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Abcès cérébraux
J.-P. Stahl

Les abcès cérébraux sont d’origine locale (infection otomastoïdienne) ou générale (localisation de bacté-
riémies). Les bactéries responsables sont nombreuses, ce qui impose, si possible, la ponction stéréotaxique
pour identification et antibiogramme. L’imagerie cérébrale est l’examen clé pour le diagnostic positif et
la localisation. Les antibiotiques doivent être choisis en fonction de la sensibilité des bactéries, mais aussi
en portant une attention toute particulière à leurs performances pharmacocinétiques.
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Mots-clés : Bactériémie ; Abcès cérébral ; Endocardite ; Mastoïdite ; Otite

Plan L’imagerie est un examen clé pour la prise en charge diag-


nostique et thérapeutique des abcès cérébraux. La chirurgie
■ Introduction 1 doit la plupart du temps être raisonnée en fonction des
besoins d’identification bactérienne et des éventuels échecs
■ Physiopathologie 1 de l’antibiothérapie, qui est le traitement de première ligne,
■ Épidémiologie 2 sauf des syndromes tumoraux qui exigeraient une intervention
■ Symptomatologie clinique 2 urgente.
Méningite purulente 2
Syndrome tumoral fébrile 2
■ Imagerie cérébrale 2
 Physiopathologie
■ Autres examens à visée diagnostique 3
Recherche de(s) bactérie(s) en cause 3 La contamination cérébrale peut avoir quatre origines [1, 2] :
Autres examens biologiques 3 • une contamination directe lors d’un traumatisme ou d’une
■ Circonstances particulières 3 intervention chirurgicale (5 à 10 % des cas) ;
Enfants 3 • une contamination locorégionale au cours d’une infection
Patients immunodéprimés 3 de voisinage (50 % des cas) oto-rhino-laryngologique (ORL)
En milieu tropical ou au retour de voyage 3 (mastoïdite, otite, cholestéatome ou sinusite) ou dentaire. Le
Abcès nosocomiaux 3 mécanisme est une thrombophlébite de voisinage suppurée,
■ Diagnostic différentiel 4 avec extension vers le système veineux intracrânien. Il s’agit

dans la grande majorité des cas d’abcès unique, frontal ou
Traitement 4
temporal en fonction du territoire vasculaire de l’infection pri-
Traitement chirurgical 4
mitive ;
Traitement médical 4
• une contamination par voie hématogène, à l’occasion d’une
■ Pronostic, suivi 5 bactériémie (20 % des cas), quelle qu’en soit l’origine. Les
Évolution 5 endocardites infectieuses sont de grandes pourvoyeuses d’abcès
Complications 5 cérébraux métastatiques, de même que les bactériémies à sta-
Séquelles 5 phylocoque. Ces abcès métastatiques sont le plus souvent
■ Conclusion 5 multiples. La localisation métastatique intracérébrale d’une
bactériémie est favorisée par un shunt droite–gauche, quelle
qu’en soit la nature, qui supprime le filtre pulmonaire et permet
ainsi la contamination bactérienne directe du cerveau ;
• les abcès cérébraux peuvent être une des complications de
 Introduction l’immunosuppression entraînée par l’infection par le virus de
l’immunodéficience humaine (VIH), ou par les traitements
Les abcès cérébraux bactériens sont des suppurations focales immunosuppresseurs. Il s’agit alors d’infections opportunistes,
dues à une infection bactérienne et développées au sein du paren- le plus souvent parasitaires (cryptocoques, toxoplasmes).
chyme cérébral. Nous excluons de cet article les abcès tuberculeux Il n’en reste pas moins qu’environ 20 % des abcès cérébraux
qui, bien que bactériens, sont une entité très spécifique. restent sans cause identifiée.
Les empyèmes, eux, sont des collections suppurées, cloison- Le parenchyme cérébral normal résiste aux infections, sauf
nées, extracérébrales (extra- ou sous-durales), dont la physiopa- s’il apparaît en son sein une zone d’ischémie et de nécrose. Les
thologie est différente, et que nous ne traitons pas dans cet article. abcès cérébraux se développent principalement à la jonction entre

EMC - Neurologie 1
Volume 11 > n◦ 2 > avril 2014
http://dx.doi.org/10.1016/S0246-0378(14)62630-0
17-485-A-10  Abcès cérébraux

substance blanche et substance grise, dans un territoire jonction- Méningite purulente


nel entre les territoires superficiels et profonds de l’artère cérébrale
moyenne. Dans le cas d’une méningite purulente, l’abcès est découvert
Une fois l’agent pathogène installé dans le cerveau se déve- devant une évolution traînante, malgré une antibiothérapie bien
loppe un processus de suppuration [2] dont l’objectif finaliste est adaptée ou de discrets signes de focalisation.
de réduire la dissémination bactérienne par la constitution d’une L’abcès est révélé par l’imagerie, avec une localisation sou-
capsule fibreuse bien vascularisée. L’étape précoce (j1–j3) est carac- vent paraventriculaire. Il est secondaire à une dissémination
térisée par une accumulation de polynucléaires neutrophiles, une hématogène. L’abcès est en fait la lésion initiale et la dissémi-
nécrose tissulaire et un œdème. Une activation microgliale et nation méningée est secondaire, par ouverture dans les voies de
astrocytaire est également présente à ce stade, et persiste pendant circulation du liquide cérébrospinal ou dans les espaces sous-
toute la période d’abcès évolutif. De j4 à j9 environ, un infiltrat arachnoïdiens. Cette découverte ne modifie pas le traitement
de lymphocytes et macrophages se développe. Le stade final est antibiotique, mais oriente vers un mécanisme septicémique, et
la formation de la capsule, à partir du dixième jour environ, avec non pas vers une porte d’entrée locale ou locorégionale.
une paroi bien vascularisée qui protège la matière cérébrale envi-
ronnante de l’extension bactérienne. À partir de j14, cette paroi
est consolidée par des couches de cellules gliales, du collagène Syndrome tumoral fébrile
et des granulocytes. La réaction inflammatoire et immunitaire
autour de l’abcès lui-même contribue à majorer les lésions et les Aigu
symptômes. Le tableau clinique associe une hypertension intracrânienne,
au premier plan chez l’enfant, un déficit neurologique focal
d’installation et d’aggravation rapides, avec hémiplégie, hémia-
 Épidémiologie (Tableau 1) nopsie latérale homonyme et déficits neuropsychologiques et
des crises épileptiques focales ou généralisées. C’est le scan-
• L’incidence annuelle des abcès du cerveau est estimée par cer- ner cérébral qui permet de diagnostiquer l’abcès cérébral,
tains à 0,4/100 000 [3] . Il ne peut s’agir que d’estimations par des d’en préciser le siège et de le différencier d’une encéphalite
auteurs d’études diverses, cette pathologie n’étant pas incluse présuppurative.
dans des programmes de surveillance systématique.
• Les bactéries en cause sont essentiellement des cocci à Gram
positif et des anaérobies [4] . Le caractère polymicrobien est
Subaigu ou chronique
fréquent. Les portes d’entrée ORL sont le plus souvent asso- Le patient présente une symptomatologie évocatrice d’une
ciées à des pneumocoques, streptocoques et anaérobies. En cas tumeur cérébrale, associant de façon variable des crises épilep-
d’endocardite infectieuse, l’épidémiologie bactérienne de ces tiques généralisées ou focalisées, un déficit neurologique focal
abcès est identique à celle de ces endocardites : streptocoques et s’aggravant progressivement, des signes d’hypertension intracrâ-
staphylocoques sont responsables. Les abcès postchirurgicaux, nienne, sans altération de l’état général, et une fièvre. Les images
donc nosocomiaux, sont dus pour une grande partie au staphy- cérébrales sont alors difficiles à différencier d’un astrocytome ou
locoque, avec la probabilité générale française d’être résistant à d’une métastase kystique. La ponction–biopsie est alors, si elle est
la méticilline : 0,41 pour 1000 jours-patients [5] . possible, l’examen clé [6] .

 Symptomatologie clinique  Imagerie cérébrale


Les manifestations cliniques dépendent bien entendu de la
Il s’agit du moyen diagnostique essentiel [7] : scanner, image-
taille, de la localisation et du nombre de lésions. Il s’agit en fait le
rie par résonance magnétique (IRM), tomographie d’émission
plus souvent d’un syndrome tumoral fébrile. Cependant, certains
monophotonique ou de positons, spectroscopie, permettant une
abcès frontaux peuvent rester « silencieux » pendant très long-
approche non invasive. Le scanner cérébral doit être pratiqué
temps et avoir un volume important lorsqu’ils s’expriment. Dans
avec injection intraveineuse de produit de contraste. Il s’agit de
la plupart des cas, la symptomatologie existe depuis moins de une
l’examen initial de dépistage des suppurations intracrâniennes.
semaine au moment du diagnostic.
L’IRM est l’examen secondaire essentiel, à la fois pour le diag-
Diverses circonstances cliniques peuvent être individualisées.
nostic précis des lésions et leur localisation, et à la fois pour le
suivi. Il s’agit d’une technique plus performante que le scanner
Tableau 1. pour les lésions de la fosse postérieure et les thromboses veineuses
Épidémiologie microbienne la plus fréquente en fonction des portes associées.
d’entrée [1–3] . Les différents stades évolutifs de l’abcès sont décelables par
l’imagerie.
Pathogènes Sources d’infection Au stade précoce, une zone d’hypodensité mal définie, étendue,
Streptococcus (particulièrement milleri) Sinus avec un effet de masse, est visible. Il peut exister à ce stade une
Haemophilus, Bacteroides, Fusobacterium prise de contraste au sein de cette hypodensité ou à sa périphérie.
Streptococcus, Prevotella, Bacteroides, Dent Lors de l’évolution, un anneau de contraste apparaît autour de
Fusobacterium l’hypodensité et se renforce. Au stade présuppuratif, il n’y a pas
de prise de contraste arrondie périphérique, mais une prise de
Enterobacteriaceae, Streptococcus, Otite
Pseudomonas, Bacteroides
contraste plus diffuse au sein de la zone hypodense, responsable
d’un effet de masse souvent très important en raison de l’œdème.
Streptococcus, Fusobacterium, Actinomyces Poumon
Au stade de l’abcès cérébral, il existe des signes directs :
Pseudomonas, entérobactéries Urines hypodensité dont la périphérie devient hyperdense après
Staphylococcus, Clostridium, Traumatisme pénétrant injection de produit de contraste iodé, donnant une image
entérobactéries ronde hypodense, cerclée d’une paroi hyperdense et entou-
Staphylococcus, Streptococcus, Neurochirurgie rée d’une zone hypodense d’œdème ; et des signes indirects :
Pseudomonas, entérobactéries refoulement des structures médianes et des ventricules laté-
Staphylococcus, Streptococcus viridans Endocardite raux, éventuellement dilatation ventriculaire dans les abcès du
cervelet.
Streptococcus Shunt droite–gauche/
L’imagerie permet de préciser la topographie et le nombre des
cardiopathie congénitale
abcès, ainsi que de suivre l’évolution sous traitement.

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 Autres examens à visée Tableau 2.


Bactéries responsables d’abcès cérébraux chez l’enfant, en fonction des
diagnostique facteurs de risque (adapté de [9] ).
Facteurs de risque Bactéries responsables d’abcès
Recherche de(s) bactérie(s) en cause cérébraux pédiatriques
Elle est fondamentale. Nouveau-nés Proteus spp.
Le plus simple est la mise en évidence des bactéries dans des Citrobacter spp.
prélèvements périphériques, et à la condition d’en avoir dis- Enterobacter spp.
cuté la pertinence (afin d’éliminer la possibilité d’identification Immunodépression Nocardia
de bactéries commensales non pathogènes) : abcès de la porte Mycobacterium tuberculosis
d’entrée, hémocultures. Cependant, la ponction lombaire est Champignons
contre-indiquée la plupart du temps lorsque l’on suspecte un Cardiopathie congénitale Streptocoques
abcès cérébral : elle peut aggraver l’état neurologique du patient, Haemophilus
voire être responsable de décès par engagement des amygdales Infections
cérébelleuses si l’œdème est important.
– oreille moyenne Streptocoques
En cas de négativité ou d’impossibilité de prélèvements péri-
Entérobactéries
phériques, il faut envisager une ponction de l’abcès cérébral, à
Pseudomonas
visée de diagnostic microbiologique, si sa localisation le permet.
Compte tenu de la fragilité de certaines bactéries (anaérobies), – sinus Streptocoques
il convient de se concerter avec le laboratoire de microbiolo- Staphylocoques
Entérobactéries
gie sur les modalités de prélèvements et de transport éventuel.
Les bactéries le plus souvent identifiées sont listées dans le – cavité orale Anaérobies
Tableau 1. En cas de cultures négatives, liées soit à un inocu- Streptocoques
lum faible, soit à une antibiothérapie antérieure, soit encore à Staphylocoques
une bactérie à la croissance difficile, la polymerase chain reac- Entérobactéries
tion (PCR) 16S sur le prélèvement de pus améliore la sensibilité – post-traumatiques Staphylocoques
diagnostique [8] . Streptocoques
Entérobactéries

Autres examens biologiques


Ils sont moins pertinents : seulement la moitié des patients Elle est moins fréquente dans les pays développés depuis
présentant un abcès cérébral a une hyperleucocytose ou une élé- l’usage routinier des prophylaxies médicamenteuses, mais elle
vation, souvent modérée, de la C reactive protein (CRP). reste d’actualité chez les patients immunodéprimés [11, 12] .
La toxoplasmose cérébrale se présente le plus souvent comme
une ou plusieurs tumeurs, plus ou moins nécrosées, avec effet de
 Circonstances particulières masse et œdème périphérique, le plus souvent en tout point sem-
blables à un ou des abcès bactériens. Le diagnostic est fait grâce aux
circonstances épidémiologiques (sida avec des CD4 < 200/mm3 ,
Enfants leucémie traitée, immunosuppression lourde au long cours) et à
Il s’agit d’une infection rare chez l’enfant [9] : au cours d’une la sérologie. Cependant, cette dernière doit être interprétée avec
étude réalisée dans le University of Virginia Children’s Hos- précaution : il s’agit en effet d’une reviviscence à la faveur de
pital, de 2000 à 2007, en moyenne 1,5 enfant par an était l’immunodépression et la sérologie positive est la marque d’une
hospitalisé pour le diagnostic d’abcès cérébral. Les facteurs de primo-infection ancienne (immunoglobulines G [IgG], plus rare-
risque majeurs sont les cardiopathies congénitales cyanogènes, les ment IgM).
infections ORL, une hygiène dentaire défectueuse, une immuno-
suppression, les actes chirurgicaux (implantations de dérivations Cryptococcose [13]
ventriculaires par exemple) ainsi que les lésions congénitales de C’est une mycose opportuniste (Cryptococcus neoformans dans
la tête et du cou. Les méningites bactériennes sont rarement plus de 95 % des cas), tout particulièrement chez les patients infec-
en cause. tés par le VIH (85 % des cas dans la série rapportée).
Les bactéries responsables d’abcès cérébraux chez l’enfant sont
variables selon les circonstances favorisantes (Tableau 2). Nocardia
Appartenant à la famille des Actinomycetes aérobies, bactérie
Patients immunodéprimés à coloration de Gram positive, il s’agit d’un pathogène rencon-
tré chez les patients immunodéprimés (75 % des nocardioses).
Toutes les étiologies bactériennes de l’individu immunocompé- Nocardia asteroides est le plus fréquent ; 20 % des localisations de
tent sont possibles. Trois espèces bactériennes sont plus fréquentes nocardioses systémiques sont neurologiques [14] .
chez le patient immunodéprimé que chez l’immunocompétent :
Nocardia (souvent associée à une localisation pulmonaire), Listeria
(cependant plus souvent sous forme de méningite) et Mycobacte- En milieu tropical ou au retour de voyage
rium tuberculosis (dans nos pays à faible endémie tuberculeuse, en Des abcès parasitaires peuvent être évoqués. Ils sont néanmoins
revanche non spécifique dans les pays à forte endémie). rares. En fonction de l’épidémiologie, des abcès amibiens [15] sont
Cependant, la spécificité des patients immunodéprimés est la rapportés, ou des kystes hydatiques dans cette localisation aty-
survenue d’infections opportunistes, y compris dans les abcès pique [16] .
cérébraux.

Toxoplasmose Abcès nosocomiaux


C’est l’infection le plus souvent en cause. Il s’agissait, avant les Ils sont rares. Ils ne représentent pas plus de 8 % des abcès céré-
recommandations de dépistage et les trithérapies, d’un mode de braux [3] . Les bactéries responsables sont les staphylocoques et, en
révélation majeur du stade de syndrome de l’immunodéficience fonction de l’épidémiologie locale, Staphylococcus aureus résistant
acquise (sida) de l’infection par le VIH, et elle reste une infection à la méticilline (SARM), aussi bien que les bacilles à coloration de
opportuniste fréquente dans les pays émergents [10] . Gram négative (Pseudomonas en particulier). Mais il est difficile de

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prédire la bactérie responsable, et la ponction ayant pour objectif Tableau 3.


l’identification microbiologique et l’antibiogramme est indispen- Diffusion des antibiotiques dans l’encéphale (adapté de [20] ).
sable. Antibiotiques % dans le tissu % dans le pus
cérébral/sérum d’abcès cérébral

 Diagnostic différentiel Amoxicilline


Céphalosporine de
< 10 %
Non connu
< 10 %
10–30 %
3e génération
En l’absence d’arguments pour une cause infectieuse, la discus-
sion se focalise sur la nature d’une image arrondie constatée sur Vancomycine Non connu 30 %
l’imagerie cérébrale. Il s’agit en effet de la seule discussion per- Phénicolés > 30 % > 30 %
tinente : la symptomatologie clinique conduit obligatoirement à Lincosamides Non connu 30 %
une investigation par imagerie, dans tous les cas. Imidazolés Non connu 30 %
Ainsi, les thrombophlébites cérébrales et autres encéphalites,
Acide fucidique Non connu 30 %
évoquées sur certaines présentations cliniques, sont immédiate-
ment écartées. De la même façon sont écartées les collections Cotrimoxazole Non connu 30 %
péricérébrales suppurées. Péfloxacine 30 % Non connu
La vraie discussion porte sur les tumeurs, dont certaines, nécro- Rifampicine Non connu 30 %
sées en leur centre, peuvent mimer un abcès avec pus central.
Les lymphomes, qui sont classiques chez les patients infectés par
le VIH, peuvent être difficiles à distinguer d’une toxoplasmose
cérébrale. Choix initial
Une ponction à but diagnostique est généralement indiquée Le choix initial d’antibiotiques dépend alors des circons-
mais, selon l’état du patient, un traitement d’épreuve peut être tances cliniques et de l’orientation microbiologique, tout en
préféré. sachant qu’il n’existe pas d’essais randomisés dans le domaine
des cardiopathies cyanogènes [21] , comme dans d’autres facteurs de
risque.
 Traitement Dans l’attente de l’identification bactérienne, il est recom-
mandé [22] de choisir la ceftriaxone 50 mg/kg/j (active sur les
streptocoques et les bacilles à coloration de Gram négative), asso-
La base du raisonnement thérapeutique repose sur deux don-
ciée à un imidazole (actif sur les anaérobies) ou un phénicolé
nées :
(spectre large, excellente diffusion intracérébrale).
• la localisation de la ou des lésion(s), avec une question : une
• En cas de suspicion de S. aureus résistant à la méticilline, il est
ponction stéréotaxique est-elle possible ?
recommandé d’utiliser la vancomycine.
• la sensibilité aux antibiotiques (démontrée ou simplement
Dans tous les cas, il faut réévaluer l’antibiothérapie à la récep-
soupçonnée si l’identification est impossible), et les caracté-
tion de l’identification et de l’antibiogramme, souvent pour la
ristiques pharmacodynamiques de ces derniers [17] . En effet, la
simplifier (ampicilline si streptocoque ou pneumocoque, par
diffusion des antibiotiques rencontre de nombreuses difficultés
exemple), parfois pour l’adapter (traitement spécifique pour
dans le système nerveux central [18] .
Pseudomonas par exemple). Les antibiotiques souvent utili-
sables dans le cadre de cette adaptation sont les pénèmes
Traitement chirurgical (bacilles à Gram négatif résistants) [23] , le cotrimoxazole (bonne
diffusion intracérébrale), la clindamycine (staphylocoques
• En cas d’absence de documentation microbiologique à partir sensibles).
d’un site périphérique, une ponction stéréotaxique de l’abcès, La durée du traitement antibiotique est mal codifiée. Le consen-
sous contrôle scanographique, est indispensable (à discuter sus professionnel actuel recommande une durée de quatre à six
bien sûr en fonction du ratio bénéfice/risque). Bien entendu, semaines, à adapter en fonction de la rapidité de l’évolution cli-
elle peut être évacuatrice, même si l’objectif initial n’est pas nique.
celui-ci.
• En cas de complication de type tumoral (hypertension intracrâ- Traitement spécifique pour certaines étiologies
nienne menaçante), l’évacuation doit être discutée, en fonction
• Nocardia [14] : le traitement le plus souvent recommandé est la
de la taille, de la localisation, de l’effet de masse de l’abcès.
combinaison de cotrimoxazole et de pénème (méropénème ou
Les interventions de décompression par craniotomie sont
imipénème).
devenues exceptionnelles, réservées aux échecs des ponctions
• Listeria [24] : l’association amoxicilline et aminoside est le trai-
stéréotaxiques et de l’antibiothérapie. Une hypertension intra-
tement standard. Une alternative est le cotrimoxazole, seul ou
crânienne sévère due à un volumineux œdème entourant un
associé à l’amoxicilline.
petit abcès ne justifie en revanche pas le recours à la chirur-
Toxoplasmose [25] : le standard thérapeutique est la pyrimé-
gie qui pourrait même être source d’aggravation. Cependant,
thamine (100 mg à j1, puis 50 mg/j) associée à la sulfadiazine
certains volumineux abcès cérébelleux, qui peuvent obstruer
(4 g/j) pendant six semaines. Il faut l’associer à de l’acide foli-
brutalement les voies d’écoulement du liquide cérébrospinal,
nique (25 mg/j). Le cotrimoxazole intraveineux est possible en
sont des indications chirurgicales [7, 19] .
cas de besoin (troubles de conscience). En cas d’intolérance,
• La porte d’entrée doit être traitée en urgence s’il s’agit d’un
l’association de pyriméthamine et de clindamycine (2,4 g/j) ou
foyer infectieux iatrogène ou traumatique pour enlever le maté-
l’atovaquone sont possibles.
riel septique. Cela ne doit néanmoins pas différer le traitement
médical. Le traitement de la porte d’entrée, dans les autres cir-
constances, peut parfois être différé.
Traitements adjuvants
Ils visent à diminuer l’œdème cérébral.
Traitement médical Les corticoïdes ne peuvent être utilisés que lorsque le trai-
tement antibiotique est évalué comme efficace, en raison de
Antibiothérapie leur potentiel immunosuppresseur. De plus, ils sont réputés
Les antibiotiques ne pénètrent pas tous dans l’encéphale, et tous diminuer la diffusion des antibiotiques dans le parenchyme. Pen-
ne le font pas de manière identique. Les antibiotiques à bonne dant les 48 premières heures, le mannitol serait une alternative
diffusion dans l’encéphale sont rapportés dans le Tableau 3[20] . possible.
Dans tous les cas de figure, les posologies sont élevées, similaires Les anticonvulsivants ne sont indiqués qu’en cas de mal épilep-
à celles qui sont indiquées dans les méningites. tique.

4 EMC - Neurologie
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 Pronostic, suivi L’imagerie permet un diagnostic précoce, une meilleure orien-


tation étiologique et une surveillance de l’évolution des lésions
Évolution sous traitement. La documentation microbiologique est essen-
tielle pour une bonne adaptation thérapeutique. La plupart des
L’évolution des abcès cérébraux est favorable dans environ 80 % abcès cérébraux sont traités sans recours à la chirurgie, ce qui
des cas [26] . L’œdème régresse vite, l’anneau de prise de contraste diminue le risque de séquelles épileptiques.
s’épaissit et la taille de l’abcès diminue progressivement.
Les facteurs de bon pronostic sont le sexe masculin, un score
de Glasgow initial supérieur à 12 et l’absence de sepsis. Les autres  Références
facteurs tels que l’âge, la précocité diagnostique, les modalités du
traitement, l’unicité ou non de l’abcès et son volume, des crises [1] Roche M, Humphreys H, Smyth E, Phillips J, Cunney R, McNamara
convulsives ou un déficit moteur ne sont pas corrélés à un pro- E, et al. A twelve-year review of central nervous system abscesses:
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Dans tous les cas, l’état neurologique peut s’aggraver brutale- [5] Carbonne A, Arnaud I, Maugat S, Marty N, Dumartin C, Bertrand
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Clinical, biological, therapeutic and evolving profile of patients
Séquelles radiologiques with HIV infection hospitalized at infectious and tropical diseases
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J.-P. Stahl, Professeur (JPStahl@chu-grenoble.fr).


Service de maladies infectieuses, Centre hospitalier universitaire de Grenoble, boulevard de la Chantourne, BP 217, 38043 Grenoble cedex 9, France.

Toute référence à cet article doit porter la mention : Stahl JP. Abcès cérébraux. EMC - Neurologie 2014;11(2):1-6 [Article 17-485-A-10].

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