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LA DÉFLEXIVITÉ, DU LATIN AUX LANGUES ROMANES : QUELS

MÉCANISMES SYSTÉMIQUES SOUS-TENDENT CETTE


ÉVOLUTION ?
Louis Begioni, Alvaro Rocchetti

Armand Colin | « Langages »

2010/2 n° 178 | pages 67 à 87


ISSN 0458-726X
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Louis Begioni, Alvaro Rocchetti« La déflexivité, du latin aux langues romanes : quels
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mécanismes systémiques sous-tendent cette évolution ? », Langages 2010/2 (n°


178), p. 67-87.
DOI 10.3917/lang.178.0067
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Louis Begioni
Université Charles de Gaulle–Lille 3 & Laboratoire CAER (EA 854) Université de Provence

Alvaro Rocchetti
Université de Paris 3

La déflexivité, du latin aux langues romanes : quels


mécanismes systémiques sous-tendent cette
évolution ?

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1. LES DÉFINITIONS DE LA DÉFLEXIVITÉ


On observe dans l’évolution du latin aux langues romanes un certain nombre de
phénomènes linguistiques qu’il nous semble pouvoir regrouper sous le concept
de déflexivité. Traditionnellement, dans les langues romanes, ce terme, créé
par G. Guillaume, s’applique à des déplacements – généralement des antépo-
sitions – de marques morphologiques dans le domaine nominal et le domaine
verbal. Dans le cadre de la psychomécanique du langage, R. Lowe en donne une
définition précise : il s’agit d’un « procès diachronique par lequel un signifié, ini-
tialement incorporé à la forme d’un mot, acquiert le statut de mot indépendant
dans la langue » (2007 : 557).
Pour G. Guillaume, ce processus s’accompagne d’une dématérialisation qui
aboutit, dans le cas de l’article, à une forme sans matière.
Tout en nous situant dans la même perspective, nous élargirons cette concep-
tion de la déflexivité car elle nous semble avoir une portée explicative beaucoup
plus générale. Elle devrait en effet prendre en compte l’ensemble des phéno-
mènes liés à ce processus. Si l’on reprend l’exemple de l’article défini, il s’agit
certes d’un « mot indépendant dans la langue », mais qui reste syntaxiquement
dépendant du substantif qu’il actualise. Par ailleurs, il s’agit bien d’une forme
dématérialisée issue du démonstratif latin, mais cette réduction sémantique n’est
pas totale : elle conserve les éléments d’actualisation et de détermination pré-
sents dans le démonstratif, rendant ainsi le lien entre l’article et le substantif
beaucoup plus fort.

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La déflexivité

Notre conception de la déflexivité est à replacer dans le cadre d’une systé-


mique diachronique des langues où les évolutions successives correspondent
au passage d’un système à un autre. La langue est en équilibre systémique à
une époque T1 ; elle subit des changements linguistiques surtout au niveau
de la morphologie et de la syntaxe qui ne sont, dans un premier temps, que
des micro-variations qui vont s’insérer dans des processus plus fondamentaux.
Les variations importantes vont engendrer un déséquilibre du système qui doit
resystématiser l’ensemble de ses règles de fonctionnement afin de retrouver un
nouvel équilibre à une époque T2.
La déflexivité concerne le plan morphologique (puisqu’il s’agit d’une redis-
tribution de la morphologie) et le plan sémantique (puisque la construction de
l’article défini repose sur une réduction sémantique). Mais nous venons de voir
que la syntaxe est aussi impliquée. On est, dès lors, en droit de se demander
quelle place revient, dans cette évolution, aux processus syntaxiques qui accom-
pagnent les processus morphologiques et sémantiques. Un lien doit nécessaire-

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ment exister entre les trois plans, mais de quel ordre est-il ? Comme il ne paraît
pas vraisemblable que ces trois processus soient, tous les trois, conjointement, la
cause de la déflexivité, quelle en est la cause première ?
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2. LES MÉCANISMES DE LA DÉFLEXIVITÉ


Considérer que la déflexivité se limite à la création d’un morphème indépendant
venant se substituer provisoirement d’abord, puis définitivement, à la désinence,
est donc bien une vision réductrice des processus de déflexivité. Par exemple,
la déflexivité portant sur la disparition des désinences casuelles latines dans les
langues romanes, aboutit, certes, à la création de l’article (exprimant le genre
et le nombre), mais aussi à bien d’autres formes linguistiques : entre autres,
les prépositions, le partitif, le gérondif français, les auxiliaires, les pronoms
personnels sujets français, les diminutifs et les augmentatifs. Ainsi, le diminutif
italien un diavoluccio se traduit en français par plusieurs éléments anticipés : ‘un
bon petit diable’ ; un omaccione par ‘un grand méchant homme’, les adjectifs
espagnols chico, chiquito, chiquitín, chiquirritín sont rendus en italien par piccolo,
piccoletto, piccolino, piccino et, en français, par petit, plus petit, tout petit, vraiment
tout petit. Mais s’en tenir à cette vision essentiellement morphologique de la
déflexivité laisse de côté un élément capital : le changement des règles régissant
la syntaxe des marques morphologiques dans la phrase.
Les mécanismes de la déflexivité sont plus complexes : ils passent, le plus
souvent, par la constitution d’un mot lié qui, par une opération de saisie anticipée
réductrice de sens – désémantisante –, reçoit une partie des éléments exprimés
par la forme grammaticale de la langue de départ. Ces nouveaux mots liés ne
portent pas toute la signification des anciens morphèmes. Les autres éléments
manquants se portent ailleurs, en fonction du nouvel équilibre systémique qui
s’est créé dans la langue, en particulier sur l’ordre des mots. Ainsi, les différentes

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La déflexivité, du latin aux langues romanes

fonctions incluses dans la désinence latine vont être exprimées essentiellement


par l’ordre des mots pour le nominatif et l’accusatif, partiellement pour les autres
cas qui peuvent avoir recours aux prépositions.
La déflexivité se caractérise donc par l’ensemble des opérations de redis-
tribution d’éléments morphologiques liés dans le cadre de nouvelles priorités
hiérarchiques dans le système de la langue.
Pour aller plus loin dans notre démarche, analysons quelques exemples
concrets. Dans le cas des opérations qui aboutissent à la constitution de l’article
dans les langues romanes, on observe, dès le latin vulgaire, une antéposition
prépondérante de ipse, puis de ille, contrairement aux usages du latin classique
et ce, avant même l’émergence de l’article. On peut se demander si l’opération
d’antéposition ne précède pas le choix de la forme de l’article.
Tous les phénomènes de déflexivité que nous avons présentés jusqu’à présent
montrent la prédominance de l’opération d’antéposition.

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À l’inverse, dans le cas de la négation, on observe une série de tentatives
de redoublement de la négation à l’aide de particules diverses, mie, guère, point,
qui tendent toutes à privilégier la post-position ! Voilà encore une preuve sup-
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plémentaire du rôle fondamental joué par l’ordre des mots dans l’évolution
morphologique des formes. En français parlé d’aujourd’hui, avec la disparition
du ne antéposé, c’est encore un élément post-posé – pas – qui s’est imposé.
Il apparaît ainsi que le changement de l’ordre des mots, du latin aux langues
romanes – et vraisemblablement aussi dans les étapes diachroniques anté-
rieures –, a été l’élément moteur de l’ensemble des phénomènes caractérisant la
déflexivité.
À ce point de notre réflexion, une question fondamentale se pose : sur quoi se
fonde cette prédominance de l’ordre des mots dans les opérations de déflexivité ?
Notre hypothèse est la suivante : la réorganisation de l’ordre des mots à
laquelle on assiste, de manière continue, du latin aux langues romanes – mais
déjà de l’indo-européen au latin – est à mettre en rapport avec le déplacement
du verbe qui, de la position finale qu’il avait en indo-européen, tend à occuper le
début du rhème. En latin classique, la position finale du verbe verrouille syntaxi-
quement la phrase et oblige les différentes subordonnées à être enchâssées les
unes dans les autres et ce, parfois, de manière complexe, comme dans l’exemple
suivant :
Palpebrae tanquam pilorum vallo munitae sunt, ut, si quid in oculos incide-
ret, repelleretur
(‘Les paupières ont été protégées comme par un rempart de poils pour que
fût repoussé tout ce qui pouvait tomber sur les yeux’)

On constate, dans cet exemple, que le verbe de la principale est placé à la fin et
clôt la proposition. La deuxième proposition subordonnée est enchâssée dans la

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La déflexivité

première, le premier subordonnant ut se rapporte au dernier verbe, le second


subordonnant – si – à l’avant-dernier, alors qu’en français les deux verbes des
subordonnées (finale et relative) sont anticipés.
La nouvelle position du verbe permet un « décompactage » de ces subor-
dinations. Les propositions subordonnées sont ainsi de moins en moins liées
et, formellement, deviennent de plus en plus autonomes. La phrase, limitée à
gauche par le thème, se trouve désormais avec le rhème ouvert à droite. Cette
réorganisation syntaxique se traduit de manière évidente en français : lorsque
plusieurs subordonnées se succèdent, la dernière subordonnée doit être intro-
duite par un élément de coordination qui annonce qu’elle est la dernière de la
phrase. Ce type de coordination n’était pas nécessaire lorsque c’était le verbe qui
fermait la phrase.
La conséquence de l’anticipation du verbe est le déplacement vers la droite
de tous ses compléments dans un ordre symétrique.

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Ce mécanisme syntaxique qui aboutit à l’anticipation du verbe s’applique,
aux niveaux sous-jacents de la phrase, à toutes les propositions subordonnées
et, de manière isomorphique, à tous les syntagmes nominaux. Ainsi, dans un
syntagme nominal, la désinence casuelle termine la construction du substantif
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latin en discours, comme le fait le verbe pour la phrase. De même que les
compléments du verbe prennent place désormais après le verbe, il en va de
même pour les compléments du nom – y compris les propositions relatives – qui
viennent se placer après le nom :
Vulcanus, ignis deus, cum Cyclopibus Jovis fulmina fabricabatur
(‘Vulcain, le dieu du feu, fabriquait les foudres de Jupiter avec les Cyclopes’)

Ainsi, les compléments de nom antéposés, ignis (dans ignis deus) et Jovis (dans
Jovis fulmina), sont postposés en français tout en restant des compléments de
nom. Ce n’est pas là, au sens strict, un phénomène de déflexivité, mais il participe
du même mécanisme de réorganisation syntaxique, appliqué, cette fois-ci, au
syntagme nominal.
Du latin aux langues romanes, les phénomènes que nous rangeons sous le
terme de déflexivité sont donc complexes et intimement liés les uns aux autres.
Ils comprennent toujours des déplacements. L’élément moteur de la déflexivité
est bien l’anticipation du verbe qui provoque, en cascade :
– un remaniement général de l’ordre des mots au niveau syntaxique pour les
compléments du nom et du verbe qui deviennent tous postposés (y compris
la négation, dans le cas du français), comme nous allons le voir plus en détail
dans les pages qui suivent ;
– au niveau morphologique, la création de mots antéposés liés qui remplacent
la désinence casuelle pour le nom (prépositions, déterminants, partitif, aug-
mentatifs et diminutifs, etc.) et, dans certaines langues romanes (par exemple
en français et dans les dialectes de l’Italie du Nord), la désinence verbale pour
le verbe (pronoms personnels sujets, auxiliaires du passé ou du futur, etc.).

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La déflexivité, du latin aux langues romanes

Il s’agit là d’un passage fondamental de la morphologie à la syntaxe que les


langues romanes ont effectué à des degrés différents, la langue française et
les dialectes de l’Italie du Nord ayant poussé cette évolution plus loin que les
autres.
Voici quelques exemples de ce changement de catégorie :
latin lego > it. leggo, esp. leo, fr. je lis, dialecte émilien a lez
latin cantavi > it. ho cantato (à côté de cantai), esp. he cantado (à côté de canté),
roumain am cântat, fr. j’ai chanté, dialecte émilien aj o canta
le futur français : je vais chanter, et les futurs roumains : voi cânta, o să cânt,
am să cânt

3. DÉMATÉRIALISATION ET/OU DÉFLEXIVITÉ ?


Déflexivité et dématérialisation sont deux processus souvent liés – mais pas

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toujours ! – qu’il convient de bien distinguer. Ainsi, le processus qui conduit du
substantif homme au pronom personnel on, est une dématérialisation. Histori-
quement, la matière ‘homme’ est partie de l’acception la plus large de la notion,
non celle d’un homme particulier, laquelle est généralement introduite, dans
le discours, par les articles indéfinis un/des ou par les articles définis le/les, ni
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celle qui oppose l’homme à la femme, mais de l’acception la plus impersonnelle


du substantif de langue homme, celle qui le rapproche de ‘être humain’. Lors
du passage de la langue au discours, le mot a gardé son extension maximale.
Cette matière, quoique très générale, s’est encore réduite pour passer au pronom
personnel – ou, mieux, ‘impersonnel’ – on. Alors qu’à la troisième personne, on
peut distinguer le masculin il du féminin elle, les singuliers il/elle des pluriels
ils/elles, le pronom on dépasse les oppositions : il n’est ni masculin, ni féminin,
ni singulier, ni pluriel, tout en pouvant se substituer aux uns et aux autres. Dans
un emploi du type « on m’a dit que... », on peut le gloser par « quelqu’un m’a dit
que... », mais lorsqu’il accompagne nous, comme dans « nous, on pense que... »,
il exprime une pluralité. Ce processus invisible de dématérialisation, qui s’est
déroulé au niveau du sens, a eu aussi une répercussion sur la forme : la finale
-me s’est réduite à –n et cette dernière consonne a été intégrée à la voyelle o
pour former la voyelle nasalisée õ. Cette transformation à la fois sémantique –
avec la dématérialisation de homme à on – et phonétique – avec le passage d’une
prononciation om à õ – a coupé les liens du pronom avec son origine homme, ce
qui s’est traduit, graphiquement, par la disparition du h- initial du latin homo
encore présent, bien que non prononcé, dans le français homme.
Ce que nous venons de dire relève de la seule dématérialisation. En revanche,
l’évolution en cours de la première personne du pluriel qui implique ce même
pronom on et a déjà permis l’alignement de la première personne du pluriel (nous
trouvons > nous on trouve) sur les formes des autres personnes de la conjugaison
du présent de l’indicatif – je trouve, tu trouve(s), il trouve, ils trouve(nt) – relève,
elle, de la déflexivité. Une concurrence existe actuellement entre l’ancienne forme
de tous les groupes verbaux (nous trouvons, nous finissons, nous dormons, nous

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La déflexivité

voulons, nous recevons, etc.) et la nouvelle qui a récupéré le pronom on issu de


homme pour en faire un substitut antéposé de l’ancienne désinence –ons : (nous)
on trouve, on finit, on dort, on veut, on reçoit, etc. Pour l’instant, la distinction relève
du niveau de langue : nous trouvons s’impose encore à l’écrit et dans une langue
relevée, cependant que (nous) on trouve est plus fréquent dans la conversation
courante ou familière. Mais, dans l’ensemble, on peut observer une très large
équivalence et alternance entre les deux formes. Nul doute cependant que, dans
un avenir plus ou moins proche, la plus récente n’étende son influence.
Il est possible de s’interroger sur le lien entre le passage de homme à on
(= dématérialisation) et l’utilisation de on antéposé en remplacement de la finale
verbale –ons (déflexivité). On peut y voir une simple opportunité offerte par
l’évolution de la notion très générale homme pour constituer un pronom imper-
sonnel de la troisième personne on, à partir d’expressions du type (un) homme
m’a dit > on m’a dit. Étant donné la ressemblance formelle (fortuite ?) entre on
et –ons, ainsi que la proximité sémantique de l’impersonnel on et de la pluralité

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exprimée par nous, l’utilisation de on se serait étendue aussi, tout naturellement,
à la première personne du pluriel. De nombreuses intersections existent entre
les deux emplois : ainsi, celui qui énonce un fait général comme « quand on va
en vacances, on choisit plutôt la mer » peut le fonder sur sa propre expérience :
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« quand nous allons en vacances, nous choisissons plutôt la mer ». Cette hypo-
thèse postule une dématérialisation motivée de homme jusqu’à on et, par contre,
une rencontre casuelle entre la forme et le sens des deux morphèmes : on et –ons.
Un argument en faveur de cette démarche peut venir des autres langues
romanes qui ont, comme le français, amorcé, dans la langue ancienne, la première
étape. Ainsi, Dante utilise l’expression com’uom dice (‘comme homme/on dit’).
Mais la tentative de création d’une nouvelle troisième personne n’a pas abouti,
dans la langue italienne, sans doute parce que les désinences de la première
personne du pluriel -amo, -emo, -imo, remplacées ensuite toutes par –iamo, sont
restées éloignées de om/uom. Dans cette hypothèse, le français ferait exception
parmi les langues romanes parce que, fortuitement (?), la dématérialisation
(homme > on) et la déflexivité (recherche d’une anticipation de la désinence -ons)
se seraient mutuellement confortées, à la suite d’affinités multiples touchant
à la phonétique, à la morphologie et aussi à leur apport sémantique. Mais
nous pouvons aller plus loin en comparant les trois langues romanes que sont
l’espagnol, le français et l’italien.
Si nous observons la forme verbale utilisant le pronom réfléchi de la troisième
personne du singulier : esp. se va, it. se ne va, fr. il s’en va, on peut remarquer un
grand parallélisme entre les trois langues, compte tenu du fait que l’espagnol
ne possède pas de particule pronominale correspondant au en du français et au
ne de l’italien. Mais le parallélisme disparaît lorsque l’on passe à l’expression
de l’impersonnel : dès les premiers siècles, l’italien peut, en effet, l’exprimer en
utilisant la forme réfléchie. Ainsi, Dante écrit dans la Vita Nova, à propos de
Béatrice :

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La déflexivité, du latin aux langues romanes

Ella si va, sentendosi laudare. (‘Elle s’en va, sous les louanges’)

Mais, dans la Divine Comédie, l’inscription sur la porte de l’enfer présente la


forme impersonnelle :
Per me si va nella città dolente. (‘Par moi on va dans la cité dolente’)

alors que la forme correspondante de l’espagnol, se va, reste une forme person-
nelle (= ‘il/elle s’en va’) qui ne peut rendre ni on va du français, ni si va de l’italien.
Or, le passage par une forme ‘impersonnelle’ est nécessaire pour que la déflexi-
vité puisse intervenir à la première personne du pluriel. La troisième personne
est, en effet, sous-jacente à toutes les autres personnes. C’est ce qui explique qu’il
n’existe pas, aujourd’hui, en espagnol, d’alternance à la première personne du
pluriel vamos. Au contraire, en toscan – mais aussi en italien standard – noi si
va tend à concurrencer andiamo, tout comme (nous) on va concurrence, dans le
français parlé courant, nous allons. Avec les verbes réguliers tout se passe comme

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si la désinence -ons était simplement anticipée pour laisser en place une forme
commune correspondant à la troisième personne. Cette évolution est tout à fait
comparable à celle qui, dans le substantif, a vu l’accusatif s’imposer comme
substitut de tous les autres cas, soit seul – en fonction de sa place – pour l’expres-
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sion du nominatif et de l’accusatif, soit en complément des prépositions, pour


le génitif, le datif et l’ablatif. On peut alors avancer que la cause première, en
français comme en italien, n’est pas la dématérialisation (de homme en français,
de si en italien), mais la recherche d’un pronom propre à exprimer l’impersonnel.
Il faut voir les deux expressions de Dante – com’uom dice (remplacé aujourd’hui
par come si dice ‘comme on dit’) et per me si va (‘par moi on va’) – comme deux
voies de recherche de cette forme impersonnelle. Seule la forme en si a été conser-
vée dans l’italien d’aujourd’hui pour l’expression de la première personne du
pluriel noi si... Au contraire, en français, l’impersonnel en se (il se trouve que...) et
l’impersonnel on (on trouve que...) ne se sont pas éliminés l’un l’autre. On peut
penser que l’identité formelle de la particule on et de la désinence -on(s) qu’elle
pouvait remplacer par déflexivité, a joué un rôle déterminant dans le choix opéré
par la langue française. L’exemple de l’italien montre cependant que l’on ne peut
remonter plus haut dans la chaîne des causalités et qu’il ne semble pas légitime
d’attribuer à cette recherche d’identité formelle le choix initial de homme.

4. QUELQUES EXEMPLES DE DÉFLEXIVITÉ DANS LES LANGUES


ROMANES

4.1. La déflexivité et les relations entre l’article et la sphère


d’appartenance de la personne en français et en italien
Par rapport au français contemporain, en ancien français comme dans l’italien
d’aujourd’hui, les personnes interlocutives sont incluses dans une large sphère
d’appartenance. Lorsque l’une d’elles apparaît, elle entraîne avec elle sa sphère

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La déflexivité

d’appartenance, ce qui signifie que les êtres et les objets qu’elle implique sont
automatiquement définis par un lien de type anaphorique. La liaison entre la
sphère d’appartenance et la personne n’empêche cependant pas une distinction
entre les deux : il est toujours possible de ne pas tenir compte de cette implica-
tion préalable. Ainsi, la phrase italienne Vuoi comprare una macchina ? peut être
traduite littéralement en français par « Tu veux acheter une voiture ? » parce
qu’elle ne présuppose aucun lien d’appartenance entre la voiture et la personne
de référence, la deuxième personne en l’occurrence. La voiture, dans la phrase
italienne comme dans la phrase française, pourrait être achetée par la deuxième
personne pour elle-même ou pour toute autre personne (enfant, ami, etc.) : le
destinataire n’est pas pris en compte. La voiture n’est déterminée d’avance ni par
la personne, ni par le contexte. En revanche, la phrase italienne Vuoi comprare la
macchina ? – largement plus utilisée que la précédente – présente l’article défini
la qui révèle que la voiture a été prise en compte dans la sphère d’appartenance
de la personne. L’article défini la n’indique pas ici que la voiture est déterminée,

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comme ce serait le cas de la voiture en français contemporain : bien au contraire,
en italien, la voiture reste tout à fait indéterminée. La fonction de l’article ne
porte que sur le lien d’appartenance de l’objet ‘voiture’ à la personne de réfé-
rence. Dès lors, cette voiture – quoique non encore achetée – n’est pas prévue
pour une autre personne que celle de référence. Comme le français, dans son
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fonctionnement morphosyntaxique actuel, ne fait plus rentrer la voiture dans la


sphère d’appartenance de la personne, pour la traduction littérale on est obligé
(si on ne fait pas référence à une voiture précise évoquée par le contexte lin-
guistique ou extra-linguistique) de remplacer l’article défini de l’italien par un
article indéfini : Tu veux acheter une voiture ? Il est cependant possible en français
familier d’avoir une traduction qui prend en compte le rapport d’appartenance
à la personne de référence en réintroduisant celle-ci au niveau du syntagme
verbal : Tu veux t’acheter une voiture ?
On se rend bien compte ici que, si le français veut expliciter le rapport
d’appartenance, il ne peut le faire qu’au niveau du syntagme verbal, avec un
pronom personnel datif – t’ –. Il s’agit d’une forme qui focalise sur la personne et
qui insiste d’une manière bien plus marquée sur cette focalisation que la phrase
italienne Vuoi comprare la macchina ? Mais l’italien a également la possibilité de
focaliser de la même manière sur la personne, au niveau du syntagme verbal.
Dans ce cas, la phrase aura une structure et une signification similaire à celle de
la phrase française : Vuoi comprarti una macchina ?
À la fin de cette première approche comparative des fonctions respectives de
l’article en français et en italien, on peut remarquer que l’article français peut
être qualifié de ‘mono-valent’ (cf. Tableau 1) en ce sens qu’il sert à rappeler que
le substantif qui le suit a déjà été déterminé, antérieurement, dans le discours.
Son fonctionnement suit un ordre progressif et ne fait aucune référence à la
personne :

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La déflexivité, du latin aux langues romanes

Tableau 1 : L’article défini français


Article défini français → Rappel d’une détermination antérieure dans le discours

En revanche, l’article défini italien est ‘bi-valent’ (cf. Tableau 2) : il possède,


comme l’article français, la même fonction de détermination du substantif qui le
suit, mais, comme c’était aussi le cas en ancien français, il a une seconde fonction :
celle de mettre en relation l’être ou l’objet avec la sphère d’appartenance de
la personne. Lorsque ce second type de détermination est utilisé, le premier
n’est plus pertinent. C’est pourquoi nous avons pu affirmer que dans la phrase
Vuoi comprare la macchina ? l’article la ne confère pas au substantif une valeur
sémantique déterminée, car c’est la référence à la sphère de la personne qui est,
alors, sa fonction essentielle.
Tableau 2 : L’article défini italien
Article défini Rappel d’une détermination antérieure dans le discours

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italien Référence à la sphère d’appartenance de la personne

On peut en conclure que le processus de dématérialisation du démonstratif


vers l’article a été poussé jusqu’à son terme en français contemporain et a abouti
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à une répartition complémentaire entre l’article indéfini un et l’article défini le.


L’article défini de l’ancien français, tout comme celui de l’italien, n’ont pas été
aussi loin dans ce processus : la valeur démonstrative s’est certes affaiblie, mais
elle reste plus forte qu’en français contemporain 1 , et le rapport à la sphère de la
personne est l’une des caractéristiques fondamentales de leur fonctionnement.
Comment expliquer la disparition, en français contemporain, de la référence
de l’article défini à la sphère de la personne ? Plusieurs hypothèses s’offrent à
notre réflexion : faut-il penser que la référence à la personne de l’article défini
ne dépendait que de la matière sémantique qui le constituait et que le processus
de dématérialisation plus poussé qu’en ancien français et en italien l’aurait
complètement évacué ? Mais ne faut-il pas aussi prendre en considération le
fait que la personne soit avant tout liée au syntagme verbal et que le rapport de
l’article défini, en ancien français et en italien, avec la sphère d’appartenance de
la personne, dépende directement de la personne contenue dans le syntagme
verbal ?
Examinons donc l’évolution de l’expression de la personne du latin vers
le français et l’italien. On sait qu’au départ, en latin, le sujet du verbe était
exclusivement intraverbal. C’est encore le cas en italien : on observe même un
renforcement des désinences verbales exprimant la personne, soit par l’utilisa-
tion d’un système vocalique cohérent et qui tend à se généraliser à l’ensemble
des conjugaisons – -o pour la première personne ; -i pour la deuxième personne ;

1. On est parfois obligé, dans la traduction, de rendre l’article défini italien il/la par un démonstratif français
plutôt que par l’article défini : vedi la macchina nel parcheggio ? ‘Tu vois cette voiture dans le parking ?’.

Langages 178 75
La déflexivité

-a/-e pour la troisième personne ; -mo, -te et -no pour les personnes du pluriel –,
soit par l’introduction d’une séquence finale -go à la première personne (rappe-
lant le latin ego) : lt. tollo > it. tolgo ‘j’enlève’ ; lt. soluo > it. sciolgo ‘je dissous’ ; lt.
venio > it. vengo ‘je viens’ ; lt. teneo > it. tengo ‘je tiens’, etc.
C’était aussi le cas en très ancien français, comme le souligne G. Moignet :
Si, en très ancien français, l’emploi du pronom reste rare et généralement expressif,
répondant à une intention d’insistance ou d’opposition, il devient par la suite plus
fréquent, puis courant et normal, sans qu’aucune nuance stylistique se laisse percevoir.
Il devient la marque de la personne sujet. Dans la prose du début du XIIIe siècle, c’est
l’absence du pronom sujet qui devient relativement rare. (Moignet, 1973 : 128)

De l’ancien français jusqu’au français contemporain, l’évolution n’a fait que


se poursuivre avec un pronom personnel sujet de plus en plus indépendant
et des désinences verbales tendant à disparaître ou à être antéposées : ainsi,
l’apparition d’un nouveau pronom on (< homme) permet à nous on chante de

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concurrencer, dans le français parlé d’aujourd’hui, nous chantons.
Désormais, la personne intraverbale, en français, est complètement sortie à
l’extérieur du verbe : elle se construit en langue à la suite d’un processus de
déflexivité parvenu à son terme. Une fois extraite de l’ensemble des constituants
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amalgamés composant le verbe (lexème verbal, aspect, mode, temps, personne et


sa sphère de référence), la personne, représentée par le pronom personnel sujet,
n’exprime plus qu’elle-même et ne peut plus avoir de liens anaphoriques avec
les êtres et les objets qui, auparavant, dépendaient d’elles. Seuls restent attachés
à la personne, les êtres et les objets qui contribuent à son identité personnelle,
familiale ou sociale.
C’est ainsi que l’on peut comprendre l’utilisation de l’article défini avec les
parties du corps (j’ai mal à la tête, à la jambe, etc.) mais l’alternance semble impos-
sible dès que l’on quitte les parties constitutives du corps. Ainsi, le possessif est
requis avec les habits : où as-tu mis tes chaussures, ton chapeau... ? Dans où as-tu
mis les chaussures ? l’article les n’est pas l’équivalent d’un possessif.
En ancien français, comme en italien, les objets et accessoires de la sphère
personnelle pouvaient être introduits par un article défini pour exprimer la
possession. G. Moignet (1973 : 103) donne l’exemple suivant :
Un vavasseur à qui un chevalier demande des armes pourra répondre :
Erec, 613
Armes boenes et beles ai,
que volantiers vos presterai.
Leanz est li haubers tresliz,
qui antre .v. c. fu esliz,
et les chauces beles et chieres,
boenes et fresches et legieres ;
li hiaumes i rest boens et biax
et li escuz fres et noviax.

76
La déflexivité, du latin aux langues romanes

Le cheval, l’espee et la lance,


tot vos presterai sanz dotance.

C’est tout l’équipement qui est, quasi nécessairement et notoirement, en la


possession d’un chevalier.
L’italien, comme le français, utilise l’article défini à la place du possessif
pour les parties du corps, mais, comme l’ancien français, il élargit la possession
implicite à l’ensemble des objets inhérents à la vie quotidienne : ho perso la borsa
e il portafoglio, ‘j’ai perdu mon sac et mon portefeuille’. Tous les habits et les
accessoires utilisés régulièrement font partie de la sphère d’appartenance de la
personne. Il en va de même dans certains français régionaux du sud de la France
où l’on dira j’ai mis la veste là où un parisien dirait : j’ai mis ma veste.
Pour les substantifs qui expriment, en italien, des liens de parenté très
proche et qui, sémantiquement, possèdent une connotation affective très mar-
quée (mamma, papà, nonno, nonna, fratellino, sorellina, zio, zia, etc.), l’emploi de

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l’article défini est fréquent pour l’expression de la possession.
Ainsi, on opposera :
Come sta la mamma ? (‘Comment va ta maman ?’) à Come sta tua madre ?
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(‘Comment va ta mère ?’)


Come sta la nonna ? (‘Comment va ta mémé ?’) à Come sta tua nonna ? (‘Com-
ment va ta grand-mère ?’)
Come sta il fratellino ? (‘Comment va ton petit frère ?’) à Come sta tuo fratello ?
(‘Comment va ton frère ?’)
Come sta lo zio ? (‘Comment va ton tonton ?’) à Come sta tuo zio ? (‘Comment
va ton oncle ?’)

D’après ces exemples, on distinguera les substantifs italiens affectivement mar-


qués, tels mamma, papà, qui sont traduits par des équivalents français (maman,
papa) ; les substantifs fratellino, sorellina, qui doivent leur charge affective aux
suffixes diminutifs -ino/-ina ; les substantifs zio, zia, non marqués a priori. Pour
ces derniers, l’utilisation de l’article défini leur confère une charge affective –
rendue dans la traduction française par des substantifs familiers (tonton, tata) –
qui est absente lorsque l’on utilise l’adjectif possessif.
On peut observer des emplois analogues dans certains français régionaux
du sud de la France : as-tu parlé au père (= à notre père) ? Mais il s’agit d’emplois
relativement rares de nos jours.

4.2. Les diminutifs et augmentatifs en français, en espagnol et en italien


Lorsque l’on compare la construction des diminutifs et augmentatifs dans les
langues romanes, on peut constater que la plupart d’entre elles continuent
d’utiliser des suffixes, comme c’était le cas en latin. Ceux-ci peuvent constituer
des paradigmes très riches dans les divers degrés de leur catégorie mais ils

Langages 178 77
La déflexivité

peuvent aussi se succéder syntagmatiquement après le lexème de base dans une


combinatoire sémantiquement très nuancée.
Ainsi, en italien, à partir du substantif uomo (analysable morphologiquement
en uom-o et en om- lorsque le lexème de base est atone), on peut avoir le para-
digme suffixal suivant :
un om-on-e (augmentatif : ‘un homme grand et fort’)
un om-ett-o (diminutif : ‘un petit homme’)
un om-in-o (diminutif : ‘un tout petit homme’)
un om-acci-o (péjoratif : ‘un sale bonhomme’)
un om-iciattol-o (‘un petit pauvre type peu recommandable’)
un om-icciòl-o (‘un petit homme intellectuellement limité’)
un om-ucci-o (‘un petit homme de peu de valeur’)
un om-uncol-o (‘un petit homme misérable et intellectuellement limité’)

Pour ce substantif, on peut associer syntagmatiquement des suffixes péjoratifs

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et augmentatifs :
un om-acci-on-e (‘un grand méchant homme’)
un om-acc(i)-in-o (‘un homme petit et trapu’)
un om-in-acci-o (‘un rustre’)
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Dans les suffixes diminutifs, on observe différents degrés. Ainsi, le substan-


tif ragazz-o (‘garçon’) peut recevoir une série de suffixes, tous orientés vers la
petitesse :
un ragazz-ott-o (‘un petit garçon’ – degré 1)
un ragazz-ett-o (‘un petit garçon’ – degré 2, plus petit que le degré 1)
un ragazz-in-o (‘un petit garçon’ – degré 3, équivaut à ‘un tout petit garçon’)

Dans le cas de un ragazz-on-e (‘un garçon robuste’), le suffixe -on- précise la


corpulence et non la taille, comme c’est généralement le cas.
Pour la modalité appréciative, on aura les deux suffixations suivantes :
un ragazz-acci-o (‘un mauvais garçon’)
un ragazz-ucci-o (‘un gentil petit garçon’)

Avec un ragazz-ucci-o, le suffixe -ucci- prend une valeur de diminutif positif parce
que ragazz-o est déjà, en lui-même, sémantiquement, un diminutif de uom-o alors
que, dans om-ucci-o, il prend une valeur de diminutif péjoratif. C’est donc la
combinaison de la signification du lexème de base avec celle du suffixe qui
donne la valeur sémantique finale, sans compter que le contexte explicite ou
implicite, ainsi que les focalisations interlocutives, peuvent être déterminantes.
En espagnol, comme en italien, les suffixes peuvent se combiner les uns
avec les autres. Par exemple, l’adjectif chico (‘petit’) admet plusieurs suffixes
diminutifs :
chiqu-it-o (‘tout petit’)
chiqu-it-ín (‘vraiment tout petit’)

78
La déflexivité, du latin aux langues romanes

chiqu-irr-it-ín (‘minuscule’)

Ces exemples, en italien et en espagnol, montrent la richesse de variations que


permet la suffixation. Les traductions que nous proposons glosent de manière
parfois très imprécise la signification réelle de ces substantifs suffixés. On se
rend bien compte que le français ne dispose plus de ce type de mécanisme
et qu’il est obligé de juxtaposer des éléments antéposés tels que les adverbes
et les adjectifs. Il fait, en effet, exception dans les langues romanes : comme
son substantif est construit en langue, il ne peut plus recevoir, à sa droite, en
discours, de modificateurs morphologiques internes suffixés au lexème de base.
Mais le français a trouvé des solutions appropriées à son nouveau système
de fonctionnement, en recourant à la déflexivité : il a développé, devant le
substantif, un système de places, en nombre relativement limité, qui permet
d’exprimer, à l’aide d’adjectifs et d’adverbes les valeurs autrefois exprimées par
les suffixes. La syntaxe a, en définitive, pris le relais de ces variations suffixales

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proches de l’agglutination.
Il reste, néanmoins quelques traces de suffixation – fillette, maisonnette, gar-
çonnet, etc. –, mais les substantifs concernés appartiennent souvent à un registre
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de langue soutenu, sauf lorsque la lexicalisation, qui les touche tous, à diffé-
rents degrés, est allée jusqu’à son terme : poulet, coquelet, louveteau, ourson, etc.
Ils s’éloignent ainsi de plus en plus de leurs lexèmes de base, le suffixe ayant
pratiquement perdu sa fonctionnalité.

4.3. La négation dans les langues romanes


« La phrase négative, dit A. Meillet dans son Introduction à l’étude comparative
des langues indo-européennes (1930 : 370-371), n’est marquée par rien d’autre que
par la négation *ne – skr. ná, v. sl. ne, etc. – ou par *me dans les prohibitions en
grec, arménien et indo-iranien ». Plusieurs langues romanes, à la suite du latin,
continuent de placer l’adverbe négatif issu du latin non juste avant le verbe : it.
non voglio, esp. no quiero, port. eu não quero, roum. nu vreau ‘je ne veux pas’. Le
français semble faire exception puisqu’il utilise une négation répartie sur deux
particules, la première ne précédant le verbe, comme le font les autres langues
romanes, la seconde pas, plus originale, puisqu’elle suit le verbe.
À première vue, la négation ne relève pas de la déflexivité puisque, si nous
paraphrasons la définition de R. Lowe que nous avons citée au début de la pré-
sente étude, aucun signifié n’apparaît « initialement incorporé à la forme d’un
mot ». Si, dès l’indo-européen, la négation présente déjà « le statut de mot indé-
pendant dans la langue », comment y voir un rapport avec la déflexivité ? Par
ailleurs, la déflexivité caractérise généralement, dans l’évolution du latin aux
langues romanes, l’antéposition de la désinence sous forme d’une particule indé-
pendante. Or, l’évolution de la négation française est essentiellement caractérisée
par la post-position d’une particule. Faut-il donc oublier la déflexivité pour la
négation ? Avant de trancher, examinons les choses de plus près.

Langages 178 79
La déflexivité

La première observation concerne l’antéposition générale de la négation dans


les langues indo-européennes. Pourquoi la négation se présente-t-elle avant le
verbe ? Une des caractéristiques essentielles des langues flexionnelles issues de
l’indo-européen réside dans les modifications que le radical des substantifs ou
des verbes reçoit au moment où s’ajoutent les flexions casuelles ou les désinences
verbales. Or, la négation, comme son nom l’indique, se place en contrepoint par
rapport au reste du discours puisqu’elle ne modifie pas le radical du verbe mais,
carrément, le récuse. On comprend donc qu’elle ne se fonde pas avec la désinence
car elle annonce que l’action signifiée par le verbe qui suit n’a pas/n’a pas eu
ou n’aura pas lieu. On pourrait dire que la flexion est une adaptation ‘relative’
du radical au contexte phrastique, alors que la négation est une modification...
absolue !
La négation antéposée est caractérisée par son articulation nasale, aussi bien
en indo-européen (ne, na, me) qu’en latin (avec la double nasale non) et dans les
langues romanes (it. non, esp. no, port. não, roum. nu, fr. ne). Dans les premiers

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essais de complément de la négation que l’on observe au cours de l’évolution en
français (ne... mie) ou, actuellement, dans l’italien septentrional (non... mica), la
particule complémentaire est, là encore, une nasale, mais des tentatives autres se
font jour, où n’apparaissent plus de nasales : goutte, point en français, punto en
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italien (tout particulièrement en toscan). Il est remarquable que l’italien standard,


essentiellement conservateur avec la seule négation antéposée non (non voglio)
soit concurrencé, au nord, par non... mica (non voglio mica) et, en Toscane, par
punto (non vuole punto), des variantes qui reprennent le même chemin que le
français ne... mie, ne... point et qui sont autant d’étapes antérieures à la forme qui
s’est imposée ne... pas.
Alors que la négation antéposée n’offre pas beaucoup de variantes possibles
puisque les nasales ne sont que deux (m et n), les possibilités augmentent
avec l’utilisation, pour les compléments de la négation, de toute la gamme des
consonnes orales. Ainsi, en français contemporain, le complément guère qui
prend appui sur la gutturale initiale g- ne signale qu’une amorce de négation : il
n’est guère content signifie qu’il l’est bien un peu mais surtout moins qu’il n’aurait
souhaité l’être ou que l’on aurait pu le penser. En revanche, les compléments
point et pas, qui se caractérisent par la bilabiale p située au terme du parcours du
système des consonnes 2 , expriment une négation totale, il n’est pas content, qui
peut être simplement confirmée par différents ajouts : il n’est pas du tout content,
il n’est absolument pas content, etc.
Enfin, la suppression de l’introducteur ne dans le français courant et l’utili-
sation de plus en plus exclusive de pas postposé constituent la dernière étape
du passage d’une négation antéposée à une négation postposée. L’italien suit
la même voie mais avec un décalage de quelques siècles, tandis que l’espagnol,

2. Cf. Rocchetti (1991).

80
La déflexivité, du latin aux langues romanes

le portugais et le roumain ne présentent pas, pour l’instant, de signes d’une


semblable évolution.
Que pouvons-nous en conclure ? Tout se passe, pour la négation, comme
dans les cas ‘classiques’ de déflexivité, mais avec un ordre inversé : d’abord
l’ajout de divers compléments (mie, point, goutte) qui coexistent quelque temps
avec l’absence de complément (il ne veut, je ne sais... selon que la négation est
partielle ou totale). On peut comparer avec la coexistence d’une double marque
du masculin et du singulier dans les substantifs espagnols et italiens : esp. el
libro (double marque el + -o), it. il libro (il + -o). On peut aussi comparer avec la
coexistence de je trouve, tu trouve(s), il trouve, avec nous trouvons ou de ce dernier
avec nous on trouve. Les exemples, en somme, ne manquent pas. Puis, le choix
se porte sur la particule qui va l’emporter, pas, mais qui, elle aussi, doit passer
par une longue période de ‘cohabitation’ avec la particule introductive ne. Enfin,
dernière étape, la nouvelle particule se suffit à elle-même pour l’expression de la
négation et la particule introductive ne est de plus en plus omise, dans la langue

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parlée 3 des plus jeunes d’abord, puis elle est omise aussi à l’écrit et a toutes
chances de devenir un jour la règle !
Quel est le résultat de toute cette évolution ? Le passage d’une négation
antéposée (avec nasales) à une négation postposée (sans nasales) s’impose dans
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la langue romane qui a poussé le plus loin la déflexivité, le français. Mais l’italien
suit, à quelques encablures : son article partitif est en cours d’installation (beve
birra, beve della birra) et, comme le français, il a développé les pronoms de rappel
ne, ci (cf. en, y). Nous avons vu aussi qu’il a mis en concurrence (noi) si va avec
(noi) andiamo. Sur certains points, il est même plus en avance que le français
puisque, par déflexivité, il a distingué, comme l’espagnol, le portugais et le
roumain, l’auxiliaire avoir (avere : ha cantato ‘il a chanté’) du verbe avoir (averci :
ce l’hai ? ‘L’as-tu ?’) 4 .
Au terme de cette longue évolution, la négation retrouve sa place originale,
en contrepoint par rapport au reste du discours qui relève, lui, de la déflexivité
par antéposition. On voit ainsi que la signification usuellement réservée au mot
déflexivité est trop étroite puisqu’elle se limite à la seule déflexivité par anticipa-
tion. Et nous allons voir, dans la partie consacrée à la déflexivité syntaxique (§ 5),
que la négation n’est pas la seule à présenter une déflexivité par postposition.

4.4. La particule de gérondif en du français


Le gérondif français se présente, comme la négation, avec une double morpholo-
gie : d’une part, la particule antéposée au verbe en et, d’autre part, une désinence

3. Martinet citait volontiers cette anecdote : un étudiant étranger, venu en France pour apprendre le français,
demandait à son professeur s’il était vrai que les français, comme on le disait dans son pays, ne mettaient plus
la négation avant le verbe et disaient i au lieu de il. Il s’entendait répondre péremptoirement : Les écoutez pas !
I savent pas ce qu’i disent !
4. Cf. Rocchetti (2008).

Langages 178 81
La déflexivité

de même prononciation – quoique écrite différemment -ant – toujours suffixée


au radical du verbe et valable pour tous les groupes verbaux. Comme les autres
langues romanes ont, pour la fonction de gérondif, des désinences variables
selon les groupes verbaux, nettement plus composites – avec la voyelle théma-
tique + nd + (généralement) -o : esp. et it. cant-a-nd-o, roum. cânt-â-nd – mais,
qu’en revanche, elles ne disposent pas de particule antéposée, on peut légiti-
mement en déduire que l’on a affaire à un cas ‘classique’ de déflexivité. Que
la particule en soit issue de la préposition latine ı̆n, comme c’est le cas pour la
préposition française en, ou de ı̆nde (comme le pronom de rappel en de j’en ai
trois ou it. ne de ne ho tre), l’évolution est comparable à celles, évoquées plus
haut, de l’article défini dérivé du démonstratif ou du pronom impersonnel on
venu de homme : comme l’article et le pronom l’ont fait dans leur domaine, il est
clair que la particule en a pris en charge une partie des fonctions que les autres
langues romanes ont confiées à la désinence complexe de gérondif. Aussi nous
limiterons-nous ici à approfondir deux points : la forme de la double morpho-

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logie en ...-ant – que nous comparerons à la désinence composite -a/e/â/î + nd +
-o/ø – et la fonction qu’elle assume, comparée à celle du participe présent.
Nous avons remarqué, à plusieurs reprises, une proximité formelle de la
particule issue de la déflexivité avec la désinence qu’elle est chargée de compléter
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ou de remplacer. C’était le cas, on l’a vu, pour on et la désinence -ons mais on peut
citer bien d’autres exemples : esp. la casa/las casas, los burros ; it. lo scenario, etc.
Même si ce n’est pas toujours le cas, il peut être intéressant de s’interroger sur
les raisons qui ont conduit le gérondif français à se doter de cette particule en si
proche phonétiquement de la finale -ant : par exemple, on peut avoir trois fois le
son [ã] dans les trois syllabes du gérondif en chantant sans qu’aucun sentiment
de pléonasme n’en dérive ! Cela est dû au fait que chacun de ces sons remplit
une fonction différente : c’est certes vrai pour le radical verbal chant- mais aussi
pour les deux autres. Si nous comparons avec la désinence complexe du latin
-ndo (dat., abl.), (acc.) ou des autres langues romanes (-ndo pour l’esp. et l’it.,
-nd pour le roumain), nous pouvons observer que la particule de gérondif a
rendu caduque la consonne finale –d- ou -d, puisque tous les gérondifs français
se prononcent sans que l’on n’entende aucune consonne après la désinence -an(t).
Dans les autres langues romanes, le –d- est toujours prononcé, y compris le -d
final en roumain. On est dès lors conduit à se demander ce que peuvent avoir ou
ne pas avoir de commun, phonétiquement, en et la consonne d. On voit bien que,
dans les deux cas, il s’agit d’une articulation qui, partant des dents, remonte,
à contre-courant du souffle vers les cordes vocales pour le d et vers la cavité
nasale pour ã. À la différence de la sourde t qui, comme l’a observé P. Guiraud
(1967), signale l’approche du seuil dental et convient pour exprimer une limite
atteinte (buter, heurter, taper, tic, tac, toc) ou la 2e personne de l’interlocution (tu,
etc.), la sonore d convient pour l’expression d’un retour en arrière. Quant à la
nasale, on connaît sa permanence dans les langues indo-européennes pendant
des millénaires pour l’expression de la négation qui consiste à remonter dans
l’antériorité d’une action que l’on énonce. L’infixe nasal exprimait aussi l’aspect

82
La déflexivité, du latin aux langues romanes

duratif, c’est-à-dire œuvrait à contre-courant pour retarder l’arrivée du terme


de l’action verbale. Dans les langues romanes, l’infixe nasal peut encore garder
cette fonction : it. prendo/presi, fr. je prends (action en cours, terme visé mais non
encore atteint)/je pris, j’ai pris (terme atteint).
On voit que le gérondif latin en –nd-, comme celui de la plupart des langues
romanes, indique une action en cours qui se voit doublement freinée, par la
nasale, et par le d qui la suit. On comprend dès lors que lorsque la particule
antéposée en vient se lier au gérondif, le d de la désinence disparaisse de la
prononciation. La déflexivité joue alors, comme elle a joué, par exemple, dans la
réduction et l’égalisation des terminaisons verbales lorsque les pronoms je, tu, il,
se sont liés au verbe : je chant(@), tu chant(@)(s), il chant(@).
Du point de vue de la fonction, il faut souligner la différence entre le gérondif
en ...-ant et le participe présent qui n’a qu’un seul son ã dans sa désinence. Ce
dernier renvoie au substantif le plus proche. Par exemple, dans la phrase montant

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l’escalier, je me suis heurté à lui, la personne qui monte est le sujet de la phrase (je est
la personne la plus proche du participe présent), tandis que, dans je l’ai rencontré
montant l’escalier, le participe présent se rapporte à l’ qui est la personne la plus
proche. Au contraire, avec son double ã, le gérondif renvoie systématiquement
au sujet de la phrase, quelle que soit la place qu’il occupe : je l’ai rencontré en
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montant l’escalier = en montant l’escalier, je l’ai rencontré. C’est aussi ce qu’exprime,


dans les autres langues romanes, la finale nd(o). Cela signifie, en somme, que la
particule du gérondif a parfaitement repris, sur le plan morphologique, le rôle
du d qu’elle a été chargée, par déflexivité, de remplacer.

5. LA DÉFLEXIVITÉ SYNTAXIQUE : LE CAS DES SUBORDONNÉES


RELATIVES ET CONJONCTIVES
À travers les exemples qui précèdent, nous avons montré que la déflexivité
n’était pas limitée à telle ou telle partie du discours, mais qu’elle constituait
une dynamique plus générale et intégrante touchant à la fois la morphologie,
l’ordre des mots et, plus généralement, la syntaxe. Nous allons à présent aborder
le processus diachronique qui a conduit aux relatives et aux subordonnées
conjonctives des langues romanes d’aujourd’hui. Comme nous allons le voir,
cette évolution reçoit une nouvelle interprétation lorsqu’on l’observe sous l’angle
de la déflexivité.
Il est établi que l’indo-européen avait, pour l’essentiel, les caractéristiques
d’une langue agglutinante : comme, aujourd’hui, par exemple, dans une langue
typiquement agglutinante comme le turc, le substantif, dépourvu de préfixe,
commençait par le radical et pouvait comprendre plusieurs places infixales et
suffixales. Il se situait à la fin de la sphère nominale, les relatives étant néces-
sairement anticipées. Quant au verbe, isomorphiquement au nom, il occupait
la dernière place dans la phrase ou dans la proposition. L’équivalent de nos

Langages 178 83
La déflexivité

propositions subordonnées, avec une forme nominalisée de son verbe, devait


se placer devant le verbe conjugué. Cela signifie que tous les compléments du
substantif et du verbe étaient anticipés.
Le fonctionnement présenté ci-dessus ne dérive pas de l’observation de l’indo-
européen – puisqu’il nous est inaccessible – mais, d’une part, des mécanismes
syntaxiques de langues agglutinantes modernes comme le turc ou le basque et,
d’autre part, de l’étude de langues indo-européennes anciennes telles le védique
et les différents états de langue du latin. En comparant ce fonctionnement avec
celui des langues romanes, on se rend compte qu’il s’est produit un bouleverse-
ment caractérisé par une inversion de l’ordre des mots et l’apparition de deux
éléments nouveaux : un second verbe conjugué (voire plus) à l’intérieur de la
phrase et des particules capables d’introduire des propositions subordonnées
relatives ou conjonctives.
A. Minard, dans sa thèse de doctorat (1936), considère qu’en védique – une

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des langues anciennes les plus proches de l’indo-européen – « la subordonnée
précède normalement la principale ». Il s’agit donc d’un état de langue encore
proche de celui de l’indo-européen. Il appelle cette succession ‘subordonnée +
principale’ « diptyque normal », et l’ordre inverse ‘principale + subordonnée’
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« diptyque inverse ». Il considère que le diptyque inverse est issu diachroni-


quement du diptyque normal à relative antéposée par une inversion des pro-
positions. Il souligne que le diptyque normal est plus ancien et qu’il domine
statistiquement dans la synchronie du védique.
Dans son article sur la corrélation en latin (2005), M. Fruyt reprend la termino-
logie d’A. Minard, et appelle ‘diptyque 1’ le « diptyque normal » et ‘diptyque 2’
le « diptyque inverse ». Ses observations sur l’évolution de ces deux diptyques
en latin viennent confirmer nos hypothèses sur cette évolution.
Une constatation s’impose à nous : si l’on considère la diachronie du latin, le dip-
tyque 1 est moins fréquent au fur et à mesure que l’on avance dans la latinité. À la
fin du IVe siècle après J.-C., aussi bien chez Egérie – dans un niveau de langue assez
proche de la langue parlée – que chez Augustin dans La cité de Dieu – dans le niveau
de langue, à l’inverse, très élevé avec un grand degré de littérarité –, le diptyque 1
n’est plus représenté pour les propositions relatives. Toutes les relatives sont alors
postposées à leur antécédent ou à leur corrélatif, le pronom relatif tendant même déjà
à suivre immédiatement ces derniers. On peut en conclure que le diptyque 1 est sorti
de l’usage dans tous les idiolectes de l’époque. Pourtant il était bien présent chez
Caton ou Plaute six siècles auparavant. Il s’est donc produit un changement au cours
du temps. (M. Fruyt)

Le « changement au cours du temps » dont parle M. Fruyt concerne l’évo-


lution des relatives et aussi celle des subordonnées conjonctives, avec toutefois
un décalage entre les deux : dès les premiers témoignages du latin, la relative se
présente déjà pourvue de la particule de mise en relation avec l’antécédent alors
que dans le cas de la subordonnée, la particule de subordination – qui aboutira

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La déflexivité, du latin aux langues romanes

à celle des langues romanes – est seulement en cours de grammaticalisation,


comme le souligne M. Fruyt (op. cit. : 23) :
On observe une lexicalisation qui n’est encore que partielle, une grammaticalisation
en cours s’acheminant vers le statut de conjonction figée (avec prise de distances par
rapport à la flexion du pronom relatif) dans la forme quod, issue du pronom relatif au
nom. sg. lorsqu’elle peut encore se traduire par ‘le fait que, quant au fait que’.

L’aboutissement de ce processus de déflexivité va se traduire par le passage,


par exemple, de quod au fr. que, à l’it. che, à l’esp. que, au roum. că, etc. Il faut
souligner le parallélisme entre la dématérialisation subie par quod lors de son
évolution vers la conjonction figée des langues romanes et sa transformation
physique. Celle-ci se réduit en effet à la seule consonne initiale de quod pour
les conjonctions française que et roumaine că, complétée par une simple voyelle
d’appui –e dans le cas des conjonctions espagnole que et italienne che.
On constate ainsi que ce phénomène d’inversion (passage du diptique 1 des

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langues agglutinantes au diptyque 2 des langues romanes) s’inscrit dans le cadre
d’un processus de déflexivité complexe qui touche à la fois la morphologie (gram-
maticalisation) et la syntaxe (ordre des mots, nominalisation de la proposition
subordonnée conjonctive).
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Si nous considérons tous les exemples que nous avons analysés relatifs à la
déflexivité de l’indo-européen vers les langues romanes, nous pouvons remar-
quer que ces phénomènes sont caractérisés par deux mouvements inverses :
l’un qui va de la droite vers la gauche et qui concerne l’antéposition des dési-
nences morphologiques (l’article, le pronom personnel sujet, les augmentatifs-
diminutifs, la particule en du gérondif, le futur analytique, les particules de
subordination), l’autre qui va de la gauche vers la droite et qui relève de la syn-
taxe (l’expression de la négation en français et en italien, le complément de nom,
les propositions subordonnées relatives et conjonctives). Ces deux mouvements
sont intimement liés : ils dépendent tous les deux de l’anticipation du verbe et
apportent une contribution fondamentale à l’émergence du nouvel ordre des
mots dans les langues romanes. Historiquement, la déflexivité syntaxique pré-
cède la déflexivité morphologique et, au sein de la déflexivité morphologique,
c’est la déflexivité du substantif qui précède celle du verbe.
Ces mouvements d’inversion font changer de catégories typologiques les
langues : on est passé de l’indo-européen (langue agglutinante) au latin (langue
flexionnelle), puis aux langues romanes (langues de type isolant ou analytique
à morphologie forte). On peut observer une évolution semblable au sein de la
branche germanique puisque l’allemand, avec sa syntaxe particulière, représente
un stade intermédiaire entre l’indo-européen et l’anglais. Il est comparable à
ce qu’est le latin pour les langues romanes, tandis que l’anglais est beaucoup
plus proche du type isolant ou analytique des langues romanes. Cette évolution
typologique orientée, fondée sur les phénomènes de déflexivité, soulève des
interrogations : a-t-elle une justification ? Et si oui, laquelle ? On peut également
s’interroger sur son éventuelle cyclicité. Dans la mesure où la construction du

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La déflexivité

mot, qui est confiée au discours dans les langues agglutinantes, a été peu à peu
prise en charge dès la langue dans le cas des langues romanes, une telle évolution
ne nous semble pas réversible. Nous sommes confortés dans cette opinion
par l’élaboration – qui s’est étendue sur plusieurs millénaires – de particules
spécifiques propres à exprimer la subordination aussi bien vis-à-vis d’un nom
ou d’un pronom que vis-à-vis d’un verbe. Les pronoms relatifs et les conjonctions
de subordination sont, en effet, des créations nouvelles issues d’une déflexivité
particulière puisqu’elles prennent la place de l’antéposition syntaxique des
relatives et des subordonnées des langues agglutinantes. Si nous comparons
avec le remplacement de trouvons par on trouve analysé plus haut, nous pouvons
observer que l’évolution homme → on (dématérialisation + grammaticalisation)
est ici représentée par l’évolution du pronom interrogatif au pronom relatif, puis
à la conjonction (dématérialisation + nouvelle fonction grammaticale), tandis que
la déflexivité –ons → on est représentée par l’anticipation de toute la proposition
subordonnée dans le pronom relatif (pour en faire un adjectif qui va pouvoir

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s’accoler au nom) ou dans la conjonction (pour en faire un nom qui va pouvoir
s’accoler au verbe).
Dans la mesure où l’on peut considérer que l’aboutissement de cette évolu-
tion réside dans l’enchâssement de phrases les unes dans les autres par le seul
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usage de particules de subordination nées de la déflexivité, on doit reconnaître


que, dans les langues romanes, ce fonctionnement n’est pas encore complètement
en place : dans certains cas, en effet – en particulier, lorsque le verbe principal
implique une bonne dose de virtualité – le verbe de la phrase à insérer doit
encore recevoir une forme spécifique de la subordination (le mode subjonctif).
Cela signifie qu’un travail de déflexivité reste encore à faire. On doit aussi recon-
naître que toutes les langues romanes ne suivent pas les mêmes voies : alors
que le français utilise, par exemple, le futur de l’indicatif après le verbe espérer
(j’espère qu’il viendra), l’italien garde encore la forme spécifique de la subordi-
nation (spero che venga), tandis que le roumain, en utilisant deux particules de
subordination – l’une pour exprimer la virtualité (să), l’autre pour la réalité (că) –
a pu réduire considérablement les formes spécifiques de la subordination et les
réserver pratiquement à la seule troisième personne.
Le phénomène fondamental demeure l’anticipation du verbe qui est l’élément
moteur de toute cette évolution et qui a véritablement ouvert la voie à la mise
en place de la phrase complexe pluri-propositionnelle.

Références

FRUYT M. (2005), « La corrélation en latin : définition et description », in P. De Carvalho &


F. Lambert (éds), Structures parallèles et corrélatives en grec et en latin, Saint-Etienne :
Publications de l’Université de Saint-Etienne, 17-44.
GUIRAUD P. (1967), Structures étymologiques du lexique français, Paris : Larousse.
LOWE R. (2007), Introduction à la psychomécanique du langage. I : Psychosystématique du nom,
Québec : Les Presses de l’Université Laval.

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MEILLET A. (1903 [19378 ]), Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes,
Paris : Hachette.
MINARD A. (1936), La subordination dans la prose védique, Paris : Les Belles-Lettres.
MOIGNET G. (1973), Grammaire de l’ancien français, Paris : Klincksieck.
ROCCHETTI Á. (1991), « La langue, une gestuelle articulatoire perfectionnée ? », Geste et image
8-9, Paris : Éditions du CNRS, 63-78.
ROCCHETTI Á. (2005), « De l’indo-européen aux langues romanes : apparition, évolution et
conséquences de la subordination verbale », in M. H. Araújo Carreira (éd.), Des universaux
aux faits de langue et de discours – Langues romanes – Hommage à Bernard Pottier,
Université Paris 8, Coll. ‘Travaux et Documents 27’, 101-123.
ROCCHETTI Á. (2008), « Hai / ci hai / ce l’hai una sigaretta ? L’emploi de ci + avere en italien
contemporain », in A. Rocchetti, L. Begioni & G. Gerlini (éds), Actes du Colloque international
‘Insegnare la lingua italiana all’estero : prospettive linguistiche e didattiche’, CIRRMI /
SELOEN, 9-23.

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