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ANDRÉ FONTAINE

Conspiration : entre l’ombre et la lumière


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À tous ceux qui, généreusement, m’ont donné leur confiance, leur support moral,
qui m’ont aidé à traverser l’insupportable. À ceux qui ont le sens de l’HONNEUR,
de la LIBERTÉ et de la JUSTICE.

A. F.

À ma mère, à mes filles, à ma famille …

C.M.
Table des matières

Avant-propos iii
Traversant ce monde v

I Première partie

Conspiration 3

II Deuxième partie

1966 87
22 juillet 1966 87
27 juillet 1966 89
2 août 1966 91
17 août 1966 91
Septembre 1966 92
Octobre 1966 95
Novembre 1966 95
Décembre 1966 95
1967 97
Début 1967 97
Août 1967 100
Septembre 1967 101
Octobre 1967 101
Novembre 1967 102
1968 110
Janvier 1968 110
Février 1968 111
Mars 1968 113
Avril, mai, juin 1968 114
Juillet 1968 115
Août, septembre 1968 118
Octobre, novembre 1968 118
Décembre 1968 119
1969 124
Avant-propos

C’est dans des conditions incroyables, du fond d’un cachot de la vieille


prison de Rivière-du-Loup, qu’André Fontaine, sur les instances de personnes
intéressées à son sort, a rédigé ses notes biographiques.
Ce travail de plusieurs années a failli ne jamais voir le jour. Le manuscrit est
passé d’une main à l’autre, a été dérobé, retourné à son auteur. Des documents
originaux importan ts ont disparu, l’original est allé se promener au Liban,
via la Société de Jésus …
Malgré l’intérêt manifesté par les éditeurs du Québec, du Canada et de
l’étranger, il a été impossible de publier cet ouvrage avant aujourd’hui. Les
pressions exercées par les gouvernements du Québec (SQ), du Canada (GRC),
et des États-Unis (CIA et FBI) ont découragé les meilleures volontés.
Peu d’êtres humains ont reçu autant de talents, de dons, de capacités
multiples qu’André Fontaine. Cet homme est étonnant! Peut-être n’a-t-il pas
toujours employé à bon escient ces richesses, il est avant tout un être humain.
Il est un artiste dans tous les domaines. Sa carrière de peintre, nous en
parlerons plus tard. Aurait-il tenté de se faire un nom de chanteur classique,
les quatre octaves de sa voix chaude le lui auraient permis. Aurait-il préféré le
théâtre? Ses dons incontestables pour les rôles tragiques, son sens du comique
et sa capacité d’imitation lui auraient assuré le succès. La poésie aurait donné
à son auteur la réussite espérée. Il aurait concurrencé Marco Polo comme
explorateur. Se serait-il consacré uniquement à la science, que le monde
entier aurait profité de son érudition. Il y a tellement plus à dire sur André
Fontaine.
Sa force morale peu commune, sa foi prof onde, sa chaleur humaine lui ont
permis de résister depuis onze ans à la folie, ce mal qui atteint, un jour ou
l’autre, les hommes qui croupissent depuis si longtemps derrière les barreaux

iii
d’une prison. Il paye très cher ses talents. Il lutte sans défaillance depuis le
tout début de la tragédie qui a changé sa vie, pour faire éclater la vérité et les
murs de sa prison.
Malgré les tortures physiques et mentales, malgré les frustrations quotidi-
ennes, il continue chaque jour à se cultiver, à étudier, à écrire pour sensibiliser
l’opinion publique, en dépit de la liste noire sur laquelle son nom est en tête.
Ceux qui ont approché André Fontaine depuis 1966, ont tous été l’objet de
menaces plus ou moins déguisées.
Les images de sa vie, souvent pauvre de sous, mais riche de coeur toujours,
vous feront connaître un homme, un québécois qui fait honneur aux siens, à
sa patrie. Pour que la justice soit réhabilitée, il n’a épargné aucun effort et il
se battra jusqu’à la mort.

Carmen MORIN

Parce que cette biographie est contemporaine, parce que plusieurs


personnes qui en sont les protagonistes sont vivantes et que nous
ne voulons nuire en rien à leur avenir, nous donnerons des noms
fictifs à plusieurs d'entre eux.

A. F. et C. M.

iv
Traversant ce monde

Lorsque ton vent souffle et siffle tout autour


de mon faible coeur, où est accroché l’amour,
Tu brise attise le feu de mon âme
Qui fermente l’atmosphère de ce drame.

Ce national, solitaire et sombre


Qui longe le fleuve, traversant ce monde,
Des ombres que l’air engloutit de mystère;
Trajet déplaisant, par l’angoisse qui l’éclaire.

Nos pensées surgissent au brouillard du passé


Comme une route de retour sur terre,
Aux sensations étranges, qui font frissonner.

Comme la foudre, déchirant les ténèbres


Nous montre la facilité de tout perdre,
Tout en laissant une lie, plus qu’ombre.

André FONTAINE

v
vi
I

Première partie
Conspiration

O
ctobre 1956: Un matin, un matin ni triste ni gai, un matin comme
tous ceux que je vis depuis 17 mois, dans ce triste lieu appelé:
Saint-Vincent de Paul.
Un appel: «3115, suivez-moi».
En dix-sept mois, on apprend à obéir, et rapidement. On me conduit au
bloc de l’administration, où, dans le bureau du directeur, un préposé aux
libérations attend.

—«3115-Gagnon, votre bonne conduite nous permet de vous libérer demain.


J’espère ne plus vous revoir ici et je vous souhaite bonne chance à l’avenir.
Votre compte va être réglé, nous vous remettrons un complet civil pour que
l’anonymat de la foule vous protège.»
On me mène dans une chambre où un détenu-tailleur prend mes mensura-
tions. Après d’autres formalités administratives, une escorte me reconduit à
ma cellule.
L’impassibilité que j’ai gardée devant tous, au prix d’efforts inouïs, ne résiste
plus dès que je suis seul. Je ne sais si je ris ou si je pleure. Quel supplice j’endure
quand il me faut rejoindre mes compagnons d’infortune, parce que, dans ce
milieu, on ne dit pas, on ne fait pas voir, quand on est libéré. Après le souper,
la solitude ne me soulage pas, au contraire, l’oppression est plus forte encore.
Je m’étends sur ma couchette de fer. Le passé me monte à la gorge, à la tête et
au coeur. Je me laisse envahir …
Mon premier souvenir, celui de ma plus tendre enfance, remonte à quelques
jours après mon troisième anniversaire. Des cris stridents me tirent d’un

3
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

sommeil lourd, celui de l’innocence. C’est la voix de ma mère qui appelle:


« Au feu, au feu! ». Je revois la lueur rougeâtre de la flamme à travers la
fumée, dans la chambre que je partage avec mes soeurs et mes frères aînés. Je
suis seul… je cours vers l’escalier au bas duquel ma mere appelle toujours. Je
trébuche, c’est le noir.
Après avoir évacué la maison, mes parents me conduisent chez le médecin
du village. Je souffre d’un enfoncement crânien et d’une fracture du bras
gauche. Sur les dix enfants, je suis le seul à être blessé. Jusqu’à l’âge de douze
ans, je subirai les séquelles de ces blessures. Un froid mordant et une tempête
violente ont accéléré le tirage de la cheminée et propagé les étincelles d’un
feu qui nous gardait bien au chaud. C’est la tragédie.
Mon père, propriétaire de l’unique atelier général de SaintGédéon au Lac-
Saint-Jean, peut, au prix d’un pénible labeur, nous offrir une vie assez aisée
pour l’époque, même si, à cause de la pauvreté de ses clients, il doit faire crédit.
Avec l’aide de grand-père Lessard, des oncles Tancrède et Horace, de mes
frères assez costauds pour donner un coup de main, mon père construit notre
nouveau foyer dans les mois qui suivent l’incendie. Nous en sommes fiers,
c’est la plus belle maison du village et elle est plus grande que l’ancienne, de
sorte que nous y sommes plus à l’aise.
Je passe des heures à regarder ma mère; elle boulange le pain de la semaine,
prépare les repas familiaux, tisse au métier des étoffes qui lui serviront à
coudre les vêtements des membres de la famille, et, telle une abeille laborieuse,
n’arrête jamais. Souvent, elle passe des heures à mon chevet; je suis si fragile
qu’un simple rhume demande une surveillance constante.
Le réveil me plonge dans la réalité de la prison. C’est aujourd’hui que je suis
libéré de cet endroit d’où on ne sort sain d’esprit qu’au prix d’efforts soutenus
et souvent insoutenables. Après le petit déjeuner, je ramasse tous les objets
qui sont dans ma cellule et que je dois rendre au magasinier avant de franchir
les grilles de la prison. Un gardien me guide vers le local où je troquerai
mes vêtements de honte contre ceux d’un homme libre. Sousvêtements, bas,
chemise, cravate, ceinture, chaussures et complet noir que je n’endosserai
qu’après avoir subi l’examen dégradant de tous les orifices et replis de mon
corps.

4
CONSPIRATION

Toujours escorté, je me dirige vers la caisse où on me remet le total de mes


gains pour dix-sept mois; onze dollars et trente-deux cents.
Je franchis la lourde porte qui me rend à la civilisation. Il a neigé la nuit
dernière, l’air est glacial dans ce petit matin de fin d’octobre et, seul un complet
me protège de cet automne québécois. Une marche rapide me conduit au
premier restaurant où, pour la première fois depuis longtemps, je me régale
d’un vrai café bien chaud. Les clients ont l’habitude de voir des types, vêtus
de hardes qui sentent la prison à plein nez; ils ne sont pas plus discrets pour
autant dans leur examen. Je n’y prête pas attention, ou s1 peu, Je n a1 qu une
hate, quitter ces lieux.
L’autobus qui dessert les villages de l’île Jésus (maintenant Ville de Laval)
arrive et je m’y engouffre, heureux d’échapper au froid et à l’atmosphère de
pnson que je sens autour de moi. Je veux oublier ces mois d’humiliation,
d’enfer, de procédés degradants. J ai touche, me semble-t-il, le fond de la
déchéance humaine. J’ai été si seul, aucune visite, aucune lettre … seules
étaient présentes les vexations des gardiens et souvent celles des co-détenus.
Rendu au centre-ville, je cherche un toit pour la nuit et du travail pour
le jour. Pierre Laporte, avocat et journaliste, est un ami. Compatissant, il
me laisse savoir que je peux obtenir du travail dans un grand magasin à
rayons du centre-ville. Il me recommande néanmoins, de ne souffler mot des
derniers mois de mon existence. Je n’en ai aucune envie, je veux oublier. Il
me glisse discrètement dix dollars pour me permettre d’attendre le premier
quarante-cinq dollars que je gagnerai hebdomadairement. Je me rends à
l’endroit désigné et j’y suis engagé sans qu’on me pose trop de questions.
Je commencerai demain matin à gagner une vie que je veux désormais
honorable.
Au sortir du magasin, la nuit tombe et le froid se fait plus pénétrant. Je
marche rapidement jusqu’à la chambre à cinq dollars que je me suis trouvée
et que je partagerai avec un inconnu. Il n’est pas question que je m’offre à
souper si je veux tenir avec mes maigres sous jusqu’à la première rentrée
de salaire. Fatigué, déprimé, je relis la lettre qui m’apprend que Paule, ma
femme, a demandé et obtenu la séparation légale. Je ne la reverrai plus … mes
filles, Hélène et Pauline, m’oublieront-elles? Je les aime pourtant de tout mon

5
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

coeur. La vie est méchante et bête. La lettre que j’ai adressée à Paule, m’est
revenue avec la mention: partie sans laisser d’adresse … Je me laisse aller à la
somnolence.
Le sentiment d’une présence me sort de ma torpeur. Je ne suis pas
seul. Bernard, mon compagnon de chambre, est là. Un sourire aux lèvres,
débordant de chaleur humaine, une poignée de main, et nous sommes copains.
Je suis ému.
En bavardant, j’apprends qu’il est français et récemment arrivé au Canada.
Je le laisse parler, je ne veux pas lui dire d’où je sors, ni lui raconter mon
histoire lamentable. Il se rend rapidement compte que je n’ai pas de bagage,
pas d’autres vêtements que ceux qui me couvrent. II ne pose pas de question,
et discrètement, sort pour aller sous la douche. En revenant, il m’invite à
en faire autant. Il me prête son peignoir et ses accessoires de toilette. Il me
demande de ne pas le remercier, il ne peut le supporter.
C’en est trop, j’éclate en sanglots et je lui avoue mon passé. Il a également
souffert de l’injustice des hommes et il me comprend. Quand je suis remis, il
me pousse vers la douche. Je me sens neuf, rajeuni en sortant. La propriétaire
qui prend un café en compagnie de Bernard, m’invite à grignoter avec eux.
Quels braves gens! Je me sens moins seul et je sais que je dormirai beaucoup
mieux.
Trop de sentiments m’agitent, sentiments complexes qui retardent l’arrivée
du sommeil réparateur. Je replonge dans le passé.
Je grandis lentement depuis l’accident, et je vois les réunions qui se font
dans la maison de mes parents, devenue le centre de rencontre du village. On
y discute politique municipale, provinciale et même fédérale à l’approche de
chaque élection; on y joue aux cartes. Les notables de la place sont présents.
Malgré les présences nombreuses autour de moi, je suis un solitaire. Seule
trouve grâce à mes yeux, une petite voisine aussi souffreteuse que moi. Elle
recherche ma compagnie et je ne l’évite pas. Gisèle, dont le père est au
sanatorium et dont la mère est absente, parce qu’elle doit travailler pour
gagner sa vie et celle de ses trois enfants, est une compagne agréable pour
moi. Elle devient ma soeur quand mes parents acceptent de la garder avec
ses soeur et frère, Carmen et Guy. Cela durera jusqu’à l’adolescence. Sa mère,

6
CONSPIRATION

devenue veuve, part pour la ville et amène ses enfants. Je ne l’ai jamais revue,
cette amie de mes jeunes années. Sur ces images je m’endors.
Le réveil-matin sonne six heures, trop rapidement. Je me prépare à affronter
ma première journée de travail. J’ai l’habitude de la ponctualité et je tiens à
la conserver. Bernard me prête son imperméable pour m’aider à braver le
morne froid de l’automne. Un café, offert par mon nouvel ami, me réconforte
et à huit heures quinze, je suis prêt à recevoir mes premiers clients. Les
appareils radios, magnétophones haute-fidélité et stéréophoniques, ça me
connaît. Au bout de la semaine, quand je dois renouveler la location de ma
chambre, il ne me reste plus d’argent. Aussi dois-je demander une avance
à mon gérant. Celui-ci, très humain, m’avance vingt dollars sur son argent
personnel. Ça me permet de voir venir la première paye.
Bernard et un compatriote, Norbert Nold, m’invitent à voir un film. Cet
ami travaille pour une agence cinématographique afin d’obtenir son permis
de cinéaste et s’installer éventuellement à son compte. Cela me sort de mes
tristes soirées solitaires.
L’hiver est là, mais je travaille et, au début de mars, je sens diminuer mon état
dépressif. Peut-être que la sérénité du printemps hâtif, le rajeunissement de
la nature font qu’il en soit ainsi. Le souvenir de ma détention, des conditions
inhumaines de vie de la déchéance de l’incarcération s’éloignent. Mes sens
engourdis par les traitements humiliants et les mois de solitude, se réveillent.
La vie peut encore être belle.
Un camarade de mes études chez les Jésuites de Québec, me reconnaît
au comptoir du magasin, où je suis maintenant responsable du rayon des
appareils audio. Étudiants, nous avons tourné quelques films. Il sait donc
mon intérêt pour le documentaire et le reportage. Il recherche une équipe
québécoise pour réaliser un film sur l’aspect physique du Québec. Il me
propose le poste de réalisateur et me demande de compléter le groupe qui est
nécessaire à la réalisation d’un tel projet.
Les noms de Bernard et de Norbert me viennent immédiatement à l’idée.
J’en glisse quelques mots à celui que je considère mon associé et nous prenons
rendez-vous pour le soir après le travail. Cet incident change complètement
l’orientation de ma vie.

7
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

Je suis tout petit, mon village, sa plage dorée de sable chaud, ses habitants,
ses joies, ses peines, tout remonte fréquemment à ma mémoire …
Le rocher, mon ami du bout du jardin de la ferme des Iles que possède mon
père, où je passe des heures, est vivant aujourd’hui, autant qu’en ces années
de ma jeunesse. Je contemple l’immensité d’eau qui crée à mes yeux d’enfant,
le symbole de l’infini. On m’a expliqué que le Lac Saint-Jean est une immense
cuvette pleine d’eau, d’îles et de poissons. Je ne comprends pas, une cuvette
c’est défini le lac, il n’a pas de fin, de bout. Je passe des heures à me poser’ des
questions, des images, beaucoup d’images qui restent sans image de réponse.
Je suis sûr que tous les autres enfants à qui l’on a dit la même chose,
comprennent, et j’ai honte d’être le seul à ne pas comprendre. Aussi, je ne me
risque pas à demander des explications, ne voulant pas passer pour l’idiot du
village.
Près du rocher où je me tiens, poussent des petites fleurs bleues qui
m’attirent. J’en cueille et j’en tresse de merveilleuses couronnes qui fleurissent
les cheveux blancs de ma mère. Je passe des heures à contempler les bandes
d’alouettes criardes, indisciplinées me semble-t-il, raser le magma houleux
de la rive, alors que les vagues du large chantent l’amour.
Je continue d’éviter les gamins de mon âge. Je n’arrive pas à m ‘intégrer à
eux, ils me font peur; les seuls qui trouvent à percer ce boucher sont. Paul-
Aime, Roch et, bien sûr, Gisèle. Aussi sommes-nous les souffre-douleurs de
la bande du village qui Joue aux soldats, sous les ordres d’un grand de dix ou
douze ans. Ils s amusent a prendre au piège tous les petits animaux qui leur
tombent sous les yeux; grenouilles, chats ou autres. Un jour, l’énorme chat
roux de madame Desjardins, chef-d’oeuvre d’hypocrs1e et ennemi acharné de
la gent souricière, est la victime de ces enfants. Les pierres autour du cadavre
imagent la lapidation cruelle.
La Rousse était notre amie. Pour nous consoler, nous lui faisons des
funérailles. Avec le velours d’une robe que ma mère garde pour les grandes
occasions, nous confectionnons une bière et procédons à la cérémonie que
la Rousse mérite. Quelques taloches bien méritées prolongent l’incident qui
force ma mère à porter la mini-jupe, bien avant que la mode n’en soit instituée.
Les galopins coupables m’accusent et c’est la guerre entre notre voisine

8
CONSPIRATION

et ma mère. Pour l’enfant que je suis, les châtiments promis dépassent de


beaucoup leur but. Mon imagination transforme la voisine en Loup-Garou,
en Père Fouettard et en Bonhomme Sept-Heure dont on me rabat les oreilles.
Je passe des heures à trembler, à voir la mère Desjardins savourer une de mes
jambes. Je regarde mes mains et je pense aux enfants qu’elle a déjà dévorés …
(en badinant, mon père a raconté qu’elle a déjà mangé six enfants et même un
soldat.)
Je revois également Madame Flore qui dit si bien les contes de Fées que je
dois garder secrets … Et les fleurs, beaucoup de fleurs que je lui apporte et que
je lace quelquefois pour la parer. Et le Père Parent, pas méchant, mais plein
de vin bon marché … Il tangue comme une chaloupe taquinée par la houle. Il
m’en apprend des choses, à moi qui sais l’écouter. À sa mort, il me laisse une
douzaine de lapins maigres. Je n’avais que six ans, mais je me souviens…
Déjà le rayon de musique du magasin, m’est étranger, je rêve. À l’heure
du souper, je vois Bernard et Norbert et nous discutons du projet. Sont-ils
intéressés? Ça ne fait aucun doute, j’en suis vite persuadé.
Il est huit heures pile quand j’arrive au rendez-vous fixé. La discussion
est longue, car nous abordons tous les aspects de la production. Quand il
s’agit de mettre sur pied un projet d’une telle envergure, il faut être prévoyant.
Aussi, la technique est-elle dans mes première préoccupations. Je n’oublie
pas le côté administratif. La soirée est très avancée quand nous fixons une
nouvelle rencontre pour, cette fois, signer un contrat en bonne et due forme,
avec, pour l’équipe québécoise, une participation aux bénéfices.
La Compagnie que mon ami représente, fournit le matériel audio-visuel,
une voiture et quatre mille dollars pour les frais. En participation à la
réalisation, je dois écrire le scénario et diriger l’équipe. Il s’agit de deux films
documentaires: « Québec, berceau de l’Amérique du nord » et « Saguenay,
Eldorado canadien ». Avec Bernard et Norbert, nous célébrons l’événement
dès mon retour.
Le lendemain, dès le contrat bel et bien signé, je démissionne de mon poste
au rayon des articles d’audio où je gagne ma vie depuis six mois. Je suis en
possession de la voiture, de deux caméras ultra-modernes, de la pellicule
vierge nécessaire à la production, du programme à suivre, des instructions et

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

de quatre mille dollars. Mon ami Norbert, spécialiste en la matière, vérifie


le matériel et il est épaté de la qualité de tout ce qui est en notre possession.
Tout ira bien du côté technique. Dès samedi, nous partons pour Québec.
J’ai neuf ans quand mon père m’achète un petit télescope. Je passe
maintenant des heures à observer le ciel. C’est à cet âge tendre que mon
destin est tracé, que je sais ce que je ferai plus tard. Je ferai des tableaux du
firmament, je serai le peintre du ciel, le peintre des étoiles. Je suis fasciné par
les ciels des mois d’août, de septembre et d’octobre, pleins d’étoiles filantes,
d’aurores boréales.
Marcel et Lucien, deux affreux rouquins du village, nous lancent des pierres
et font des onomatopées qui imitent les bruits d’un bombardement bien
nourri. Ils hurlent de joie quand ils nous atteignent, nous, les petits. Il va
sans dire que nous fuyons de toutes nos courtes jambes et l’idée ne nous vient
même pas de leur rendre la pareille.
Un jour, ils attrappent une grenouille sur le bord du sentier, près du ruisseau
des demoiselles Boivin1 . Après avoir attaché l’animal par une patte arrière
avec un bout de ficelle qui traîne dans la poche de l’un d’eux, ils la font
tournoyer autour de leur tête, et, à l’aide d’un bout de broche, ils l’empalent au
sol… Ça fait le même bruit qu’un sac de papier qu’on fait éclater après avoir
soufflé dedans. C’est l’heure du « Chapelet en famille » émission fort suivie de
tous les villageois, et nous sommes seuls. Nous n’osons pas nous approcher,
nous sommes les souffre douleur de ces gamins et ils nous font peur. Pauvre
bête que nous voyons expirer de souffrances sans oser intervenir…
Le soir, avec les demoiselles Des gagné et Boivin, j’apprends les rudiments
du solfège et du chant. Elles sont des professeurs merveilleuses. Les frères
des premières, Philippe et Paul-Eugène sont mes amis. Dans l’atelier de mon
père, l’ébénisterie perd un à un ses secrets. Je saurai fabriquer des meubles,
travailler le bois et aussi beaucoup d’autres métiers me sont enseignés sans

1 Les habitants du village les appellent «les vieilles filles». Elles s’occupent de la centrale
téléphonique et de plus, elles sont propriétaires d’une boutique fort originale de confection
féminine; boutique fréquentée par les dames bien du village. Dans nos coeurs d’enfants, elles
sont les plus belles et nous sommes fiers d’être leurs amis. Après nos randonnées dans les
bois des environs, elles nous remplissent le ventre de leurs délicieux croûtons au sucre.

10
CONSPIRATION

peine, il s’agit pour moi d’observer pour apprendre.


Une nouvelle vie commence pour moi avec le tournage des films. Rédaction
du scénario, prises de vue sous tous les angles, trajets à effectuer, réunion
avec mes associés, recherche de la publicité, tout concourt à faire passer les
mois sans que je m’en rende compte. Mon équipe se compose de plusieurs
personnes: Paul Bédard, caméraman; Jacques Duchesne, script; Louise
Giguère, assistante à la réalisation; Ralph Dolman etc …
La première mondiale a lieu à Québec, au Palais Montcalm. Le succès
est immense. C’est la première fois qu’au Québec, on tourne des films en
Technicolor et avec son stéréophonique. Le Tout-Québec applaudit, mais la
critique est mesquine.
Les gains sont substantiels. Comme je recommence vraiment une nouvelle
vie, je veux m’éloigner de ce Québec qui me rappelle trop de mauvais
souvenirs. Je dis adieu à ceux que j’aime, je me sépare de mes amis français
qui ont maintenant un emploi assuré à la Columbia Production. Quant à
mon associé, je lui cède ma part et je m’envole vers la Floride.
Je ne pars pas les mains vides; j’ai ma part des productions de films, j’ai des
contrats de pigiste comme chasseur d’images parlées avec différentes agences
de presse dont: United Press International, Movietone News de New York,
Télé-radio Production, etc … Le service de l’information de Radio-Canada
acceptera aussi mes reportages.
La base de lancement de satellites spaciaux vient d’ouvrir à Cap Canaveral
(maintenant Cap Kennedy), et c’est ma première assignation officielle. Dans
l’avion qui me transporte à Miami, les images lourdes du passé défilent dans
ma tête …
Au début de la guerre, je suis âgé de treize ans, lorsque j’ai une sorte de vision,
de rêve. Tout le village est en retraite paroissiale. Je m’amuse à construire
un avion que j’espère faire voler à distance. Il va sans dire que je ne connais
même pas le terme « aéronautique ». Pourtant, je complète l’engin avec un
contrôle à distance et je parviens à le faire voler. Je passe des heures à la Baie
de Lindsay, à téléguider mon appareil pour mon plus grand plaisir.
La réaction des villageois est violente. Je suis possédé du démon, je suis
prêt à être interné, etc … Je dois donc laisser de côté ce jeu nouveau qu’est

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

pour moi, cet avion téléguidé. Maintenant, je sais qu’à l’époque, la technique
de téléguidage était inconnue des militaires et de l’aéronautique.
Jamais je n’ai réalisé mon rêve de devenir ingénieur en aéronautique, mais
mes études en cosmologie ont rempli ce coin d’univers de mon être, que
j’exprime par mes tableaux.
À cette époque, je sais déjà que l’homme marchera bientôt sur la lune et
que l’espace perdra, un à un, ses mystères avec le années. Je dois cacher ces
choses à tous, parce que j’ai peur d’être envoyé dans un hôpital pour malades
mentaux. Au village, on ne peut se permettre de devancer ce que les journaux
publient.
Les années passent… À l’école où nous sommes une cinquantaine d’élèves
pour le même professeur qui enseigne de la première année à la neuvième,
je n’ai guère d’amis. Je déteste la violence et elle règne en maître dans une
classe d’où la discipline est absente. L’hiver, il faut se protéger du froid, et en
toutes saisons, des rats. À Saint-Gédéon, quand on est en possession d’une
neuvième année, on est instruit. Mon père n’est pas d’accord pour m’envoyer
étudier aux Beaux-Arts de Québec, comme c’est mon rêve. Il m’inscrit à
l’école d’Agriculture de Chicoutimi. Je n’en suis pas très heureux, mais je n’ai
pas le choix. Comme j’ai visité l’école des Beaux-Arts, mon regret n’est que
plus lancinant. J’ai seize ans et j’ai besoin d’exprimer tout ce que je ressens de
beauté, je veux peindre. Je me sens découragé, incompris …
Je m’installe provisoirement à Miami, dans une pension de famille. Pendant
quelques jours, je profite du soleil, de la plage, je me repose. Je veux orienter
ma vie vers quelque chose de précis, de stable; je cherche, je rencontre des
gens qui oeuvrent dans les domaines qui m’intéressent. J’ai soif d’étudier, de
savoir, de peindre de travailler, de donner de moi-même.
J’entreprends des démarches pour changer mon nom pour celui d’André
Fontaine qui sonne mieux, comme nom d’artiste, que Julien agnon. Mes
activités artistiques, mon travail, seront s1gnés de mon nouveau nom, et cela,
légalement.
A Miami, il existe des émissions de radio en espagnol en italien et en
allemand. Il n’y en a pas en français. Je propose au poste WMIE qui dispose
d’une heure d’antenne, d’animer et de réaliser une émission quotidienne en

12
CONSPIRATION

français. La direction accepte. Je cherche et je trouve une collaboratrice


québécoise, et dès le début de la radiodiffusion, c’est le succès. Je dois bientôt
engager quelqu’un d’autre pour suffire à la tâche. L’émission est diffusée en
Floride et aux Antilles; les commanditaires sont nombreux.
À la préparation d’une heure d’antenne par jour, il faut ajouter les reportages
que je transmets régulièrement aux agences de presse, le temps que je consacre
à la peinture, à l’étude. Mes journées de travail durent souvent près de vingt
heures. J’ai envie d’avoir un vrai chez moi.
Maintenant que je suis familiarisé avec la région, je me lance à la recherche
d’une maison. Je connais le coin qu’il me plairait de retrouver à chaque
retour d’assignation, et même tous les soirs. Ma recherche n’est pas longue;
j’apprends qu’une jeune femme, maintenant seule, veut se défaire de sa maison
et de son contenu. Je vais la voir et elle me fait visiter sa villa, sise à Key
Biscayne. Je suis séduit et les conditions de vente me conviennent. Entre
temps, les procédures légales pour le changement de mon nom ont abouti. Le
contrat que je signe est le premier que je paraphe de mon nouveau patronyme:
Fontaine.
La superbe propriété est à moi. Un grand jardin l’entoure, des palmiers aux
troncs élancés lui donnent une allure royale et une piscine creusée complète
l’ensemble. Je n’en suis pas peu fier. Tant qu’à être expéditif je continue à
transiger rapidement et j’achète la voiture qui est en montre, pas loin du lieu de
mon travail et que j’admire depuis quelques jours. Son apparence, ses couleurs
me plaisent et en plus, elle est décapotable. Une de mes collaboratrices
retourne à l’agence de location l’automobile qui me véhicule depuis mon
arrivée en Floride.
Avec ces acquisitions, je gagne une stabilité jusqu’alors inconnue te mon.
Le travail, l’étude, la musique, la peinture et la recherche tiennent toute la
place dans ma vie, pourtant, je pense toujours à Paule, et je fais des projets…
L’ex-propriétaire de ma maison ne peut conserver sa gouvernante à son
service. Je l’engage donc. Comment un célibataire sans horaire fixe peut-il
s’en tirer autrement? Elle est dévouée, pleine de savoir-faire qu’elle démontre
d’ailleurs sans tarder. Le samedi qui suit mon achat, je dois, selon la tradition
du village qu’est Key Biscayne, recevoir mes nouveaux voisins et mes amis à

13
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

une grande partie.


La guerre continue. Un jour de l’été qui précède mon entrée à l’école
d’Agriculture, je me rends à Chicoutimi avec l’extrait de baptême de mon
frère aîné, Paul. Je m’enrôle dans l’armée sous son nom. On me remet un billet
militaire pour le passage sur le train, de Saint-Gédéon à Québec. Mes parents
ne sont pas au courant de cette escapade. Je cache ensuite des vêtements pour
la continuation du projet que j’ai en tête.
Le dimanche suivant, je demande à Marcellin Desjardins, un voisin épicier,
de me conduire à la plage de la Station où je me baignerai pendant quelques
heures. J’essaie d’être calme, de camoufler ma joie, d’avoir trouvé le moyen
de m’évader du monde rétréci qu’est mon village natal. Je crois qu’enfin,
je pourrai accéder aux cours dispensés par les Beaux-Arts, par le biais de
l’Armée.
Vers quatre heures, en ce dimanche ensoleillé, Marcellin me cherche en
vain sur la plage. Beaucoup de gens m’ont vu entrer dans l’eau, mais personne
ne m’a vu ressortir. C’est l’alerte générale. Inconscient du mal que j’ai fait, je
roule allègrement vers Québec.
Pendant des jours, des grappins fouillent le fond du Lac Saint-Jean; même
l’armée qui est stationnée tout près du village, participe aux recherches. Le
curé lance des poignées et des poignées de médailles dans le lac, contre l’argent
que lui verse ma mère, désespérée.
À la Citadelle, où je me suis rapporté, la vie n’est pas aussi rose que je l’avais
cru. L’entraînement me laisse un peu de loisirs pour penser à peindre. Déjà,
en gosse que je suis encore, je m’ennuie de la maison familiale. Au moment de
prêter serment, j’arrive face à face avec le député du Lac Saint-Jean, Armand
Sylvestre, un ami de la famille!
Il me tire l’oreille et m’apprend qu’il est sur son départ pour assister à mes
funérailles. Il m’informe aussi de l’illégalité de mon geste. Je trouve le savon
qu’il me passe très dur, mais je réalise à ce moment seulement, la gravité de
l’acte que j’ai posé.
Monsieur Sylvestre téléphone immédiatement à mon père qui lui demande
de me ramener chez moi. Il lui demande également de ne rien rapporter aux
autorités pour le moment, parce qu’il connaît le motif de mon agir. Quel

14
CONSPIRATION

retour! Joie, chagrin, larmes, rires, et remords se mêlent.


À la suite de cet incident, mon père accepte de signer le formulaire qui me
permet d’entrer dans la Marine Royale du Canada. Je peux ainsi continuer
à étudier au collège des Jésuites, réquisitionné pour le temps de la guerre.
Je fréquente aussi un peintre naturel du lac Saint-Jean, établi à Québec,
Philippe Desgagnés. Cet homme m’apprend beaucoup, et pas seulement
de la technique.
Je suis ensuite transféré à Vancouver et je rencontre là-bas un peintre
français chez qui je peux suivre des cours. La marine a d’autres priorités,
mais tous mes moments libres sont consacrés à la peinture et à la poursuite
de mes études.
À Noël 1945, Marie-Paule devient ma femme. Nous sommes heureux.
Nous habitons un petit logement au-dessus de l’appartement de mes beaux-
parents. Mon bonheur de jeune marié dure peu. Je découvre bientôt que ma
femme, victime de son patron depuis quelques années, se plie encore à lui.
L’enfer commence pour moi. De plus, il est difficile en cette fin de guerre de
trouver un emploi. J’essaie tous les métiers, quand une place est disponible …
Je dois me cacher pour peindre, pour lire, pour étudier. J’ai soif de connaître,
de savoir, les sciences m’attirent… On me décourage, on me dit incapable… Je
me cherche… Je déménage à Montréal où j’ai obtenu un poste de relationniste.
Je crois que je pourrai enfin échapper à ce démon qu’est le patron de Paule
et aussi, au scandale de la petite ville que nous habitons, où tout le monde
connaît mon infortune.
À Montréal, j’espère trouver le calme, la tranquilité. Je sais que ma femme
m’aime et que nos deux filles forment un lien solide entre nous. Je les aime
tant. J’ai un travail intéressant dans les relations publiques de la compagnie
Alcan. À cause de ce travail, je dois m’absenter quelquefois, pour un jour
ou deux. Je ne le sais pas, mais rien n’a changé, le monstre nous a suivis à
Montréal.
Un jour, en revenant du « Royal Winter Fair » de Toronto, j’invite des
camarades de travail à venir contempler un couple heureux. Je les amène
chez moi. Aucun mot ne saurait décrire mon effondrement, ma honte. La
maison est vide. Il n’y reste que la bonne éplorée qui m’explique que madame

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

a déménagé avec les enfants, chez un ami … Elle a laissé quelques meubles
qui ne lui seront d’aucune utilité…
La première nuit que je passe dans ma propriété de Key Biscayne, je la
savoure. Il y a si peu de temps encore, et pendant longtemps, j’ai vécu des
nuits si misérables, rejeté de tous, seul, si seul.
Je m’agenouille spontanément pour remercier Dieu, le prier, ce que je n’ai
pas fait depuis longtemps, trop longtemps. Je le prie avec ferveur, dévotion.
La prière de Job me vient spontanément aux lèvres : « Mon Dieu, Vous m’aviez
tout donné, Vous m’avez tout ôté, que Votre saint Nom soit béni ».
J’avais une femme que j’adorais, deux magnifiques filles. Malgré les
recherches que je fais effectuer, j’ignore même le lieu de leur domicile. Je
revois le visage de cet homme qui m’a ravi le coeur de Paule, et par qui
j’ai tant souffert. Je revis le cauchemar que fut ma vie depuis 1947, jusqu’à
maintenant. Je demande la force, le courage d’oublier, de pardonner. Que
sont-elles devenues?
Depuis le déménagement inattendu de Paule, je me suis retrouvé plus
souvent que nécessaire dans les bars, j’ai goûté de la drogue, et à cause de
l’évasion que me procure ce poison, de l’assurance factice que j’en tire, de
l’oubli qui m’en vient, j’en abuse facilement.
Mon travail en souffre et bientôt, je suis sans emploi. Je passe mes journées
avec les voyous du Carré Viger. J’ai faim, j’ai froid… Un jour, j’ai tellement
faim, que je mendie un sandwich à un restaurateur, tant je suis à bout de
ressources. Je mange dans les poubelles…
Cet état de vie dure peu. Un jour fatal de 1954, je suis incarcéré. La drogue
me procure deux ans de pénitencier. J’en sors au bout de dix-sept mois d’enfer,
avec la ferme intention de ne plus y retourner, jamais. Pendant ces mois, je
comprends que, si je le veux, je peux m’en sortir. Ça ne sera pas facile, mais je
le veux tellement, que j’y arriverai.
C’est dans les poubelles que j’ai fréquentées alors que la drogue m’apportait
l’oubli, que je trouve des petits bouts d’évangile que des gens bien, ont jetés.
Nos poubelles sont profondes. Elles engloutissent les miséreux dont personne
ne veut et dont peu de gens s’occupent. En théorie, on peut très bien délimiter
la misère avec des arguments sociologiques, on peut la chiffrer, l’expliquer.

16
CONSPIRATION

Dans la réalité charnelle, viscérale des faits, il est totalement impossible de


comprendre jusqu’où peut se rendre la profonde détresse morale et corporelle,
si on ne l’a pas approchée, partagée physiquement.
Les miséreux sont les personnes les plus difficiles à comprendre et à
connaître, parce qu’ils sont seuls et qu’ils sont fiers. Sans ami, sans famille, ils
ont perdu jusqu’à l’espérance de la relation humaine; aussi n’essaient-ils pas
de communiquer. J’en suis à ce stade de vie, lors de mon incarcération.
C’est à ce moment que Dieu permet que j’ apprenne à aimer les pauvres, les
démunis, ceux qui ne peuvent plus compter sur personne. C’est extraordinaire
l’enrichissement que j’en retire, la motivation que j’en ressens pour m’en
sortir et pour aider les autres à s’en sortir aussi. Aux yeux de la société, ils ne
valent rien; ils sont tellement riches, quand ils permettent à quelqu’un de les
connaître. Je leur donne une place de choix dans mon coeur et dans ma vie.
Le passé me hante de moins en moins souvent. Je veux n’en garder que les
leçons que j’en ai tirées.
Le soir qui suit mon emménagement dans ma nouvelle demeure floridienne,
de nombreux voisins, amis et camarades de travail sont réunis chez moi
pour célébrer l’événement. Plusieurs personnalités sont présentes: Ken Kyes,
écrivain américain de renom dont les oeuvres les plus connues sont: « How to
Develop your Thinking Ability » et « Regards in Tomorrow’s World », donne son
temps libre à l’Opéra et à l’Orchestre symphonique de Miami. Il vit sur son
superbe yacht de quelque cent pieds de long dont le port d’attache est Dinner
Key Marina. J’ai le plaisir de voguer avec lui et Jacques Fresco jusqu’aux
Antilles à quelques reprises.
Autant Ken est physiquement sophistiqué, autant Fresco est bohème avec
sa barbiche au menton et ses vêtements défraîchis. Ce dernier habite une
maison sans peinture extérieure. Le professeur Fresco est pourtant l’inventeur
du fonctionnel et du confort d’un intérieur. Scientifiquement conçu, son
mobilier nous donne l’impression d’habiter un autre monde. Instruments
scientifiques et mobilier sont agencés pour utiliser tout l’espace et donner un
décor interplanétaire qui demande peu d’efforts d’entretien et un maximum
d’efficacité.
Avant d’acquérir cette maison, Jacques habitait la Californie, où il était

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

ingénieur d’aéronautique et spécialiste consultant auprès des compagnies


cinématographiques, pour la réalisation de films scientifiques et de films de
science-fiction. En 1947, il créa la première maison entièrement construite
d’aluminium. Il travaille actuellement à inventer une automobile de concep-
tion révolutionnaire, qui sera mue par l’énergie nucléaire. Cette voiture sera
composée d’une centaine de pièces détachées au lieu de 25,000, comme on
en compte sur les voitures actuelles.
Il serait fastidieux d’énumérer tous les invités de marque que j’ai l’honneur
de compter chez moi, en ce soir inoubliable. Il manque à mon bonheur, Paule
et mes deux filles …
Personne ne s’aperçoit de la tristesse de mon coeur. Les derniers invités
partent tôt, le dimanche matin. Cette journée dominicale me permet de
récupérer pour aborder la journée du lundi qui sera chargée. Je dois
commencer un reportage à Cap Canaveral, pour l’émission «Caméra 58»
de Radio-Canada.
Il est à peine quatre heures du matin lorsque je me lève pour mon premier
reportage, ma première aventure spatiale à Cap Canaveral. Je cueille mes
deux compagnons de route, et à trois, le trajet est agréable dans la nature
presque tropicale de la Floride. Au petit matin, les orangeraies répandent un
parfum ennivrant quand il est mêlé à la vaporeuse rosée qui se dégage des
palmiers qui longent le route.
Le quartier général de la NASA est aménagé à quelques milles au sud de
Cocoa Beach. L’officier chargé de la presse, Joe King, nous pilote au seul
endroit recommandable de la région. Le personnel de la Base y a installé ses
pénates.
Un essai de lancement est prévu pour demain. Durant l’après-midi
nous tournons quelques scènes sur les chantiers en effervescence et sur les
nouveaux quartiers résidentiels qui poussent comme des champignons, un
peu partout dans les environs.
Cocoa Beach est habité par de pauvres pêcheurs. Le territoire de Cap
Canaveral est désolant de marécages … Il n’y habite qu’un vieil ermite qui
tire sa maigre subsistance de quelques poissons.
Le lendemain, on nous guide vers la rampe de lancement, à l’observatoire

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CONSPIRATION

réservé aux journalistes. Partout, nous voyons des formes de fusées en


construction; on se croit sur une autre planète. Les silhouettes sont
gigantesques, impressionnantes.
Le moment crucial est arrivé. Un grand vacarme, une explosion et le bolide
se détache du sol. Une accélération fantastique lance la fusée vers le ciel.
Quelles images magnifiques se gravent en nous et sur la pellicule!
Au retour, nous croisons les spécialistes, les techniciens vêtus de vert et de
blanc, la bouche masquée, attifés comme des chirurgiens penchés sur une
table d’opération. Ce sont les savants de l’espace.
Depuis, l’endroit a beaucoup changé, il a pris une ampleur vertigineuse.
C’est devenu une vraie gare spatiale, interplanétaire avec les aménagements
et le développement du territoire. Des fusées pointent toujours vers le ciel
et les départs sont fréquents. Des projets de plus en plus vastes et audacieux
sont en voie de réalisation.
Malgré l’essor que connaît l’endroit, les habitants doivent majoritairement
habiter dans des maisons mobiles. Les adolescents sont à l’avant-garde de la
mode spatiale. Les nouveaux-nés portent des prénoms tels que: Juno, Bomark
ou Jupiter. L’atmosphère environnante influence les parents.
Les restaurants, les motels nous transportent dans l’espace avec leurs décors
sidéraux. On nous sert un « Marstini » comme apéritif. On nous offre un
steak « martien » et au dessert, le menu vous suggère un « Frosted Moon ».
Le coût de la vie y est absolument prohibitif. Il faut réserver des semaines à
l’avance pour y loger convenablement. Malgré ces inconvénients, les touristes
y abondent à chaque fois qu’un lancement de missile est annoncé.
Quelques mois plus tard, on me demande de réaliser un long métrage
sur la Révolution cubaine. Avant d’accepter, je dois trouver quelqu’un pour
me remplacer au micro de mon émission quotidienne à WMIE. Je suis plus
libre ainsi pour voyager à Cuba, continuer mes études scientifiques et mes
recherches en art cosmonitique. Depuis que je fréquente régulièrement Cap
Canaveral, le sujet me passionne de plus en plus. Mes amis m’encouragent
d’ailleurs et me soutiennent dans cette voie qui me tient tellement à coeur.

19
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

À Miami, par l’intermédiaire de Mgr Farillo2 , j’ai connu le juge Manuel


Urutica qui, en appel, a libéré le chef des rebelles dans les montagnes de la
Sierra Maestra. C’est ainsi que j’ai connu Fidel Castro et ses camarades. Ils
avaient été condamnés à 29 années de détention, à la suite de l’attaque de la
caserne Mocanda à Santiago de Cuba. Tous les dirigeants du gouvernement
provisoire en exil vivent à Miami, dans des conditions lamentables de
pauvreté. Ils attendent la victoire de Fidel pour retrouver leur île, avec des
milliers d’autres réfugiés.
C’est la fin de juin 1958. Je débarque à La Havane. Dès le lendemain, je
remplis les formalités d’usage pour être dûment accrédité au secrétariat de
la presse. Je parcours la ville sans tarder pour me renseigner sur les divers
aspects de la vie, sur les faits non mentionnés dans les dépliants publicitaires et
les guides touristiques du régime Batista, des feuillets qui attirent des milliers
de touristes.
Les hôtels sont archi-bondés. La navette aérienne qui relie les États-unis et
la Havane est débordée. Quotidiennement, il y a sur semaine, une quinzaine
d’arrivées et autant de départs. En fin de semaine, le nombre des atterrissages
et des envolées atteint parfois vingt-cinq. Pour obtenir une chambre dans les
luxueux palaces, il faut réserver d’avance. Le jeu et le music-hall osé y sont
rois, la prostitution y est florissante.
Le soir, je déambule sur le boulevard Malicon, large promenade qui longe
l’océan, dans le quartier Vélado. Un étranger qui se promène seul sur ce
boulevard, sur le Del Prado ou au centre ville, est aussitôt accosté par de jolies
filles qui lui proposent leurs appâts ouvertement et sans embarras. S’il arrive
à les esquiver, une nuée de petits mendiants se bousculent entre eux pour
obtenir de l’imprudent, une aumône. Ne donnerait-il qu’un sou, il n’arrive
plus à se débarrasser de la bande qui devient de plus en plus agressive. J’ai
l’expérience de tels spectacles et j’évite de regrettables erreurs.
La plupart des industries de Cuba appartiennent à des sociétés américaines,

2 Avant mon départ pour la Floride en 1957, en visitant un camarade, j’ai rencontré Mgr Farillo.
Il était alors en exil à la maison des Missions étrangères de Pont-Viau (aujourd’hui Ville de
Laval), en attendant du gouvernement américain, la permission de rentrer aux États-Unis.

20
CONSPIRATION

tout comme le poste de radio et de télévision CMQ, situé sur la Calle 23.3
Entre juin et décembre, je fais la navette entre Miami La Havane et la Sierra
Maestra. J’apprends à connaître les deux groupes cubains: Batista et ses
administrateurs, c’est-à-dire le gouvernement en place; et, de l’autre côté, les
soldats de la guérilla avec, à leur tête, Fidel Castro. Je gagne l’estime et la
confiance de ces derniers et ils me témoignent de l’amitié.
Le reportage que je fais est un long documentaire qui sera radio-télédiffusé
sur les ondes de Radio-Canada, le 15 décembre, sous le titre: « Les deux
visages de Cuba ».
Pour compléter le reportage, il me manque une entrevue avec le chef du
gouvernement cubain; le rendez-vous avec Batista est fixé au six (6) décembre.
Le cinq (5), j’arrive à la Havane. Je suis reçu par le président, comme prévu,
et après l’avoir interviewé, je me rends à Santa Clara pour reprendre des
séquences de film que possède mon assistant, Manuel Condé Perez. Ces
bouts de film contiennent une entrevue avec Castro, des images des rebelles
du maquis et des activités de ces gens adversaires du régime établi. C’est à ce
moment que j’ai rencontré le major Dominique Michaëli, d’origine française,
qui dès le début, s’est joint aux rebelles. Il enseigne l’usage des armes aux
paysans qui rejoignent l’armée des montagnes.
Entre temps, la grève de la radio et de la télévision d’État qui sévit au
Canada depuis plusieurs semaines, fait que le service de production de Radio-
Canada se trouve à court de métrage. Ils diffusent mon reportage incomplet,
plus tôt que prévu. II en résulte des protestations véhémentes de la part de
l’Ambassade de Cuba à Ottawa. Ceci envenime la situation. Il y a presque un
bris des relations diplomatiques entre le Canada et Cuba.
À La Havane, le 8 décembre, je suis à bord de l’avion qui me ramènera à
Miami. L’avion est à l’autre bout de la piste, prêt à décoller, quand le régime
des moteurs ralentit et que le pilote revient à l’aérogare. Des officiers de
l’armée cubaine font irruption à l’intérieur de l’appareil et m’arrêtent.
Je ne suis au courant de rien de ce qui s’est passé au Canada. Je sors mon

3 C’est de CMQ TV que je diffusais mes reportages à Radio-Canada (Montréal) et également


aux autres agences de presse auxquelles j’étais attaché.

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

accréditation de membre de la presse et je la leur présente, croyant qu’il y


a erreur sur la personne qu’ils ont mandat d’arrêter. On ne me répond pas
et on me conduit à un chef de section que j’ai rencontré à plusieurs reprises
dans des réunions sociales. Celui-ci m’accuse formellement d’espionnage et
de complicité avec les rebelles de la Sierra Maestra.
Je refuse de plaider coupable à des accusation que je sais mensongères et
d’actes que je n’ai pas commis. On me soumet alors à la torture pour me
faire avouer. On m’arrache les ongles des doigts, des orteils, on me matraque
les testicules, on me lacère la langue, les chairs de la bouche … Peu d’êtres
humains ont résisté à ces tortures, je crois.
Je suis dégoûté de voir les faces de ces tortionnaires prendre plaisir à
exacerber leur sadisme sur une malheureuse victime ligotée à un fauteuil
de supplice. Depuis le régime hitlérien, jamais je n’ai entendu parler que de
telles pratiques existent encore. Je les ai pourtant subies et les cicatrices que
je porte en font foi.
On me confronte ensuite avec d’autres prisonniers dont une jeune femme
que j’ai connue dans les montagnes. Elle confirme que je n’ai rien à voir avec
le Révolution. On la giffle violemment, on la bat. Un des tortionnaires sort
et revient après un moment dans la salle où nous sommes; il exhibe un oeil
humain dans sa main rougie de sang. En s’adressant à sa victime, il lui dit: «
Tu ne veux pas collaborer, voici ce qu’il reste de ton père ». Il lui lance l’oeil dans
le visage et ajoute: « Si tu persistes toujours dans ton refus de collaboration, tu ne
sortiras pas vivante d’ici. »
On m’enferme ensuite dans un cachot dont la fenêtre donne sur une cour
… De cette ouverture, je vois les brutes continuer de torturer ma jeune amie
révolutionnaire. C’est insupportable, même si je ne regarde pas, j’entends et
ils le savent. Je suis ensuite témoin de son exécution en même temps que celle
d’autres de mes frères cubains …
C’est la nuit de Noël 1958. J’attends la mort dans la prison-forteresse de
Santa Clara. Avec d’autres prisonniers, je suis suspendu au plafond par des
cordes, brûlé avec des torches à gaz, avec des cigarettes. On nous envoie
des chocs électriques sur les testicules, le pénis … Nous passons des heures
ainsi. Quand on nous détache enfin, on se recroqueville sur un grabat infect,

22
CONSPIRATION

trempé de sueur et de sang, dans un petit cachot sans fenêtre, avec comme
seul compagnon, un seau hygiénique tout rouillé. Depuis des jours, nous
sommes privés de nourriture, de sommeil. Il fait une chaleur tropicale et il ne
circule aucun air pour évaporer cette odeur animale stagnante, qui soulève le
coeur et l’estomac vide. Les conditions de survie sont terribles, impossibles à
decrire, les souffrances physiques et morales rendent les nuits plus longues
que les jours sans fin. On finit par ne plus se souvenir très nettement de sa
fiancée, de sa femme, de ses enfants, de sa maison, de son pays. Les pupilles
sèchent de douleur à ces supplices raffinés.
Dans la nuit du 28 décembre, la bataille fait rage et le crépitement des
mitrailleuses est soudain interrompu par une explosion qui secoue les vieilles
pierres de la forteresse de Santa Clara. Les soldats, les policiers et les gardiens
se retournent contre eux-mêmes, pris de panique qu’ils sont. Les paysans de
la Révolution, sous les ordre de Che Guevara, envahissent la prison.
Je prie. C’est à ce moment que je fais le voeu de devenir le porte-parole
de Dieu, le défenseur des opprimés. Je serai un Pasteur digne de Lui, qui me
permet de sortir de cet enfer dantesque vécu. Je sais qu’un jour, les hommes
m’écouteront.
Les arrivants vainqueurs nous prodiguent les soins urgents que nécessite
notre état et nous libèrent, car je ne suis pas le seul survivant. Je peux me
rendre à La Havane que Batista et ses ministres désertent. Ils fuient en
République Dominicaine et à Palm Beach, lorsque la bataille est engagée
pour libérer la capitale.
Aussitôt que la nouvelle de cette victoire révolutionnaire parvient à Miami,
un avion ramène dans l’île, le juge Urutica, Cordona, Mgr Farillo, tous les
membres du gouvernement provisoire et un groupe d’exilés qui s’étaient
réfugiés là-bas.
Les révolutionnaires, les opprimés de la Havane s’adonnent à une vaste
opération de pillage des palais qu’occupaient Batista et ses amis. Les
règlements de compte battent leur plein; partout, des corps décapités, mutilés
remplissent nos yeux d’horreur. Les victimes sont des policiers, des agents
secrets de Batista, notoirement reconnus comme tels.
Pour mettre fin à ce climat de violence qui prend une ampleur démesurée

23
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

et qui risque de devenir incontrôlable, le gouvernement provisoire de la


Révolution4 décrète la loi martiale et la grève générale dans tous le pays. Ceci,
jusqu’à ce que les forces rebelles, dirigées par Fidel Castro, son frère Raoul et
Che Guevara puissent prendre le contrôle de la ville. Ces derniers sont en
route vers la capitale, de Santiago de Cuba et de Santa Clara.
Avec Daniel Camus et sa femme, correspondants de ParisMatch, je surveille
d’une chambre d’hôtel ce qui se passe sous nos yeux. Nous entendons encore
des coups de feu épars, puis, le calme qui s’installe.
Quelques jours plus tard, les visages hâves mais souriants, Fidel Castro et
ses soldats déambulent devant nous sur le boulevard Malicon. Nous sommes
près d’un million de personnes à les regarder et à les acclamer. Ils ont l’air
heureux, malgré la fatigue accumulée pendant les mois qu’ils ont passés dans
le maquis.
La réception qu’ils reçoivent est bouleversante pour tous. Fidel parle
pendant quatre heures, dans un silence émouvant. La fête du triomphe se
traduit ensuite par des rythmes qui éclatent et qui se poursuivent toute la
nuit et toute la journée suivante.
À la mi-janvier 1959, je reviens à Miami pour me reposer et retrouver le
calme et la santé. J’ai du mal à marcher et le port de chaussures m’est encore
un supplice. Ma langue et l’intérieur de mes joues sont cicatrisés, mais le
fourmillement persiste. Un ami révolutionnaire, le docteur Marquez, dont la
clinique est située près de l’hôtel où je résidais à La Havane, m’a fortement
conseillé plusieurs semaines de repos complet.
Mes amis de Key Biscayne m’accueillent avec émotion et ma brave Maria
garde les yeux humides pendant plusieurs jours. Ils sont atterrés quand ils
apprennent toutes les aventures que je viens de vivre. Je reviens de loin, j’étais
sûr de mourir là-bas, et personne de mes proches ne le savait.
Entouré de mes amis, ma convalescence se poursuit agréablement. Je
recommence bientôt à voyager à La Havane pour assister aux rapides progrès
qui s’effectuent dans la société nouvelle de Cuba. Mes études m’ont manqué

4 Dirigé par le juge Manuel Urutica. Celui-ci a été nommé président de la République par le
gouvernement révolutionnaire au début de janvier 1959.

24
CONSPIRATION

pendant la réalisation de ce reportage, aussi je reprends avec plaisir mes livres


et je continue à assister aux cours libres et aux conférences de mes amis
professeurs.
Le groupe homogène formé par Fidel Castro, par Che Guevara et par ceux
qu’on a surnommés les « douze apôtres » est si populaire que des millions
de cubains les vénèrent. J’assiste aux procès des tortionnaires qui étaient à la
solde de Batista et j’en vois exécuter plusieurs, dont le chef de police de Santa
Clara, Soso Blanco et son fils.5
Me Raymond Daoust, criminologue de Montréal, est invité comme juriste
étranger à observer le déroulement des procès. Je suis chargé de l’accompag-
ner et de le présenter au chef cubain et à ses lieutenants.
J’accepte de m’occuper des relations de presse étrangère pour le secrétaire
de Castro, le docteur Juan Orta. De plus, j’ai l’occasion de rapprocher le
Canada et le nouveau régime cubain, notamment en créant des contacts
avec des entreprises commerciales canadiennes et les ministères cubains de
l’Éducation et de la Défense. L’Ambassade canadienne ressemble actuellement
à une succursale de Washington, ce qui éloigne les hommes d’affaires du
négoce avec le nouveau Cuba.
Les affaires de la Dominion Bridge et de Canadair font beaucoup de bruit.
Ces compagnies ont signé des ententes avec Cuba; ils doivent livrer vingt-
quatre avions « Jets F 86 ». La compagnie Bond, dirigée par monsieur Scott,
doit habiller les nouveaux policiers et les membres de la force armée de
La Havane. Sur les recommandations de l’ambassadeur canadien à Cuba,
monsieur Allard, le Canada refuse d’émettre les permis d’exportation.
La « Campagne de Joie », une quête de jouets et de vêtements d’enfants,
entamée par moi lors d’une entrevue à Radio-Canada, porte ses fruits. Des
tonnes de matériel arrivent à Radio-Canada. Me Raymond Daoust a d’ailleurs
continué cette campagne à son retour de Cuba, où il a constaté de visu,

5 Soso Blanco, chef de la police secrète du district de Santa Clara - Il a demandé lui-même la
peine de mort - La Cour du Peuple du gouvernement révolutionnaire lui a fait un procès public
pour les crimes répugnants qu’il a commis sous le régime de son chef, Batista (assassinat de
masse de fillettes qui refusaient de se livrer à la prostitution ou encore de jeunes soupçonnés
d’appartenir aux révolutionnaires).

25
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

les besoins du peuple de braves de cette île. Fidel Castro est invité par la
Jeune Chambre de Commerce de Montréal à prendre possession de toute
la marchandise accumulée. Je dois accompagner le chef cubain lors de ce
voyage.
Certains sentiments sont universels. La jalousie fraternelle est ce ceux-là.
Raoul Castro envie son frère et la popularité dont il jouit. C’est humain. Il
voit donc d’un mauvais oeil tous ceux qui gravitent près de Fidel et qui ont
une situation privilégiée.6
L’arrivée de deux journalistes étrangers auxquels je me dois, retarde mon
départ pour Montréal. J’en serai quitte pour rejoindre Fidel dans quarante-
huit heures. C’est suffisant pour que Raoul intervienne et me fasse arrêter à
Santa Clara, où je me trouve.
L’officier d’aviation, le major Luis Valera m’accompage à La Havane où
Raoul m’attend. En y arrivant, nous nous restaurons et nous partons pour
le domicile où je devrai attendre, semble-t-il, le retour de Fidel Castro pour
qu’il décide de mon sort. Je ne suis pas inquiet, celui-ci me connaît bien et il
me libérera.7
Pendant le trajet, en abordant le tunnel qui traverse la baie, notre voiture est
interceptée par un véhicule occupé par deux individus qui m’ont interpellé
au restaurant. Mon gardien est mis hors de combat, les américains me
chargent dans leur voiture et s’engagent rapidement sur l’autoroute de l’est,
Via Guanabo.
Plus loin, ils me mettent au courant du pourquoi de leurs agissements. Ils
sont des agents américains, ils craignent pour ma vie et ils ont fait le nécessaire
pour que je rejoigne Miami sans tarder. Dans la campagne, je suis camouflé
dans un camion qui transporte des légumes. On a aménagé un compartiment
parmi les caisses où je suis à l’aise. Je ne vois plus où je vais que déjà, on me
fait descendre. Je suis dans la cour d’un monastère. J’entre, on me tonsure

6 Cette situation n’a duré que quelques temps; tout s’est replacé quand Raoul a été nommé chef
des forces armées cubaines.
7 Après mon voyage, Fidel a voyagé à Mexico et Caracas durant près de 2 semaines, ce qui a
retardé et annulé son intervention.

26
CONSPIRATION

et je dois endosser la bure monacale, le temps que les recherches diminuent


d’intensité. L’alerte de mon évasion spectaculaire a mis sur pied une équipe
de centaines de soldats à mes trousses.
Après un mois du régime des moines, le major général Williams m’apporte
des vêtements de pêcheur et me conduit à une plage où un petit voilier
m’attend, mouillé dans la baie. Au crépuscule, une barque à rames nous
mène au voilier. Là, seulement, je suis informé de la situation. Je devrai
naviguer seul en direction du nord pendant quatre ou cinq heures, selon la
vélocité du vent. Je mettrai alors le cap sur le 100° ouest, et je serai sur la route
maritime de Miami. Aux environs des îles Andrews des Bahamas, soit vers
vingt-deux heures, je serai repéré par la garde côtière américaine et ramené à
Miami. Mon compagnon saute ensuite dans le doris, après avoir vérifié si j’ai
bien retenu toutes les instructions. Je suis seul, à la grâce de Dieu!!!
Seule lumière que je me permets, pour éviter d’être repéré, une lampe de
poche éclaire de temps en temps la boussole du voilier. Le vent est favorable
et je navigue à quatorze noeuds. La fatigue, l’énervement des événements
de la journée, le vent du large après un mois de réclusion, tout concourt à
me gagner à la somnolence qui m’envahit. Je ne veux pas dériver, alors je
maintiens le gouvernail à l’aide du surplus de corde de tension de la voile que
j’attache à un anneau sur le pont.
Je mange un peu et je reviens à la barre. Le cap n’a pas été déplacé par
l’installation de fortune que j’ai faite. Quelques lumières de la côte de Cuba
sont toujours visibles. Je m’endors.
Une douche froide me réveille. Il pleut à torrents et la mer est démontée.
Je détache le manche du gouvernail et je tente de réduire la voile. La corde,
raidie par l’absorption d’eau rend la manoeuvre difficile. J’ai dû faire un faux
mouvement parce que la voile se rabat sur le mât central et se déchire en
longueur, ce qui la rend inutilisable.
Avec les vagues énormes et la pluie, je risque de me noyer à tout moment. Je
dirige la proue du navire face aux vagues pour diminuer le roulis et donner de
la stabilité à l’embarcation. La boussole indique 10° nord-ouest. Où suis-je?
Je n’en sais rien.
J’ai froid, j’entre dans la cabine pour trouver de quoi me protéger à tout

27
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

le moins de la pluie glaciale. Le jour tarde à se lever. Quand les nuages se


dissipent, le soleil est très haut dans le ciel. Je cherche en vain ce qu’il faut
pour réparer la voile déchirée qui pend lamentablement. Je place au sommet
du mât, un lambeau de toile, ce qui est un signal de détresse et j’attends du
secours. Il n’y a rien d’autre à faire.
C’est le retour de la nuit. J’allume le seul fanal à bord et je retourne dans la
cabine pour grignoter un peu. Je dois ménager le peu de provisions qu’il y a à
bord, ne sachant pas à quel moment je serai secouru. Je m’endors. Vers cinq
heures, je me réveille et je constate qu’il tombe une pluie fine. Je remplis un
bidon d’eau douce, c’est important. Je le conserve précieusement, au cas … je
ne sais pas où je vais et je dérive toujours.
Une vive douleur au bas-ventre m’empêche de me rendormir et même de
me reposer. Les jours, les nuits passent… Dans une demi-conscience j’ai
compté quatre jours, quand j’entends le vrombissement d’un avion. De peine
et de misère, je me traîne à l’extérieur de la cabine où je me suis réfugié, et je
constate que l’avion s’éloigne déjà. Quelques minutes plus tard, il revient en
volant si bas que j’ai peur qu’il n’arrache le mât de ma coquille de no1x. Je
perds conscience.
De temps en temps, j’ai impression de n’être plus seul et qu’on s’occupe de
moi, mais c’est dans un brouillard opaque que j’ai ces sensations. Lorsqu’enfin
je reprends vraiment conscience, une infirmière s’occupe à fixer une bouteille
de sérum à l’aiguille qui est en place dans la veine de mon bras.
Sans force, je m’efforce de parler, je tente de bouger. L’infirmière m’intime
l’ordre de n’en rien faire et elle me rassure en m’informant que je suis en
sécurité dans un hôpital de Miami, qu’on m’a opéré d’une péritonite causée
par la rupture de mon appendice. Tout va bien, tout est sous contrôle. Je
m’endors.
Plus tard, quand je suis assez bien pour penser, je me jure à moi-même que
c’en est bien fini avec les reportages et les aventures. Je laisse volontiers ma
place à d’autres. Ma peinture, mes études en cosmologie et l’animation de
mon émission quotidienne me suffiront à l’avenir.
Vive le calme de ma nouvelle existence. Les aventures que j’ai vécues depuis
presqu’un an mettent fin à ma vie quelque peu nomade. Avec Lydia, la jeune

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CONSPIRATION

cubaine que j’ai arrachée à la prostitution avant l’avènement de Castro, je pars


pour le Canada. Je veux revoir ma patrie qui me manque beaucoup, le peu de
parents qui me restent et aussi rechercher Paule. Je profite de l’occasion pour
me rendre à l’Ambassade de Cuba à Ottawa. On m’y accueille d’une façon
incroyable. On m’invite à me rendre dans l’île, à y vivre où et comme il me
plaira. Le reste de mon séjour au Québec est décevant.
Au retour, Lydia veut revoir les siens. Je la ramène dans son île. Je dois la
rassurer et lui affirmer qu’elle est libre d’y rester si elle le désire. J’adresse un
télégramme à José Ossoris, attaché à Fidel Castro pour le prévenir de mon
arrivée prochaine. Je suis reçu comme un héro et on m’invite à la résidence
présidentielle, où Manuel Urutica m’accueille. Je fais le tour de l’île et je
constate l’état d’avancement des travaux entrepris il y a si peu de temps.
Je reviens seul à Miami où je reprends ma vie de peintre et ma vie
d’études avec la musique et mes amis. Pour eux, je suis presqu’un homme
légendaire pour avoir vécu les aventures cubaine et océanique. En continuant
constamment mes recherches, je réussis à faire valoir les contrastes mouvants
des couleurs qui donnent l’impression de flottement et d’espace à mes
tableaux.

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

30
CONSPIRATION

CAP CANAVERAL: future gare interplanétaire


André Fontaine
International Press -- UPI -- (publié en 24 langues)
24 septembre 1960

Cap Canaveral! Ces deux mots inconnus hier, sont devenus en quelques années les
plus populaires et les plus importants de la carte géographique américaine. Cap
Canaveral est situé sur la côte est de la Floride, à 125 milles au nord de Miami, la
capitale mondiale du tourisme. Nouveau centre d’activités intenses, lieu de curiosité
pour les touristes, mais avant tout, un centre de recherches et de lancement de
fusées; recherches sur les futurs voyages interplanétaires. L’aviation américaine y a
installé à proximité du village de Cocoa Beach, une grande base d’aviation qu’on a
baptisée «Patrick Air Force Base». Le village de Cocoa Beach est le lieu résidentiel
des travailleurs de la base et de leur famille; les deux bases sont situées aux deux
extrémités du village qui devient rapidement une ville.
Hier, Cap Canaveral n’était qu’un point aride, isolé de la Floride, habité surtout
par les scorpions et les serpents. Il y a seulement sept ans, le seul habitant de cet
endroit était un pauvre ermite. Solitaire, il vivait là depuis près de vingt-cinq ans,
sur cette côte inhospitalière, dans une hutte de feuillage, se nourrissant de poissons,
de noix de coco et d’oranges. Aujourd’hui, Cap Canaveral abrite environ 18,000
savants et techniciens. Les terrains se vendent à plus de cent dollars la verge carrée.
On y vient de tous les coins des États-Unis. Pourtant, à Cocoa Beach, il n’y a aucun
cinéma, peu d’endroits de récréation ni même de casino.
Il y fait très chaud et l’atmosphère y est trop lourde pour qu’on y reste enfermé.
L’air si si salin que les automobiles, laissées sans protection pendant quelques jours,
y rouillent. Mais ce que tous viennent voir, c’est cette future gare interplanétaire,
Cap Canaveral.
Dans l’environnement autrefois désert, au coeur même de Cocoa Beach, s’est
élevée une ville magnifique aux maisons ultra-modernes et aux couleurs pastel.
Aux 25,000 habitants, il faut ajouter les milliers de touristes venus assister aux
lancements de fusées vers le cosmos, qui, après leur voyage dans l’espace sidéral,
retombent dans l’océan Atlantique.
La limite imposée aux curieux est de douze milles de l’endroit du lancement. Les

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

touristes paient jusqu’à $25.00 la nuit pour une chambre d’hôtel, à condition bien
entendu, d’en trouver une qui soit libre. Il faut réserver des semaines à l’avance
pour être convenablement logés.
Les touristes peuvent loger au «Starlite», sorte de motel-hotel érigé dans un style
mystérieux. A l’entrée de l’établissement donnant sur la route principale, on peut
apercevoir une immense fusée pointée vers le ciel. C’est là que je prends mon gite
lorsque je séjourne à Cap Canaveral. Les chambres sont décorées de façon originale;
les murs sont peints de scènes donnant l’illusion du flottement dans l’espace. Les lits
sont suspendus au piaf ond par des câbles qui donnent une vision lointaine de la
base de lancement. Vision d’un autre monde!
D’autres motels ou hôtels affichent: Jupiter, Missile, Bomark, etc… Leurs salles
à dîner arborent une décoration aussi originale, ainsi, elles prennent l’allure de
satellites artificiels qui donnent une vision panora,nique à effet de trois dimensions
de notre planète vue de la lune. Les ascenseurs ont aussi subi l’influence et sont
copiés sur ceux des fusées.
À Cap Canaveral, on boit des Marstini; au menu figurent des hors-d’oeuvres
astronomiques, des consommés lunaires, des steaks Martiens; comme dessert, on
vous offre des Frosted Mooncakes, gâteau délicieux à la noix de coco en forme de
satellite, recouvert d’une glace savoureuse.
Le moindre signe annonciateur d’un nouveau lancement fait faire aux agences
de voyages des affaires d’or avec les milliers de touristes qui s’amènent des milieux
touristiques de la Floride et des quatre coins des États-Unis. Afin d’être sûrs de
ne pas manquer le lancement, plusieurs frètent un avion privé; ce lancement sera
pourtant télévisé, diffusé dans les cinémas et commenté par tous les média. Enfin,
chacun s’extasie sur Cap Canaveral, seul point des États-Unis où l’on n’est qu’à
vingt minutes de Moscou - en fusée, bien entendu.
Les employés de la base et leur famille sont tous aussi très enthousiasmés à chaque
lancement. Les fusées constituent le centre d’intérêt général, l’objet de toutes les
discussions. Les salaires sont très élevés pour les employés de la base, aussi, ils sont
très à l’aise, mais ils doivent s’accommoder de conditions de vie assez inconfortables.
Beaucoup doivent vivre dans des caravanes sans canalisation pour l’eau courante.
En plus des cours réguliers, les enfants étudient à l’école, l’histoire de la fusée et
les mystères de l’espace. Ils apprennent en plus, l’histoire de leur pays, comme tous

32
CONSPIRATION

les enfants du monde. La fusée, c’est également le sujet de conversation courante de


tous les habitants de ce coin du monde. De nombreux nouveaux-nés portent des
noms tels que: Jupiter, Bomark, Juno, etc … Un savant de la base me fait remarquer
que sans aucun doute, les parents diront bientôt à leurs jeunes: «Rocket, ne va pas
dans la rue, tu risques de rencontrer un Bomark».
Il y a également les loisirs qui sont réduits; la télévision fonctionne mal, parce
que les ondes sont troublés par les ondes émises par les départs quotidiens de fusées
ou d’essais de lancement, aussi par les puissants transmetteurs qui communiquent
avec les autres centres de repérage du monde entier.
Il en est de même pour les spectacles de cinéma en plein air, on n’en installe tout
simplement pas, parce que la réflexion des projecteurs risque de gêner les travaux
en mêlant les signaux lumineux de la station de lancement. Personne ne s’en plaint.
On se baigne au clair de lune, sous les étoiles brillantes de cette région du monde, en
attendant le prochain départ de la fusée qui sera lancée dans la nuit. Les curieux s’y
rendent très tôt, des heures à l’avance pour s’assurer d’un bon poste d’observation,
car les allumages ont lieu en général, aux petites heures de la nuit. Ainsi, on se
retrouve finalement au «bal de la nuit» pour élire … «Miss Fusée».
La base de lancement est étroitement gardée par une haute muraille électrifiée
et patrouillée par des agents spéciaux du gouvernement américain. L’ensemble des
installations a une superficie d’environ cinq milles sur quinze, mais il est prévu
qu’on puisse facilement l’agrandir selon les besoins. Le gouvernement a à cet effet
acheté des milles de terrain autour du complexe. Sur la base elle-même, on aperçoit
différentes fusées en cours de montage sur leurs structures, d’autres qui sont presque
prêtes au lancement éventuel. Nous avons vraiment l’impression d’être sur une
autre planète. Les savants sont habillés de vert, masqués comme des chirurgiens, les
techniciens, eux, sont vêtus de blanc ou de gris.
Nous ne sommes que 80 correspondants de presse acceptés sur le terrain même de
lancement. Une enquête longue et minutieuse de la part du gouvernement américain
est nécessaire à l’accréditation, surtout lorsqu’il s’agit d’un étranger. Je suis le seul
Canadien à faire partie de la presse officielle de Cap Canaveral, et cela depuis
l’avènement de la base en 1957, alors que l’endroit n’était que boue, marécage et
immense jungle tropicale.
Nous sommes installés à environ un demi mille de l’emplacement du lancement

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

dans une galerie semblable à celle que les journalistes occupent lors des parties de
baseball ou de hockey. Le service d’aide aux journalistes est bien organisé. On doit
se présenter quelques jours d’avance dans des autobus spéciaux, verrouillés après
l’identification qui est vérifiée et revérifiée à plusieurs reprises durant le trajet pour
la base Patrick.
Pendant ces quelques jours, nous assistons à des conférences de presse, on vérifie
et ajuste nos appareils caméras ou magnétophones, etc … Le Major général Reed,
militaire d’une grande gentillesse et son assistant Joe King sont les responsables qui
nous accompagnent tout le long de notre séjour.
À Cocoa Beach, lorsque les savants, les techniciens partent pour une couple de
jours pour un lancement ou une autre cause, les épouses ou les amies organisent des
réunions féminines égayées de présentations de mode ou de coiffures d’avant-garde.
Dans le bureau, le Major général Reed met à notre service un secrétariat complet
avec téléphones, films, photographies, enfin tout ce que nécessite notre métier de
reporter. Si nous avons besoin d’un dessin, une équipe est à notre disposition et
quelques heures plus tard, nous sommes en possession du matériel représentant des
plans imaginaires de tout ce que notre imagination fertile peut sortir.
Depuis l’ouverture de fa base, j’ai assisté à plus de cinquante lancement et, à
chaque fois, je retrouve des émotions nouvelles, un spectacle enthousiasmant. Les
effets de lumière lors de la mise à feu, le bruit de tonnerre de l’engin, le décollement
vers le ciel, tout l’ensemble est impressionnant, même si quelques minutes après la
mise à feu, la fusée ressemble à une étoile très brillante dans la nuit.
À Cap Canaveral, il est facile de constater que les savants travaillent avec ardeur
au développement de la science interplanétaire pour apporter à l’humanité, les
secrets du cosmos.
Plus de 250,000 industries privées sont directement ou indirectement engagées
dans le programme de recherche spatiale et dans la construction des fusées. Le coût
d’administration de la base est actuellement minime comparativement aux coûts
éventuels de la base de l’avenir. D’un milliard qu’elle a coûté, vers 1968, ce milliard
représentera le coût d’un seul lancement vers les planètes, d’un satellite articiciel et
peut-être d’un homme dans l’espace ou sur la lune, ou en orbite autour de la terre.
Tout cela n’est que projection, mais peut-être que l’homme aura été mis en orbite
avant cette époque, quand on considère les stupéfiantes découvertes quotidiennes de

34
CONSPIRATION

la technologie de l’espace.
À l’heure actuelle, les États-Unis ont déjà trois engins dans l’espace. Le plus
impressionnant est le Vanguard lancé le 17 mai 1958. Il est destiné à flotter dans
l’espace pendant environ 200 ans. Dans les laboratoires, on peut à chaque minute
capter ses signaux très précis. Le père de la fusée allemande, le docteur Von Braun,
me confiait il y a peu de temps, « Le jour n’est pas loin où toutes les communications
se feront par fusées. Il y aura peut-être des relais de radio et de télévision en
permanence avant 1968. On pourra alors à ce moment, faire des transmissions en
direct d’un continent à l’autre ».
L’ensemble de ces projets a néanmoins deux visages. D’une part la défense qui
suppose la guerre et d’autre part, l’aspect constructif qui semble avoir pour but de
prolonger la vie humaine. C’est de là que naît le conflit. Qu’adviendra-t-il de toutes
ces découvertes et de toutes ces belles propositions humanitaires? Cette question
reste sans réponse pour le moment.

André FONTAINE

En octobre, je me rends à New York rencontrer Maurice Zouari de Téléradio


Production. J’en profite pour visiter des amis et mettre à jour quelques affaires.
Zouari me propose de réaliser un long métrage sur l’aventure cubaine. Avec
les séquences de film emmagasinées, la NBC pourra télédiffuser dans le cadre
de «Bold Journey», une partie de mes observations sur la Révolution cubaine.
Malgré mes bonnes résolutions, le virus du journalisme me reprend; quand
on y a goûté, il est difficile de s’en passer. Les reportages en pays étrangers,
les rencontres enrichissantes, l’imprévu de la vie journalistique me manquent.
Aussi, suis-je très heureux de signer un contrat avec la firme new-yorkaise
pour réaliser, en plus du reportage sur Cuba, une série d’émissions sur
l’Amérique latine.
Une équipe est déjà sur place et c’est de New York que nous partirons à
bord d’une caravane mobile, gracieusement équipée par la compagnie Dodge.

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

Pendant deux semaines, nous faisons connaissance et nous nous préparons


matériellement. À la veille du départ, nous participons à une émission
explicative sur les buts de l’expédition qui a pour thème: «Connaissons mieux
les Amériques»; toujours dans le cadre de «Bold Journey», diffusé par la
chaîne nationale NBC.
Il s’agit pour notre groupe de créer un climat de bonne entente dans les pays
que nous visiterons. Nous y ferons des reportages sur les habitants, sur la vie
quotidienne de ces gens, sur les attraits touristiques, sur le climat politique
et l’actualité humaine. Nous traverserons ainsi le Mexique, le Guatemala, le
Honduras, Salvador, Costa Rica, Panama … Si c’est possible, avec l’équipement
dont nous disposons, nous irons travailler également en Amérique du Sud.
Les Caraïbes et les Antilles nous attirent aussi, mais … nous verrons en temps
et lieu …
Le jour du grand départ est arrivé! L’équipe se compose de ma secrétaire
qui agit comme assistante à la production, d’un caméraman et d’un technicien
du son et de l’éclairage. Une foule de curieux assiste à notre sortie du centre
de Broadway.
En passant par Baltimore, nous piquons sud-ouest pour rejoindre Laredo
ville frontière du Mexique et du Texas. Les douaniers et les agents d’immigra-
tion nous reçoivent et inspectent avec ravissement notre véhicule. Celui-ci est
climatisé et contient tout l’équipement technique et autre dont nous aurons
besoin; téléphone, radio, télévision, trousse de secours bien garnie, provisions
d’urgence pour un mois, etc … De plus, la caravane est munie de six roues
motrices, ce qui préviendra certaines pannes et nous aidera à passer à travers
champs ou dans le désert. Les routes endommagées ne nous font pas peur. Il
a fallu prévoir que si les travaux de la route PANAM sont commencés, ils ne
sont pas terminés et que souvent, il n’y aura qu’un tracé de piste reliant deux
tronçons de route à traverser et que, certaines pistes aboutissent à la mer.
Après quelques heures de repos et des prises de vue à Laredo, nous sommes
en route pour Monterrey. La plaine que nous traversons ne nous signale
aucun changement panoramique si ce n’est la différence qui existe entre les
clôtures du Texas et celles du Mexique; les premières sont en bois, celles-là
sont en maçonnerie. Le territoire a une vocation agricole exclusive; bétail,

36
CONSPIRATION

volailles et culture maraîchère s’y rencontrent. Les Texans sont les clients
habituels du nord-est du Mexique à cause des facilités de transport qui y
existent et qui favorisent un écoulement avantageux des produits.
La création de coopératives commence à porter ses fruits sur l’économie
de la région. En effet, les efforts tendent à faciliter le transport à prix réduit
vers Mexico et les autres centres du sud du pays, pour éviter l’exportation,
surtout celle des bovins.
La vie touristique de Monterrey est très animée et les habitants sont
hospitaliers. Ici le contrôle des loisirs est moins rigoureux que celui qui existe
aux États-Unis, aussi les Américains traversent-ils volontiers la frontière pour
venir s’y amuser sans trop s’éloigner.
Matehula est l’étape suivante de notre itinéraire; centre de culture et
d’élevage, le touriste s’y fait rare. L’ascension régulière vers la région des
plateaux nous mène jusqu’aux deux mille mètres d’altitude de la capitale.
L’autoroute que nous suivons est toute neuve. le parcours est magnifique
dans cette région où le bosquet recommence à fleurir; les pins parasol, les
sapins tropicaux argentés forment dans les cyprès sombres, un décor reposant
dont le plus grand charme est sans doute le parfum des résineux qui nous
rappelle celui de notre pays.
Nous voici sur l’autoroute d’approche de Mexico. La banlieue nous
permet d’apercevoir les haciendas luxueuses qui cachent mal, derrière leurs
façades éblouissantes, les pauvres maisons des fermiers au service des riches
propriétaires.
Le senor Lionel Molina, étudiant en médecine de l’Université de Mexico,
nous offre l’hospitalité dans la villa de ses parents, qu’il occupe seul pour
le moment. Ceux-ci sont actuellement à leur résidence de Managua, au
Nicaragua.
Mexico rivalise facilement de magnificence avec Madrid et Florence par ses
marbres lumineux et son décor luxueux, du moins dans le quartier où nous
résidons. La vie pour la classe bourgeoise, donne l’impression d’un dolce
farniente perpétuel malgré la vigueur et l’ampleur des entreprises privées. De
onze à quinze heures, c’est la sieste, la ville semble morte; l’activité s’étend
ensuite jusqu’à une heure avancée de la nuit.

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

Notre ami Lionel est le beau-frère du président du Mexique. Il lui est


facile de suggérer à celui-ci de nous inviter à séjourner dans une de ses
villas d’Acapulco. Après une semaine dans la capitale, nous descendons
vers le Pacifique. La route en lacets nous fait apprécier le pittoresque
panorama qui nous mène vers la chaleur et l’augmentation de la pression
atmosphérique. L’apparition d’Acapulco et de ses montagnes est un spectacle
unique, grandiose.
Nous sommes attendus à la villa présidentielle et tout le temps de notre
séjour, nous y sommes traités comme des rois. Quand les séquences de film
que nous devons tourner risquent d’être dangereuses, la garde présidentielle
ou des policiers nous escortent avec courtoisie. Les chantiers de construction
pullulent. Les palaces hôteliers où le service rivalise facilement avec celui des
endroits les plus huppés du monde, nous accueillent quand nous ne rentrons
pas à la villa pour un repas.
Les Nord-Américains forment la clientèle touristique habituelle de la place.
L’élégance et le bon goût s’y côtoient. Certaines personnalités s’y sont établies
à demeure. Martin Strauss, peintre et écrivain, l’a fait; il se joint à l’équipe
et nous guide chez des tribus du sud du Mexique et de l’Amérique Centrale,
dont il a appris les dialectes. Après six semaines de travail et de repos alternés,
nous reprenons la route vers Mexico en passant par Taxco, centre de mines
d’argent, où nous assistons à l’inauguration de l’hôtel Posada.
Dès notre arrivée dans la capitale, je me renseigne sur l’essor gigantesque de
la construction dans le pays. Le personnel de la Société Financière Nationale
me fait voir toute la gamme des activités pour lesquelles elle a été créée:
centres sidérurgiques, hôtels. houille blanche, tourisme, culture, petites
industries, centres culturels et récréatifs. Je rencontre également l’explorateur
français Pierre Ivanoff, découvreur des trésors de civilisations anciennes de
l’Amérique latine. On me l’avait présenté aupravant à New-York. Il nous
donne des indications précieuses sur des endroits spécifiques du Guatémala
et du Yucatan pour la poursuite de notre expédition.
Veracruz d’une sauvage beauté, est le but de notre prochaine étape. Nous
traversons le Popocatepelt, la montagne qui fume, dont le faîte est recouvert
de neige dans ce pays tropical. Les indigènes sont ravis de nous voir;

38
CONSPIRATION

ils nous assurent que d’ici une semaine, nous serons aussi à l’aise qu’eux-
mêmes pour respirer. Nous avons de la difficulté à nous habituer à l’altitude.
L’ambiance cordiale de l’agglomération de style colonial est accentuée par le
site enchanteur et la chaleur des habitants. La route descend rapidement vers
Puebla et domine la plaine qui s’étend jusqu’au golfe du Mexique. Nous en
sentons déjà la chaleur et l’humidité qui nous pénètre. Nous visitons quelques
usines de tissus synthétiques et nous arrivons à Veracruz.
La côte vers le Yucatan traverse Coatzacoalcos et nous empruntons le
nouveau pont qui enjambe la baie vers Campecha. Après deux jours de route,
nous sommes les hôtes du nouvel hôtel Merida de la ville du même nom.
Nous faisons quelques excursions dans les plaines du Yucatan où les vestiges
de la civilisation du VII siècle sont étudiés par un groupe d’archéologues de
l’Université de Mexico. Pierre Ivanoff nous a bien recommandé de ne pas
manquer d’arrêter là: il a raison, c’est à voir!
Le Guatémala nous attend. Notre ami Lionel nous quitte momentanément
à San Cristobal de las Casas et retourne à Mexico. La courtoisie règne au
poste douanier du pays. Nous couchons à Quetzaltenango et dès le lendemain,
nous sommes en route pour le Salvador en passant par San José.
Je sais qu’il n’existe pas de relations diplomatiques entre le Canada et
l’Amérique Latine. Aussi, ai-je entrepris de correspondre avec le premier
ministre du Canada, l’honorable John Diefenbaker, pour le tenir au courant
de mes rencontres dans tous ces pays. À chaque capitale que je traverse, je
m’enquiers de l’intérêt que pourrait susciter l’ouverture d’une ambassade
canadienne. Les dirigeants du Guatémala, du Nicaragua, de Costa Rica, de
Panama et de El Salvador sont très favorables à l’idée.
Alors que je suis à l’ambassade britannique de San José de Costa Rica, le 10
février 1961, je reçois une lettre du premier ministre canadien. Il y est joint
une copie du Hansard du 20 janvier dernier; la création d’une ambassade
canadienne pour les cinq pays y est annoncée. Ma modeste contribution a
porté ses fruits.
L’étroitesse de la bande de terre qui longe le Pacifique et les hautes falaises
qui surplombent la plage rendent la route pittoresque. Le long du parcours,
les volcans sont d’une beauté à vous couper le souffle. À El Salvador, la

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

capitale, nous sommes les hôtes du colonel Pinto, beau-frère de Lionel. Il


nous guide dans nos reportages et son aide est précieuse. Par San Miguel,
nous arrivons à Managua du Nicaragua. Lionel nous rejoint et nous présente
à sa famille, au Président du pays et aux Samosa.
La grande attraction du pays est Granada sur le lac Nicaragua. Un séjour de
quelques jours sur ce lac perché sur les plateaux de l’Amérique Centrale, nous
permet de rapporter des images d’une richesse inouïe. Nous descendons
ensuite vers San José et Limon où nous nous embarquons pour Baranquilla.
La traversée est magnifique et se fait sur une mer d’huile. Trois jours et deux
nuits de repos complet sont salutaires à toute l’équipe.
Malgré les multiples frontières que nous traversons, nous retrouvons dans
chacune des républiques, des liens communs. Les habitants ont le même
esprit, la même nonchalance, le même sourire et le même manana. Deux
jours sont nécessaires à Baranquilla pour finir de préparer notre randonnée
vers Bucaramanga. L’ascension vers Bogota est difficile à cause de l’étroitesse
de la route pourtant bien entretenue.
De là, nous descendons vers Quito en Équateur. Les prises de vue
continuent quand nous repassons vers Popayan, Neiva et Bogota. À ce dernier
endroit, nous nous installons pour deux semaines, invités par le docteur
Fernando Garcia que je connais depuis mon arrivée en Floride. Il séjournait
alors à Miami Beach avec sa famille et un groupe d’amis.
La capitale de la Colombie est la ville d’Amérique Latine que je préfère entre
toutes. Nous logeons dans le domaine de l’exdictateur du pays, transformé et
devenu le Club Militar.
Je suis à Salvador quand le gouvernement est renversé en 1961. Page
suivante, un reportage qui rapporte le fait que mon auto, parmi tant d’autres,
est détruite, pendant le soulevement. Les balles sifflent toute la nuit en
direction de notre hôtel, La Casa Clark.
À la fin de janvier 1961, nous arrivons à Caracas. A peine sommes-nous
installés, qu’un télégramme m’est remis. On réclame ma présence à Miami
pour y régler des problemes de commandites pour mon émission qui continue
à être diffusée quotidiennement. Jusqu’à Valencia au Vénézuela, l’équipe sera
seule pour couvrir la région, mais je les sais capables de le réaliser. Je laisse

40
CONSPIRATION

quand même des instructions précises et nécessaires, puis je m’envole vers


chez moi.
Je suis bien aise de retrouver ma bonne Maria, mes amis, ma maison et mon
bureau où je suis attendu. La saison touristique est terminée et les annonces
publicitaires aussi. Je fais les démarches qui s’imposent pour combler cette
lacune à mon émission quotidienne, je remplace les commandites périmées
en quelques jours. Les contrats seront signés, l’heure d’antenne française peut
continuer.
La vie sociale de Key Biscayne est la même et je suis heureux de retourner au
Yacht Club qui possède un de mes tableaux. Dominique, un employé du Club,
me signale que si j’en ai envie, il y a une bonne occasion pour quelqu’un qui
serait intéressé à acquérir un bateau. Par curiosité, je me dis captivé par l’idée.
Un industriel suédois a traversé l’Atlantique à bord du Prince Vaillant, un
voilier de soixante-dix pieds. Il veut retourner chez lui par avion et cherche
un acheteur pour son bateau qu’il me fait visiter. Je suis emballé par ce bijou
de voilier, mais je n’ai pas la somme qu’il réclame. Je lui offre dix mille dollars
qu’il refuse, comme je m’y attendais. Je pars pour New York rencontrer mon
ami Zouari et j’oublie l’affaire.
En plus de visiter Télé-Radio dans la métropole américaine, je visionne
des séquences nouvelles des reportages que mon équipe continue d’envoyer
régulièrement et je signe un contrat d’extension sur l’Amérique du Sud. C’est
alors que ma secrétaire de Miami me téléphone pour m’informer que le
Suédois veut bien me laisser le bateau pour dix mille dollars, le montant qu’en
blaguant je lui avais offert avant mon départ.
J’effectue les démarches nécessaires à l’achat du voilier et j’ajoute au contrat
que je négocie, une série sur les Antilles. En revenant à Miami, mon avocat
me remet les titres de propriété du bateau. La transaction est conclue.
Un navigateur d’expérience, Dominique, celui qui m’a signalé l’aubaine,
prend la barre après toutes les formalités d’usage remplies (assurances,
vérifications, plein d’essence, etc … ). Je transborde une partie de ma garde-
robe et le 8 avril, j’effectue mon premier départ du Yacht Club de Key Biscayne.
La traversée se fait sur une mer d’huile et nous devons négliger la voile.
J’observe bien Dominique afin de faire mon profit de son expérience. Nous

41
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

faisons escale pour remplir le réservoir de mazout et le 19 avril nous entrons


dans le port de Caracas. Par radio, j’ai prévenu de notre arrivée mes amis de
l’équipe. Je suis fier de mon Prince Vaillant. Ils nous aident a accoster au quai
du Yacht Club.
À Miami, j’ai embarqué un couple de Torontois. Avec huit cabines à
bord nous n’avons pas de problemes de logement. Nous procédons au
développement des films sans tarder. Je m’occupe ensuite de vendre la
caravane mobile qui ne nous servira plus pour l’expédition.
Le 21 avril, nous appareillons vers Belem au nord du Brésil où nous arrivons
le 26. Nous y passons deux jours pendant lesquels je cherche un véhicule
assez grand pour transporter du matériel technique et assez petit pour être
embarqué à bord du Prince Vaillant. Une familiale Fiat 600 nous rendra les
services attendus.
Avec mon assistante, je quitte le groupe qui nous rejoindra à Rio de Janeiro.
Nous nous envolons elle et moi, vers Brazilia dont l’inauguration est annoncée.
Le transfert du gouvernement dans la nouvelle capitale doit être le clou de ce
voyage.
Un sentiment étrange m’étreint à l’atterrissage. Un aérodrome pas terminé,
un ilôt de gratte-ciels, des édifices à logements en béton décorés de toutes
les couleurs, tout me fascine. De rares baies vitrées illuminées démontrent la
vie présente. Je reconnais le style Le Corbusier, cet architecte génial, mon
maître.
Un immense bidonville entoure ces superstructures. Il est habité par
les ouvriers qui travaillent à l’érection de cette ville-champignon. Cette
population s’amuse d’un rien, rit de tout pourvu que son estomac soit bien
rempli.
Une limousine nous pilote jusqu’au El Grand Hotel où sont logés les
représentants de la presse. Les larges boulevards illuminés sont déserts. On
dirait une ville-fantôme ou encore, un monde de l’an deux mille. Pendant
trois jours, mon assistante et moi filmons les bouts de pellicule nécessaires
à notre reportage. Un avion nous conduit ensuite à Rio de Janeiro où nous
attendons le Prince Vaillant et son équipage. La plage en face de l’hôtel s’étire
sur six kilomètres.

42
CONSPIRATION

Rio est une ville unique. La mosaïque des trottoirs semble un jardin ou
la fresque d’un dessin qui s’étend sur les deux côtés de la chaussée très
large. Chaque carrefour donne une vision différente de la ville. Malgré
le déménagement du gouvernement fédéral, Rio ne change pas. Les gros
édifices, les maisons de style colonial, les favelas restent en place.
Les défilés carnavalesques passent sous nos yeux avec des pleurs gais et
ironiques, versés sur le malheur de la capitale détrônée. Les embouteillages
restent constants aux environs de Cinélandia et de l’avenue Rio Branco. Les
ambassades, les grands commerces ont toujours pignon sur rue. À cause du
Pain de Sucre dans la baie de Rio (colline surmontée d’un Christ gigantesque
qui a souvent la tête dans les nuages) l’expansion de la ville est limitée.
La vie nocturne de Rio et l’effervescence de ses habitants joyeux et
insouciants sont dignes de la réputation qu’on leur fait dans le monde entier.
Les voitures circulent dans les larges avenues à des allures de rallye.
Le Prince Vaillant entre en rade de Rio le 5 mai. L’équipage est en forme
pour continuer sans tarder; le couple torontois, le docteur et madame Sang, se
joint officiellement au groupe pour allonger sa lune de miel et pour travailler
avec nous à la production. Avec eux deux, nous pourrons doubler le travail;
nous nous séparons en deux groupes: une équipe par voie de terre et l’autre
par voie maritime. À chaque port, nous joindrons nos travaux respectifs et
ceci, jusqu’à Buenos Aires. Le résultat dépasse nos plus optimistes espérances.
Buenos Aires est une ville gigantesque qui n’a nulle part au monde sa pareille.
Sur un édifice de douze étages, on a aménagé une piste de course automobile
… Et tant de choses que nous n’avons pas le temps de voir.
De là nous poursuivons vers Mar del Plata et Bahia Blanca, centres
touristiques et plages de luxe de l’Amérique du Sud. A la mi-juin, nous
remontons la côte vers le Brésil. Salvador, pittoresque village de style castillan
nous offre son charme particulier pour quelques heures; seule l’industrie
touristique le fait vivre, tout le reste périclite. Nous passons quelques
jours dans l’ambiance très spéciale et très sentimentale de Macumla, nous
y tournons quelques séquences de film et… il nous faut continuer malgré
l’atmosphère languide qui nous invite à prolonger notre séjour qui pourrait
être paradisiaque.

43
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

Recife nous accueille et j’y fais la connaissance d’un personnage très


controversé, Mgr Helder Camara. Notre périple nous conduit ensuite à
Natal et Sao Luiz. Ces villes manquent d’animation et d’attraits. Leur
situation géographique, au niveau de l’équateur, n’encourage ni le commerce
ni l’industrie. Les touristes boudent la chaleur et l’humidité tropicales qui y
règnent.
En quittant la côte brésilienne, nous voguons vers la Guyanne hollandaise
où je charge le Centre Maritime de faire une révision complète des moteurs
et de la coque du voilier. La différence qui existe entre les deux pays aux
frontières communes nous saute aux yeux. Après l’insouciance des Brésiliens,
la persévérance active des Hollandais nous stimule et nous engage a filmer la
colonie pour le profit des téléspectateurs.
Les Antilles nous attirent comme un aimant et après une semaine passée
à Paramarilo, la brise nous permet la navigation a voile sur un yacht remis
à neuf. Port-of-Spain est notre premiere escale des Iles. Il y a peu de blancs
dans cette île. Dès le lendemain nous mettons le cap sur Bridgetown à la
Barbade. Cette île sans relief est fréquentée par les touristes américains et
canadiens. J’y rencontre beaucoup de visages familiers. Nous nous attardons
deux semaines dans cet éden exotique et nous le quittons avec regrets.
Nous nous acharnons à visiter le plus grand nombre d’îles possible et nous
espérons en rapporter des images enchanteresses. Les nuits fraîches passées
sur le yacht sont reposantes et les journées sont riches en séquences filmées
sous les palmiers. Nous rencontrons beaucoup de canadiens qui se sont
établis à demeure aux Antilles. Plusieurs couples s’y sont installés à leur
compte. Dans beaucoup de cas, les épouses gèrent avec bonheur l’hôtel qui
leur appartient tandis que les maris, eux, organisent des voyages en pleine
mer, pour la pêche ou simplement, pour le tour de bateau que le touriste veut
effectuer. Nous en avons rencontrés de fort sympathiques.
À Fort-de-France, René Garein que je connais depuis que j’habitais à
Montréal, nous sert de cicérone. Nous visitons des amis à lui et il nous
guide dans les environs. Nous nous attardons chez ces gens accueillants
jusqu’à la mi-septembre.
La Guadeloupe nous ouvre maintenant les bras et nous y séjournons une

44
CONSPIRATION

semaine. Nous quittons avec regrets Antigua pour nous diriger vers d’autres
paysages. Anquila est l’étape terminale de cette partie de voyages et de
reportages. Cet endroit, où on compte 6,000 habitants, est paradisiaque,
les gens y vivent à l’état primitif. On y ignore le téléphone et l’électricité.
Pêcheurs et paysans vivent dans une paix harmonieuse qui n’existe nulle part
ailleurs. Ils ne connaissent ni la haine, ni la peur, ni laméchanceté, ni le stress
ni aucun des maux du monde civilisé. En quittant ce lieu enchanteur je me
fais la promesse d’y revenir.
Notre itinéraire nous mène à Puerto Rico, plus précisément à San Juan. Il
est prévu que nous y séjournerons environ une semaine pour y tourner des
images colorées. Les vacanciers en quête de latinisme délaissent volontiers
La Havane pour cette ville typique. On y trouve les mêmes spectacles qu’à
Miami et qu’à Las Vegas. C’est décevant.
Le caméraman et mon assistante décident d’unir leurs destinées pour le
meilleur et pour le pire. Capitaine du yacht, je procède à la cérémonie.
Le groupe se rend ensuite à Haïti et à la Jamaïque, alors que je m’envole
vers Miami parce que les événements de l’invasion de la Baie-des-Cochons
bouleversent nos plans.
En arrivant chez moi, un télégramme m’attend depuis une semaine. Je
l’ouvre et j’y apprends le décès de ma mère. Cette nouvelle me bouleverse
d’autant plus que j’avais projeté d’aller la chercher pour qu’elle vive avec moi
durant les mois d’hiver à Key Biscayne.
Je ne peux plus rien pour elle, même pas assister à son inhumation. Je n’ai
envie de voir personne, je m’enferme chez moi. Je revois tout ce qu’elle a fait
pour moi, les soins dévoués que seul un coeur de mère peut prodiguer, l’amour
avec lequel elle m’a soigné quand j’étais si malingre après l’incendie, sans pour
autant négliger mon père ou ses nombreux autres enfants. Je pense aussi à la
grande maison qu’elle a gardée si accueillante pour les siens et pour les gens
du village qui savaient y être reçus généreusement; ceux qui venaient jouer
aux cartes, ceux qui venaient discuter politique et les nombreux miséreux
pour qui il y avait toujours une place à table…
Je passe quelques jours dans une torpeur profonde dont viennent me tirer
des amis du Québec, qui viennent s’installer chez moi à cause de la pénurie

45
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

de chambres d’hôtel en cette saison.


Je dois rejoindre mon équipe de production à Port-au-Prince. J’invite donc
mes hôtes à bord de mon yacht. Nous continuerons le périple en Jamaïque.
Le président Duvallier et ses amis nous font un accueil extraordinaire.
Chacun s’évertue à rendre notre séjour inoubliable. Trois jours plus tard,
nous appareillons pour nous rendre à Ocho Rios, port du nord-est de la
Jamaïque. La saison bat son plein, en ce mois de novembre. Les touristes
américains et britanniques abondent sur les plages dorées et oublient les
rigueurs d’un automne finissant dans leur pays. De nombreux Montréalais
nous interpellent amicalement. Mes compagnons et moi en sommes ravis.
De là, nous côtoyons l’île par le sud et nous nous arrêtons quelques jours
à Kingston. Nous continuons à Montego Bay et nous célébrons Noël à
Nassau. J’y rencontre des hommes d’affaires qui me convainquent de me
porter acquéreur de terrains sur l’île de Grand Bahamas. Cet endroit est
promis à un développement considérable, surtout à Freeport. Après une
semaine passée à cet endroit de rêve, après quelques investissements,mnous
reprenons la mer vers Key Biscayne.
A Miami, je recommence à peindre et, avec les investissements que j’ai
faits depuis quelques temps, je commence a goûter le fruit de mon travail.
Mon train de vie s’améliore, le cercle de mes amis s’élargit et les amateurs
d’art s’intéressent de plus en plus à ma technique cosmonitique. La vie est
agréable entre ma peinture, mes études que je n’ai jamais négligées même en
voyage, mes émissions quotidiennes auxquelles collaborent toujours Pascale
et Jacquie. En plus de la recherche que j’ai entreprise pour trouver le médium
qui donnera le relief voulu et la profondeur rêvée à mon oeuvre, je me sens
attiré par la théologie moderne où je trouverai la finalité vers laquelle tend
tout être humain.
Au printemps 1962, Colette Bonheur que je connaissais depuis des années
vient me visiter avec son mari Gerry Robinson et leur fils Christian. Ils se
cherchent une résidence dans le sud. Je les convaincs de s’installer à Freeport
et je suis heureux de leur transférer deux titres de propriété. Ils s’établissent
là-bas et ils y vivent heureux jusqu’à ce que la mort de Colette les sépare
brutalement et prématurément.

46
CONSPIRATION

Je fais l’acquisition d’une nouvelle voiture et je décide de faire un pélerinage


dans mon village natal. Jacquie qui travaille à l’émission de WMIE depuis
un bon moment désire aussi se retremper dans l’atmosphère familiale. Nous
partons pour le Québec. Je passe quelques jours dans la famille de Jacquie et,
malgré les insinuations de la part des parents qui voudraient bien nous voir
unis elle et moi, je sais que Paule règne toujours sur mon coeur et je pars sans
rien changer dans nos relations amicales.
Pendant plusieurs mois, les reportages pour les différentes agences de
presse me sollicitent toujours, mes études de plus en plus avancées, ma chère
peinture et les recherches sont les seules occupations de ma vie. Après de
cuisants échecs, je mets au point un matériau qui donne, mêlé à la peinture,
l’effet d’infini que je cherche depuis si longtemps. La fibre de verre liquide au
silicium que je baptise TEXMOS donne naissance à l’art cosmonitique. Cette
technique est unique au monde; il en résulte un relief et une profondeur qui
transporte vraiment dans le cosmos.
À Noël 1962, je réunis quelques cinquante amis chez moi. J’y expose une
quarantaine de tableaux. Jacques Fresco m’encourage à continuer et à me
présenter à un concours d’art qui se tiendra au Scientific Art Museum de
Miami au printemps prochain. Mes autres invités m’y engagent et plusieurs
insistent, alors je décide d’y exposer quelques toiles.
Après la période des fêtes, j’enregistre mes plus récentes oeuvres. En février,
la liste des exposants est complète et, devant les noms prestigieux et la beauté
des toiles exposées, j’ai envie de me retirer de la compétition. Il faut toute
l’autorité du professeur Fresco pour m’en dissuader.
Je fais bien, parce qu’à une visite ultérieure du Musée, il y a sur presque
toutes mes toiles la mention «vendu» avec le nom de l’acquéreur. À la
distribution des prix, je suis gagnant d’une bourse de cinq mille dollars
pour mes travaux de recherche sur ce médium révolutionnaire qu’est le
TEXMOS. Tous les tableaux entreposés chez moi trouvent acquéreur par les
personnalités du gouvernement, de la finance, des artistes, des musées, des
collectionneurs du monde entier.
La critique est si élogieuse dans la presse internationale que je suis sollicité
de toutes parts. À ce moment, la direction de la Place Ville-Marie de Montréal

47
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

me propose d’ouvrir sur la promenade des boutiques, une galerie d’art. J’ai
la nostalgie du Québec. Je loue un emplacement voisin du cinéma. Pour
cela, je dois vendre mon Prince Vaillant, parce que les fonds exigés par
l’investissement de l’installation dépassent mes disponibilités.
La décoration, l’installation, la rentrée du matériel d’encadrement, etc… me
coûtent une trentaine de milliers de dollars. Dès l’ouverture, c’est le succès.
J’ai envie de revenir définitivement au pays, chez moi. Je m’établis quand
même en résidence temporaire, pour ne pas perdre mon statut de permanence
à Key Biscayne et aux Bahamas. Là-bas, il n’y a pas d’hiver et je serai heureux
d’y retourner. De plus, je n’ai aucune expérience en affaires et j’ai confiance
en cet ami des artistes qu’est Monsieur Bertrand; il a été vendeur dans une
bonne galerie de la métropole et il devient mon collaborateur. Des artistes
québécois me demandent d’exposer leurs toiles pour profiter de la situation
unique de la galerie. Il passe des milliers de personnes devant la façade tous
les jours.
J’encourage plusieurs jeunes artistes qui veulent tous leur place au soleil.
Tex Lecor travaille à ma galerie comme peintre et portraitiste à titre d’employé
permanent. Je crois en son talent. Villeneuve de Chicoutimi est un excellent
artiste que j’aide de mon mieux. J’achète une quinzaine de ses tableaux dont
plusieurs galeries n’ont pas voulu. Ils se font connaître par l’exposition de
leurs toiles à Place Ville-Marie. Ils ne sont pas les seuls à qui j’ai aidé à
démarrer, mais je crois qu’ils sont les plus connus aujourd’hui.
Je loue un studio où les jeunes peuvent à loisir dessiner, peindre et
s’initier aux Beaux-Arts. Des problèmes surgissent qui me forcent à fermer
prématurément cet atelier…
J’expose des grands noms québécois, canadiens, européens et des jeunes,
beaucoup de jeunes. Jamais on ne voit mes propres tableaux dans mes
expositions.
Vers la mi-octobre, je dois me rendre à Miami pour négocier la franchise
que je détiens à WMIE. Le père B. Rhéault continuera à animer les émissions
sur le Canada français.
C’est à ce moment que j’apprends que des rumeurs sérieuses courent dans
les milieux cubains en exil: un complot est fomenté pour faire assassiner le

48
CONSPIRATION

président Kennedy lors de sa visite à Miami en novembre prochain. Sans


tarder, je fais part de la nouvelle aux agences de presse dont je suis le
correspondant. Je reçois alors le mandat de couvrir la visite présidentielle.
Cette aventure à laquelle je prends part se termine par l’assassinat du
président des États-Unis. Radio-Canada reçoit toutes mes primeurs en
direct. Je fais également mes commentaires sur tout ce qui s’ensuit, l’assassinat
d’Oswald, présumé meurtrier de Kennedy, par Jack Ruby, etc…
J’ai en mémoire une discussion entre la journaliste Lisa Howard et d’autres
reporters. Je fais des commentaires personnels sur l’évidence d’un complot.
L’échange que nous avions eu portait sur les négociations entreprises entre
Robert Kennedy et Che Guevara pour renouer des relations amicales
américaines et cubaines, à la suite du retrait des missiles soviétiques sur
l’île, après l’avortement de l’invasion tentée par les exilés cubains aidés par la
CIA et les Marines américains, sur la Baie-des-Cochons.
Je connais assez bien les dirigeants cubains exilés à Miami, à New York et à
la Nouvelle-Orléans. Beaucoup d’entre eux sont affiliés à la CIA; à plusieurs
reprises, ils ont déclaré qu’il fallait se débarrasser de John F. Kennedy. Il
est évident que cet assassinat est leur oeuvre. Dès qu’il fut au pouvoir, le
président a relégué aux archives les démarches de rapprochement et il a
décrété le renforcement du blocus, pris qu’il était devant d’autres priorités.
De plus, les cabarets «Caroussel» dont Jack Ruby est le soi-disant proprié-
taire, appartiennent en réalité à Bobby Baker. Tout le monde connaît les
relations qui existent entre ce dernier et le vice-président Lyndon B. Johnson.
Après les funérailles nationales de John F. Kennedy je suis invité à com-
menter les déclarations de la Commission Warren chargée d’enquêter sur
l’assassinat du président des États-Unis sur les ondes de Radio-Canada.

49
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

Miami, le 11 octobre 1963


Reportage envoyé par téléphone à 868-3211, à Radio-Canada,
Montréal.

RUMEUR SÉRIEUSE À MIAMI


Une rumeur sérieuse circule à Miami au sujet du président Kennedy. Celui-ci
serait assassiné lors de sa visite à Miami le 17 novembre prochain.
La rumeur circule parmi les dirigeants des exilés cubains de Miami et de la
Nouvelle Orléans et elle semble fondée. On sait que les cubains sont mécontents
de l’attitude du président Kennedy à la suite de l’échec de la Baie-des-Cochons qui
a été une amère humiliation pour eux autant que pour les Américains. De plus,
le refus catégorique du président à ordonner une nouvelle invasion à Cuba, les
pourparlers entamés en secret pour renouer les relations diplomatiques entre les
deux pays, renforcent cette opinion.
Bref, il semble que cette rumeur soit fondée et nous espérons que les gardes du
corps du président Kennedy sauront assurer la protection nécessaire pour sauver la
vie du président comme ils l’ont fait jusqu’ici.
André FONTAINE à Miami, Floride.

Reportage numéro 6:
Dallas, Texas, le 27 novembre 1963
Émission: «LA REVUE DE LA SEMAINE» (Radio-Canada)

Le bilan de la semaine est stupéfiant à Dallas. Il a sûrement démontré aux


yeux du monde entier, par les tragiques images, comment la justice, au pays du
revolver, est facile et rapide dans ce far-west, héritage des ancêtres. L’assassinat
du président Kennedy n’est pas encore terminé… Pendant des décennies, le monde
entier apportera de nombreuses hypothèses sur ce qui s’est réellement passé à Dallas.
TROIS ASSASSINATS EN DEUX JOURS!
Il semble y avoir beaucoup de mystère dans cette ténébreuses affaire. Si Oswald
est le véritable meurtrier du président, il n’est pas la seule personne impliquée dans
cette affaire qui sent le complot politique.
Oswald ne serait qu’un prête-nom et on se serait servi de ce communiste qui était

50
CONSPIRATION

communiste tout en ne l’étant pas… en réalité, un exalté. C’est peut-être l’homme


qu’il leur fallait. UN MERVEILLEUX ACCUSÉ À LA FACE DU MONDE!
Vous avez vu comment ils l’ont arrêté. Ils le gardaient en réserve. Je crois qu’ils se
sont servis de cet individu qui était bien connu de la police. Au moment voulu, ils
ont su où le trouver. Le type se méfiait, il s’est défendu et s’est enfui, ce qui n’était
pas prévu dans le scénario. Un policier a été tué devant trop de témoins. Pour
éviter l’obligation d’ouvrir un procès, ce qui aurait été épouvantable, à cause des
révélations qui en auraient résulté, la police a trouvé un indicateur qui n’avait rien à
lui refuser et qu’elle tenait bien en mains. Ce monsieur Ruby, présumé propriétaire
du «Caroussel» de la chaîne du même nom à travers les États-Unis, chaîne bien
connue dans les milieux de la prostitution, des politiciens influents du pays, ce
monsieur Ruby, dis-je, sous un faux masque patriotique, a tué le faux assassin
pour défendre la mémoire de son président, a-t-il déclaré. Le 11 octobre dernier, de
Miami, j’ai envoyé un reportage qui disait qu’une rumeur sérieuse courait dans les
milieux de réfugiés cubains de la région de Miami, à l’effet que le président Kennedy
serait assassiné lors de sa visite dans le sud.
Le président, mis au courant de la rumeur, s’est cru protégé par ses gardes du
corps qui semblent l’avoir trahi…
Ici André Fontaine, à Dallas.

C’est à ce moment que la CIA commence à faire sentir sa présence effective


dans ma vie. Je sens sa présence autour de moi. Des visages connus et
d’autres inconnus m’apparaissent à tout moment. Il se passe parfois de drôles
d’incidents, mais je laisse couler, parce que je sais que le temps me donnera
raison.
Les reportages que je fais sur le drame de Dallas sont clairs et ne laissent
planer aucune équivoque sur ma vision des événements. Ce drame est relié
en tous points à la révolution cubaine et ses suites de la Baie-des-Cochons,
de l’embargo qui a suivi, sur le refus du président Kennedy à utiliser la force
armée pour poursuivre les opérations et sur les tentatives de rapprochement

51
CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

pour renouer les relations diplomatiques entre les deux pays.


Dans le manuscrit que je prépare sur l’accession au pouvoir de Fidel Castro
à Cuba et la déchéance de Batista, je relate les faits et aussi les observations que
j’ai faites. Je sais que tout ce que je vis depuis 1957 dans le sud de l’Amérique
du Nord fait désormais partie de l’histoire mondiale et que mon ouvrage
éclairera les historiens, un jour. Je suis également conscient que ces ecnts ne
plaisent guere aux autorités en place.
La galerie fonctionne bien et beaucoup de jeunes artistes voient leurs
oeuvres se vendre. Je dois changer de gérant, mais le nouveau semble bien
connaître le milieu et je lui fais confiance. Malgré mes recherches pour
retrouver Paule dont j’ai toujours le coeur plein, je reste sans nouvelle.
La situation s’envenime à Chypre et on me demande de couvrir les
événements de cette crise. Je repars le 15 décembre pour cette destination.
L’hôtel Royal de Nicosie est le rendez-vous des journalistes étrangers et je ne
suis pas le premier arrivé. Quand je me joins au groupe, les conversations
sont animées. Nous pouvons nous déplacer en toute tranquilité, la rue étant
sous bonne garde. Des escarmouches éclatent de temps en temps entre les
quartiers grec et turc, séparés par un pont qui enjambe un ruisseau qui divise
la ville en deux. Les forces de l’ONU essaient de maintenir un cessez-le-feu
que les patrouilles ennemies tentent de rompre.
Les façades des maisons des deux rues qui longent le ruisseau sont
barricadées et observent le «black out». Du côté turc, un rassemblement se
tient autour d’un café à l’angle d’un pont, à côté d’une agence d’automobiles
dont les vitres sont perforées de balles grecques. Pour faire le pendant de
l’autre côté, un restaurant grec décèle la même activité.
L’hôtel où nous sommes stationnés est sis en arrière de cette rue riveraine.
Comme les belligérants n’utilisent pas d’artillerie lourde, il n’y a pas de danger
pour les correspondants de presse. Somme toute, il n’y a que des tirs isolés
de carabine, nous n’avons pas tellement de travail; quelques séquences de
film a tourner, des commentaires à relayer aux agences de presse dont nous
dépendons. Les quelques rencontres avec les dirigeants des groupes ennemis
et avec la troupe des Nations Unies nous laissent des loisirs.
Le 20 décembre, je pars pour Berlin, via Athènes. Le gouvernement de

52
CONSPIRATION

l’Allemagne fédérale a autonse l’ouverture du mur de Berlin pour permettre


aux gens de l’ouest de visiter leurs parents de l’est de la ville. Les reportages
de cet événement complétés, je pars pour Casablanca via Londres. Rendu sur
place, je complète un reportage sur le naufrage du Lakonia et je suis somme
de retourner à Chypre où tout va de mal en pis.
Les batailles ont éclaté plus sanglantes que jamais sur la côte nord, près de
Famagusta. Turcs et Grecs s’affrontent en une vrare bataille rangée… Je reste
à Chypre jusqu’à la fin de janvier.
C’est le chemin des écoliers qui me ramène à Montréal. J’ai traversé
l’Espagne, le Portugal, le Brésil…
J’ai prévenu Michel, mon gérant de galerie, de mon arrivée, mais je l’attends
en vain à l’aéroport de Dorval. Je téléphone sans recevoir de réponse. Je me
rends donc à Place Ville-Marie pour trouver porte close. Je ne comprends
rien. Je téléphone chez lui; on me répond qu’il est parti en voyage. On ne
connaît ni l’endroit de son séjour ni la date de son retour.
Je charge le concierge de l’immeuble de trouver un serrurier pour ouvrir
la Galerie et je contacte mon avocat qui arrive sans tarder. Celui-ci m’avise
qu’étant le propriétaire, ayant signé tous les papiers d’enregistrement, la
raison sociale étant à mon nom, je suis responsable de tout.
Il me conseille de ne pas perdre la face, d’ouvrir le local et de recommencer
à opérer le commerce pour voir comment tout ira. Peut-être la situation
n’est-elle pas aussi grave que je le crains. Ce qui me blesse le plus, c’est la
trahison de Michel en qui j’ai mis ma confiance. Les meilleures toiles ont
disparu, mais je peux les remplacer.
Après le départ de mon a viseur légal, je fais un inventaire sommaire. Le
résultat n’est pas brillant. Presque tous les tableaux ont disparu, même les
toiles consignées par les artistes locaux qui ont eu confiance en moi. Dans
le livre de comptes, aucune entrée n’apparaît après le 15 janvier. Ça fait
presqu’un mois que tout a commencé et je n’en ai rien su. Le dernier état
de compte de la banque indique trois mille dollars au débit. Je me rends
rencontrer le gérant qui m’apprend que le compte a été vidé. Celui-ci ne peut
que me souhaiter bonne chance…
Je fais part à mon avocat de mes découvertes. Il me suggère de porter plainte

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CONSPIRATION : ENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE

au criminel contre Michel, mais il ne m’encourage pas à le faire à cause du


coût, des délais et des embêtements que cela peut me procurer. Je retourne à
la Galerie et je dépouille la pile de courrier. J’ai plus de dix mille dollars de
dettes accumulées, dont plusieurs auraient dû être acquittées, mais…
Les honoraires de mes reportages sont perçus, je peux donc faire face à la
situation. Je réouvre la Galerie et je rembourse les artistes en premier parce
que je suis artiste moi-même et je comprends les peintres qui réclament leur
dû. En quelques jours, les dettes les plus criantes sont effacées, mais les huit
mille dollars dont je dispose se sont évanouis.
Les fournitures de cadres et de matériel d’artiste, les arriérés de location,
les paiements du mobilier de mon appartement, les comptes de téléphone
(trois cents dollars d’interrurbains), tout ça fait que la différence est trop
grande pour que je puisse la combler. De plus, je suis seul pour voir à la bonne
marche de la Galerie et je ne peux plus m’absenter pour mes reportages.
Toute ma bonne volonté n’arrive pas à rembourser les créanciers. Je décide
d’abandonner. Monsieur Salagie, un hongrois, est marchand de tableaux et
m’offre d’acheter mon commerce en prenant à son compte la responsabilité
de mes dettes. Je lui cède la Galerie et, libéré de ces tracas, je liquide mon
appartement de Ville d’Anjou et je retourne à Miami.
Le bilan de mon patriotisme se solde par une perte sèche du fruit de huit
années de labeur et de plus de trente mille dollars.

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CONSPIRATION

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