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Première 4 – Objet d’étude N°1 : La poésie, du XIXe au XXIe siècle

Œuvre Intégrale : Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire, 1861.


Texte 1 « L’Albatros » - Etude linéaire

AU POËTE IMPECCABLE
AU PARFAIT MAGICIEN ÈS LETTRES FRANÇAISES
À MON TRÈS-CHER ET TRÈS-VÉNÉRÉ
MAÎTRE ET AMI
THÉOPHILE GAUTIER
AVEC LES SENTIMENTS
DE LA PLUS PROFONDE HUMILITÉ
JE DÉDIE
CES FLEURS MALADIVES
C. B.

Introduction :

Introduction à l’auteur : Baudelaire, déchiffreur et défricheur de talents (traducteur d’Edgar


Poe ; découverte du poème en prose avec Aloysius Bertrand, critique d’art), précurseur du
symbolisme, publie en 1857 Les Fleurs du Mal. Suite à une condamnation, une nouvelle version est
produite en 1861.
Introduction à l’œuvre : Les Fleurs du Mal (édition de 1861) est un recueil de 126 poèmes,
organisé en 6 sections (« Spleen et Idéal » ; « Tableaux parisiens » ; « Vin » ; « Fleurs du Mal » ;
« Révolte » ; « La mort ») susceptibles de conduire le poète sa quête : extraire la beauté du mal !
Dans ce recueil, Baudelaire y relate la tragédie de tout être humain qui doit guérir son âme de
l’Ennui. Alors il se livre à diverses expériences et constate finalement que seule la mort peut
délivrer l’homme de l’ennui !
Introduction au poème : Baudelaire est âgé de 37 ans lorsqu’il rédige Les Fleurs du mal. C’est un
homme alors plutôt mur qui a gardé de sa jeunesse une expérience du voyage. A l’âge de 20 ans en
effet, sa mère et son beau-père le général Aupick, le contraignent à partir afin de le soustraire
aux influences néfastes de la vie parisienne. Durant son voyage, Baudelaire observe la présence
d’albatros planant au-dessus des bateaux, et semblant suivre ou accompagner les voyageurs. Or, la
longueur des ailes de cet oiseau marin, en fait un magnifique planeur dans les airs mais le handicape
considérablement au sol. C’est cette stature paradoxale de l’oiseau que Baudelaire évoque dans
son poème ≪ L’Albatros ≫, poème à caractère autobiographique, placé en début de recueil.

Lecture du poème

Problématique et annonce du plan (axes de lecture) : Nous allons étudier ce poème à l’aulne de
la question suivante : comment Baudelaire aborde-t-il sa condition de poète à travers
l’allégorie de l’albatros ? Nous verrons que ce poème débute par la narration d’une scène en mer
(strophes 1 ; 2 ; 3) puis glisse sur la conception symbolique de l’oiseau pour s’achever en véritable
art poétique (strophe 4).

Développement :

I. Un récit, en apparence, anodin


1/ Le premier quatrain évoque l’albatros dans le ciel
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent indolents compagnon de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
- « souvent », vers 1 : adverbe CCT qui souligne l’habitude.
- « pour s’amuser », vers 1 : CC de but qui illustre l’attitude des hommes qui agissent par
oisiveté et gratuité !
- Présent de l’habitude « Prennent, suivent » = description d’un phénomène
- « Prennent des albatros » = enjambement = mise en relief en début de vers du verbe
« prendre » et « albatros » est en position COD donc pas sujet ; il subit, il est pris par les
marins ce qui marque la violence du comportement des hommes.
- Périphrase noble « vastes oiseaux des mers » qui contraste avec la périphrase « des
hommes d’équipage » pour parler des marins.
- « le navire glissant sur les gouffres amers » allitération en [R] qui peut suggérer la cruauté
des hommes et la peur de l’animal ; « les gouffres » CCL périphrase qui désigne l’eau mais
avec une connotation doublement péjorative puisque complétée par l’adj. « amer » =
annonce de la mort ?
- ≪ Gouffre ≫ chez Baudelaire est associe à la Chute // Enfer => rime avec mers/amers

Transition : L’albatros est présenté comme un animal majestueux et vulnérable. Ne côtoyant


pas les hommes, il ne se mêle pas à leur commerce et c’est précisément cela qui lui permet
d’exister !

2/ Le deuxième quatrain présente l’albatros au sol


A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

- « déposés » -> mouvement descendant : planches ≠ rois de l’azur (ciel). Confirme le sens
initial de Chute.
- « planches » = métonymie du pont du bateau ; syllepse de sens = planches du plateau de
théâtre = métonymie du théâtre social !
- « rois de l’azur », périphrase de dimension divine , méliorative. Contraste entre le haut
(ciel/paradis) et le bas (mer/enfer)
- « maladroits et honteux » adjectifs dépréciatifs qui viennent qualifier l’oiseau et
s’opposent au nom rois
- « Laissent /traîner » => résignation fatale + adverbe piteusement (en suscitant une pitié
mêlée de mépris). Conforte l’image de douleur, de rejet, d’opprobre auquel est confronté
l’oiseau une fois qu’il a quitté le ciel. Présent de la description : nouvel état de l’oiseau
//constat
- « grandes ailes // vastes oiseaux ». Le poète insiste sur la taille de l’oiseau. Les ailes,
blanche de surcroit, lui confère une dimension angélique.
- « comme des avirons » => figure de comparaison qui illustre l’inutilité des ailes/avirons sur
les planches. Ce qui confère à l’oiseau une dimension royale dans le ciel, s’avère inutile et
ridicule une fois au sol.

Transition : L’Albatros n’est plus dans son milieu naturel, il côtoie désormais ces hommes qui par
ennui se mettent à le torturer. L’oiseau céleste devient honni dès qu’il rejoint les hommes.

3/ Dans la troisième strophe, l’albatros devient objet d’opprobre (abjection) pour les marins
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
- « ce voyageur ailé » = périphrase qui peut dégrader l’albatros et qui répondrait à
« indolents » (strophe 1) qui signifie « qui évite les efforts ». L’albatros n’est plus que
pourvu de la capacité d’envol, mais il n’en a peut-être plus l’énergie !
- Déterminant démonstratif Ce + forme tonique du pronom Lui = > mise en valeur sur le
contraste : c’est le même oiseau
- Pour mettre en évidence le contraste, les vers sont construits avec un double parallélisme :
Parallélisme 1 : Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
parallélisme d’opposition : les deux vers sont deux phrases exclamatives qui expriment la chute
entre l’avant et l’après.
Parallélisme 2 : L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
l’oiseau est mal mené, il est le jouet des marins. Il devient la risée des marins qui le tourmentent
et se moquent de lui. Rythme de l’alexandrin : 3 ; 3 ; 6 qui imite la claudication de l’oiseau.
- « lui, naguère si beau », insiste sur l’avant/après, le contraste entre l’oiseau au ciel et au
sol.
- l’oiseau est qualifié par la périphrase : « l’infirme qui volait » qui accentue l’avant/après au
travers de l’imparfait volait => dimension tragique de la destinée de l’oiseau qui de
« voyageur ailé » , si beau au ciel devient gauche et veule , comique et laid , infirme sur les
planches : perte de sa majesté, de sa noblesse.

Transition : Cette strophe exprime le point de vue du poète (modalisateur) qui compatit au sort de
l’albatros. Il se distancie des marins en ne les nommant pas (uniquement L’un... L’autre). Les marins
représentent la foule face à l’individu Ce/ Lui. Cruauté et incompréhension des hommes à l’égard du
marginal infirme.

II. La symbolique de l’oiseau


Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

1/ Du récit au symbole
- Au v.13, une analogie (comparaison explicite avec l’outil de comparaison « semblable à »)
invite à réinterpréter la scène évoquée dans les 3 premiers quatrains : "Le Poète est
semblable au prince des nuées".
- Cette analogie opère le passage de l'anecdote à l'allégorie et invite à voir une nouvelle
signification morale et philosophique.
- « prince des nuées » et « rois de l’azur » : l’albatros est personnifié par une figure de style, la
périphrase noble, poétique pour idéaliser l’image du poète ; caractérisation par des sentiments
humains : « indolent », « maladroit », « honteux » qui participe à la personnification de l’animal
comme symbole du poète.

2/ Des réseaux symboliques


- lecture du poème sous un nouvel angle, à travers tout un réseau de symboles. Poésie symboliste :
 Albatros symbole du poète
 Equipage -- -- membres de la société
 Navire -- -- de la société
 Gouffre -- -- de la mort
- L’albatros incarne dans ce poème la figure du poète. En appelant ici l’oiseau « prince des
nuées » Baudelaire confère au poète un statut supérieur au reste de l’humanité. La position
idéale du poète est le ciel avec le champ lexical : « nuées », « rois de l’azur », sa vocation
est de voler : « volait », « voyageur ailé », « ailes ». Au sol, il devient un paria : Exilé,
infirme.
- Dimension héroïque : le poète « hante la tempête » / « se rit de l’archer » / « au milieu
des huées » sans peur, affronte sa destinée cruelle
- L’infirmité est explicitée : c’est sa grandeur, sa supériorité qui l’handicape au sol.

3/ Un art poétique
- « Poète » avec majuscule : idéalisation du monde des poètes, noblesse du monde de l’esprit ;
la noblesse du poète.
- périphrases nobles : appartenance à un autre univers, celui de la noblesse d’âme (« roi »,
« prince »), celui d’un univers de couleur et d’abstrait (« nuées », « azur »).
- « prince des nuées » : allusion à l’expression prince des poètes, distinction attribuée au
poètes courtisans au XVIème siècle (ex : Ronsard). Baudelaire s’inscrit donc dans la lignée des
grands poètes
- La liberté poétique de Baudelaire : « ses ailes de géant » : anacoluthe (figure de style créant
une rupture grammaticale avec le vers précédent) => effet de surprise // liberté du poète de pouvoir
exprimer les mots sans se plier aux exigences syntaxiques, donc aux exigences sociales
- Cependant, malgré cet idéal poétique, le poète ne peut s’épanouir complètement : la société
lui pèse, elle cherche à l’empêcher de s’exprimer, par sa dureté et sa trivialité. Le poème finit sur
une touche pessimiste (on « l’empêche de marcher ») : Baudelaire n’échappe pas au spleen qu’il
cherchait pourtant à fuir avec la poésie.

Conclusion :

Bilan de l’étude : Ce poème illustre la souffrance du poète, son sentiment d’exil et de rejet par
les hommes : incompréhension, railleries => poètes maudits.
Le poète transfigure la réalité, il transforme le grotesque en sublime : c’est cela l’Alchimie
Poétique. Lorsque Baudelaire mentionne dans ≪ Ebauche d’un épilogue pour la deuxième Edition des
Fleurs du Mal », ≪ Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ≫ ; il se réfère à cela => la
transmutation du réel laid, triste, insipide en une œuvre poétique belle, poignante, sublime.
Réponse à la problématique : Nous sommes à présent en mesure de répondre à la question
liminaire ; Baudelaire aborde sa condition de poète par le truchement d’une métamorphose :
l’oiseau et le poète ont la plume en commun, ce qui facilite l’allégorie et parachève la fusion.
Baudelaire est le Beau de l’Air !
Ouverture : Poème qui suit « l’Albatros » = « Elévation » : on retrouve cette thématique aérienne,
cette recherche désespérée de Baudelaire pour échapper au mal de vivre :

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins

Qui changent de leur poids l’existence brumeuse.