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A.

Brenner – 2020/2021 V22PH5

TEXTE 10

Feyerabend, Paul (1975), Contre la méthode, trad. B. Jurdant et A. Schluberger, Paris, Seuil, 1988 ;
chap. 18, p. 332-333.

« Ainsi, la science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est
prête à l’admettre. C’est l’une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par
l’homme, mais pas forcément la meilleure. La science est indiscrète, bruyante, insolente ; elle n’est
essentiellement supérieure qu’aux yeux de ceux qui ont opté pour une certaine idéologie, ou qui
l’ont acceptée sans avoir jamais étudié ses avantages et ses limites. Et comme c’est à chaque
individu d’accepter ou de rejeter des idéologies, il s’ensuit que la séparation de l’État et de l’Église
doit être complétée par la séparation de l’État et de la Science : la plus récente, la plus agressive et
la plus dogmatique des institutions religieuses. Une telle séparation est sans doute notre seule
chance d’atteindre l’humanité dont nous sommes capables, mais sans l’avoir jamais pleinement
réalisée.
L’idée que la science peut, et doit, être organisée selon des règles fixes et universelles est à la
fois utopique et pernicieuse. Elle est utopique, car elle implique une conclusion trop simple des
aptitudes de l’homme et des circonstances qui encouragent, ou causent, leur développement. Et elle
est pernicieuse en ce que la tentative d’imposer de telles règles ne peut manquer de n’augmenter
nos qualifications professionnelles qu’aux dépens de notre humanité. En outre, une telle idée est
préjudiciable à la science, car elle néglige les conditions physiques et historiques complexes qui
influencent en réalité le changement scientifique. Elle rend notre science moins facilement
adaptable et plus dogmatique : chaque règle méthodologique étant associée à des hypothèses
cosmologiques, l’usage de l’une nous fait considérer la justesse des autres comme allant de soi. Le
falsificationnisme naïf tient ainsi pour acquis que les lois de la nature sont manifestes, et non pas
cachées sous des perturbations d’une ampleur considérable ; l’empirisme, que l’expérience des sens
est un miroir du monde plus fidèle que la pensée pure ; le rationalisme, enfin, que les artifices de la
raison donnent de meilleurs résultats que le libre jeu des émotions. Si de telles hypothèses peuvent
être parfaitement plausibles, et même vraies, encore est-il nécessaire de les vérifier de
temps en temps – les vérifier, c’est-à-dire cesser de nous servir de la méthodologie qui leur est
associée, commencer à pratiquer la science d’une manière différente, et attendre pour voir ce qui
arrive. Des études de cas comme celles des chapitres précédents montrent du reste que de tels tests
se font constamment, et qu’ils témoignent contre la validité universelle de n’importe quelle règle.
Toutes les méthodologies ont leurs limites, et la seule ‘règle’ qui survit, c’est : ‘Tout est bon.’ »