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LE GNOMON DU PSYCHANALYSTE

Leonardo Gorostiza, Traduction de Pascale Fari, avec la collaboration de Marie-


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Hélène Blancard

L'École de la Cause freudienne | « La Cause freudienne »

2010/1 N° 74 | pages 37 à 43
ISSN 2258-8051
ISBN 9782905040688
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2010-1-page-37.htm
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Le gnomon du psychanalyste
Leonardo Gorostiza

L
« e gnomon du psychanalyste » : la formule est-elle soutenable ? Comme je
l’écrivais dans l’argument de présentation de cette soirée, « si le phallus est le gnomon
qui indique “l’efficace” du sujet, que serait alors le gnomon du psychanalyste ? » Cette
question qui, d’une manière ou d’une autre m’accompagne depuis plusieurs années,
a trouvé une réponse, du fait de ce qui s’est passé dans mon expérience d’analysant,
dont j’ai témoigné aux Journées de l’ECF1.
Cette question s’était imposée à moi pendant la préparation du congrès de l’AMP
consacré aux Effets de formation en psychanalyse (Bruxelles, 2002). Je m’étais alors
appliqué à cerner un moment de franchissement dans ma pratique analytique et les
répercussions qu’y avait engendrées le traitement d’une femme psychotique au début
des années quatre-vingt : un gain de savoir, ainsi que la transformation de ma posi-
tion en tant qu’analyste – conséquence de l’impact de cette rencontre avec la folie.
Comment cela s’est-il articulé pour moi à la figure du gnomon ?

Usage lacanien de la figure du gnomon

Dans son écrit « La science et la vérité », Lacan nous indique que le point de divi-
sion du sujet est un nœud ; « Freud le déroule, poursuit-il, […] sur ce manque du
pénis de la mère où se révèle la [véritable] nature du phallus », puis il ajoute : « D’un
côté, extrayons le (pas-de) du (pas-de-pénis), à mettre entre parenthèses, pour le
transférer au pas-de-savoir, qui est le pas-hésitation de la névrose. De l’autre,

1. Cette conférence, présentée lors d’une soirée de l’ECF, fait suite à l’exposé de Leonardo Gorostiza aux 38es Journées
d’automne [également publié dans le présent numéro].

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reconnaissons l’efficace du sujet dans ce gnomon qu’il érige à lui désigner à toute
heure le point de vérité. »2
Comment comprendre ce paragraphe ? D’un côté, le sujet dans la névrose – la névrose
obsessionnelle par exemple – tend à édifier des remparts contre l’absence de pénis de la
mère, absence qu’il nie au travers de ses vacillations, doutes et hésitations… ; dès lors, il
se résigne au pas-de-savoir. D’un autre côté, c’est aussi en ce point que la chance d’un pas
de savoir peut s’ouvrir pour le sujet, et ce, sans hésitation, sans doute, sans vacillation : pas
d’hésitation. C’est le versant où, dans l’acte, le sujet est causal, en même temps qu’il est
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refendu par lui3. Il s’agit donc d’un point nodal. En tant que gnomon, le phallus y indique
le point de manque, de division du sujet. Mais qu’est-ce que le gnomon ?
Dans la Grèce antique, la figure du gnomon était apparentée à la divine propor-
tion, au nombre d’or et aux spirales équiangulaires. Ainsi, la spira mirabilis croît de
façon logarithmique à mesure que l’on s’éloigne du centre. Le gnomon est « une
portion de figure ajoutée à une autre figure de manière à ce que l’ensemble ait la
même forme que la forme initiale »4. Dans la nature, c’est ce que l’on rencontre au
niveau de la coquille en spirale de certains mollusques, par exemple chez le Nautilus
Pompilius. La coquille et ses loges nacrées, de même que l’animal qui s’y niche, crois-
sent en taille sans changer de forme. Il s’agit d’une relation de croissance constante,
conformément au modèle du gnomon.

La formation analytique : illusion de continuité ou moments féconds ?

Il y a quelque temps déjà – en 1995, à l’occasion d’un colloque de la Section


clinique de Buenos Aires5 – Jacques-Alain Miller s’était servi de cette figure pour
caractériser les moments féconds du délire, nous faisant remarquer que lesdits moments
féconds pouvaient s’appréhender selon le modèle du gnomon grec. En traçant la
diagonale d’une figure donnée, on peut construire une série de figures qui répondent
aux mêmes proportions, c’est-à-dire à une forme telle qu’à partir de la cellule initiale,
on retrouve toujours la même structure, chaque fois plus étendue. Ainsi la répétition
de ces moments féconds – où le sujet est embarrassé jusqu’à ce qu’une nouvelle
poussée du délire voie le jour – peut-elle être envisagée comme une modalité possible
de la répétition dans la psychose. La répétition des phénomènes de discontinuité qu’im-
plique chaque moment fécond est en effet la « réitération gnomique […] du phéno-
mène élémentaire ». C’est précisément cette répétition qui introduit l’idée d’une
continuité dans la psychose, là où il s’agit pourtant de discontinuités.
Voilà le fil qui, en 2002, m’avait amené à mettre en question ce que, mutatis
mutandis, nous pourrions nommer les moments féconds de la formation analytique,
2. Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.
3. Cf. « Sept remarques de Jacques-Alain Miller sur la création », extraits rédigés par Françoise Schreiber de l’exposé de
Jacques-Alain Miller lors de la soirée de la Bibliothèque consacrée à Joyce avec Lacan, Lettre mensuelle, no 68, avril 1988,
p. 12.
4. Huntley H. E., La divine proportion, Paris, Navarin, 1987, p. 201-202.
5. Cf. Miller J.-A., « L’invention du délire », la Cause freudienne, no 70, décembre 2008, p. 83-86 notamment.

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qui sont en fait une succession de points de rupture, une succession faite de discon-
tinuités. C’est leur répétition qui produit un effet de continuité supposée, donnant
prise à l’illusion d’une formation progressive de l’analyste, alors qu’il s’agit toujours de
la succession de moments de franchissement. Soulignons par ailleurs qu’il y a lieu
d’interroger la structure même de ces moments de discontinuité dans la formation.
Un mot, enfin, sur la différence gnomique entre névrose et psychose. Dans la
névrose, comme la citation de Lacan l’indique, le gnomon qui se répète, c’est la fonc-
tion du phallus comme pure absence (du pénis maternel) ; le phallus en tant que
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- j se répète via les formations de l’inconscient, et il est susceptible de s’ériger en
obstacle épistémologique. Dans la psychose, le gnomon qui se répète à travers les
moments féconds, c’est le phénomène élémentaire ; c’est dire que ce gnomon est
éminemment singulier et ouvert au courage de l’invention.

Désidentification phallique : du thérapeute à l’analyste

Comment cette rencontre avec la folie a-t-elle pesé sur ma formation ? Comme
je l’ai dit, la chose s’est produite au décours du traitement d’un cas de psychose, au
début des années quatre-vingt. Les résonances de cette expérience ont trouvé une
première conclusion quelques années plus tard dans un texte présenté lors de la
ve Rencontre internationale du Champ freudien en 1988 à Buenos Aires, intitulée La
clinique différentielle des psychoses. Revenant sur la cure de cette patiente psychotique,
je critiquai la direction que je lui avais donnée à l’époque. En effet, bien que j’eusse
laissé ouverte la question du diagnostic (entre folie hystérique et psychose), la posi-
tion que, de fait, j’avais occupée dès le début de la cure révélait que j’avais été pris
dans la signification phallique que la patiente suscitait en moi ; autrement dit, j’avais
cédé sur ma position en cédant à la compréhension en termes phalliques.
Cette expérience, que j’avais dépliée dans ma cure de l’époque – ma première
analyse –, m’avait permis de situer et d’interroger pour la première fois un « fonde-
ment névrotique du désir de l’analyste »6, tel que ce dernier se présentait alors pour
moi. J’avais déjà cerné le mythe individuel et ses conditions subjectives, qui m’avaient
conduit à choisir la profession de médecin, ce que la formule « le désir de soigner
l’Autre » résume bien. Mais cette fois, la reprise dans la cure de cette expérience de
discontinuité allait déboucher sur une clarification structurale.
J’ai saisi, en effet, qu’être médecin recouvrait la position d’être l’unique. En tant que
trait d’exception, être l’unique 7 est d’ailleurs une autre référence aux fondements
névrotiques du désir de l’analyste. Être l’unique, être le seul capable de guérir ce qui
apparaissait comme un nom du manque dans l’Autre : la « folie » de l’Autre maternel.
J’ai pu ainsi élucider ma position de phallus de l’Autre maternel, en tant qu’obtura-

6. Miller J.-A., « Remarque sur les fondements névrotiques du désir de l’analyste », Lettre mensuelle, no 132, septembre 1994, p. 5.
7. Cf. Miller J.-A., ibid. : « l’unique, le préféré, le honni, l’exclu, l’extraordinaire, aussi bien dans sa version exaltée que
dans la version de paria ».

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teur de ladite faille ; cela avait donc induit la « compréhension » en termes de signi-
fication phallique et brouillé mon diagnostic concernant la psychose de cette patiente.
Cette première analyse s’est conclue sur la destitution de cette position d’identification
au phallus. Autrement dit, cette conclusion était liée à la résolution de ce qui avait été inac-
compli dans la métaphore paternelle. Un effet de désidentification phallique s’en est suivi.
Comme Lacan l’explique dans « La direction de la cure… », « il faut que l’homme, mâle
ou femelle, accepte de l’avoir et de ne pas l’avoir, à partir de la découverte qu’il ne l’est pas »8.
Cela m’a permis d’instaurer une certaine distance avec le phallus, c’est-à-dire avec
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le gnomon de la névrose, ce qui, bien évidemment, n’a pas été sans effets sur ma
pratique. Ainsi s’est effectué pour moi le passage d’une position thérapeutique à une
position effectivement analytique.

De la jouissance « chaussée » par la castration à l’incommensurable

Comme Lacan l’avance dans le Séminaire XI, plusieurs tours étaient encore néces-
saires : « Il n’y a qu’une psychanalyse, la psychanalyse didactique – ce qui veut dire
qu’une psychanalyse a bouclé cette boucle jusqu’à son terme. La boucle doit être
parcourue plusieurs fois » ; en tout cas, « plus d’une fois »9.
Ce « plus d’une fois » s’est accompli dans ma dernière analyse, qui s’est conclue
avec la production d’un nouveau signifiant de la jouissance, d’un signifiant-maître
d’un style nouveau : le « chausse-pied-sans-mesure ». Ce signifiant, ce semblant issu
de la jouissance elle-même, est l’index d’une jouissance impossible à négativer, qui
n’est pas calibrée à l’aune de la castration et ne tombe pas sous le coup de - j.
Il y a là quelque chose qui ne se laisse plus circonscrire uniquement sous les
auspices du gnomon phallique et qui s’articule – sans pour autant s’y réduire – à ce
que Lacan, dans la citation d’où nous sommes partis, appelle le « pas-de-savoir » sans
hésitation, à ce moment même où l’acte refend le sujet. Ce « quelque chose en plus »
renvoie à l’expérience d’une jouissance impossible à négativer.
Lacan évoque l’aune de la castration dans « L’étourdit ». Je le cite : à la différence
de Freud, « je ne ferai pas aux femmes obligation d’auner au chaussoir de la castra-
tion la gaine charmante qu’elles n’élèvent pas au signifiant, même si le chaussoir, de
l’autre côté, ce n’est pas seulement au signifiant, mais aussi bien au pied qu’il aide »10.
Et il conclut : « Que le chausse-pied s’y recommande, s’ensuit dès lors, mais qu’elles
puissent s’en passer doit être prévu, ce, pas seulement au MLF qui est d’actualité, mais
de ce qu’il n’y ait pas de rapport sexuel ».
Ce qui chausse – qu’il s’agisse du chausse-pied ou de la chaussure –, c’est la castra-
tion en tant qu’elle chausse la jouissance11, en la faisant entrer dans la norme, dans

8. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, op. cit., p. 642.
9. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 246.
10. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 464-465.
11. Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », enseignement prononcé dans le cadre du
département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 18 décembre 1991, inédit.

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Leonardo Gorostiza Le gnomon du psychanalyste

la mesure : autrement dit, elle la négative. Une part reste cependant impossible à
négativer, et ce « quelque chose en plus » renvoie à l’incommensurable de la féminité.

Le-chausse-pied-sans-mesure

C’est là qu’intervient un autre rêve, qui a surgi dans la dernière partie de mon analyse.
« Un protocole chimiothérapique va être administré à un groupe de personnes.
Ce groupe est formé de paires, composées chacune de deux humoristes. L’un d’eux
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est dessinateur. Tous sont des hommes. Je parcours le lieu et je vois de nombreuses
paires de chaussures. De cet ensemble, se détache une paire de chaussures, un peu
déformées et de couleur orange vif. Il y a avec moi quelqu’un, qui ne se confond pas
avec le groupe des hommes : une femme, ma femme peut-être. Je me dirige vers elle
et, très en colère, je lui dis que c’est terrible de soumettre ces personnes à un
programme chimiothérapique commun, sans tenir compte de la particularité de
chaque cancer et de la réponse singulière de chacun au traitement de son propre
cancer. Elle acquiesce en hochant la tête. »
De nombreuses associations se présentent. Les paires d’humoristes, leurs paires de
chaussures m’évoquent les inoubliables Vladimir et Estragon de Beckett12. Peut-être
est-ce une représentation imagée de la paire signifiante, de la paire S1 – S2, accompagnée
d’une étincelle d’humour. Et le cancer : une allusion à cette maladie qu’est le langage,
ce cancer du parlêtre qui fait l’incurable de notre espèce, sa « maladie mortelle » ? Et cette
paire de chaussures un peu déformées et d’un orangé si vif ? Les chaussures de Van
Gogh ? Je me souviens que Lacan disait quelque chose à leur propos dans L’éthique…
J’y retourne, et, non sans surprise, je lis ceci : « pour que vous commenciez à voir vivre
les croquenots de Van Gogh dans leur incommensurable qualité de beau »13.
L’incommensurable, encore ! C’est bien une femme qui se distingue des paires
« homosexuelles » – au sens où nous parlons de « l’inconscient homosexuel » en tant
qu’ensemble fermé. Maintenant, je comprends pourquoi c’est précisément vers elle,
une femme, que je me suis dirigé. Elle est ce qui explique le pourquoi de ma colère
face à la mortification produite par la mesure commune – d’où son assentiment.
Reste, enfin, ce qui, comme dans La lettre volée, est là le plus en vue : désormais,
les innombrables paires S1 – S2 ne servent plus à chausser, et le « chausse-pied-sans-
mesure » peut aussi bien servir à « déchausser ».

À chacun son style

La structure de ce rêve est similaire à celle d’un autre rêve, dont j’avais fait cas dans
mon allocution d’ouverture pour le IVe congrès de l’AMP, à Comandatuba. C’est le
rêve du stylo, dont je reproduis ici le récit :

12. Cf. Beckett S., En attendant Godot, Paris, éd. Minuit, 1952.
13. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 343.

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L’analyste-analysant

« Peu après avoir été nommé responsable du comité scientifique, je fis un court
rêve : “Je communiquais à Graciela Brodsky [alors déléguée générale de l’AMP] que,
pour lancer le travail préparatoire au congrès, j’avais décidé d’envoyer un stylo à
chacun des membres de l’AMP. Et ce, pour que chacun l’apporte avec lui au congrès.
J’étais très content de cette trouvaille. Graciela m’écoutait et me regardait avec une
certaine perplexité, et, disons-le, une certaine indulgence. Évidemment, elle ne
comprenait pas le motif de mon enthousiasme. Je finissais par lui en donner l’expli-
cation, qui était inaudible dans le rêve. Avec un sourire entendu, elle se mit à partager
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mon enthousiasme.” » Tel était le rêve.
« Je dois vous avouer – disais-je à l’ouverture du IVe congrès – qu’au réveil, la
perplexité passa de mon côté. Ensuite, effet d’une première lecture, c’est le malaise
qui s’empara de moi. Rêvais-je encore qu’on pourrait donner à chacun le sien, c’est-
à-dire la commune mesure du phallus ? Était-elle toujours intacte, la croyance en un
Autre capable de calculer de manière impeccable et de pourvoir à une justice distri-
butive absolue ? À chacun son phallus ! Un rêve comme ça n’avait vraiment rien
d’encourageant ! Cependant, dans les minutes qui suivirent, l’enthousiasme présent
dans le rêve trouva son fondement. Je me trouvais alors à Paris. Il m’a suffi d’une
simple conversation, banale, quotidienne, dans un bar où quelqu’un demandait
“Donnez-moi un stylo”, pour me rendre compte de l’équivoque translinguistique que
l’inconscient avait fabriquée. Le désir que le rêve figurait de manière déplacée était
simplement que chaque membre de l’AMP vienne à Comandatuba avec son propre…
style !14 Chacun avec l’incomparable de son style singulier. Ce n’est pas mal. À chacun
son style ! » Voilà comment je terminai cette ouverture.

Le gnomon et sa trans-formation

Deux rêves. Dans chacun d’eux, je parle avec une femme. Dans les deux cas, son assen-
timent est lié au fait même de placer une limite au tout phallique. Mais que s’était-il passé
de l’un à l’autre pour que le malaise transformé en désir dans le premier rêve, devienne une
furieuse certitude dans le second ? Il y avait eu précisément « un tour de plus », celui que
j’ai proposé de nommer : « avoir fait l’expérience de l’incommensurable ».
Reprenons, pour conclure, la question que je posais au départ : le « gnomon du
psychanalyste », est-ce une formule valable pour désigner la structure des moments
féconds de la formation d’un psychanalyste ? Je dirais que oui : le « chausse-pied-sans-
mesure » pourrait être considéré comme le nom de mon gnomon. Pour moi, ce
gnomon n’est pas seulement le produit de la désidentification phallique – qui
constitue un pas nécessaire mais non suffisant. Il faut un tour de plus : pour celui qui,
de ce pas, devient psychanalyste, il reste à particulariser son signifiant phallique, S1
singulier donnant accès à une expérience de l’incommensurable, à l’expérience d’une
jouissance impossible à négativer.

14. Équivoque homophonique entre estilo [« style » en français] et stylo [lapicera, bolígrafo, estilográfica en espagnol].

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Leonardo Gorostiza Le gnomon du psychanalyste

Il ne s’agit donc pas d’abjurer le gnomon phallique, mais d’entrevoir son autre
face, corrélée au réel d’une jouissance soumise à la contingence de la rencontre avec
l’impossible du rapport sexuel.
Dans le Séminaire XX, Lacan parle de la contingence du phallus, de la manière
dont l’expérience analytique cesse de ne pas l’écrire, et conclut : « L’expérience analy-
tique rencontre là son terme, car tout ce qu’elle peut produire, selon mon gramme,
c’est S1. Je pense que vous avez encore le souvenir de la rumeur que j’ai réussi à
induire la dernière fois en désignant ce signifiant S1 comme le signifiant de la jouis-
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sance même la plus idiote – dans les deux sens du terme, jouissance de l’idiot, qui a
bien ici sa fonction de référence, jouissance aussi la plus singulière. »15
C’est donc encore le phallus, ici comme signifiant de la jouissance impossible à
négativer (c’est-à-dire comme F et non comme - j) qui fait signe de la contingence
de la rencontre avec ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire du rapport sexuel. Ainsi,
« l’apparente nécessité de la fonction phallique se découvre n’être que contingence »16.
Je crois que le gnomon du psychanalyste – propre à chaque analyste – n’est pas
autre chose qu’un signifiant-maître de la jouissance produit dans l’expérience analy-
tique. En tant que tel, il ne se réduit pas au phallus imaginaire, au - j corrélé à la
fiction de la loi œdipienne. Cette production, qui diffère de la forme qui se répète dans
les formations de l’inconscient transférentiel17, est ce qui donne lieu à une efficacité
« avertie » du sujet, avertie de l’impossible « chaussage » qu’il y a entre le vrai et le réel.
En 1993, à Valence, Jacques-Alain Miller soulignait que « l’analyste n’a pas de forme »
et que « c’est bien plutôt du côté du sans forme qu’il peut être disponible pour le fantasme
de l’analysant »18. Or, si le gnomon est une forme qui se répète, que serait alors le gnomon
du psychanalyste ? Je crois qu’il impliquerait le paradoxe d’une forme qui inclut sa propre
transformation, quelque chose comme une trans-forme, une nouvelle forme qui n’était
pas déjà là dans l’Autre. Et c’est en cela qu’il est ouvert à la contingence du nouveau.
Voilà en quoi le « chausse-pied-sans-mesure », c’est-à-dire « un objet paradoxal,
un nom qui a quelque chose de l’holophrase ou de l’oxymore » peut, dans mon cas,
être considéré comme le gnomon du psychanalyste. Étant passée au crible de l’expé-
rience de sa propre contingence, la structure du gnomon du psychanalyste, même si
elle se répète, déterminera un tout autre rapport à la nécessité, c’est-à-dire un nouveau
rapport avec la répétition. Telle est, je pense, la condition du savoir y faire. Mais alors
le gnomon du psychanalyste – si tant est que cette formule se soutienne – ne serait-
il pas un autre nom du sinthome ?

Traduction de Pascale Fari, avec la collaboration de Marie-Hélène Blancard


15. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 86. Italiques ajoutées par l’auteur.
16. Ibid., p. 87.
17. Cf. Miller J.-A. : « Formation de l’inconscient, c’est précisément distinct de produit de l’inconscient, car le produit
de l’inconscient, à la différence de sa formation, ne conserve pas la forme de l’inconscient. Le produit, à la différence
de la formation, ne conserve pas la forme. » [« L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement
prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 6 décembre 1989, inédit.]
18. Cf. Miller J.-A., « Cosas de familia en el inconsciente », conférence de clôture des premières Journées de l’ELP, Valence,
mai 1993, Introducción a la clínica lacaniana, Barcelona, RBA Libros, 2006, p. 339.

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