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Libé 15 août 2014

Saint-Exupéry: les ailes du spleen


Les chemins de la liberté. Exil . Fin 1940, Antoine de Saint-Exupéry traverse l’Atlantique pour une
série de conférences sur le conflit en cours. Mais l’escale se prolonge et, lorsque l’aviateur repart
combattre à Alger en 1943, «le Petit Prince» paraît en Amérique.
Par PHILIPPE LANÇON
A New York, en janvier 1941, l’appartement où Antoine de Saint-Exupéry installe son 1,92 m se trouve
au vingt-troisième étage d’un immeuble donnant sur Columbus Circle et Central Park. Son éditeur
américain le lui a trouvé. C’est un pur immeuble de la ville debout, en briques et assez chic. C’est là
qu’il va écrire le récit de son expérience en 1940 et des souvenirs qu’elle fait remonter en lui, Pilote de
guerre - en anglais, Flight to Arras. Sa femme, Consuelo, la folle charmante et volcanique du Salvador,
le rejoint malgré lui un an plus tard. Mais elle habite un autre appartement, situé à quelques étages.
Chacun a ses amours. Ensemble, ils font des scènes, des dîners. Ni avec toi, ni sans. Plus tard, ils
cohabitent de nouveau, dans une splendide demeure de Long Island qu’elle a louée, puis dans
Manhattan le long de l’East River. Il ne supporte plus ses caprices, ses achats, mais, quand elle est
agressée dans la rue, il est traumatisé. Une fois, tandis qu’il fascine ses hôtes en racontant une panne
d’avion digne de Tintin dans un désert peuplé de Maures hostiles, elle lui lance au visage soucoupe sur
soucoupe. Tout en poursuivant son récit, il les évite avec facilité.

«Allons nous promener»


Au-dessus de l’entrée de l’immeuble de Central Park South, on peut encore voir une mosaïque
qu’aurait pu imaginer l’aviateur du Petit Prince, le dernier livre de l’auteur, celui que jamais il ne verra
publié, et qu’il a écrit ici, à New York. Elle représente des nuages et un soleil psychédélique sur fond de
ciel bleu. Ce n’est pas tout à fait le ciel du monde libre sous lequel, le 30 décembre 1940, l’écrivain a
débarqué. Aviateur, il a vu ses compagnons d’escadrille ne jamais revenir de leurs vols, et la débâcle de
près. Dans une lettre inachevée à Joseph Kessel, il écrit : «Quant aux civils ! Nous avons cantonné
dans onze villages successifs au cours de la retraite. Ah ! Nous étions bien reçus, nous qui mourions !
Pas une voix pour la résistance. Pas un souffle qui circulât ! Des bêtes de somme ivres
d’abrutissement. L’égoïsme total. La rupture de tous les liens.»
A Vichy, où il est venu chercher son visa américain, il a dîné un soir dans le restaurant de l’Hôtel du
parc. Pierre Laval entre et passe. D’une voix forte, Saint-Ex dit : «Voilà celui qui est en train de vendre
la France.» Puis, apprenant qu’il a été entendu, il aurait ajouté : «Hé bien, maintenant que nous en
avons dit assez pour aller nous faire fusiller demain matin, allons nous promener.» Drieu La Rochelle,
collaborateur et ami, lui obtient le visa et le conduit à Paris, où l’auteur de Vol de nuit peut récupérer
quelques affaires. Les Allemands s’écartent devant la voiture de Drieu. «Je ne suis pas fait pour la
France occupée», dit Saint-Ex. Il trouve qu’il n’y a «plus rien à faire ici». Mais il refuse de condamner
Vichy : Pétain a sauvé les meubles, il faut être solidaire des Français soumis à l’occupant, surtout
lorsqu’on a pu s’exiler. A Kessel, il écrira en 1943 : «Certes, Vichy était atroce. Mais un organisme se
fabrique un trou du cul pour les fonctions d’excrétion. Les égoutiers d’une ville ne sont pas amoureux
des bonnes odeurs. Les geôliers ont rarement des âmes de sœurs de charité.»
On lui a proposé de rejoindre de Gaulle à Londres. Il a refusé. Les condamnations du général à la BBC
l’ont agacé. Qui est ce matamore orgueilleux, ce factieux ? Au nom de quoi prétend-il incarner la
France en la divisant ? Saint-Ex fait de la morale, dans un monde où il est devenu inévitable de faire de
la politique. Il rêve à contretemps d’une France unie, réconciliée. Aux Etats-Unis, il continuera de la
prêcher. Sur la route du Sud et de l’exil, il dîne à Lyon avec la jeune Françoise Giroud. Il propose de lui
apprendre l’un de ses fameux tours de carte. Elle répond : «Vous me le montrerez quand la France sera
libre.» Il sera mort avant. A Cannes, il déjeune avec l’écrivain André Beucler. «Je crois qu’il faut
choisir le sol de la patrie, même piétiné, même profané», dit Beucler. Saint-Ex répond : «Je crois qu’il
faut choisir le recul, l’extérieur, et je vais tenter d’aller à New York.»
Ce qu’il fait. Le paquebot américain, en provenance de Lisbonne, s’appelle le Siboney. C’est le nom
d’une tribu indienne de Cuba, d’un quartier de La Havane, d’une chanson. Quand la mer est agitée,
l’eau remonte par les lavabos et envahit les cabines. Saint-Ex partage la sienne avec Jean Renoir, qui
devient son ami et l’accueillera à Los Angeles pour travailler à une adaptation de Terre des hommes.
Saint-Ex sera horrifié par la vulgarité du producteur hollywoodien qu’ils rencontrent. Le film ne se fera
pas. A bord, il veut commander du thé. «C’est facile, lui dit Dido, la femme de Renoir, en anglais ça se
dit tea.» Il répond : «Je préfère ne pas boire de thé.» Le paquebot plein de réfugiés, écrit-il, «répandait
une légère angoisse». Il «transbordait, d’un continent à l’autre, ces plantes sans racines. Je me disais :
"Je veux bien être un voyageur, je ne veux pas être un émigrant." J’ai appris tant de choses chez moi
qui ailleurs seront inutiles». Il n’a pas appris l’anglais et, une fois en Amérique, il prendra des cours
mais ne l’apprendra pas. Il préfère, dit-il, voir fleurir les sourires des serveuses lorsqu’il s’exprime par
gestes et onomatopées. Avec son amour new-yorkais, la belle Sylvia Reinhardt, il parle un langage
spécifique, empruntant à toutes les langues, un ludique et exclusif esperanto d’amoureux.
A New York, Saint-Ex a 40 ans. Il travaille la nuit, réveille les gens pour leur lire à n’importe quelle
heure ce qu’il a écrit, faire part de ses trouvailles et angoisses. Il fait toujours ses tours de carte, rêve de
retourner se battre en volant, songe à se retirer dans un monastère après. Il a des problèmes de dos, de
mâchoire, de sommeil, toute l’enfantine mélancolie du géant planétaire déposé chez Lilliput : il
déprime. C’est alors l’écrivain français le plus célèbre en Amérique : Terre des hommes (en anglais:
Wind, Stand and Stars) s’y est vendu à 250 000 exemplaires et a reçu, en 1939, avec les Raisins de la
colère, de John Steinbeck , le prix national de littérature. Invité par son éditeur new-yorkais, Curtis
Hitchcock, il pensait ne rester que quelques semaines, le temps d’une tournée de conférences et d’un
moment de réflexion, avant de retourner en Afrique au combat contre les Allemands. Il va rester vingt-
huit mois.
Au bout de quelques jours, Hitchcock lui fait comprendre qu’il faut se remettre au boulot : le temps,
c’est de l’argent. Il se met donc, laborieusement, à écrire Pilote de guerre. Le livre commence par un
souvenir d’enfance et une phrase simple comme du Camus : «Sans doute je rêve.» La suite est une
succession de digressions pendant un vol de reconnaissance suicidaire vers ArrasFlight to Arras,
tandis que la défaite est partout, dans une France qui montre «le désordre sordide d’une fourmilière
éventrée». La vue du ciel agit comme la fumée du cigare : elle fait flotter l’esprit, la mémoire, les
sensations du pilote, elle les précise et les élève, parfois trop : vers la fin du livre, à force de morale, la
fumée tourne au fumeux. Roger Martin du Gard lit le livre à Nice, en 1943, et résume l’impression
qu’il laisse : «Passionnant aussi le Saint-Exupéry, tant qu’il pilote. Mais quand il moralise et veut
s’élever jusqu’à tirer de son expérience humaine une doctrine de vie, je le trouve insupportable et
déficient. Ce livre est trop ambitieux. La fin le gâte. On ne peut pas s’empêcher de penser à la
métapataphysique mystico-héroïque qui rend fuligineux tant de livres allemands… D’où la profonde
déception que j’ai rapportée de cette lecture, bien que ce livre contienne les pages les plus émouvantes,
et de beaucoup les plus lucides, qui aient été écrites sur la débâcle et ses causes quasi
inanalysables…»
Le livre devait paraître aux Etats-Unis en novembre 1941. Saint-Ex ayant traîné, corrigé, ajouté et
retranché, il n’est publié qu’en février suivant. Entre-temps, les Japonais ont bombardé Pearl Harbour
: Pilote de guerre tombe à point pour convaincre une opinion américaine en mouvement qu’il faut
s’engager, que les Français ne sont pas tous des lâches ou des collaborateurs. C’est l’un de ces rares
livres intimes dont l’expérience parle à tous, pour tous, et dont l’impact politique est immédiat.
Quelque 150 000 exemplaires sont aussitôt vendus. Il y a alors plus de 20 000 Français à New York. Ils
se haïssent entre eux et font courir tous les bruits possibles les uns sur les autres. Saint-Ex est ainsi
accusé, à tort, d’avoir été nommé par Vichy à un poste important. A propos des Français en Amérique,
Saint-Ex ne parle plus de fourmilière, mais de «panier de crabes». Ni son succès ni son refus de
prendre parti pour de Gaulle ou contre Vichy n’enchante la plupart d’entre eux : il sera calomnié par
les gaullistes, les surréalistes, gourmandé par Jacques Maritain, traité de fasciste dans un dîner par
son propre traducteur, Lewis Galantière. On ne peut, à New York, être au-dessus de la mêlée.

Hélicoptères en papier
En France le responsable allemand de la censure, Gerhard Heller, autorise la publication de Pilote de
guerre, à une phrase près : «Hitler, qui a déclenché cette guerre démente…» Gallimard en tire 21 000
exemplaires. Mais les antisémites de Vichy s’indignent en découvrant que l’auteur célèbre le courage
(et le nez, cité une bonne dizaine de fois, comme un phare luisant dans la nuit ) d’un compagnon
d’armes juif, Jean Israël, alors prisonnier. Parmi les dénonciateurs, dans Je suis partout, le frère du
futur commandant Cousteau. Heller est sanctionné et le livre, finalement retiré de la vente. Martin du
Gard, dans une lettre, toujours en 1943 : «Savez-vous qu’il est maintenant interdit, tant la meute de la
presse parisienne lui a aboyé aux chausses ?»
Pilote de guerre n’est pas beaucoup mieux reçu par les gaullistes que par les vichystes : ils lui
reprochent sa fin ambiguë, son moralisme triste. Parlant pour son escadrille défaite et vaincue, il
écrit : «Demain, nous ne dirons rien non plus. Demain, pour les témoins, nous serons des vaincus. Les
vaincus doivent se taire. Comme les graines.» Le mot «graines», le dernier du livre, signifie qu’autre
chose germera. Mais il est trop fragile, trop délicat, peut-être trop pompeux, pour ne pas être écrasé
par les bottes d’une époque où il faut choisir son camp et aller au combat sans emphase ni trémolo.
Dans la baignoire de l’appartement du 220 Central Park South, Saint-Ex fait des expériences
scientifiques avec des jouets pour réfléchir au Débarquement. Il imagine les vagues, les courants, les
sous-marins. Il en parle à ses amis, à des ingénieurs. Il veut que l’Amérique entre en guerre et il veut
l’aider concrètement. De ses fenêtres, il jette des hélicoptères en papier, parfois par corbeilles entières.
Certains atterrissent dans Central Park, comme les oiseaux d’un monde perdu - ou à retrouver. Saint-Ex
à New York, sur le chemin d’une liberté fuyante : un vieil enfant rêveur et malheureux, mi-Petit Prince
mi-Léonard de Vinci. Ses machines et ses textes rêvent d’action, de paix, d’esprit humain solidaire et
répandu. Ils se méfient de ce que cache le mot liberté. Au moment où l’esclavage s’étend sur l’Europe,
il écrit : «Nous avons continué de prêcher la liberté des hommes. Mais, ayant oublié l’homme, nous
avons défini notre liberté comme une licence vague, exclusivement limitée par le tort causé à autrui.
Ce qui est vide de signification, car il n’est point d’acte qui n’engage autrui. Si je me mutile, étant
soldat, on me fusille. Il n’est point d’individu, seul. Qui s’en retranche lèse une communauté. Qui est
triste attriste les autres.»
Il s’adresse aux jeunes Américains qu’il célèbre, fait parvenir Pilote de guerre à Roosevelt. Il apprend à
aimer ce peuple qui l’aime, ainsi que ce pays. Mais, à Lewis Galantière, il écrit : «Ma liberté
d’aujourd’hui ne repose que sur cette fabrication en série qui nous châtre des désirs dissidents, c’est la
liberté du cheval dont les harnais n’éclairent qu’une route. De quoi suis-je libre, Seigneur ! dans mon
ornière de fonctionnaire !» La liberté de l’homme démocratique américain est «d’acheter son journal
matinal, digérer cette pensée toute faite […], choisir entre trois opinions parce que trois lui sont
proposées, puis visser d’un septième de tour onze fois par minute l’écrou que lui affecte son travail à la
chaîne, puis déjeuner à son drugstore où un esclavage de fer interdit toute réalisation du moindre
souhait individuel, le suivre à la séance de cinéma, où M. Zanuck l’écrase lui-même de sa bêtise
dictatoriale, puis assister enfin à son couchage triste près de sa légitime, ou à sa séance de base-ball
les jours de congés. Mais nul ne s’épouvante de cette effroyable liberté qui n’est que liberté de n’être
point.»
Angoissé, malade, il rejoint la maison des Renoir, à Los Angeles, et finit à l’hôpital. L’actrice
Annabella lui rend visite et lui lit la Petite Sirène, histoire d’une libération douloureuse. Il est
enchanté, mais furieux car l’infirmière lui sert des carottes : «La vue des carottes me rend triste.»
En 1942, Consuelo loue pour eux à Long Island une splendide maison de style victorien datant de la
guerre de Sécession : la Delamater-Bevin Mansion. Il proteste : «Je t’avais demandé une cabane, et tu
m’offres un palais.» Ils reçoivent beaucoup de monde, dont André Maurois. C’est ici et sur Park
Avenue, chez sa maîtresse Sylvia Reinhardt, qu’il va écrire le Petit Prince. La maison de Long Island
existe toujours. En 1979, elle est rachetée par un promoteur immobilier, Nikos Kefalidis. Il meurt,
comme Saint-Exupéry, dans un accident d’avion : le crash de la Swissair, en 1998, avec 229 personnes
à bord.

La critique favorable mais perplexe


A la veille de quitter New York pour Alger et la guerre, l’aviateur Saint-Ex lance des bombes à eau sur
les passants du distingué Gramercy Park, dont le jardin public est aujourd’hui encore réservé aux
résidents. Puis il rend visite à Sylvia et lui tend une grosse enveloppe marron en disant : «J’aurais aimé
te laisser quelque chose de splendide en souvenir de moi, mais c’est tout ce que j’ai.» Le Petit Prince
n’aurait pas dit mieux : en quittant la terre et son ami l’aviateur, il lui laisse en cadeau les étoiles, qui le
consoleront en lui rappelant sa présence, son rire. Et c’est justement le premier manuscrit de ce texte
que Saint-Ex laisse à son amie. Passant du temps à attendre un amant toujours en retard, voire absent,
elle a inspiré le Renard, qui se plaint du fait que son ami n’est pas venu à l’heure au rendez-vous. La
rose coquette et capricieuse et les volcans de sa petite planète rappellent Consuelo.
Les pages et dessins de l’ultime livre de Saint-Ex étaient exposés avec quelques lettres, au printemps
dernier, à la Morgan Library : Sylvia, devenue Hamilton, vendit son trésor de guerre et d’amour à
l’institution en 1968, à l’issue d’un dîner en ville où elle avait rencontré le responsable de ses
extraordinaires archives médiévales.
L’exposition était riche d’enseignements. Non seulement le dessin du Petit Prince a évolué à mesure
que l’auteur écrivait, mais aussi le reste. Saint-Ex a pris le temps de faire court. Il coupe des voyages de
son héros, des scènes qui lui semblent inutiles et qui, aussi bonnes soient-elles, alourdiraient le rythme
de l’équipée du bonhomme. Et il refait sans cesse ses phrases, à commencer par la célèbre remarque du
Renard : «L’essentiel est invisible pour les yeux.» Il a d’abord et successivement écrit : «Mais ce qui
compte est invisible», «Ce qui compte est toujours invisible», «Mais l’essentiel est toujours invisible»,
«Ce qui est important est toujours invisible», «Le plus important demeure invisible», «Le plus
important est invisible», «Ce qui est important ça ne se voit pas», «Ce qui compte ne se voit pas», «Ce
qui est important ne se voit pas», «Ce qui est tellement joli n’est pas pour les yeux», «Ce qui se voit ça
ne compte pas», «L’important est toujours ailleurs», «Ce qui est le plus important c’est ce qui ne se
voit pas.»
La liberté peut correspondre à chacune de ces versions, mais aussi lui échapper. Le Petit Prince est
l’autoportrait et la cabane au fond du jardin d’un homme que la solitude étouffe, que la mesquinerie
fatigue, qui cherche à respirer en retournant au combat.
Le 13 avril 1943, avec le manuscrit inachevé de Citadelle, ce work in progress spiritualiste, Saint-Ex
monte à bord du Stirling Castle en traversant la coque du paquebot Normandie, échoué à ses côtés
après l’incendie qui l’a ravagé un an plus tôt: il faut passer par l’épave française pour rejoindre le
navire américain. Le Petit Prince a paru aux Etats-Unis sept jours plus tôt, en anglais et en français. La
critique est favorable, mais perplexe : c’est quoi, ce conte pour enfant, de la part du courageux pilote
aristocrate, en pleine guerre ? Le livre ne sera publié en France qu’en 1946, deux ans après la
disparition de son auteur. Il est dédié à l’ami Léon Werth, alors en captivité, pour qui Saint-Ex avait
écrit à New York l’un de ses plus beaux textes, Lettre à un otage.
Cette Lettre, il y a travaillé pendant tout son séjour américain. Ce devait être d’abord une préface
à 33 jours, récit précis et acide par Werth de la débâcle, dont Saint-Exupéry avait emporté le manuscrit.
Il ne sera publié qu’en 1992 chez Viviane Hamy. Dans la première version de la Lettre, le nom de
Werth apparaît. Dans la version finale, il disparaît : l’ami fantôme se dissout en symbole de la France
occupée, soumise, résistante - qui mérite soutien et compassion. Au centre du texte, il y a un sourire.
Celui que les deux amis partagèrent un jour, à Tournus, en Bourgogne, avec des mariniers. Celui qui
sauva Saint-Ex, pendant la guerre civile, de Républicains espagnols qui l’avaient pris, non pour un des
leurs, mais pour un espion : «Un sourire est souvent l’essentiel. On est payé par un sourire. On est
récompensé par un sourire. On est animé par un sourire. Et la qualité d’un sourire peut faire que l’on
meure.»
Peut-être est-il mort le 31 juillet 1944 en suivant à bord de son avion, du ciel jusqu’au fond de la mer,
comme le trésor de Rackham le Rouge, ce signe éphémère de liberté partagée - cette grimace enfantine
et solaire qui, d’après ses amis, le rendait irrésistible.

L'abbé de Choisy en femme. Illustration publiée dans le magazine «le Musée des familles», en 1855.
(Photo Coll. Grob. Kharbine. Tapabor)
Les chemins de la liberté (27). Sous le règne de Louis XIV, l’écrivain et prêtre François-Timoléon
de Choisy a passé une partie de sa vie habillé en femme. Courtisé, apprécié ou moqué, il a fini par se
ranger des fanfreluches en public pour se convertir à la sobriété.
Par VINCENT NOCE
«L’envie d’être belle me reprit avec fureur ; je fis faire des habits magnifiques, je remis de beaux
pendants d’oreilles… Les rubans, les mouches, les airs coquets, les petites mines, rien ne fut oublié…
Je croyais être encore aimable, et je voulais être aimée.» L’auteur de ces lignes s’appelle l’abbé de
Choisy. Ecrivain, académicien, diplomate, mais aussi prêtre, il a vécu habillé en femme, entretenant des
liaisons avec les deux sexes. Personnage baroque du XVIIIe siècle égaré dans le XVIIe, ce
contemporain de Louis XIV a défié son temps par la liberté de ses mœurs.
François-Timoléon de Choisy naît à Paris le 16 août 1644, au sein d’une famille de notables. Son père
est chancelier du frère de Louis XIII, le duc d’Orléans. Séductrice, arriviste forcenée, sa mère, Olympe,
a été mêlée aux pires intrigues du règne («Il n’y avait rien où elle ne voulût se fourrer», disait la fille du
duc d’Orléans). Elle saura pourtant se ménager les entrées du jeune Louis XIV, et sans doute un accès
momentané à sa couche, gagnant au passage une rente à vie.
Ce personnage dévorant reporte son ambition sur son plus jeune fils. Comme le note le biographe Dirk
van der Cruysse, elle met dans sa passion maternelle «l’extravagance qui la caractérise en toute
chose». Seul (petit) problème, l’enfant appelé à suivre son exemple a un zizi. Qu’à cela ne tienne, elle
s’en passera. Dans ses souvenirs, l’intéressé confie que ses goûts lui sont venus «presque en naissant» :
«Ma mère m’a accoutumé aux habillements des femmes ; j’ai continué à m’en servir dans ma
jeunesse.»
Beaux atours et peau douce
Jusqu’à 7 ou 8 ans, les vêtements des enfants ne diffèrent guère selon leur sexe. Cependant, le garçon
ayant à 15 ans perdu son père, Madame de Choisy lui imprime durablement sa marque. La silicone
tardant à être inventée et la chirurgie brésilienne n’étant pas à l’apogée de l’art qu’elle atteindra au XXe
siècle, Olympe modèle ce corps blafard et potelé. Elle lui perce les oreilles pour lui prêter ses boucles,
lui administrant des baumes pour éradiquer les poils du menton. Comme d’autres jeunes gens, il
apprend la danse, la musique et le clavecin mais évite les disciplines plus viriles.
Sa mère entend ainsi le pousser dans les bras d’un puissant et, pourquoi pas ?, du frère du jeune roi,
Philippe d’Orléans, de dix ans son cadet, dont il a été le compagnon de jeu au jardin du Luxembourg :
«Ne soyez pas glorieux, songez que vous n’êtes qu’un bourgeois», lance-t-elle à son fils pour le presser
de se rendre aux fêtes et d’y faire ses avances. Il se liera durablement, entre autres, au cardinal de
Bouillon.
Olympe lui fait recevoir, à 18 ans, les bénéfices d’une abbaye en Bourgogne. Il passe sa licence de
théologie à la Sorbonne. Mais, à 20 ans, il fugue à Bordeaux pour rejoindre une troupe de théâtre. Un
jeu dangereux au moment où il reçoit les honneurs de sa charge, mais il est fou de joie des mois passés
à jouer les héroïnes de Corneille. «J’avais des amants à qui j’accordais des petites faveurs, fort réservé
sur les grandes», confie-t-il dans ses souvenirs. Il est cependant appelé à se calmer, quelque temps. Sa
famille l’envoie à Venise, où il s’adonne au jeu, passion autrement plus destructive.
En 1669, à la mort de sa mère, il choisit dans l’héritage sa garde-robe et ses bijoux. Quelques années
plus tard, il écrit : «Je suis retombé dans mes anciennes faiblesses, je suis redevenu femme.» Prenant
résidence au faubourg Saint-Marcel, où il sait bénéficier de la tolérance amusée d’un quartier resté
encore populaire, il se fait appeler «Madame de Sancy». Ainsi est-il apprécié à la paroisse Saint-
Médard, où il fait le spectacle en se chargeant de la quête, prenant bien soin que tout le monde
remarque ses beaux atours, sa peau si douce et blanche entretenue à l’eau de veau et à la pommade de
pieds de mouton. Un peu embarrassé, le curé pardonne à ce fidèle qui augmente ses revenus et se
montre généreux envers les pauvres. C’est une période heureuse pour le jeune homme, qui vit
largement des héritages familiaux.
Madame de Lafayette l’encourage, en présence du duc de la Rochefoucauld. Madame de Sancy est de
toutes les fêtes du frère du roi, qui la fait danser avec ses amants. Elle invite à souper le curé et ses
paroissiennes, proposant à certaines de s’attarder. Comment y voir du mal ? Elle est comme une sœur
pour elles. Il convainc les mères de lui confier leur fille, au besoin en calmant leurs inquiétudes par
quelque cadeau.
Choisy pousse le travestissement plus loin, en se rendant à un bal masqué, lui en femme, sa Charlotte
du moment en écuyer. Il répète maintes fois la scène, ce qui décuple son excitation. Il commande à
François de Troy leur portrait. Lors du carnaval, en présence de sa famille, il organise même une
parodie de mariage entre «Madame de Sancy» et «Monsieur de Maulny», qui n’est autre que Charlotte
portant perruque et pantalon. Il la remplace par une lingère, qu’il renomme «Mademoiselle Dany». Il
ne pleure guère aux ruptures, disant d’une amante perdue : «Quoique je l’aimasse beaucoup, je
m’aimais encore davantage, et ne songeais qu’à plaire au genre humain.» Tout est dit. Il reçoit bien
parfois des moqueries et des lettres anonymes, ses frasques font l’objet d’un écho dans une gazette, il
est gentiment brocardé par les chansonniers, il entend les chuchotements à l’église, mais, ainsi protégé
et si heureux de se donner en spectacle, il ne s’en soucie guère. Ce qui choque le plus, du reste, n’est
pas forcément son excentricité vestimentaire mais ses liaisons hors mariage.
Ouverture d’esprit
Ces folles années prennent fin un soir où, à l’Opéra, il salue le fils du roi dans sa loge. Son gouverneur,
le duc de Montausier, surnommé «Rabat-joie», est assez sinistre pour qu’on dise qu’il a inspiré le
misanthrope de Molière. Le prince s’amuse de la rencontre avec cette belle personne, ce qui ne peut
qu’inciter Choisy à redoubler de coquetterie. Le duc l’apostrophe : «J’avoue, madame ou
mademoiselle, je ne sais comment vous appeler, j’avoue que vous êtes belle. Mais en vérité, vous
n’avez point de honte à porter un pareil habillement, et de faire la femme, alors que vous êtes assez
heureuse de ne l’être pas ? Allez, allez vous cacher.»
L’abbé ne peut prendre à la légère l’avertissement d’un homme aussi influent. Joueur impénitent, il a
peut-être aussi quelques motifs à se faire oublier. Il part à Bourges, où il installe son propre théâtre
devant les provinciaux ébahis. Il se fait passer pour une riche veuve, «la comtesse des Barres». Au
château de Crespon, il joue de la musique, partageant chocolat, thé et café, autant de nouveautés. Il
s’attache à une demoiselle de la Grise de 16 ans, qui en parait 12. Il l’installe à demeure, sous le
prétexte de lui apprendre à se coiffer et à jouer la comédie. Il lui prête ses diamants, dans lesquels il
voit refléter sa propre beauté. Il va jusqu’à parodier les jeux de l’amour devant ses invités, poussant la
jouvencelle dans son lit, la couvrant de baisers, avant de lui «donner de plus solides plaisirs», en
cachette sous les draps, tout au bonheur de «tromper les yeux de son public».
Il s’éprend d’une petite actrice de passage pour le carnaval, Roselie. Dans son récit, il abandonne
soudain l’usage du féminin pour livrer son trouble : «J’étais né pour aimer les comédiennes.» Il rejoue
l’échange des rôles, sur les planches comme à la ville, appelant l’orpheline, âgée de 15 ans, «mon petit
mari». Mais celui-ci «prit la mauvaise habitude de vomir tous les matins». Il faut se rendre à l’évidence
: le petit comte est enceint. Le scandale les presse de s’enfuir à Paris, où Timoléon lui trouvera un mari.
En 1683, tombant gravement malade, il s’effraie du châtiment éternel que lui promet sa vie dissolue. Il
se retirera à l’abbaye de la Trappe, dans le Perche, puis au séminaire des missions étrangères, à Paris.
L’année suivante, il persuade Louis XIV de l’envoyer suivre une ambassade au Siam (l’actuelle
Thaïlande), visant à convaincre le souverain local de se convertir au catholicisme. Huit ans plus tôt, il
avait accompagné le cardinal de Bouillon au conclave à Rome, où il servit d’assistant à la délégation
française. Il lui était ainsi revenu d’écrire la missive au roi le convainquant d’assurer l’élection du pape
Innocent XI. En dépit d’une brouille à son retour d’Asie, Louis XIV favorisera son entrée à l’Académie
en 1687.

«Débauché sans regret»


L’abbé, qui a connu le succès en relatant son voyage au Siam, passera la seconde moitié de sa vie en
historien prolixe. Il fait partager son ouverture d’esprit envers les mœurs des étrangers et l’islam. Il
écrira aussi une historiette du règne de Louis XIV. Toujours bienveillant, ne reculant pas devant
l’hagiographie, il touche son public par une prose légère, tissée d’anecdotes qui tiennent de l’ouï-dire.
Son grand œuvre est une Histoire de l’Eglise rédigée en 5 000 pages et onze volumes, dont il est
malaisé de conseiller la lecture. D’Alembert lui prête ce bon mot : «J’ai écrit, grâce à Dieu, l’histoire
de l’Eglise ; il me reste présentement à l’étudier.» Hervé Castanet note qu’il se sert de l’écriture comme
d’un déguisement, posant ses confidences comme autant de fanfreluches.
C’est son journal qui lui assure la postérité. Il a suscité plusieurs romans peu inspirés et quelques études
de cas. Certains ont assuré qu’il n’eut pas d’aventures homosexuelles, ce qui est contredit par le texte
même. Jusqu’où poussait-il les relations, nul ne le sait. Le manuscrit n’est pas autographe. Il a été
recopié. Il est en morceaux, et il en manque des parties. La chronologie est incohérente. Il est tout en
ambiguïtés, sous-entendus et invraisemblances. Entouré de miroirs, l’auteur détaille sans fin ses
toilettes. Cette litanie, sous l’emprise du plaisir, lui permet d’éviter la «rencontre avec le réel», pour
reprendre l’expression de Jacques Lacan. «Ce n’est pas que j’ai envie de me louer», assure-t-il. A
l’évidence, il ne fait que cela. L’attraction irrésistible de son journal tient dans le parfait naturel avec
lequel l’auteur assume son propre plaisir. C’est le point sensible, celui qui a suscité le plus l’indignation
à travers les siècles. «Ce débauché n’exprime aucun regret ou remords» : l’historien Georges
Mongrédien, qui a mis un peu d’ordre dans ces feuilles, est consterné par ce livre «malsain». Lacan a
parlé de «pervers normal», «tout à fait à l’aise dans sa perversion, ce qui ne l’a pas empêché de mener
une carrière accomplie dans le respect général… Et d’écrire avec une parfaite élégance» ses
mémoires. Sa conversion paraît sincère, mais il a travaillé chez lui, habillé en femme, jusqu’à ses
derniers jours. Il s’est éteint octogénaire, le 12 octobre 1724, quai de la Mégisserie, à peu près rassuré
sur le sort que lui réserverait Dieu.
Sources «Mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme», Mercure de France ; «l’Abbé de Choisy,
androgyne et mandarin», de Dirk van der Cruysse, Fayard ; «Tricheur de sexe», d’Hervé Castanet et
Max Milo ; «Journal du voyage de Siam», Olizane ; Jacques Lacan, leçon du 15 juin 1966, citée par
Pierrick Brient in «la Clinique lacanienne» Eres.