professionnels derrière l'ignorance de la métapsychologie.
17. S. Freud-$. Ferenczi, Correspondance 1920-1933, p. 370-371. À Marie Bona-
parte, Freud tenait des propos opposés à ceux-ci, affirmant que « les faits psy-
chiques semblent immesurables et le demeureront probablement toujours)).
E. Jones, La Vie et l'œrwre de Sigmund Freud, Il, p. 442-443.

176
VERS !AFIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

ger qu'il imagine. Mi-janvier, Ferenczi répond. Il dit à Freud


avoir fait la veille une conférence sur « L'élasticité de la tech-
nique », dont il lui a déjà présenté le texte que Freud vient
de commenter à sa demande. Il lui dit aussi avoir utilisé sa
lettre pour créer un personnage fictif qui le critiquerait. Il
l'a utilisée pour démontrer qu'aucune différence essentielle
n'existait entre leurs deux conceptions. Il devance la critique
ancienne au sujet de son souci de « coller» à Freud, mais
cette fois-ci, il estime être « dans le vrai » : « Le "tact", tel
que je le conçois, ne veut absolument pas être une concession
au bon plaisir du facteur subjectif, encore moins favoriser
"l'influence des propres complexes non maîtrisés". J'exige au
contraire le contrôle le plus rigoureux de ceux-ci. » «Tact»
veut dire, pour Ferenczi, « se mettre à la place du patient»,
« entrer dans ce qu'il ressent». Il donne raison encore à Freud
sur la « topique » du processus, mais aboutit à une conclusion
« normative » ; « être correctement analysé» veut dire « nor-
malité ». Et pour conclure, Ferenczi précise avoir mis en
garde contre le fait que « malgré toutes les mesures de pré-
caurion, un mauvais usage ne manquera pas de se produire,
même avec ces conseils techniques ». Après une période
« sadique », « active » de la psychanalyse, une période « pas-
sive », « masochiste », risquerait de se produire.
Souvent, il est difficile de suivre Ferenczi. Il est difficile
de le suivre ici par rapport à ce que Freud lui a effectivement
écrit et en prenant en considération son journal clinique de
cette période. Cependant, cette discussion sur le tact les éloi-
gne de la métapsychologie. Sans doute l'effort pour imaginer
une approche simultanée d'une même question selon trois
perspectives suscite-t-elle des résistances.

177
SANDOR FERENCZI

«L'enfa nt mal accueilli


et sa pulsion de mort »
En 1923, pour la commémoration des cinquante ans de
Ferenczi, Jones publie un article dans l'Internationale Zeits-
chrift fiir Psychoanalyse. De manière risquée, il y affirme :

« C'estau génie de Ferenczi que nous sommes redevables de


nous avoir pour la première fois fait comprendre la signification
18
psychique que la naissance doit avoir pour l'enfant . »

Ferenczi apparaît comme précurseur de Rank.


C'est donc en 1929 que Ferenczi répond, avec cet article
au sujet de la qualité de l'accueil réservé à l'enfant, dont le
titre est problématique, comme le soulignent ses traducteurs,
car l'expression utilisée est unwilkommene. Unwelcome aurait
été possible en anglais, même si le terme est rare. Malvenu
existe en français et serait plus proche des psychopathologies
décrites. S'inspirant d'un texte de Freud de 1920, « Au-delà
du principe de plaisir», il entend étudier les manifestations
de la pulsion de mort.
« L'enfant mal accueilli » apparaît comme une suite logi-
que à l'article précédent au sujet de « L'adaptation de la
famille à l'enfant », car le mauvais accueil correspond à une
totale inadaptation de la famille à celui qui les rejoint.
Ferenczi propose l'exemple de deux patients qui ont été des
« h6tes non bienvenus dans la famille ». La malveillance,
consciente ou inconsciente à l'égard de l'enfant, engendre
crises épileptiques, crises d'asthme bronchique, spasmes
infantiles de la glotte, alcoolisme, dépression sévère, mort
subite du nourrisson, troubles sexuels divers, par exemple.
La naissance et la venue au monde ne relèvent pas de la pure
pulsion de vie. Surtout, il importe « de constater les diffé-
rences plus fines entre la symptomatologie névrotique des

18. E. Jones, <i Le froid, la maladie et la naissance)), Théorie et pratique de la


psychanalyse, Paris, Payoc, 1969, p. 292-296, traduction d'A. Stronck.

178
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

enfants maltraités dès le début et celle de ceux qui sont


d'abord traités avec enthousiasme, voire avec un amour pas-
sionné, mais qu'on a "laissé tomber" par la suite». « Laissé
tomber par la suite » est la première formulation clinique
concise de ce que Winnicott développe avec le concept de
déprivation 19 •

« Principe de relaxation et néocatharsis »


Une autre petite constellation se présente maintenant dans
l' œuvre de Ferenczi. Après avoir publié son article sur
« L'élasticité de la théorie psychanalytique », Ferenczi pré-
sente les « Progrès de la technique psychanalytique » au
congrès international de psychanalyse, à la fin juillet 1929,
à Oxford. Pendant ce congrès, il revient aussi sur la question
de la fin de l'analyse, en introduisant un débat sur le sujet.
L'année suivante, il publie « Principe de relaxation et néo-
catharsis », article où il remanie cette intervention à Oxford.
De même que l'élasticité avait déjà été mentionnée en 1926,
dans l'article sur les « Contre-indications de la technique
active », à laquelle il est revenu deux ans plus tard, il revient
maintenant à la technique de détente ou de relaxation.
« Principe de relaxation et néocatharsis » est un article
complexe. L'éditeur français souligne à juste titre que le mot
de «relaxation» n'avait pas alors le sens médical, qu'il a
acquis depuis, de « détente musculaire ». En français, le
Grand Robert donne encore comme deuxième sens de ce mot
« Mise en liberté (d'un détenu) » et renvoie à« élargissement,
relaxe». C'est ce que propose !'Oxford English Dictionnary
comme premier sens, le premier sens français, médical, n'y
apparaissant qu'en troisième position. L'introduction de ce
nouvel article traite de la dynamique existant entre le retour
aux thèses anciennes et l'avancée vers de nouvelles thèses, ou

19. Voir D. D. Winnicott, 1( Objets transitionnels et phénomènes transitîonnels:


une étude de la première possession non-moi )), De la pédiatrie à la psychanalyse,
Paris, Payot, 1969, traduction de J. Kalmanovirch, p. 169-186.

179
SANDOR FERENCZI

la dialectique qui s'établit entre ces deux mouvements. Ainsi,


Ferenczi est bien conscient de son retour aux premières thèses
de Freud. Il insiste encore sur le lien indissociable entre la
théorie et la technique, thèse que Strachey refusera avec force
dans ses interventions, lors des débats du Comité de forma-
tion de la Société britannique de psychanalyse, en 194220 •
Comme Freud avait suggéré des sous-divisions dans l'article
sur l'élasticité, Ferenczi apporte des sous-divisions à son arti-
cle actuel.
Sa première partie porte sur une rapide reconstruction de
l'évolution de la technique psychanalytique. A l'époque,
curieusement, Ferenczi semble élargir les principes de
Lamarck, établissant un parallèle entre le développement de
l'espèce et le développement individuel, à un parallélisme
entre l'histoire de la psychanalyse et l'histoire d'un psycha-
nalyste en particulier. Ainsi, ces histoires semblent présenter
trois moments : a) le traitement cathartique de l'hystérie, avec
l'usage de l'hypnose, qui correspond à l'utilisation massive
des affects des patients et du soignant ; b) un processus
d'associations libres interminable, donc essentiellement intel-
lectuel ; c) le retour à la première période, mais où les affects
sont compris comme des transferts et des résistances. Ferenczi
apporte des exemples cliniques où des moments de transe
hypnotique trouvent leur résolution dans la catharsis.
Ferenczi insiste sur l'importance de Freud pour ses nouvelles
thèses, et surtout sur l'importance de ses contacts personnels
avec lui, il mentionne le « processus de frustration » et sa
« technique active », avec la fixation d'un terme à la cure,
mesure qu'il attribue à Rank, en oubliant que Freud en fait
autant.
Dans la deuxième partie, Ferenczi signale la déception que
lui procurent ses innovations techniques, sa pratique fré-

20. Voir J. Strachey, << Mémoire de discussion))' dans Prado de Oliveira, Les
meilleurs amis de la psychanalyse, Paris, L'Harmattan, 2010. Aussi, pour un
contexte intégral, voir ma traduction Les Controverses entre Anna Freud et Melanie
Klein, Pads, PUF, 1996.

180
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

quente des cures gratuites, des séances très longues. Il pense


que ces pratiques obéissaient au principe du « laisser faire »,
que le « principe de frustration » conduisait à une « augmen-
tation des tensions ». Le « principe de relaxation » doit rem-
placer les techniques précédentes. Ferenczi semble croire que
Freud appliquait de manière homogène l'observation, l' objec-
tivité réservée, mais il doit reconnaître que la psychanalyse
travaille en produisant « une augmentation de tension par la
frustration et une relaxation en autorisant des libertés ». Le
psychanalyste doit être d'une totale sincérité envers soi-même
et il en doit autant à son patient.
La troisième partie fait une allusion au « terrorisme de la
souffrance», terme qui apparaît dans son journal clinique.
« Économie de la souffrance » vient désigner dans « Principe
de la relaxation et néocatharsis », le jeu entre la frustration
censée être imposée par l'analyste et le laisser-faire qui peut le
tenter. Cette souffrance amène à la parution de symboles mné-
siques corporels, « bien plus proches d'un véritable souvenir »,
quand souvent les accès hystériques prennent les proportions
d'un véritable état de transe, quand des fragments du passé
sont revécus et que la personne du médecin demeure le seul
pont entre le patient et la réalité. Cette situation cathartique
nouvelle, ou néocatharsis, se démarque de l'ancienne catharsis,
du fait que le transfert est maintenant pris en considération.
Dans la quatrième partie de ce texte, Ferenczi précise que
la néocatharsis exige la reprise en considération du trauma-
tisme infantile dans l'étiologie des troubles psychiques. Paral-
lèlement au complexe d'Œdipe, doivent être prises en
considération les tendances incestueuses des parents, qui se
manifestent sous forme de tendresse déplacée. Même quand
les enfants s'empressent d'y répondre, il n'en reste pas moins
qu'elle leur est en grande partie imposée. Ferenczi aurait pu
rappeler le rôle de Laïos dans la tragédie d'Œdipe. Mais il
avance : la première réaction à un choc est toujours une
psychose passagère, car une rupture avec la réalité se produit,
sous forme d'hallucination négative, perte de conscience, éva-
nouissement hystérique, vertige, ou sous forme d'une hallu-

181
SA.NDOR FERENCZI

cination positive immédiate qui donne l'illusion du plaisir.


Ferenczi insiste sur la traumatogenèse, « si longtemps négli-
gée», mais féconde sur le plan thérapeutique et pratique,
puisqu'elle vient souligner le rôle du traumatisme dans la
genèse de toute formation de l'inconscient. Son retour aux
premières thèses de Freud est explicite.
En conclusion, l'article mentionne Anna Freud. Lou
Andreas-Salomé, Anna et son père avaient considéré que
Ferenczi traitait ses patients comme Anna les siens, c'est-à-dire
comme des enfants en analyse''. En effet, Ferenczi reconnaît
que la relaxation analytique implique un appel à l'enfant dans
l'adulte. Il réserve un accueil amical à la remarque d'Anna
Freud. Pourtant, elle n'était pas de pure bienveillance. Freud
accusera Ferenczi de jouer les mères. Ferenczi poursuit sa
réponse à Anna et par-delà elle à Freud, à travers deux articles
successifs : « Analyse d'enfants avec des adultes », en 1931 et,
l'année suivante, « Confusion de langue entre les adultes et
l'enfant».
Outre l'innovation qui consiste à signaler l'importance
des symboles mnésiques corporels, qui permet pour ainsi dire
de « lire le corps », un point en particulier marque une belle
conclusion à cet article, rappelant l'extrême sensibilité clini-
que de Ferenczi et le fort appui que sa théorie y trouve. « La
ressemblance entre la situation analytique et la situation
infantile incite donc plutôt à la répétition, le contraste entre
les deux favorise la remémoration22 • »
Le 21 septembre 1930, Ferenczi écrit à Freud une lettre
amicale et enjouée, pour lui signaler qu'il prend des vacances
à Baden-Baden, puis à Paris. Il veut offrir quelque chose à
Gizella. La thérapie de relaxation n'est pas toujours très

21. L. Andreas-Salomé-A. Freud, Correspondance, p. 516-520.


22. La traduction française de l'article présente une coquille qui rend ce passage
incompréhensible: « ( ••• )j'ai pu remarquer l'aptitude de la relaxation à transfor-
mer la tendance à la répartition en remémoration 1>. Plutôt que répartition )),
<(

c'est le terme de « répétition 1> qui doit figurer ici. Voir, Œuvres complètes, IV,
p. 96. Ferenczi, bien entendu, reprend partiellement le débat lancé par Freud en
1914, sur« Remémoration, répétition et perlaboration )).

!82
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

confortable pour le médecin, souligne-t-il, au cas où Freud


ferait peu de cas de ses nouvelles inventions. En 1931, il
mentionne encore à deux reprises la relaxation dans sa cor-
respondance avec Freud.

« Ana(yse d'enfants avec des adultes »


Début mai 1931, Ferenczi prononce une conférence, à
l'occasion de l'anniversaire de Freud, intitulée « Analyse
d'enfants avec des adultes "· Dans ce texte, Ferenczi tient des
propos curieux. Il se sent un étranger à Vienne et, en même
temps, il veut défendre Freud contre l'accusation d'expulser
les penseurs indépendants. Le besoin de défendre et de sou-
tenir ceux qui menacent laisse deviner le climat de l'époque.
Le concept d'identification à l'agresseur se prépare. Les
procès de Moscou ne sont pas loin, où nombreux seront
ceux qui soutiendront ceux qui les menacent.
Ensuite, Ferenczi établit quelques éléments précurseurs de
la psychanalyse d'enfants, en posant l'analyse du petit Hans
comme sa pierre fondatrice. Mais sa conférence porte surtout
sur la présence de l'enfant dans l'adulte et sur la présence de
la psychanalyse d'enfants dans la psychanalyse d'adultes. Ainsi,
à la relaxation dont il réaffirme la valeur, viennent s'ajouter le
jeu, sous la forme d'une mise en scène de la séance d'analyse,
une dramatisation ou une dramatologie23 • Ni ses auditeurs ni
Freud n'étaient prêts à entendre un exposé de cas où le patient
chuchote à l'oreille de l'analyste, malgré la présence d'esprit
de la réaction de Ferenczi. Stekel raconte qu'un patient avait
passé ses bras autour du cou de Ferenczi en lui demandant :
« Grand-père, est-ce que les garçons peuvent avoir des bébés ? "
Réponse : « Mon enfant, pourquoi crois-eu cela24 ? "
Le jeu de l'enfant apparaît comme l'équivalent de la libre
association adulte, telle que l'a proposée Melanie Klein.

23. I. de Forest, (1942), "The Therapeutîc Technique of Sandor Ferenczi", Inter-


national journal of Psychoanalysis", 23: 120-139.
24. R. F. Sterba, Réminiscences d'un psychanalyste viennois, p. 55.

183
SÀNDOR FERENCZI

L'adulte a le droit de jouer en séance comme un enfant, à


condition que l'analyste soit en mesure d'inscrire son jeu
dans un réseau transférentiel. Les références qu'il fait mon-
trent le lien entre Melanie Klein et Anna Freud. Ferenczi
revendique sa méthode comme une sorte de « gâterie » du
patient, avec des séances qui se prolongent indéfiniment. Au
cours d'une discussion à ce sujet, à la Société psychanalytique
de Vienne, quand on lui fit la remarque qu'avec cette tech-
nique le nombre de patients d'un psychanalyste serait forcé-
ment réduit, Ferenczi aurait répondu qu'en réalité on ne
devrait avoir qu'un seul patient25 • En effet, la description de
son souci technique semble assez idyllique :

« On prolonge la séance d'analyse le temps nécessaire pour


pouvoir aplanir les émotions suscitées par le matériel ; on ne
lâche pas le patient avant d'avoir résolu, dans le sens d'une
conciliation, les conflits inévitables dans la situation analytique,
en clarifiant les malentendus, et en remontant au vécu infantile.
On procède donc un peu à la manière d'une mère tendre, qui
n'irait pas se coucher le soir avant d'avoir discuté à fond avec
son enfant, et réglé, dans un sens d'apaisement, tous les soucis
grands et petits, peurs, intentions hostiles et problèmes de
conscience restés en suspens26 . »

Cela appelle plusieurs remarques: d'abord, où Ferenczi a-t-il


rencontré une telle mère ? Bien entendu, il y a un fond
commun de la mythologie populaire où ce rêve occupe une
bonne place. Mais, autrement, est-ce de Gizella dont il
s'agit ? Car même les tendres mères se fatiguent. Enfin,
Ferenczi devance ce qui deviendra une accusation de Freud,
à savoir qu'il se comporte comme une mère avec ses patients.
Mais cela permet aussi à Ferenczi d'avancer la compréhension
possible de la traumatogenèse, de ce qu'il appelle, encore une
fois de manière compliquée, « autoclivage narcissique », et

25. Ibid., p. 56.


26. S. Ferenczi, « Analyse d'enfants avec des adultes 1>, Œuvres complètes, IV,
p. 107.

184
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

des états de transe que rencontrent ses patients. Il est attentif


à l'impératif de l'éclaircissement métapsychologique de ces
points de vue, mais il reconnaît aussi que son espoir de
raccourcir la durée des cures au moyen de la relaxation et de
la néocatharsis a échoué. Au contraire, la difficulté du travail
de l'analyste a considérablement augmenté. Ferenczi termine
son article en faisant état de son intimité avec Freud, alors
même que cette intimité est déjà ébranlée et que Freud mûrit
le remplacement de son ancien ami hongrois par son nouvel
ami anglais, à l'égard de qui leur méfiance commune avait
été si grande. C'est que les situations socio-économiques
changent aussi et la psychanalyse fleurit en Angleterre, alors
qu'elle s'effondre en Hongrie.
Ferenczi pressent-il que dès mi-janvier 1931, année de
cette conférence pour l'anniversaire de Freud, Jones avance,
masqué de bonnes intentions ? À ce moment, en effet, Jones
écrit à Freud pour médire de Ferenczi, tout en estimant qu'il
n'a plus de raisons de le faire et que leurs conflits se sont
bien résolus. Ce sont des difficultés aurour de la présidence
de l'Association internationale, que Jones entend attribuer à
Eitingon. Puis il change d'avis et propose Ferenczi. Il laisse
clairement entendre que c'est bien lui et personne d'autre
qui commande, et aussi que ses vceux à lui sont les seuls qui
doivent compter. Freud ne réagit pas à ce que lui écrit Jones,
ni pour défendre Ferenczi, ni pour l'accabler.

Lou, Anna et Freud écartent Ferenczi


Lou Andreas-Salomé er Anna Freud échangent de longues
lettres au sujet de leurs craintes communes à l'égard de ce
qu'avance Ferenczi. En fait, de manière surprenante, c'est
Lou Andreas-Salomé qui semble donner la tonalité de toutes
les critiques faites par Freud, dans sa longue lettre du 27 août
1931. D'ailleurs, au-delà de la tonalité de ces critiques, elle
contribue à dessiner les principaux traits de la psychanalyse
pour longtemps. D'où lui vient cette idée que l'analyste ne

185
SANDOR FERENCZI

doit éprouver aucun sentiment ? Ce n'est manifestement pas


le cas de Freud. Anna lui répond à la fin novembre 1931 :

« Papa va bien et tout est calme. Ta lettre sur Ferenczi lui a


semblé à ce point sortie du cœur qu'il est tout à coup allé la
chercher chez moi lors de la visite de Ferenczi, et la lui a
montrée. Il a pensé que lui-même ne pouvait pas mieux expri-
mer ses réserves. Je pense que ce n'est pas si grave, tant que
cette méthode se limite à Ferenczi, parce qu'il a en lui le contre-
poids nécessaire. Simplement, il ne faudrait pas que d'autres s'y
essaient. Mais f ai tellement peur qu'avec cela Ferenczi se retire
de notre groupe et s'isole27 . »

Une quinzaine de jours plus tard, Freud reprend ces argu-


ments et les développe :

« Mais comme vous jouez volontiers le rôle de la mère tendre


envers d'autres, alors peut-être aussi envers vous-même. Il faut
donc que vous entendiez, par la voix brutale du père, le rappel
que - d'après mon souvenir - la tendance aux petits jeux sexuels
avec les patientes ne vous était pas étrangère dans les temps
pré-analytiques, si bien qu'on pourrait établir un rapport entre
la nouvelle technique et les errements cl' autrefois. C'est pour
cela que, dans une lettre précédente, j'ai parlé d'une nouvelle
puberté, d'un démon de midi chez vous ; et maintenant vous
m'avez obligé à être clair, sans détour28 • »

Freud n'a pas apprécié la dernière contribution de Ferenczi,


et il conclut : « Les essais "sur les dangers de la néocatharsis"
n'ont pas apporté grand-chose. » Ferenczi essaie maladroite-
ment d'apaiser Freud dans sa dernière lettre de cette année
1931. S'il a pris tant de temps à répondre, c'est qu'il estime
que, pour la première fois, « des facteurs de désaccord» sur-
gissent entre eux et se mêlent à leurs relations. Il oublie tous
ceux qui ont précédé. Il oublie que Freud a déjà voulu déter-
miner le moment où il peur ou non publier quelque chose

27. L. Andreas-Salomé-A. Freud, Correspondance, p. 516-519.


28. S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance, 1920-1933, p. 477-479.

186
VERS LA FIN , EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

et il précise enfin que le moment de la publication doit être


laissé à celui qui écrit. Mais là n'est pas le plus important.
Ferenczi expose aussi un raisonnement agressif, qui risque
d'agacer Freud, qu'il traite d'égal à égal, en oubliant leur
différence d'âge: « Les "péchés de jeunesse", les erreurs,
quand ils sont surmontés et élaborés analytiquement, peu-
vent même rendre quelqu'un plus sage et plus prudent que
ceux qui ne sont jamais passés par de tels orages. » Freud
n'aurait jamais connu ces tempêtes ou ne les aurait jamais
« élaborés analytiquement».
Ferenczi estime que sa « très ascétique "thérapie active"
était certainement une mesure de protection contre ces ten-
dances, c'est pourquoi elle a pris, dans son exagération, un
caractère compulsif». Il estime aussi que quand il l'a
reconnu, il a« relâché la rigidité des interdits et frustrations »
auxquels il s'était condamné. Et il termine par une déclara-
tion d'espoir polie. « Après avoir surmonté la douleur relative
au ton de notre correspondance, je ne peux m'empêcher
d'exprimer l'espoir que notre entente amicale, personnelle et
scientifique, ne sera pas troublée par ces péripéties ou qu'elle
sera bientôt rétablie29 • »
Ferenczi ne veut pas comprendre que c'est déjà trop tard
pour lui, auprès de Freud. Les confusions entre les deux amis
se poursuivent : qui a commencé quoi en premier, qui a parlé
avant l'autre? Début 1932, Ferenczi a une occasion excep-
tionnelle de faire preuve de sa fidélité, lors de l'éclosion de
« l'affaire Reich», qui, d'après Freud, attribue l'œuvre de la
pulsion de mort au capitalisme, thèse considérée « absurde ».
Le l" mai, Ferenczi s'interroge dans son Journal sur le rôle
de son vieil ami, sous le titre de « Qui est fou, nous ou les
patients? (Les enfants ou les adultes ?) » Sa première question
est : « Freud est-il réellement convaincu, ou bien est-il
contraint à une crispation théorique exagérée, pour se pro-

29. Ibid., p. 481.

187
SANDOR FERENCZI

téger contre son auto-analyse, c'est-à-dire contre ses propres


doutes3°? »
Oui, Freud a pu dire de certains de ses patients qu'ils
étaient de la « racaille». Ferenczi prend cette déclaration au
sérieux et la généralise. Il ne semble pas comprendre que
c'est l'exclamation d'un vieil homme fatigué. D'autres de ses
patients n'ont jamais été considérés de la sorte. Il n'a jamais
fallu prendre à la lettre ni tout ce qu'il a dit, ni tout ce qu'il
a écrit. Freud le signale lui-même.

L'affaire de la présidence de l'Association


internationale
La suspicion réciproque entre Freud et Ferenczi est ancienne
et a pris différentes formes, sans exclure l'amitié. Elle date
de la publication de l'article de Ferenczi sur« Introjection et
transfert », quand Freud doutait de la pertinence du nouveau
concept introduit par son ami. Elle se poursuit autour de
Gizella, elle s'accentue lors de l'affaire Rank et elle prend un
tournant grave, voire très grave, à partir du moment où des
innovations techniques sont en jeu. Ce n'est pas la seule
« technique active » qui envenime les relations entre les deux
amis, mais certainement la technique de relaxation et la néo-
catharsis. « L'affaire de la présidence» de l'Association psy-
chanalytique internationale, qui se joue entre Freud, Jones
et Eitingon, au détriment de Ferenczi, assombrit davantage
les perspectives. Depuis toujours, Ferenczi se plaint de sa
solitude et de son isolement, qui, dans les faits, n'ont jamais
vraiment existé31. Mais on finit par le croire ! À la mi-
mai 1932, Freud enjoint Ferenczi d'« abandonner l'île des
rêves où vous demeurez avec vos enfants fantasmatiques et

30. S. Ferenczi,joumal clinique, p. 147.


31. M. Moreau-Ricaud et P. Adam, Cure d'ennui: écrivains hongrois autour de
Sândor Ferenczi: Mihâly Babits, Géza Csâth, Milân Füst, Paris, Gallimard, 1992,
traduction de S. Képès. Aussi : E. Brabant-Géro, Ferenczi et lëcole hongroise de
psychanalyse, Paris, Éd. l'Harmattan, 1993.

188
VERS LA FIN , EXPLOSION DE CRÉATIVIT~

vous mêler de nouveau au combat des hommes ». Freud est


désolé que Ferenczi ne soit pas enthousiaste pour occuper la
présidence. Il argumente et mélange les époques: ce qui s'est
passé il y a plus de dix ans, à savoir l'enseignement univer-
sitaire de Ferenczi à Budapest, devient immédiatement pré-
sent. Avait-il déjà une tendance à l'isolement lors de son
enseignement et celui-ci a-t-il été une manière de le surmon-
ter ? Clairement, Freud considère son refus comme maladif,
comme une crise pubertaire. Ferenczi rechigne, ne veut tou-
jours pas accepter le poste qui lui est offert, pose des condi-
tions. Jones est en campagne présidentielle depuis plus d'un
an déjà et emploie un « double langage ». Finalement, le
21 août 1932, Ferenczi abandonne définitivement l'idée
d'une présidence de « l'Internationale ». Freud semble ne pas
être satisfait et le fait savoir. Il a « beaucoup regretté» ce
refus, « dans l'intérêt de toutes les parties concernées ». Dans
une lettre de la fin août 1932, Freud veut croire que les
innovations techniques de Ferenczi ne lui imposent pas
d'affirmer une« nouvelle variété d'analyse».
Mais les déclarations de Freud ne sont jamais acquises.
D'autant plus que pour la première fois, le 9 septembre,
Jones lui écrit une lettre assez venimeuse, où il termine en
affirmant que, malgré l'accueil chaleureux qui lui a été réservé
et le profit qu'il en a tiré, Ferenczi est un « homme malade
- physiquement aussi ... ». Trois jours plus tard, en réponse
à Jones, Freud attribue à Ferenczi « l'ambition notoire» de
la présidence, alors que c'est lui-même qui lui a inculqué
cette ambition, et qu'il ne cesse de revenir à la charge. Fin
septembre, Ferenczi se plaint de tant d'insistance et du carac-
tère inadmissible de la demande qu'il renonce à publier sa
communication au congrès, prétendument pour son propre
bien, comme lui écrit Freud début octobre : « Depuis trois
ans vous vous êtes systématiquement détourné de moi, ayant
probablement développé une hostilité personnelle qui va
plus loin qu'elle ne pouvait s'exprimer. » Maintenant, il
monte d'un cran. Il ne l'accuse plus de se préparer à faire le
« Stekel » : il l'assimile à Rank. Il pense, «objectivement»,

189
SÂNDOR FERENCZI

être en mesure de pointer « l'erreur théorique» de Ferenczi,


mais « à quoi bon ? » Il est sûr et certain que son ancien ami
est « inaccessible à la réflexion». Il ne lui reste rien d'autre
qu'une dernière menace : lui souhaiter tout le bien possible,
en soulignant : « ce qui serait très différent du présent».
En fait, depuis longtemps les deux amis s'éloignent, tout
en prétendant ne pas le faire et en se rapprochant parfois.
Que leur proximité n'ait jamais été totale est une idée qu'il
leur semble difficile de formuler et d'admettre. Ce sont des
confusions. En tout cas, c'est une confusion de langues. C'est
le thème de la dernière conférence de Ferenczi, faite au
12' Congrès psychanalytique international, à Wiesbaden, en
septembre 1932, que Freud accepte finalement d'entendre,
sans en admettre la publication. Fin août, Freud avait écrit
à Eitingon:
« On ne doit pas lui permettre de présenter son texte. Qu'il en
présente un autre ou rien du tout. Il semblerait qu'il soit encore
disposé à être choisi comme président. Qu'il soit effectivement
choisi pour vous tous après ces révélations, c) est encore une
autre paire de manches. Notre conduite dépendra, d'abord, de
savoir s'il accepte de reporter, ensuite de l'impression qu'il vous
fera à tous, à Wiesbaden. »

Freud prétend que son désir à l'égard de Ferenczi est le désir


de Ferenczi lui-même, qui, pour sa part, a déjà laissé entendre
clairement que la présidence ne l'intéresse pas. Certes, Freud
pouvait avoir son interprétation, selon laquelle ce désintérêt
ne serait que l'expression d'une ambition encore plus grande.
Ce genre d'argument est toujours problématique, du fait qu'il
se réduit à un jeu de pile ou face. Aurait-il eu son pouvoir
d'autrefois sur son vieil ami que l'interprétation aurait été
exacte, non pas tant liée à la réalité de l'ambition de Ferenczi,
mais plutôt à leur passion commune. Ce n'est plus le cas. Il
reste donc de cette affaire la décision dure de supprimer
l'article de l'ancien collaborateur, comme autrefois, au début
de leurs relations, Freud hésitait à le publier. Le seul gain ici

190
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

est que Freud semble laisser la décision finale à ce qui reste


de l'ancien Comité secret.
Falzeder se souvient d'avoir vu un film sur ce congrès de
Wiesbaden, le dernier auquel Ferenczi ait participé :

« Il y a des plans d'Ernest Jones, habillé de manière immaculée


et dans une position très droite et sérieuse, de Melanie Klein
avec son nouveau chapeau, de Max Eitingon encore riche se
prenant très au sérieux et de beaucoup d'autres participants très
respectables, qui posent tous devant la caméra et sont emplis
de leur propre importance. Ferenczi est assis sur un banc, plongé
dans une conversation avec un garçon. Soudain, il remarque
qu'on le filme, il lève son regard, éclate de rire, et poursuit sa
conversation avec le garçon32 . »

Les autres étaient des « lions de congrès allant dans tous les
sens», dans « leur ménagerie». Ferenczi voyait l'avenir3 3•

« La confusion de langues entre l'adulte


et l'enfant »
Cette fois-ci, malgré toutes les mésententes acrimonieuses en
cours, Jones était intervenu en faveur de Ferenczi, même si
le complot de Freud avec Eitingon était allé très loin. Freud
avait été d'une extrême dureté, mais la position de Jones est
simple : Ferenczi doit pouvoir présenter son article. Cela
nuirait moins à l'Association psychanalytique internationale
que si les rumeurs d'une nouvelle scission commençaient à
gronder, après celles de Rank et de Reich. En tout cas, la
censure sévère de « La confusion de langues » revient à Freud,
article qui retourne à certaines de ses anciennes thèses de
1895-1896 dans ses Études sur l'hystérie ou dans ses Remar-
ques et Nouvelles Remarques sur les psychonévroses de défense.

32. E. Falzeder, "S.indor Ferenczi becween Orthodoxy and Heterodoxy", Ame-


rican Imago, 2010, vol. 66, n° 4, 395-404.
33. Expressions employées par Groddeck et Freud. Voir leurs lettres du 15 janvier
et du 21 décembre 1924, G, Groddeck, Ça et Moi, p. 111-113.

191
SANDOR FERENCZI

Le titre de cet article « Confusion de langue entre les


adultes et l'enfant : le langage de la tendresse et de la pas-
sion» est lui-même rempli d'aventures. À l'origine, cette
communication porte sur « Les passions des adultes et leur
influence sur le développement du caractère et de la sexualité
de l'enfant». Voilà qui est clair. Il est enfin présenté au
congrès international de Wiesbaden, en septembre 1932,
sous le titre anglais de The Emotions of Adults and their
Influence on the Development of the Sexual Lift and Character
of Children 34. Dans l'actuelle traduction française, deux titres
originaux apparaissent néanmoins. Celui-ci est précédé d'un
autre, Sprachverwirrung zwischen den Erwachsenen und dem
Kind. Die Sprache des Ziirtlickeit und der Leidenschaft. Les
traducteurs et les éditeurs n'expliquent pas ce passage d'un
titre à un autre. Le titre exact de cet article et ses implications
sont discutés de manière pertinente35 • Langue, langage ou
langues, la confusion de langues et le langage en tant que
milieu où baigne l'être humain sont discutés en Allemagne
et en Angleterre depuis au moins le romantisme et le milieu
du XIX" siècle, quand les questions de traduction se sont faites
autrement présentes qu'en France36 •
Ferenczi lit personnellement cet article à Freud. À la fin
de cette lecture, Freud se lève, lui tourne le dos, refuse sa
main tendue, et quitte la pièce37 •
Dans « Confusion de langue entre les adultes et l'enfant :
le langage de la tendresse et de la passion », Ferenczi annonce
l'ambition de sa communication, à savoir « le thème trop
vaste de l'origine extérieure de la formation du caractère et

34. A. Freud (1933), "Report of the Twelfth International Psycho-Analytical


Congress", Bulletin of the International journal of Psychoanalysis, 14: 138-180.
35. B. Cassin, u ... et les langues? >l, Ferenczi après Lacan, p. 11-22.
36. Voir à ce sujet A. Berman, L Épreuve de l'étranger: culture et traduction dans
l'Allemagne romantique, Paris, Gallimard, 1984.
37. E. Jones, La Vie et l'œuvre de Sigmund Freud, III, Paris, PUF, p. 197-198,
traduction de L. Flournoy. P. Grosskurth, Freud, l'anneau secret, p. 206. Lettre
d'Izetre de Forest à Erich Fromm en dace du 18 janvier 1958, (< À propos du
t. III de la biographie de Freud par Jones),, Le Coq-Héron, 200412, 177, p. 89-106.

192
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

de la névrose ». En fait, c'est la vie psychique en entier qui


se conforme à ce qui lui vient de l'extérieur. Mais dans
l'article, il revient sur ses propos lors de sa communication :
il entend traiter de son expérience de la psychanalyse, de
l'accent qu'il a été amené à mettre sur les traumatismes
infantiles, si injustement négligés, et sur les mesures théra-
peutiques qu'il a prises pour y porter remède.

« J'arrivai peu à peu à la conviction que les patients perçoivent


avec beaucoup de finesse les souhaits, les tendances, les
humeurs, les sympathies et antipathies de l'analyste, même lors-
que celui-ci en est totalement inconscient lui-même. Au lieu de
contredire l'analyste, de l'accuser de défaillance ou de commet-
tre des erreurs, les patients s'identifient à lui. >>

Ce ne serait qu' exceptionnellement que les patients parvien-


nent à critiquer leurs analystes, prétend Ferenczi. Il s'agit
d'une généralisation. Il y a des patients qui prennent une
position contraire, et Freud, en lisant cet article, pouvait
avoir présent à l'esprit Dora ou la jeune homosexuelle. Mais
Ferenczi en déduit des conclusions pertinentes, essentielle-
ment celles qui exigent du psychanalyste une attention accrue
aux « critiques refoulées ou réprimées » que le patient pour-
rait adresser à l'analyste. Ce que Freud justement ne supporte
pas bien. Ferenczi aurait pu ajouter que le patient s'identifie
à l'inconscient de l'analyste.
Avant d'entrer dans le thème annoncé, ce texte porte très
longuement sur la technique psychanalytique. Il insiste sur
l'attention que les analystes doivent prêter à la réalité du récit
et aux faits derrière lui, sans plaquer leurs théories. Autre-
ment dit, les analystes ne doivent jamais laisser croire qu'ils
s'estiment supérieurs à leurs patients, devenant arrogants et
prétentieux, et perdant par là le vif du travail.
Quand Ferenczi aborde son thème, c'est par la voie par-
ticulière des relations incestueuses. Ce qui lui permet
d'apporter immédiatement un des concepts fondamentaux
de la psychanalyse, à savoir celui d'identification à l'agresseur,
assimilée à une introjection.

193
SANDOR FERENCZI

« Par identification, disons par introjection de l'agresseur,


celui-ci disparaît en tant que réalité extérieure, et devient intra-
psychique ; mais ce qui est intrapsychique va être soumis, dans
un état proche du rêve - comme l'est la transe traumatique -,
au processus primaire, c'est-à-dire que ce qui est intrapsychique
peut, suivant le principe de plaisir, être modelé et transformé
d'une manière hallucinatoire, positive ou négative. Quoi qu'il
en soit, l'agression cesse d'exister en tant que réalité extérieure
et figée, et, au cours de la transe traumatique, l'enfant réussit
à maintenir la situation de tendresse antérieure. ( ... ) Mais le
changement significatif, provoqué dans l'esprit de l' enfunt par
l'identification anxieuse avec le partenaire adulte, est l'introjec-
tion du sentiment de culpabilité de l'adulte: le jeu jusqu'à
présent anodin apparaît maintenant comme méritant une puni-
rion38. »

Ces notions deviendront particulièrement importantes dans


la pensée analytique. Ainsi, la notion de régression traumati-
que donne lieu à la notion de progression traumatique et la
notion de traumatisme en vient à occuper un rôle central
dans sa théorie, qui préfigure l'avenir. Mais au cours de cet
article, Ferenczi fait une remarque qui a dû poser un pro-
blème à Freud et qui a même pu être à l'origine de l'inter-
diction de l'article. Ferenczi questionne « jusqu'où a été
l'analyse de l'analyste », problème qui devient crucial. Peu à
peu, les patients deviennent mieux analysés que les analystes,
puisque leur analyse a été plus longue. Ferenczi reconnaît
clairement apprendre avec ses patients et pose les jalons de
la reconnaissance du contre-transfert négatif ou agressif
envers le patient. Freud ne peut pas ne pas se reconnaître
dans cette interrogation. Il lui aurait été impossible d'être
aussi bien analysé qu'un quelconque de ses propres patients
et, forcément, il ne l'a pas été aussi bien que Ferenczi. Si
Anna Freud a été mieux analysée que quiconque, affirmation
que Freud répète à chaque fois qu'on dénonce l'analyse d'une

38. S. Ferenczi, (< La confusion de langue entre les adultes et l'enfant n, Œuvres
complètes, t. IV, p. 130.

194
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

fille par son père, pourquoi ne serait-elle pas valable pour


Ferenczi également? Pourquoi l'analyse d'un ami par un
autre ami ne s'inscrirait-elle pas à la même enseigne que celle
d'une fille par son père ?
Cet article pose bien entendu la question ancienne de
l'abandon par Freud de sa théorie de la séduction, qui, en
l'occurrence, apparaît comme séduction violente, il importe
de le signaler39• Ce n'est pas seulement, et loin de là, une
théorie de la séduction généralisée, mais une théorie de la
violence généralisée en tant que séductrice. Ce qui est tou-
jours d'une actualité brûlante.
Certes, Ferenczi présente une vision de l'enfant tout
empreinte de tendresse, d'un enfant chez qui le sadisme
n'existerait pas. Melanie Klein et à sa suite, le mouvement
psychanalytique insisteront beaucoup sur l'importance du
sadisme chez l'enfant.

Journal clinique et avancées


sur les psychoses
Les questions relatives aux psychoses sont délicates en psy-
chanalyse. Aucun concept isolé ne peut être considéré comme
le plus pertinent pour leur compréhension. La pensée de
Freud est loin de garder une orientation unique à ce sujet.
À sa suite, différents auteurs en ont eu des approches mul-
tiples, divergentes ou convergentes. Ferenczi est innovateur
aussi dans ce domaine, mais il n'en est pas un pionnier ni
le seul « spécialiste de cas difficiles ». Il vient après Freud
lui-même, qui a gardé la notion d'un transfert du psychoti-
que depuis les Études sur l'hystérie jusqu'à son travail sur
Schreber, avant d'hésiter à ce sujet, entre la scission avec
Jung et les travaux inauguraux d'Abraham, alors que Spiel-
rein avait déjà proposé le concept d'indifférenciation psycho-

39. ]. Laplanche, Nouveaux Fondements pour la psychanalyse; la séduction origi-


naire, Paris, PUF, 1987.

195
SÂNDOR FERENCZI

tique. Tantôt Freud est attentif aux contributions de Tausk,


comme dans son travail sur « L'inconscient », quand tous ses
exemples cliniques proviennent de son jeune élève, tantôt il
le néglige et reste aveugle à son important travail sur « la
machine à influencer40 ».
Ferenczi s'inscrit dans une longue histoire de poursuite
de la compréhension des psychoses, roujours à reprendre et
à refaire. Il apporte maintenant quelques notions essentielles :
le clivage devient fragmentation et, même, pulvérisation,
faut-il insister. Mais la plasticité est aussi présente. L'incons-
cient semble évaluer très rapidement et très précisément tous
les risques encourus et les solutions possibles. La fragmenta-
tion peut atteindre des formes extrêmes, que Ferenczi
nomme « dématérialisation » ou « aromisation ». Elles corres-
pondent à l'observation de patients « devenus hypersensibles
à toutes sortes de souffrances étrangères, venant même de
très loin », géographiquement et temporellement s'entend.
Quiconque travaille avec des patients en grande souffrance
reconnaît cette forme de télépathie, pour ainsi dire, qui se
développe autrement que celle du début de la correspondance
entre Freud et Ferenczi41 • C'est une télépathie qui semble
souvent irréductible au calcul des probabilités et à la coïn-
cidence.
La notion d' « autoclivage » comme conséquence de la
douleur est liée à l'autotomie. Celle-ci semble faire écho à la
notion de «rejet» utilisée par Freud et à «l'aliénation» de
Tausk. Elles annoncent la notion de forclusion proposée par
Lacan. L'autoclivage et l'aurotomie impliquent un retranche-
ment violent d'une fonction psychique, d'une possibilité de

40. Voir Prado de Oliveira, "The Unconscious", Freud, A Modern Reader, edited
by R. ). Perelberg, Londres and Philadelphie, Whurr Publishec, 2005, p. !09-123.
41. Voir E. Falzeder (2002), <( L'importance des contributions cliniques de
Ferenczi pour le travail avec des patients psychotiques))' Le Coq-Héron, Toulouse,
Érès, 2004/3, 178, 70-76. L'auteur caractérise comme« de l'espionnage)) ce qui
se passait entre les groupes psychanalytiques des différentes capirales européennes.
« Passion du commérage)) plutôt. En effet, Freud promeut et encourage le com-
mérage entre cliniciens, ce qui est peu étudié.

196
VERS LA FIN , EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

perception de la réalité ou d'un organe du corps42 • La« pul-


vérisation » est un premier pas vers le démantèlement déve-
loppé par Meltzer. Ferenczi est encore l'auteur de la notion
cl'« identification à l'agresseur», qu'il introduit dans« Confu-
sion de langue entre les adultes et l'enfant : le langage de la
tendresse et de la passion», comme nous l'avons vu précé-
demment. Ce concept est un des instruments théoriques les
plus puissants de la psychanalyse et qui est encore loin cl' avoir
donné tous ses fruits pour la compréhension des conflits qui
ont marqué le xx' siècle et qui animent encore ce début de
XXI' siècle.

En fait, les réflexions qui aboutiront au journal clinique


ont déjà commencé dès 1930, sinon bien avant, au moins
en tant que pratique scripturaire, sinon littéraire, puisque
Lou Andreas-Salomé mentionne dans son propre Journal,
début avril 1913, le Journal de Ferenczi, qui lui servait de
brouillon pour ses articles. Plus tard, ses réflexions sont
notées sur des petits papiers de toute sorte et de toute pro-
venance, qu'il garde dans ses poches, qui débordent de par-
tout, selon le témoignage de ses proches. Il ne s'agit pas d'un
Journal au fil des jours, cl' observations quotidiennes, de
réflexions sur le temps qui passe. Ces notes constituent plutôt
un travail contre la mort, témoignage d'une sensibilité, ou
d'une capacité de prémonition. Aucune complaisance n'y
apparaît, mais une lutte cl' écorché vif à la fois avec l'analyse
et avec l'impératif de réveiller des souvenirs qui se dérobent
toujours, des plongées cliniques avant la fin qui s'approche
à grands pas. Ces notes ne portent aucun projet précis, même
si elles comportent les bourgeons cl' un plan ambitieux à
propos du traumatisme. Il est difficile, mais non pas inima-
ginable ni inexistant, qu'un projet se tienne face à la mort.
Il est bien plus courant que des projets existent pour l'au-delà
de la mort. Les « Notes et fragments » présentés à la fin du

42. Tout ce paragraphe a bénéficié d'échanges serrés conduits avec M. Pecersen,


du Québec, que je remercie.

197
SANDOR FERENCZI

quatrième volume des Œuvres complètes de Ferenczi gagne-


raient certainement à être situés dans son journal clinique4 3•
Le 10 août 1930, Ferenczi écrit sur ses bouts de papiers :
« Toute adaptation est précédée par une tentative inhibée de
désintégration. » Il y postule : « Tout être vivant réagit pro-
bablement à une excitation de déplaisir par une dissolution
commençant par une fragmentation », thèse qu'il discute, en
insistant sur la plasticité des éléments psychiques en jeu. Ce
sont des contributions majeures de Ferenczi. À la fin de ce
mois, le 31 août, Ferenczi signale la haine de la mère à l'égard
de son enfant. Il note : « Effet traumatique de la haine mater-
nelle ou du manque d'amour. » C'est la première fois où la
haine maternelle est signalée dans l'histoire de la psychana-
lyse.
Les notes cliniques de Ferenczi préfigurent ses articles, ou
les complètent. Par exemple, ici, il ajoute cette remarque au
sujet de la haine maternelle qu'il n'a pas incluse dans
« L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort». Le 21 sep-
tembre 1930, Ferenczi note « Traumatisme et aspiration à la
guérison », où il développe l'idée de progression traumatique.
Chaque fragment du sujet pulvérisé cherche à se réintégrer
dans une unité supérieure dès que la souffrance s'atténue.

Ferenczi et sa mort qui se prépare


À partir de septembre 1932, les notes du journal passent et
repassent par les mêmes points. Les « Notes et fragments »
font souvent doublon avec le journal, auxquels ils appartien-
nent de fait. C'est sans doute utile de rappeler que le plus
facile à détruire en nous, c'est la conscience. C'est loin d'être
une nouveauté. En revanche, c'est une véritable avancée de
préciser que cette conscience elle-même n'est autre chose que

43. Certains passages du journal avaient déjà été publiés en 1934 ec ont été repris
à la fin de l'édition des Œuvres en français. Ni les choix éditoriaux qui ont présidé
à ces décisions, ni les raisons du maintien de leur ordre en dépit de leur chronologie
ne sont expliqués.

198
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉAT!VlTÉ

la cohésion des différentes formations psychiques en une


unité. Cette thèse sera largement développée par de nom-
breux auteurs. Le concept de démantèlement en découle, s'il
n'est pas juste un autre nom pour ce que Ferenczi indique
comme étant la désintégration, lorsqu'il précise : « Le mot
"Erschiitterung' commotion psychique - vient de "Schutt' =
débris; il englobe l'écroulement, la perte de sa forme propre
et l'acceptation facile et sans résistance d'une forme
octroyée.»
Enfin, le 26 décembre 1932, Ferenczi rédige ses dernières
notes : celles déjà exposées sur le traumatisme psychique,
publiées en 1934 dans !'International Zeitschrift fi,r Psycho-
analysis ; quelques lignes sur « L'analyse du traumatisme et
sympathie » ; un nouveau concept, celui d' intropression ; une
avancée sur l'impossibilité de remémorer ce qui n'a jamais
été conscient et qui doit être revécu et reconnu comme du
passé : « Les souvenirs désagréables continuent à vibrer quel-
que part dans le corps (émotions). » La mort approche à
grands pas. En a-t-il le pressentiment ?
Rétrospectivement, nous pouvons comprendre que ses
souvenirs au sujet de Freud aient continué à agir. Début
août 1932, il note : « A l'encontre de toutes les règles tech-
niques établies par lui-même, il a adopté le Dr F. presque
comme un fils. » Ces souvenirs s'étendent. Ce n'est plus
l'analyse mutuelle qui réapparaît, mais la « castration
mutuelle». Et la remarque de « la légèreté » avec laquelle
Freud « sacrifie aux patients masculins les intérêts des
femmes». « Dans sa conduite, Fr. joue seulement le rôle du
dieu castrateur, il ne veut rien savoir du moment traumatique
de sa propre castration dans l'enfance ; il est le seul qui ne
doit pas être analysé. »
Bien entendu, Ferenczi ne manque pas d'analyser sa pro-
pre participation dans ces relations et dans leur configuration.
Mais le mal est fait : une torsion particulière de la psycha-
nalyse au mot de castration ou l'identification de ce fantasme
théorique à « être analysé ». Castration est un mot qui veut

199
SANDOR FERENCZI

tout dire et ne signifie plus rien de précis. Sauf, peut-être


ici, la perte de l'amitié, car Ferenczi note aussi :

« Un échange de lettres circulaires entre Freud, Jones et Eitin-


gon est cerrainement déjà en cours depuis longtemps. Je suis
traité comme un malade qu'il faut ménager. Mon intervention
doit attendre que je me remette> de sorte que les «ménagements"
deviennent inutiles44 . >>

Implacable logique des institutions. Ferenczi est sensible à


certains modes de fonctionnement de la horde freudienne.
Il l'est d'autant plus qu'il a été le fondateur de la vie insti-
tutionnelle en psychanalyse. Il a œuvré avec force à l' éloi-
gnement de Jung, il s'est gaussé du rejet de Stekel, il a promis
de ne pas faire comme Tausk45 • Il a écarté Rank avec vio-
lence. Il a fait de son mieux pour écarter Freud de Jones,
n'hésitant pas à accuser celui-ci d'être un « goy » en réponse
aux attaques de Jones qui accusaient Rank« d'être un juif».
La xénophobie a très tôt laissé son empreinte sur le mouve-
ment psychanalytique, mais depuis longtemps Freud avait
besoin de son « goy», qui pourrait diffuser la psychanalyse
au-delà des cercles juifs. Et puis le vent de l'histoire a tourné.
Le pays de l'avenir n'était plus la Hongrie46 • L'homme du
futur n'était plus Ferenczi. Celui qui a été un pilier de l' appa-
reil institutionnel de la psychanalyse voit cette formidable
machine qu'il a si laborieusement mise en place, en commun
accord avec Freud, se retourner contre lui. Ferenczi est
conscient de sa position : « Une certaine force de mon orga-
nisation psychologique semble subsister, de sorte qu'au lieu

44. S. Ferenczi, Joumal clinique, p. 285.


45. La rivalité encre Ferenczi et Tausk commence probablement lors de leur
discussion du 24 janvier 1912 à la Société psychanalytique de Vienne, quand ce
dernier signale que le premier, orateur de cette soirée, ne fait que reprendre ses
propres idées.
46. Au sujet de l'espoir dont éraie investi l'avenir de l'Hongrie à la fin du XIXe siècle
et au début du XX", voir "The Traditional Policy of Germany in Respect to Austria
and Turkey", article d'un diplomate anonyme, Harper's New Monthly Magazine,
mars 1898, p. 570-578.

200
VERS LA FIN, EXPLOSION DE CRÉATIVITÉ

de tomber malade psychiquement, je ne peux détruire - ou


être détruit - que dans les profondeurs organiques47 • »
Arrivés à la fin 1932, les deux amis ont la certirude qu'ils
lisent chacun les pensées de l'autre depuis un certain temps.
Ce n'est pas à leur avantage réciproque. Ferenczi prévoit
toute l'agressivité de son ami à de nombreuses occasions.
Freud vit dans un climat de suspicion et de méfiance, fré-
quent dans son existence, sans avoir connu une telle intensité.
Les quatre dernières lignes du Jounal clinique, sous le titre
de « Progression », sans doute progression traumatique
devant la mort, avec une ligne pour chacune, Ferenczi note :
« Péché - Aveu - Pardon - Il faut qu'il y ait châtiment.
(Contrition). » Ce sont les mots d'un homme qui se prépare
à sa mort avec le sentiment d'avoir été abandonné et rejeté48•
De ses « Notes », qui portent aussi sur le lien entre la rage
et ses difficultés respiratoires, dont il a toujours souffert, en
date du lendemain de Noël 1932, nous pouvons retenir ces
deux phrases : « L'enfant vit dans le présent. "Enfant mal-
heureux de l'instant".»
Comment savoir au juste où vit l'enfant, en psychanalyse,
ailleurs que dans le souvenir de l'adulte ?

47. S. Ferenczi, joumal clinique, p. 285.


48. La dernière fois que Ferenczi écrit dans ses <t Notes et fragments » est le
26 décembre 1932. Le titre en est« Traumatisme psychique n. L'éditeur annonce,
dans le texte même de Ferenczi, et non en bas de page, qu'elle est déjà parue sous
le titre de ({ Réflexions sur le traumatisme>>, La comparaison entre les deux textes
ne justifie pas cette annonce.
8

L'héritage de Ferenczi

« S'il y a une personne sans qui la psycha-


nalyse serait impensable, qui, pour moi, est
inséparablement connectée à la psychana-
lyse en tant que telle, c' esr Ferenczi. Mon
estime et ma considération pour sa person-
nalité viennent de très loin, des temps où
vous ne pouviez même pas déjà l'avoir
connu 1• »

ANNA FREUD est le plus intime témoin de son père à


partir d'un certain moment, qui intervient très tôt. Dès lors
qu'elle affirme une telle évidence sur le rôle de Ferenczi,
comment ne pas considérer que son héritage à lui est la
psychanalyse elle-même ? Fiers de leur histoire, sans vantar-
dise, pour une fois, les psychanalystes pourraient à juste titre
se dire, tous, héritiers de Ferenczi.
Certains parlent d'une école hongroise de psychanalyse.
Mais ne voit-on pas que pour peu que le vent de l'histoire
ait soufflé vers l'Est, ce serait Budapest l'héritière de Vienne,
et non pas Londres ? Et même si le vent a soufflé vers l'Ouest,
la psychanalyse hongroise n'a-t-elle pas marqué profondé-
ment l'histoire de la psychanalyse et le mouvement psycha-
nalytique?

1. Lettre en dace du 23 mai 1935, citée dans Haynal et Falzeder (1993), "Empa-
thy, Psychoanalytic Practice in the 1920s, and Ferenczi Clinical Diary", Jaumal
of the American Academy of Psychoanalysis 21: 605-621, ici p. 616.

202
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

Certains ont dressé des listes d'héritiers : Melanie Klein,


Anna Freud, Balint, Winnicott, en Angleterre. Et pourquoi
pas Jones, analysé par Ferenczi malgré les querelles ultérieu-
res ? Ou Rickman, analysé par Freud et Ferenczi, garant de
la publication de ses œuvres ? Et encore Bowlby, proche de
Klein, Rickman et Winnicott ? Frieda Fromm-Reichman et,
à travers elle, routes les équipes du Chestnut Lodge Hospital,
un des centres les plus importants au monde à utiliser la
psychanalyse dans les cures de psychotiques, Robert Bak,
Harold Searles et Gregory Bateson, aux États-Unis ? Sans
oublier le fait que Rickman a été l'analyste de Bion. Faut-il
souligner que le projet de groupes sans leader de ces deux
analystes correspond peut-être à un retour des critiques
refoulées chez Ferenczi du rôle de Freud en tant que leader2 ?
C'est déjà marquer fortement la présence de la pensée de
Ferenczi auprès de tous ceux qui se sont occupés ou qui
s'occupent des questions liées à la psychose ou aux
états limites, Mais il ne faudrait pas oublier tous ceux qui
ont été liés aux Hongrois immigrés dans ce pays, Franz
Alexander, Sandor Rad6, Sandor Lorand, ou les Nord-
Américains analysés à Budapest, notamment Clara Thomp-
son, fondatrice d'une école de psychanalyse qui inaugure
l'attention à !'intersubjectivité.
Pourquoi restreindre la présence de Ferenczi en France,
même si Lacan écrit à Balint : « Sachez que je fais toujours
une grande part dans mon enseignement à la lignée spirituelle
de Ferenczi3 » ? Ferenczi : le premier à appliquer l'élasticité
à la durée de la séance analytique, au bénéfice du temps
accordé au patient, et le premier à indiquer l'intérêt de l'arti-
culation entre psychanalyse et mathématiques. Ferenczi est

2. Voir G. Foresti, "Rediscovering Bion and Rick.man's leaderless group projects"


dans "At the roots of Bion's work and idendty - His relationship wirh his first
analyse, J. Rick.man, in the light of his letters to him", M. Conci ediror, Inter-
national Forum for Psychoana!Jsis, vol. 20, n° 2, 2011, p. 103-107.
3. Lettre de Jacques Lacan à Michael Balint en dace du 14 juillet 1953, << La
scission de 1953 », Supplément à Ornicar ?, n° 7, 1976, p. 119.

203
SANDOR FERENCZI

aussi présent en Allemagne ou en Autriche, en Espagne ou


en Italie.
L'illusion de toute approche de l'histoire du mouvement
psychanalytique fondée sur une idée de « générations psy-
chanalytiques » a été démontrée, en même temps qu'une
large liste a été établie de ceux qui ont été analysés par
Ferenczi4. Parmi ceux qui n'ont pas encore été mentionnés
ici, citons: Therese Benedek, Georg Groddeck (qui a aussi
analysé Ferenczi), Istvan Holl6s, Sandor Kovacs, Barbara
Lantos, Kata Lévy, Erzsébet Révész-Rad6, Eugénie Sokol-
nicka et Rudolf von U rbantschitsch 5•
Il est, en effet, extrêmement difficile d'isoler un sillon
propre à Ferenczi dans le domaine de la psychanalyse, alors
que son nom se confond avec elle. Nous retiendrons ici
quelques-uns des noms de ceux qui ont le plus assuré le
rayonnement de l' œuvre de Ferenczi.

Freud héritier de Ferenczi


Si l'on veut faire un bilan de l'apport de Ferenczi, force est
de désigner Freud comme son premier héritier. Un héritage
est lié à une mort, mais, par extension, aussi à une séparation.
Toute séparation est annonce de mort. La séparation entre
Freud et Ferenczi commence dès 1920, mais bien avant
Freud utilise de manière fructueuse le concept d'introjection,
par exemple.
Il y a un conflit entre Freud et Ferenczi lié à la forte
insistance du premier pour que le second se marie avec

4. E. Falzeder, (1998), "Family tree matters", journal of Analytical Psychology,


43,127-154.
5. Rudolf von Urbantschitsch (1879-1964), médecin viennois et auteur de nom-
breux écrits de diffusion de la psychanalyse, fondateur en 1908 du Cottage Sana-
torium à Vienne, qu'il dirige jusqu'à 1920. Il devient membre de la Société du
Mercredi, mais, avec l'appui de Freud, il le garde secret pour ne pas porter
préjudice à la situation économique de sa clinique. En 1922, il a une formation
psychanalytique à Vienne et à Budapest. Plus tard, il s'installe en Californie.

204
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

Gizella Pâlos. Depuis longtemps Ferenczi entretenait une


relation amoureuse avec elle, mais il souhaitait aussi avoir
des enfants et elle avait déjà un certain âge, D'autre part,
l'insistance de Freud infantilisait Ferenczi. Dès ce mariage
accompli, Ferenczi reprend l'ancienne technique analytique
de Freud, en lui donnant un nouveau nom, celui de tech-
nique active, C'est une manière de montrer la contradiction
inhérente aux écrits techniques de Freud et leur écart par
rapport à sa pratique réelle. Ces deux courants, mariage et
technique active, constituent des facteurs qui amènent à un
éloignement entre les deux amis.
Immédiatement, Freud « hérite » de Ferenczi, en incor-
porant, dans son texte dit de « La jeune homosexuelle», les
thèses de Ferenczi présentes dans ses textes sur les « États
sexuels intermédiaires», de 1905, et sur « L'homosexualité
féminine», de 19026• En 1920, l'avancée de Freud sur la
compréhension de l'homosexualité et de sa surdétermination,
se produit à partir de l'articulation de sa compréhension de
Sidonie Csillag, « la jeune homosexuelle », à sa propre fille,
Anna Freud, dont l'analyse est aussi en cours. Freud discute
de manière appuyée ces questions vers la fin de son article
de 1920, en soulignant une « homosexualité congénitale »
qui peut exister, sans être déterminante, Cette homosexualité
est constituée par lesdits états sexuels intermédiaires, indiqués
en psychanalyse par Ferenczi.

Avecfin ou sans fin : allusions


Le deuxième texte où Freud témoigne de son héritage de
Ferenczi est« Analyse avec fin et analyse sans fin», de 1937.
C'est un texte précieux pour la compréhension de la pensée
de Freud à l'approche de sa mort, C'est en quelque sorte

6. S. Freud, « Sur la psychogénèse d'un cas d'homosexualité féminine))' Névrose,


psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, traduction D. Guérineau, p. 268-270.
S. Ferenczi (1905), « États sexuels intermédiaires)> et (1902), « L'homosexualité
féminine)>, Les Écrits de Budapest.

205
SANDOR FERENCZI

une des principales pièces de son « testament clinique », avec


« Constructions dans l'analyse», de la même année et le
sixième chapitre de !'Abrégé de psychanalyse, de l'année sui-
vante, portant plus particulièrement sur la technique psycha-
nalytique.
Que ce texte, « Analyse sans fin et analyse avec fin »,
corresponde à une réflexion au sujet de ses rapports avec
Ferenczi et à l'issue de leur analyse, cela témoigne de l'impor-
tance de ce dernier pour la psychanalyse, mais aussi de ses
contributions fondamentales à la technique psychanalytique
que Freud mentionne de manière implicite. De ce fait, peut-
être, c'est aussi un texte extrêmement laborieux, où quasi-
ment chaque paragraphe, sinon chaque phrase, suscite une
inquiétude ou, du moins, pose question. Par exemple, quel
fantasme saisit Freud pour qu'il rappelle son ancienne que-
relle avec Rank, au sujet du Traumatisme de la naissance,
comme préambule à une brève évaluation de ses propres
bévues dans l'analyse de l'Homme aux loups ? « Analyse avec
fin et analyse sans fin » mérite d'être lu avec la plus grande
attention et à la lumière de rous les débats entre Freud et
Ferenczi depuis 1920 au sujet de la technique.
La première question soulevée est celle où Freud discute
avec son ami déjà mort des raisons qu'il aurait eues de recon-
naître son transfert négatif et même, s'il l'avait fait, de ce
qu'il aurait pu en faire. Son contact avec Rank et sa propre
pratique auprès de l'Homme aux loups sont des exemples de
ce qu'il ne faut pas faire en analyse, soit abréger son terme.
Freud fait une première allusion à Ferenczi, en suggérant que
la compréhension de cette faute ne lui vient pas de sa seule
expérience, mais aussi de celle « d'autres analystes». Nous
savons que Ferenczi est le seul à avoir abondé dans le sens
de l'élargissement de cette mesure technique freudienne, qu'il
a subsumée sous le nom de « technique active ». Freud hérite
encore de Ferenczi en admettant clairement maintenant
l'importance des traumatismes précoces. Ensuite, il propose
un long exemple :

206
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

« Un homme, qui a pratiqué lui-même l'analyse avec un grand


succès, juge que son rapport à l'homme comme à la femme
- aux hommes qui sont ses concurrents et à la femme qu'il
aime - n'est pourtant pas libre d'entraves névrotiques, et pour
cette raison se constitue l'objet analytique d'un autre qu'il tient
pour supérieur à lui7. »

C'est déjà curieux, Qui entrerait en analyse sachant qu'il se


constituait ainsi en « objet analytique » ? Certainement pas
Ferenczi, qui avançait vers l'analyse mutuelle, Comment arti-
ctÙer « objet analytique » et analyse du contre-transfert ?
Freud poursuit, de manière quelque peu idyllique :

<< Il épouse la femme aimée et se transforme en ami et maître

de ses rivaux supposés. Bien des années se passent ainsi, au


cours desquelles même la relation à l'analyste d'autrefois se
maintient sans nuage. Mais ensuite survient un trouble sans
cause extérieure décelable, L'analysé entre en opposition avec
l'analyste, il lui reproche d'avoir négligé de lui donner une
analyse complète, Il aurait pourtant di'.i savoir et prendre en
considération qu'une relation de transfert ne peut jamais être
purement positive ; il aurait dû se soucier des possibilités d'un
transfert négatif. »

C'est un conte de Noël que Freud rapporte, idyllique,


concluant par les reproches que l'analysé fait à l'analyste,
Ferenczi lui a effectivement fait ce reproche, celui-là et
d'autres encore, Mais Freud ne dit pas que le mariage de la
femme aimée a été en grande partie subi, Il ne se souvient
plus de son insistance assez poussée pour que ce mariage se
fasse, et des résistances de Ferenczi à ses pressions et au
mariage, Freud poursuit :

« L'analyste se justifie de ce qu'au temps de l'analyse on ne


pouvait rien percevoir d'un transfert négatif. Mais à supposer
même qu'il n'ait pas vu les plus légers indices de celui-ci, ce

7. S. Freud (1937), « L'analyse avec fin et l'analyse sans fin,► , Résultats, idées,
problèmes II, 1921-1938, Paris, PUF, 1987, traduction de J. Altounian et colla-
borateurs, p. 231-268, ici p. 236-237.

207
SÀNDOR FERENCZI

qui n'était pas exclu en raison de l'étroitesse de l'horizon en


cette aube de l'analyse... il resterait douteux qu'il ait eu le
pouvoir de l'activer, par une simple indication de sa part, un
thème, ou, comme on dit, un "complexe", tant que celui-ci
n'était pas actuel chez le patient lui-même. Pour ce faire il aurait
donc certes fallu recourir à une action, au sens réel, inamicale
à l'encontre du patient. >>

La question du transfert négatif


entre Ferenczi et Freud
Nous voyons mal les raisons de ne pas percevoir le transfert
négatif alors même qu'il ne se manifeste pas. C'est exactement
ce que fait Freud avec« la jeune homosexuelle». Parfois, l'ana-
lyste a l'intuition de ce qui ne se manifeste pas. Nous voyons
mal les raisons qui feraient que le transfert négatif rende
l'analyse impossible, sauf s'il est mutuel, ce qui semble avoir
été le cas pour Freud un certain nombre de fois, l'amenant à
des généralisations certainement hâtives. Nous voyons mal
pourquoi il aurait été difficile de signaler le transfert négatif
de manière explicite. Pourquoi aurait-il fallu une action ina-
micale? D'ailleurs, Freud conclut le paragraphe consacré à ses
difficultés avec le transfert négatif de Ferenczi sur un tout
autre registre, à savoir celui qui permet le passage de la relation
analytique à la relation amicale. Mais, quelle est « l'aube de
la psychanalyse » : celle de l'Homme aux loups, conclue en
1914, mais jamais terminée, ou celle de Ferenczi, terminée en
1920, mais jamais conclue ? Six ans séparent les deux, mais
le temps n'est pas un problème : Freud mentionne, à côté de
l'analyse de Ferenczi, une de ses autres analyses, antérieures à
1900. Les résultats sont les mêmes, à savoir une impossibilité
de conclure l'analyse ou, mieux, la certitude que l'analyse ne
peut pas guérir des maux à venir.
Pourtant, en 1922, Ferenczi a une quatrième ou cin-
quième toute petite tranche d'analyse - comment savoir,
dans leur analyse mutuelle, ce qui est analyse et ce qui ne
l'est pas ? Le 27 février de cette année, il écrit à Groddeck :

208
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

« Le professeur Freud a pris une ou deux heures pour s'occuper


de mes états ; il s'en tient à son opinion précédemment expri-
mée, à savoir que l'élément principal chez moi serait ma haine
à son égard, lui qui (tout comme autrefois le père) a empêché
mon mariage avec la fiancée plus jeune (actuellement belle-fille),
Et, de ce fair, mes intentions meurtrières à son égard s' expri-
ment par des scènes de décès nocturnes, refroidissements, râles.
Ces symptômes seraient surdéterminés par des réminiscences
d'observation du coït parental, Je dois avouer que cela m'a fait
du bien de pouvoir, pour une fois, parler de ces mouvements
de haine face au père tant aimé8 . »

Mais, du coup, nous ne comprenons plus. Comment


Ferenczi a pu accuser Freud de ne pas avoir repéré le transfert
négatif? Et quand l'a-t-il fait, au juste? Et comment Freud
peut-il fonder un argument sur un fait qui n'a jamais existé?
La lettre témoigne du transfert négatif et de son analyse,
malgré l'application par Freud d'une grille immuable,
concernant les souhaits de mort à l'égard du père, depuis son
premier évanouissement avec Jung. Much ado about nothing?
Soulever une question pour traiter d'une autre ? Ou défail-
lances de mémoire ? En fait, aucune mention n'apparaît dans
leur correspondance de cette critique que Ferenczi aurait pu
faire à Freud. Et cette large discussion sert à Freud pour
introduire une autre notion : ce n'est pas le raccourcissement
de la durée des cures qui est au programme, mais, au
contraire, leur allongement, en fonction même des nouvelles
exigences qui se présentent. Thème, comme nous le verrons
plus loin, que Ferenczi avait présenté lors du X' congrès
international de psychanalyse.

8. Ferenczi-Groddeck, Correspondance, 1921-1933, Paris, Payot, 1982, traduc-


tion du groupe du Coq-Héron, p. 64-65.

209
SANDOR FERENCZI

Limitations du transfert et de l'ana[yse


Freud fait encore allusion à Ferenczi lorsqu'il examine les
« facteurs déterminants quant aux chances de la thérapie ana-
lytique ». Il souligne le rôle prépondérant des forces pulsion-
nelles et rappelle ses phases du développement libidinal, tout
en s'excusant des « discussions pesantes » où il engage le
lecteur : tout cela est connu depuis si longtemps ! Ces phases
libidinales, maintenant, se chevauchent. Mais cela aussi a été
une contribution majeure de Ferenczi, apportée à travers le
nom barbare d'amphimixie. Avant cela, les stades du déve-
loppement libidinal étaient considérés de manière étanche.
Mais qu'importe ? Puisque Freud avance en affirmant une
première fois ce qu'il prétend plus tard : de même qu'on ne
pourrait pas travailler le transfert négatif s'il ne se manifeste
pas, il est impossible de travailler sur un conflit pulsionnel
inactuel. Pourtant, le fait que « l'analyse doit être menée
"dans la frustration" » est aussi une technique active et « il
est exact que nous nous servons déjà d'une telle technique
dans la pratique habituelle de l'analyse9 ». À part cela, l'ana-
lyse n'admet aucune intervention dans la vie réelle des
patients, qui, d'ailleurs, ne s'y prêteraient pas. Or, Ferenczi,
entre autres, s'y est prêté, en se mariant selon les voeux de
Freud.
Mais encore une fois, qu'importe ? La situation idéale de
l'analyse est celle où « les événements pathogènes appartien-
nent au passé, de sorte que le moi a pu acquérir de la distance
à leur égard». Et, de toute façon :

« L'analysé lui-même ne peut pas loger tous ses conflits dans le


transfert ; l'analyste ne peut pas davantage, à partir de la situa-
tion transférentielle, éveiller tous les conflits pulsionnels pos-
sibles du patient10 • »

L'analyste peut bien sûr évoquer des possibilités et avertir

9. S. Freud, <( L'analyse avec fin et l'analyse sans fin n, p. 246-247.


I O. Ibid., p. 248.

210
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

son patient, Mais qui sait si évocations et avertissement ne


précipiteraient pas ce qu'ils entendent éviter ? Impossible
profession ! Et marquée par la douleur, car voici ce qui se
passe après la fin de l'analyse :
« L'analyste n'est maintenant pour le patient qu'un être étran-
ger, qui le place devant des exigences abusives désagréables, et
il se comporte à son endroit tout à fait comme l'enfant qui
n'aime pas l'étranger et ne le croit en rien 11 • »

Freud aurait pu spécifier que tel est le cas quand l'analyste


n'a pas compris que l'analyse a pris fin et n'a pas fait le deuil
de l'influence qu'il exerçait autrefois sur son patient, Le para-
graphe cité semble se référer de manière lourde à ce qui s'est
passé entre lui-même et Ferenczi pendant la période où Freud
enjoignait son ami d'abandonner son « île de rêve» pour
s'engager dans ce qu'il entendait comme étant « la lutte des
hommes ». Ferenczi, ne l'oublions pas, lui avait répondu qu'il
se sentait un étranger.

Présence de Ferenczi dans le texte de Freud


Ce n'est que vers la fin de son article que Freud nomme
Ferenczi, après les allusions que nous venons de voir.

«La signification éminente de ces deux thèmes - le désir de


pénis chez la femme et la rébellion contre la position passive
chez l'homme - n'a pas échappé à l'attention de Ferenczi. Dans
sa conférence de 1927, il pose comme exigence que toute ana-
lyse devrait, pour être couronnée de succès, avoir maîtrisé ces
deux complexes. »

La conférence de Ferenczi est celle du X' Congrès interna-


tional de psychanalyse, à Innsbruck, le 3 septembre 1927,
dix ans auparavant. Voici ce qu'il écrit exactement :

11. Ibid., p. 255.

211
SANDOR FERENCZI

« Aucune analyse n'est terminée tant que la plupart des activités


de plaisir préliminaire et de plaisir final de la sexualité, dans
leurs manifestations tant normales qu'anormales, n'ont pas été
vécues au niveau émotionnel, dans le fantasme conscient ; tout
patienr masculin doit parvenir à un senriment d'égalité de droits
vis-à-vis du médecin indiquanr par là qu'il a surmonré l'angoisse
de castration; toute malade féminine, pour qu'on puisse consi-
dérer qu'elle est vraiment venue à bout de sa névrose, doit avoir
vaincu son complexe de virilité, et s'abandonner sans nul res-
sentiment aux potentialités de pensée du rôle féminin 12 . »

C'est un programme plus large que celui de Freud. Le dépas-


sement de l'angoisse de castration se traduit en sentiment
d'égalité avec celui qui, autrefois, était considéré comme
supérieur. C'est cette égalité que Freud n'admet pas dans la
suite de ses commentaires à partir de Ferenczi. Voici ce
qu'écrit Freud :

« Une position passive envers l'homme n'a pas toujours la signi-


fication de la castration et... elle est indispensable dans de
nombreuses relations de l'existence. (... ) L'homme ne veut pas
se soumettre à un substitut paternel, ne veut pas être son obligé,
ne veut donc pas davantage accepter du médecin la guérison 13 • »

Ferenczi questionnerait : « Puis-je me sentir l'égal de mon


père en tant qu'homme? » Freud répondrait: « Certaine-
ment pas ! » Quant à la femme, Ferenczi souligne les « poten-
tialités de pensée du rôle féminin ». Freud répond par « le
roc du biologique» et ne craint pas d'avancer les fondements
biologiques du refoulement, où, encore une fois, il hérite du
Ferenczi de Thalassa, mais en le réduisant, car, pour Ferenczi,
une fois le refoulement organique accompli, une fois les
potentialités de la symbolisation déployées, restent encore les
possibilités de la pensée autonome, prenant forme, pat exem-

12. S. Ferenczi (1927), (( Le problème de la fin de l'analyse l►, Œuvres complètes,


t. IV, p. 50.
13. S. Freud, << L'analyse avec fin et l'analyse sans fin)), p. 267.

212
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

pie, dans sa plus haute expression, les mathématiques. Pour


Freud, presque au terme de son existence, l'envolée de la
pensée échoue de toute évidence à se dégager de son corps.
Ce n'était pas seulement un dialogue post mortem entre un
vivant et son ancien ami décédé, mais aussi des échanges
désynchronisés. Ce n'était pas seulement à la conférence de
1927 que Freud répondait, mais aussi, en le reprenant, à
Thalassa, dont le sous-titre est « Essai d'une théorie de la
génitalité »,
D'après les exemples qu'il mentionne,« l'analyse sans fin»
de Freud oscille entre symptôme insoluble lié au « roc du
biologique », où il convient de voir non seulement la diffé-
rence des sexes, mais aussi l'effet de l'âge, et la tâche inépui-
sable de conquête du réel par la pensée. C'est ce deuxième
aspect, plus ambitieux, qu'il hérite de Ferenczi, qui, toujours
dans cette conférence, assigne un certain nombre de critères
ou de repères à la fin de l'analyse, comme nous l'avons vu :
« le névrosé ne peut être tenu pour guéri tant qu'il ne renonce
pas au plaisir de la fantasmatisation inconsciente, c'est-à-dire
au mensonge inconscient», où nous pouvons entendre une
réduction trop rapide du fantasme au mensonge ; « aucune
analyse symptomatique ne peut être considérée comme ter-
minée si elle n'est pas, simulranément ou par la suite, une
analyse du caractère », programme qui donne forme à une
préoccupation constante de Freud ; « la séparation beaucoup
plus nette du monde fantasmatique et de la réalité » ;
l'absence de différence entre analyse thérapeutique et analyse
didactique, que Ferenczi est le premier à affirmer; la maîtrise
« jusqu'aux faiblesses les plus cachées de sa propre personna-
lité » et, enfin : « L'analyse est véritablement terminée
lorsqu'il n'y a congé ni de la part du médecin ni de la part
du patient; l'analyse doit pour ainsi dire mourir d'épuise-
ment14. »

14. S. Ferenczi,« Le problème de la fin de l'analyse))• p. 50.

213
SANDOR FERENCZI

Hélas, ce fut le cas, pour Ferenczi qui continue dans ce


texte à fournir des critères et des exemples de « fin d'ana-
lyse », au point qu'elle devient « une analyse sans fin ». Le
mouvement psychanalytique allait bénéficier largement de
son expérience, bien avant son décès, à travers les contribu-
tions d'analystes dont le nom aujourd'hui s'efface, comme
Franz Alexander, le premier à pratiquer des « séances
courtes », Sandor Radé, qui introduit les notions devenues
célèbres de « bon sein » et « mauvais sein »? ou Sandor
Lorand, qui a élargi l'intérêt de Ferenczi envers l'articulation
entre la psychanalyse et la médecine.

Melanie Klein, Anna Freud


et quelques autres
Curieusement, ces sœurs ennemies se reJ01gnent en tant
qu'héritières de Ferenczi. La première a été analysée par lui,
la seconde a été son amie. Ce ne sont pas les mêmes
influences qu'elles connaissent. La première bénéficie surtout
de la notion d'introjection, qu'elle articule à celle de projec-
tion, en en faisant les piliers du monde psychique. La seconde
bénéficie de la notion pionnière de « parallélisme » entre la
libido et le psychisme.
Melanie Klein, bien entendu, fait état de l'influence que
Ferenczi a sur elle dès ses premiers textes et notamment
quand elle traite de l'influence de l'école sur l'élaboration du
complexe d'Œdipe et dans le développement libidinal de
l'enfant. Elle fait sienne également les premières thèses de
son ancien analyste sur l'importance de l'identification en
tant que précurseur de la capacité de symbolisation et de
celle-ci comme élément essentiel de la maturation du moi.
Elle se positionne clairement comme héritière de Freud,
Ferenczi et Abraham, mais ce sont ces deux derniers qui lui
ont montré l'importance de l'analyse des enfants.
De manière plus précise, Melanie Klein urilise abondam-
ment Ferenczi dans son premier texte, de 1921, où elle

214
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

expose l'analyse de Fritz15 , Il est communément admis que


ce garçon est l'aîné de ses fils, dont elle a conduit l'analyse
sous la supervision de Ferenczi, comme Freud avait fait avec
Hans. Deux ans plus tard, Ferenczi est encore mentionné
dans son texte sur « Le rôle de l'école dans le développement
libidinal de l'enfant » et dans un de ses textes fondateurs,
16
« L'analyse des jeunes enfants ». Le texte de Ferenczi qui
lui sert le plus souvent est celui qui porte sur « Le dévelop-
pement du sens de la réalité ». Ensuite, pendant quelque cinq
ans, Melanie Klein ne mentionne pas son analyste hongrois,
avant de revenir à lui en 1928, dans deux articles majeurs,
« Les stades précoces du conflit œdipien », considéré à juste
titre comme révolutionnaire 17 • Quelque quatre ans plus tard,
elle reprend l'essentiel de ses thèses à ce sujet18 • Il est curieux
cependant qu'elle ne s'appuie jamais sur Ferenczi, qu'elle ne
mentionne dans aucun de ses textes sur les psychoses, sur les
états maniaco-dépressifs ou sur le deuil. Même si elle revient
aux « Notes et fragments » de son ancien analyste dans un
texte de 1946, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes»,
où le processus de fragmentation est considéré comme essen-
tiel au déploiement des mécanismes schizoïdes, les thèses et
expériences de Ferenczi ne sont pas discutées par Melanie
Klein. Peut-être étaient-elles déjà intégrées dans son œuvre
et n'éprouvait-elle pas le besoin de les mentionner en parti-
culier ?
Anna Freud et Ferenczi ont gardé une relation amicale-
ment intime. Anna lisait ses papiers personnels et ses notes.
Elle pouvait en faire état publiquement, comme lors de son
texte sur la théorie de l'analyse d'enfants, qu'elle présente au

15. M. Klein (1921), « Le développement d'un enfant))' Essais de psychanalyse,


Paris, Payot, 1968, traduction de M. Derrida, p. 29-89.
16. Ibid., p. 90-109 et p. 110-141.
17. Ibid., p. 229-241.
18. M. Klein (1932), <c Les premiers stades du conflit œdipien et la formation
du surmoi))' La Psychanalyse des enfants, Paris, PUF, 1959, traduction de
J. B. Boulanger, p. 137-162. À souligner que Melanie Klein dédie ce livre à Karl
Abraham et qu'elle ne le fait d'aucun de ses travaux, à Ferenczi.

215
SANDOR FERENCZI

X' Congrès psychanalytique international à Innsbruck, en


1927, le même où Ferenczi présente le texte qui motive en
grande partie les commentaires de Freud dans « Analyse sans
fin et analyse avec fin 19 ». Deux ans plus tard, Anna Freud
présente un compte rendu d'une intervention au XI' Congrès
international de psychanalyse, très favorable à la technique
active reprise par Ferenczi à partir des travaux de Freud20 •
Et c'est encore Anna Freud qui présente le compte rendu de
l'intervention de Ferenczi au XII' Congrès international de
psychanalyse, tenu à Wiesbaden, du 4 au 7 septembre
193221 • Le titre de cette intervention est « Les émotions des
adultes et leur influence sur le développement de la vie
sexuelle et du caractère des enfants », ce qui deviendra plus
tard « Confusion de langue entre les adultes et l'enfant ».
Anna Freud agit soigneusement en tant que secrétaire
générale d'un certain nombre d'associations psychanalytiques
internationales ou nord-américaines. Elle n'oublie jamais de
mentionner l'importance de Ferenczi. Mais, entre 1933
et 1947, les activités de ces associations sont en grande partie
suspendues. C'est l'époque de l'ascension des nazis au pou-
voir, le tremblement de terre que cela représente pour la
psychanalyse, l'exil, la désorganisation complète des circuits
établis. En 1969, lors des commémorations du cinquante-
naire de l' International Journal ofPsychoanalysis, Anna Freud
n'oublie pas le rôle majeur de Ferenczi22 •
Anna Freud, dans son adolescence, passait souvent ses
vacances avec Ferenczi. Leur amitié ne s'est jamais démentie
et elle a traversé le siècle. Anna Freud a témoigné de cette

19. A. Freud (1927), « Contribution à la théorie de l'analyse infantile», Le Trai-


tement psychanalytique des enfants, Paris, PUF, 1981, traduction d'A. Berman,
p. 75-88.
20. A. Freud (1929), "Report of the Elevemh International Psycho-Analytical
Congress", Bulletin ofthe International Psycho-Analytical hsociation, I0: 489-51 O.
21. A. Freud (1933), "Report of the Twelfth International Psycho-Analyrical
Congress", Bulletin ofthe International Psycho-Analytical Association, 14: 138-180.
22. A. Freud (1969), "Remarks on the Fiftieth Birchday of the International
Journal of Psycho-Analysis", International journal ofPsycho-Analysis, 50: 473-474.

216
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

amitié toutes les fois qu'elle a pu le faire. Elle répandait ainsi


l'importance théorique de Ferenczi parallèlement à celle de
son père. L'un et l'autre étaient les colonnes qui la soute-
naient, elle personnellement, et son enseignement. Même sa
passion envers les institutions, dont elle est souvent secrétaire
générale, rapporteuse, vice-présidente ou présidente, ne
prend-elle pas sa source dans une passion similaire partagée
par Freud et Ferenczi ? Celle-ci les amène à la création de
sociétés psychanalytiques au départ et, plus tard, d'une inter-
nationale psychanalytique fondée sur le modèle de l'interna-
tionale communiste que Ferenczi avait connu plus sûrement
que Freud, à Budapest, bien avant de devenir membre du
gouvernement communiste de Béla Kun.
À partir du début des années 1950, l'influence de Ferenczi
apparaît plus clairement dans l' œuvre d'Anna Freud. « Les
influences mutuelles entre le développement du moi et ça »
et « Le rôle de la maladie corporelle sur la vie mentale des
enfants» s'inspirent de « L'enfant mal accueilli et sa pulsion
de mort23 ». « Psychanalyse et éducation » est clairement lié
au premier texte de Ferenczi sur « Psychanalyse et pédago-
gie24 ». « La théorie de la relation entre les parents et les
enfants » s'inspire du célèbre texte sur « La confusion de
langues25 ». « Le concept de lignes du développement» est
largement fondé sur la notion de parallélisme avancée par
Ferenczi26 • Tout comme le concept d'introjection a été utile
à Melanie Klein, celui d'identification à l'agresseur, aussi

23. A. Freud (1952), « The Role of Bodily Illness in the Mental Life of Chil-
dren )), The Psychoanalytic Study ofthe Chi!d, VII, 69-81 et "The Mutual Influences
in the Development of Ego and Id - Introduction to the Discussion", Psychoa-
nalytic Swdy of the Child, 7: 42-50.
24. A. Freud (1954), "Psychoanalysîs and Education", Psychoanalytic Study ofthe
Child, 9: 9-15.
25. A. Freud (1962), "The Themy of the Parent-Infant Relationship - Contri-
butions ta Discussion", International journal of Psycho-Anafysis, 43: 240-242.
26. A. Freud (1965), « Le concept de lignes du développement 11, Le Nanna! et
le pathologique chez l'enfant, Paris, Gallimard, 1968.

217
SANDOR FERENCZI

introduit par Ferenczi, a été utile à Anna Freud27 • Ils


sont tous les deux essentiels à la théorie et à la clinique
psychanalytiques. Ce dernier texte est un clair exemple de
l'hypothèse que nous avons avancée au sujet de Melanie
Klein, à savoir: Anna Freud s'identifie de telle manière à
Ferenczi qu'elle n'éprouve pas le besoin de le mentionner au
sujet du concept qu'elle utilise et qu'elle lui doit.
L' œuvre d'Anna Freud reste très peu connue en France.
Son aide aux enfants issus des camps de concentration est
négligée, ainsi que son travail auprès des enfants victimes de
la guerre en Angleterre et, d'une manière ou d'autre, atteints
par les conséquences de la guerre, aux États-Unis. Anna
Freud, comme son père et comme Ferenczi, n'a jamais prôné
une psychanalyse qui ne se soucierait pas de la réalité. Aucun
d'entre eux n'a jamais confondu psychanalyse et mysticisme.
Ses livres de combat contre Melanie Klein ont été naïfs, mais
ses études sur les mécanismes de défense prolongeaient la
pensée de son père. Beaucoup d'autres de ses travaux restent
ignorés. Les visions simplificatrices des personnages qui mar-
quent leur histoire desservent les psychanalystes.

Balint, un héritier qui hésite


Michael Balint n'est pas le premier à diffuser l' œuvre et le nom
de Ferenczi en langue anglaise, loin de là. Citons, avant lui,
Jones qui organise la première édition des textes choisis de
Ferenczi, en 1916; Rickman qui en organise la deuxième, en
1925 ; Izette de Forest qui publie, en 1954, un livre dont le
sous-titre est Développement de la théorie et de la technique
psychanalytiques de Sdndor Ferenczi ; et, bien entendu, Clara
Thompson, à travers l'lnstitute, auquel collaborent des auteurs
aussi importants qu'Erich Fromm, Harry Stack Sullivan ou
Frieda Fromm-Reichmann. Tous se sont intéressés à l'œuvre

27. A. Freud (1946), « Idenrification avec l'agresseur )1, Le Moi et les mécanismes
de difense, Paris, PUF, 1972, traduction d'A. Berman, p. 101-112.

218
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

de Ferenczi et, dès les débuts des années 1940, lui assurent
une diffusion internationale, montrant la richesse de sa clinique
des psychoses, ce noyau dur de la pratique psychanalytique.
Mais Balint occupe une position singulière. Il est un de ceux
qui, année après année, régulièrement, mentionnent Ferenczi.
Il est aussi celui qui devient le dépositaire de la correspondance
entre Freud et leur maître et ami hongrois. Une des premières
fois - la première en anglais - où Balint montre l'empreinte
des thèses de Ferenczi sur sa pensée porte sur le but de l'analyse
et même, insiste-t-il, sur le « but final » de l'analyse. Rank et
Ferenczi, prétend Balint, dans leur livre commun de 1924, dont
le titre en français est Perspectives de la psychana!.yse, et qui aurait
mérité, comme je l'ai indiqué, d'être traduit plus exactement
par Buts de la psychana!.yse, auraient souligné ce but comme
étant « la reproduction complète de la relation œdipienne au
cours de l'expérience analytique».
Cela est très compliqué, souligne Balint, et, pour le cla-
rifier, il rappelle les thèses de Ferenczi sur « le développement
du sens érotique de la réalité», dont le but ultime est le
« retour dans le ventre maternel». A partir de là, Balint
ramène les thèses de Ferenczi aux discussions britanniques
qui se profilent. Il insiste sur le caractère pionnier de son
maître hongrois autour des relations objectales libidinales où
l'enfant aurait vécu depuis le début. Ainsi, c'est à verser au
compte de Ferenczi (to the lasting credit) que, « pendant les
années où l'intérêt de tous se concentrait sur ce qui était
appelé "ego-psychology" et sur des recherches sur les struc-
tures mentales, qu'il ne se soit jamais fatigué de souligner en
permanence l'importance des facteurs externes ».
Cet appui sur les thèses de Ferenczi sert à Balint à critiquer
sévèrement les travaux de Fenichel et, encore plus durement,
ceux de Melanie Klein. Il conclut son article en rappelant
qu'il est du devoir des élèves de poursuivre ce que le maître
a commencé28 .

28. M. Balint (1936), "The Final Goal of Psycho-Analytic Treatment", Interna-


tional journal of Psycho-Analysis, 17: 206-216.

219
SANDOR FERENCZI

Balint témoigne très tôt des nombreux conflits qui émail-


lent le mouvement psychanalytique dès 1923 et du rôle
pionnier de Ferenczi29 • Il prend lui-même des attitudes
pionnières et révolutionnaires, n'hésitant pas à faire remon-
ter les innovations techniques en psychanalyse à la cure
d'Anna O. et aux pratiques de Freud, de Ferenczi, de
Rank, de Reich et d'autres30 • À partir d'un certain moment,
il urilise souvent dans ses arguments les mentions aux lettres
ou au journal clinique, alors inédits, et qu'il ne publiera qu'en
1969.
Ourre ses contriburions aux théories de« l'amour objectal
génital » et celles à la formation psychanalytique et à la com-
préhension du mode de fonctionnement des institutions ana-
lytiques, Balint a une importante contribution à l'articulation
de la psychanalyse et de la médecine, qu'il révolutionne en
imaginant, en théorisant et en créant la pratique d'une méde-
cine groupale, avec l'aide de son épouse, Enid Balint. Dès
la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Balint conçoit que
la pratique médicale ne saura pas se passer de l'analyse du
transfert et du contre-transferc3 1• Un certain nombre de
thèses très politiques, répandues et communément admises
aujourd'hui, sont issues de ces premiers travaux de Balint,
notamment celle qui signale le rôle déterminant du médecin
par rapport au médicament. C'est la personne du médecin
qui est à la source de l'effet placebo et, par extension, de la
plupart des bénéfices thérapeuriques du médicament, par
exemple. Une dizaine d'années plus tard, ces thèses sont

29. M. Balint (1948), "On the psychoanalytic training system", International


foumal of Psycho-Analysis, 29: 163-173.
30. M. Balint (1950), "Changing Therapeutic Aims and Techniques in Psycho-
Analysis", International journal ofPsycho-Analysis, 31: 117-124, ici p. 122 ; (1954),
"Analytic Training and Training Analysis", Intemational journal of Psycho-
Analysis, 35: 157-162.
31. M. Balint (1957), The Doctor, His Patient and the lllness, New York, Inter-
national Universities Press, Inc. Traduction française: Le Médecin, son malade et
la maladie, traduction de J.-P. Valabrega, Paris, PUF, 1960.

220
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

élargies à l'ensemble des pratiques médicales hospitalières et


institutionnelles, impliquant infirmières, assistantes sociales,
éducateurs et même les secrétaires médicales32 •

Lacan, un héritier ambivalent


En France, le premier à faire un exposé public de la contri-
bution de Ferenczi est Lagache. En 1951, à la XIV' Confé-
rence des psychanalystes de langue française, son intervention
sur le transfert mentionne longuement les Perspectives de la
psychanalyse, de Ferenczi et Rank, ainsi que l'analyse qu'en
fait Alexander. Lagache regrette l'absence d'exposés cliniques
qui mettraient les thèses de ce livre en relief et conclut : « Il
reste que, sur le terrain des faits, Ferenczi et Rank ont posé
un problème intéressant et important: quel rapport y a-t-il
entre la répétition dans le transfert et ce qui est répété33 ? »
Lacan intervient longuement dans ce congrès.
Entre 1952 et 1955, une nouvelle édition des œuvres
complètes de Ferenczi paraît à Londres. Très tôt Lacan mani-
feste son intérêt envers Ferenczi. Il écrit à Balint, en 1953:
« À bientôt, cher ami. Sachez que je fais toujours une grande
part dans mon enseignement à la lignée spirituelle de
Ferenczi, et que je vous reste sympathiquement lié, avec mes
meilleurs sentiments 34. » Lacan avait alors cinquante-deux
ans. Vingt ans plus tard, voici sa dernière déclaration sur
cette lignée spirituelle : « Ferenczi n'est quand même pas un
modèle ... Je ne crois quand même pas que l'axe de l'expé-

32. E. Balint (1968), Psychosocial Nursing: Studies fi'om the Cassel Hospital,
Londres, T avistock Publications. Traduction française dans Techniques psychothé-
rapeutiques en médecine, Paris, Payor, 2006, traduction de J.-P. Valabrega. Pour
bien comprendre Balint, voir M. Moreau-Ricaud, Michel Balint, le renouveau de
l'école de Budapest, Toulouse, Érès, 2000.
33. D. Lagache (1952), (( Le problème du transfert: rapport théorique )1, Revue
française de psychanalyse, 16, 1-2, p. 5-122.
34. Lettre de Jacques Lacan à Michael Balint, publiée dans La Scission de 1953
(supplément à Ornicar ~. n° 7, 1976, p. I 19.

221
SANDOR FERENCZI

rience analytique passe par l'étreinte des corps .. .35. » Voilà


ce à quoi était réduit l'idéal d'autrefois. Entre-temps, les
approches successives de l' œuvre de Ferenczi par Lacan ont
beaucoup varié et les fantasmes liés à ce parcours théorique,
à ses innovations techniques aussi, se sont inscrits au cœur
des tourbillons psychanalytiques français. Dans son rapport
au congrès de Rome, de septembre de cette même année
1953, Lacan reprend la référence à Ferenczi:

«À la vérité on aimerait en savoir plus sur les effets de la sym-


bolisation chez l'enfant, et les mères officiantes dans la psycha-
nalyse, voire celles qui donnent à nos plus hauts conseils un air
de matriarcat, ne sont pas à l'abri de cette confusion des langues
36
où Ferenczi désigne la loi de la relation enfant-adulte . »

Et si nous abordions « Fonction et champ de la parole et du


langage en psychanalyse » à partir de « Confusion de langues
entre l'adulte et l'enfant » ?
Peu après, Lacan mentionne longuemen t Ferenczi :

« Mais on a éludé ici ce qui peut en retentir au niveau de sa


tâche elle-même. À se référer sur ce point à l'auteur que l'on
retrouve à la source de tout ce qui s'est dit de pertinent sur la
fonction de la personne de l'analyste dans le traitement,
S. Ferenczi, déjà cité en ce chapitre, on ira droit au cœur de la
question présente37 . »

Lacan se réfère de manière explicite à l'article de Ferenczi


sur l' « Élasticité de la technique psychanalytique », mais il y

35. Conférence donnée au Centre culturel françaîs le 30 mars 1974, suivie d'une
série de questions préparées à l'avance, en vue de cette discussion, et datées du
25 mars 1974. Parue dans l'ouvrage bilingue: Lacan in !tafia 1953-1978. En
Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 104-147. Version informatisée École
lacanienne de psychanalyse.
36. Note de Lacan : "Ferenczi, Confusion of tangues between the adult and the
child'", !nt. Jonr. of Psycho, 1949, XXX, IV, p. 225-230. Quelle place accorder aux
variations entre pluriel et singulier en anglais et en français? Lacan suit l'anglais.
37. J. Lacan (1955), (( Variantes de la cure-type)>, Encyclopédie médico-chimrgi-
cale, article ((Psychiatrie))' 1960, version informatique, École lacanienne de psy-
chanalyse. Aussi Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 339-342.

222
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

traite également des questions soulevées dans un autre article


de Ferenczi de la même année 1928, sur « Le problème de
la fin de l'analyse». Pour Lacan, Ferenczi reste « le plus
authentique interrogateur de sa responsabilité de thérapeute
comme aussi bien le scrutateur le plus rigoureux des
concepts », même s'il voit à I' œuvre chez lui « le principe de
l'extravagance théorique», auquel lui-même, Lacan, proba-
blement ne se serait pas soustrair18 •
Ces articles auxquels Lacan se réfère ont des répercussions
qui se prolongent dans « Analyse d'enfants avec des adultes »,
de 1931, et encore dans « Confusion de langue», de 1933.
C'est que, parallèlement au renvoi à l'enfance, ils montrent
le souci constant de Ferenczi d'aborder les problèmes relatifs
à la technique psychanalytique, comportant des répercussions
générales et larges pour la psychanalyse d'adultes,
La diffusion de la pensée de Ferenczi en France semble
désormais obéir à un rythme décennal, D'autres analystes
qui ont été proches de Lacan, transmettent sa pensée, notam-
ment Granoff, qui, une dizaine d'années après le rappel ori-
ginal de Lagache, publie un article important, marquant le
fil rouge de ses séminaires 39 • Dix ans plus tard, des analystes
représentatifs d'autres orientations de pensée signalent éga-
lement leur intérêt envers I' œuvre de Ferenczi, comme Vider-
man et Barande, qui inaugurent un nouveau filon de
recherches parmi lesquelles celles de Bokanowski, auteur d'un
grand nombre d'articles sur Ferenczi, de 1979 jusqu'à 2009
au moins40 • En 1980, un premier article marque encore un

38. J. Lacan (1966), « Du sujet enfin en question n, Écrits, déjà mentionnés,


p. 232.
39. W. Granoff (1961}, « Ferenczi, faux problème ou vrai malentendu)>, La
Psychanalyse, PUF, 1961, vol. 6, p. 255-282.
40. S. Viderman, H Relire Ferenczi », Revue .française de psychanalyse, 34, 2, 317-
334, 1970. I. Barande, « Présentation de Ferenczi u, Interprétation, 1971, 5, 2-3,
187-202. T. Bokanowski, 11 Présence de Ferenczi dans "Analyse terminée, analyse
interminable")►, Études freudiennes, 1979, 15-16, 83-102, et<< Un traumatisme
dans l'histoire de la psychanalyse qui fair "après coup" dans l'épistémologie des
concepts psychanalytiques : Sandor Ferenczi)), Revue française de psychanalyse,
2009, 73, 5, 1531-1538.

223
SANDOR FERENCZI

troisième axe de recherches, fondé sur les dernières contri-


butions de Ferenczi au sujet de l'accueil que la famille réserve
à l'enfant. Elles se prolongent encore de nos jours avec une
41
lecture particulière de l' œuvre de Ferenczi •
C'est aussi au début des années 1960, que Nicolas
Abraham inaugure une traversée fructueuse de l' œuvre de son
maître hongrois avec un article qui sert d'introduction à la
première édition de Thalassa en français. Cette traver-
42
sée connaît son apex à la moitié de la décade suivante •

Winnicott, un héritier discret


Le conflit entre Balint et Jones au sujet de la santé mentale
de Ferenczi vers la fin de sa vie éclate en 1957-1958. Jones,
qui utilise précisément le mot de « paranoïde », et non pas
de paranoïaque, prétend-il que Ferenczi est franchement
psychotique? Balint affirme que Ferenczi n'avait connu
aucun problème de cet ordre. Erich Fromm, aux États-Unis,
n'hésite pas à affirmer que les méthodes de Jones sont
dignes des procès staliniens. Certains Nord-Américains
le suivent. D'autres encore se rangent aux côtés de Jones,
qui meurt en février 1958. Dans cette ambiance, il est
courageux de la part de Winnicot t de mentionn er Ferenczi
une première fois, comme précurseur de l'étude psycha-
nalytique des psychoses, et ce d'autant plus qu'il semble
ignorer l'apport de Karl Abraham et de Vikror T ausk, même
si tous les exemples cliniques fournis par Freud dans son

41. P. Sabourin (1980), << À propos de Ferenczi, trauma et séduction)>, Le Coq-


Héron, 75, 22-53; (2011), Sdndor Ferenczi: un pionnier de la clinique, Paris,
Campagne Première.
42. N. Abraham, <i Présentation de Thalassa )), dans S. Ferenczi, Thalassa: psycha-
nalyse des origines de la vie sexuelle, Paris, Payot, 1962, traduction de J. Dupont et
S. Samama, p. 5-17; << L'écorce et le noyau)), d'abord titre d'un article paru dans
la revue Critique, en 1968, p. 162-181, et quelques années plus tard, en 1975,
ayant donné son titre à un livre regroupant les travaux conjoints de cet auteur et
de M. Torok.

224
L'HÉRJTAGE DE FERENCZI

écrit de 1915 sur l'inconscient proviennent de ces deux


auteurs43•
En 1959, lors d'une conférence à l'Institu t britannique
de psychanalyse, Winnico tt affirme :

« Ferenczi apporta une contribution importante en introduisant


l'idée que l'échec de l'analyse présentant un trouble du caractère
ne venait pas seulement d'une erreur dans le choix (du patient),
mais aussi d'un défaut de la technique psychanalytique44 • »

Winnico tt reprend l'insistance de Balint sur l'importance des


« facteurs externes» ou « de l'environnement», ou encore de
la« réalité», qu'il souligne. Cette conférence est d'autant plus
importante que précédemment, dans l'oraison funèbre qu'il a
prononcée à la mort d'Ernest Jones, Winnico tt a clairement
laissé entendre que Jones, qui avait attaqué Ferenczi, a pour-
tant passé une bonne partie de sa vie à établir des ponts :
« C'était largement dû à Jones que les échanges scientifiques
entre des psychanalystes de pays ennemis ont pu être repris
dès que possible après la cessation des hostilités45 • » Winnico tt
se réfère à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ce rappel
de l'activité de Jones fait écho à l'activité qu'il avait déployée
antérieurement, pour l'organisation de différentes conférences
d'échanges qui ont précédé la guerre. Elle implique clairement
une demande de paix autour du nom de Ferenczi46 •
Dans son introduction à De la pédiatrie à la psychanalyse,
de Winnicott, recueil de ses articles paru en 1975, Masud

43. Voir Prado de Oliveira, "The unconscious", Freud: a modem reader, organisé
par Rosine J. Perelberg, London and Philadelphia, Whurr Books, 2005, p. 109-
123.
44. D. W. Winnicott,« Nosographie : ya-t-il une contribution de la psychanalyse
à la classification psychiatrique ? ,,, Processus de maturation chez l'enfant, Paris,
Payot, 1974, traduction de J. Ka1manovitch, p. 95. Le mot de «nosographie»
ne semble pas paraitre dans l'original anglais.
45. D. W. Winnicott (1958), "Ernest Jones", International jounzal of Psycho-
Analysis, 39: 298-304.
46. Les Controverses entre Anna Freud et Melanie Klein, Paris, PUF, 1996, tra-
duction de Prado de Oliveira.

225
SANDOR FERENCZI

Khan n'a aucun mal à situer Winnic ott dans la lignée de


Ferenczi, dont il loue « la pensée fertile et prodigieusement
créatrice», qui ouvre la voie aux expériences psychanalytiques
les plus risquées, venturesomeness, selon le mot improbable
qu'il crée alors, et qui entre ainsi dans le domaine de la
langue anglaise.

Exem ples de l'influence de Feren czi


Le William Alanson White lmtitute acquiert progressivement
un rayonnement international. Deux de ses élèves, Iracy Doyle
et Horus Vital Brazil, tous deux psychiatres et analysés par
Clara Thompson, au début des années 1950, fondent à Rio
de Janeiro l'Institut de médecine psychologique, avec le but de
dispenser une formation psychanalytique en dehors du champ
de la psychiatrie. Ils diffusent également la pensée de Ferenczi.
Plus tard, en 1984, ayant survécu à la dictature implantée au
Brésil entre 1964 et le début des années 1980, cet institut
7
deviendra la Société psychanalytique Iracy Doyle4 • En tant que
telle, cette société garde depuis le début une importante activité
internationale. Elle reçut fréquemment en visite Joël Dar et
Piera Aulagnier. Le Brésil est ainsi un des premiers pays au
monde à accueillir et diffuser la pensée de Ferenczi.
En 1996, Chaim Katz organise à Rio un import ant col-
loque sur Ferenczi, dont les actes sont publiés la même
année48 • Certains des participants à ce colloque ont publié
ou publien t immédiatement après des œuvres importantes
pour la diffusion de la pensée de Ferenczi en Amérique latine,
dont essentiellement Teresa Pinheiro, Luiz Carlos Figueiredo
49
et Daniel Kuperman •

47. A. M. Rudge, "Sociedade de Psican3.lise Jracy Doyle (SPID)", Diciondrio Histôrico


de InstituiçOes de Psicologia no Brasil, organizado par Ana Maria Jac6Nilela, CFP, Rio
de Janeiro, Imago, 2011, p. 428-430.
48. C. Katz et collaborateurs, Ferenczi, Historia, Teoria, Técnica, Rio de Janeiro,
Edirora 34, I 996.
49. T. Pinheiro, Ferenczi, do grito à palavra (Ferenczi, du cri à la parole}, Rio de
Janeiro, Jorge Zahar Editor, 1995 ; L. C. Figueiredo, Palavras cruzadas entre Freud

226
L'HtRITAGE DE FERENCZI

En 1969 est créée la Fédération internationale de sociétés


psychanalytiques, largement grâce à l'initiative d'Erich
Fromm et avec la participation active du William Alanson
White Institute, Au début des années 1990, est créé !'Inter-
national Forum for Psychoanalysis, journal de cette Fédération.
Les articles consacrés à Ferenczi, qui n'ont jamais été parti-
culièrement censurés dans !'International Journal of Psychoa-
nalysis et qui, de toute manière, apparaissent régulièrement
dans le Psychoanalytic Quarter/y ou dans la Psychoanalytic
Review, possèdent maintenant un nouveau support impor-
tant, dont l'un des buts explicites est « l'actualisation des
théories de Sândor Ferenczi 50 »,
La position d'Erich Fromm à l'égard de Ferenczi réfléchit
bien celle d'une bonne partie de ceux qui se sont intéressés à
son œuvre. Ferenczi aurait été « lâche » ou « trop délicat » de
ne pas s'opposer frontalement à Freud. Cette critique néglige
les pouvoirs de la passion, à la fois envers l'homme et envers
la «cause», que Freud et son entourage proche prétendent
incarner, ainsi qu' envers l'institution psychanalytique que
Ferenczi a, lui-même, créée, Qu'est-ce qui se mélange à un
point insupportable pour former la passion et sa catastrophe ?
Rudnytsky, B6kay et Giampieri-Deutsch ont lancé aux
États-Unis un mouvement important, à travers un livre qui
fait date 51 • Depuis une vingtaine d'années, d'autres comme
Carlo Bonomi ou Franco Borgogno, en Italie, Arnold Rach-
man aux États-Unis, José Jiménez Avello, en Argentine,
André Haynal, en Suisse, Ernest Falzeder, en Autriche, ani-

e Ferenczi (Mots croisés entre Freud et Ferenczi), Sao Paulo, Editora Escura, 1999 ;
D. Kuperman, Transforencias cruzadas (Tramftrts croisés), 1995 Rio de Janeiro,
Revan Edirora, e Presença sensfvel (Presence sensible}, Sâo Paulo, Editora da Civi-
lizaçao Brasileira, 2010.
50. J'ai inauguré dans le Coq-Héron la rubrique« Le Coq International», qui a
présenté régulièrement en France le compte rendu des articles publiés par le
Fomm.
51. P. L. Rudnytsky, A. BOkay, P. Giampieri-Deutsch, Ferenczi! tum in psychoa-
nalysis, déjà mentionné. Ce livre précédé par un autre, trois ans auparavant, traitait
de la découverte et de la redécouverte de l'œuvre de Ferenczi : L. Aron et A. Harris,
The Legary of Sandor Ferenczi, Hillsdale, New Jersey, Analyric Press, 1993.

227
SANDOR FERENCZI

ment une « Renaissance Ferenczi », des assoc1at1ons cultu-


relles et sociétés Sândor Ferenczi ou une International Sdndor
Ferenczi Association.
L'importance de la contribution de Haynal et de Falzeder
à la diffusion de la pensée de Ferenczi n'est plus à démontrer,
y compris leur importance pour l'établissement de l'édition de
sa correspondance complète avec Freud, ainsi qu'un grand
nombre d'articles sur le maître hongrois. Haynal, en outre, a
52
publié un livre important • De nombreux livres et numéros
de revues se succèdent. Une contribution particulière doit être
mentionnée : celle de Giorgio Anronelli, qui a écrit une somme
53
magnifique, le livre le plus complet sur Ferenczi . L'auteur ne
fréquente pas les institutions psychanalytiques, mais son mérite
n'en est pas moindre. La Ferenczi House, à Budapest, comme
le veut Bonomi, doit être le lieu de la réunification de la
psychanalyse. Au risque de la fragmenter encore plus. Mais
là où l'institution se fragmente, peut-être la théorie et la
clinique trouveront-elles à se renouveler.
Bien entendu, toutes ces contributions ne possèdent pas
la même qualité. Nous remarquerons le grand nombre de
recueils plutôt que des travaux de fond. Dans la hâte des
découvertes qui ont suivi celle de la correspondance complète
entre Freud et Ferenczi, beaucoup de confusion et d'erreurs
se sont glissées. À la fin mai 1931, Ferenczi écrit sur la
« littérature psychanalytique de bas étage ». Le 24 avril de
l'année suivante, Freud lui répond:

« Je ne partage pas votre jugement concernant la nullité de la


majeure partie de la littérature psychanalytique, bien que je par-
tage largement vos vues critiques. Sans ces ruminations, ces retours
sous forme d'innombrables modifications, sans ces mélanges et
falsifications, l'assimilation du matériel ne pourrait pas se faire. »

52. A. Haynal, Un psychanalyste pas comme un autre: la renaissance de Sdndor Ferenczi,


Lausanne; Paris: Delachaux et Niesdé, 2001.
53. G. Antonelli, Il mare di Ferenczi. La storia, il pensiero, la tecnica di un maestro
della psicoanalisi, Roma, Di Renzo Edicore, 1997.

228
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

Il n'y a aucune raison de penser qu'il en irait autremen t de


la littérature psychanalytique au sujet de Ferenczi. Le meil-
leur et le pire se côtoient.
Dernièrement, Falzeder s'est posé la question de savoir
s'il y avait encore un « Freud inconnu ». La réponse, bien
entendu, est qu'il en existe un et qu'il en existera toujours.
Pour l'expliquer, il mentionn e un de ses collègues, Richard
Skues, disciple de Borges :

« 1. La somme totale de nos connaissances est contenue dans


toutes les publications sur et au sujet de Freud. 2. La plupart
de ces publications sont des sottises. 3. La quantité de sottises
augmente de façon exponentielle d'année en année. 4. Donc,
notre non-connaissance de Freud augmente en proportion.
ERGO - 5. Non seulement le Freud inconnu existe, mais il
augmente de façon exponentielle. COROLLAIRE - 6. Éven-
tuellement, nous finirons par ne savoir rien au sujet de Freud}>
(e-mail du 19 septembre 2006) 54 •

Nous pourrions poser aussi la question de l'existence d'un


Ferenczi inconnu. Nous pouvons aussi nous rappeler de la
notion freudienne de « nombril du rêve» : au-delà d'un cer-
tain point, il devient inutile de poursuivre l'interprétation 55 •
Une fois surmonté e l'hagiographie d'un auteur, qui engendre
de manière prévisible et logique sa détractation, une fois
l'idéalisation terminée, il reste le deuil, Celui-ci engendre à
son tour une appréciation plus modérée et judicieuse, triste
aussi, de ce qui a été accompli. C'est là où nous en sommes,
pour Freud, comme pour Ferenczi. Il suffit d'une phrase,
parfois d'un seul mot, pour relancer la curiosité et la recher-

54. E. Falzeder, et M. Scruchen, (; Existe+il encore un Freud inconnu?


Remarques sur les publications de Freud, ainsi que sur des documents inédits»,
p. 188-189. Cet article, extrêmement bien documenté, mentionne une« industrie
Freud n. De même, il faut concevoir une« industrie Ferenczi)), comme il y a eu
une « entreprise Melanie Klein » ou Bion, etc.
55. c< ( ••• ) à cet endroit commence une pelote de pensées du rêve qu'on n'arrive
pas à démêler, mais qui n'a pas non plus fourni de plus amples contributions ...
Ce nceud est alors le nombril du rêve, l'endroit où il est posé sur le non connu)► ,
S. Freud, L Interprétation du rêve, p. 568.

229
SANDOR FERENCZI

che méthod ique et minutieuse, scientifique enfin, sans qu'un


nouvel embrasement ne se justifie pour autant.

Pour terminer
Nous nous souviendrons de cette passion des mots impro-
bables : entre autres, castration ou meurtre, pour Freud;
amphimixie, utraquisme, pour Ferenczi ; ocnophilie et phi-
lobatisme, pour Balint ; forclusion, Autre ou phallus pour
Lacan. Certains de ces mots sont encore inscrits dans la
langue et signifient des choses simples : l'amphimixie
exprime la coexistence et la simultanéité de l'excitation de
nombreuses sources érogènes ; l'utraqu isme désigne le prin-
cipe d'une double inscription toujours ouverte ; le phal-
lus renvoie au fantasme du pouvoir et l'Autre à l'alté-
rité. Mais l' ocnophilie et le philobatisme sont à proprem ent
parler des barbarismes. Le « linguiste mconn u », nous rap-
pelle :

« Les ocnophiles (étymologiquement qui aiment s'agripper) crai-


gnent la solitude comme la peste, collectionnent les photos de
famille, ne sortent jamais seuls, préfèrent mille fois les soirées
devant la cheminé e aux voyages lointains, s'accrochent à leur
emploi ou à leur conjoin t même s'ils en souffrent mille morts,
ne vivent jamais loin de leur lieu de naissance, rêvent de retour-
ner habiter la maison de leur enfance, passent tous leurs
week-ends au chalet, sont fidèles en amitié comme en amour,
se sentent abandonnés si leurs proches s'éloignent plus de
quelques heures ... »

Et il poursu it :
« Les philobates (étymologiquement qui aiment les extrê-
mes) adorent les montagnes russes, le parachute ... , les voyages
inorganisés dans les régions les plus dangereuses du monde.
(... ) Ils lisent des romans policiers, regardent des films d'hor-
reur, aiment se perdre dans des villes inconnues, faire des ran-
données sans carte, sans provisions et sans chaussures de
marche. Ils ne prennent pas de parapluie quand la pluie menace,

230
L'HÉRITAGE DE FERENCZI

ne supportent pas longtemps les soirées en tête à tête, sont


avides de faire toujours de nouvelles connaissances 56 . »

Le psychanalyste, au plus près de la clinique, nous rappelle


que c'est en observant les fêtes foraines qu'il est parvenu à
établir deux sortes de régression, qui se retrouveraient dans
toute analyse, celles des ocnophiles, d'une part, et des phi-
lobates, de l'autre, de « ceux qui recherchent le frisson et y
trouvent une espèce de jouissance, et ceux qui le rejettent et
expriment même du dégoût à son égard57 ».
Thrills and Regression est le titre du livre où Balint propose
sa nouvelle terminologie, Frissons et régression, pour rester
près du titre d' origine58 • Le British Medical Journal, du
25 juillet 1959, n'a pas été précurseur de cet humour
français. Il a considéré le livre difficilement recevable comme
« une contribu tion sérieuse à la médecine ou à la science »,
incapable de suivre une pensée cohérente quelconque.
Le psychanalyste, pourtan t, peut jouer parfois avec son
patient et doit certainement être créatif au cours des analyses
qu'il conduit, d'une créativité pleine de tact et de discrétion.
Freud n'a pas craint de se rouler par terre dans sa cuisine en
jouant avec ses chiens devant Hilda Doolitt!e, Ferenczi a
proposé l'élasticité de la technique psychanalytique, Alexan-
der, Balint ou Lacan ont utilisé des séances courtes, Winni-
cott offre son émouvant exemple de l'analyse de la petite
Piggle. La créativité clinique bien fondée est certainement
l'héritage le plus sûr de Ferenczi.

56. http://leblogdelacrato pege. blog.24heures.ch/ archive/20 I 0/0 3/ I 9/ philo bare•


ou-ocnophile.html
57. M. Bourrolle, Ocnophile ou philobate? n, Gestalt, 2002/2, n" 23, p. 53-68,
<(

articles disponibles à http://leblogdelacratopege.blog.24heures.ch/archive/2010/


03/ 19/philobate-ou-ocnophile.hcml et à http:/ /www.cairn.info/revue-gesra1t-
2002-2-page-53.htm, respectivement.
58. M. Balint (1959), Les Voies de la régression, suivi de Distance dans l'espace et
dans le temps d'Enid Balint, Paris, Payot, 1981, traduction de J. Dupont et
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AB, patient de Freud, 125, 159 Bonomi, Carlo, 227


Abraham, Karl, 29, 48, 50, 51, 52, 53, Borges, Jorge Luis, 229
57, 64, 70, 71, 85, 106, 116, 137, Borgogno, Franco, 227
138, 151, 175, 195, 214, 224 Boutrolle, Michèle, 231
Abraham, Nicolas, 224 Bowlby, John, 203
Adam, Peter, 188 Brabant-Géro, Eva, 188
Adler, Alfred, 119, 121 Braid, James, 41
Alexander, Franz, 57, 58, 203, 214, Breuer, Josef, 128
221, 231 Burlingham, Dorothy, 164
Andreas-Salomé, Lou, 13, 28, 76, 108, Burlingharn, Robert, 164
109, 116, 133, 138, 139, 182,
185, 197 Coleridge, Samuel Taylor, 70
Antonelli, Giorgio, 3, 228 Conci, Marco, 203
Aron, Lewis, 227 Csillag, Sidonie, 125, 205
Aulagnier, Piera, 226
Avelia, José Jiménez, 227 De Forest, Izette, 218
Deursch, Felix, 27, 106
Bak, Robert, 203 Devereux, George, 44
Baker, Josephine, 13 Doolittle, Hilda, 231
Balint, Enid, 220 Dor, Joël, 226
Balint, Michael, 60, 203, 219, 221, Doyle, Iracy, 226
224, 225, 231 Dupont, Judith, 14, 15, 26, 27, 32,
Barande, Ilse, 223 61, 118, 224, 231
Basedow, maladie de, 99
Bateson, Gregory, 203 Eisler, Mih.iily Joseph, 82
Bauer, Ida, dite Dora, 165 Eitingon, Max, 111, 116, 137, 139,
Benedek, Therese, 204 185, 190, 191, 200
Bernays, Anna, née Freud, 164 Ellis, Havelock, 39, 70
Bernays, Minna, 76, 89, 105, 164
Bernfeld, Siegfried, 106 Falzeder, Ernsr, 191, 202, 204, 227,
Binswanger, Ludwig, 20 228, 229
Bion, Wilfred Ruprecht, 203 Fenichel, Otto, 219
Bokanowski, Thierry, 223 Ferenczi-Gizella, 76, 81, 82, 83, 105,
Bôkay, Anral, 163, 227 145, 182, 184

249
SANDOR FERENCZI

Figueiredo, Luiz Carlos, 226 Jung, Carl Gusrav, 15, 16, 18, 20, 43,
Foresti, Giovanni, 203 62, 64, 66, 88, 89, 103, 120, 121,
Freud, Anna, 13, 82, 105, 108, 116, 195, 200
137, 138, 139, 160, 166, 167,
171, 182, 184,194,202,203,205 Kafka, Franz, 79
Freud, Ernst, 92 Kann, Loe, 19, 86
Freud, Martha, 92, 164 Kardiner, Abraham, 135
Fromm, Erich, 218, 224, 227 Karz, Chaim, 226
Khan, Masud, 226
Fromm-Reichmann, Frieda, 218
Klein, Melanie, 19, 57, 58, 59, 74, 77,
86, 160, 166, 167, 183, 184, 195,
Giampieri-Deutsch, Patrizia, 163,227
203, 219
Glover, Edward, 106
Kava.es, Sandor, 204
Glover, James, 106
Krafft-Ebing, Richard Freiherrvon, 39
Godard, Jean-Luc, 126
Kun, Béla, 217
Goerhe, Johann Wolfgang von, 59, 63 Kuperman, Daniel, 226
Graf, Herbert, dit le petit Hans, 20,
183 Lacan, Jacques, 59, 60, 70, 74, 78, 81,
Granoff, Wladimir, 36, 223 82,126,166,196,203,221,230,
Groddeck, Georg, 24, 25, 34, 35, 79, 231
96, 101, 107, 131, 164,170,204, Laforgue, René, 175
208 Lagache, Daniel, 221
Guevara, Ernesto, 117 Lamarck, Jean-Baptiste de Monet de,
71, 73, 85, 144, 180
Halberstadt, Sophie, née Freud, 104 Lantos, Barbara, 204
Harris, Adrienne, 227 Lénine, Vladimir Ilitch Oulianov,
Haynal, André, 202, 227, 228 117, 174
Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, 69 Lévy, Kara, 204
Heiberg, ou Hellberg, 96 Levy, Lajos, 17
Lohser, Beate, 135
Hermann, Imre, 81, 82
Lorand, Sândor, 203
Hirschfeld, Magnus, 40
Hitschmann, Edward, 96, 106
Marx, Karl, 69, 117
Holl6s, Isrvàn, 204
Maude Cole, Es relie, 106
Hollos, Stefan, 17
Morando, Saroltà, née Altschul, 99
Moreau-Ricaud, Michèle, 188
Ignatius, Hugo, 17

Nacke, Paul, 70
Jones, Ernest, 17, 19, 70, 86, 107, Newton, Peter M., 135
116, 119, 137, 138, 139, 152,
155, 156, 166, 178, 185, 188, Palos, Elma, 19, 86, 89, 90, 92, 95,
189,191,200,203,218,224,225 101, 102, 103, 104, 105

250
INDEX DES NOMS PROPRES

Palos, Géza, 92, 94, 95, 98, 103 Schreber, Daniel Paul, 103, 195
Palos, Gizella, 15, 19, 21, 22, 23, 87, Searles, Harold, 203
88,89,90,92,93,94,95,97,98, Sédat, Jacques, 14
99, 100, 101, 102, 103, 145, 205 Sîlver, Anne-Louise S., 163
Pankejeff, Sergei Konstantinovitch, Skues, Richard, 229
125, 157, 158, 159, 161 Smith, Robertson, 55
Papenheim, Bertha, dite Anna 0, 220 Sokolnicka, Eugénie, 104, 105, 204
Perelberg, Rosine Joseph, 196, 225 Spielrein, Sabina, 79, 80, 103, 195
Petersen, Michel, 197 Stekel, Wilhelm, 120, 121, 150, 183,
Pinheiro, Teresa, 226 189
Sterba, Richard F., 13
Rachman, Arnold, 227 Scrachey, James, 122, 157
Rad6, Sandor, 17, 57,139,203,214
Struchen, Maud, 11, 229
Rank, Otto, 23, 24, 25, 27, 29, 70,
Sullivan, Harry Stade, 218
75, 106, 107, 117, 131, 137, 160,
164, 168, 178, 180, 189, 191,
Tausk, Viktor, 20, 29, 78, 196, 200,
200, 206, 219, 220, 221
224
Reich, Wilhelm, Il 1, 187, 191, 220
Thompson, Clara, 102, 197, 203,
Révész-Rad6, En.sébet, 204
218, 226
Rickman, John, 107, 203, 218
Roheim, Geza, 19
Urbantschitsch, Rudolf von, 204
Rolland, Romain, 71
Rosa K, 32
Viderman, Serge, 223
Rudge, Ana Maria, 226
Rudnytsky, Peter L., 89, 163, 227 Vital Brazil, Horus, 226

Sachs, Hanns, 106 Wiliker, Myriam, 231


Sadger, Isidor, 132 Winnicott, Donald Woods, 74, 203,
Schiller, Friedrich von, 106 231
Schopenhauer, Arthur, 59, 63 Wîttels, Fritz, 135, 163
Sandor
Ferenczi
la psychanalyse
autrement

Sandor Ferenczi, neurologue et psychanalyste hongrois


(1873-1933), est sans doute le disciple le plus paradoxal de
Freud, à la fois proche et critique, fidèle et novateur, méthodique
et effervescent. C'est en explorant les voies ouvertes par Freud
qu'il a introduit de nouvelles pratiques cliniques.
Cet ouvrage retrace le parcours théorique et personnel de
ce maître hongrois en s'attachant à décrire l'originalité de
sa pensée et de ses innovations cliniques - technique active,
introjection, amphimixie ... - à partir de ses écrits et de sa corres-
pondance avec Freud.
Ferenczi est l'un des véritables fondateurs de la formation
analytique. Suffit-il de dire que Melanie Klein, Michaël Balint,
Lacan et Winnicott ont été ses héritiers, et qu'il est à l'origine
de nombreuses expériences cliniques et thérapeutiques, pour
mesurer son importance? Ferenczi est aussi le psychanalyste
qui nous a appris à questionner toutes nos certitudes.

Luiz Eduardo PRADO DE OLIVEIRA, psychanalyste franco-brésilien


établi à Paris, membre <l'Espace analytique, enseigne la psychopathologie
à l'Université européenne de Bretagne-Brest et dirige des recherches à
l'Université de Paris 7-Denis Diderot.

693 1364
ISBN: 978-2-200-27224-l

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6 ARMAND COLIN

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