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YmaginèreS va jeter l’ancre ce mois-ci au cœur des brumes, tout près

d’un rivage hanté par des êtres qu’on ne découvre qu’au détour d’un
cauchemar. Nous avons pris notre courage à deux mains et nous sommes
aventurés sur ces terres sans nom, étranges et lugubres, perdues dans
l’ombre de la réalité depuis des temps immémoriaux. Nous les avons
explorées au péril de nos vies, posant nos pas sur le fil de la folie, et nous n’en
sommes pas revenus indemnes. Mais nous sommes parvenus à nous saisir de
quelques récits que nous nous empressons de vos transmettre tant que nous
le pouvons encore, avant que l’Ombre ne nous rattrape. Ainsi, vous tenez
entre vos mains « Les Contes de la Nuit », six nouvelles écrites avec passion
par de jeunes auteurs qui souhaitent vous transporter dans leur monde, sur
des terres inconnues et vous faire découvrir les chemins qui les sillonnent.
Merci à eux et aux illustrateurs qui ont déployé leur magie. J’espère que vous
aurez autant de plaisir à lire ces textes que nous en avons eu à collaborer avec
cette équipe formidable.

Bonne lecture et rendez-vous le 15 janvier 2012 pour la sortie du


numéro 1 d’YmaginèreS consacré aux Créatures de la Nuit, téléchargeable
gratuitement sur ymagineres.net !

Aramis
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Le Prince par Solenne Pourbaix ........ p22
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Les contes du Voyageur - Sans âme par Sedenta Kernan
Mike Barisan ...................................... p38
Illustration de couverture :
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l'interview de l'auteur.
YmaginèreS HS 1
Bonne lecture ! « Les Contes de la Nuit »
© Pascal Vitte
Parc national des Tatras, Pologne, 2 h 27.

Le fourgon freina brusquement. À son bord, des grognements


commençaient à se faire entendre. Le chauffeur du véhicule lança un regard
inquiet dans le rétroviseur avant d'incliner la tête vers l'homme qui
l'accompagnait.
— Allons-y, Jon.
Tous deux descendirent et se dirigèrent rapidement vers l'arrière du
fourgon. Les grondements s’amplifiaient, laissant craindre que la bête serait
bientôt en pleine possession de ses moyens.
— Pourquoi ne pas simplement l'enterrer ? s'enquit le dénommé Jon.
— Parce que le patron a dit de la balancer ici.
— Quand même, c'est dommage... elle était jolie.
— Ouais, bougonna Igor. Sauf la nuit !
Le plus costaud des deux hommes se plaça près de son acolyte tandis
que ce dernier ouvrait la portière. D'un signe de la tête, il enjoignit son
compagnon à se tenir prêt. Rapidement, ils saisirent le corps sombre qui
remuait doucement en émettant d'inquiétants sons. L'injection de calmant ne
faisait presque plus effet. Lestés de leur étrange passager, les deux hommes
se hâtèrent vers la lisière d'une forêt d'épicéa, juste en amont de la rivière
Vah. Les ordres du professeur étaient clairs. Ils avaient pour mission
d'abandonner leur fardeau aux courants de la rivière et de laisser la nature
l'emporter jusqu'à la mer Noire. Cette créature était une aberration. Jamais
le Centre n'était parvenu à la dompter. Tant d'années à tenter d'obtenir un
croisement entre l'homme et l'animal et voilà que le seul sujet viable ne se
laissait pas amadouer !
Un nouveau rugissement s'éleva dans le silence de la nuit. Au loin, le
ululement d'une chouette fit écho à la plainte sourde de la bête. Savait-elle
que sa vie prendrait fin dans quelques minutes ? Sans doute, car à peine les
deux hommes eurent-ils déposé la masse remuante au sol que celle-ci se
Wilka par Christy Saubesty

tordait en grognant, arrachant les liens la retenant prisonnière jusque là. Un


long ronronnement inhumain roula dans sa gorge.
— Tirons-nous ! s'écria Jon.
Sans attendre son coéquipier, Jon se mit à courir vers le fourgon. Il
était à peine monté à bord qu'un hurlement sauvage le fit sursauter. Les
mains tremblantes et le front en sueur, il alluma le plafonnier et se mit à la
cherche des clefs du véhicule. En vain. C'est Igor qui les avait !
C'est alors que quelque chose bondit à l'arrière du fourgon. Sans
réfléchir, Jon regarda par-dessus son épaule. Sous la masse ébouriffée de sa
crinière d'un noir de jais, la créature, éclairée par le maigre faisceau
lumineux de l'habitacle, le fixait de ses yeux rougeoyants. Sa peau sombre et
nue luisait d'une curieuse façon et était maculée d'une substance visqueuse à
l'odeur acre et métallique. Sa mâchoire était étrangement allongée et entre
ses lèvres retroussées en un rictus sauvage, l'éclat nacré de ses crocs
scintillait. Jon n'eut pas le temps de se demander quoi faire, déjà la bête se
ruait sur lui en rugissant. Tout se passa très vite. Des griffes lacérèrent la
gorge et les entrailles de Jon sans pitié. Un gargouillis immonde lui remonta
aux lèvres avant qu'il ne s'étouffe avec sa langue. Puis tout fut terminé. La
bête dévora le corps inanimé, abandonna sa proie sans vie une fois son festin
achevé et s'enfonça dans la forêt.

Aux abords de Zakopane, en contre-bas des Tatras, 8 h 03.

Stefan Adamski, un fermier propriétaire d'un petit cheptel bovin,


longeait la route menant au village avec sa cargaison de lait frais. Il en faisait
commerce depuis des années. Sa femme, Roza, et lui, étaient venus vivre
dans cette région paisible de la Pologne afin d'y trouver calme et tranquillité.
Chaque jour, Stefan faisait route vers Zakopane et vendait son lait aux
collectivités.
Il roulait depuis moins de quinze minutes lorsqu'il aperçut quelque
chose en contre-bas de la route, dans le fossé. S'arrêtant prudemment à
bonne distance de ce qui ressemblait fort à un animal blessé, il descendit de
sa fourgonnette armé de son fusil. L'hiver passé, il avait été surpris par un
lynx affamé et ne souhaitait nullement réitérer pareille rencontre sans un
minimum de protection. Lentement, il s'approcha de la silhouette couverte

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Wilka par Christy Saubesty

de boue et de terre.
Cet animal puait la charogne à plein nez !
Pourtant, à moins de deux mètres de la dépouille, Stefan faillit
s'étrangler de stupeur. Ce n'était pas un animal. Il franchit rapidement la
distance le séparant du corps, retira sa veste et s'agenouilla pour recouvrir la
jeune fille inconsciente.
— Par tous les Dieux ! s'exclama-t-il. Pauvre petite...
Il enveloppa le corps nu maculé de résidus séchés rougeâtres puis
posa les doigts sur le cou de la jeune fille. Il soupira de soulagement en
percevant les battements de son pouls. Il ne perdit pas davantage de temps à
l'examiner. La soulevant dans ses bras, Stefan la ramena jusqu'à sa
fourgonnette, l'installa à l'arrière et s'en retourna chez lui. Le lait serait
perdu, mais la vie de cette enfant était plus importante que quelques złoty1 .
Quand elle entendit le moteur de la vieille fourgonnette de son mari,
Roza se précipita à la porte, le cœur battant. Stefan devait passer la matinée
en ville pour vendre la traite de la nuit passée et trouver des accords
commerciaux avec un nouvel exploitant. Pourquoi revenait-il aussi vite ? La
silhouette haute et forte de Stefan s'extirpa du véhicule et Roza l'observa, non
sans une pointe de consternation, se hâter à l'arrière. Quelle ne fut pas sa
surprise lorsqu'elle devina les contours d'un corps entre les bras de son mari !
— Roza ! Vite, Roza, il faut appeler le médecin !
— Seigneur Dieu, bredouilla la femme en se signant.
— Je l'ai trouvée à moins de vingt kilomètres de la ferme. Pauvre
petite. Elle était dans le fossé.
— Elle a été attaquée par une bête sauvage ?
— Appelle le médecin, je te dis. Je vais la coucher dans notre chambre.
Une demi-heure plus tard, le médecin de Zakopane sortait de la
chambre où reposait la jeune fille.
— Alors, docteur ? le pressa Stefan.
— Je ne sais quoi dire. Pour autant que je puisse en juger, elle va bien.
Je n'ai trouvé aucune trace de blessure ni la moindre indication qu'elle ait pu
être attaquée par un animal. Elle dort. Profondément.
— Mais comment s'est-elle retrouvée là ?
— Nous ne le saurons que lorsqu'elle se réveillera. La seule chose dont
je suis sûr, c'est qu'elle n'est pas du village. Je n'ai jamais vu cette jeune fille
auparavant.
―――――――――――――――――――――――――
1 złoty : unité monétaire polonaise.

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Wilka par Christy Saubesty

Stefan et Roza veillèrent sur la malheureuse à tour de rôle durant


toute la journée. Enfin, peu avant vingt heures, dans un hurlement vibrant
d'horreur, l'inconnue revint à elle. Roza se précipita à son chevet et tenta de
la rassurer. Pour la fermière, il était évident que cette petite avait vécu
l’innommable. Elle se pencha au-dessus du corps remuant. Les yeux révulsés,
les mâchoires serrées d'où s'écoulait une écume blanchâtre, le jeune fille se
tordit, comme prise d'atroces douleurs.
— Chuuut, mon petit. Je suis là. C'est fini... lui murmurait Roza dans
une vaine tentative de la calmer en lui tamponnant le front d'un linge humide.
Puis tout à coup, la fille ouvrit les yeux et Roza se figea. Son regard
était comme fou. Mais la couleur inhabituelle de ses iris était bien plus
inquiétante encore que l'attitude anormalement rigide de son corps. On
aurait dit les braises des flammes de l'enfer évoquées par le père Koslow lors
de la messe du dimanche. Un frisson d'effroi parcourut Roza. La jeune fille
commença à grincer des dents et tout son corps trembla, comme pris de
convulsions. Puis tout à coup, elle cessa de bouger, de gémir et de trembler.
Son regard se perdit dans la contemplation du plafond et Roza se surprit à
espérer que la crise soit passée.
Hélas, il n'en était rien...
Sous les yeux écarquillés d'horreur de la fermière, le corps de la frêle
jeune femme sembla soudain changer. La peau s'assombrit en ondulant sur
ses chairs. Un grognement sourd remonta de sa gorge, faisant écho aux
craquements sinistres de ses os. Ses bras et ses jambes furent saisis de
mouvements saccadés et les ongles de ses mains s'allongèrent en griffes fines
et aiguisées. Enfin, un hurlement déchira la relative tranquillité de la
chambre. Roza s'écarta en tout hâte et sortit de la pièce sans se retourner.
Elle tourna la clef dans la serrure et s'empressa de courir vers les étables afin
de prévenir Stefan de cette effrayante transformation.

Maeve reconnut immédiatement le processus de transformation. Sa


vision lui parut soudain floue, brouillée puis devint subtilement meilleure
qu'auparavant et incontestablement plus perçante. Dans l'obscurité de la
petite pièce d'où s'élevait une odeur écœurante d'encaustique pour bois, elle
tenta de se souvenir où elle était. Son souffle se fit plus court. Dans sa
poitrine oppressée, son cœur cogna avec fureur. Elle n'était plus dans la cage

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Wilka par Christy Saubesty

exiguë où la plaçait le professeur du Centre. Elle n'était pas non plus dans la
forêt où elle avait chassé la nuit passée, près de la rivière. Au-delà des relents
doucereux de lessive et de cire à parquet, Maeve percevait la présence
d'humains. Et par-dessus tout, elle avait faim. La douleur vrillant son ventre
fit croître ce besoin urgent de se nourrir. Les larmes lui montèrent aux yeux.
Douleur. Faim. Sang...
Depuis combien de temps vivait-elle ce calvaire à la tombée de la nuit
? Une nouvelle crampe lui arracha un cri rauque. Roulant sur le flanc, elle
quitta sa couche et se dirigea à tâtons vers la porte mais la poignée refusa de
céder. Elle avisa ses mains d'un regard désespéré. Une journée s'était encore
écoulée. Une journée dont elle n'avait aucun souvenir parce qu'elle était
restée inconsciente depuis sa dernière chasse, épuisée par la mutation de son
corps. Que faisait-elle ici ? Qui l'y avait conduite ? Pourquoi ? Qu'allait-on
faire d'elle, cette fois ?
Son estomac gronda une nouvelle fois. Elle salivait abondamment,
affamée et douloureusement consciente de ce qu'elle devait faire pour calmer
ses maux. Se nourrir. Encore. Le goût du sang lui revint à la bouche et une
nausée incoercible la fit vaciller. L'odeur des hommes la rendait folle.
Elle devait sortir d'ici ! S'enfuir !
Tournant sur elle-même, Maeve aperçut la fenêtre aux volets
rabattus. Rapidement, elle comprit comment l'ouvrir et se hissa sur le
rebord, prête à sauter dans le vide, quand un mouvement dans l'angle mort
de son champ de vision l'arrêta. Elle huma l'air et ferma les yeux, se laissant
envelopper par l'odeur attrayante de la chair fraîche. Il y avait de quoi se
nourrir, là, dehors. La jeune femme produisait de la salive en telles quantités
qu'elle ne parvenait plus à l'avaler.
L'écume lui monta aux lèvres et un grognement bestial roula dans sa
gorge. D'un bond, elle sauta jusqu'au sol et s'accroupit, aux aguets. En
silence, le prédateur qu'elle était à présent scruta les alentours. Enfin, elle
s'élança droit vers les étables.

— Stefan ! Stefan !
Le fermier délaissa sa fourche et relava les yeux vers Roza qui
traversait la cour en courant, essoufflée et le regard plein de terreur. Aussitôt,
Stefan cessa ses besognes et vint à sa rencontre.

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Wilka par Christy Saubesty

— Roza ? Mais que se passe-t-il ?


— La petite ! Mon Dieu, elle... Stefan, il se passe quelque chose avec
cette fille !
— Mais que dis-tu ?
Roza n'acheva pas ses explications. Un rugissement sauvage couvrit
ses mots. Dans l'étable, les vaches commencèrent à s'agiter et les chiens
aboyèrent de façon inhabituelle. Stefan ramassa sa fourche et prit place
devant sa femme, prêt à la défendre. Alors les deux fermiers furent témoins
d'une chose inimaginable. Devant eux se dressa la silhouette d'un être qui
n'était plus tout à fait humain mais pas non plus un animal. Pourtant, il était
manifeste que la chose leur faisant face n'était pas humaine. Elle avait les
yeux rougeoyants, grognait comme un loup et se déplaçait aussi vite qu'un
fauve. Cependant, la créature se tenait debout, sur ses deux jambes et son
apparence, hormis la couleur étrangement sombre de sa peau, le duvet brun
qui recouvrait ses traits et les ongles griffus de ses mains, était celle d'une
jeune fille.
Stefan fronça les sourcils, perplexe. Qu'était-il arrivé ?
La bête s'accroupit et retroussa les lèvres en grognant. Sa longue
crinière noire cascadait dans son dos, couvrant ses bras et ses hanches. La
chemise empruntée à Stefan plus tôt dans la journée était le seul élément
permettant d'affirmer sans hésitation qu'il s'agissait bien de la jeune fille
découverte au bord de la route le matin même. Lentement, la bête avança
vers le couple de fermiers. Stefan leva sa fourche, puis tout s'accéléra.
La créature fit un bond en avant, faisant basculer Stefan sur le dos,

© Pascal Vitte

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Wilka par Christy Saubesty

incapable d'éviter le premier coup de griffe. Dans sa chute, il lâcha sa


fourche. Derrière lui, Roza se mit à crier. La bête leva les yeux vers elle et
inclina étrangement la tête. Stefan, blessé à l'abdomen, gémit de douleur,
impuissant. La bête le fixa à nouveau. Elle huma son odeur et grogna une
nouvelle fois avant de se reculer précipitamment. En larmes, Roza se laissa
tomber au sol près de son mari et l'encercla dans ses bras dans une tentative
pitoyable de le protéger. Mais la créature ne semblait plus vouloir s'en
prendre à eux. D'un mouvement vif, elle fit volte-face et partit en courant
vers la lisière de la forêt. Une envolée d'oiseaux s'agita dans le silence de la
nuit. Puis au loin, un hurlement sauvage se fit entendre avant qu'un calme
oppressant ne retombe sur la vallée.

Aux premières heures du jour, Stefan se mit à la recherche de la jeune


fille avec son fusil sous le bras et deux chiens de garde à ses côtés. Il ignorait
encore ce qu'il trouverait ni même s'il retrouverait quelque chose. Ce dont il
était sûr, cependant, c'est que l'inconnue retrouvée dans le fossé à quelques
kilomètres de la ferme, avait pris une forme animale proche de celle du loup
et tenté de les attaquer avant de changer d'avis.
Tout en s'enfonçant dans la forêt, Stefan ne cessait de s'interroger.
Qui était-elle ? D'où venait-elle ? Comment une telle créature pouvait-elle
exister ? Et pourquoi les avait-elle épargnés au dernier moment ?
Ses chiens étaient agités et tiraient sur leur laisse. Le fermier décida
de les lâcher afin qu'ils puissent donner libre cours à leurs instincts. Il n'eut
pas longtemps à attendre avant que le premier n'aboie comme un fou. Stefan
accéléra le pas et atteignit rapidement un bosquet d'où dépassait un pied.
Une odeur de chair et de sang planait dans l'air. Les chiens trépignaient,
jappaient, sautaient en tous sens, excités par le carnage.
— Tout doux, les chiens !
Stefan s'agenouilla prudemment et repoussa le feuillage dru. Ce qu'il
vit alors lui donna la nausée. La jeune fille était bien là. Inconsciente.
Maculée de sang, de viscères, de chairs déchiquetées et d'autres choses moins
distinctes. Le fermier l'empoigna par le bras et l'attira doucement à lui. Après
un rapide examen, il conclut qu'elle n'était pas blessée. Ôtant sa veste, il
emmitoufla la jeune fille avec, la souleva et après avoir rappelé ses chiens,
prit le chemin du retour. À quelques pas de là, son attention fut attirée par les

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Wilka par Christy Saubesty

restes d'une carcasse. À première vue, il s'agissait d'un jeune cerf. Hâtant le
pas, Stefan se dépêcha de rentrer. S'il ignorait qui était cette fille, il savait en
revanche de quoi elle était capable à la nuit tombée...

Roza sentit son sang se glacer en voyant arriver Stefan. Dans ses bras,
son mari portait la jeune fille, inconsciente comme lors de son arrivée la
veille.
— Penses-tu que ce soit raisonnable ? lui lança-t-elle tout de go.
— Je ne laisserai pas cette petite dehors.
Stefan gravit les marches menant aux chambres et coucha la jeune
fille sur le lit.
— Je vais appeler le médecin... déclara Roza.
— Non ! la coupa son mari. Pas cette fois.
— Mais, Stefan ?
— La nuit dernière, elle aurait pu nous tuer, toi et moi. Au lieu de ça,
elle s'est enfuie dans les bois et crois-moi, elle a trouvé de quoi se mettre sous
la dent. Si nous en parlons au docteur, il la fera enfermer dans... une cage !
— Mais enfin, elle est dangereuse !
— Nous allons nous débrouiller.
— Stefan !
— Roza... reprit-il plus doucement en s'approchant de sa femme pour
lui prendre les mains. C'est une enfant.
— Non, Stefan. C'est une bête ! Et elle a failli nous tuer !
— Mais elle ne l'a pas fait ! Regarde-la, Roza... Combien de fois t'ai-je
entendu pleurer l'injustice de la nature ? Combien de fois a-t-il fallu que je
sèche tes larmes parce que tes espoirs d'attendre un enfant avaient été déçus ?
— Ce n'est pas la même chose, Stefan...
— C'est une enfant.
— Je ne crois pas que je pourrais supporter ça, Stefan.
Le fermier prit Roza dans ses bras et la réconforta de la chaleur de
son corps. Hélas, la nature leur refusait le bonheur d'être parents. Roza
n'avait que trente-huit ans et lui, tout juste trois années de plus. Si,
théoriquement, Stefan savait qu'ils étaient encore en âge de concevoir,
techniquement, il ne se faisait plus d'illusion. Ils n'auraient pas d'enfants à
eux. La jeune fille bougea faiblement sur le lit.

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Wilka par Christy Saubesty

— Va te reposer un peu, proposa Stefan à Roza. La nuit a été agitée. Je


vais veiller sur elle.
Roza hocha la tête, accorda un dernier regard à leur étrange
pensionnaire et quitta la chambre à contre cœur.

Les nuits succédèrent aux jours avec leur lot de douleur, de cris et
d'angoisse. Mais jamais la jeune femme ne s'en prit aux fermiers. Maeve avait
beaucoup de mal à rester éveillée après ses nuits de chasse. Stefan et Roza
Adamski prenaient soin d'elle depuis près de deux semaines, quand enfin, à
force de sollicitation et de patience, cette dernière parvint à parler avec ses
hôtes.
— Je ne veux pas vous blesser... murmura-t-elle après avoir accepté
une énième cuillerée de soupe.
— Nous savons cela, la rassura Stefan.
— Quand... je change. Je ne me contrôle plus.
Roza esquissa un sourire tremblant. Elle s'était habituée à la présence
de la jeune fille. Inlassablement, chaque matin, Stefan repartait à sa
recherche dans les bois. Elle passait par la fenêtre qu'ils avaient finalement
accepté de laisser ouverte afin de ne pas tenter la bête de partir en quête de
nourriture à l'intérieur de la maison. Un soir, Stefan l'avait observée alors
que Maeve – qui leur avait finalement révélé son prénom – s'enfonçait dans
les bois.
Rapide comme un fauve, agile et précise, la Wilka2 était fascinante. À
la fois femme et bête. Belle et effrayante. Sombre et lumineuse. Une telle
créature ne devait pas rester en liberté, le fermier en avait conscience. Mais
comment la maintenir cloîtrée une fois sous sa forme animale ?
Stefan et Roza n'en avaient toujours pas parlé autour d'eux. Il
commençait à y avoir des rumeurs au village concernant un loup sauvage qui
décimait les troupeaux de vaches et de moutons, nuit après nuit. Il était peut-
être temps de demander son avis au docteur Deka. Il était leur médecin
depuis des années et les Adamski s'étaient confiés plus d'une fois à cet
homme. La décision fut rapidement prise et en fin de journée, une petite
heure avant que la nuit tombe, le docteur Deka se présenta sur le pas de leur
porte. Stefan et Roza plaidèrent la cause de la jeune fille durant de longues
minutes. Tantôt effrayé, tantôt fasciné, le médecin vint au chevet de Maeve
―――――――――――――――――――――――――
2 Wilka : louve.

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Wilka par Christy Saubesty

alors que celle-ci commençait à subir les changements précurseurs à sa


seconde nature. Cependant, Stefan les fit tous sortir de la chambre avant que
la bête ne prenne le dessus. Cette nuit-là, le médecin suivit Stefan à travers
les bois à la suite de l'étrange créature que devenait la jeune fille chaque nuit.
Ils furent témoins d'une chasse précise, calculée et incroyablement
barbare. La bête traquait, acculait puis mettait à mort proie après proie.
Chaque fois, les carcasses déchiquetées témoignaient de la sauvagerie de ces
attaques. De temps à autres, la créature relevait sa tête sombre à demi cachée
sous la masse désordonnée de sa crinière et humait l'air. Elle se savait suivie
mais le tolérait. Peu avant les premières heures de l'aube, la bête retomba,
inerte, comme rattrapée par la course du jour qui pointait déjà. Stefan et le
médecin étaient épuisés, mais suivre Maeve durant ces heures où elle
devenait Wilka, était nécessaire.
Les deux hommes attendirent patiemment que la bête cède la place à
la jeune fille, puis ils la ramenèrent à la ferme où elle passerait les douze
prochaines heures à dormir. Désormais rassurés ans leur quête pour trouver
le moyen de garder Maeve auprès d'eux, Stefan et Roza avaient un appui
solide et une aide indispensable.

Deux ans plus tard, devant une épicerie de Zakopane.

Maeve suivait du regard les gestes du groupe de jeunes hommes


chahutant non loin. Depuis plusieurs jours déjà, elle ressentait un curieux
trouble dans son corps. Ses chasses étaient désormais parfaitement gérées
grâce aux traitements expérimentaux prescrits par le docteur Deka. Cela
avait été difficile, au début, et plusieurs dosages avaient été testés sans
résultats probants. Elle devenait la Wilka, chassait sans état d'âme et
s'effondrait en pleine forêt, repue et épuisée. Stefan la ramenait à la ferme et
s'assurait de son confort. Elle souffrit d'insomnie quand les doses furent trop
fortes. Et sombra dans un quasi coma quand la thérapeutique fut mal
équilibrée. Il y eut même cette période terrible où la bête se révéla même en
plein jour, massacrant les troupeaux dans le voisinage. Depuis un peu plus
d'un an, Maeve vivait presque comme tout le monde. Elle avait des périodes
d'éveil et de sommeil comparables à celles de chaque être vivant. Ses cessions
de chasse se limitant aux pleines lunes. Le docteur Deka convint qu'il

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Wilka par Christy Saubesty

pourrait difficilement mieux adapter son traitement et que cette « exception


à son calendrier » devrait être gérée au coup par coup.
L'un des jeunes hommes riva les yeux sur elle et alors, elle ressentit
une décharge électrique qui se répandit le long de son échine. Roza lui avait
parlé d'un passage particulier chez les femmes : les périodes fertiles et les
menstruations. Mais jamais Maeve n'avait eu à faire face à ce phénomène.
Elle n'avait pas de cycle et n'éprouvait aucun des symptômes imputables à la
fameuse période de fécondité. Le docteur Deka lui avait fait faire d'autres
examens et analyses mais n'avait rien trouvé d'anormal. Il en avait conclu
que la nature même de Maeve – à ce jour toujours inexpliquée – en était la
cause.
Un violent flot de chaleur incendia les veines de la jeune femme
tandis que l'homme l'observait de façon insistante. Au cœur de ses entrailles,
Maeve ressentit un besoin urgent de... Elle ignorait ce dont elle avait besoin,
mais déjà, un grondement grave remontait dans sa gorge. Elle fut prise de
panique en reconnaissant l'une des manifestations annonciatrice de sa
métamorphose. Elle détourna les yeux et s'obligea à porter son attention
ailleurs, priant pour réussir à canaliser la crise. La voix de Roza s'éleva
derrière elle. La fermière sortait de l'épicerie, les bras encombrés d'achats.
— Maeve ! Viens m'aider, s'il te plaît.
La jeune femme, tremblante, n'osait bouger. Sous sa peau, ses veine
se mirent à gonfler, son sang se fit plus fluide, plus chaud. Son odorat
s'aiguisa et sa vue devint floue.
Non ! Non pas maintenant !
Incapable d'interrompre le changement, Maeve risqua un regard en
arrière et trouva celui de Roza. Les iris anormalement teintés de reflets rubis
avertirent la fermière de l’imminente transformation. Roza lui fit
comprendre d'un hochement de tête qu'elle avait saisi la situation et d'un
léger mouvement de menton, encouragea la jeune femme à s'éloigner. Il n'en
fallut pas plus à Maeve pour s'enfuir en courant comme si elle avait le diable
aux trousses.
Quelques passants froncèrent les sourcils. Des murmurent gonflèrent
tout près de Roza. Elle savait que Maeve suscitait de nombreuses
interrogations. La jeune femme n'avait jamais été scolarisée, elle restait
toujours en retrait, n'avait pas d'amis et refusait les invitations aux fêtes
locales. Pourtant, Maeve était régulièrement sollicitée.

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Wilka par Christy Saubesty

Grande et mince, élancée, avantageusement sculptée, la jeune femme


jouissait d'un physique harmonieux aux formes hautement féminines. Ses
longs cheveux bruns cascadaient jusqu'au creux de ses reins. Son visage
parfait rayonnait d'une grâce subtile dont le regard aux nuances chaudes et
profondes du chocolat fondu éveillait d'emblée la sympathie. Roza avait
conscience que Maeve était une jeune femme d'une grande beauté et avait
plus d'une fois repéré des regards de convoitise chez certains hommes du
village. Cependant, Maeve ne semblait nullement s’intéresser à la gent
masculine. Roza fut attristée par la rechute manifeste de sa protégée. Mais
mieux valait qu'elle s'éloigne plutôt que la regarder massacrer les gens du
village...

Quand elle parvint aux limites des pâturages des champs voisins de la
ferme de Stefan et Roza, Maeve ralentit sa course et s'autorisa à respirer plus
calmement. La transformation ne s'était pas produite. La gorge serrée et le
cœur tambourinant follement dans sa poitrine, elle se surprit à sourire. La
bête avait perdu !
D'un pas plus lent, elle longea les clôtures où paissaient les troupeaux
de vaches et se permit même d'observer l'une d'elle. Un jeune veau était
accroché à l'un de ses pis et meuglait de mécontentement à chaque fois que
sa mère faisait un pas. Son sourire s'élargit mais se fit plus triste. Elle
ignorait pourquoi, mais la vision de cette mère avec son petit la rendit
nostalgique.
Un craquement sec fit sursauter Maeve qui se retourna vivement.
Deux des cinq jeunes gens présents devant l'épicerie tout à l'heure l'avaient
suivie. Ils semblaient tranquilles et même satisfaits d'avoir perturbé la jeune
femme. Entre peur et... autre chose, Maeve éprouva une étrange sensation.
Les regards des deux garçons étaient brillants et avides. Ils étaient jolis
garçons, en réalité. Mais leur attitude n'annonçait rien de bon. Maeve leur
tourna le dos et reprit sa marche d'un pas pressant. Elle n'eut même pas le
temps de réaliser ce qui se passait que déjà ses pieds quittaient le sol tandis
qu'on la déplaçait rapidement à couvert des bois, la bouche obstruée par une
main ferme.
Maeve ne comprit pas tout ce que les deux hommes se dirent. Mais au
ton de leur voix et à l'odeur troublante qu'ils dégageaient, elle savait que ce

16
Wilka par Christy Saubesty

qui allait suivre serait terrible. Plaquée contre la mousse odorante au pieds
d'un épicéa, elle fut incapable de réagir quand on lui déchira sa robe. Les
yeux écarquillés d'horreur, elle prit cependant conscience des intentions de
l'homme qui se tenait au-dessus d'elle. Maeve voulut crier mais le second
garçon maintenait fermement sa paume contre sa bouche, la faisant
suffoquer. Dans un état proche de la folie, la jeune femme subit l'ignoble
outrage. L'un après l'autre, les deux garçons utilisèrent son corps perclus de
douleurs en émettant des sons abjectes et en proférant des paroles
immondes.
Les larmes coulaient sur son doux visage, mais son regard restait fixé
sur ses agresseurs. Que n'aurait-elle pas donné pour que la transformation
ait lieu maintenant ? Qu'elle se défende de la seule manière dont elle était
capable !
Un long grognement se fit entendre, surprenant les deux hommes
qui, l'espace de quelques secondes, lui laissèrent la possibilité de respirer.
— Hé ! Mais on dirait qu'elle aime ça ! ricana le premier en
replongeant en elle d'un vigoureux coup de rein.
— Ouais ! renchérit l'autre. Elle est chaude et ronronnante !
Maeve ravala la nausée qui lui vrillait les tripes et fixa intensément
celui qui s'acharnait sur elle. Leurs regards se trouvèrent et elle sut
exactement à quel moment ce mâle insipide comprit qu'il allait y avoir un
problème. Les frémissements sous la peau de la jeune femme étaient
évocateurs. Un immense sentiment de paix assaillit Maeve. Elle contrôlait la
bête. Elle allait se défendre. Elle allait se battre !
— Il se passe un truc, s’exclama l'homme retenant Maeve par les
épaules. Mais que... ?
Les deux mains de la jeune femme s'élevèrent vers lui et ses ongles
allongés en griffes acérées plongèrent dans son cou. Un gargouillis répugnant
remonta dans la gorge du jeune homme qui se mit à convulser en se vidant
de son sang. Le second s'écarta rapidement. Il n'eut pas le temps de se
rajuster que déjà, la bête se dressait devant lui, les yeux rouges, les lèvres
retroussées en un rictus bestial, l'attitude dangereuse et implacable.
Cependant, la transformation n'était pas complète et Maeve était
parfaitement consciente de ce qu'elle faisait. Sa peau avait pris une carnation
caramel au lieu de la teinte sombre habituelle et son visage n'était pas
totalement déformé par l'allongement de ses mâchoires. Mais ses sens

17
Wilka par Christy Saubesty

étaient aussi aiguisés qu'à l'accoutumée. L'odeur de la peur attisa sa rage.


Tremble, sale pervers !
L'homme à moitié déshabillé s'empressa de se retourner pour partir
en courant mais il était désormais sur le territoire de la Wilka. Et nul
n'approchait la Wilka sans y laisser la vie.

Durant plusieurs jours, suite à la découverte dans la forêt de deux


corps atrocement mutilés, plusieurs fermiers de la région recherchèrent
l'animal responsable du carnage. La police locale pensait à un ours et
l'essentiel des habitants du village soutenaient cette thèse. Stefan, lui, savait
de quoi il retournait. Roza lui avait fait part de la scène devant l'épicerie.
Pour appuyer ses craintes, Maeve restait cloîtrée dans sa chambre et refusait
toute visite. Les recherches durèrent plus de trois semaines. Finalement, le
village et ses habitants abandonnèrent toute possibilité de retrouver et
d'abattre l'animal responsable de la mort des deux hommes et encouragèrent
à la vigilance.
Finalement, au bout d'un mois, Roza fit venir le docteur Deka. Maeve
maigrissait à vue d’œil, refusant de quitter son lit et de se nourrir. Elle ne
s'était pas transformée depuis cette fameuse journée où Roza avait craint que
la Wilka apparaisse en plein centre du village. Quand il pénétra dans la
chambre, le médecin fut stupéfait. Visiblement, personne n'avait remarqué
les changements survenus chez Maeve depuis qu'elle s'était enfermée dans sa
chambre. Derrière lui, Roza poussa un cri de stupeur avant de porter la main
à sa bouche. La jeune fille leva les yeux vers eux. Un regard désespéré et
humide de larmes intarissables.
— Maeve... prononça doucement le docteur Deka en s'approchant du
lit.
Les lèvres de la jeune femme tremblèrent puis elle détourna vivement
la tête pour cacher son désarroi. Quand elle commença à parler, la voix
vibrante d'une terreur sans nom, Roza ne put retenir ses propres larmes.
— Ça bouge à l'intérieur, annonça Maeve en posant une main
nerveuse sur le renflement de son ventre. Ça ne bougeait pas, avant...
Le médecin s'installa sur le matelas à côté d'elle et recouvrit la frêle
main pâle de la sienne. Il fixa attentivement le visage amaigri. Elle avait les
yeux cernés et l'expression amer. Lentement, il écarta le drap qui la couvrait

18
Wilka par Christy Saubesty

et entreprit d'examiner ce qui était visible. Il restait des ecchymoses


jaunâtres sur le haut de ses cuisses et son ventre formait un doux arrondi
depuis son nombril jusqu'à la limite de sa lingerie. Le docteur Deka secoua
tristement la tête avant de chercher Roza des yeux. Ils avaient compris tous
les deux. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Maeve était enceinte.
— Maeve, ma chérie... commença doucement Roza en s'agenouilla
près du lit. Pourquoi ne pas en avoir parlé ?
— Je ne voulais pas obliger le docteur à trouver d'autres médicaments.
— Ma chérie... Je parle de ton état, continua la fermière, persuadée
que Maeve devait fréquenter un garçon depuis plusieurs mois.
Un silence pesant emplit la chambre durant une longue minute.
— Je les ai tués, déclara soudain la jeune femme d'une voix blanche.
Tous les deux. J'ai contrôlé la bête. J'ai fait d'elle ce que je voulais... et je les
ai tués.
Le médecin remonta le drap sur elle et lui demanda l'autorisation
d'effectuer une prise de sang. Maeve détestait cela. Les souvenirs des
expériences perpétrées sur elle au Centre l'avaient traumatisée et restaient
encore vifs à son esprit. Cependant, elle acquiesça. Roza pleura
silencieusement, incapable de ravaler la douleur que lui causait la détresse de
Maeve. La jeune femme contemplait le mur en face d'elle. Muette et figée.
Résignée.
Dans les jours qui suivirent, le médecin revint plusieurs fois. Les
résultats sanguins avaient confirmé la grossesse. Mais il ignorait comme la
chose avait pu être possible. Maeve n'avait pas de cycle. Elle n'avait jamais
été réglée. Comme cela avait-il pu... ?
Le jappement des chiens dans la cours lui révéla l'évidence. Maeve ne
fonctionnait pas comme les humains. Sans doute avait-elle des réactions
similaires à celles de la race dont son génome portait certaines traces de
mutation. À l'instar des canidés, elle était parvenue à maturation sexuelle.
Après l'avoir interrogée, il s'avéra que le médecin avait raison. Divers
avertissements auraient dû les alerter. Mais de toute façon, comment
auraient-ils pu savoir que la pauvre jeune femme ferait l'expérience la plus
atroce qui puisse être exactement au moment où son corps se réveillerait ?
Restaient de nombreuses questions sans réponses. L'enfant – si l'on
pouvait le nommer ainsi – serait-il viable ? Quel genre de créature allait
naître de se métissage? En quoi la gestation influençait-elle la transformation

19
Wilka par Christy Saubesty

de son corps ? Et une fois la naissance venue, comment réagirait Maeve face
à ce petit conçu dans la violence ?
Les jours s'écoulèrent, suivis de semaines et de mois. La délivrance
s'annonça un beau matin de mai, soit seulement cinq mois après la
fécondation. Roza soutint la jeune femme autant qu'elle le put, mais le
médecin dut se résigner à laisser Maeve accoucher seule. En effet, la bête
n'était visiblement pas loin. Sa peau était très sombre, elle grognait et
montrait les dents. Entraînant Roza dans son sillage, le docteur Deka quitta
la chambre où la jeune femme hurlait de douleur.
Finalement, un calme effrayant tomba sur la maison en fin de journée
et des cris vigoureux percèrent le silence pesant. Roza fut la première à se
précipiter à l'étage. Maeve n'était pas sur le lit. La jeune femme avait trouvé
refuge dans un coin de la chambre, à même le sol. Sous elle, les souillures de
l'enfantement signaient la fin de son calvaire. Entre ses bras, la bouche
goulûment pressée sur son sein, le petit être à la chevelure aussi brune que
celle de Maeve tétait avidement. Roza fit quelques pas prudents et la jeune
femme lui offrit le plus merveilleux des sourires.
Au-delà de l'horreur entourant la conception de cet enfant, le bonheur
de découvrir un être fragile, une partie d'elle-même, s'affichait en grands
caractères sur le visage radieux de Maeve.
— C'est un garçon... déclara-t-elle d'une voix vibrante de fierté.

Quelques temps plus tard, après avoir été rassurée sur la bonne santé
de son fils et avoir obtenu la garantie que Stefan et Roza ne risquaient pas
d'avoir de problèmes à cause d'elle, Maeve prit la décision de quitter la
Pologne. Bien sûr, cette annonce plongea la pauvre Roza dans une grande
tristesse, mais celle-ci comprenait et acceptait que sa protégée veuille mettre
son petit à l'abri loin de ce pays.
Nul ne sut jamais, dans la paisible ville de Zakopane, que la Wilka eut
un temps vécu parmi ses habitants. Le docteur Deka finit par orienter sa
vocation sur la recherche des génomes mutants et les différentes façons de
les appréhender. Stefan et Roza adoptèrent une fillette de huit ans dans
l'année qui suivit le départ de Maeve.
De temps à autres, ils recevaient des lettres de cette jeune femme qui
avait bouleversé leur existence. Ainsi, cinq ans plus tard, Maeve leur annonça

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Wilka par Christy Saubesty

que son fils, Sam, grandissait tout à fait normalement – ce qui n'était pas
totalement vrai, mais elle refusait d'inquiéter inutilement ceux qu'elle
considérait comme ses parents – et qu'elle domptait parfaitement la bête.
Elle avait enfin cessé de voyager et avait définitivement posé ses valises en
Australie où elle avait trouvé un travail de serveuse dans une boîte de nuit.
Maeve pouvait désormais reconstruire sa vie...

Retrouvez l'interview de Christy Saubesty sur le blog d'YmaginèreS !

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© Leo Codh
Chapitre 1

Neuf heures du matin, il fait beau et chaud et la route est calme. Dans la
voiture, Marilyn Manson chante « Born Again » de son album Holy Wood. La jeune
femme au volant chantonne les paroles. Elle est seule, la fenêtre légèrement
entrouverte faisant voleter ses cheveux châtains. Dehors le paysage défile. Elle va vite
car elle est en retard au travail, une fois de plus. La départementale n'est pas très
fréquentée à cette heure-ci, heureusement. Alors que le CD change de plage, son
téléphone se met à sonner. La jeune femme cherche son sac d'un air rageur sur le
siège à coté et commence à fouiller dedans. « Ça va ! Ça va ! » commence à râler la
conductrice en retournant son sac à coté d'elle. La petite voix crie plus fort,
accompagnée d'un bruit de vibration. « Je suis prisonnier d'un téléphone ! Hé ! À
l'aide ! Aidez-moi mer… » La jeune femme saisit son portable : « Allô ? » Elle tente
d'appuyer l'appareil sur son oreille et reprend le volant. « Oui monsieur je sais… Oui,
j'arrive monsieur… Non, pas tout de suite… Oui, dans une demi heure monsieur… Je
vais déjà trop vite !… Mais monsieur vous savez que je suis en plein déménagement
!… Oui monsieur mais… » Un lourd choc lui fait lâcher son téléphone.
Quand elle rouvre les yeux elle se sent mal. Le lecteur CD chante en sourdine
« in the shadow of the valley of death, in the shadow of the valley of death, in the
shadow of the valley of death… » et sa montre, miraculeusement épargnée, indique
10h15. Elle détache sa ceinture et tombe sur le plafond de sa voiture. Elle est donc à
l'envers, voilà pourquoi elle se sentait si mal. Elle s'extirpe du véhicule comme elle
peut. Elle a mal partout et ses mains sont pleines de sang.
Sa voiture est en effet sur le toit, éjectée de la route, dans un fossé. « Et
merde, songea-t-elle, une R5 d'occasion toute neuve ! » Un peu plus loin au milieu de
la route, une énorme BMW gris métallisé gît, l'avant complètement enfoncé. Elle
avait dû surgir de la route sur la droite sans que Marie la voie. Chancelante, cette
dernière s'approche et voit le conducteur à priori inconscient, couché sur son airbag.
Il y a beaucoup de sang, ce doit être grave. Elle retourne à sa voiture mais son
Le Prince par Solenne Pourbaix

téléphone a rendu l'âme. Si elle ne veut pas que l'autre conducteur en fasse de même,
elle doit aller chercher du secours. Bien que la route par laquelle la BMW arrivait
paraisse plus petite, elle décide de la suivre pour chercher de l'aide. Elle savait qu'en
continuant le long de la départementale elle ne croiserait rien ni personne avant au
moins 50 kilomètres.

Chapitre 2

Après une longue heure de marche, Marie arrive enfin aux abords d'un petit
village de campagne. Il fait très gris et on dirait qu'il va faire orage, pourtant en
levant la tête, on ne voit aucun nuage. Il n'y a pas un souffle de vent. En traversant la
longue route principale, elle s'aperçoit qu'il n'y a à priori personne. Les commerces
sont fermés et les lumières des maisons éteintes. En plein centre du village, sur une
large place couverte de fleurs et d'arbres, se dresse une vieille église romane aux
murs grisâtres. En face, la mairie a l'air fermée. Curieusement, la panique du début
semble atténuée mais Marie doit quand même s'occuper de l'autre blessé. De toute
façon, elle même n'a plus mal. Elle a vraiment eu de la chance. En continuant
d'avancer, elle s'approche de la sortie du village et commence enfin à entendre du
bruit. De la musique et des éclats de voix semblent venir d'une grande maison à étage
un peu plus loin. Elle est entourée d'un jardin impeccable et d'une clôture de bois
blanc. « On dirait la maison d'Alice au Pays des Merveilles » se dit la jeune femme.
Devant le portail, un gros chat roux s'étire et vient se frotter à ses jambes en
miaulant lascivement. Machinalement, Marie se baisse pour le caresser puis
s'exclame : « Alors ça, c'est drôle ! Tu ressembles comme deux gouttes d'eau à
Perlotte ! » Après quelques câlins, elle se décide enfin à aller frapper à la porte. « Tu
es une meurtrière ma belle à traîner comme ça ! » se dit-elle à voix basse en
actionnant le heurtoir. Après quelques instants sans réponse, elle pousse timidement
la porte et entre dans un long vestibule vide. La musique se fait plus forte. À droite
une grande cuisine vide donne sur l'avant de la maison, au fond un escalier monte au
premier et à sa gauche un salon occupe le reste du rez-de-chaussée. Quand elle y
entre, elle est captivée par ce qu'elle voit. Il y a une centaine de personnes, toutes
habillées dans des tenues de la Renaissance dignes des plus grands films et
masquées. Elles dansent toutes des valses… ce qui rend la scène assez étrange étant
donné que la musique qui passe en ce moment n'est autre que « Gayboys in Bondage

24
Le Prince par Solenne Pourbaix

» de Punish Yourself. Et d'ailleurs comment une pièce qui de dehors à l'air plutôt
d'une taille raisonnable peut contenir autant de monde sans qu'ils se marchent
dessus ? Sans compter le buffet, la fontaine de champagne et une sculpture de glace
en forme d'ange au centre de la pièce. « Marie, un homme est en train de mourir à
cause de toi, plus tard les questions d'architecture ! » Après, un bref regard alentour,
elle interpelle la personne la plus proche d'elle. La jeune fille, à peine plus grande
qu'elle, aux longs cheveux auburn et ondulés se retourne un peu surprise puis sourit
et dit avant que Marie n'ait pu parler : « Oh bonjour ! Tu es nouvelle ? Je m'appelle
Sarah, tu es chez moi, et je suis ravie de t'accueillir ! Comment t'appelles-tu ? » Un
peu hébétée par l'ambiance et la réaction de l'hôtesse, Marie bégaye vaguement son
nom puis signale enfin son accident. « Un accident ? Et tu es là seule ? » répondit
Sarah « Bien, je vais envoyer quelqu'un voir, en attendant, tu devrais monter avec
moi à la salle de bains, tu es couverte de sang et tes vêtements sont complètements
morts ! Joli soutien-gorge d'ailleurs ! » Marie rougit et tente de cacher sa poitrine
avec les lambeaux de T-shirt qui lui restent. Elle n'avait pas fait attention mais c'est
vrai qu'elle fait un peu peur à voir.
Elle se laisse emmener au premier étage et Sarah va lui chercher des
vêtements à elle : une immense robe Renaissance rouge et or et un masque de
porcelaine dessinant un visage souriant et orné d'une mouche. « Tiens, c'est amusant
ça, commence cette dernière en poussant le chat roux du pied, cette minette te suit
depuis tout à l'heure. Depuis qu'elle est là, elle n'a laissé personne s'approcher et là
ça fait deux jours qu'elle guettait au portail. Elle est à toi ?
— Euh… ben elle ressemble à Perlotte, une de mes deux chattes, mais je l'ai
perdue depuis un mois et je ne vois pas comment elle aurait atterri là… » répond
Marie pendant qu'elle étouffe dans le corset que Sarah essaye de serrer. « Enfin tu
sais, reprend-elle, je ne suis pas là pour faire la fête… c'est très gentil mais… j'étais en
retard au travail et mon patron…
— Que veux-tu qu'il te fasse ? Tu viens d'avoir un grave accident de voiture à
cause de lui, tu as bien le droit de profiter de ton temps. Dis-toi que tu es
convalescente ! Et tu ne me déranges pas du tout, ajoute-t-elle semblant lire les
pensées de Marie, au contraire ! Tu peux rester ici le temps que tu veux ! »
Curieusement, d'un seul coup, la jeune femme maintenant propre, vêtue comme une
reine et accueillie chaleureusement sent d'un coup toute sa fatigue et son angoisse
disparaître et n'a plus qu'une envie : se mêler à la fête et oublier ce sinistre accident.
Cela fait quelques heures que Marie danse, boit et discute et le soir est tombé
sur le village. Dehors tout paraît sombre, comme si la mairie ne faisait pas allumer

25
Le Prince par Solenne Pourbaix

les réverbères la nuit. Dans la demeure de Sarah règne une ambiance festive et
agréable et tout le monde a l'air de s'amuser. Les danses restent aussi décalées par
rapport à la musique et on valse tour à tour sur du Metallica, du Ray Charles ou
même du NTM. Vers vingt-trois heures, la porte s'ouvre et le silence se fait soudain.
Dans l'entrée, un homme d'une stature impressionnante regarde la salle. Il doit avoir
au moins deux têtes de plus que Marie et des épaules dignes du plus beau calendrier
des Dieux du Stade. Il porte un masque d'or encadré par une cascade de longs
cheveux noirs et lisses lui tombant jusqu'au bas du dos. Ses yeux, seule partie visible
de son visage sont grands et d'un vert d'une clarté dont auraient rêvé tous les
apollons du monde. Alors que la musique change et commence à jouer « Reise Reise
» de Rammstein, l'homme traverse la salle et saisit Marie par la taille pour l'entraîner
dans une danse étrangement suave et douce en comparaison à la musique. À la fin du
morceau, alors que la jeune femme est restée subjuguée par sa beauté, sa grâce et la
puissance qui émane de lui, il s'incline puis quitte la pièce et disparaît dans la nuit.
Les discussions reprennent peu à peu et Sarah se précipite sur son invitée. « Woaw !
» s'exclama-t-elle « Tu as dansé avec Le Prince ! Quel honneur ! Toi on peut dire que
tu as de la chance ! » Encore abasourdie par le moment de bonheur qu'elle vient de
vivre, Marie met quelques instant à réagir : « Hein ? Quel prince ? Prince de quoi ?
C'était qui ce dieu grec ? » Sarah éclate de rire et répond : « Ben le Prince c'est le
Prince quoi ! Il est Prince de… enfin on l'appelle comme ça ! Il vient de temps en
temps à nos fêtes mais rarement seul. En général, il vient avec son épouse. Elle, c'est
N... Elle est bizarre. Mais bon, ils se contentent de nous regarder festoyer et s'en vont
après. Ils se mêlent très peu à nous. Holala ! Tu en as de la chance ! Pour la peine tu
vas danser avec moi maintenant ! » Et joignant le geste à la parole, Sarah saisit Marie
par la taille et elles partent en tournoyant au milieu de la piste.
Aux lueurs de l'aube, quand les derniers invités s'en vont, Marie encore sous
le charme du Prince, est menée dans sa chambre par une Sarah qui semble
infatigable. Elle fini par s'endormir après s'être contorsionnée en tous sens pour
enlever corset, robe et dentelles. À ses pieds, la chatte rousse se met en boule en
ronronnant. Dehors on peut entendre de temps à autre des voix ou des voitures qui
s'éloignent.

26
Le Prince par Solenne Pourbaix

Chapitre 3

Quelques heures plus tard, Marie se réveille enfin. Un rayon de lumière


inonde la pièce sans pour autant la réchauffer. La chatte rousse fait sa toilette au pied
du lit et se lève en miaulant quand elle voit que sa compagne humaine se redresse. «
Oui Perlotte tu es très belle… » lui dit Marie la voix encore ensommeillée: « Mais
pourquoi je t'appelle comme ça moi… t'es pas ma chatte !… En même temps on
pourrait aussi se demander pourquoi je te parle tout court, après tout, tu n'es qu'un
animal en forme de félin, tu comprends rien ! Remarque… un animal, même en
forme de chien ou de dindon, comprend rien quand on lui parle. Du coup je sais pas
trop pourquoi je continue à te parler… Bon… voilà, voilà. Hé j'ai une idée ! Je vais me
lever et oublier cet incident à base de chat… » Et sur ces paroles, elle se lève le
sourire aux lèvres, et descend chercher son hôtesse. Celle-ci lit un journal dans le
salon qui, une fois avec tous les meubles en place, paraît bien plus petit que pendant
la fête, même s'il garde un aspect étrange et dépareillé.
Quand Marie s'assoit, la chatte saute sur ses genoux et se met à ronronner. «
Ben dis moi, commence Sarah, on peut dire qu'elle t'adore cette minette !
— Qui ne serait pas sensible à mon charme ? » demande Marie, se passant la
main dans les cheveux en riant. Sarah sourit puis, levant les yeux par dessus son
journal, lui fait un clin d'œil et répond : « Pas le Prince à priori ! » Marie détourne les
yeux en rougissant. Elle ne cessait de penser à lui depuis son réveil. Elle n'avait pas
vu son visage à cause du masque mais ses yeux étaient si clairs, si doux, et l'aura qu'il
dégageait était si puissante, qu'il l'obsédait. Serait-elle tombée amoureuse ? « Dis-
moi Sarah, qui est ce Prince en vrai ? Parce que bon, hier t'as été assez évasive quand
même…
— Ben il est là. Il doit vivre dans l'église avec sa compagne on ne le voit sortir
et entrer de là que quand il vient à une fête… Et, euh… à vrai dire on sait pas grand
chose sur lui. Il faut dire qu'il est plutôt intimidant et sa nana je t'en parle même pas,
elle est carrément inquiétante… Du coup forcément ça aide pas au dialogue. » Marie
se lève et sort, prétextant vouloir profiter du soleil. Elle se rend à l'église suivie par
l'alter ego de Perlotte.
Dehors, le soleil brille mais l'air est frais, le vent ne souffle pas, quelques
oiseaux chantent dans les bois entourant le village. Marie avance sur le trottoir, ne
croisant personne. Une voiture les double au bout de quelques mètres et la jeune
femme se retourne immédiatement pour chercher la chatte. Celle-ci, comme
toujours, est docilement derrière elle. Rassurée et ne sachant vraiment pourquoi elle

27
Le Prince par Solenne Pourbaix

a eu ce réflexe, Marie reprend la route. Après une cinquantaine de mètres de plus,


elle se retrouve enfin face à la vieille église romane. Elle paraît à peine plus grande
qu'une simple chapelle et d'une simplicité déconcertante. La porte est massive et
ordinaire, il n'y a pas de vitraux, à peine quelques meurtrières en guise de fenêtres et
seul le clocher surmonté d'une croix indique qu'il s'agit bien d'un lieu saint.
Quand elle pousse le lourd battant de la porte de bois, elle est d'abord
surprise de la clarté qui y règne. On aurait dit que des milliers de cierges étaient
allumés. Elle avance dans la nef, ses pas résonnants sur les larges dalles de pierres.
Au fond, un autel très simple surmonté d'un immense Christ montant presque
jusqu'à la voûte domine toute l'église. Autour, les tableaux habituels du chemin de
croix et de divers saints ainsi que quelques statues de vierges complètent la
décoration. La chatte est restée à l'entrée. Marie cherche mais ne trouve aucun signe
indiquant que quelqu'un puisse habiter ici. Tout au fond, une petite porte de bois
donne sur le cimetière. Elle s'y rend, pour voir, faisant le tour des tombes sans les
voir, trop perturbée par ses pensées. Pourquoi le Prince ne semble venir que de
l'église alors que personne ne peut y vivre ? Qui est-il vraiment ? Pourquoi a-t-il
dansé avec elle ? Pourquoi tout le monde semble tant craindre son épouse ? Perlotte
surgit de nulle part et saute sur une stèle, faisant sursauter la jeune femme. « Tiens
tu es encore là ? Comment as-tu fais pour sortir de l'église ?
— Mrrrraou ! miaula la chatte en se frottant sur une épitaphe.
— Mraou ? Ça veut rien dire ça Mraou… Bon allez, on s'en va, y a personne
ici. » Elle passe par le petit portail extérieur et rentre chez Sarah. Après tout qu'avait-
elle espéré ? Qu'il serait là, l'attendant, lui annonçant qu'il quittait sa femme pour
elle et qu'il lui offrirait tout ce dont elle pouvait rêver ?
Dans la maison, le silence règne et les rideaux fermés la plongent dans une
ambiance un peu inquiétante. Marie appelle son hôtesse mais n'obtient pas de
réponse. Dans la cuisine, il y a un mot collé sur le frigo : « Je suis partie aider à
préparer une fête dans une ville voisine, je ne rentrerai pas cette nuit. A demain ma
belle, fais comme chez toi. Sarah. » Bon… Après une légère réflexion, Marie décide de
ne pas fouiller toute la maison pour trouver de vieilles photos de collège de Sarah ou
des lettres d'un amoureux quelconque, mais plutôt de se poser dans le salon en lisant
un livre. L'Enfer de Dante, la Bible, le Grand et le Petit Albert, le Necronomicon… On
peut dire qu'elle a des occupations saines la demoiselle… Après avoir fouillé la
bibliothèque et trouvé un nombre fou de livres plus ou moins morbides, elle se
contenta d'une collection de bande dessinée qui paraissait complète : Monsieur
Mardi Gras des Cendres.

28
Le Prince par Solenne Pourbaix

Au bout de quelques heures, alors qu'il commence à faire sérieusement nuit


et que Marie ne voit plus ce qu'il y a sur ses pages, elle se décide à allumer la lumière.
Dehors, les maisons sont toutes éteintes, beaucoup de gens doivent être à cette fête.
Elle tourne un peu dans la grande bâtisse sans savoir quoi faire puis décide d'aller se
coucher.
Une fois au lit, Perlotte assise sur le rebord de la fenêtre regardant dehors,
Marie se remet à penser au Prince. À ses yeux principalement. À ses yeux si clairs aux
cils si sombres. À ses yeux si doux. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle est
couchée à regarder le plafond quand elle décide de se relever, n'arrivant de toute
façon pas à trouver le sommeil. Dehors il fait nuit noire et tout est éteint. Presque
tout. Plus loin, au centre du village, une vague lueur irradie. Ce doit être ça qui
perturbe Marie car elle ne trouve pas le sommeil. Elle se fini par se lever et décide
d'aller encore jeter un œil à l'église.
En s'approchant du bâtiment, il lui semble bien plus imposant que quelques
heures plus tôt dans la journée. Autour, le silence est total, elle n'entend même pas
son souffle. Les rares étroites ouvertures de la chapelle diffusent en effet une pâle
lumière. La petite chatte rousse qui a, comme toujours, suivi la jeune femme a l'air
mal à l'aise et elle regarde les hauts murs de pierre, le poil hérissé et les pupilles
dilatées en grondant doucement. Marie la traite de trouillarde puis, après un frisson,
se dirige vers la porte. Après un bref regard en arrière qui lui permet de voir que
l'ensemble du village est complètement plongé dans le noir, elle entre.
À l'intérieur, tout est encore éclairé par les innombrables cierges qui
baignent la nef dans une lumière orangée assez inquiétante. Tout est complètement
silencieux à part peut-être de toutes petites notes aiguës, comme venant d'une boîte à
musique, et jouant un court morceau du Lac des Cygnes. Le son vient du premier
rang, à l'endroit même où une femme est assise. D'où elle est, Marie ne voit qu'une
longue chevelure rousse et lisse. Elle avance dans l'allée, ses pas ne font
curieusement aucun bruit. Qui est cette femme ? Quand elle arrive juste derrière
l'inconnue, la musique ralenti et s'arrête. Elle peut désormais voir ses genoux. La
femme a les mains croisées sur les cuisses et tient ce qui ressemble à un petit porte-
clés carré, doré, au dessus couvert de nacre. Marie ouvre la bouche pour parler mais
la femme l'interrompt : « Je suis N. » Sa voix est grave, sèche, froide. Marie
frissonne. À l'entrée, elle entend Perlotte feuler.
N se lève et fait face à Marie. Elle la dépasse d'environ une tête, ses yeux
bleus et jaunes semblent froids et durs, son visage est orné de divers bijoux,
apparemment des piercings mais… Marie n'en a jamais vu des comme ça, à croire

29
Le Prince par Solenne Pourbaix

qu'on les lui a vissés dans la peau. N est vêtue d'un corset, d'un pantalon et de bottes
de cuir noir qui lui donne des allures de Xena. « Et toi, reprend N, tu es Marie, tu as
26 ans, tu es là depuis peu et tu convoites mon Prince. » Marie recule. Elle
commence à avoir peur, quelque chose chez cette fille, qui pourtant paraît plus jeune
qu'elle, la dérange. « Je ne sais pas pour qui tu te prends, continue N, à croire que tu
peux ainsi le voir si tu le veux. Je ne sais pas ce qui te fait croire que le Prince
voudrait perdre son temps avec toi. » En même temps qu'elle parle, tout en haussant
le ton, N avance sur Marie. Cette dernière sent son cœur accélérer, elle sent la sueur
couler dans son dos et son estomac lui fait mal. Elle panique encore plus quand elle
remarque que derrière N, l'église semble se déformer. On dirait que toute la lumière
disparaît, que les murs se tordent, prennent des dimensions impossibles. Le Christ
au dessus de l'autel paraît soudain bouger, comme pour descendre de sa croix, ses
yeux semblent briller d'une noirceur intense. Les divers tableaux et statues eux aussi
paraissent changer. « Le Prince est avec moi ! » hurle encore N « Il est à moi ! Et je
suis à lui ! Et toi… TOI! Tu n'es rien ! À peine digne de ramper sur le même sol que
lui ! » Ses cheveux commencent à ondoyer autours de sa tête, bougeant et s'enroulant
comme des serpents furieux. Ses yeux sont désormais entièrement noirs et semblent
vides, infiniment vides. Des ailes immenses s'ouvrent dans son dos et battent l'air de
façon menaçante. Derrière elle, les murs, grandissant et se tordant toujours, donnent
l'impression de suinter un épais liquide rouge sombre. Marie est terrifiée. Elle ne
pense plus qu'à fuir, le plus loin possible de cette église, de ce village. Perlotte crache
et hurle tout ce qu'elle sait. « Le Prince ne danse qu'avec les Inconscients ! Qu'avec
eux, par obligation, et avec moi, par Amour ! Alors maintenant espèce de sale
vermine, pars ! Pars ! Et ne reviens pas ! » Marie, aux limites de la folie, fait demi-
tour et franchit la lourde porte de bois à toutes jambes, suivie par la chatte rousse.
Elle n'a plus qu'une idée en tête, courir. Mettre le maximum de distance entre cette
femme et elle. Elle a l'impression que ses jambes bougent plus vite que jamais, elle a
l'impression de voler, la pointe de ses pieds touche à peine le sol. Mais cela ne suffit
pas, elle sent encore l'aura maléfique de cette église et de la créature qu'elle y a
trouvée. Elle entend le bruit léger des pattes de Perlotte qui court derrière elle.
Après une bonne demi-heure de course effrénée, Marie s'arrête enfin. Elle
n'est curieusement pas essoufflée du tout, la peur donne vraiment des ailes… elle qui
a toujours été nulle en sport à l'école ! Madame Richard, son professeur, ferait moins
de réflexions en la voyant là ! La chatte se frotte contre ses jambes en ronronnant,
elle aussi a l'air parfaitement en forme. Mais en se retournant, Marie ne peut
empêcher de laisser échapper un cri. Le village n'est qu'à une vingtaine de mètres

30
Le Prince par Solenne Pourbaix

d'elle et l'église désormais éteinte domine toujours les habitations, rien ne bouge. En
faisant tout de même un détour pour éviter la chapelle, elle retourne chez Sarah et
s'écroule sur son lit. Elle s'endort rapidement en espérant ne pas faire trop de
cauchemars.

Chapitre 4

Le jour est levé quand Marie décide de sortir de sa chambre. Elle a


l'impression de ne pas avoir dormi du tout. D'avoir seulement pensé. Elle a revu la
scène de cette nuit des centaines de fois, et, encore ce matin, elle en est terrifiée.
Quand elle arrive dans la cuisine, Sarah est occupée à faire le ménage. « Bonjour ! »
Lance-t-elle joyeusement. « Bien reposée ?
— Moui… Tu es rentrée de ta fête ?
— Ben non tu vois bien, c'est mon double maléfique qui fait le ménage, il faut
bien vu que j'ai égorgé trois bébés ce matin… ça tache ! » Et Sarah éclate d'un rire
clair capable de remonter le moral à un troupeau d’Emo3 apprenant la mort de Tokio
Hotel. Marie sourit et répond : « Oui bon ça va… c'est le matin, mon neurone blond
n'est pas réveillé… Et avec ce qu'il a vu cette nuit, je crois même qu'il est parti ! » Les
deux jeunes femmes s'assoient ensemble et Marie raconte à son hôtesse sa visite
nocturne à l'église. « Je t'avais dis qu'elle était pas cool cette gonzesse… Mais bon…
faut pas exagérer, c'est pas un monstre ! Tu as dû avoir peur et avec les encens et
tout… t'as eu une hallucination, c'est assez commun !
— Oui c'est aussi ce que je me dis mais… woaw ! J'ai vraiment eu la trouille
de ma vie ! Même simili Perlotte a trouillé ! » La chatte collée sur ses genoux répond
d'un vague ronron endormi.
Dans l'après midi, Sarah demande à Marie de l'aider à préparer des bouquets
des fleurs du jardin pour une fête ce soir dans un village voisin. Une fête ? Bof…
Marie n'a pas vraiment le cœur à ça et préfère rester. Quelques heures après, Sarah
prend sa voiture et part, chargée de roses blanches, à sa fête.
Marie et Perlotte restées seules traînent et tourniquent. Que faire quand on
―――――――――――――――――――――――――――――――――――――――――
3 Emo : L'emo est un sous-genre du punk hardcore. Depuis l'apparition du terme, emo a fini

par définir différentes variantes indépendantes, aux liens de parenté assez lâches, mais ayant
une origine commune. Son utilisation (notamment en ce qui concerne le fait de savoir quels
groupes peuvent recevoir ce qualificatif) est sujette à controverses. (Wikipedia)
31
Le Prince par Solenne Pourbaix

est seule, dans la maison d'un inconnu, pour un temps indéfini ? Un inconnu…
mais… Marie se jette sur le téléphone et compose le numéro de ses parents. Ils
doivent s'inquiéter de ne pas la voir revenir alors que sa voiture a sûrement été
retrouvée. Ça sonne occupé. Elle appelle sa sœur, ses amis… Tous les numéros
sonnent occupés. Un peu paniquée, elle décide de se changer les idées dehors. Elle
peut toujours aller à l'église… on ne sait jamais… peut être que le Prince…
À peine approche-t-elle du grand bâtiment qu'elle ressent comme une
angoisse. Finalement, il ne doit pas être là. Elle rentre donc chez Sarah et se pose sur
son lit, caressant doucement la petite chatte rousse si câline. Elle ne se rend même
pas compte du temps qui passe et, quand elle entend une voiture s'avancer dans
l'allée et Sarah en sortir, radieuse, et vaquer directement à ses occupations dans son
jardin, elle réalise qu'elle n'a une fois de plus pas dormi. Elle rejoint son hôtesse
suivie par Perlotte mais… ses pensées sont ailleurs. Elle commence à trouver ce
village et ses habitants de plus en plus bizarres. Elle ne sait pas vraiment ce qui ne va
pas mais… il y a quelque chose qui cloche.

Chapitre 5

La journée se déroule normalement. Marie, peu bavarde, suit Sarah à ses


occupations, sans trop écouter son hôtesse ou faire attention à ce qu'elle fait. Elle a
réessayé de joindre ses proches, mais toujours sans succès. Sarah lui conseille de se
reposer avec un bon bouquin pour se vider la tête et lui prête « Les 120 Journées de
Sodome. » Marie feuillette l'ouvrage et lance : « T'as pas plus sain comme bouquin ?
Nan parce que là… je suis pas sûre d'être capable d'encaisser les histoires scatos de
Sade… » Sarah sourit vaguement… elle a l'air surprise et lui ramène un autre livre : «
Le Lien » de Vanessa Duriès. « Bon, commence Sarah, c'est pas la bibliothèque rose
non plus mais… il est pas mal. En plus l'auteur est vachement sympa !
— Mais elle pas morte ?
— Si ! Et alors ? On meurt tous et pourtant ça empêche pas d'être sympa ou
de vrais connards.
— Oui... ça se tient. »
Marie va donc se coucher avec son livre...
Le lendemain matin, la jeune femme ferme le Lien et s'étire. « Ah zut ! Il fait
déjà jour ? » Elle se lève donc, apparemment plus en forme que la veille, et rejoint

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Le Prince par Solenne Pourbaix

son hôtesse. Cette dernière est en train de pousser tous les meubles du salon. « Salut
Sarah ! Tu donnes encore une fête ici ?
— Oui, d'ailleurs je suis un peu en retard dans les préparatifs, on fait un
thème mafia années 30 et rien n'est prêt ! Même pas ton costume… c'est un peu le
speed là !
— Tu veux que je t'aide ?
— C'est pas de refus ma belle ! T'as qu'à euh… je sais pas moi… si ! Faut faire
des bouquets ! Le sécateur et les gants sont dans le cabanon du jardin ! Merci ! »
Marie va donc, toujours suivie par Perlotte enfiler sa tenue de combat et part à
l'assaut des fleurs du jardin. Après en avoir ramassé ce qui lui semble être une tonne,
elle regarde les bosquets et constate avec étonnement que chaque buisson est si
touffu et bien agencé que, alors qu'elle et Sarah cueillent des fleurs presque tous les
jours, on dirait que rien ne bouge. Après ça, elle retourne aider son hôtesse à finir de
tout préparer.
En fin d'après midi, alors qu'il ne reste plus aux jeunes femmes qu'à se
préparer, Marie demande à Sarah sa voiture. Elle voudrait aller faire un saut chez
elle vite fait pour voir sa chatte Pristi et laisser un mot à ses proches pour qu'ils ne
s'inquiète pas. Elle sait que ses colocataires se seront occupés de son chat à base de
félin tout gris mais bon… elle voudrait rassurer tout le monde. Sarah lui tend ses clés
mais… elle semble curieusement tendue. Marie jurerait l'avoir entendue dire que ça
ne marcherait pas avant qu'elle démarre. Quelle idée ! Pourquoi ça ne marcherait pas
? Elle n'habite pas si loin que ça !
Perlotte qui, bien sûr, a embarqué avec elle, est assise bien droite sur le siège
du passager. La radio diffuse toutes sortes de musiques aux styles plus différents les
uns que les autres, ainsi défilent à la suite du Burzum, Lorie, Harry Connick Jr,
Elvis… Drôle de radio.
Ça fait près d'une heure que Marie roule et elle n'a toujours rien vu. Aucun
carrefour, aucun panneau, pas même un virage. La route avance en ligne droite
depuis tout à l'heure. Autour d'elle, les arbres semblent défiler normalement. Elle a
parfois l'impression d'avoir déjà croisé ce chêne tordu mais bon… un arbre… ça
ressemble beaucoup à un autre arbre. D'ailleurs... enfin ! Un village ! Marie distingue
une église juchée sur une petite colline, face à une mairie qui a l'air fermée. NON !
Elle est revenue au village ! C'est impossible ! Elle n'a pas pu faire demi-tour ! NON !

33
Le Prince par Solenne Pourbaix

Chapitre 6

Marie, complètement paniquée, entre dans la chambre de Sarah comme une


furie. Cette dernière est en train de finir de se maquiller, les invités arrivent dans
moins d'une heure. « Qu'y a-t-il ma belle ? J'avais peur que tu ne sois pas prête pour
la fête ! Tu fais une drôle de tête ! » Marie attrape son hôtesse par le col et un
craquement de tissu se fait entendre malgré ses cris : « Mais putain il se passe quoi là
? J'ai fais une heure de route pour me retrouver à nouveau ici ?! Qu'est ce que c'est
que ce bordel ? » Sarah, parfaitement calme, jette un œil au réveil sur sa table de
chevet et répond : « Ça ne fait que dix minutes que tu es partie Marie. Pas une heure.
Et je ne comprends rien à ce que tu me racontes. » Marie, abasourdie par les propos
de son hôtesse s'écroule sur le lit et reprend, la colère pointant nettement dans sa
voix : « Écoute, je ne sais pas quel coup tordu vous me faites tous mais là j'en peux
plus. Qui est dans le coup ? Qui a préparé tout ça ? Et comment vous faites tous ces
trucs de malades ? » Sarah s'assoit en face de la jeune femme en pleurs sur le lit et,
d'une voix lente, presque froide, lui répond : « Écoute, je te l'ai dit, je ne comprends
rien du tout à ce que tu dis. Alors calme-toi, vas passer ta robe, j'ai juste fini de la
coudre, et profite ! Ne sommes-nous pas bien comme ça ? » Marie, excédée, part en
claquant la porte. Elle court et va se poser dans le parc à coté de l'église, sur un banc.
Quelques minutes plus tard, la petite chatte rousse la rejoint et commence à faire sa
toilette à ses pieds.
Pour qui la prennent-ils ? Elle ne sait pas qui manigance tout ça ni pourquoi,
mais elle commence à en avoir assez de cette blague idiote. Au moins, on peut
reconnaître que les mecs qui ont organisé ça ont trouvé de bons acteurs, elle a
vraiment flippé avec N ! Mais bon… là, ça va un peu loin. Le coup des fleurs qui ne
disparaissent pas quand on les coupe, la fuite du village impossible… pas mal mais
bon… ça rime à quoi ? Et Perlotte ? Ils l'ont trouvée où ? Elle s'est enfuie il y a un
mois ! Et le Prince ? Comment savaient-ils que son idéal masculin était justement
une grande baraque brune aux yeux verts ? Comment savaient-ils qu'elle avait une
copine rouquine bizarre ?
Cela fait déjà deux heures qu'elle est perdue dans ses pensées quand Marie
se rend compte qu'il fait nuit. Tout le village est plongé dans le noir, sauf la maison
de Sarah. On entend les bruits de la fête, les chants, les rires, la musique… La maison
doit être bondée, et pourtant, Marie ne se souvient pas avoir vu passer de voitures ou
de gens. Il est vrai qu'elle n'était pas très attentive mais bon… elle a l'impression qu'il
n'y a eu aucun bruit à part ceux de la fête… Pas un oiseau, pas un insecte, pas même

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Le Prince par Solenne Pourbaix

le bruit du vent. Les branches des arbres s'agitent pourtant. Il n'y a aucun souffle de
vent. On se croirait dans un endroit mort. Le seul signe de vie qu'il y ait est Perlotte
qui, couchée sur le dos, essaye d'agripper le bas du pantalon de Marie pour avoir un
câlin.
La jeune femme tend la main vers la chatte mais la porte de l'église s'ouvre,
déclenchant un frisson irrépressible en elle. N et le Prince, bras dessus bras dessous,
sortent habillés en costumes années 30. Le Prince a attaché ses cheveux, mettant en
valeur son visage carré. Ils passent devant son banc sans la voir et se dirigent vers la
maison illuminée. Marie avait oublié à quel point cet homme était beau. Elle se lève
pour les suivre et retourner à la fête mais, alors qu'elle a fait à peine deux pas, elle
voit N, seule face à elle, lui souriant, les yeux emplis de noir. Cela ne dure qu'un
instant et elle les revoit marchant enlacés vers la maison de Sarah. La peur la
reprend. Elle doit se calmer. À ses pieds, Perlotte a hérissé son poil et feule vers le
couple. « Merci simili Perlotte, je suis ravie que tu viennes à mon secours, je sais
qu'en cas de besoin, tu viendras cracher et planter tes petites grigriffes dans la
méchante rouquine. »
Quand plusieurs minutes plus tard, Marie franchi le seuil de la maison de
Sarah, elle est surprise de voir tant de monde. Le salon semble soudain faire les
dimensions d'un cabaret complet. Sarah l'accueille avec un sourire radieux, comme si
elles ne s'étaient pas crié dessus quelques heures plus tôt. « Tu as vu, lui dit-elle, le
Prince est là ! Et il est beau comme un dieu ! Encore plus que d'habitude tu ne trouve
pas ? » Marie l'aperçoit en effet, toujours avec N, en train de regarder les gens
danser, semblant tous les deux dominer la pièce, pourtant sans se mettre en avant.
Oui… il est superbe. « Ce que je préfère chez lui, reprit Sarah, ce sont ses tatouages !
» Marie en sursauta presque. « Quels tatouages ? demanda-t-elle, de nouveau sur la
défensive.
— Ben… sur son visage ! Ses tatouages quoi ! Je trouve que ces traits noirs ça
met bien en valeur ses yeux bleus… Et puis… j'ai toujours adoré les blonds alors on
peut dire que ce type… c'est un peu l'homme parfait ! » Marie n'en revient pas. Il
n'est pas blond ! C'est un beau brun ! Presque le sosie de Michael Wincot ! Qu'est-ce
que c'est que ce foutoir ? Elle cherche de nouveau le couple des yeux mais ne les voit
plus. Après avoir traversé la pièce, elle les retrouve enfin, toujours enlacés,
s'embrassant comme si personne ne les entourait. L'espace d'un instant elle cru
même voir le visage du Prince changer mais… c'était impossible. Une seconde, une
toute petite seconde il lui parut plus âgé, les cheveux courts, le nez busqué…
Alors que Marie les fixe avec insistance, cherchant à voir ce qui ne va pas, N

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Le Prince par Solenne Pourbaix

se tourne vers elle, embrasse son amant avec une fougue à faire damner un saint,
sans la lâcher des yeux puis, arrêtant son baiser, va dans sa direction. Marie,
estomaquée et paralysée se contente de la regarder arriver, sans bouger. Elle a peur.
Mais N passe à coté d'elle sans s'arrêter, elle sent à peine sa main effleurer la sienne.
Mais la douleur est terrible. Et ce qu'elle voit… N, face à elle, sa grande paire d'ailes
dans le dos, fauchant autours d'elle des milliers de corps, ses cheveux roux ondulant
sur sa tête comme des serpents. La vision se trouble et elle est dans une boîte,
frappant les parois et hurlant de toutes ses forces. Encore une fois la vision change,
cette fois, elle voit sa mère, pleurant sur une longue boîte ornée de fleurs. Dans un
long hurlement, Marie s'écroule, en larmes. Derrière elle, N regarde le Prince en lui
souriant tendrement. Tout autour, les convives ne semblent même pas avoir
remarqué quoi que ce soit. Ils continuent à danser et boire. Que se passe-t-il bordel ?
Marie en larmes sursaute quand elle sent une main sur son épaule.
Le Prince, face à elle, l'aide à se relever. Il la prend dans ses bras et l'invite à
danser, puis, après quelques pas, il prend la parole : « Que crains-tu tant ici ?
— Comment ça ? » Marie se sent soudain réconfortée, en confiance, comme
si rien ne pouvait lui arriver. Il émane de cet homme une aura de paix et de sérénité
incroyable. « Que crains-tu ? reprit-il. Pourquoi restes-tu inconsciente ? N'es-tu pas
bien ici ? Tes nouveaux amis ne sont-ils pas sympathiques ? Même ton chat est là,
alors pourquoi ne veux-tu pas rester ?
— Euh… je suis bien, Sarah est adorable, mais… mes parents, mes proches…
— Tu les reverras. Eux aussi viendront. Tu n'as pas à avoir peur. Ici,
finalement, c'est comme là-bas.
— Mais qui êtes vous ?
— Je suis le Prince ! Et N est mon épouse. Nous sommes essentiels.
— Je ne comprends pas… où suis-je ? Qui êtes-vous ? Que se passe-t-il ici ? »
En disant ça,
Marie s'est éloignée du Prince. Autour d'eux, les gens se sont arrêtés. Ils ne
dansent plus, ne festoient plus. Ils se contentent de regarder la scène, l'air grave. N,
tourne autour d'eux, semblant flotter au dessus du sol, leur souriant. Ses yeux
semblent amusés et terriblement cruels.
Après quelques secondes interminables où Marie hésite entre partir en
hurlant et se mettre à tout détruire autour d'elle, N intervient : « Vas-y mon Prince,
dis-le lui, elle ne comprendra pas autrement, et on ne peut pas se permettre de
laisser ainsi errer une âme. » Le Prince prend alors les mains de Marie et, de sa voix
suave et grave, lui dit la vérité : « Marie, ton accident de voiture t'a tuée. »

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Le Prince par Solenne Pourbaix

© Leo Codh

Retrouvez l'interview de Solenne Pourbaix sur le blog d'YmaginèreS !

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© Mike Barisan
« Les passions animent l’esprit, mais comme l’épée elles sont à double tranchant.»
M. Barisan

Les rumeurs parlaient d’obscurité, de sang et de pleurs, mais la réalité


dépasse de loin cet entendement. Une tempête vient de balayer la surface du monde
d’Aria. Des royaumes entiers ont sombré dans le chaos et la destruction tandis que
certains peuples, moins chanceux, ont été purement sacrifiés dans ce conflit
titanesque. Le Roi Immortel et ses légions ont provoqué bien plus de mal que toutes
les précédentes guerres réunies, et le monde en restera souffrant jusqu’à son
crépuscule.
Fort heureusement, grâce à la ténacité des elfes et au courage exemplaire
des azaélimes, les valeureux chevaliers de l’ouest, le Roi Immortel n’est plus. Nul ne
sait avec exactitude ce qui mit en échec le tyran. Cependant, cela ne fit qu’assombrir
d’autant plus le monde par la suite.
Comme une blessure qui s’envenime, les hommes trop dépendants du péché
et de la peine ne réussirent pas à surmonter cette énième épreuve. Après tout,
comment s’octroyer des moments de répit alors que le pays même est à reconstruire
et qu’aucun chef naturel n’impose son autorité sur le plus grand nombre ?
N’ayant plus d’ennemis communs ni de roi souverain, des guerres intestines
font de la terre d’Azaël un royaume féodal où chaque baron se proclame seigneur
de son fief et où les vieilles querelles reprennent toutes leurs valeurs. Des villages
épargnés de l’Immortel sont mis à sac, des serfs se font égorger pour le bon plaisir
des ennemis de tel ou tel suzerain tandis que des sièges interminables détruisent les
forts partout en Azaël. La soif du pouvoir embrase les régions et décime la
populace…
Ce déluge dura quatre siècles. Quatre siècles d’une haine qui attira
d’innombrables serviteurs du Mal. Même après le Traité Pacifiste des Barons, la
rumeur de cette souffrance ne semble pas se tarir. La violence des hommes s’est
imprégnée à tout jamais dans la terre. Des années plus tard, on parle encore de vils
Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

démons rodant à la lisière des forêts et de valeureux guerriers corrompus…

Nous voici en l’an de grâce 403 après l’Avènement. La magie s’effondre


toujours plus sous le joug du Mal. Un calme incertain règne sur Aria, et c’est dans
cette atmosphère insidieuse que se déroule mon récit.
Je suis le Voyageur, Conteur et Regardeur dans un monde qui s’abîme peu
à peu dans les profondeurs de son déclin. Cette légende qui va vous être narrée ci-
après n’est autre que l’une des nombreuses histoires de cette ère lugubre. C’est celle
d’un de ces hommes qui, par amour d’une jeune femme, s’est condamné au pire des
châtiments. A la seule différence que ce chevalier-ci est animé d’une terrible envie
de vengeance envers celui qui lui a offert une seconde chance.

Il était une fois Kelemen, le chevalier sans âme…

Tout était calme, immobile, sans vie. Même le ciel plombé paraissait s’être
endormi. Un léger linceul de brume tapissait les dépressions du terrain, ce qui
renforçait cet effet de mélancolie et de silence sépulcral. Tout comme l’herbe
brillante de sa rosée matinale accentuait la fraicheur automnale.
Kelemen mena sa monture par la bride à travers les écueils cadavéreux.
Toute la plaine était jonchée de corps inertes. Des lambeaux de bannières
poussiéreux flottaient lourdement sur leurs hampes de bois plantées dans le sol,
quand la brise se faisait assez forte pour les déranger. Des flèches brisées
demeureraient à jamais prisonnières des torses et des gorges qu’elles avaient percés.
Des lames renvoyaient timidement la lueur blafarde du jour depuis le sol piétiné et il
y avait ces milliers de visages pâles et ensanglantés qui ne bougeraient plus.
Le champ de bataille témoignait d’un affrontement enragé. Même les
chevaux avaient été éventrés ou sauvagement mutilés. Des mouches bourdonnaient
un peu partout, précédant les relents de la mort qui empestaient les lieux.
Kelemen plaqua un foulard contre sa bouche et continua à errer entre les
cadavres des chevaliers et des hommes d’armes, à la recherche de réponses ou
d’indices. Malgré son impassibilité envers les dévastations courantes en Azaël, ce
spectacle-ci ne le laissait pas indifférent.

40
Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

Son cheval gris pommelé tira sur sa longe, soulevant la main gantée de
maille qui la tenait. Kelemen se retourna et flatta l’encolure de sa monture. Il n’aurait
pas dû l’amener si près des charniers. Les destriers ressentaient facilement les choses
surnaturelles.
Une fois sa monture calmée, le chevalier poursuivit son chemin et inspecta
les armoiries des boucliers qui parsemaient la plaine. Il y avait deux camps distincts,
mais tous deux appartenaient à la régence d’Aubelagne, l’un des duchés qui s’était
proclamé indépendant de la seigneurie d’Azaël il y a des siècles de cela.
Les connaissances héraldiques de Kelemen n’étaient certes pas très
aiguisées, mais il reconnaissait sans peine le Lys couronné d’étoiles de Bérédan III
ainsi que le sanglier rouge de la cité de Maralon. Le premier était un grand vassal du
roi d’Aubelagne, réputé pour son flegme et sa vaillance, tandis que le second était un
baron assez puissant que Kelemen ne connaissait pas vraiment.
Quelle folie tout de même !
Il y avait tant de morts, tant de visages à jamais figés dans une expression de
souffrance éternelle. Même des femmes avaient donné leur vie dans ce combat…
Depuis l’Avènement, elles avaient le droit à la Parité et pouvaient s’enrôler dans les
armées des seigneurs. Kelemen s’arrêta devant l’une d’elles. Une archère, d’après son
plastron de cuir. Il posa un genou sur le sol détrempé et dégagea de sa main libre la
mèche de cheveux brune qui masquait le visage de la demoiselle. Il hoqueta lorsque
la mèche trempée de sang, collant à son gant de maille, se détacha du crâne de la
morte. Les racines capillaires étaient maintenues ensemble par un pan de peau et de
chair. Kelemen s’en dégagea d’un brusque mouvement répugné et reporta son
attention sur la jeune femme. Sans la boue qui maculait son visage ainsi que les
écorchures qui le zébraient, on aurait pu distinguer sa beauté. On se demandait qui
était-elle, quel choix l’avait amenée à se battre et à mourir le crâne défoncé plutôt
que de fuir ce carnage.
Kelemen se détourna de la morte et reprit ses recherches, errant dans cet
immense charnier tel un spectre de l’au-delà. Au bout d’une dizaine de minutes, son
regard s’arrêta sur un chevalier en armure de mailles d’or et habillé d’un tabard bleu-
roi. Il s’en approcha et reconnut l’homme grisonnant en question. Sur la poitrine du
défunt était cousu le lys blanc couronné d’étoiles de Bardelin. Les yeux du seigneur,
d’un bleu de glace, fixaient les nuages sans ciller. Tout en récitant une prière,
Kelemen se pencha et ferma les paupières du duc Bérédan III.
Il sut à ce moment qu’il ne trouverait plus d’autres réponses en ce lieu.
Désormais, son seul espoir résidait dans sa chance à trouver des survivants, s’il y en

41
Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

avait. Il chercha donc des traces aux alentours. Et il en découvrit alors qu’un soleil
froid perçait les nuages qui s’effilochaient à l’horizon, offrant quelques rayons dorés
réconfortants. Kelemen inspecta les empreintes de sabots en tâtonnant de la main.
Puis, il releva la tête et les suivit du regard. Elles se dirigeaient vers la lisière du bois
sombre qui bordait l’endroit. Mieux encore, étant fraiches de la veille, ils pourraient
sans doute rattraper rapidement ces cavaliers.
Voilà qui l’aiderait sûrement dans son plan… Kelemen remonta en selle et
donna des éperons. Il partit au galop en direction de ce bois qui, de là où il se
trouvait, n’était qu’un alignement de sapins rabougris et d’ombres malveillantes.

II

Mézaël frissonna lorsqu’un corbeau croassa juste à son aplomb. Malgré une
profonde appréhension, le chevalier regarda au-dessus de lui. L’animal était perché
sur une branche nue d’un hêtre mort. Il l’observait fixement en penchant drôlement
la tête de côté. Puis, sans signe avant-coureur, il battit de ses ailes noires comme la
nuit et s’envola par-delà la cime des hauts conifères. Le cri de la bête, sinistre écho
renvoyé depuis le lointain, résonna plusieurs fois dans la forêt avant de s’évanouir.
Le silence pesant reprit possession du lieu après cela. Les survivants
scrutaient nerveusement les alentours, l’esprit s’alertant à chaque murmure d’un
quelconque son mystérieux. Autour d’eux, les branches lourdes des sapins aussi
vieux que laids restaient immobiles. L’atmosphère était lugubre, et l’idée de passer
une nuit dans un endroit pareil en effrayait plus d’un.
Seul Galion, un archer émérite de l’armée régulière, demeurait serein malgré
la chasse dans laquelle ils s’étaient tous lancés.
« Vous êtes sûrs que c’est une bonne idée ? demanda pour la énième fois
Milia, une femme d’armes aux longs cheveux noirs qui disait tout haut ce que les
autres pensaient tout bas.
− Tais-toi, femme ! Tu vas nous attirer l’infortune à parler ainsi par ce calme
! » la réprimanda Aric, un vieux chevalier aguerri. Il portait une armure de mailles
sous un tabard blanc tacheté de sang depuis longtemps séché.
Ils n’étaient que trois chevaliers, lui-même et deux femmes à avoir survécu à
la bataille. Ce qui était déjà un exploit compte tenu de la rage sanglante qui avait
poussé tant d’hommes et de chevaliers à se jeter corps et âme dans ce conflit.

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

Glaradas, le second chevalier, échangea un regard inquiet avec l’autre femme


du groupe, une certaine Lindor qui se disait cuisinière attitrée du défunt duc Bérédan
III. Mais Galion n’en croyait rien. Même si on avait trainé la demoiselle dans la boue,
ce qui aurait expliqué son allure si souillée, Lindor était trop mal vêtue pour se
prétendre servante d’un noble. Quant au troisième chevalier, il se prénommait
Mézaël et, à moins qu’il ne se trompe, Galion ne l’avait jamais entendu parler depuis
leur départ du champ de bataille. Le jeune chevalier se terrait dans un mutisme que
son air anéanti pouvait aisément expliquer.
Ils avaient récemment perdu tous leurs amis. Et pourquoi ? Parce que des
affronts avaient été commis entre deux seigneurs ? Parce que de mauvaises
circonstances en avalanche avaient fait que la situation n’avait qu’empiré depuis le
début de toute cette histoire ? Il fallait être fou pour croire qu’une querelle si
courante au sein d’un royaume puisse conduire à une telle boucherie. Et ils
trouveraient bientôt leur réponse, à moins que la mort ne se charge d’eux auparavant.
Le reste de la journée se déroula dans cette même torpeur. La région qu’ils
traversaient était vraiment morbide. Ils n’avaient croisé que des corbeaux, des
carcasses d’animaux morts et des toiles d’araignées inhabitées. Vers la fin d’après-
midi, les sapins s’éloignèrent de quelques mètres les uns des autres, ce qui apaisa
quelque peu les survivants jusqu’à ce qu’une brume monte du sol avec le soir
tombant.
Quand soudain, des craquements de branches retentirent non loin. Les
destriers des chevaliers dressèrent leurs têtes.
« Qu’est-ce que c’est d’après vous ? murmura Glaradas en sortant un
poignard de sa ceinture.
− Aucune idée. Soyez sur vos gardes », avertit Aric tout en descendant de
monture.
Il tira sa lame bâtarde, imité par Mézaël et Milia, la femme d’armes, qui
dénudèrent leurs épées plus courtes. La peur s’emparait du groupe tandis que les
bruits se rapprochaient. Galion encocha une flèche et arma, prêt à tirer, mais se
ravisa quand un cavalier solitaire surgit de la pénombre entre deux sapins.
« Qui êtes-vous ? Et que voulez-vous ? tonna Aric sans relâcher sa garde.
Le nouveau venu avait l’apparence d’un mercenaire, avec des cheveux noirs
graisseux attachés en demi-queue et une barbe naissante qui durcissait ses traits. Il
portait de hautes bottes usées, un gilet de cuir par-dessus une tunique salie par le
voyage et la garde d’une épée dépassait de derrière son épaule droite. Mais Galion vit
également un bouclier fixé à la selle de sa monture grise, un destrier de surcroit que

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

seuls des nobles pouvaient acquérir. Pour ce qui était des armoiries de l’écu, elles
étaient inconnues à l’archer. Il s’agissait d’une croix azaélime inversée portant en son
centre une fleur de lys rouge sang. Dans tous les cas, il ne faisait aucun doute pour
Galion que, jadis, le cavalier avait dû être chevalier.
« Je me nomme Kelemen, répondit ce dernier d’une voix posée. J’ai
découvert un charnier à l’ouest et j’y ai vu vos traces.
− Cela ne répond pas à ma seconde question », fit remarquer Aric dont les
yeux clairs fixaient avec sévérité l’étranger.
Malgré sa monture agitée et les regards farouches que lui dédiaient les
survivants, l’inconnu ne cilla pas. En fait, Galion était même troublé par le manque
d’expression de l’étrange chevalier-mercenaire.
« Vous êtes au service du duc de Bardelin, observa Kelemen.
− Etions. Bérédan III est mort, lâcha Glaradas maussadement.
− J’étais un ami de votre seigneur.
− Et d’où venez-vous ? Votre nom ne m’est pas inconnu… reprit Aric.
− De Perlerare », mentit-il. Mais visiblement, seul Galion le remarqua. «
Étant en bon terme avec votre défunt seigneur, lorsque j’ai découvert sa dépouille je
me suis empressé de vous rejoindre. Je pense que vous êtes sur les traces d’un
ennemi et je souhaite vous aider dans cette quête.
− Qu’est-ce qui vous fait croire cela ? s’enquit Aric en levant un sourcil.
− Vous avez laissé votre duc pourrir à même le sol et le plus proche village
est au sud, à trente lieues d’ici. Alors que vous vous dirigez vers l’est.
− Bien vu, le félicita le vieux chevalier. Si vous désirez nous accompagner,
c’est votre droit. Mais sachez que la mort nous traque tout autant que nous la
traquons.
− J’en ai conscience. »
Aric lui adressa un signe de tête et rengaina son épée. Puis, non sans un
regard craintif vers l’étranger, les autres chevaliers se remirent en route, les dames
en selle et les hommes à pied.
Peu après, alors que le silence se faisait toujours aussi obstiné, Galion vint
marcher à côté de Kelemen. Celui-ci ne dénia pas tourner la tête vers l’archer.
« Pourquoi avoir menti tout à l’heure ? demanda Galion assez bas pour ne
pas être entendu de ses compagnons de route.
− À quel sujet ? fit-il en fixant quelque chose devant.
− Sur vos origines. Vous ne venez pas de Perlerare. »
Kelemen ne répondit pas.

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

« Je ne vous crois pas mauvais, reprit l’archer. Mais vous êtes… mystérieux.
Après un court silence, il essaya autre chose : « Savez-vous où nous sommes ?
− Non.
− Dans la forêt de Maldranth. D’aucuns disent qu’elle est maudite.
− Elle l’est. »
Galion lança un regard perturbé à l’étranger.
« Vous venez de me certifier que vous ne saviez pas où nous nous trouvions !
− Je ne le savais pas jusqu’à ce que tu me le dises. Et oui, cette forêt est
maudite », avoua Kelemen en souriant.
A présent, ce fut au tour de Galion de frémir.

III

Après avoir passé une nuit froide au fond d’une cuvette couronnée de sapins,
ils repartirent sous un ciel pluvieux. En contrepartie, la brume avait disparu, laissant
place à une clarté assez importante pour rendre la forêt moins hostile.
Kelemen avait profité de la soirée pour étudier les comportements de
chacun. Il regarda l’homme loin devant lui qui essayait de trouver des chemins
praticables pour leurs montures. Mézaël était le plus démoli par ce drame. Toute son
unité avait péri au cours de la bataille ; unité qui avait été sa seule famille en ce
monde. De ce fait, il restait muet, bien souvent à l’écart des autres et affichait
constamment sur son visage une peine insondable.
Kelemen tourna ensuite son attention sur le cavalier à sa gauche qui dirigeait
son destrier par la longe. Glaradas était peut-être un peu moins abattu que son
confrère, mais la présence des femmes semblait le gêner au plus haut point. Il évitait
sans cesse les doux regards de la femme d’armes qui, par ailleurs, conservait toute sa
séduction malgré la crasse accumulée au cours des derniers jours. Et il faisait de
même avec la cuisinière moins jolie, certes, mais redoutable de par sa jalousie envers
sa camarade guerrière.
Quant à Aric, Kelemen ne lui avait trouvé que des vertus. Le chevalier aurait
été assez sage et assez courageux pour devenir templier, si seulement il avait encore
eu l’âge requis pour entrer dans l’Ordre. Kelemen accéléra le pas jusqu’à lui. Quand il
fut à sa hauteur, le chevalier le devança.
« Sale temps, n’est-ce pas ? grommela le vétéran en essuyant d’un revers de

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

la main l’eau qui ruisselait sur sa figure vieillie.


− Qu’avez-vous vu exactement ? demanda Kelemen au bout d’un moment.
− Pas grand-chose. C’était juste avant la fin de la bataille. Une ombre se
tenait à la lisière du bois alors que nous terminions de massacrer les Maralois.
− Et vous pensez que cela a un rapport avec la boucherie ?
− Je le crois, en effet, fit Aric d’un ton pensif. Je l’espère. Je n’ai jamais
combattu avec une telle haine de toute ma vie. Et cette chose… J’ai eu l’impression
qu’elle m’observait, qu’elle appréciait ce qu’elle voyait. Depuis on traverse la forêt en
espérant la retrouver. Mais elle ne laisse aucune trace… »
Kelemen continua d’avancer à ses côtés, plongé dans ses pensées.
« Vous en savez plus que vous ne voulez le dire, finit par dire Aric d’un ton
solennel. Je ne sais pas pour quelle obscure raison vous vous êtes lancé dans cette
chasse à l’ombre, mais j’espère que le moment venu vous nous en direz plus. »
Au moment où il finissait sa phrase, un cri s’éleva à quelques mètres de là,
droit devant eux.
« Mézaël ! fit Aric en se mettant à courir, les autres sur ses talons.
Quand ils dépassèrent un bouquet de conifères, ils atteignirent un espace
dégagé où se dressaient quelques arbres aux troncs épais et aux branches massives.
Mézaël se tenait là, immobile, les mains écartées en signe d’impuissance, avant de se
laisser tomber sur les genoux.
La jeune cuisinière, Lindor, cria également devant le spectacle macabre qui
leur était offert. Des corps se balançaient lentement au bout de cordes grinçantes.
Leurs bras, leurs jambes et leurs langues pendaient affreusement. Il y en avait à
chaque branche d’arbre. Kelemen se promena dans cette clairière de l’horreur,
inspectant les cadavres dont la plupart portaient les traces du combat de la plaine.
L’un d’eux avait la poitrine broyée, sans doute un coup de marteau, un autre avait le
ventre ouvert d’où pendillaient ses viscères. A d’autres encore il manquait un bras,
une main ou certains présentaient des lacérations multiples sur tout le corps.
« Ce sont les membres de l’unité de Mézaël, lui apprit Aric en arrivant à côté
de lui. Le vieux chevalier portait un regard mi-écœuré, mi-colérique sur les pendus.
Cette forêt est maudite…
− Quel démon a bien pu faire une chose si odieuse ? » demanda Glaradas
dont le teint de peau virait au blanc, tout comme Galion.
Kelemen ne répondit pas. Il se retourna vers Mézaël qui était toujours
agenouillé, le visage plongé dans ses mains en coupe. Ses épaules sursautaient à
chaque sanglot.

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

Après cela, ceux qui le purent décrochèrent les cadavres mutilés des arbres et
les brulèrent. L’odeur de chair grillée fut bien pire que celle de la pourriture, mais
l’angoisse qu’engendrait la découverte de soldats morts il y a plusieurs jours à des
lieues d’ici était trop forte pour laisser en arrière la preuve de l’existence d’une
abomination dans ces bois, comme si effacer les traces pourrait leur éviter de s’attirer
sa magie noire.
Mézaël devint encore plus silencieux après ça. Il avait le regard lointain, les
traits tirés à l’instar d’un fantôme. Le soir venu, Mézaël demanda à ce qu’on le laisse
seul un moment. Il avait besoin de prier, avait-il dit. Personne ne protesta, mais
Kelemen alla le rejoindre au bout de quelques minutes. Il avançait entre les branches
touffues des sapins, torche en main, jusqu’à ce que les flammes vacillantes éclairent
Mézaël assis contre un rocher. Le chevalier avait une dague dans une main, son
pendentif azaélime dans l’autre. Du sang dégoulinait encore de la lame, tout comme
de sa gorge tranchée. La tête de Mézaël inclinée vers l’arrière accentuait la plaie
béante à tel point qu’elle ressemblait plus à une bouche distendue qui aurait vomi
rouge.
Au moment où Kelemen s’approchait du chevalier décédé, des fougères face
à lui bougèrent soudainement sous l’effet d’une chose qui s’enfuit. Kelemen sursauta
et balaya les environs de sa torche, mais il n’y avait plus rien.

IV

La nuit suivante fut longue pour les survivants. Milia n’avait réussi à fermer
l’œil que très tôt ce matin, et le réveil fut tout aussi difficile. Personne ne parla de
l’incident de la veille autour du feu ravivé. Chacun mangea les restes de ses
provisions dans un calme seulement dérangé par les bruits de mastication, puis ils se
remirent en marche, laissant dans leur sillage le squelette carbonisé de Mézaël qu’ils
avaient mis en terre.
Cette fois-ci, ils avaient une direction approximative. Le fait d’avoir trouvé
les pendus leur prouvait qu’ils se rapprochaient de leur but, même si, d’après ce
qu’avait compris Milia, personne n’avait encore aperçu la moindre trace véritable de
leur proie. Vers midi, ils atteignirent une rivière bordée de saules pleureurs. Ils
décidèrent de s’installer non loin de là, dans une toute petite clairière.
Alors que les autres préparaient à nouveau un feu ou étendaient des

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

couvertures sur le sol, Milia alla chercher de l’eau à l’aide d’un petit pichet. Elle le
plongea dans le courant glacé pour le remplir à ras bord, le posa sur le côté et
s’aspergea plusieurs fois le visage pour enlever la crasse de ses joues. La froideur de
l’eau la vivifia.
Après quoi, elle posa ses mains sur le rebord de la berge et admira son reflet
dans l’ondoiement de la rivière. Voilà qui était mieux. Comment Glaradas pourrait-il
l’ignorer maintenant qu’elle était redevenue la Milia d’avant ? Mais, alors qu’elle se
contemplait, ses yeux dévièrent légèrement sur la gauche, sur cette ombre
encapuchonnée qui se reflétait également dans l’eau. Milia poussa un petit cri en se
relevant, paniquée, mais il n’y avait personne. Elle souffla. Il s’agissait sûrement
d’une hallucination due à la fatigue des derniers jours. Elle resta là un instant, juste
pour calmer son pouls. Puis elle reprit son pichet et se remit en route.
Quand elle revint au campement, le vieux Aric sortait les restes de miches de
pain sec de son escarcelle tandis que Galion préparait des gobelets pour boire.
Kelemen entretenait le feu et Glaradas s’occupait des montures. Milia voulut
s’avancer vers le beau chevalier pour lui proposer à boire, mais ce dernier réagit de la
même manière que lors de ses précédentes tentatives, il l’évita volontairement sans
même remarquer qu’elle était débarbouillée.
Cela fut de trop ! Jamais Milia n’avait connu d’homme qui la repoussait
autant ! La trouvait-il si laide ? Elle qui avait courtisé plus d’hommes que lui n’avait
vu de femmes ?
Elle voulut lui balancer le pichet à la figure, mais un regard torve la retint.
Kelemen la fixait de dessous ses sourcils, ce qui lui donnait un air de conspirateur.
Mais ce n’était pas tout. Lindor, cette mégère de Lindor, la regardait de coin
également !
Milia tourna les talons et s’en retourna à la rivière. Elle ne supportait plus la
jalousie de la jeune femme. Pas plus que les réticences de Glaradas. Bon sang ! Elle
voulait juste passer un peu de bon temps. Et il n’y avait que ce chevalier pour
assouvir ses envies. Aric était trop vieux, Galion trop jeune et Kelemen l’effrayait.
Pourquoi le monde était-il si injuste ? Ils allaient sûrement tous mourir à
chercher cette chose ! Était-ce trop demander que d’être appréciée à sa juste valeur ?
Elle était pourtant très belle ! Seul un aveugle le nierait. Et elle avait tellement peur
dans ces bois… Se vider l’esprit, même quelques minutes, serait comme une
délivrance pour elle.
Milia jeta le pichet à la rivière, qui l’accueillit avec un plouf sonore, et s’assit
sur la berge. Elle savait que sa colère n’avait rien de naturel, mais Milia ne la contint

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

pas pour autant.


Au bout d’un moment, alors qu’elle arrachait des touffes d’herbes
nerveusement, des voix s’élevèrent d’un peu plus loin. Intriguée, Milia se releva et se
faufila entre les buissons jusqu’à ce qu’elle se rapproche suffisamment pour entendre
distinctement deux voix qui se donnaient la réplique. C’était Glaradas qui parlait !
« … envie. S’il vous plait… Ne me tentez plus.
− Mais nous sommes seuls ! protesta langoureusement une voix de femme.
Les autres sont occupés à manger et je sais que vous en avez envie. »
Il y eut un court silence.
« Oh ! Et puis j’en ai marre de devoir résister ! », reprit la voix de Glaradas
d’un ton impulsif, voire suggestif.
Ces derniers mots furent le vent qui attise le brasier. Milia s’élança entre les
ronces et découvrit Lindor nue dans les bras de Glaradas. Cette vision la rendit
furieuse. Poings crispés à s’en faire rentrer les ongles dans la chair des paumes, la
femme d’arme hurla.
« Espèce de catin ! Je vais te faire payer ça ! », cria-t-elle en se ruant sur la
cuisinière. Sa colère était telle que dans sa charge, elle réussit à écarter Glaradas et
empoigna Lindor à la gorge. La cuisinière débitait autant d’excuses que de
supplications, mais Milia n’en avait que faire. Elle maintenait sa prise d’une main
ferme pendant que de l’autre elle saisissait une dague dissimulée dans sa botte
droite. Les yeux de Lindor s’arrondirent de peur, mais elle n’avait pas la force
nécessaire pour la repousser. La cuisinière ne put retenir la lame qui perçait
lentement son œil gauche, au plus grand bonheur de la femme d’armes.
Mais au moment même où l’acier s’enfonçait jusqu’à la garde, Milia sentit un
choc violent assaillir l’arrière de son crâne et balancer sa tête avec une telle force
qu’elle sentit son cou craquer. Elle roula au sol sans comprendre ce qu’il venait de lui
arriver ; une chaleur moite se répandait dans son dos.
Puis elle vit Glaradas, le visage rongé par la colère et le désespoir. Il avait une
épée en main dont le tranchant était rougi par du sang, tandis que derrière lui se
dressait une ombre à peine discernable, une ombre encapuchonnée et drapée de
ténèbres. Ce fut la dernière chose que Milia vit avant d’expirer.

Une fois de plus, la curiosité de Galion prit l’ascendant sur sa raison. Il


vérifia que les longes des montures étaient bien attachées aux arbres et se dirigea

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

vers l’endroit où avaient retenti les cris quelques minutes plus tôt. Il marcha le long
de la rive, dut se frayer un chemin parmi les ronces et se figea en atteignant sa
destination. Sous un important saule pleureur, deux cadavres de femmes jonchaient
le sol terreux. L’une d’elles était même entièrement nue. Glaradas, assis le dos contre
l’arbre, avait les yeux rougis et le regard lointain. Son épée souillée de sang gisait un
peu plus loin.
Aric, qui faisait les cent pas devant un Glaradas pleurnichant et un Kelemen
impassible, le vit approcher.
« Je t’avais ordonné de garder les chevaux ! », gronda le vieux chevalier.
− Et qui va nous les voler ? protesta l’archer. Nous n’avons pas vu âme qui
vive depuis trois jours ! »
Aric le considéra avec intensité, mais son attention semblait plongée dans les
méandres de ses pensées. Galion le comprit lorsqu’Aric détourna ses yeux clairs sur
Kelemen, ses mâchoires contractées confirmant qu’il était en proie à un dilemme.
Puis il empoigna son épée et se retourna vers Glaradas.
« Ne faites pas ça, conseilla Kelemen.
− Et qui va m’en empêcher ? Vous, peut-être ?
− Si vous le tuez, nous aurons un bras armé en moins.
− Je n’en ai que faire ! fit Aric en balayant ses propos d’un geste las. Surtout
d’un soi-disant chevalier qui en a deux ! »
Aric fit un pas vers Glaradas, son épée bâtarde bien en main. Ce dernier,
encore sous le choc de ses actes insanes, comprit trop tard ce que lui réservait le
vieux chevalier. Au moment où il allait protester, Aric lui trancha la gorge d’un coup
sec. L’acier mordit dans ses chairs, arrachant un morceau de gorge au passage. Le
vieux chevalier regarda sans ciller le sang jaillir de la blessure de son compagnon.
Glaradas leva une main suppliante tandis que des gargouillis étranglés
s’échappaient de sa bouche. Il portaun regard d’incompréhension sur Aric, mais
aussi de peur. Il fallut peu de temps avant qu’il ne s’écroule sur le flanc, mort.
« Voilà qui est réglé », fit le vieux chevalier en essuyant sa lame sur un pan
de son tabard déjà bien taché de sang séché.
L’air impénétrable, Kelemen repartit vers le campement sans rien ajouter. Il
revint rapidement, une torche en main. « Poussez-vous », leur intima-t-il en mettant
le feu aux vêtements de Glaradas.
Galion et Aric s’écartèrent prestement alors que les flammes s’emparaient
déjà du cadavre. Kelemen poussa ensuite jusqu’à Lindor et fit de même. Aric le
regarda s’affairer d’un œil perplexe.

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

« Vous portez l’honneur à un chevalier qui en était digne. Mais pourquoi


faire de même aux femmes ? Enterrons-les comme il se doit ! proposa-t-il.
− C’est mieux ainsi », répondit laconiquement Kelemen en posant sa torche
sur le corps de Milia.
Il s’écarta et, comme Aric, regarda les corps s’embraser. Galion, quant à lui,
était un peu en retrait, derrière les deux chevaliers. Soudain, il écarquilla les yeux.
S’il ne s’était pas placé là, jamais il n’aurait remarqué cela. Les flammes, chaudes et
infernales, projetaient l’ombre d’Aric sur le sol, mais pas celle de Kelemen !
Il continua de river son regard sur le dos de l’étranger. Mais qui était-il à la
fin ?

VI

L’après-midi était déjà bien entamé quand Aric remarqua l’air absent de
Galion. « Ça va, mon garçon ? » L’archer hocha la tête en signe d’assentiment, ce qui,
d’après son front plissé, ne rassura pas complètement le vieux chevalier, mais assez
pour que ce dernier reporte son attention sur les environs.
Ils avaient dû atteindre le cœur de la forêt de Maldranth, car ici les sapins et
les chênes étaient plus vieux, comme d’un autre âge. De la mousse avait envahi
chaque recoin, recouvrait chaque racine noueuse et pendait même en grosses touffes
depuis les branches torturées des arbres morts. Une odeur profonde et entêtante,
due à l’humidité et aux conifères, emplissait les narines des survivants. Et la
pénombre dans laquelle ils évoluaient les dissuadait la plupart du temps de parler.
Parfois, des craquements ou des bruissements se répercutaient dans le bois sans
raison apparente, ou retentissaient à quelques mètres, juste hors de vue pour éveiller
en eux une peur viscérale.
Après un calme apparent, il y eut un autre craquement, plus proche encore.
« Dame Charité ! Que je n’aime pas ça, grommela Aric.
Alors qu’ils avançaient lentement, les yeux scrutant le moindre détail devant
eux et les chevaux plus nerveux que jamais, il y eut des bruits de pas léger dans leur
dos, comme si quelqu’un trottinait.
Apeurés, ils se retournèrent, mais il n’y avait rien.
« C’est quoi, cette sorcellerie, encore ? pesta le vieux chevalier. Moi je vous le
dis, la folie guette ces bois. Nous n’aurions pas dû poursuivre notre route. Après tout,

51
Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

on a combattu à la lisière des bois, non ? Peut-être est-ce lui qui provoque tout ça ! Et
puis, que pouvons-nous faire devant une chose qui a le pouvoir de détruire des
armées ? »
Galion ne pouvait que le rejoindre sur ce point. Jamais il n’avait connu une
peur si grande de toute sa vie.
« La forêt n’a rien à voir là-dedans, répondit sinistrement Kelemen. Notre
proie est d’une toute autre nature.
− Comment le savez-vous ? s’enquit Aric en s’arrêtant, les sourcils froncés.
Mais Kelemen n’ajouta rien de plus. Il continua d’avancer
précautionneusement, la tête allant de droite et de gauche avec cet air de chasseur
dans le regard.
« Il est temps de tout nous dire, étranger, insista le vieux chevalier
autoritairement.
− Très bien, vous avez raison, fit Kelemen en se retournant. Vous ne pourrez
pas tuer la chose ; vous mourrez avant même d’essayer. C’est un démon. Un des
sombres serviteurs de Vómrak, dieu de la mort, pour être plus précis. Ils aspirent les
âmes des morts pour le compte de leur maître. Pour ce faire, ils doivent tout d’abord
affaiblir l’une des trois parties de l’esprit, à savoir la partie concupiscible, la partie
irascible ou la partie intellect. De ces trois parties découlent toutes les mauvaises
pensées et passions de l’être humain. En retournant la plus forte passion qui nous
anime, comme la porneia1 pour Glaradas, autrement dit la luxure, le démon affaiblit
notre esprit lorsque nous succombons à la tentation. Une fois mort, le démon peut
détacher notre âme de notre corps et l’emporter dans le royaume sépulcral de
Vómrak ou vous servirez à tout jamais comme faucheur d’âmes.
Sur cette fin de phrase, Kelemen reprit sa piste. Aric resta médusé devant cet
aveu, tout comme Galion qui n’avait que trop entendu de mauvaises légendes sur les
Asgrells, les démons voleurs d’âmes.
« Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? le réprimanda-t-il. Vous êtes fou de
nous l’avoir caché ! On va tous y rester ! »
Galion frémit devant le ton sévère du chevalier. Aric était le genre d’homme
à faire trembler les autres juste par le timbre de sa voix. Puis ce dernier sembla
comprendre le fin mot de l’histoire. Il lâcha la bride de sa monture, qui fila aussitôt
loin de cet endroit, pour bien empoigner sa lame bâtarde.
« Ah ! Espèce de salop ! Vous nous avez attirés ici pour pouvoir approcher le
démon. Vous vous êtes servi de nous depuis le début ! C’est pour ça que vous teniez à
bruler les cadavres, pour que l’Asgrell n’ait pas le temps de prendre leurs âmes !

――――――――――――――――――――――――
52 1 Mot grec signifiant impudicité, infidélité, prostitution
Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

− C’était le seul moyen ! riposta Kelemen en faisant de nouveau volte-face,


ses yeux sombres devenant menaçants. Il n’y avait que nous qui puissions avoir la
moindre chance de l’approcher. Vous voulez en finir ? Vous devez me faire confiance !
− Et comment ? railla sarcastiquement Aric. Vous nous avez menti depuis le
début !
− Auriez-vous peur, chevalier ?
− Peur ? fit Aric en levant ses sourcils. Mais bien sûr que j’ai peur ! Si vous
nous aviez dit cela plus tôt, jamais nous ne vous aurions suivi.
− Voilà pour quoi je ne vous avais rien dit, rétorqua froidement Kelemen en
déviant son regard jusqu’aux fourrés sur leur droite.
Galion suivit des yeux la direction qu’observait Kelemen, mais il ne vit tout
d’abord que la pénombre. Il regretta sa ténacité comme sa curiosité quand il
distingua enfin la chose qui avait attiré l’attention de l’étrange chevalier. Derrière un
massif buissonneux se dissimulait une ombre inquiétante. Elle ne bougeait pas, si
bien qu’on aurait pu la confondre dans le décor, mais Galion était sûr qu’elle n’avait
rien de naturel. Il frissonna de la tête aux pieds.
« Par conséquent, reprit Kelemen, la seule manière pour vous de vivre serait
de me tuer avant. Après tout, ce ne serait que justice. Vous l’avez fait pour Glaradas
parce qu’il avait causé la mort des femmes. Pour quelle raison ne le feriez-vous pas
pour un homme qui n’a cessé de vous manipuler ? insinua-t-il en soutenant le regard
fulminant du vieux chevalier.
− Ç’en est trop ! gronda Aric en levant son épée. Tu vas payer pour ta vilenie! »
Effrayé par la tournure des événements, Galion alla se dissimuler à l’opposé
du combat, derrière un petit monticule de fougères tandis que les deux hommes
s’engageaient dans un affrontement insensé. Kelemen tira son épée et para la
première attaque in extremis. L’acier tinta horriblement, comme si le silence du lieu,
présent depuis des temps immémoriaux, avait été subitement banni. Les deux
chevaliers s’échangèrent coup sur coup, les épées s’entrechoquaient, décrivaient des
arcs meurtriers dans le seul but d’atteindre l’adversaire. Chacun parait ou esquivait
dans une danse qui finirait mal dans tous les cas.
Très vite, il ne fit aucun doute pour Galion que Kelemen était plus vivace.
Néanmoins, le vieux chevalier avait l’expérience et assaillait l’autre de coups de taille
et d’estoc en abondance et avec une force exemplaire.
Kelemen déjoua chaque assaut, évita agilement la lame sifflante avec une
aisance déconcertante jusqu’à ce qu’il roule au sol, esquivant un autre coup
ascendant qui l’aurait ouvert du nombril à la gorge, et se retrouva sur le flanc dégagé

53
Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

du vieux chevalier. Aussitôt, Aric fit décrire un arc de cercle impétueux à son épée
pour chasser Kelemen de son côté, mais celui-ci avait prévu cette contre-attaque et
ne bougea pas d’un pouce. Aussi, alors que la lame bâtarde, à la plus grande surprise
d’Aric et de Galion, fondait sur la clavicule non protégée de Kelemen, l’étranger
envoya sa lame percuter la tête également sans défense du vieux chevalier.
En se sacrifiant, il toucha Aric à la tempe gauche en un claquement sec au
moment où la lame bâtarde frappait le haut de son épaule. Kelemen poussa un cri
épouvantable tandis que l’acier brisait sa clavicule et s’enfonçait d’une dizaine de
centimètres dans sa chair.
Galion regarda les deux hommes s’écrouler au sol avec des yeux exorbités
d’horreur. Aric ne bougeait plus. Du sang coulait de son front. Quant à Kelemen, il
était étendu sur le dos, les yeux clos, le torse mutilé. Galion restait transi d’effroi. Le
démon avait réussi à les monter les uns contre les autres. Comment la situation avait-
elle pu dégénérer ainsi ?
Il était désormais seul dans un lieu maudit où les démons s’amusaient à
tourmenter et à tuer des êtres humains. Les chevaux n’étaient plus là également…
Comment allait-il s’en sortir ?
Quand soudain, l’ombre qu’il avait oubliée durant le combat sortit des
buissons. Galion faillit pousser un hurlement, mais se retint en plaquant une main
contre sa bouche. L’Asgrell qu’ils avaient pisté depuis des jours s’avançait enfin.
Entièrement drapé de noir, le démon n’était qu’une ombre encapuchonnée qu’aucun
œil acéré ne pouvait percer tant la noirceur qu’il dégageait était profonde. C’était
comme tenter de regarder à travers un brouillard pour y décerner quelque chose.
L’Asgrell s’approcha silencieusement du corps de Kelemen, sans même
donner l’impression de se mouvoir à l’aide de jambes. Quand le démon infernal
s’agenouilla à côté du cadavre, Galion crut voir une bouche distendue s’extraire hors
du capuchon. Il allait aspirer l’âme du mort !
La bouche grandit encore. Cette vision effraya Galion. Puis il se passa une
chose inattendue. L’Asgrell eut un bref moment de recul, comme s’il paraissait
surpris. Kelemen rouvrit les yeux. Aussitôt, le démon voulut s’enfuir, mais le
chevalier l’attrapa à la gorge et rapprocha son visage du capuchon. L’Asgrell poussa
des cris alarmés, tenta de se libérer, en vain.
« Te voilà pris à ton propre piège, grande gueule ! »
Sans plus de cérémonie, Kelemen enfonça sa lame dans le corps de l’Asgrell
jusqu’à la garde. Le démon hurla en se débattant, mais ne put empêcher sa silhouette
funèbre de partir peu à peu en poussière sous les yeux d’un Galion ahuri.

54
Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

En quelques secondes, tout fut fini. Le démon avait été renvoyé au royaume
de Karnass, ou tué, peut-être. Kelemen se releva difficilement en s’appuyant sur son
épée étrangement calcinée.
« Qu… Comment ? bégaya Galion en avançant prudemment vers lui.
Kelemen porta un regard désolé sur l’archer. Comme à son habitude, il ne
répondit rien. La réponse vint d’elle-même à Galion quand il vit la blessure
inexistante au niveau de la clavicule du chevalier.
« Vous n’êtes pas mort… Vous êtes le sans âme !
− Bien vu, fit Kelemen en rejoignant la dépouille d’Aric.
− Je croyais que vous n’étiez qu’une légende… Elle dit que vous avez passé
un pacte avec le dieu de la mort pour sauver votre femme. En échange d’âmes, y
compris la vôtre, il gardera votre compagne en vie jusqu’à ce que vous ayez honoré
votre serment, à savoir cent âmes à offrir !
− Dis donc, tu en sais des choses, remarqua Kelemen en le foudroyant du
regard. Mais maintenant, plus un mot. »
Il se pencha au-dessus du vieux chevalier et lui donna une petite claque. Aric
agita la tête et battit des paupières.
« Bon sang ! Que j’ai mal au crâne ! » gronda le vétéran en prenant sa tête en
étau entre ses mains.
Du sang ruisselait encore le long de son visage raviné.
« Désolé pour le coup du plat de ma lame, s’excusa Kelemen, mais je devais
vous forcer à me tuer devant le démon. Il fallait que ça ait l’air crédible pour qu’il ose
approcher.
− Hmm, gronda Aric en foudroyant du regard l’étranger. Vous nous avez
tous entrainés dans votre folle idée de tuer ce démon. Mais je suppose qu’un merci
s’impose tout de même.
− Pour quelle raison ? s’étonna Kelemen.
− Sans vous, j’aurais continué à traquer la bête et je serais mort à l’heure
qu’il est. Sans oublier que vous m’avez épargné. Alors merci.
− Pas de quoi.
− C’est étrange, reprit Aric en se redressant. Ma colère à votre égard s’est
envolée.
− Pas votre colère, rectifia Kelemen en aidant le chevalier à se remettre sur
pieds. Vous n’aviez aucun péché en vous. Le démon a simplement retourné votre
honneur contre vous-même pour vous forcer à tuer les pécheurs qui nous
entouraient.

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

− Peut-être. Mais, au fait, comment se fait-il que vous soyez toujours en vie ?
J’ai vu ma lame fendre votre torse !
− Ça, c’est une longue histoire », éluda Kelemen avant de porter ses doigts à
ses lèvres pour siffler.
Un hennissement s’éleva depuis les bois.
« Et cela n’explique pas non plus comment vous vous y êtes pris pour tuer ce
démon, poursuivit le vieux chevalier tenacement. Vous avez dû l’approcher. Il a donc
dû tenter de vous voler votre âme !
− Heureusement que je suis très rapide, dans ce cas », répondit platement
Kelemen alors que son destrier revenait au trot.
Pour la première fois depuis la bataille, Aric décrocha un léger sourire
bienvenu.

VII

Trois jours plus tard, ils regagnèrent les plaines attenantes à la forêt de
Maldranth. Personne, ou presque, ne saurait jamais ce qui s’était passé dans ce lieu
maudit, mais il y avait toujours un voyageur de passage qui irait raconter aux quatre
vents la légende.
« Voici venu le moment des adieux, déclara Kelemen en quittant des yeux la
silhouette vêtu d’un long manteau brunâtre qui marchait à l’aide d’un bâton à travers
le champ de bataille.
− Je le crains, en effet, répondit Aric en empoignant l’avant-bras du chevalier
sans âme. Je ne sais quel mystère rôde autour de vous, Kelemen, mais puissent les
dieux veiller sur votre personne.
− Oh, ils le font déjà, insinua-t-il. Adieu, Aric !
− Adieu, l’ami. Galion ? » s’enquit le vieux chevalier.
L’archer sembla hésiter. « En fait, si cela ne vous dérange pas, sire Kelemen,
j’aurais aimé faire un bout de route à vos côtés. »
Le chevalier lui dédia un regard perplexe. « Si tu le désires. »
Ils partirent donc à deux, laissant Aric s’éloigner, seul, à travers le champ
aux morts.
Arrivé au sommet d’un coteau, Kelemen se retourna une dernière fois sur les
plaines. Comme naguère, le soleil perçait un voile nuageux et dardait ses rayons sur

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

ce cimetière à ciel ouvert. Il y avait une silhouette qui errait, là en bas. Aric devait
sûrement chercher la dépouille de Bérédan III pour l’honorer comme il se doit.
Puis Kelemen regarda en coin le jeune Galion qui, yeux clos, appréciait la
caresse du vent sur son visage juvénile. Soudain, il se rappela que l’archer n’avait eu
aucun trouble durant leur périple dans la forêt. Etait-il possible qu’il soit exempt de
mauvaises pensées et passions ?
Kelemen sourit intérieurement. Le monde n’était peut-être pas devenu
totalement fou, alors. Puis le chevalier adressa un dernier regard au soleil. Les rayons
dorés lui faisaient repenser aux cheveux de sa tendre épouse. Je reviendrai… se
promit-il à lui-même.
« Alors ? Où allons-nous ? »
Kelemen tourna la tête vers l’archer. « Nous avons cent âmes à trouver, tu ne
te souviens pas ? Allons chasser du démon ! »
C’est ainsi que deux cavaliers quittèrent les champs oubliés funèbres,
chevauchant jusqu’à l’horizon, jusqu’à la promesse d’un avenir meilleur.

On dit qu’un chevalier parcourt la Terre d’Azaël en quête d’âmes. On dit de


lui qu’il ne connait ni pitié, ni clémence, mais que son épée n’est à craindre que si
l’on est démon ou serviteur du Mal. Beaucoup de on-dit, vous me direz. Mais moi,
Voyageur Éternel, je connais la vérité. Je connais le début de sa légende et sais quel
but poursuit Kelemen. Jadis contraint au pacte du dieu Vómrak pour sauver celle
qu’il aime, le chevalier ne cesse de chasser les âmes démoniaques depuis. Cela ne
plait pas beaucoup au dieu de la mort qui tente par tous les moyens de tuer son
protégé. C’est une traque mutuelle entre un homme qui a tout perdu et un dieu qui a
tout à perdre. Et elle ne se terminera que lorsqu’un des deux ne sera plus.
Mais ceci est une autre histoire…

Fin

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

Lexique

Aria : nom du monde.


Aric : chevalier aguerri.
Asgrell : démon de Vómrak. Voleur d’âme.
Aubelagne : région qui s’est autoproclamée dépendante du pouvoir royal en Azaël.
Devenue un état.
Azaël : royaume d’Aria qui se compose essentiellement de chevaliers.
Bardelin : cité de Bérédan III.
Bérédan III : grand vassal du roi d’Aubelagne et souverain de la cité de Bardelin.
Armoirie : lys couronné d’étoiles.
Droit à la Parité : droit des femmes qui deviennent l’égal de l’homme.
Galion : archer de l’armée régulière.
Glaradas : chevalier.
Kelemen : chevalier sans âme.
Lindor : femme qui se prétend cuisinière du Duc Bérédan III.
Maldranth : forêt dans la région d’Aubelagne.
Maralon : cité d’Aubelagne gouverné par un baron, vassal du roi Bérédan III.
Armoirie : sanglier rouge. On appelle ses habitants les Maralois.
Mézaël : chevalier assez jeune.
Milia : femme d’armes.
Perlerare : cité-état d’Aubelagne.
Vómrak : dieu de la mort.

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Les Contes du Voyageur par Mike Barisan

© Mike Barisan

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© Yohan Merca
Un

— Qu’est-ce que tu racontes encore Paidge ? Ce n’était qu’un cauchemar,


rendors-toi.
— Je sais ce que j’ai vu Célia...
— Ma puce, il est trois heures du mat.
— Mais je...
— Paidge Hadisson ! s’énerva-t-elle. Je suis ta meilleure amie, oui ou non ?
— Oui.
— Alors fais moi confiance et DORS ! Je passerai te voir quand le soleil se
sera montré. Je suis sûre que d’ici là tu auras fait de beaux rêves.

Lorsque Célia raccrocha, les battements de mon cœur reprirent un rythme


normal. Je retrouvai mon souffle et mon corps apaisé glissa sous les draps.
Je connaissais Célia depuis toujours. Après la récente disparition de mes
parents, elle s’occupait de moi comme si j’étais sa propre sœur. Mais le lien qui s’était
tissé entre nous allait bien au-delà de la fraternité. A chaque fois que je me sentais
mal, il me suffisait d’entendre sa voix pour me calmer. Elle était ma raison et ma
seule famille.
Malgré le sommeil qui commençait à m’enlacer avec douceur, je ne pouvais
m’empêcher de penser à cet énième mauvais rêve. Cette hantise avait commencé lors
de mon dernier anniversaire, le soir de mes dix-huit ans. Au début, il était question
de songes un peu bizarres dans lesquels je voyais des animaux à trois têtes, et des
milliers de voix hurlaient qu’elles venaient me chercher. Puis cela devenait si
effrayant que je me réveillais de force pour m’en extraire.
Ce soir là, c’était encore différent, comme si quelqu’un effleurait ma peau de
ses doigts pendant que d’étranges lueurs pareilles à des flammes dansantes,
envahissaient mon esprit. Encore une fois, je dus me débattre pour ouvrir les yeux.
Je saisis instinctivement mon téléphone portable pour appeler la seule personne qui
Perséphone par Marie Danielle Merca

ne me prenait pas pour une folle: Célia.

Sept heures trente.


Comme chaque matin depuis plusieurs mois, je sortis difficilement du lit,
enlevai mon pyjama, et filai sous la douche. L’eau froide stimula mes membres et
mes sens, mais j’étais toujours enveloppée d’un épais brouillard. J’avais besoin d’un
café bien corsé pour affronter cette journée. En y pensant, peut-être même de deux
bonnes tasses ! Il fallait bien ça pour que mon cerveau ne sature pas face aux
élucubrations de M. Duroi, notre professeur d’Histoire.
Celui-ci était en plein délire grec. Il nous gavait d’exposés au sujet de
l’Antiquité, de l’excellence de la culture grecque, de la littérature et des croyances de
cette époque. C’était intéressant, certes. Mais je défie quiconque de supporter ce
professeur tout un semestre. On en était qu’à la moitié et il me sortait déjà par les
narines.
J’enroulai ma longue chevelure noire dans une serviette pour la sécher et
pris une autre pour essuyer les gouttes qui ruisselaient sur ma peau basanée. En me
regardant dans le miroir, je grimaçai à la vue de mon teint livide et des valises qui
bordaient mes yeux. Mon beau regard pers qui m’avait valu les compliments de
nombreux mâles, avait désormais un horrible éclat vitreux. Je décidai qu’un jean
bien moulant et un débardeur suggestif suffiraient à compenser ces défauts.
Quelqu’un sonna à la porte d’entrée.
Célia !
Je m’emparai vite de mon sac à dos et descendis les marches pour rejoindre
l’entrée, impatiente de retrouver mon amie.
— T’es prête pour une nouvelle journée dans ce fichu bahut ? plaisanta-t-elle
en me tendant un grand verre de café.
J’acquiesçai de la tête et appréciai le clin d’œil qu’elle m’envoyait. Tout allait
bien maintenant. Pas besoin de nous attarder sur ces stupides cauchemars. Et puis,
je savais déjà ce que Célia en pensait car elle n’arrêtait pas de me répéter que j’étais
encore sous le choc d’avoir perdu ma famille. Le fait de vivre seule dans cette
immense maison n’arrangeait rien.
— Cette serviette te donne vraiment l’air chic, remarqua mon amie.
Elle l’enleva délicatement de ma tête et me coiffa à l’aide de ses doigts fins.

Célia était mon opposée. Un bon mètre quatre vingt, des iris très sombres,
une chevelure de feu rehaussée en un chignon banane et une peau d’une pâleur

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Perséphone par Marie Danielle Merca

extrême. Elle avait l’élégance d’une œuvre d’art.


— Voilà choupinette, reprit-elle après le relooking express. Tu as l’étoffe
d’une reine.
Je réprimai un fou rire.
Moi, une reine ? Quelle idée !

Deux

— Parlons de la mythologie grecque et de ses créatures.


M. Duroi avait dit cette phrase en trépignant comme un enfant devant le
marchand de glace.
Thomas Férer leva la main plus vite que son ombre. Le bigleux aux grosses lunettes
rondes était un véritable passionné d’Histoire. En réalité, tout le passionnait. Le
professeur lui donna la parole à contre- cœur. Rien n’est plus agaçant pour un
enseignant qu’un jeune érudit qui étale son savoir.
— La mythologie grecque regorge d’un fabuleux bestiaire, dit-il de sa voix de
corbeau en ajustant ses verres. Parmi les monstres de l’Olympe, les Titans sont, selon
moi, les plus impressionnants.
On aurait cru entendre la voix off d’un reportage culturel.
— Mais ce ne sont pas les plus terrifiants ! répliqua Ursula Roan, la seule
capable de rivaliser avec Thomas.
On dit souvent que les blondes n’ont pas grand chose à dire. Ursula était la
preuve du contraire. Son physique de mannequin et son air supérieur ne bridaient
pas ses neurones.
Comme à chaque cours, nous allions assister à un nouvel épisode de la Belle contre
la Bête.
— Autrefois, continua-t-elle, les Grecs croyaient en l’existence de créatures
démoniaques venant tout droit des Enfers.
— Qui ne connaît pas Cerbère, le légendaire chien à trois têtes ? riposta
Thomas en roulant des yeux.
Un frisson me glaça l’échine. Je me souvins des monstres qui hantaient mes
rêves. J’étais certaine que ce chien effrayant en faisait partie.
— Il est énorme, déclarai-je à haute voix sans m’en rendre compte. Chaque
tête possède une mâchoire aux crocs acérés...

63
Perséphone par Marie Danielle Merca

En revenant sur Terre, je constatai que tous les regards étaient sur moi. Les
élèves et le professeur me dévisageaient d’un air ahuri. Je venais juste de leur donner
une raison de plus de me traiter de cinglée.
Bravo Paidge !
Je rentrai la tête dans les épaules quand Célia crut bon d’intervenir, pas de
manière très habile mais c’est l’intention qui compte.
— C’est ce qu’on a toutes les deux vu dans un livre d’Histoire... Euh... Il y
avait une peinture de ce chien là... Clébère.
Un fou rire collectif résonna entre les murs, mais cela suffit à faire diversion.
— Très bien ! clama M. Duroi en exigeant le silence. Continuons (il s’éclaircit
la gorge). De nombreux ouvrages décrivent des êtres aussi surprenants les uns que
les autres, qu’ils viennent des sommets de l’Olympe ou du royaume souterrain.
Certains sont moins connus que d’autres, comme les Hécatonchires qui sont
pourtant les frères des Titans...
— Et les incubes ! interrompit Ursula avec frénésie.
M. Duroi s’immobilisa, les yeux ronds de stupéfaction. Ses joues virèrent à
l’écarlate.
Comme les autres, j’étais surprise par sa réaction. On aurait dit que la blonde
avait parlé d’une chose interdite. Tout le monde sait ce que l’Interdit provoque dans
une petite salle bondée de post adolescents.
Un brouhaha s’éleva en écho :
— C’est quoi un incube M’sieur ?
— Ouais M’sieur, c’est quoi cette créature ?
M. Duroi s’éclaircit de nouveau la gorge en tentant de reprendre ses esprits.
— Un incube c’est un genre de démon, dit Thomas d’un ton condescendant.
Rien d’extraordinaire.
— Sauf que ce sont des démons sexuels !
— Bien ! sursauta M. Duroi en tapotant sur son pupitre.
Encore un raclement de gorge.
C’est dingue, pensai-je. Les profs nous prennent vraiment pour des
imbéciles.
— Mais on veut savoir ce que c’est, nous ! insista Terry Hatch, le plus vicieux
de tous les lycéens.
Sa tête ronde et ses petits yeux pervers en disaient long sur le personnage. Il
avait tenté de me séduire une fois en m’offrant une rose. Quand j’avais compris qu’il
s’agissait d’une petite culotte rouge pliée au bout d’une tige en plastique, mon genou

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Perséphone par Marie Danielle Merca

avait atterri entre ses jambes. Il ne m’adressait plus la parole depuis ce jour et je ne
m’en plaignais pas.
— Et bien... reprit le professeur que je trouvais de plus en plus pitoyable. Un
incube, que l’on nomme « succube » lorsqu’il s’agit d’une créature femelle, est,
d’après certains mythes, une sorte de démon qui... Comment dire ?
— Qui vient vous faire des trucs cochons pendant que vous dormez !
proclama Ursula, fière d’amuser la galerie.
C’était officiel : la qualité d’un cerveau ne pouvait pas s’opposer à un
stéréotype.

La journée passa lentement. Malgré la stupidité de ce qui avait été dit en


cours d’Histoire, je ne cessais d’y penser. Il y avait-il un lien entre mes cauchemars et
la mythologie grecque ? Dit ainsi, ça paraissait absurde...

Trois

Après le lycée et une balade en bord de mer, Célia m’avait raccompagnée à la


maison. Persuadée du fait que je n’avais pas l’intention de me nourrir, elle tenait
absolument à me préparer un bon petit plat.
— Tu as le choix entre des pommes de terre et.... des frites ? grimaça-t-elle, la
tête dans le frigo. Dis donc, ça fait combien de temps que t’as pas mis les pieds dans
un supermarché ?
— Je n’ai pas fait les courses cette semaine. J’irai demain, soufflai-je en
m’attablant.
Elle sortit le peu de nourriture qu’elle trouva, puis elle se mit à cuisiner.

Dix-neuf heures quinze.


Nous dînions dans un silence ponctué du seul bruit de nos couverts qui
s’entrechoquaient. Je n’avais aucune envie de parler et ma meilleure amie le savait.
Toutefois, elle me fixait avec des yeux agrandis d’admiration, comme si je
m’apprêtais à réaliser un exploit. Bien qu’on ne puisse considérer que l’association
salade de pommes de terre-frites soit un exploit !
Célia avait prévu le dessert. Comme tous les vendredis, elle avait acheté des
fruits. Ceux-là avaient l’air particulièrement succulents.

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Perséphone par Marie Danielle Merca

— Ce sont des grenades, m’étonnai-je. Où est-ce que t’as trouvé ça ?


— Tu préfères te prendre la tête sur le pourquoi du comment je les ai eu, ou
alors déguster ce merveilleux fruit...
— Ça va ! Donne m’en une.
— Je savais que tu ne résisterais pas, sourit-elle.
Elle brisa une grenade de ses mains et me tendit une moitié. Les graines
étaient d’un rouge très vif et avaient une étrange brillance que je mis sur le compte
du super éclairage de la pièce. Avec autant de suspensions au plafond, on pouvait
croire que tout était en or.
Je portai une première graine à ma bouche. Juteuse et d’une saveur exquise.
Une deuxième suivit. Puis une troisième graine que je savourais avec délectation.
Plus je mangeais, plus j’avais l’impression qu’une douce sensation s’emparait de mon
corps qui frémissait. Quand la sixième graine glissa sur ma langue, je sentis mes
paupières s’alourdir.
— Je suis fatiguée, murmurai-je à Célia.
— C’est l’heure de te coucher.
Elle m’aida à rejoindre ma chambre, m’allongea sur le lit et retira mes
chaussures. Complètement sonnée, j’eus même l’impression qu’elle m’enlevait mes
vêtements. C’était sans doute un tour de mon imagination car j’avais déjà sombré
dans un profond sommeil.

Il faisait chaud. Extrêmement chaud. Je ne voyais rien et je n’entendais rien


mais mes autres sens étaient en ébullition. Une délicieuse odeur fruitée planait dans
l’air et un souffle agréable glissait sur ma peau. De délicieux picotements inondaient
le creux de mes reins. Je me sentais bien, envoûtée par de nouvelles sensations. Plus
rien ne comptait à part la douceur de ses caresses, la ferveur des ses étreintes et la
tendresse de ses baisers.
Mais que se passe-t-il ? m’affolai-je. Est-ce un rêve ? Un songe exquis.
Une forte étreinte m’arracha un cri qui résonna entre mes oreilles. Ce n’était
pas un rêve.
Ouvre les yeux Paidge !
J’essayais tant bien que mal de me réveiller mais, même les yeux ouverts,
c’était comme si un voile troublait ma vision. Mon bassin bougeait contre ma
volonté, guidé par une chose invisible.
Soudain, la voix d’Ursula envahit mon esprit :

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Perséphone par Marie Danielle Merca

Un incube vient vous faire des trucs cochons pendant que vous dormez...
Mon cœur s’affola.
— Non ! hurlai-je.
Le voile se dissipa.
Je ne distinguais qu’une ombre ténébreuse au-dessus de moi et des yeux
d’un éclat rouge sang.
Le souffle coupé, mon corps fut secoué de sanglots. Je hurlais à pleins
poumons. La lueur de flammes ardentes s’éleva et m’aveugla.
Je me retrouvai tout à coup dans mon lit. Seule. Habillée d’une robe de nuit
en satin, assortie à la couleur pers de mes iris. Elle n’était pas à moi, alors d’où
sortait-elle ?

Quatre

— Célia ! sanglotai-je en dévalant l’escalier.


Je me réjouis de voir qu’elle était encore là, assise sur le canapé. J’étais sur la
dernière marche quand elle se leva brusquement, la face tordue de rage.
— Que fais-tu ici ? cracha-t-elle d’un ton très inhabituel.
Médusée, je ne réagis pas tandis que sa voix devenait de plus en plus rauque.
— Ce n’est pas ce que le maître a prévu. RETOURNE TE COUCHER !
s’énerva la chose, car ce n’était pas Célia.
Ou alors était-ce sa véritable nature ? Non ! Impossible.
Je rêve encore, pensai-je. Je dois me réveiller.
Célia avançait vers moi si lentement qu’il me semblait qu’elle flottait au
dessus du sol. Son regard injecté de sang m’envoyait des éclairs et sa chevelure rouge
à présent libérée, se mouvait comme sous le souffle d’un vent violent. Sa main fendit
l’air en projetant une brise qui m’enveloppa. J’étais paralysée. Seul mon visage
pouvait encore s’exprimer. Je tentai alors de crier mais en vain. Aucun son ne sortait
de ma bouche malgré mes efforts. Soudain mon corps s’éleva et se mit à flotter. Une
force invisible me tira en arrière de sorte qu’en une fraction de seconde, je me
retrouvai de nouveau sur mon lit. Célia était déjà dans ma chambre. Comment était-
ce possible ? Je ne me posais même pas la question. Je voulais juste que ça se
termine, que quelqu’un me pince pour m’arracher de ce cauchemar ! Mais au plus
profond de moi, je savais que c’était réel.

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Perséphone par Marie Danielle Merca

Le monstre qui s’était emparé de l’enveloppe charnelle de ma meilleure


amie, se posa à califourchon sur mes hanches. J’étais à sa merci.
Elle s’adressa à un interlocuteur invisible, du moins invisible à mes yeux.
— Oui Maître ! Je lui donne la septième pour qu’elle puisse vous rejoindre.
Puis elle se pencha vers moi.
— Ne t’inquiète pas ma chérie, tu sais que tu peux me faire confiance, dit-elle
en prenant mon visage entre ses mains froides. Tu te demandes qui je suis et
pourquoi je te fais tant souffrir ? Mon pauvre chaton... Ce sera bientôt fini.
Elle se redressa en un éclair.
Mon cerveau refusant tout ce que je voyais, je clignai fortement des yeux
dans l’espoir que cette chose disparaisse. Une larme brûlante roula sur ma joue.
La créature secoua son index d’un air réprobateur et prit une voix
faussement douce.
— Ne pleure pas ma puce. Je vais tout t’expliquer.
Génial ! J’allais enfin savoir pourquoi j’étais victime d’affreux phénomènes
paranormaux. De quoi me soulager.
— Je suis un démon, reprit-elle. En fait, je ne suis qu’un démon de classe
inférieur et c’est pour cela que je dois prendre possession de ce corps chaque nuit
pour me balader chez les vivants. Mais ce n’est pas désagréable.
Elle passa ses doigts sur sa poitrine. Enfin, sur celle de Célia. A propos de
Célia...
— Ne t’en fais pas pour elle. Disons qu’elle... dort, en quelque sorte. Et je
prends toujours soin de mes hôtes.
Elle avait répondu sans même m’avoir entendu. J’en conclus que les démons
avaient le pouvoir de lire dans les pensées. Et je n’étais pas au bout de mes surprises.
Le démon ouvrit sa main droite dans laquelle apparut la grenade que j’avais
entamée.
Mais oui, songeai-je. C’est ce fruit qui m’a fait voir ces horribles choses.
— On peut dire ça.
Elle lisait encore dans mes pensées.
Saleté de démon, je te tuerai ! ruminai-je fortement dans ma tête pour que la
créature l’entende également. Mais dans une position aussi délicate, mes menaces
n’avaient qu’un effet comique. En esquissant un large sourire, le démon m’expliqua
qu’il me suffisait d’avaler une septième graine de grenade pour enfin appartenir à
son maître. Mais de qui parlait-elle ?

68
Perséphone par Marie Danielle Merca

Elle arracha une graine du fruit avec délicatesse et l’approcha de mes lèvres.
Je plongeai soudainement dans le néant.

Cinq

Quel endroit merveilleux !


De part et d’autre d’un chemin de pierres blanches, trônaient des arbres et
des plantes de toutes sortes. Leurs couleurs vives contrastaient avec un ciel sombre
mais étincelant tel une nuée d’étoiles. L’air frais tourbillonnait en transportant des
senteurs sucrées.
J’aperçus une silhouette adossée à un arbre très haut dont les branches
portaient des fruits lumineux. Je m’avançai avec prudence vers l’individu vêtu d’une
longue cape noire à capuche, arpentant l’herbe moelleuse de mes pieds nus.
— Excusez-moi, risquai-je à l’encontre de l’inconnu. Pouvez-vous me dire où
nous sommes ?
— Vous voilà enfin, répondit la voix fatiguée d’une vieille femme.
Quel soulagement ! Je m’attendais à croiser un autre monstre, mais je me
retrouvais au milieu d’un décor magnifique en compagnie d’une gentille vieille dame.
Je me précipitai vers elle, persuadée d’être débarrassée des cauchemars et des
démons.
La dame me tendit une main osseuse et dévoila un faciès squelettique dont la
peau semblait avoir fondu. Ses os ressortaient, faisant saillie sous ce qui lui restait de
chair. Ses yeux n’étaient plus que des cavités habitées par le néant. Des mèches
argentées dépassaient de la capuche qui recouvrait le sommet de son crâne
Je stoppai net et réprimai un haut-le-cœur devant cette vision dégoûtante.
C’était étrange, mais je n’éprouvais aucune crainte.
— Qui êtes-vous ?
— Bienvenue dans le Jardin des Enfers.
Je n’en croyais pas mes oreilles. Jamais je n’aurais pensé qu’un endroit aussi
beau pouvait appartenir au royaume souterrain.
— Cette beauté n’est là que pour vous tenter jeune demoiselle, continua-t-
elle. Je suis Perséphone, l’Ancienne.
— Vous êtes l’épouse d’Hadès. Mais... c’est impossible. Tout cela n’est qu’un
mythe.

69
Perséphone par Marie Danielle Merca

— Le démon qui t’a piégée était bien réel, ainsi que cet incube qui n’était
autre que mon cher époux.
Je restai muette, abasourdie.
Perséphone pointa un doigt décharné vers les branches, au-dessus de sa tête.
— Sept graines d’un fruit de cet arbre pour sept siècles d’Enfer, dit-elle avec
amertume. J’ai moi même succombé, il y a sept cents ans, et je l’ai regretté durant
toute ma longue vie dans ce royaume où tout n’est que mort et désolation. C’est pour
cela que j’ai usé de mes dernières forces pour t’amener ici.
Prise d’un soudain malaise, elle se pencha en haletant comme si son agonie
était imminente.
Puis elle se redressa et, en un souffle, son horrible face se retrouva à
quelques centimètres du mien. Elle m’empoigna par le bras.
— Sauve-toi, me cracha-t-elle au visage. Il est trop tard pour moi, mais TOI,
tu peux encore lui échapper.
— Vous me faites mal, criai-je en tentant de dégager mon bras qui se mit à
fumer.
— Calme-toi petite idiote ! Je te donne la marque. Sers-t-en contre les
démons et FUIS !
La fumée devint une lumière aveuglante qui me força à fermer les yeux.

Je rouvris mes paupières et sursautai à la vue de la graine écarlate que le


démon avançait vers ma bouche. Je jetai un œil furtif à mon avant-bras pour y
découvrir une sorte de tatouage : une étoile à sept branches entourée d’un cercle. Je
constatai que, contrairement au reste de mon corps, je maîtrisais de nouveau mon
bras. Ce n’était donc pas un énième tour de mon imagination ! Perséphone était
intervenue.
Sentant la graine effleurer ma lèvre inférieure, je plaquai ma main sur le
visage du démon. Celui-ci lâcha prise et suffoqua. Je retirai ma main. Tout à coup,
une lumière émana de ses yeux et de sa bouche. Les bras grand ouverts et la tête
tombant en arrière, elle hurla de douleur en rayonnant de plus en plus fort.
Le démon était sorti du corps de Célia.

70
Perséphone par Marie Danielle Merca

Six

— Réveille-toi Célia !
Une seconde gifle la ranima.
— Paidge... C’est toi ? sanglota-t-elle.
— Oui.
— Je te demande pardon. Cette chose m’obligeait à faire ce qu’elle voulait.
Elle pleura à chaudes larmes.
J’étais également très affectée par ces événements mais je n’avais pas le
temps de m’apitoyer sur mon sort. Si l’Ancienne avait dit vrai, j’étais en grand
danger. Hadès enverrait ses sujets me capturer et je ne voulais pas devenir la
nouvelle Perséphone.
Sept cents ans en Enfers... Non merci !
— Il faut partir d’ici, ordonnai-je à Célia.
Cela ne m’amusait pas de la bousculer mais je n’avais pas le choix. Elle aussi
était en danger.
— Mais qu’est-ce qu’on va faire Paidge?
— Il faut partir.
J’observais le cadran du réveil posé sur ma table de chevet. Il affichait cinq
heures trente cinq. Le temps s’était écoulé plus vite que je ne l’avais cru. Une bonne
nouvelle pour nous.
— Le soleil ne va pas tarder à se lever. On va attendre qu’il se pointe pour
sortir d’ici.
— Tu as raison ! bondit Célia. Ces monstres ne peuvent rien faire le jour.
Mais...
Une expression de désarroi passa sur son visage.
— Je suis vraiment désolée Célia. Tout est de ma faute. Mais oui, on va
probablement devoir passer notre vie à fuir ces créatures.

Cinq heures cinquante cinq.


Ce fichu soleil tardait à se montrer. Après avoir retiré la robe de nuit en
prenant soin de bien la déchirer, je l’avais remplacée par un vieux jogging et un sweat
shirt. Mieux valait être à l’aise si je devais courir avec des démons à mes trousses.
J’avais ensuite fourré quelques affaires dans un sac et nous attendions de pouvoir

71
Perséphone par Marie Danielle Merca

sortir pour que Célia puisse elle aussi faire ses bagages. Nous avions verrouillé la
porte de ma chambre et l’avions bloquée à l’aide de plusieurs meubles. Je guettais
par la fenêtre. Il ne manquait plus qu’un cochon démoniaque déploie de grandes
ailes de chauve-souris pour voler jusqu’à nous. Cela ne m’étonnerait même pas !
Célia était recroquevillée sur le lit, plongée dans un mutisme absolu.
J’avais l’impression que ma meilleure amie sombrait et je n’avais aucun
moyen de la sauver. J’étais encore sous le choc de ma rencontre incongrue avec
Hadès. Rien que le fait d’y penser me donnait la nausée. J’éprouvais même de la
honte en me remémorant le plaisir qu’il avait fait naître en moi.
— Il fait froid, dit soudainement Célia en tirant la couette.
J’étais si absorbée par mes pensées que je n’avais pas remarqué que la
température de la pièce avait chuté.
— Ce n’est pas normal ! m’inquiétai-je.
Je me rappelai tout à coup de l’extrême froideur des mains de Célia
lorsqu’elle était possédée. Je me jetai vers elle et lui palpai les mains. Elles étaient
chaudes. Normalement chaudes.
— C’est un démon, chuchotai-je à l’oreille de mon amie.
Magnétisée par la peur, la sueur perlait son front tandis qu’elle me broyait
les mains. La seule douleur que je ressentais était celle de mon cœur qui me martelait
les côtes.
Reprends-toi Paidge !
Des bruits étranges résonnèrent derrière la porte barricadée, à l’instar des
grattements d’une multitude de rats.
Un tremblement qui secoua ma chambre, me fit enfin réagir.
— Vite Célia ! Il faut partir. On va passer par la fenêtre. Viens !
Je la tirai par le bras mais elle ne bougea pas. La pauvre était pétrifiée.
Livide. Elle leva un regard affligé.
— Pardon, pleurnicha-t-elle. Mais il faut que je te dise quelque chose.
Alors ça, c’était bien ma meilleure amie ! Des démons nous attaquaient
mais elle trouvait encore le temps de dramatiser.
— Ce n’est vraiment pas le moment...
— Je t’en supplie, écoute-moi.
Dans le vacarme assourdissant d’une explosion, ma commode vola en éclats
comme une vitre brisée par une balle. Il ne restait plus que l’armoire et une vieille
bibliothèque pour nous servir de bouclier.
— CELIA ! paniquai-je.

72
Perséphone par Marie Danielle Merca

Elle m’ignora.
— Paidge, il faut que tu saches ce qui est réellement arrivé à tes parents.
Pourquoi voulait-elle raviver cette douleur ?

C’était un matin, il n’y a pas si longtemps. À l’occasion du vingtième


anniversaire de mariage de mes parents, j’avais préparé le petit-déjeuner : du jus
d’orange, du café et des crêpes. Malgré mes appels, ils ne sortaient pas de leur
chambre. Je décidai alors de tout transporter sur un plateau. Ils auraient ainsi pu
profiter de cette journée dès leur réveil. Je frappais une fois, puis deux. Aucune
réponse. Je tournais la poignée quand je vis qu’elle était cassée. J’entrais. Ils étaient
sur leur lit, l’un dans les bras de l’autre, étendus sur des draps souillés de leur propre
sang... C’était trop tard.
Au terme d’une enquête visant à déterminer si une jeune femme avait perdu
la raison au point d’assassiner sa famille, les autorités de la région émirent une
conclusion : un désaxé s’était introduit dans la maison et avait tranché la gorge de
Pearl et John Harrisson, à l’aide d’un couteau que l’on ne retrouva jamais.
À présent, je comprenais et Célia n’avait pas besoin de me le confirmer.
— Ce n’était pas ta faute, dis-je d’une voix confuse.
Des larmes me brûlèrent les yeux.
Je la serrai fort contre moi en lui affirmant que je lui pardonnais toutes les
atrocités qu’elle avait fait et subi sous l’influence du démon.
Un fracas nous fit tressaillir. L’armoire avait fléchi.
— On saute par la fenêtre ! hurla Célia.
Je hochai la tête, puis je m’empressai de jeter mon sac par la fenêtre. Il
atterrit lourdement sur l’herbe.
— À toi maintenant, m’ordonna-t-elle. Il n’y a que deux étages, tu vas y
arriver !
— Et toi ?
— Je saute après toi.
Je scrutai le vide en prenant une grande inspiration et évaluai la situation. Je
pris la décision de viser le buisson sur ma droite pour éviter de me tordre le cou, en
espérant qu’un tas de broussailles suffirait à amortir ma chute.
Une ultime explosion anéantit complètement toute protection et un vent
glacial se leva, nous plongeant dans une mini tempête. Le souffle souleva mes
cheveux et me força à mettre mes mains en visière pour me protéger. Le vent rugit
d’une voix de fauve. A travers les volutes, se dessina une ombre.

73
Perséphone par Marie Danielle Merca

Tout à coup, mon corps bascula. Je hurlais si fort que mes poumons me
brûlaient. Dans un craquement retentissant, je me vautrais dans le buisson, assaillie
de douleurs.
Je restais dans le noir, aspirée par les ténèbres. Un cri d’horreur résonna
longtemps. Il me fallut un moment pour comprendre de qui il s’agissait.
J’ouvris subitement les yeux.
— Non !
Dans l’encadrement de la fenêtre, juste au-dessus de moi, Célia me souriait.
Du sang zigzaguait sur elle, de la tête aux pieds. Elle m’envoya son fameux clin d’œil
rassurant, mais cette fois-ci c’était pour me dire adieu. Puis le monstre la happa en
arrière et elle disparut.

Plus un bruit.
Un rayon de soleil me caressait la peau. L’herbe humide me chatouillait.
Mais je restais là, immobile, comme si mon âme m’avait quittée. Cette dernière nuit
défilait dans ma tête tel un film en avance rapide. Les émotions passées me
submergeaient : le désir, la tristesse, le désespoir... la peur. J’étais seule. Désormais,
plus rien n’avait de valeur, même cette vie qui s’était évaporée en quelques heures.
Qu’allais-je devenir à présent ?
Deux chemins s’étendaient devant moi. Celui de la résignation me conduirait
directement à Hadès, pour une longue vie de captive des Enfers. Le chemin le plus
facile mais aussi le plus coûteux !
La voie de la raison serait semée d’embûches et me pousserait à toujours me
battre. En serai-je capable ?
En cet instant, je devais fuir. Pour aller où ? Je n’en avais aucune idée.

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Perséphone par Marie Danielle Merca

© Yohan Merca

75
© Karin Waeles
— Madame ?
— Oui, Lynaëlle ? répondit le professeur en se retournant vers sa classe.
— Excusez-moi, est-ce que je peux aller aux toilettes ? Je ne me sens pas très
bien.
— Bien, vas-y.
Lynaëlle s’était levée en laissant ses affaires à sa place. Pas de temps à
perdre. Elle n’avait aucune envie de vomir au milieu de la classe. Sa cote de
popularité n’étant déjà pas très élevée, ça l’aurait complètement achevée. Elle aurait
tout le loisir de récupérer ses biens à l’intercours si son état ne s’améliorait pas.
Sur les quelques mètres qui séparaient sa place de la porte de la classe, elle
entendit les murmures et messes basses de ses congénères. Moqueries et dédain. Elle
y allait encore ?! Ce devait être la troisième fois aujourd’hui ! Sans compter toutes les
interruptions de cours qu’elle avait provoquées les derniers jours. « La pisseuse »
était devenu son surnom. Qu’importe… Tous ces ploucs n’en valaient pas la peine.
Une fois la porte refermée, Lynaëlle se précipita dans le couloir en direction
des toilettes. Son estomac fut parfaitement synchronisé avec son arrivée devant la
cuvette des W.C. Tout ce qu’elle avait avalé ce matin-là y passa. Comme chaque repas
depuis près d’une semaine. Bizarrement, son estomac rejetait tout ce qu’elle
s’évertuait à lui donner mais elle n’était pas malade. Pas de fièvre, pas d’état grippal,
pas même un rhume. La pauvre adolescente était épuisée et affamée. Pourquoi diable
son corps ne voulait-il plus être sustenté ?
Lynaëlle se rinça la bouche au lavabo et s’arrêta un instant devant le miroir.
Ses longs cheveux d’un noir de jais descendaient en cascade sur ses épaules devenues
frêles. Une paire d’yeux gris observaient ce visage un peu trop émacié. La jeune fille
avait rêvé d’avoir la taille mannequin, à présent, elle l’avait. Mais à quel prix ?
En une semaine, elle avait déjà perdu cinq kilos. Ses vêtements flottaient sur
sa peau blanche. C’était peut-être bien la seule chose qu’elle appréciait. Cette
situation contribuait à la bulle d’invisibilité qu’elle tentait tant bien que mal de
maintenir autour d’elle. Déjà toute petite, elle avait préféré l’ombre à la lumière.
Lynaëlle ne jouait jamais dehors. À l’école, elle s’était choisi un banc au fond de la
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

classe, côté mur, le plus loin possible des fenêtres. Souvent vêtue de couleurs
sombres, on l’appelait parfois « la goth ». Or, elle n’était pas spécialement de type
gothique. Il était simplement plus aisé de se fondre dans la masse vêtu de gris, de
noir ou de marron.
Cependant, quelque chose d’autre dans le reflet du miroir avait changé. Elle
était devenue plus belle. Certes, le fait d’avoir perdu ses kilos superflus avait
contribué à cet état de fait. Mais pas seulement. Sa peau avait quelque chose de
différent… Elle était plus nette. Ses yeux gris, bien qu’entourés de cernes dues à
l’épuisement, avaient acquis une profondeur si hypnotique que l’on avait envie de s’y
noyer. « Bizarre » se dit-elle. Ce devait probablement être son état qui lui procurait
une vision différente du monde et d’elle-même.
— Allez, allez ! Bouge-toi Lyna ! dit-elle tout haut, pour elle-même.
Elle se frictionna les joues pour se redonner des couleurs, reprit un peu d’eau
et rejoignit sa classe. Là, elle évita autant que possible les regards inquisiteurs des
autres ados. Avoir seize ans n’était décidément pas facile.
Les cours continuèrent comme à leur habitude : lassants au possible. La fille
aux yeux de diamant ne tenta même pas d’ingurgiter le moindre solide de la journée.
Elle était fatiguée de vomir à tout-va. Les médicaments anti-nausée ne faisaient
aucun effet. Il fallait que ça passe… Alors autant laisser passer. Le week-end était
proche, elle pourrait enfin se reposer.

*****

Seize heures trente. Lynaëlle avait tenu bon jusqu’à la fin de la journée. Elle
grimpa avec plaisir dans la voiture de son père, qui l’attendait à une centaine de
mètres de la sortie de l’école.
— Comment s’est passée ta journée ? lui demanda-t-il avec gentillesse.
— Comme les autres, répondit-elle en soupirant de lassitude.
— Tu as encore vomi ? s’inquiéta son père.
— Oui.
— Je t’emmène chez le médecin, déclara-t-il fermement.
— Ça ne sert à rien… Ses anti-nausée ne font aucun effet.
— Justement, c’est qu’il y a un autre problème et il faut le résoudre. Tu ne
peux tout de même pas continuer comme ça… Regarde-toi ! Tu as fondu, tu es
fatiguée et toute cernée… À ce train là, tu ne vas pas tenir longtemps.
Lynaëlle savait que les paroles de son père étaient sages, pourtant quelque

78
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

chose en elle s’éveillait : la colère. Pourquoi ? Elle était incapable de le dire. Mais elle
sentait l’énervement crisper ses muscles et elle dut se tenir à la poignée de sécurité
située au dessus de la vitre, côté passager, pour tenter de faire passer cette sensation.
— Tu sais, repris son père, si tu as des problèmes… alimentaires ou avec
l’école et tes amis… tu peux nous en parler, à ta mère et moi.
— Quoi ?! explosa-t-elle soudain, perdant le contrôle. Tu t’imagines que je
suis anorexique, c’est ça ?!
— Ne t’énerve pas comme ça, je te dis juste que si tu as des problèmes, tu
peux nous faire confiance. Il ne faut pas garder ces choses-là pour soi.
— Bordel, mais tu n’as rien compris ! Je ne suis pas anorexique, ni même
boulimique, ni quoi que ce soit d’autre ! Je ne sais pas ce que j’ai, et je n’ai aucune
envie de voir ce médecin. J’ai besoin de me reposer, c’est tout.
— Lyna… je n’aime pas ça. Tu dois voir un spécialiste.
— Non !
Sa voix avait été bien plus froide et stridente qu’elle ne l’aurait voulu. Son
père avait les yeux fixés droit devant lui, focalisé sur la route et devenu silencieux,
tout à coup. Ses phalanges blanchissaient sous la pression qu’il exerçait sur son
volant. Lynaëlle était elle aussi devenue muette sous l’effet de surprise de son propre
cri – car c’était un cri – et s’était mise à trembler de peur. De peur d’elle-même.
— Très bien, repris son père en arrivant devant leur maison, plusieurs
minutes après. Tu ne verras pas de médecin aujourd’hui, mais si après ce week-end
tu ne vas pas mieux, je t’emmène directement à l’hôpital. Est-ce bien compris ?
La jeune fille acquiesça sans mot dire, n’osant plus utiliser sa voix défaillante.
La porte du 4x4 claqua dans l’allée de la fermette qui leur servait de maison
familiale. Cette grande bâtisse se situait au sommet d’une colline qui surplombait un
petit village en contrebas. Sans voisin, cette maison était un petit paradis de calme
dans un écrin de verdure. Lynaëlle s’y sentait en sécurité plus que nulle part ailleurs.
Aussi fut-elle soulagée d’entendre les bruits familiers de cette vieille bâtisse en
passant la porte d’entrée.
Sa mère, une grande dame blonde aux traits fins et pommettes hautes,
berçait son petit frère âgé de neuf mois à peine. Elle accueillit Lynaëlle d’un large
sourire, les yeux pétillants d’amour pour ses deux enfants. L’adolescente embrassa sa
mère et son petit frère avant de grimper dans sa chambre, le refuge ultime.
Là, elle posa son sac dans un coin et jeta son manteau sur le dossier de sa
chaise de bureau. Elle se laissa alors tomber sur son lit et enleva ses ballerines pour
être plus à l’aise. Dormir. C’est tout ce qu’elle désirait à présent.

79
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

*****

— Lyna ! Le repas est prêt ! Appela sa mère au pied de l’escalier.


Lynaëlle n’avait réussi à dormir qu’une demi-heure. Après quoi, une douleur
atroce l’avait tirée de son sommeil. Une douleur fulgurante tant aux jambes qu’au
dos, à la tête et… À vrai dire, partout. Ce devait faire vingt bonnes minutes – une
éternité – qu’elle subissait cette agonie. Ce mal la paralysait, littéralement. Aucune
position ne lui accordait le moindre répit et chaque mouvement était un véritable
supplice. Des larmes de désespoir et de souffrance humidifiaient ses joues tandis que
sa voix semblait s’être éteinte définitivement.
Que lui arrivait-il ? La jeune fille ne comprenait pas. Elle était épuisée et n’en
pouvait plus ni physiquement, ni mentalement. Elle avait l’impression d’être en train
de mourir. Était-ce vrai ? Allait-elle mourir, là, maintenant ? Tant de souffrance était
insupportable. Et après tout… Pourquoi se raccrocher à la vie ? Qu’avait-elle de si
plaisant ? Lynaëlle n’avait aucun ami, seulement de vagues connaissances qu’elle
préférait éviter. Ce devait être réciproque, d’ailleurs. Pas de petit copain non plus,
évidemment. Qui pouvait bien s’intéresser à une fille si décalée du monde qui
l’entoure ?
Ses propres parents n’étaient pas les siens. Enfant trouvée, ils s’étaient certes
occupés d’elle comme de leur propre fille, mais à présent qu’ils avaient Alex, un
enfant bien à eux, elle constatait la différence. Mois après mois, ils s’éloignaient
d’elle. À seize ans, elle n’avait évidemment plus besoin d’autant d’attention que le
petit Alex. Enfin ça, c’est ce qu’ils pensaient.
Aucune attache morale. Alors à quoi se raccrocher ? Ses études ? Ses notes
n’étaient pas très brillantes. On l’avait poussée à faire des études générales, mais elle
n’y voyait aucune source de motivation. Elle ne se sentait pas capable d’assumer de
hautes études après son bac, et avec uniquement ce dernier comme diplôme en main,
sans aucune spécialisation, elle finirait probablement caissière dans un supermarché.
À quoi bon lutter s’il n’y a aucun avenir ?
Un sanglot muet la secoua alors qu’une nouvelle douleur apparaissait au
niveau de ses omoplates. Plus aiguë que le mal qui la parcourait de part en part, cette
douleur-là ressemblait à un couteau qu’on lui plantait dans le dos. Non… Plutôt à
une lame qui provenait de l’intérieur et qui déchirait ses chairs pour sortir. C’était
insoutenable. Elle se retourna, face à son oreiller et se mit à quatre pattes sur son
matelas, non sans peine. À bout de souffle, elle parvint enfin à émettre un cri. Un cri

80
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

strident à percer tous les tympans présents dans un rayon de dix kilomètres.
Cette sensation désagréable perdurait. Quelque chose sortait réellement de
ses chairs dans son dos.

*****

— Tu as entendu ça ?! s’exclama Célestine, la mère de Lynaëlle.


— Comment ne pas avoir entendu ? C’était presque… inhumain, répondit son
mari, effrayé tout à coup. Je vais voir ce qu’elle a.
Célestine posa Alex dans son parc, dans le salon. Elle reposa des couvercles
sur les casseroles pour éviter que le repas ne refroidisse, puis tendit l’oreille vers
l’étage en quête d’un signe qui pourrait la rassurer quant à l’état de sa fille.
— Lyna ? Lyna, est-ce que tout va bien ? demanda son père à la porte de sa
chambre.
Un râle rauque se fit entendre pour toute réponse. Visiblement, ça n’allait
pas mieux. Il ouvrit la porte et découvrit avec horreur ce qui était arrivé à sa fille
adoptive.
Bouche bée, il ne pouvait que constater la réalité, aussi surprenante soit-elle.
Une paire d’ailes majestueuses avait pris place dans le dos de la jeune fille. Des ailes
blanches et grises qui donnaient un effet argenté en parfaite symbiose avec ses yeux
gris, à présent sans aucun blanc. Des yeux de rapace desquels il était difficile de
détourner le regard. Des griffes courtes mais épaisses avaient remplacé les ongles de
ses mains, alors que ses pieds s’étaient transformés en serres acérées. Son oreiller, de
même que ses couvertures étaient lacérés et des plumes comme du tissu garnissaient
à présent toute la pièce.
Lorsque Lynaëlle aperçut son père dans l’embrasure de la porte, elle se leva,
posant une patte griffue au sol, puis l’autre. Elle déploya alors ses larges ailes et son
père eu l’impression d’être face à un ange tant elle était belle. Seul son regard
mystérieusement envoûtant l’inquiétait. Elle l’observait, le visage indéchiffrable, et il
resta pétrifié devant la profondeur de ses yeux gris.
Hypnotisé, il n’avait pas entendu Célestine monter l'escalier, derrière lui. Lynaëlle
l’avait remarquée par contre, car elle détourna brusquement son regard de son père
pour le fixer par-dessus son épaule tout en émettant un nouveau cri suraigu qui
n’était pas sans rappeler celui d’une chouette effraie… en bien plus effrayant.
— Lyna ? Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ? Tout va bien ? s’inquiéta sa
mère.

81
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

Une fois en haut de l'escalier, Célestine eut un mouvement de recul face à la


créature qu’était devenue sa fille. Les yeux écarquillés et le souffle coupé par la
surprise, elle se retint à la rampe, sur sa gauche, de peur de tomber sous le poids
écrasant de la réalité. Une réalité inconcevable. Était-ce une mauvaise blague ? Ce
n’était pas le genre de Lynaëlle… Pourtant il était impensable qu’une telle
métamorphose puisse exister.
Comme pour prouver sa matérialité, l’ange qu’était devenu Lynaëlle s’avança
vers Célestine, sans plus aucune attention pour son père, qui n’avait pas bougé. Elle
ne s’arrêta qu’à un pas de la dame blonde qui l’avait recueillie alors qu’elle n’avait
encore que quelques mois. Cette dernière tremblait, hésitant entre peur et révérence.
Sans crier gare, Lynaëlle approcha son visage de celui de sa mère et renifla son odeur
à plein nez, descendant vers ses vêtements qui semblaient lui apporter plus de
précisions. Les narines dilatées, l’ange aux serres d’aigle poussa à nouveau son cri
strident tout en repoussant sa mère avec violence derrière elle. Elle descendit alors
les escaliers en les survolant et se dirigea vers le salon, droit vers le parc du petit Alex.
— Célestine ! s’exclama son mari. Ça va ? Tu n’as rien ?
— Ça… ça va.
Un étage plus bas, un bébé se mit à pleurer.

*****

Lynaëlle se réveilla en pleine forme. Cette longue nuit semblait l’avoir


ressourcée. Elle s’étira dans son lit, qui semblait plus doux que d’habitude. Tout en
baillant, elle sentit quelque chose tirailler la peau de son visage. C’était un peu
comme un masque d’argile asséché, qui rigidifie la peau. Elle se tâta et sentit en effet
une couche rugueuse sur son menton. La jeune fille gratta un peu de cette couche et
ouvrit les yeux : c’était rouge. Du sang. Du sang séché.
Elle se redressa d’un bond et fit voler une nuée de plumes blanches et grises.
Découvrant l’état de sa chambre, elle en oublia presque l’enduit vermeil qui maculait
son visage. D’où venaient ces plumes ? Comment ses draps avaient-ils étés déchirés
de la sorte ? Sa chambre ressemblait à un vrai nid d’oiseau.
Observant son nouveau décor, Lynaëlle se rendit compte qu’il y avait des
traces de sang sous forme d’empreintes sur le mur et la porte. Cela lui rappela son
propre état. Elle se précipita devant sa garde-robe et ouvrit la porte qui cachait un
miroir sur son côté intérieur. Sa première réaction fut de reculer d’un pas.
L’adolescente ne se reconnaissait pas. Ses longs cheveux noirs ondulés, plus luisants

82
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

que jamais, tombaient sur un petit haut à moitié déchiré. Ses yeux gris brillaient de
force et ses cernes avaient complètement disparu. Le sang par contre, maculait tout
son menton, sa gorge, ses vêtements et ses mains.
Elle se palpa le nez et les joues, passa la langue sur ses dents et gencives :
rien d’anormal. Ce sang n’était pas le sien. Qu’était-il arrivé ? Qu’avait-elle fait ?
Soudain tremblante, elle se détourna du miroir pour scruter sa chambre à nouveau et
tenter d’y retrouver ses souvenirs perdus.
Une douleur atroce. Ses griffes qui déchirent tout ce qu’elles touchent. Un
cri strident et le regard incompréhensif de ses parents. Une faim intolérable qui lui
tordait l’estomac et la rendait folle. S’en suivit l’odeur alléchante d’une proie…
— Non… Non ! s’exclama-t-elle à voix haute tout en observant ses ongles
pleins de sang séché. C’est impossible ! Je n’ai pas pu faire ça !
Elle voulut chasser le flot de souvenirs qui lui revenaient à présent, trop
horribles pour pouvoir les assumer, mais elle n’y parvint pas. Ils l’assaillirent comme
des milliers d’aiguilles et elle s’effondra. Qu’était-elle ? Quel genre de créature… de
monstre était-elle devenue ? Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ?
La femelle blonde porte l’odeur de la proie. Le gouffre sans fond qui sert
d’estomac à Lynaëlle la fait terriblement souffrir. C’est intolérable. Elle entend un
froissement d’étoffe en contrebas et d’instinct, se rue vers l’être de chair tendre.
Enfin… la proie est à elle, rien qu’à elle. Le bébé se met à pleurer, qu’importe. Le
tenant dans ses bras, elle plante ses crocs dans son coup et en arrache un morceau
de chair dégoulinante…
— Noooon ! hurla Lynaëlle, folle de rage. Ça suffit !
Les sanglots la secouaient de toutes parts. Vidant toutes les larmes de son
corps, la jeune fille poignait dans les plumes qui jonchaient le sol avec colère,
tristesse et désespoir. Elle ne supportait pas les images qui affluaient en elle. Les
yeux fermés, elle revoyait les scènes de la nuit passée. Les yeux ouverts, les plumes,
les draps lacérés et les traces de sang lui rappelaient qu’il s’agissait bien de la vérité.
Ses jambes étaient redevenues humaines, de même que ses ongles. Les ailes
qui lui avaient déchiré le dos avaient disparu. Qu’était-elle ? Allait-elle encore se
transformer en cette chose dénuée de raison ? Quand ?
Les questions fusaient dans son esprit, mais une en particulier retint son
attention : était-ce possible ?
Complètement perdue, Lynaëlle pensa à ses parents.
La chair chaude et juteuse fond sur sa langue. Qu’il est bon d’enfin assouvir
sa faim ! Des cris retentissent dans son dos, des cris d’effroi. La femelle. Le mâle

83
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

s’approche de Lynaëlle armé d’un couteau. Elle lâche le corps désarticulé du bambin
qui tombe dans son parc avec un bruit mat. Faisant à présent face à ce qui fut
autrefois son père adoptif, elle émet un son aigu et provocateur tout en battant des
ailes dans une position offensive.
— Oh non, pas eux ! Non, non et non ! gémit-elle, toujours à genoux au
milieu des plumes.
Son regard se tourna vers la porte, restée entre-ouverte. Il fallait qu’elle sorte
d’ici, le plus vite possible. Un éclair de lucidité traversa le brouillard constitué de
souvenirs atroces mêlés aux émotions fortes que Lynaëlle subissait : dans l’état où
elle se trouvait, quitter la maison serait plus qu’imprudent. Il lui fallait prendre un
bain pour éviter de se faire lyncher par la première personne qu’elle croiserait. Se
changer ne serait pas un luxe non plus.
Se redressant avec peine, elle fixait la porte avec anxiété. De l’autre côté, son
exutoire à cette chambre qui n’était plus la sienne, mais aussi son enfer. La sortie
donnait directement sur l’escalier, qui lui-même offrait une vue plongeante sur une
partie du salon et de la cuisine. Il était impossible d’ouvrir cette porte en évitant la
scène macabre quelques mètres plus bas. Toutefois, il n’y avait pas d’autre issue.
S’armant de courage, Lynaëlle s’avança vers cet obstacle qui lui paraissait
insurmontable.
— Un bout de bois, ce n’est qu’un bout de bois, se dit-elle tout bas.
En approchant, elle garda le regard fixé sur la moquette noire parsemée de
plumes pour éviter de poser les yeux sur les traces sanglantes présentes sur le mur.
D’une main tremblante, elle ouvrit grand la porte et ferma les yeux.
Lent. Beaucoup trop lent. Le mâle tente de la poignarder mais d’un geste
vif, Lynaëlle lui broie le poignet tandis que la lame tombe avec un bruit métallique
sur le carrelage du salon. Sa main droite attrape la gorge de son agresseur et ses
griffes s’y enfoncent. Un masque d’horreur et d’agonie forme le visage de cet
homme qui finit par glisser mollement au sol.
Les larmes s’étaient remises à couler sous les paupières fermées de la jeune
fille. Elle se précipita dans le corridor de l’étage et bifurqua sur sa droite, en direction
de la salle de bain. Les mains devant elle, elle s’arrêta à la porte et ne se permit
d’ouvrir les yeux qu’à cet instant.
Lynaëlle se garda bien de décoller son regard du sol car un grand miroir
faisait face à l’entrée de la salle d’eau et l’adolescente n’avait aucune envie d’être
confrontée à nouveau à son image. Pas tant qu’elle était couverte de cette substance
qui ne pouvait que lui rappeler cette situation impossible. Elle se dirigea droit vers la

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

douche qu’elle fit déjà couler pour y entrer lorsque l’eau serait chaude. Se
déshabillant, elle remarqua que la longue cicatrice qu’elle s’était faite étant petite sur
sa cuisse gauche lors d’un accident de vélo avait complètement disparu. Comment
était-ce possible ? Mais tout compte fait, après sa transformation, elle ne doutait plus
qu’aucune sorcellerie ne soit envisageable.

La douche ne lui offrit qu’un maigre réconfort. L’eau chaude sur sa peau lui
faisait du bien, mais le liquide rouge qui coulait à ses pieds ne faisait que la stresser
plus encore. Elle utilisa plus de shampoing et de savon que nécessaire. Se frottant
encore et encore, jusqu’à ce que l’eau chaude soit épuisée. Elle espérait se
débarrasser de ses douloureux souvenirs en même temps que la preuve de leur
réalité, mais au fond d’elle, elle savait qu’elle aurait à vivre avec jusqu’à la fin de ses
jours.
La fin de ses jours ? Était-ce la solution ? Lynaëlle se souvenait avoir préféré
la mort à la douleur, la veille lorsqu’elle souffrait le martyr dans son lit. Elle s’était
laissé aller à cette paix intérieure… Puis s’était transformée en cette chose immonde.
Qu’avait-elle de plus aujourd’hui qu’hier qui pourrait la maintenir en vie ? Rien. Que
du contraire. Elle avait tué sa propre famille, les seuls êtres qui comptaient un tant
soit peu dans sa vie. Elle était devenue un monstre assoiffé de sang et incontrôlable.
C’était impossible à supporter. Il fallait y mettre un terme, pour son bien comme
pour celui d’autrui.
Elle chercha du regard un objet qui pourrait mettre fin à l’horreur de son
existence. Sur le rebord de la baignoire, de l’autre côté de la pièce, se trouvait un
bocal contenant toutes sortes de boules effervescentes pour le bain. Elle s’en empara
et le laissa tomber au sol de sorte de récolter un morceau de verre tranchant. Les
boules de bain et morceaux de verre jonchaient à présent le carrelage de la salle de
bain. Elle prit un morceau assez coupant et, armée de tout le courage dont elle était
capable, s’entailla les veines du poignet gauche. La douleur était lancinante, mais il
fallait y passer. Plus qu’à attendre, et bientôt tout serait fini…
— Mais qu’est-ce que…
Le sang avait giclé et la salle de bain, autrefois blanche, était parsemée de
gouttelettes rouges. Son poignet, ensanglanté lui-aussi, ne saignait pourtant déjà
plus. Elle passa la main dessus : la plaie s’était refermée. Incrédule, elle se nettoya
l’avant bras gauche sous le robinet pour constater qu’aucune blessure n’était
apparente. Pas même une petite cicatrice. Même la mort lui était refusée…
Osant enfin relever la tête, le miroir lui renvoya un reflet d’elle-même qu’elle

85
L'Ange Déchu par Doris Facciolo

n’était pas prête à assumer : elle était devenue parfaite. Elle avait déjà constaté un
changement, dans les toilettes de l’école, mais ici, maintenant, elle ne voyait plus
qu’une jeune femme absolument exquise, hypnotique. Il serait difficile pour
quiconque de ne pas succomber à ses charmes.
Dégoûtée de la vie comme d’elle-même, Lynaëlle ne comprenait pas ce qui
lui était arrivé. Elle voulait savoir ce qu’elle était devenue mais plus que tout, il fallait
qu’elle quitte cet endroit maudit.
Elle enfila vite fait un jeans et un pull noir à capuche avant de prendre son
courage à deux mains pour traverser la scène de meurtre. Son meurtre. Elle n’avait
pas le choix. Pour quitter la maison, il fallait impérativement passer par le salon où
les trois corps gisaient dans une mare écarlate. Les yeux rivés sur le sol, Lynaëlle,
tremblante, prit son inspiration avant de regarder en face l’acte monstrueux qu’elle
avait commis. Du haut de l'escalier, elle ne voyait que le corps couvert d’entailles
profondes de sa mère, adossée à l’îlot central de la cuisine. Les émotions menaçaient
de la submerger à nouveau mais elle tint bon. Pas à pas, elle descendit les marches.
Certes, elle était loin d’être sereine, mais sa volonté l’emportait sur ses
appréhensions.
En bas de l’escalier, Lynaëlle garda la tête bien droite et le regard fixe devant
elle en tentant de faire abstraction du décor. Ce faisant, elle traversa le salon,
enjambant de son mieux les flaques de sang. Elle réussit à atteindre le sas d’entrée
sans avoir à poser les yeux sur les corps mutilés de sa famille. Là, elle s’équipa d’une
bonne paire de chaussures et de son sac à bandoulière, puis elle quitta la maison. À
jamais.

*****

Ses pas l’avaient conduite au cœur du village. Lynaëlle ne s’y sentait plus
chez elle. Elle avait l’impression d’être observée, qu’une paire d’yeux inquisiteurs la
scrutait constamment.
« Il faut avant tout que je sache ce qu’il m’arrive » se dit-elle. « En ville ? Oui,
à la grande bibliothèque. Je trouverai peut-être quelque chose là-bas. Le bus… mince

La jeune fille se précipita sur son sac et le fouilla de fond en comble.
Trouvant enfin son portefeuille, elle poussa un profond soupir de soulagement. « Je
n’ai aucune envie de retourner dans cet enfer pour prendre de l’argent ! » pensa-t-
elle. De l’argent, elle n’en avait pas beaucoup sur elle, mais ça serait suffisant pour le

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

restant de la journée. Ensuite, elle aviserait.


À l’arrêt de bus, deux garçons d’environ dix-huit ans se moquaient
ouvertement des publicités affichées. Une veille dame était assise sous l’abri, les
mains cramponnées sur son sac à main. Lynaëlle décida de s’installer auprès de la
grand-mère en attendant l’arrivée du bus, prévue pour six minutes plus tard.
— Woaw ! Hé, t’as vu le canon ? Dis l’un des deux compères à son ami en lui
donnant un coup de coude, sans discrétion aucune.
— Ouais… répondit l’autre sans plus détacher Lynaëlle des yeux.
La jeune fille fit mine de rien et rabattit la capuche de son pull sur sa tête,
espérant vainement se fondre dans le paysage. Mais rien n’y fit. Les deux gaillards
n’avaient d’yeux que pour elle. Ils s’étaient rapprochés pour tenter un début de
conversation dont elle n’avait aucune envie.
— Hé ben, ma jolie, on attend le bus ? s’exprima le plus grand des deux, celui
qui s’était exprimé en premier en la remarquant.
— Très perspicace, railla-t-elle d’un ton maussade.
L’autre réprima un rire moqueur tandis que le premier lui jetait un regard
mauvais. Lyna espérait s’en débarrasser avec des réponses cinglantes, mais ces deux
pots de colle tenaient bon.
— Et où tu comptes aller ? On pourrait t’escorter… reprit le premier.
— Je n’ai pas besoin qu’on me prenne par la main.
— Ho allez ma belle… soit pas si antisociale ! Tiens, je te donne mon
numéro…
— J’en ai rien à foutre de ton fichu numéro ! cria-t-elle plus fort et d’un ton
bien plus aigu qu’elle ne l’aurait voulu.
Les deux garçons s’étaient raidis et la vieille dame à ses côtés se crispait un
peu plus encore sur son sac à main, bouche bée devant la scène qui s’animait devant
elle. À l’immense joie de Lynaëlle, le bus arriva à cet instant. Une main sur la bouche,
comme pour se prémunir d’un nouveau cri d’oiseau, elle se leva avec précipitation et
courut vers la porte du véhicule, laissant les trois autres personnes comme pétrifiées
sur place.
Soulagée de ne pas être suivie dans le bus, elle régla son dû au chauffeur
avant de prendre place le plus près possible des portes de sortie. Elle vérifia que sa
capuche ombrait son visage au maximum, et patienta en observant le paysage d’un
œil distrait.

*****

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

« La Grande Bibliothèque, nous y voici ! » se dit Lynaëlle. Elle connaissait


bien cet endroit. La plupart des autres adolescents préféraient effectuer leurs
recherches sur internet, chez eux. Lynaëlle aimait venir ici et feuilleter les livres,
sentir cette odeur de vieux papier imprégné d’encre. Mais surtout, elle aimait cet
univers d’un autre temps, d’une autre époque. Cela la dépaysait.
Après un passage rapide à l’accueil pour s’identifier à l’aide de son
abonnement, la jeune fille se dirigea droit vers le rayon des mythologies et croyances
populaires. Les traités historiques et scientifiques ne pourraient certes pas l’aider.
Quelle personne saine d’esprit pourrait croire que la veille, elle s’était transformée en
une sorte de femme-oiseau et avait tué sauvagement ses parents après avoir dévoré
son petit frère ? Quel genre de scientifique serait-ce là, même s’il y croyait, pour en
rédiger un document officiel ? Au mieux, on croirait à un récit destiné à distraire. Au
pire, on le prendrait pour un fou à faire interner.
Lyna passa toute son après-midi à fouiller les rayons de la bibliothèque.
Livre après livre, page après page. Le sujet de femmes-oiseaux était très peu abordé.
Elle trouva quelques textes sur les harpies, mais la description physique ne
correspondait pas. Ces dernières avaient un corps d’oiseau et une tête de femme ; or,
dans ses souvenirs, Lynaëlle gardait majoritairement une forme humaine. Alors
qu’était-elle ?
Le douloureux souvenir des corps sans vie de sa propre famille menaçait de
la submerger à chaque instant. Il était plus difficile encore de penser à eux qu’à sa
propre situation. Son cœur et son âme avaient été meurtris. Rien ne pourrait jamais
refermer des blessures aussi profondes. Pour l’instant, sa seule échappatoire à la
dépression était de se concentrer sur sa tâche actuelle : trouver ce qui lui était arrivé,
ce qu’elle était devenue.
Lynaëlle ouvrit un autre livre, le sujet était « les démons et autres créatures
du mal ». Diablotins, Satan, cerbères et autres esprits y étaient bien présents. Les
rares textes mentionnant des femmes concernaient surtout des sorcières, sirènes ou
encore femmes-serpents. Un seul descriptif attira son attention : celui de la succube.
« Démons ailés prenant l’apparence de femme pour séduire les hommes et
les dévorer durant leur sommeil. Leur Reine ne serait autre que Lilith. »
Il s’agissait là d’une description très succincte et qui ne correspondait pas
tout à fait à Lynaelle. Elle était certes bien plus séduisante qu’autrefois, mais elle
restait humaine pour se transformer en démon ensuite, pas l’inverse. Il fallait
toutefois creuser dans cette voie…

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

— Mademoiselle, veuillez m’excuser mais nous allons fermer dans quelques


minutes.
Elle n’avait pas remarqué l’apparition de l’employé et sursauta au son de sa
voix.
— Pardon ! Je ne voulais pas vous faire peur, s’excusa-t-il.
— Non, ce n’est rien. Je vais ranger ces livres, merci de m’avoir prévenue.
— Bonne soirée, mademoiselle.
Lynaëlle rangea ses livres avec frustration. Elle avait passé toute l’après-midi
le nez dans ces pages, à la recherche de réponses. À présent qu’elle touchait au but,
voici qu’on lui retirait le Saint Graal hors des mains. Ne pouvait-on donc pas lui
laisser la seule chose qui lui importait à présent ? Était-ce trop demander ?
Tout en quittant la bibliothèque, Lyna eut une illumination. Il y avait encore
un endroit où elle pouvait continuer ses recherches, même en soirée : internet. Bien
entendu, elle ne rentrerait pas chez elle. C’était hors de question. Mais il y avait
plusieurs cybercafés en ville qui restaient ouverts jusqu’au petit matin. Le Graal
n’avait peut-être pas été déplacé si loin de ses doigts…

En pénétrant dans le premier cybercafé qu’elle aperçut, la jeune fille fut


surprise d’y voir du monde. À l’heure actuelle, qui n’avait pas encore de connexion
internet chez soi ? Elle n’accorda cependant qu’un furtif coup d’œil aux personnes
présentes, paya son dû et s’installa devant un ordinateur.
« Google est ton ami », se dit-elle. « Peut-être bien le dernier ».
En entrant « succube » dans le moteur de recherche, une foule d’articles se
présentèrent à l’écran. Certains plus pertinents que d’autres. Il fallait évidemment
faire le tri entre les publicités, les histoires rédigées par les internautes, les fausses
informations et les véritables légendes. Elle en apprit un peu plus sur ces créatures et
constata qu’elle n’y correspondait pas. Quelque part, c’était soulageant. Il n’y avait
rien d’attrayant dans ces monstres assoiffés de sexe et de sang.
Quelque chose attira pourtant son attention dans la description de ces
démones : elles seraient les cousines des « striges », elles aussi sous la souveraineté
de Lilith. Cette dernière serait, selon de nombreux textes sacrés à travers différentes
religions, la première des femmes, avant Ève. Se rebellant contre la suprématie de
l’homme, représentée par Adam, elle va se tourner vers le côté démoniaque et se
verra offrir une paire d’ailes. Maudite à jamais, sa descendance sera damnée. Les
rares illustrations de Lilith la présentaient comme une femme fatale, irrésistible,
munie d’ailes spectaculaires tantôt faites de chair, tantôt recouvertes de plumes

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

soyeuses. Souvent, un serpent l’accompagnait.


Une piste intéressante…
Lynaëlle poussa ses recherches plus loin sur Lilith et sa descendance, mais
autant les succubes étaient représentées dans de nombreux romans, jeux-vidéos et
autres supports destinés à l’imaginaire, autant les striges étaient difficiles à trouver.
Même sur la toile.
Frustration et excitation. Tels étaient les sentiments qui la possédaient en ce
moment. Frustrée de ne pas trouver réponse à ses questions aussi facilement, mais
excitée à l’idée qu’elle parviendrait à ses fins quoi qu’il arrive. Elle sentait qu’elle
touchait au but.
Après moult recherches, Lynaëlle dénicha enfin un article digne de ce nom
sur les striges : « la strige, ou stryge est un démon femelle ailé, mi-femme mi-oiseau,
qui pousse des cris perçants. »
— C’est exactement ça ! dit-elle à voix haute sans s’en rendre compte.
« Les premiers textes faisant référence à la strige sont rédigés en latin et
datent de l’Antiquité. La strige serait essentiellement attirée par la chair et le sang
des nouveau-nés. »
Tremblante, elle cliqua sur la barre de défilement du navigateur internet
pour lire la suite de l’article.
« La dénomination strige proviendrait du mot grec strigx, qui signifie oiseau
de nuit. On lui aurait donné ce nom à cause de ses cris stridents qui ne sont pas sans
rappeler ceux de la chouette effraie. Associées aux sorcières, les striges seraient de
vieilles femmes qui se transforment la nuit en créatures ailées aux pattes de rapace.
L’essence vitale des nouveau-nés maintiendrait leur métabolisme démoniaque et leur
permettrait de garder la jeunesse éternelle. »
Le Saint Graal avait un goût amer. Tout dans cette description,
correspondait aux souvenirs atroces qu’elle gardait en mémoire, quelque part, au
fond d’elle-même. Une strige. Voici donc le monstre qu’elle était. Démone assoiffée
du sang des plus purs innocents qui soient.
Amertume. Colère. Rage. Désespoir.
Les larmes menaçaient de la submerger tandis qu’elle se laissait aller à ces
dangereuses émotions. Elle serra la souris et la sentit se broyer sous ses griffes. Ses
griffes ?! Lyna observa sa main, munie effectivement de griffes épaisses qu’elle tenta
de cacher sous la manche de son pull dont elle rabattit immédiatement la capuche
sur son visage. Son dos commençait à lui faire mal. Pas autant que la veille, mais
c’était mauvais signe.

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

L’adolescente quitta précipitamment le cybercafé pour s’engouffrer dans la


première ruelle déserte qu’elle croisa. On ne devait pas la voir. Personne ne devait
savoir. Dehors, il faisait nuit noire. Toute notion du temps s’était envolée tant elle
avait été concentrée sur ses recherches. Il fallait s’en douter… la transformation se fit
moins douloureuse que la veille, mais les émotions que Linaëlle subissaient était tout
aussi intenses. Une énergie nouvelle jaillit dans son sang tandis que la force à l’état
pur grandissait en même temps que ses ailes majestueuses.
— Hé ! Mais qu’avons-nous là ? s’exclama un type à la voix nasillarde flanqué
de deux autres racailles du même genre. Une pure petite merveille, ajouta-t-il en se
penchant par-dessus Lynaëlle, blottie entre un container à ordures et le mur de la
ruelle.
— Allez-vous-en, parvint à dire Lynaëlle d’une voix mal assurée.
— Nous en aller ? Hé les gars, vous avez envie de partir, vous ?
— Ho ça non ! répondit l’un d’eux avec entrain, s’approchant de la jeune fille.
Lynaëlle n’était pas capable de contenir la démone qui vivait en elle. Ses
chaussures se décomposèrent sous la pression exercée par les serres qui
remplaçaient désormais ses pieds. Dans son dos, son pull se déchira en deux fentes
pour laisser passer ses ailes blanches et argentées.
— Fuyez ! hurla-t-elle de son cri strident.
Mais il était trop tard. Déjà, les trois garçons étaient médusés devant
l’intensité du regard de diamant de la jeune fille.
— Qu’est-ce qu’elle est belle…
— On dirait un ange, renchérit celui qui n’avait encore rien dit jusque-là.
L’ange en question eut le réflexe d’un animal apeuré et fondit sur ceux qu’il
prenait pour ses ennemis. Sa force et sa vivacité dépassant de loin les meilleures
défenses des trois jeunes hommes, ils se retrouvèrent au sol, meurtris, sans rien
comprendre de ce qu’il leur arrivait. L’un deux baignait déjà dans son sang, les
entrailles à l’air, lacéré par les serres puissantes de la strige. Les deux autres avaient
beau avoir reculé, la créature était déjà sur eux en un battement d’ailes. Griffures et
morsures. Une mort atroce dans une agonie bien trop lente à leur goût.
Alors que Lynaëlle s’occupait du dernier survivant, une silhouette féminine
s’approcha de la scène sanglante. Vêtue d’une mini-jupe et de bas résilles avec un
haut moulant, elle avait tout d’une prostituée. Pourquoi s’approchait-elle ? Pourquoi
ne lisait-on pas la moindre trace de peur sur son visage ?
L’ange aux ailes d’argent brisa la nuque de sa proie d’un coup de main griffue
pour mieux se concentrer sur cette nouvelle menace. Émettant un cri suraigu à son

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

attention, elle fut surprise que cette femme aux cheveux roux lui adresse la parole
sans sourciller.
— Ferme-là un peu veux-tu ?! Regarde donc ce que tu as fait. Quel
massacre… quel gâchis. Et tout cela dans une ruelle en pleine ville, sans aucune
discrétion. Veux-tu vraiment qu’on sache ce que tu es ?
Lynaëlle tenta de reprendre le dessus sur la démone qui l’habitait, mais
c’était difficile de contrôler un sang aussi diabolique. Qui était cette femme pour lui
donner des leçons ? Que savait-elle au juste sur sa véritable nature ? Incapable de
maintenir le monstre en elle plus longtemps, elle lâcha prise et son corps se mit en
position d’attaque.
C’est alors que se produisit un phénomène auquel la jeune fille ne s’attendait
pas. La femme, face à elle, déploya de larges ailes aux couleurs de feu. Ses yeux
n’étaient plus qu’émeraudes étincelantes et ses pieds se voyaient remplacés par les
mêmes serres que Lynaëlle. Une strige, elle aussi.
— Je ne te conseille pas de jouer à ce jeu là avec moi, la prévint la prostituée
ailée.
L’effet escompté fut immédiat. Lynaëlle parvint à se calmer et reprit une
position plus décontractée, repliant ses ailes dans son dos.
— Tu m’as l’air jeune et inexpérimentée. Quand a eu lieu ta première
transformation ?
— Hier soir.
— Je vois. Tu ferais mieux de me suivre, si tu veux survivre.
La strige aux plumes rouge orangé parvint à reprendre forme humaine sans
peine, sous le regard surpris de Lynaëlle. Elle s’enfonça dans la ruelle, suivie de la
jeune strige qui elle, ne parvenait pas encore à contrôler son apparence.
À une bonne centaine de mètres de la scène de crime, l’inconnue s’arrêta
devant une vieille porte de bois. Une enseigne lumineuse indiquait le nom du bordel
: « Au nid douillet ». L’image d’une femme ailée en petite tenue était placardée sur la
porte. Une fois à l’intérieur, Lynaëlle découvrit un décor somptueux dans une
atmosphère tamisée et très intime. Tout était conçu pour inviter à la détente, et les
femmes présentes n’y étaient pas pour rien. Certaines d’entre-elles se baladaient avec
leur ailes à découvert au bras d’hommes qui ne semblaient pas trouver cela étrange.
Pensaient-ils qu’il ne s’agissait que d’artifices ?
— Bienvenue au nid, déclara son accompagnatrice.

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L'Ange Déchu par Doris Facciolo

© Karin Waeles

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© Adûnä Faël
Lorsque le monde a trop de rage et que les pires crimes sont commis...
Lorsque la haine surpasse l'amour d'une cruauté implacable...
Lorsque l'espoir semble s'effacer devant les horreurs commises par l'humanité...
Alors le Destin choisit un être qui venge dans le sang des meurtriers, celui que les
innocents ont versé. Cette créature renaît de ses cendres mortelles et devient un
Avendja jusqu'à ce que sa vengeance s'accomplisse.

À trois heures du matin, le cimetière était calme, ce qui ne serait


certainement pas le cas ce soir. Halloween à Dark-City était un événement de grande
ampleur. La ville aux allures d'une mégalopole avait sombré dans le chaos et le
désespoir depuis bien longtemps mais s'animait étrangement pour cette occasion
sous l'impulsion des Maîtres des lieux. La famille dirigeante nommée les Seigneurs
de Sangbrume était une véritable mafia ayant fait main basse sur tous les trafics de
drogues, d'armes et d'alcools de la région. La police, la justice, corrompues par leurs
propres vices, ne protégeaient plus personne. Dix années de calvaire pour les
honnêtes gens et la mort d'une liberté factice qui avait débuté par un meurtre
particulièrement horrible : celui d'une femme et de son fils, sacrifiés comme exemple
au début de l'ère de terreur.
Mahina et sa grand-mère Tahia, aidées par l'ancien inspecteur de police Rick
Mac Creedy, avaient fait de longues recherches sur cet événement, guidées par les
songes inspirés par la Déesse. Jaya, et Sam Delcliff avaient juste refusé de vendre
leur appartement aux Seigneurs. Ils en avaient payé le prix fort, torturés, tués et
exposés aux yeux de tous. Mais tout n'avait pas été dévoilé. Un rituel magique
sacrifiant cette mère et son fils avait permis la création d'un puissant médaillon de
pouvoir, raison de leur incroyable ascension et de leur influence. Le porteur de
l'artefact, Enguerrand de Sangbrume, était devenu inattaquable. Une seule solution
restait aux opposants des Seigneurs. Cette nuit, propice aux morts, était l'occasion
idéale.
Une véritable tempête se déchaînait dans l'ombre de la pleine lune à l'éclat
Avendja par Xéléniel

nitescent, voilée par le linceul des nuages sombres de l'orage. Les zébrures
aveuglantes des éclairs déchiraient le ciel en un concert assourdissant de basses
faisant trembler le sol boueux où les chamanes étaient agenouillées. Rick les regarda
un instant, gêné et impatient. Il n'y connaissait rien en magie mais tenait à être là, à
la fois pour les protéger, mais aussi parce qu'il avait connu Jaya. Ils avaient été amis
avant que leur relation n'évolue, mais trop tard... Il avait été anéanti par sa perte.
Refusant de plonger à nouveau dans ces souvenirs tristes, il se força à observer les
sorcières. Elles avaient tracé un cercle de sable blanc provenant de leurs terres
sacrés. Des coupes emplies d'ingrédients divers – os en poudre, sel, décoction de
plantes et sang – étaient posées sur la tombe où nul corps ne reposait. Les victimes
avaient été incinérés et leurs cendres répandues dans la terre sous leurs pieds. La
jeune femme d'une vingtaine d'années, trempée jusqu'aux os, sa chevelure noire
tressée de fleurs blanches, commença son sombre rituel.
— Ô Hina, Déesse de la lune, Esprit de la nuit, entend ma prière ancestrale.
Tu m'as envoyé le rêve et me voilà ici présente pour répondre à Ton ordre. Puisses-
Tu m'accorder la puissance nécessaire pour appeler l'Avendja !
Mahina leva ses bras frêles vers le ciel, accomplissant les gestes ancestraux
que lui avait apprit sa grand-mère. Celle-ci, ses longs cheveux blancs raidis par la
pluie battante du violent orage, fixa son regard sur les tombes les entourant. Elle
avait senti les vibrations des âmes en peine avec une telle force qu'elle en avait
immédiatement trouvé l'emplacement. Mahina planta le poignard entaché de son
fluide rouge dans le sol. Elle répandit la poudre d'os, le sel, les plantes puis son sang
sur le métal et la boue. Tahia entonna sa mélopée d'une voix chevrotante,
prononçant les mots dans une langue ancienne et oubliée, au rythme des gestes de sa
petite fille qui retournait la terre de ses mains.
Un éclair tomba proche, déchirant la nuit, les laissant aveuglées un instant.
Le tremblement de la foudre se prolongea étrangement et les deux femmes
reculèrent lorsque des mains émergèrent de la tombe. La tête apparut à son tour, une
peau mate et sale, un visage fin, de longs cheveux noirs. Elle était parfaite, sa bouche
ouverte en un cri silencieux. Mais la créature prit sa première inspiration et hurla.
Les femmes sursautèrent devant la douleur de la morte-vivante qui rampa dans la
boue pour sortir de sa tombe. Elle roula sur le côté en gesticulant de douleur, les
souvenirs de sa mort refaisant surface.
Des coupures partout sur ses bras. Le sang qui coule. Les hommes l'ont
violée, mutilée mais la pire douleur est de voir le corps inanimé de son fils à ses
côtés...

96
Avendja par Xéléniel

Des mains la saisirent. Elle se débattit. Une voix douce et familière. Un corps
qui la serre, la réchauffe.
Jaya se calma lentement. Mais elle ne voyait rien, entre la nuit, la pluie et la
boue. Pourtant, peu à peu, les mots murmurés à son oreille prirent un sens.
— Calme-toi. C'est fini. C'est Rick, tu te souviens de moi ? L'inspecteur de
police. J'avais essayé de t'aider lorsque tu avais porté plainte pour harcèlement. Les
Seigneurs de Sangbrume voulaient acheter ton appartement. Tu ne t'es pas laissé
faire. Jaya ? Tu te souviens ? Nous avons même dîné ensemble la veille de... Nous
étions...
Rick s'interrompit, soudain conscient qu'il ne pouvait pas lui dire ainsi
qu'elle était morte ! Ni la puissance des sentiments qu'il avait ressentis pour elle. Ce
n'était ni le lieu, ni le moment. De plus, c'était une non-initiée, comme il l'avait été
lui-même. Avant que les sorcières lui demandent de l'aide, il n'avait pas connaissance
du monde parallèle qui l'entourait et des éléments qui lui avaient manqués pour
coincer la famille Sangbrume. Après les meurtres, il n'était pas resté flic longtemps.
Il avait préféré devenir détective à son compte, et tenté plusieurs fois de rassembler
des preuves contre les Seigneurs. En vain. Sa vie n'avait tourné qu'autour de la
vengeance, la seule chose qui lui avait permis de survivre à la mort de celle qu'il avait
aimée. Et maintenant, il la tenait dans ses bras et elle était la solution au chaos.
Avec douceur, il enroula une couverture autour du corps de Jaya qui ne
réagit pas. Elle avait fermé les yeux, épuisée, accablée par le choc de ses souvenirs.
Elle s'endormit avant même d'arriver à la voiture. Rick la posa sur le siège arrière et
caressa un instant son visage, bénissant la Déesse qui venait de lui permettre de la
retrouver.

Lorsqu'elle s'éveilla, Jaya était complètement désorientée. Allongée dans un


lit, au chaud, dans la pénombre d'une chambre, elle ne reconnut pas tout de suite
l'homme endormi dans le fauteuil à ses côtés. Ses cheveux châtain clair étaient
coupés courts et ébouriffés comme s'il avait dormi là. Ses yeux clos, son visage
détendu, ses traits lui étaient familiers. Puis il fronça les sourcils dans son sommeil et
son expression renfrognée fit resurgir les souvenirs. C'était Rick le flic. Il avait été le
seul du commissariat à accepter de prendre sa plainte en compte lorsqu’Enguerrand
de Sangbrume l'avait menacée pour qu'elle cède son appartement. Puis les deux
adultes s'étaient vus à plusieurs reprises, trouvé des goûts communs, avaient dîné
ensemble. Elle avait été attirée par cet homme charmant et honnête. Même plus que

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Avendja par Xéléniel

cela. Il avait su trouver la voie de son cœur. Elle se souvint du doux baiser qu'ils
avaient échangé... Puis elle remarqua les rides plus prononcés autour de ses yeux, ses
cheveux grisonnants sur les tempes... Son corps massif restait musclé et ferme, mais
il semblait avoir prit dix ans.
Elle se mit à réfléchir aux derniers souvenirs qui lui restaient.
La mort, le sang, les larmes, le corps de son fils étendu à ses côtés...
Elle se releva brusquement dans le lit, son mouvement attirant l'attention du
détective qui dégaina aussitôt son arme en direction de la porte, en alerte.
— Où est-il ? Où est Sam ? Est-ce qu'il va bien ? cria-t-elle en refusant
d'admettre la vérité.
Les épaules de l'homme s'affaissèrent et il rengaina son arme avec lenteur,
comme pour gagner du temps. Jaya comprit alors.
— Je n'ai pas rêvé. C'est vrai, ils l'ont tué.
La froideur de sa voix paralysa un instant l'ex-flic qui ne savait quoi
répondre. Il posa sa main sur la sienne en un geste de réconfort.
— Je suis désolé Jaya, souffla-t-il doucement. Je sais que ça ne va pas être
facile pour toi, mais il faut que tu saches la vérité. Habille-toi et rejoins-nous dans le
salon à côté. Cet endroit est sûr et nous t'expliquerons tout.
— Nous ? demanda-t-elle.
— Oui, les sorcières sont à côté. Elles vont t'expliquer.
Il sembla hésiter un instant. Puis d'un geste lent, il frôla sa joue, un léger
sourire naissant sur ses lèvres.
— Je croyais ne jamais te revoir Jaya. Tu m'as tant manqué... dit-il en frôlant
ses lèvres.
Sur ce, il se dirigea vers la porte, la laissant dans l'expectative. Il avait bien
plus de mal à la retrouver qu'il ne l'aurait pensé. Il était heureux d'avoir cette
dernière occasion, mais déjà il pressentait la douleur qui serait sienne à la fin.
Lorsque les chamanes l'avaient contacté, il s'était surtout laissé séduire par l'idée de
la revoir une dernière fois. Il avait regretté d'avoir laissé passer sa chance, d'avoir
tant attendu avant de lui faire comprendre, lors de ce dîner bien trop tardif, ce qu'il
ressentait pour elle. Et lorsqu'enfin ils avaient fini par être ensemble... Il avait été
trop tard.

Le plan avait été mis au point. Jaya avait eu du mal à croire qu'elle était une
morte-vivante, une femme ressuscitée par magie de ses propres cendres. Mais

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Avendja par Xéléniel

l'absence de pouls, entre autres, avait fini par la convaincre. Elle était désormais
l'Avendja, une créature puissante, rapide, créée pour tuer et accomplir sa vengeance.
Dix années s'étaient écoulées depuis sa mort, dix années où les Seigneurs avaient
profité de la magie du rituel pour prendre le pouvoir sur Dark City.
Rick avait tenté de lutter contre les Seigneurs. Mais la justice n'avait aucun
recours contre eux. Les preuves disparaissaient. Les témoins mouraient dans des
accidents. Nul ne leur résistait. Et pire que cela, les tentatives d'assassinat sur
Enguerrand de Sangbrume, le dirigeant des Seigneurs, n'avaient aucun effet. La
protection magique était inflexible. Pourtant, un petit groupe de personnes s'était
élevé contre lui dans l'ombre et elles avaient trouvé l'origine de ses pouvoirs. Le
médaillon était la clé. Sans sa protection, il était à nouveau vulnérable. Lui mort, c'est
le monopole de la famille entière qui vacillerait. Et seule celle qui avait donné son
sang pour sa création pouvait le détruire. Les sorcières l'avaient ramenée à la vie et
ce soir, elle allait accomplir sa mission, avec quelques petits détours pour raison
personnelle... Elle n'avait qu'une nuit pour agir et elle comptait mettre à profit
chaque seconde.
La ville était plus animée que jamais. Les gens étaient tous déguisés en ce
soir d'Halloween et arpentaient les rues en riant, criant, se pourchassant dans un
simulacre pitoyable de film d'horreur acidulé, cachant leur misère et leur peur sous
un vernis d'amusement.
Tout de cuir vêtu, Jaya se rendait aux « Plaisirs de T&D », une boîte de strip-
tease qui autrefois avait été un bar où traînaient des racailles comme Mac-T. Le
détective Rick était trop connu sur les lieux pour pouvoir l'accompagner. Toutefois, il
avait fallu l'immobiliser magiquement pour ne pas qu'il la suive. Jaya sourit au
souvenir des insultes rageuses qu'il avait hurlées. Mais elle devait avouer que pour
rien au monde, elle n'aurait souhaité qu'il mette sa vie en danger. Le revoir l'avait
secouée plus que de mesure mais elle ne pouvait se permettre d'être distraite. Elle
était déjà morte et son cœur ne battait plus. La seule manière de la tuer désormais
était de l'attaquer au jour levé. Elle était une créature des ténèbres, future meurtrière
volontaire, au destin fatal. Et rien ni personne ne l'empêcherait d'accomplir ses
desseins.
Un loup de dentelle lui cachant le haut du visage, Jaya s'inquiéta un instant
de savoir si on allait la laisser entrer. Pourtant, à son premier sourire, le videur lui
ouvrit la porte et elle heurta l'atmosphère sonore de la boîte. C'était un endroit
sombre et mal entretenu, ce qui n'empêchait pas un public masculin et féminin
fourni. Hommes et femmes se trémoussaient sur la scène avec des costumes

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Avendja par Xéléniel

d'Halloween minimalistes, présentant à la foule excitée leurs atouts charnels.


L'endroit était bondé. Jaya se concentra un instant. Son instinct la poussa
vers un coin reculé de la salle. Il était là. Mac-T avait passé sa main sous la jupe d'une
serveuse à peine majeure qui lançait un regard paniqué à la foule. Mais l'homme était
fort. Il avait saisit la chevelure rousse dans sa main et s'appliquait à lécher l'oreille de
la fille effrayée.
Une onde de rage traversa Jaya qui se souvint de cette main fouillant ses
vêtements contre son gré, s’immisçant en elle alors qu'elle pleurait et suppliait pour
que cela s'arrête... D'un pas rapide, elle se dirigea vers la table et se planta devant lui.
— Salut beau gosse, tu préférerais pas jouer dans la catégorie adulte ?
Mac-T leva la tête et la jaugea de bas en haut d'un regard appréciateur. Il
relâcha la serveuse qui s'enfuit aussitôt. Jaya frémit de dégoût devant la lueur
concupiscente qui animait ses iris d'un marron boueux. Elle observa rapidement les
alentours et fut rassurée par le manque d’intérêt des autres clients et du personnel
pour ce recoin. C'était parfait.
— Hey ma belle, tu cherches de la compagnie ou tu en proposes ? Parce Mac-
T ne paie pas pour coucher.
Il étendit ses bras sur la banquette mettant en valeurs ces biceps tatoués et
les magnifiques auréoles sur son t-shirt sans manche bleu. Son regard embué et la
hauteur de la bouteille de whisky posée devant lui démontrait du peu de résistance
qu'il lui restait.
— Tu veux tester la marchandise ? Viens avec moi... répondit-elle en se
penchant sur la table pour mettre en valeur son décolleté.
Cela fonctionna, et il la suivit en titubant vers la porte de derrière, lui
mettant la main aux fesses. Elle se retint de l'égorger sur le champ en se disant qu'il
le paierait cher dans quelques secondes. Une jolie ruelle étroite et sale s'étalait sur le
côté de l'établissement. Un sourire malsain naquit sur les lèvres de l'Avendja
lorsqu’elle entendit la porte claquer. Elle se retourna pour lui faire face et il eut un
instant d'hésitation devant son expression de prédatrice.
— Tu ne te souviens pas de moi Mac-T ? Tu m'appelais pourtant « poupée »
la dernière fois qu'on s'est vus, ronronna-t-elle.
— J'appelle toutes les pouffiasses de ton genre comme ça, répondit-il en se
jetant (ou en vacillant) sur elle.
Le couteau était déjà dans la main de Jaya. Elle le laissa se planter seul en
riant. Quelque chose de chaud coula sur ses mains et elle le repoussa pour qu'il ne
salisse pas la tenue prêtée par Mahina.

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Avendja par Xéléniel

— Quelle impatience mon cher ! se moqua-t-elle alors qu'il tombait à genoux.


Avant qu'il ne puisse crier, elle enroula sa main autour de sa gorge et serra. Il
devint rapidement écarlate, une main glissante de sang tentant de l'arracher à sa
prise. L'autre devait être en train de retenir ses tripes, pensa l'Avendja. Elle
rapprocha son visage du sien et murmura :
— Maintenant, tu vas me dire où trouver C-Max, L-Worm et bien sûr votre
boss.
Elle relâcha un peu la pression pour lui permettre de parler. L'homme
hoqueta, toussa et la regarda avec frayeur.
— C et L sont au musée ce soir. Ils sont de garde pour protéger le boss.
Putain, appelle une ambulance ou je vais crever ! Et t'es qui d'abord ?
Lorsqu’elle sourit à nouveau, il eut un mouvement de recul.
— Souviens-toi, il y a dix ans. Une mère et son fils, martela-t-elle avec un
coup de couteau à chaque mot.
Elle vit à son regard empli d'horreur qu'il avait comprit. Une odeur
insoutenable s'éleva de son pantalon. Elle le relâcha, dégoûtée et il tomba sur le sol,
la tête trempant dans une flaque nauséabonde.
— Mais... tu es morte, bordel ! souffla-t-il, agonisant. On t'a tuée !
Elle se pencha vers lui, alors qu'il tentait de reculer sans succès, ses forces se
mêlant aux méandres sales de la ruelle en une flaque rouge et gluante. L'Avendja
regarda la lumière de sa vie s'éteindre peu à peu et avant que la dernière étincelle ne
disparaisse, elle lui répondit :
— Oui.

Jaya s'était postée sur le toit d'une tour-immeuble surplombant le grand


musée de Dark-City. Elle surveillait le défilé de limousines délivrant à chaque arrêt
son lot d'invités déguisés pour l'occasion. Fantômes, vampires, zombies, loups-
garous... Les monstres étaient à la mode cette année. Cette pensée fit sourire
l'Avendja qui s'accroupit sous la pluie afin de prendre son élan et sauter. Elle atterrit
souplement dix-huit étages plus bas. Rapide et invisible comme une ombre, elle se
faufila dans la cohue et entra avec un homme âgé de forte corpulence ravi qu'une
telle beauté se tienne à son bras.
Avec son mètre soixante cinq, sa silhouette fine, sa peau mate et ses longs
cheveux noirs, Jaya ne passait pas inaperçue. Un simple masque de dentelle cachait
ses yeux au cas où l'un de ses meurtriers ne s'intéresserait à elle trop tôt. Mais

101
Avendja par Xéléniel

comment auraient-ils pu
deviner qu'elle était
l'Avendja, la vengeance faite
femme venue pour tuer leur
Seigneur ?
Le grand hall du
musée était une œuvre d'art
à lui tout seul. Dans une
ambiance sonore distinguée
tournoyaient des couples
richement parés sous les
hautes colonnes de marbre © Marc Jupin
blanc veiné d'or. La haute voûte peinte présentait une fresque délicate d'anges et de
nuages. L'éclairage tenait à des torchères et des bougies posées partout dans des
chandeliers luxueux. Toiles d'araignées, squelettes plus vrais que nature, sorcière
vivante volant sur un balai, rien n'avait été oublié. Le buffet s'étalait sur trois tables
immenses avec un rendu artistiquement dégoûtant.
Elle le reconnut immédiatement. Il portait un brocart de velours bordeaux
orné de dentelle dégoulinant le long de ses poignets et de son torse. Ses cheveux
noirs et mi-longs formaient un ensemble parfait avec sa cape sombre qui frôlait le
sol. Il souriait, ses dents pointues tranchant sur le mat de sa peau. Une créature
blonde pulpeuse à la tenue minimaliste gloussa à son bras. Son regard froid et
dédaigneux se posa sur Jaya et elle frémit au souvenir de cet homme plantant un
poignard dans son cœur.
Elle se détourna rapidement et sentis ses yeux la suivre. Elle continua
quelque temps ce petit jeu pour l’appâter, se cachant dans les recoins sombres,
attirant son attention pour mieux se dissimuler ensuite, jusqu'au moment où il se
décida à envoyer ses sbires. Six personnes en tout, déguisées en men in black (quel
humour !) se dirigèrent à l'arrière du grand hall, vers la sortie de secours où elle les
menait. Et parmi ces six personnes étaient deux de ces meurtriers. Une fois sortie
dans la ruelle sombre où étaient stockées des grosses poubelles en plastique, elle leva
son regard vers le ciel calme qui avait cessé quelques instants de cracher sa hargne
sur les vivants. L'aube serait là dans moins de trois heures. Elle y arriverait...
Le claquement d'une porte derrière elle, des pas lourds et une voix.
— Eh bien beauté, tu nous as fait courir ! s'exclama L-Worm. Le boss est
intrigué par ton comportement et il souhaite te rencontrer dans le bureau du

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Avendja par Xéléniel

directeur. T'en as de la chance !


Elle se retourna, un sourire dédaigneux aux lèvres.
— Et pourquoi est-ce que j’obéirais ?
— Parce qu'on parle d'Enguerrand de Sangbrume, mademoiselle, intervint C-
Max avec la politesse et la froideur du tueur à gages qu'il était.
Jaya se souvenait parfaitement de l'indifférence totale de l'homme qui l'avait
tenue pendant le rituel. Il n'avait pas pris part à son viol, à la torture ni à la mort de
son fils. Son manque d'émotions l'intriguait, mais elle n'aurait pas de pitié, ni pour
lui, ni pour les autres complices. Elle pouvait juste faire l'effort de le tuer vite, sans le
faire souffrir.
Sans prévenir, elle asséna un violent coup de pied à la tête de l'homme le
plus proche. Il décrivit une parabole jusqu'au mur avoisinant où il se cogna. Il avait
déjà perdu connaissance. Avant même que les hommes réalisent ce qui se passait,
Jaya brisa le genou d'un autre qui s'écroula à terre dans un cri et saisit le troisième à
la gorge.
L-Worm, les yeux écarquillés de frayeur, se tourna aussitôt vers la porte
donnant accès au musée et aux renforts. D'un geste sûr, la jeune femme propulsa le
men in black dans les jambes de l'autre et ils s'écroulèrent en un joli strike. Puis
parmi les cris, elle entendit un déclic.
C-Max avait pointé son arme sur elle, un étrange sourire éclairant ses lèvres.
Lorsqu'il tira, Jaya bondit sur lui, évitant la balle et envoyant valser le pistolet. Elle
fit tomber son adversaire au sol d'une talonnade bien placée et saisit un autre
homme par la gorge. Deux coups de feu et deux impacts. Le bouclier humain avait
fait son office. Elle projeta le corps sur C-Max qui tomba à nouveau et assomma le
dernier homme debout d'un violent coup de poing sur le crâne.
Cinq secondes à peine s'étaient écoulées. L'homme au genou brisé criait
encore mais était incapable de bouger. C-Max était accroupi au sol en train de se
masser le poignet. La menace la plus urgente était désormais L-Worm qui était
encore armé et se dégageait du cadavre. Sans hésiter, elle bondit et lui brisa le bras
qui produisit un craquement sec et écœurant. Elle saisit l'arme et la pointa sur ceux
qui bougeaient encore.
— Maintenant, vous allez sagement m'écouter et la fermer.
Même avec une jambe cassée, le mec la ferma. Elle assomma d'un geste
négligeant celui qui était à genoux et regarda ses deux adversaires restants.
— Bordel, mais t'es qui ? Tu veux quoi ?
— Bizarre comme tu as tendance à poser les mêmes questions que ton pote

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Avendja par Xéléniel

mort Mac-T.
À ces mots, il pâlit visiblement. Jaya recula dans la ruelle pour bien tenir
dans sa ligne de mire les deux pourritures et retira son masque. Elle sut exactement à
quel moment C-Max la reconnu. Son sourire devint plus large. Son compagnon lui
pâlit d'avantage, au point de ressembler à un cadavre.
— Mais on t'a tuée, ça peut pas être toi.
— Ça aussi ton pote l'a dit.
C-Max réagit avec une rapidité étonnante, il se jeta sur l'arme à terre et tira
deux fois, en plein cœur. L'impact fit vaciller Jaya, mais elle ne tomba pas. Elle sentit
les deux balles ressortir et heurter le sol avec un cliquetis métallique. La douleur
avait été brève, mais son pouvoir de régénération avait réglé la question. Elle jeta
brièvement un œil au trou dans son corsage et fixa l'homme dont le sourire
s'évanouit.
— Putain ! Elle est pas morte ! Pourquoi elle est pas morte ! cria le brun au
bord de la panique.
— Parce qu'elle n'est déjà plus de notre monde...
— Bien vu C-Max. Et tu sais pourquoi je suis là.
Il eut une sorte de sourire triste et tomba à genoux.
— J'ai longtemps attendu que la Mort vienne me chercher. J'expie enfin mes
pêchés.
Il leva son arme sans qu'elle ne réagisse. Il la pointa sur sa tempe, tira et
s'écroula au sol. L-Worm poussa un cri aigu et tenta de ramper loin d'elle, en proie à
la terreur. Elle jeta le pistolet au sol et le rejoignit rapidement, écrasant ses reins d'un
coup de pied pour l'immobiliser. Il gémit.
— Je me souviens de chaque détail, susurra-t-elle à son oreille. De chaque
coup, chaque pénétration, chaque instant que tu as passé à me regarder pleurer sur
le corps de mon fils, un sourire satisfait sur ton visage. Console-toi, mon ami, car
c'est ce même sourire qui éclaire mon visage aujourd'hui. Et c'est à toi que je le dois.
— J'ai de l'argent, j'ai tout ce que tu peux désirer, cria-t-il. Je ferai tout ce
que tu voudras !
Elle saisit ses deux bras et tira d'un coup sec en arrière, brisant son dos,
déboîtant ses épaules et étouffant son cri de douleur dans le gargouillis du sang
jaillissant de sa bouche.
— Je veux que tu meures.
Ce qu'il fit.

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Avendja par Xéléniel

À peine quelques minutes s'étaient écoulées. Mais Jaya craignait que le


Seigneur de Sangbrume ne sente le piège. Ce fut donc avec une grande prudence
qu'elle traversa la foule dans le hall du musée pour se rendre jusqu'au bureau du
directeur, au premier étage. Le couloir était vide. Pas un garde. L'Avendja savait que
quelque chose clochait. Ou le Sangbrume, convaincu d'être immortel, ne craignait
plus pour sa vie ?
Elle ouvrit la porte d'un geste décidé et le vit immédiatement. Seul, dans le
grand bureau luxueux aux murs tapissés de vieux livres, il était assis sur une
majestueuse chaise de bureau en cuir au haut dossier de bois sculpté. Il souriait, ses
dents blanches et parfaites tranchant sur le mat de sa peau. Ses yeux sombres
brûlaient d'une flamme satisfaite. Jaya referma la porte.
— Qu'avez-vous fait de votre escorte belle demoiselle ? dit-il en la regardant
des pieds à la tête. Je leur avais demandé de gentiment vous accompagner jusqu'ici...
— Je crains qu'ils ne soient indisposés.
Ses sourcils se relevèrent en une expression étonnée qui avait dû séduire
plus d'une femme. Avec une lenteur étudiée, il se releva et fit le tour du bureau,
restant à bonne distance. Il avait ôté sa cape, libérant la largeur de ses épaules dont il
joua avec art. Il avait un charisme indéniable, une sorte de charme inhumain qui
dénotait de l'usage de la magie. Mais au-delà de cela, il savait en jouer à la
perfection. Même sans magie, il avait du être un manipulateur hors pair.
— Je sens la magie en vous, dit-il, forte, puissante mais sauvage, indomptée.
Je ne comprends pas que les sorcières vous aient envoyée à moi sans que vous n'ayez
acquis pleinement vos pouvoirs...
— Elles savent ce qu'elles font, répondit-elle en souriant.
Il rit à pleine gorge, sa magie séductrice enveloppant un instant Jaya qui
frémit.
— Les efforts pathétiques de vos amies n'ont jamais abouti. Elles ne
comprennent pas la nature de mon pouvoir, ni ce qu'il est réellement. Elles sont trop
ancrées dans leurs traditions ancestrales pour même envisager ce qui aurait pu faire
d'elles les reines de ce monde.
— Mais vous non.
— En effet. Je suis le seul à avoir touché du doigt le pouvoir absolu. Je l'ai
volé, dompté, utilisé pour faire des humains ce qu'ils auraient toujours dû être : nos
esclaves, nos serviteurs consentants, tellement stupides et perdus dans leurs propres
existences qu'ils ne savent comment survivre sans se détruire les uns les autres.

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Avendja par Xéléniel

— Et vous êtes le grand sauveur de l'humanité, rit-elle.


La colère assombrit son regard qui se voila un instant. Il serra les poings
avec force et une onde de pouvoir heurta Jaya qui vacilla, surprise. Elle comprit alors
qu'elle s'était trompée. Oui, cet homme était assez sûr de lui pour ne pas avoir
d'autres gardes du corps à ses côtés. Mais c'était parce qu'il était assez fort pour cela.
L'Avendja sentit le doute s'immiscer en elle.
— Je suis leur guide ! Leur sauveur ! Tu ne comprends rien stupide sorcière !
hurla-t-il.
Jaya s'était préparée à cette seconde vague de pouvoir, pourtant elle vacilla à
nouveau, une brûlure parcourant son corps, la faisant grimacer.
— Je vois que tu commences à comprendre, petite, dit-il à nouveau calme.
Les sorcières ont eu tort cette fois encore.
Il leva simplement le bras. Un étau enserra soudainement Jaya qui aurait
suffoqué si elle avait eu besoin de respirer. Elle tenta de bouger mais restait
paralysée, dos contre la porte, les os de son cou ployant peu à peu. La force disparut
tout à coup, la laissant pantelante contre le mur. Elle sentit ses doigts sur sa gorge.
— Je ne vais te poser la question que deux fois, mon enfant, souffla-t-il avec
douceur. Si tu ne réponds pas la vérité, je te ferai tant souffrir qu'à la fin, tu me
supplieras de te tuer.
L'Avendja planta son regard dans le sien, tel des poignards de fureur
brûlante qui auraient pu l'incinérer sur place. Elle visualisa l'image de son fils et
laissa la rage l'envahir, la renforcer, faire de son pouvoir non plus une flamme, mais
un incendie dévastateur. Il fronça les sourcils, un instant déstabilisé, mais ne relâcha
pas sa poigne.
— Qui es-tu ?
Jaya lui adressa un sourire démoniaque, la colère en elle rendant son esprit
chaotique, son corps, son âme ne réclamant plus qu'une chose : vengeance.
— Je suis la Mort.
Elle passa ses bras entre leurs deux corps, arrachant d'une main la dentelle
sur son torse, l'autre saisissant aussitôt le médaillon maudit qui lui brûla la paume.
Elle le repoussa avant qu'il ne réagisse, ses yeux exprimant pour la première fois la
peur. La lourde chaîne de métal retenant le pendentif céda alors que le corps de son
propriétaire s'envolait jusqu'au bureau qu'il heurta avec violence. Le bois se fendit.
Enguerrand de Sangbrume, le grand Seigneur de Dark City roula au sol.
Jaya ne perdit pas de temps. Elle n'aurait peut être qu'une seule chance de
détruire le médaillon selon les instructions des sorcières. Elle concentra tout son

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Avendja par Xéléniel

pouvoir dans sa main. Il rongea comme un acide les chaînes qui retenaient la magie
prisonnière, s'insinuant dans chaque interstice, détruisant tout. Avec un éclair
aveuglant, l'amulette se consuma, projetant Jaya contre la porte. Elle glissa au sol,
presque assommée. Lorsque le premier coup de poing tomba, elle comprit à la
douleur qui explosa sur sa lèvre que quelque chose clochait.
Elle ne se régénérait plus. Les sorcières lui avaient dit qu'elle ne perdrait ses
pouvoirs qu'avec l'aube, ou lorsqu'elle aurait accomplit sa vengeance. Était-t-il
possible que… ? Un deuxième coup de poing répondit à sa question. Le Seigneur de
Sangbrume, fou de rage, saisit la femme par les bras et la jeta à travers la pièce.
Lorsque Jaya heurta la fenêtre, elle passa à travers, se cognant contre le mur de la
ruelle extérieure et atterrit sur le dos, contre le goudron froid.
La première pensée de l'ex-Avendja fut qu'il pleuvait à nouveau. L'eau
ruisselait sur son visage, dans ses yeux, sur sa lèvre qui saignait. Elle fixa le ciel,
cherchant l'éclat de la lune, de cette Déesse censée la protéger. Mais le ciel n'était que
nuit. Il avait perdu ses petites lueurs d'espoir. Ses pensés s'envolèrent vers Rick, ce
flic qu'elle avait connu si brave, si fort. Ce n'était que maintenant, à la fin, qu'elle
comprit qu'il aurait été l'homme de sa vie. Leur unique soirée, après un long temps à
se tourner autour, lui en avait soufflé l'intuition. Leur amitié profonde née en
quelques semaines s'était vite transformée en quelque chose de plus fort. Mais la
mort lui avait ravi son destin. Ils n'avaient pas eu le temps. Ils ne l'auraient jamais.
Puis Jaya entendit des pas à ses cotés, tourna le cou en gémissant et encaissa
un coup de pied en pleine tête. Un poids l'immobilisa lorsque le Sangbrume s'assit
sur son torse. Il avait emprisonné ses bras sous ses jambes et son menton dans un
étau de fer. D'un geste brusque, il lui retira son masque.
— Seule Jaya Delcliff aurait eu le pouvoir de détruire mon médaillon, mais
j'ai pris la précaution de la tuer. Un membre proche de sa famille aurait aussi eu une
petite chance d'y arriver, c'est pourquoi j'ai vérifié qu'elle n'avait que son fils.
— Et tu l'as tué, cracha-t-elle.
Mais elle se sentait faible, nauséeuse. La réplique ne refléta pas la colère qui
l'habitait encore.
— Oui, c'était un sacrifice nécessaire. Pourtant, j'ai apparemment oublié
quelqu'un.
Il relâcha son menton et se releva légèrement pour lever le couteau qu'il
avait dans sa main droite. Il le fit passer légèrement sur sa poitrine, tranchant le tissu
de son corsage, égratignant la peau.
— Souviens-toi, femme. J'ai dit que je ne poserais la question que deux fois,

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Avendja par Xéléniel

et c'est la deuxième, souffla-t-il en plaçant la lame au dessus de son ventre.


Elle tenta de bouger, d'utiliser ses jambes pour le repousser, mais sa gifle
l'étourdit. Il resserra sa prise sur son corps et agrippa à nouveau son cou.
— Qui es-tu ?
Malgré la douleur et la peur, la rage qui était en elle lui donna la force de lui
rire au nez. Il avait perdu, et il le savait. Même s'il la tuait maintenant, il n'était plus
protégé par la magie. Un autre qu'elle le mènerait à sa fin.
Un coup de feu résonna et du sang jaillit. Enguerrand de Sangbrume bascula
sur le côté et tomba, un gémissement sourd s'échappant de ses lèvres. Rick se pencha
sur la jeune femme, l'arme toujours pointée sur son ennemi.
— Ça va ? Jaya, répond-moi !
Elle se releva péniblement et saisit le couteau posé à terre. Les yeux pleins de
haine, elle fixa le Seigneur de la ville, un sourire malsain naissant sur ses lèvres en
sang.
— Je suis la femme que tu as tuée, morte et pourtant ici pour accomplir sa
vengeance. Je suis l'Avendja et tu vas payer pour le meurtre de mon fils.
Elle aurait aimé avoir le temps de le torturer longuement, de le faire souffrir
comme elle avait souffert. Mais elle se sentait vide, comme si son temps s'était écoulé
et que sa fin était proche. Et d'ailleurs, c'était certainement le cas. D'un geste vif, elle
trancha la gorge de l'homme qu'elle haïssait tant, et regarda son sang s'échapper en
des flots chauds et écarlates.
Rick la souleva dans ses bras et l'emmena jusqu'à la voiture. Il ouvrit la
portière, la gardant contre lui, la chaleur de son corps réchauffant le cœur mort de
l'Avendja. Elle se sentit fondre lorsqu'il l'installa avec précaution dans la voiture et
qu'il embrassa son front avec douceur.
— Comment t'es-tu échappé ?
Il sourit sans répondre, monta à son tour dans la voiture et démarra. L'ex-flic
roula quelques secondes en silence, puis lui répondit.
— J'ai dû recourir à la menace. Je pense qu'elles sont furax contre moi, mais
je m'en fiche.
— Elles te pardonneront.
— Ça n'a aucune importance, Jaya. C'est... Je...
Il soupira, passa sa main dans ses cheveux en bataille
— Ma place était à tes côtés de toute manière. Ça fait dix ans que je ne survis
que pour me venger, Jaya. C'est fini maintenant.
— Oui, c'est enfin fini, et il est temps pour moi de retourner d'où je viens.

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Avendja par Xéléniel

Emmène-moi au cimetière s'il-te-plaît.


Les mains de l'homme se crispèrent sur le volant et son visage pâlit.
— Maintenant ? ! Déjà ? !
— Oui, soupira-t-elle, j'ai même de la chance de ne pas être tombée en
poussière après avoir détruit le médaillon.
Elle tentait de garder un ton léger, mais les larmes s'étranglèrent dans sa
gorge. Elle ne commençait à saisir que maintenant à quel point il serait difficile de
repartir.

Le cimetière baignait dans une lueur froide mêlée de brume. Le chant du


vent dans les branches résonnait en Jaya alors que la terre criait son appel. Elle la
réclamait à nouveau, ouvrant ses bras à son corps espérant le repos éternel. Rick la
soutint de son mieux jusqu'à la pierre tombale gravée au nom de son fils et au sien.
Son cri silencieux n'en était pas moins fort et elle sentit sa peine toucher son cœur
mort.
Elle s'agenouilla sur la terre encore fraîchement retournée et il la relâcha.
Allongée, la tête dans les étoiles, elle attendit.
— Non, souffla-t-il en créant un nuage de vapeur. Non. Je refuse que tu
partes.
Elle posa son regard sur lui, interrogative.
— Ça ne peut pas finir comme ça. Pas alors que... Je refuse de te perdre à
nouveau.
Il s'assit à ses côtés lentement et se pencha vers son visage, déterminé. D'un
mouvement doux, il frôla ses lèvres. Jaya accrocha sa nuque pour en réclamer plus,
la passion l'emportant sur tout. Leur baiser se fit plus fort, plus passionné et leurs
mains partirent à la découverte de l'autre. Il glissa ses doigts sous son haut déchiré,
trouvant sa peau froide qui se couvrit de chair de poule. Elle émit un gémissement
étouffé et sentit une chaleur inattendue fondre en elle, animant sa peau, son souffle,
son cœur immobile et pourtant présent. Elle agrippa sa taille, le forçant à s'allonger
sur elle tandis qu'il se laissait commander avec plaisir.
Elle sentit la dureté de son corps et se laissa aller sans concession à son désir
devenu incendie. Il arracha les derniers boutons de son chemisier, dévoilant ses seins
généreux, les englobant de ses mains, les pétrissant avec douceur, en titillant les
extrémités sensibles et elle gémit à nouveau. N'y tenant plus, il abandonna sa bouche
pour cueillir son aréole, sa langue brûlante changeant les gémissements en cris

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Avendja par Xéléniel

étouffés.
Il se recula un instant pour lui ôter son pantalon et défaire le sien. Elle
déchira son t-shirt sans hésitation et le fit à nouveau basculer sur elle, le protégeant
de la froideur du sol, absorbant sa chaleur qui la ranimait. La douleur de ses
blessures disparut, remplacée par l'excitation et la sensation délicieuse du contact de
leurs peaux frottant l'une contre l'autre. Elle entoura sa taille de ses jambes, poussant
son bassin contre le sien et cria une première fois sous son intrusion soudaine et
parfaite.
Ils se fondirent l'un en l'autre à la perfection, leurs cris résonnant dans le
cimetière comme une ode à la lune, hurlant leur jouissance désespérée, conscients
tous deux que jamais plus ils ne se reverraient. En cet instant de communion, ils
s'accrochèrent l'un à l'autre, refusant de se quitter du regard, se délectant de chaque
seconde, priant secrètement pour que le Destin cesse de se montrer cruel. Rick perdit
tout contrôle de son corps et la pilonna avec force tandis qu'elle appuyait de ses
talons sur ses fesses. Son corps tendu se raidit une dernière fois alors qu'un
maelström de sensations explosait simultanément en eux, les conduisant à une
jouissance qui les laissa haletants et perdus.
Il laissa aller sa tête contre son épaule, se reposant sur elle et les premières
larmes coulèrent. Elle le serra plus fort, presque au point de lui faire mal, et il
entendit sa respiration saccadée. Tous deux unis dans le chagrin, tous deux déchirés
par la douleur.
Un vent étrange et chaud se leva, envoyant valser autour d'eux les feuilles
brunes de l'automne. La lumière de la lune prit consistance et ils se relevèrent, se
couvrant de leur mieux lorsqu'une silhouette apparut devant eux.
C'était une femme d'une telle pâleur qu'elle en devenait éthérée. Ses cheveux
d'un blanc laiteux couraient jusqu'au sol en de lourdes vagues nitescentes. Mais plus
que tout, se fut son regard d'argent et la puissance qui se dégageait de celui-ci qui
leur fit comprendre qui elle était. Hina, la déesse tahitienne de la lune se tenait
devant eux.
— Je suis venue te chercher Avendja.
Sa voix coula dans leur tête telle une cascade de chaleur et de bien-être. Jaya
n'avait plus peur. Elle n'avait plus mal. Elle était juste fatiguée, très fatiguée. Elle
tituba et serait tombée si Rick ne l'avait pas rattrapée.
— Elle a accompli sa mission ! Laisse-la en paix !
— Tu ne peux intervenir humain. Elle est une Avendja. Son destin a été
accompli et il est temps qu'elle retrouve le repos éternel.

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— Non, cria-t-il. Je refuse de la perdre encore !


— Je vous en prie, renchérit Jaya.
La Déesse s'approcha d'eux, son visage aux traits fins se fit doux, l'argent de
ses yeux emplis de regrets.
— Ce qui est prit à la terre doit être rendu, humain. Mais elle sera là, au
royaume des Brumes, à attendre ta venue.
— Non !
Elle se mit à briller avec une telle intensité que Rick dut fermer les yeux. Il
sentit une dernière fois le frôlement des lèvres de son amante puis il ne resta que les
ténèbres. Il tomba à genoux sur le sol gelé et hurla son désespoir à la face de la lune.
Des larmes coulèrent sur ses joues, une douleur insoutenable déchirant sa poitrine.
— Cette fois, je ne te perdrai pas, murmura-t-il la voix brisée.
L'ancien flic posa son arme sur sa tempe et tira.

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