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(BfjtoaxiiC.lCatatP.B.
OEUVRES
COMPLETES

DE BOSSUET.
TOME PREMIER.
SERMONS.
VENT. — CARÊME. — FÊTES ET DIMANCHES

BESANÇON,
OUTHE.NIN-CHALANDRE FILS, ÉDITEUR,
IMPRIMEUR de l'arciievêciië.

M DCCC xxxVI.
PREFACE DE L'EDITEUR.

Bossuet, tout Bossuet, rien que Bossuet.


(Edit. de Versailles, — 1815, — t. r.préf. p. xx.j

S'il est un écrivain dont les hauts et volumes in -4°. Elle comprend seule
saints enseignements s'adressent à toutes ment les ouvrages écrits en françois et
les classes, à toutes les professions, et dont publiés du vivant de l'auteur. Quoique
les œuvres , à raison de leur incontestable le fils de cet imprimeur eût promis do
utilité , devroient ctre entre les mains de continuer l'entreprise, en donnant les
tous, cet écrivain est sans contredit Bossuet. ouvrages latins et les œuvres posthumes ,
Tandis que le poêle lui demande des inspi cette édition en est restée là. — En 1743 ,
rations , que tel homme politique , lel on commença à Paris une autre édition des
savant, lel littérateur lui sont redevables œuvres complètes, et depuis cette époque
d'une partie de leur renommée , le prêtre jusqu'à l'année 1747, l'abbé Gabriel-
recourt à ce Père de l'Eglise, comme Louis- Calabre Pérau en fit paroitre 12
l'appeloit déjà de son temps La Bruyère volumes in-4°. Charles François Le Roi,
parlant au nom de la postérité, pour ap ex-oratorien , donna en 1745, cinq vo
prendre à accomplir d'une manière plus lumes aussi in -4°, comprenant le texte
digne et plus sûre sa mission sacrée , et le latin de la Défense de la déclaration du
simple fidèle ainsi que le puissant de la clergé, avec une version françoise faite
terre écoutent sa grande voix qui, en con par lui-même. En 1753, Ch.-Fr. Le Roi
solant l'un des souffrances attachées à son publia, sous le titre d' OEuvres posthumes
humble condition, et en rappelant à et dans le même format, trois volumes
l'autre qu'il est mortel comme le reste destinés à compléter les dix-sept premiers.
des hommes, les instruit tous, de la part Cette édition en 20 volumes étoit belle et
de Dieu , des devoirs qu'ils ont à remplir. reçut l'accueil favorable qu'elle méritoit.
D'où vient donc que la collection des Le Roi avoit fait un fréquent usage des
ouvrages de Bossuet n'est point à beau propres manuscrits de Bossuet dont com
coup prè» aussi répandue qu'elle le devroit munication lui avoit été donnée. Cette
être? En jetant un coup d'oeil sur les prin édilion est encore recherchée aujour
cipales éditions qui ont précédé la nôtrej, d'hui -, mais les exemplaires en sont de
nous en trouverons facilement la raison. venus rares et coûteux ; et } sans rappeler
La première édition des œuvres réunies que l'abbé Pérau , au lieu d'adopter les
de Bossuet fut publiée dans les années 1736 additions et corrections faites par Bossuet
à 1757, à Venise, par l'imprimeur Jean- à plusieurs de ses ouvrages, tels que YHis
Baptiste Albrizzi, qui la donna en dix toire des Variations et le Traité de la
vi PRÉF ACE.
communion sous les deux espèces, cor obtint d'être exécuté après les victimes
rections qui d'ailleurs avoient été repro- qui marchoient à la mort avec lui, afin de
iluites dans des impressions particulières leur pouvoir prodiguer jusqu'au dernier
de ces livres, a reproduit les négligences moment les consolations de la piété.
qui déparoient les premières éditions, en y Reste l'édition de Versailles, en 43 vo
ajoutant même des fautes graves, nous lumes in-8°, qui fut commencée en I8I5
ferons observer que cette dernière, où ne par M. Lebel, et qui possède à juste litre
figurent point les Sermons, la Correspon l'estime du public. Les soins qu'on y
dance, etc., cstcncorcincomplele.il y apporta , ainsi que le choix judicieux des
manque en outre une Table générale des notes, étoient pour elle un titre de recom
matières, chose cependant indispensable mandation d'autant plus puissant, que
dans une collection de cette étendue. c'était la première édition complète qui
Nous ne dirons que peu de chose de méritât ce nom. Mais quoique l'éditeur
l'édition entreprise par l'abbé Ch. le avertisse dans sa préface qu'il ne donne
Queux et dom Déforis , qui sétoient pro point une édition de luxe , cependant le
posé d'en donner une plus ample que les nombre considérable des volumes dont
précédentes. Elle l'auroit été en effet, elle se compose , rend l'acquisition de
puisque les bénédictins des Blancs-Man l'ouvrage dispendieuse et hors de la
teaux , qui les avoient chargés de ce tra portée du commun des lecteurs.
vail , se voyoient à cette époque en posses Nous ne parlerons point d'autres édi
sion des manuscrits de Bossuct, parmi les tions plus récentes qui offrent ou le défaut
quels se trouvoit un grand nombre de de la multiplicité des volumes , ou celui
pièces inédites. L'abbé le Queux mourut de l'omission de diverses productions im
en I768, deux ans après la publication portantes de. l'immortel prélat, ou enfin
du prospectus. Il s'étoit chargé de revoir le défaut plus insupportable encore de la
les ouvrages imprimés, et d'assurer la rec mutilation de plusieurs ouvrages de Bos
tification de tout ce qui , dans les manu suct. Si le nombre de ses écrits est im
scrits , avoit été corrigé de la main de mense, ils n'en sont pas moins tous une
l'auteur. La manière dont il s'étoit ac mine inépuisable de traits hardis, de chefs-
quitté de celte partie de sa lâche n'a pu d'reuvre d'éloquence et de loi chrétienne;
qu'augmenter les regrets causés par la et les meilleurs auteurs ont regretté que
mort de l'abbé Le Queux. Quant à dom certaines préférences affectées pour telle
Déforis , certain esprit de secte qui perce ou telle production de cet incomparable
trop évidemment dans ses préfaces, notes, génie laissassent perdre tant de trésors '.
notices, etc., excita de vives réclamations, Nous avons voulu remédier aux divers
notamment dans rassemblée du clergé inconvénients que nous venons de signaler ,
de I780, et ses supérieurs lui intimèrent c'est-à-dire, donner une édition qui renfer
l'ordre de cesser son travail. L'édition fut mât toutes les productions que Bossuct au-
donc interrompue. Ajoutons que ce béné roit lui-même avouées, et qui cependant fût
dictin se soumit avec une grande résigna- à la portée de toutes les fortunes. Nous
lion à l'interdiction dont il fut frappé. Sa disons les productions que Bossuct auroit
vie fut toujours depuis édifiante , jusqu'à avouées, car parmi les manuscrits qu'il a
ce qu'enfin il porta sa tète sous la hache
révolutionnaire, le 25 juin I794 , à l'âge ( Voyez ce qu'ont écrit à ce sujet MM. de Bannie
(dans la Biographie universelle de Michaud , article
de 62 ans. — On sait qu'il demanda et Bossuei), Tissot , Janin , etc.
PRÉFACE. vii
laissés, il y en a que certes il n'auroit jamais ment. Nous donnerons également la
livrés à la publicité , quoiqu'on y retrouve Logique. Un écrivain qui fait autorité en
quelquefois des traces de son génie : des matière de goût et de jugement a dit :
notes diverses, des abrégés de grammaire, « Fuit iis omnibus qui aliorum edunt
des observations sur les langues , la rhé » scripta, hoc in omni œtale familiare
torique , les tropcs oratoires , etc. , qu'il » vitium, ut se prïmùm, auctorem deindè
faisoil pour son utilité propre et dans le » suum illustrandos ornandosque suscepe-
but unique de se préparer aux leçons » rint. » Pour nous, nous avons évité de
qu'il avoit à donner à =on auguste élève, le multiplier les notes qui fatiguent souvent
dauphin. Nous nous sommes donc bien plus qu'elles ne servent. Elles seront rares
gardé d'imiter dom Déforis, qui reprodui- et courtes , et elles ne s'offriront que lors
soit jusqu'à des canevas à peineébauchés de qu'elles deviendront indispensables, soit
sermons, et des fragments répétés jusqu'à pour éclaircir certains faits obscurs et peu
dix fois et presque dans les mêmes termes, connus, soit pour rectifier quelques inad
outrant ainsi le défaut dont parle Voltaire, vertances échappées au génie de l'Aigle de
de prétendre avoir tout ce qu'on a écrit Meaux. Nous adopterons les meilleures
mr une matière '. D'ailleurs nous rappel notes que présentent les éditions publiées
lerons ici ce que dit Mgr. le cardinal de avant celle-ci.
Bausset dans l'avertissement qui précède Notre collection offrira donc, toutes les
son Histoire de Bossuet, tom. I, p. vi améliorations et tous les avantages des
et vu : « Tous les manuscrits de Bossuet éditions précédentes, sans avoir aucun de
» ont été mis à ma disposition ; je n'y ai leurs inconvénients. Elle trouvera place
» rien trouvé d'important qui ne fût déjà dans toutes les bibliothèques , tant par le
» connu par les différentes éditions qu'on petit nombre de ses volumes que nous bor
» a données de ses ouvrages. » Le cardi nerons à douze, et la beauté de son exé
nal Gerdil est allé encore plus loin , cl a cution, que par l'extrême modicité de son
avancé que l'on devoit se défier même de prix. Qu'on ne craigne pas que le peu
tous les ouvrages posthumes. En effet, d'espace dans lequel nous renfermons tant
l'authenticité de plusieurs a été contestée, de matière, nuise à la clarté du texte,
et on les a suspectés d'interpolation. qui , nous l'affirmons , ne laissera rien à
L'édition que nous annonçons, renfer désirer. Bossuet sera imprimé avec les
mera tout ce qui se trouve dans l'édition mêmes caractères que Massillon et Bour-
de Versailles. De plus nous avons cru dalouc ' , et dans le format grand in-8°,
devoir joindre aux ouvrages historiques à deux colonnes. Avec une Table générale
de Bossuet la suite de l'Histoire de France, des matières , le douzième volume com
pour nous conformer au vœu des per prendra l' Oraisonfunèbre de Bossuet par
sonnes qui désireroient avoir ce complé- le père La Rue.
' Les OEuvres de Massillon forment a vol. grand ln-3, et
' Commentaire sur Corneille. celles de Bourdalouc 3 vot.
BOSSUET.
' ——~~«—«—.—WWW. —WW.—ww.—W—w.

SERMONS.

PREMIER SERMON ciété , qui ayant formé depuis quelques années le


dessein de les soulager dans leur extrême misère,
s'est liée et dévouée depuis peu à cette œuvre sa
lutaire avec une ferveur nouvelle et un saint
LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS, accroissement de dévotion. Que ferai-je ici , chré
tiens, partagé entre deux matières qui paroissent
PRÊCHÉ A METZ , EJt FAVEUR D'UNE ASSEMBLÉE DE si opposées? D'un côté il faut que je vous fasse
CHINITÏ , CONSACREE AU SOULA6EMENT DES PAU- entendre les cantiques harmonieux et la ravis
VIES MALADES'.
sante musique par laquelle les saints expriment
leur joie ; et l'on m'oblige dans le même temps
Beaii misericordes , quoniam ipsi misericordiam con- de faire résonner à vos oreilles les gémissements
stq*aitur. des infirmes et les plaintes des languissants. Il faut
Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront élever nos esprits à cette cité bienheureuse et
misericorde (Mattn., t. 7.). brillante d'une lumière immortelle ; et en même
temps il nous faut descendre dans les demeures
La solennité de ce jour , et la charge particulière
tristes et obscures où sont gisants les pauvres ma
qui m'est imposée , m'obligent à partager mon
lades. Et comment sera-t-il possible de marcher
esprit en deux pensées bien contraires, et à vous
dans le même moment en des lieux si différents et
faire arrêter les yeux sur deux objets bien diffé
rents. Et premièrement, chrétiens , c'est l'inten sur des chemins si contraires? Toutefois nous
tion de la sainte Eglise que l'on prêche dans toutes nous trompons , chrétiens , ce n'est qu'une fausse
ses chaires la gloire des esprits immortels qu'elle apparence ; et si nous savons pénétrer les mys
honore tous aujourd'hui par une même célébrité. tères du christianisme et la doctrine de notre
Et pour suivre ses volontés, il faut que, par Evangile , nous demeurerons convaincus que ces
cette clef admirable de la parole di vine à laquelle deux objets que l'on nous présente, quoiqu'ils
rien n'est fermé , je vous ouvre les portes sacrées semblent fort opposés , sont unis nécessairement
de la céleste Jérusalem , et que je vous fasse entrer d'une liaison très étroite. Car, dites-moi , je vous
dans ce sanctuaire adorable , où tous ces esprits prie , mes frères , qu'est-ce que le ciel ? qu'est-ce
bienheureux, se reposant de tous leurs travaux, que ce séjour glorieux ? C'est le lieu que Dieu
sont rendus dignes de porter leur bouche à la nous prépare pour y recevoir la miséricorde. Et
source toujours féconde de félicité et de vie. C'est les chambres des pauvres infirmes, les lits non
le premier objet que l'on me propose. Mais voici de repos et de sommeil , mais d'inquiétudes et de
que d'un autre côté on me charge de recom veilles laborieuses où nous les voyons attachés ?
mander à vos charités de prendre soin des pau C'est le lieu que Dieu nous destine pour y faire la
vres malades, et de vous animer, si je puis, à miséricorde. Et maintenant ne voyez-vous pas
vous joindre d'un zèle fervent à cette sainte so- quelle liaison il y a entre la miséricorde reçue et
la miséricorde exercée ? Bienheureux les misé
' I* discours n'est point entier; mais, quoique impar
tait, il contient des vérités qui le rendent très intéressant, ricordieux : voilà ceux qui exercent la miséri
l'auteur j tait voir ce qu'exige envers les pauvres et les corde ; parce qu'ils obtiendront la miséricorde :
misérables la miséricorde reçue ou espérée. et voilà ceux qui la reçoivent. Ne croyez donc pas,
Tome I. 1
POUR LA FÊTE
chrétiens , que ce soient deux choses fort éloignées » la terre;» terratn viventium ( Psal. ,xxvi.
de regarder en un seul discours les heureux elles 13.), « la lerre des vivants ; « *aturabuntur
misérables. Vous voyez que notre Sauveur met ( Mattu. , v. 6.), « ils seront rassasiés ; » inebria-
ensemble les uns et les autres ; et cela pour quelle buntur (Ps. , xxxv. 9.), « ils seront enivrés ; »
raison? C'est qu'en nous montrant le lieu bien satiabor cùm appartient gloria tua ( Ps. ,
heureux où il répand sur nous la miséricorde, il xvi. 17. ), « je serai rassasié lorsque votre gloire se
nuus fait voir où il nous faut tendre ; et en nous » manifestera ; » consolabuntur ( Mattu., v. 5 ),
parlant du lieu où nous la pouvons exercer, il « ils seront consolés : » absterget Deus omnem
nous montre le droit chemin par lequel nous y tacrymam (Apoc..\\\. 4 ): « Dieu essuiera toutes
pouvons arriver. Ouvrez vos mains, dit notre » les larmes : » ainsi : Misericordiam conse
Sauveur ; ouvrez-les du côté de Dieu , ouvrez- quentur, « ils obtiendront la miséricorde. »
les du côté des pauvres : ouvrez pour recevoir, En effet , que pouvons-nous espérer, miséra
ouvrez pour donner. Si vous fermez vos entrailles bles bannis, enfants d'Eve, c'est-à-dire enfants de
sur les nécessités de vos frères , la source de la colère, enfants de malédiction, naturellement
miséricorde divine se tarira aussitot sur vous : ennemis, chassés du paradis de délices? Si l'on
ouvrez-leur et votre cœur et vos mains, elle nous rappelle à noire patrie, si l'on nous tire de
coulera avec abondance. C'est, mes frères, cette l'abîme, que devons-nous faire autre chose que
liaison et cette concorde admirable entre la misé de louer la miséricorde de ce charitable pasteur ,
ricorde que nous espérons et la miséricorde que qui nous a retirés du lac par le sang de son tes
nous exerçons, que j'espère traiter en deux points tament, el nous a reportés au ciel chargés sur ses
avec le secours de la grâce. Je vous représenterai épaules? Misericordias Dotnini in œternum
avant toutes choses avec quelle libéralité Dieu cantabo (Ps., lxxxviu. 1.) : « Je chanterai ëter-
exerce sur nous sa miséricorde , lorsqu'il nous » nellement les miséricordes du Seigneur : » in
reçoit dans son paradis ; el après je tâcherai de œternum, « éternellement; » ce n'est pas seule
vous faire voir combien cette abondance de mi ment dans le temps, mais encore principalement
séricorde que le l'ère céleste témoigne envers dans l'éternité.
nous , en nous appelant à sa gloire , nous oblige Toutefois on me pourroit dire que cela n'est
d'avoir de tendresse pour nos frères qui sont ses pas de la sorte ; la gloire leur étant donnée comme
enfans el les membres de son Fils unique. C'est le récompense, il semble que c'est plutôt la justice
sujet de tout ce discours. qui la distribue au mérite, que la miséricorde
qui la donne gratuitement. Esprits saints, esprits
PREMIER POINT. bienheureux , ne fais-je point tort à vos bonnes
Commençons avec allégresse à publier les misé œuvres? J'entends un de vous qui dit : tionum
ricordes que notre bon Père exerce sur nous, certamen certavi(2., Tint. iv. 7. ) : « J'ai livré
lorsqu'il daigne nous appeler à la gloire de son » un glorieux combat. » On vous rend la cou
royaume. Disons, confessons, publions, que ronne ; mais c'est que vous avez combattu : on
nous n'y pouvons entrer que par grâce, par un vous honore ;mais vous avez servi : ou vous donne
pur effet de bouté, par un sentiment de miséri le repos ; mais vous avez fidèlement travaillé : ce
corde. Et le Sauveur nous le dit dans notre Evan n'est donc pas miséricorde. A Dieu ne plais(: !
gile : Misericordiam consequentur (Mattu. , mais c'est celle doetrinc qui fait éclater la misé
v. 7.), « ils obtiendront miséricorde i. » Quelle ricorde. Expliquons cette doctrine. Saint Au
est cette miséricorde que le Fils de Dieu leur pro gustin [nous l'a développée par ces paroles] :
met? Je soutiens quec'est la vie éternelle :Regnum .Reddet omnino Deus, et mata pro malis quo-
cœlorum (Ibid. , 3. ), « le royaume des cieux : » niam justus est, et bona pro malis quoniatn
Deum videbunt ( Ibid ,8.), « ils verront Dieu ; » bonus est , et bona pro bonis quoniam bonus
possidebunt terram (Ibid.,*.), « ils posséderont et justus est (S. Auc., de Grat etlib Arb.
cap. xxm. n. 4, 5. tom. x. col. 7 44 ): « Dieu
> Bossuel s'étoit contenu; de meure dans son manuscrit » nous rendra certainement le mal pour le mal ,
les telles latins qu'il emptoie dans ce sermon : il se pro-
posoit sans doulc d'ajouler la traduction de ces textes, .i parce qu'il est juste; Dieu nous rendra le bien
torsqu'il prechrroit. INous avons donc cru devoir la sup » pour le mal , parce qu'il est bon ; enfin Dieu
pléer aussi dans l'impression. C'est la règle que nous sui » nous rendra le bien pour le bien , parce qu'il
vrons à l'égard de tous les sermons qui se Irouveroicnt
dans le même élat. Il nous suflira d'en avoir prévenu le
» est bon et juste en même temps. » A cela se
lecteur en commençant, sans être obligés à chique fois de rapporte toute la conduite de Dieu envers les
réitérer l'avertissement. JSdit. de Défortt. hommes. L'une semble diminuer les autres; non
DE TOUS LES SAINTS.
point en Dieu : les ouvrages de Dieu ne se détrui plus haut de cet édifice , qu'elle fasse le chapiteau
sent point les uns les autres. Cette justice n'est de cette colonne , qu'elle soit mise en vue sur ce
pas moins justice pour être mêlée de miséricorde ; piédestal ; mais c'est parce qu'il a plu à l'ouvrier
cette grâce n'est pas moins grâce pour être accom de la façonner de la sorte. Plus il y a de mérite ,
pagnée de justice : au contraire , c'est le comble plus il y a de grâce : plus il y a de justice, plus il
de la grâce et de la miséricorde. y a de miséricorde. C'est pourquoi les vingt-quatre
Pour l'entendre encore plus profondément, 'vieillards jettent leurs couronnes aux pieds de
considérons avec le même saint Augustin de l'Agneau (Apoc., iv. 10.). Combat de Dieu et
quelle sorte les âmes saintes se présentent devant de l'homme. Dieu leur donne ; voilà la justice ;
leur juge , devant la justice : Redde quod pro- ils la lui rendent par action de grâces ; c'est qu'ils
miiisti;fecimus quod jussisti (Serm. clviii., reconnoissent la miséricorde : Grattas Deo qui
n. 2, tom. v. col. 761.) : « Rendez, disent «lies, ce dédit nobis victoriam ( i . Cor. , xv. 57. ) : « Grâ-
* que vous avez promis ; nous avons fait ce que » ces soient rendues à Dieu qui nous a donné la
» vous avez commandé. » Nulle obligation de » victoire. » Ravissement des saints en voyant la
justice entre Dieu et l'homme. La promesse et miséricorde divine : Benedic , anima mea, Do
l'alliance l'a faite. Elle a mis quelque égalité. Qui mino , qui coronat te in misericordid et mise-
a fait l'alliance, et qui a donné la promesse? la rationibus ( Ps.,c\\. 1,4.) nO mon âme, s'é-
miséricorde. La justice la tient; mais la miséri » crient-ils , bénis le Seigneur , qui te comble des
corde la donne. Mais pénétrons encore plus loin. » effets de sa miséricorde et de sa tendre com-
Celte promesse étoit conditionnelle. Je vous ai » passion. » Voyez la miséricorde encore plus évi
promis le ciel : oui , si vous veniez à moi sans pé demment reconnue au couronnement : Qui replet
ché , et si vous fructifiiez dans les bonnes œu in bonis desiderium ( Ibid., 6. ) : « C'est lui qui
vres. Seriez-vous sans péchés , si les miséricordes » remplit tous nos désirs par l'abondance de ses
ne les avoient remis ? Auricz-vous de bonnes » biens, en nous traitant selon sa miséricorde. »
œuvres, si la grâce ne les avoit faites ? Et hoc tu Amour prévenant dès l'éternité , par lequel il les
feeisti. quia luborantes juvisti(Serm. clviii., a choisis; par quels secrets il a touché leurs cœurs ;
n. 2 , tom. v. col. 76 1 . ) : « C'est vous. Seigneur , le soin qu'il a eu de détourner les occasions. Les
» qui avez fait tout ce que j'ai de bien, parce que périls infinis du voyage se connoitront à la fin ,
î vous m'avez aidé dans le travail. » lorsqu'ils seront arrivés, voyant les damnés, et que
Ne voyez-vous donc pas que la justice cherche la seule miséricorde les a triés : Misericordia
à récompenser? mais elle ne trouve rien à récom ejus prœveniet me (Ps., lviii. i1.): « Sa misé-
penser que ce qu'a fait la miséricorde. Il a l'habit » ricorde me préviendra. « Misericordia ejus
nuptial , il est juste qu'il soit du banquet ; mais subsequetur me (Ps., xxit. 6.): « Sa miséricorde
est habit nuptial lui a été [donné ] par présent : « m'accompagnera. » Le peu de proportion de
Datum ett illis ut cooperiant se byssino splen- leurs œuvres avec leur gloire : Supra modum ,
denti et eandido (Apoc. , xix. 8.) : « Il leur a été in sublimitate, œternum gloriœ pondus (2.
» donné de se revêtir d'un fin lin pur et éclatant. » Cor., iv. 17.) : «Un poids éternel d'une gloire
Il faut qu'ils entrent au royaume, parce qu'ils en » souveraine et incomparable. » Ils ne peuvent
sont dignes ; mais c'est Dieu qui les a faits dignes : comprendre comment une créature chétive a été
leurs œuvres les suivent ; mais Dieu les a faits. capable de tant de grandeur. Allcluia : Dieu les
Dieu ne peut avec justice les rejeter de devant loue, ils louent Dieu (Apoc., xix. 1,3.4,6.).
sa face, parce qu'ils sont revêtus de sainteté; mais Vous avez bien fait, leur dit Dieu : Quia digni
saint Paul aux Hébreux : Aptet vos in omni sunt (Ibid., ifi. 4.): «Parce qu'ils en sont di-
bono, ut faciatis ejus voluntatem , faciens in « gnes. » C'est vous qui l'avez fait : Omnia opera
vobis quod plucent coram se per Jésum Chris- nostra operatus es in nobis , Domine flSAi. ,
lum(Hebr. ,xm. 21): «Que Dieu vous rende xxvi. 12): « Vous avez, Seigneur, opéré en
» parfaits en toute bonne œuvre, afin que vous » nous toutes nos œuvres. » C'est à ce lieu de paix
» fassiez sa volonté , lui-même faisant en vous que nous aspirons ; c'est après celte patrie bien
» ce qui lui est agréable par Jésus-Christ : » Quod heureuse que notre pèlerinage soupire; c'est à
flattat coram se,.... in omni bono, « ce qui cette miséricorde que nous espérons. Se peut-il
»lui est agréable.... en toute bonne œuvre. » faire que nous attendions tant de grâces sans en
C'est une suite de la loi éternelle par laquelle Dieu vouloir faire à nos frères? « La miséricorde nous
aime le bien ; c'est justice : mais aptet nos , faciat » environne de toutes parts: » Misericordia ejus
m nobU. 11 est juste que cette pierre soit mise au | cimmdabit me(Ps., xxxt. 10.). Cet exemple
POUR LA FÊTE
de notre Dieu ne nous attendrit-il pas? Si un maitre tribuatn, Domino (Ps., cxv. 3.) ? « Que rendrai-je
est indulgent a ses domestiques , il ne peut souffrir » au Seigneur ? » Quelle victime lui offrirez-vous ?
les insolents et les fâcheux ; il veut que sa douceur Voyez tous ces pauvres malades ; offrez-lui ces
serve de loi à toute sa famille. Sous un père si victimes vivantes et raisonnables , conservées et
bon que Dieu , quelle douceur pouvons-nous pré soulagées par vos charités et par vos aumônes.
tendre, si nous sommes durs et inexorables? Vous Ils sont dans la fournaise de la pauvreté et de la
voyez donc déjà , chrétiens , la liaison qu'il y a maladie ; que ne descendez-vous avec la rosée de
entre la miséricorde reçue et la miséricorde exer vos aumônes? O sacrifice agréable! Viscera sane-
cée. Mais entrons plus profondément dans celte torum requieverunt per te, frater (pnileh. ,
matière , et expliquons notre seconde partie. 7. ) : « Les cœurs des saints ont reçu beaucoup de
» soulagement de votre bonté, mon cher frère. »
SECOND POINT. A qui cela convient-il mieux, sinon aux pauvres
Je crois que vous voyez aisément que de tous malades ? Je ne néglige pas pour cela les autres ;
les divins attributs celui que nous devons recon- mais je prèle ma voix à ceux-ci, parce qu'ils n'en
noitre dans un plus grand épanchement de nos ont point. Voyez quelle est leur nécessité. Nous
cœurs , c'est sans doute la miséricorde. C'est celui naissons pauvres ; Dieu a commandé à la terre de
dont nous dépendons le plus, nous ne subsistons nous fournir notre nourriture : ceux qui n'ont
que par grâce : il faut la reconnoître en la pu point ce fonds, imposent un tribut à leurs mains;
bliant, la publier en l'imitant : Estote mitericor ils exigent d'elles ce qui est nécessaire au reste
des, sicut et Pater venter misericors est ( Luc., du corps : voilà le second degré de misère. Quand
vi. 36.) : « Soyez miséricordieux comme votre Père ce fonds leur manque par l'infirmité, mais encore
» est miséricordieux . » Nous a yant faits à son image, y a-t-il quelque recours ; la nature leur a donné
il n'aime rien plus en nous que l'effort que nous une voix , des plaintes, des gémissements; dernier
faisons de nous conformer à ses divines perfec refuge des pauvres affligés pour attirer le se
tions. Saint Paul aux Colossiens, après leur avoir cours des autres. Ceux dont je parle n'ont pas ces
montré la miséricorde divine dans la grâce de leur moyens : ils sont contraints d'être renfermés ; leurs
élection , conclut en ces fermes : Induite vos ergo plaintes ne sont entendues que de leur pauvre fa
sicut electi Dei , sancti et dilecti (Colos., m. mille éplorée , et de quelques-uns de leurs voisins,
12) : « Revêtez- vous donc, comme étant élus de peut-être encore plus misérables qu'eux. Mais
» Dieu, saints et bien-aimés, d'entrailles de misé- dans l'extrême misère , quand on a l'usage de son
» ricorde : » electi , élus , par miséricorde et par esprit libre, la nécessité fait trouver des inven
grâce : dilecti, bien-aimés, par pure bonté : sancti, tions : le leur est accablé par la maladie , par les
saints , par la rémission gratuite de tous vos pé inquiétudes et souvent par le désespoir. Dans une
chés: Induite vos ergo viscera misericordiœ : telle nécessité, puis-je leur refuser ma voix ?
« Revêtez-vous donc d'entrailles de miséricorde. » Combien de malades dans Metz ! Il semble que
Pouvez-vous mieux confesser la miséricorde j'entends tout autour de moi un cri de misère :
que vous recevez , qu'en la faisant aux autres en Ne voulez-vous pas avoir pitié? leur voix est
simplicité de cœur? Si vous êtes durs et superbes lasse, parce qu'elle est infirme : moins je les en
sur les misérables, il semble que vous ayez oublié tends, et plus ils me percent le cœur. Mais si leur
votre misère propre. Si vous la faites aux autres voix n'est pas assez forte, écoutez Jésus-Christ qui
dans un sentiment de tendresse, vous ressouve se joint à eux. Ingrat , déloyal , nous dit-il , tu
nant des grâces ; c'est alors que vous honorez ces manges et tu te reposes à ton aise, et tu ne songes
bienfaits : c'est là le sacrifice que demande sa mi pas que je suis souffrant en telle maison , que j'ai
séricorde: Talibus hostiis promeretur (Hebr., la fièvre en cette autre , et que partout je meurs
xm. 16. ) .• « C'est par de semblables hosties qu'on de faim, si tu ne m'assistes. Qu'attendez-vous,
« se rend Dieu favorable . » Il y a un sacrifice de des cruels, pour subvenir à la pauvreté de ce misé
truction : c'est le sacrifice de la justice divine, en rable ? Quoi ! attendez-vous que les ennemis de la
témoignage qu'elle détruit les pécheurs. Mais le foi en prennent le soin pour les gagner à eux par
propre de la miséricorde, c'est de conserver : il lui une cruelle miséricorde? Voulez-vous que votre
faut pour sacrifice conserver les pauvres et les dureté leur serve d'entrée ? Ah ! qu'un homme se
misérables : voilà l'oblation qui lui plaît. Vous fait bien entendre, quand il vient donner la vie à
prétendez au royaume céleste; Dieu vous en a un désespéré. Foiblesse d'esprit dans la maladie.
donné la connoissance ; il vous y appelle par son Vous voulez qu'ils soient secourus ; favorisez donc
Evangile, il vous y conduit par sa grâce : Quid re de tout votre pouvoir celte Confrérie charitable
DE TOUS LES SAINTS.
qui se consacre à leur service. Aidez ces filles Exhortation considérant la miséricorde que
charitables, dont toute la gloire est d'être les ser nous recevons de Jésus-Christ : que lui ren
vantes des pauvres malades ; victimes consacrées drons-nous ? il n'a que faire de nous. Empresse
pour les soulager. Et ne me dites point : Les pau ment de la reconnoissanec : Sauveur, je meurs de
vres sont de mauvaise humeur, on ne peut les honte de recevoir vos bienfaits sans rien rendre!
contenter. C'est une suite nécessaire de la pau- donnez-moi le moyen de les reconnoître. Pressé
yreté. Sont-ils de plus mauvaise humeur que ceux par ces raisons que la gratitude inspire, il dit : Je
auxquels Jésus-Christ disoit: O generatio per te donne les pauvres : ce que tu leur feras , je le
ima, usquequo patiar vos? adduc hùc filium tiens pour reçu aux mêmes conditions qu'eux :
tuum (lcc.,ix. 4.) : « O race incrédule et dépra- je veux entrer en leur place. Ne le crois-tu pas ?
» vée ! jusqu'à quand vous souffrirai-je ? amenez ici C'est lui qui le dit. Il a dit que du pain c'étoit
» votre fils. » Mais ils ne se contentent pas de ce son corps ; tu le crois et tu l'adores. Il a dit qu'une
que nous leur donnons : ils veulent de l'argent, goutte d'eau lavoit nos péchés ; tu le crois et tu
et non des bouillons , et non des remèdes. Qui le conduis les enfans à cette fontaine. Il a dit qu'il
veut? c'est l'avarice. Vous n'êtes pas assemblées étoit en la personne des pauvres ; pourquoi refu
pour satisfaire à ce que l'avarice désire , mais à ce ses-tu de le croire ? Si tu refuses de le croire ; tu le
qu'exige leur nécessité. Mais il n'y a point de croiras et tu le verras, lorsqu'il dira : Infirmai,
fonds? C'est la charité des fidèles ; et c'est a vous, et nonvisitastis me (Mattu., xxv. 43.): « J'ai
Mesdames, à l'exciter. C'est pour cela, Mes » été malade, et vous ne m'avez pas visité. »
dames, que vous vous êtes toutes données à L'homme devant Dieu , demandant de le voir
Dieu pour faire la quête. dans sa gloire : tu ne m'a pas voulu voir dans mon
Si la pauvreté dans le christianisme est hono infirmité : une troupe des misérables s'élévera :
rable, vous devez être honorées de faire pour Jé Seigneur, c'est un impitoyable. C'est pour cela que
sus-Christ l'action des pauvres. Quoi ! rougirez- le mauvais riche voit Lazare au sein d'Abraham.
vous de demander l'aumône pour Jésus-Christ? Au contraire, ces pauvres vous recevront dans les
Quand est-ce que vous donnerez, si vous ne pou- demeures éternelles : Récipient vos in œterna
vez vous résoudre à demander? Vous devriez tabernacula (ldc.,xvi. 9.).
ouvrir vos bourses, et vous refusez de tendre la Employer a cela le crédit et l'autorité : elle s'é
main! Mais on ne me donne rien. O vanité, qui vanouira en l'autre monde. Voulez-vous qu'elle
te mêles jusque dans les actions les plus humbles, vous y serve ? employez-la au ministère des pau
De nous laisseras-tu jamais en repos ? Jésus se vres.
contente d'un liard , Jésus se contente d'un
verre d'eau : bien plus, il ne laisse pas de deman EXORDE D'UN SERMON
der aux plus rebelles , aux plus incrédules. Ani PRÊCHÉ DANS UNE ASSEMBLEE DE CHARITÉ.
mez-vous donc les unes les autres ; mais persé
vérez. Quelle honte d'avoir commencé! Ce se-
roit une hypocrisie. Bien de plus saint : tout le Le prophète- roi , chrétiens, étoit entré bien
monde y devroit concourir. N'écoutez pas ceux profondément dans la méditation de la dureté et
qui disent : Cet œuvre ne durera pas. Il ne durera de l'insensibilité des hommes, lorsqu'il adresse à
pas si vous êtes lâches : il ne durera pas, si vous Dieu ces beaux mots : Tibi derelictus est pau-
manquez de foi , si vous vous défiez de la Pro per (Ps.,\\.Hebr.,\. 1 4.): «O Seigneur, on vous
vidence Dieu suscitera l'esprit de personnes » abandonne le pauvre. » En effet, il est véritable
pieuses pour vous fournir des secours extraordi qu'on fait peu d'état des malheureux : chacun s'em
naires ; mais ce sera si vous faites ce que vous pou presse avec grand concours autour des fortunés de
vez. Quelle consolation ! je n'ai qu'un écu à don la terre; les pauvres cependant sont délaissés:
ner ; il se partagera entre tous les pauvres , comme leur présence même donne un chagrin, et il n'y a
la nourriture entre tous les membres. C'est l'a que Dieu seul à qui leurs plaintes ne soient point à
vantage de faire les choses en union. Si chaque charge. Puisque tout le monde les lui abandonne,
membre prenoit sa nourriture de lui-même, il étoit digne de sa bonté de les recevoir sous ses
confusion et désordre : la nature y a pourvu : une ailes , et de prendre en main leur défense. Aussi
même bouche. Comme les membres s'assistent les s'est-il déclaré leur protecteur : parce qu'on mé
uns les autres, prêtez-leur vos mains, prêtez- prise leur condition , il relève leur dignité ; parce
leur vos voix. La main prend un bâton pour qu'on croit ne leur rien devoir , il impose la né
soutenir le corps au défaut du pied. cessité de les soulager ; et afin de nous y engager
POUR LA FÊTE
par notre intérêt , il ordonne que les aumônes vons qu'à demi ce qui regarde l'autre vie : ces
nous soient une source inlinic de grâces. Dans vérités ne tiennent point à noire âme déjà préoc
cette maison des pauvres, dans cette assemblée qui cupée des erreurs des sens. En quoi nous sommes
se fait pour eux , on ne peut rien méditer de plus semblables à ces insensés, desquels parle le Sage,
convenable que ces vérités chrétiennes : et comme qui, sans prendre garde aux grands desseins que
les prédicateurs de l'Evangile sont les véritables Dieu avoit conçus dès l'éternité pour ses saints,
avocats des pauvres, je m'estimerai bienheureux s'imaginoient qu'ils fussent enveloppés dans le
de parler aujourd'hui en leur faveur. Tout le ciel même destin que les impies, parce qu'ils les
s'intéresse dans cette cause , et je ne doute pas , voyoient sujets à la même nécessité de la mort :
chrétiens , que je n'obtienne facilement son se Videbunt finem sapientis, et non intelligent
cours par l'intercession de la sainte Vierge. quid cogitaveritde eo Dominus (Sap.,\\ . 17.) :
« Ils verront la fin du sage , et ils ne compren-
SECOND SERMON » dront point le dessein de Dieu sur lui. » Souf
frirez-vous pas bien , Messieurs, pour nous déli
vrer de ce blâme, que nous nous entretenions sur
ces desseins si admirables de Dieu sur les bien
LA FETE DE TOUS LES SAINTS. heureux , en ce jour , où l'Eglise est occupée à
Desseins admirables de Dieu sur ses étus : il les a les congratuler sur leur félicité? Nous ne pou
mis au dessus de tous ses ouvrages ; il se les est pro vons rien dire qui contribue plus à leur gloire ni
posés dans toutes ses entreprises; il les a insépara à notre édification. Certes, je l'oserai dire, si la
blement unis à la personne de son Fils, afin de les joie abondante dans laquelle ils vivent, leur per
traiter comme lui. Merveilles que Dieu opère dans met de faire quelque différence entre les avantages
l'exécution de ces grands desseins. de leur élection , c'est par-là qu'ils estiment le
plus leur bonheur ; et c'est cela aussi qui nous
doit plus élever le courage. Parlons donc, Mes
Omnta vettra sunt, vos autem Christt.
sieurs, de ces desseins admirables. Nous en décou
Tout est & vous , et vous êtes à Jésus-Christ , dit le grand vrirons les plus grands secrets dans ce peu de
apôtre partant aux justes ( 1 . Cor., m. 23,23. ).
paroles de l'apôtre, que j'ai alléguées pour mon
Si nous employions à penser aux grandeurs du texte ; et tout ce discours sera pour expliquer la
ciel -la moitié du temps que nous donnons inuti doctrine de ces quatre ou cinq mots. Nous y ver
lement aux vains intérêts de ce monde , nous ne rons que les élus ont eu la préférence dans l'es
vivrions pas comme nous faisons , dans un mé prit de Dieu, comme il a mis les saints au dessus
pris si apparent des affaires de notre salut. Mais de tous ses ouvrages, et qu'il se les est proposés
tel est le malheur où nous avons été précipités dans toutes ses entreprises : Omnia vestra : « Tou t
par notre péché : ce tyran ne s'est pas contenté de » est ù vous : » que c'est sur ce premier dessein
nous faire perdre le royaume dans l'espérance qu'il a formé tous les autres. Elles nous donne
duquel nous avions été élevés, il nous a tellement ront sujet d'expliquer par quel artifice Dieu les a
ravalé le courage , que nons n'oserions quasi plus si bien attachés à la personne de son Fils, atin
aspirerà sa conquête, quelque secours qu'on nous d'être obligé de les traiter comme lui : Vos au
offre pour y rentrer. A peine nous en a-t-il laissé tem Christi : « Et vous êtes à Jésus-Christ. »
un léger souvenir : et s'il nous en reste quelque Après avoir établi ces vérités, il ne me sera pas
vieille idée qui ait échappé à cette commune ruine, beaucoup difficile de vous persuader des merveilles
celte idée , Messieurs , n'a pas assez de force pour qu'il opérera dans l'exécution de ce grand des
nous émouvoir : elle nous touche moins que les sein : ce que je tâcherai de faire fort brièvement
imaginations de nos songes. Ce qui est plus cruel, en concluant ce discours. Joignons nos vœux, im
c'est qu'il ne nous donne pas seulement le loisir plorons pour cela l'assistance du Saint-Esprit ,
de penser à nous. Il nous entretient toujours par par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.
do vaines flatteries ; et comme il n'a rien qui nous
puisse entièrement arrêter, toute sa malice se PREMIER POINT.
tourne à nous jeter dans une perpétuelle incon Pour nous représenter quelle sera la félicité
stance, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et nous des enfants de Dieu en l'autre vie, il faut consi
faire passer cette misérable vie dans un enchaîne dérer premièrement en gros combien elle doit
ment infini de désirs incertains, vagues, et de pré être grande et inconcevable, afln de nous en im
tentions mal fondées. Cela fait que nous ne conce primer l'estime ; et après il faut voir en quoi elle
DE TOUS LES SAINTS.
consiste, pour avoir quelque connoissance de ce nier accomplissement des ouvrages de Dieu. C'est
que nous désirons. pourquoi dans le dernier jugement Dieu dit à ses
Pour ce qui regarde la première considéra élus : Venez , les bien-aimés de mon Père , au
tion , nous la pouvons prendre de la grandeur de royaume qui vous est préparé dès la consti
Dieu, et de l'affection avec laquelle il a entrepris tution du monde. Il dit bien aux malheureux :
de donner la gloire à ses enfants. Aile: au feu qui vous est préparé ( Mattii.,
C'est une chose prodigieuse de voir l'exé xxv. 34. Ibid., 41.); mais il ne dit pas qu'il fût
cution des desseins de Dieu. Il renverse en moins préparé dès le commencement du monde. Cela
de rien les plus hautes entreprises ; tous les élé ne veut dire autre chose , sinon que la création de
ments changent de nature pour lui servir ; enfin il ce monde n'étoit qu'un préparatif de l'ouvrage
bit paraître dans toutes ses actions qu'il est le seul de Dieu , et que la gloire de ses élus en seroit le
Dru, et le créateur du ciel et de la terre. Or il dernier accomplissement. Comme s'il disoit : Ve
s'agit ici de l'accomplissement du plus grand des nez , les bien-aimés de mon l'ère : c'est vous qu'il
sein de Dieu , et qui est la consommation de tous regardoit quand il faisoit le monde , et il ne faisoit
ses ouvrages. alors que vous préparer un royaume.
Toute cause intelligente se propose une fin de Que si nous venons à considérer la qualité de
son ouvrage. Or la lin de Dieu ne peut être que la Providence, nous le jugerons encore plus in
lui-même. Et comme il est souverainement abon failliblement. La parfaite prudence ne se doit
dant , il ne peut retirer aucun profit de l'action proposer qu'une même fin, d'autant que son
qu'il exerce , autre que la gloire qu'il a de faire objet est de mettre l'ordre partout; et l'ordre ne
du bien aux autres, et de manifester l'excellence se trouve que dans la disposition des moyens et
de sa nature ; et cela parce qu'il est bien digne de dans leur liaison avec lu Un. Ainsi elle doit tout
sa grandeur de faire largesse de ses trésors , et ramasser pour paraître universelle, tout digérer
que d'autres se ressentent de son abondance. Que par ordre pour paraître sage, tout lier pour pa
s'il est vrai qu'il soit de la grandeur de Dieu de se raître uniforme; et c'est pourquoi il y doit avoir
répandre , sans doute son plus grand plaisir ne une dépendance de tous les moyens , afin que le
doit pas être de se communiquer aux natures corps du dessein soit plus ferme, et que toutes les
insensibles. Elles ne sont pas capables de recon- parties s'entretiennent. L'imparfait se doit rap
noitre ses faveurs, ni de regarder la main de qui porter au parfait , la nature ù la grâce , la grâce à
elles tirent leur perfection. Elles reçoivent, mais la gloire. C'est pourquoi si les cicux se meuvent de
elles ne savent pas remercier. C'est pourquoi ces mouvements éternels , si les choses inférieures
quand il leur donne , ce n'est pas tant à elles qu'il se maintiennent par ces agitations si réglées, si la
veut donner , qu'aux natures intelligentes , à qui nature fait voir dans les différentes saisons ses
il les destine. Il n'y a que celles-ci à qui il ait propriétés diverses , ce n'est que pour les élus de
donné l'adresse d'en savoir user. Elles seules en Dieu que tous les ressorts se remuent. Les peu
connoissent le prix ; il n'y a qu'elles qui en puis ples ne durent que tant qu'il y a des élus à tirer
sent bénir l'auteur. Puis donc que Dieu n'a donné de leur multitude : Constituât terminos po-
qu'aux natures intelligentes la puissance de s'en pulorum juxta numerum filiorum Isracl
servir , sans doute ce n'est que pour elles qu'il les (I)eut., xxxii. 8. ) : « Il a marqué les limites des
a faites. Aussi l'homme est établi de Dieu comme » peuples selon le nombre des enfants d'Israël
leur arbitre ; et si le péché n'eût point ruiné » qu'il avoit en vue. » Les éléments et les causes
cette disposition admirable du Créateur dès son créées ne persistent , que parce que Dieu a en
commencement , nous venions encore durer celte veloppé ses élus dans leur ordre , et qu'il les veut
belle république. Dieu donc a fait pour les créa faire sortir de leurs actions. « Aussi elles sont
tures raisonnables les natures inférieures. Et » comme dans les douleurs de l'enfantement : ,.
quant aux créatures intelligentes , il les a desti Omnis creatura ingemiscit et parturit us-
nées à la souveraine béatitude, qui regarde la que adhuc(Rom.,\m. 21.) : « Elles attendent
possession du souverain bien : il les a faites immé « avec impatience que Dieu fasse la découverte
diatement pour soi-même. Voilà donc l'ordre » de ses enfants : » flevelationem filiorum Dei
de la Providence divine , de faire les choses in expectat(Ibid., 19.). L'auteur de leur nature, qui
sensibles et privées de connoissanees pour les leur a donné leurs inclinations, leur a imprimé un
intelligentes et raisonnables , et les raisonnables amour comme naturel de ceux à qui il les a desti
pour la possession de sa propre essence. Donc ce nées. Elles ne font point encore de discernement ;
qui regarde la souveraine béatitude , est le der c'est à Dieu de commencer, c'est ù lui à faire
8 POUR LA FÊTE
voir ceux qu'il reconnoît pour ses enfants légi Et il y a ici deux choses à remarquer : l'une ,
times. Et quand il les aura marques , qu'il aura que c'est à eux que se terminent tous les desseins
débrouillé cette confusion qui les mêle, elles de Dieu ; la seconde , qu'ils se terminent à eux
tourneront toute leur fureur contre ses ennemis : conjointement avec Jésus-Christ.
Pugnabit cum eo orbis terrarum contra in- Quel doit être cet ouvrage à qui la création de
sensatos (Sap., v. 21. ) : « Tout l'univers com- cet univers n'a servi que de préparation , que Dieu
» battra avec lui contre les insensés. » Elles se a regardé dans toutes ses actions , qui étoit le but
soumettront volontiers à ses enfants : Omnis crea- de tous ses désirs , enfin après l'exécution duquel
tura ingemiscit et parturit usque adhuc ,.... il se veut reposer toute l'éternité? Il y aura assez
revelutionem expectans filiorum Dei : « Jus- de quoi contenter cette nature infinie. Lui qui a
» qu'à présent toute créature soupire et paraît trouvé que la création du monde n'étoit pas une
» dans l'enfantement,... attendant la manifes- entreprise digne de lui , se contentera après avoir
» tation des enfants de Dieu. » consommé le nombre de ses élus. Toute l'éternité
Si nous allons encore plus avant dans le des il ne fera que leur dire : Voilà ce que j'ai fait ;
sein de Dieu , nous trouverons quatre communi voyez, n'ai-je pas bien réussi dans mes desseins !
cations de sa nature. La première dans la création, pouvois-je me proposer une fin plus excellente ?
la seconde se fait par la grâce , la troisième de sa Et qui peut douter que ce dessein ne soit tout
gloire, la quatrième de sa personne. Et si le extraordinaire, puisque Dieu y agit avec passion ?
moins parfait est pour le plus excellent ; donc la Il s'est contenté de dire un mot pour créer le ciel
création regardoit la justification , et la justifi et la terre. Nous ne voyons pas là une émotion vé
cation étoit pour la communication de la gloire, hémente. Mais pour ce qui regarde la gloire de
et la communication de la gloire pour la person ses élus , vous diriez qu'il s'y applique de toutes
nelle. C'est la gradation de saint Paul : Omnia ses forces : au moins y a-t-il employé le plus grand
vestra sunt, vos autem Christi, Christus de tous les miracles , l'incarnation de son Fils.
avtem Dei (1. Cor., m. 22, 23.) : « Tout est à « Ne s'est-il pas lié et comme collé d'affection a vec
» vous , et vous êtes à Jésus-Christ , et Jésus- » son peuple? » Congtutinatus est Dominus
» Christ est à Dieu. » Mais il ne faut pas séparer patribus nostris (Deut.,x. 15.). Tantôt il se
Jésus-Christ d'avec ses élus, d'autant que c'est compare à un aigle qui excite ses petits à voler ,
le même esprit de Jésus-Christ qui se répand sur tantôt à une poule qui ramasse ses petits poussins
eux : tanquam unguentum in capite ( Psal. , sous ses ailes. Il condescend à toutes leurs foi-
cxxxn. 2. ): « Comme le parfum répandu sur la blesses; son amour le porte à l'excès, et lui fait
» tête , qui descend sur toute la barbe d'Aaron. » faire desactionsquiparoissentextravagantes. Ecou
Ce sont ses membres, et la glorification n'est tez comme il crie au milieu du temple : Si quis
que la consommation du corps de Jésus-Christ : sitit,veniatadme etbibat(io\ti. , vu. 37.) : «Si
Donec occurramus ei in virum perfectum » quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il
secundùm mensuram plenitudinis Christi » boive. » Il n'en faut pas douter. Il y a ici une
(Ephes. , iv. 13.) : » Jusqu'à ce que nous parve- inclination véhémente. Jamais Dieu n'a rien voulu
» nions à l'état d'un homme parfait, à la me- avec tant de passion : or vouloir à Dieu , c'est
» sure de l'âge et de la plénitude selon laquelle faire. Donc ce qu'il fera pour ses élus sera si grand ,
» Jésus-Christ doit être formé en nous. » Et nous que tout l'univers ne paraîtra rien à comparaison
sommes tous bénis en Jésus-Christ , tanquam in de cet ouvrage. Sa passion est si grande , qu'elle
uno ( Gala t. , m. 16.) , « comme en un seul. » passe à tous ses amis , et fait remuer à ses ennemis
Donc les prédestinés sont ceux qui ont toutes les tous leurs artifices pour s'opposer à l'exécution de
pensées de Dieu dès l'éternité , ce sont ceux à qui ce grand dessein. C'est le propre des grands des
aboutissent tous ses desseins. C'est pourquoi , om seins de s'étendre à beaucoup de personnes. Et
nia propter electos (2. Cor., iv. 15.) : » Tout nous ne jugeons jamais un dessein si grand , que
» est pour les élus. » C'est pourquoi encore , di- lorsque nous voyons que tous les amis y prennent
ligentibus Deum omnia cooperantur in bo- part, et que tous les ennemis s'en remuent. Comme
num (Rom. , vm. 28. ) : « Tout contribuera ils ne s'excitent qu'à cause de nous , et que nous
» au bien de ceux qui aiment Dieu : » omnia , donnons le branle à tous leurs mouvemens, il
tout; d'autant que tout étant fait pour leur faut que notre émotion soit bien grande pour por
gloire , il n'y a rien à qui le Créateur n'ait donné ter son coup si loin.
une puissance et même une secrète inclination de Elle paraît bien son affection envers ces élus
}es y servir. par les soins qu'il a de les rechercher. N'est-ce
DE TOUS LES SAINTS. 9
pas lai qui le; a assemblés de tous les coins de la lam oculi sui (Deut. , xxxti. 10.) , « comme
terre, qui leur a donné le sang de son Fils? Et » la prunelle de son œil. » Il ne s'est pas contenté
celui qui leur a donné son Fils, que leur de vous faire du bien par miséricorde ; il a voulu
peut-il refuser? Il a pris plaisir lui-même de vous être redevable , afin de vous donner plus
les faire aimables; afin de leur donner sans réserve abondamment. Il a voulu vous donner le conten
son affection : Dedit semetipsum pro nobis , ut tement de mériter votre bonheur, et a mieux aimé
mundaret sibi populum acceptabilem , secta- partager avec vous la gloire de votre salut et de
torembonorumoperum(Tn. , n. 14.) : « Il s'est son dessein dernier, que de diminuer la satisfac
- livré lui-même pour nous , afm de se purifier un tion de votre âme. Vous êtes les successeurs de
» peuple qui lui fût agréable , et qui se portât avec son héritage : c'est vous que regardent les pro
» ferveur aux bonnesœuvres. » Quoi! en ce monde, messes qu'il a faites à Abraham et à Isaac ; mais
qui est un lieu d'épreuve et de larmes, où il ne c'est vous que regarde l'héritage promis à Jésus-
leur promet que des misères , où il veut les séparer Christ.
de toutes choses : Veni teparare ..... non veni Il faut donc savoir que tous les biens que Dieu
pacem mittere, sed gladium (Mattu. , x. 35. promet aux prédestinés, c'est conjointement
Ibid., 34.): « Je suis venu pour séparer. ..:jene avec Jésus-Christ ; il ne faut point séparer leurs
» suis pas venu apporter la pais , mais l'épée. » intérêts. Dieu promet à Abraham de bénir toutes
Cependant il les comble de bénédictions. Ils sont les nations : In semine tuo (Gèn., xxii. 18.) :
inébrantables, voient tout le monde sous leurs » Dans ton fils ; » où l'apôtre saint Paul remarque :
pieds : ils se réjouissent dans leurs peines : Gau- Non in seminibus, sed tanquam in uno
dentés quia digni habiti suntpro nomine Jésu (Galat. , m. t6. ) : « L'Ecriture ne dit pas a ceux
contumeliatn pati ( Act., v. 41 . ) : « Remplis de » de sa race, mais à sa race , c'est-à-dire à l'un
» joie de ce qu'ils ont été jugés dignes de souffrir » de sa race. » Cette bénédiction , c'est ce qui fait
» des outrages pour le nom de Jésus. » Au reste cette nouvelle vie que Dieu nous donne. Donc
ils sont dans un repos , une fermeté et une égalité cette vie nouvelle réside dans Jésus-Christ comme
merveilleuse. Leurs chaînes délivrent les infirmes dans le chef, et de là elle se répand sur les mem
de leurs maladies : il donne de la gloire jusques bres. Mais ce n'est que la même vie : Vivo ego ,
à leur ombre. Vous diriez que quelque résolution jam non ego : vivit verà in me Christus
qu'il ait prise, il ne saurait s'empêcher de leur (Ibid., n. 20.): « Je vis, ou plutôt ce n'est plus
faire du bien et de leur laisser tomber un petit « moi qui vis ; mais c'est Jésus-Christ qui vit en
avant-goût de leur béatitude. Et cependant cela » moi. « L'héritage ne nous regarde qu'à cause que
n'est rien, il leur en prépare bien davantage. Il nous sommes les enfants de Dieu. Nous ne sommes
n'estime pas que cela rompe la résolution de les les enfants de Dieu , que parce que nous sommes
affliger : tant il estime peu ses biens à comparaison un avec son Fils naturel ; d'autant que nous ne
de ceux qu'il leur garde ! Ce monde même , quoi pouvions participer à la qualité d'enfant de Dieu ,
qu'il ait été fait pour les élus , il semble que Dieu que par dépendance de celui à qui elle appartient
n'estime pas ce présent : ou s'il l'estime , c'est à par préciput. C'est pourquoi « Dieu a envoyé dans
peu près comme un père estimerait cette partie du » vos cœurs l'esprit de son Fils qui crie : Mon
bien de ses enfants de laquelle ils auraient l'usage « Père, mon Père : » Misit Deus in corda nos-
commun avec les valets. Ce soleil , tout beau qu'il tra spiritum Filii sui clamantem :Abba, Pater
est, luit également sur les bons et sur les impies. (Ibid., Iv. 6. ). Cet esprit est un : Unuset idem
Et quelles seront donc les choses qu'il réserve spiritus ( 1. Cor., xii. i1.). Donc, et notre
pour ses enfants ! Avec combien de magnificence qualité de fils , et la prétention à l'héritage , et la
lesrégalera-t-il dans ce banquet de la gloire, où nouvelle vie que nous avons par la régénération
il n'y aura que des personnes choisies , electi, et spirituelle, nous ne l'avons que par société avec
où il ne craindra plus de profaner ses bienfaits ! Jésus Christ: Tanquamin uno (Galat., m. 16.) :
Avec quelle abondance cette nature souveraine « Comme dans un seul. » C'est pourquoi Dieu lui a
ment bonne se laissera-t-elle répandre ! abondance donné l'abondance : Complacuit in ipso habitare
d'autant plus grande , qu'elle se sera rétrécit' si omnem plenitudinem(Coloss., i. 19.): «Mat
long-temps durant lecoursde ce temps misérable, » plu au Père que toute plénitude résidât en lui ; »
et qu'il faudra alors qu'elle se débonde. Vivez, afin que nous fussions abondants par ses richesses.
heureux favoris du Dieu des armées : il a tout fait De plenitudine ejus nos omnes accepimus
ponr vous ; il vous a préservés parmi tous les (Joan.,i. 1 6.): «Nous avons tous reçu de sa pléni-
périls de ce monde ; il vous a gardés , quasi pupil- » tude. »
10 POUR LA FÊTE
La vie donc que nous avons , nous est commune dùm mensuram plenitudinis Christi. Et cela
avec Jésus-Christ : or la vie de la grâce et celle est d'autant plus véritable, que, si le commence
de la gloire est la même ; d'autant qu'il n'y a autre ment fait une unité, la consommation en doit faire
différence entre l'une et l'autre, que celle qui se une bien plus étroite. Donc nous sommes appelés
rencontre entre l'adolescence et la force de l'âge. à la gloire conjointement avec Jésus-Christ, et
Là elle est consommée ; mais ici elle est en état de par conséquent nous posséderons le même
se perfectionner : mais c'est la même vie. Il n'y royaume. Et pour signifier encore plus cette
a que cette diversité , qu'en celle-là cette vie a ses unité , l'Ecriture nous apprend que nous serons
opérations pluslibres à cause de la j uste disposition dans le même trône, Qui viccrit , dabo ei ut
de tous les organes : ici elles ne sont pas encore sedeat in throno mco (Apoc., iu. 21.) : « Qui-
parfaites, d'autant que le corps n'a pas encore « conque sera victorieux , je le ferai asseoir avec
pris tout son accroissement. C'est ce qu'explique » moi sur mon trône. »
l'apôtre saint Paul : Vita nostra abscondita est Or, pour concevoir la grandeur de celte ré
cum Christo in Dco ( Coloss. , m. 3. ) : « Notre compense, il ne faut que penser ce que le Père
» vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. » éternel doit avoir fait pour son Fils. C'est son Fils
Maintenant dans celle vie mortelle la plupart de unique : Unigenitus qui est in sinu Patris
ses opérations sont cachées ; la force de ce cœur ( Joan., i. 1 8. ) : « Le Fils unique qui est dans le
nouveau neparoit p; s : Cùm autem Christus ap- sein du Père. » C'est celui qu'il a oint de cette huile
paruerit,vita vestra, tune et vos apparebilis d'allégresse , c'est-à-dire de la divinité : Unxit
(Ibid., 4.) : « Mais lorsque Jésus-Christ , qui est te Deus , Deus tuus , oleo lœtitiœ ( Ps., xliv.
» votre vie , viendra à paroitre , alors vous paroi- 8.). C'est celui qui a toutes ses affections : Hic est
» trez aussi. » Ah ! ce sera lorsque votre vie Filius meus dilectus in quo mihi benè com-
paroitra dans toute son étendue , que les facultés placui ( M attii., m. 17.) : « Celui-ci est mon Fils
entièrement dénouées feront voir toutes leurs for » bien-aimé en qui j'ai mis toute ma complai-
ces , et que Jésus-Christ paroitra en nous dans » sance.» C'est son Fils unique; et si nous sommes
toute sa gloire. C'est la raison pour laquelle l'a ses enfants, ce n'est que par un écoulement de l'es
pôtre parlant de la gloire , se sert quasi toujours prit et de la vie de son Fils, qui a passé jusques
du mot de révélation : Ad futuram gloriam quœ à nous. Et c'est pourquoi seul il est l'objet de ses
revelabitur in nobis (Rom., vin. 13.): « Cette affections. Mais comme nous sommes ses enfants
» gloire qui sera un jour découverte en nous ; » par la participation de l'esprit de son Fils , « par
d'autant que la gloire n'est autre chose qu'une » lequel nous crions : Mon Père, mon Père : » In
certaine découverte qui se fait de notre vie cachée quoclamamus: Abba, Pater (Rom., vin. 15.),
en ce monde , mais qui se fera paroitre toute entière aussi sommes-nous ses bien-aimés par une exten
en l'autre. Et le même apôtre décrivant, et notre sion de son amour. Il doit à ses élus la même af
adolescence en cetle vie , et notre perfection en fection qu'il a pour son Fils; et il leur doit par
l'autre, dit que « nous croissons et que nous conséquent le même royaume. Et puisque nous
» nous consommons en Jésus-Christ : » Occur- sommes ses enfants , nous sommes ses bien-aimés.
ramus ei in virum perfectum, secundùm Par la société de la filiation et de l'amour de son
mensuram plenitudinis Christi (Ëphes., Fils, nous devons aussi avoir le même héritage.
Iv. 13.). Voilà pour l'état de la force de l'âge. Et C'est ce que dit l'apôtre saint Paul : Qui eripuit
en attendant, « croissons en toutes choses dans nos de potestate tenebrarum, transtulit in
» Jésus-Christ , qui est notre chef et notre tête : » regnum Filii dilectionis suœ (Coloss. ,i. 13.) :
Interius crescamus in eoperomnia qui est ca- k Il nous a arrachés de la puissance des ténèbres,
put Christus (Ibid.,i\. 15.). Donc l'apôtre » et nous a fait passer dans le royaume de son
saint Paul met la vie de la gloire en Jésus-Christ, » Fils bien-aimé. »
comme celle de la grâce ; et cela bien raisonnable Voilà ce qu'étoit Jésus-Christ à son Père à rai
ment. Car la même chose en laquelle nous crois son de sa filiation ; et cela faisoit sans doute une
sons , doit être celle en laquelle nous nous con obligation bien étroite de lui préparer un royaume
sommons. « Or nous croissons en Jésus-Christ : » magnifique. Mais lui-même l'exagère encore dans
Crescamus, etc. Donc nous devons nous l'Apocalypse : Qui viccrit, dabo ei ut sedeat
consommer en Jésus-Christ, « jusqu'à l'état d'un in throno meo, sicut et ego viciât sedi ad
» homme parfait, à la mesure de l'âge et de la dexteram Patris ( Apoc., in. 21. ) : « Quicon-
» plénitude selon laquelle Jésus-Christ doit être » que sera victorieux , je le ferai asseoir avec moi
» formé en nous: » In virum perfectum secun- » sur mon trône, comme ayant été moi-même.
DE TOUS LES SAINTS. il
- rictorieux je me suis assis avec mon Père sur » sus-Christ ; » notre gloire ne doit être qu'une
• son trône. » Comme s'il disoit : Je devois atten extension de la sienne; Quod si, comme dit l'apô
dre de mon Père de grandes choses, à raison de tre, cùm essemus inimici, reconciliati sumus
laquanté que j'ai de son Fils unique et bien-aimé; in sanguine ipsius , multo magis reconciliati,
mais quand je n'eusse dû rien attendre d'une af salvi crimus in vitâ ipsius ( Rom., v. 10. ) :
fection si légitime, il ne me peut rien refuser après « Si lorsque nous étions ennemis de Dieu , nous
mes victoires. C'est moi qui ai renversé tous ses » avons été réconciliés avec lui par la mort de son
ennemis ; c'est moi qui ai établi son royaume; » Fils, à plus forte raison étant maintenant récon-
par moi il est béni dans les siècles des siècles ; » ciliés avec lui, nous serons sauvés par la vie de
par moi sa miséricorde et sa justice éclatent; je » son même Fils. » Si lors même que nous étions
lui ai conquis un peuple nouveau et un nouveau séparés de lui, ce qui se passoit en lui venoit jus
royaume ; c'est moi qui ai établi la paix dans ses qu'à nous ; si nous sommes morts au péché dans sa
Etats. Y eut-il jamais un plus puissant exécuteur mort ; à plus forte raison les propriétés de sa vie
de ses ordres ? J'ai renversé tous ses enne doivent nous être communiquées après que nous
mis, et il fait redouter sa puissance à la terre et avons été réunis par la réconciliation avec son
aux enfers. Y eut-il un lils plus obéissant que moi, Père, et qu'il nous a lui-même donné sa vie.
après m'étre souvent mis a la mort et à la mort La grâce et la vie nouvelle réside en lui; mais
de la croix ? Jamais prêtre lui ofl'rit-il une hostie elle n'y réside que comme dans la principale par
plus agréable et plussainte? Jamais y eut-il lévite tie. Et tout de même que la vie du cœur ne se
qui lui ait immolé avec plus de pureté que moi, rait pas parfaite, si elle ne se répandoit sur les
puisque je me suis immolé moi-même comme une membres , quoiqu'elle réside principalement dans
liostie sainte et immaculée, non pas pour mes pé le cœur : ainsi il manquerait quelque chose à la
chés, mais pour les péchés des autres? Ah ! il n'y vie nouvelle de Jésus-Christ, si elle ne se ré
arien que je ne doive non-seulement attendre, pandoit sur les élus qui sont ses membres, quoi
mais encore justement exiger de mon l'ère. Aussi qu'elle réside principalement en lui comme dans
i>.>i-je pas sujet de me plaindre de lui. Il a ou le chef. Sa clarté ne paroi t pas dans sa grandeur,
vert sur moi tous ses trésors ; il m'a mis à sa si elle ne se communique ; d'autant que ce n'est
dextre, et je ne pouvois pas attendre de plus pas comme ces lumières découlées du soleil, qui
grand honneur. ne se répandent pas plus loin : mais c'est
C'est là ce qui regarde Jésus-Christ : voilà ce une lumière et une splendeur première et origi
qui nous regarde. Sa gloire est grande, il est nelle ; telle que celle qui réside dans le soleil.
vrai; mais le bien qui le regarde nous regarde Vous gâtez une source , quand elle ne s'étend pas
aussi : ses prétentions sont les nôtres. S'il a vaincu, dans tout le lit du ruisseau.
ce grand capitaine , il a vaincu pour nous aussi- C'est pourquoi le Fils de Dieu dit à son Père :
bien que pour lui ; et j'ose dire plus pour nous Ego in eis , et tu in me , ut sint consummati
que pour lui ; car il n'avoit rien quasi à gagner, in unum ( Joan , xvii. 23.) : « Je suis en eux et
étantdans l'abondance : ou s'il a voit quelque chose » vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans
à gagner, c'étoient les élus. S'il a été obéissant à « l'unité.» Vous êtes un, mon Père, et vous vou
son Père , ç'a été pour nous. Le sacrifice même lez tout réduire à l'unité : Ut sint unum, sicut
de ce grand-prêtre est pour nous consommer avec et nos unum sumus ( Ibid., 22.) : « Afin qu'ils
lui dans son Père : Sanctifico pro eis meipsum » soient un , comme nous sommes un. » C'est
( Joa.v, xvii. 19. ) ! « Je me sacrifie moi-même pourquoi vous êtes dans moi et moi en eux, « afin
« pour eux. » Etcela pourquoi ? Ut omnes unum » de les consommer dans l'unité : » Ut sint
tint , sicut tu in me et ego in te, ut et ipsi in consummati in unum. C'est pourquoi « je leur
*obis unum sint ( Ibid., 21.) : «Afin qu'ils » ai donné la clarté que vous m'avez donnée: »
•soient un tout ensemble comme vous, mon Dedi eis claritatem quam dedisti mihi, ut
» Père, vous êtes en moi , et moi en vous , qu'ils sint unum sicut et nos (Ibid.); afin qu'ils
» soient de même un en nous. » Nous mourons en soient un comme nous , parce que cette clarté
sa mort ; nous ressuscitons en sa résurrection ; m'est donnée pour la leur communiquer.
nous sommes immolés dans son sacrifice : tout Et « c'est par-là qu'il faut que le monde sache
nous est commun avec lui. Et si nos souffrances » que vous m'avez envoyé : » Ut sciat mun-
ne sont qu'une continuation des siennes : Adim- dus quia tu me misisti ( Joan., xvii. 23.). Voilà
pleo >/«.«. desunt passionum Christi ( Coloss. pourquoi , je suis venu ; voilà votre dessein quand
1. 54.) : « J'accomplis ce qui reste à souffrira Jé- vous m'avez envoyé, de consommer tout en un,
I2 POUR LA FÊTE
C'est pourquoi, Pater, quos àedisti mihi à ma gloire , s'ils ne ressuscitoient par ma résur*
( Ibid., 24. ) : « Père , ceux que vous m'avez reclion , et ne vivoient par ma vie , et ne fussent
m donnés , » non-seulement comme mes compa glorieux par ma gloire. Mon Père, je suis en
gnons et comme mes frères, mais comme mes eux : il faut donc que « l'amour que vous avez
membres ; volo , « je veux ; » ah ! ce sont mes » pour moi , soit en eux : » Dilectio quâ dilexisti
membres; si vous me laissez la disposition de meinipsis sit, etego in eis (Joan. , xvn.26.);
moi-même , vous me devez laisser celle de mes et il faut aussi que la joie et la gloire que vous me
membres : Volo ut ubi sum ego , et illi sint donnerez soit en eux, « afin que ma joie soit pleine
( Ibid. ) : k Je veux que là où je suis, ils y soient » en eux : » Ut habeant gloriam meam imple-
» aussi. » Si je suis dans la gloire, il faut qu'ils tam in semetipsis (Ibid., 1 3.). Mca omnia tua
y soient : mecum , mecum , « avec moi , par sunt , et tua mea sunt ; et ego ctarificatus sum
» unité avec moi : » afm qu'ils connoissent la in eis ( Ibid. , 10.) : « Tout ce qui est à moi est
clarté que vous m'avez donnée, qu'ils la connois » à vous , et tout ce qui est à vous est à moi ; et je
sent en eux-mêmes , et qu'ils voient sa grandeur » suis glorifié en eux. »
par son étendue et par sa communication : quam La gloire du chef tombe sur les membres , et
dedisti mihi, « C'est de vous que je la tiens, la gloire des membres revient au chef. Je suis glo
» mon Père. » C'est pourquoi, « parce que vous rifié en eux ; il faut qu'ils soient glorifiés en moi.
» m'aimiez avant la création du monde : » Quia Père saint, Père juste, je vous les recommande :
me dilexisti à constitutione mundi; vous me puisqu'ils sont à moi , ils sont à vous ; et si vous
l'avez donnée toute entière , capable de se com m'aimez , vous en devez avoir soin comme de moi.
muniquer et de se répandre ; « afin qu'où je suis Enfin il ne veut dire autre chose par tout ce dis
» ils y soient aussi avec moi, pour qu'ils voient cours , sinon que nous sommes tous à lui , comme
» la gloire que vous m'avez donnée : » Ut ubi étant un avec lui , et comme devant être aimés du
ego sum et illi sint mecum, ut videant clari- Père éternel par la même affection qu'il a pour
tatem meam quam dedisti mihi ( Ibid. ). « Je lui : non pas qu'elle ne soit plus grande pour lui
» me sacrifie pour eux » et pour leurs péchés : Ego que pour nous ; mais cela ne fait pas qu'elle soit
pro eis sanetificomeipsum(Ibid., t9.).C'étoient différente. C'est le même amour qui va droit à
des victimes dues à votre colère : je me mets en leur lui , et rejaillit sur nous : à peu près comme une
place, pro eis, « pour eux ; » afin qu'ils soient flèche qui par un même coup et un même mou
saints et consacrés à votre majesté à même temps vement perce la première chose qu'elle rencontre,
que je me dévoue et me sacrifie moi-même. et ne fait à ce qu'elle attrape après , qu'une légère
Quand les bras ou les autres membres ont fail entamure. Ou comme un bon père qui regarde ses
li, c'est assez de punir le chef. Quand on cou enfants et les leurs par un même amour , qui ne
ronne le chef, il faut que les membressoientcou- laisse pas d'être plus grand dans ses enfants sur
ronnés : s'ils ne participent à la gloire du chef, lesquels se porte sa première impétuosité. Ou plu
il faut que la gloire du chef soit petite. Il manque- tôt comme nous aimons d'une même affection
roit quelque chose à la perfection de mon offrande , tout notre corps, quoique nous ayons plus de
s'ils n'étoient offerts en moi : Sanctificomeipsum soin de conserver et honorer les pi us nobles parties.
pro eis, ut sint et ipsi sanctificati : « Je me Et après cela nous nous étonnons si Dieu agit
» sanctifie moi-même pour eux , afin qu'ils soient avec passion ! Et s'il agit avec passion , comment
» aussi sanctifiés : » à ma mort , s'ils ne mouroient ne produira-t-il point des effets extraordinaires ,
par ma mort : Adimpleo quœ desuntpassionum et qui surpasseront toutes nos pensées ? La pas
Christiprocorporeejus quod est Ecclesia(Co- sion fait faire des choses étranges aux personnes
loss., I. 24.) : « J'accomplis ce qui manque aux les plus foibles : et que fera-t-elle à Dieu ? Elle
» souffrances de Jésus-Christ pour son corps qui fait surpasser aux hommes leur propre puissance :
» est l'Eglise (t) : » à ma vie, à ma résurrection et eh ! le moins qu'elle puisse faire à Dieu , c'est de
(') Bossuet a mis ici a la marge de son manuscrit ce texte lui faire passer les bornes de sa puissance ordi
de l'apotre (Ephes.,i. M, 23.): El ipsum dedit capul naire. Non , ce n'est pas assez , pour rendre les
supra omnem Ecctesiam , quœ est corpus cjus et plenitudo
ejus , qui adimpletur omnia in omnibus : « Il l'a donné élus heureux, d'employer cette puissance par
» pour chef suprême à l'Eglise , laquelle est son corps , et laquelle il a fait le monde ; il faut qu'il étende son
» dans laquelle il trouve son entière perfection , lui qui bras : In manu potenti et brachio extento
» accomplit tout en tous. » Sur quoi il fait cette glose '• (Deut., v. 1 5.) : « Avec une main forte et un bras
là eoque adimpletur , eb quod lit omnia in omnibus : Il
accomplit tout en tous , parce qu'il est tout en tous. Edit. » étendu. » Une s'attachera plus aux natures des
de Déforis. choses; il ne prendra plus loi que de sa puissance.
DE TOUS LES SAINTS. 13
A de son amour. Il ira chercher dans le fond de où il nous a trouvés. Ut sciatis cum omnibus
l'âme l'endroit par où elle sera plus capable de sanctis quœ tit longitude , et latitudo , et su
félicité. La joie y entrera avec trop d'abondance, blimitas , et profundum (Ephes.,m. 18.) :
pour y passer par les canaux ordinaires : il fau «Afin que vous compreniez avec tous les saints
dra lui ouvrir les entrées , et lui donner une ca » quelle est la longueur , la largeur , la hauteur et
pacité extraordinaire. Il ne regardera plus ce qu'il » la profondeur de ce mystère. » Ne voussemble-
en a fait, mais ce qu'il en peut faire. Ce sera là t-il pas entendre un homme, qui aurait vu quelque
où il donnera comme le coup de maître : il nous magnifique palais , semblable à ces châteaux en
est inconcevable , misérables apprentifs que nous chantés de qui nous entretiennent les poètes , et
sommes. Il tournera notre esprit de tous côtés pour qui ne parleroit d'autres choses , sinon de la hau
le façonner entièrement à sa mode , et n'aura teur des édifices , de la largeur des fosses , de la
égard à notre disposition naturelle qu'autant qu'il profondeur des fondements , de la longueur pro
faudra pour ne nous point faire de violence. digieuse de la campagne qu'on découvre; au reste
Aussi lorsqu'il décrit les douceurs du paradis, ce ne peut pas donner une seule marque pour le
n'est que par des mystères, pour nous en témoi- teconnoitre, ni en faire une description qui ne
goer l'incompréhensibilit>'' Frontons ses pro soit grossière : tant il est ravi en admiration de ce
messes dans l'Apocalypse : « Celui qui sera vain- beau spertiicle ! Voilà à peu près ce que fait le
«queur, je lui donnerai une manne cachée : » grand apô're. Il ne nous exprime la grandeur des
Ç*t vicerit , dabo ei manna absconditum choses qu'il a vues , que par l'empressement où il
(<Ipoc., ii. 17.) ; des douceurs cachées; Dabo est de les décrire , et par la peur qu'il a d'en venir
fi edere de ligno vitœ ( Ibid. , 7. ) : « Je don- à bout. Demandez-lui-en des particularités; il
» lierai au victorieux à manger du fruit de l'arbre vous dira que cela est inconcevable : tout ce que
» de vie. » Quoi ! est-ce quelque chose de sem vous pouvez lui dire n'est rien à comparaison.
blable à nos fruits ordinaires ? n'attendez pus que Parlez-lui des grandeurs de ce monde, et de
vous en trouviez en ce monde. Il ne croît que toute la beauté de l'univers, pour savoir du moins
dans le jardin de mon Père, et il faut que le ter ce que c'est que ce royaume par comparaison et
roir en soit cultivé par sa propre main : Quod par ressemblance : il n'a rien à vous dire , sinon :
etl in paradiso Dei mei ( Ibid. ) : « Qui est dans Existimavi sicut stercora (Philip., m. 8.) :
> le paradis de mon Dieu. » Dabo ei nomen « J'ai tout regardé comme du fumier et de l'or-
notum (Apoc, ii. 17.) : « Je lui donnerai un » dure. » Ne lui alléguez point le témoignage de
.nom nouveau. » Dieu ne donne point un nom vos yeux ni de vos oreilles : Dieu agit ici par des
sans signification. C'est pourquoi quand il change moyens inconnus.
le nom à Abraham et à Jacob , il en atteste in Il donne un tour tout nouveau à la créature;
continent la raison ; et la preuve en est évidente et puisque, comme j'ai dit, en cette action il ne
au nom de son Fils. La raison est qu'à Dieu , dire prend point de loi que de sa puissance, et qu'il
et faire c'est la même chose : Dixit et facta sunt ne s'attache pas à la nature des choses , nous ne
(Ps. , mu. 9.) ; « Il a dit, et tout a été fait. » El pouvons pas plus concevoir cet effet que sa vertu.
ici : Dabo ei nomen novum : « Je lui donnerai un Les choses prendront tout une autre face, d'au
nom nouveau; » et non-seulement il sera nou tant que Dieu agira « par cette opération , par la-
veau, mais encore est-il inconnu et il faut en » quelle il se peut toutassujétir, ,j c'est-à-dire chan
avoir en soi la signification pour l'entendre : Quod ger tout l'ordre de la nature, et faire servir toute
nemo teit, nisi qui accipit (Apoc., ii. 17.) : sorte d'êtres à sa volonté : Secundùm operatio-
« Nul ne le connoît que celui qui le reçoit. » nem quel possit subjicere sibi omnia (Ibid., 21.).
L'apôtre saint Paul avoit vu quelque chose de C'est pourquoi l'œil qui voit tout ce qu'il y a de
cette gloire ; disons mieux , il en avoit ouï quelque beau dans le monde , n'a rien vu de pareil ; l'o
chose dans la proximité du lieu où il fut ravi. reille , par laquelle notre âme pénètre les choses les
N'attendons pas qu'il nous en dise des particu plus éloignées , n'a rien entendu qui approche de la
larités : il en parle comme un homme qui a vu grandeur de ces choses; l'esprit, à qui Dieu n'a
quelque chose d'extraordinaire, qui ne nous en point donné de bornes dans ses pensées , toujours
fait la description qu'en méprisant tout ce que abondant à se former des idées nouvelles , ne
vous lui pouvez apporter au prix de ce qu'il a sauroit se figurer rien de semblable : Neque ocu-
ru , on bien en avouant qu'il ne saurait l'expli lus ridit, neque auris audivit, neque in cor
quer. Il en marque quelques conditions géné hominis ascendit quœ prœparavit Deus dili-
rales, qui nous laissent dans la même ignorance gentibus se (i. Cor., u. 9. «L'œil n'a point tu,
14 POUR L A FÊTE
» l'oreille n'a point entendu , l'esprit de l'homme operatus est in Christo ( Ibid., 20 ). Piûssions-
» n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux nous concevoir l'affection que Dieu a pour nous ,
» qui l'aiment. » Le Sauveur du monde , le plus par laquelle « lorsque nous étions morts par nos
juste estimateur des choses qui pût être, voyant » péchés , il nous a rendu la vie en Jésus-Christ ,
d'un côté la gloire que son Père lui présentoit, » et nous a ressuscités avec lui : « Ciim essemus
d'autre côté l'inRimie, la cruauté , l'ignominie de mortui peccatis , conresuscitavit nos Christo
son supplice avec lequel il falloit acheter la félicité, et convivificavit ( Ibid.,) ; voilà l'unité dans la
dans cet échange fit si peu d'état de son supplice , vie ; « Et nous a fait asseoir dans le ciel en Jésus-
qu'à peine le considéra-t-il ; et sans délibération » Christ : » Et consedere fecitin Christo (Eph. ,
aucune, « dans la vue de la joie qui lui étoit propo- it. 6. ) , voilà l'unité de la gloire ; Ut ostenderet
» sée, il a souffert la croix en méprisant la honte et in sœculis supervenientibus : « Afin de faire
» l'ignominie : »Proposito sibi gaudio, sustinuit » paroitre dans l'éternité la magnificence de sa
crucem confusione contemplâ, (Hebr. ,xii. 2.). «grâce en Jésus-Christ dans ses membres, par
Et il est à remarquer qu'il ne s'agissoit que d'une « l'écoulement de la gloire de Jésus-Christ sur
partie accidentelle de sa béatitude , étant en pos » nous. » Ut ostenderet in sœculis supervenien
session de la béatitude essentielle dès sa concep tibus abundanies divitias gratiœ suce, in
tion. Et que sera-ce donc de nous qui avons à com bonitate super nos in Christo (Ibid., 7.).
battre pour le total, et qui avons à souffrir si peu
SECOND POINT.
de chose? Qu'il est bien vrai ce que dit l'apôtre :
Non sunt condignœ passiones lutjus temporis Dieu étant unique et incomparable dans le rang
ad futuram gloriam (Rom. , vin. 18.) : «Les qu'il tient , et ne voyant rien qui ne soit infiniment
» souffrances de la vie présente n'ont point de pro- au dessous de lui , ne voit rien aussi qui soit digne
» portion avec la gloire du siècle à venir. » Mais de son estime , que ce qui le regarde , ni qui mé
nous ne le concevons pas Prions donc Dieu qu'il rite d'être la fin de ses actions que lui-même. Mais
nous fasse la grâce de connoîtrc cette gloire, qui bien qu'il se considère dans tout ce qu'il fait, il
doit étrc le dernier accomplissement des desseins n'augmentera pas pour cela ses richesses. Et si
de Dieu, et quelle doit être la magnificence de ce sa grandeur l'oblige à être lui seul le centre de
royaume qui nous est préparé conjointement avec tous ses desseins, c'est parce qu'elle fait qu'il est
Jésus-Christ , et quel doit être cet effet merveil lui seul sa félicité. Ainsi , quoi qu'il entreprenne
leux que Dieu opérera dans nos âmes par cette de grand , quelques beaux ouvrages que produise
opération surnaturelle et toute-puissante : Det sa toute-puissance, il ne lui en revient aucun bien
nobis spiritum sapientiœ: « Qu'il nous donne que celui d'en faire aux autres. Il n'y peut rien
» l'esprit de sagesse, » dans la connoissanec de ses acquérir que le titre de bienfaiteur ; et l'intérêt
desseins ; El revelationis in agnilione ejus de ses créatures se trouve si heureusement con
(Ephes., i. 17.) : «Etde lumière, dans la con- joint avec le sien, que comme il ne leur donne
» noissance de son amour ; » flluminatos oculos que pour l'avancement de sa gloire , aussi ne sau-
cordisvestri (Ibid., 18.) : «Ces yeux éclairés du roit-il avoir de plus grande gloire que de leur
« cœur; » de ce cœur et de cette âme nouvelle donner. C'est ce qui fait que nous prenons la
qu'il nous a donnée pour porter notre esprit à liberté de lui demander souvent des faveurs ex
des choses tout autres que celles que nous voyons traordinaires : nous osons quelquefois attendre de
en ce monde, et nous remettre en l'esprit la puis lui des miracles, parce que sa gloire se rencontre
sance de Dieu ; Ut sciatis quœ sit spes voca- dans notre avancement, et qu'il est lui-même
tionis ejus : « Ce que nous devons espérer d'une d'un naturel si magnifique, qu'il n'a point de
» vocation si haute ; » étant appelés de lui au der plus grand plaisir que de faire largesse. Cela nous
nier accomplissement de ses ouvrages ; Et quœ est marqué dans le livre de la Genèse , lorsque
divitiœ gloriœ hœreditatis ejus in sanctis Dieu après avoir fait de si belles créatures se met
(Ibid., 19 ) : « Quelle est la richesse et l'abon- à les considérer les unes après les autres. Certes
» dance de ce royaume ; » Et quœ sit super- si nous voyions faire une action pareille à quel
eminens magnitudo virtutis ejus in nos qui que autre ouvrier, nous jugerions sans doute
credimus ( Ibid., 19. ). « Et combien grand sera qu'il feroit cette revue pour découvrir les fautes
» l'effort de sa puissance qu'il fera sur nous , par qui pourroient être échappées à sa diligence. Mais
» l'extension qu'il fera sur nuus des miracles et des pour ce qui est de Dieu , nous n'oserions seulement
.>• grandeurs qu'il a opérés en Jésus-Christ : « avoir eu cette pensée. Non, Messieurs, il travaille
Secundùm operationempotentiœ ejus quam sur un trop bel original et avec une main trop
DE TOUS LES SAINTS. I5
issurée, pour avoir besoin de repasser sur ce interrompre le sacrifice de louanges qu'ils offriront
qu'il a fait. Aussi voyons-nous, qu'il n'y trouve continuellement à sa majesté. Alors il leur par
rien à raccommoder. Il rcconnoît que ses ouvrages lera lui-même de sa grandeur sans l'entremise de
sont très accomplis : Et erant valdé bona ( Cen., ses créatures, pour tirer de leur bouche des louan
1. ii.) : « Et ils étoient très bons. » Do sorte ges plus dignes de lui. Et afin que ses intérêts
que s'il nous est permis de pénétrer dans ses sen demeurent éternellement confondus avec ceux de
timents, il ne les revoit de nouveau, que pour ses élus ; en même temps qu'il leur apparoitra tel
jouir du plaisir de sa libéralité Il est donc vrai, qu'il est , pour leur imprimer de hauts sentiments
et nous pouvons l'assurer après un si grand té de sa majesté , il les rendra heureux par la con
moignage, qu'il n'y a rien de plus digne de sa templation de sa beauté infinie. Que dirai-je da
grandeur ni de plus conforme à son inclination , vantage? il les élévera par dessus tout ce que nous
que de se communiquer à ses créatures. pouvons nous imaginer, pour tirer ainsi plus de
Cela étant ainsi , pourrions-nous douter qu'il gloire de leur estime. Si c'est peu de chose que
n'ait préparé à ses saints de grandes merveilles? d'être loué par des hommes, il en fera des dieux ,
Lui qui a ou tant de soin des natures privées de et s'obligera par-là à faire cas de leurs louanges.
raison et de connoissance, qui leur a donné sa bé Notre Dieu enfin pour contenter l'inclination qu'il
nédiction avec tant d'affection, qui a attaché a leur a d'établir son honneur par la magnificence , se
être de si belles qualités , qu'aura-t-il réservé à ' fera tout un peuple sur lequel il régnera plus par
ceux pour lesquels il a bâti tout cet univers? Car ses bienfaits que par son pouvoir , auquel il se
enfin je ne puis croire qu'il ait pris plaisir à ré donnera lui-même, pour n'avoir plus rien à don
pandre ses trésors sur des créatures qui ne peuvent ner de plus excellent.
que recevoir , et qui ne sont pas capables de re Après cela je pense qu'il n'est pas bien difficile
mercier, ni même de regarder la main qui les em de se persuader que Dieu a tout fait pour la gloire
bellit. S'il y a du plaisir et de la gloire à donner, de ses saints. N'y auroit-il que l'honneur qu'ils ont
il faut que ce soit à des personnes , qui ressentent de lui appartenir de si près, il faudrait que tout le
tout au moins la grâce que l'on leur fait. Il est reste se soumit à leur empire. Et quelque grand
vrai qu'il y a des propriétés merveilleuses dans que cet avantage nous paroisse , ce n'est pas une
les créatures les plus insensibles, et c'est cela même chose à refuser aux bienheureux que de comman
qui me persuade qu'il les a si bien travaillées pour der à toutes les créatures, puisqu'ils ont le bon
en faire présent à quelqu'autre. Il n'y a que les heur d'être nés pour posséder Dieu Aussi n'ont-
natures intelligentes qui en eonnoissent le prix ; ce elles point toutes de plus véhémente inclination
n'est qu'à elles qu'il a donné l'adresse d'en savoir que de les servir; tout l'effort que font les causes
user ; elles seules eu peuvent bénir l'auteur. Sans naturelles, selon ce que dit l'apôtre, ce n'est que
doute ce ne peut être que pour elles qu'elles sont pour donner au monde les enfants de Dieu. C'est
laites. L'ordre de sa providence nous fait assez pourquoi il nous les dépeint « comme dans les dou-
voir cette vérité ; parce que la première chose » leurs de l'enfantement : » Otnnis creatura par-
qu'il s'est proposée , c'est la manifestation de son turit (Rom. ,\\n 22.). Elles se plaignentsans cesse
nom. Cela demandoit qu'il jetât d'abord les yeux du désordre du péché , qui leur a caché les vrais
sur quelques natures à qui il se pût faire con héritiers de leur maître, en les confondantavec les
naître; et puisque c'étoit par elles qu'il coni- vaisseaux de sa colère. Tout ce qu'elles peuvent
mençoitses desseins, il falloit qu'il format tous les faire, c'est d'attendre que Dieu en fasse la décou
autres sur ce premier plan, afin que toutes les verte à ce grand jour du jugement : Omniscrca-
parties se rapportassent. Ainsi donc , après avoir tura ingemiscit et parturit usque adhuc, re-
résolu de laisser tomber sur elles un rayon de celte velationem filiorum Dei expectans (Ibid., 19.
intelligence première qui résideen lui, il a imprimé 22. ):«Toutes les créatures soupirent,et sonteomme
sur une infinité d'autres créatures di vers caractères » dans le travail de l'enfantement , attendant avec
de sa bonté ; afin que les mies fournissant de tous » grand désir la manifestation des enfants de
côtés la matière des louanges, et les autres leur » Dieu. » Et à ce jour, Messieurs , Dieu qui leur
prêtant leur intelligence et leur voix , il se fit un a donné ce mouvement , afin que tout ce qu'il y
accord de tous les êtres qui composent ce grand a dans le monde sentit l'affection qu'il porte à ses
monde , pour publier jour et nuit les grandeurs saints,« appellera le ciel et la terre au discerne-
de leur commun maître. Pour achever ce des » ment de son peuple : » Advocabit cœlum de-
sein, il prépare à ses saints une vie tranquille et surtum, et terratn discernere populum suum
immortelle, de peur qu'aucun accident ne puisse (ii«.,xLix. *.). Ils ne manqueront pas d'y accourir
I6 POUR LA FÊTE
dour combattreavec lui contre les insensés (Sap.,v. Vous me direz peut-être : Comment se peut-il
2 1 .); mais plutôt encore pour rendre leur obéissance faire que tous les desseins de Dieu aboutissent aux
à ses enfants. Que si dans cet intervalle il y en a bienheureux ? Jésus-Christ n'est-il pas le premier-
quelques-uns qui portent plus visiblement sur le né de toutes les créatures ? N'est-ce pas en lui qu'a
front la marque du Dieu vivant; les bétes les plus été créé tout ce qu'il y a de visible et d'invisible ?
farouches se jetteront à leurs pieds, les flammes se Il est la consommation de tous les ouvrages de
retireront de peur de leur nuire , et je ne sais Dieu. Et sans aller plus loin, les paroles de mon
quelle impatience fera éclater en mille pièces les texte nous font assez voir que les saints ne sont
roues et les chevalets destinés pour les tourmenter. pas la fin que Dieu s'est proposée dans tous ses
Enfin que pourroit-il y avoir qui ne fût fait pour ouvrages, puisqu'eux-mêmes ne sont que pour
leur gloire, puisque leurs persécuteurs les cou Jésus-Christ: Vos autem Chris1i(i. Cor., m.
ronnent, leurs tourmens sont leurs victoires? Ce 23 ) : « Et vous êtes à Jésus-Christ. » Tout cela
n'est que dans la bassesse qu'ils sont honorés : la est très véritable, Messieurs ; mais il n'y a rien à
seule infirmité les rend puissants. Et « les in- mon avis qui établisse plus ce que je viens dedire.
» strumens mêmes de leur supplice sont employés Le même apôtre qui a dit que tout est pour Notre-
» à la pompe de leur triomphe: » Transcunt in Seigneur, a dit aussi que tout est pour les élus.
honorem triumphi etiam instrumenta sup Et non seulement il l'a dit; il nous a donné de
plicii(S. Leo., Serm. i.wmii. c. iv.). Pour cela plus une doctrine admirable pour le comprendre.
le Fils de Dieu, dans celte dernière sentence qui Il nous apprend que Dieu, afin de pouvoir don
déterminera à jamais l'état dernier de toutes les ner cette prérogative à son Fils, sans rien déroger
créatures, les appelle au royaume qui leur est pré à ce qu'il préparait à ses saints, a trouvé le moyen
paré dès la constitution du monde. Que nous mar d'unir leurs intérêts avec tant d'adresse , que tous
quent ces paroles? Car il dit bien aux damnés que leurs avantages et tous leurs biens sont communs
les flammes leur sont préparées, mais il n'ajoute ( Rom. , vm. 28.). C'est ce qui me reste à expliquer
pas, dès la constitution du monde. Et cependant en peu de mots. Que si Dieu me fait la grâce de
l'enfer a étéaussitdt fait que le paradis, d'autant qu'il pouvoir dire quelque chose qui approche de ces
y a eu aussitôt des damnés que des bienheureux. hautes vérités, il y aura de quoi s'étonner de l'af
Sans doute notre juge ne nous veut apprendre fection qu'il a pour les saints, et des grandeurs où
autre chose, sinon que la création du monde n'é- il les appelle.
toit qu'un préparatif du grand ouvrage de Dieu,
et que la gloire des saints en scroit le dernier ac TROISIÈME POINT.
complissement. Comme s'il disoit : Venez, les Le Père éternel ayant rempli son Fils de toutes
bien-aimés de mon Père, il a tout fait pour vous : les richesses de la divinité, a voulu qu'en lui toutes
« à peine posoit-il les premiers fondements de cet les nations fussent bénies. Et comme il lui a
» univers , » qu'il commençoit déjà à songer à donné les plus pures de ses lumières , il a établi
votre gloire : A constitutione mundi (Mattu., cette loi universelle , qu'il n'y eût point de grâce
xxv. 34.): «Dès la création du monde; » et il qui ne fût un écoulement de la sienne. De là vient
ne faisoit alors que vous préparer votre royaume : que le Fils de Dieu dit à son Père qu'il a donné
Venile,benedicti Patrismei(fbid.) :« Venez, aux justes la même clarté qu'il avoit reçue de lui :
» les bien-aimés de mon Père. » Il me semble , Ego claritatem quam dedisti miki,dedi ris
Messieurs , qu'il y a là de quoi inciter les âmes (Joan.,xvii. 22.): « Je leur ai donné la clarté que
les moins généreuses. Que jugez-vous de cet hon « vous m'avez donnée. » Où , comme vous voyez,
neur ? Est-ce peu de chose à votre avis d'être l'ac il compare la sainteté à la lumière, pour nous
complissement des ouvrages de Dieu , le dernier faire voir qu'elle est une et indivisible; et que tout
sujet sur lequel il emploiera sa toute-puissance ; de mêmeque les rayonsdu soleil, venantà tomber
et qu'il se repose après toute l'éternité? Il y aura sur quelque corps , lui donnent véritablement un
de quoi contenter cette nature infinie. Lui qui a éclat nouveau et une beauté nouvelle , mais qui
jugé que la production de cet univers n'étoit pas n'est qu'une impression de la beauté du soleil , et
une entreprise digne de lui , se contentera après une effusion de cette lumière originelle qui réside
avoir consommé le nombre de ses élus. Toute l'é en lui: ainsi la justice des élus n'est autre chose
ternité il ne fera que leur dire : Voilà ce que j'ai que la justice de Noire-Seigneur, qui s'étend sur
fait , voyez : n'ai-je pas bien réussi dans mes des eux sans se séparer de sa source, parce qu'elle
seins ? pouvois-je me proposer une fin plus excel est infinie ; de sorte qu'ils n'ont de splendeur que
lente? celle du Fils de Dieu ; Us sont environnés de sa
bË TOtlS LES SAINTS. 17
gloire; ils sonl tout couverts, pour parler avec rieuses à notre maître, si lui-même ne les àvoit
l'apôtre, et tout revêtus de Jésus-Christ. L'esprit prononcées. Mais qui peut douter de ce prodige?
de Dieu, Messieurs, « cet esprit immense qui Et quoique d'abord cela nous semble incroyable,
> comprend en soi toutes choses, » hoc quod con- est-ce trop peu de sa parole pour nous en as
tinetomnia(Sap.,i. 7.), se repose sur eux pour surer ? Tenons-nous hardiment à cette promesse,
leur donner une vie commune. Il va pénétrant le et laissons ménager au l'ère éternel les intérêts
fond de leur âme; et là, d'une manière ineffable, de son Fils : il saura bien lui donner le rang qui
il ne cesse de les travailler jusques à tant qu'il y ait est dû à sa qualité et à son mérite, sans violer cette
imprimé Jésus-Christ. Et comme il a une force unité que lui même lui a si instamment demandée.
invincible, il les attache à lui par une union in Comme une bonne mère qui tient son cher enfant
comparablement plus étroite , que celle que peu- entre ses bras, porte différemment ses caressessur
vent faire en nos corps des nerfs et des cartilages, diverses parties de son corps, selon que son affec
qui, au moindre effort, se rompent ou se détendent. tion la pousse ; il y en a quelques-unes qu'elle orne
C'est cette liaison miraculeuse qui fait que avec plus de soin, qu'elle conserve avec plus d'em
« Jésus-Christ est toute leur vie: » Christus ri tu pressement ; ce n'est toutefois que le même amour
testra (Coloss., m. 4. ). Ils sont « son corps et qui l'anime : de même le Père éternel, sans diviser
> sa plénitude : » Corpus ejus et plenitudo cet amour qu'il doit en commun à son Fils et à ses
(Ephet., 1. 23.), comme parle l'apôtre saint Paul: membres , saura bien lui donner la prééminence
tomme s'il disoit qu'il manqueroit quelque per du chef. Et s'il y a quelque différence en cet
fection au Fils de Dieu, qu'il seroit mutilé, si l'on exemple, c'est, Messieurs, que l'union des saints
séparoit de lui les élus. C'est pourquoi notre hon avec Jésus-Christ est bien plus étroite ; parce qu'il
maître , dans cette oraison admirable qu'il fait emploiera pour la faire, et sa main toute-puissante,
pour ses saints, en saint Jean, les recommande à et cet esprit unissant, que les Pères ont appelé le
son Père non plus comme les siens, mais comme lien de la Trinité.
lui-même. « J'entends , dit-il , que partout où je Dites-moi tout ce qu'il vous plaira de la gran
» serai, mes amis y soient avec moi: » Volo, Po deur, des victoires , du sacrifice de notre maitre ;
lir, ut ubi tittn ego, et Mi •int mecum ; Jo.vx., j'avouerai tout cela, Messieurs , et j'en avouerai
xvii. 24. ). Vous diriez qu'il ne sauroit se passer beaucoup davantage : car qne pourrions-nous dira
d'eux , et que son royaume ne lui plairoit pas, s'il qui approchât de sa gloire? Mais je ne laisserai
ne le possédoiten leur compagnie, et s'il ne leur pas de soutenir que celui qui n'aspire pas au
en faisoit part. Il ne veut pas même que son Père même royaume , qui ne porte pas son ambition
les divise de lui dans son affection. Il ne cesse de jusqu'aux mêmes honneurs, qui n'espère pas la
lui représenter continuellement qu'il est en eux même félicité, n'est pas digne de porter le nom de
et eux en lui , qu'il faut qu'ils soient mêlés et con chrétien, ni d'être lavé de son sang, ni d'être animé
fondus avec lui, comme il fait lui-même avec son de son esprit. Pour qui a-t-il vaincu , si ce n'est
l'ère une parfaite unité. Il semble qu'il ait peur pour nous? N'est-ce pas pour nous qu'il s'est im
qu'il n'y mette quelque différence : Ego in eis et molé? Sa gloire lui appartenoit par le droit de sa
tu m me, ut tint consummati in unum, ut naissance ; et s'il avoit quelque chose à acquérir,
teiat mu n du m quia dilexisti eos sicut et me di- c'étoient les fidèles, qu'il appelle le peuple d'ac
itxiiti (Ibid. 23. ). « Je suis en eux et vous en quisition. Pensons-nous pas qu'il sache ce qui est
•. moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité , dû à ses victoires? Et cependant écoutons comme
» et que le monde connoisse que vous les avez il parle dans l'Apocalypse : « J'ai vaincu, dit-il, je
» aimés, comme vous m'avez aimé. » Et un peu » suis assis comme un triomphateur à la droite de
après : Dilectio quâ dilexisti me in ipsis sit , » mon Père ; et je veux que ceux qui surmonte-
tt tgo in eis (Ibid., 26. ) : « Que l'amour dont » ront en mon nom , soient mis dans le même
» vous m'avez aimé soit en eux , et que je sois » trône que moi : » Çut vicerit, dabo ci ulsedeat
» moi-même en eux. » Je suis en eux et vous en in throno mvo(Apoc., m. 21.). Figurez-vous,
moi , afin que tout se réduise à l'unité , et que le si vous pouvez, une plus parfaite unité. Ce n'est
monde sache que vous ne faites point de distinction pas assez de nous transporter au même royaume,
entre nous, que vous les aimez , et que vous en ni de nous associer à l'empire ; il veut que nous
avez soin comme de moi-même. soyons placés dans son trône : non pas qu'il le
A ces paroles, Messieurs, qui seroit l'insensible quitte pour nous le donner ; les saints n'en vou
qui ne se laisserait émouvoir? Certes elles sont si draient pas à cette condition ; mais il veut que
avantageuses pour nous, que je les croirais inju- nous y régnions éternellement avec lui. Et com-
ToaE I. 3
1S POUR LA FÊTE
tneril cela se pèut-il expliquer , qu'en disant que liberté , qui arrête à jamais toutes ses affections ;
noiib sommes le même corps, et qu'il ne faut sans que son ravissement puisse être troublé ou
point mettre de différence entre lui et nous? interrompu par le moindre désir. Mais que peut-
Apres de si grands desseins de la Providence elle concevoir de plus grand , que de posséder
sur les bienheureux, après que Dieu s'est intéressé celui qui la possède, et que cet objet qui la maî
lui-même à leur grandeur, et s'y est intéressé par trise soit à elle ? Car il n'y a rien qui soit plus à elle
ce qu'il aime le plus ; prenez garde , chrétiens , que ce qui est sa récompense ; d'autant que la
lorsqu'on vous parlera du royaume céleste, de ne récompense est attachée à une action , de laquelle
vous le pas représenter à la façon de ces choses le domaine lui appartient. Comme elle loue Dieu
basses qui frappent nos sens, ou de ces plaisirs pé de l'avoir si bien conduite, d'avoir opéré en elle
rissables qui trompent plutot notre imagination tant de merveilles, cependant que son Dieu même
qu'ils ne la contentent : tout nous y semblera la loue! Là , Seigneur, toujours on chantera vos
nouveau , nous n'aurons jamais rien vu de sem louanges; on n'y parlera, ne s'entretiendra que de
blable : Nova facio omnia (Isai., xliu. 19. vos merveilles: jamais on ne se lassera d'y parler
/Ipocal., xxi. 5.) : « Je m'en vais faire toutes de la magnificence de votre royaume : Magnifi-
«choses nouvelles. » Comme Dieu, sans avoir centiam gtoriœ sanetitatis tuœ loquentur , et
égard à ce qu'il a fait des choses , ne considérera mirabilia tua narrabu,U (Ps. , cxliv. 5.) : « Ils
plus que ce qu'il en peut faire ; comme il ne suivra » parleront de la magnificence de votre gloire
plus leur disposition naturelle, et ne prendra » et de votre sainteté , et raconteront vos mer-
loi que de sa puissance et de son amour ; ce ne » veilles. » Mais vous ne vous lasserez non plus
seroit pas une moindre témérité de prétendre con de leur dire qu'ils ont bien fait ; vous leur parlerez
cevoir ce qu'il fait dans les bienheureux, que si de leurs travaux avec une tendresse de père : et
nous voulions comprendre sa toute-puissance ainsi de part et d'autre l'éternité se passera en des
Mettre les choses dans cet état naturel où nous les congratulations perpétuelles. Oh ! que la terre
voyons , cela étoit bon pour commencer les ou leur paroitra petite! Comme ils se riront des
vrages de Dieu. Mais s'il veut faire des sainis quel folles joies de ce monde!
que chose digne de lui , il faut qu'il travaille , En est-ce assez, -Messieurs, ou s'il faut encore
In manupotenti et brachio extehlo ( Deut., y. quelque chose pour nous exciter ? Que restoit-il
1 5.) : « Avec une main forte et un bras étendu. » à faire au Père éternel pour nous attirer à lui ! Il
] I faut , dis-je , qu'il étende son bras ; il faut qu'il nous appelle au royaume de son Fils unique,
les tourne de tous côtés pour les façonner entière nous qui ne sommes que des serviteurs , et des
ment à sa mode, et qu'il n'ait égard à leur disposi serviteurs inutiles. Il ne veut rien avoir de secret
tion naturelle, qu'autant qu'il faudra pour ne ni de réservé pour nous. L'objet qui le rend heu
leur point faire de violence. Ce sera pour lors reux , il nous l'abandonne. Il nous fait les com
qu'il donnera ce grand coup de maître, qui ren pagnons de sa gloire , cendre et pourriture que
dra les saints à jamais étonnés de leur propre nous sommes ; et il ne nous demande pour cela
gloire. Ils seront tellement embellis des présents que notre amour , et quelques petits services qui
de Dieu, qu'à peine l'éternité leur suflîra-t-elle lui sont déjà dus par une infinité d'obligations que
pour se reconnoitre Est-ce là ce corps autrefois nous lui avons , et qui ne seroient que trop bien
sujet à tant d'infirmités? Est-ce là cette âme, payés des moindres de ses faveurs. Cependant,
qui avoit ses facultés si bornées? lis ne pourront qui le pourroit croire , si une malheureuse expé
comprendre comment elle étoit capable de tant de rience ne nous l'apprenoit ? l'homme insensé ne
merveilles. La joie y entrera avec trop d'abon veut point de ces grandeurs : il embrasse avec
dance , pour y passer par les canaux ordinaires. autant d'ardeur des plaisirs mortels , que s'il n'é-
Il faudra que la main de Dieu ouvre les entrées, toit pas né pour une gloire éternelle; et comme
et qu'il leur prête , pour ainsi dire, son esprit, s'il vouloit être heureux malgré son créateur , il
comme il les fera jouir de sa félicité. Je vous prie prend pour trouver la félicité une route toute con
de considérer un moment avec moi ce que c'est traire à celle qu'il lui prescrit, et n'a point de con
que cette béatitude. tentement qu'en s'opposantàses volontés. Encore
Notre âme dans cette chair mortelle ne peut rien si cette vie avoit quelques charmes qui fussent
rencontrer qui la satisfasse : elle est d'une humeur capables de le contenter, sa folie seroit en quelque
difficile, elle trouve à redire partout. Quelle joie façon pardonnable! Mais Dieu, comme un bon
d'avoir trouvé un bien infini, une beauté accom père qui connoit le foible de ses enfants , et qui
plie, un objet qui s'empare si doucement de sa sait l'impression que font sur nous les choses pré
dë Tous Les saints".
sentes, a Voulu exprès qu'elle fût traversée de » les remplira de l'abondance de sa maison ; il
mille tourmens , pour nous faire porter plus haut » les enivrera dutorrentde ses délices (Ps., xxxv.
nos affections. Que s'il y a mêlé quelques petites » 9. ). » Ah ! Seigneur , qu'il fait beau dans vos
douceurs, c'a été pour en tempérer l'amertume, tabernacles ! Je ne suis plus à moi quand je pense
qui nous auroit semblé insupportable sans cet à votre palais; mes sens sont ravis et mon âme
artifice. Jugez par-là ce que c'est que cette vie. transportée, quand je considère que je jouirai de
Il faut de l'adresse et de l'artifice pour nous en vous dans la terre des vivants. Je le dis encore
cacher les misères ; et toutefois , ô aveuglement une fois, et ne me lasserai jamais de le dire : « Il
de l'esprit humain ! c'est elle qui nous séduit, elle » est plus doux de passer un jour dans votre mai-
qui n'est que trouble et qu'agitation , qui ne tient » son , que d'être toute sa vie dans les voluptés du
à rien, qui fait autant de pas à sa fin qu'elle » monde (Ps.,\.xxx\u. 1,2, l0c/ 11.).» Seigneur,
ajoute de moments à sa durée , et qui nous man animez nos cœurs de cette noble espérance.
quera tout à coup comme un faux ami, lors Et vous, âmes bienheureuses, pardonnez-
qu'elle semblera nous promettre plus de repos. nous, si nous cntendons si mal votre grandeur,
A quoi est-ce que nous pensons? et ayez agréables ces idées grossières que nous
Où est cette générosité du christianisme, qui nous formons de votre félicité durant l'exil et la
faisoit estimer aux premiers fidèles moins que de captivité de cette vie. Vous avez passé par les
la fange toute la pompe du monde? Exittimavi misères où nous sommes; nous attendons la fé
riait stercora (Philip., iu. 8. ) : « Je l'ai re- licité que vous possédez : Vous êtes dans le port;
» gardée comme du fumier ; » qui leur faisoit nous louons Dieu de vous avoir choisis , de vous
dire avec tant de résolution : Cupio dissolvi et avoir soulenus parmi tant de périls, de vous
me cum Christo (Ibid., i. 23. ) : « Je désire de avoir comblés d'une si grande gloire. Secourez-
» me voir dégagé des liens de ce corps pour être nous de vos prières ; afin que nous allions joindre
' avec Jésus-Christ ; » qui dans un état toujours nos voix avec les vôtres, pour chanter éternelle
incertain, dans une vie continuellement traversée, ment les louanges du Père qui vous a élus , du
mais dans les tourments les plus cruels et dans la Fils qui vous a rachetés, du Saint-Esprit qui
mort même , les tenoit immobiles par une ferme vous a sanctifiés. Ainsi soit-il à jamais.
espérance : spe viventes ( Rom. , xii. 1 2 . ) . « vi-
» vants par l'espérance. » Mais hélas ! que je
m'abuse de chercher parmi nous la perfection du TROISIÈME SERMON
christianisme ! Ce scroit beaucoup si nous avions
quelque pensée qui fût digne de notre vocation,
et qui sentit un peu le nouvel homme. Au moins, LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS,
Messieurs, considérons un peu attentivement PRÊCHÉ DEVANT LE BOl.
quelle honte ce nous sera d'avoir été appelés à la
même félicité que ces grands hommes qui ont Conditions nécessaires pour être heureux : n'être
planté l'Eglise par leur sang, et de l'avoir lâche point trompé, ne rien Bouffrir, ne rien craindre. Elles
ment perdue dans une profonde paix , au lieu ne se trouvent réunies que dans le ciei. Nous n'y se
qu'ils l'ont gagnée parmi les combats . et malgré rons plus sujets à l'erreur, à la douleur, à l'Inquié
tude; parce que nous y verrons Dieu, que nous y
la rage des tyrans , et des bourreaux , et de l'enfer.
jouirons de Dieu , que nous nous reposerons à jamais
Heureux celui qui entend ces vérités , et qui sait en Dieu.
goûter la suavité du Seigneur ! « Heureux celui
» qni marche innocemment dans ses voies, qui
Ottil Deusomnia in omnibus.
» passe les jours cl les nuits à contempler la beauté
Dieu »era tout en tous ( /. Coc, x v. 28. ).
* de ses saintes lois ! Il fleurira comme un arbre
» planté sur le courant des eaux. Le lemps vien- SlRE,
» dra qu'il sera chargé de ses fruits ; il ne s'en Ce que l'œil n'a pas aperçu , ce que l'oreille
» perdra pas une seule feuille ; le Seigneur ira n'a pas oui, ce qui jamais n'est entré dans le cœur
»recueillant toutes ses bonnes œuvres, et fera de l'homme, c'est ce qui doit faire aujourd'hui
» prospérer toutes ses actions. Ah ! qu'il n'en sera Je sujet de notre entretien. Celte solennité est
» pas ainsi des impies ! Il les dissipera dans l'im- instituée pour nous faire considérer les biens in
» pétuositéde sa colère, comme la poudre est em- finis que Dieu a préparés à ses serviteurs, pour les
» portée par un tourbillon ( Ps. , i. 1 , 2 , 3, etc. ). » rendre éternellement heureux ; et un seul mot de
Cependant les justes se réjouiront avec lui t « H l'apôtre nous doit expliquer toutes ces merveilles.
.20 POUR LA FÊTÉ
Dieiti dît-il, fera tout en tous. Que peut-on en tous par l'incompréhensible fécondité avec la
entendre de plus court ? Que peut-on imaginer quelle il se communique à ses créatures. Erit Deus
de plus vaste ou de plus immense? Dieu est un , omnia in omnibus .• « Dieu sera tout en tous. »
et en même temps il est tout ; et étant tout à lui- Mais ce que l'apôtre saint Paul nous a proposé
même, parce que sa propre grandeur lui suffit , dans une idée générale , le docte saint Augustin
il est tout encore à tous les élus, parce qu'il rem nous l'explique en particulier, lorsqu'interpré-
plit par sa plénitude leur capacité toute entière tant ce passage de l'épitre aux Corinthiens, il
et tous leurs désirs. S'il leur faut un triomphe fait ce beau commentaire : « Dieu, dit-il, sera
pour honorer leur victoire , Dieu est tout ; s'ils » toutes choses à tous les esprits bienheureux ,
ont besoin de repos pour se délasser de leurs » parce qu'il sera leur commun spectacle , il sera
longs travaux , Dieu est tout ; s'ils demandent la » lciircommunejoic,ilscraleurcommunepaix : »
consolation , après avoir saintement gémi parmi Commune spectaculum erit omnibus Deus;
les amertumes de la pénitence, Dieu est tout. commune gandin m erit omnibus Deus; com-
Dieu est la lumière qui les éclaire; Dieu est la iii nuis pax erit omnibus Deus (S. Auc., in
gloire qui les environne ; Dieu est le plaisir qui les Ps. lxxxiv. n. 10, tom. iv. col. 897.).
transporte; Dieu est la vie qui les anime ; Dieu est Et certes pour être heureux , selon les maximes
l'éternité qui les établit dans un glorieux repos. de ce même saint , il faut n'être point trompé ,
O largeur ! ô profondeur ! ô longueur sans bor ne rien souffrir , ne rien craindre. Car, comme la
nes , et inaccessible hauteur ! pourrai-je vous vérité est si précieuse , quelque bien que l'homme
renfermer dans un seul discours? Allons ensem possède d'ailleurs, il n'est pas assez riche s'il est
ble , mes frères ; entrons en cet abîme de gloire trompé, et il manque d'un grand trésor. Encore
et de majesté. Jetons-nous avec confiance sur cet qu'il connoissc la vérité , sans doute il n'est point
océan : mais implorons l'assistance du Saint-Es content pour cela s'il souffre; cl quoiqu'il ne souffre
prit; et ayons notre guide et notre étoile , je veux pas , il n'est pas tranquille s'il craint. Là donc ,
dire la sainte Vierge que nous allons saluer par dans le royaume des cieux , dans la céleste Jéru
les paroles de l'ange. Ave. salem, il n'y aura point d'erreur, parce qu'on
Sire , on peut mettre en question si l'homme y verra Dieu ; il n'y aura point de douleur , parce
pour être heureux n'a besoin de posséder qu'une qu'on y jouira de Dieu ; il n' y aura point de crainte
seule chose ; ou si sa félicité est un composé de ni d'inquiétude , parce qu'on s'y reposera à ja
plusieurs parties , et le concours de plusieurs mais en Dieu : si bien que nous y serons éter
biens ramassés ensemble. Et premièrement il nellement bienheureux, parce que nous aurons
paroit qu'un cœur qui se partage à divers objets , dans cette vue le véritable et le plus noble exer
confesse , en se partageant , que l'attrait qui le cice de nos esprits ; nous goûterons dans cette
gagne est foiblc, et que celui qui est ainsi divisé jouissance le parfait contentement de nos cœurs ;
cherche plutôt sa félicité qu'il ne l'a trouvée. nous posséderons dans celte paix l'immuable af
Que s'il paroit d'un côté qu'un seul objet nous fermissement de notre repos. Voilà trois sublimes
doit contenter, parce que nous n'avons qu'un vérités que saint Augustin nous propose , et que
cœur ; il semble aussi d'autre part que plusieurs je tâcherai de rendre sensibles , si vous me don
biens nous sont nécessaires, parce que nous nez vos attentions ; afin que vous soyez convaincus
avons plusieurs désirs. En effet, nous désirons que , comme il n'y a rien de plus libéral que Dieu
la santé, la vie, le plaisir, le repos, la gloire, qui nous offre de si grands dons , il n'y a rien aussi
l'abondance , la liberté , la science , la vertu : et de plus ingrat , ni de plus aveugle que l'homme
que ne désirons-nous pas? Comment donc peut-on qui ne sait pas profiter d'une telle munificence.
espérer de satisfaire par un seul objet une si grande
multiplicité de désirs et d'inclinations que nous PREMIER POINT.
nourrissons en nous-mêmes? Si l'apôtre saint Paul a dit que les fidèles sont
L'apôtre a concilié ces contrariétés apparentes un spectacle au monde , aux anges et aux hom
dans le texte que j'ai choisi ; puisqu'il nous y fait mes (t. Cor., iv. 9.), nous pouvons encore
trouver dans un même objet, premièrement la ajouter qu'ils sont un spectacle à Dieu même. Nous
simplicité , parce qu'il est un ; et tout ensemble apprenons de Moïse , que ce grand et sage archi
la variété, parce qu'il est infini. Dieu , dit-il , sera tecte, diligent contemplateur de son propre ou
tout en tous. Il est un, et il est tout. Il est tout, vrage, à mesure qu'il bâtissoit ce bel édifice du
non-seulement en lui-même par l'immensité de monde, en admiroit toutes les parties : Viâit
son essence , de sa nature , mais encore il est tout Deus lucem quôd esset bona (Gèn., 1 4.) ,'
DE TOUS LES SAINTS. Il
« Dieu vit que la lumière étoit bonne; » qu'en peut être dans mes paroles : nullement , ne le
ayant compose le tout, parce qu'en effet la beauté croyez pas. Car où la vois-je moi-même ? Sans
de l'architecture paroit dans le tout , et dans l'as doute dans une lumière intérieure qui me la dé
semblage plus encore que dans les parties déta couvre ; et c'est là aussi que vous la voyez. Je
chées, il avoit encore enchéri et l'avoit trouvé vous prie, suivez-moi, Messieurs, et soyez un
parfaitement beau : Et erant valde bona peu attentifs à l'état présent où vous êtes. Car,
(Cm., 1. 31.); et enfin qu'il s'étoit contenté lui- comme si je vous montre du doigt quelque tableau
même en considérant dans ses créatures les traits ou quelque ornement de cette chapelle royale,
de sa sagesse et l'effusion de sa bonté. Mais comme j'adresse votre vue , mais je ne vous donne pas
le juste et l'homme de bien est le miracle de sa la clarté , ni je ne puis vous inspirer lesentiment;
grâce et le chef-d'œuvre de sa main puissante , il je fais à peu près le même dans cette chaire. Je
est aussi le spectacle le plus agréable à ses yeux : vous parle, je vous avertis, j'excite votre atten
Oculi Domini superjustos ( Ps. , xxxni. 15.): tion ; mais il y a une voix secrète de la vérité qui
« Les yeux de Dieu , dit le saint psalmiste , sont me parle intérieurement , et la même vous parle
>' attachés sur les justes ; » non-seulement parce aussi : sans quoi toutes mes paroles ne feroient que
qu'il veille sur eux pour les protéger , mais encore battre l'air vainement et étourdir les oreilles. Selon
parce qu'il aime à les regarder du plus haut des la sage dispensation du ministère ecclésiastique ,
cieux comme le plus cher objet de ses complai les uns sont prédicateurs et les autres sont audi
sances. « ]\"avez-vous point vu , dit-il , mon ser- teurs : selon l'ordre de cette occulte inspiration de
» viteur Job, comme il est droit, et juste, et la vérité, tous sont auditeurs, tous sont disciples,
» craignant Dieu, comme il évite le mal avec si bien qu'à ne regarder que l'extérieur , je parle,
» soin et n'a point son semblable sur la terre et vous écoutez ; mais au dedans, dans le fond du
» (Job., i. s.) ? » cœur , et vous et moi écoutons la vérité qui nous
Que le soldat est heureux qui combat ainsi sous parle et qui nous enseigne. Je la vois, et vous la
les yeux de son capitaine et de son roi , à qui sa voyez ; et tous ensemble nous voyons la même ,
valeur invincible prépare un si beau spectacle ! puisque la vérité est une ; et la même se décou
Que si les justes sont le spectacle de Dieu, il veut vre encore par toute la terre à tous ceux qui ont
aussi à son tour être leur spectacle : comme il se les yeux ouverts à ses lumières.
plait à les voir , il veut aussi qu'ils le voient ; il On ne peut donc déterminer où elle est , quoi
les ravit par la claire vue deson éternelle beauté , qu'elle ne manque nulle part. Elle se présente à
et leur montre à découvert sa vérité même , dans tous les esprits ; mais elle est en même temps au-
une lumière si pure qu'elle dissipe toutes les té dessus de tous. Que les hommes tombent dans
nèbres et tous les nuages. l'erreur, la vérité subsiste toujours : qu'ils pro
Mais qu'est-ce, direz-vous, que la vérité ? fitent , ou qu'ils oublient , que leurs connoissanecs
Quelle image nous en donnez-vous ? Sous quelle croissent ou décroissent; la vérité n'augmente ni
forme paroît-elle aux hommes? Mortels grossiers ne diminue. Toujours une, toujours égale, tou
et charnels, nous entendons tout corporellement ; jours immuable , elle juge de tout et ne dépend
nous voulons toujours des images et des formes du jugement de personne. « Chaste et fidèle,
matérielles. Nepourrai-je aujourd'hui éveiller ces » propre à chacun , quoiqu'elle soit commune à
yeux spirituels et intérieurs , qui sont cachés bien » tous : » Et omnibus communis est , et sin-
avant au fond de votre âme , les détourner un mo gulis mxi>i est, dit saint Augustin (de lib.
ment de ces images vagues et changeantes que les Arbit., lib. ii. n. 37, rom. i, col. 601. ). On est
sens impriment, et les accoutumer à porter la vue heureux quand on la possède ; on ne nuit qu'à soi-
dela véritétoute pure ?Tentons, essayons, voyons. même quand on la rejette. Elle fait donc égale
Je vous demande pour cela , Messieurs , que vous ment la béatitude et le supplice de tous les hom
soyez seulement attentifs à ce que vous faites , et mes ; parce que « ceux qui se tournent vers elle
que vous pensiez à l'action qui nous rassemble » sont rendus heureux par ses lumières, et que
dans ce lieu sacré. Je vous prêche la vérité, et » ceux qui refusent de la regarder sont punis par
vous l'écoutez ; et celle que je vous propose en » leur propre aveuglement et par leurs ténèbres: «
particulier , c'est que celui-là est heureux qui n'est Cùmintegra et incorrupta, et conversos lœti-
pointsujet à l'erreur , et qui ne se trompe jamais. ficet lumine , et aversos puniat cœcitate
Cette vérité est sûre et incontestable : elle n'a pas (Ibid., n. 34, col. 600.).
besoin de démonstration , et vous en voyez l'é- Voilà ce que c'est que la vérité ; et, mes frères ,
videnee. Mais , Messieurs , où la voyez-vous ? Ce cette vérité, si nous l'entendons, c'est Dieu même.
22 POUR LA FÊTE
O vérité ! û lumière ! ô vie ! quand vous verrai- n'être jamais déçu, jamais surpris, jamais
je? quand vous reconnoitrai-je ? Connoissons-nous tourné , jamais détourné , jamais ébloui par les
la vérité parmi les ténèbres qui nous environ apparences, jamais prévenu ni préoccupé !
nent ? Hélas ! durant ces jours de ténèbres , nous Je ne m'étonne pas , chrétiens , si saint Gré
envoyons luire de temps en temps quelque rayon goire de Nazianze les appelle dieux (Orat. xl.) ,
imparfait. Aussi notre raison incertaine ne sait à puisque ce titre leur est bien mieux dû qu'aux
quoi s'attacher , ni à quoi se prendre parmi ces princes et aux rois du monde à qui David l'at
ombres. Si elle se contente de suivre ses sens , tribue. « Je l'ai dit : Vous êtesdes dieux , et vous
elle n'aperçoit que l'écorce ; si elle s'engage plus » êtes tous enfants du Très-Haut : » Ego dixi ,
avant, sa propre subtilité la confond. Les plus dii estis, et filii Excelsi omnes (/•*., lxxxi.
doctes à chaque pas ne sont-ils pas contraints de 6,7.). Mais remarquez ce qu'il dit ensuite. Toute
demeurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou fois , ajoute-t-il , 6 dieux de chair et de sang , ô
ils dissimulent et font bonne mine , ou ils ha dieux de terre et de poussière , ne vous laissez pas
sardent ce qui leur vient sans le bien entendre , éblouir par crue divinité passagère et empruntée,
ou ils se trompent visiblement et succombent sous « car enfin vous mourrez comme des hommes ,
le faix. » et vous descendrez du trône au tombeau : » Ve-
Dans les affaircs mêmes du monde , à peine la rumtamen sicut homines moriemini, et sicut
vérité est-elle connue. Les particuliers ne la savent unus de principibus cadetis. La majesté, je
pas, quoique toutefois ils se mêlent de juger de l'avoue , n'est jamais dissipée ni anéantie , et on la
tout , parce qu'ils n'ont pas l'étendue et les re voit toute entière aller revêtir leurs successeurs.
lations nécessaires. Ceux qui sont dans les grandes Le roi , disons-nous , ne meurt jamais ; l'image de
charges , étant élevés plus haut , découvrent sans Dieu est immortelle ; mais cependant l'homme
doute de plus loin les choses ; mais aussi sont-ils tombe, meurt, et la gloire ne le suit pas dans le
exposés à des déguisements plus artificieux. « Que sépulcre. Il n'en est pas de la sorte des citoyens
» vous êtes heureux , disoit un ancien à son ami immortels de notre céleste patrie : non-seulement
» tombé en disgrâce ! oui , que vous êtes heureux ils sont des dieux, parce qu'ils ne sont plus sujets
» maintenant de n'avoir plus rien en votre foi- à la mort ; mais ils sont des dieux d' une autre
» tune qui oblige à vous mentir et à vous trom- manière , parce qu'ils ne sont plus sujets au men
» per ! » Felicem te , qui nihil habes propter songe, et ne pourront plus tromper ni cire
quod tibi mentiatur ( Senec. ad Lucil . , trompés.
Epist. xlvi.) ! Que ferai-je ?Où me tournerai-je, David a dit en son excès : « Tout homme est
assiégé de toutes parts par l'opinion ou par l'erreur ? » menteur (Ps. , cxv. 2. ) ;» tout homme peut
Je me défie des autres, et je n'ose croire moi- être trompeur et trompé ; il est capable de mentir
même mes propres lumières. A peine crois-je voir aux autres et de mentir à soi-même. Vous donc, d
ce que je vois , et tenir ce que je tiens , tant j'ai bienheureux esprits, qui régnez avec Jésus-
trouvé souvent ma raison fautive ! Christ , vous n'êtes plus simplementdes hommes,
Ah ! j'ai trouvé un remède pour me garantir puisque vous êtes tellement unis à la vérité , qu'il
de l'erreur. Je suspendrai mon esprit ; et rete n'y aura plus désormais ni aucune ambiguité,
nant en arrêt sa mobilité indiscrète et précipitée, aucune ignorance qui vous l'enveloppe , ni aucun
je douterai du moins , s'il ne m'est pas permis de nuage qui vous la couvre, ni aucun faux jour,
connoîtreau vrai les choses. Mais, ô Dieu ! quelle aucune fausse lumière qui vous la déguise , ni au
foiblesse et quelle misère ! De crainte de tomber, cune erreur qui la combatte, ni même aucun
je n'ose sortir de ma place ni me remuer. Triste doute qui l'afibiblissc. Aussi dans cet état bienheu
et misérable refuge contre l'erreur , d'être con reux ne faudra-t-il point la chercher par de grands
traint de se plonger dans l'incertitude et de déses efforts, ni la tirer de loin comme par machines et
pérer de la vérité ! O félicité de la vie future ! Car par artifice, par une longue suite de consé
écoutez ce que promet Isaïe à ces bienheureux ci quences, et par un grand circuit de raisonnements.
toyens de la Jérusalem céleste : Non occidet ul Elle s'offrira d'elle-même, et toute pure, toute
tra sol tuus, et luna tua non minuetur (Isai., manifeste, sans confusion, sans mélange, « Nous
X. 20.) : « Votre soleil n'aura jamais de couchant , » rendra , dit saint Jean , semblables à Dieu ,
» et votre lune ne décroîtra pas : » c'est-à-dire non- " parce que nous le verrons tel qu'il est : » Cùm
seulement que la vérité vous luira toujours, mais apparuerit, similes ei erimus , quiavidebi-
encore que votre esprit sera toujours uniformé mus eum sicuti est(i. Joan., m. 2. ).
ment et également éclairé. O quelle félicité de Mais écoutez la suite de ce beau passage : « Celui
DE TOUS LES SAINTS. 23
' qui a en Dieu cette espérance , se conserve pur, même , qui se vante de trainer après soi les âmes
«ainsi que Dieu même est (l) pur: » Omnis captives, et qui vous fait porter à vous-même
qui habet hanc spem in eo, sanctifirat se, un joug plus honteux. Jetez, jetez un peu les
*icutetilhsanctusest(\. Joan. iii 3.). Riende yeux, chrétiens, sur cette immortelle beauté
souillé n'entrera dans le royaume de Dieu. Il fau que le chrétien doit servir. Celte beauté di
dra passer par l'épreuve d'un examen rigoureux, vine ne montre à vos yeux ni une grâce artifi
afin qu'une si pure beauté ne soit vue , ni appro cielle, ni des ornements empruntés, ni une jeu
chée que des esprits purs : et c'est ce qui fait dire nesse fugitive , ni un éclat , une vivacité toujours
au Sauveur des âmes dans l'évangile de ce jour : défaillante. Là se trouve la grâce avec la durée ;
« Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils là se trouve la majesté avec la douceur ; là se
» verront Dieu (Mattu. , v. 8.)!» Ecoutez, trouve le sérieux avec l'agréable ; là se trouve
esprits téméraires et follement curieux , qui dites : l'honnêteté avec le plaisir et avec la joie. C'est ce
Nous voudrions voir, nous voudrions entendre que nous avons à considérer dans la seconde partie.
toutes les vérités de la foi. C'est ici le temps de
se purifier , et non encore celui de voir. Laissez SECOND POINT.
traiter vos yeux malades ; souffrez qu'on les net De toutes les passions, la plus pleine d'illusion
toie, qu'on les fortilie : après, si vous ne pouvez c'est la joie ; et le Sage n'a jamais parlé avec plus
pas encore porter le grand jour , vous jouirez du de sens, que quand il dit dans l'Ecclésiastc, « qu'il
moins agréablement de la douceur accommodante » estimoit le ris une erreur et la joie une trom-
d'une clarté tempérée. Que si toutes les lumières du » perie : » Risum repvtavi errorem; et gau-
christianisme sont des ténèbres pour vous, faites- dio dixi : Quid frustra deciperis (Eccle. , u.
vous justice à vous-mêmes. De quoi vous occupez- 2. ) ? Depuis notre ancienne désobéissance , Dieu
vous ? Quel est le sujet ordinaire de vos rêveries et a voulu retirer à soi tout ce qu'il avoit répandu
de vos discours? Quelle corruption! quelle im de solide contentement sur la terre ; et cette petite
modestie ! Oserai-je le dire dans celle chaire , re goutte de joie qui nous est restée pour rendre la
tenu par le saint apôtre ? « Que ces choses ne vie supportable , et tempérer par quelque dou
«soient pas même nommées parmi vous (Ephes., ceur ses amertumes infinies, n'est pas capable
» v. 3.). » Quoi! pendant que vous ne méditez de satisfaire un esprit solide. Et certes il ne faut
que chair et que sang, comme parle l'Ecriture pas croire que ce lieu de confusion , où les bons
sainte, les discours spirituels prendront-ils en sont mêlés avec les mauvais , puisse être le séjour
vous? Par où s'insinueront les lumières pures et des joies véritables. « Autres sont les biens que
les chastes vérités du christianisme ? La sagesse , » Dieu abandonne pour la consolation des cap-
que vous ne cherchez pas , descendra-t-elle de » tifs ; autres ceux qu'il a réservés pour faire la
son trône pour vous enseigner? Allez, hommes » félicité de ses enfants : » Aliud solutium cap-
corrompus et corrupteurs , purifiez vos yeux et tivorum , aliud gaudium liberorum (S. An,.,
vos cœurs, et peu à peu vos esprits s'accou in Ps. cxxxvi. n. 5, tom. iv. col. 1516.).
tumeront aux lumières de l'Evangile. Mais , pour vous donner une forte idée de ces
Vivons donc chrétiennement, et la vérité plaisirs véritables qui enivrent les bienheureux ,
nous sera un jour découverte. Jamais vous n'au philosophons un peu avant toutes choses sur la
rez respiré un air plus doux ; jamais votre faim nature des joies du monde. Car , mes frères ,
n'aura été rassasiée par une manne plus déli- c'est une erreur de croire qu'il faille indifférem
ciease , ni votre soif étanchée par un plus salu ment recevoir la joie, de quelque côté qu'elle
taire rafraîchissement. Rien de plus harmonieux naisse, quelque main qui nous la présente. Que
que la vérité; nulle mélodie plus douce, nul m'importe , dit l'épicurien , de quoi je me ré
concert mieux entendu , nulle beauté plus parfaite jouisse, pourvu que je sois content? Soit erreur,
et plus ravissante. Quoi ! me vanterez-vous tou soit vérité, c'est toujours être trop chagrin que
jours l'éclat de ce teint? Vous vous dites chré de refuser la joie , de quelque part qu'elle vienne.
tienne, et vous étalez avec pompe cette fragile Ceux qui le pensent ainsi, ennemis du progrès de
beauté, piége pour les autres , poison pour vous- leur raison , qui leur fait voir tous les jours la va
nité de leurs joies estiment, leur âme trop peu
(' : Bossue! suit ici le texte grec dans sa version française, de chose, puisqu'ils croient qu'elle peut être
comme il paroit par les deux mois grecs qu'il a écrits en heureuse sans posséder aucun bien solide, et
marge, ôy»i;<i, àyvii, qui signifient, purifleat, pwus;
pour lesquels la vulg.ttc a , sancliftcat, sanctus. Edit, de qu'ils mettent son bonheur, et par conséquent sa
Diforii. perfection , dans un songe. ( Remarquez qu'il ne
24 POUR LA FÊTE
faut pas distinguer le bonheur de l'âme d'avec sa » félicités imaginaires , comme un songe s'anéan-
perfection : grand principe ! ) Mais le Saint-Esprit » tit quand on se réveille, et qui fait succéder
prononce au contraire que celui-là est insensé , » des maux trop réels à la courte imposture d'une
qui se réjouit dans les choses vaines ; que celui- » agréable rêverie : » Velut somnium surgen-
là est abandonné , maudit de Dieu , qui se réjouit tium , Domine , in civitate tud , imaginent
dans les mauvaises ; et qu'enfln on est malheureux, ipsorum ad nihilum rediges ( Ps. , lxxii. 20. ).
quand on n'aime que les plaisirs que la raison Concluons donc, chrétiens, que si la félicité
condamne ou qu'elle méprise. est une joie, c'est une joie fondée sur la vérité ,
Il faut donc avant toutes choses considérer Gai•dium de veritate, comme la définit saintAu
d'où nous vient la joie , et quel en est le sujet. gustin (Confess., lib. x. cap. xxiii. tom. 1,
Et premièrement , chrétiens , toutes les joies que col. 182.). Telle est la joie des bienheureux, nou
nous donnent les biens de la terre sont pleines d'il une joie seulement, mais une joie solide et réelle,
lusion et de vanité. C'est pourquoi, dans les dont la vérité est le fond , dont la sainteté est
affaires du monde, le plus sage est toujours celui l'eflet , dont l'éternité est la durée.
que la joie emporte le moins. Ecoutez la belle Telle est la joie des bienheureux , dont la pléni
sentence que prononce l'Ecclésiastique : « Le fou, tude est infinie , dont les transports sont inconce
» dit-il, indiscret, inconsidéré, fait sans cesse vables et les excès tout divins. Loin de notre idée
» éclater son ris ; et le sage à peine rit-il douce- les joies sensuelles qui troublent la raison , et
» ment : » Fatuus in risu exaltat vocem suam ; ne permettent pas à l'âme de se posséder ; en
vir autem sapiens vix tacite ridebit (Eccli., sorte qu'on n'ose pas dire qu'elle jouisse d'au
xxi. 23.). Eu effet, quand on voit un homme cun bien, puisque sortie d'elle-même, elle semble
emporté , qui , ébloui de sa dignité ou de sa for n'être plus h soi pour en jouir. Ici elle est vive
tune, s'abandonne à la joie sans se retenir ; c'est ment touchée dans son fond le plus intime , dans
une marque certaine d'une âme qui n'a point de la partie la plus délicate et la plus sensible; toute
poids , et que sa légèreté rendra le jouet éternel hors d'elle, toute à elle-même; possédant celui qui
de toutes les illusions du monde. Le sage, au con la possède ; la raison toujours attentive et tou
traire, toujours attentif aux misères et aux vanités jours contente.
de la vie humaine , ne se persuade jamais qu'il Mais, mes frères , ce n'est pas à moi de publier
puisse avoir trouvé sur la terre , en ce lieu de ces merveilles , pendant que le Saint-Esprit nous
mort , aucun véritable sujet de se réjouir. C'est représente si vivement la joie triomphante de
pourquoi il riten tremblant, comme disoit l'Ecclé la céleste Jérusalem, par la bouche du prophète
siastique ; c'est-à-dire qu'il supprime lui-même sa Isaïe. « Je créerai, dit le Seigneur, un nouveau
joie indiscrète par une certaine hauteur d'une âme » ciel et une nouvelle terre ; et toutes les angoisses
qui désavoue sa foiblesse , et qui , sentant qu'elle » seront oubliées et ne reviendront jamais : »
est née pour des biens célestes , a honte de se voir Oblivioni traditœ sunt angustiœ priores, et
si fort transportée par des choses si méprisables. non ascendent super cor (Is., lxv. 16, et seq.).
Après avoir regardé d'où nous vient la joie , « Mais vous vous réjouirez , et votre âme na-
il faut encore considérer où elle nous mène. » gera dans la joie durant toute l'éternité dans les
Car , ô plaisirs , où nous menez-vous ? à quel oubli » choses que je crée pour votre bonheur : » Gau-
de Dieu et de nous-mêmes ? à quels malheurs et debitis et exultabitisusquein sempiternum in
à quels désordres ? Ne sont-ce pas les plaisirs dé his quir ego creo. « Carje ferai que Jérusalem sera
réglés qui ont conseillé tous les crimes ? car quel » toute transportée d'allégresse , et que son peu-
en est le principe universel , sinon qu'on se plaît « pie sera dans le ravissement : » Quia ecce ego
où il ne faut pas? Donc la raison nous oblige à creo Jerusalem exultationem , et populum
nous défier des plaisirs: flatteurs pernicieux , con ejus gaudium. « Et moi-même je me réjouirai
seillers infidèles , qui ruinent tous les jours en » en Jérusalem , et je triompherai de joie dans la
nous l'âme , le corps , la gloire , la fortune , la re » félicité de mon peuple : » Et exultabo m Je
ligion et la conscience. rusalem, etgaudebo in populo meo.
Enfin il faut méditer combien la joie est du Voilà de quelle manière le Saint-Esprit nous
rable : car Dieu , qui est la vérité même , ne per représente les joies de ses enfants bienheureux.
met pas à l'illusion de régner long-temps. C'estlui, Puis se tournant à ceux qui sont sur la terre, à
dit le Roi prophète , qui se plaît , pour punir l'er l'Eglise militante, il les invite en ces termes à
reur volontaire de ceux qui ont pris plaisir à être prendre part aux transports de la sainte et triom
trompés , « d'anéantir dans sa cité sainte toutes les phante Jérusalem. « Réjouissez- vous , dit-il ,
DE TOUS LES SAINTS. 25
» avec elle, ô vous qui l'aimez; réjouissez-vous par sa volonté , n'a pas besoin de se délasser de
» avec elle d'une grande joie, et sucez avec elle son travail ; et vous n'ignorez pas non plus, qu'en
» par une foi vive la mamelle de ses consolations consacrant ce jour de repos , il n'a pas laissé de
» divines, afin que vous abondiez en drilles spi- puis d'agir sans cesse. « Mon Père, dit le Fils de
» rituelles ; parce que le Seigneur a dit : Je ferai » Dieu, agit sans relâche (Joan., it. 2.). »Et,s'il
» rouler sur elle un fleuve de paix, et ce torrent cessoit un moment de soutenir l'univers par la
» se débordera avec abondance : toutes les na- force de sa puissance , le soleil s'égareroit de sa
» lions de la terre y auront part; et avec la route, la mer forceroit toutes ses bornes , la terre
» même tendresse qu'une mère caresse son enfant, branleroit sur son axe ; en un mot toute la na
» ainsi je vous consolerai, dit le Seigneur : » ture seroit en un moment replongée, je ne dis
Lœtamini cum Jerusalem , et exultate in ed pas dans l'ancien chaos, mais dans une perte
omnes qui diligitis eam ; gaudete cum eâ gau- totale et dans le non être. Quand donc il a plu à
dio;... ut sugatis et repleamini ab ubere con- Dieu de sanctifier le septième jour , et d'y établir
solationis ejus;ut mulgeatis et deliciis af- son repos, il a voulu nous faire comprendre,
fiuatis abomnimodâgloriâejus.Quiahœc dicit qu'après la contituelle action , par laquelle il dé
Dominas : Ecce ego declinabo super eam veloppe tout l'ordre des siècles, il a désigné un
quasi fluvium pacis, et quasi torrentem inun- dernier jour , qui est le jour immuable de l'éter
dantern gloriam gentium... Quomodo si cui nité, dans lequel il se reposera avec ses élus : di
mater blandiatur, ita ego consolabor vos sons mieux , que ses élus se reposeront éternel
(Is. , lxvi. 18 , et seq.). Quel cœur seroit insen lement en lui-même. Tel est le sabbat mystérieux,
sible à cesdivines tendresses? Aspirons à ces joies tel est le « jour de repos qui est réservé au peuple
célestes, qui seront d'autant plus touchantes » de Dieu, » selon la doctrine de l'apôtre : Itaque
qu'elles seront accompagnées d'un parfait repos , relinquitur sabbatismus populo Dei , dit la
parce que nous ne les pourrons jamais perdre. savante épîtrc aux Hébreux (flebr., iv. 9. ).
Quittons, mes frères, tous nos vains plaisirs ; c'est Le fondement de ce repos des prédestinés, c'est
la maladie qui les désire. « Hélas ! que cet artisan que l'éternité leur est assurée. Car , mes frères ,
- de tromperies nous joue d'une manière bien l'Eternel médite des choses éternelles ; et tout
» puérile, pour nous empêcher, malgré toute l'ordre de ses conseils , par diverses révolutions et
» notre avidité pour la joie, de discerner d'où par divers changements , se doit enfin terminer
» nous vient la véritable joie ! » Heu ! quàm à un état immuable. C'est pourquoi après ces jours
pueriliter nos ille decipiendi artifex fallit ,... de fatigue, après ces jours de l'ancien Adam,
ut non discernamus , gaudendi avidi,unde jours pénibles, jours laborieux, jours de gémis
veriùs gaudeamus ( Julian., .Pomer. de Vit. sement et de pénitence, où nous devons subsister
Contempl. , lib. u. cap. xm. inter Oper. et gagner le pain de vie par nos sueurs ; nous
S. Prosp. ) ! Que de désirs différents sentent les serons conduits à « la cité sainte , que Dieu , dit
malades ! La santé revient, et tous ces appétits dé « le même apôtre , nous a préparéc (Heb.,\\.
réglés s'évanouissent. Ne mettons point notre bon » 16.), u et où le Saint-Esprit nous assure que
heur à contenter ces appétits irréguliers que la « nous nous reposerons à jamais de toutes nos
maladie a fait naitre. Qu'a le monde de com » peines (Apoc., xiv. 13. ).»
parable [ à ces ineffables douceurs | ? Mais , s'il se C'est en vue de l'éternité de cette cité triom
vante de donner des joies, il n'ose pas même phante , que saint Paul l'appelle « une cité ferme
promettre de vous y donner du repos: c'est l'hé » et qui a un fondement : » Fundamenta ha-
ritage des saints , c'est le partage des bienheu bentem civitatem ( Hebr., xi. 10. ). Nul fonde
reux ; et c'est par où je m'en vais conclure. ment sur la terre. Nous pensons nous reposer ; et
cependant le temps nous enlève , et nous sommes
TROISIÈME POINT. la proie de notre propre durée. Fixez un peu vos
Le repos éternel des bienheureux nous a été yeux , et vous verrez tout en mouvement autour
figuré dès l'origine du monde, lorsque Dieu ayant de vous. Est-ce donc que tout tourne , ou bien
tiré du néant ses créatures, et les ayant arrangées si nous-mêmes nous tournons ? Tout tourne , et
dans unesi belle ordonnance durantsix jours, éta nous tournons tout ensemble ; parce que la figure
blit et sanctifia le jour du repos , dans lequel , de ce monde passe. Et si nous ne sentons pas
comme dit la sainte Ecriture , « il se reposa de toujours cette violente agitation , c'est que nous
» tout son ouvrage (Gen., u. 2. ). » Vous savez sommes emportés avec tout le reste par une
assez , chrétiens, que Dieu qui fait tout sans peine même rapidité. Où est donc la solidité et la con
26 POUR LA FÊTE
sistance ? En vous , ô saintc Sion , cité éternelle figure que les malheurs nous assaillent et nous
« dont Dieu est l'architecte et le fondateur: » Cu- pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être
jus artifex et conditor Deus ( Hebr., xi. 10. ). prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien
En vous est la consistance ; parce que sa main sur la terre où nous mettions notre appui , en
souveraine est votre soutien immuable, et sa puis fants , amis , dignités , emplois , qui non-seule
sance invincible votre inébranlable fondement. ment ne puisse manquer , mais encore ne puisse
« Efforçons-nous donc, dit le saint apôtre, nous tourner en une amertume infinie; et nous se
» d'entrer dans ce repos éternel ( Hebr., iv. rions trop novices dans l'histoire de la vie hu
» 1 1 .). » Qui de nous ne désire pas le repos? Et celui maine, si nous avions encore besoin qu'on nous
qui agit dans sa maison, et celui qui travaille à prouvât cette vérité. Posons donc que ce qui peut
la campagne , et celui qui navigue sur les mers , arriver, ce que vous avez vu mille fois arriver
et celui qui négocie sur la terre , et celui qui sert aux autres , vous arrive aussi à vous-mêmes. Car
dans les armées, et celui qui s'intrigue et s'em sans doute, mes frères, vous n'avez point parmi
presse dans les cours : tous aspirent de loin à vos titres de sauve-garde contre la fortune ; vous
quelque repos ; mais nous le voulons honnête ; n'avez ni de privilége, ni d'exemption contre les
mais surtout nous le voulons assuré. communes foiblesses. Faisons donc qu'il arrive
S'il est ainsi , chrétiens , ne le cherchez pas que l'espérance de votre fortune, que votre
sur la terre. « Levez-vous , marchez sans rclâ- bonheur , vos établissements soient troublés, ren
» che, dit le prophète Michée, parce qu'il n'y a versés par quelque disgrâce imprévue, votre fa
« point ici de repos pour vous : » Surgitc et ite, mille désolée par quelque mort désatreuse, vo
quia non habetis hic requiem (Mich., u. 10.). tre santé ruinée par quelque cruelle maladie ; si
Entrez un peu avec moi en raisonnement sur vous n'avez quelque lieu d'abri où vous vous met
cette matière importante ; ou plutôt entrez-y avec tiez à couvert, vous essuierez tout du long la fu
vous-mêmes, et , pendant que je parlerai , con reur des vents et de la tempête. Mais où trouve
sultez votre expérience. Je laisse les grandes pa rez-vous cet abri ? Jetez les yeux de tous côtés ; le
roles, j'abandonne les grands mouvements de déluge a inondé toute la terre ; les maux en cou
l'art oratoire , pour peser avec vous les choses vrent toute la surface ; et vous ne trouverez pas
froidement et de sens rassis. même où mettre le pied. Il faut chercher donc
Dans cette inconstance des choses humaines , et le moyen de sortir de toute l'enceinte du monde.
parmi tant de violentes agitations qui nous trou Il est vrai qu'il y a une partie de nous-mêmes
blent ou qui nous menacent , celui-là me semble sur laquelle la fortune n'avoit aucun droit ; notre
heureux qui peut avoir un refuge ; et sans cela , esprit, notre raison, notre intelligence. Et c'est
chrétiens, nous sommes trop exposés aux atta la faute que nous avons faite : ce qui étoit libre
ques de la fortune pour pouvoir trouver du re et indépendant, nous l'avons été engager dans
pos. Par exemple , vous vivez ici dans la Cour, les biens du monde , et par-là nous l'avons sou
et sans entrer plus avant dans l'état de vos af mis comme tout le reste aux prises de la fortune.
faires , je veux croire que la vie vous y semble Imprudents ! la nature même a enseigné aux ani
douce ; mais certes vous n'avez pas si fort oublié maux poursuivis, quand le corps est découvert,
les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée , de cacher la tête ; nous dont la partie principale
que vous osiez vous fier tout-à-fait à celte bo- étoit naturellement à couvert de toutes les insultes,
nace. Et c'est pourquoi je ne vois point d'homme nous la produisons toute au dehors , et nous ex
sensé qui ne se destine un lieu de retraite, posons aux coups ce qui étoit inaccessible et invul
qu'il regarde de loin comme un port dans lequel nérable. Que reste-t-il donc maintenant , sinon
il se jettera , quand il sera poussé par les vents que démêlant du milieu du monde cette partie
contraires. Mais cet asile que vous vous préparez immortelle, nous l'allions établir dans la cité
contre la fortune , est encore de son ressort ; et , sainte que Dieu nous a préparée ?
si loin que vous étendiez votre prévoyance, ja Peut-être que vous penserez que vous ne pou
mais vous n'égalerez les bizarreries. Vous pen vez vous établir où vous n'êtes pas , et que je
serez vous être muni d'un côté , la ruine vien vous parle en vain de la terre et de la sûreté du
dra de l'autre. Vous aurez tout assuré aux envi port , pendant que vous voguez au milieu des
rons , l'édifice fondra lout-à-coup par le fonde ondes. Eh quoi ! ne voyez-vous pas ce navire qui,
ment. Si le fondement est solide , un coup de éloigné de son port, battu par les vents et par les
foudre viendra d'en-haut qui renversera tout de flots , vogue dans une mer inconnue? Si les tem
fond en comble. Je veux dire simplement et sans pêtes l'agitent , si les nuages couvrent le soleil ;
DE TOUS LES SAINTS. 27
alors lesage pilote craignant d'être emporté contre ne renoncez à la vie future que parce que vous
desécupils, commande qu'on jette l'ancre ; et cette craignez les justes supplices , n'espérez plus au
ancre fait trouver à son vaisseau la consistance néant; non, non, n'y espérez plus : voulez-le,
parmi les flols, la terre au milieu des ondes, et ne le voulez pas , votre éternité vous est assurée.
une espèce de port assure dans l'imi:. ensité et Et certes il ne lient qu'à vous de la rendre heu
dans le tumulte de l'océan. Ainsi , dit le saint reuse : mais , si vous refusez ce présent divin ,
apotre, « Jetez au ciel votre espérance, laquelle une autre éternité vous attend ; et vous vous
s sert à votre âme comme d'une ancre ferme et rendrez digne d'un mal éternel, pour avoir perdu
• assurée : » Quam sicut anchoram habemus volontairement un bien qui le pouvoit être.
animœ tutam ac firmam (Hebr., vi. 19. ). Jetez Entendez-vous ces vérités? Qu'avez-vous à leur
cette ancre sacrée , dont les cordages ne rompent opposer? Les croyez-vous à l'épreuve de vos fri
jamais, dans la bienheureuse terre des vivants ; voles raisonnements et de vos fausses railleries?
et croyez qu'ayant trouvé un fond si solide, elle M urmurez et raillez tant qu'il vous plaira; le Tout-
servira de fondement assuré à votre vaisseau, Puissant a ses règles qui ne changeront ni pour vos
jusqu'à ce qu'il arrive au port. murmures ni pour vos bons mots ; et il saura bien
ilais, Messieurs , pour espérer , il faut croire. vous faire sentir quand il lui plaira , ce que vous .
Et c'est ce qu'on nous dit tous les jours : Don refusez maintenant de croire. Allez , courez-en les
nez-moi la foi, et je quitte tout; persuadez-moi risques, montrez-vous brave et intrépide, en ha
de la vie future, et j'abandonne tout ce que j'aime sardant tous les jours votre éternité. Ah ! plutôt,
pour une si belle espérance. Eh quoi! bomme, chrétiens , craignez de tomber en ses mains terri
pouvez-vous penser que tout soit corps et matière bles. Remédiez aux désordres de cette conscience
en vous ? Quoi ! tout meurt , tout est enterré? Le gangrenée. Pécheurs, il y a déjà trop long-temps
cercueil vous égale aux bêtes, et il n'y a rien en que « l'enflure de vos plaies est sans ligature ,
vous qui soit au-dessus? Je le vois bien, votre es » que vos blessures invétérées n'ont été frottées
prit est infatué de tant de belles sentences, écrites » d'aucun baume : » Vulnus et livor, et plaga
si éloquemment en prose et en vers, qu'un Mon tumens; non est circumligata , nec curata
taigne, je le nomme, vous a débitées ; qui préfèrent medicamine, neque fota oleo ( Is. i. ti. ). Cher
les animaux à l'homme, leur instinct à notre rai chez un médecin qui vous traite; cherchez un con
son, leur nature simple, innocente elsans fard, c'est fesseur qui vous lie par une discipline salutaire :
ainsi qu'on parle, à nos raflincmentsctà nos malices. que ses conseils soient votre huile ; que la grâce
Mais, dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si du sacrement soit un baume benin sur vos plaies.
finement de l'homme qui s'imagine être quelque Ou si vous vous êtes approchés de Dieu, si vous
chose, compterez-vous encore pour rien de con- avez fait pénitence dans une si grande solennité ;
noitre Dieu ? Connoitre une première nature , allez donc désormais et ne péchez plus. Quoi ! ne
adorer son éternité , admirer sa toute-puissance , voulez-vous rien espérer que dans celte vie? Ah!
louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence, ce n'est point la raison , c'est le dépit et le déses
obéir à sa volonté, n'est-ce rien qui nous distingue poir (pù inpirent de telles pensées. S'il étoit ainsi,
des bètes? Tous les saints, dont nous honorons chrétiens , si toutes nos espérances étoient renfer
aujourd'hui la glorieuse mémoire , ont-ils vaine mées dans ce siècle , on auroit quelque raison de
ment espéré en Dieu, et n'y at-il que les épi penser que les animaux l'emportent sur nous.
curiens brutaux et les sensuels qui aient connu Nos maladies , nos inimitiés , nos chagrins , nos
droitement les devoirs de l'homme? Plutôt ne ambitieuses folies, nos tristes et malheureuses
voyez-vous pas que si une partie de nous-mêmes prévoyances qui avancent les maux , bien loin
tient à la nature sensible, celle qui connoit et qui d'en empêcher le cours , mettroient nos misères
aime Dieu , qui conséquemment est semblable à dans le comble. Eveillez-vous donc, ô enfants
lui , puisque lui-même se connoit et s'aime , dé d'Adam; mais plutôt éveillez-vous, ô enfants de
pend nécessairement de plus liants principes ? Et Dieu , et songez au lieu de votre origine.
donc ! que les éléments nous redemandent tout Sire, celui-là seroit haï de Dieu et des hommes,
ce qu'ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse qui ne souhaitcroit pas votre gloire même en
aussi nous redemander cette âme qu'il a faite à sa cette vie, et qui rcfuseroitd'y concourir de toutes
ressemblance- Périssent toutes les pensées que ses forces par ses fidèles services. Mais certes , je
nous avons données aux choses mortelles ; mais trahirois votre Majesté , et je lui serois inSdèle ,
que ce qui étoit né capable de Dieu soit immortel si je bornois mes souhaits pour elle dans cette vie
comme lui. Par conséquent, homme sensuel, qui périssable. Vivez donc toujours heureux, tou
23 POUR LA FÊTE
jours fortuné , victorieux de vos ennemis , père Ajoutons-y, s'il vous plaît, Messieurs, qu'il niy
de vos peuples ; mais vivez toujours bon , tou a rien aussi de plus raisonnable. Car qu'y a-t-il
jours juste, toujours humble et toujours pieux , de meilleur que de souhaiter le bien, c'est-à-
toujours attaché à la religion , et protecteur de dire la félicité? Vous donc, ô mortels qui la re
l'Eglise. Ainsi nous vous verrons toujours roi, cherchez, vous recherchez une bonne chose;
toujours auguste , toujours couronné , et en ce prenez garde seulement que vous ne la recherchiez
monde et en l'autre. Et c'est la félicité que je vous où elle n'est pas. Vous la cherchez sur la terre,
souhaite , avec le l'ère , le Fils et le Saint-Esprit. et ce n'est pas là qu'elle est établie, ni que l'on
trouve ces jours heureux dont nous a parlé le
QUATRIÈME SERMON divin psalmiste. En effet, ces beaux jours, ces
jours heureux ; ou les hommes toujours inquiets
les imaginent du temps de leurs pères, ou ils les
LA FETE DE TOUS LES SAINTS (i). espèrent pour leurs descendants ; jamais ils ne
pensent les avoir trouvés , ou les goûter pour
Les désirs des natures intelligentes pour la féti eux-mêmes. Vanité , erreur et inquiétude de l'es
cité. Leurs erreurs à cet égard. Où se trouve la vé prit humain ! Mais peut-être que nos neveux re
ritable féticité ; en quoi elle consiste ; quels sont les gretteront la félicité de nos jours avec la même
moyens pour y parvenir; quelle est la voie qui y erreur qui nous fait regretter le temps denosde-
conduit.
vanciers; et je veux dire en un mot, Messieurs,
que nous pouvons ou imaginer des jours heureux,
UV.sitDeus omnia in omnibus.
ou les espérer, ou les feindre ; mais que nous ne
Dieu sera tout en tous (i. Cor., xv. 28 ). pouvons jamais les posséder sur la terre.
Le Roi prophète fait une demande dans le psaume Songez , ô enfants d'Adam , au paradis de dé
trente-troisième, à laquelle vous jugerez avec lices , d'où vous avez été bannis par votre dés
moi qu'il est aisé de répondre. « Qui est l'homme obéissance : là se passoient les jours heureux.
j' qui désire la vie et souhaite de voir des Mais songez, ô enfants de Jésus-Christ, à ce
» jours heureux ? » Qui.i est homo qui vult vi- nouveau paradis dont son sang nous a ouvert le
tam, diligit (lies viderc bonos (Ps., xxxni. passage : c'est là que vous verrez les beaux jours.
12. )? A cela toute la nature, si elle étoit animée, Ce sont ici les jours de misères , les jours de
répondroit d'une même voix que toutes les créa sueurs et de travaux, les jours de gémissements
tures voudroient être heureuses. Mais surtout les et de pénitence, auxquels nous pouvons appliquer
natures intelligentes n'ont de volonté ni de désir ces paroles du prophète Isaïe : Popule meus,
que pour leur félicité , et , si je vous demande qui te beatum dicunt, ipsi te decipiunt
aujourd'hui si vous voulez être heureux , quoi (/*., m. 12.) : « Mon peuple, ceux qui te disent
que vos bouches se taisent , j'entendrai le cri se h heureux , t'abusent et renversent toute ta con-
cret de vos camrs , qui me diront d'un commun u duitc. » Et encore : « Ceux qui font croire à ce
accord que sans doute vous le désirez, et ne dési » peuple qu'il est heureux , sont des trompeurs;
rez autre chose. Il est vrai que les hommes se re » et ceux dont on vous vante la félicité , sont
présentent la félicité sous des formes différentes : » précipités dans l'erreur : » Et erunt qui beati-
les uns la recherchent et la poursuivent sous le ficant populum istum seducentes , et qui
nom de plaisir ; d'autres , sous celui d'abondance beatificantur, prœcipitati (Is.,i\. 16.).
et de richesses ; d'autres , sous celui de repos , ou Donc , mes frères , où se trouve la félicité et la
de liberté , ou de gloire ; d'autres , sous celui de véritable vie, sinon dans la terre des vivants?
vertu. Mais enfin tous la recherchent, elle Bar Qui sont les hommes heureux , sinon ceux qui
bare et le Grec , et les nations savages et les na sont avec Dieu , dont nous célébrons aujourd'hui
tions polies et civilisées, et celui qui se repose la fête ? Ceux-là voient de beaux jours , parce
dans sa maison , et celui qui travaille à la cam que Dieu est la lumière qui les éclaire. Ceux-là
pagne, et celui qui traverse les mers, et celui qui vivent dans l'abondance , parce que Dieu est le
demeure sur la terre. Nous voulons tous être heu trésor qui les enrichit. Ceux-là enfin sont heureux,
reux , et il n'y a rien en nous ni de plus intime , parce que Dieu est le bien qui les contente, et que
ni de plus fort , ni de plus naturel que ce désir. lui seul est tout à tous selon les paroles de mon
(') Ce sermon est imparfait. Il manque ptusieurs feuil texte : Omnia in omnibus.
lets dans l'original ; nous mettons des points, qui avertis Saint Augustin explique ces mots de l'apôtre
sent des lacunes qui s'y trouvent. Edit. de Diforts. par une excellente paraphrase : Commune spee
Ï)Ë TOCS LES SAINTS. 20
faculum erit omnibus Deus, commune gau- lui est montré ; et s'y fixant , elle laisse tout le
dium erit omnibus Deus , communis pax erit reste comme dans l'oubli , pour jouir dans la
omnibus Deus (Enar. in Ps. lxxxiv. n. io> vérité seule de toutes choses à la fois. La vérité
tom. iv. col. 897.): « Dieu, dit-il, tiendra lieu est proche de tous ceux qui du monde entier se
» de tout aux bienheureux : il sera leur commun convertissent à elle par un amour sincère ; elle
» spectacle, ils le verront ; il sera leur commune est éternelle pour tous : sans être dans aucun
» joie, ils en jouiront; il sera leur commune lieu, elle n'est jamais absente. Elle avertit au
» paix, ils le posséderont n jamais sans inquiétude dehors, elle enseigne au dedans. Elle changeen
» et sans trouble. » De sorte qu'ils seront vérita mieux tous ceux qui la voient , et ne peut être
blement heureux, parce qu'ils auront dans cette changée en mal par ceux qui l'approchent.
vision le plus noble exercice de leur esprit , dans Personne ne la juge : personne ne juge bien sans
«Ile jouissance la joie parfaite de leur cœur, dans elle. Nos esprits la voient tantôt plus, tantôt
cette paix l'affermissement immuable de leur moins; et de là même s'avouent muables, puisque
repos. C'est ce que nous a dit saint Augustin la vérité demeurant en soi-même toujours im
Ecoulez l'apôtre saint Jean : Dilectissimi , nunc muable, ne gagne rien quand nous la voyons
fiHi Dei sumus, et nondum apparuit quid » davantage , et ne perd rien quand nous l'aper
erimus ( i . Joan. m. 8.) : « Mes bien-aimés, nous cevons moins. Mais toujours entière et inalté
» sommes enfants de Dieu, et ce que nous devons rable, elle réjouit par sa lumière ceux qui se
- être un jour ne paroit pas encore. » Ainsi ce tournent vers elle , et punit par l'aveuglement
n'est pas le temps d'en discourir. « Tout ce que ceux qui lui tournent le dos. »
. nous savons , c'est que quand notre gloire pa- Rien de plus harmonieux que la vérité :
» roitra , nous lui serons semblables ; parce que nulle mélodie plus douce, nul parfum plus agréa
• nous le verrons tel qu'il est : » Scimus quo- ble, non [pour] ceux qui voient la superficie...
niam cùm apparuerit , similes ei erimus, Qui ne désire pas ? qui ne gémit pas ? qui ne
guoniam videbimus eum sicuti est. Comme un soupire pas dans cette vie? Toute la nature est
nuage, que le soleil perce de ses rayons , devient dans l'indigence. Gloire, puissance, richesses,
tout lumineux , tout éclatant ; vous y voyez un abondance, noms superbes et magnifiques, choses
or, un brillant : ainsi notre âme exposée à Dieu, vaines et stériles. Les biens que le monde donne ,
à mesure qu'elle le pénètre , elle en est aussi accroissent certains désirs et en poussent d'autres :
pénétrée ; et nous devenons dieux en regardant semblables à ces viandes creuses et légères , qui
attentivement la Divinité. Deus diis unitus, dit pour n'avoir que du vent et non du suc ni de la
saint Grégoire de Nazianze ( Orat. xxi. tom. I , substance, enflent et ne nourrissent pas, et amu
p. 3*4. Epis t. lxiii. ibid.p. 820.) : « Un Dieu uni sent la faim plutôt qu'elles ne la contentent. Les
»àdes dieux. » Videbitur Deus deorumin Sion grandes fortunes ont des liesoins que les mé
(Ps., lxxxiii. 7.) : « Le Dieu des dieux sera vu en diocres ne connoissent pas. Cette avidité de nou
» Sion. » Dieu , mais Dieu des dieux , parce qu'il veaux plaisirs , de nouvelles inventions, marque
les fera des dieux par la claire vue de sa face. de la pauvreté intérieure de l'âme. L'ambition
• (i) Lorsque l'œil vif et pénétrant de l'âme a dé- compte pour rien tout ce qu'elle tient. Ne vous
» couvert d'une manière certaine plusieurs choses laissez pas éblouir à ces apparences ; ce qui est
» vraies et invariables, alors elle se porte de tout richement couvert par le dehors, n'est pas tou
» son poids sur la vérité même, par laquelle tout jours rempli au dedans ; et souvent ce qui semble
regorger, est vide.
('} Fortb acics mentis et végéta , cùm multa vera et iii- Voulez-vous entendre la plénitude de la joie
ttfflimutabilia certa ratione conspexerit, dirigit se in ipsam des saints? Allcluia , Amen, louange à Dieu.
wiiatem quâ cuncta iiionstraiitur , eique inhœrens tan-
quam obliviscitur estera , et in illa simul omnibus frniiur Ils ne prient plus, ils ne gémissent plus : In
( S. Ace. de lib. Arb. I. 2. n. 36. toni. 1. cot. 601 ). De toto patrid nullus orandi locus , sed tantùm lau-
mundoadse convenus, qui diligunt eam, omnibus proxima dandi;quia nihil dcest : quod hic creditur,
est, omnibus sempik'rna ; nulto toco est, nusquam decst; ibi videtur; quod hic petitur, ibi accipitur
lotis admonet, intus docel; cémentes se commutât omnes
iDiDp|ius,a nulto in delerius commuiatur; nullus de illa ( S. Auc. Serm. clix. n. i.): « Dans la patrie il
jodicat, nultus sine illa judicat benè. ( Ibid.n. 37). Mentes » n'y a plus lieu à la prière, mais seulement à
nostra aliquando eam ptus vident, aliquando minus; et ex » la louange, parce qu'on n'y manque de rien.
hoc taientur se esse mutabiles, cùm illa in se manens nec » Ce qu'on croit ici , là on le voit ; ce qu'on de-
proficiatcùm ptus i nobisvidctur, nccdcficiat cùm minus,
«'il integra et incorrupta, etconversostauificettumine, et » mande ici , là on le reçoit. » La créature ne
Iyera» puniat cccitatc ( Ibid. n. 34. cot. goo), soupire plus et n'est plus dans les douleurs de l'eni
30 POUR LA PÊTË
fantement. Elle ne dit plus : « Malheureux homme » stabilité, et l'immortalité même de notre corps'
» que je suis! qui me délivrera de ce corps de » sera attachée à la contemplation de notre Dieu.
» mort (Itom , vu. 24.)? »Elle loue, elle triom » Ne craignez donc pas de ne pouvoir toujours
phe, elle rend grâces. Amen , est verum : Iota » louer celui que vous pourrez toujours aimer.
actio nostra, Amen et Alleluia erit (S. Ace, u (1) Quand on dit que tout le reste nous sera
Serm. ccclxii. n. 29. tom. v. col. 1435 » désormais soustrait, et que Dieu fera le sujet
et 1436.) : « Amen, cela est vrai : toute notre » continuel de notre délectation, l'âme, accou-
» action sera un Amen, un Alleluia. » tumée à se délecter dans la multiplicité des
» (l) Mais n'allez pas vous attrister en consi- » objets, se trouve comme angoissée Cette âme
« dérant ces choses d'une manière toute char— » charnelle, attachée à la chair, dont les ailes
» nelle, et ne dites pas ici que si quelqu'un entre- « engluées par ses mauvaises cupidités l'empê-
» prenoit , étant debout, de répéter toujours, » chent de voler vers Dieu , se dit : De quoi
» Amen, Alletuia, il setoit bientôt consumé » jouirai-je quand je ne mangerai , ne boirai , ni
» d'ennui , et s'endormiroit enfin tout en répétant » ne vivrai plus avec ma femme? Quel plaisir
» ces paroles. Cet Amen , cet Alleluia, ne seront « me restera-t-il alors? C'est la maladie et non
» point exprimés par des sons qui passent, mais » la santé qui vous fait goûter ce plaisir imagi-
» par les sentiments de l'âme embrasée d'amour » naire. Lesmalades sont sujets à certaines envies.
» Car que signifie cet Amen? que veut dire cet « Ils brûlent d'ardeur pour une telle eau ou pour
» Alleluia ? Amen, il est vrai ; Alletuia , louez » un fruit de telle espèce, et les souhaitent si
» Dieu Dieu est la vérité, immuable, qui ne » passionnément, qu'ils s'imaginent devoir jouir
» connoit ni défaut, ni progrès, ni déchet, ni » de l'objet de leur désir. La santé revient, et ces
» accroissement , ni le moindre attrait pour la » appétits s'évanouissent. Le malade commence
» fausseté : éternelle et stable , elle demeure tou- » d'avoir du dégoût pour les choses qui lui cau-
» jours incorruptible. Ainsi nous dirons effective- » soient un appétit si immodéré; parce que ce
» ment Amen , mais avec une satiété insatiable > « n'étoit pas lui, mais la fièvre, mais la maladie
» avec satiété, parce que nous serons dans une « qui cherchoit ces choses. Or, comme il y a
» parfaite abondance ; mais avec une satiété tou » beaucoup de désirs de malades que la santé
jours insatiable, si l'on peut parler ainsi, » dissipe : ainsi l'immortalité enlève toutes les
» parce que ce bien , toujours satisfaisant , pro- » cupidités , parce que notre santé consiste dans
» duira en nous un plaisir toujours nouveau. «l'immortalité. L'espérance nous allaite, nous
» Autant donc que vous serez insaliablement ras- » nourrit, nous fortifie. »
» sasiédela vérité, autant direz-vous par cette Les esprits inquiets n'entendent pas cette joie :
» insatiable vérité, Amen, il est vrai. Repo « Ce peuple inquiet qui veut toujours être en
« sez-vous et voyez : ce sera un sabbat continuel. » mouvement , et ne sait point se reposer , ne plaît
» Et telle sera la vie des saints , telle l'action de (1) Quando dicitur quod carter» subtrabuntur et solus
» leur paisible inaction. Là il y aura une grande Deus erit quo delectemur , quasi angustatur anima quffl
consuevit mullis detectari,et dicit sibi anima carnalis,
(0 Sed nolitc ilerùm carnali cogilatione contristari , cami addieta , visco malarum cupiditatum involutas pen-
nas habens ne volet ad Deum, dieit sibi : Quid mibi erit
quia, si forte aliquis vestrum stcterit etdixerit quotidiè,
ubi non manducabo , ubi non bibam , ubi cum uxorc non
Amen et Alleluia , Uedio marcescet et in ipsis vocibus dor-
dormiam? quale gaudium mihi tune erit? Hoc gaudium
mitablt. . . Non sonis transeuntibus dicemus, Amen , Alleluia,
tuum de a?gritudine est, non de sanitate Sunt qujedam
Bed affectu animi. Quid est enim Amen? Quid Alleluia?
œgrotantium desideria : ardentdesiderio aut alicujus fontis,
Amen , est verum; Alleluia , laudate Deum.... Deus veritas
autalioujuspomi; et sic ardent ut existimcnt qtiia frui
est, incommuUibilis, sine defecta, sine provectu, sine
debeant desideriis suis. Venit sanitas, et perit cupidilas:
detrimento, sine augmento, sine alirujus falsltatis Inolina-
quod desiderabat fastidit ; quia hoc in illo febris quierebat..
tione, perpetua el stabilis,et semper incomiptibilis ma Cum multa sint ajgrotantium desideria quœ ista sanitas tol-
tiens.... Amen inique dicemus, sed insatiabili satielate.
lit : ... sic omnia tollit immortalités, qoia sanitas nostra im-
Quia enim non decrit aliquid, ideo satietas; quia verôillud
mortalilas est ( S. Auc. Serm. cclv. n. 7, coi. 1053 et 1054).
quod non deerit semper detcctabit, ideo quœdam, si dici
potest, insatiabilis satietas erit. Quàm ergo insatiabiliter Spes lactat nos , nutrit nos , contirmat nos.
satiaberis veritate , lam insatiabili veritate dices, Amen Bossuet avoit place dans son mannscrit ces telles latina,
( S. Auc. Serm. ccclxii. n. 29 , ubi supra )... Vacate et vi- dans l'ordre où nous les rangeons ici. C'éloient autant de
dete.... Sabbatum perpetuum (tbid. n. 28).... Et hœc erit matériaux qui devoient servir a compléter sondiscours: il»
vitaSanctorum, hœc actio quictorum (Iblcl.n. 30, cot. 1437). nous ont paru mériter d'être ici donnés de suite, pour
Stabilitas magna erit, et ipsa immortalilas corporis nostri mieux faire sentir le dessein de l'auteur, qui en avoit lui-
jam suspendetur in contemplatione Dei... Noli timerene même mis en français quelques phrases, que nous avons
possis semper laudare quem semper poteris amare ( In eu soin de conserver dans notre traduction. Edii. de Dt-
!•.,., i.umii. n, 8, tom, iy. coi. 884 ). foris.
l)ë Tût; s Lès SAINTS. SI
i> point au Seigneur : » Hœcdicit Dominus po éternellement permanente? Ombres, énigmes,
pulo huic qui dilexit movere pedes suos, et imperfection [ici bas]. Quelle sera notre vie
non quievit , et Uomino non placuit ( Jerem., lorsque nous la verrons à découvert! Ici nous
xiv. 10.). « Goûtez et voyez. Restez en repos et proférons plusieurs paroles, et nous ne pouvons
» voyez : » Gustate et videte. Vacultc et vi égaler même la simplicité de nos idées : nous
dete (Ps., xxxiii 8. xlv. 10.). Ils neconnoissent parlons beaucoup , et disons peu. Combien donc
point d'action sans agitation , et ne croient pas sommes-nous éloignés de la grandeur de l'objet
s'exercer s'ils ne se tourmentent : Vacate et vi que nos idées représentent d'une manière si basse
dete : n Restez en repos et voyez. » Action pai et si ravalée ? El toutefois cette expression telle
sible et tranquille. Voulez- vous, mes frères, que quelle de la vérité [ nous plait ]. Là une seule pa
je vous en donne quelque idée? Souffrez que je role découvrira tout : Semel locutus est Deus
vous fasse réfléchir encore une fois sur l'action (Ps , i.xi. i1.) : « Dieu a parlé une fois, » et il a
qui vous occupe dans cetle église. tout dit. Il a parlé une fois , et en parlant il a en
Vous m'écoutez , ou plutot vous écoutez Dieu gendré son Verbe, sa parole, son Fils en un
qui vous parle par ma bouche. Car je ne puis par mot. C'est en ce Verbe que nous verrons tout ;
ler qu'aux oreilles, et c'est dans le cœur que vous c'est en cette parole que loule vérité sera ra
êtes attentifs , où ma parole n'est pas capable de massée. Et nous ne concevons pas une lelle joie?
pénétrer. Je ne sais si celtte parole a eu la grâce P'acateet videte: « Restez en repos et voyez : »
de réveiller au dedans de vous cetle attention sortez de l'empressement et du touble, quit
secrète à la vérité qui vous parle au cœur : je tez les soins turbulents. Ecoutez la vérité et
l'espère, je le conjecture. J'ai vu, ce me semble, la parole : Gustate et videte : Goûtez et voyez
vos yeux et vos regards attentifs ; je vous ai vus combien le Seigneur est doux ; et vous concevrez
arrêtés et suspendus , avides de la vérité et de la ce ravissement , ce triomphe, cette joie infinie,
parole de vie. Vous a-t-elle délectés ? vous a- intime, de la Jérusalem céleste.
t-elle fait oublier pour un temps les embarras des Mais, mes frères, pour parvenir à ce repos,
affaires , les soins empressés de votre maison , la il ne nous faut donner aucun repos. Nul travail
recherche trop ardente des vains divertissements? quand nous serons au lieu du repos : nul repos
lime le semble, mes frères, vous étiez douce tant que nous serons au lieu du travail. Pour
ment occupés de la suavité de la parole. Qu'avez- être chrétien, il faut sentir qu'on est voyageur;
vous vu? qu'a vez- vous goi'ité? quel plaisir secret et celui-là ne le connoit pas, qui ne court point
a touché vos cœurs ? Ce n'est point le son de ma sans relâche à sa bienheureuse patrie. Ecoutez
voix qui a été capable de vous délecter. Foible un beau mot de saint Augustin : Qui non ge
instrument de l'esprit de Dieu : discours fade et mit peregimus , non gaudebit civis(In Ps.
insipide, éloquence sans force et sans agrément ; Cxlviii. n. i, tom. iv. col. 1675. ) : « Celui qui
c'est ce qu'on peut par soi-même. Ce qui vous » ne gémit pas comme voyageur, ne se réjouira
a nourris, ce qui vous a plu, ce qui vous a dé » pas comme citoyen. » Il ne sera jamais habitant
lectés, c'est la vue de la vérité. du ciel , parce qu'il séjourne trop volontiers sur
Ainsi Marie , sœur de Marthe , étoit attentive la terre ; et s'arrêtant où il faut marcher , il n'ar
aux pieds de Jésus et écoutoit sa parole. Ne vous rivera pas où il faut parvenir.
étonnez pas de cette comparaison. Car encore Mes frères , nous ne sommes pas pneore par
que nous ne soyons que des hommes mortels et venus, comme dit le saint apôtre (Philip., m. 12.);
pécheurs, c'est cette même parole que nous notie consolation c'est que nous sommes sur la
vous prêchons. Ainsi elle s'occupoit du seul né voie. Jésus-Christ est « la voie, la vérité et la vie
cessaire , et prenoit pour soi la meilleure part qui » (Joan. xiv. 6.). » C'est à lui qu'il faut tendre,
ne pouvoit lui être ôtéc. Qu'est-ce à dire qui ne et c'est par lui qu'il faut avancer. Mais , mes
peut lui être ôtée? Les troubles passent, les affai frères, dit saint Augustin, « cette voie veut des
res passent, les plaisirs passent, la vérité de » hommes qui marchent : » Via ista ambu
meure toujours , et n'est jamais ôtée à l'àme qui lantes quœrit : c'est-à-dire des hommes qui ne
s'y attache : elle la croit en cette vie, elle la voit se reposent jamais, qui ne cessent jamais d'a
en l'autre : en cette vie et en l'autre elle la goùte, vancer; en un mot des hommes généreux et in
elle en fait son plaisir et sa vie. Mais si cette fatigables : Via ista ambulantes quœrit. Tria
vérité nous délecte quand elle nous est exprimée snnt gênera hominum quœ odit : remanen-
par des sons qui passent , combien nous ravira- lem relro redeuntem, aberrantem (Serm.
t-elle quand elle nous parlera de sa propre voix deCantic. novo, ». i, tom. vi. col. 502.). Ecou
33 POUR LA FÊTE
tez : « Elle ne peut souffrir trois sortes d'hom- ne quittez pas votre modestie , vous voulez dul
» mes : ceux qui s'égarent , ceux qui retournent, moins qu'elle plaise, et vous ajoutez quelque
» ceux qui s'arrêtent : » ceux qui se détournent , chose à cette simplicité qui vous parait trop sau
ceux qui s'égarent, ceux qui sortent entièrement vage. Ah ! cette voix intérieure du Saint-Esprit
de la voie : ceux qui suivent leurs passions in qui vous poussoit dans le désert avec Jésus-Christ,
sensées , et qui se précipitent aux péchés dam- c'est-à-dire à la solitude et à la vie retirée , vous
nables. la laissez étourdir par le bruit du monde , par son
Je n'entreprends pas de vous dire tous les éga tumulte , par ses embarras : vous n'êtes pas pro
rements et tous les détours ; mais je vous veux pre au royaume de Dieu. « Celui-là n'y est pas
donner une marque pour reconnoitre la voie , la » propre, dit le Fils de Dieu, qui ayant mis
marque de l'Evangile, celle que le Sauveur » la main à la charrue, regarde derrière (Luc.,
nous a enseignée. Marchez-vous dans une voie » ix. 62. ). » Il ne dit pas qui retourne, maisqui
large, dans une voie spacieuse? Y marche-t-on regarde en arrière. Ce ne sont pas seulement les
à son aise? y marche-t-on avec la troupe et la pas , mais les regards même qu'il veut retenir :
multitude, avec le grand monde, etc. Ce n'est tant il demande d'attention, d'exactitude, de
pas la voie de votre patrie. Vous n'êtes pas sur persévérance. Songez à la femme de Lot et au
la voie ; c'est la voie de perdition ; le chemin de châtiment terrible que Dieu exerça sur elle,
votre patrie est un sentier étroit et serré. Le (Gèn. xix. 26.), pour avoir seulement retourné
train et l'équipage embarrasse dans celte voie ; les yeux du côté de la corruption qu'elle avoit
je veux dire l'abondance, la commodité. Les quittée. Vous faites injure au Saint-Esprit et à
vastes désirs du monde ne trouvent pas de quoi la vocation divine , à cet esprit généreux qui ne
s'y étendre. Les épines qui l'environnent se pren sait point se relâcher ni se ralentir : vous ra
nent à nos habits et nous arrêtent. Tous les jours mollissez sa force , vous retardez sa divine et im
il nous en coûte quelque chose , tantôt un désir pétueuse ardeur ; et par une juste punition , il
et tantôt un autre; comme dans un chemin vous abandonnera à votre foiblesse. Vous aviez
difficile le train diminue toujours; et tous les si bien commencé! Vous vous repentez d'avoir
jours dans un sentier si serré, il faut laisser quel bien fait : vous faites pénitence de vos bonnes
que partie de notre suite , c'est-à-dire quelqu'un œuvres , pénitence qui réjouit non l'Eglise , mais
de nos vices, quelqu'une de nos passions, tant le monde ; non les anges , mais les démons.
qu'enfm nous demeurions seuls, nus et dé Mais il y en a encore d'autres : elle ne souffre
pouillés, non-seulement de nos biens, mais de pas même ceux qui s'arrêtent, ceux qui disent :
nous-mêmes. C'est Jésus-Christ , c'est l'Evangile J'en ai assez fait, je n'ai qu'àm'entretenir dans
[qui nous le disent]. Qui de nous [refusera de ma manière de vie : je ne veux pas aspirer à une
le croire ] ? Tous les jours plus à l'étroit plus haute perfection , je la laisse aux religieux :
Ceux qui retournent en arrière, ils sont sur la pour moi, je me contente de ce qui est absolument
voie , mais ils reculent plutôt que d'avancer. En nécessaire pour le salut éternel. Nouvelle espèce
tendons et pénétrons : vous avez embrassé la de fuite et de retraite : car pour arriver à celte
perfection, vous avez choisi la retraite, vous montagne , à cette sainte Sion , dont le chemin
vous êtes consacré à Dieu d'une façon particu est si roide et si droit , si l'on ne s'efforce pour
lière, vous avez banni les pompes du monde, monter toujours, la pente nous emporte et notre
vous avez appréhendé de plaire trop. Vous avez propre poids nous précipite. Tellement que,
recherché les véritables ornements d'une femme dans la voie du salut, si l'on ne court, on re
chrétienne , c'est-à-dire la retenue et la modestie, tombe ; si on languit , on meurt bientôt ; si on ne
retranchant les vanités et le superflu. La prière, fait tout, on ne fait rien : enfm, marcher lente
la prédication , les saintes lectures ont fait votre ment, c'est rendre la chute infaillible.
exercice le plus ordinaire. Vous vous lassez dans Ne menez pas une vie moitié sainte et moitié
cette vie : vous ne sortez pas de la voie, vous profane , moitié chrétienne et moitié mondaine ,
ne vous précipitez pas aux péchés damnables ; ou plutôt toute mondaine et toute profane , parce
mais vous faites néanmoins un pas en arrière. qu'elle n'est qu'à demi-chrétienne et à demi-
Vous prêtez de nouveau l'oreille aux dange sainte. Que vois-je dans ce monde de ces vies
reuses flatteries du monde ; vous rentrez dans ses mêlées! On fait profession de piété, et on aime
joies, dans ses jeux et dans son commerce ; vous encore les pompes du monde. On est des œuvres
prodiguez le temps que vous ménagiez; vous de charité, et on abandonne son cœur à l'am
ôlez à la piété ses meilleures heures. Si vous bition. « La loi est déchirée , et le jugement no
DE TOUS LES SAINTS. 33
>, vient pas à sa perfection : » Lacerata est lex , discours , et je vous représenterai en peu de paroles
ttnonpervenitad finemjudicium(Hab., 1.4.). quel est l'état où ils se trouvent. Je l'ai déjà dit
La loi est déchirée , l'Evangile , le christianisme en deux mots, lorsque je vous ai prêché que
n'est en nos mœurs qu'à demi ; et nous cousons à leur sainteté étoit confirmée, quoique non con
œtte pourpre royale un vieux lambeau de mon sommée encore. Mais encore que ces deux paroles
danité. Nous reformons quelque chose dans notre vous décrivent parfaitement l'état des âmes dans
vie ; nous condamnons le monde dans une partie le purgatoire , peut-être ne le comprendriez-vous
de sa cause, et il de. voit la perdre en tout point, pas assez, si je ne vous en proposois une plus
parce qu'il n'y en a jamais eu de plus déplorée. ample explication.
Ce peu que nous lui laissons marque la pente du Disons donc , Messieurs , avant toutes choses ,
ccenr. ce que veut dire cette sainteté que nous appelons
Ecoutez donc l'Evangile : Contendite (Luc. , confirmée : et afin de l'entendre sans peine, posez
xin. 2*.) : « Efforcez-vous. » En quelque état pour fondement cette vérité, qu'il y a une diffé
[que vous soyez], « faites effort, » contendite. rence notable entre la mort considérée selon la
Si pour avancer à la perfection , combien plus nature, et la mort considérée et envisagée selon
pour sortir du crime ! Marchez par la voie des les connoissances que la foi nous donne. La mort
saints : ils ne sont pas tous au même degré , mais considérée selon la nature, c'est la destruction
tous [ont pratiqué] le même Evangile. « Il y a totale et dernière de tout ce qui s'est passé dans la
> plusieurs demeures dans la maison de mon vie : In illâ die peribunt omnes cogitationes
»Père(JoAx.,xiv.2.), » mais il n'y a qu'une même eorum ( jP*.,cxlv. 3. ) :« En ce jour-là toutes leurs
voie pour y parvenir , qui est la voie de la croix , » pensées périront. » [Le psalmistc ] regardoit la
c'est-à-dire la voie de la pénitence. Si cepen mort selon la nature , mais si nous la considérons
dant Dieu vous frappe, etc. , ne vous laissez pas d'une autre manière, c'est-à-dire selon les lu
abattre. « Ne craignez pas, petit troupeau : » No- mières dont la foi éclaire nos entendements , nous
lite timere, pusillus grex (Luc. , xii. 32. ). Il trouverons , chrétiens , que la mort , au lieu d'être
vous corrige, il vous châtie : ce n'est pas là ce qu'il la destruction de ce qui s'est passé dans la vie ,
faut craindre : Ne timeas fiagellari,sed exhœre- en est plutôt la confirmation et la ratification der
dari (S. Aug. in Ps. lxxxviu. Serm. u. n. 2, nière. C'est pourquoi le Sauveur 1 a dit : Vbi
tom. rv. col. 946.) : « Ne craignez pas que ceciderit arbor, ibierit (Eccle. xi. 3.) : « Où
' votre Père vous châtie : craignez qu'il ne vous » l'arbre sera tombé , il y demeurera pour tou-
» déshérite. » En perdant votre héritage , vous » jours. » C'est-à-dire , tant que l'homme est en
perdrez tout ; car vous le perdrez lui-même. Et cette vie , la malice la plus obstinée peut être
ne vous plaignez pas qu'il vous refuse tant de changée par la pénitence , la sainteté la plus pure
biens qu'il accorde aux autres. Si vous voulez peut être abattue par la convoitise. Gémissez ,
qu'il vous exauce toujours , ne lui demandez rien fidèles serviteurs de Dieu , de vous voir en ce lieu
de médiocre, rien moins que lui-même, « rien de de tentations , où votre persévérance est toujours
» petit au grand : » A magno parva (S. Greg. douteuse , à cause des combats continuels où elle
'Xjz. , Ep. cvi. tom. i. p. 849, edit. 1609.) : est exposée à tous momens.
son trône, sa gloire , sa vérité , etc. Mais quand est-ce que vous serez fermes et
éternellement immuables dans le bien que vous
FRAGMENT aurez choisi ? Ce sera lorsque la mort sera venue
confirmer et ratifier pour jamais le choix que vous
avez fait sur la terre de cette meilleure part qui
DISCOURS SUR LE MÊME SUJET, ne vous sera plus ôtée : grand privilége de la
mort qui nous affermit dans le bien , et qui nous
Où, o f occasion de la solennité des bienheureux , it est y rend immuables. Que si voulez savoir, chré
parlé des fidèles qui achèvent de se purifier dans le tiens, d'où lui vient cette belle prérogative , je
purgatoire. Comment leur sainteté est-ette confirmée?
vous le dirai en un mot par une excellente doc
Puisque l'Eglise unit de si près la solennité des trine de la divine épître aux Hébreux. Saint Paul
bienlieureux qui jouissent de Dieu dans le ciel , nous y enseigne , mes frères , que la nouvelle al
et la mémoire des fidèles qui , étant morts en No liance que Jésus-Christ à contractée avec nous,
tre Seigneur sans avoir encore obtenu la parfaite n'a été confirmée et ratifiée que par sa mort à la
rémission de leurs fautes , en achèvent le paiement ' C'est recclésiaste qui dit ce que Bossuet attribue au •
dans le purgatoire ; je ne les séparerai pas par ce Sauveur. Edit. de Déforis.
Tome I.
M POUR LA FÊTE
croix (Hebr.,1%.. 15, 16, 17.). Et cela pour SERMON
quelle raison? C'est à cause , dit ce grand apôtre,
que cette mort est un testament : Novum testa- POUR LE JOUR DES MORTS',
mentum ( 1. Cor., xi. 25. ). Or nous savons par
SIR LA
expérience que le testament n'a de force qu'après
]a mort du testateur ; mais quand il a rendu l'es RÉSURRECTION DERNIÈRE.
prit , aussi le testament est invariable : on n'y
peut ni ôter ni diminuer: Nemo detrahit1 aut Deux sortes de mort , deux sortes de résurrection:
superordinat (Galat., m. 15.). Et c'est pour celle de l'àmedoit précéder celle du corps ; comment
cela , chrétiens , que notre Sauveur nous apprend l'une et l'autre s'opèrent.
lui-même qu'il scelle son testament par son
sang : Novum testamentum in meo sanguine
( Luc., xxn. 20 ). Jésus-Christ fait son testament ; Novissima inimica destruetur mors.
il nous laisse le ciel pour notre héritage , il nous Le dernier ennemi qui sera détruit sera la mort (1 . Cor.
laisse la grâce et la rémission des péchés ; bien xv. 26.).
plus il se donne lui-même. Voilà un présent
Quand l'ordre des siècles sera révolu , les mys
merveilleux. Mais il meurt sans le révoquer : au
tères de Dieu consommés , ses promesses accom
contraire il le confirme encore en mourant. Cette
plies , son Evangile annoncé par toute la terre ;
donation est invariable, et éternellement ratifiée
quand le nombre de nos frères sera rempli, c'est-
par la mort de ce divin testateur. Reconnoissez
à-dire quand la sainte société des élus sera com
donc , chrétiens , que la mort de Notre-Seigneur
plète , le corps mystique du Fils de Dieu composé
est une bienheureuse ratification de ce qu'il lui a
de tous ses membres , et les célestes légions , où
plu de faire pour nous : mais il veut aussi en
la désertion des anges rebelles a fait vaquer tant
échange que notre mort ratifie et confirme ce que
de places , entièrement rétablies par cette nou
nous avons fait pour lui. Il a confirmé par sa
velle recrue ; alors il sera temps, chrétiens, de
mort le testament par lequel il se donne à nous :
détruire tout-à-fait la mort, et de la reléguer pour
il ne s'y peut plus rien changerai il demande aussi,
toujours aux enfers d'où elle est sortie : Et in-
chrétiens , que nous confirmions par la nôtre le
fernus et mors missi sunt in stagnum ignis
testament par lequel nous nous sommes donnés à
(4poc. xx. 14.): « Alors l'enfer et la mort furent
lui. Ce qui se pouvoit changer avant notre mort ,
» jetés dans l'étang de feu ; » comme il est écrit
devient éternel et irrévocable aussitôt que nous
dans l'Apocalypse (2). Il est écrit que « Dieu n'a
avons expiré dans les sentiments de la foi et de la
charité chrétienne. C'est pourquoi , ô morts bien ' On ne voit pas prccisémement pour quet jour l'au
heureux, qui êtes morts en Notre-Seigneur , dans teur avoit destiné ce sermon : il nous a paru qu'il n'y en
avoit pas auquel il pût mieux convenir qu'à celui des Morts,
la participation de ses sacremens , dans sa grâce , d'autant plus que nous n'en avons point trouve de direct
dans sa paix et dans son amour; j'ai dit que pour leur Commémoration. Edit.de Déforis.
votre sainteté étoit confirmée. Votre mort a tout ' Maintenant tout semble être sourd Aia voix de Dieu,
confirmé; et en vous tirant du lieu de tentations , puisque les hommes même y sont insensibles, auxquets
elle vous a affermis en Dieu pour l'éternité toute toutefois il a donné , et des oreilles pour écouter sa parole,
entière. Mais pourquoi donc disons-nous que et un cœur pour s'y soumettre ; et alors toute la nature
sera animée pour l'entendre...
leur sainteté si bien conftrmée n'est pas encore Si j'annonçois à des infidèles cet Evangile de vie et de ré
consommée ? Cela dépend d'une autre doctrine surrection éternelle , je m'efforcerais , chrétiens , de dé
qu'il faut encore que je vous explique , pour vous truire les raisonnements qu'oppose ici la sagesse humaine
renvoyer bien instruits de la foi de la sainte Eglise àsamment
la puissance de Dieu etala gloire de notre nature si puis
réparée. Mais puisque je parte à des chrétiens à
touchant le purgatoire. qui cette doctrine céleste n'est pas moins familière ni moins
naturetle que le lait qu'ils ont sucé dès leur enfance, je n'ai
' Bossuct suit ici la leçon du gfec. Edit. de Déforis. pas dessein de m'élendre à vous prouver par un long dis
cours la réalité de ces trois présents , mais seulement de
vous préparer aies recevoir en ce dernier jour de la jus
tice de Dieu et de sa main libérale.
J'ai déjà dit, chrétiens, que c'est l'ame qu'il faut pré
parer comme la partie principale pour recevoir en nos
corps ces dons précieux. J'ai ditet j'ai promis de vous faire
voir que ces saintes préparations sont toutes heureusement
renfermées dans celles de la pénitence.Que vous demande-
t-on daps la penitence ? que vous vous retiriez de loua vos
SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE. 3.1
» pas fait la mort (Sap. 1. 13.), mais qu'elle il se commence dès la vie présente ; et au milieu
» est entrée dans le monde par l'envie du diable de ce siècle de corruption , l'œuvre de notre
» (Ibid., it. 2i.)»etparlepéchédel'homme. Mais immortalité se prépare. Que devons-nous faire
l'homme en consentant au péché s'est assujéti à la pour concourir à l'opération de la grâce qui nous
mort; ainsi, contre l'intention du Créateur, ressuscite? L'Ecriture nous propose trois principes
l'homme, qui étoit sorti immortel de ses saintes de résurrection : la parolede Jésus-Christ , le corps
et divines mains, est devenu mortel et caduc par de Jésus-Christ, l'esprit de Jésus-Christ. La pa
la malice du diable- role de Jésus-Christ : « Le temps vient où tous ceux
Or le Sauveur étant venu sur la terre pour dis » qui sont dans les sépuleres entendront la voix du
soudre l'œuvre du diable , il détruira première » Fils de Dieu : » Cenit hora in quâ omnes
ment le péché, et après, par une suite nécessaire qui in monumentis su ni audient vocem Filii
d'une victoire si illustre et si glorieuse, il abolira Dei (Joan., v. 28.). Le corps de Jésus-Christ :
aussi la puissance et l'empire de la mort. Ainsi « Celui qui mange ma chair a la vie éternelle ,
l'apôtre s'écrie : " 0 mort, où est ta victoire ? » » et je le ressusciterai au dernier jour : » Qui
Ubiest, mors , Victoria tua( 1. Cor. xv. 55.)? manducat tneam carnem habet vitatn œter-
Mais il faut ici remarquer que tant qu'il restera nam , et ego resuscitabo eum in novissimo die
sur la terre quelque vestige du péché , la mort ne ( Ibid., vi. 55 ). L'esprit de Jésus-Christ : « Si
cessera de tout ravager, et exercera toujours sur » l'esprit de celui qui a ressuscité Jésus habite
le genre humain sa dure et tyrannique puissance. » en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ
Mais à la consommation des siècles, après que le » d'entre les morts, donnera aussi la vie à vos
règne du péché sera détruit sur la terre , que toute « corps mortels par son Esprit qui est en vous : »
la pompe du monde sera dissipée, et enfin que tout Quod si Spiritus ejus qui suscitavit Jesum à
ce qui s'élève contre la gloire de Dieu sera ren mortuis , habitat in vobis ; qui suscitavit Je
versé, alors Jésus Christ attaquera sa dernière sum à mortuis , vivificabit et mortatia cor-
ennemie qui est la mort ; et tirant tous ses enfants pora vestra propter inhabitantem Spiritum
d'entre ses mains, il les délivrera pour jamais de ejus in vobis ( Rom. , vin. 1 1. ). Ce que nous
cette cruelle, dure et insupportable tyrannie : demande cette parole : ce que nous devons à ce
Piovisxima inimica destruetur. corps : ce qu'exige de nous cet esprit.
Encore que ce triomphe de Jésus-Christ sur PREMIER POINT.
la mort ne s'accomplira qu'à la lin des siècles ,
Nous voyons dans l'Evangile deux paroles du
pèches, que vous preniez des précautions pour ne tomber
plus, que vous vengiez sur vous-mêmes par une satisfac Fils de Dieu qui sont adressées aux morts : l'une
tion convenable la honte de votre chute. Ainsi la volonté à la fin des siècles , l'autre durant le cours du
de vivre à la grâce acquerra à vos corps une vie nouvetle ; siècle présent. Ecoutez comme il parle au cha
les sages precautions pour n'y plus mourir , assureront a
vos corps l'immortalité ; le zèle de satisfaire un Dieu irrité pitre cinquième de saint Jean : « En vérité, en
par les saintes humiliations de la pénitence méritera d'être u vérité , je vous le dis, l'heure vient, et elle est
revêtu d'une gloire toute divine. Deux paro'es du Fils de « déjà venue, où les morts entendront la voix
Dieu adressées aux morts : la première aux pécheurs , « du Fils de Dieu; et ceux qui l'entendront, vi-
pour les appeter à la pénitence ; la seconde aux morts ense
velis , pour les rappeler a la vie : la première , disposition » vront : « Amen , amen dico vobis, quia venit
à rendre la seconde salutaire. Il faut commencer par l'âme hora , et nunc est quando mortui audient vo
pour préparer le corps à la vie. Pour joindre ces deux cem Filii Dei; et qui audierint, vivent ( Joan.,
choses , et la pénitence dont voici le temps , et la résurrec v. 25. ) : « L'heure vient , et elle est déjà. » Re
tion des morts , qui , par l'ancienne institution de cette
paroisse, doit être prêcbée aujourd'hui dans cette chaire... marquez ; donc cette parole ne regarde pas la
O Jesus, vous vous êtes reservé à vous-même de pro consommation des siècles. Les morts entendront
noncer la parole qui appetlera les morts à la résurrection la voix du Fils de Dieu ; c'est ce qu'il a dit aupa
générale ; mais vous voulez que les autres morts , que vous ravant : « Celui qui écoute ma parole , et qui croit
voulez vivifier par leur conversion , soient appelés à cette
vie par vos ministres. Donnez-moi donc votre parole par la » à celui qui m'a envoyé, est passé <,de la mort
grâce de votre Esprit saint et l'intercession. u à la vie : » Transiet de morte ad vitam. Mais
Ce qu'on vient de lire est l'extrait d'un autre exorde fait voici encore une autre parole : « L'heure vient ; «
mr ce texte : Venit hora in qud omnea qui tunt in monu-
m•nlls audient voctm Filii Dei, etc.iJo<m. v. 58.) Bossuet il ne dit plus : « Elle est déjà ; que tous ceux qui
l'avoit composé pour adapter ce sermon â un autre jour et u sont dans les tombeaux entendront sa voix, et
i un autre lieu : comme il s'y trouvoit plusieurs choses » ceux qui auront bien fait sortiront pour ressus-
entièrement conformes au premier exorde , nous nous
sommes bornés i en extraire ce qu'il y avoit de différent , ' Eossuet remarque dans son manuscrit, que le greo
pour le donner ici en note. Edit. de Defont. porte le passé : tramivit. EdiU de Déforii.
36 SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE.
» citer à la vie, et ceux qui auront mal fait , sor- parlé aux morts spirituels pour ressusciter leurs
» tiront pour ressusciter à leur condamnation âmes , il parle à la fin des siècles aux morts gi
» (JoAN.,v. 24,28,29.). «Voilà donc deux paroles, sants dans les sépuleres, pour les en faire sortir
adressées aux morts, parce qu'il y a deux sortes et leur rendre la vie : Et qui audierint, vivent:
de morts; ou plutôt il y a deux parties en « Et ceux qui l'entendront vivront. »
l'homme , et toutes deux ont leur mort. « L'âme , Quand donc cette heure dernière sera arrivée ,
» dit saint Augustin ( Serm. cclxxiu. , n. t , à laquelle Dieu a résolu de réveiller les élus de leur
» tom. v. col. 1105.), est la vie du corps, et sommeil , une voix sortira du trône et de la pro
» Dieu est la vie de l'âme : » ainsi comme le pre bouche du Fils de Dieu , qui ordonnera aux
corps meurt quand il perd son âme , l'esprit morts de revivre. « Os arides, os desséchés,
meurt quand il perd son Dieu. Cette mort ne » écoulez la parole du Seigneur : » Ossa arida ,
nous touche pas , parce qu'elle n'est pas sensible ; auditeverbum Domini (Ezecu. , xxxvii. 4.). Au
et toutefois , chrétiens , si nous savions pénétrer son de cette voix toute-puissante qui se fera en
les choses , cette mort de nos corps qui nous pa- tendre cri un moment de l'orient jusqu'à l'occi
roît si cruelle , suflkoit pour nous faire entendre dent , et du septentrion jusqu'au midi, les corps
combien celle du péché est plus redoutable. Car gisants , les os desséchés , la cendre et la pous
si c'est un si grand malheur que le corps ait sière froide et insensible, seront émus dans le creux
perdu son âme , combien plus que l'âme ait de leurs lombeaux ; toute la nature commencera
perdu son Dieu ? Et si nos sens sont saisis d'hor à se remuer ; et la mer , et la terre , et les abimes
reur en voyant ce corps froid et insensible , abattu se prépareront à rendre leurs morts, qu'on
par terre , sans force et sans mouvement ; com croyoit qu'ils eussent engloutis comme leur proie ,
bien est-il plus horrible de contempler l'âme mais qu'ils avoient seulement reçus comme un
raisonnable , cadavre spirituel et tombeau vivant dépôt pour le remettre fidèlement au premier
d'elle-même , qui , étant séparée de Dieu par le ordre. Car , mes frères , « Jésus qui aime les siens ,
péché , n'a plus de vie ni de sentiment que pour » et les aime jusqu'à la fin(JoAN., km. 1.), »
rendre sa mort éternelle ? C'est donc à ces morts prendra soin de ramasser de toutes les parties du
spirituels , c'est aux âmes pécheresses que Jésus- monde leurs restes toujours précieux devant lui.
Christ adresse sa voix pour les appeler à la péni Ne vous étonnez pas d'un si grand effet ; c'est de
tence. Ven i t hora , et nunc est : « L'heure vient , lui qu'il est écrit qu'il « porte tout l'univers par
» et elle est déjà. » » sa parole très efficace ( Hebr. , i. 3. ). » Toute
Que si vous me demandez d'où vient qu'il la vaste étendue dela terre , et les profondeurs des
adresse encore à la fin des siècles une seconde pa mers , et toute l'immensité du monde n'est qu'un
role aux morts qui sont gisants et ensevelis dans point devant ses yeux. Il soutient de son doigt les
les tombeaux , je vous le dirai en un mot , parce fondements de la terre : l'univers entier est sous
que la chose est assez connue. L'âme a péché par sa main. Et lui, qui a bien su trouver nos corps
le ministère et même en quelque sorte par l'in dans le néant même d'où il les a tirés par sa parole,
stigation du corps ; et c'est pourquoi il est juste ne les laissera pas échapper à sa puissance au mi
qu'elle soit punie avec son complice. L'âme s'est lieu de ses créatures. Car cette matière de nos
aussi servie dans les bonnes œuvres du ministère corps n'est pas moins à lui pour avoir changé de
du corps qu'elle a pris soin de dompter; afin, nom et de forme : ainsi il saura bien ramasser
comme dit l'apôtre (Rom. , vi. ) , que la justice les restes dispersés de nos corps qui lui sont tou
de Dieu s'assujétît à elle même nos membres, jours chers , parce qu'il les a une fois unis à une
et leur fit porter le joug honorable de Jésus- âme qui est son image , qu'il remplit de sa grâce ,
Christ et del'Evangile Ainsi ce corps, qui a eu et qui sont toujours gardés sous sa main puis
sa part aux travaux , doit être aussi appelé comme sante , en quelque coin de l'univers que la loi des
un compagnon fidèle à la société de la gloire. changements ait jeté ces restes précieux. Et
Ou si vous vouliez que je vous apporte une quand la violence de la mort les auroit pousses
raison plus sublime et plus digne encore de la jusqu'au néant, Dieu ne les auroit pas perdus
majesté du Sauveur : il étoit juste que le Fils de pour cela ; car « il appelle ce qui n'est pas, avec
Dieu ayant pris un corps aussi bien qu'une âme, » la même facilité que ce qui est : » Vocans ea
et ayant uni l'homme tout entier à sa divine per quœ non sunt, tanquamea quœ sunt(fiom.,
sonne , il fit sentir sa puissance au corps et à iv. 17. ). Et Tertullien a raison de dire que «Le
l'âme , et qu'il soumit l'homme tout entier à l'au » néant est à lui aussi-bien que tout : » Fjus est ni-
torité de son tribunal. C'est pourquoi après avoir hilumipsum, cujus et totum(Apolog.n. 48.).
SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈ"RE. 37
Ayant donc ainsi rétabli les corps de ses bien- les autres raisons qui nous montrent cette vérité,
aimés dans une intégrité parfaite , il les réunira à il suffit de considérer celle que nous apporte
leurs âmes saintes, et ils deviendront vivants ; il l'Ecriture sainte; c'est que Dieu l'a faite à son
bénira cette union, afin qu'elle ne puisse plus être image, qu'elle est participante de la vie de Dieu ;
rompue, et il les rendra immortels. Il fera que cette elle vit en quelque façon commelui , parce qu'elle
union sera tellement intime , que les corps partici vit de raison et d'intelligence , et que Dieu l'a
peront aux honneurs des âmes : et par-là nous les rendue capable de l'aimer et de le connoitre,
verrons glorieux. Tels sont les magnifiques pré comme lui-même s'aime et se connoit. C'est pour
sents que Jésus-Christ fera en ce jour àses élus par quoi étant faite à son image, et étant liée par son
la puissance de sa parole. Il les fera sortir de leurs fond à son immortelle vérité, elle ne tient point
tombeaux pour leur donner la vie, l'immortalité son être de la matière, et n'est point assujétie à
et la gloire; la mort ne sera plus, et toutes les ses lois : de sorte qu'elle ne périt point, quelque
marques de corruption seront abolies : Novis- changement qui arrive au-dessous d'elle, et ne
tima inimica destruetur mors. 0 puissance peut plus retomber dans le néant , si ce n'est que
de Jésus- Christ ! ô mort glorieusement vaincue? celui qui l'en a tirée , et qui l'ayant faite à son
ô ruines du genre humain divinement réparées! image, l'attache à lui-mêm^ comme à son prin
Mais, mes frères , avant que la mort soit anéan cipe, lâche la main tout & coup, et la laisse aller
tie, il faut que le péché soit détruit, parce que dans cet abîme.
c'est par le péché que la mort a régné sur la terre. Toutefois, comme elle est dans le dernier or
Souvenez-vous donc , mes frères , de ce que nous dre des substances intelligentes, c'est en elle que
avons dit au commencement , que Dieu n'a pas se fera l'union entre les esprits et les corps , afin
fait la mort : au contraire , comme il a créé l'âme que tout soit disposé comme par degrés. Dieu a
raisonnable pour habiter dans le corps humain , fait des substances séparées des corps : Dieu les
il avoit voulu au commencement que leur union peut faire en divers degrés , c'est-à-dire plus ou
fût indissoluble; et c'est peut-être un des sens moins parfaites; et eu descendant toujours on
qu'il faut donner à cette parole du psalmiste : pourra enfin venir à quelqu'une qui sera si im
Corpus autan aptasti mihi (Ps., xxxix. 7. parfaite, qu'elle se trouvera en quelque sorte aux
Hebr., x. 5.) : «Vous m'avez approprié un corps:» confins des corps, et sera de nature à y être unie.
de même que s'il eût dit comme en son nom au Là en descendant toujours par degrés du parfait
Créateur : O Seigneur , vous avez fait mon âme à l'imparfait , on arrive nécessairement aux ex
d'une nature bien différente du corps ; car après trémités et comme aux confins où le supérieur et
avoir formé ce corpsaveede la boue, c'est-à-dire l'inférieur se joignent et se touchent. Car je crois
avec une terre détrempée , ce n'est plus ni de la qu'on peut entendre facilement que tout est dis
1erre, ni de l'eau, ni du mélange du sec et de posé dans la nature comme par degrés ,et que le
l'humide, ni enfin d'aucune partie de la matière premier principe donne l'être et se répand lui-
que vous avez tiré l'âme que vous avez mêlée même par cet ordre , et commode proche en pro
dans cette masse pour la vivifier. C'est de vous- che. Ainsi l'âme raisonnable se trouvera naturel
même, c'est de votre bouche que vous l'avez fait lement unie à un corps. « Vous m'avez appro-
sortir;vousavezsouffléunsouffledevie,et l'homme » prié un corps : » Corpus autem aptasti mihi.
a cté animé, non par l'arrangement des organes, Mais ce mot d'approprier un corps a une plus
non par la température des qualités, non par particulière signification ; car il faut nous persua
la distribution des esprits vitaux, mais par un der que l'âme raisonnable parle et dit à son Créa
autre principe de vitalité , que Dieu a tiré de son teur : Comme vous m'avez faite immortelle en me
propre sein par une nouvelle création , toute dif créant à votre image, vous m'avez aussi appro
férente de celle qui a tiré du néant et qui a formé prié un corps si bien assorti avec moi , que notre
la matière C'est pourquoi quand il veut former paix et notre union scroit éternelle et inviolable ,
l'homme, il recommence un nouvel ordre de si le péché venant entre deux n'eût troublé cette
choses , une nouvelle création : Faciamus homi- céleste harmonie. Comment est-ce que le péché
nem(Gen.,\. 26.) : «Faisons l'homme. » C'est un a désuni deux choses si bien assorties ? Il est aisé
autreou vrage, une autre manièredifférente de tout de l'entendre par cette excellente doctrine de saint
ce qui précède ; rien encore qui lui soitsemblable. Augustin : Car , dit-il , c'est une loi immuable de
Que si cette théologie ne vous ennuie pas, j'a la justice divine, que le mal que nous choisissons
jouterai , chrétiens, que Dieu avoit fait cette âme soit puni par un mal que nous haïssons. De sorte
d'une nature immortelle. Car pour laisser à part que ç'a été un ordre très juste qu'étant allés au
38 SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE.
péché par notre choix , la mort nous ait suivis » la joie dissolue de ses débauches aux saints gé-
contre notre gré, et que« notre âme fût contrainte » missements de la pénitence. » O ville utilement
» dequitter son corps par une juste punition tle ce renversée ! Paris , dont on ne peut abaisser l'or
» qu'elle a abandonné Dieu par une dépravation gueil , dont la vanité se soutient toujours malgré
« volontaire : » Spiritus quia volens deservit tant de choses qui la devroient déprimer , quand
Deum , deserit corpus invitus (deTrinit., te verrai-je renversée ? Quand est-ce que j'enten
lib. iv. n. 16, tom. vm. col. 820.). drai cette bienheureuse nouvelle: Le règne du pé
C'est , mes frères , en cette sorte que « le péché ché est renversé de fond en comble ; ses femmes
» étant entré dans le monde , la mort , comme ne s'arment plus contre la pudeur , ses enfants ne
» dit l'apôtre, y est entrée par même moyen soupirent plus après les plaisirs mortels, et ne li
» (Itom.,\. 12.). «C'est pourquoi le Fils de Dieu ne vrent plus en proie leur âme à leurs yeux : cette
détruit la mort qu'après avoir détruit le péché; et impétuosité , ces emportements , ce hennissement
avant que d'adresser aux morts, à la fin des temps, des cœurs lascifs est supprimé : ceux qui ont at
la parole qui les ressuscite , il adresse dans le tenté sur la couche de leur prochain [ sont au
cours des siècles à tous les pécheurs sa parole, jourd'hui chastes] : le bien d'autrui [est enfin res
qui les convertit et qui les appelle a la pénitence. titue] ? > Et les trésors d'iniquité sont encore
C'est cette parole que nous vous portons. Plût à » dans ton coffre comme un feu prêta tedévorer :»
Dieu que nous pussions détacher de notre parole Et adhuc in arcâ tuâ ignis, thesauri iniquita-
tout ce qui flatte l'oreille, tout ce qui délecte l'es Us qui devorant te ( Micu., vi. io. ). Tu crois te
prit, tout ce qui surprend l'imagination , pour les être appropriés par l'usage de tant d'années :
n'y laisser que la vérité toute simple, la seule force tout renversé. Mais relevez-vous, sortez de ces tri
et l'efficace toute pure du Saint-Esprit , nulle pen bunaux, salutaires tombeaux des pénitents; venez
sée que pour convertir! 0 morts, c'est donc à à la table des enfants , venez à la vie , venez au
vous que je parle , non à ces morts qui gisent pain véritable que Moïse n'a pu donnerà nos pères
dans ce tombeau , et reposent en paix et en espé (Joan.,vi.32.) : venez au corps de Jésus, qui est
rance sous cette terre bénite ; mais à ces morts le second principe de résurrection et de vie.
parlants et écoutants , « qui ont le nom de vivants
» et qui sont morts en effet : »Nomen habes quod SECOND POINT.
vivas et mortua es ( Apoc. , ut. I . ) ; qui por Le corps de Jésus-Christ est premièrement le
tent leur mort dans leur Sine , parce qu'ils y modèle de notre résurrection. Un architecte qui
portent leur péché. Ecoutez, ô morts spirituels : bâtit un édifice, se propose un plan et un mo
c'est Jésus-Christ qui vous appelle pour ressus dèle : Jésus-Christ se propose son propre corps :
citer avec lui. « Pourquoi voulez-vous mourir , « Il transformera notre corps tout vil et abject
» maison d'Israël (Ezecu.,xxxiu. 1 l .)?» Sortez » qu'il est, afin de le rendre conforme à son corps
de vos tombeaux , sortez de vos mauvaises habi » glorieux : » Reformabit corpus humilitatis
tudes. Ah ! que je vous relève aujourd'hui; mais nostrœ configuratum corpori claritatis sua
avant de vous relever, que je vous abatte. (Piulip. ,iu. 21.). Il en est secondement le gage:
«Encore quarante jours, et Ninive sera dé- « Si les morts ne ressuscitent point, Jésus-Christ
» truite : » Adhuc quadraginta dies , et Aïntce » n'est donc point ressuscité : » Si mortui non
subvertetur (Joh. m. 4,). Dieu les menace de resurgunt, neque Christus resurrexit(i. Cor.,
les renverser, et ils se renversent eux-mêmes en xv. 13.) ; « Les prémices de la résurrection : »
détruisant jusqu'à la racine leurs inclinations Primitiœ dormientium ( Ibid. , 23.) ; le grain
corrompues : Subvertitur plané , dum caleatis de froment. « A la fin des siècles, dit saint Au-
deterioribus studiis ad meliora convertitur ; » gustin , tout le genre humain se lévera comme
subvertitur plané , dum purpura in cilicium, » une seule moisson ; l'essai en a été fait dans le
alfluentia injejunium,lœtitiamutatur in fle- » principal grain : » Sed generis humani una in
tum (S. Euciier., Homil.de pœnit. Ninivit. fine sœculi messis assurget : tentatum est ex-
Bibliot. PP. tom. vi. col. 64C). De quoi vous perimentum in principali grano (S. Auc,
plaignez- vous, ô Seigneur ? Vous avez dit que Serm. ccclxi. n. 10, tom. v. col. lui.). H
Ninive seroit renversée ; en effet elle est renversée est en troisième lieu le principe d'incorruption
en tournant en bien ses mauvais désirs. « IS'inive (S. Cvril. Alex. , in Joan. lib. iv. cap. »•)•
» est véritablement renversée, puisque le luxe de La corruption par le sang : de même l'immorta
» ses habits est changé en un sac et un cilice , la lité. D'où vient donc qu'il faut mourir et être as-
» superfluité de ses banquets en un jeûne austère, sujéti à la corruption ? [ C'est que nous portons
SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE. 39
une] chair de péché : de là chargée d'infirmités de vain , rien de profane. Donc , ô sainte chas
et de maladies. Allez dans les hôpitaux durant ces teté , fleur de la vertu , ornement immortel des
saints jours pour y contempler le spectacle de corps mortels , marque assurée d'une âme bien
l'infirmité humaine : là vous verrez en combien faite et véritablement généreuse , protectrice dela
île sortes la maladie se joue de nos corps. Là elle sainteté et de la foi mutuelle dans les mariages ,
étend , là elle retire ; là elle relâche , là elle en fidèle dépositaire de la pureté du sang , et qui
gourdit; là elle cloue un corps perclus et immo seule en sait conserver la trace ; viens consacrer
bile, là elle le secoue tout entier par le tremble ces corps corruptibles , viens leur être un baume
ment. Pitoyable variété ! diversité surprenante ! éternel et un céleste préservatif contre la corrup
Chrétiens , c'est la maladie qui se joue comme il tion ; viens les disposer à une sainte union avec le
lui plait de nos corps , que le péché a abandonnés corps de Jésus-Christ ; et fais qu'en prenant ce
à ses cruelles bizarreries. 0 homme, considère le corps, nous en firions aussi tout l'esprit.
peu que tu es ; regarde le peu que tu vaux : viens
apprendre la liste funeste des maux dont ta fai TROISIÈME POINT.
blesse est menacée. Et la fortune pour être égale Je l'ai déjà dit , mes frères , mais il faut le dire
ment outrageuse , ne se rend pas moins féconde encore une fois, que durant ce temps de corrup
en événements fâcheux. Le secours qu'on leur tion , Dieu commence déjà dans nos corps l'ou-
donne, image du grand secours que leur donnera vragedeleurbienheureuse immortalité. Oui pen
un jour Jésus-Christ en les affranchissant tout- dant que ce corps mortel est accablé de langueurs
à-fait. Mais en attendant il faut qu'ils tombent et d'infirmités, Dieu y jette intérieurement les
pour être renouvelés ; ils ne laisseront à la terre principes d'une consistance immuable ; pendant
que leur mortalité et leur corruption . Il faut que ce qu'il vieillit , Dieu le renouvelle ; pendantqu'il est
corps soit détruit jusqu'à la poussière ; la chair tous les jours exposé en proie aux maladies les
changera de nature, le corps prendra un autre plus dangereuses et à une mort très certaine, Dieu
nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera travaille par son Esprit saint à sa résurrection
pas long-temps. La chair deviendra un je ne sais glorieuse. De quelle sorte s'accomplit un si grand
quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : mystère ? Saint Augustin qui l'a appris du divin
tant il est vrai que tout meurt en eux jusqu'à ces apôtre, vous l'aura bientôt expliqué par une ex
termes funèbres par lesquels on exprimoit ces cellente doctrine.
malheureux restes : Post totum ignobilitatiê Mortels, apprenez votre gloire : terre et cendre,
elogium , caducœ in originem terram , et ca- écoulez attentivement les divines opérations qui
daveris nomen; et de isto quoque nomine peri- se commencent en vous. Il faut donc sa voir, avant
turœ in nultum indejam nomen, in omnisjam toutes choses, que le Saint-Esprit habite en nos
rocabuli mortem (Tert., de Kes. carnis, n.4.). âmes , et qu'il y préside par la charité qu'il y ré
Mais ayant participé au corps du Sauveur, prin pand. Comment cette divine opération s'étend-
cipe de vie, [ ne participons plus au péché, prin elle sur le corps ? Ecoutez un mot de saint Au
cipe de mort] Nous recevons par le baptême un gustin , et vous l'entendrez. « Celui-là , dit ce saint
droit réel sur le corps de Jésus-Christ ; donc sur » évêque, possède le tout, qui tient la partie do-
sa vie, sur sa grâce , sur son immortalité. Ne re » minante : » Totum possidet , qui principale
nonçons point à ce droit , ne le perdons pas ; le tenet (Serm. clxi. , ». 6 , tom. v. col. 777.).
plus beau droit de l'Eglise comme une épouse. « Or en nous, poursuit ce grand homme, il est
Deux espèces de communion, le droit, et l'ac « aisé de connoître que c'est l'âme qui tient la
tuelle participation. Nous demeurons toujours » première place , et que c'est à elle qu'appar-
dans la communion du mystère, non seulement » tient l'empire. » De ces deux principes si clairs,
dans l'actuelle participation, mais dans le droit de si indubitables , saint Augustin tire aussitôt cette
communier. conséquence facile : « Dieu tenant cette partie
« Le corps n'est pas pour la fornication , mais » principale , c'est-à-dire l'âme et l'esprit , par le
» pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps : » » moyen du meilleur , il se met en possession de
Corpus non fornicationi, sed Domino, et Do- » la nature inférieure; » par le moyen du prince,
minus corpori(\ Cor.,\i. 1 3.). Il fait notre corps il s'acquiert aussi le sujet ; et dominant sur l'âme
semblable au sien , un temple. Solvite templum qui est la maitresse, il étend sa main sur le corps,
Aoc(Joan.,ii. 19.). «Détruisez ce temple. «Nous l'assujéi it à son domaine et s'en met en possession.
devons l'orner comme un temple avec bienséance, C'est ainsi que notre corps est renouvelé par la
je le veux bien ; mais toujours avec dignité : rien grâce du christianisme. Il change de maître lieu
40 SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE.
reusement et passe en de meilleures mains : par qu'en quelque endroit de l'univers que la corrup
la nature il étoit à l'âme , par la corruption il ser- tion te jette et te cache, tu demeures toujours
voit au vice , par la grâce et la religion il est à Dieu. sous la main de Dieu. Et toi, terre, mère tout
Il se fait comme un sacré mariage entre notre ensemble et sépulere commun de tous les mortels ,
esprit et l'esprit de Dieu ; ce qui fait que « celui en quelque sombre retraite que tu aies englouti ,
« qui s'attache au divin Esprit , devient un même dispersé, recélé nos corps, tu les rendras tout
» esprit avec Dieu : » Qui adhœret Domino, entiers ; et plutôt le ciel et la terre seront ren
unus spiritus est (1. Cor. vi. 17.). Et comme versés , qu'un seul de nos cheveux périsse ; parce
on voit, dit Tertullien, dans les mariages, que que Dieu en étant le maitre , nulle force ne peut
la femme rend son époux maitre de ses biens , l'empêcher d'achever en eux son ouvrage.
et lui en cède l'usage : ainsi l'âme en s'unissant à Ne doutez pas, chrétiens, « que si l'Esprit im-
l'esprit de Dieu , et se soumettant à lui comme à » mortel qui a ressuscité le Seigneur Jésus , ha-
son époux, lui transporte aussi tout son bien » bite en vous, cet Esprit qui a ressuscité Jésus-
comme étant le chef et le maitre de cette commu » Christ, vivifiera aussi vos corps moi tels à cause
nauté bienheureuse. « La chair la suit , dit Ter- » de son esprit qui habiteen vous ( Rom .\ 1 1i. 1 1 .)• »
» tuliien, comme une partie de sa dot ; et au lieu Car cet Esprit tout-puissant, infiniment délecté
«qu'elle étoit seulement servante de l'âme, elle de ce qu'il a fait en Jésus-Christ , agit toujours en
» devient servantede l'esprit de Dieu: » Sequitur conformité de ses divines opérations, et pourvu
animant nubentem spiritui caro, ut dotale qu'on le laisse agir , il achèvera son ouvrage.
mancipium ; etjam non anima: famula , sed Nulle puissance du monde ne peut empêcher son
spiritùs (Tent., de Anima, n. 41 . ). En effet ne action , et nous seuls pouvons lui être un ob
voyez-vous pas que le corps du chrétien change stacle; parce que les dons de Dieu demandent,
de nature, et qu'au lieu d'être simplement l'or ou une fidèle coopération, ou du moins une ac
gane de l'âme , il devient l'instrument fidèle de ceptation volontaire. Laissons-nous donc gouver
toutes les saintes volontés que Dieu nous inspire? ner à l'Esprit de Dieu , laissons-lui dompter nos
Qu'est-ce qui donne l'aumône , si ce n'est la main ? corps mortels. Si nous voulons qu'il déploie sur
Qu'est-ce qui confesse ses péchés, si ce n'est la eux toute sa vertu,, laissons-lui les assujétir à sa
bouche ? Qu'est-ce qui les pleure , si ce n'est les divine opération. Détachons-nous de nos corps
yeux ? Qu'est-ce qui brûle du zèle de Dieu , si ce pour nous attacher fortement à l'Esprit de Dieu.
n'est le cœur ? En un mot , dit le saint apôtre , Car que faisons-nous, chrétiens, lorsque nous
« tous nos membres sont consacrés à Dieu, etdoi- flattons notre corps , que faisons-nous autre chose
» vent être ses hosties vivantes (Rom., xii. 1.). » que d'accroître la proie de la mort , lui enrichir
Qui ne voit donc que le Saint-Esprit se met en son butin , lui engraisser sa victime? Pourquoi
possession de nos corps , puisqu'ils sont les in m'es-tu donné , ô corps mortel ! et quel traitement
struments de sa grâce, les temples où il se repose te ferai-je ? Si je t'affoiblis , je m'épuise ; si je le
en sa majesté, et enfin les hosties vivantes de sa traite doucement, je ne puis éviter ta force qui
souveraine grandeur ? me porte à terre , ou qui m'y retient. Que ferai-
Mais poussons encore plus loin ce raisonnement, je donc avec toi , et de quel nom t'appellerai-je ,
et tirons la conséquence de ces beaux principes. fardeau accablant, soutien nécessaire, ennemi
Si Dieu remplissant nos âmes s'est mis en pos flatteur , ami dangereux , avec lequel je ne puis
session de nos corps , donc la mort , ni aucune avoir ni guerre, ni paix , parce qu'à chaque mo
violence , ni l'effort de la corruption ne peut plus ment il faut s'accorder, et à chaque moment il
les lui enlever. Tôt ou tard Dieu rentrera dans faut rompre ? O inconcevable union , et aliénation
jon bien , et retirera son domaine. Le Fils de non moins étonnante ! Puis-je me détacher de
Dieu a prononcé que « nul ne peut rien ravir des ce corps ? Puis-je aussi m'y attacher avec tant de
» mains de son Père. Mon Père, dit-il, est plus force et contracter avec ce mortel une amitié im
» grand que toute la nature : » Nemo potest mortelle ? « Malheureux homme que je suis ! Hé-
rapercdemanuPatrismei(JoAtt.,x. 29.). Et » las ! qui me délivrera de ce corps de mort
en effet ses mains étant si puissantes , nulle force » (Rom., vu. 24.)?»
ne les peut vaincre ni leur faire lâcher leur prise. C'est le commun sujet du gémissement de tous
Ainsi Dieu ayant mis sur nos corps sa main sou les véritables enfants de Dieu. Tous déplorent leur
veraine , s'en étant saisi par son Esprit saint , que servitude, tous ressentent avecdouleurque « ce far-
l'Ecriture appelle son doigt, et en étant déjà en » deaudu corps opprime l'esprit : » Corpus quod
possession; ô chair, j'ai eu raison de le dire, corrumpituraggravatanimam(Sap.,\\.ib. ) ;
SUR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE. 4I
lui ôte sa liberté véritable. C'est pourquoi le rable pour rompre ces liens trop doux et trop dé
grand saint Ambroise nous enseigne grave cevants , pendant que la nature vous aide , qu'elle
ment , que notre esprit n'étant dans le corps qu'en tire les liens si elle ne les brise pas tout-à-fait en
passant, nous ne devons pas lui permettre de core ? Apprenez à regarder ce corps, dont la foi
s'attacher a cette nature dissemblable ; mais que blesse vous appesantit, non plus comme une de
nous devons tous les jours rompre nos liens, meure agréable , mais comme une prison impor
afin que l'esprit se renfermant en lui-même con tune ; non plus comme votre organe , mais
serve sa noblesse et sa pureté. Deux liens , ceux comme votre empêchement et votre fardeau.
de la nature , et ceux de l'affection. Pour le pre « Je suis captif de ce corps , et captif trop assu-
mier, c'est à Dieu à rompre; pour l'autre, c'est » jéti; je m'affranchirai en souffrant, afm de
à nous à prévenir • « Je meurs tous les jours , » » ressusciter tout-à-fait libre (S. Ignat. , Epist.
dit l'apôtre : Qiwtidie morior ( 1. Cor., xv. 31 .). » adRom., iv.). » L'âme sera démêlée de ce corps
Par la première union , l'ànie est en prison et en de mort qu'elle laisse au-dessous d'elle , et re
servitude , le corps la domine , ci s'en rend le tirée dans sa propre enceinte La foiblesse et la
maître. Secouons ce joug, tirons-nous de cotte douleur qui agitent tout le corps forcent l'âme à
indigne dépendance : il se fera une autre union s'en détacher, et la renfermant dans ses propres
par laquelle l'âme dominera. « Etudions-nous biens, lui font corriger une secrète délicatesse et
» chaque jour, dit saint Ambroise, à mourir, un certain repos dans les sens , qui gagne les
>. afin que notre âme par cette séparation ap- hommes trop facilement dans une grande santé.
• prenne à se retirer des cupidités corporelles ; Que si l'attache à la santé même et à la vie est
» qu'élevée au-dessus des sens, les inclinations si vicieuse et si contraire à la dignité du christia
" terrestres ne puissent l'atteindre et s'y coller ; nisme, que dirai-je dela curiosité, de la vanité,
" et qu'elle éprouve ainsi une sorte de mort, afin de cette vivacité qu'on affecte tant sur le teint et
» de ne point encourir la peine de la mort. » Sit sur le visage? Foible et misérable créature, et
quotidianus usas in nobis affectusque mo- vainement appelée à une beauté et à une gloire
riendi; ut perillam, quamdiximus, segre- éternelle, vous ne sauriez sans regret voir tomber
gationem à corporeis cupiditatibus , anima cette Heur d'un jour, ni passer celle couleur vive,
nottra se discat extrahere, et quasi in su- ni cet air de jeunesse s'évanouir. Hélas! vous en
blimi tocata , quô terrenœ adiré libidines et avez honte, comme si c'étoit un défaut. Vous vou
eam sibiglutinare non possint, suscipiat mor- lez cacher vos années, et non-seulement les cacher,
tis imaginetn, ne pœnam mortis incurrat mais résister à leur cours qui emporte tout, vous
( de fide Resur .,lib.n. n. io, tom.it. col. il 44.). soutenir contre leur effort, et tromper leurs mains
C'est pourquoi , dans la fonction qui est donnée à si subtiles qui ne cessent de vous enlever par mille
notre âme d'animer et de mouvoir les organes artifices toujours quelque chose. Est-ce là cette
corporels, le même saint Ambroise avertit de ne gloire du corps de Jésus? [Il est] une autre santé,
se ploDger pas tout-à-fait dedans et de ne se mêler une autre beauté, une autre vie Hé ! laissez-vous
pas avec eux : Non credamus huic corpori, dépouiller de ce fragile ornement qui ne fait que
nec misceamus cum illo animam nostram nourrir votre vanité, vous exposerà la tenta
(de bon. Mort., cap ix. n. 40, tom. i. col. tion, vous environner de scandales. Quittez l'a
406.) ; mais plutôt que nous les touchions d'une mour de ce corps trop chéri et trop soigné : car
main légère comme un instrument de musique : si vous persistez à le tant chérir, oh ! que la mort
Summis, ut itadicam, digitis sicut nervo- vous sera cruelle ! Oh ! que vainement vous sou
rvffi sonos , ita puisai carnis istius passiones pirerez , disant avec ce roi des Amalécites : Sie-
(Ibid., cap. vu. n. 27, col. 401.) cine teparat amara mors ( i.Reg., xv. 32) ?
On se pique de délicatesse , comme on se pique « Est-ce ainsi que la mort amère sépare de tout? «
d'esprit ou de grandeur. Une tendre éducation Quel coup ! quel effort ! quelle violence !
Une personne si chère Ce soin extrême du Au contraire un homme de bien n'a rien à
corps est indigne du chrétien. Vous voudriez vous perdre en ce jour. La mortification lui rend la
rendre immortels : la moindre douleur, la mort familière. Le détachement du plaisir le dés
moindre foiblesse vous accable et vous décourage ; accoutume du corps. Il a depuis fort long-temps ,
vous abandonnez tous les exercices de piété. Vous ou dénoué , ou rompu les liens les plus délicats
craignez d'échauffer ce sang , cette tête déjà trop qui nous y attachent. Il ne s'afflige donc pas de
émue, ce tempérament si foible et si délicat. Que quitter son corps; il sait qu'il ne le perd pas. Il
bç vous servez-vous plutôt de cette occasion favo- a appris de l'apôtre que nous avons un double
42 SUR LA NÉCESSITÉ
voyage à faire : Scientes quoniam dum sumus chrétien. Tu n'oses pas, chrétien, lu te défies de
in corpore peregrinamur à Domino. . . Bonam tes œuvres ; songe donc à cetle assurance...
votuntatem habemus magis peregrinari à
corpore, et prmsentes esse ad Dominum PREMIER SERMON
(2. Cor., v. 6, 8) : « Nous savons que pendant
» que nous habitons ce corps , nous sommes éloi-
» gnés du Seigneur... Nous aimons mieux sortir LE I." DIMANCHE DE L'AVENT,
» de la maison de ce corps pour aller habiter
PRÊCHÉ DEVANT LE ROI.
» avec le Seigneur. » Car tant que nous sommes
dans le corps, nous voyageons loin de Dieu; et Sur la nécessité pressante de s'éveiller, de sortir
quand nous sommes avec Dieu , nous voyageons de sa langueur, et de travaitler sans délai à sont salut.
loin du corps. L'un et l'autre n'est qu'un voyage ,
et non une entière séparation ; parce que nous
passons dans le corps pour aller à Dieu, et que Hora est jam nos de somno surgerc.
nous allons à Dieu dans l'espérance de retourner Il est temps desormais que nous nous réveillions de notre
sommeil ( Hom., un. 1i. ).
à nos corps. Ainsi lorsque nous vivons dans cette
chair, nous ne devons pas nous y attacher comme Le croira-t-on, si je le dis, que presque toute la
si nous y devions demeurer toujours : et lors nature humaine est endormie, et qu'au milieu de
qu'il en faut sortir, nous ne devons pas nous affli cette action si vive et si empressée qui paroit prin
ger comme si nous n'y devions jamais retourner. cipalement à la Cour, la plupart des hommes lan
Par-là, étant délivrés des soins inquiets de la guissent au-dedans du cœur dans une mortelle
vie et des appréhensions dela mort, lorsque notre léthargie? nul ne veille véritablement, que celui
dernière heure approche , nous nous endormons qui est attentif à son salut. Et s'il est ainsi, chré
en pais et en espérance. Car que crains-tu , âme tiens, qu'il y en a dans cet auditoire qu'un pro
chrétienne, dans les approches de la mort ? Crains- fond sommeil appesantit ! qu'il y en a qui en prê
tu de perdre ton corps ? Mais que ta foi ne chan tant l'oreille n'entendent pas, et ne voient pas en
celle pas; pourvu que tu le soumettes à l'esprit de ouvrant les yeux , et qui peut-éire malheureuse
Dieu , cet esprit tout-puissant te le rendra meil ment ne se réveilleront pas encore à mon dis
leur , saura bien te le conserver pour l'éternité. cours! C'est l'intention de l'Eglise de les tirer au
Peut-être qu'en voyant tomber ta maison, tu ap jourd'hui de ce pernicieux assoupissement. C'est
préhendes d'être sans retraite ; mais écoute le di pourquoi elle nous lit dans les saints mystères de
vin apôtre : « Nous savons, dit-il aux Corinthiens, ce jour, l'histoire du jugement dernier; lorsque
» nous ne sommes pas induits à le croire par des la nature étonnée de la majesté de Jésus-Christ,
» conjectures douteuses, mais nous le savons très rompra tout le concert de ses mouvements, et
» assurément et avec une entière certitude, que si qu'on entendra un bruit tel qu'on peut se l'ima
» cette mai on de terre et de boue dans laquelle giner parmi de si effroyables ruines , et dans un
» nous habitons est détruite, nous avons une autre renversement si affreux. Quiconque ne s'éveille
» maison qui n'est pas bâtie de main d'homme , pas à ce bruit terrible, est trop profondément as
«laquelle nous est préparée au ciel (2. Cor., soupi, et il dort d'un sommeil de mon. Toutefois
» v.).0 conduite miséricordieuse de celui qui pour- si nous y sommes sourds , l'Eglise pour nous ex
» voit à tous nos besoins ! « Il a dessein , dit citer davantage, fait encore retentir à nos oreilles
» excellemment saint Jean-Chrysostôme (Ifomil. la parole de l'apôtre Le grand Paul mêle sa
» in dict. Apost , de Dormientibus, etc tom. i. voix au bruit confus de l'univers, et nous dit
» pag. 764. ), de réparer la maison qu'il nous a d'un ton éclatant : O fidèles, « l'heure est venue
» donnée : pendant qu'il la détruit et qu'il la ren- « de nous éveiller : »Hora estjam nos de somno
» verse pour la rebâtir toute neuve, il est néces- surgere. Ainsi je ne crois pas quitter l'Evan
» saire que nous délogions. » Car que.ferions-nous gile, mais en prendre l'intention et l'esprit,
dans ce tumulte et dans cette poudre? Et lui- quand j'interprète l'épître que l'Eglise lit en ce
même nous offre son palais, il nous y donne un jour. Fasse celui pour qui je parle, que j'an
appartement pour nous faire attendre en repos nonce avec tant de force ses menaces et ses juge
l'entière réparation de notre ancien édifice. Ne ments, que ceux qui dorment dans leurs péchés
craignons donc rien , mes frères ; songeons seule se réveillent et se convertissent! C'est la grâce
ment à bien vivre : car tout eut en sûreté pour le que je lui demande par les prières de la sainte
Vierge.
DE TRAVAILLER A SON SALUT. 43
C'est une vérité constante que l'Ecriture a éta heure, c'est l'heure même où nous sommes pré
blie et que l'expérience a justifiée, que la cause de sentement , et celle où je vous excite et où je
tous les crimes et de tous les malheurs de la vie hu vous parle. Ainsi, après avoir éveillé ceux qui dor
maine, c'est le défaut d'attention et de vigilance. ment dans leurs péchés, je tâcherai de vaincre
Si les justes tombent si souvent, perdent la grâce les délais de ceux qui disputent trop long-temps
après une longue persévérance , c'est qu'ils s'en avec leur paresse. Voilà simplement et en peu de
dorment dans la vue de leurs bonnes œuvres. Ils mots le partage de mon discours. Donnez- moi du
pensent avoir vaincu tout-à-fait leurs mauvais dé moins vos attentions dans un discours où il s'agit
sirs : la contiance qu'ils ont en ce calme , fait qu'ils de l'attention elle-même.
abandonnent le gouvernail, c'est-à-dire qu'ils
perdent l'attention à eux-mêmes et à la prière. PREMIER POINT.
Ainsi ils périssent misérablement, et pour avoir Afin que personne ne croie que c'est un crime
cessé de veiller , ils perdent en un moment tout léger de ne penser pas à Dieu, ou d'y penser
le fruit de tant de travaux. Mais si l'attention et la sans considérer combien c'est une chose terrible
vigilance est si nécessaire aux justes, pour pré de tomber entre ses mains , j'entreprends de vous
venir leur chute funeste , combien en ont besoin faire voir que ce crime est une espèce d'athéisme.
les pécheurs pour s'en relever et pour réparer leurs Dixit insipiens in corde suo : IS'on est Deus,
ruinas? C'est pourquoi, de tous les préceptes que dit le psaume lit. : « L'insensé a dit en son cœur :
le Saint-Esprit a donnés aux hommes, il n'y en a » Il n'y a point de Dieu. » Les saints Pères nous
aucun que le Fils de Dieu ait répété plus souvent, enseignent que nous pouvons nous rendre cou
que les saints apôtres aient inculqué avec plus de pables en plusieurs façons de cette erreur insensée ,
force , que celui de veiller sans cesse. Toutes les par erreur, par volonté, par oubli. Il y a en pre
(pitres, tous les évangiles, toutes les pages de mier lieu les athées et les libertins, qui disent ou
l'Ecriture sont pleines de ces paroles : « Veillez, vertement que les choses vont au hasard et à l'a
-priez, prenez garde, soyez prêts à toutes les venture, sans ordre, sans gouvernement, sans
s heures; parce que vous ne savez pas à laquelle conduite supérieure. Insensés , qui dans l'em
» viendra le Seigneur. » En effet, faute de veiller pire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bien
à notre salut et à notre conscience , notre ennemi faits, osent dire qu'il n'est pas, et ravir l'être à
qui n'est que trop vigilant, et nos passions qui ne celui par lequel subsiste toute la nature! La terre
sont que trop attentives à leurs objets , nous sur porte peu de tels monstres ; les idolâtres mêmes
prennent , nous emportent , nous mettent entière et les infidèles les ont en horreur. Et lorsque
ment sous le joug, et traînent nos âmes captives dans la lumière du christianisme on en découvre
devant le redoutable tribunal de Jésus-Christ, quelqu'un , on en doit estimer la rencontre mal
avant que nous ayons seulement songé à en préve heureuse et abominable. Mais que l'homme de
nir les rigueurs par la pénitence. C'est ce dange plaisir , sensuel , qui laisse dominer les sens et ne
reux assoupissement que craignoit le divin psal- songe qu'à les satisfaire , prenne garde que Dieu
miste , lorsqu'il faisoit celle prière : « Eclairez ne le livre tellement à leur tyrannie, qu'à la fin
imes yeux, ô Seigneur, de peur que je ne m'en- il vienne à croire que ce qui n'est pas sensible,
- dorme dans la mon (Ps., xn. 4.). «C'est pour n'est pas réel ; que ce qu'on ne voit ni ne touche,
prévenir l'effet de cette mortelle léthargie , que n'est qu'une ombre et un fantôme; et que les
l'apôtre nous dit aujourd'hui : « Mes Frères, idées sensibles prenant le dessus, toutes les autres
» l'heure est venue de vous réveiller de votre som- ne paroisseni douteuses ou tout -à- fait vaines: car
- meil. » c'est là que sont conduits insensiblement ceux
Et moi, pour suivre ses intentions, je combat qui laissent dominer les sens et ne pensent qu'à
trai tout ensemble le sommeil et la langueur ; le les satisfaire. On en voit d'autres, dit le docte
sommeil qui nous rend insensibles; la langueur Théodorct ( In Ps. lu. t. I. p. 603. ), qui ne
qui nous empêchant de nous réveiller tout-à-fait viennent pas jusqu'à cet excès de nier la Divi
et de nous lever promptement, nous replonge nité; mais qui pressés et incommodés dans leurs
de nouveau dans le sommeil. Je vous montrerai passions déréglées, par ses lois qui les contrai
en deux points, premièrement, chrétiens, que gnent , par ses menaces qui les étonnent, par la
ceux-là sont trop nonchalamment et trop malheu crainte de ses jugements qui les troublent, dési-
reusement endormis, qui ne pensent pas à Dieu ni reroient que Dieu ne fûl pas: bien plus, ils vou-
à sa justice : secondement que l'heure est venue droient pouvoir croire que Dieu n'est qu'un nom,
de nous réveiller de ce sommeil ; et que cette et disent dans leur cœur, non par persuasion,
44 SUR LA NÉCESSITÉ.
mais par désir : Ab» est Deus : « Il n'y a point comme dit le divin psalmiste. Vous ne comptez
» de Dieu. » Ils voudroient pouvoir réduire au donc pas parmi les voyants celui qui habite
néant cette source féconde de l'être. « Ingrats et aux cieux ? Et cependant entendez le même psal
» insensés , dit saint Augustin , qui , parce qu'ils miste : « Quoi ! celui qui a formé l'oreille n'é-
» sont déréglés, voudroient détruire la règle, « coute-t-il pas? et celui qui a fait les yeux est-il
» et souhaitent qu'il n'y ait ni loi ni justice : » Qui » aveugle? » Qui plantavit aurem non au-
dum nolunt essejusti, nolunt esse veritatem diet , aut qui finxit oculum non considerat
qud damnantur injusti ( In Joan., tr. xc.n. 8, ( Ps., lxiii. 6.)? Pourquoine songez -vous pas qu'il
t. m. col. 721. ). Je laisse encore ceux-ci, et je est tout vue, tout ouïe, tout intelligence : que vos
veux croire qu'aucuns de mes auditeurs ne sont pensées lui parlent, que votre cœur lui découvre
si dépravés et si corrompus. Je viens à une troi tout, que votre propre conscience est sa surveil
sième manière de dire que Dieu n'est pas, de la lante et son témoin contre vous-même ? Et cepen
quelle nous ne pourrons pas nous excuser. dant sous ces yeux si vifs , sous ces regards si
Voici le principe que je pose. Ce à quoi nous perçants, vous jouissez sans inquiétude du plaisir
ne daignons penser est comme nul à notre égard. d'être caché ; vous vous abandonnez à la joie , et
Ceux-IS donc disent en leur cœur que Dieu n'est vous vivez en repos parmi vos délices criminelles,
pas , qui ne le jugent pas digne qu'on pense à lui sans songer que celui qui vous les défend, et qui
sérieusement. A peine sont-ils attentifs à sa vérité vous en a laissé tant d'innocentes, viendra quelque
quand on proche, à sa majesté quand on sacrifie, jour inopinément troubler vos plaisirs d'une ma
à sa justice quand il frappe, à sa bonté quand il nière terrible, par les rigueurs de son jugement,
donne ; enfin qui le comptent tellement pour rien, lorsque vous l'attendrez le moins. N'est-ce pas
qu'ils pensent en effet n'avoir rien à craindre, tant manifestement le compter pour rien , et « dire en
qu'ils n'ont que lui pour témoin. Qui de nous » son cœur insensé : Il n'y a point de Dieu ? » Dixit
n'est pas de ce nombre? Qui n'est pas arrêté dans insipiens in corde suo : Non est Deus.
ses entreprises par la rencontre d'un homme qui Quand je recherche les causes profondes d'un
n'est pas de son secret ni de sa cabale? Et cepen si prodigieux oubli, et que je considère en moi-
dant ou nous méprisons, ou nous oublions le regard même d'où vient que l'homme si sensible à ses in
de Dieu. N'apportons pas ici l'exemple de ceux térêts, et si attentif à ses affaires, perd néanmoins
qui roulent en leur esprit quelque vol ou quelque de vue si facilement la chose du monde la plus
meurtre : tout ce qu'ils rencontrent les trouble, et nécessaire, la plus redoutable et la plus présente,
la lumière du jour et leur ombre propre leur fait c'est-à-dire Dieu et sa justice ; voici ce qui me
peur. Ils ont peineà porter eux-mêmes l'horreur de vient en la pensée. Je trouve que notreesprit dont
leur funeste secret ; et ils vivent cependant dans une les bornes sont si étroites , n'a pas une assez vaste
souveraine tranquillité des regards de Dieu. Lais compréhension pour s'étendre hors de son en
sons ces tragiques attentats ; disons ce qui se voit ceinte; c'est pourquoi il n'imagine vivement que
tous les jours. Quand vous déchirez en secret ce qu'il ressent en lui-même, et nous fait juger
ceux que vous caressez en public : quand vous les des choses qui nous environnent , par notre propre
percez de cent plaies mortelles par les coups inces disposition. Celui qui est en colère , croit que tout
samment redoublés de votre dangereuse langue ; le monde est ému de l'injure que lui seul ressent
quand vous mêlez artificieusement le vrai et le pendant qu'il en fatigue toutes les oreilles. On voit
faux pour donner de la vraisemblance à vos his que le paresseux qui laisse aller toutes choses avec
toires malicieuses ; quand vous violez le sacré dé nonchalance, ne s'imagine jamais combien vive
pôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout est l'activité de ceux qui attaquent sa fortune.
entier dans votre cœur , et que vous faites servir Pendant qu'il dort à son aise et qu'il se repose, il
à vos intérêts sa confiance qui vous obligeoit à croit que tout dort avec lui, et n'est réveillé que
penser aux siens ; combien prenez-vous de pré par le coup. C'est une illusion semblable, mais
cautions pour ne point paroître ? combien regar bien plus universelle, qui persuade à tous les pé
dez-vous à droite et à gauche? Et si vous ne cheurs, que pendant qu'ils languissent dans l'oisi
voyez pas de témoin qui puisse vous reprocher veté, dans le plaisir, dans l'impénitence, la justice
votre lâcheté dans le monde, si vous avez tend u vos divine languit aussi , et qu'elle est tout-à-fait en
piéges si subtilement qu'ils soient imperceptibles dormie. Parce qu'ils ont oublié Dieu, ils pensent
aux regards humains, vous dites : « Qui nous a aussi que Dieu les oublie : Durit enim in corde
» vus? » Narraverunt ut absconderent laqucos; suo : Oblitus est Deus (Ps. , ix. 1 1 .) : « Car il a
dixerunt : Quis videbit eos (Ps., lxiii. 5.)? » dit en son cœur : Dieu l'a oublié. » Mais leur
DE TRAVAILLER A SON SALUT. 45
erreur est extrême : si Dieu se tait quelque temps, intrigue impénétrable : ils seront découverts au
il oe se taira pas toujours. « Je veillerai, dit-il, sur jour arrêté; leur cause sera portée devant le tri
> les pécheurs , pour leur mal et non pour leur bunal de Jésus-Christ, où leur conviction ne
i bien : » Vigilubo super eos in malum et non pourra être éludée par aucune excuse, ni leur
in bonum (Jeu., xliv. 27.). « Je me suis tu, peine retardée par aucunes plaintes.
» dit-il ailleurs , j'ai gardé le silence, j'ai été pa- Mais j'ai à vous découvrir de plus profondes
» lient , j'éclaterai tout à coup ; long-temps j'ai vérités. Je ne prétends pas seulement faire appré
» retenu ma colère dans mon sein , à la fin j'en- hender aux pécheurs les rigueurs du jugement
> fenterai, je dissiperai mes ennemis, et les enve- dernier , ni les supplices insupportables du siècle
» lopperai tous ensemble dans une même ven- à venir. De peur que le repos où ils sont dans la
i geance : » Tacui semper, silui, patiens fui; vie présente, ue serve à nourrir en leur cœur
sicutp arturiens loquar,dissipabo elabsor- aveugle et impénitent l'espérance de l'impunité ,
bebosimul ( Is., xiu 14.). Par conséquent, chré le Saint-Esprit nous enseigne que leur repos même
tiens, ne prenons pas son silence pour un aveu, ni est une peine. Pécheurs, soyez ici attentifs. Voici
sa patience pour un pardon, ni sa longue dissimu une nouvelle manière de se venger qui n'appar
lation pour un oubli, ni sa bonté pour une foiblesse. tient qu'à Dieu seul; c'est de laisser ses ennemis
Il attend parce qu'il est miséricordieux ; et si l'on en repos , et de les punir davantage , par leur en
méprise ses miséricordes, souvent il attend encore durcissement et par leur sommeil léthargique,
et ne presse pas sa vengeance ; parce qu'il sait que que s'il exerçoit sur eux un châtiment exemplaire.
ses mains sont inévitables. Comme un roi i qui Il est donc vrai, chrétiens, qu'il arrive souvent
sent son trône affermi et sa puissance établie, ap qu'à force d'être irrité, Dieu renferme en lui-
prend qu'il se machine dans son Etat des prati même toute sa colère ; en sorte que les pécheurs
ques contre son service, de secrets desseins de ré- étant étonnés eux mêmes de leurs longues prospé
volte ; car il est malaisé de tromper un roi qui a rités et du cours fortuné de leurs affaires , s'ima
les yeux ouverts et qui veille : il pourroit étouffer ginent n'avoir rien à craindre et ne sentent plus
dans sa naissance cette cabale découverte ; mais aucun trouble dans leur conscience. Voilà ce per
assuré de lui-même et de sa propre puissance, il nicieux assoupissement, voilà ce sommeil de mort
est bien aise de voir jusqu'où iront les téméraires dont j'ai déjà tant parlé. C'est, mes frères, le
complots de ses sujets infidèles , et ne précipite dernier fléau que Dieu envoie à ses ennemis ; c'est
passa juste vengeance, jusqu'à ce qu'ils soient par le comble de tous les malheurs; c'est la plus pro
venus au terme fatal où il a résolu de les arrêter. chaine disposition à l'impénitencc fmale et à la
Ainsi, et à plus forte raison, ce Dieu tout-puissant, ruine dernière et irrémédiable. Pour l'entendre,
qui, du centre de son éternité développe tout il faut remarquer que c'est une excellente maxime
l'ordre des siècles , et qui, sage dispensateur des des saints docteurs, « Qu'autant que les pécheurs
temps , a fait la destination de tous les moments » sont rigoureux censeurs de leurs vices, autant
devant l'origine des choses , n'a rien à précipiter. » Dieu se relâche en leur faveur de la sévérité de
Ceux-là se hâtent et se précipitent, dont les con » ses jugements : » In quantum non peperceris
seils sont dominés par la rapidité des occasions, tibi , in tantutn tibi Deus, crede, parcet
et emportés par la fortune. Il n'en est pas ainsi (Tertull , de Pœnitentià , n. 10 ). En effet,
du Tout- Puissant. Les pécheurs sont sous ses yeux comme il est écrit que Dieu aime la justice et dé
et sous sa main. Il sait le temps qu'il leur a donné teste l'iniquité, tant qu'il y a quelque chose en
pour se repentir, et celui où il les attend pour les nous qui crie contre les péchés et s'élève contre
confondre. Cependant qu'ils mêlent le ciel et la les vices, il y a aussi quelque chose qui prend le
terre pour se cacher, s'ils pou voient, dans la con parti de Dieu; et c'est une disposition favorable
fusion de toutes choses ; que ces femmes infidèles pour le réconcilier avec nous. Mais dès que nous
et ces hommes corrompus et corrupteurs se cou sommes si malheureux que d'être tout-à-fait d'a-
vrent eux-mêmes, s'ils peuvent, de toutes les om cord avec nos péchés ; dès que, par le plus indigne
bres de la nuit ; que ceux qui s'entendent si bien des attentats , nous en sommes venus à ce point
pour conspirer à leur perte , enveloppent leurs que d'abolir en nous-mêmes la sainte vérité de
intelligences déshonnêtes dans l'obscurité d'une Dieu, l'impression de son doigt et de ses lumières,
la marque de sa justice souveraine, en renversant
' Semblable à cetui qui nom honore de son audience. cet auguste tribunal de la conscience qui condam
Ces mois , qui désignent que ce sermon a du être prêché
devant le Roi , sont effacés dans le manuscrit de l'auteur. nait tous les crimes ; c'est alors que l'empire de
Edit. de Déforit. Dieu est détruit, que l'audace de la rébellion est
46 SUR LA NÉCESSITÉ
consommée, et que nos maux n'ont presque plus Mais que trouveront-ils dans ce fond ? « Un breu"
de remèdes. C'est pourquoi ce grand Dieu vivant, » vage d'assoupissement, dit le saint prophète,
qui sait que le souverain bonheur est de le servir » qui achève de les enivrer jusqu'à les priver de
et de lui plaire, et que ce qui reste de meilleur à » tout sentiment : » Usque ad fundum calicis
ceux qui se sont éloignés de lui par leurs crimes, soporis bibisti, et potasti usque ad fœces
c'est d'être troublés et inquiétés du malheur de lui (Ibid.). Et voici un effet étrange : « Je les vois,
avoir déplu ; après qu'on a méprisé long-temps » poursuit Isaïe, tombés dans les coins des rues,
ses grâces, ses inspirations, ses miséricordieux » si profondément assoupis, qu'ils semblent tout-
avertissements, et les coups par lesquels il nous a « à-l'ait morts : « Filii tui projeeti sunt, dormie-
frappés de temps en temps, non encore pour nous runt in capile omnium viarum ( Ibid., 20.).
punira toute rigueur, mais seulement pour nous C'est l'image des grands pécheurs, qui, s'étant eni-
réveiller; prend enfin cette dernière résotution vréslong-temps du vinde leurs passions et de leurs
pour se venger des hommes ingrats et trop insen délices criminelles, perdent enfin toute connois
sibles : il retire ses saintes lumières, il les aveugle, sance de Dieu et tout sentiment de leur mal. Ils
il les endurcit ; et leur laissant oublier ses divins pèchent sans scrupule; ils s'en souviennent sans
préceptes, il fait qu'en même temps ils oublient douleur; il s'en confessent sans componction ; ils
et leur salut et eux-mêmes. Encore que cette doc y retombent sans crainte ; ils y persévèrent sans
trine paroisse assez établie sur l'ordre des juge inquiétude ; ils y meurent enfin sans repentance.
ments de Dieu, je penserai n'avoir rien fait si je Ouvrez donc les yeux, ô pécheurs, eteonnoi-
ne la prouve clairement : il faut que je vous mon sez l'état où vous êtes. Pendant que vous contentez
tre dans son Ecriture le progrès d'un si grand mal vos mauvais désirs, vous buvez un long oubli de
Le prophète Isaïe nous le représente tenant en sa Dieu ; un sommeil mortel vous gagne, vos lumières
main une coupe, qu'il appelle la coupe de la colère s'éteignent, vos sens s'affoiblissent Cependantilse
de Dieu : Bibisti de manu Domini calicem irœ fait contre vous, dans le cœur de Dieu, un « amas
ejns (Is , li. 17. ): « La main du Seigneur vousa » de haine et de colère : » Thesaurizas tibiiram
» fait boire la coupe de sa colère. » Elle est, dit-il, (Rom. ,n. 5 ), comme dit l'apôtre : sa fureur long
remplie d'un breuvage qu'il veut faire boire aux temps retenue fera tout à coup un éclat terrible.
pécheurs; mais d'un breuvage fumeux comme A lors vous serez réveillés par un coup mortel, mais
d'un vin nouveau, qui leur monte à la tête et qui réveillés seulement pour sentir votre supplice in
les enivre. Ce breuvage qui enivre les pécheurs, tolérable. Prévenez un si grand malheur; éveillez-
qu'est-ce autre chose, Messieurs , que leurs pé vous, l'heure est venue : Hora est jam nos de
chés mêmes et leurs désirs emportés auxquels somno surgere. Eveillez vous pour écouter l'aver
Dieu les abandonne? Us boivent comme un pre tissement, de peur qu'on ne vous éveille pour écou
mier verre , et peu à peu la tèle leur tourne ; c'est- ter votre sentence. Ne tardez pas davantage : celte
à-dire que dans l'ardeur de leurs passions, la ré heure où je vous parle doit être,si vous êtes sages,
flexion à demi-éteinte n'envoie que des lumières l'heure de votre réveil. C'est ma seconde partie.
douteuses. Ainsi l'âme n'est plus éclairée comme
auparavant; on ne voit plus les vérités de la reli SECOND POINT.
gion , ni les terribles jugements de Dieu , que Jésus-Christ commande à ses ministres de dé
comme à travers d'un nuage épais. C'est ce qui noncer à tous ceux qui diffèrent de jour en jour
s'appelle dans les Ecritures « l'esprit de vertige leur conversion, qu'ils seroot surpris infaillible
» (Is., xix 14.) » qui rend les hommes chance ment dans les piéges de la mort et de l'enfer ; et
lants et mal assurés Cependant ils déplorent en qu'à moins de veiller à toutes les heures , il vien
core leur foiblesse ; ils jettent quelque regard du dra une heure imprévue qui ne leur laisseraaucune
côté de la vertu qu'ils ont quittée. Leur conscience ressource. Ecoulez, non la parole des hommes,
se réveille de lempsen temps, et dit en poussantun mais la parole de Jésus-Christ même en saint Mat
secret soupir dans le cœur : 0 piété ! ô chasteté ! ô thieu et en saint Luc (Mattu., xxiv. 42 et stq.
innocence ! ô sainteté du baptême ! ô pureté du Luc, xii 39 et seq ) : « Veillez, parce que vous
christianisme ! Les sens l'emportent sur la con H ne savez pas à quelle heure viendra votre Sei-
science : ils boivent encore, et leurs forces se di » gneur. Car sachez que si le père de famille éloit
minuent, et leur vue se trouble. Il leur reste néan » averti de l'heure à laquelle le voleur doit venir,
moins quelque connoissance et quetque souvenir j> sans doute il veilleroit et ne laisserait pas percer
de Dieu. Buvez ,buvez,ô pécheurs, buvez jusqu'à » sa maison. Vous donc aussi soyez toujours prêts ;
la dernière goutte, et avalez tout jusqu'à la lie. » parce que le Fils de l'homme viendra à l'heure
DE TRAVAILLER A SON SALUT. 47
s que vous ne pensez pas. Qui est le serviteur fidèle que imitation de l'éternité; car, comme c'est le
» et prudent que son maitre a établi sur tous ses propre de l'éternité de conserver les choses dans le
» serviteurs , afin qu'il leur distribue dans le temps même état, le temps , pour en approcher, ne nous
«leur nourriture? Heureux est ce serviteur, si dépouille que peu à peu , et nous mène aux extré
» son maitre à son arrivée le trouve agissant de la mités opposées par une pente si douce et telle
» sorte ! Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur ment insensible, que nous nous trouvons en
«tous ses biens. Mais si ce serviteur est méchant, gagés au milieu des ombres de la mort , avant
» et qu'il dise en son cœur : Mon maitre n'est pas que d'avoir songé comme il faut à notre con
» prêt à venir ; et qu'il commence à maltraiter ses version. Ezéchias ne sent point écouler son âge,
» compagnons , et à manger , et à boire , et à s'eni- et dans la quarantième de ses années , il croit qu'il
» vrer, et à mener une vie dissolue , le maitre de ne fait qne de naître ; Dum adhuc ordirer, sue-
» ce serviteur viendra au jour auquel il ne s'at- cidit me (/*., xxxm. 12.): «Il a coupé la trame de
» tend pas, et à l'heure qu'il ne sait pas , et il le » mes jours que je ne faisois que commencer. »
«séparera et lui donnera le partage des infidèles Ainsi la malignité trompeuse du temps fait que
» et des hypocrites. C'est là qu'il y aura des pleurs nous tombons tout à coup, et sans y penser, entre
s et des grincements de dents. » les mains de la mort. Pour nous garantir de cette
Cette parabole de l'Evangile nous découvre en surprise, Jésus-Christ ne nous a laissé qu'un seul
termes formels deux vérités importantes : la pre moyen dans la parabole de l'Evangile : c'est celui
mière que Jésus-Christ a dessein de nous surpren d'être toujours attentifs et vigilants. « Veillez
dre ; la secondeque le seul moyen qu'il nous donne » dit-il, sans cesse, parce que vous ne savez à
pour éviter la surprise , c'est de veiller sans re » quelle heure viendra le Seigneur. »
lache. Tel est le conseil de Dieu , et la sage écono Ici l'on ne peut s'étonner assez de l'aveuglement
mie que ce gand père de famille a établie dans sa des hommes, qui ne >ont pas moins audacieux
maison. Il a voulu avoir des serviteurs vigilants et que le fut autrefois l'apôtre saint Pierre, lorsqu'il
perpétuellement attentifs. C'est pourquoi il a dis démentit la vérité même. On ne lit point sans
posé de [ telle] sorte le cours imperceptible du étonnement la témérité de ce disciple , qui , lors
temps, que nous ne sentons ni sa fuite ni les lar que Jésus-Christ lui dit nettement qu'il le reniera
cins qu'il nous fait ; en sorte que la dernière heure trois fois, ose lui répondre en face : « Non , je ne
nous surprend toujours Il faut ici nous repré « vous renierai pas (M attu., xxvi. 33,35.) » Mais
senter cette illusion trompeuse du temps , et la cessons de nous étonner de son audace qu'il a ex
manière dont il se joue de notre foible imagina piée par tant de larmes ; étonnons-nous de nous-
tion. Le temps, dit saint Augustin (In Pt., w. mêmes et de notre témérité insensée. Jésus-Christ
n. 7, totn. iv. col. 42.), est une foible imitation de nous a dit à tous en paroles claires : Si vous ne
l'éternité. Celle-ci est toujours la même : ce que veillez sans cesse, je vous surprendrai. Et nous
le temps ne peut égaler par sa consistance, il tâche osons lui répondre : Non, Seigneur, nous dor
de l'imiter par la succession. S'il nous dérobe un mirons à notre aise ; cependant nous vous pré
jour , il en rend subtilement un autre sembla viendrons de quelques moments, et une prompte
ble , qui nous empêche de regretter celui que confession nous sauvera de votre colère. Quoi ! le
nous venons de perdre. C'est ainsi que le temps Fils de Dieu aura dit que la science des temps est
nous joue et nous cache sa rapidité. C'est aussi l'un des secrets que son Père a réservés en sa puis
peut être en cela que consiste cette malice du sance (Act., i. 7.), et nous voudrons percer ce
temps dont l'apôtre nous avertit par ces mots : secret impénétrable, et fonder nos espérances sur
« Rachetez le temps, dit-il, parce que les jours un mystère si caché , et qui passe de si loin notre
» sont mauvais (Ephes., v. 16.), » c'est à-dire connoissance ! Quand Jésus-Christ viendra en sa
trompeurs et malicieux. En effet, le temps nous majesté pour juger le monde, mille événements
trompe toujours; parce qu'encore qu'il varie sans terribles précéderont : toute la nature se remuera
cesse, il montre presque toujours un même visage, devant sa face ; et cependant l'univers, menacé de
et que l'année qui est écoulée semble ressusciter sa ruine totale par un si grand ébranlement ,
dans la suivante. Toutefois une longue suite nous ne laissera pas d'être surpris. Il est écrit que ce
découvre toute l'imposture Les rides sur notre dernier jour viendra comme un voleur; et qu'il
front, les cheveux gris, les infirmités, ne nous font arrivera sur tous les hommes, comme un lacet
que trop remarquer quelle grande partie de notre où ils seront pris inopinément : tant la sagesse de
être est déjà abîmée et engloutie. Mais dans de si Dieu est profonde à nous cacher ses conseils ! Et
grands changements le temps affecte toujours quel nous croirons pouvoir sentir et apercevoir la disso
u SUR LA NÉCESSITÉ
lution de ce corps fragile qui porte sa corruption sente en vain. Si nous n'acquérons par vertu et
en son propre sein ! Nous nous trompons , nous par un effort généreux la facilité de les vaincre ,
nous abusons , nous nous flattons en nous-mêmes c'est une folie manifeste de croire que l'âge nous
trop grossièrement. La mort ne viendra pas de loin la donne. Et comme dit sagement l'Ecclésias
avec grand bruit pour nous assaillir. Elle s'insinue tique , « La vieillesse ne trouvera pas ce que la
avec la nourriture que nous prenons , avec l'air » jeunesse n'a pas amassé : » Quœ in juventute
que nous respirons , avec les remèdes mêmes par iniî non congregasti , quomodo in senectute
lesquels nous tâchons de nous en défendre. El le tuâ invenies (Eccli., xxv. 5.)? Et il n'est pas
est dans notre sang et dans nos veines ; c'est là nécessaire de rappeler ici de bien loin , ni les deux
qu'elle a mis ses secrètes et inévitables embû vieillards de Babylone, impudents calomniateurs
ches , dans la source même de la vie. C'est de de la pudique Susanne , ni la déplorable vieillesse
là qu'elle sortira , tantôt soudaine , tantôt à la de Salomon, autrefois sage. L'expérience du
suite d'une maladie déclarée, mais toujours sur présent nous sauve la peine de rechercher avec
prenante et trop peu prévue. L'expérience le fait soin les exemples des siècles passés. Jetez vous-
assez voir ; et Jésus-Christ nous a dit dans son mêmes les yeux sur vos proches , sur vos amis ,
Evangile que Dieu l'a voulu de la sorte. C'est par sur tous ceux qui vous environnent; vous ne
un dessein prémédité qu'il nous a caché notre verrez que trop tous les jours que les vices ne
dernier jour; «Afm, dit saint Augustin, que s'affoiblissent pas avec la nature, et que les incli
» nous prenions garde à tous les jours : » Latet nations ne se changent pas avec la couleur des
ultimus dies, ut observentur omnesdies (Serm. cheveux. Au contraire, si nous laissons dominer
xxxix., ». 1, tom. v. col. 199.). Puisqu'il a en la colère , la vieillesse, bien loin de la modérer ,
trepris de nous surprendre si nous ne veillons , la tournera en aigreur par son chagrin. Et quand
serons-nous plus industrieux à prévenir la main on donne tout au plaisir, on'\ie voit, dit saint
de Dieu qu'il ne sera prompt à frapper son coup? Basile, dans l'âge plus avancé, que des idées
Ou croyous-nous avoir contre lui d'autres pré trop présentes, des désirs trop jeunes; et pour
cautions et d'autres moyens que celui qu'il nous a ne rien dire de plus , des regrets qui renouvellent
donné, de veiller toujours? Quelle folie ! quel tous les crimes. Par conséquent ne différez pas ,
aveuglement ! quel étourdissementd'esprit ! et quel et éveillez-vous tout à l'heure, vous qui , refusant
nom donnerons-nous à unesi haute extravagance? à présent de vous convertir, dites que vous vous
Permettons néanmoins aux hommes , si vous convertirez quelque jour ; désabusez-vous : Horut
le voulez, de goûter paisiblement le plaisir de est jam. Car quelle autre heure voulez-vous
vivre ; accordons que la jeunesse puisse se pro prendre? En découvrez-vous quelqu'une qui soit
mettre de longs jours , et ne lui envions pas la plus commode ou plus favorable? Connoissez le
triste espérance de vieillir. Pensez-vous qu'on secret de votre cœur , et entendez le ressort qui
doive fonder sa future conversion sur cette attente ? fait mouvoir une machine si délicate.
Détrompez-vous, chrétiens , et apprenez à vous Je sais que vous êtes libre ; mais toutefois pour
mieux connoître. Telle est la nature de votre âme vous exciter , il faut quelque raison qui vous per
et de votre volonté, qu'elle ne peut, étant libre, suade, vous détermine; et quelle raison plus
être forcée par ses objets , mais elle s'engage elle- pressante aurez-vous alors, que celle que je vous
même. Elle se fait comme des liens de fer et une propose? Y aura-t-il un autre Jésus-Christ, un
espèce de nécessité par ses actes : c'est ce qui s'ap autre Evangile, une autre foi, une autre espé
pelle l'habitude , dont je ne m'étendrai pas à vous rance, un autre paradis, un autre enfer? Que
décrire la violence trop connue et trop expéri verrez-vous de nouveau qui soit capable de vous
mentée. Je veux donc bien vous confesser qu'il ébranler? Pourquoi donc résistez-vous main
y a une certaine ardeur des passions et une tenant ? pourquoi donc voulez-vous vous imaginer
force trop violente de la nature, que l'âge peut que vous céderez plus facilement en un autre
tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme temps ? D'où viendra cette nouvelle force à la
par l'habitude, maiscette nouvelle ardeur encore vérité, ou cette nouvelle docilité à votre esprit?
plus tyrannique qui nait de l'accoutumance ; le Quand cette passion qui vous domine à présent ,
temps ne fait que l'accroître et l'affermir davan quand ce secret tyran de votre cœur aura quitté
tage. Quelle folie, de laisser fortifier un ennemi l'empire qu'il a usurpé ; vous n'en serez pour cela
qu'on veut vaincre ! Ainsi nous nous trompons ni plus dégagé, ni plus maître de vous-même. Si
déplorablement, lorsque nousattendons du temps vous ne veillez sur vos actions, il ne fera que
le remède à nos passions , que la raison nous pré céder la place à un autre vice ; au lieu de la remettre
DE TRAVAILLER A SON SALUT. 49
au légitime Seigneur, qui est la Raison Dieu. Il qu'on tombe toujours plus fa eilerrent après qu'on
; laissera, pour ainsi dire, un successeur de sa est affoibli par une première chute Telles sont les
race, enfant comme lui de la même convoitise. Je peines affreuses qui suivent le crime dans l'instant
reux dire , les péchés se succéderont les uns aux qu'il est commis. C'est queces hommes corrompus
autres; et si vous ne faites quelque grand effort perdent toute crainte de Dieu, c'est-à-dire, tout
pour interrompre la suite de cette succession mal le frein de leur licence; ces femmes achèvent de
heureuse, qui ne voit que d'erreur en erreur et perdre tout ce qui leur reste de modestie. c'eU-
de délai en délai, elle vous mènera jusqu'au tom à-dire, tout l'ornement de leur sexe. Enfin le
beau ? Connoissez donc que tous ces délais ne sont crime n'a plus pour nous une face étrange qui
qu'un amusement manifeste, et qu'il n'y a rien de nous épouvante ; mais il est devenu malheureu
plus insensé , que d'attendre la victoire de nos sement familier, et n'étonne plus notre âme en
passions, du temps qui les fortifie. durcie. N'appelez- vous pas cela un grand sup-
Mais je n'ai pas dit encore ce que les pécheurs plice?Quoi ! dit le grand saint Augustin, si lorsque
endormis ont le plus à craindre. Pour eux ils nous péchons, nous étions frappés a l'instant d'une
n'appréhendent que la mort subite ; et comme ils soudaine maladie , si nous perdions la vue , si nos
veulent se persuader, malgré l'expérience et tous forces nous abandonnnoient ; nous croirions que
les exemples, que leur vigueur présente les en Dieu nous punit, et nous aurions un saint em
garantit, ils découvrent toujours du temps devant pressement d'apaiser sa juste fureur par une
eux. Mortels téméraires et peu prévoyants, qui prompte pénitence. Ce n'est pas la vue corporelle,
croyons que la justice divine n'a qu'un moyen de mais c'est la lumière de l'âme qui s'éteint en
nous perdre! Non, mes frères, ne le croyez nous : ce n'est pas celte santé fragile que nous
pas. Nous sommes souvent condamnés et souvent perdons; mais Dieu nous livre à nos passions,
punis terriblement, avant que la vengeance se qui sont nos maladies les plus dangereuses. Nous
déclare , avant même que nous la sentions. Et ne voyons plus, nous ne goû'ons plus les vérités
certes nous pourrions entendre cette vérité par de la foi. Aveugles et endurcis, nous tombons
l'exemple des choses humaines. On ne dit pas tou dans un assoupissement et dans une insensibilité
jours aux criminels la misère de leur triste état : mortelle ; et pendant que Dieu nous y abandonne
souvent on les voit pleins de confiance , pendant par une juste punition , nous ne sentons pas sa
que leur mort est résolue. Leur sentence n'est pas main vengeresse, et nous croyons qu'il nous
prononcée, mais elle est déjà écrite dans l'esprit pardonne et qu'il nous épargne : Si quis fnrtum
des juges. Tel s'est trouvé perdu a la Cour, et faciens statim oculum perdidisset, omnesdice-
entièrement exclus des grâces, dont le crédit rent Dcum prœsentem vindicassej oculum
subsistoit apparemment. Si la justice des hommes cordis amisit , et ei pepercisse putatur Deus
a ses secrets et ses mystères, la justice divine (S. Avc, in Ps. lmi. ». is, tom. iv. col. £53.).
n'aura-t-elle pas aussi les siens ? Oui , sans doute , Que nous sert de vivre et de subsister aux yeux
et bien plus terribles. Mais il faut l'établir par les des hommes, si cependant nous sommes morts,
Ecritures. Ecoutez donc ce qui est écrit au Deu- perdus devant Dieu et devant ses anges ? Nomen
téronome. « Sachez que le Seigneur votre Dieu habes quôd vivas , et mortuus es ( Apoc. , m.
3 punit incontinent ceux qui le haïssent, et ne 1.) : « On vous appelle vivant ; mais en effet vous
> diffère pas à les perdre, leur rendantdans le mo- » êtes mort. » Pour faire mourir un arbre, il n'est
» ment même ce qu'ils méritent : » Reddens pas toujours nécessaire qu'on le déracine. Voyez
odientibus se, statim ut disperdat eos ; et ce grand chêne desséché qui ne pousse plus , qui
ultra non differat, protinus eis restituens ne fleurit plus, qui n'a plus de glands ni de
quod merentur (Deut., vi1. 10.). Pesez ces mots : feuilles : il a la mort dans le sein et dans la racine ;
mcontinent, sans différer, dans le moment même. il n'en est pas moins ferme sur son tronc ; il n'en
Est-il vrai que Dieu punisse toujours de la sorte ? étend pas moins ses vastes rameaux. Chrétien
Il n'est pas vrai, si nous regardons la vengeance dont le cœur est endurci , voilà ton image ! Bois
qui éclate : il est vrai si nous regardons les peines aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine, et ne
cachées que Dieu envoie à ses ennemis ; peines t'a pas précipité de ton haut pour te jeter dans le
si grandes et si terribles , que je vous ai démon feu ; mais il a retiré l'esprit de vie.
trées dans ma première partie. Celui qui pèche Craignez donc, pécheur endormi , craignez le
est puni sans retardement ; parce que la grâce se dernier endurcissement. Eveillons-nous, il est
retire dans le moment même ; parce que sa foi temps. Pourquoi endurcissez-vous vos cœurs
diminue, qu'un péché en attire un autre, et comme Pharaon? Eveillez-vous sans délai , puis-
Tome I. 4
50 SUR LA NÉCESSITÉ
que chaque délai aggrave vos peines. Car attendez- » Je ne veux point la mort de celui qui meurt :
vous à vous éveiller que vous soyez retourné » convertissez- vous et vivez, dit le Seigneur toul-
parmi vos plaisirs? Et quand faut-il que le chré » puissant : » Et quare moriemini , domus Is
tien veille, sinon quand Jésus-Christ parle ? Faites racl? quia nolo mortem morientis, reverli-
réflexion" sur vous-même; pensez-vous être bien mini et vivite (Ezecu., xvm. 31 , 32.).
loin de cette mortelle léthargie , de cet endurcis Mais je n'ai rien fait , chrétiens , d'avoir peut-
sement funeste, dont vous êtes menacé si terri être un peu excité votre attention au soin de votre
blement par tant d'oracles de l'Ecriture ? Songez salut , par la parole de Jésus-Christ et de l'Evan
à vos premières chutes : votre cœur vous frappoit gile, si je ne vous persuade de vous occuper
alors : Percussit eum cor David (2. Heg.,\\i\. souvent de cette pensée. Toutefois ce n'est pas
10.) : « David fut frappé au cœur. » Vos remords l'ouvrage d'un homme mortel , de mettre dans
ctoient plus vifs et vos retours à Dieu plus fré l'esprit des autres ces vérités importantes : c'est
quents. Vous périssiez , mais souvent vous versiez à Dieu de les y graver. Et comme je n'ai rien fait
des larmes sur votre perte, et vos tristes funérailles aujourd'hui que vous réciter ces saintes paroles,
étoient du moins honorées de quelque deuil. je produirai encore en finissant ce qu'il a pro
Maintenant vous paroissez confirmé dans votre noncé de sa propre bouche dans le Deutéronome.
crime : les saints avertissements ne vous touchent « Ecoutez, Israël ; le Seigneur votre Dieu est le
plus, les sacrements vous sont inutiles. Craignez » seul Seigneur. Vous l'aimerez de tout votre
enfin , chrétiens , que Dieu ne vous livre au sens » cœur , de toute votre âme et de toute votre
réprouvé , et que votre âme ne devienne un vais » force. Mettez dans votre cœur mes paroles et les
seau cassé et rompu qui ne puisse plus contenir » lois que je vous donne aujourd'hui ; racontez-
la grâce. C'est de quoi sont menacés par le Saint- » les à vos enfants et les méditez en vous-même ,
Esprit ceux qui profanent les sacrements par » soit que vous soyez assis dans votre maison, soit
leurs rechutes, et qui entretiennent leurs mauvais » que vous marchiez dans le chemin : » Sedens
désirs par leur complaisance. « Je les briserai, in domo tud et ambulans in itinere, dormiens
» dit le Seigneur, comme un pot de terre, et les atque consurgens (Deut., vi. 4 etseqq.). « En
» réduirai tellement en poudre qu'il ne restera » vous couchant et en vous levant , qu'elles vous
» pas le moindre fragment sur lequel on puisse » soient toujours présentes ; que mes préceptes
» porter une étincelle de feu, ou puiser une goutte » roulent sans cesse devant vos yeux , en sorte
» d'eau : » Comminuetur sicut conteritur la- » que vous ne les perdiez jamais de vue : » Mo-
gena figuli contritione pervalidâ : et non in- vebuntur ante oculos tuos; non comme un objet
.venictur de fragmentis ejus testa in qud mort, qui n'émeut pas, mais comme un objet
portetur igniculus de incendio, aut hauriatur mouvant qui éveille les sens. Telle est la loi in
parum aquœ de foveâ(\%. xxx. 10.). Etrange violable des anciens que Dieu avoit donnée à nos
état de cette âme cassée et rompue ! Elle s'ap pères. Pesez-en toutes les paroles. Elle leur com
proche du sacrement de pénitence et de ce fleuve mande d'avoir Dieu et ses saints commandements
de grâce qui en découle ; il ne lui en demeure pas dans le cœur, d'en parler souvent, afin d'en
une goutte d'eau. Elle écoute de saints discours rafraîchir la mémoire ; d'y avoir toujours un secret
qui seraient capables d'embraser les cœurs ; elle retour, de ne s'en éloigner point parmi les affaires,
n'en rapporte pas la moindre étincelle. C'est un et néanmoins de prendre un temps pour y penser
vaisseau tout-à-fait brisé et rompu ; et si elle ne en repos et dans son cabinet avec une application
fait un dernier effort pour rappeler l'esprit de la particulière ; de s'éveiller et de s'endormir dans
grâce , et pour exciter la foi endormie , elle périra cette pensée, afin que notre ennemi étant toujours
sans ressource. attentif à nous surprendre , nous soyons toujours
Ah ! mes frères, j'espère de vous de meilleures en garde contre ses embûches. Ne me dites pas
choses , encore que je parle ainsi. Quoi ! ma pa que cette attention n'est d'usage que pour les
role est-elle inutile ? L'esprit de mon Dieu n'agit- cloîtres et pour la vie retirée. Ce précepte formel
il pas ? ne se remue-t-il pas quelque chose au fond a été écrit pour tout le peuple de Dieu. Les Juifs,
de vos cœurs? Ah ! s'il est ainsi , vous vivez , et tout charnels et grossiers qu'ils sont, reconnoissent
votre santé n'est pas déplorée. Ne perdons pas ce encore aujourd'hui que cette obligation indispen
moment de force : donnez des regrets , donnez sable leur est imposée. Si nous prétendons, chré
des soupirs ; ce sont les signes de vie que le céleste tiens , que ce précepte ait moins de force dans la
médecin vous demande. Après, laissez agir sa main loi de grâce, et que les chrétiens soient moins
charitable. « Car pourquoi voulez-vous périr? obligés a cette attention que les Juifs , nous désho
DE TRAVAILLER A SON SALUT. 51
norons le christianisme et faisons honte à Jésus- soient comptées devant Dieu, et qui méritent
Christ et à l'Evangile. Le faux prophète des Ara d'être écrites au livre de vie? Votre Majesté n'a-
bes, dont le paradis est tout sensuel, et dont toute t-elle pas vu dans l'évangile de ce jour, l'éton-
la religion n'est que politique, n'a pas laissé de nement du monde alarmé , dans l'attente du jour
prescrire à ses malheureux sectateurs d'adorer effroyable où Jesus-Christ paroitraen sa majesté?
cinq fois le jour; et vous voyez combien ils sont Si les astres, si les éléments, si ces grands ouvrages,
ponctuels à cette observance. Les chrétiens se que Dieu semble avoir voulu bâtir si solidement
croiront-ils dispensés de penser à Dieu , parce pour les faire durer toujours, sont menacés de
qu'on ne leur a point marqué des heures précises ? leur ruine , que deviendront les ouvrages qu'au
C'est qu'ils doivent veiller et prier toujours. Le ront élevés des mains mortelles? Ne voyez-vous
chrétien doit veiller et prier sans cesse , et vivre pas ce feu dévorant qui précède la face du juge
toujours attentif à son salut éternel. Ne pensez terrible , qui abolira en un même jour et les villes,
pas qne cette pratique vous soit impossible : le et les forteresses, et les citadelles, et les palais,
passage que j'ai récité vous en donne un infaillible et les maisons de plaisance, et les arsenaux, et les
moyen. Si Dieu ordonne aux Israélites de s'occu marbres, et les inscriptions, et les titres, et les
per perpétuellement de ses saints préceptes , il histoires , et ne fera qu'un grand feu et peu après
leur ordonne auparavant de l'aimer et de prendre qu'un amas de cendre de tous les monuments des
à cœur son service. Aimez, dit il, le Seigneur, et rois ? Peut-on s'imaginer de la grandeur en ce qui
mettez en votre cœur ses saintes paroles. Tout ce ne sera un jour que de la poussière ? Il faut rem
que nous avons à cœur nous revient assez de plir d'autres fastes et d'autres annales.
soi-même, sans forcer notre attention , sans tour Dieu, Messieurs. fait un journal de notre vie: une
menter notre esprit et notre mémoire. Demandez main divine écrit ce que nous avons fait et ce que
à une mère s'il faut la faire souvenir de son fils nousa vons manque de faire, écrit notre histoire qui
unique. Faut-il vous avertir de songer à votre nous sera un jourreprésentéeetsera représentéeà
fortune et à vos affaires? Lorsqu'il semble que tout l'univers. Songeons donc à la faire belle. Effa
votre esprit soit ailleurs, n'êtes-vous pas toujours çons par la pénitence ce qui nous y couvriroit de
vigilants, et toujours trop vifs et secrètement confusion et de honte. Eveillons-nous , l'heure est
attentifs sur cette matière, sur laquelle le moindre venue. Les raisons de nous presser deviennent
mot vous éveille? Si vous pouviez prendre à cœur tous les jours plus fortes : la mort avance, le pé
votre salut éternel , et vous faire une fois une ché gagne, l'endurcissement s'accroît; tous les
grande affaire de celle qui devroit être la seule; moments fortifient le discours que je vous ai fait,
nos salutaires avertissements ne vous seroient pas et il sera plus pressant encore demain qu'aujour
un supplice , et vous penseriez de vous-même d'hui. L'apôtre le dit à la suite de mon texte :
mille fois le jour à un intérêt de cette importance. Propior est nostra salus (Rom., xm. 2.) :
Mais certes ni nous n'aimons Dieu , ni nous ne « Notre salut est tous les jours plus proche. » Si
songeons à nous-mêmes , et ne sommes chrétiens notresalut s'approche,notre damnation s'approche
que de nom. Excitons-nous enfin, et prenons à aussi ; l'un et l'autre marche d'un pas égal. « Car
cœur notre éternité. » comment échapperons-nous, dit le mêmeapôtre,
Grand Roi , qui surpassez de si loin tant d'au » si nous négligeons un tel salut? » Quomodo nos
gustes prédécesseurs , que nous voyons infatiga efîugiemus, si tantam neglexerimus salutem
blement occupé aux grandes alla ires de votre (Hébr., it. 3.)? Faisons donc notre salut, puisque
Etat qui embrassent les affaires de toute l'Europe ; Dieu nous envoie un tel Sauveur : Jésus-Christ
je propose à ce grand génie un ouvrage plus va venir au monde « plein de grâce et de vérité
important et un objet bien plus digne de son » (Joan., I. 14.) : » soyons fidèles à sa grâce et
attention : c'est le service de Dieu et votre salut. attentifs à sa vérité , afin que nous participions à
Car, Sire , que vous servira d'avoir porté a un si sa gloire.
haut point la gloire de votre France, de l'avoir
rendue si puissante par mer et par terre, et d'avoir
fait, par vos armes et par vos conseils, que le
plus célèbre , le plus ancien , le plus noble
royaume de l'univers , soit aussi en toute manière
le plus redoutable ; si après avoir rempli tout le
monde de votre nom et toutes les histoires de vos
faits , vous ne travaillez encore à des œuvres qui
52 SUR LA VIGILANCE
ABRÉGÉ D'UN SERMON » leur malheur. » Evigilavit adversùm te
(Ezfxii, vu. 6.): « Il s'est réveillé pour s'élever
SUR LE MÊME TEXTE QUE LE PRÉCÉDENT, » contre vous. »
PKÉCllÉ A L'HOTEL DE LOJClT. VILLE , Le breuvage d'assoupissement.
El écrit après avoir dit , comme porte le manuscrit , Le sommeil des justes. Ils s'endorment dans
la vue des bonnes œuvres qu'ils ont faites : dans
M II
la vue du calme , ils lâchent la main , ils aban
LA VIGILANCE CHRÉTIENNE. donnent le gouvernail ; ils perdent l'attention à
eux-mêmes et à la prière ; ils s'appuient sur leurs
forces ; ils périssent.
Hora est }um nos de somma surgere : mnie enim pro- Le Deutéronome [nous inculque fortement]
pior es/ nostra salas quant cùm credidimus.
l'attention que Dieu oblige d'avoir à sa loi.
L'heure est déjà venue de nous réveiller de noire assou « Ecoutez, ô Israël : le Seigneur votre Dieu est le
pissement, puisque nous sommes ptus proches de notre
satut que torsque nous avons reçu la foi ( Rom., mil ii. ). » Dieu unique : aimez donc le Seigneur voire
» Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et
Suivre en chaque temps de l'année les dispo » de tout votre pouvoir, et que toutes les lois
sitions que l'Eglise marque à ses enfans dans les » que je vous prescris aujourd'hui demeurent
épities et les évangiles. » gravées dans votre cœur. Vous les apprendrez
Dans l'A vent, se préparer à l'avènement de » à vosenfants, et vous vous en entretiendrez,
Jésus-Christ : il est déjà venu comme Sauveur, » soit que vous demeuriez dans vos maisons, ou
il faut l'attendre comme juge. » que vous marchiez en voyage , soit que vous
Propinr est nostra salus : « Notre salut est » soyez couchés ou levés. Vous les lierez à voire
» plus près ; » donc notre damnation. « Com- » main comme le signe de votre engagement ; et
» ment pourrons-nous l'éviter, si nous négli- » vous les placerez sur votre front pour les avoir
j> geons l'Evangile du véritable salut? » Quo- » entre vos yeux. Vous les écrirez aussi à l'entrée
modo nos eflugiemus, si tantam neglexeri- » de vos maisons, et sur les jambages de vos
mus salutem? Quàm cûm credidimus (Hebr., » portes (/>««< ,vi.B;xi. 18.). »[ Or, cette atten
ii. 3.) : [Notre salut est plus près] que lorsque tion ici prescrite doit être ] plus grande dans la
nous avons commencé à croire, à nous donnerà loi nouvelle, parce que nous sommes chargés
Dieu , à nous convertir. d'une obligation plus précise d'aimer ; non char
Ce qui nous a fait résoudre , c'est qu'on nous gés, car ce n'est pas une charge, mais l'allége
a fai' entendre (S. CimvsoST. hic. ), Hora est , ment de tous les fardeaux.
« L'heure est venue. » A présent le jugement est Ce n'est pas assez d'être attentif dans le mal
encore plus près; donc à plus forte raison [c'est pour en sortir, dans le péril et la tentation pour
encore plus l'heure ] : Hora est. la combattre : Vigilale et orate, ne intrelis
Hora est : A toutes les heures , demain en m tentationem (Mattu., xxvi. 4t.) : « Veillez
core plus qu'hier, elc. , parce que l'heure ap » et priez, afin que vous n'entriez point en ten-
proche toujours , et que le temps presse davan » tation. » Faute de celte attention l'âme périt ;
tage. elle est à l'abandon.
Hora est nos de somno surgere : « L'heure On ne conçoit pas assez quel crime c'est que
» est venue de nous réveiller de notre assoupisse- cette omission et ce défaut d'attention. [ Le pro
» ment. » Le sommeil des pécheurs, le sommeil phète Isaïe nous en représente toutes les funestes
des justes. suites par ces paroles remarquables ] : Cithara ,
Les pécheurs dans l'oubli des jugements de et lyra, et tympanum , et tibia, et vinum in
Dieu. Ils s'imaginent que Dieu dort, parce qu'ils conviviis vestris : et opus Domini non re-
dorment eux-mêmes : nous jugeons des autres spicilis, nec opera tnanuum ejus consideratis.
par-nous mêmes. Le paresseux qui laisse aller les Propterea captivus ductus est populus meus ,
choses, ne s'imagine jamais l'activité de ceux quia non habuit scientiam... Propterea dila-
qui sont contraires à ses prétentions. Pendant tavit infernus animam suam , et aperuit os
qu'il dort, il croit que toutdort, et il n'est éveillé suum abxque ullo termino : et descendent
que par le coup. Ne croyons pas néanmoins que fortes ejus , et populus ejus , et sublimes glo-
Dieu soit comme nous ; ne jugeons pas de lui par riosique ejus ad eum(Is., v. 12, 13, 14.).
nous mêmes. Vigilabo super eos in malum « Le luth et la harpe, les tambours et les flûtes
( Jehem., xliv. 27. ) : « Je veillerai sur eux pour » se trouvent avec le vin dans vos festins : vous
CHRÉTIENNE. 35
« n'êtes point attentifs à l'œuvre du Seigneur ; leetationibus consopitum :ut excitetur iste ad
» vous ne considérez point les ouvrages de ses quœrendam gratiam Dei, ut fiat sollicitus ,
» mains. C'est pour cela que mon peuple sera *i tanquam de somno evigilet , nonne manus
» emmené captif, parce qu'il n'a point eu l'in Dei excitat eum? sed tamen à quo sit exci-
telligence C'est pour cela que l'enfer a tatus ignorat.
» étendu ses entrailles et qu'il a ouvert sa gueule Vigilate, attendife (Marc, xiii. 33.) : « Veil-
» jusqu'à l'infini ; et tout ce qu'il y a de puis- » lez, prenez garde à vous. » Faire garde comme
»sant, d'illustre et de glorieux dans Israël avec dans une place de guerre ; garder les sens :
tout le peuple y descendra en foule. » « N'en pas laisser les portes sans une bonne
Une place confiée [à des soldats qui ne veillent » sentinelle 1. » Prendre garde à ce qui entre
pas est toujours en péril] : la négligence [du dans la place. Un espion avec, une mine inno
commandant la laisse] sans garde : elle est livrée cente , il gagne tantôt l'un , tantôt l'autre ; [ et la ]
aux ennemis en tant qu'en lui. Les trésors sont défection devient générale. Les grandes passions
déjà pillés : les hommes ne jugent que par les ont commencé par des désirs qui paroissoient
événements malheureux. innocents (S. Gregor. Nyss. , in Ecclesiast.
Ceux qui ont en garde votre vaisselle, vos Hom. vin. tom. i. p. 460, 46).).
pierreries, vos trésors, s'ils négligent de les gar Il faut savoir qui entre et qui sort; d'où vien
deries perdent en tant qu'en eux est, encore que nent ceux qui entrent, et où ils vont ;avec qui ils
le voleur ne vienne pas. On ne les châtie pas conversent, et ce qu'ils pratiquent : ainsi des dé
néanmoins toujours, parce que l'on n'aperçoit la sirs ; donc attention continuelle : Oculus meusde-
faute de cette négligence que quand le malheur prœdatus est animam meam(Lam. , m. 51.) :
est arrivé. Alors on crie, alors on s'échauffe : « J'ai livré mon âme en proie à mes yeux. »
la faute n'est pas qu'on ait pris, mais qu'on a Jamais se livrer aux affaires et aux occupa
laissé aller à l'abandon ; si on ne l'a fait plutôt , ç'a tions : s'y prêter avec un certain retour. L> quere
été bonheur et nou conduite. Les hommes pu filiis Isracl, et dices ad eos ut faciant sibi
nissent les fautes selon qu'ils les connoissent, et fimbrias per angulos palliorum ,ponentes in
Dieu de même. Il impute donc la négligence eis vittas hyacinthinas : quas cùm viderint
>fune âme qui se met à l'iibandon , comme une recordentur omnium mandatorum Domini,
perte déjà arrivée , parce qu'il connoit le mal de nec sequantur cogitationes suas et oculos per
la négligence. res varias fornicantes ( Num. , xv. 38 , 39 ) :
[Mais qui peut nous tirer du sommeil de celte « Parlez aux enfants d'Israël, et dites-leur qu'ils
négligence, si ce n'est la main de celui qui nous » se fassent des franges aux pans de leurs man-
sauve?] « Supposez un homme, dit saint Au- » teaux , et qu'ils ajoutent à la frange qui sera
, gustin ( In Ps. cvi. n. 4, tom. iv. col. 1206.) , » aux quatre coins de cet habit un ruban de
« qui d'abord ne cherche rien , qui vit selon le » couleur hyacinthe : afin que le voyant ils se
, vieil homme, avec une sécurité séduisante; qui » souviennent de tous les préceptes du Seigneur,
» s'imagine qu'après cette vie qui doit finir un » et qu'ils ne se laissent point aller à cet égare-
» jour, il n'y a plus rien à attendre pour lui : en » ment de leurs cœurs et de leurs yeux , par le-
» un mot représentez-vous un homme qui né- « quel ils se prostitueroient à divers objets. « Dé
« glige et abandonne entièrement les intérêts de fendu de suivre ses yeux, Per res varias forni
i son salut , dont le cœur est animé dans les plai- cantes : une âme prostituée à tous les objets,
» sirs du monde , et comme enseveli dans les que tous les objets emportent.
> délectations mortelles. Afin qu'un tel homme La réflexion : l'âme toujours attentive. Lu
» soit excité à implorer la grâce de Dieu, pour cernœ ardentes in manibus v estris (Luc.,
> qu'il commence à devenir soigneux, et qu'il xn. 35.). «Ayez dans vos mains des lampes
» s'éveille comme d'un sommeil, ne faut-il pas » ardentes. » Sur quoi Origène : Semper tibi
< que la main de Dieu le remue ? mais cependant ignis fidei, et lucerna scientiœ accensa sit
• il ignore encore par qui il a été éveillé : » Fac (Hom. iv. in Levit.) : « Que le feu de la foi
>.nim hominem primo nihil quœrentem , se- «brille toujours en vous, que la lampe dela
cundùm vitam veterem seductoriâ securitate » science y soit toujours ardente. » Invitaris
viventem, nihil putantem aliud esse post per hoc (per ritum precandi adorientem) ut
hanc vitam quandoque finiendam, negligen- ' àppo.j/s>jTOv Ojp&j. Bossuet a inséré dans son ma
tem quemdam et socordem, obrutum cor ha- nuscrit ces mois grecs tirés de saint Clément d'Alexandrie .
btnttm illecebris mundi, et mortiferis de- Edit. de Déforis,
U SUR LE JUGEMENT DERNIER.
orientent semper aspicias , unde tibi oritur
sol justitias, unde semper iumen(fidei) tibi
SECOND SERMON
nascitur... ut semper in scientiœ luce ver- POUR
seris, semper habeas diem fidei(Hom. ix. in Le-
vit.) : « Cet usage de prier vers l'orient vous LE I." DIMANCHE DE L'AVENT,
» invite à regarder sans cesse cet orient d'où se PRÊCHÉ DEVINT LE ROI ',
» lève toujours pour vous le soleil de justice ,
» d'où vous vient continuellement la lumière de SUR LE JUGEMENT DERNIER.
« la foi , afin que vous soyez toujours environnés Son objet, sa nécessité, ses effets. Confusion des
» de son éclat , que le jour de la foi luise sans pécheurs, qui amusent le monde par leurs vains
» cesse pour vous. » prétextes ; des hypocrites , qui font servir la piété
Ceux qui ne trouvent point de plus grande fa d'enveloppe et de couverture à leur malice ; des pé
tigue que de songer à ce qu'ils font ; ce n'est pas cheurs scandaleux, qui font trophée de leurs crimes.
une vie chrétienne , ni même raisonnable. Cette
attention n'est pas difficile : c'est une attention Tune videbunt Filinm hominis venientein in nubc, aim
du cœur , non de l'iniagination. potestate tnagnd et majestate.
Il ne faut pas dire à une mère qu'elle pense à Alors ils verront venir le Fils de l'homme sur une nuée,
son fils ; à une femme , à un mari qui lui est avec une grande puissance etune grande majesté (Lte,
cher. Elle ne fatigue pas son cerveau pour rap xXI. 27. ).
peler cette pensée à sa mémoire, son cœur le Encore que dans le moment que notre âme
fait assez; et celte pensée ne la fatigue pas, mais sortira du corps elle doive être jugée en dernier
la délecte et la soulage. ressort, et l'affaire de notre salut immuablement
Nox prœcessit, dies autem appropinquavit décidée ; toutefois il a plu à Dieu que nonobstant
Rom,\m. 12.) : «La nuit est déjà fort avancée, ce premier arrêt, nous ayons encore à craindre
» et le jour s'approche. » Marcher comme dans la un autre examen et une terrible révision de notre
lumière, comme étant toujours éclairés, comme procès au jugement dernier et universel. Car
étant vus de Dieu. comme l'âme a péchéconjointement avecle corps,
Non in comessationibus et ebrietatibus il est juste qu'elle soit jugée aussi bien que punie
(Ibid.,n.) :«Ne vous laissez point aller auxdé- avec son complice , et que le Fils de Dieu , qui a
» bauches ni aux ivrogneries. » Si on déteste pris la nature humaine toute entière , soumette
l'enivrement du vin , qui prend le cerveau par aussi l'homme tout entier à l'autorité de son tri
des fumées grossières , combien celui qui prend bunal. C'est pourquoi nous sommes tous ajour
le cœur par une attache délicate et intime, l'eni
nés après la résurrection générale pour compa-
vrement des passions?
roître de nouveau devant ce tribunal redoutable;
Non in eubilibus et impudicitiis ( Nom. , afin que tous les pécheurs étant appelés et repré
xin. 13.) : « Ne vous laissez point aller aux im-
sentés en corps et en âme , c'est-à-dire dans l'in
» pudicités ni aux dissolutions. » On a horreur de tégrité de leur nature, ils reçoivent aussi la mesure
ce mot d'impudicité ; il faut donc le détester avec
entière et le comble de leur supplice. Et c'est ce
toutes ses suites, tous ses préparatifs, tout son
qui donne lieu à ce dernier j ugement qui nous est
appareil, ces empressements, ces commerces se proposé dans notre évangile.
crets , ces intelligences, etc. Ne pas laisser pren
Mais pourquoi ces grandes assises , pourquoi
dre son cœur, etc.
cette solennelle convocation et cette assemblée
Induimini Dominum Jesum Christum générale du genre humain? Pourquoi, pensez-
(Ibid., 14.) : « Revêtez-vous de Notre-Sei-
vous , Messieurs , si ce n'est que ce dernier jour,
» gneur Jésus-Christ. «Mesdames, en vérité êtes- qui est appelé dans les saintes Lettres, « un jour
vous revêtues de Jésus-Christ? de sa modestie » d'obscurité et de nuage , un jour de tourbillon
dans votre luxe, de sa sincérité dans vos artifices, » et de tempête, un jour de calamité et d'an-
par lesquels vous détruisez et falsifiez tout, jus
» goisse, » y est aussi appelé « un jour de con-
qu'à votre visage , jusqu'à vous-mêmes ?
» fusion et d'ignominie (Sopu. , i. is. ) ? » Voici
une vérité éternelle : il est juste et très juste que
celui qui fait mal soit couvert de honte , que qui
conque a trop osé soit confondu; et que le
' En 1669 , c'est la date que porte le manuscrit.
SUR LE JUGEMENT DERNIER. 55

pécheur soit déshonoré non-seulement par les ils désireroient que Dieu ne fût pas; ils voudroient
autres, mais par lui-même, c'est-à-dire par la rou même le pouvoir croire ; ils voudroient pouvoir
geur de son front, par la confusion de sa face , par croire que Dieu n'est qu'un nom : ils disent
dans leur cœur , non par persuasion , mais par
le reproche public de sa conscience.
Cependant nous voyons que ces pécheurs , qui désir : Il n'y a pas de Dieu. « Insensés, dit saint
ont si bien mérité la honte, trouvent souvent le !, Augustin ( tract, xc. in Joan. n. 3, tom.
moyen de l'éviter en cette vie. Car ou ils cachent » m , col. 72 1 . ), qui , parce qu'ils sont déréglés ,
leurs crimes, ou ils les excusent, ou enfin bien loin » voudroient détruire la règle, et souhaitent
d'en rougir , ils les font éclater scandaleusement » qu'il n'y ait ni loi, ni justice à cause qu'ils ne
à la face du ciel et de la terre , et encore ils s'en « sont pas justes. » Je laisse encore ceux-ci, je
glorifient. C'est ainsi qu'ils tâchent d'éviter la veux croire qu'il n'y a aucun de mes auditeurs
honte, les premiers par l'obscurité de leurs ac qui soit si dépravé et si corrompu. Je viens à une
tions, les seconds par les artifices de leurs excuses, troisième manière de dire que Dieu n'est pas , de
et enfin les derniers par leur impudence. C'est laquelle vous avouerez que la plupart de mes au
pour cela que Dieu les appelle au grand jour de diteurs ne se peuvent pas excuser. Je veux parler
son jugement. Là ceux qui se sont cachés, seront de ceux qui, en confessant que Dieu est, le comp
découverts ; là ceux qui se sont excusés , seront tent néanmoins tellement pour rien , qu'ils pen
convaincus ; là ceux qui étoient si tiers et si inso sent en effet n'avoir rien à craindre , quand ils
lents dans leurs crimes, seront abattus et atterrés : n'ont que lui pour témoin. Ceux-là manifeste
etainsisera rendue à tous ces pécheurs, à ceux qui ment comptent Dieu pour rien ; et ils disent donc
trompent le monde , à ceux qui l'amusent par de en leur cœur : Il n'y a point de Dieu.
Eh ! qui de nous n'est pas de ce nombre? Qui
vains prétextes, à ceux qui le scandalisent ; ainsi ,
dis-je, leur sera rendue à la face de tout le genre de nous n'est pas arrêté dans une action malhon
nête par la rencontre d'un homme qui n'est pas
humain, des hommes et des anges, l'éternelle con
de notre cabale ? Et cependant de quel front sa
fusion, qui est leur juste salaire , leur naturel apa
vons-nous soutenir le regard de Dieu ? N'appor
nage qu'ils ont si bien mérité. tons pas ici l'exemple de ceux qui roulent en leur
PREMIER POINT1. esprit quelque noir dessein; tout ce qu'ils rencon
trent les trouble, et la lumière du jour et leur
« L'insensé a dit en son cœur : Il n'y a point
ombre même leur fait peur ; ils ont peine à porter
» de Dieu : » Dixit insipiens in corde êuo :
eux-mêmes l'horreur de leur funeste secret, et
Non est Deus ( P*., lu. 1 . ). Les saints docteurs
ils vivent cependant dans une souveraine tran
nous enseignent que nous pouvons nous rendre
quillité des regards de Dieu. Laissons ces tragi
coupables en plusieurs façons de cette erreur in
ques attentats, disons ce qui se voit tous les jours.
sensée. Il y a en premier lieu les athées et les
Quand vous déchirez en secret celui que vous
libertins, qui disent tout ouvertement que les
caressez en public ; quand vous le percez inces
choses vont à l'aventure, sans ordre, sans gouver
samment de cent plaies, par les coups mortels de
nement, sans conduite supérieure. Insensés, qui
votre dangereuse langue ; quand vous mêlez ar-
dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi
liticieusement le vrai et le faux pour donner de
ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas, et ravir
la vraisemblance à vos histoires malicieuses;
l'être à celui par lequel subsiste toute la nature !
quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un
11 y a peu de ces monstres : le nombre en est ami trop simple a versé tout entier dans votre
petit parmi les hommes ; quoique , hélas ! nous cœur , et que vous faites servir à vos intérêts sa
pouvons dire avec tremblement qu'il n'en paroît confiance , qui vous obligeoit à penser aux siens ;
toujours que trop dans le monde. Il y en a d'au combien de précautions pour ne point paroître ,
tres, dit le docte Théodoret ( /» Psalm. lu. 1, combien regardez-vous à droite et à gauche ? Et si
lot», i. p. 603. ),quinevontpasjusqu'àcetexcès vous ne voyez pas de témoin qui vous puisse re
de nier la Divinité ; mais pressés et incommodés
procher dans le monde votre lâcheté, si vous avez
dans leurs passions déréglées par ses lois qui les tendu vos piéges si subtilement qu'ils soient im
contraignent , par ses menaces qui les étonnent,
perceptibles aux regards humains , vous dites :
par la crainte de ses jugements qui les trouble,
Qui nous a vus ? Narraverunt ut absconde-
' Le commencement et la fin du premier point de ce rent laqueos, dixerunt : Quis videbit eos
sermon sont tirés presque mot pour mot de celui qui pré ( Ps., lxm. 4. ) ? « Ils ont consulté ensemble sur
cède : nous avons cru devoir laisser l'un et l'autre tets
qu'Us sont, plutôt que de les morceter. Edit. de Versaittes. » les moyens de cacher leurs piéges, et ils ont dit :
:,6 SUR LE JUGEMENT DERNIER.
« Qui pourra les découvrir? u Vous ne comprenez que les faux dévots et les hypocrites. Ce sont
donc pas parmi les royanis celui qui habite au ceux-ci, Messieurs , qui sont des plus pernicieux
ciel ? Et cependant entendez le même psalmiste : ennemis de Dieu , qui combattent contre lui sous
« Quoi 'celui qui a formé l'oreille n'écoute t-il pas, ses étendards. Nul ne ravilit davantage l'honneur
« et celui qui a fait les yeux est-il aveugle? » de la piété, que l'hypocrite qui la fait servir
Qui planlavit aurem non audict , aut qui d'enveloppe et de couverture à sa malice. Nul ne
finœilocutum non considérat (Ps., xciii., 9. )? viole la sainte majesté de Dieu d'une manière
Au contraire ne savez- vous pas qu'il est tout plus sacrilége que l'hypocrite, qui s'autorisant
vue, tout ouïe, tout intelligence? que vos pen de son nom auguste , lui veut donner part à ses
sées lui parlent , que votre cœur lui dit tout, que crimes, et le choisit pour protecteur de ses vices,
voire conscience est sa surveillante et son témoin lui qui en est le censeur. Nul donc ne trouvera
contre vous? Et cependant sous ces yeux si vifs Dieu juge plus sévère que l'hypocrite, qui a en
et sous ces regards si perçants, vous jouissez sans trepris de le faire en quelque façon son complice.
Inquiétude du plaisir d'être caché? N'est-ce pas Mais ne parlons pas toujours de ceux qui con
le compter pour rien , et « dire en son cœur in- trefont les religieux. Le monde a encore d'au
» sensé : Il n'y a point de Dieu ? » Dixit insi- tres hypocrites N'y a-t-il pas des hypocrites
, piens in corde suo : Non est Deus. d'honneur, des hypocrites d'amitié, des hypo
Il n'est pas juste , Messieurs , que les pécheurs crites de probité et de bonne foi , qui en ont tou
se sauvent toujours à la faveur des ténèbres, de jours à la bouche les saintes maximes, mais pour
la honte qui leur est due. Non, non, que ces être seulement des lacets aux simples et des piéges
femmes infidèles et que ces hommes corrompus aux innocents; si accommodants , si souples et
se couvrent, s'ils peuvent , de toutcs les ombres si adroits, qu'on donne dans leurs filets, et
de la nuit, et enveloppent leurs actions déshon- ceux même qui les connoissent ? Il faut qu'ils
nêtcs dans l'obscurité d'une intrigue impénétra soient confondus. Venez donc, abuseurs publics,
ble ; si faut-il que Dieu les découvre un jour et toujours contraints , toujours contrefaits , lâches
qu'ils boivent la confusion ; car ils en sont di et misérables captifs de ceux que voulez cap
gnes. C'est pourquoi il a destiné ce dernier jour tiver ; venez , qu'on lève ce masque et qu'on
« qui percera les ténèbres épaisses , et manifes- vous ôte ce fard : mais plutôt il faut le laisser
» tera , comme dit l'apôtre, les conseils les plus sur votre face confuse , afin que vous paraissiez
» cachés : » Qui et illuminabit abscondita te- doublement horribles, comme une femme fardée
nebrarum, et manifestabit consilia cordium et toujours plus laide , dans laquelle on ne sait
( I. Cor., iv. 5.). Alors quel sera l'état des grands ce qui déplaît davantage, ou sa laideur ou son
du monde qui ont toujours vu sur la terre et leurs fard. Ainsi viendront rougir devant Jésus-Christ
sentiments applaudis et leurs vices mêmes adorés? tous ces trompeurs vainement fardés; ils vien
Que deviendront ces hommes délicats , qui ne dront, dis-je, rougir non-seulement de leur crime
peuvent supporter qu'on connoisse leurs défauts, caché , mais encore de leur honnêteté apparente.
qui s'inquiètent, qui s'embarrassent , qui se dé Us viendront rougir encore une fois de ce qu'ils
concertent quand on leur découvre leur foible? ont assez estimé la vertu pour la faire servir de
Alors, dit le prophète Isaïe, « les bras leur tom- prétexte, de montre et de parade, et ne l'ont
» beront de foiblesse : » Omnes manus dissol- pas toutefois assez estimée pour la faire servir de
centur; « leur cœur angoissé défaudra : » Omne règle. Ergo et tu confundere, et porta igno-
cor hominis contabescet : « un chacun scracon- miniam tuam ( Ezecii., xvi. 52. ) : « Et vous
» fus devant son prochain : » Unusquisque stu- » soyez aussi confus, et portez votre ignominie. »
pebil ad proximum suum ( Is., xnt. 7, 8. ) : Si cependant ils marchent la tête levée, et
>• Les pécheurs mêmes se feront honte mutuelle- jouissent apparemment de la liberté d'une bonne
» ment, leurs visages seront enflammés : » facies conscience , s'ils trompent le monde , si Dieu dis
combustœ vultus eorum ( t'zech., xvi. 52. ) , simule , qu'ils ne pensent pas pour cela avoir
tant leur face sera toute teinte et toute couverte échappé ses mains. Il a son jour arrêté , il a son
de la rougeur de la honte! O ténèbres trop heure marquée , qu'il attend avec patience.
courtes ! ô intrigues mal lissues ! ô regard de Dieu Pourrai-je bien vous expliquer un si grand
trop perçant et trop injustement méprisé ! ô vices mystère par quelque comparaison tirée des choses
mal cachés ! ô honte mal évitée. humaines ? Comme un roi qui sent son trône af
Mais de tous les pécheurs qui se cachent, au fermi et sa puissance établie, s'il apprend qu'il se
cuns ne seront découverts avec plus de honte fait contre Son service quelques secrètes prati
SUR LE JUGEMENT DERNIER. 57
ques (car il est malaisé de tromper un roi qui a histoire faite à plaisir. Ce que vous pensiez avoir
les yeux ouverts, et qui veille J , il pourroit étouf- vu si distinctement, n'est plus qu'une masse in
fer dans sa naissance cette cabale découverte ; forme et confuse, où il neparoît ni commencement
mais assuré de lui-même et de sa propre puis ni fin ; et celte vérité si bien démêlée est tout à
sance, il est bien aise de voir jusqu'où iront coup disparue î Qui totumjam deprehendendo
les téméraires complots de ses sujets infidèles, viderat, tergiversatione pratœ defensionis il-
et ne précipite pas sa juste vengeance, jusqu'à lusui, totum pariter ignorat ( Ibid. ). Cet
ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où il a homme que vous croyiez si bien convaincu, étant
résolu de les arrêter. Ainsi et à plus forte raison ainsi retranché et enveloppé en lui-même, ne vous
ce Dieu tout-puissant, souverain arbitre et dispen présente plus que des piquants; il s'arme à son
sateur des temps, qui du centre de son éternité tour contre vous, et vous ne pouvez plus le tou
développe tout l'ordre des siècles , et qui devant cher sans que votre main soit ensanglantée, je
l'origine des choses a fait la destination de tous veux dire sans que votre honneur soit blessé par
les moments selon les conseils de sa sagesse , à mille sanglants reproches contre votre injurieuse
plus forte raison , chrétiens , n'a-t-il rien à préci crédulité et contre vos soupçons téméraires.
piter ni à presser. Les pécheurs sont sous ses C'est ainsi que font les pécheurs : ilssecachent,
yeux et sous sa main. Il sait le temps qu'il leur s'ils peuvent, comme fit Adam ; et s'ils ne peu
a donné pour se repentir et celui où il les attend vent pas se cacher non plus que lui, ils ne lais
pour les confondre. Cependant, qu'ils cabalent, sent pas toutefois de s'excuser à son exemple.
qu'ils intriguent , qu'ils mêlent le ciel et la terre Adam , le premier de tous les pécheurs, aussitôt
pour se cacher dans la confusion de toutes choses , après son péché s'enfonce dans le plus épais de la
ils seront découverts au jour arrêté , leur cause forêt, et voudrait pouvoir cacher et lui et son
sera portée aux grandes assises générales de Dieu, crime. Quand il se voit découvert , il a recours
où comme leur découverte ne pourra être empê- aux excuses. Ses enfants, malheureux héritiers
ch>'e par aucune adresse, aussi leur conviction ne de son crime , le sont aussi de ses vains prétextes.
pourra être éludée par aucune excuse. C'est ma se Ils disent tout ce qu'ils peuvent, et quand ils ne
conde partie , que je joindrai pour abréger avec la peuvent rien dire, ils rejettent toute leur faute sur
troisième dans une même suite de raisonnements. la fragilité de la nature, sur la violence de la pas
sion , sur la tyrannie de l'habitude. Ainsi on n'a
SECOND POINT. plus besoin de se tourmenter à chercher des ex
Le grand pape saint Grégoire, dans la troi cuses, le péché s'en sert à lui-même et prétend
sième partie de son Pastoral , compare les pé se justifier par son propre excès. Mais quand
cheurs à des hérissons. Lorsque vous êtes éloigné, aurai-je achevé , si je me laisse engager à ce dé
dit-il, de cet animal , et qu'il ne craint pas d'être tail infini des excuses particulières? Il suffit de
pris , vous voyez sa tête , ses pieds et son corps ; dire en général : Tous s'excusent, tous se défen
quand vous approchez pour le prendre , vous ne dent ; ils le font en partie par crainte, en partie
trouvez plus qu'une masse ronde qui pique de aussi par orgueil , et en partie par artifice. Ils se
tous côtés, et celui que vous découvriez de loin trompent quelquefois eux-mêmes, et ils tâchent
tout entier, vous le perdez tout à coup aussitot après de tromper les autres. Quelquefois con
que vous le tenez entre vos mains : Intra tenen- vaincus en leur conscience de l'injustice de leurs
tismanus lotum simul amiltitur, quod to- actions , ils veulent seulement amuser le monde
1wn simul antè videbatur(S. Grec. Macs., par des raisons colorées ; puis se laissant emporter
Pastor. part. m. cap. xi. tom. ii col. 4$.). eux-mêmes à leurs belles inventions, en les débi
C'est l'image, dit saint Grégoire , de l'homme pé tant ils se les impriment dans l'esprit, et adorent
cheur qui s'enveloppe dans ses raisons et dans le vain fantôme qu'ils ont supposé pour tromper
ses excuses. Vous avez découvert toutes ses me le monde, en la place de la vérité; tant l'homme
nées, et reconnu distinctement tout l'ordre du se joue soi-même et sa propre conscience : Adeo
crime ; vous en voyez les pieds , le corps et la nostram quoque conscientiam ludimus, dit
tête. Aussitôt que vous pensez le convaincre en le grave Tertullien ( ad Nat. lib. 1. n. 16 ).
lui racontant ce détail , il retire ses pieds , il cou Dieu est lumière, Dieu est vérité, Dieu est
vre tous les vestiges de son entreprise ; il cache justice. Sous l'empire de Dieu, ce ne sera ja
sa tête, il recèle profondément ses desseins; il mais par de faux prétextes, mais par une humble
enveloppe son corps, c'est-à-dire toute la suite reconnoissance de ses péchés , qu'on évitera la
de son intrigue dans le tissu aetukieux d'une honte éternelle qui en est le juste salaire. Tout
58 SUR LE JUGEMENT DERNIER.
sera manifesté devant le tribunal de Jésus-Christ. et celari non poterit ( Jerem. xlix. 10. ).
Une lumière très claire de justice et de vérité sor Mais réveillez vos attentions pour entendre ce
tira du trône, dans laquelle les pécheurs verront qui servira davantage à la conviction et à la con
qu'il n'y a point d'excuse valable [tour colorer leur fusion des impies : les justes qu'on leur produira,
rébellion ; mais que le comble du crime, c'est l'au les gens de bien qui leur seront confrontés. C'est
dace de l'excuser et la présomption de le défendre. ici que ces péchés trop communs, hélas ! trop
Car il faut, Messieurs, remarquer ici une doc aisément commis, trop promptement excusés;
trine importante : c'est qu'au lieu que dans cette péchés qui précipitent tant d'âmes et qui causent
vie notre raison vacillante se met souvent du parti dans le genre humain des ruines si épouvantables ;
de notre cœur dépravé ; dans les malheureux ré péchés qu'on se pardonne toujours si facilement,
prouvés il y aura une éternelle contrariété entre et qu'on croit avoir assez excusés, quand on les
leur esprit et leur cœur. L'amour de la vérité appelle péchés de fragilité ; ah ! ces péchés désor
et de la justice sera éteint pour jamais dans la mais ne trouveront plus aucune défense. Car il y
volonté de ces misérables, et toutefois à leur honte, aura le troupeau d'élite, petit à la vérité à compa
toujours la connoissance en sera très claire dans raison des impies, grand néanmoins et nombreux
leur esprit. C'est ce qui fait dire à Tertullien cette en soi, dans lequel il paroîtra des âmes fidèles, qui
parole mémorable dans le livre du témoignage de dans la même chair et dans les mêmes tentations
l'âme : Merito omnis anima et rea et testis est ont néanmoins conservé sans tache, ceux-là la fleur
(de testimon. Anim. sub. fin. ». 6. ). « Toute sacrée de la pureté, et ceux-ci l'honnêteté du lit
» âme pécheresse, dit ce grand homme , est tout nuptial. D'autres aussi vous seront produits. Ceux-
» ensemble et la criminelle et le témoin. » Crimi là sont à la vérité tombés par foiblesse ; mais s'étant
nelle par la corruption de sa volonté , témoin par aussi relevés, ils porteront contre vous ce temoi
la lumière de sa raison : criminelle parla haine de gnage fidèle , que malgré la fragilité ils ont toujours
la justice, témoin par la connoissance certainede ses triomphé autant de foisqu'ils ont voulu combattre;
lois sacrées : criminelle parce qu'elle est toujours et comme dit Julien Pomère, « ils montreront par
obstinée au mal , témoin parce qu'elle condamne » ce qu'ils ont fait ce que vous pouviez faire à leur
toujours son obstination. Effroyable contrariété » exemple aussi bien qu'eux : » Cum fragilitate
et supplice insupportable ! C'est donc cette con carnis in carne viventes , fragilitatem carnis
noissance de la vérité qui sera la source immor in carne vincentes, quod fecerunt , utique fieri
telle d'une confusion infinie. C'est ce qui fait dire au pos.ii' docuerunt( de Vit. cont., lib. m. cap. xn.).
prophèle : Alix evigilabunt in opprobrium ut Pensez ici , chrétiens , ce que vous pourrez ré
videant temper (Daniel, xii. 2.). « Plusieurs pondre ; pensez-y pendant qu'il est temps et que
» s'éveilleront à leur honte pour voir toujours. » la pensée en peut être utile. N'alléguez plus vos
Ceux qui s'étoient appuyés sur des conseils accom foi blesses, ne mettez plus votre appui en votre fra
modants et sur des condescendances flatteuses, qui gilité. La nature étoit foible, la grâce étoit forte.
pensoient avoir échappé la honte, et s'étoient en Vous aviez une chair qui convoitoit contre l'es
dormis dans leurs péchés à l'abri de leurs excuses prit ; vous aviez un esprit qui convoitoit contre la
vainement plausibles, « s'éveilleront tout à coup chair. Vous aviez des maladies ; vous aviez aussi
» à leur honte pour voir toujours : » Evigilabunt des remèdes dans les sacrements. Vous aviez un
ut videant semper. Et qu'est-ce qu'ils verront tentateur; mais vous aviez un Sauveur. Les ten
toujours? Cette vérité qui les confond, cetle vérité tations étoient fréquentes ; les inspirations ne l'é-
qui les juge. Alors ils rougiront doublement et de toient pas moins. Les objets étoient toujours pré
leurs crimes et de leurs excuses. La force de la vé sents, et la grâce étoit toujours prête; et vous
rité manifeste renversera leurs foibles défenses, pouviez du moins fuir ce que vous ne pouviez
et leur ôiant à jamais tous les vains prétextes dont pas vaincre. Enfin, de quelque côté que vous vous
ilsavoient pensé pallier leurs crimes, elle ne leur tourniez , il ne vous reste plus aucune défaite ,
laissera que leur péché et leur honte. Dieu s'en aucun subterfuge, ni aucun moyen d'évader; vous
glorifie en ces mots par la bouche de Jérémie : êtes pris et convaincu. C'est pourquoi le prophète
Viscooperux Esau; j'ai dépouillé le pécheur, Jérémie dit que les pécheurs seront en ce jour
j'ai dissipé les fausses couleurs par lesquelles il comme ceux qui sont surpris en flagrant délit :
avoit voulu pallier ses crimes; j'ai manifesté Quomodo confunditur fur, quando deprehen-
ses mauvais desseins si subtilement déguisés, ditur (Jerem., u. 2C). « Comme un voleur est
et il ne peut plus se couvrir par aucun prétexte : » confus quand il est surpris dans son vol. » Il ne
Pitçooperui Esau, revelavi abscondita ejus , peut pas nier le fait, il ne peut pas l'excuser ; il
SUR LE JUGEMENT DERNIER. 59
ne peut ni se défendre par la raison ni s'échapper milient bientôt par la pénitence, est réservée dans
par la fuite. « Ainsi, dit le saint prophète , seront le jugement cette dérision, cotte moquerie terrible,
• étonnés, confus, interdits les ingrats enfants et cette juste et inévitable insulte d'un Dieu ou
» d'Israël : » Sic confusi sunt domus Isracl. tragé. Car qu'y a-t-il de plus indigne? Nous les
Nul n'échappera cette honte. Car écoutez le pro voyons tous les jours dans le monde, ces pé
phète : « Tous , dit-il , seront confus , eux et leurs cheurs superbes, qui, avec la face et le front d'une
» rois et leurs princes, et leurs prêtres, et leurs pro- femme débauchée, osent, je ne dis plus excuser,
»phètes: » Ipsi et reges eorutn , principes et mais encore soutenir leurs crimes. Ils ne trouve
mcerdotes et prophetœ eorutn (Ibid.). Leurs raient pas assez d'agrément dans leur intempé
rois ; car ils trouveront un plus grand roi et une rance, s'ils ne s'en vantoient publiquement, « s'ils
plus haute majesté : leurs princes ; car ils perdront » ne la faisoient jouir, dit Tertullien, de toute la
leur rang dans cette assemblée, et ils seront pêle- » lumière du jour et de tout le témoignage du
mêle avec le peuple : leurs prêtres ; car leur sacré » ciel : » Delicta vestra et loco omni et luce
caractère et leur sainte onction les condamnera : omni et universâ cœli conscientiâ fruuntur
leurs prophètes , leurs prédicateurs, ceux qui leur (ad. Nat. , lib. 1. n. iC). « Ils annoncent leurs
ont porté les divins oracles ; car la parole qu'ils » péchés comme Sodome , » disoit un prophète :
ont annoncée sera en témoignage contre eux. Peccatutn suum sicut Sodoma prœdicaverunt
« L'homme paroîtra, dit Tertullien, devant le trône (ls., m. 9.), et ils mettent une partie de leur gran
' de Dieu, n'ayant rien à dire : » Et stabit ante deur dans leur licence effrénée. Il me souvient en
aulasDeinihil habens dicere (de testim. Ani•n. ce lieu de ce beau mot de Tacite, qui, parlant des
n. t.). Nous resterons interdits et si puissamment excès de Domitien après que son père fut parvenu
convaincus, que même nous n'aurons pas cette mi à l'empire dit que « sans se mêler d'affaires publi-
sérable consolation de pouvoir nous plaindre: Sic » ques il commença seulement à faire le tils du
tonfu•i erunt domus Isracl, ipsi et reges, etc. « prince par ses adultères et par ses débauches : »
Mais, Messieurs, quand j'appellerais à mon se Nihil quidquam pubtici tnuneris attigerat ;
cours les expressions les plus fortes et les figures les sed stupris et adulteriis filium principis age-
plus violentes de la rhétorique, je ne puis assez bat. (Tacit., Hist. I. iv. ).
expliquer quelle sera la confusion de ceux dont les Ainsi nous les voyons ces emportés qui se plai
crimes scandaleux ont déshonoré leciel et la terre. sent à faire les grands par leur licence, qui s'ima
Vous voyez que je suis entré dans ma troisième ginent s'élever bien haut au> dessus des choses
partie , que je veux conclure en peu de paroles , humaines par le mépris des lois, à qui la pudeur
mais par des raisons convaincantes. Pour en poser même semble une foiblesse indigne d'eux, parce
les fondements , je remarquerai , Messieurs , que qu'elle montre dans sa retenue quelque apparence
cetle honte que Dieu réserve aux pécheurs en son de crainte ; si bien qu'ils ne font pas seulement
jugement, a plusieurs degrés et nous est indifférem un sensible outrage , mais une insulte publique à
ment exprimée dans son Ecriture. Elle nous dit l'Eglise, à l'Evangile, à la conscience des hommes.
très souvent, et nous en avons déjà cité les passages, De tels pécheurs scandaleux corrompent les bon
qu'il confondra ses ennemis , qu'il les couvrira nes mœurs par leurs pernicieux exemples. Ils dés
d'ignominie. C'est ce qui sera commun à tous les honorent la terre, et chargent de reproches, si
pécheurs. Mais nous lisons aussi dans les saints je l'ose dire, la patience du Ciel, qui les souffre
prophètes que Dieu et ses serviteurs se riront trop long-temps. Mais Dieu saura bien se justifier
d'eux, qu'il leur insultera par des reproches mêlés d'une manière terrible , et peut-être dès cette vie
de dérision et de raillerie , etquenon content de les par un châtiment exemplaire. Que si Dieu durant
découvrir et de les convaincre , comme nous avons cette vie les attend à pénitence, si manque d'écou
déjàdït , îl les immoleraà lariséedetoutl'univers. ter sa voix ils se rendent dignes qu'il les réserve à
Je pense pour moi, Messieurs, que cette dérision son dernier jugement, ils y boiront non-seulement
est le propre et véritable partage des pécheurs le breuvage de honte éternelle qui est préparé à
publies et scandaleux. Tous les pécheurs trans tous les pécheurs, mais encore « ils avaleront, dit
gressent la loi; tous aussi méritent d'être confon » Ezéchiel, la coupe large et profonde de dérision
dus : mais tous n'insultent pas publiquement à la » et de moquerie, et ils seront accablés par
sainteté de la loi. Ceux-là s'en moquent, ceux-là » les insultes sanglantes de toutes les créa-
lui insultent , qui font trophée de leurs crimes , » tures : » Calicemsororistuœ bibesprofundum
et les font éclater sans crainte à la face du ciel et et lui uni ; eris in derisum et in subsanna-
de la terre. A ces pécheurs insolents, s'ils ne s'hu tionem, quas capacissima (Ezecu., xxiii. 32.J,
60 EXORDE SUR LES HUMILIATIONS DE J.-C.
Tel sera le juste supplice de leur impudence. du genre humain qu'il vous a commise. C'est par
Prévenons, Messieurs, celle honte qui ne s'ef là que nous vous verrons toujours Roi, toujours
facera jamais. Car ne nous persuadons pas que auguste , toujours couronné, et dans la terre et au
nous recevrons seulement à ce tribunal une con ciel ; et c'est la félicité que je souhaite à votre Ma
fusion passagère ; au contraire nous devons enten jesté , au nom du Père , et du Fils, et du Saint-
dre , dit saint Grégoire de Nazianze, que par la vé Esprit. Amen.
rité immuable de ce dernier jugement, Dieu
imprimera sur nos fronts « une marque éternelle EXORDE
» d'ignominie : » Notatn ignominiœ sempiter-
nam (Orat.xv., 1om.i,pag. 230.)i. Et, ajoute D'UN AUTRE SERMON.
saint Jean Chrysostême, cette honte sera plus ter POUR LE MÊME DIMANCHE.
rible que tous les autres supplices. Car c'est par
Gloire qui doit suivre les humiliations volontaires
elle. mes frères, que le pécheur, chargé de ses cri du Sauveur.
mes et poursuivi sans relâche par sa conscience ,
ne pourra se souffrir soi-même, et il cherchera le Tune videbunt Fitium hominis venientem In nube , ciim
néant, et il ne lui sera pas donné. O mes frères, potestatt maijnd el majestate.
que la teinture de cette honte, si je puis parler de la Ators ils verront le Fils de l'homme venir sur une
sorte , sera inhérente alors ! O qu'il nous est aisé nuée, avec une grande puissance et une grande gloire
maintenant de nous en laver pour jamais ! Allons (Lue., xxi. 27.).
rougir, mes Frères, dans le tribunal de la péni Il va cette différence, parmi beaucoup d'autres,
tence. Hé ! ne désirons pas qu'on y plaigne tou entre la gloire de Jésus-Christ et celle des grands
jours noire faiblesse. Qu'on la blâme, qu'on la du monde , que la bassesse étant en ceux-ci du
reprenne, qu'on la réprime, qu'on la châtie. fond même de la nature , et la gloire accidentelle
Letemps est court, dit l'apôtre (t. Cor. ,vn- et comme empruntée, leur élévation est suivie
29.), et l'heure n'est pas éloignée. Je ne dis pas d'une chute inévitable et qui n'a point de retour :
celle du grand jugement, car le Père s'est réservé au lieu qu'en la personne du Fils de Dieu, comme
ce secret , mais je dis l'heure de la mort , en la la grandeurest essentielle et la bassesse empruntée,
quelle sera fixé notre état. En tel état que nous ses chutes qui sont volontaires, sont suivies d'un
serons morts, en cet état immuable nous serons re état de gloire certain et d'une élévation toujours
présentés au grand jour de Dieu. O quel renverse permanente. Ecoutez comme parle l'Histoire sainte
ment en ce jour! O combien descendront des hautes de ce grand roi de Macédoine, dont le nom même
places ! O combien chercheront leurs anciens litres, semble respirer les victoires el les triomphes. En
regretteront vainement leur grandeur perdue i O ce temps, Alexandre, fils de Philippe, défit des
quelle peine de s'accoutumer à celle bassesse ! armées presque invincibles, prit des forteresses
Fasse le Dieu que j'adore, que tant de grands qui imprenables, triompha des rois, subjugua les peu
m 'écoutent ne perdent pas leur rang en ce jour ! ples, et toute la terre se tut devant sa face, saisie
Que cet auguste Monarque ne voie jamais tom d'étonnement et de frayeur ( 1. Macuab. t.). Que
ber sa couronne ; qu'il soit auprès de saint Louis ce commencement est superbe, auguste! mais
qui lui tend les bras et qui lui montre sa place. voyez la conclusion. Et après cela, poursuit le texte
O Dieu ! que celte place ne soit point vacante ! de l'historien sacré, il tomba malade, et se sentit
Que celui-là soit haï de Dieu et des hommes qui ne défaillir, et il vit sa mort assurée; et il partagea
souhaite pas sa gloire , même sur la terre, et qui ne ses états que la mort lui alloit ravir, et ayant régné
veut pas h procurer de toutes ses forces par ses fi douze ans il mourut. C'est à quoi aboutit toute cette
dèles services. Dieu saitsur ce sujet les vœux de mon gloire : là se termine l'histoircdu grand Alexandre.
cœur. Mais, Sire, je trahis votre Majesté et je lui L'histoire de Jésus-Christ ne commence pas à la
suis infidèle , si je borne mes souhaits pour vous vérité d'une manière si pompeuse, mais elle ne
dans celte vie périssable. Vivez donc heureux , finit pas aussi par celle nécessaire décadence. Il
fortuné, victorieux de vos ennemis, père de vos est vrai qu'il y a des chutes. Il est comme tombé
peuples. Mais vivez toujours bon et toujours juste ; du sein de son Père dans celui d'une femme mor
vivez toujours humble et toujours pieux, toujours telle , de là dans une étable, el de là encore par
prêt à rendre compte à Dieu de cette noble partie divers degrés de bassesse jusqu'à l'infamie de la
> C'est dans la conscience même , h ru euntilân . que croix , jusqu'à l'obscurité du tombeau. J'avoue
saint Grégoire veut que soit imprimée cette note d'une qu'on ne pou voit pas tomber plus bas : aussi n'est-
éternelle ignominie. Edit. de Défuris. ce pas là le terme où il aboutit ; mais celui d'où il
FONDEMENTS DE LA VENGEANCE DIVINE. 61
commence h se relever. Il ressuscite, il monte aux struite par le Saint-Esprit et très savante en ses
deux, il y entre en possession de sa gloire ; et afin voies , elle sait qu'il veut ébranler les âmes avant
que cette gloire qu'il y possède soit déclarée à tout que de les rassurer , et donner de la terreur avant
l'univers, il en viendra un jour en grande puis que d'inspirer de l'amour.
sance juger les vivants et les morts. Entrons, chrétiens, dans ses conduites: re
C'est cette suite mystérieuse des bassesses et des gardons Jésus-Christ comme juge avant que de le
grandeurs de Jésus-Christ, que l'Eglise a dessein regarder comme Sauveur. Voyon=-!e descendre
de nous faire aujourd'hui remarquer, lorsque dans dans les nuées du ciel avec cetle majesté redou
ce temps consacré à sa première venue dans l'in table, avant quede contempler cette douceur, ces
firmité de notre chair, elle nous fait lire d'abord condescendances, ces tendresses inlinies pour le
l'évangile de sa gloire et de son avénement ma genre humain , qui nous paroitront bientot dans
gnifique, afa'n que nouscontemplions ces deux étals sa sainte et bienheureuse naissance.
dissemblables dans lesquels il lui a plu de paroi tre Que si vous pensez peut-ctre que le jugement a
au monde : premièrement le jouet , et ensuite la deux parties, et que si les méchants y sont con
terreur de ses ennemis : là jugé comme un crimi damnés au feu élernel , les bons aussi y sont re
nel; ici juge souverain de ses juges mêmes. Sui cueillis dans un éternel repos, écoutez ce que dit
vons, Messieurs , les intentions de l'Eglise": avant Jésus-Christ lui-même. « Celui qui croit, dit il, ne
que de contempler combien Jésus Christ est venu » sera point jugé ( Juan., m. 18.): «il ne dit pas
foible ; considérons aujourd'hui combien il ap- qu'il ne sera point condamné, mais qu'il ne sera
paroitra redoutable; et prions la divine Vierge, point jugé ; afin que nous entendions que ce qu'il
dans laquelle il s'est revêtu miséricordieuse- veut nous l'aire comprendre principalement dans
ment de notre foiblesse , de vouloir nous mani le jugement dernier, c'est sa rigueur implacable,
fester le mystère de sa grandeur, en lui disant et cette terrible exécution de la dernière sentence
ivec l'ange : Ave. qui sera prononcée contre les rebelles.
Qui me donnera , chrétiens , des paroles assea
TROISIÈME SERMON efficaces pour pénétrer votre cœur et percer vos
chairs de la crainte de ce jugement ? 0 Seigneur ,
parlez vous-même dans cette chaire : vous seul
LE I.« DIMANCHE DE LAVENT. avez droit d'y parler , et jamais on n'y doit enten
dre que votre parole. Mais, mes frères, dans
Fondements de la vengeance divine. Le pécheur cetle action où il s'agit de représenter ce que
accablé par la puissance infinie contre laquelle il
s'est soulevé , immolé à cette bonté étonnante qu'il Dieu fera de plus grand et de plus terrible, je
a méprisée, dégradé et asservi à une dure et insup m'astreins plus que jamais à le faire parler tout
portable tyrannie, parcette majesté souveraine qu'il seul par son Ecriture. Plaise à son saint et divin
a outragée. Esprit deparier au dedans des cœurs, pendant
que je parlerai [aux oreilles du corps ] ! C'est la
Ivuns es , Domine , et rectum judicium tuum. grâce que je lui demande par, etc.
Quod si nec sic volueritis disciplinant , sed
Seigneur, vous êtesjuste, et votre jugement est droit ambulaveritis ex adverso mihi , ego quoque
(?*., cxvm. 137. ).
contra vos adversùs incedam et perculiam
La crainte précède l'amour , et Dieu fait mar vos septies propter peccata vestra... et ego in
cher devant sa face son esprit de terreur avant cedam contra vos in furore contrario... Et
que de répandre dans les cœurs l'esprit de charité conteram svperbiam duritiœ vestrœ Et
et de grâce. Il faut que l'homme apprenne a abominabitur vos anima mea(Lev., xxvi. 23,
trembler sous sa main suprême et à craindre ses 28, 29, 30.) : « Que si étant avertis, vous ne
jugements avant que d'être porté à la confiance : » voulez pas encore vous soumettre à la discipline,
autrement cette confiance pourroit dégénérer en » mais que vous marchiez directement contre
témérité et se tourner en une audace insensée. » moi , je marcherai aussi directement contre
Le Sauveur paroîtra bientôt plein de vérité et » vous T je vous frapperai sept fois , c'est-à-dire
de grâce. Il vient apporter la paix , il vient » sans fin et sans nombre pour vos péchés , et je
exciter l'amour, il vient établir la conliance. Mais » briserai votre superbe et indomptable dureté ,
l'Eglise qui est occupée, durant ce temps de l'A- « et mon âme vous aura en exécration. » [ Le
vcnt,à lui préparer ses voies, fait marcher la texte du Dcutéronome] est plus court, mais non
crainte devant sa face ; parce que toujours in moins terrible : Sicut lœtatus est Dominus bene
62 SUR LES FONDEMENTS
vobis faciens vosque multiplicans, sic lœtabi- querait quelque chose à la gloire de son empire ,
tur subvertens nique disperdens ( Deut . , s'il n'a v oit des sujets volontaires , et c'est pour
xxviii. 03.) : « Comme le Seigneur s'est réjou1 quoi il a fait les créatures raisonnables et intel
» en vous accroissant et en vous faisant du bien, ligentes, qui étant déjà à lui par leur naissance ,
» ainsi il se réjouira en vous ravageant et en vous fussent capables encore de s'engager à lui obéir
» renversant de fond en comble. » Mais voici une par leur volonté , et de se soumettre à son empire
troisième menace qui met le comble aux maux des par un consentement exprès. Cette vérité impor
pécheurs : Eo quod non servieris Domino Deo tante nous est magnifiquement exprimée dans le
tuo in gaudio cordisque lœtitid propler re- livre de Josué , où nous voyons que ce fidèle ser
rum omnium abundantiam , servies inimico viteur de Dieu ayant assemblé le peuple , leur dit
tuo quem immittet tibi Dominus , in fame ( ces paroles : « Si vous n'êtes pas contents de scr-
et siti,et nuditale , et omni penurid ;etponct » vir le Seigneur, l'option vous est déférée : »
jugum ferreum super cervicem tuam donec Optio vobis datur. « Choisissez aujourd'hui ce
te conferat (Ibid. , 47, 4S.) : « Puisque vous » qu'il vous plaira, à quel maître vous voulez
» n'avez pas voulu servir le Seigneur votre Dieu » servir , et déterminez à qui vous avez résolu de
« dans la joie et l'allégresse de votre cœur au » vous soumettre : » Eligite hodie quodplacet,
» milieu de l'abondance de toute sorte de biens , cui potissimùm servire debeatis (Jos. , xxiv.
» vous servirez à votre ennemi que le Seigneur 15. ). Et tout le peuple répondit : «A Dieu ne
«enverra contre vous, dans la faim, dans la » plaise que nous quittions le Seigneur ; au cou-
» soif, dans la nudité, et dans une extrême di- » traire , nous voulons le servir , parce que c'est
» sette ; et cet ennemi cruel mettra sur vos épaules » lui en effet qui est notre Dieu. » Josué ne se
» un joug de fer par lequel vous serez brisés. » contente pas de cette première acceptation , et re
[ Je veux ] suivre l'Ecriture de mot à mot et prenant la parole, il dit au peuple : « Prenez
de parole à parole : il ne faut point que l'homme » garde à quoi vous vous engagez ; vous ne pourrez
parle , et je ne veux pas ici contrefaire la voix de » servir le Seigneur , ni subsister devant sa face ;
Dieu ni imiter le tonnerre. Pour joindre ces trois » parce que Dieu est, foi f, saint et jaloux , et il ne
passages , [ réunissons ] trois caractères. Dans le » pardonnera pas vos crimes et vos péchés : »
premier , la puissance méprisée ; dans le second , Non poteritis servire Domino : Deus enim
la bonté aigrie par l'ingratitude ; dans le troi sanctus et fortis œmulator est ( Ibid. , 1 6 , 1 8 ,
sième , la majesté et la souveraineté violées : et 19, 20. ). Et le peuple repartit : «Non, ilnesera
voici en trois mots hs trois fondements de la ven » pas comme vous le dites, mais nous servirons
geance divine que le Saint-Esprit veut nous faire » le Seigneur et demeurerons ses sujets. » Alors
entendre. Vous vous êtes soulevés contre la puis Josué leur dit : « Vous êtes donc aujourd'hui
sance infinie , elle vous accablera. Vous avez mé » témoins que vous choisissez vous-mêmes leSci-
prisé la bonté, vous éprouverez les rigueurs. Vous » gneur pour être votre Dieu et le servir : Oui ,
n'avez pas voulu vivre sous un empire doux et » nous en sommes témoins (Jos. , xxrv. 22. ). »
légitime, vous serez assujétis à une dure et insup Si j'entreprenois de raconter tout ce qui est à
portable tyrannie. remarquer sur ces paroles [ il faudrait un ] dis
cours entier : mais [ je me restreins à ] ce qui im
PREMIER POINT. porte à mon sujet. Vous jugez bien , Messieurs,
Mais pour procéder avec ordre dans l'explica que Dieu en nous laissant l'option ne renonce
tion des paroles que j'ai rapportées , il les faut pas au droit qui lui est acquis. Il ne prétend
considérer dans leur suite. Voici la première qui pas nous décharger de l'obligation primitive que
se présente : Quod si nec sic volueritis dis- nous avons d'être à lui , ni nous déférer tellement
ciplinam : « Que si vous ne voulez pas vous sou- le choix, que nous puissions sans révolte et sans
» mettre à la discipline. » Il leur met devant les injustice noussoustrairc à son empire. Mais il veut
yeux avant toutes choses la liberté du choix , qui que nous soyons aussi volontairement à lui que
leur est donnée; parce que c'est cette liberté qui nous y sommes déjà de droit naturel, et que nous
nous rend coupables , et dont le mauvais usage confirmions par un choix exprès notre dépen
donne une prise terrible sur nous à la j ustice divine. dance nécessaire et inévitable. Pourquoi le veut-il
Pour entendre cette vérité , il faut savoir que ainsi? Pour notre perfection et pour notre gloire.
Dieu qui est par nature notre souverain , a voulu Celui à qui nous devons tout, veut pouvoir nous
l'être aussi par notre choix. Il a cru qu'il man savoir gré de quelque chose : il veut nous donner
un titre pour lui demander des récompenses. Que
DE LA VENGEANCE DIVINE. 63
a nous refusons notre obéissance, nous lui don qui dicunt in cordibus suis : Non faciet bene
nons un titre pour exiger des supplices. Dominus et non faciet mali:et erit fortitudo
J'entends ici les pécheurs qui disent secrète eorum in direptionem (Sopu. , i. 12, i;i. ) :
ment dans leurs cœurs, qu'ils se passeroient aisé « En ce temps-là je visiterai dans ma colère ceux
ment de cette liberté malheureuse qui les expose » qui sont enfoncés dans leurs ordures, qui disent
au péché et ensuite à la damnation. Je suis ici » en leur cœur : Le Seigneur ne fera ni bien ni mal :
pour exposer les vérités éternelles, et non pour » et toutes leurs richesses seront pillées. »Vide-
répondre à tous les murmures de ceux qui s'élè bitisquid sit inter justum et impiutn, inter
vent contre ces oracles, et toutefois je dirai ce servientem Domino et non servientem ei
mot : O homme , qui que tu sois , qui te fâches ( Mal., m. 18. ) : « Vous verrez quelle diffé-
de n'être pas une bête brute , à qui la lumière de » rence il y a entre le juste et l'impie, entre celui
ta raison et l'honneur de ta liberté est à charge , » qui sert Dieu et celui qui ne le sert point. »
cesse de te plaindre de tes avantages , et d'accuser Il faut donc ici vous faire entendre à quoi nous
témérairement ton bienfaiteur. Si tu étois indé engage notre liberté , et combien elle nous rend
pendant par nature, et que Dieu néanmoins responsables de nos actions. Par cette liberté nous
exigeât de toi que tu te rendisses dépendant par faisons la guerre à Dieu. Nous exerçons notre
ta volonté, peut-être aurois-tu raison de trouverou liberté par une audacieuse transgression de toutes
l'obligation importune , ou la demande incivile. ses lois : nous transgressons l'une et l'autre table.
Mais puisque l'usage qu'il prétend de ta liberté , « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu ( Deut. ,
c'est [ de travailler à ton bonheur en t'assujétis- » vi. 13.). » Où lui rendons-nous cette adoration?
sant à son empire] ; ce qu'il exige est trop aisé , Se confesse-t-on seulement d'avoir manqué à ce
trop naturel et trop juste. On peut sans grand devoir? Comme si ce premier de tous les pré
effort se donner à qui on est. Ce scroit peut-être ceptes n'étoit mis en tète du Décalogue que par
quelque violence, s'il falloit sortir de notre état honneur, et emportoit le moins d'obligation!
et nous transporter à un domaine étranger. Il ne Sanctifiez les fêtes. Croyez-vous en conscience
s'agit que d'y demeurer et d'y consentir. Enfin avoir satisfait à l'intention de la loi par une messe
quand Dieu exige que nous consentions à être ses qui dure moins d'une demi-heure, qui n'est ja
sujets, il veut que nous consentions à être ce que mais trop courte , où l'on est sans attention et sans
nous sommes , et que nous accommodions notre respect même apparent? Le jour a vingt-quatre
volonté au fond même de notre essence. Rien n'est heures ; et le reste devroit un peu participer à
plus naturel , rien n'est moins pénible , à moins cette sanctification. Il me vient dans la pensée
que la volonté ne soit entièrement dépravée. d'appliquer ici ce reproche : « Ce peuple m'ho-
Aussi faut-il avouer qu'elle l'est étrangement » nore des lèvres, mais son cœur est loin de moi
dans tous les pécheurs. Car dès qu'ils ne veulent » (Is., xxix. 13.). » Mais nous ne l'honorons pas
pas dépendre de Dieu , ils ne veulent donc plus même des lèvres. Je ne sais qui je blâmerai da
être ce qu'ils sont. Ils combattent en eux-mêmes vantage, ou ceux qui ne l'honorent que des lè
les premiers principes et le fondement de leur vres ; ou ceux qui ne l'honorent pas même des
être. Us corrompent leur propre droiture. Ils se lèvres ; ou ceux qui ne composent que l'extérieur,
rendent contraires â Dieu , et Dieu par con ou ceux qui ne composent pas même l'extérieur. Si
séquent leur devient contraire. Ils sont soumis bien que les fêtes ne diffèrent des autres jours ,
à Dieu comme juge. Il les juge , parce qu'il con- sinon en ce que les profanations et les irrévérences
noit ce déréglement. Il les hait , parce que les y sont plus publiques, plus scandaleuses, plus
règles de sa vérité répugnent à leur injustice. universelles.
Rien , disent-ils , n'est contraire à Dieu , rien Et pour la seconde table qui regarde le pro
ne lui répugne, rien ne l'offense, parce que chain , nous attaquons tous les jours son honneur
rien ne lui nuit ni ne le trouble. Dites donc qu'il par nos médisances, son repos par nos vexations ,
ne se fait rien au monde contre la raison : son bien par nos rapines , sa couche même par
poussez jusque là l'extravagance de votre sens nos adultères. Disons après cela que nous ne
dépravé. Votre bien vous est ôté, mais la raison marchons pas contre Dieu. Mais voici qu'il mar
subsiste toujours : si cette foible raison humaine , che aussi directement contre nous. Voici Jésus
combien plus la divine et l'originale? Il faut qui descend de la nue pour détruire ses ennemis
qu'elle subsiste éternelle et inviolable , afin que la par le souffle de sa bouche , et les dissiper par la
justice soit exercée. Et erit in tempore illo, clarté de son avènement glorieux.
visilabo super viros defixos in fœcibus suis, Le foible s'élève contre le fort , le fort accable
61 SUR LES FONDEMENTS
le foible. Le fort a offert la paix au foible ; le foi- aux hommes qu'avec un appareil étonnant, tou
ble a voulu combattre : il n'y a qu'à voir qui tefois il n'est jamais plus terrible qu'en l'état où
l'emportera et à qui demeurera la victoire. Si je dois le représenter, non point, comme on
résistant hautement à un souverain tel que Dieu , pourroit croire , porté sur un nuage enflammé,
nous ne laissons pas toutefois que de vivre heu ou sur un tourbillon foudroyant , [ avec une
reux, il s'ensuit que Dieu n'est plus Dieu ; nous voix] toujours menaçante, toujours foudroyante,
l'emportons contre lui , et sa volonté est vaincue et jetant de ses yeux un feu dévorant ; mais armé
par cellvde la créature. Mais parce qu'ellcestin- de ses bienfaits et assis sur un trône de grâce.
vincible, aucun nepeutêtre heureuxqueccluiqui Nolite contristare Spiritum sanctum Dei m
lui obéit; et il faut nécessairement que quiconque quo xignali estis ( Ephes., iv. 30.) : « N'at-
se soulève contre lui soit accablé parsa puissance. » tristez point l'Esprit saint de Dieu dont vous
C'est encore pour cette raison qu'il ajoute dans « avez été marqués comme d'un sceau. « Il se
les paroles que j'explique : « Et je briserai votre réjouit en faisant du bien, on l'afflige quand on
» fière et indocile dureté. » Vous vous endurcis le refuse. [Ce qui peut] affliger et contrister l'Es
sez contre Dieu , il s'endurcit contre vous ; vous prit de Dieu, [ c'est ] non tant l'outrage qui est
vous attachez contre lui, et lui s'attache contre fait à sa sainteté, que la violence que souffre son
vous : vous, en homme, de toute la force de amour méprisé et sa bonne volonté frustre par
votre cœur; lui, en Dieu, de toute la force du notre opiniâtre résistance. C'est là , dit le saint
sien, s'il m'est permis de parler ainsi. Hélas ! il apôtre, ce qui afflige le Saint-Esprit, c'est-à-dire
n'y a point de proportion et la partie n'est pas l'amour de Dieu agissant en nous pour gagner
égale : mais vous avez voulu le premier vous me nos cœurs. Dieu est irrité contre les démons; mais
surer avec lui. Vous avez le premier rompu les comme il ne demande plus leur affection , il n'est
mesures ; et vous avez rendu juste [le traitement plus affligé ni contristé par leur désobéissance.
que vous en avez éprouvé]. Vous persévérez, et C'est à un cœur chrétien qu'il veut faire sentir
il persévère. Vous persévérez à retenir ce bien ses tendresses : [ il doit y ] trouver la correspon
mal acquis, et je vois toujours dans vos coffres, dance. De là nait le rebut qui l'afflige et qui le
dit le saint prophète ( Mien. , vi. 10. ), cette contriste , un dégoût des ingrats qui lui sont à
flamme dévorante , ce trésor d'iniquité , ce bien charge.
mal acquis qui renversera peut-être votre mai Sicut lœlatus est Dominus bene vobis fa-
son, et sans doute donnera la mort à votre âme. ciens vosque multiplicans , sic lœtabilur
Persévérance humaine, opiniâtre, ah ! Dieu vous subvertens nique dùperdens ( Deut., xxviu.
opposera une persévérance divine, une fermeté 63. ) : « Comme le Seigneur s'est réjoui en
immuable , un décret fixe et irrévocable , une u vous faisant du bien, ainsi il se réjouira en
résolution éternelle. [ Ils sont] incorrigibles : de h vous ravageant et en vous renversant de fond
là il les aura en exécration , parce que les regar » en comble.- L'amour rebuté, l'amour dédaigné,
dant comme incorrigibles, il frappera sans pitié l'amour outragé par le plus injurieux mépris,
et n'écoutera plus les gémissements. [ Ils ressen l'amour épuisé par l'excès de son abondance ,
tiront ] une haine, une aversion du cœur de Dieu. fait tarir la source des grâces et ouvre celle des
Rentrez donc, pécheurs, en vous-mêmes, et vengeances. Rien de plus furieux qu'un amour
regardez dans vos crimes ce que vous méritez méprisé et outragé. Dieu a suivi., en nous bénis
que Dieu fasse de vous parsa vengeance. [Rien sant, sa nature bienfaisante ; mais nous l'avons
n'a pu vous toucher ; tous les efforts ] i , de la contristé, mais nous avons affligé son Saint-Es
bonté de Dieu ont été vains. [ Elle prenoit plaisir prit ; nous avons changé la joie de bien faire en
à vous faire du bien , et vous , vous n'en avez une joie de punir ; et il est juste qu'il répare la
trouvé qu'à l'outrager]. Peut-elle souffrir [une tristesse que nous avons causée à l'esprit de grâce,
si noire ingratitude ]? Ecoutez celte bonté mé par une joie efficace, par un triomphe de son
prisée , et voyez comme elle vous parle. cœur, par un zèle de sa justice à punir nos in
gratitudes, justice du nouveau Testament qui
SECOND POINT.
s'applique par le sang , par la bonté même et
Encore qu'un Dieu irrité ne paroisse jamais par les grâces infinies d'un Dieu rédempteur.
Ecce Agnus Dei ( Joan., i. 36.) : « Voici
1 On trouve ici dans le manuscrit celle noie : Un mol ,. l'Agneau de Dieu. •> Jam enim securis ad
de la bonté de Dieu. IVous avons lâche de suppléer par les
paroles qui sont entre deux crochets, ce que l'auteur avoit radicem posita est ( Mattii., m. 10.) : « La
intention d'ajouter, Edit. de Déforts. » cognée est déjà mise à la racine. » La colère
DE LA VENGEANCE DIVINE.
approche toujours avec la grâce ; la cognée s'ap chés, quand vous ressentez quelquefois un certain
plique toujours par le bienfait même; et si la mépris de cette pompe du monde qui s'évanouit,
sainte inspiration ne nous vivifie , elle nous tue. « desa figure qui passe ( 1. Cor., vit. 31. ) , »
Car d'où pensez-vous que sortent les flammes qui de ses fleurs qui se flétrissent du matin au soir;
dévorent les chrétiens ingrats ? De ses autels , de quand , dégoûté de vous-même et de votre vie
ses sacrements, de ses plaies , de ce côté ouvert déréglée, vous regardez avez complaisance les
sur la croix pour nous être une source d'amour chastes attraits de la vertu ; [ vous vous écriez
infini. C'est de là que sortira l'indignation de la dans l'amertume de votre cœur ] : O chasteté ! ô
juste fureur, et d'autant plus implacable qu'elle modestie ! ô pudeur passée ! ô tendresse de con
aura été détrempée dans la source même des science qui ne pouvoit souffrir aucun crime ! 0
grâces. Car il est juste et très juste que tout , et sainte timidité , gardienne de l'innocence ! Mais
les grâces mêmes, tournent à mal à un cœur in ô force à faillir ! ô hardiesse pour s'excuser ! ô
grat. 0 poids des grâces rejetées ! poids des bien lâche abandon d'un cœur corrompu et livré a ses
faits méprisés ! [ Au contraire ] tout tourne à bien désirs ! Que veut le Seigneur votre Dieu , sinon
à ceux qui aiment, même les péchés, dit saint que vous vous attachiez fortement à lui , et qu'eu
Augustin (de Corrept. et Grat. , n. 24 , tom. x. vous y attachant, vous viviez heureux? C'est pour
col. 763. ) , qui les abaissent , qui les humilient , cela que Jésus-Christ est venu au monde « pU ia
qui les encouragent. » de grâce et de vérité ( Joan. , i. 1 4.). » C'est pour
A fade iree columbœ ( Jerem. , xxv. 38. ) : cela qu'il nous a donné tant de saintes instruc
[Meltez-nous à couvert] « de la face irritée de tions, qu'il ne cesse de renouveler par la bouche
• la colombe. » Operite nos à facie Agni de ses ministres. C'est pour cela qu'il a rempli
( Afoc. , vi. 15. ) : « Cachez-nous de devant la tous ses sacremens d'une influence de vie, afin
» face de l'Agneau. » Ce n'est pas tant la face du qu'y participant nous vivions. Si nous savons pro
Père irrité ; c'est la face de cette colombe tendre fiter de tous ces bienfaits, nous acquerrons par sa
et bienfaisante qui a gémi tant de fois pour eux, grâce un droit éternel sur lui-même pour le pos
de cet Agneau qui s'est immolé pour eux. La séder en paix. Que si nous les méprisons , qui
croix, la rédemption aggrave la damnation et ne voit que nous lui donnons réciproquement un
accumule les crimes ; elle y met le comble. Sol titre très juste pour nous châtier par des sup
obicurabitur et bina non dabit lumen xuum , plices autant inouïs que ses bontés étoient extraor
et ttttlœ cadent de cœlo, et virtutes cœlorum dinaires? « Comme le Seigneur s'est réjoui en
commovebuntur ; et tune parebit signum » vous faisant du bien, ainsi il se réjouira en
Filiihominis. Et tune plongent omnes tribus » vous ravageant et en vous renversant de fond
terrœ, et videbunt Filium hominis venien- » en comble : » Sicut lœtatus est Dominus
tem in nubibus eœli cum virtute multâ et bene vobis faciens , vosque multiplicans ; sic
majettntc (Mattu. , xxiv. 29, 30. ) :« Le soleil lœtabitur subvertens atque disperdens.
> s'obscurcira , et la lune ne donnera plus sa lu- Et en effet il est juste qu'il mesure sa colère à
a mièrejles étoiles tomberont du ciel , et les puis- ses bontés et à nos ingratitudes, et que sa fureur
» sances des cieux seront ébranlées. Mais alors le implacable perce d'autant de traits un cœur in
* signe du Fils de l'homme paroitra dans le ciel , fidèle, que son amour bienfaisant avoit employé
» et tous les peuples de la terre seront dans les d'attraits pour le gagner. C'est pourquoi il ne
» pleurs et dans les gémissements , et ils ver- faut pas se persuader que les grâces de Dieu pé
» ront le Fils de l'homme qui viendra sur les rissent : non, mes frères, ne le pensons pas. Ces
» nuées du ciel avec une grande puissance et une grâces que nous rejetons, Dieu les rappelle à lui-
» grande majesté. » même; Dieu les ramasse en son sein , où sa jus
Méditons attentivement quelle prise nous don tice les change en traits pénétrants dont les
nons sur nous à la justice de Dieu par le mé ingrats seront percés. Ils counoitront , les misé
pris outrageux de ses bontés infinies. Qui donne , rables , ce que c'est que d'abuser des bontés d'un
adroit d'exiger ; il exige des reconnoissances : s'il Dieu, de forcer son inclination bienfaisante, de
ne trouve pas des reconnoissances , il exigera des le contraindre a devenir cruel et inexorable , lui
supplices : il ne perd passes droits. Les grâces. qui ne vouloit être que libéral et bienfaisant. Dieu
que vous méprisez préparent une éternité bien ne cessera de les frapper de cette main souve
heureuse. « La grâce, dit le Sauveur, est unefon- raine et victorieuse dont ils ont injurieuse-
» taine d'eau jaillissante : » Fons aquœ salien- ment refusé les dons ; et ses coups redoublés
Ht (Joan. , iv. 14. ). Quand donc vous êtes tou- sans fin leur seront d'éternels reproches de
Tome I.
66 SUR LES FONDEMENTS
ses grâces méprisées. Ainsi toujours vivants et gitime, il n'y en a point de plus doux. Vous
toujours mourants , immortels pour leurs peines, n'avez pas voulu servir Dieu votre Seigneur;
trop forts pour mourir, trop foibles pour sup et certes il n'y a point de seigneur dont le droit soit
porter ; ils gémiront éternellement sur des lits de mieux établi, ni le litre plus légitime. Il nous a
flammes , outres de furieuses et irrémédiables dou faits , il nous a rachetés : nous sommes par la
leurs. Et poussant parmi des blasphèmes exécra création l'œuvre de ses mains , par la rédemption
bles mille plaintes désespérées , ils porteront à le prix de son sang ; par la création ses sujets,
jamais le poids infini de tous les sacrements pro par la rédemption ses enfants. Nous sommes son
fanés , de toutes les grâces rejetées ; non moins bien , nous portons sa marque , créés à sa ressem
pressés , non moins accablés des miséricordes de blance , scellés de son Saint-Esprit ; et nous ne
Dieu, que de l'excès intolérable de ses vengeances. pouvons le désavouer sans que le fond de notre
Tremblez donc, tremblez, chrétiens , parmi ces être ne nous désavoue , ni enfin le renoncer sans
grâces immenses, parmi ces bienfaits infmis qui renoncer à nous-mêmes.
vous environnent. Les saintes prédications sont Si cet empire est le plus légitime , il est aussi
un poids terrible : les saints sacrements, les in le plus naturel : étant le plus naturel, il est par
spirations , les exemples bons et mauvaisqui nous conséquent aussi le plus doux. Ce n'est donc pas
avertissent chacun à leur manière, le silence sans raison que la joie du cœur est promise à ceux
même d'un Dieu, sa patience, sa longanimité, qui servent le Seigneur leur Dieu. Car celui-là est
son attente; ô le poids terrible ! Tous les mouve content qui est dans l'état que la nature demande.
ments de la grâce sont d'un poids terrible pour La joie se trouve donc nécessairement dans le
nous. Il n'y a rien à négliger dans notre vie. No service de Dieu ; l'abondance y est aussi et la
tre destinée , notre état, notre vocation ne souf plénitude. Nul ne sait mieux ce qui nous est pro
frent rien de médiocre. Tout nous sert ou nous nuit pre que celui qui nous a faits. Nul ne peut mieux
infmiment. Chaque moment de notre vie, chaque nous le donner, puisqu'il a tout en sa main. Nul
respiration , chaque battement de notre pouls , si ne le veut plus sincèrement, puisque rien ne
je puis parler de la sorte, chaque éclair de notre convient mieux à celui qui a commencé l'ouvrage
pensée a des suites éternelles. L'éternité d'un en nous donnant l'être, que d'y mettre la der
côté, et l'éternité de l'autre. Si vous suivez fidè nière main en nous donnant la félicité et le
lement l'instinct de la grâce , l'éternité bienheu repos. Telle est la condition de la créature sous
reuse y est attachée. Si vous manquez à la grâce, l'empire de son Dieu : elle est riche , elle est con
une autre éternité vous attend , et vous méritez tente, elle est heureuse. Dieu, qui n'a besoin de
un mal éternel , pour avoir perdu volontairement rien pour lui-même, ne veut régner sur nous
un bien qui le pouvoit être. que pour notre bien , ni nous posséder que pour
nous faire posséder en lui toutes choses.
TROISIÈME POINT. Donc, ô créatures rebelles, ô pécheurs qui
Il reste à considérer la troisième peine dont vous soulevez contre Dieu, faites maintenant
Dieu menace son peuple rebelle, laquelle il a plu votre sentence. Dites, Messieurs, ce que mé
au Saint-Esprit de nous exprimer en ces paroles ritent ceux qui refusent de se soumettre à un gou
que je répète encore une fois : « Puisque vous vernement si avantageux et si équitable. Hélas!
h n'avez pas voulu servir le Seigneur votre Dieu que méritent-ils , sinon de trouver au lieu d'un
» dans la joie et l'allégresse de votre cœur , au joug agréable , un joug de fer ; au lieu d'un sei
» milieu de l'abondance de toutes sortes de gneur légitime , un usurpateur violent ; au lieu
» biens ; vous servirez à votre ennemi que le d'une puissance bienfaisante et amie, un ennemi
» Seigneur enverra contre vous , dans la faim , insolent et outrageux ; au lieu d'un père , un
v dans la soif, dans la nudité, et dans un extrême tyran ; au lieu de la joie des enfants , la con
« besoin de toutes choses ; et cet ennemi mettra trainte et la terreur des esclaves ; au lieu de l'al
» sur vos épaules un joug de fer par lequel vous légresse et de l'abondance , la faim , la soif et la
» serez brisés (Deut., xxvm. 47, 48.) : » C'est-à- nudité , et une extrême disette?
dire , comme nous l'avons déjà expliqué , vous Il faut vous dire quel est cet ennemi que Dieu
n'avez pas voulu vivre sous un empire doux et enverra contre vous. Celui qui s'est déclaré l'en
légitime ; vous serez justement soumis à une dure nemi de Dieu , qui ne pouvant rien contre lui , se
et insupportable tyrannie. venge contre son image , et la déchirant la dés
Deux conditions de l'empire de Dieu nous honore, remplissant son esprit envieux d'une
sont ici exprimées : il n'y en a point de plus lé vaine imagination de vengeance; c'est Satan
DE LA VENGEANGE DIVINE. G7
arec ses anges. Esprits noirs , esprits ténébreux , repos , et nous rendre méchants que nous rendre
esprits furieux et désespérés; [qui affectent un] malheureux : si bien que quand ces victorieux
faste insolent, au lieu de leur grandeur naturelle ; cruels se sont rendus les maîtres d'une Ame , ils
[qui emploient] des finesses malicieuses, au lieu y entrent avec furie, ils la pillent, ils la rava
d'une sagesse céleste ; [ qui ne respirent que] la gent , ils la violent. O âme blanchie au sang de
haine, la dissension et l'envie, au lieu de la charité l'Agneau, âme qui étoit sortie des eaux du bap
et de la société fraternelle; [qui] sont devenus tême si pure, si pudique et si virginale ! Ces cor
superbes , trompeurs et jaloux ; qui s'étant perdus rupteurs la violent , non tant pour se satisfaire
sans espérance et abîmés sans ressource , ne sont que pour la déshonorer et la ravilir. Ils la por
plus désormais capables que de cette noire et ma tent à s'abandonner à eux ; ils la souillent et
ligne joie qui revient à des méchants d'avoir des puis ils la méprisent : [ils la traitent comme ces]
complices, à des envieux d'avoir des compa femmes qui deviennent le mépris de ceux à qui
gnons , à des superbes renversés d'entraîner avec elles se sont lâchement et indignement prostituées.
soi les autres. C'est cette rage , c'est cette fureur Souvenez-vous de votre baptême. [Il a] dé
de Satan et de ses anges que le prophète Ezéchiel truit la puissance des ténèbres. [ Rappelez-vous
nous représente sous le nom et sous la figure ces] exorcismes [qui ont été employas pour
de Pharaon , roi d'Egypte. Spectacle épouvan chasser Satan de votre âme. Retire-toi , lui a-
table ! Autour de lui sont des morts qu'il a per t-on dit , ] « Maudit, damné : » Maledkte, dam-
cés par de cruelles blessures. Là gît Assur , dit nate. [ Il a été forcé de céder à] l'empire de l'E-
le prophète, avec toute sa multitude ; là est » glise [qui lui a ordonné] de faire place au
tombé Elam et tout le peuple qui le suivoit ; là » Dieu vivant et véritable : » Da locum Deo vero
Mosoch et Thubal , et leurs princes et leurs ca et vivo (Rituel.). [Alors vous avez pour tou
pitaines , et tous les autres qui sont nommes ; jours] renoncé à son empire. Chaque empire a
nombre innombrable, troupe infmie, multitude ses pompes et ses ouvrages . Les pompes [ doivent
immense : ils sont autour renversés par terre , être] distinguées des œuvres. Les pompes du
nageant dans leur sang. Pharaon est au milieu , diable [sont] tout ce qui corrompt la modestie;
qui repaît ses yeux de la vue d'un si grand car tout ce qui remplit l'esprit de fausses grandeurs ;
nage , et qui se console de sa perte et de la ruine tout ce qui étale la gloire et la vanité ; tout ce
des siens : Pharaon avec son armée, Satan avec qui veut plaire et attirer les regards ; tout ce qui
ses anges : Vidit eos Pharao, et consolatus est enchante les yeux ; tout ce qui sert à l'ostentation
super universd mulUtudine suâ quœ inter- et au triomphe de la vanité du monde ; tout ce
feeta est gladio : Pharao et omnis exercitus qui fait paroître grand ce qui ne l'est pas, et
ejtu (Ezecu., xxxii. 22, 24, 26, 31.). Enfin, élève une autre grandeur que celle de Dieu. Main
semblent-ils dire, nous ne serons pas les seuls tenant il n'y a plus de pompe du monde : les
misérables. Dieu a voulu des supplices : en voilà spectacles sont devenus honnêtes, parce qu'on
assez ; voilà assez de sang , assez de carnage. On aôté les excès grossiers, [ pour insinuer plus
a voulu nous égaler les hommes : les voilà enfin sûrement dans les cœurs le poison ] le plus dé
nos égaux dans les tourments : cette égalité leur licat et le plus dangereux. On ne connoit plus
plaît. Ils savent que les hommes les doivent juger : de luxe. A la simplicité de cet habit blanc dont
quelle rage pour ces superbes ! Mais avant ce jour, tu as été revêtu , [ tu substitues ces ornements tout
disent-ils , combien en mourra-t-il de notre main ! profanes] : ah! tu reprends les marques et les
Ah ! que nous allons faire de siéges vacants, et enseignes du monde. Il faut retrancher du bap
qu'il y en aura parmi les criminels de ceux qui tême cette cérémonie si sainte, si ancienne, si
pouvoient s'asseoir parmi les juges? apostolique.
Mais que fais-je , mes frères , de profaner si Les œuvres, c'est l'iniquité. « L'œuvre des es-
long-temps et ma bouche et vos oreilles en fai » prits de ténèbres, c'est de renverser l'homme : »
sant parler ces blasphémateurs! C'est assez de Operatio eorum est hominis eversio (Tert.,
tous avoir découvert leur haine. Elle est telle , Apol. n. 22. ). [ Tu y contribues] toi , qui cor
remarquez ceci et étonnez-vous de cet excès, romps les principes de la religion et de la crainte
elle est telle cette haine qu'ils ont contre nous, de Dieu par ces dangereuses railleries ; [toi qui
qu'ils se plaisent non-seulement à désoler , mais nous] affranchis [de l'humble soumission aux
encore à souiller notre âme, à la dégrader. Oui, objets de la foi , comme d'une ] crédulité vaine ;
ils aiment encore mieux nous corrompre que [ toi, qui ] fortifies la pudeur contre la crainte du
nous tourmenter, nous ôter l'innocence que le crime; [toi, qui envenimes] ces reproche qui
G8 SUR JÉSUS-CHRIST
allument le feu de la vengeance : [ Vous y con » ennemis ont ouvert la bouche contre vous ; ils
courez] vous, qui n'étalez pas seulement avec » ont sifflé, ils ont grincé les dents, et ils ont
vanité et ostentation, mais qui armez, pour ainsi » dit : Nous les dévorerons : voici le jour que
dire , cette beauté corruptrice de l'innocence. » nous attendions ; nous l'avons trouvé , nous
Ils nous dominent [ ces esprits de malice] » l'avons vu. » Fecit Dominus quoi cogita-
par les passions d'attache. L'avarice [ fait qu' ] vit;... lœtificavit super te inimicum et exal-
on ne distingue plus ce bien mal acquis, con tavit cornu hostium tuorum(Ibid., 17.) : « Le
fondu avec votre patrimoine. L'ambition, fati » Seigneur a fait ce qu'il avoit résolu ; il vous a
guée des longueurs, [prend] les voies abrégées, » rendu la joie de vos ennemis , et il a relevé la
et qui sont le plus souvent criminelles. L'im- » force de ceux qui vous haïssoient. »
pudicité, ah ! qu'ils la poussent loin! Et dans cet Nous ne rougirons pas de porter des fers,
esprit [de libertinage on reconnoit] une force nous que Jésus-Christ a faits rois ! Nous jetons
étrangère. aux pieds de Satan la couronne que le Sau
Ainsi nous avons relevé ce trône abattu , et veur a mise sur nos têtes. Vœ nobis, quia pec
redressé cet empire d'iniquité , corrompu le bap cavimus : « Malheur à nous , parce que nous
tême, effacé la croix de Jésus imprimée sur » avons péché. » Disons-le du moins du fond de
notre front, rejeté cette onction sainte, cette nos cœurs ce Vœ , ce Malheur à nous. Renou
onction royale qui nous avoit faits des rois , des velons les vœux de notre baptême : je renonce
christs et des oints de Dieu ; [ profané] le corps [ à Satan , a ses pompes et à ses œuvres] . [ Femme
et le sang de Jésus-Christ ; nous peut-être , l'or mondaine, consentez à ] plutôt choquer, que de
dre et le sacerdoce. Enfm tous les mystères du plaire trop; [ d'être] plutôt méprisée , que vaine
christianisme sont devenus le jouet des démons. et superbe ; plutôt seule et abandonnée , que trop
Nul christianisme en nos mœurs. chérie et trop poursuivie. Où est l'eau pour nous
[ Aussi ] 'i le Seigneur enverra-t-il Satan contre baptiser ? Ah ! plongeons-nous dans l'eau de la
» nous , » revêtu de tous les droits de Dieu contre pénitence, dans ce baptême de larmes, dans ce
les pécheurs : Quem immiitet tibi Dominus baptême de sang, dans ce baptême laborieux.
(Deut., xxvni. 48.). Dieu l'établit notre sou Plongeons-nous-y , n'en sortons jamais, jusqu'à
verain ; il le met en sa place; il lui donne , pour ce que Jésus nous appelle à sa gloire ] , où nous
ainsi dire, toute sa puissance. Etranger, qui nous conduise , etc.
tirera de notre patrie ; usurpateur , qui ne fera
que ravager, esclave révolté, qui ne donnera I." SERMON
point de bornes à son insolence. « Nous étions
» nés pour être rois : » Fecisti nos Deo nostro
reges et sacerdotes ( Apoc. , v. 10. ) ; [et nous LE II." DIMANCHE DE LAVENT
préférons d'être assujétis au tyran le plus impi
PRÊCHÉ A METZ,
toyable.]
Revenez, Jérémic, renouvelez vos gémisse SUR JÉSUS-CHRÎST COMME OBJET DE SCAKDALE.
ments. O saint prophète de Dieu , seul capable
Caractères du Messie promis , opposés à ceux que
d'égaler les lamentations aux calamités, venez
les Juifs charnels s'étoient figurés. Jésus-Christ les
déplorer encore une fois le sanctuaire souillé,
réunit tous en sa personne.
la maison de Dieu profanée? Hœreditas nostra
versa est ad alienos , domus nostrœ ad extra-
neos : « Notre héritage est passé à ceux d'un Cceci vident, ctaudi ambulant, leprosi mundantur, surdi
» autre pays , et nos maisons à des étrangers. » audiunt , mortui resurgunt , yaupercs evangelizantur :
Servi dominati sunt nostri .• « Des esclaves et bcatm est qui non fuerit scandatlzattis in me.
» nous ont dominés. » Cecidit corona capitis Les aveugles reçoivent la vue, les sourds entendent, l>*
nostri : vœ nobis quia peccavimus ( Thren. , estropiès marchent , les lépreux sont nettoyés , et les morts
» v. 2 , 8, 16. ) ! La couronne est tombée de notre revivent, l'Evangile est annoncé aux pauvres : et bienheu
reux est cetui qui n'est point scandalisé en moi ( Mattn.,
» tête : malheur à nous, parce que nous avons pé-
xi. 5, 6.).
» ché ! » Aperuerunt super te os suum omnes
inimici tui; sibilaverunt et fremuerunt den- Si vous voyez aujourd'hui que saint Jean-
tibus suis, et dixerunt : Devorabitnus : en Baptiste envoie ses disciples à notre Sauveur
ista est dies quam expectabamus ; inveni- pour lui demander quel il est , ne vous persua
mus, vidimus (Ibid., n. iu.) : « Tous vos dez pas pour cela que l'Elie du nouveau Testa
COMME OBJET DE SCANDALE. G9
ment et le grand précurseur du Messie ait ignoré bien voir qu'il reconnoît en lui une autorité in
le Seigneur auquel il venoit préparer les voies. Je faillible, et qu'il ne lui envoie ses disciples que
sais qu'il y a eu quelques personnes très doctes , pour être formés de sa main et enseignés de sa
et entre autres le grave Tertullien (adv. Mar- propre bouche. Ne pouvant plus annoncer sa
cios., lib. iv.), qui ont cru quedans le temps que venue aux hommes , parce qu'il étoit relenu aux
saint Jean-Baptiste Ht faire cette question au prisons d'Hcrode , il prie Noire-Seigneur de se
Sauveur, la lumière prophétique qui l'avoit jus faire connoître lui-même ; et lui faisant faire cette
qu'alors éclairé , avoit été éteinte en son âme, ambassade , en présence de tout le peuple , il a
mais je ne craindrai point de vous dire , avec le dessein de tirer de lui quelque instruction mé
respect que je dois aux auteurs de ce sentiment , morable pour les spectateurs , qui s'imaginoient
qu'il n'y a aucune vraisemblance dans cette pen le Messie tout autre qu'il ne devoit être.
sée. « Abraham a vu le jour de Noire-Seigneur ; En effet il ne fut point trompé. Jésus, qui con
» Isaïe a vu sa gloire et nous en a parlé , » nous noissoit sa pensée, et qui vouloit récompenser son
dit l'évangéliste saint Jean ( Joan. , vm. 50 ; humilité, fait voir à ses disciples les effels de sa
xii. 41.); tous les prophètes l'ont connu en esprit: puissance infmie. Il guérit devant eux tous les
et le plus grand des prophètes l'aura ignoré? malades qui se présentèrent ; il leur découvre son
Celui qui a été envoyé pour rendre témoignage cœur; il leur donne des avis importants pour
de la lumière, aura été lui-même dans les ténè connoitre parfailement le secret de Dieu , et dé
bres ! Et après avoir tant de fois désigné au peu truire une fausse idée du Messie, qui avoit préoc
ple cet agneau de Dieu qui purge les péchés du cupé les Juifs trop charnels : et sachant que son
monde, après avoir vu le Saint-Esprit descendre bien-aimé précurseur ne pouvoit avoir de plus
sur lui , lorsqu'il voulut être baptisé de sa main ; grande joie que d'apprendre la gloire de son
tout d'un coup il aura oublié ce qu'il a fait con- bon maître , il commande aux envoyés de saint
noître à tant de personnes ? Vous voyez bien , Jean de lui en rapporter les nouvelles, lui vou
fidèles , que cela n'a aucune apparence. lant donner cette consolation dans une captivité
Mais pourquoi donc, direz-vous, pourquoi qu'il soufIroit pour l'amour de lui. « Allez-vous-
lui envoyer ses ' disciples pour s'informer de lui »en, dit-il, rapporter à Jean les merveilles que
s'il est vrai qu'il soit le Messie? Qui fnterroge, il « vous avez vues ; » dites lui que « les sourds en-
cherche ; qui cherche , il ignore. S'il connoissoit » tendent, que les aveugles reçoivent la vue, que
quel étoit Jésus-Christ, quelle raison peut-il » la vie est rendue aux morts ; que l'Evangile est
avoir de lui faire ainsi demander? Ne craignoit-il » annoncé aux pauvres, et qu'heureux est celui
pas que son doute ébranlât la foi de plusieurs , » qui n'est pas scandalisé en moi. » Comme s'il
et diminuât beaucoup de l'autorité du témoi eût dit : Les Juifs , trompés par l'écorcc de la
gnage certain qu'il a si souvent rendu au Sau lettre et par les sentimens de la chair , attendent
veur? C'est tout ce qu'on nous peut opposer. le Messie comme un puissant roi, qui se mettant
Mais cette objection ne m'étonne pas : au con à la tête de grandes armées, subjuguera tous leurs
traire ce qu'on m'oppose, je veux le tirer à ennemis, et qui se fera reconnoitre par l'éclat
mon avantage. Je dis qu'il interroge, parce qu'il d'une pompe mondaine, et par une magnificence
sait; il demande au Sauveur Jésus quel il est, royale. Mais Jean, instruit des secrets de Dieu,
parce qu'il connoît très bien quel il est. Com sait qu'il doit être manifesté par des marques bien
ment cela, direz-vous? C'est ici , chrétiens , la plus augustes, encore que selon le monde elles
rraie explication de notre évangile , et le fonde aient beaucoup moins d'apparent. Allez-vous-en
ment nécessaire de tout ce discours. Saint Jean , donc, et lui racontez les guérisons admirables
qui connoissoit le Sauveur qu'il avoit prêché que vous avez vues de vos propres yeux. Diies-
tant de fois , savoit bien qu'il n'appartenoit qu'à lui que l'auteur de tant de miracles ne dédaigne
lui seul de dire quel il étoit , et de se manifester pas de converser parmi les pauvres ; au contraire
aux hommes, desquels il venoit être le précepteur. qu'il les assemble près de sa personne pour les
C'est pourquoi il lui envoie ses disciples , alin entretenir familièrement des mystèresdu royaume
qu'ils soient instruits par lui-même touchant sa de Dieu et des vérités éternelles ; et toutefois que
venue que lui seul étoit capable de nous dé nonobstant, et le pouvoir par lequel je fais de
clarer. Ainsi n'appréhendez pas, chrétiens, si grandes choses , et li'ncroyable douceur par
qu'il détruise le témoignage qu'il a donné de laquelle je condescends à l'infirmité des plus
Noire-Seigneur ; car lui faisant demander à lui- pauvres et des plus abjects, bienheureux est ce
même ce qu'il faut croire de sa personne, il fait lui à qui je ne donne point de scandale. Ditcs
70 SUR JÉSUS-CHRIST
ceci à Jean ; à ces marques il connoitra bien qui grats, sans que pour cela il cesse de leur bien faire.
je suis. Voilà quel devoit être le Sauveur du monde.
Tel est le sens de tout ce discours , très court O Dieu , qu'il est bien autre que les Juifs ne se
en apparence et très simple, mais plein d'un si l'imaginent! S'il fût venu avec une pompe
grand sens et de tant de remarques illustres tirées royale , les pauvres n'auroient pas osé approcher
des prophéties anciennes qui parlent de la gran de lui , ni même le regarder ; tout le monde lui
deur du Messie, que toute l'éloquence humaine eût fait la cour, bien loin de le charger d'impré
ne siilliioii pas à vous en étaler les richesses. cations. C'est pourquoi étant venu pour souffrir ,
Toutefois j'ose entreprendre, fidèles, avec l'as il a pris une condition d'esclave ; étant venu pour
sistance divine, d'en découvrir aujourd'hui les les pauvres, il a voulu naître pauvre, afin de
secrets selon la mesure qui m'est donnée. Je sui pouvoir être familier avec eux. C'est le véritable
vrai pas à pas le texte de mon évangile, confé portrait du Messie notre unique libérateur, tel
rant les paroles de notre Sauveur avec les actions qu'il nous est désigné par les prophéties , tel qu'il
de sa vie et les prédictions des prophètes , dont nous est montré dans son Evangile. Considérons
nous avons ici un tissu. Nous admirerons tous en en détail, chrétiens , cet adorable tableau. Mais
semble la profonde conduite de Dieu dans la admirons avant toutes choses le premier trait de
manifestation de son Fils. Mais pour y procéder cette salutaire peinture que notre évangéliste
avec ordre , réduisons tout cet entretien à trois nous a tracée ; et voyons paraître la toute-puis
chefs tirés des propres paroles du Fils de Dieu. sance du Sauveur Jésus par le remède qu'il ap
Je remarque trois choses dans son discours, qu'il porte à nos maladies. C'est le premier point de
guérit' les malades, qu'il catéchise les pauvres, mon discours.
qu'il scandalise les infidèles. Dans ses miracles ,
je vois sa bonté , en ce qu'il a pitié de nos maux ; PREMIER POINT.
dans ses instructions, je vois sa simplicité, en Pourrois-je bien vous dire, fidèles, combien de
ce qu'il ne lie de société qu'avec les plus pau pauvres malades et combien de sortes de maladies
vres ; enfin dans le scandale qu'il donne , je vois a guéris notre miséricordieux médecin ? Vous eus
les furieuses oppositions que l'on fera à sa salu siez vu tous les jours à ses pieds les aveugles, les
taire doctrine. sourds, les fébricitants, les paralytiques, les possé
Viens, ô Juif incrédule, viens considérer le dés, en un mot et enfin tous les autres infirmes, qui
Messie ; viens le reconnoître par les vraies mar connoissantsa grande bonté, voyoient que c'étoit
ques que t'ont données tes propres prophètes. Tu assez de lui exposer leurs misères pour obtenir de
crois qu'il manifestera son pouvoir , établissant lui du soulagement. Encore ce médecin charitable
en la terre un puissant empire auquel il joindra leur épargnoit souvent la peine de le chercher;
toutes les nations, ou par la réputation de sa gran lui-même il parcouroit la Judée, et comme dit l'a
deur , ou par ses armes victorieuses. Sache que pôtre saint Pierre, « il passoit bienfaisant et gué
sa puissance n'éclatera que par sa bonté , et par rissant tous les oppressés : Pertransiit benefa-
la tendre compassion qu'il aura de nos maladies. ciendo, et sanando omnes oppressos à diabolo
Tu te le représentes au milieu d'une Cour su (Act.,x. 38.). Dieu éternel ! lesaimables paroles,
perbe , environné de gloire et de majesté : ap et qu'elles sont bien dignes de mon Sauveur ! La
prends que sa simplicité ne lui permettra pas d'a folle éloquence du siècle quand elle veut élever
voir d'autre compagnie que celle des pauvres. quelque généreux conquérant dit « qu'il a par-
Enfin tu t'imagines voir couler sa vie dans un » couru les provinces, moins par ses pas que par
cours continuel de prospérités ; au lieu qu'elle ne » ses victoires : » Non tant passibus quant vie-
sera pas un seul moment sans être injustement toriis peragrav itt. Les panégyriques sont pleins
traversée. En un mot le Messie promis par les ora de ces sortes d'exagérations. Et qu'est-ce à dire ,
cles divins, doit être un homme infiniment misé parcourir les provinces par les victoires ! N'est-ce
ricordieux , dont le cœur s'attendrira à l'aspect pas porter partout le carnage, la désolation et
des misères de notre nature, qui recevra les pau la pillerie ? Telles sont les suites de nos victoires.
vres en sa plus intime familiarité, et épandra Ah ! que mon Sauveur a parcouru la Judée
sur eux les trésors de sa sagesse incompréhen d'une manière bien plus admirable! Je puis dire
sible, en les catéchisant avec une affection pater
nelle ; qui , nonobstant son inclination libérale , et ' Ces paroles renferment le sens de cetles qu'on lit dans
la candeur de sa vie innocentent sa naïve simpli le panégyrique de Trajan, rait par Pline le jeune, où il
s'exprime ainsi : Qman orbetn terrarum non pedibut ma-
cité, recevra mille malédictions des hommes in yis «/nom laudibus peragrares ? Edit. de Déforis.
COMME OBJET DE SCANDALE. 71
véritablement qu'il l'a parcourue, moins par ses de notre Sauveur dans les remèdes qu'il nous
pas que par ses bienfaits : Pertransiit benefa- apporte, touché de compassion de nos maux.
ciendo. Il alloitde tous côtés visitant ses malades, Certes je sais que le Fils de Dieu venant enseigner
distribuant partout un baume céleste, je veux sur la terre une doctrine si incroyable qu'étoit la
dire une miraculeuse vertu qui sortoit de son sienne, il falloit qu'il la confirmât par miracles,
divin corps, devant laquelle on voyoit disparoitre et qu'il justifiât la dignité de sa mission par des
les fièvres les plus mortelles et les maladies les effets d'une puissance surnaturelle. Mais cela
plus incurables : Pertransiit benefaciendo. Et n'empêche pas que je ne remarque la bonté
ce n'étoit pas seulement les lieux où il s'arrêtoit qu'il a pour toute la nature, dans le plaisir sin
quelque temps , qui se trouvoient mieux de sa gulier qu'il reçoit de donner la guérison à nos
présence. Il rendoit remarquables les endroits maladies. Oui, je soutiens que tous ses miracles
dans lesquels il passoit , par la profusion de ses viennent d'un sentiment de compassion. Plusieurs
grâces. En cette bourgade il n'y a plus d'aveugles fois considérant les misères qui agitent la vie hu
ni d'estropiés : san< doute , disoit-on ! le bienfai maine, il ne nous a pu refuser ses larmes. Jamais
sant Jésus a passé par-là : Pertransiit. Et en ef il ne vit un misérable qu'il n'en eût pitié ; et je
fet , chrétiens , quelle contrée de la Palestine n'a pense certainement qu'il eût été chercher les
pas expérimenté mille et mille fois combien étoit malheureux jusqu'au bout du monde, si les or
présent le remède que les infirmes et les languis dres de Dieu son Père et l'ouvrage de notre ré
sants trouvoient dans le secours de sa main puis demption ne l'eussent arrêté en Judée. « J'ai ,
sante? C'est aussi ce que le prophète Isaïe, que les » dit-il , compassion de ce peuple ( Marc. , vin.
Pères ont appelé l'évangéliste de la loi ancienne, j> 2. ) ; » avant que de multiplier les cinq pains.
tant ses prédictions sont précises; c'est, dis-je, Il fut « mu de miséricorde, dit l'évangéliste,
ce que le prophète Isaïe célèbre avec son élé »et rendhTenfantàlamèref Luc, vu. 13, 15.).»
gance ordinaire , dans le chapitre trente-cin Dans toutes les grandes guérisons qu'il fait , il ne
quième de sa prophétie : « Dites aux affligés, nous manque jamais de donner des marques qu'il dé
» dit-il , à ceux qui ont le cœur abattu par leurs plore nos calamités; d'où je conclus très certai
• longues calamités, dites-leur qu'ils se fortifient. nement que sa compassion a fait presque tous ses
» Voici venir notre Dieu qui les vengera : Dieu miracles. La première grâce qu'il faisoit aux in
» viendra lui-même et nous sauvera : » Deus firmes, c'étoit de les plaindre avec l'affection d'un
ifte veniet et salvabitnos(ïs., xxxv. 4.). Quel bon père. Son cœur écoutoit la voix de la misère
est ce Dieu qui vient nous sauver , si ce n'est le qui l'attendrissoit, et en même temps il sollicitoit
Sauveur Jésus, duquel le même Isaïe a écrit qu'il son bras pour la soulager. Son amour ne se rebute
seroit appelé Emmanuel, Dieu avec nous? Un pas par le mauvais traitement que nous lui fai
Dieu aveo nous , n'est-ce pas à dire un Dieu- sons. En voulez vous voir un exemple admirable ?
Homme? Dieu donc viendra lui-même, dit Isaïe, Un Juif le priant de guérir son fils effroyablement
Dieu viendra lui-même pour nous sauver. Vous tourmenté : « Kace infidèle et maudite, dit-il, jus-
voyez qu'il est parlé là du Messie. « Et alors, » qu'à quand serai-je avec vous? et faudra-t-il
» poursuit-il (Is., xxxv. 5, 6. ), c'est-à-dire à la » toujours vous souffrir? Amenez ici votre fils.
» venue du Sauveur, les oreilles des sourds et » Race infidèle et maudite... Amenez ici votre
» les yeux des aveugles seront ouverts ; alors celui » fils (Mattu., xvii. ig.). «Quelleestla suite de
» qui étoit perclus sautera agilement comme un ces paroles ? et qu'elles semblent mal digérées !
» cerf, et la langue des muets sera déliée. » Ne Pourquoi dans un même discours assembler une
voyez-vous pas, chrétiens, que le discours de no juste indignation et un témoignage certain de ten
tre Sauveur, dans l'évangile que nous exposons, dresse? c'est qu'il se remit en l'esprit que c'étoit
est tiré de celui du prophète ? « Les sourds en- un homme, et un homme extrêmement misé
» tendent , dit le Fils de Dieu, les aveugles voient, rable ; et cette seule considération lui fit perdre
» les boiteux marchent. » Il se plaitde toucher, toute sa colère : elle tombe désarmée comme
quoiqu'en peu de mots , les prophéties qui s'ac vous voyez, et vaincue par cet objet de pitié.
complissent en sa personne ; afin de nous faire En vérité , la malice des Juifs étoit montée à un
comprendre ce que l'apôtre saint Paul nous a si grand excès ! Leurs mépris , leur ingratitude le
(Rom., x. 4.) évidemment démontré, « qu'il est dégoùtoient fort ; il ne les pouvoit presque plus
» la fin de la loi, » et l'unique sujet de tous les souffrir : toutefois , dit-il , « amenez votre fils et
oracles divins. » je le guérirai. » Vous remarquez bien que sa
Donc , mes frères , reconnoissons la puissance naturelle bonté l'oblige presque par force à nous
SUR JESUS-CHRIST
gratifier, et extorque de lui des bienfaits pour trouves cet homme bien misérable de ce qu'ayant
nous. Jugez combien étoit grande l'inclination perdu la vue corporelle, il ne peut plus jouir de
qu'il a voit de bien faire aux hommes, puisque cette lumière qui nait et périt tous les jours : et
ni la haine la plus furieuse, ni l'envie la plus en tu penses que c'est un petit malheur que l'âme
venimée ne pouvoient arrêter le cours de ses soit enveloppée d'épaisses ténèbres, qui lui ca
grâces. C'est qu'il étoit sincèrement bon, et chent les vérités éternelles qui seules devroient
qu'il avoit pitié de nos maux. Et certes puisqu'il luire à notre raison ! Ce pauvre corps perclus de
n'y avoit autre chose que notre extrême misère ses membres te touche d'une sensible compassion :
qui l'obligeât de venir à notre secours , il devoit et tu ne plains pas celte âme , qui , par une bru
descendre sur terre, comme dit l'apôtre saint tale stupidité, a toutes ses fonctions interdites !
Paul (Coloss.,m. 12.), «revêtu d'entrailles de Ce misérable hydropique te fait pitié, parce que
» miséricorde. » Car qu'y avoit-il de plus conve tu le vois toujours boire sans que sa soif puisse
nable au Sauveur, que de plaindre ceux qui être étanchée : et tu regardes sans douleur cel
étoient perdus; h celui qui devoit nous guérir, avare, cet ambitieux, dont l'un hume sans cesse
que d'être touché de nos maladies ; et à notre de la fumée, et l'autre emploie tout son âge à
libérateur, que de déplorer notre servitude? entasser des biens qu'il perdra tous en un seul
C'est ici le lieu, chrétiens, d'élever plus haut moment; sans que ni l'un ni l'autre puisse jamais
nos esprits ; et après avoir considéré le Sauveur éteindre la soif de ses passions infinies ! N'est-ce
guérissant les maladies de la chair , il faut passer pas être dépourvu de sens ?
à une réllexion plus spirituelle, et parler de la Aussi je ne doute pas que le Fils de Dieu n'ait
guérison des esprits, dont celle des corps n'étoit jugé nos âmes d'autant plus dignes de sa pitié et
que l'image. Car si vous voyez son cœur tellement miséricorde, que la dignité en est plus relevée,
ému des maux que souffrent nos corps, avec et les misères plus véritables. Et cela mêmem'ob-
quels gémissements pensez-vous qu'il pleure les lige de croire que, lorsque son cœur étoit attendri
calamités de nos âmes ? Jugez-en vous-mêmes par sur les maladies dont cette chair mortelle est si
ce raisonnement. Certes ce n'est pas une chose cruellement tourmentée , il n'arrêtoit pas sa pensée
fort étrange que notre corps souffre , puisqu'il est au corps : sans doute qu'il alloit bien plus haut,
passible; ni qu'il languisse, puisqu'il est infirme; et qu'en voyant l'effet, aussitôt il remontoilà la
ni qu'il meure , puisqu'il est mortel : telle est sa cause qui est le péché. S'il témoigne du déplaisir
qualité naturelle. Nous n'avons pas accoutumé de voir les infirmités de la chair, et de la joie d'y
de plaindre les bêtes de ce qu'elles n'ont pas de apporter le remède; c'est afin de nous faire voir
raison, ni de déplorer la condition des créatures que tout l'homme lui est très cher, et que s'il aime
inanimées, de ce qu'elles sont sans sentiment et si tendrement la partie la plus abjecte, il a des
sans vie : c'est que ce sont des choses communes , transports incroyables pour la plus noble et
trop dans l'ordre de la nature pour être un sujet la plus divine. Bien plus, remarquez , s'il vous
de compassion. Toute compassion est une dou plaît , ce raisonnement : c'est une chose constante
leur : la douleur s'excite singulièrement par les qu'il ne plaignoit le corps qu'à cause de l'âme;
Eccidents étrangers et inopinés. Etsacliantdequellc que dans toutes les maladies corporelles, il con-
matière nos corps ont été ramassés, à quoi ne de sidéroit le péché qui en est la source. Quand ilrc-
vons-nous pas nous attendre? Mais qu'une âme gardoit cette pauvre chair exposée de toutes parts
d'une nature immortelle, animée de je ne sais aux doulcurs,dont les infirmités ne peuvent pasêlrc
quoi de divin , composée, si je puis parler de la comptées; ah! ne croyez pas qu'il arrêtât son
sorte , de cette flamme toute pure et toute céleste esprit au corps. O Dieu tout-puissant, disoit-il,
dont les intelligences ont été formées ; une âme de permettez-moi, mon Sauveur Jésus, de pénétrer
qui la raison est un éclat de la sagesse éternelle , ici dans vos sentiments ; sans doute qu'ils sont
et l'essence, uneimagede l'essence même de Dieu ; vôtres , puisqu'ils sont de vos Ecritures : donc ô
une âme qui étant telle ne peut être née que Dieu, disoit-il, si les hommes fussent demeurés
pour la souveraine félicité ; qu'elle soit précipitée en l'heureux état où mon Père les avoit mis en
dans un abime de maux infinis ; qu'elle soit tou leur origine , ils n'auroient pas été ainsi misérables.
jours aveugle, toujours languissante, et justement Là leur bonheur eût été la divinité , et leur vie
condamnée à souffrir la dernière et éternelle dé l'immortalité.
solation : c'est pour cela , mes frères, que la plus En effet, chrétiens auditeurs, tant que cette
tendre compassion ne sauroit avoir, ni des plaintes innocence eût duré , Dieu s'unissant intérieu
assez lugubres, ni des larmes assez amures. Tu rement à nos âmes , y eût versé l'influence de viç
COMME OBJET DE SCANDALE. 73
avec une telle abandance , qu'elle se fût débordée séquent si la peine est un mal , ce n'est qu'à l'égard
sur le corps : de sorte que l'homme vivant de Dieu du particulier; mais c'est un très grand bien à
n'auroit eu aucun trouble en l'esprit ni aucune l'égard de l'ordre commun. Et comment? C'est
infirmité en la chair. Le péché nous ayant retirés que le péché met le désordre dans l'univers. C'est
de Dieu, il a fallu nous faire voir combien nous un désordre visible que les commandements du
perdions; tellement que l'âme ne buvant plus à souverain soient mal observés ; donc le péché met
cette fontaine de vie éternelle, devenue elle-même le désordre au monde. Et toutefois le Maître de
impuissante, elle a aussi laissé le corps sans vi l'univers ne peut souffrir de désordre dans son
gueur. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si la ouvrage. Que fait-il? Il établit deux ordres : l'un de
mortalité s'en est emparée ; et dès lors cette chair ses règlements éternels sur lesquels les volontés
qui fend à la mort , a été découverte à toutes sortes droites sont composées; l'autre, c'est l'ordre de la
d'injures ; et penchant continuellement à sa fosse , justice qui range les volontés déréglées. Ces deux
elle est devenue sujette nécessairement à de ordres sont fondés tous deux sur cetteloi immuable,
grandes vicissitudes, et par conséquent à de mor qu'il faut que la volonté divine se fasse, ou dans
telles altérations. Et dans tous ces malheurs , que l'obéissance des bons, ou dans le supplice des
voyons-nous autre chose, fidèles; car je vous en criminels. « Ceux qui ne veulent pas faire ce qu'il
bis juges ; qu'une juste punition de notre péché? » veut, lui-même il en fait ce qu'il veut , » dit saint
d'autant qu'il étoit plus que juste que l'incorrupti Augustin : Cùm faciunt quod non vult, hoc de
bilité abondonnât l'homme, puisqu'il ne vouloit eis facit quod ipse vult (Serm., ccxiv. n. 3 ,
plus en jouir avec Dieu. Ce qui étant ainsi sup tom. v.col. 944.)!
posé , il est très certain que le Fils de Dieu , qui Tu n'as pas voulu te mettre dans l'ordre, tu
d'abord pénétroit toutes choses, quand il voyoit le souffriras : je veux dire, tu as voulu échapper,
les lièvres, les paralysies et les autres maladies ô pécheur, de l'ordre des règles divines qui
corporelles, alloit à la source du mal , je veux dire t'a voient été proposées ; tu retomberas dans l'ordre
à cette première désobéissance. Dans la peine il de sa justice. Et quel est l'ordre de la justice?
ne considéroit que le crime, et c'est ce qu'il déplo- C'est que c'est une chose très bien ordonnée, que
roit davantage. Il savoit bien que les afflictions de les volontés rebelles soient châtiées ; que ceux qui
la chair n'étant que la punition, elles ne pouvoient ont méprisé la bonté de Dieu , éprouvent en eux-
pas être le plus grand mal. Il n'est pas en la puis mêmes la sévérité de sa rigoureuse justice;
sance même de Dieu qu'il y ait une misère plus qu'étant sortis autant qu'ils ont pu de son domaine
grande que le péché. Je sais que cette vérité of par leur révolte , ils y soient ramenés par leur
fense les sens humains : hélas ! mortels ignorants peine, afin que tout ploie sous la main de Dieu ,
que nous sommes, nous ne comprenons pas ou par inclination , ou par force. Par conséquent
quelle misère c'est que d'offenser Dieu! la peine est dans l'ordre , parce qu'elle ramène
Dites à un homme qui est surla roue, s'il lui reste dans l'ordre ceux qui s'en étoient dévoyés; et
assez de sentiment pour vous écouter, dites-lui qu'il donc elle est très bonne à la conduite générale de
est malheureux, non pastantdecequ'ilest puni, que l'univers, parce que l'ordre est le bien général;
de ce qu'il est coupable; que sa plus grande mi et encore qu'elle fasse souffrir le particulier, il y
sère estd'être homicide, et non pas d'être rompu vif; a du bien dans ce mal qu'il souffre, parce qu'il
quand est-ce qu'il entendra ce discours? Son âme, y a de la règle et de la raison. Donc pour aller
oppressée de tourments, ne s'arrête qu'au plus sen plus loin , il se trouvera que le péché seul est
sible et non pas au plus raisonnable. Il s'irritera le mal proprement dit et essentiel, qui n'a aucun
contre vous ; et une telle proposition lui augmen mélange de bien. Il faut qu'il soit le souverain
terait son supplice. Et toutefois est-il rien de plus mal , parce qu'il est souverainement opposé au
nécessairement véritable? Car c'est une chose souverain bien. Donc il est vrai ce que je disois,
certaine que la plus grande misère vient du plus que la plus grande misère c'est le péché; parce
grand mal ; et je ne craindrai point d'assurer que la plus grande misère, c'est le grand mal. Donc
que la peine, au lieu d'être un mal , est un bien ; si le péché et l'enfer pouvoient être des choses sépa
d'autant que ce qui fait le mal , c'est l'opposition rées, il faudrait conclure nécessairement que le pé
au souverain bien qui est Dieu. Or la peine n'est ché seroit un mal sans aucune comparaison plus
pas contre Dieu ; au contraire elle s'accorde avec grand que l'enfer; et partant que les réprouvés se
sa justice : est-il pas très juste que le pécheur raient misérables, moinsà cause qu'ilssontdamnés,
souffre, et que le crime ne demeure pas impuni? qu'àcausequ'ilssontpécheurs.Etencorequelesens
Et la justice n'est-ce pas un grand bien? Par con humain y répugne, il faut que les vérités éternelles
74 SUR JÉSUS-CHRIST
l'emportenI,etqu'ellescaptiventnos entendements. corps , pourvu qu'il sauve les âmes. Quand nous
Et ainsi pour revenir à notre discours, nous sommes dans les douleurs violentes, répandons
devons croire que tant de pécheurs ont excité notre cœur devant lui, et disons avec une foi
dans le cœur de notre Sauveur une douleur qui vive : Charitable et miséricordieux Médecin,
ne peut être comprise. Ah! si Notre-Seigneur descendu du ciel pour me traiter de mes maladies
Jésus-Christ a eu une douleur si sensible pour les qui sont innombrables ; ou je suis bien malade en
moindres de tous les maux qui sont ceux qui tra mon corps, si mes douleurs sont aussi grandes
vaillent ce corps mortel, il n'est pas imaginable que je les ressens ; ou je suis bien malade en mon
combien ardemment il a désiré de donner le âme , puisque je m'afflige si fort pour de petits
remède aux péchés qui abimoient les âmes qu'il maux : ou plutôt je suis bien malade en l'un et
étoit venu racheter , dans la dernière extrémité en l'autre , parce que et les douleurs que je sens
de misères. C'est pourquoi s'il a donné des larmes sont très aiguës, et que mon esprit s'abat trop
aux maux du corps, il a donné aux maladies de pour des maux qui, tout cruels qu'ils sont, sont
nos âmes jusqu'à la dernière goutte de son divin aucunement supportables. J'avoue devantvous, ô
sang. S'il a guéri les infirmités corporelles par la mon Dieu , que la raison devroit tenir le dessus
vertu de sa seule parole avec une incroyable faci plus qu'elle ne fait : mais que ferai-je ? Ma chair
lité, il a voulu purger nos iniquités avec des dou est infirme; et vous savez, Seigneur, combien elle
leurs incompréhensibles ; comme dit le prophète pèse à l'esprit. Pourquoi est-ce, ô bon Médecin,
Isaïe ( lni. 4,5, 8. ) , que « Dieu l'a frappé que vous ne me rendez pas la santé? Vos grands
» pour les péchés de son peuple, qu'il a porté nos miracles me font bien connoître que la puissance
» péchés sur son dos, et que nous avons été guéris de me soulager ne vous manque pas. Que vous
» par ses plaies. » C'est par ce sang et par ces ne soyez point touché de ce que j'endure, vous qui
souffrances qu'il a ouvert à la maison de David avez toujours eu une si grande compassion pour
cette belle et admirable fontaine dont parle le les misérables, vous que nos seules misères ont
prophète /acharic en son treizième chapitre. « En attiré en ce monde , afm de remédier à nos maux ;
» ces jours-là, dit-il, jaillira une fontaine à la ah ! certainement je ne le puis croire , et sans
» maison de David et aux habitants de Jérusalem, doute cela n'est pas. Il faut donc dire nécessaire
» pour la purification des pécheurs (Zacii., xiii. ment qu'il n'est pas expédient que je guérisse, et
» i.).» C'està vous, c'est à vous, chrétiens, qu'est qu'il est expédient que je souffre : ainsi soit-il,
ouverte celte fontaine. Vous êtes les vrais habi puisqu'ainsi vous plaît. Cette médecine est amère ,
tants de Jérusalem , parce que vous êtes les en mais elle me doit être très douce d'une main si
fants de l'Eglise , et les héritiers des promesses chère et si bienfaisante. Oui, je le reconnois,
qui ont été faites à la synagogue. Tous êtes la mon Sauveur , il n'est pas encore temps de guérir
maison de David ; parce que vous êtes incorporés mon corps. Il viendra , il viendra , ce temps bien
à Jésus le fils de David , et que sa chair et son heureux, où vous établirez dans une incorruptible
sang ont passé à vous. Accourez donc à celte mi santé cette chair que vous avez aimée , puisque
raculeuse fontaine ; venez y laver vos iniquités. vous en avez pris une de même nature. Alors
On court avec tant d'empressement à ces bains ma chair se portera bien , parce qu'elle sera faite
que l'on s'imagine être salutaires au corps, et on semblable à la vôtre, à laquelle j'ai participé
néglige ces divines eaux où se fait la purgalion de dans vos saints mystères. Souffrons en attendant ,
nos âmes. O stupidité! ô aveuglement! Si vous si vous le voulez. Mais du moins , ô ma douce
avez bien compris, chrétiens, quel mal c'est que espérance , ô mon aimable consolateur , guéris
d'offenser Dieu , combien il est terrible et incon sez les maladies de mon âme. Modérez les em-
cevable ; que ne courez-vous au remède que le pressements de mon avarice, et l'ardeur de mes
miséricordieux Jésus vous présente dans la pé folles amours , et la dangereuse précipitation de
nitence? Ah! fidèles, c'est par ce canal que cou mes jugements téméraires, et l'indiscrète chaleur
lent ces eaux saintes et purifiantes. de mon ambition mal réglée. Je n'ignore pas que
O Dieu ! que je m'estimerois bienheureux , si mes maladies sont de justes punitions de mes
j'avois pu servir à vous faire entendre que les crimes : vous , ô mon unique libérateur , qui pour
plus cruelles maladies sont moins que rien , si moi tournez en bien toutes choses, faites que les
nous les comparons au venin, à la peste, qu'un peines de mes péchés soient le sceau de votre mi
seul péché mortel porte dans nos âmes ! Prions séricorde, l'exercice de ma patience, et l'épreuve
donc le miséricordieux Médecin qui a tant pitié de ma vertu.
de nos maux, qu'il fasse ce qu'il voudra de nos En est-ce assez, fidèles, sur cette matière ? Avez
COMME OBJET DE SCANDALE. 75
vous pas connu Jésus-Christ comme médecin" des du Dieu-Verbe. Carde mêmequelapropriétédes
infirmes ? Voulez-vous que nous parlions en un huiles et des onctions, c'est de s'étendre première
mot de Jésus compagnon et évangéliste des pau ment sur les chosesaux quelles elles sont appli
vres , afin de considérer un peu plus long temps quées, et puis de les pénétrer autant qu'elles peu
Jésus scandale des infidèles ! Renouvelez, s'il vous vent, de s'incorporer à elles en quelque façon, et
plait, vos attentions. d'y être si intimement attachées, qu'il ne s'en fasse
qu'une même substance : ainsi la divinité du
SECOND POINT. Verbe s'unissant à l'humanité de Jésus, elle s'est
Ce sera le prophète Isaïe qui nous ayant fait premièrement répandue sur elle en son tout et en
voir Jésus-Christ donnant la guérison à nos ma ses parties ; elle l'a pénétrée si profondément ,
ladies , nous dira aussi qu'il est envoyé pour être qu'elle s'y est effectivement incarnée; de sorte
l'évangéliste des pauvres : où parle mot de pauvres, que de l'une et de l'autre il ne s'est fait plus
vous devez enlendre généralement tous les affligés qu'un seul tout ensuite de cette union ineffable.
que Jésus devoit évangéliser, c'est-à-dire leur por C'est pourquoi le Sauveur Jésus est appelé par
ter de bonnes nouvelles. Cela étant ainsi supposé, excellence, Oint et Christ, à cause de cette di
écoutez maintenant Isaïe en sonchapitresoixante- vine et miraculeuse onction.
unième, où il parle ainsi du Messie. « L'Esprit de Mais revenons au prophète Isaïe. « L'Esprit de
» Dieu, dit-il , est sur moi, à cause qu'il m'a oint » Dieu est sur moi , à cause que le Seigneur m'a
» (Is., lxi. t. ).» Arrêtons-nous à ces mots, chré » oint. Il m'a envoyé évangéliser les pauvres ,
tiens, et pénétrons-en le sens. Je dis, avant toutes » remarquez les propres mots de notre évangile,
choses, que le prophète parle en la personne » guérir les cœurs affligés, prêcher la liberté aux
d'un autre , selon le style ordinaire de l'expression » captifs , annoncer l'an de pardon du Seigneur ,
prophétique. Car nous ne lisons rien dans les Ecri » consoler ceux qui pleurent , et changer en joie
tures de l'onction du prophète Isaïe. Mais qui se- » la tristesse de ceux qui lamentent en Sion : »
roit celui qui, étant un peu instruit du christia jusqu'ici parle le prophète Isaïe. Et y a-t-il un
nisme, ne verrait pas que par ces paroles il a mani seul mot dans tout ce discours , où vous ne voyiez
festement désigné le Sauveur du monde ? L'Esprit clairement le Seigneur Jésus dans les effets de
de Dieu est moi, dit-il. Et lui-même n'a-t-il pas son Evangile? Aussi s'étant trouvé lui-même dans
dit , « qu'il sortirait une tlourde la racine de Jessé, la synagogue où il lut cette prophétie , il montre
» et que snr elle reposerait l'Esprit du Seigneur évidemment qu'elle s'est accomplie en ses jours
(Ibid., xi. 2.)? Vous savez que Jessé, c'est le père (Luc., iv. 17. ). Mais voulez-vous , mes frères ,
du roi David. Quelle est celte tleur de la racine de que je vous en fasse voir en un mot l'accomplis
Jessé, sinon le Sauveur Jésus, qui est appelé par sement? Allons, allons ensemble sur cette mys
excellence le fils de David? Et n'est-ce pas sur lui térieuse montagne où Jésus commence à ouvrir
que l'on a vu descendre le Saint-Esprit en la forme sa bouche, après s'être contenté jusqu'alors d'ou
d'une colombe , quand il se lit baptiser par son vrir celles de ses prophètes : Aperiens os suum
précurseur? « C'est pour cela que le Seigneur dixit (Mattu., v. 2.) : allons à celte mystérieuse
» m'a oint, » poursuit Isaïe. N'est-ce pas encore montagne ; entendons-y la première prédication
le Fils de Dieu que Dieu a oint de cette onction du Messie; voyons-lui faire l'ouverture de son
admirable, de laquelle même il tire son nom. Il Evangile , et jeter les fondements de la loi nou
est appelé indifféremment dans les saintes Lettres, velle : c'est là qu'il commence d'évangéliser. C'est
le Messie, le Christ de Dieu, l'Oint de Dieu; et pourquoi s'étant souvenu que son ordre portoit
c'est dire la même chose en divers langages. Car très expressément d'évangéliser les pauvres et les
comme dans la loi ancienne c'étoit par l'onction misérables, c'cst-à-dirc , comme je l'ai déjà ex
que les rois et les sacrificateurs étoient établis , le pliqué , de leur porter les bonnes nouvelles ; dans
réparateur de uotre nature devant être ensem cet admirable discours il adresse d'abord la parole
ble, et roi du vrai peuple, et l'unique sacrificateur aux pauvres : « O pauvres , que vous êtes heu-
du vrai Dieu, il est appelé Oint de Dieu avec un » rcux ! car le royaume céleste vous appartient.
titre de prérogative extraordinaire ; d'autant que » (Ibid. , 3. ). » Quelle consolation aux pauvres,
par la dignité de son onction il devoit assembler que Jésus, si riche par sa nature et si pauvre par
en un la royauté et le sacerdoce , qui étoient sé sa volonté , leur promette de si grandes richesses !
parés dans le premier peuple. Et n'entendez pas Quelles meilleures nouvelles leur pouvoit-il dire?
ici , chrétiens, quelque espèce d'onction corpo N'est-ce pas s'acquitter de l'office auquel il étoit
relle : l'onction de notre pontife , c'est la divinité destiné par les prophéties, d'évangéliser les pau
:6 SUR JÉSUS-CHRIST
vres? Ah ! que je reconnois ici clairement celui Les pauvres , ses bons amis , apprirent les pre
duquel le psalmiste a dit : Honorabile nomen miers sa venue , parce que c'étoit pour eux qu'il
eorum coratn Mo ( Ps., lxxi. 14. )! « Leur venoit ; et il ne voulut être reconnu que par les
» nom sera en honneur devant lui. » Mais il pour marques de sa pauvreté. La suite de sa vie n'a
suit de la même force. Isaïe, s'il vous en souvient, pas démenti sa naissance. Plus il s'est avancé dans
dit qu'il doit annoncer la consolation à ceux qui l'âge , plus il a mis les pauvres dans ses intérêts,
pleurent (Is., lxi. 2. ). « Bienheureux ceux qui n'étoient autres que la gloire de Dieu. C'est
« qui pleurent, dit Notre-Seigneur ( Mat.tii., v. eux qu'il admet dans sa confidence ; c'est à eux
» 5.), carilsscrontconsolés.»Isaïenousapprend qu'il découvre tous ses mystères ; c'est eux qui
que le Messie devoit prêcher l'an de pardon sont choisis pour les ministres de son royaume,
du Seigneur (Is. , lxi. 2. ) : c'est ce qui est ap et les coadjuteurs de son grand ouvrage. Cou
pelé ailleurs le temps d'indulgence, le temps de rage donc , ô pauvres de Jésus-Christ ; que toute
miséricorde. Et n'est-ce pas ce que fait le Sau la terre vous méprise , c'est assez que vous ayez
veur Jésus, nous annonçant la miséricorde en Jésus-Christ pour vous. Vous n'avez point d'accès
ces termes? « Bienheureux les miséricordieux, dans la cour des rois; mais souvenez [-vous]
» car on leur fera miséricorde (Mattii.,v. 7.) ! » que c'est là que règne la confusion et le trouble.
Isaïe assure qu'il doit annoncer à ceux qui se la Courez à Jésus-Christ, ô vous qui êtes oppressés,
mentent en Sion, que leur tristesse sera changée ô malades, nécessiteux, misérables, généralement
en joie (Is., lxi. 3.). Sion, c'est lelieudutem- qui que vous soyez ; vous y trouverez la paix de
ple de Dieu ; c'est la figure de son Eglise. Ceux vos âmes. Ecoutez la voix amoureuse qui vous
qui se lamentent en Sion , ce sont ceux qui se appelle. Jetez- vous entre ses bras avec confiance,
plaignent de cet exil , qui, éloignés de leur terre il les a toujours ouverts pour vous recevoir. Seu
natale, souffrent ordinairement persécution dans lement souffrez votre pauvreté avec patience ; ne
ce triste pèlerinage. Jésus donc pour leur an murmurez ni contre Dieu ni contre les homrre-.
noncer le changement de leur état misérable en Attendez doucement le temps de votre consola
une condition toujours bienheureuse , parle ainsi tion ; et souvenez-vous que , si le monde vous
en ce même lieu : « Bienheureux ceux qui souf- tourmente , vous servez un maître qui l'a sur
» front persécution pour la justice, parce que monté, qui n'a pu plaire au monde, et à qui le
«le royaume des cieux està eux (Mattu., monde aussi n'a pu plaire. C'est ce qu'annonce
» v. 10. ) ! «C'est ainsi que Notre-Seigneur évan- aux pauvres le Sauveur Jésus. Dites moi, en vé
gélise les affligés, exécutant ponctuellement les rité, chrétiens, pouvoit-il leur dire de meilleures
prophéties anciennes. nouvelles ? Et n'avons-nous pas raison d'assurer
Pourquoi ne m'écrierai-jepasence lieu avec le que c'est lui véritablement qui est envoyé pour
grave Tertullien , dont j'ai tiré presque toutes les êtrel'évangéliste des pauvres.
remarques que je viens de faire en son quatrième
TBOISIÈME POINT.
livre contre Marcion (adv. Marcion., lib. iv.
n. 21. ); pourquoi, dis-je, ne m'écrierai-je pas Ce qui m'étonne , fidèles, c'est que le Sau
avec lui ? O Christum et in novis veterem ! veur du monde étant tel que nous le venons de
« 0 que Jésus-Christ est ancien dans la nouveauté dépeindre , on ait été offensé de sa vie. Repassons
» de son Evangile ! » Ce qu'il fait est nouveau , en peu de mots, je vous prie , sur les choses que
parce que personne ne l'a voit fait avant lui : ce nous avons dites, et étonnons-nous devant Dieu,
qu'il fait est ancien , parce qu'il ne fait qu'ac que l'on ait pu être scandalisé en notre Sauveur.
complir les choses que la fidèle antiquité avoit at Et premièrement, ses miracles devoient-ils pas
tendues. Quel autre a jamais apporté de meil faire taire les bouches les plus médisantes ? Une
leures nouvelles aux pauvres que celles que le mission si bien attestée devoit-elle être jamais
pauvre Jésus leur a annoncées, quand il leur contestée? Encore s'il eût fait des miracles qui
a prêché sa venue! O pauvres, réjouissez-vous, n'eussent de rien servi que pour faire éclater son
voici un compagnon qui vous vient ; mais un pouvoir , peut-être auroit-on pu dire qu'il y
compagnon si grand et si admirable, qu'il vaut avoit de l'ambition dans ces grands ouvrages.
mieux être pauvre en sa compagnie, que d'être le Mais je vous ai montré que tous ces miracles ont
maître et le tout-puissant dans les assemblées des pris leur naissance dans une tendre compassion de
mondains. Ne vous étonnez pas si vous êtes le re nos maux , et jamais il n'a fait un pas que pour
but du monde : tel étoit Jésus-Christ lorsqu'il a le bien de ce peuple ingrat. Faisons néanmoins
paru sur la terre, et a conversé parmi les hommes. qu'une noire envie ait encore pu se persuader qu'il
COMME OBJET DE SCANDALE. 77
se servoit du don de Dieu pour s'acquérir du rius,si ignobilis, si inhonorabilis , meus erit
crédit ; qu'avoit-on à dire contre sa simplicité? Christus. « Car, poursuit le même Tertullien, il
L'a-t-on vu à la porte des grands pour mendier » m'a été promis tel dans les prophéties : » Talis
leur faveur? s'est-il intrigué dans les affaires du enim habitu et aspectu annuntiabatur. Je
monde? A-t-il flatté l'ambition et l'arrogance des reconnois celui duquel Isale a écrit au chapitre
princes? Au contraire n'a-t-il pas mené une vie vingt-huitième, que c'est « une pierre élue, une
non- seulement commune et privée , mais très ab » pierre de salut ( Is., xxvm. 16. ) » pour son
jecte et très basse; marchanten toute simplicité, peuple ; et au chapitre huitième , que c'est « une
vivant et conversant avec les pauvres, souffrant » pierre d'achoppement , [ que ] tous ceux qui
toujours injustice sans jamais se plaindre? Il est » s'y heurteront seront brisés (Ibid., vm. 14.). «
vrai qu'il «'•toit méprisé; mais il ne se soucioit Je reconnois celui duquel le psalmiste a chanté :
point des honneurs ; pauvre , mais il ne deman « La pierre qu'ils ont rejetée en bâtissant, est
dait point de richesses, bien qu'il n'eût pas seu » devenue la pierre angulaire (Ps., cxvii. 21.) »
lement un gite assuré pour reposer sa tête. Pou- qui soutient tout le corps de l'édifice. Enfin je
voit-il s'acquitter plus dignement de sa charge de reconnois celui duquel Siméon a dit , le tenant
prédicateur? Il alloit enseignant la parole de vie entre ses bras dans le temple : « Celui-ci est établi
éternellequeDieuluiavoitmisedansIa bouche. Il » pour la ruine et pour la résurrection de plu-
n'enfloit pas son discours par de superbes pensées, » sieurs, et pour un signe auquel on contre-
ou par le faste d'une éloquence mondaine ; mais il le » dira ( Luc, n. 34. ) ; » celui enfin qui a dit de
remplissoit d'une doctrine céleste, de vérités divi lui-même à l'aveugle qu'il avoit éclairé bien plus
nes, quidonnoientaux âmes une nourriture solide, en son esprit qu'en son corps : « Je suis venu
etalloient jusqu'à la racine de nos maladies. Tantôt » en jugement en ce monde , afin que ceux qui
il attirait les peuples par la douceur, tantot il les re- » ne voient pas , commencent à voir ; et que
prenoit sans les épargner, jusqu'à lesappclerles en- » ceux qui voient, soient aveuglés ( Joan., ix.
fantsdudiable; leurpréchantles oracles divins, non » 39. ). » Chrétiens, ne tremblez-vous pas à ces
point avec de lâches condescendancesdes scribes et paroles de notre Sauveur ? Toutefois j'espère de la
des pharisiens, maisavec empire ctautorité(JoAN., miséricorde de Dieu qu'elles ne sont pas dites pour
vm. 44.), avec une liberté et une assurance , di vous. Tremblez, infidèles, tremblez, endurcis,
gnes des vérités éternelles qu'il nous venoit an c'est vous seuls que Jésus aveugle. Et vous, vrais
noncer. Que pouvoit-on trouver à dire en une fidèles de Jésus-Christ , vous qui avez sa crainte
vie si réglée? Ne devoit-on pas admirer ce cou en vos cœurs , ouvrez vos yeux à celte lumière
rage également inflexible aux biens et aux maux ; qui n'éblouit que les orgueilleux ; et comprenez
cette égalité de mœurs qui le faisoit vivre avec avec foi et soumission les profonds conseils du
tout le monde sans rigueur et sans flatterie, sans Pèreéternel,dansl'envoi de son Fils Jésus-Christ.
lâcheté et sans arrogance ; cette pureté d'inten Pressons ici nos raisonnements , afin de laisser
tion qui lui faisoit toujours regarder les inté du temps à une briève réflexion sur nos mœurs.
rêts de son Père? Et néanmoins, dit-il, il faut Premièrement, je pourrais vous dire, pour
que je donne du scandale ; et pour faire voir la arrêter d'abord une curiosité peu respectueuse ,
difficulté qu'il y a de n'être point offensé de sa que Dieu qui modère comme il lui plaît l'ouvrage
vie : « Heureux celui , dit il , qui n'est point de notre salut, et qui sait ce qui nous est propre,
» scandalisé en moi: » Beatus qui non fuerit n'a pas jugé à propos que nous sussions toutes les
tcandalizatu* in me ( Mattu. xi. 6. ) ! raisons du mystère. Quand le sage architecte
O Dieu ! qui ne serait étonné des secrets ter commence de rebâtir un vieux édifice, l'ignorant
ribles de la Providence? C'est ici que je dis du spectateur s'imagine qu'il renverse tout. Sa foiblc
plus grand sentiment de mon âme avec le grave imagination ne voit que désordre, ne pouvant sup
Tertullien : Mihi vindico Christum , mini de porter un dessein trop fort ; mais quand il a mis la
fendu Jésum,.... quodeumque illud corpuscu- dernière main à l'ouvrage , alors on voit reluire
îum «7(adt>.MaRCiON., lib. m. n. 16 et 17.): de toutes parts l'art et la conduite de l'ouvrier.
Cet innocent contredit par toute la terre, c'est Eh! ne savez- vous pas, chrétiens, que dans les
le Jésus-Christ que je cherche ; je soutiens que Ecritures divines tout l'œuvre de notre salut est
ce Jésus est à moi , je proteste qu'il m'appartient. souvent comparé à un édifice, soutenu « sur le
« S'il est déshonoré, s'il est abject, s'il est misé- » fondement des apôtres , et sur la pierre angu-
» rable: j'ajouterai encore , s'il est le scandale des » laire qui est Jésus-Christ ( Ephes., n. 20. ). »
» infidèles , c'est mon Jésus^Christ : » Si inglo- Dieu donc, dans le cours des siècles, s'est pro
78 SUR JÉSUS-CHRIST
posé de rétablir l'homme comme un bâtiment celles qui sont plausibles ; de sorte que pour la
ruineux. Il a posé le fondement de celte nouvelle perfection de ce sacrifice que nous devons offrir
structure en la vie de Notre-Seigneur. Les sens au Dieu incarné, il falloit, et faire les choses qui
humains n'y comprennent rien ; tout les choque , sont pénibles, et croire les incroyables. Ainsi nous
tout les embarrasse : de là le scandale et le trou détruisons devant lui tout ce que nous sommes,
ble. Mais à ce grand jugement où Dieu couron afin que tout soit réparé de sa main. C'est pour
nera l'édifice par la glorieuse immortalité de nos quoi il étoit à propos pour rétablir la raison hu
corps , où toutes choses étant consommées , « il maine par l'humilité, que les vérités de Jésus fus
» sera tout en tous , » comme dit l'apôtre ( 1 . sent incroyables. Et tout ce qui est incroyable ,
Cor., xv. 28. ); alors la lumière étemelle venant est choquant ; et tout ce qui est choquant , fait
à se découvrir à nos cœurs, quel ordre, quelle du trouble : de là le scandale des infidèles.
sagesse , quelle beauté ne verrons-nous pas dans Davantage : la vérité la plus importante qu'il
ce qui paroissoit à nos sens si confus et si mal di falloit nous faire connoître, étoit notre foiblesse
géré ! Par conséquent , ô homme , crois en atten et notre impuissance, parce qu'en nous montrant
dant que tu voies. Sache que la guérison de tes clairement combien nous sommes impuissants par
maladies dépend absolument de la confiance que nous-mêmes, c'étoit l'unique moyen de nous
tu auras en ton médecin : Crois et tu seras sauvé, faire recourir avec confiance au mérite du libé
nous dit-il ( Luc., vni. 50. ) ; prends sans exami rateur Jésus-Christ. Or quand je vois sa doc
ner l'infaillible remède qu'il te présente. S'il s'en trine et sa vie si cruellement combattues , voici
réserve le secret pour un temps , dès à présent la réflexion que je fais. D'où vient cette résistance
il t'en abandonne l'usage; et sa miséricordieuse si furieuse que l'on apporte à l'œuvre de notre sa
bonté a tellement disposé toutes choses, qu'y lut? N'est-ce pas ce que dit saint Paul : « L'homme
croire, c'est ta santé; le connoitre, ce sera la fé » animal ne comprend pas les secrets de Dieu
licité. » (1. Cor.ii. 14. )?»N'est-ce pas ce quedit Jésus-
Est-il rien de plus convenable? D'autant plus Christ : « Pourquoi n'entendez-vous pas mes dis-
que ce grand médecin qui entreprend de traiter » cours? Parce que vous ne pouvez pas entendre
tes plaies, connoissant parfaitement leur malignité » mon langage ( Joan., viii. 43. ). a D'où vient
et le vice de ta nature, a bien vu qu'il n'y avoit qu'ils ne pouvoient pas eniendrc son langage? C'est
rien qui te fût plus propre ni plus nécessaire que qu'ils le vouloient entendre par eux-mêmes; et
l'humilité. O homme, si tu l'entends, l'orgueil il leur étoit impossible. N'entendant pas ce lan
est ta maladie et la plus dangereuse. C'est par gage, ils ne pouvoient qu'être étourdis de la voix
l'orgueil que secouant le joug de l'autorité sou de Dieu : cet étourdissement les animoit à la ré
veraine , par laquelle ton âme doit être régie , sistance. Plus les vérités étoient hautes, plus leur
tu t'es fait toi-même ta loi : la conduite de ta raison orgueilleuse étoit étourdie , et plus leur ré
raison, ç'ont clé ses propres lumières; la règle sistance étoit enflammée. C'est pourquoi je ne
de ta volonté , ç'ont été ses inclinations. C'est là m'étonne pas si le Fils de Dieu leur prêchant ce
ta blessure mortelle. Il faut que ces deux facultés qu'il avoit vu dans le sein du Père , la résistance
soient humiliées, afin qu'elles puissent être gué montant à l'extrême, se portât à la dernière fu
ries. Comme ta volonté s'abaisse par l'obéis reur. De là vient qu'il leur dit en son Evangile :
sance, ton entendement se soumet par la foi. Tu « Vous me voulez tuer méchamment , parce que
soumets la volonté à ton Dieu, quand tu em » mon discours ne prend point en vous ( Ibid.,
brasses les choses , parce qu'il les veut : tu lui » 37.). » Superbes, ignorants, que ne recourez-
soumets ton entendement, quand tu les crois, vous à la grâce, vous par l'humilité chrétienne ?Et
parce qu'il les dit. Cette soumision te semble vous, ne reconnoissez-vous pas, chrétiens, que
bien grande. Mais un Homme- Dieu pour l'a sans l'assistance de cette grâce vous n'auriez que de
mour de nous, un Dieu mort pour l'amour de la résistance pour votre Sauveur? Ces perfides ont
vous , veut un sacrifice plus entier dans un abais oui ses paroles , et ils les ont méprisées ; ils ont
sement plus profond. Car un Dieu-Homme et un vu ses miracles et ils n'ont pas cru : ils ont vu
Dieu mourant, n'est-ce pas un Dieu anéanti, sa vie, et elle leur a été un scandale. Donc il
comme dit l'apôtre (Philip, n. 17. )? Et quel est vrai , ô mon Sauveur Jésus , que si vous
doit être le sacrifice d'un Dieu anéanti pour l'a ne me parlez puissamment au cœur , si vous ne
mour de l'homme , sinon l'homme anéanti de m'entraînez à vous par vos doux attraits ; ni votre
vant Dieu? Or ce ne seroit pas faire beaucoup pour vie quoique très innocente, ni votre doctrine
lui que de pratiquer les choses aisées , et de croire quoique très sainte, ni vos miracles quoique très
COMME OBJET DE SCANDALE. 79
grands, ne dompteront pas mon opiniâtre rébel pris ses vérités et son Evangile pour la plus
lion. Les uns disent que vous êtes un grand pro grande folie qui ait jamais paru sur la terre. Bien
phète , les autres que vous êtes un séducteur ; les plus, parmi ceux qui se sont rangés sous sa disci
uns s'édifient en vous , les autres se scandalisent pline, combien a-t-il été contredit? Eh! mes
de vous. D'où vient cela, o mon maître, sinon frères , quelle indignité ! Tous les fondements de
que les uns sont humbles, et que les autres sont notre salut ont été attaqués par des gens qui fai-
orgueilleux; que les uns suivent la nature, et soient profession du christianisme. Le perfide
les autres suivent la grâce? Ainsi vos vérités aveu arien a nié la divinité de Jésus ; l'insensé Mâr-
glent les uns, pour illuminer d'autant plus les cion a nié son humanité ; le nestorien a divisé
autres. Vous êtes une pierre de scandale aux su les personnes ; l'eutychien a confondu les natu
perbes ; afin que les humbles ressentent mieux res : et sur la personne de Jésus-Christ, toutes
ce que vous faites miséricordieusement en leurs les inventions diaboliques se sont tellement épui
cœurs, et qu'ils louent vos bontés avec une ad sées, qu'il est impossible de s'imaginer une erreur
miration profonde de vos jugements. C'est ici que qui non-seulement n'ait été soutenue, mais même
les bons chrétiens sont incroyablement consolés. qui n'ait fait une secte sous le nom du christia
Si les vérités évangélique* entroient en nos âmes nisme. Combien d'hérésies se sont élevées contre
avec une apparence plausible, nous attribuerions les vérités de Jésus ! Toutes , elles ont heurté
leur victoire à la force de notre raison ; et deve contre cette pierre; et sans venir au détail, ayant
nant plus superbes, nous deviendrions par con rompu sans aucun sujet la paix et l'unité chré
séquent plus malades. Mais quand le vrai fidèle tienne, ne se sont-elles pas scandalisées de Jésus ,
comprend la folie et l'extravagance du christia auteur de la paix et de la charité fraternelle?
nisme , c'est là que la grâce se fait sentir dans la Mais allons encore plus avant. Que les gentils,
répugnance de la nature ; a cause qu'il recon- que les juifs , que les hérétiques se soient scanda
noît que ce n'est pas la chair qui le gagne, ni les lisés du Seigneur Jésus , cela est supportable ; on
intérêts mondains qui l'engagent, ni la philoso souffre facilement les injures de ses ennemis. Mais,
phie humaine qui le persuade ; mais la puissance ô douleur ! que les catholiques , que les enfants
divine qui le captive. C'est pourquoi dans la doc de sa sainte Eglise, que les vrais sectateurs de sa
trine de l'Evangile il a plu à notre grand Dieu , foi vivent de telle sorte en ce monde , que l'on ne
qu'il y eût tant de choses étranges , dures , in peut nier que Jésus-Christ ne les choque et que
croyables, extravagantes, selon la sagesse du son Evangile ne leur soit un scandale; c'est, mes
monde ; afin que la raison humaine étant con Frères, ce qui est déplorable beaucoup plus que je
fondue , la seule grâce de Jésus-Christ triomphât ne puis vous le dire. Quand l'humilité, quand l'in
des coeurs par l'humilité chrétienne. tégrité, quand le mépris des honneurs de la terre,
Mais disons une dernière raison, qui fermera bref quand l'innocence le choque, chrétien , ose-
ce discours en nous donnant une instruction im rois-tu dire que tu n'es pas choqué du Sauveur?
portante pour la conduite de notre vie. Certes il Ignores-tu que sa doctrine n'est pas seulement la
est bien vrai, ô Dieu tout- puissant , ce que le lumière de nos esprits , mais qu'elle est le modèle
bon Siméon a dit de votre fils bien-aimé , « qu'il de notre vie? Si Jésus est le scandale de ceux qni
» serait posé comme un signe auquel on contre- errent dans la doctrine, parce qn'ils n'écoutent pas
» dirait ( Lcc, it. 34. ). » Toutes ses actions et Jésus-Christ comme notre infaillible docteur ; ne
tou tes ses paroles ont été méchamment contre l'est-il pas aussi de ceux qui sont dépravés dans
dites. Il guéritles paralytiques, les aveugles-nés, leurs mœurs , puisqu'ils ne veulent pas le con-
et d'autres maladies incurables; et parce qu'il noitre comme l'exemplaire de notre vie ? Et qui
choisit le jour du sabbat pour faire cette bonne trouverai-je donc dans le monde qui ne soit pas
œuvre, on dit qu'il viole la loi de Dieu. Il chasse scandalisé en notre Sauveur? Nous aimons les
les démons ; on dit que c'est au nom de Béelzé- richesses , et Jésus les a méprisées ; nous courons
bub, prince des démons. On l'appelle un fou, un après les plaisirs, et Jésus les a condamnés; nous
séducteur , un impie, un démoniaque. Jamais les sommes fous du monde, et Jésus l'a surmonté. Et
docteurs de la loi n'approchoient de lui , qu'afin comment pouvons-nous dire que nous aimons
de l'injurier ou de le surprendre. Enfin ils l'ont Jésus , nous qui n'aimons rien de ce que nous
pendu à la croix ; et le Rédempteur d'Israël est voyons en sa personne , et qui aimons tout ce
devenu le scandale de ces infidèles. Les gentils que nous n'y voyons pas ? En vivant de la sorte,
ont contredit sa parole par toutes sortesde cruau peux-tu nier que tu ne sois choqué de Jésus? Tu
tés qu'ils ont exercées sur ses serviteurs. Ils ont n'en hais pas le nom, mais la chose t'est un scan
80 SUR JÉSUS-CHRIST
dalc. Oui, Jésus t'est un scandale , ô vindicatif, venir ; nous n'en connoissons point d'autre que
parce qu'il a pardonné les injures. Jésus t'est un vous, nous n'en attendons point d'autre que vous :
scandale , ô usurier , parce qu'il est le père et le « Il n'y a point d'autre nom sous le ciel par lequel
protecleur des pauvres auxquels ton impitoyable » nous devions être sauvés (Aet., iv. 12. ). » Par
avarice arrache tous les jours les entrailles. Jésus conséquent, fidèles, puisque nous n'en attendons
t'est un scandale, hypocrite, parce que tu fais ser point d'autre que lui, mettons notre espéranceen
vir sa doctrine de cou verturo à les mœurs corrom lui seul. S'il est vrai que nous n'attendions plus un
pues. Jésus t'est un scandale, ô misérable super autre maître que lui pour nous enseigner, obser
stitieux , qui pour des fantaisies particulières a ban- vons fidèlement ses préceptes. Si nous n'attendons
donnes la piété solide et la dévotion essentielle du point un autre pontife qui vienne purger nos ini
christianisme, qui est la croix du Seigneur Jésus. quités, gardons soigneusement l'innocence. Et
Jésus t'est un scandale, à toi qui traites la sim d'autant que le même Jésus, qui est venu en l'in
plicité de sottise, et la sincère piété de bigoterie ; firmité de la chair, viendra encore une fois glorieux
à toi enfin qui par ta vie déréglée fais blasphémer pour juger les vivants et les morts ; « vivons juste-
son saint nom par ses ennemis. Cela étant ainsi , » ment et sobrement en ce monde, attendant la
chrétiens, à qui est-ce que Jésus n'est pas un » bienheureuse espérance, et la triomphante arri-
scandale ? « Tous cherchent leurs intérêts et non » véc de notre grand Dieu et rédempteur Jésus-
» pas ceux de notre Sauveur, » disoit autrefois » Christ (TO., n. 12, 1 3.),» qui détruisant la mort
l'apôtre saint Paul (Puilip., ii. 24). O Dieu, que pour jamais nous rendra compagnons de son règne
diroit-il , s'il revenoit maintenant sur la terre ? et de sa bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.
Voyant la licence qui règne au milieu de nous,
y voyant triompher le vice, nous prendroit il pour EXORDE
des chrétiens, ou plutôt ne nous rangeroit-il pas
D'UN SERMON SUR LE MÊME TEXTE i,
au nombre des infidèles !
Eh ! d'où vient, ô Dieu tout-puissant, d'où vient PRÊCHÉ DEVANT DES RELI6IEUsEs.
que vous permettez que votre Fils ait tant d'adver
saires et si peu de vrais serviteurs? J'entends votre
dessein , ô grand Dieu : vous voulez que dans Si nous apprenons des Ecritures divines que
cette confusion infinie de ceux qui contredisent Notre-Seigneur Jésus-Christ a toujours été l'uni
notre Sauveur, ceux qui l'honorent sincèrement que espérance du monde, la consolation et la joie
tiennent cette grâce plus chère ; vous voulez que de tous ceux qui attendoient la rédemption d'Is
leur foi soit plus ferme et leur charité plus ar raël; à plus forte raison, chrétiens, devons-nous
dente parmi les oppositions de tant d'ennemis ; et être persuadés que Jean-Baptiste son bienheureux
que Jésus retrouve dans le zèle du petit nombre, précurseur n'avoit point de plus chère occupation
ce qu'il semble perdre dans la multitude innom que celle d'entretenir son esprit de ce doux objet.
brable des ingrats et des dévoyés. Par conséquent, C'est pourquoi je me le représente aujourd'hui,
mes frères, augmentons notre zèle pour son ser dans les prisons du cruel Hérode, comme un
vice. D'autant plus que nous voyons tous les jours homme qui n'a de contentement que d'apprendre
augmenter le nombre de ceux qui blasphèment son ce que son maître fait parmi les hommes , et
Evangile, ou parleurs erreurs, ou par leur mau comme par ses prédications et par ses miracles il
vaise vie; efforçons-nous d'autant plus à lui plaire, se fait reconnoître à ses vrais fidèles, pour le Fils
et à étendre la gloire de son saint nom ; tâchons de du Dieu tout-puissant. C'est ce qu'il me semble
lui rendre l'honneur que ses ennemis lui ravissent. que saint Matthieu nous fait conjecturer en ses
Disons-lui de toute l'affection de nos cœurs : Quoi mots de notre Evangile : « Jean entendant dans les
que le juif enrage , que le gentil raille, que l'héré » liens les grandes œuvres de Jésus-Christ , il
tique s'écarte, que le mauvais catholique se joigne » lui envoie deux de ses disciples , pour lui faire
au parti de vos ennemis ; nous confessons , ô Sei » cette demande : Etes-vous celui qui devez venir,
gneur Jésus , que vous êtes celui qui devez venir : » ou si nous en attendons quelque autre (M attii.,
vous êtes ce grand Sauveur qui nous est promis » xi. 2, 3. ). » Pour moi, je m'imagine, fidèles,
depuis l'origine du monde ; vous êtes le médecin que le fruit qu'il espéroit de cette ambassade, c'est
des malades, vous êtes l'évangéliste des pauvres : que ses disciples lui rapportant la réponse de son
et en cela que vous paraissez comme le scandale bon Maître, il ne doutoit nullement que sa parole
des orgueilleux , vous êtes l'amour des simples, la
> Cet exorde est écrit à la suite du discours qu'on vient
consolation des fidèles. Vous êtes celui qui devez de lire.
SLR LA DIVINITÉ DE LA RELIGION. si
ne dût cire pleine d'une si ineffable douceur , que et les contradictions qu'il endure, les miracles
seule elle seroit capable non-seulement de chasser qu'il fait et les scandales qu'il cause à un peuple
les maux d'une dure captivité , mais encore d'a ingrat; c'est-à-dire qu'il donne aux hommes pour
doucir les amertumes de cette vie. Chères Sœurs, marque dedivinilé en sa personne sacrée, pi emière-
dans cette prison volontaire où vous vous êtes mentses bontés, el secondement leur ingratitude.
jettes pour l'amour de Dieu, dites-moi, que pour- En effet, chrétiens, il est véritable que Dieu
riez-vous faire sans la douce méditation des mys n'a jamais cessé d'étre bienfaisant, et que les
tères du Sauveur Jésus? Et n'est-ce pas celle hommes aussi de leur colé n'ont jamais cessé d'être
seule pensée qui fait triompher en vos cœurs ingrats : tellement qu'il pourroit sembler, tant
une sainte joie dans une vie si laborieuse ? Oui noire méconnoissanec est extrême ! que c'est
certes, il le faut avouer, Dieu a répandu une comme un apanage de la nature divine d'étre
certaine grâce sur toutes les paroles et sur toutes infmiment libérale aux hommes, et de ne trouver
les actions du Seigneur Jésus ; y penser, c'est la toutefois dans le genre humain qu'une perpé
vie éternelle. Oui, son nom est un miel à nos bou tuelle opposition ù ses volontés, et un mépris
ches, et une lumière à nos yeux, et une flamme injurieux de toutes ses graces.
à nos cœurs : et lorsque remplis de l'Esprit de Saint Pierre a égalé, surpassé en deux mots
Dieu , nous concevons en nos âmes le Sauveur les éloges des plus pompeux panégyriques, lors
Jésus , nous ressentons une joie à peu près sem qu'il a dit du Sauveur, « qu'il passoiten bienfaisant
blable à celle que sentit l'heureuse Marie , lors » et guérissant tous les oppressés : » Pertransiit
que, couverte de la vertu du Très-Haut, elle con benefaciendo et sanando omnes oppressas
çut en ses chastes entrailles le Fils unique du (Act., x. 38.) .Et certes, il n'y a rien de plus
Père éternel , après que l'ange l'eut saluée par ces magnifique et de plus digne d'un Dieu , que de
célestes paroles : Ave, Maria , etc. laisser partout où il passe des effets de sa bonté ;
que de marquer tous ses pas par ses bienfaits;
SECOND SERMON que de parcourir les bourgades , les villes et les
provinces, non par ses victoires, comme on a
dit des conquérants ; car c'est tout ravager et tout
détruire ; mais par ses libéralités.
LE II.» DIMANCHE DE L'AVENT,
Ainsi Jésus-Christ a montre aux hommes sa
PRÊCHÉ A LA (.01 11, divinité comme elle a accoutumé de se déclarer, à
savoir par ses grâces et par ses soins paternels ; et
SUR LA DIVINITÉ DE LA RELIGION. les hommes l'ont traité aussi comme ils traitent la
Les movens par lesquels elle s'est établie , la sain divinité, quand ils l'ont payé, selon leur cou
teté de sa morale si bien proportionnée à tous les tume, d'ingratitude et d'impiété : El beatus est
besoins de l'homme, preuves évidentes de sa divinité. qui non fuerit scandalizatus in me.
Injustice de ses contradicteurs , infidétité des chré Voilà en peu de mots ce qui nous est pro
tiens. posé dans notre évangile; mais pour en tirer les
instructions, il faut un plus long discours , dans
Cceci vident, ciaudi ambulunt, leprosi mundantur, lequel je ne puis entrer qu'après avoir imploré le
surdi audiuni , mariai resaraunt , panpcres cvungelizan- secours d'en-haut. Ave.
lar : et beatus est qui non fuerit scandatizatus ni me.
Cœci vident, claudi ambulant, leprosi
Les aveugles voient , les boiteux marchent, les lépreux mundantur : et beatus est qui non fuerit
tout purifies, les sourds entendent, les morts ressuscitent, scandalizatus in me : « Les aveugles voient,
l'Evangite est annoncé aux pauvres : et heureux cetui qui
ne sera pas scandalisé à mon sujet (Mattii., xi., 5,0.). » les boiteux marchent , les lépreux sont purifiés :
» et bienheureux est celui qui n'est point scanda-
Jésus-Christ interrogé dans notre évangile par » lisé en moi. » Ce n'est plus en illuminant les
les disciples de saint Jean-llapiiste, s'il est ce aveugles, ni en faisant marcher les estropiés, ni en
Messie que l'on attendoit , et ce Dieu qui devoit purifiant les lépreux , ni en ressuscitant les morts,
venir en personne pour sauver la nature humaine, que Jésus-Christ autorise sa mission , el fait con-
Tu es qui venturuses? « Etes vous celui qui devez noître aux hommes sa divinité. Ces choses ont été
» venir? » leur dit pour toute réponse, qu'il fait faites durant les jours de sa vie mortelle, et il les
des biens infinis au monde, el que le monde cepen a continuées dans sa sainte Eglise tant qu'il a été
dant se soulève unanimement contre lui. Il leur nécessaire pour poser les fondements de la foi
raconte d'une même suite les bienfaits qu'il répand naissante. Mais ces miracles sensibles, qui ont été
Tome I.
82 SUR LA DIVINITÉ
faits par le Fils de Dieu sur des personnes particu à nous plaindre de sa rigueur; et que la facilité du
lières el pendant un temps limité, étoient les signes pardon nous est une occasion d'abuser de sa pa
sacres d'autres miracles spirituels qui n'ont point tience.
de bornes semblables, ni pour les temps, ni pour PREMIER POINT.
les personnes, puisqu'ils regardent également tous La vérité est une reine qui habite en elle-même
les hommes el tous les siècles. et dans sa propre lumière , laquelle par consé
En effet ce ne sont point seulement des parti quent est elle-même son trône, elle-même sa
culiers aveugles, estropiés et lépreux, qui deman grandeur, elle-même sa félicité. Toutefois pour le
dent au Fils de Dieu le secours de sa main puis bien des hommes elle a voulu régner sur eux, et
sante. Mais plutôt tout le genre humain, si nous le Jésus-Christ est venu au monde pour établir cet
savons comprendre , est ce sourd et cet aveugle empire par la foi qu'il nous a prêchée. J'ai pro
qui a perdu la connoissance de Dieu , et ne peut mis , Messieurs, de vous faire voir que la vérité de
plus entendre sa voix. Le genre humain est ce cette foi s'est établie en souveraine , et en souve
boiteux, qui n'ayant aucune règle des mœurs, raine toute-puissante ; el la marque assurée que je
ne peut plus ni marcher droit , ni se soutenir. vous en donne, c'est que sans se croire obligée
Enfin le genre humain est tout ensemble et ce lé d'alléguer aucune raison, et sans être jamais ré-
preux et ce mort, qui , faute de trouver quel duiteà emprunter aucun secours, par sa propre
qu'un qui le retire du péché, ne peut ni se purifier autorité, par sa propre force, elle a fait ce qu'elle
de ses taches, ni éviter sa corruption Jésus-Christ a voulu, et a régné dans le monde. C'est agir, si je
a rendu l'ouïe à ce sourd et la clarté à cet aveugle, ne me trompe, assez souverainement; mais il faut
quand il a fondé la foi : Jésus-Christ a redressé ce appuyer ce que j'avance.
boiteux, quand il a réglé les mœurs ; Jésus-Christ J'ai dit que la vérité chrétienne n'a point cher
a nettoyé ce lépreux et ressuscité ce mort, quand ché son appui dans les raisonnements humains,
il a établi dans sa sainte Eglise la rémission des pé mais qu'assurée d'elle-même, de son autorité su
chés. Voilà les trois grands miracles par lesquels prême et de son origine céleste, ellea dit, et a voulu
Jésus-Christ nous montre sa divinité ; et en voici être crue ; elle a prononcé ses oracles , et a exigé
le moyen. la sujétion.
Quiconque fait voir aux hommes une vérité Elle a prêché une Trinité, mystère inaccessible
souveraine et toute-puissante, une droiture infail par sa hauteur ; elle a annoncé un Dieu-Homme,
lible, une bonté sans mesure, fait voir en même un Dieu anéanti jusquesà la croix, abîme impé
temps la divinité. Or est-il que le Fils de Dieu nétrable par sa bassesse. Comment a-t-alle prouvé?
nous montre en sa personne une vérité souveraine Elle a dit pour toute raison qu'il faut que la raison
par l'établissement de la foi, une équité infaillible lui cède, parce qu'elle est née sa sujette. Voici quel
par la direction des mœurs, une bonté sans me est son langage : Hœc dicit Dominas : « Le Sei-
sure par la rémission des péchés; il nous montre « gneur a dit.» Et en un autre endroit : Il est ainsi,
donc sa divinité. Mais ajoutons , s'il vous plaît , « parce que j'en ai dit la parole .- » Quia verbum
pour achever l'explication de notre évangile,que ego locutus sum , dicit Dominus ( Jerem.,
tout ce qui prouve la divinité de Jésus-Christ , xxxiv. 5. ). Et en effet, chrétiens, que peut ici
prouve aussi notre ingratitude. Beatus qui non opposer la raison humaine ? Dieu a le moyen de
fuerit scandalizatus in me : « Heureux celui se faire entendre ; il a aussi le droit de se faire
» qui ne sera pas scandalisé à mon sujet. » Tous croire. Il peut par sa lumière infinie nous mon
ses miracles nous sont un scandale; toutes ses trer , quand il lui plaira, la vérité à découvert;
grâces nous deviennent un empêchement. Il a il peut par son autorité souveraine nous obligerà
voulu, chrétiens, dans la foi que les vérités fussent nous y soumettre, sans nous en donner l'intelli
hautes, dans la règle des mœurs que la voie fut gence. Et il est digne de la grandeur, de la di
droite, dans la rémission dis péchés que le moyen gnité , de la majesté de ce premier Etre, de régner
fût facile. Tout cela étoit fait pour notre salut : sur tous les esprits, soit eu les captivant par la foi ,
celte hauteur pour nous élever : cette droiture soit en les contentant par la claire vue.
pour nous conduire: cette facilité pour nous invi Jésus-Christ a usé de ce droit royal dans l'éta
terà la pénitence. Mais nous sommes si dépravés, blissement de son Evangile ; et comme sa sainte
que tout nous tourne à scandale, puisque la hau doctrine ne s'est point fondée sur les raisonnements
teur des vérités de la foi fait que nous nous sou humains, pour ne point dégénérer d'elle-même,
levons contre l'autoritë de Jésus-Christ; que elle a aussi dédaigné le soutien de l'éloquence.
l'exactitude de la règle qu'il nous donne, nous porte Il est vrai que les saints apôtres qui ont été ses
DE LA RELIGION. 83
prédicateurs, ont abattu aux pieds de J(!sas la nécessaires, que, s'il n'est pas capable de les
majesté des faisceaux romains , et qu'ils ont fait entendre , il n'est pas moins disposé à les croire :
trembler dans leurs tribunaux les juges devant Talia populis persuaderet , credenda saltem,
lesquels ils étoient citt'-s . >• Paul traite devant Felix si percipere non rulèrent ( S. Acc, deverâ
»dc la justice, de la chasteté, du jugement à /lelig. n. 3, tom. i. col. 749.). Ainsi, par
» venir : » Disputante illo de justilid , et cas- même moyen, Dieu a été honoré, parce qu'on
titate , et judicio futuro [Félix tremble], l'a cru, comme il est juste, snr sa parole; et
quoique infidèle ; nous écoutons sans être émus. l'homme a été instruit par une voie courte, parce
Lequel est le prisonnier ! lequel est le juge? que sans aucun circuit de raisonnement l'auto
Tremefaetug Felix respondit .• Quod nunc at- rité de la foi l'a mené dès le premier pas à la
tinet, rade; tempore opportuno accersam te certitude.
( Ac t ., xxiv 25. ) « Félix effrayé répondit : C'est Biais continuons d'admirer l'auguste souve
• assez pour cette heure, retirez vous; quand raineté de la vérité chrétienne. Elle est venue sur
s j'aurai le temps, je vous manderai. » Ge la terre comme une étrangère , inconnue et tou
n'est plus l'accusé qui demande du délai à son tefois haïe et persécutée , durant l'espace dequatre
juge, c'est le juge effrayé qui en demande à son cents ans, par des préjugés iniques. Cependant,
criminel. Ainsi les saints apôtres ont renversé parmi ces fureurs du monde entier conjuré contre
les idoles, ils ont converti les peuples. «Enfin elle , elle n'a point mendié de secours humain.
* ayant affermi, dit saint Augustin, leur salutaire Elle s'est fait elle-même des défenseurs intrépides
.'• doctrine , ils ont laissé à leurs successeurs la et dignes de sa grandeur , qui , dans la passion
,• terreéclairée par une lumière céleste : » Confir- qu'ils a voient pour ses intérêts, ne sachant que la
malâ saluberrimâ disciplinâ, illuminatas ter- confesser et mourir pour elle , ont couru à la
rasposteris reliquerunt (S. Acc, deverâRel. mort avec tant de force , qu'ils ont effrayé leurs
n. 4. tom. i. col. 749. ). Mais ce n'est point par persécuteurs, qu'à la fin ils ont fait honte par
fart du bien dire , par l'arrangement des paroles , leur patience aux lois qui les condamnoient au
par des figures artificielles, qu'ils ont opéré tous dernier supplice , et ont obligé les princes à les
ces grands effets. Tout se fait par une secrète vertu révoquer. Urando, patiendo, cum piâ securi-
qui persuade contre les règles , ou plutôt qui ne tate moriendo, leges quibus damnabatur
persuade pas tant, qu'elle captive les entende christiana religio, erubescere compulerunt
ments ; vertu qui venant du ciel , sait se conserver mutarique fecerunt , ditéloquemment saint Au
toute entière dans la bassesse modeste et familière gustin (de Civ. Dei, lib. vm. cap. xx. tom. vit.
de leurs expressions, et dans la simplicité d'un col. 207.).
style qui paroit vulgaire : comme on voit un C'étoit donc le conseil de Dieu et la destinée
fleuve rapide qui retient, coulant dans la plaine, de la vérité, si je puis parler de la sorte, qu'elle
•Ttte force violente et impétueuse qu'il a acquise fût entièrement établie malgré les rois de la
aux montagnes d'où il tire son origine, d'où ses terre , et que dans la suite des temps elle les eût
eaux sont précipitées. premièrement pour disciples , et après pour dé
Concluons donc, chrétiens, que Jésus-Christ fenseurs. Il ne les a point appelés quand il a bâti
a fondé son saint Evangile d'une manière souve son Eglise. Quand il a eu fondé immuablement et
raine et digne d'un Dieu; et ajoutons, s'il vous élevé jusqu'au comble ce grand édifice, il lui a
plaît , que c'étoit la plus convenable aux besoins plu alors de les appeler : Et nunc reges (Ps. ,
de notre nature. Nous avons besoin parmi nos it. 10.) : [Venez], « rois, maintenant. » Il les a
erreurs, non d'un philosophe qui dispute, mais donc appelés , non point par nécessité , mais par
d'an Dieu qui nous détermine dans la recherche gnlce. Donc l'établissement de la vérité ne dé
de la vérité. La voie du raisonnement est trop pend point de leur assistance , ni l'empire de la
lente et trop incertaine : ce qu'il faut chercher vérité ne relève point de leur sceptre : et si Jé
est éloigné ; ce qu'il faut prouver est indécis. Ce sus-Christ les a établis défenseurs de son Evangile,
pendant il s'agit du principe même et du fonde il le fait par honneur et non par besoin ; c'est
ment de la conduite , sur lequel il faut être résolu pour honorer leur autorité et pour consacrer
d'abord ; il faut donc nécessairement en croire leur puissance. Cependant sa vérité sainte se sou
quelqu'un. Le chrétien n'a rien à chercher , parce tient toujours d'elle-même et conserve son in
qu'il trouve tout dans la foi. Le chrétien n'a rien dépendance. Ainsi lorsque les princes défendent
à prouvcT , parce que la foi lui décide tout , et la foi , c'est plutôt la foi qui les défend ; lors
1* Jésos-Clirist lui a proposé de sorte les vérités qu'ils protégent la religion , c'est plutôt la reli
84 SUR LA DIVINITÉ
gion qui les protége et qui est l'appui de leur faites point les plaisants mal à propos dans des
trôue. Par où vous voyez clairement que la vé choses si sérieuses et si vénérables Ces impor
rité se sert des hommes , mais qu'elle n'en depend tantes questions ne se décident pas par vos demi-
pas ; et c'est ce qui nous paroît dans toute la suite mots et par vos branlements de tète , par ces fines
de son histoire. J'appelle ainsi l'histoire de l'E railleries que vous nous vantez, et par ce dédai
glise ; c'est l'histoire du régne de la vérité. Le gneux souris. Pour Dieu, comme disoit cet ami
monde a menacé , la vérité est demeurée ferme ; de Job ( Job. , xii. 1 .), ne pensez pas être les seuls
il a usé de tours subtils et de flatteries , la vérité hommes, et que toute la sagesse soit dans votre
est demeurée droite. Les hérétiques ont brouillé, esprit, dont vous nous vantez la délicatesse. Vous
la vérité est démeurée pure. Les schismes ont qui voulez pénétrer les secrets de Dieu , ça pa-
déchiré le corps de l'Eglise , la vérité est de roissez, venez en présence, développez-nous les
meurée entière. Plusieurs ont été séduits , les foi- énigmes de la nature ; choisissez ou ce qui est
bles ont été troublés, les forts mêmes ont été loin , ou ce qui est près ; ou ce qui est à vos
émus ; un Osius , un Origènc , un Tertullien , tant pieds , ou ce qui est bien haut suspendu sur vos
d'autres qui paroissoient l'appui de l'Eglise, sont têtes ! Quoi ! partout votre raison demeure ar
tombés avec grand scandale : la vérité est dé rêtée ! partout ou elle gauchit, ou elle s'égare, ou
meurée toujours immobile. Qu'y a-t-il donc de elle succombe ! Cependant vous ne vouiez pas
plus souverain et de plus indépendant que la que la foi vous prescrive ce qu'il faut croire.
vérité , qui persiste toujours immuable , malgré Aveugle, chagrin et dédaigneux, vous ne voulez
les menaces et les caresses, malgré les présents pas qu'on vous guide et qu'on vous donne la
et les proscriptions , malgré les schismes et les main. Pauvre voyageur égaré et présomptueux ,
hérésies, malgré toutes les tentations et tous les qui croyez savoir le chemin , qui vous refusez la
scandales , enfin au milieu de la défection de ses conduite, que voulez-vous qu'on vous fasse?
enfants infidèles, et dans la chute funeste de ceux- Quoi ! voulez-vous donc qu'on vous laisse errer?
là même qui semblaient être ses colonnes? Mais vous vous irez engager dans des détours
Après cela, chrétiens, quel esprit ne doit pas infinis , dans quelque chemin perdu ; vous vous
céder à une autorité si bien établie? Et que je jetterez dans quelque précipice. Voulez-vous
suis étonné quand j'entends des hommes profanes, qu'on vous fasse entendre clairement toutes les
qui dans la nation la plus florissante de la chré vérités divines? Mais considérez où vous êtes, et
tienté s'élèvent ouvertement contre l'Evangile? en quelle basse région du monde vous avez été
les entendrai-je toujours et les trouverai-je tou- relégué. Voyez cette nuit profonde , ces ténèbres
j ours dans le monde , ces libertins déclarés , es épaisses qui vous environnent; la foiblesse, l'im
claves de leurs passions et téméraires censeurs des bécillité, l'ignorance de votre raison. Concevez
conseils de Dieu ; qui tout plongés qu'ils sont dans que ce n'est pas ici la région de l'intelligence.
les choses basses, se mêlent de décider hardiment Pourquoi donc ne voulez-vous pas qu'en atten
des plus relevées ? Profanes et corrompus, les dant que Dieu se montre à découvert ce qu'il est,
quels, comme dit saint .Inde, « blasphèment ce la foi vienne à votre secours , et vous apprenne
» qu'ils ignorent , et se corrompent dans ce qu'ils du moins ce qu'il en faut croire?
» connoissent naturellement. » Quœcumque qui- Mais, Messieurs, c'est assez combattre ces es
dem ignorant , blasphemant ; quœcumque au- prits profanes et témérairement curieux. Ce n'est
tem naturalitcr , tanquam muta animantia, pas le vice le plus commun , et je vois un autre
norunt,in his corrumpuntur ( Jud. , 10. ). malheur bien plus universel dans la Cour. Ce
Hommes deux fois morts , dit le même Apôtre : n'est point cette ardeur inconsidérée de vouloir
morts premièrement , parce qu'ils ont perdu la aller trop avant; c'est une extrême négligence
charité ; morts secondement , parce qu'ils ont de tous les mystères. Qu'ils soient ou qu'ils ne
même arraché la foi : arbores infructuosœ , soient pas , les hommes trop dédaigneux ne s'en
eradicatœ, bis mortuœ (Jud., 12.) : «Arbres soucient plus, et n'y veulent pas seulement pen
» infructueux et déracinés, » qui ne tiennent plus ser : ils ne savent s'ils croient ou s'ils ne croient
à l'Eglise par aucun lien. 0 Dieu ! les verrai-je pas : tout prêts à vous avouer ce qu'il vous plaira,
toujours triompher dans les compagnies , et em pourvu que vous les laissiez agir à leur mode , et
poisonner les esprits par leurs railleries sacriléges? passer la vie à leur gré. « Chrétiens en l'air , dit
Mais, hommes doctes et curieux, si vous voulez » Tertullien, et fidèles, si vous voulez : » Ple-
discuter la religion, apportez-y du moins et la rosque in ventitm, et si placucrit, christia-
gravité et le poids que la matière demande. Ne 1 nos (Scorp. ». 1.). Ainsi je prévois que les li
DE LA RELIGION. s;,
bertins et les esprits forts pourront être décré- sa nature, dans ses facultés, dans toutes ses opé
dités, non par aucune horreur de leurs senti rations. Car comme elle sait , chrétiens , qui- le
ments, mais parce qu'on tiendra tout dans l'in nom de Dieu est un nom de père, elle nous de
différence, excepté les plaisirs et les affaires. mande l'amour; mais, pour s'accommoder à
Voyons si je pourrai rappeler les hommes de ce notre faiblesse ; elle nous y prépare par la crain'e.
profond assoupissement, en leur représentant Ayant donc ainsi résolu de nojs attachera Dieu
d.ins mon second point la heauté incorruptible par lout> s les voies possibles, elles nous apprcnd
de la morale chrétienne. que nmis devons en tout temps et en toutes •-!)o-
ses révéter son autorité, croire a sa parole, dé
SECOND POINT.
pendre de sa puissance , nous confier en sa bonté ,
Grâce à la miséricorde divine, ceux qui dispu craindre sa justice, nous abandonner à sa sagesse,
tent tous les jours témérairement de la vérité de espérer son éternité.
la foi , ne contestent pas au christianisme la règle Pour lui rendre le culte raisonnable que nous
des mœurs , et ils demeurent d'accord de la pu lui devons, elle nous apprend , chrétiens , que nous
reté et de la perfection de notre morale. Mais sommes nous-mêmes ses victimes; c'est pour
certes ces deux grâces sont inséparables. Il ne quoi elle nous oblige à dompter nos passions em
faut point deux soleils non plus dans la religion portées et à mortifier nos sens , trop subtils sé
que dans la nature ; et quiconque nous est envoyé ducteurs de notre raison. Elle a sur ce sujet des
de Dieu pour nous éclairer dans les mœurs , le précautions inouïes. Elle va éteindre jusqu'au
même nous donnera la connoissance certaine des fond du cœur l'étincelle qui peut causer un em
choses divines qui sont le fondement nécessaire de brasement. Elle étouffe la colère, de peur qu'en
la bonne vie. Disons donc que le Fils de Dieu nous s'aigrissant elle ne se retourne en haine impla
montre beaucoup mieux sa divinité en dirigeant cable. Elle n'attend pas à ôter l'épéc à l'enfant ,
sans erreur la vie humaine , qu'il n'a fait en re après qu'il se sera donné un coup mortel ; elle la
dressant les boiteux , et faisant marcher les estro lui arrache des mains dès la première piqûre. Elle
piés. Celui-là doit être plus qu'homme , qui à retient jusqu'aux yeux, par une extrême jalousie
travers de tant de coutumes et de tant d'erreurs , qu'elle a pour garder le cœur. Enfin elle n'oublie
de tant de passions compliquées et de tant de rien pour soumettre le corps à l'esprit , et l'esprit
fantaisies bizarres, a su démêler au juste et fixer tout entier à Dieu ; et c'est là, Messieurs, notre
précisément la règle des mœurs. Réformer ainsi sacrifice.
le genre humain , c'est donner à l'homme la vie Nous avons à considérer sous qui nous vivons
raisonnable; c'est une seconde création, plus et avec qui nous vivons. Nous vivons sous l'em
noble en quelque façon que la première. Quicon pire de Dieu ; nous vivons en société avec les
que sera le chef de cette réformation salutaire hommes. Après donc cette première obligation
au genre humain , doit avoir à son secours la d'aimer Dieu comme notre souverain , plus que
même sagesse qui a formé l'homme la première nous-mêmes, s'ensuit le second devoir d'aimer
fois. Enfin c'est un ouvrage si grand, que si l'homme notre prochain en esprit de société ,
Dieu ne l'avoit pas fait , lui-même l'envieroit à comme nous-mêmes. Là se voit très saintement
son auteur. établie sous la protection de Dieu la charité fra
Aussi la philosophie l'a-t-elle tenté vainement. ternelle , toujours sacrée et inviolable malgré les
Je sais qu'elle a conserve de belles règles, et injures et les intérêts; là l'aumône, trésor de
qu'elle a sauvé de beaux restes du débris des con- grâces ; là le pardon des inj ures , qui nous ménage
noissances humaines; mais je perdrois un temps celui de Dieu ; là enfin la miséricorde préférée au
infini si je voulois raconter toutes ses erreurs. sacrifice, et la réconciliation avec son frère irrité,
Allons donc rendre nos hommages à cette équité nécessaire préparation pour approcher de l'au
.nfaillible qui nous règle dans l'Evangile. J'y tel. Là, dans une sainte distribution des offices
cours , suivez-moi , mes frères ; et afin que je vous de la charité, on apprend à qui on doit le respect,
puisse présenter l'objet d'une adoration si légitime, à qui l'obéissance, à qui le service, à qui la pro
permettez que je vous trace une idée et comme tection, à qui le secours, à qui la condescen
un tableau raccourci de la morale chrétienne. dance, à qui de charitables avertissements; et
Elle commence par le principe. Elle rapporte à on voit qu'on doit la justice à tous , et qu'on ne
Dieu , auquel elle nous lie par un amour chaste , doit faire injure à personne non plus qu'à soi-
l'homme tout entier, et dans sa racine, et dans même.
ses branches, et dans ses fruits ; c'est -à-dire dans Voulez-vous que nous passions à ce que Jésus
SUR LA DIVINITÉ
Christ a institué pour ordonner les familles? Il princes que le glaive leur est donné contre les
ne s'est pas contenté de conserver au mariage méchants , que leur main doit être pesante seule
son premier honneur ; il en a fait un sacrement ment pour eux , et que leur autorité doit être le
de la religion, et un signe mystique de sa chaste soulagement du fardeau des autres.
et immua! le union avec son Eglise, 'ni cetle sorte Le voilà , Messieurs , ce tableau que je vous si
il a consacré l'origine de notre naissance. Il en a promis: la voilà représentécau naturel et comme
retranché la polygamie, qu'il avoit permise un en raccourci, cette immortelle beauté de la mo
temps en faveur de l'accroissement de son peu rale chrétienne. C'est une beauté sévère, je l'a
ple, et le divorce qu'il avoit souffert à cause de voue ; je ne m'en étonne pas , c'est qu'elle est
la dureté des cœurs. Il ne permet plus que l'a chaste. Elle est exacte : il le faut, car elle est re
mour s'égare dans la multitude ; il le rétablit dans ligieuse. Mais au fond quelle plus sainte morale !
son naturel , en le faisant régner sur deux cœurs quelle plus belle économique ! quelle politique
unis , pour faire découler de cette union une con plus juste ! Celui-là estennemidu genre humain,
corde inviolable dans les familles et entre les qui contredit de si saintes lois. Aussi qui les con
frères. Après avoir ramené les choses à la pre tredit , si ce n'est des hommes passionnés , qui
mière institution , il a voulu désormais que la aiment mieux corrompre la loi que de rectifier
plus sainte alliance du genre humain fût aussi la leur conscience ; et , comme dit Salvien , « qui
plus durable et la plus ferme , et que le nœud » aiment mieux déclamer contre le précepte que
conjugal fût indissoluble, tant par la première » de faire la guerre au vice? » Mavult quilibet
force de la foi donnée , que par l'obligation na improbus execrari legem quàm emendare
turelle d'élever les enfants communs , gages pré mentent; mavult prœcepta odisse quàm vitia
cieux d'une éternelle correspondance. Ainsi il a ( Salv., lib.iw adc. Avan., édit. Baluz.p. 312.).
donné au mariage des fidèles une forme auguste Pour moi, je me donne de tout mon cœur à
et vénérable , qui honore la nature , qui supporte ces saintes institutions. Les mœurs seules me fe-
la foiblesse, qui garde la tempérance, qui bride roient recevoir la foi. Je crois en tout à celui qui
la sensualité. m'a si bien enseigné à vivre. La foi me prouve les
Que dirai-je des saintes lois qui rendent les mœurs ; les mœurs me prouvent la foi. Les vérités
enfants soumis et les parents charitables , puis de la foi et la doctrine des mœurs sont choses
sants instigateurs à leur vertu , aimables censeurs tellement connexes et si saintement alliées , qu'ils
des vices ; qui répriment la licence « sans abattre n'y a pas moyen de les séparer1. Josus-Christ
» le courage? » Ut non ptisillo animo ftant a fondé les mœurs sur la foi ; et après qu'il a si
(Colos., m. 21. ).Que dirai-je de ces belles insti noblement élevé cet admirable édifice , serai-jc
tutions par lesquelles et les maîtres sont équi assez téméraire pour dire à un si sage architecte
tables , et les serviteurs affectionnés ; Dieu même , qu'il a mal posé les fondements? Au contraire,
tant il est bon et tant il est père , s' étant chargé ne jugerai-je pas, par la beauté manifeste de ce
de leur tenir compte de leurs services fidèles? qu'il me montre, que la même sagesse a disposé
« Maîtres , vous avez un maître au ciel (Ibid., ce qu'il me cache?
» iv. t.) : » serviteurs, servez comme à Dieu ; car Et vous , que direz- vous , ô pécheurs ? En quoi
» votre récompense vous est assurée (Ibid., m. êtes-vous blessés, et quelle partie voulez-vous
» 24.). » Qui a mieux établi que Jésus-Christ l'au retrancher de cette morale ? Vous avez de grandes
torité des princes, des magistrats et des puis difficultés : est-ce la raison qui les dicte , ou la
sances légitimes? Il fait un devoir de religion de passion qui les suggère? Hé ! j'entends bien vos
l'obéissance qui leur est due. Ils régnent sur les pensées ; hé ! je vois de quel côté tourne votre
corps par la force , et tout au plus sur les cœurs cœur. Vous demandez la liberté. Hé ! n'ache
par l'inclination. Il leur érige un trône dans les vez pas , ne parlez pas davantage ; je vous en
consciences , et il met sous sa protection leur au tends trop. Cette liberté que vous demandez,
torité et leur personne sacrée. C'est pourquoi c'est une captivité misérable de votre cœur. Souf
Tcrtullien disoit autrefois aux ministres des em frez qu'on vous affranchisse , et qu'on rende votre
pereurs : Votre fonction vous expose à beaucoup cœur à un Dieu à qui il est, et qui le redemande
de haine et beaucoup d'envie ; « maintenant vous avec tant d'instance. Il n'est pas juste , mon frère,
» avez moins d'ennemis à cause de la multitude que l'on entame la loi en faveur de vos passions,
» des chrétiens : » Nunc enimpaucioreshostes
' Ici se trouve le mol d'exemple entrc deux crochets :
habetisprœ multitudine christianorum (Apo- l'auteur avoit sang doute dessein d'appuyer sa proposition
iog ,n. 37.). Béciproqueracnl il enseigne aux de quetque exemple, EUH. de Dtfvrh,
DE LA RELIGION. 87
mais plutôt qu'on retranche de vo* passions ce qui que Jésus-Christ nous ait chargés par-dessus nos
est cou ira ire à la loi. Car autrement queseroit-ce? forces ; lui qui a eu tant d'égards à notre foiblesse,
chacun déchireroit le précepte : Lacerata est qui nous offre tant de secours, qui nous laisse
lex II.vb. , i. 4. ). Il n'y a point d'homme si cor tant de ressources, qui non content de nous re
rompu à qui quelque péché ne déplaise Celui-là tenir sur le penchant par le précepte, nous tend
est naturellement libéral ; tonnez, fulminez tant encoie la main dans le précipice, par la rémis
qu'il vous plaira contre les rapines , il applaudira à sion des péchés qu'il nous présente ?
votre doctrine. Mais il est lier et ambitieux ; il
lui faut laisser venger cette injure, et envelopper TROISIÈME POINT.
ses ennemis ou ses concurrents dans cette intrigue Je vous confesse. Messieurs, que mon inquié
dangereuse. Ainsi toute la loi sera mutilée, et tude est extrême dans celte troisième partie , non
nous verrons , comme disoit le grand saint Hi- que j'aie peine à prouver ce que j'ai promis au
laire dans un autre sujet, « une aussi grande va- commencement , c'est-à-dire l'inimité de la bonté
» riété dans la doctrine que nous en voyons dans du Sauveur. Car quelle éloquence assez sèche et
» les mœurs, et autant de sortes de foi qu'il y assez stérile pourroit manquer de paroles ? Qu'y
» a d'inclinations différentes : » Tot nunc fides a-t-il de plus facile, et qu'y a-t-il, si je puis par
txistere . quot voluntates ; et tot nobis doc ler de la sorte , de plus infmi et de plus immense
trinal este, quot mores (S. IIilaii., lib. ii. ad que cette divine bonté , qui non-seulement reçoit
CossT. ». 4. col. t227.). ceux qui la recherchent , et se donne toute en
Laissez-vous donc conduire à ces lois si saintes, tière à ceux qui l'embrassent , mais encore rap
et faites-en votre règle Et ne me dites pas qu'elle pelle ceux qui s'éloignent, et ouvre toujours des
est trop parfaite et qu'on ne peut y atteindre. voies de retour à ceux qui la quittent. Mais les
C'est ce que disent les lâches et les paresseux. hommes le savent assez ; ils ne le savent que trop
Ils trouvent obstacle à tout ; tout leur paroit im pour leur malheur. Il ne faudroit pas publier si
possible ; et lorsqu'il n'y a rien à craindre , ils se hautement une vérité de laquelle tant de monde
donnent à eux-mêmes de vaines frayeurs et des abuse. Il faudroit le dire tout bas aux pécheurs
terreurs imaginaires. Dicit piger : Léo est in via affligés de leurs crimes, aux consciences abattues
et leœnain itineribus(Prov., xxvi. 13.). Dicit et désespérées. Il faudroit démêler dans la mul
piger : Leo est forts, in medio platearum titude quelque âme désolée, et lui dire à l'oreille
occidendus sum ( Ibid. , xxn 13. ) : « Le pares- et en secret : « Ah ! Dieu pardonne sans tin et
» seux.dk : Je ne puis partir, il y a un lion sur » sans bornes : » Misericordiœ ejus non cst nu-
a ma route ; la lionne me dévorera sur les grands tnerus ( Orat. Miss pro gratiar. Aci ). Mais
» chemins. Le paresseux dit : Il y a un lion de- c'est lâcher la bride à la licence que de mettre
» hors , je vais être tué au milieu de la place devant les yeux des pécheurs superbes celte
» publique. » Il trouve toujours des difficultés, bonté qui n'a point de bornes ; et c'est multiplier
et il ne s'efforce jamais d'en vaincre aucune En les crimes que de prêcher ces miséricordes qui
effet , vous , qui nous objectez que la loi de l'E sont innombrables : Misericordiœ ejus non est
vangile est trop parfaite et surpasse les forces numerus
humaines, avez-vous jamais essayé de la prati Et toutefois, chrétiens, il n'est pas juste que
quer ? Contez-nous donc vos efforts ; montrez- la dureté et l'ingratitude des hommes ravissent a
nous les démarches que vous avez faites. Avant la bonté du Sauveur les louanges qui lui sont
que de vous plaindre de votre impuissance, que dues Elevons donc notre voix, et prononçons
ne commencez-vous quelque chose ? Le second hautement que sa miséricorde est immense.
pas, direz-vous, vous est impossible ; oui, si vous L'homme devoit mourir dans son crime ; Jésus-
ne faites jamais le premier. Commencez donc à Christ est mort en sa place. Il est écrit du pé
marcher, et avancez par degrés. Vous verrez cheur , que son sang doit être sur lui ; mais le
les choses se faciliter, et le chemin s'aplanir ma sang de Jésus Christ et le couvre et le protége.
nifestement devant vous Mais qu'avant que O hommes , ne cherchez plus l'expiation de vos
d'avoir tenté vous nous disiez tout impossible ; crimes dans le sang des animaux égorgés ! Dus-
que vous soyez fatigué et harassé du chemin sans siez-vous dépeupler tous vos troupeaux par vos
vous être remué de votre place , et accablé d'un hécatombes, la vie des bêtes ne peut point payer
travail que vous n'avez pas encore entrepris : pour la vie des hommes. Voici Jésus-Christ qui
c'est une lâcheté non-seulement ridicule, mais s'offre , homme pour les hommes , homme inno-
insupportable. Au reste, comment peui-ondire ceut pour les coupables, Homme- pieu pour do
88 SUR LA DIVINITÉ DE LA RELIGION.
purs hommes et pour de simples mortels. Vous veur , toujours bienfaisante et toujoursou vertc.
voyez donc, chrétiens, non-seulement l'égalité Mais c'est ici , chrétiens, notre grande infidé
dans le prix , mais encore la surabondance. Ce lité ; c'est ici que l'indulgence multiplie les
qui est offert est infmi ; et afm que celui qui offre crimes , et que la source des miséricordes devient
fût de même dignité, lui-même qui est la victime, une source infinie de profanations sacriléges. Que
il a voulu aussi être le pontife. Pécheurs , ne per dirai-je ici , chrétiens , et avec quels termes assez
dez jamais l'espérance. Jésus-Christ est mort une puissans déplorerai-je tant de sacriléges qui in
fois ; mais le fruit de sa mort est éternel : Jésus- fectent les eaux de la pénitence ? « Eau du bap-
Christ est mort une fois ; mais « il est toujours » tême, que tu es heureuse , disoit autrefois Ter-
h vivant, afin d'intercéder pour nous, » comme » tullien ! que tu es heureuse , eau mystique ;
dit le divin apôtre ( Hebr. , vu. 25. ). » qui ne laves qu'une fois ! » Felix aqua quai
Il y a donc pour nous dans le ciel une miséri setnel abluit ! « qui ne sers point de jouet aux
corde infinie : mais pour nous être appliquée en » pécheurs ! » Félix aqua quœ setnel abluit ,
terre , elle est toute communiquée à la sainte quœ ludibrio peccatoribus non est (de Baft.
Eglise dans le sacrement de pénitence. Car n. 15. ) ! C'est le bain de la pénitence toujours
écoutez les paroles de l'institution : « Tout ce que ouvert aux pécheurs , toujours prêt à recevoir
v vous remettrez sera remis ; tout ce que vous ceux qui retournent; c'est ce bain de miséricorde
» délierez sera délié ( Mattu., xvi. 19.). » Vous y qui est exposé au mépris par sa facilité bienfaisante
voyez une bonté qui n'a point de bornes. C'est en dont les eaux servent contre leur nature à souiller
quoi elle diffère d'avec le baptême. « Il n'y a les hommes : quosdiluit inquinat ; parce que
,' qu'un baptême , » dit le saint apôtre , et il ne la facilité de se laver fait qu'ils ne craignent point
se répète plus : Unus Dominus , uno fides, de salir leur conscience. Qui ne se plaindroit,
vnum baptisma(Eph.,\\. 5.). Les portes de la chrétiens, de voir cette eau salutaire si étrangement
pénitence sont toujours ouvertes. Venez dix fois, violée, seulement à cause qu'elle est bienfaisante?
venez cent fois , venez mille fois : la puissance de Qu'inventerai-je , où me tournerai-je pour arrêter
l'Eglise n'est point épuisée. Cette parole sera tou les profanations des hommes pervers , qui vont
jours véritable : Tout ce que vous pardonnerez faire malheureusement leur écueil du port ?
sera pardonné (Joan., xx. 23.). Je ne vois ici ni Les pécheurs nous savent bien dire qu'il ne faut
terme prescrit, ni nombre arrêté, ni mesure dé que le repentir pour être capable d'approcher de
terminée. Il y faut donc reconnoître une bonté cette fontaine de grâces. En vain nous disons a
infinie. La fontaine du saint baptême est appelée ceux qui se confient si aveuglément à ce repen
dans les Ecritures , selon une interprétation , tir futur : Ne voulez-vous pas considérer que
« une fontaine scellée , » fons signal us (Cant , Dieu a bien promis le pardon au repentir , mais
iv. 22. ). Vous vous y lavez une fois; on la re qu'il n'a pas promis de donner du temps pour ce
ferme, on la scelle ; il n'y a plus de retour pour sentiment nécessaire? Cette raison convaincante
vous. Mais nous avons dans l'Eglise une autre ne fait plus d'effet, parce qu'elle est trop répétée.
fontaine , de laquelle il est écrit dans le prophète Considérez , mes frères , quel est votre aveugle
Zacharie : « En ce jour, au jour du Sauveur, ment : vous rendez la bonté de Dieu complice de
» en ce jour où la bonté paroitra au monde , il y votre endurcissement. C'est ce péché contre le
» aura une fontaine ouverte à la maison de David Saint-Esprit , contre la grâce de la rémission des
» et aux habitants de Jérusalem , pour la purifi- péchés. Dieu n'a plus rien à faire pour vous reti
» cation du pécheur : » In die illd erit fons pa rer du crime. Vous poussez à bout sa miséricorde.
ïens domui David et habitantibus Jerusalem, Que peut-il faire que de vous appeler, que de
in ablutionem peccatoris (Zacu., xni. t.). Ce vous attendre, que de vous tendre les bras,
n'est point une fontaine scellée , qui ne s'ouvre que de vous offrir le pardon ? C'est ce qui vous
qu'avec réserve, qui n'est point permise à tous, rend hardis dans vos entreprises criminelles.
parce qu'elle exclut à jamais ceux qu'elle a une Que faut-il donc qu'il fasse? Et sa bonté étant
fois reçus : fons signatus. Celle-ci est une fon épuisée et comme surmontée par votre malice,
taine non-seulement publique , mais toujours ou lui reste-t-il autre chose que de vous abandon
verte : Erit fons païens; et ouverte indifférem ner à sa vengeance ? Hé bien ! poussez à bout
ment a tous les habitants de Jérusalem , à tous les la bonté divine ; montrez-vous fermes et intré
enfants de l'Eglise. Elle reçoit toujours les pé pides à perdre votre âme : ou plutôt , insensés et
cheurs^ toute heure et à tous moments les lépreux insensibles , hasardez tout, risquez votre éternité
peuvent venir se laver dans cette fontaine du Sau faites d'un repentir douteux le motif d'un crime
SUR LA NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE. 89
certain : quelle fermeté , quel courage ! Mais ne soi-même. Si vous prévoyiez un tel repentir il
voulez-vous pas entendre combien est étrange , vous seroit un frein salutaire. Mais le repentir que
combien insensée, combien monstrueuse cette vous attendez n'est qu'une grimace ; la douleur
pensée de pécher pour se repentir? Obstupescite , que vous espérez, une illusion et une chimère : et
eœli, tuper hoc ( Jerem , it. 12.) : O ciel, ô vous avez sujet de craindre que , par une juste
» terre , étonnez-vous d'un si prodigieux égare- punition d'avoir si étrangement renversé la nature
» ment ! » Les aveugles enfants d'Adam ne crai de la pénitence , un Dieu méprisé et vengeur de
gnent pas de pécher, parce qu'ils espèrent un ses sacrements profanés ne vous envoie en sa fu
jour en être fâches ! J'ai lu souvent , dans les reur, non le peccavi d'un David , non les regrets
Ecritures, que Dieu envoie aux pécheurs l'es d'un saint Pierre , non la douleur amère d'une
prit de vertige et d'ëtourdissement ; mais je le Magdeleine; mais le regret politique d'un Saill,
vois clairement dans vos excès. Voulez-vous vous mais la douleur désespérée d'un Judas, mais le
convenir quelque jour , ou périr misérablement repentir stérile d'un Antiochus ; et que vous ne
dans l'impénilence? Choisissez, prenez parti. Le périssiez malheureusement dans votre fausse con
dernier est le parti des démons. S'il vous reste trition et dans votre pénitence impénitente.
donc quelquesentiment du christianisme , quelque Vivons donc , mes frères , de sorte que la ré
soin de votre salut, quelque pitié de vous-même, mission des péchés ne nous soit pas un scan
vous espérez vous convertir ; et si vous croyiez dale. Rétablissons les choses dans leur usage natu
que celte porte vous fût fermée , vous n'iriez pas rel. Que la pénitence' soit pénitence, un remède
au crime avec l'abandon où je vous vois. Se con et non un poison ; que l'espérance soit espérance ,
vertir, c'est se repentir : vous voulez donc con une ressource à la foiblesse et non un appui a
tenter cette passion , parce que vous espérez vous l'audace ; que la douleur soit une douleur ; que
en repentir ? Qui a jamais ouï parler d'un tel pro le repentir soit un repentir, c'est-à-dire l'ex
dige ? Est-ce moi qui ne m'entends pas , ou bien piation des péchés passés et non le fondement des
est-ce votre passion qui vous enchante? Me péchés futurs. Ainsi nous arriverons par la pé
trompé-je dans ma pensée , ou bien êtes-vous nitence au lieu où il n'y a plus ni repentir ni dou
aveugle et troublé de sens dans la vôtre? Quand leur, mais un calme perpétuel et une paix im
est-ce qu'on s'est avisé de faire une chose , parce muable, [que je vous souhaite ] au nom, etc.
qu'on croit s'en repentir quelque jour? C'est la
raison de s'en abstenir sans doute. J'ai bien ouï SERMON
dire souvent : Ne faites pas cette chose , car vous
vous en repentirez.
Mais, ô aveuglement inouï ! ô stupidité insen LE III." DIMANCHE DE L'AVENT,
sée, de pécher pour se repentir! Le repentir qu'on
prévoit n'est-il pas naturellement un frein au dé PBÊcnÉ A la coin,
sir, et un arrêt a la volonté ? Mais qu'un homme
SUR LA NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE.
dise en lui-même : Je me détermine à cette action,
j'espère d'en avoir regret, et je m'en retirerois Endurcissement des pécheurs; leur insensibilité
sans cette pensée; qu'ainsi le regret prévu de surprenante ; effets terribles du péché et de la justice
vienne contre sa nature , et l'objet de notre espé divine sur eux; illusion de leur fausse sécurité;
rance , et le motif de notre choix , c'est un aveu extrémité de leur malheur.
glement inouï; c'est confondre les contraires,
c'est changer l'essence des choses. Non , non , ce Jam >iiiiii securis ad radicem arborum positu est ;
que vous pensez n'est ni un repentir ni une dou omnis ergo arbor nott fartent fructum bonum, exrtdelur
leur : vous n'en entendez pas seulement le nom , et in ignem mitletur.
tant vous êtes éloignés d'en avoir la chose ! Cette La cognée est déjà a la racine de l'arbre ; donc tout
douleur qu'on désire , ce repentir qu'on espère arbre qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé et jeté au
feu .lie, ni. 9.).
avoir quelque jour, n'est qu'une feinte douleur et
on repentir imaginaire. Ne vous trompez pas, Quelque effort que nous fassions tous les jours
chrétiens , il n'est pas si aisé de se repentir. Pour pour faire connoitre aux pécheurs l'état funeste
produire un repentir sincère , il faut renverser son de leur conscience, il ne nous est pas possible de
cœur jusqu'aux fondements, déraciner ses incli les émouvoir, ni par la vue du mal présent qu'ils
nations avec violence, s'indigner implacablement se font eux-mêmes, ni par les terribles approches
contre ses foiblesses , s'arracher de vive force à du jugement futur dont Dieu les menace. Le mal
90 SUR LA NÉCESSITÉ
présent du péché ne les touche point, parce qu'il être touchée. Paroissez donc , divin précurseur ,
ne tombe pas sous leurs sens, auxquels ils abandon parlez avec cetle vigueur plus que prophétique,
nent toute leur conduite. Et si pour les éveiller, et faites trembler les pécheurs superbes sous cette
dans cei assoupissement léthargique, nous faisons terrible cognée qui porte déjà son coup , non aux
retentir à leurs oreilles cette trompette épouvan branches et aux rameaux , mais au tronc et à la
table du jugement à venir qui les jettera dans des racine de l'arbre, c'est-à-dire à la source même
peines si sensibles et si cuisantes ; cette menace est de la vie : Jam enim securis ad radicem arbo
trop éloignée pour les presser à se rendre; « Cette rum posita est.
» vision , disent-ils chez le prophète Ezécluel , ne Pour entendre exactement les paroles de ce
» sera pas sitôt accomplie i » In dies multos et in grand prophète, remarquons, s'il vous plait,
tempora longa isteprophetat( Ezecii-, xii. 27.). Messieurs , qu'il ne nous représente pas seulement
Ainsi leur malice obstinée résiste aux plus pres ni une main armée contre nous , ni un bras levé
santes considérations que nous leur puissions ap pour nous frapper : le coup , comme vous voyez ,
porter , et rien n'est capable de les émouvoir ; a déjà porté , puisqu'il dit que la cognée est à la
parce que le mal du péché, qui est si présent, racine. Mais encore que le tranchant soit déjà
n'est pas sensible ; et qu'au contraire le mal de entré bien avant, saint Jean toutefois nous me
l'enfer, qui est si sensible , n'est pas présent. C'est nace encore d'un second coup qui suivra bientôt,
pourquoi la bonté divine qui ne veut point la mort pour abattre tout-à-fait l'arbre infructueux ; après
du pécheur , mais qu'il se convertisse et qu'il vive, quoi il ne restera qu'à le jeter dans les flammes :
pour effrayer ces consciences malheureusement Omnis ergo arbor non faciens fructum bo-
intrépides , fait élever aujourd'hui du fond du dé num, excidetur et in ignem mittetur (Lie, m.
sert une voix dont le désert même est ému : Vox 9.) : « Tout arbre donc qui ne porte pas de boa
Domini concutientis desertum, eteommovebit » fruit, sera coupé et jeté au feu. »
Dominus desertum Cades(Ps., xxvjn.7.) : «La En effet , il est certain qu'avant que la justice de
» voix du Seigneur ébranle le désert ; le Seigneur Dieu lance sur nos têtes coupables le dernier trait
» remuera et agitera le désert de Cadès. » C'est la de sa vengeance , nous sommes déjà frappés par le
Yoix de saint Jean-liaptistc , qui non content de péché même. Une blessure profonde a suivi ce
menacer les pécheurs de la « colère qui doit ve- coup , par laquelle notre cœur a été percé ; telle
,• nir , . à venturd irâ ; sachant que ce qui est ment que nous avons à craindre deux coups infi
éloigné ne les touche pas , leur montre dans les niment dangereux : le premier , de notre main
paroles de mon texte la main de Dieu déjà ap propre par le crime ; le second , de la main de
puyée sur eux , et leur dénonce de près sa ven Dieu par sa vengeance : et ces deux coups suivent
geance toute présente : Jam enim securis ad ra- nécessairement de la nature même du péché. Et
dicem arborum posita est : « La cognée est déjà afin que cette vérité soit expliquée par les prin
» mise à la racine des arbres. » Mais , mes frères, cipes , je suis obligé , Messieurs , de bien poser
comme cette voix du grand précurseur résonnera avant toutes choses une doctrine que j'ai tirée de
en vain au dehors, si le Saint-Esprit ne parle au saint Augustin, laquelle s'éclaircira davantage par
dedans, prions la divine Vierge qu'elle nous la suite de ce discours : c'est qu'on peut considérer
obtienne la grâce d'être émus de la parole de Jean- le péché en deux différentes manières , et avec
Baptiste, comme Jean-Baptiste lui-même fut ému deux rapports divers : premièrement, par rapport
dans les entrailles de sa mère par la parole de à la volonté humaine; secondement, par rapport
cette Vierge, lorsqu'elle alla visiter sainte Elisa à la volonté divine. Il est la malheureuse produc
beth ; et lui communiqua dans cette visite une tion de la volonté humaine , et il se commet avec
partie de la grâce , qu'elle a voit reçue avec pléni insolence contre les ordres sacrés et inviolables de
tude par les paroles de l'ange que nous allons réci la volonté divine : il sort donc de l'une, et résiste
ter : Ave, Maria. à l'autre. Enfin ce n'est autre chose, pour le dé
Faisons paroître à la Cour le prédicateur du finir , qu'un mouvement de la volonté humaine
désert ; produisons aujourd'hui un saint Jcan- contre les règles invariables de la volonté divine.
Bapliste avec toute son austérité. La Cour n'est Ces deux rapports différents produisent deux
pas inconnue à cet illustre solitaire ; et s'il n'a pas mauvais effets. Le péché est conçu dans notre sein
dédaigné de prêcher autrefois dans la cour d'Hé- par notre volonté dépravée ; il ne faut donc pas
rode, il prêchera bien plus volontiers dans une s'étonner s'il y corrompt , s'il y attaque directe
Cour chrétienne et religieuse , qui a besoin toute ment le principe de la vie et de la grâce : voilà la
fois et do ses exhortations et de son autorité pour première plaie. Mais comme il se forme en nous en
DE LA PÉNITENCE. 91
s'ûlevant contre Dieu et contre ses saintes lois , il lié par son origine céleste , c'est-à-dire par l'hon
arme aussi contre nous infailliblement cette puis neur qu'il a de naître l'image de Dieu , et de porter
sance redoutable ; et c'est ce qui nous attire le se en son ame les traits de sa face , et lui ù1e sa félicité
cond coup qui nous blesse à mort. Ainsi , pour qui consiste dans sa conformité avec son auteur.
donner au pécheur la connoissance de tout son Il paroit donc, chrétiens, que le péché est
mal , il faut lui faire sentir , s'A se peut ; première également contraire à Dieu et à l'homme ; mais
ment, chrétiens, que la cogn>'.e l'a déjà frappé, avec cette mémorable différence, qu'il est con
qu'il est entamé bien avant, et qu'il s'est fait par traire à Dieu , parce qu'il est opposé à sa justice ;
son péché même une plaie profonde : « La cognée mais de plus contraire à l'homme , parce qu'il est
» est déjà mise à la racine desarbres :»Jam en im préjudiciable à son bonheur: c'est-à-dire contraire
tecuris ad radicem arborum posita est. Mais à Dieu , comme à la règle qu'il combat ; et outre
il faudra lui montrer ensuite que s'il diffère de faire cela, mais funestement, contraire à l'homme,
guérir cette première blessure , Dieu est tout prêt comme au sujet qu'il corrompt : à Dieu , comme
d'appuyer la main pour le trancher tout-à-fait ; mauvais; à l'homme, comme nuisible. Et c'est
afin que s'il ne craint pas le coup qu'il s'est donné ce qui a fait dire au divin psalmiste, que « celui
par son crime, il appréhende du moins celui que «qui aime l'iniquité se hait soi-même, » ou,
Dieu frappera bientôt par sa justice : « Tout arbre pour traduire mot a mot , qu'il a de l'aversion
» donc qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé pour son âme, à cause qu'il y corrompt avec la
» et jeté au feu : » Omnis ergo arbor non fa- grâce, les principes de sa santé, de son bonheur et
ciens fructum bonum , excidetur et in ignem de sa vie : Qui autem diligil iniquitatem, odit
mittetur. Et ce sont ces deux puissantes considé animam•uam (Psalm., x. 6.).
rations qui partageront ce discours. Et certes il est nécessaire que les hommes se
perdent eux-mêmes en s'élevant contre Dieu. Car
PREMIER POINT.
que sont-ils autre chose , ces hommes rebelles ,
S'il nous étoit aussi aisé d'inspirer aux hommes que sont-ils, dit saint Augustin, que des ennemis
la haine de leurs péchés , comme il nous est aisé impuissants : « Ennemis de Dieu , dit le même
de leur faire voir que le péché est le plus grand » saint , par la volonté de lui résister et non par
de tous les maux , nous ne nous plaindrions pas si » le pouvoir de lui nuire? » lui mie i Deo resis-
souvent qu'on résiste à notre parole , et nous au tendi valu» tut e , non potestate lœdendi (de
rions la consolation de voir nos discours suivis de Civit. Dei, lib. xn. c. iu. tom. vu. col. 302.).
conversions signalées. Oui , mes frères , de quel Et de là ne s'ensuit-il pas que la malice du péché
ques douceurs que se flattent les hommes du monde ne trouvant point de prise sur Dieu qu'elle attaque,
en contentant leurs désirs, il nous est aisé de laisse nécessairement tout son venin dans le cœur
prouver qu'ils se blessent, qu'ils se déchirent, de celui qui le commet ? Comme la terre , qui
qu'ils se donnent un coup mortel par leurs élevant des nuages contre le soleil qui l'éclaire ,
volontés déréglées. Et pour éclaircir cette vérité ne lui ôte rien de sa lumière, et se couvre seule
dans les formes et par les principes , il faut rap ment elle-même de ténèbres : ainsi le pécheur
peler ici la définition du péché que nous avons déjà téméraire résistant follement à Dieu ; par un juste
établie. Nous avons donc dit, chrétiens, que le et équitable jugement n'a de force que contre
péché est un mouvement de la volonté de l'homme lui-même , et ne peut rien que se détruire par
contre les ordres suprêmes de la sainte volonté de son entreprise insensée ; il se met en pièces lui-
Dieu. Sur ce fondement principal il nous est aisé même par l'effort téméraire qu'il fait contre Dieu.
d'appuyer une belle doctrine de saint Augustin , C'est pour cela que le Roi prophète a prononcé
qui nous explique admirablement en quoi la ma cette malédiction contre les pécheurs : Gladius
lignité du péché consiste (de Civit. Dei, lib. xu. eorumintret in corda ipsorum, etarcus eorum
c. tu. tom. vu. col. 302 ). Il dit donc qu'elle est eonfringatur (P*., xxxvi. 16.): « Que leur épéc
renfermée en une double contrariété , parce que » leur perce le cœur, et que leur arc soit brisé. »
le péché est contraire à Dieu , et qu'il est aussi con Vous voyez deux espèces d'armes entre les mains
traire à l'homme. Contraire à Dieu ; il est manifeste, du pécheur : un arc pour tirer de loin , un glaive
parce qu'il combat ses saintes lois : contraire à pour frapper de près. L'arc se rompt et est inutile ;
l'homme, c'est une suite ; à cause que l'attachant à le glaive porte son coup, mais contre lui-même.
ses propres inclinations , comme à des lois particu Entendons le sens de ces paroles : le pécheur lire
lières qu'il se fait lui-même , il le sépare des lois de loin, il tire contre le ciel et contre Dieu ; et
primitives et de la première raison *i laquelle il est non-seulement les traits n'y arrivent pas, mais
92 SUR LA NÉCESSITÉ
encore l'arc se rompt au premier effort. Impie, péché , je ne dis pas dans ses suites , mais le péché
tu t'élèves contre Dieu , tu te moques des vérités en lui-même, est le plus grand et le plus extrême
de son Evangile, et lu fais un jeu sacrilége des de tous les maux : plus grand sans comparaison
mystères de sa bonté et de sa justice. Et toi, que tous ceux qui nous menacent par le dehors,
blasphémateur impudent, profanateur du saint parce que c'est le déréglement et l'entière dépra
nom de Dieu, qui non content de prendre en vation du dedans; plus grand et plus d.mgereux
vain ce nom vénérable qu'on ne doit jamais pro que les maladies du corps les plus postilentcs,
noncer sans tremblement, profères des exécrations parce que c'est un poison fatal à la vie de l'âme;
qui font frémir toute lu nature, et te piques d'être plus grand que tous les maux qui attaquent notre
inventif en nouveaux outrages contre cette bonté esprit, parce que c'est un mal qui corrompt notre
suprême, si féconde pour toi en nouveaux bien conscience; plus grand par conséquent que la
faits ; tu es donc assez furieux pour te prendre à perte de la raison , parce que c'est perdre plus
Dieu, à sa providence, de toutes les bizarreries que la raison , que d'en perdre le bon usage, sans
d'un jeu excessif qui te ruine, dans lequel tu ne lequel la raison même n'est plus qu'une folie cri
crains pas de hasarder à chaque coup plus que ta minelle. Enfin pour conclure ce raisonnement,
fortune, puisque tu hasardes ton salut et ta con mal par-dessus tous les maux , malheur excédant
science. Ou bien poussé à bout par tes ennemis tous les malheurs ; parce que nous y trouvons
sur lesquels tu n'as point de prise , tu tournes tout ensemble et un malheur et un crime ; mal
contre Dieu seul la rage impuissante ; comme s'il heur qui nous accable , et crime qui nous désho
étoit du nombre de tes ennemis, et encore le plus nore; malheur qui nous ôte toute espérance, et
foible et le moins a craindre, parce qu'il ne tonne crime qui nous ôte toute excuse ; malheur qui
pas toujours, et que meilleur et plus patient que nous fait tout perdre , et crime qui nous rend
tu n'es ingrat et injurieux , il réserve encore à la coupables de celle perte funeste , et qui [ne] nous
pénitence cette tête que tu dévoues par tant d'at laisse [pas même] sujet de nous plaindre.
tentats à sa justice. Tu prends un arc en ta main ; Après cela, chrétiens, il ne faut pas s'étonner
tu tires hardiment contre Dieu , et les coups ne si l'on nous prêche souvent que notre crime de
portent pas jusqu'à lui , que sa sainteté rend in vient notre peine. Et je n'ai pas dit sans raison que
accessible à tous les outrages des hommes : ainsi la cognée qui nous frappe, c'est le péché même;
tu ne peux rien contre lui , et ton arc se rompt puisqu'il sera dans l'éternité le principal instrument
entre tes mains, dit le saint prophète. de notre supplice. Complebo furorem meum
Mais , mes frères , il ne suffit pas que son arc in te: « J'assouvirai en vous toute ma fureur : »
se brise et que son entreprise demeure inutile; il Et ponam contra te omnes abominationes
faut que son glaive lui perce le cœur, et que pour tuat... Et abominationes tuœ in medio tui
avoir tiré de loin contre Dieu , il se donne de près erunt... Et imponam tibi omnia scelera tua
un coup sans remède , si Dieu ne le guérit par (Ezecu., vu. 3 , 4, 8.). « Et je vous opposerai à
miracle. C'est la commune destinée de tous les » vous-même toutes vos abominations... Et vos
pécheurs. Le péché , qui trouble tout l'ordre du » abominations subsisteront au milieu de vous-
monde , met le désordre premièrement dans celui » même... Et je vous chargerai du poids de tous
qui le commet. La vengeance qui sort du cœur » vos forfaits. » Voilà le juste supplice, un homme
pour tout ravager , porte toujours son premier tout pénétré , tout environné de ses crimes. Et
coup et le plus mortel sur ce cœur qui la produit, en effet , dit saint Augustin , il ne faut pas se
la nourrit. L'injustice qui veut profiter du bien persuader que celle lumière infinie et cette sou
d'autrui , fait son essai sur son auteur qu'elle dé veraine bonté de Dieu tire d'elle-même et de son
pouille de son plus grand bien , qui est la droiture, sein propre de quoi punir les pécheurs. Dieu est
avant qu'il ait pu ravir et usurper celui des autres. le souverain bien , et de lui-même il ne produit
Le médisant ne déchire dans les autres que la que du bien aux hommes ; ainsi pour trouver les
renommée, et déchire en lui la vertu même. armes par lesquelles il détruira ses ennemis , il
L'impudicité qui veut tout corrompre, commence se servira de leurs péchés mêmes , qu'il ordonnera
son effet par sa propre source , parce que nul ne de telle sorte que ce qui a fait le plaisir de
peut attenter à l'intégrité d'autrui, que par la l'homme pécheur, deviendra l'instrument d'un
perte de la sienne. Ainsi tout pécheur est ennemi Dieu vengeur : Ne putemus illam tranquUli-
de soi-même , corrupteur en sa propre conscience tatem et ineffabile lumen Dei de se proferre,
du plus grand bien de la nature raisonnable, vnde peccata puniantur; sed ipsa peceata sic
c'est-à-dire de l'innocence. D'où il s'ensuit que le ordinare, ut quœ fuerunt deketamenta ho
DE LA PÉNITENCE. 93
mini peccanti, sint instrumenta Domino j,u- pres péchés la source féconde. « La cognée est a
nienti (Enar., in Ps. vn. n. 16, tom. iv. » la racine. » Ah! quel coup clic t'a dqnné,
col. 37. ). Et ne me demandez pas , chrétiens, de puisque tu nourris déjà en ton cœur ce qui fera
quelle sorte se fera ce grand changement de noi un jour ton dernier supplice ! Autant de péchés
plaisirs en supplices ; la chose est prouvée par les mortels , autant de coups redoublés. Aussi l'arbre
Ecritures. C'est le Véritable qui le dit , c'est le ne peut-il plus se soutenir : il chancelle, il penche
Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois , si vous à sa perte par ses habitudes vicieuses, et bientot
regardez la nature des passions auxquelles vous il tombera de son propre poids. Que s'il faut en
abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisé core un dernier coup , Dieu le lâchera sans misé
ment qu'elles peuvent devenir un supplice into ricorde sur cette racine stérile et maudite. Le
lérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines pécheur ne se soutient plus ; les moindres tenta
cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont tions le font chanceler, les plus légers mouvements
toutes une infinité qui se fiche de ne pouvoir être lui impriment une pente dangereuse. Mais enfin
assouvie; ce qui mêle dans elles toutes des em il a pris sa pente funeste par ses mauvaises incli
portements qui dégénèrent en une espèce de nations; il ne se peut plus relever, et je le vois
fureur non moins pénible que déraisonnable. qui va tomber. Il est vrai que Dieu lui donne
L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer encore un peu d'espérance ; mais, puisqu'il en
dans cette chaire, a ses incertitudes , ses agitations abuse, je vis éternellement, dit le Seigneur, je
violentes, et ses résolutions irrésolues, et l'enfer ne puis plus souffrir cette dureté : Finis venit,
de ses jalousies : Dura sicu t infernus œmulatio venit finis... Fac conclusionem (Ezecu., vu.
( Cant. , vin. 6. ) : et le reste que je ne dis pas. 2, 23.) : « La fin est venue, et il faut conclure. »
L'ambition a ses captivités, ses empressements, Je détruirai tous les fondements de cette espérance
ses défiances et ses craintes , dans sa hauteur même téméraire ; je lâcherai le dernier coup , et coupant
qui est souvent la mesure de son précipice. L'ava jusqu'aux moindres fibres qui soutiennent encore
rice, passion basse, passion odieuse au monde, ce malheureux arbre , je le précipiterai de son
amasse non-seulement les injustices , mais encore haut , et le jetterai dans la flamme : Omnis arbor
les inquiétudes avec les trésors. Eh ! qu'y a-t-il non faciens fructum, excidetur et in ignem
donc de plus aisé que de faire de nos passions une mittetur : « Tout arbre qui ne produit pas de
peine insupportable de nos péchés, en leurôtant, » fruit, sera coupé et jeté au feu. » Retirez-vous ,
comme il est très juste, ce peu de douceur par où de peur d'être accablé de sa chute : ses exemples
elles nous séduisent, et leur laissant seulement les [vous entraineroient avec lui]. Seigneur, donnez
inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles moi de la force , aidez le travail de mon cœur,
abondent? Nos péchés contre nous, nos péchés qui veut enfanter de vrais pénitents.
sur nous, nos péchés au milieu de nous : trait
SECOND POINT.
perçant contre notre sein , poids insupportable sur
notre tête , poison dévorant dans nos entrailles. Tel que scroit un ennemi implacable, qui,
Ainsi ne nous flattons pas de l'espérance de nous ayant dépouillés de tout notre bien , nous
l'impunité, pendant que nous portons en nos attire de plus sur les bras un adversaire puissant
cœurs l'instrument de notre supplice. Producam auquel nous ne pouvons résister : tel et encore
ignem de medio tui qui comedat te (Ezecu., plus malfaisant est le péché à l'égard de l'homme;
xxvm. 18.): « Je ferai sortir du milieu de toi le puisque le péché, chrétiens, comme je l'ai déjà
» feu qui dévorera tes entrailles. » Je ne l'enverrai dit, nous ayant fait perdre le bon usage de la
pas de loin contre loi , il prendra dans ta con raison , l'emploi légitime de la liberté , la pureté
science , et ses flammes s'élanceront du milieu de de la conscience, c'est-à-dire tout le bien et tout
toi , et ce seront les péchés qui le produiront. Le l'ornement de la créature raisonnable ; pour met
pensez-vous, chrétien, que vous fabriquiez, en tre le comble à nos maux , il arme Dieu contre
péchant , l'instrument de votre supplice éternel ? nous, et nous rend ses ennemis déclarés, con
cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'ini traires à sa droiture, injurieux à sa sainteté, ingrats
quité comme l'eau ; vous avalez des torrents de envers sa miséricorde, odieux à sa justice, et par
flammes. Par conséquent , mes frères , malheur conséquent soumis à la loi de ses vengeances.
sur nous qui avons péché et ne faisons point pé De là nous pouvons comprendre de quelle sorte
nitence ! Le coup est lâché, l'enfer n'est pas loin , Dieu est animé , si je puis parler de la sorte , en
tes ardeurs éternelles nous touchent de près, puis vers les pécheurs impénitents ; et je vous dirai en
que nous en avons en nous-mêmes et en nos pro un mot, car je ne veux point m'étendre à prou-

..
t•.
9* SUR LA NÉCESSITÉ
ver des vérités manifestes, qu'autant qu'il est neste a la racine de l'arbre ; et il n'y a rien entre
saint, autant qu'il est juste, autant leur est-il deux ; c'est pourquoi il n'est pas possible que
contraire; de sorte qu'il a contre eux une aver l'arbre subsiste long-temps «Il sera coupé, »
sion infmie. dit saint Jean-Baptiste : excideturj ou plutôt
Les pécheurs n'entendent pas cette vérité : comme nous lisons dans l'original , exciditnr ,
pendant qu'à l'ombre de leur bonne fortune et à dans le temps présent : on le coupe , on le déracine ;
la faveur des longs délais que Dieu leur accorde, afin que nous concevions l'action plus présente
Hs s'endorment à leur aise , ils s'imaginent que et plus efficace. Il semble qu'il ne frappe pas :
Dieu dort aussi ; ils pensent qu'il ne songe non [ c'est une ] vengeance occulte , [ il ] livre [ le
plus à les châtier, qu'ils songent à se convertir ; pécheur] aux passions, au sens réprouvé, etc.
et comme ils ont oublié ses jugements, « ils disent Nous nous trompons, chrétiens, si nous croyons
» dans leur cœur : Dieu m'a onblié et ne prend pouvoir subsister long-temps dans cet état misé
» pas garde à mes crimes : «Dixitenimin corde rable. Il est vrai que jusqu'ici la miséricorde
suo : Oblitus est Deus ( Ps., ix. 34. ). Et au con divine a suspendu la vengeance et arrêté le der
traire ils doivent savoir que la justice divme, qui nier coup de la main de Dieu ; mais nous n'aurons
semble dormir et oublier les pécheurs, leur répu pas toujours un secours semblable. Car enfin ,
gnant, pour ainsi dire, de toute elle-même, est comme dit notre grand prophète , le règne de
toujonrs en armes contre eux , et toujours prête Dieu approche , il faut que Dieu règne ; sous le
à donner le coup par lequel ils périront sans règne de Dieu si saint, si puissant, si juste, il
ressource : Virgam vigilantem ego video : est impossible que l'iniquité demeure long-temps
( J F.itF.v ., I. M . ) : « Je vois une verge qui veille. » impunie. [Disons] un mot du règne de Dieu,
Et il ne faut pas qu'ils se flattent de la bonté infi que saint Jean-Baptiste nous annonce.
nie de Dieu , de laquelle ils ne connoissent pas la « Le Seigneur a régné, dit le Roi prophète ; que
propriété : qu'ils entendent plutôt aujourd'hui » la terre s'en réjouisse ; que les îles les plus éloi-
que Dieu est bon d'une autre manière qu'ils ne ! » gnées en triomphent d'aise : « Dominus reg-
l'imaginent. Il est bon , dit Tertullien, parce navit, exultet terra, lœtentur insulœ multœ
qu'il est ennemi du mal ; et il est infiniment bon, ' ( Ps., xcvi. i. ) ! Voilà un règne de douceur et de
parce qu'il en est infiniment ennemi : Konplenè paix. Mais, ô Dieu ! qu'entends-je dans un autre
bonus , nisi mali œmulus ( advers. Marcion., psaume ? « Le Seigneur a régné, dit le même
lib. i. n. 56. ). Il ne faut donc pas concevoir en » prophète ; que les peuples frémissent et s'en
Dieu une bonté foible et qui souffre tout , une » courroucent , et que la terre en soit ébrantée
bonté insensible et déraisonnable ; mais une bonté » jusqu'aux fondements: » Dominus regnavit,
vigoureuse, qui exerce l'amour qu'aile a pour le irascan turpopuli ; qui sedet super Cherubim ,
bien par la haine qu'elle a pour le mal , et se moveaturterra(Ps., xcvni. t.). Voilà ce règne
montre efficacement bonté véritable, en com terrible, ce règne de fer et de rigueur, qu'un
battant la malice du péché qui lui est contraire : autre prophète décrit en ces mots : tn manu
Ut boni amorem odio mali exerceat, et boni forti, et in brachio extento, et in furore ef-
tutetam expngnalione mali impleat (Ibid.). fuso regnabo super vos (Ezecii., xx. 33. ) : « Je
Par conséquent , chrétiens , Dieu est en acte et en » régnerai sur vous , dit le Seigneur , en vous
exercice d'une juste aversion contre les pécheurs. » frappant d'une main puissante et en épuisant
Ses foudres sont toujours prêts , et sa colère tou » sur vous toute ma colère. »
jours enflammée; c'est pourquoi l'Ecriture nous Dieu ne règne sur les hommes qu'en ces deux
le représente comme tout prêtà frapper. « Toutes manières : il règne sur les pécheurs convertis ,
» ses flèches sont aiguisées , dit le saint prophète , parce qu'ils se soumettent à lui volontairement ;
» et tous ses ares bandés et prêts à tirer : » Sagittœ il règne sur les pécheurs condamnés , parce qu'il
ejus acutœ , et omnes arcus ejus extenti ( Is. , se les assnjétit malgré eux. Là est un règne de
v. 28 ). Ses flèches sont dressées et ses arcs poin paix et de grâce , ici un règne de rigueur et de
tés ; il vise et il désigne l'endroit où il veut justice ; mais partout un règne souverain de Dieu :
frapper. Ainsi sa main vengeresse est bien retenue parce que là on pratique ce que Dieu commande ;
quelquefois par l'attente du repentir, mais non ici l'on souffre le supplice que Dieu impose ; Dieu
jamais désarmée, et encore moins endormie; et reçoit les hommages de ceux-là , il fait justice des
vous le voyez dans notre Evangile. Non-seule autres. Pécheur, que Dieu appelle à la pénitence
ment elle tient toujours celte terrible cognée, et qui résistez à sa voix , vous êtes entre les deux :
mais elle en applique toujours le tranchant fu ni vous ne faites , ni vous n'endurez ce que Dieu
DE LA PÉNITENCE. 95
reut ; vous méprisez la loi , et vous n'éprouvez gardez pas toujours le temps à venir ; considérez
pas la peine : vous rejetez l'attrait , et vous n'êtes votre état présent ; ce que le temps semble vous
point accablé par la colère. Vous bravez jusqu'à donner , il vous l'ôte ; il retranche de vos jours
la bonté qui vous attire, jusqu'à la patience qui en y ajoutant. Cette fuite et celte course insen
vous attend : vous vivez maître absolu de vos sible du temps n'est qu'une subtile imposture pour
volontés, indépendant de Dieu, sans rien ména vous mener insensiblement au dernier jour. La
ger de votre part , s;ins rien souffrir de la sienne ; jeunesse y arrive précipitamment, et nous le
cl il ne règne sur vous ni par votre obéissance voyons tous les jours. Partant n'attendez pas de
volontaire, ni par votre sujétion forcée. C'est Dieu tout ce que vous prétendez : ne regardez pas
un état violent, je vous le dis, ebrétiens, encore les jours qu'il vous peut donner , mais ceux
une fois ; il ne peut pas subsister long-temps. qu'il vous peut ôter; ni seulement qu'il peut
Dieu est pressé de régner sur vous : car voyez pardonner, mais encore qu'il peut punir. Ne
en effet combien il vous presse. Que de douces fondez pas votre espérance et n'appuyez pas votre
invitations ! que de menaces terribles ! que de jugement sur une chose qui vous est cachée.
secrets avertissements ! que de nuages de loin ! Je n'ignore pas , chrétiens , que Dieu , qui « ne
que de tempêtes de près ! Regardez comme il » veut pas la mort du pécheur , mais qu'il se con-
rebute toutes vos excuses; il ne permet ni à r> vertisse et qu'il vive (Ezecu., xxx. H. ), » pro
celui-là de mettre tin à ses affaires , ni à cet autre longe souvent le temps de la pénitence. Mais il
d'aller fermer les yeux à son père(LiT., ix. 59, 61.); faut juger de ce temps comme des occasions à la
tout retardement l'importune , tant il est pressé Cour. Chacun attend les moments heureux , les
de régner sur vous ! S'il ne règne par sa bonté , occasions favorables pour terminer ses affaires.
bientôt et plus tôt que vous ne pensez, il voudra Mais si vous attendez sans vous remuer, si vous
régner par sa justice. Car à lui appartient l'em ne savez profiter du temps , il passe vainement
pire, et il se doit à lui-même et à sa propre gran pour vous , et ne vous apporte en passant que des
deur d'établir promptement son règne. C'est années qui vous incommodent. Ainsi , dans celle
pourquoi notre grand Baptiste crie dans le dé grande affaire de la pénitence , celui-là peut beau
sert ; et non-seulement les rivages et les mon coup espérer du temps , qui sait s'en servir et le
tagnes voisines, mais même tout l'univers retentit ménager. Mais celui qui attend toujours et ne
de cetle voix : Faites pénitence , faites pénitence, commence jamais, voit couler inutilement et se
riches et pauvres , grands et petits , princes et su perdre entre ses mains tous ces moments précieux
jets ; que chacun se retire de ses mauvaises voies ; dans lesquels il avoit mis son espérance. Que lui
" car le règne de Dieu approebe : » Appropin- apporte le temps, qu'une plus grande atteinte à
qvat rnim regnum cœlorum (Mattii., m. 2. ). sa vie , un plus grand poids à ses crimes , une plus
Il approche en effet, Messieurs, puisque le forte attache à ses habitudes !
Fils de Dieu paroitra bientôt. Le règne de la C'est pour cela que saint Jean-Baptiste ne nous
bonté approche avec lui , parce qu'il nous ap donne aucun relâche : « La cognée, dit il , est à
porte en naissant la source des grâces , mais le » la racine ; tout arbre qui ne porte pas de bon
règne de la justice s'approche, et avance d'un » fruit, sera coupé et jeté au feu : faites donc,
même pas, parce qu'elle suit toujours la bonté » faites promptement de dignes fruits depéniien-
de près, pour en venger les injures. La grande » ce : » Facile ergofructus dignos pœnitentiœ
bonté rejetéc attire les grandes rigueurs : les (Luc. , m. S.). Il faultàcher, chrétiens, que nous
bienfaits méprisés pressent la vengeance et lui tirions aujourd'hui quelque utilité de ces salutaires
préparent la voie ; et saint Jean ne vous a pas tu paroles , et que nous n'ayons pas écouté en vain
ce conseil de Dieu. Quand il voit paroître Jésus- un si grand prédicateur que saint Jean-Baptiste.
Christ au monde, c'est alors qu'il commence à Lefiguer infructueux ( Ibid., xin ). Vous avez
dire que la cognée est à la racine. Tout presse eu la pluie ; vous avez eu le soleil ; vous avez eu
bien à se venger des ingrats ; sa bonté le presse , la culture : vous n'avez plus à attendre que la
«s bienfaits le pressent ; le dirai-jc ? son attente cognée et le feu.
même le presse ; car il n'y a rien qui fasse tant Il faut quelque chose de nouveau pour vous
hâter la vengeance, qu'unelongue attente frustrée. émouvoir. Vous avez franchi hardiment les plus
Ainsi je vous conjure , mes frères, ne vous fiez puissantes considérations. Cette première ten
pas au temps qui voustrompe , c'est un dangereux dresse d'une conscience innocente, ah ! que vous
imposteur , qui vous dérobe si subtilement que l'avez endurcie ! La pénitence, la communion,
tous ne vous apercevez pas de son larcin. Ne re vous avez appris à les profaner : cela ne vous
96 SUR LA NÉCESSITÉ
touche plus. Les terribles jugements de Dieu qui leur courage , il faut premièrement abattre leur
avoient autrefois tant de force pour vous émou arrogance : Jam enim securis ad radicem arbo-
voir : vous avez dissipe comme une vaine frayeur rumposita est (Luc, in. 9.) : « Car la cognée est
l'appréhension que vous aviez de ce tonnerre ; et » déjà mise à la racine de l'arbre. » Pour cela , il
vous vous êtes accoutumes à dormir tranquille faut des paroles inspirées d'en-haut. Ave, Maria.
ment à ce bruit. Deux coups : celui du péché, celui de la justice
Nous voilà réduits aux miracles. Expérience divine. L'un ôte la vie, l'autre l'espérance: le
des pécheurs, [qu'ils ont laissés toujours les coup du péché, la vie ; le coup de la justice, l'es
mêmes ] : Inpeccato vestro moriemini ( Joan., pérance. Chose étrange et incroyable, Messieurs !
viii. 21. ) : « Vous mourrez dans votre péché. » après la perte de la vie,peut-il rester de l'espérance?
[Faire] attention aux choses dites : point tant Oui , parce que Dieu est puissant pour ressusci
songer au prédicateur. Les choses que nous di ter les morts , et « qu'il peut, dit notre évangile,
sons sont elles si peu solides , qu'elles ne méritent » faire naître des enfants d'Abraham de ces pierres
de réflexion que par la manière de les dire ? Tant » ( Ibid., m. 8.) » insensibles et inanimées; et sa
d'heures de grand loisir ! pourquoi sont-elles miséricorde infinie lui faisant faire tous les jours
toutes des heures perdues ? Pourquoi Jésus-Christ de pareils miracles, ceux qui ont perdu la vie
n'en aura-t-il pas quelques-unes plutôt qu'un amu de la grâce n'ont pas néanmoins perdu l'espé
sement inutile ? Ainsi puisse Jésus-Christ naissant rance, etc.
vous combler de grâces ! puissiez-vous recevoir Faut traiter le second point, et dire par quels
en lui un Sauveur, et non un juge ! puissiez- degrés Dieu abat l'appui et le fondement de cette
vous apprendre à sa crèche à mépriser les biens espérance mal fondée. Ce coup n'est pas toujours
périssables , et acquérir les inestimables richesses sensible. Il dessèche l'arbre et la racine en reti
que sa glorieuse pauvreté nous a méritées ! rant ses inspirations.
Ainsi je ne m'étonne pas si les pécheurs conver
FRAGMENTS tis regardent l'état d'où ils sont soi tisavec une telle
frayeur, et ne se sentent pas moins obligés à Dieu
SUR LE MÊME SUJET1. que s'il lesavoit tirés de l'enfer. Posuerunt me in
lacu inferiori ( Ps. , lxxxvii. 6. ) : Ils m'ont
Activité de la justice divine contre le pécheur. Son
opposition a la loi de Dieu. Effets qui en résultent mis dans une fosse profonde. Eruisti animam
contre lui. Ce qu'il doit faire pour éviter les coups meam ex inferno inferiori (Ps., lxxxv. 12.):
de la main vengeresse. Dignes fruits de pénitence, « Vous avez retiré mon âme de l'enfer le plus
toujours salutaires. » profond. » Deux choses font l'enfer : la peine du
damné, séparation éternelle d'avec Jésus-Christ ;
Nescio vos (Mattu.,xxv. 12.). « Je ne vous
« Une voix crie dans le désert : Préparez les » connois pas. » A la sainte table : il ne nous
» voies du Seigneur, aplanissez les sentiers de connoit plus. Elle est éternelle de sa nature.
» notre Dieu ; pour cela il faut combler toutes les Le feu , la peine du sens. Il n'est pas encore
» vallées et abattre toutes les montagnes (Luc, in. allumé , mais nous en avons en nous le principe.
» 4. ) : » c'est-à-dire qu'il faut relever le courage En effet, d'où pensez-vous, chrétiens, que Dieu
des consciences abattues par le désespoir, et abat fera sortir [ce feu? du sein même du pécheur].
tre sous la main de Dieu par la pénitence les pé Le moment que Dieu a marqué pour donner
cheurs superbes et opiniâtres qui s'élèvent contre ce coup irrémédiable qui enverra les pécheurs au
Dieu, etc. feu éternel , par une juste disposition de sa provi
L'Eglise fera bientôt le premier, lorsqu'elle dence , ne leur doit pas être connu. C'est un se
dira aux pécheurs: Consolamini, consolamini cret que Dieu se réserve et qu'il nous cache soi
(Is., xl. i. ).... Gaudium magnum;... quia gneusement , afin que nous soyons toujours en
nains est vobis hodie Salvator (Luc, u. 10, action , et que jamais nous ne cessions de veiller
11.) : « Consolez-vous, consolez-vous.... Je vous sur nous. Néanmoins le pécheur s'endort dans les
» annonce le sujet d'une grande joie... Il vous est longs délais qu'il lui donne, l'attendant à la péni
» né un Sauveur. » Mais avant que de relever tence ; et pendant qu'il dort à son aise au milieu
des prospérités temporelles, il s'imagine que Dieu
' Ces fragments nous paroissent avoir été composés par dort aussi : « Il dit dans son cœur : Dieu l'a ou-
l'auteur, pour être adaptes au sermon précédent, qu'il » blié : » il ne prend pas garde à mes crimes :
aura voulu prêcher dans quetque autre occasion, avec
certains changemenj et des additions. Edit. de Déforis. Dixii enim in corde suo: Oblitus est Deus
DE LA PÉNITENCE. 97
(Ps., ix. 34. ) ; et parce qu'il ne songe pas à se « Il vit le veau et les danses , et il jeta les tables
convenir et que Dieu ne lui fait pas sentir sa fu » et les brisa.» Et cela , pour quelle raison ? si ce
reur, il croit que Dieu ne songe pas à le punir. n'est pour représenter ce que le peuple faisoit
Pour lui ôter de l'esprit cette opinion dangereuse, alors. Ah ! ce peuple ne mérite point d'avoir de
tâchons aujourd'hui de lui faire entendre une vé loi , puisqu'il la détruit entière en ce moment
rité chrétienne qui nous est représentée dans no qu'on la lui porte de la part de Dieu. Qu'a fo11
tre Evangile, et que je vous prie de comprendre : cette loi pour être brisée? Détruisez les pécheurs,
c'est que la justice divine qui semble dormir , qui faites-les mourir. Il le fera en son temps, mais
semble oublier les pécheurs, les laissant prospé en attendant il nous montre ce que nous faisons
rer long-temps en ce monde , est toujours en ar à la loi.
mes contre eux , toujours en action , toujours C'est pourquoi il brise les tables où le doigt
vigilante, toujours prête à donner le coup qui les de Dieu étoit imprimé; et remarquez, s'il vous
coupera par la racine, pour ne leur laisser aucune plait , Messieurs , que le peuple ne pèche que
ressource. contre l'article qui déf'endoit d'adorer les idoles :
Mais afin de bien comprendre celle vérité , il Non faciet tibi sculptile (Exod., xx. 4. ) :
est nécessaire , Messieurs, de vous expliquer plus « Vous ne vous ferez point d'image taillée au ci-
profondément ce que j'ai déjà touché en peu de » seau.» Mais qui pèche en un seul article, il dé
paroles touchant la contrariété infinie qui est en truit autant qu'il peut la loi toute entière. C'est
tre le pécheur et la justice de Dieu. Je suivrai pourquoi il laisse tomber et il casse ensemble
encore le grand Augustin , et les ouvertures ad toutes les deux tables , pour nous faire entendre ,
mirables qu'il nous a données pour l'éclaircisse mes frères , que par une seule transgression toute
ment de cette matière en son épître quarante- la loi divine est anéantie. Mais comme les pé
neuvième (Epist., en. al. xlix. to•n. it. col. 281 cheurs détruisent la loi, il est juste aussi qu'elle
et seq. ). Il remarque donc en ce lieu qu'il y a les détruise; il est juste qu'ils soient mesurés se
cette opposition entre le pécheur et la loi, quecom- lon leur propre mesure, et qu'ils souffrent jus
mc le pécheur détruit la loi autant qu'il le peut, tement ce qu'ils ont voulu faire injustement. Car
la loi réciproquement détruit le pécheur ; telle si cette règle de justice doit être observée entre les
ment qu'il y a entre eux une inimitié qui jamais hommes, de ne faireque ce que nous voulons
ne peut être réconciliée : et quoique cette vérité qu'on nous fasse ; combien plus de l'homme avec
soit très claire, vous serez néanmoins bien aises, Dieu et avec sa loi éternelle? Et c'est pourquoi,
Messieurs, d'entendre une belle raison par la dans l'histoire que j'ai racontée , le même Moïse
quelle saint Augustin l'a prouvée. Elle tombera qui brisa la loi fit aussi briser le veau d'or, et
sans difficulté dans l'intelligence de tout le monde, mettre à mort tous les idolâtres dont on fit un
parce qu'elle est établie sur le principe le plus sanglant carnage; nous montrant par le premier
connu de l'équité naturelle : « Ne fais pas ce que ce que le pécheur veut faire ù la loi , qui est do
» tu ne veux pas qu'on te fasse : » In qud tnen- l'anéantir et de la rompre effectivement , et nous
•urâmensi fueritis , remetietur vobis (Lvc, faisant voir par le second ce que fait la loi au pé
tn. 2. ) : « On se servira envers toi de la même cheur , qui est de le perdre et le mettre en pièces.
» mesure dont tu te seras servi. » Pécheur, qu'as- « Ainsi , dit saint Augustin, ce que le pécheur a
tu voulu faire à la loi de Dieu ? M'as-tu pas voulu » fait à la loi a laquelle il ne laisse point de place
la détruire et anéantir son pouvoir? Oui, certai » en sa vie, la loi de son côté le fait au pécheur en
nement , chrétiens. « Les hommes qui ne veulent « lui ôtant la vie à lui-même : » Quixd peccator
pas être justes souhaitent qu'il n'y ait point de facit legi quam de sud vitâ abstulil, hoc ei
•. vérité, et par conséquent point de loi qui con- facit lex ut auferat eum de hominum vitâ
» damne les injustes : » Qui dum notunt esse quam regit (Epist. eu., n. 24, col. 282. ).
justi, nolunt esse veritatem qud damnentur Voilà donc une éternelle opposition entre le
injusti (S. Aue. , tract, xc. in Joan. n. 3, pécheur et la loi de Dieu , c'est-à-dire par con
'om. m. part. ii. col. 721.). séquent entre le pécheur et la justice divine. De
Et c'est pour cela , chrétiens, que Mo'ise, des là vient que la justice divine nous est représentée
cendant de la montagne , entendant les cris des dans les Ecritures toujours armée contre le pé
Israélites qui adoroient le veau d'or , laisse tom cheur. « Toutes ses flèches sont aiguisées , nous
ber les tables sacrées où la loi étoit écrite , et » dit le prophète, tous ses ares sont bandés et
les brise : Vidit vitulum et choros , et pro- » prêts à tirer : » Sagiltœ ejus acutœ , et om-
jecit tabulas, et fregit eas(Exud., xxxii. 19.,) : nes arcus ejus extenti (Is., v. 28. ). Que s'il
Tome I. 7
98 SUR LA NÉCESSITÉ
retarde par miséricorde à venger les crimes, sa un homme à qui son ennemi a ôté les armes , qui
justice cependant souffre violence : « Cela m'est le presse l'épée sur la gorge : Demande la vie,
» à charge , dit-il , et j'ai peine à le supporter : » demande pardon ; il commence à appuyer de la
Faeta sunt mihi molesta, laboravi sustinens pointe sur la poitrine à l'endroit du cœur. C'est
(Is., v.28. ). Mais pourquoi rechercher ail leurs ce ce que Dieu fait dans notre évangile ; il n'enfonce
que je trouve si clairement dans mon évangile ? pas encore le coup, ce sont les mots de saint
Que ne puis-je vous représenter et vous faire ap Chrysostôme , mais aussi ne rctire-t-il pas encore
préhender vivement le tranchant épouvantable la main. Il ne relire pas, de peur que tu ne le
de cette cognée appliquée à la racine de l'arbre? relâches et ne t'enfles ; et il n'avance pas tout-à-
A toute heure , à tous moments elle veut frap fait, de peur que tu ne périsses. En cet état il te
per, parce qu'il n'y a heure, il n'y a moment dit dans notre évangile : Ou résous-toi bientot à
où la justice divine irritée ne s'anime elle-même la mort , ou demande promptement pardon : Om
contre les pécheurs. Il est vrai qu'elle retarde à ni* arbor non faciens fructum, excidetur :
frapper, mais c'est que la miséricorde arrête « Tout arbre qui ne fait point de fruit , sera cou-
son bras. Elle tache de gagner le temps ; elle » pé. » Ne désespère past ô pécheur, il n'a pas
pousse d'un moment à l'autre , nous attendant à encore frappé ; tremble néanmoins, car il est tout
la pénitence. Pécheurs, ne sentez-vous pas quel prêt, et le coup sera sans remède. Peut-être va-t-il
quefois le tranchant de cette justice appliqué sur frapper dans ce moment même ; peut-être sera-ce
vous? Lorsque votre conscience vous trouble, la dernière fois qu'il le pressera à la pénitence.
qu'elle vous inquiète, qu'elle vous effraie, qu'elle Mais je suis en bonne santé : Epargne-t-il la
vous réveille en sursaut ; remplissant votre es jeunesse ? Epargne-t-il l'adolescence ? Epargne-t-il
prit des idées funestes de la peine qui vous suit la modération , qui semble un des plus puissants
dé près , c'est que la justice divine commence à appuis de la vie? Mais en un moment il renverse
frapper votre conscience criminelle : elle crie, tout. Et puis quand il le voudroit prolonger la vie,
elle vous demande secours , elle se trouble , elle ilsaitbien nous frapper d'une autre manière. Peut-
est étonnée. Mais , ô Dieu ! quel sera son éton- être qu'il ne laissera pas de frapper en retirant
ncment, lorsque la justice divine laissera aller pour jamais les dons de sa grâce. S'il les relire,
tout-à-fait la main ! Que si elle demeure insen arraché ou desséché, c'est la même chose ; le coup
sible , si elle ne s'aperçoit pas du coup qui la est donné , la racine est coupée , l'espérance est
frappe, ah! c'est qu'il a déjà donné bien avant, morte. Que tardons-nous donc, malheureux, à
que l'esprit de vie ne coule plus , et de là vient lui donner les fruits qu'il demande? Eh quoi! si
que le sentiment est tout offusqué. Mais soit que vite, si promptement, et si près du coup delà
vous sentiez ce tranchant , soit que vous ne sen mort! Oui, mes frères, en ce moment même faites
tiez pas le coup qu'il vous donne , il touche , il germer ces fruits salutaires; ces fruits peuvent
presse déjà la racine, et il n'y a rien entre deux. croître en toute saison , et ils n'ont pas besoin
O pécheur , ne trembles-tu pas sous cette main du lemps pourmnrir. Nathan menace David delà
terrible de Dieu, qui non-seulement est levée, part de Dieu ; voilà la cognée à la racine. En même
mais déjà appesantie sur sa tête? Jam enim se- tem ps, sans aucun délai : « J'ai péché, « di-t-il au Sei
curisad radicem arboris posila est : « La co- gneur. Voilà le fruit de la pénitence ; et au même
» gnée est déjà mise à la racine de l'arbre. » Elle instant qu'il paroit , le tranchant de la cognée se
ne s'approche pas pour ébranler l'arbre , ni pour retire : Dominus transtulit peccatum tuum
en faire tomber les fruits ni les feuilles ; plaisirs , (2. Reg., xii. 13.) : « Le Seigneur a transféré votre
richesses, les biens de fortune, biens externes » péché. » Ne demande donc pas un long temps
qui ne tiennent pas à notre personne : il ne faut pour accomplir un ouvrage qui ne demande ja
pas un si grand effort , il ne faut pas [ toucher ] mais qu'un moment heureux. Il suffit de vouloir,
la racine, il ne faut que secouer l'arbre. Elle n'en dit saint Chrysostôme ( Homil. xi. in Mattu ,
veut pas même aux branches, à la santé , à la vie tom. vu. p. 152, 153.), et aussitôt le germe
du corps : elle le fait quelquefois, mais ce n'est de ce fruit paroit ; et la cognée se retirera sitot
pas là maintenant où elle touche : « Elle est à la qu'elle verra paroitre, je ne dis pas le fruit, mais
» racine , » dit saint Chrysostôme : dpposita est la fleur; je ne dis pas la fleur, mais le nœud,
ad radicem. Il n'y a plus rien entre deux ; et mais le moindre rejeton qui témoignera de la vie.
après ce dernier coup, qui nous menace à toute Ah! s'il est ainsi, chretiens, malheureux et
heure, il n'y a plus que le feu pour nous , et en mille fois malheureux celui qui sortira de ce lieu
core un feu éternel, Iteprésentez-vous, chrétiens, sacré sans donner à Dieu quelque fruit ! Si vous
DE LA PÉNITENCE. 99
ne pouvez lui donner une entière conversion , » il s'est élevé une grande indignation , une com-
unerepentancc parfaite, ali ! donnez-lui du moins » motion violente dans le cœur du Seigneur Dieu
quelques larmes pour déplorer votre aveugle » des armées : » Et faeta est indignatio magna
ment. Ah! si vous ne pouvez lui donner des à Domino exercituum (Zacii., vu. ii, 12.).
larmes, ah ! laissez du moins aller un soupir qui Pour venger le mépris de ses saints prophètes,
témoigne le désir de vous reconnoitre ; et si la du Dieu a secoué la nation judaïque comme un grand
reté de vos cœurs ne vous permet pas un soupir , arbre, il en a fait tomber les fruits et les feuilles,
battez-vous du moins la poitrine, jetez du moins la gloire de ce peuple, la couronne et le sceptre
un regard a Dieu pour le prier de fléchir votre de ses rois entre les mains des rois d'Assyrie. Il
obstination ; donnez quelque aumône à cette in jette les sceptres comme un roseau : quand il lui
tention , et pour obtenir cette gr;lce. Ce n'est pas plait , un roseau est un sceptre et un sceptre est
moi, mes frères, qui vous le conseille, c'est la un roseau. Il a frappé les branches, les tribus i
voix du divin précurseur qui vous y exhorte dans une partie au-delà du fleuve, une autre en quel
notre évangile. C'est lui qui excite aujourd'hui les que partie de l'empire des Assyriens ; cependant
peuples à faire des fruits de pénitence. C'est lui encore une souche en Israël , encore une racine en
qui, pour les presser vivement, leur représente Jacob. Le temple, les sacrifices, le conseil de la na
la cognée terrible de la vengeance divine toute tion, l'autorité des pontifes, enfin une forme d'em
prête à décharger le dernier coup , s'ils ne pro pire, de république. Jésus est venu , Jésus a prê
duisent bientôt ces bons fruits. Là-dessus le peu ché, etc. Jam securis ad radicem : L'arbre a été
ple : Quid faciemus? « Quel fruit produirons- coupé par le pied , ou plutôt déraciné tont-i-fait.
» nous? » Qui habet duas tunicas, det non ha- Tite vient bientôt après Jésus-Christ : le ven
henti; et qui habet escas, simililer faciat geur suit de près le Sauveur. Ils n'ont pas connu
(Lcc., ni. 10, 1!.):« Que celui qui a deux ha- le temps de leur visite : Dieu les visite à main ar
• bits en donne à celui qui n'en a pas; et que mée. L'aigle romaine vient fondre sur eux et les
» celui qui a de quoi manger , en agisse de mê- entever, malgré les forteresses dans lesquelles ils
» me : » C'est pour cette maison qu'il parloit. avoient mis leur confiance. Tite se reconnoît
Vous dirai-je la honte de l'Eglise ? non , ces l'instrument de la vengeance de Dieu. Sans savoir
pauvres catholiques n'ont pas d'habit, ils n'ont le crime , il reconnoît la vengeance ; tant le carac
pas de nourriture. Ne dites pas : Je l'ignorois. Je tère de la main de Dieu paroissoit de toutes parts !
vous le déclare , ne croyez pas que nous inven « Tite, dit Apollonius de Tyane, en prenant Jé-
tions. Ce n'est pas ici un tbéûtre où nous puis » rusalem , avoit rempli de cadavres tous les lieux
sions inventer à plaisir des sujets propres à émou » d'alentour. Les peuples voisins voulurent le
voir et à exciter les passions. Que de profusions » couronner en considération de sa victoire. Mais
dans les tables ! que de vanités sur les habits! que » il leur répondit qu'il étoit indigne de cet hon-
de somptuosités dans les meubles ! Mais quelle » neur, qu'on ne devoit point lui attribuer les
rage et quelle fureur dans le jeu ! Le désespoir » œuvres extraordinaires qui venoient de s'opé-
[de ces infortunés est la suite de tant désordres ]. » rer ; qu'il n'avoit fait que prêter ses mains à
Aous rendrons compte de ces ânies. » Dieu , qui exerçoit manifestement sa colère
Quand il lâchera le dernier coup , etc. Moment ,. contre les Juifs: » Interea Titus captis Hiero-
que Dieu a réservé à sa puissance. Le dernier tohymis, omniacircum loca cadareribus com-
coup après les grandes miséricordes , après l'abon pleverat. Finilimœ autemgentesob victoriam
dante effusion, [aprèsl'] épanchement des grandes coronare ipsum voluerant. Ille verô tali ho
grâces. Preuve par notre évangile : Jam enim nore indignum se esse respondit : non enim
leeuris: « Déjà la cognée. » « Le Seigneur avoit se esse tatium operum auctorcm , sed Deo
• commence à s'ennuyer : » Cœpit Dominus iracundiam contra Judœos démonstranli ,
ttedereH. Reg., x. ÎJ.). Dégoût [de Dieu], suas manus prabuisse (Pnilos., Apol. Tyan.
quand on passe si facilement du crime à la péni Vita, l. vt. c. m. ) (.
tence, et de la pénitence au crime. Déjà , depuis Le temple renversé, le sacrifice aboli, toute la
la venue du Sauveur , Dieu s'étoit irrité contre nation dispersée, le jouet et la dérision de tous
son peuple qui avoit méprisé les prophètes :
' lls ont, dît-il, appesanti leurs oreilles, ils ont ' Possuel sVtoit eontonté d'indiquer dans son manuscrit
» endurci leur cœur comme un diamant , pour ne h! réiit de Phitostrate, par ces mois : Ce qui en est écrit
» point écouter les paroles que je leur ai envoyées dam la vie d'ylpoltoiiiiii J'yaiums. Nous avons cru entrer
dans sis vues, en donnant ici le lexte important de l'histo
k en la main de mes serviteurs les prophètes ; et rien d'Apottonius . Edit. de Diforis.
100 SUR LA NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE.
les peuples du monde : Omnia in figurà contin- total au dedans et au dehors. Proportion avec les
gebant illis (1. Cor., x. II.) : « Tout leur arri- mauvaises œuvres. Maximes des Pères : tous,
» voit en ligure. » Ce peuple dans ses bénédictions, sans exception : qui s'est abandonné aux choses
figure de nos grâces; dans ses malédictions, défendues , doit s'abstenir des permises. Autant
figure de la vengeance que Dieu exerce sur qu'il s'est abandonné , autant doit-il s'abstenir :
nous , etc. Le baptême , la pénitence , le pain des Dignos. Mes frères, je neveux rien exagérer;
anges, viande céleste. Dieu s'approche de l'arbre , Dieu m'est témoin , je désire sincèrement votre
non pour faire tomber les fruits et les feuilles. Il salut, et je ne veux ni élargir ni étrécir les voies
n'en veut ni à votre bien , ni à vos fortunes. Il de Dieu. Voilà les maximes qui ont enfanté les
ne faut pas la cognée , il ne faut pas la racine. vrais pénitents. Les autres [conduisent] a la per
Les biens externes tiennent si peu qu'il ne faut dition éternelle. Faites-vous des fruits dignes de
que secouer l'arbre légèrement, ctaprès, le moin pénitence? Ces gorges et ces épaules découvertes
dre vent les emporte. Il n'en veut pas aux bran étalent à l'impudicité la proie à laquelle elle aspire.
dies, à la santé, à la vie; ad radicem, au fond Est-ce pour réparer le temps que vous le consu
de l'âme. Arbre infructueux, où il ne trouveaucun mez au jeu ? Lier les parties , les exécuter , les
fruit : quœ non facit fructum bonum. reprendre , l'inquiétude de la perte , l'amorce du
« Un homme avoit un figuier planté dans sa gain, l'ardeur, etc. Et quand vous étalez cette
» vigne, et, venant pour y chercher du fruit, il parure et tous ces ornements de la vanité, faites-
» n'y en trouva point. Alors il dit à son vigneron : vous des fruits dignes? etc. Vous n'humiliez pas
« Il y a déjà trois ans que je viens chercher du la victime ; non , vous parez l'idole. Faites des
» fruit à ce figuier sans y en trouver ; coupez-le fruits dignes : mais pressez- vous, car le règne de
» donc ; pourquoi occupe-t-il la terre inutilement ? Dieu approche, comme saint Jean vous presse et
» Le vigneron lui répondit : Seigneur, laissez-le ne vous laisse aucun repos : pas un mot qui ne
» encore cette année, afin que je le laboure au vous presse : dppropinquat. Tant mieux. C'est
» pied , et que j'y mette du fumier : après cela s'il un règne de douceur. Jésus , etc. La justice après.
» porte du fruit, à la bonne heure; sinon vous le A la suite des grâces, un grand attirail de sup
» ferez couper (Luc, xm. 7, «. ). » plices : Jam securis ad radicem. Je n'ai dit que
Je suis venu depuis trois ans : trois ans, c'est ce qui est.
un terme immense pour l'attente de notre Dieu. Pour comprendresolidementeombien est grande
Comptons vingt ans, trente ans, cinquante ans. la colère de Dieu contre les pécheurs qui ne l'a
Songez à votre âge, je n'entreprends pas de faire paisent pas par la pénitence, il faut supposer
ce dénombrement, et il n'a pas encore trouvé de deux principes dont la vérité est indubitable. Le
fruit. Les autels de notre Dieu n'ont pas encore vu premier principe que je suppose, c'est que plus
vos prémices. Il faut couper : Ut quid enim celui qui gouverne est juste, plus les iniquités
terrain occupat ? « Pourquoi occupe-t-il la terre sont punies. Le second, c'est que la peine pour
» inutilement? » il occupe le soin de mes mi être juste doit être proportionnée à l'injustice qui
nistres, qui travailleraient plus utilement sur des est dans le crime. Ces principes étant connus par
âmes mieux disposées. Il fait ombre à ma vigne, la seule lumière de la raison , il faut tirer cette
et empêche que mes nouveaux plants ne pren conséquence que n'y ayant rien [de] plus juste
nent le soleil, ou que leur fruit ne mûrisse. que Dieu, rien de plus injuste que le péché; ces
« Donnez encore un an. » Voyez un terme préfix deux choses, concourant ensemble, doivent at
et un terme assez court ; car l'Eglise qui intercède, tirer sur tous les pécheurs le plus horrible de tous
sait qu'il ne faut pas abuser de la patience d'un les supplices. Que Dieu soit infiniment juste , on
Dieu. Trois ans, une longue attente; un an, une plutôt qu'il soit la justice même, c'est ce qui paroit
longue surséance : « Et s'il rapporte du fruit, à manifestement; parce qu'il est la loi immuable
» la bonne heure, sinon vous le couperez. « Elle par laquelle toutes choses ont été réglées : ce qu'il
consent. Appliquez à l'âme : vous avez eu la vous sera aisé de comprendre, si vous remarquez
pluie, vous avez eu le soleil, vous avez eu la que la justice consiste dans l'ordre; toutes les
culture ; vous n'avez ni profité ni porté de fruits : choses sontéquitablessitôtqu'elles sont ordonnées.
vous n'avez plus rien à attendre que la cognée et Or, ce qui met l'ordre dans les choses, c'est la vo
le feu. Portez des fruits : Fructum bonum; au lonté du souverain Etre. Car de même que ce qui
goût de Dieu : Dignos fructus : dignes du fait l'ordre d'une armée, c'est que les commande
changement que vous méditez, dignes des mau ments du chef sont suivis ; et ce qui fait l'ordre d'un
vaises œuvres que vous avez faites. Changement concert et d'une musique , c'est que tout le monde
SUR LE FAUX HONNEUR ET L'HUMILITÉ CHRÉTIENNE. 101
s'accorde avec celui qui bat la mesure : ainsi ouverts: Manifestabimur, apparebimus. Nous
l'ordre de cet univers, c'est que la volonté de y serons découverts par cette lumière infinie qui
Dieu soit exécutée. C'est pourquoi le monde est pénètre le secret des cœurs. Là paroîtra cette mé
conduit avec un ordre si admirable; parce que, chanceté, cette perfidie pour laquelle tu ne
et les astres, et les éléments, et toutes les autres croyois pas pouvoir rencontrer des ténèbres assez
parties qui composent cet univers, conspirent épaisses. Là seront exposées en plein jour les hon
ensemble d'un commun accord à suivre la volonté teuses et criminelles passions, tes abominables
de Dieu , suivant ce que dit le prophète : « Votre plaisirs. Cet accusateur inflexible exagérera l'hor
» parole, ô Seigneur, demeure immuablement reur de ton crime. Ta conscience parlera contre
» dans le ciel ; vous avez fondé la terre, et elle est toi devant Dieu , devant les anges et devant les
» toujours également stable. C'est par votre ordre hommes. Comment pourras-tu te défendre contre
» que les jours durent, parce que toutes choses vous un accusateur si sincère ? La honte née du dés
• servent (/**., cxviii. 89, 80, 91.). » Si la jus ordre , établie contre le désordre. Sacrifie à Dieu
tice de Dieu est infinie, il est aussi infiniment la honte que tu avois immolée au diable. Dieu ,
juste que tous ses ordres soient accomplis, [et pour montrer qu'il ne nous abandonnoit pas à nos
que les hommes] n'outrepassent jamais son com passions, nous a donné la honte pour retenir leur
mandement. Rien ne résiste à la volonté de Dieu , emportement.
que la volonté des pécheurs. La justice et l'injus
ABRÉGÉ
tice opposées. La justice infinie. Il n'y a qu'une
injustice infinie qui soit capable de s'opposer à la D'UN AUTRE SERMON
justice infinie de Dieu, d'autant plus que celui
qui [refuse de lui obéir, se porte de tout le poids
de sa volonté à anéantir sa justice]. La volonté LE III.» DIMANCHE DE L'AVENT,
deDieula choque nécessairement en tout ce qu'elle M II
est dans toute son étendue, suivant ce que dit
l'apôtre saint Jacques (Jac.,ii. 10.) : et la raison LE FAUx HONNEUR ET L'HUMILITÉ CHRÉTIENNE,
en est évidente; parce que par une seule contra
vention l'autorité de la loi est anéantie. L'injustice Rttserunt Judœi al, Jernsnhjmis sarerilotes et levilas ad
infinie, le supplice est infini dans son étendue. enm , ut interrogareiit euin : l'u qui* es t
Apres avoir compris quelle doit être la gran Les Juifs envoyèrent de Jerusalem «ies prêtres et des
deur de la peine par l'injustice du crime, vous lévites à Jean- Baptiste, pour lui demander: Qui êtes-
vous ( Joas. , I. 19.)?
l'entendrez beaucoup mieux encore par la justice
de Dieu : car, puisqu'elle est infinie, il faut qu'elle Le Maître de l'humilité paroîtra bientôt sur la
règne et qu'elle prévale. Péché, désordre, rébel terre ; l'Eglise pour nous préparer au mystère de
lion. Ou nous nous rangeons , ou Dieu nous range sa naissance, nous propose aujourd'hui l'exemple
par l'obéissance , par le supplice ; ou nous faisons admirable de la modestie de saint Jean-Baptiste :
l'ordre, ou nous le souffrons. Dieu répare l'injus et par-là nous devons apprendre que l'une des
tice de notre crime par la justice de notre peine. plus saintes dispositions que nous puissions ap
Il n'est pas malaisé de prouver que Dieu accuse porter à recevoir Jésus-Christ naissant, c'est le
les pécheurs. Il a gravé en eux la loi éternelle , mépris de ce faux honneur qui établit dans le
c'est la conscience ; c'est cette loi qui nous accuse : monde tant de mauvaises coutumes et tant do
Aceusantibus aut defendentibus (lfom. ,n.l 5.). maximes dangereuses.
En cette vie, elle nous accuse intérieurement; La presse est au désert ; on y aborde de toutes
mais le sentiment n'en est pas bien vif, parce que parts : « Toute la Judée, dit l'évangéliste, et
nous l'étouffons par nos crimes , parce que uotre » même la ville royale y accourt : » Omnis Ju-
àme est comme endormie, charmée par les faux dœœ regio et Jerosolymitœ universi (Marc,
plaisirs de la terre et par une certaine illusion des I. 5.). On vient voir, on vient écouter, on
sens. Et toutefois sa force paroit en ce que nous vient admirer Jean-Baptiste comme un homme
ne pouvons l'arracher : elle ne laisse pas de se tout divin. Les peuples étonnés de sa vertu ne
faire entendre. En l'autre vie elle agira dans savent quel titre lui donner ; même celui de pro
toute sa force : la force de l'accusateur est dans phète ne leur semble pas assez grand pour lui
le jugement. En ce monde il suffit qu'elle nous (Lie, m. 15.). Ils prennent saint Jean-Baptiste
avertisse; en l'autre il •faudra qu'elle nous con pour le Messie; et je ne sais si ce n'est point
vainque. Les consciences sont les livres qui seront encore quelque chose.de plus glorieux, qu'en
I02 SUR LE FAUX HONNEUR ET L'HUMILITÉ CHRÉTIENNE.
d'autrcs occasions on ait prislo Messie même pour nous les attribuer , et de ne pas les rapporter à
un autre Jean-Baptistc ( Marc., vi. 14. vm. 28.). Dieu qui est l'auteur de tout bien. Il faut donc
Dans une si haute réputation , et d'autant plus que nous apprenions aujourd'hui, et, mes frères ,
glorieuse qu'elle étoit moins recherchée, Jean- (juc nous l'apprenions par l'exemple de saint
Baptiste demeure toujours ce qu'il est, c'est-à- Jean-Baptiste , à chercher du prix et de la va
dire toujours humble . toujours modeste. Il n'est leur dans les choses que nous estimons ; par-là
rien de ce qu'on pense : il n'est point lîlie; il toutes les vanités seront décriées : à y chercher
n'est point prophète; et bien loin d'être le Mes beaucoup davantage la vérité et la droiture; et
sie, il n'est pas digne, dit-il, de lui délier ses par-là tous les vices perdront leur crédit : enfin
souliers : car il se sert même de cette expression à y chercher l'ordre nécessaire ; et par-là les biens
basse , afin de se ravilir tout-à-fait ; et celte main véritables, c'est-à-dire, les vertus seront hono
vénérable de laquelle le Fils de Dieu a voulu rées comme elles doivent être seules, mais d'un
être baptisé , cette main qu'il a élevée , dit saint honneur rapporté à Dieu qui est leur premier
Chrysostôme, jusques au haut de sa tèle, n'ose principe. Et c'est le sujet de ce discours.
pas même toucher ses pieds : Non sum dignus Les caractèies de l'humilité en saint Jesn-
corrigiam calceamentorum solvere ( Luc., Baptistc : description de sa naissance , de ses
m. I6. ) : « Je ne suis pas digne de délier le cor- austérités , de sa vie : si grand , que pris pour le
» don de ses souliers. » Un tel homme sans doute Christ. Eclat de sa naissance sacerdotale : Jésus-
nous est envoyé pour nous désabuser de l'hon Christ, charpentier. Légation honorable des
neur du monde. Il n'est personne qui n'expéri prêtres et des lévites, les premiers en dignité;
mente jusques à quel point il nous éblouit, et pharisiens , les premiers en doctrine. On s'en
combien même il nous captive. Qui n'a pas en rapporte à lui-même. Tu quis es ? Quid dicis
core éprouvé combien le désir de l'honneur nous de teipso (Joan., i. 19, 22.)? « Qui êtes-vous?
oblige à donner de choses à l'opinion et à l'ap » que dites-vous de vous-même ? » C'étoit une
parence contre nos propres pensées? En combien belle ouverture à l'orgueil. Tout le monde est
d'occasionsi mportantes la crainte d'un blâme in préoccupé en sa faveur , et il ne lui coûtera qu'un
juste resserre un bon cœur? combien elle y aveu pour être honoré comme le Messie ; mais il
étouffe de sentiments droits? combien clic en n'auroit garde d'acheter le plus grand honneur
affoiblit de nobles et de vigoureux ? La suite de du monde par une mauvaise action.
ce discours nous fera paroitre bien d'autres excès Premier caractère d'humilité : Non-seulement
où nous jette l'honneur du monde. Il importe [ de ] ne rechercher pas , mais de rejeter les
donc au genre humain que cet ennemi soit bien louanges quand elles viennent d'elles-mêmes.
attaqué, mais auparavant il faut le connoitre. Second caractère : refuser constamment les
Je parle ici de l'honneur qui naît de l'estime fausses louanges : Non sum ego Christus
des hommes ; et c'est une certaine considération (Ibid., 20.) : « Je ne suis pas le Christ. »
que l'on a pour nous pour quelque bien éclatant Troisième caractère : les véritables et les vrais
qu'on y voit, ou qu'on y présume. Voilà l'hon talents pris non du côté le plus éclatant , mais
neur défini; il nous sera aisé de le diviser : et je du côté le plus bas. Il étoit Elie ; Jésus-Christ l'a
remarque d'abord que nous mettons l'honneur dit : il étoit prophète, et plus que prophète
dans des choses vaines , que souvent même nous (Mattu., xi. 9, 14.); le même Jésus-Christ. Il
le mettons dans des choses tout-ù-fait mauvaises, n'est pas Elie en personne , il n'est pas prophète
et que nous le mettons aussi dans des choses selon la notion commune , prédisant l'avenir ,
bonnes. Nous mettons l'honneur dans des choses mais montrant Jésus-Christ présent : il dit abso
vaincs, dans la pompe, dans la parure, dans lument qu'il ne l'est pas du côté le moins favo
cet appareil extérieur, parce que notre jugement rable.
est foible. Nous le mettons dans des choses mau Quatrième caractère : ne dire pas seulement de
vaises ; il y a des vices que nous couronnons , soi ce qui est humiliant, mais l'inculquer : ce qui
parce que notre jugement est corrompu. Et aussi est marqué par ces paroles ( Joax., i. 19. ) : Et
parce que notre jugement n'est ni tou-tà-fait af confessus est, et non negavit, et confessus
faibli , ni tout-à-fait dépravé , nous mettons dans est : « Et il le confessa et ne le nia pas , et il le
des choses bonnes, par exemple , dans la vertu , » confessa. »
une grande partie de l'honneur. Mais néanmoins Cinquième caractère : exténuer ce qu'on ne
cette foiblessc et cette corruption font que nous peut pas s'ôter , en faisant voir qu'on ne l'a pas
tombons dans une autre faute, qui est celle de de soi-même, et que de soi-même on n'est rien,
SUR LA VÉRITABLE CONVERSION. 103
Qui ètes-vous? Je suis une voix. Quoi de moins vérité, ne s'accordent ni avec elle ni avec eux-
subsistant et de plus rien qu'une voix , un son, mêmes : et la lumière elle-même les confond et
un air frappé? Je parle, je cesse; en un instant les égare. La vie étonnante de saint Jean-Bap-
tout est dissipé. Il ne dit pas : Je suis celui qui tiste cause une telle admiration au conseil des
crie, mais , Je suis la voix de celui [qui cric] ; Juifs qui étoit à Jérusalem , qu'ils envoient dans
un autre parle en moi. La voix ne subsiste que notre évangile une solennelle députation pour lui
par celui qui parle. Je cesse de vouloir parler, demander s'il n'est point Elie, s'il n'est point co
la voix cesse en un instant ; il n'en reste rien. grand prophète promis par Moïse ; entin s'il n'est
Itien de plus dépendant d'autrui que la voix. point le Christ. Jean, cet humble et fidèle ami
Sixième caractère : autre manière d'exténuer de l'Epoux, qui ne songe plus qu'à décroître et
ce qu'on ne peut pas s'ôter, en se comparant à à s'abaisser aussitôt que Jésus-Christ veut pa-
quelque chose de plus grand, comme saint Jean roitre, pour lui donner la gloire qui lui ri due,
à Jésus-Christ : Ego baytizo in aquâ; médius se sert de cette occasion pour découvrir aux Juifs
vestrûm stetit (lbid , 26.) : ille est qui bapti- ce divin Sauveur qui étoit au milieu d'eux sans
zatin Spiritu sancto et igni (Mattu.,iii. 11.) : qu'ils voulussent le connoitre. Mais de quelle
ante mefaetus est, quia prior me erat ( Joan., erreur ne sont point capables des hommes préoc
i. 30. ) : « Moi je baptise dans l'eau ; il y a quel- cupés , et dont le sens est dépravé ! Ils s'adres
« qu'un au milieu de vous : c'est celui-là qui sent à saint Jean-Baptiste pour apprendre de lui-
» baptise dans le Saint-Esprit et le feu : il a été même quel il est , et le consultent sur ce qui le
« fait avant moi , parce qu'il étoit avant moi. » touche , tant il leur paroit digne d'être cru ; et ils
Dans cette comparaison, qui ose se réputer quel le jugent tout ensemble si peu digne de créance ,
que chose, surtout si celui qui est si grand , et à qu'ils rejettent le témoignage sincère qu'il rend
qui il se compare , a été dans l'abjection comme à un autre. Ils ont conçu une si haute estime de
Jésus-Christ? Medius vestrûm : « parmi vous. » sa personne, qu'ils le prennent pour un pro
Nulle distinction ; Quem vos nescitis : n Que phète , et doutent même s'il n'est point le Christ ;
» vous ne connoissez pas. » Qui ose vouloir se et en même temps ils font si peu d'estime de son
signaler et se distinguer, quand Jésus-Christ jugement, qu'ils ne veulent pas reconnoitre le
[est] inconnu. Christ qu'il leur montre : tant il est vrai, chré
Voilà comme il s'abaisse : pas digne des cour tiens, qu'il n'y a point de contradiction ni d'ex
roies de Jésus-Christ : lui , au-dessous des pieds , travagance où ne tombent ceux que leur pré
et Jésus- Christ le met à la tête. somption aveugle , et qui osent mêler leurs pro
Je viens ensuite à l'explication du culte de la pres pensées aux lumières que Dieu leur pré
messe : les préparations du sacrifice : Parafe sente.
fiam Domini ( Mattii., m. 3. ) : « Préparez la Allons, mes frères, à saint Jean-Baptiste dans
» voie du Seigneur. » un esprit opposé à celui des Juifs , puisque l'E
glise nous fait entendre ses divines prédications
SERMON pour préparer les voies au Sauveur naissant, et
lui fait faire par ce moyen encore une fois son
office de précurseur. Ecoutons attentivement cetle
LE IV.' DIMANCHE DE L'AVENT, voix qui nous doit conduire à la parole éternelle.
SUR LA VÉRITABLE CONVERSION. Mais pour nous rendre capables de profiler de
ses instructions, prions la très sainte Viergequ'elle
Nécessité de la solitude, pour parvenir à une so- nous obtienne la grâce d'être émus à la voix de
lidcconversion ; caractère d'un vrai pénitent ; remè
saint Jean -Baptiste, comme Jean-Baptiste fut
des propre* à •a gnêrison ; combien difficile le chan
gement des inclinations d'un pécheur d'habitude : ému lui-même à la voix de cetle Vierge bénite ,
quetle doit cire son (preuve, quelles disposition! lorsqu'elle alla lui porter jusquedans les entrailles
lai sont nécessaires pour être reconcilié avec Dieu. de sa mère une partie de la grâce qu'elle avoit
reçue avec plénitude, Ave.
Vous venez entendre aujourd'hui un grand
Ego vox clamantis in deserto. et excellent prédicateur, c'est le célèbre Jean-
Je suis la voix do cetui qui cric dans le désert ( Joas., Baptiste , flambeau devant la lumière , voix de
'.23.).
vant la parole, ange devant l'ange du grand con
Les hommes , dont la passion a corrompu le seil, médiateur devant le médiateur, c'est-à-dire
jugement , ne savent pas suivre les traces de la médiateur entre la loi et l'Evangile , précurseur
104 SUR LA VÉRITABLE CONVERSION.
de celui qui le devance ; dont la main , qui s'es nous entendions ce que c'est que ce désert où cl'o
time indigne d'approcher seulement des pieds de crie, quelle préparation elle nous demande, quel:^
Jésus , est c'ievée même dessus sa tête ; qui bap droiture elle nous prescrit. Voilà sans détour •t
tise au dehors celui qui le baptise au dedans, et sans circuit le partage de mon discours et le su
répand de l'eau sur la tète de celui qui répand le jet de vos attentions.
feu et le Saint-Esprit dans les cœurs. Voilà , mes
frères, le prédicateur qui demande votre au PREMIER POINT.
dience, lia raison de dire en se définissant lui- La voix qui nous invite à la pénitence se plait
même , qu'il est une voix , parce que tout parle à se faire entendre dans le désert. Il faut quitter le
en lui : sa vie , ses jeûnes , ses austérités , cette grand monde et les compagnies ; il faut aimer la
pâleur, cette sécheresse de son visage , l'horreur retraite, le silence et la solitude, pour écouter
de ce cilice de poil de chameau qui couvre son cette voix qui ne veut point être étourdie par lo
corps , et de cette ceinture de cuir qui serre ses bruit et le tumulte des hommes.
reins, sa retraite, sa solitude , le désert affreux La première chose que Dieu fait quand il veut
qu'il habite ; tout parle , tout crie , tout est toucher un homme du monde , c'est de le tirer à
animé. Tels devraient être les prédicateurs ; « Il part pour lui parler en secret. « J'ai trouvé, dit-
» f.mdroil que tout fût parlant et résonnant en » il , cette âme mondaine avec tous les ornement.?
» eux : » Totum se vocalem debet verbi nun- » de sa vanité : » Ornabatur in aure sud et
tius exhibere, comme disoit cet ancien Père. A monili suo. Elle ne songeoit qu'à plaire au
voir ce prédicateur si exténué , ce squelette , cet monde, à voir et à être vue; « Elle couroit
homme qui n'a point de corps , dont le cri néan » comme une insensée après ses amants , après
moins est si perçant, on pourroit croire qu'en » ceux qui flattoient ses mauvais désirs, et elle
effet ce n'est qu'une voix , mais une voix que » m'oublioit , dit le Seigneur : » Et ibat post
Dieu fait entendre aux mortels pour leur inspi amatores suos, et obliviscebatur mei, dicit Do-
rer une crainte salutaire. Au bruit de cette voix , minus ( Os., ii. 13. ). « Et moi je commencerai
non-seulement le désert est ému , mais les villes ,• de l'allaiter ; » je lui ferai ressentir une gouttc
sont troublées, les peuples tremblants, les pro des douceurs célestes : « Je l'attirerai à la soli-
vinces alarmées. On voit accourir aux pieds de » tude, et je parlerai à son cœur : » Propter
saint Jean - Baptiste toute la Judée saisie de hoc, ego lactabo eam, dura m eam in solitu-
frayeur, tant il annonce fortement aux hommes dinem , et loquar ad cor ejus (Ibid., 1 4. ). Je lui
les sévères jugements de Dieu qui les pressent et dirai des paroles de consolation et d'instruction
qui les poursuivent. « Race de vipères, qui vous divine.
» a avertis de fuir la colère à venir (Mattu., Et certes nous errons dans le principe, si
m. 7.)? » nous croyons que l'esprit de componction et de
Il a donc raison de dire qu'il n'est point ce pénitence puisse subsister dans ce commerce
que les Juifs ont pensé. Il n'est point le prophète, éternel du monde, auquel nous abandonnons
il n'est point le Christ, il n'est point Elie. Il est toute notre vie. Un penitent est un homme pen
une voix , il est un cri , qui avertit les pécheurs sif et attentif à son âme : Cogitabo pro peccato
de leur ruine prochaine et inévitable , s'ils ne font meo ( Ps., xxxvii. 19. ) : « Mon péché occupe
bientôt pénitence. Prétons , mes frères , l'oreille » toutes mes pensées.» Un pénitent est un homme
attentive à ce divin prédicateur, prophète et plus dégoûté et de lui-même et du monde : Dormita-
que prophète. Oui , puisqu'il est tout voix pour vit anima mea prœ tœdio ( Ps., cxvm. 28. ) :
nous parler, soyons tout oreille pour l'enten « Mon âme languit d'ennui. » Un pénitent et un
dre. « Je suis, dit-il, la voix de celui qui crie homme qui veut soupirer, s'affliger, qui veut gé
» dans le désert : Préparez la voie du Seigneur; mir : Laboravi in gemitu meo ( Ps., vi. 6. ) :
» redrossez dans la solitude les sentiers de notre « J'ai été pressé par mes sanglots. » Un tel homme
» Dieu : » Vox clamantis in deserto : Parafe veut être seul , veut avoir des heures particulières;
viam Domini ; rectas facite in solitudine se- le monde l'importune et lui est à charge.
mitas Dei nostri. Ecoutons donc la voix qui Je vous étonnerais, mes frères , si je vous ra-
nous parle , laissons-nous frapper distinctement contois les lois de l'ancienne pénitence. On tiroit
par tous ses sons ; voyons tout le mystère de la le soldat de la milice , le marchand du négoce,
pc'nilence , tout l'ordre de l'expiation des crimes , tout chrétien pénitent des emplois du siècle. Ils
touic la méthode pour les traiter et pour les gué prioient, ils méditoient nuit et jour; ils regret-
rir. Teî!c est la voix qui nous parle ; il reste que toient sans cesse le bien qu'ils avoient perdu. Ils
SUR LA VÉRITABLE CONVERSION. 105
n'étoient ni des fêtes, ni des jeux , ni des affaires étourdissement que le bruit du monde a causé ,
du monde. Ils se nourrissoient dans leurs maisons et dont votre tête est tout ébranlée; il faut vous
du pain de larmes. Ils ne sortoient en public que mettre à l'écart, il faut vous donner du repos.
pour aller se confondre à la face de l'Eglise, et Voici le médecin qui vous dit lui-même, par la
implorer aux pieds de leurs frères le secours de bouche de son prophète : Si revertamini et
leurs prières charitables ; tant ils estimoient la qtiiescatis , salvi eritis: in silentio et in spe
retraite et la solitude nécessaire ! erit fortitudo vettra ( Ibid., xxx. 15. ) : « Si
Qu'est-ce en effet qui nous a poussés dans ces » vous sortez de ce grand tumulte et que vous
prodigieux égarements ? qu'est-ce qui nous a fait » preniez du repos, vous serez sauvés ; et en gar-
oublier et Dieu et nous-mêmes? si ce n'est qu'é » dant le silence vos forces commenceront de se
tourdis par le bruit du monde, nous n'avons pas » rétablir. »
même connu nos excès. Notre conscience , té Le docte saint Jean Chrysostôme ( S. Ciip.ys.,
moin véritable , ami fidèle et incorruptible , n'a Homil. xi. tu Genes. tom. n.pag. 86.) a ren
jamais le loisir de nous parler; et toutes nos fermé en un petit mot une sentence remarqua
heures sont si occupées , qu'il ne reste plus de ble, quand il dit que pour former les mœurs, et
temps pour cette audience. Et cependant il est peut-être en pourrions-nous dire autant de l'es
véritable que qui ôte à l'esprit la réflexion , lui prit, il faut désapprendre tous les jours. En ef
ôte toute sa force. Car il y a cette différence en fet mille faux préjugés nous ont gâté l'esprit et
tre la raison et les sens , que les sens font d'abord corrompu le jugement ; et la source de ce désor
leur impression, leur opération est prompte, leur dre, c'est qu'aussitôt que nous avons commencé
attaque brusque et surprenante ; au contraire la d'avoir quelque connoissanec, le monde a en
raison a besoin de temps pour ramasser ses forces, trepris de nous enseigner , a joint aux tromperies
pour ordonner ses principes , pour appuyer ses de nos sens celles de l'opinion et de la coutume.
conséquences , pour affermir ses résolutions ; tel C'est de là que nous avons tiré ces belles leçons ,
lement qu'elle est entraînée par les objets qui se qu'il faut tout mesurer à notre intérêt , que la
présentent , et emportée , pour ainsi dire , par le véritable habileté c'est de faire tout servir à no
premier vent, si elle no se donne à elle-même par tre fortune, qu'il faut venger les affronts. En
son attention un certain poids , une certaine con durer, c'est s'attirer de nouvelles insultes; cette
sistance , un certain arrêt : Iniquitates nostrœ grande modération, c'est la vertu des esprits vul
quasi ventus abstulerunt nos ( ls., i,xiv. 6.): gaires ; la patience et le partage des foibles et la
« Nos iniquités nous ont emportés comme un triste consolation de ceux qui ne peuvent rien :
s vent. » Ce vent ne manquera jamais de nous dans une vie si courte et si malheureuse que la nô
emporter , si notre âme ne se roidit , et ne s'af tre, c'est folie de refuser le peu de plaisir que la
fermit elle-même par une attention actuelle. Si nature nous donne. Voilà les grandes leçons que
donc on lui ôte la réflexion , on lui ôte toute sa nous apprenons tous les jours dans les compa
force , on la laisse découverte et à l'abandon pour gnies ; si bien que tous les préceptes de Dieu et de
être la proie du premier venu. C'est, mes frères, la raison demeurent ensevelis sous les maximes
ce que fait le monde : il sait remuer si puissam du monde.
ment je ne sais quoi d'inquiet et d'impatient Après cela, mes frères, vous comprenez aisé
que nous avons dans le fond du cœur, qu'il nous ment la nécessité de désapprendre ; mais certes ,
.tient toujours en mouvement. Toutes les heures pour oublier de telles leçons, il faut quitter l'é
s'écoulent trop vile, toutes les journées finissent cole et le maître. Car considérez, je vous prie,
trop tôt ; en sorte qu'on n'est jamais un moment de quelle sorte le monde vous persuade. Ce maî
à soi : et qui n'est pas à soi-même, de qui ne de tre dangereux n'agit pas à la mode des autres
vient-il pas le captif? maîtres ; il enseigne sans dogmatiser : il a sa mé
Hommes errants , hommes vagabonds, déser thode particulière de ne prouver passes maximes,
teurs de votre Ome et fugitifs de vous-mêmes , mais de les imprimer dans le cœur sans qu'on y
« prévaricateurs, retournez au cœur : » Redite, pense. Ainsi il ne suffit pas de lui opposer des
prœvaricatores, ad cor(Ibid., xlvi. 8.J. Com raisons cl des maximes contraires, parce que cette
mencez à réfléchir, et à entendre la voix qui doctrine du monde s'insinue plutôt par une in
vous rappelle au dedans. Si vous vous êtes per sensible contagion , que par une instruction ex
dus par cette prodigieuse dissipation, il faut qu'un presse et formelle. Oui certes , autant d'hommes
recueillement salutaire commence votre guérison. qui nous parlent , autant d'organes qui nous les
Une partie de votre mal consiste dans un certain inspirent. Nos ennemis par leurs menaces , nos
I06 SUR LA VÉRITABLE CONVERSION.
amis par leurs bons offices concourent également cher , on ne veut plus plaire , on se déplaît a soi-
à nous donner de fausses idées des biens et des même. Un pécheur , qui commence à sentir son
maux. Tout ce qui se dit dans les compagnies , mal , est dégoûté tout ensemble et du monde qui
et l'air même qu'on y respire n'imprime que plai l'a déçu , et de lui-même qui s'est laissé prendre
sir et que vanité. Ainsi nous n'avançons rien de à un appât si grossier. Il se souvient, hélas! à
n'avaler pas tout à coup le poison du libertinage , combien de crimes il s'est engagé par ses mal
si cependant nous le suçons peu à peu, si nous heureuses complaisances. Il ne songe plus qu'à
laissons gagner jusqu'au cœur cette subtile con se séparer de cette subtile contagion qu'on res
tagion , qu'on respire avec l'air du monde dans pire avec l'air du monde dans ses conversa
ses conversations et dans ses contumes. Tout nous tions et dans ses coutumes. Un roi même , péni
gûle, tout nous séduit : et le grand malheur de tent au milieu de sa cour et des affaires , entre
la vie humaine, c'est que nul ne se contente d'être dans cet esprit de solitude. Il se retire souvent
insensé seulement pour soi, mais veut faire passer dans son cabinet. Si les affaires du jour ne lui
sa folie aux autres ; si bien que ce qui nous seroit permettent pas d'être seul, il passe la nuit en
indifférent, souvent, tant nous sommes foibles, veillant ; et dans ce temps de silence et de liberté
excite notre imprudente curiosité par le bruit il s'abandonne au secret désir qui le pousse à sou
qu'on en fait autour de nous. Dans cet étrange pirer et à gémir. Loin du monde , loin des com
empressement de nous entre-communiqucr nos pagnies , il n'a plus que Dieu devant les yeux
erreurs et nos folies , l'esprit se corrompt tout-à- pour s'affliger en sa présence, pour lui dire du
fait ; et si nous demandons à Tertullien ce qu'il fond de son cœur : « J'ai péché contre vous et
craint pour nous dans le monde : Tout, nous ré » devant vous seul , » et je veux aussi m'aflliger
pondra ce grand homme , jusqu'à l'air, qui est en votre seule présence : seul et invisible témoin
infecté par tant de mauvais discours , par tant de de mes sanglots et de mes regrets , ah ! écoute»
maximes antichrétiennes : Ipsumque aërem la voix de mes larmes : tibi soli peccavi ( Pi-,
scelestis vocibus constupratum ( de Spect., L. 5.).
n. 27.). Et certes si nous examinons attentivement
Ne vous étonnez donc pas si je dis que le pre pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos
mier instinct que ressent un homme touché de cœurs cette source amère de regrets , il nous sera
Dieu , est celui de se séquestrer du grand monde. aisé de comprendre que c'est pour nous affliger,
La même voix qui nous appelle à la pénitence , non tant de nos malheurs, que de nos fautes. Le*
nous appelle aussi au désert, c'est-à-dire au si maux qui nous arrivent par nécessité portent tou
lence, à la solitude et à la retraite. Ecoutez ce jours avec eux quelque espèce de consolation :
saint pénitent : Similis factus sum pellicano c'est une nécessité , on se résout. Mais il n'y a
solitudinis , factus sum sicut nyeticorax in rien qui aigrisse tant nos douleurs, que lorsque
domicilio ; vigiluvi , et factus sum sicut pas notre malheur vient de notre faute. Ainsi ce sont
ser solitarius in tecto ( Ps., ci. 7 , 8. ) : « Je nos péchés qui sont le véritable sujet de nos
» suis , dit-il , devenu semblable au pélican des larmes ; et il ne se faudroit jamais consoler d'avoir
» déserts et au hibou des lieux solitaires et rui- commis tant de fautes , n'étoit qu'en les déplorant
» nés: j'ai passé la nuit en veillant, et je me on les répare : et c'est une seconde raison pour
» trouve comme un passereau tout seul sur le laquelle les saints pénitens s'abandonnent à la
» toit d'une maison. » Au lieu de cet air tou douleur. Dans toutes nos autres pertes , les larmes
jours complaisant que le monde nous inspire , et les regrets nous sont inutiles. Une personne
l'esprit de pénitence nous met dans le cœur je qui vous étoit chère vous a été ravie par la mort;
ne sais quoi de rude et de sauvage. Ce n'est plus pleurez jusqu'à la lin du monde, quelque effort
cet homme doux et galant qui lioit toutes les par- que vous fassiez pour la rappeler , votre dou
tics ; ce n'est plus cette femme commode et com leur impuissante ne la fera pas sortir du tombeau,
plaisante, trop adroite médiatrice et amie trop et si vives que soient vos douleurs , elles ne ra
officieuse, qui facilitoit ces secrètes correspon nimeront pas ses cendres éteintes. Mais en dé
dances : ce ne sont plus ces expédients , ces ou plorant vos péchés, vous les effacez par vos
vertures , ces facilités : on apprend un autre lan larmes ; en disant avec le prophète : « La cou-
gage, on apprend à dire Non, à dire , Je ne puis » ronne de notre tête est tombée ; malheur à nous,
plus, à payer le monde de négatives sèches et » car nous avons péché ( Thren.,v. 16.) ; » nous
vigoureuses. On ne veut plus vivre comme les remettons sur cette tête dépouillée de son orne
autres ni avec les autres; on ne veut plus s'appro ment la même couronne de gloire. En déplorant
SUR LA VÉRITABLE CONVERSION. 107
l'audace insensée qui vous a tait violer la sainteté litudes agréables et solitudes affreuses. L'amour
de votre baptême , vous vous en préparez un se pénitent , outré de douleur et inconsolable :
cond. C'est ce qui porte un pénitent a pleurer l'épouse délicate , qui déplore ses honteuses infi
sans fin, et à chercher le secret et la solitude, délités. [ L'époux] appelle sa bien-aimée, non
pour s'abandonner tout entier à une douleur si plus des jardins et des prairies, mais du milieu
juste et si salutaire. des rochers et des déserts les plus effroyables.
Au reste, ne croyez pas que je vous fasse ici « Lève-toi , dit-il , ma bien-aimée , quoique inli-
des discours en l'air , ni que je vous prêche des » dèle , mais pénitente : sors des trous des ro-
regrets et des solitudes imaginaires. Toutes les » chers, sors des cavernes profondes. Viens du
histoires ecclésiastiques sont pleines de saints pé » Liban , mon épouse , viens du sommet des mon-
nitents , qu'une douleur immense de leurs péchés » tagnes et du creux des précipices ; sors des tan-
a poussés dans les déserts les plus reculés ; qui ne » nières des lions, des retraites des bêtes ravis-
pouvant plus supporter le monde, dont ils a voient » santcs (Cant. , it. 14. iv. 8. ). » Ses douleurs,
suivi les attraits trompeurs , ont été enfm remplir ses regrets et ses désespoirs sont des bêtes fa
les déserts de leurs pieux gémissements. Ils ne rouches qui la déchirent.
pouvoient se consoler d'avoir violé leur baptême, Quels exemples nous proposez-vous? [medira-
profané le corps de Jésus-Christ , outragé l'es t-on peut-être]. Voulez-vous déserter le monde?
prit de grâce , foulé aux pieds son sang précieux Il ne faut plus espérer de pareils effets de la pé
dont ils a voient été rachetés, crucifié leur Sau nitence en nos jours. Saint Jean-Baptiste en per
veur encore une fois. Ilsreprochoientà leur âme, sonne pourrait prêcher encore une fois ; il ne nous
épouse infidèle , blanclue au sang de l'agneau , persuaderoit pas de quitter le monde pour aller
qu'au milieu des bienfaits de son époux , dans le pleurer nos péchés dans quelque coin inconnu,
lit même de son époux , elle s'étoit abandonnée dans quelque vallée déserte. Notre salut ne nous
à son ennemi. Les jugements de Dieu [les péné- est pas assez cher , nous ne mettons pas notre
troient d'une sainte frayeur ]. Ils versoiend tes âme a un si haut prix ; elle ne nous est pas assez
ruisseaux de larmes. Ils ne pouvoient plus sup précieuse , quoiqu'elle ait coûlé le même sang.
porter le monde qui les avoit abusés, ni ses fêtes, Je veux bien le dire, ces saintes extrémités ne
ni ses vanités, ni son triomphe qui détruit le nous sont pas précisément commandées , ni peut-
règne de Dieu. Ils alloient chercher les lieux so être absolument nécessaires , mais du moins ne
litaires pour donner un cours plus libre à leur nous livrons pas tout-à-fait au monde , ayons des
douleur : on les entendoit non gémir, mais hur temps de retraite ; ni à ses divertissements : un
ler et rugir dans les déserts : Rugiebam ( Ps. , cœur contrit , un cœur affligé n'est plus sensible
xx xvn. 3. ). Je n'ajoute rien à l'histoire : il à ces vaincs joies. IN 'exposez pas au monde l'es
sembloit qu'ils prenoient plaisir à ne voir plus prit de la grâce ; ne vous répandez pas si fort au
que des objets qui eussent quelque chose d'af dehors. Faites entrer le bon grain dans la terre;
freux et de sauvage, et qui leur fussent comme c'est pour l'avoir négligé et pour l'avoir laissé
une image de l'effroyable désolation où leurs pé trop à l'abandon qu'il n'a pu prendre racine ; les
chés les a voient réduits. passants l'ont foulé aux pieds , les oiseaux du ciel
L'épouse du saint Cantique aime la campagne l'ont mangé , ou les soins du monde l'ont étouffé :
et la solitude : le tumulte des compagnies et la votre moisson est ravagée par avance dans le
vue même des hommes la détourne et l'étourdit. temps même de la culture et du labourage. Si
Pourquoi?parcequ'ellealecœurtouché. « Viens, votre pénitence n'est pas gémissante, qu'elle soit
>. mon bien-aimé, dit l'épouse ; sortons à la cam- du moins sérieuse, du moins qu'elle ne soit pas
.u pagne ; allons demeurer aux champs ; levons- emportée. Tout le monde ne peut pas gémir , ni
» nous du matin pour aller visiter nos vignes, répandre des pleurs effectifs ; la douleur peut
» pour voir si elles commencent à pousser leurs subsister sans toutes ces marques : mais le cœur
» fleurs (Cant. , v :i. Il, 12.). » Il n'y a aucune doit être brisé au dedans. Mais du moins faut-il
île ces paroles qui ne respire un air de solitude et tenir pour certain que ces emportements de joie
les délices de la vie champêtre. L'amour , ennemi sensuelle sont incompatibles avec cette sainte tris
du tumulte et occupé de soi-même, cherche les tesse de la pénitence , [ puisqu'elle exige qu'on
lieux retirés, dont le silence et la solitude entre sache se priver ] même des choses permises :
tiennent son oisiveté toujours agissante. Amour etiam à licitis (S. Grec. Mag.w, lib. y. in cap.
innocent; amour pénitent : délicieuses médita iv. Job., tom. i. col. 146.). [Une âme sincère
tions de l'amour innocent. Dans le Cantique , so ment touchée ] médite contre soi-même des choses
108 SUR LA VÉRITABLE CONVERSION.
extrêmes. Soyons donc attentifs à notre salut; votfs vous-mêmes ; c'est par les œuvres que le
« L'attention de l'esprit se fait à soi-même une cœur s'explique, enfants légitimes et naturels;
» solitude : » Sibi ipsa mentis intentio solitu- on peut lui supposer tous les autres.
dinemgignit , ditsaint Augustin ( De div.quœst. « Ne donnez pas le saint aux chiens ; ne jetez
ad Simi'Lic. Ko. ii. tom. vi. col. 118.). Faisons- » pas vos perles devant les pourceaux (Mattii.,
nous une solitude par notre attention, par notre » vu. 6. ) » [Gardez-vous de ceux qui viennent]
recueillement INous voilà dans le désert, où la avec un cœur feint : je ne parle pas de ces feintes
voix de saint Jean-llaptistc nous a conduits : déjà et de ces impostures grossières. Il ne faut pas en
nous y avons appris à pleurer nos crimes ; faut-il croire les premiers regrets. « Car, nous dit saint
quelqu'autre préparation pour ouvrir la voie à » Ambroisc, j'en ai trouvé plus aisément qui
Dieu et le faire entrer dans notre âme ? C'est ce » avoient conservé leur innocence , que je n'en
que [nous verrons dans ] la seconde partie. » ai trouvé qui l'eussent réparée par une péni-
» tence convenable , après être tombés : » Faci-
SECOND POINT. liùs autem inveni qui innocentiam servave-
N'en doutez pas, mes frères, que la pénitence rint , quàm qui congrué egerint pœnitentiam
ne demande de plus intimes préparations que (de Pœnit., lib. n. cap. x. tom. it. col. 43U. ).
celles que j'ai déjà rapportées : la retraite et la so [Et nous décrivant les caractères de cette péni
litude éloignent le mal plutôt qu'elles n'avancent tence qu'il exige , il ajoute ] : « Peut-on regarder
le bien. Les regrets, dont j'ai tant parlé, seraient » comme une pénitence, cette vie où l'ambition
suffisants pourvu qu'ils fussent sincèrement dans » des dignités se fait remarquer, où l'on se per-
le fond du cœur : mais comme nous sommes in » met de boire du vin comme à l'ordinaire ; où
struits qu'il y a de fausses douleurs et de fausses » l'usage du mariage n'est pas retranché ? » An
componctions ; c'est ce qui nous oblige à nous quisquam illam pœnitentiam putat, ubi ad-
éprouver, et c'est ce que j'appelle préparer les quirendœ ambitio dignitatis , ubivini effusio,
voies avec attention et exactitude. ubi ipsius copulœ conjugalis usus(Ibid., col.
[Toutes les conditions de cette épreuve , pour 436 , \tf. ) ? « Il faut , continue le saint docteur,
qu'elle soit solide , sont représentées dans ces pa » renoncer entièrement au siècle pour vivre en
roles d'Isaïe] : Lavamini, mundi estote ; au- » vrai pénitent ; donner au sommeil moins de
ferte malum cogitationumvestrarum aboculis » temps que la nature n'en exige , le combattre
meis; quiescite agere perverse ; discite benc- » par ses gémissements, l'interrompre par ses
facere ; qumrite judicium ; subvenile oppres- « soupirs, l'éloigner pour vaquer à la prière : »
so ; judicate pupillo; defendite viduam : et Iienuntiandum sœculo est,somno ipsi minùs
venite et arguite me, dicil Dominus. Si fue- indulgendum quàm natura postulat, inter-
rint peccata vestra uteoccinum, quasi nix pellandus est gemitibus, interrumpendus est
alba erunt ; et si fuerint rubra ut vermieu- suspiriis, sequestrandus orationibus. « En
lus, sicut lanaalba erunt (Is., 1. ig, 17. J : » un mot, il faut vivre de manière que nous
« Lavez-vous , purifiez-vous ; ôtez de devant mes » mourions à l'usage même de la vie; que l'homme
» yeux la malignité de vos pensées; cessez de » se renonce lui-même , et soit ainsi changé et re-
» faire le mal ; apprenez à faire le bien ; recher- » nouvelé tout entier : » Vivendum ita ut vitali
j> chez ce qui est juste ; assistez l'opprimé ; faites huic moriamur usui , seipsum sibi homo ab~
» justice à l'orphelin; défendez la veuve : et après neget , et totus mutetur. [Et combien cette
» cela venez et soutenez votre cause contre moi , conduite est-elle nécessaire à un pénitent ] ,
» dit le Seigneur. Quand vos péchés seroient « puisque c'est par l'usage même des choses de
» comme l'écarlate, ils deviendront blanes comme » cette vie que l'innocence se corrompt? » Ko
» la neige ; et quand ils seroient rouges comme quôd ipse hujus vitœ usus corruptela sit in-
» le vermillon , ils seront blanes comme la laine tegritatis. [Dieu nous a tracé lui-même l'ordre
» la plus blanche. » de cette pénitence dans le premier de tous les
Un sagemédccinattend à donner certains grands pécheurs, comme le remarque ] saint Ambroise.
remèdes , quand il voit que la nature reprend le « Adam , dit ce Père , est chassé du paradis aussi-
dessus : ici quand la grâce le reprend , quand clic » tôt après sa faute : Dieu ne diffère pas; mais il
commence à gagner un cœur , à dompter et à as- « le sépare aussitôt des délices , pour qu'il fasse
sujétir la nature. » pénitence : » Adam post culpam statim de
Vous n'avez pas gardé pour Dieu votre force, paradiso Deus ejecit : non distulit , sed statim
aussi voyez-vous qu'elle s'est perdue. Eprouvez- separavit à deliciis,ut ageret pœnitentiam
SUR LAVÉRITABLE CONVERSION. 109
(de Pœnit., lib. n. cap. xi. totn. H. cot. 437.). de son amour-propre , rectifiera ses intentions, et
,> Il le couvrit à l'instant non d'une tunique de donnera à son cœur la véritable droiture.
» soie , mais d'une tunique de peau : » Statim Toute l'Ecriture est pleine de saintes bénédic
tunicam vettivit petliceam, non sericam. tions pour ceux qui ont leur cœur droit. Mais
[Telles sont les règles que doivent suivre les pé quelle est, Messieurs, cette droiture? Disons-le
cheurs pénitents], « pour que dans leur péni- en un mot : c'est la charité , c'est la sainfe dilec-
» tence il ne se trouve rien qui ait ensuite besoin lion , c'est le pur amour ; c'est la chastc et intime
« de pénitence : » Ne in ipsâ fiat pœnilentid , attache de l'épouse pour l'Epoux sacré ; c'est cette
quod postea indigeat pœnilentid. céleste délectation d'un cœur qui se plait dans la
[Que diront ici ceux] qui font indifféremment loi de Dieu, qui s'y soumet d'une pleine et en
la pénitence : Qui negligenter se gesserunt tière volonté , « non par la crainte de la peine,
(Concil. Nie, Can. Arab. cap. xix. Lab., tom. » mais par l'amour de la justice ( S. Aug. ,
it. col. 297.). Ils doivent avoir compris que in Psalm. cxvm. Scrm. xi. ». 1, tom. iv.
dans la foiblesse naturelle à l'homme , il est plus col. 1302. ) : » Qui sunt reeti? dit sait Au-
aisé de tomber que de se relever de sa chute ; gustin : qui dirigunt cor secundùm volun-
de se donner le coup de la mort , que de se ren tatem Dei ( In Ps. xxxn. enarr. II. n. 2 ,
dre la vie ; de suivre notre penchant en allant au col. 188.).
mal , que de nous violenter pour en sortir. Ils Ceux qui veulent tout ce que Dieu veut, ceux-là
doivent se persuader qu'on n'obtient pas de Dieu sont droits, ceux-là sont justes. Il ne faudroit point
le pardon aussi facilement qu'on l'offense, et que ici d'explication : ceux qui ont des oreilles chré
l'homme ne fléchit pas sa bonté avec la même tiennes entendent cette vérité. La volonté de
facilité qu'il la méprise. Car c'est une maxime Dieu est droite par elle-même; elle est elle-même
établie que le bien nous coûte plus que le mal, la droiture, elle est la règle primitive et origi
et que c'est un ouvrage plus laborieux de se répa nale. Nous ne sommes pas la droiture , nous ne
rer que de se perdre. Mais ceux dont nous par sommes pas la règle ; car nous serions impec
lons ne l'entendent pas de la sorte : ils mettent cables : ainsi n'étant pas droits par nous-mêmes,
dans la même ligne et la pénitence et la faute. nous le devenons , chrétiens , en nous unissant à
S'il leur est aisé de pécher , il ne leur est pas la règle , à la sainte volonté de Dieu , à la loi
moins aisé de se convertir : tantôt justes et tantôt qu'il nous adonnée; non étonnés par ses me
pécheurs, selon qu'il leur plaît ; ils croient pou naces, mais saintement délectés par son équité, et
voir changer leurs mauvais désirs avec autant de charmés par sa beauté et par sa droiture.
promptitude qu'ils ont à se laisser vaincre , et se Faites droits , mes chers frères, les sentiers de
défaire de leurs mauvaises inclinations comme notre Dieu. Aimez purement , aimez saintement,
d'an habit qu'on prend et qu'on quitte quand on aimez constamment ; et vous serez droits. Si vous
veut : erreur manifeste. A la vérité , chrétiens , craignez seulement les menaces de la loi , sans
pendant que la maladie supprime pour un peu de aimer sa vérité et sa justice , quoique vous ne
temps les atteintes les plus vives de la convoitise , rompiez pas ouvertement, vous n'êtes pas d'ac
je confesse qu'il nous est facile de peindre sur cord avec elle dans le fond du cœur. Elle me
notre visage , et même pour nous mieux trom nace , elle est redoutable : vous , à ces menaces
per, dans notre imagination alarmée, l'image vous donnez la crainte ; que faites-vous pour son
d'un pénilent. Le cœurades mouvements super équité? L'aimez-vous, ne l'aimez-vous pas? la
ficiels qui se font et se défont en un moment. regardez-vous avec plaisir , ou avec une secrète
Mais il ne prend [pas] si facilement les impres aversion, ou avec froideur et indifférence? Que
sions fortes et profondes : non , ni un nouvel sont devenus vos premiers désirs , vos premières
homme ne se forme pas tout à coup , ni ces af inclinations ? La crainte n'arrache pas un désir :
fections vicieuses dans lesquelles nous avons elle en empêche l'effet , elle l'empêche de se mon
vieilli ne s'arrachent pas par un seul effort. Des trer , de lever la tête ; elle coupe les branches ,
remèdes palliatifs qui ne guérissent que la fan mais non la racine. Elle contraint, elle bride,
taisie, et ne touchent pas à la maladie , [ ne sont elle étouffe , elle supprime ; mais elle ne change
point propres à opérer une guérison véritable]. pas. Le fond du désir demeure ; je ne sais quoi
qui voudroit , ou que la loi ne fût pas, ou qu'elle
TROISIÈME POINT. ne fût pas si droite , ni si rude, ni si précise, ou
Par ces saintes préparations, l'âme qui s'é que celui qui l'a établie fût moins fort ou moins
prouve elle-même , qui se défie des illusions de clairvoyant. Mais cette intention ne se montre
II0 SUR LA NATIVITÉ
pas ; vous n'entendez donc pas quel secret venin crainte des tentations et des périls infinis qui nous
coule dans les branches , quand la racine de l'in environnent , etc.
tention n'est pas ôtéc, quand le fond de la vo Toute créature a un instinct pour se conserver ;
lonté n'est pas changé. [ et combien plus la ] créature nouvelle [ doit-elle
Je sais qu'il y a de la différence entre la crainte être toujours sur ses gardes pour se maintenir
des hommes et celle qu'on a d'un Dieu vengeur; dans la justice qui fait sa vie]? Le bruit nous
que comme on peut espérer de tromper les effraie ; cet éclat menace de quelque ruine ou de
hommes , et qu'on sait qu'on leur peut du moins quelque force étrangère qui vient contre nous
soustraire le cœur , la crainte est plus pénétrante avec violence ; la nature nous apprend souvent à
sous les yeux de Dieu, liais comme elle est craindre à faux. Et certes, au milieu de tant de
toujours crainte, elle ne peut agir contre sa na périls , et les périls nous pressant de tant d'en
ture ; elle ne peut attirer, ni gagner , ni par con droits , et ayant , comme nous avons si peu de
séquent arracher h fond les inclinations corrom connoissance pour les prévoir , qui veut être en
pues. « Si vous pouviez tromper , dit saint Au- sûreté , doit souvent craindre même sans péril. Si
» gustin , les regards de celui qui voit tout , que vous n'avez point cette crainte, je doute que
» ne feriez-vous pas ? L'amour ne détruit donc votre chungemen t soit sincère , et votre conversion
» pas chez vous la concupiscence, mais elle est véritable.
» réprimée par la crainte : » Si fallere posses ,
quid non fecisses? Ergo et concupiscentiam PREMIER SERMON
tuam malam non amor tollit, sed limor
SUIt LE MYSTÈRE
premit (S. Aug. , Serm. ci.xix. «. 8, tom. v.
col. 812. ). Non, je ne le ferois pas : qui DE LA NATIVITÉ
vous en empêcheroit ? Ce ne seroit pas la crainte ,
car nous supposons qu'on ne vous voit pas; DE NOTRE-SEIGNEUR i.
ce seroit donc quelque attrait interne , quelque Objet, fin , utilité, prudente économie des abais
bien caché, quelque plaisir innocent et chaste. sements du Fils de Dieu, dans son incarnation ;sa-
Faites donc , mes frères , vos sentiers droits gesse des moyens qu'il emploie pour réparer notre
[ par ] un commencement de dileetion : « Ils com- nature et guérir ses maladies. Ses contradictions, sa
» mencent à aimer , et par-là ils sont mus contre gloire , son triomphe.
» le péché par des sentiments de haine et de dé-
» t(-station : » Diligere incipiunt ;.... ac prop- El hoc toi/s siijnum .• inventais infantem pannis Invo-
terea moventur adversùs peccata per odium lutum , et position prœscpio.
aliquod ac detestationem ( Concil. Trid., Sess.
I.e Sauveur du monde est né aujourd'hui , et voici le
vi. c. vi. de Justif. ). C'est le motif de votre signe que je vous en donne: vous trouverez un enfant
haine, c'est de ce commencement d'amour que envetoppé de langes , posé dans une crèche ( Luc., H. 12-).
doit [naître] votre aversion ; une aversion [se
forme [ par une inclination contraire. Il faut que Vous savez assez , chrétiens , que le mystère
celte plante divine ne soit pas seulement semée , que nous honorons, c'est l'anéantissement du
mais qu'elle ait commencé de prendre racine dans Verbe incarné, et que nous sommes ici assemblés
l'ûme avant qu'elle reçoive la grâce justifiante; pour jouir du pieux spectacle d'un Dieu descendu
autrement elle en seroit incapable. Il faut un com pour nous relever , abaissé pour nous agrandir,
mencement de droiture et de justice dans le cœur ; appauvri volontairement pour répandre sur nous
mais il la faut ensuite cultiver de sorte qu'elle > Nous avons dans les manuscrits de Bossuet deux ser
étende ses branches partout, qu'elle remplisse mons pour le jour de TSoèt, dont l'un qui est le dernier,
tout le cœur , afin que vous puissiez cueillir des prêché chez les Carmélites du faubourg Saint-Jacques à
Paris, répéle en beaucoup d'endroits des morceaux entiers
fruits de justice. du premier, et n'est quant au fond que le même sermon.
De là doit naître une autre crainte ; non la Pour éviter donc les répétitions , nous avons pris de ce
crainte de l'adultère qui craint le retour de son second sermon ce qu'il y avoit de neuf, et ce qui pouvoit
être regardé comme une révision, une extension de
mari, mais la crainte d'une chaste épouse qui preuves, et nous l'avons incorporé au premier sermon,
craint de le perdre. De là encore une autre droi torsque cela a pu se faire sans rien gâter. Nous avons ren
ture : marcher dans la loi de Dieu avec une nou voyé en noie deux courts passages qui méritent d'être con
velle circonspection , craindre une foiblcsse expé servés, page 120. Un seul morceau n'a pu trouver place
dans cet arrangement, parce qu'il est trop considérable ,
rimentée, s'attacher plus étroitement à la justice ct comme il forme un tout , nous le donnerons à la suite
une fois perdue , honorer la bonté divine par la du premier sermon. Edit. de Défvris.
DE NOTRE-SEIGNEUR. 111
les trésors célestes. C'est ce que vous devez mé par son premier pas au-dessous de la nature angé-
diter, c'est ce qu'il faut que je vous explique ; et lique, il fait une seconde démarche qui le rend
Dieu veuille que je traite si heureusement un sujet égal aux pécheurs. Et comment ? Il ne prend pas
de cette importance , que vos dévotions en soient la nature humaine telle qu'elle étoit dans son in
échauffées. Attendons tout du ciel dans une en nocence, saine, incorruptible, immortelle, mais
treprise si saintc ; et pour y procéder avec ordre, la prend en l'état malheureux où le péché l'a
considérons comme trois degrés par lesquels le réduite, exposée de toutes parts aux douleurs, à
Fils de Dieu a voulu descendre de la souveraine la corruption, à la mort. Mais mon Sauveur n'est
grandeur jusqu'à la dernière bassesse. Première pas encore assez bas. Vous le voyez déjà, chré
ment il s'est fait homme , et il s'est revêtu de notre tiens , au-dessous des anges par notre nature ,
nature; secondement il s'est fait passible, et il a égalé aux pécheurs par l'infirmité ; maintenant
pris nos infirmités; troisièmement il s'est fait faisantson troisième pas , il se va , pour ainsi dire,
pauvre, et il s'est chargé de tous les outrages de mettre sous leurs pieds , en s'abandonnant au
la fortune la plus méprisable. Et ne croyez, pas mépris par la condition misérable de sa vie et de
chrétiens, qu'il nous faille rechercher bien loin sa naissance. Voilà, mes frères, quels sont les
ces trois abaissements du Dicu-IIomme ; je vous degrés par lesquels le Dieu incarné descend de son
les rapporte dans la même suite et dans la même trône. Il vient premièrement à notre nature, par
simplicité qu'ils sont proposés dans mon évan la nature à l'infirmité, de l'infirmité aux dis
gile. Vous trouverez, dit-il, un enfant, c'est le grâces et aux injures de la fortune : c'est ce que
commencement d'une vie humaine ; enveloppé vous avez remarqué par ordre dans les paroles de
de langes, c'est pour défendre l'inftrmité contre mon évangile.
les injures de l'air ; posé dans une crèche , Mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus impor
c'est la dernière extrémité d'indigence. Telle tant , ni ce qui m'étonne le plus. Je confesse que
ment que vous voyez dans le même texte la na je ne puis assez admirer cet abaissement de mon
ture par le mot d'enfant , la foiblesse et l'infir maître ; mais j'admire encore beaucoup davan
mité par les langes , la misère et la pauvreté par tage qu'on me donne cet abaissement , comme
la crèche. un signe pour reconnoitre en lui le Sauveur du
Mais mettons ces vérités dans un plus grand monde : Et hoc vobis signum , nous dit l'ange.
jour, et suivons attentivement; arrêtons-nous Votre Sauveur est né aujourd'hui, et voici la
un peu sur tous les degrés de cette descente mys marque que je vous en donne : Un enfant revêtu
térieuse, tels qu'ils sont représentés dans notre de langes , couché dans la crèche ; c'est-à-dire ,
évangile. Et premièrement , il est clair que le Fils comme nous l'avons déjà expliqué, courez à cet
de Dieu , en se faisant homme , pouvoit prendre enfant nouvellement né , vous y trouverez ; qu'y
la nature humaine avec les mêmes prérogatives trouverons-nous? Une nature semblable à la
qu'elle avoitdans son innocence, la santé, la force , vôtre, des infirmités telles que les vôtres, des
l'immortalité ; ainsi le Verbe divin seroit homme , misères au-dessous des vôtres. Et hoc vohis
sans être travaillé des infirmités que le péché signum. Reconnoisscz à ces belles marques qu'il
seul nous a méritées. Il ne l'a pas fait , chrétiens ; est le Sauveur qui vous est promis.
il a voulu prendre , avec la nature , les foiblesses Quel est ce nouveau prodige? que peut servir
qui l'accompagnent Mais en prenant ces foi à notre foiblesse que notre médecin devienne
blesses, il pouvoit ou les couvrir, ou les relever infirme, et que notre libérateur se dépouille de
par la pompe , par l'abondance , par tous les autres sa puissance? Est-ce donc une ressource pour des
biens que le monde admire ; qui doute qu'il ne le malheureux, qu'un Dieu en vienne augmenter le
pût? Il ne le veut pas : il joint aux infirmités nombre? Ne semble-t-il pas, au contraire, que
naturelles toutes les misères , toutes les disgrâces , le jougqni accable lesenfantsd'Adam est d'autant
tout ce que nous appelons mauvaise fortune ; et plus dur et inévitable , qu'un Dieu même est
par-là ne voyez-vous pas quel est l'ordre de sa assujéti à le supporter? Cela seroit vrai, mes
descente? son premier pas est de se faire homme ; [frères, ] si cet état d'humiliation étoit forcé , s'il
et par-là il se met au-dessous des anges , puisqu'il y étoit tombé par nécessité , et non pas descendu
prend une nature moins noble , selon ce que dit par miséricorde. Mais comme son abaissement
l'Ecriture sainte : Minuisti eum paulô minus n'est pas une chute, mais une condescendance :
obangelis(Ps., vin. 6.) : «Vous l'avez abaissé Descendit ut levaret , non cecidit ut jaeeret
» au-dessous des anges. » Ce n'est pas assez : mon (S. Acc , tract, evit. in Joan. , fi. 6, tom. in.
Sauveur descend le second degré. S'il s'est rabaissé part. u. col. 670. ) ; et qu'il n'est descendu à nous
112 SUR LA NATIVITÉ
que pour nous marquer les degrés par lesquels et que veulent dire tous ces témoignages , et tant
nous pouvons remonter à lui , tout l'ordre de sa d'autres que nous lisons dans les Ecritures?
descente fait celui de notre glorieuse élévation ; C'est qu'elles veulent nous exprimer la terreur
et nous pouvons appuyer notre espérance abattue, qui saisit naturellement tous les hommes en la
.sur ces trois abaissements du Dieu-Homme. présence de Dieu , depuis que le péché est entré
Est-il bien vrai ? le pouvons-nous croire? au monde.
quoi! les bassesses du Dieu incarné, sont-ce des Quand je recherche les causes d'un effet si
marques certaines qu'il est mon Sauveur? Oui, extraordinaire , et que je me demande à moi-
fidèle , n'en doute pas ; et en voici les raisons même : D'où vient que les hommes s'effraient
solides qui feront le sujet de cet entretien. Ta de Dieu ? il s'en présente à mon esprit deux
nature étoit tombée par ton crime ; ton Dieu l'a raisons qui vont apporter de grandes lumières
prise pour la relever : tu languis au milieu des au mystère de cette journée. La première cause,
infirmités ; il s'y est assujéti pour les guérir : les c'est l'éloignement ; la seconde, c'est la colère :
misères du monde t'effraient; il s'y est soumis expliquons ceci. Dieu est infiniment éloigné de
pour les surmonter et rendre toutes ses terreurs nous, Dieu est irrité contre nous. Il est infini
inutiles. Divines marques , sacrés caractères par ment éloigné de nous par la grandeur de sa
lesquels je connois mon Sauveur , que ne puis-je nature ; il est irrité contre nous par la rigueur
vous expliquer à cette audience avec les senti de sa justice, parce que nous sommes pé
ments que vous méritez! Du moins efforçons- cheurs. Cela produit deux sortes de craintes : la
nous de le faire , et commençons à montrer dans première vient de l'étonnement , elle naît de
ce premier point que Dieu prend notre nature l'éclat de la majesté ; l'autre des menaces. Ab !
pour la relever. je vois trop de grandeur , trop de majesté; une
crainte d'étonnement me saisit , il est impossible
PREMIER POINT.
que j'en approche. Ah! je vois cetle colère qui
Pour comprendre solidement de quelle chute me poursuit ; ses menaces me font trembler , je
le Fils de Dieu nous a relevés , je vous prie de ne puis supporter l'aspect de cette majesté irritée,
considérer cette proposition que j'avance; qu'en si j'approche je suis perdu. Voilà les deux
prenant la nature humaine, il nous rend la li craintes : la première causée par l'étonnement de
berté d'approcher de Dieu, que le péché nous la majesté ; la seconde par les menaces de la
avoit ôtée. C'est là le fondement du christianisme, justice et da la colère divine. C'est pourquoi le
qu'il est nécessaire que vous entendiez , et que je Fils de Dieu fait deux choses : chrétiens, voici le
me propose aussi de vous expliquer. Pour cela, mystère. En se revêtant de notre nature : premiè
remarquez, fidèles, une suite étrange de notre rement , il couvre la majesté , et il ôte la crainte
ruine : c'est que depuis celte malédiction qui fut d'étonnement ; en second lieu , il nous fait voir
prononcée, contre nous après le péché , il est de qu'il nous aime par le désir qu'il a de nous
meuré dans l'esprit des hommes une certaine ressembler , et il fait cesser les menaces. C'est
frayeur des choses divines, qui non-seulement tout le mystère de cette journée, c'est ce que
ne leur permet pas d'approcher avec confiance de j'avois promis de vous expliquer. Vous voyez
Dieu , de cette majesté souveraine , mais encore par quel excès de miséricorde le FiU unique du
qui les épouvante devant loul ce qui paroit de Père éternel nous rend la liberté d'approcher de
surnaturel. Les exemples en sont communs dans Dieu , et relève notre nature abattue. Mais ces
les saintes Lettres. Le peuple dans le désert choses ont besoin d'être méditées : ne passons
appréhende d'approcher de Dieu , de peur qu'il pas si légèrement par-dessus ; tâchons de les
ne me\ue(Exod., xx. 19.). Les parents de Samson rendre sensibles en les étendant davantage.
disent : « Nous mourrons de mort, car nous Et premièrement, chrétiens, il est bien aisé de
» avons vu le Seigneur (Judic., xin. 22. ). » Ja comprendre que Dieu est infiniment éloigné de
cob , après cette vision admirable, crie tout ef nous ; car il n'est rien de plus éloigné que la sou
frayé : « Que ce lieu est terrible ! vraiment c'est veraineté et la servitude , que la toute-puissance
» ici la maison de Dieu (Gen., xxyiii. 17.). » et une extrême foiblesse, que l'éternité toujours
« Malheur à moi ! dit le prophète Isaïe, car j'ai immuable et notre continuelle agitation. En un
» vu le Seigneur des armées (Is. , vi. 5. ). » Tout mot tous ses attributs l 'éloignent de nous, son
est plein de pareils exemples. Quel est, fidèles, immensité, son infinité, son indépendance, tout
ce nouveau malheur qui fait trembler un si cela l'éloigne ; et il n'y en a qu'un seul qui l'ap
grand prophète ? quel malheur , d'avoir vu Dieu? proche ; vous jugez bien que c'est la. hoaté. Sa
DE NOTRE-SEIGNEUR. II3
grandeur l'élève au-dessus de nous, sa bonté poids de cette majesté infinie. Voilà quelle est la
l'approche de nous et le rend accessible aux première cause qui nous empêche d'approcher de
hommes ; et cela est clair dans les saintes Lettres. Dieu : c'est la grandeur et la majesté. C'est pour
« Cachez-vous , dit le prophète Isaïe ( 1 i. 10.); quoi les philosophes platoniciens , comme remar
» entrez bien avant dans la terre ; jetez-vous que saint Augustin , disoient que la nature di
» dans les cavernes les plus profondes : » fngre- vine n'étoit pas accessible aux hommes, cl que
derein petram,et absconderein fossù humo. nos vu'iix ne pénétroient pas jusqu'à elle. Je ne
Kt pourquoi? Cachez-vous, dit-il encore une m'en étonne pas, chrétiens; je ne m'étonne pas
fuis, « Devant la face terrible de Dieu et devant que les phitosophes désespèrent d'approcher de
» la gloire de sa majesté : « A facie limoris Dieu ; ils n'ont pas un Sauveur qui les y appelle,
Domini et à gloriù majestatis ejus. Voyez ils n'ont pas un Jésus qui les introduise. Ils ne
comme sa grandeur l'éloigne des hommes. La regardent que la majesté dont ils ne peuvent
miséricorde, au contraire, « elle vient à nous, » supporter l'éclat, et ils sont contraints de se
dit David : Veniat super me misericordia tua retirer en tremblant.
(Ps. .cxviii. 13.). Non-seulement elle vient à Mais si la splendeur et la gloire de celle divine
nous, mais « elle nous suit : » Misericordia tua face nous inspire tant de terreur, que sera-ce de
subsequetur me (Ps., xxii. 8.). Non-seulement la colère? Si les hommes ne peuvent s'appro
elle nous suit, mais « elle nous environne : » cher de Dieu seulement parce qu'il est grand,
Sperantem autem in Domino misericordia comment pourront-ils soutenir l'aspect d'un Dieu
circwndabit (Ps., xxxi. 41. ). Tellement qu'il justement irrité contre eux ? Car si la grandeur
n'est rien deplus véritable, qu'autant que la gran de Dieu nous éloigne, la justice va bien plus
deur de Dieu l'éloigue de nous, autant su bonté loin; elle nous repousse avec violence. C'est le
l'en approche. second sujet de nos craintes , sur lequel je n'ai
Mais elle exige une condition nécessaire; c'est qu'un mot à vous dire , parce que la chose n'est
que nous soyons innocents. Sommes-nous aban pas difficile. Représentcz-vous vivement quelle
donnés au péché? aussitot elle se relire ; et voyez fut l'horreur de cette journée en laquelle Dieu
un effet étrange. La bonté s'étant retirée , je ne maudit nos parents rebelles , en laquelle le ché
vois plus ce qui m'approche de Dieu ; je ne vois rubin exécuteur de sa vengeance les chassa du
que ce qui m'éloigne; la crainte et l'étonnement paradis de délices, qu'ils avoient déshonoré par
me saisissent, et je ne sais plus par où approcher. leur crime ; les menaçant avec cette épée de
Comme un homme de condition médiocre qui flamme lorsqu'ils osoicnt seulement y tourner la
avoit accès à la Cour par une personne de crédit vue. Quels furent les sentiments de ces misérables
qui le lui donuoit : il parloit et étoit écouté , et bannis ! Combien étoient-ils éperdus ! ne leur
les entrées lui étoient ouvertes. Tout d'un coup sembloit-il pas, en quelque lieu qu'ils puissent
son protecteur se retire, et on ne leconnoitplus : fuir, qu'ils voyoient toujours briller à leurs yeux
tous les passages sont inaccessibles ; et de sa bonne celte épée terrible ; et que cette voix tonnante ,
fortune passée , il ne lui reste que l'étonnement devant laquelle ils avoient été contraints de
de se voir si fort éloigné. Il en est ainsi arrivé à se cacher, relentissoit continuellement à leurs
l'homme. Tant qu'il conserva l'innocence , Dieu oreilles ? Après les menaces , après les teneurs de
lui parloit , il parloit à Dieu avec une sainte fami ce triste et funeste jour, ne vous étonnez pas, chré
liarité. Mais comment s'en approchoit-il , direz- liens , si les Ecritures nous disent que les hommes
vous, puisque la distance étoit infinie? Ah ! c'est appréhendent naturellement que la préseuce de
que ia bouté descendoit à lui , et l'introduisoit Dieu ne les tue. C'est que depuis cette première
prés du trône. Maintenant celte bonté étant offen malédiction , il s'est répandu par toute la nature
sée , elle se retire elle-même. Que fera-t-il , et une certaine impression secrète, que Dieu est
uùira-t-il? Il ne voit plus ce qui l'approchoit : justement offensé contre elle : si bien que vouloir
•'l découvre seulement de loin une lumière qui mener les hommes à Dieu, c'est conduire des
l'éblouit et une majesté qui l'étonne. Bonté , où criminels à leur juge, et à leur juge irrité; et
êles-vous ? bonté, qu'ètes-vous devenue ? ah ! son leur dire que Dieu vient à eux , c'est rappeler en
crime l'a éloignée. Sa vue se perd dans l'espace quelque sorte à leur mémoire le supplice qui
immense par lequel il se sent séparé de Dieu ; et leur est dû, la vengeance qui les poursuit, et la
dans l'étonnement où il est, en voyant celle hau mort qu'ils ont méritée. C'est pourquoi ils s'é
teur sans mesure, il croit qu'il est perdu, il appro crient : « Nous mourions de moi t, si Dieu se pié-
che, il croit que sa petitesse sera accablée par le » sente seulement à nous. »
Tow: I.
114 SUR LA NATIVITÉ
Vous voyez par-là , chrétiens , quelle est l'ex craindrions-nous , puisque ce n'est pas cette
trémité de notre misère , puisque nous sommes majesté qui étonne, ni cetle justice rigoureuse,
éloignés de Dieu, et que les entrées nous sont dé qui se présente à nous aujourd'hui ; mais que la
fendues. Venez maintenant, ô Sauveur Jésus, grâce, la bénignité, la douceur de Dieu notre
et ayez pitié de nos maux ; couvrez la majesté qui Sauveur nous est apparue? Apparuit gratia.
nous étonne ; désarmez la colère qui nous épou Approchons donc, mes frères, par ce grand et par
vante? Rcdde mihi lœtitiam saiutaris tui cet illustre médialeur, approchons avec confiance.
(Ps., l. 13. ) : Rendez-nous l'accès près de votre Et hoc vobis .iignum.". Voilà le signe que l'on vous
l'ère, duquel dépend tout notre bonheur ; ren » donne. » Qu'on ne m'objecte plus mes foibles-
dez-nous cette bonté qui s'est irritée, ne pouvant ses, mon imperfection, mon néant. Tout néant que
souffrir nos péchés; afin que nous puissions ap je suis, je suis homme ; et mon Dieu qui est lout,
procher de Dieu. Ne craignons plus , nous som il est homme. Je viens hardiment au nom de Jé
mes exaucés; je la vois paroitre. Et hoc vobis sus : je soutiens que Dieu est à moi par Jésus-
signum : Voilà le signe qu'on nous en donne : Christ. Car « ce Fils nous est donné ; c'est pour
je la vois dans la crèche de Jésus-Christ; je la » nous qu'est né ce petit enfant (Is., ix. 6.); » et
vois en cet enfant nouvellement né. Dieu n'est je sais qu'un Dieu incarné , c'est un Dieu se don
plus éloigné de nous, puisqu'il se fait homme; nant à nous. Je m'attache à Jésus en ce qu'il a
Dieu n'est plus irrité contre nous , puisqu'il s'u de commun avec moi, c'est-à-dire, la nature hu
nit h notre nature par une étroite alliance. La maine ; et par-là je me mets en possession de c
bonté, que notre crime a voit éloignée, revient à qu'il a d'égal à son Père , c'est-à-dire , de i :> di
nous. Ecoulez l'apôtre qui nous la montre : Ap- vinité même. Soyons dieux avec Jésus-Christ,
paruit gratia et benignitas Salvatoris nostri prenons des sentiments tout divins. Chrétien,
Dei (Tit., m. 4. ) : « La grâce et la bénignité de élève tes espérances : eh Dieu ! qu'ont de com
» Dieu notre Sauveur nous est apparue. » 0 pa mun avec toi ces passions brutales qui régnent
roles de consolation! Remettez, Messieurs, en dans les animaux ? Qu'ont de commun avec toi
votre pensée ce que nous avons expliqué , que la les choses mortelles , depuis que tu es si cher à
grandeur de Dieu l'éloigne de nous , et que sa ton Dieu, qu'en prenant miséricordieusement ce
justice repousse bien loin les pécheurs ; il n'y a que que tu es, il te donne si libéralement, si abon
sa bonté qui l'approche et le rend accessible aux damment ce qu'il est lui-même? Dieu veut agir
hommes. Que fait ce grand Dieu pour nous attirer ? en homme , dit Tertullien, « afin que [ l'homme ]
il nous cache tout ce qui l'éloigne de nous, et il ne » apprenne à agir en Dieu : » Ut homo diviné
nous montre que ce qui l'approche. Car, mes agere doceretur (Tertul., «6a suprà) ; et cet
frères, que voyons-nous en la personne du Dieu homme que Jésus enseigne à prendre des senti
incarné? que voyons-nous en ce Dieu enfant que ments tout divins, attache tous ses désirs à la
nous sommes venus adorer? Sa gloire se tempère, terre, comme s'il devoit mourir ainsi que les
sa majesté se couvre, sa grandeur s'abaisse, cette bêtes. Ah ! portons plus haut nos pensées : con
justice rigoureuse ne se montre pas ; il n'y a que sidérons la gloire de notre nature si heureusement
la bonté qui paroisse, atin de nous inviter avec rétablie. Si la nature est relevée , il faut que les
plus d'amour : Apparuit gratta et benignitas actions soient plus nobles. Rendons grâce au l'ère
Salvatoris nostri Dei. Voyez cette majesté éternel par Notre-Seigneur Jésus-Christ, de ce
souveraine que les anges n'osent regarder, de que,, dans le choix des moyens par lesquels il a
vant laquelle toute la nature est émue : elle des voulu nous sauver, il n'a pas choisi ceux qui
cend , elle se rabaisse , elle Iraitc d'égal avec nous. étoient les plus plausibles selon le monde, mais
Et ce qui est bien plus admirable, c'est alin , dit les plus propres à toucher les cœurs ; ni ce qui
Tertullien, que nous puissions traiter d'égal avec sembloit plus digne de lui , mais ce qui étoit le
elle : Ex œquo agebat Deus cum homine, ut plus utile pour nous.
homo vel ex œquo agere cum Deo posset ( adv. Quand j'entends leslibertins qui nous disent que
Marcion., lib. H. n. 27.). Traiter d'égal avec tout ce qu'on raconte du Verbe incarné, c'est
Dieu ! peut-on relever plus la nature humaine? une histoire indigne d'un Dieu ; que je déplore
peut-on nous donner plus de confiance? Que les leur ignorance! Toutefois, que cela soit indigne
anciens aient été effrayés de Dieu, il y a voit d'un Dieu, je ne veux pas contredire ; mais que
sujet de trembler. Isa'ie l'a vu en sa gloire, et la Tertullien répond à propos! « Tout ce qui est
crainte l'a saisi. Adam l'a vu en sa colère , et il » indigne de Dieu est utile pour mon salut : »
a fui devant sa face. Mais pour nous , pourquoi Quodcumque Deo indignum est mihi expedit
DE NOTRE-SEIGNEUR. II5
(de Carn. Chr. n. 6.). Et dès là qu'il est utile aussi les infirmités. Ce ne sera pas moi , chrétiens,
pour mon salut, il devient digne même de Dieu ; qui vous expliquerai un si grand mystère ; il faut
parce qu'il n'est rien plus digne de Dieu que d'être que je vous fasse entendre en ce lieu le plus grand
libéral à sa créature; « il n'est rien plus digne de théologien de l'Eglise : c'est l'incomparable saint
» Dieu que de sauver l'homme ; « Nihil enim Augustin. J'ai choisi ce qu'il en a dit dans celte
lam dignum Deo quum salus homtnis (adv. épitreadmirableà Volusien (Ep. cxxxvit., n. 8 et
Marcion., lib. n. n. 27. ). Et que l'on peut fa 9, tom. n.col. 405.); parce que, dans mon senti
cilement renverser toutes leurs vaines opposi ment, l'antiquité n'a rien de si beau ni de si pieux
tions! Car enfin, quelque indignité que l'on s'i tout ensemble sur celte matière que nous traitons.
magine dans le mystère du Verbe fait chair , Puisque Dieu avoit bien voulu se faire homme,
Dieu n'en est pas moins grand , et il nous relève ; il étoit juste qu'il n'oubliât rien pour nous faire
Dieu ne s'épuise pas, et il nous enrichit; quand sentir cette grâce; et pour cela, dit saint Augus
il se fait homme , il ne perd pas ce qu'il est , et il tin, il falloit qu'il prit les infirmités par lesquelles
nous le communique; il demeure ce qu'il est, et la vérité de sa chair est si clairement confirmée:
il nous le donne : par là il témoigne son amour , et il nous va êclaircir ce qu'il vient de dire par
et il conserve sa dignité. Voyez donc que si Dieu cette belle réflexion. Toutes les Ecritures nous
prend notre nature pour la relever, rien n'est plus prêchent , dit-il , que le Fils de Dieu n'a pas dé
digne de Dieu qu'un si grand ouvrage Maisjen'ai daigné la faim , ni la soif, ni les fatigues, ni les
pas entrepris, Messieurs, de combattre leslibertins; sueurs, ni toutes les autres incommodités d'une
il faut édifier les fidèles : revenons à notre dessein ; chair mortelle. Et néanmoins, remarquez ceci,
etaprès que nous [avons] vu la nature si glorieuse un nombre infini d'hérétiques qui faisoient profes
ment relevée, voyons encore guérir ses infirmités sion de l'adorer , mais qui rougissoient en leurs
par celles qu'a prises le Filsde Dieu , et que nous rc- cœurs de son Evangile, n'ont pas voulu recon
marquonsdans ses langes. C'est ma seconde partie. noitre en lui la nature humaine. Les uns disoient
que son corps étoit un fantôme ; d'antres , qu'il
SECOND POINT.
étoit composé d'une matière céleste; et touss'ac-»
Si je vous donne les langes du Fils de Dieu cordoient à nier qu'il eût pris effectivement la
comme un signe pour reconnoitre les infirmités nature humaine. D'où vient cela , chrétiens ? C'est
qu'il a prises avec la nature, je ne le fais pas de qu'il paraît incroyable qu'un Dieu se fasse hom
moi-même; mais je l'ai appris de Tertullien, qui me ; et plutôt que de croire une chose si difficile,
nous l'explique très éloquemment par une pensée ils trouvoient le chemin plus court de dire qu'en
qui mérite bien nos attentions. Il dit que « les effet il ne l'étoit pas, et qn'il n'en avoît que les
» langes du Fils de Dieu sont le commencement apparences. Suivez, s'il vous plaît, avec atten
> de sa sépulture : » Pannis jam sepnlturœ tion : ceci mérite d'être écouté. Queseroit-cedonc,
intolucrum initiatus (adv. Marcion., lib. iv. dit saint Augustin , s'il fût tout à coup descendu
n. 21.). En effet, ne paroit-il pas un certain rap des cieux, s'il n'eût pas suivi les progrès de l'âge,
port entre les langes et les draps de la sépulture? s'il eût rejeté le sommeil et la nourriture, et
On enveloppe presque de même façon ceux qui éloigné de lui ces sentiments? N'auroit-il pas lui-
naissent et ceux qui sont morts : un berceau a même confirmé l'erreur? N'auroit-il pas semblé
quelque idée d'un sépulcre ; et c'est la marque de qu'il eût en quelque sorte rougi de s'être fait
notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant. homme , puisqu'il ne le paroissoit qu'à demi ?
C'est pourquoi Tertullien voyant le Sauveur cou N'auroit-il pas effacé dans tous les esprits la
vert de ses langes, il se le présente déjà comme créance de sa bienheureuse incarnation , qui fait
enseveli ; il reronnoit en sa naissance le commen toute notre espérance? Et ainsi, dit saint Au
cement de sa mort : Pannis jam sepulturœ in- gustin, (que ces paroles sont belles ! ) « en faisant
tolucrum initiatus. Suivons l'exemple de ce » toutes choses miraculeusement , il aurait lul-
grand homme ; et aprèsavoir vu en notre Sauveur » même détruit ce qu'il a fait miséricordieuse-
la nature humaine par le mot d'enfant , considé » ment : » Et dum omnia mirabilifer facit, av-
rons la mortalité dans ses langes ; et avec la mor ferret quod misericorditer fecit (Ep. cxxxvn.,
talité, toutes les infirmités qui la suivent. C'est ». 9, tom. u. col. 405.).
la seconde partie de mon texte , qui est enchaînée En effet, puisque mon Sauveur étoit Dieu, il
avec la première par une liaison nécessaire. Car, falloit certainement qu'il fit des miracles ; mais
après que le Fils de Dieu s'étoit revêtu de notre puisque mon Sauveur étoit homme, il ne devoit
nature, c'étoit une suite infaillible qu'il prendrait pas avoir honte de montrer de l'infirmité , et l'ou
II6 SUR LA NATIVITÉ
vrage de la puissance ne devoit pas renverser le lurgitus ;.... patiens vulnerum, et salvator
témoignage de la miséricorde. C'est pourquoi, œgrorum; unus defunctorum , et vicificator
dit saint Augustin , s'il fait de grandes choses , il obeuntium; ad inferna descendens , et ù Pa-
en fait de basses : mais il modère tellement toute tris gretnio non recedens (Epis t. lxxix. ai
sa conduite, « qu'il relève les choses basses par Justin. Atc., Laisb., rom. iv. col. 1553. ).
» les extraordinaires, et tempère les cxtraonli- Joignons-nous avec ce grand pape pour adorer
» naires par les communes : » Ut solita subli humblement les faiblesses qu'un Dieu incarne a
mant insolilis , et insolita solitis temperaret prises volontairement pour l'amour de nous. C'est
(Ibid.). Confessez que tout cela est bien soutenu : là tout le fondement de noire espérance.
je ne sais si je le fais bien entendre. Il nait, mais Mais il me semble que vous m'arrêtez pour me
il nait d'une vierge : il mange, mais quand il lui dire : Il est vrai, nous le voyons bien, Jésus a
plaît, il se passe des nourritures mortelles, et n'a ressenti nos infirmités , mais nous attendons autre
pour tout aliment que la volonté de son l'ère ; chose : vous nous avez promis de nous faire voir
il commande aux anges de servir sa table ; il dort , que ces foiblesses guérissent les nôtres ; c'est ce
mais pendant son sommeil il empêche la barque qu'il faut que vous expliquiez. Et n'en ëles-vous
de couler à fond , d'être renversée : il marche , pas encore convaincus ? i\e suffit-il pas , chré
mais quand il l'ordonne, l'eau devient ferme sous tiens, d'avoir remarqué nos infirmités en la per
ses pieds : il meurt , mais en mourant il met en sonne du Fils de Dieu , pour en espérer de lui le
crainte toute la nature. Voyez qu'il tient partout remède? Et hoc vobis signum : « Voilà le signe
un milieu si juste, qu'où il paroit en homme, il » que l'on vous en donne. » L'apôtre avoit bieu
nous sait bien montrer qu'il est Dieu; où il se entendu ce signe , lorsque , voyant les infirmités
déclare Dieu, il fait voir aussi qu'il est homme. de son i nait rc , aussitôt il paroit consolé des siennes.
L'économie est si sage, la dispensation si prudente ; Ah ! dit-il , « nous n'avons pas un pontife qui soit
c'est-à-dire toutes choses sont tellement ménagées, » insensible à nos maux (Hebr. , iv. 15. ) : » il
que la divinité paroit toute entière, et l'iufiniiité compatit aux infirmités de notre nature i ; il y
toute entière : cela est admirable. apportera du soulagement. Et quel signe nous en
Le grand pape saint Hormisdas, ravi en admi donnez-vous, saintapôtre '.Et hoc vobis signum.
ration de celte céleste économie, du haut de la «C'est qu'il les a, dit- il, éprouvées : » Tentatum
chaire de saint Pierre, d'où il enseignoit tout en per omnia (Ibid.). Je vous prie, entendez ce
semble et régissoit toute l'Eglise, invite tous les signe : rien n'est plus plein de consolation. 1\ 'est-
fidèles à contempler avec lui cet adorable mé il pas vrai , fidèles , de tous ceux dont vous plai
lange, ce mystérieux tempérament de puissance gnez les disgrâces , il n'y en a point pour lesquels
et d'intlrmité. « Le voilà, dit-il aux fidèles, celui votre compassion soit plus tendre, que pour
» qui est Dieu et homme , c'est-à-dire, la force et ceux que vous voyez dans les mêmes afflictions
h la foiblesse, la bassesse et la majesté; celui qui que vous avez autrefois senties ? Vous avez perdu
» étant couché dans la crèche , paroit dans le ciel un ami ; j'en ai perdu un autrefois : dans celle
» en sa gloire. Il est dans le maillot, elles Mages rencontre de douleurs , ma pitié en sera plus
» l'adorent ; il nait parmi les animaux , et les grande ; parce que je sens par expérience combien
» anges publient sa naissance; la terre le rebute, il est dur de perdre un ami. Et de là quel soula
u et le ciel le déclare par une étoile ; il a été ven- gement je vois naître pour les misérables ! Ah !
» du, et il nous rachète; attaché à la croix, il y consolez-vous, chrétiens, qui languissez parmi
» distribue les couronnes et donne le royaume les douleurs : mon Sauveur n'a épargné à son
» éternel ; infirme qui cède à la mort , puissant corps, ni la faim , ni la soif, ni les fatigues, ni les
» que la mort ne peut retenir ; couvert de bles- sueurs, ni les infirmités , ni la mort. Il n'a épar
u sures, et médecin infaillible de nos maladies ; gné à son ame , ni la tristesse , ni l'inquiétude ,
» qni est rangé parmi les morts, et qui donne la ni les longs ennuis, ni les plus cruelles appré
» vie aux morts; qui nait pour mourir, et qui hensions. O Dieu , qu'il aura d'inclination de nous
» meurt pour ressusciter ; qui descend aux enfers, soulager , nous qu'il voit , du plus haut des cieux ,
» et ne sort point du sein de son Père : « Jacens battus des mêmes orages dont il a été attaqué sur
in prœsepio, videbatur in cœlo ; involutus la terre ! C'est pourquoi l'apôtre se glorifie des
jiannis, adorabatur à Magis; inter animalia
editus, ab angelis nuntiabatur ;.... virtus et 1 On lit ici, dans le manuscrit du second sermon, ces
paroles en niarpe : Laissez-moi ma simplicité', les /«it-
infirmitas, humilitas et majestas; redimens ijvs de mon Sauveur , dont je tache de revêtir sa suinte
<t vendit tu; in cruce positus, et cwli regna purole, Edit. de Défuris.
DE NOTRE-SEIGNEUR. 117
infirmités de notre pontife. Ah! nous n'avons pas, » été tenté et éprouvé , qu'il est puissant pour se-
dit-il , un pontife qui ne sente pas nos infirmités : » courir ceux qui sont tentés et mis à l'épreuve : »
il les sent, il en est touché, il en a pitié, dit saint In eo enim in quo passus est ipse et tentatus,
Paul. Et pourquoi? « C'est qu'il a passé comme potens est et eis qui tentantur auxiliari(Hebr.
» nous , répond-il , par toutes sortes d'épreuves : » it. 18.). Par conséquent, mes frères, espérons bien
Tentatum per omnia absque peccato. Il a tout des foiblesses de notre nature; disons tous en
pris, à l'exception du péché : « il a fallu qu'il fût semble avec le psalmistc : Secundùm multitu-
» en tout semblable à ses frères , pour être touché dinem dolorum meorum in corde meo , conso-
»de compassion, et être un fidèle pontife en ce lationes tuœ tœtificaverunt animant mcam
» qui regarde le culte de Dieu : a Undedebuit per Ps. , xcin. 19.) : « Selon la multitude de mes dou-
omnia fratribus similari , ut misericors fieret » leurs, vos consolations, ô mon Dieu, se sont
et fidelis Pontifex ad Deum (Hebr., a. 17.,) Il » répandues abondamment en mon âme. » Au
sait, il sait par expérience combien est grande la tant que je vois d'infirmités en Notre-Seigneur ,
foihle?sc de notre nature. autant je inc promets de grandeur pour moi ; et
Et quoi donc , le Fils de Dieu , direz-vous , qui ainsi n'ai-je pas raison de vous dire que , s'il a pris
est la sagesse du Père, ne sauroit-il pas nos in nos infirmités , c'est pour les guérir? C'étoit ma
firmités , s'il ne les avoit expérimen'ées ? Ah ! ce seconde partie : Dieu nous fera la grâce d'établir
n'est pas le sens de l'apôtre, vous ne prenez pas en peu de mots la troisième sur des raisons aussi
sa pensée : entendons cette doctrine toute apo convaincantes.
stolique. Je l'avoue , cette société de malheurs ne
lui ajoute rien pour la connoissanec , mais elle TROISIÈME POINT.
ajoute beaucoup pour la tendresse. Car Jésus n'a Achevez votre ouvrage, ô divin Sauveur,
pas oublié ni les longs travaux , ni les autres dif mettez la dernière main au salut des hommes par
ficultés de son pénible pèlerinage, cela est encore votre crèche, par votre étable , par votre misère ,
présent à son esprit : de sorte qu'il ne nous plaint par votre indigence ! Le Fils de Dieu , Messieurs ,
pas seulement comme ceux qui sont dans le port en se faisant homme et nous rendant la liberté
plaignent les autres, qu'ils voient sur la mer agi d'approcher de Dieu , nous montroit où il falloit
tés d'une furieuse tempête ; mais il nous plaint à tendre : en se soumettant aux foiblesses de la
peu près comme ceux qui courent le même péril nature, il nous confirmoit tout ensemble et la
se plaignent les uns les autres , par une expérience vérité de sa chair et la grandeur de nos espérances.
sensible de leurs communes disgrâces. Il nous Maintenant pour accomplir son ouvrage, il faut
plaint, si je l'ose dire, comme ses compagnons qu'il éloigne tous les obstacles qui nous empêchent
de fortune, comme ayant eu à passer par les de parvenir a la fin qu'il nous a proposée : c'est
mêmes misères que nous, ayant eu tout ainsi que ce qu'il faitadmirahlement par sa crèche ; et vous
nous une chair sensible aux douleurs et un sang le pouvez aisément comprendre , si vous suivez
capable de s'altérer, et une température de corps ce raisonnement facile et moral. Ce qui nous em
sujette comme la nôtre à toutes les incommodités pêche d'aller au souverain bien, c'est l'illusion des
de la vie et à la nécessité de la mort. Quiconque biens apparents , c'est la folle et ridicule créance
après cela cherche d'autres joies et d'autres conso qui s'est répandue dans tous les esprits , que tout
lations que Jésus , il ne mérite ni joie ni conso le bonheur de la vie consiste dans ces biens ex
lation. Qui peut douter, fidèles, de la guérison ternes que nous appelons les honneurs , les riches
de nos maladies, après ce signe que l'on nous ses et les plaisirs. Etrange et pitoyable ignorance.
donne? Car pour recueillir mon raisonnement, Il n'y a rien de plus vain que les moyens que
la compassion du Sauveur n'est pas une affection l'homme recherche pour se faire grand. Il se
inutile ; si elle émut le cœur , elle sollicite le bras. trouve tellement borné et resserré en lui-même ,
Ce médecin est tout-puissant : tout ce qui lui fait que son orgueil a honte de se voir réduit à des
pitié , il le sauve ; tout ce qu'il plaint , il le guérit. limites si étroites. Mais comme il ne peut rien
Or nous avons appris de l'apôtre , qu'il plaint tous a jouter à sa taille ni à sa substance , comme dit
les maux qu'il a éprouvés ; et quels maux n'a-t-il le Fils de Dieu (Mattii., vi. 27.), il tâche de se
pas voulu éprouver ? Il a senti les infirmités , il les repaître d'une vaine imagination de grandeur , en
guérira ; les appréhensions , il les guérira ; les amassant autour de lui tout ce qu'il peut. Il pense
ennuis, les langueurs, il les guérira; la mortalité, qu'il s'incorpore, pour ainsi dire, toutes les ri
il la guérira ; tous les maux , il guérira tout. « Car chesses qu'il acquiert ; il s'imagine qu'il s'accroit
» c'est parce qu'il a souffert lui-même ; ot qu'il a en élargissant ses appartements magnifiques , qu'il
118 SUR LA NATIVITÉ
s'étend en étendant son domaine, qu'il se mul des hommes si délicats qu'ils ne peuvent vivre ,
tiplie avec ses titres , et enfin qu'il s'agrandit en s'ils ne sont toujours dans la volupté, dans le
quelque façon par cette suite pompeuse de domes luxe , dans l'abondance. Il en est d'autres qui vous
tiques, qu'il traîne après lui pour surprendre les diront : Je ne demande pas de grandes richesses ;
yeux du vulgaire. mais la pauvreté m'est insupportable : je n'envie
Cette femme vaine et ambitieuse, qui porte sur pas le crédit de ceux qui sont dans les grandes
elle la nourriture de tant de pauvres et le patri intrigues du monde ; mais il est dur de demeurer
moine de tant de familles , ne se peut considérer dans l'obscurité : je me défendrai bien des
comme une personne particulière. Cet homme plaisirs , mais je ne puis souffrir les douleurs. Le
qui a tant de charges , tant de litres , tant d'hon monde gagne les uns , et il épouvante les autres.
neurs , seigneur de tant de terres , possesseur de Tous deux s'écartent de la droite voie ; et tous
tant de biens , maître de tant de domestiques , ne deux enfin viennent ù ce point , que celui-ci pour
se comptera jamais pour un seul homme ; et il obtenir les plaisirs, sans lesquels il s'imagine qu'il
ne considère pas qu'il ne fait que de vains efforts , ne peut pas vivre , et l'autre pour éviter les mal
puisqu'enfin quelque soin qu'il prenne de s'ac heurs, qu'il croit qu'il ne pourra jamais supporter,
croître et de se multiplier en tant de manières et s'engagent entièrement dans l'amour du monde.
par tant de litres superbes, il ne faut qu'une seule Mon Sauveur, faites tomber ce masque hideux
mort pour tout abattre et un seul tombeau pour par lequel le monde se rend si terrible ; faites
tout enfermer. tomber ce masque agréable par lequel il semble
Et toutefois , chrétiens , l'enchantement est si si doux : désabusez-nous. Premièrement faites
fort et le charme si puissant , que l'homme ne voir quelle est la vanité des biens périssables. El
peut se déprendre de ces vanités. Bien plus , et hoc vobis signunt: « Voilà le signe que l'on vous
voici un plus grand excès , il pense que si un Dieu » en donne. » Venez à l'étable , à la crèche , à la
se résout à paroitre sur la terre , il ne doit point misère , à la pauvreté de ce Dieu naissant. Ce ne
s'y montrer qu'avec ce superbe appareil ; comme sont point ses paroles , c'est son état qui vous
si notre vainc pompe et notre grandeur artiticiclle prêche et qui vous enseigne. Si les plaisirs que
pouvoit donner quelque envie à celui qui possède vous recherchez , si les grandeurs que vous
tout dans l'immense simplicité de son essence. Et admirez étoient véritables , quel autre les auroit
c'est pourquoi les puissants et les superbes du mieux méritées qu'un Dieu ? qui les auroit plus
monde ont trouvé notre Sauveur trop dénué ; sa facilement obtenues , ou avec une pareille mag
crèche les a étonnés, sa pauvreté leur a fait peur : nificence? Quelle troupede gardes l'environneroit!
et c'est cette même erreur qui a fait imaginer aux quelle seroit la beauté de sa Cour ! quelle pourpre
Juifs cette Jérusalem toute brillante d'or et de éclateroit sur ses épaules ! quel or rcluiroit sur sa
pierreries , et toute cette magnificence qu'ils at tête! quelles délices lui préparcroit toute la nature,
tendent encore aujourd'hui en la personne de qui obéit si ponctuellement à ses ordres ! Ce n'est
leur Messie. point sa pauvreté et son indigence qui l'a privé
Mais au contraire, Messieurs, si nous voulons des plaisirs ; il les a volontairement rejetés. Ce
raisonner par les véritables principes , nous trou n'est point sa foiblesse, ni son impuissance, ni
verons qu'il n'est rien de plus digne d'un Dieu quelque coup imprévu de la fortune ennemie qui
venant sur la terre, que de confondre par sa pau l'a jeté dans la pauvreté, dans les douleurs et
vreté le faste ridicule des enfants d'Adam , de les dans les opprobres ; mais il a choisi cet état. « lia
désabuser des vains plaisirs qui les enchantent , et » jugé, dit Tcttullien (Tertull. , de Idololat.
enfin de détruire par son exemple toutes les » n. 18.), que ces biens, ces contentements,
fausses opinions , qui exercent sur le genre hu » cette gloire étoient indignes de lui et des
main une si grande et si injuste tyrannie. » siens : » Indignant sibi et suis judicavit. Il a
C'est pourquoi le Fils de Dieu vient au monde cru que cette grandeur étant fausse et imagi
comme le réformateur du genre humain , pour naire , elle feroit tort à sa véritable excellence. Et
désabuser tous les hommes de leurs erreurs , et ainsi , dit le même auteur , « en ne la voulant
leur donner la vraie science des biens et des maux ; » pas , il l'a rejetéc : ce n'est pas assez ; en la re-
et voici l'ordre qu'il y tient. Le monde a deux » jetant, il l'a condamnée : il va bien plusloin,
moyens d'abuser les hommes : il a premièrement » en la condamnant , le dirai-je ? oui , chrétiens ,
de fausses douceurs qui surprennent notre cré » ne craignons pas de le dire, il l'a mise parmi
dulité trop facile ; il a secondemeut de vaines ter » les pompes du diable auxquelles nous renon-
reurs qui abattent notre courage trop lâche. Il est » çons par le saint baptême : » Igitur quant no*
DE NOTRE-SEIGNEUR. 1I9
luit, rejecit; quam rejecit, damnavit; qtiam cette vaine pompe, et braver, pour ainsi dire,
damnavit, in pompâ diaboli deputavit (Ibid.). par la pauvreté de sa crèche , notre faste ridicule
C'est la sentence que prononce le Sauveur nais et nos vanités extravagantes. Il a vu, du plus
sant contre toutes les vanités des enfants des haut des cieux, que les hommes n'étoient tou
hommes. Voilà la gloire du monde bien traitée : chés que des biens sensibles et des pompes exté
il faut voir qui se trompe , de lui , ou de nous. Ce rieures. Il s'est souvenu , en ses bontés, qu'il les
sont les paroles de Tcrtullien qui sont fondées avoit créés au commencement pour jouir d'une
sur cette raison. Il est indubitable que le Fils de plus solide félicité. Touché de compassion , il
Dieu (ton voit naître dans la grandeur et dans l'o vient en personne les désabuser , non par sa doc
pulence; par conséquent , s'il ne les veut point, trine , mais par ses exemples, de ces opinions
ce n'est point par nécessité, mais par choix ; et non moins fausses et dangereuses qu'elles sont
Tertullien a raison de dire qu'il les a formelle établies et invétérées. Car voyez où va son mépris :
ment rejetées : Quam noluit, rejecit. Mais tout non-seulement il ne veut point de grandeurs hu
choix vient du jugement : il y a donc un juge maines; mais pour montrer le peu d'état qu'il en
ment souverain par lequel Jésus-Christ naissant fait , il se jette aux extrémités opposées. Il a
a donné cette décision importante : que les gran peine à trouver un lieu assez bas par où il fasse
deurs du siècle n'étoient pas pour lui, qu'il les son entrée au monde : il rencontre une établc à
devoit rejeter bieu loin. Et ce jugement du Sau demi-ruinée ; c'est là qu'il descend. Il prend tout
veur n'est-ce pas la condamnation de toutes les ce que les hommes évitent, tout ce qu"ls crai
pompes du monde? Quam rejecit , damnavit. gnent , tout ce qu'ils méprisent, tout ce qui fait
Le Fils de Dieu les méprise, quel crime de leur horreur à leurs sens, pour faire voir combien les
donner notre estime ! quel malheur de leur don grandeurs du siècle lui semblent vaines et imagi
ner notre amour! Est-il rien de plus nécessaire naires. Si bien que je me représente sa crèche ,
que d'en détacher nos affections? Et c'est pour non point comme un berceau indigne d'un Dieu ,
quoi Tertullien dit que nous les devons renoncer mais comme un char de triomphe où il traine après
par l'obligation de notre baptême. Et hoc vobis lui le monde vaincu. Là sont les terreurs surmon
signum .• c'est la crèche , c'est la misère , c'est la tées, et là les douceurs méprisées; là les plaisirs
pauvreté de ce Dieu enfant, qui nous montrent rejelés , et ici les tourments soufferts : rien n'y
qu'il n'est rien de plus méprisable que ce que les manque , tout est complet. Et il me semble qu'au
hommes admirent si fort. milieu d'un si beau triomphe, il nous dit avec
Ah ! que la superbe philosophie cherche de une contenance assurée: « Prenez courage, j'ai
tous côtés des raisonnements contre l'amour dés » vaincu le monde: » Confidite : ego vicimun-
ordonné des richesses, qu'elle les étale avec dum ( Joan., xvi. 33. ) ; parce que par la bassesse
grande emphase; combien tous ses arguments de sa naissance , par l'obscurité de sa vie, par la
sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : cruauté et l'ignominie de sa mort, il a effacé tout
Jésus-Christ est pauvre, un Dieu est pauvre? Et ce que les hommes estiment, et désarmé tout ce
que nous sommes bien insensés de refuser notre qu'ils redoutent. Et hoc vobis signum : « Voilà
créance à un Dieu qui nous enseigne par ses pa » le signe que l'on nous donne pour reconnoitre
roles , et confirme les vérités qu'il nous prêche , :, notre Sauveur. »
par l'autorité infaillible de ses exemples ! Après Accourez de toutes parts , chrétiens , et venez
cela je ne puis plus écouter ces vaines objections connoître à ces belles marques le Sauveur qui
que nous fait la sagesse humaine : Un Dieu ne vous est promis. Oui , mon Dieu , je vous recon-
devoit pas se montrer aux hommes , qu'avec une nois , vous êtes le libérateur que j'attends. Les
gtoire et un appareil qui fut digne de sa majesté. Juifs espèrent un autre Messie, qui les comblera
Ceries notre jugement, chrétiens, est étrange de prospérités , qui leur donnera l'empire du
ment confondu par les apparences et par la tyran monde , qui les rendra contents sur la terre. Ah !
nie de l'opinion , si nous croyons que l'éclat du combien de Juifs parmi nous ! combien de chré
monde ait quelque chose digne d'un Dieu , qui tiens qui désireroient un Sauveur qui les enrichît ,
possède en lui-même la souveraine grandeur. un Sauveur qui contentât leur ambition, ou qui
Mais voulez-vous que je vous dise au contraire voulût flatter leur délicatesse ! Ce n'est pas là
ce que je trouve de grand, d'admirable, ce qui notre Jésus-Christ. A quoi le pourrons-nous re
me paroit digne véritablement d'un Dieu conver connoitre ? Ecoutez ; je vous le dirai par de belles
sant avec les hommes? C'est qu'il semble n'être paroles d'un ancien l'ère : Si ignobilis , si inglo-
paru sur la terre que pour fouler aux pieds toute rius, si inhonorabilis , meus erit Christus
120 SUR LA NATIVITÉ
(Tep.tull. , ado. Marcion. lib. m. n. 17.) : pas vivre. Mon Sauveur, que vous êtes rude 1?
« S'il est méprisable, s'il est sans éclat, s'il est bas Mais du moins que promettez-vous? de grands
» aux yeux des mortels ; c'est le Jésus-Christ que biens. Oui ; mais pour une autre vie ! Je le pré
« je cherche. » Il me faut un Sauveur qui fasse vois , vous ne gagnerez pas votre cause : le monde
honte aux superbes, qui fasse peur aux délicats emportera le dessus ; c'en est fait , je le vois bien ,
de la terre , que le monde ne puisse goûter , que Jésus va être condamné encore une fois. On nous
la sagesse humaine ne puisse comprendre, qui donne un signe pour vous connoitre, mais c'est
ne puisse être connu que des humities de cœur. un signe de contradiction. Il s'en trouvera , même
Il me faut un Sauveur qui brave , pour ainsi dire , dans l'Eglise , qui seront assez malheureux de le
par sa généreuse pauvreté nos vanités ridicules , contredire ouvertement par des paroles et des
extravagantes ; qui m'apprenne par son exemple sentiments infidèles ; mais presque tous le contre
que tout ce que je vois n'est qu'un songe ; que je diront par leurs œuvres. Et ne le condamnons-
dois rapporter à une autre et mes craintes et mes nous pas tous les jours ? Quand nous prenons
espérances ; qu'il n'y a rien de grand que de suivre des routes opposées aux siennes , c'est lui dire
Dieu , et tenir tout le reste au-dessous de nous ; secrètement qu'il a tort , et qu'il devoit venir
qu'il y a d'autres maux que je dois craindre et comme les Juifs l'attendent encore. S'il est votre
d'nutres biens que je dois attendre. Le voilà, je Sauveur, de quel mal voulez-vous qu'il vous
l'ai rencontré , je le reconnois à ces signes ; vous sauve ? Si votre plus grand mal c'est le péché ,
le voyez aussi, chrétiens <. Reste à considérer Jésus-Christ est votre Sauveur : mais s'il étoit
maintenant si nous le croirons. ainsi , vous n'y tomberiez pas si facilement. Quel
Il y a deux partis formés : le monde d'un côté, est donc votre plus grand mal ? c'est la pauvreté,
Jésus-Christ de l'autre. On va en foule du coté c'est la misère ? Jésus-Christ n'est plus votre
du monde, on s'y presse , on y court , on croit Sauveur ; il n'est pas venu pour cela. Voilà comme
qu'on n'y sera jamais assez tôt. Jésus est pauvre l'on condamne le Sauveur Jésus.
et abandonné : il a la vérité, l'autre l'apparence : Où irons-nous , mes frères , et où tournerons-
l'un a Dieu pour lui, l'autre a les hommes. Il est nous nos désirs? Jusqu'ici tout favorise le momie ,
bien aisé à choisir. Mais ce monde a de magni le concours , la commodité , les douceurs pré
fiques promesses : là les délices , les réjouissances , sentes. Jésus-Christ va être condamné : on r.c
l'applaudissement, la faveur ; vous pourrez vous veut point d'un Sauveur si pauvre et si nu. Irons-
venger de vos ennemis; vous pourrez posséder nous? prendrons-nous parti ? Attendons encore;
ce que vous aimez ; votre amitié sera recherchée ; peut-être que le temps changera les choses. Peut
vous aurez de l'autorité,. du crédit ; vous trouve ' Mon Sauveur, vous êtes trop incompatible, on ne peut
rez partout un visage gai et un accueil agréable : s'accommoder avec vous, la multitude ne sera pas de
il n'est rien tel , il faut prendre parti de ce coté- votre coté. Aussi , mes frères, ne la veut-il pas. C'est la
multitude qu'il a noyée par les eaux du déluge ; c'est la
là. D'autre part Jésus-Christ se montre avec tin
multitude qu'il a consumée par les feux du ciel; c'est la
visage sévère. Mon Sauveur, que ne promettez- multitude qu'il a abîmée dans les flots de la mer Ronge;
vous de semblables biens? que vous seriez un c'est la multitude qu'il a réprouvee , autant de fois qu'il a
grand et aimable Sauveur, si vous vouliez sauver maudit dans son Evangile le monde et ses vanités ; c'est
pour engloutir cette malheureuse et damnable multitude
le monde de la pauvreté ! L'un lui dit : Vous dans les cachots éternels, que « l'enfer, dit le prophète
seriez mon Sauveur , si vous vouliez me tirer de » Isaïe (y. 14.), s'est dilaté démesurément, et les forts
la pauvreté : Je ne vous le promets pas. Combien » et les puissants , et les grands du monde s'y preri-
lui disent en secret : Que je puisse contenter ma » pitent en foule. » 0 monde! o multitude! o troupe in
nombrable! je crains ta société malheureuse. Le nombre
passion : Je ne le veux pas : Que je puisse seu ne me defendra pas contre mon juge ; la foule des témoins
lement venger cette injure : Je vous le défends : ne me justiflcra pas; ma conscience | m'accuse | : je crains
Le bien de cet homme in'accommoderoit : je n'y que mon Sauveur ne se change en juge implacable : Sicul
ai point de droit ; mais j'ai du crédit : N'y tou lœtalus est Dominus super vos bciw vobis facient, vosque
muHiplicam , sic lœtabitur dhptrdcni vus aU/tie suhvet-
chez pas, ou vous êtes perdu. Qui pourroit souf frui (Dent., xxviii. 03.) : « Comme le Seigneur s'est plu
frir un maître si rude ? relirons-nous , on n'y peut » à vous bénir et à vous multiplier, ainsi se plaira-t-il i
» vous détruire et à vous ruiner. » Quand Dieu entre
' Vous l'avez connu , mes chères Sœurs , puisque vous prendra d'egaler sa justice à ses miséricordes, etde venger
avez aimé son depouillement ; puisque sa pauvrete vous a ses bontés si indignement méprisées, je ne me sens pas
plu ; puisque vous l'avez é|,ousé avec tous ses clous , toules assez fort pour soutenir l'effort redoutable, ni les coups
ses épines, avec toute la bassesse de sa crèche et toules •incessamment redoubles d'une main si rude et si pesante.
les rigueurs de sa croix. Mais nous , mes freres, que choi Je me ris des jugements des hommes du monde et de leurs
sirons-nous " folles pensees.
DE NOTRE-SEIGNEUR. I2I
être ! il n'y a point de peut-être ; c'est une certi
tude infaillible. Il viendra, il viendra ce terrible FRAGMENT
jour où toute la gloire du monde se dissipera en
D'UN AUTRE SERMON
famée; et alors on verra paroître dans sa majesté
ce Jésus autrefois né dans une crèche, ce Jésus SUR I.E MEME MYSTÈRE '.
autrefois le mépris des hommes, ce pauvre, ce Dieu unique dans ses perfections ; comment il les
misérable, cet imposteur , ce samaritain, ce pendu. communique à l'homme. Orgueil, cause de sa chute;
La fortune de ce Jésus est changée. Vous l'avez incarnation du Fils de Dieu ; remède à cette maladie.
méprisé dans ses disgrâces ; vous n'aurez pas de
part à sa gloire. Que cet avènement changera les
choses ! Là ces heureux du siècle n'oseront pa- Comme Dieu est unique en son essence, il est
roilre; parce que se souvenant de la pauvreté impénétrable en sa gloire, il est inaccessible en sa
passée du Sauveur, et voyant sa grandeur pré hauteur et incomparable en sa majesté : il est en
sente , la première sera la conviction de leur folie , nous, et nous ne pouvons l'atteindre. C'est pour
et la seconde en sera la condamnation. Cependant quoi l'Ecriture nous dit si souvent qu'il est plus
ce même Sauveur laissant ces heureux et ces for- haut que les cieux et plus profond que les abîmes;
tunés , auxquels on applaudissoit sur la terre ; dans qu'il est caché en lui-même par sa propre lumière,
la foule des. malheureux , il tournera sa divine et que « toutes les créatures sont comme un rien
face, au petit nombre de ceux qui n'auront pas » devant sa face: » Omnes genies quasi non
rougi de sa pauvreté , ni refusé de porter sa croix. sint, sic sunt coram co, et quasi nihihim et
Venez, dira-t-il , mes chers compagnons , entrez inane reputatœ sunt ci (/i., xL. 17. ).
en la société de ma gloire , jouissez de mon ban Le docte Tertullien , écrivant contre Marcion ,
quet éternel. nous explique cette vérité par ces magnifiques
Apprenons donc , mes frères, à aimer la pau paroles : Summum magnum ipsd sud marjni-
vreté de Jésus ; soyons tous pauvres avec Jésus- tudine solitudinempossidens , unicum est (2).
Christ. tJui est-ce qui n'est pas pauvre en ce Les expressions de notre langue ne reviennent
monde, l'un en santé, l'autre en biens , l'un en pas à celles de ce grand homme ; mais disons
honneur , et l'autre en esprit ? Tout le monde est après lui. comme nous pourrons, que Dieu étnnt
pauvre; aussi n'est-ce pas ici que les biens abon grand souverainement, il est par conséquent
dent ; c'est pourquoi le monde pauvre en effets ne unique, et qu'il se fait par son unité une auguste
débite que des espérances ; c'est pourquoi tout solitude, parce que rien ne peut l'égaler ni l'at
le monde désire , et tous ceux qui désirent sont teindre , ni en approcher, et qu'il est de tous côtés
pauvres et dans le besoin. Aimez cette partie de inaccessible.
la pauvreté qui vous est échue en partage , pour Plus a fond : il n'y a point de grandeur en la
vous rendre semblables à Jésus-Christ; et pour ces créature qui ne se démente par quelque endroit,
richesses que vous possédez, partagez-les avec qui soit soutenue de toutes parts; et tout ce qui
Jésus-Christ. Compatissez aux pauvres, soulagez s'élève d'un côté s'abaisse de l'autre. Celui-là est
les pauvres ; et vous participerez aux bénédictions relevé en puissance, mais médiocre en sagesse :
que Jésus a données a la pauvreté. Chrétiens , au cet autre aura un grand courage , mais qui sera
nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ , « qui étant mal secondé parla force de son esprit ou par celle
» si riche par sa nature, s'est fait pauvre pour l'a- de son corps. La probité n'est pas toujours avec
» mour de nous, pour nous enrichir par sa pau- la science, ni la science avec la conduite. Enfin,
»vreté(2. Cor., vm. 9.), » détrompons-nous sans faire ici le dénombrement de ces infinis mé
des faux biens du monde. Comprenons que la langes, par lesquels les hommes sont inégaux à
crèche de notre Sauveur a rendu pour jamais
> Ce fragment renferme le morceau du sermon sur la
toutes nos vanités ridicules. Oui certainement, ô Nativité, qui s'est trouvé si semblable dans la ptupart de
mon Seigneur Jésus-Christ , tant que je concevrai ses parties, à cetui qu'on vient de lire : nous le donnons
bien votre crèche, vos saintes humiliations, les ici comme essentiellement liè au sermon qui précède, et
apparences du siècle ne me surprendront point pouvant servir à compléter les matières qui en font le
sujet. Edit. de Dêfurii.
par leurs charmes, elles ne m'éblouiront point ' Ex defectinne œimili solitmlinem ttiiamdam ac singtt-
par leur vain éclat ; et mon cœur ne sera touché lurttate printiimlite xnœ poxnldcm, unicum est. Telles
que de es richesses inestimables , que votre glo sont les paroles de Tertullien , ativ. Marcios., lib. i. m. 4 ,
que Tossuet a mises en marge de son manuscrit , et qu'il a
rieuse pauvreté nous a préparées, dans la félicité converties en celles qu'il rapporte ici, sans doute pour
éternelle. Amen. rendre pins claire la pensée de l'auteur. Etlit. dc Difilris.
I22 SUR LA NATIVITÉ
eux-mêmes, il n'y a personne qui ne voie que même : Unde cecidit, inde dejecit (S. Acc,
l'homme est un composé de pièces très inégales : Serm.CL\i\.n. 8, tom.y.col. 788.). Etant Jonc
qui ont leur fort et leur foible : il n'y a rien de si abattu par son propre orgueil, il nous a entraînés
fort qui n'ait son foible : il n'y a rien de si haut en nous renversant dans le même sentiment dont il
qui ne tienne au plus bas par quelque endroit. est poussé. Superbes aussi-bien que lui, [nous vou
Dieu seul est grand en tous points, parce qu'il lons nous] égaler à Dieu avec lui. L'homme
possède tout en son unité, parce qu'il est tout par son orgueil a voulu se faire Dieu ; et pour
parfait, et en un mot tout lui-même. Singulier guérir cet orgueil Dieu a voulu se faire homme.
en toutes choses, et seul à qui on peut dire : 0 Saint Augustin définit l'orgueil une perverse
Seigneur! qui est semblablcà vous (Exod., xv. 1 1 .)? imitation de la nature divine (de Civ. Dei, lib.
profond en vos conseils, terrible en vos jugements, xix. c. xn. tom. vu. col. 556.). [Car il y a] des
absolu en vos volontés, magnifique et admirable choses où il est permis d'imiter Dieu. Il est vrai
en vos œuvres. C'est ce que veut dire Tertullien qu'il est excité à jalousie, lorsque l'homme se
par cette hautesolitude en laquelle il fait consister veut faire Dieu et entreprend de lui ressembler;
la perfection de son être. mais il ne s'offense pas de toute sorte de ressem
Le mystère de cette journée nous apprend que blance : au contraire il y a de ses attributs dans
Dieu est sorti de cette auguste et impénétrable lesquels il nous commande de l'imiter. Considérez
solitude. Quand un Dieu s'est incarné, l'Unique sa miséricorde, dont le psalmisteaécrit « qu'elle
s'est donné des compagnons, l'Incomparable s'est » surpasse ses autres ouvrages (Ps., cxliv. 9.) ; »
fait des égaux, l'Inaccessible s'est rendu palpable il nous est ordonné de nous conformer à cet admi
à nos sens : « il a paru parmi nous, » et comme rable modèle : Estote mitericordes sicut et
un de nous sur la terre : /;'/ habitant in nobis Pater vester misericors est (Luc., vi. 36.) :
(JuAN., I. 14.). « Soyez miséricordieux comme votre Père est
Encore qu'il soit éloigné par tous ses divins » miséricordieux. » Dieu est patient sur les pé
attributs, il descend quand il lui plait par sa cheurs, et les iiivii.ini à se convertir, il fait luire
bonté, ou plutôt il nous élève. Il fait ce qu'il veut en attendant son soleil sur eux , et prolonge le
de ses ouvrages : et comme, quand il lui plaît, il temps de leur pénitence. Il veut que nous nous
les repousse de lui jusqu'à l'infmi et jusqu'au montrions ses enfants , en imitant cette patience
néant, il sait aussi le moyen de les associer à lui- à l'égard de nos ennemis : Ut sitis filii Patris
même d'une manière incompréhensible, au-delà vestri (Mattii., v. 45.) : « Afin que vous soyez
do ce que nous pouvons et croire et penser. Car » les enfants de votre Père. « Il est saint : et encore
étant infmiment bon, il est infiniment communi- que sa sainteté semble être entièrement incommu-'
catif, infiniment unissant; de sorte qu'il ne faut nicable, il ne se fâche pas néanmoins que nous
pas s'étonner qu'il puisse unir la nature humaine osions porter nos prétentions jusqu'à l'honneur
à sa personne divine. Il peut élever l'homme autant de lui ressembler dans ce merveilleux attribut ;
qu'il lui plait, et jusqu'à être avec lui la même au contraire il nous le commande : Sancti estote,
personne. Kt il n'y a rien en cette union qui soit quia ego sanctus sum (Levit.,x\. 44.) : « Soyez
indigne de lui ; parce que , comme dit le grand » saints, parce que je suis saint'. » Ainsi vous
saint Léon, « en prenant la nature humaine, il pouvez le suivre dans sa vérité, dans sa fidélité
a élève ce qu'il prend , et il ne perd point ce qu'il et dans sa justice. Quelle est donc celte ressem
» communique : » El nostra suscipiendo pro- blance qui lui cause de la jalousie? C'est que nous
vehit, et sua communicando non perdit. Par- lui voulons ressembler dans l'honneur de l'indé-
là il témoigne son amour, il exerce sa munificence pendancc,en prenant notre volonté pour loi souve
et conserve sa dignité : Et nostra suscipiendo raine, comme lui-mêmen'a point d'autre loi que
provehit, et stia communicando non perdit sa volonté absolue. C'est là le point délicat, c'est
(Serm. \s.,deNat. cap. m.). là qu'il se montre jaloux doses droits, et repousse
Encore plus avant : l'orgueil est la cause de avec violence tous ceux qui veulent ainsi attenter
notre ruine. Le genre humain est tombé par l'im à la majesté de son empire. Soyons des dieux, il
pulsion de Satan. Comme un grand bâtiment qu'on nous le permet, par l'imitation de sa sainteté, de
jette par terre, en accable un moindre sur lequel sa justice, de sa vérité, de sa patience, de sa mi
il tombe; ainsi cet esprit superbe en tombant du séricorde toujours bienfaisante. Quand il s'agira
ciel est venu fondre sur nous, et nous a entraînés de puissance, tenons-nous dans les bornes d'une
après lui dans sa ruine. Il a imprimé en nous un créature, et ne portons pas nos désirs à une res
mouvement semblable à celui qui le précipite lui- semblance 5i dangereuse,
DE NOTRE-SEIGNEUR. 12
Voilà , mes Sœurs , la règle immuable que nous en quelque sorte par l'humilité ; « afin , dit saint
devons suivre pour imiter Dieu. Mais, ô voies » Augustin, que l'homme qui méprise cette vertu,
corrompues des enfants d'Adam ! ô étrange cor » qui l'appelle simplicité et bassessc,quandilla voit
ruption du cœur humain ! nous renversons tout » dans les autres hommes, ne dédaignât pas de la
l'ordre de Dieu. Nous ne voulons pas l'imiter dans » pratiquer, quand il la voit dans un Dieu {In
les choses où il se propose pour modèle, nous en Ps. xxxm., Enarr. i. ». 4, tom. iv. col. 210.). »
treprenons de le contrefaire dans celles où il veut Et hoc vobis signum. O homme, tu n'as fait
être unique et inimitable , et que nous ne pouvons que de vains efforts pour t'élever et te faire grand :
prétendre sans rébellion. C'est sur cette souveraine tu peux bien Remporter, mais non t'élever; tu
indépendance que nous osons attenter ; c'est ce peux bien t'enfler, mais non l'agrandir : viens
droit sacré et inviolable que nous affectons par chercher dans ce Dieu -Homme, dans ce Dieu
une audace insensée. Car comme Dieu n'a rien au- enfant , dans ce Sauveur qui nait aujourd'hui , la
dessus de lui qui le règle et qui le gouverne, solide élévation et la grandeur véritable D'où
nous voulons être aussi les arbitres souverains de vient qu'un Dieu se fait homme? pour nous faire
notre conduite; afin qu'en secouant le joug, en approcher de lui, traiter d'égal avec lui. C'est
rompant les rênes, et rejetant le frein du com pourquoi saint Augustin attribue la cause du mys
mandement, qui retient notre libertéc égarée, tère de l'Incarnation « a une bonté populaire : »
nous ne relevions point d'une autre puissance, et Populari quâdam clementiâ (S. Aie, contra
soyons comme des dieux sur la terre. Et n'est-ce Acaà. lib. ut. ». 42, tom. i. col. 294.). De
pas ce que Dieu lui-même reproche aux superbes, même qu'un grand orateur plein de hautes con
sous l'image du Roi de Tyr? Ton cœur, dit-il, ceptions, pour se rendre populaire et intelligible,
s'est élevé , et tu as dit : Je suis un Dieu , et « Tu se rabaisse par un discours simple à la capacité des
» as mis ton cœur comme le cœur d'un Dieu : » esprits communs : comme un grand environné
Dedisti cor tuum quasi cor Dei (Ezf.cii., d'un éclat superbe qui étonne le simple peuple,
xxviii. 2.). Tu n'as voulu ni de règle, ni de dé et ne lui permet pas d'approcher, se rend popu
pendance, tu as marché sans mesure , et tu as laire et familier par une facilité obligeante , qui
livré ton cœuremportéà tes passions indomptées. sans affoiblir l'autorité , rend lu bonté accessible :
Tu as aimé , tu as haï , selon que te poussoient tes ainsi la sngesse incréée, ainsi la majesté souveraine
désirs injustes : et tu as fait un funeste usage de ta se dépouille de son éclat, de son immensité et de
liberté par une superbe transgression de toutes les sa puissance pour se communiquer aux mortels,
lois. Ainsi notre orgueil aveugle nous remplissant et relever le courage et les espérances de notre
de nons-mêmes, nous érige en de petits dieux. nature abattue. Approchez donc, ô fidèles, de
£h bien ! ô superbe , ô petit dieu , voici le grand ce Dieu enfant. Tout vous est libre, tout vous est
Dieu vivant qui s'abaisse pour te confondre. ouvert.
L'homme se fait Dieu par orgueil, et Dieu se fait
homme par condescendance. L'homme s'attribue SECOND SERMON
faussement la grandeur de Dieu, et Dieu prend SUR LE MYSTÈRE
véritablement le néant de l'homme.
Mais voici encore un nouveau secret de la mi DE LA NATIVITÉ DE NOTRE-SEIGNEUR,
séricorde divine. Elle ne veut pas seulement con
PRÊCHÉ t>\\s I.'EGI.ISE CATUÉDD.AI.E
fondre l'orgueil , elle a assez de condescendance
DE MEAUx, EW 1U91 '.
pour vouloir en quelque sorte le satisfaire. Elle
veut bien donner quelque chose à cette passion Caractères du Messie promis. Trois sortes de con
tradictions auxquelles il est en butte, même parmi
indocile, qui ne se rend jamais tout-ii-fait. L'homme
les chrétiens et dans l'Eglise.
avoit osé aspirer à l'indépendance divine : on ne
peut le contenter en ce point ; le trône ne se par
tage pas : la majesté souveraine ne peut souffrir Celui-ci , cet enfant qui vient de naître , dont
ni d'égal ni de compagnon. Mais voici un conseil les anges célèbrent la naissance , que les bergers
de miséricorde qui sera capable de le satisfaire. ' Ce sermon n'est il proprement parler que l'abrégé de
L'homme ne peut devenir indépendant ; Dieu veut cetui que Hossiiet avoit prononcé : nous ne l'avons point
bien devenir soumis. Sa souveraine grandeur ne écrit île la main <ic l'auteur, mais seulement de celle de
souffre pas qu'il s'abaisse , tant qu'il demeurera M. Ledieu , son secrelaire , à qui il le dicta après l'avoir
prêche, comme nous l'apprend la note suivante mise en
dans lui-même ; cetle nature infiniment abondante tête du manuscrit. « Cetle copie laite de ma main est l'ori-
ne refuse pas d'aller à l'emprunt , pour s'enrichir » ginul méuic du sermon dont l'auteur n'avoil rien ecrit,
124 SUR LA NATIVITÉ
viennent adorer dans sa crèche , que les Mages » une pierre de scandale, et quiconque croit en
viendront bientôt rechercher des extrémités de » lui ne sera point confondu (Rom., ix. 33. ). »
l'Orient, que vous verrez dans quarante jours Le voilà donc tout ensemble , et le fondement de
presenté au temple, et mis entre les mains du l'espérance , et le sujet des contradictions du
saint vieillard Siméon : « Cet enfant, dis -je, est genre humain. Mais il faut encore écouter le
» établi pour la ruine et pour la résurrection de prince des apôtres : « C'est ici, dit-il ( 1. Petr.,
» plusieurs dans Israël ( Luc, u. 34, 35. ),» non- » u. 6 , 7. ), la pierre de l'angle, la pierre qui
seulement parmi les gentils , mais encore dans le » soutient et qui unit tout l'édifice; et quiconque
peuple de Dieu et dans l'Eglise qui est le vrai » croit en celui qui est figuré par cette pierre, ne
Israël ; « et pour être en butte aux contradie- » sera point confondu. » Mais c'est aussi une
» lions ; et votre âme sera percée d'une épéc : » pierre d'achoppement et de scandale , qui fait
et tout cela se fera, « afin que les pensées que tomber ou qui met en pièces tout ce qui se heurte
» plusieurs tiennent cachées dans leurs cœurs, contre elle. Mais il faut que les disciples se taisent
» soient découvertes. » quand le maître parle lui-même. C'est Jésus-Christ
La religion est un sentiment composé de qui répond aux disciples de saint Jean-Baptiste:
crainte et de joie : elle inspire de la terreur à « Bienheureux sont ceux , dit-il , à qui je ne suis
l'homme, parce qu'il est pécheur; elle lui in » pas une occasion de scandale (Mattii., xi. 6.). »
spire de la joie , parce qu'il espère la rémission Quoique je fasse tant de miracles , qui font voir
de ses péchés : elle lui inspire de la terreur, au genre humain que je suis le fondement de son
parce que Dieu est juste; et de la joie, parce espérance , on est cependant trop heureux quand
qu'il est bon. Il faut que l'homme tremble et qu'il on ne trouve point en moi une occasion de se
soit saisi de frayeur , lorsqu'il sent en lui-même scandaliser : tant le genre humain est corrompu ,
tant de mauvaises inclinations; mais il faut qu'il tant les yeux sont foibles pour soutenir la lu
se réjouisse et qu'il se console, quand il voit ve mière, tant les cœurs sont rebelles à la vérité1 Et
nir un Sauveur et un médecin pour le guérir. pour porter celte vérité jusqu'au premier prin
C'est pourquoi le psalmiste chantoit : « Réjouis- cipe, c'est Dieu même qui est primitivement
« sez vous devant Dieu avec tremblement ( Ps.,u. eu ruine et en résurrection au genre humain ; car
» 1 1 . ) : » réjouissez-vous par rapport à lui, mais s'il est le sujet des plus grandes louanges , il est
tremblez par rapport à vous ; parce qu'encore aussi en butte auxplus grands blasphèmes. Et cela
que par lui-même il ne vous apporte que du c'est un effet comme naturel do sa grandeur parce
bien , vos crimes et votre malice pourront peut- qu'il faut nécessairement que la lumière qui éclaire
être l'obliger à vous faire du mal. C'est donc les yeux sains , éblouisse et confonde les yeux
pour cette raison que Jésus-Christ est établi non- malades. Et Dieu permet que le genre humain se
seulement pour la résurrection , mais encore partage sur son sujet, afin que ceux qui le ser
pour la ruine de plusieurs en Israël. Et vous ne vent, en voyant ceux qui le blasphèment, rc-
trouverez pas mauvais que j'anticipe ce discours connoissent la grâce qui les discerne , et lui aient
prophétique du saint vieillard Siméon pour vous l'obligation de leur soumission. C'étoitdoncen Jé
donner une idée parfaite du mystère de Jésus- sus-Christ un caractère de divinité d'être en butte
Christ qui naît aujourd'hui. aux contradictions des hommes , d'être en ruine
C'étoit un des caractères du Messie promis à aux uns , et en résurrection aux autres. Et pour
nos pères, d'être tout ensemble, et un sujet de con entrer plus profondément dans un si grand m ys-
solation et un sujet de contradiction ; une pierre tère , je trouve que Jésus-Christ est une occasion
fondamentale sur laquelle on doit s'appuyer, et de contradiction et de scandale ; dans les trois
une pierre d'achoppement et de scandale contre principaux endroits par lesquels il s'est déclaré
laquelle on se heurte et on se brise. Les deux notre Sauveur : dans l'état de sa personne, dans la
princes des apôtres nous ont appris unanimement prédication de sa doctrine, dans l'institution de ses
cette vérité. Saint Paul, dans l'épitre aux Ro sacrements. Qu'est-ce qui choque dans l'état de sa
mains : « Cette pierre, [dit-il], sera pour vous personne ? sa profonde humiliation. Qu'est-ce qui
choque dans sa prédication et dans sa doctrine?
» ct qu'il me tiirta depuis à Versailles en deux ou trois soi-
» rées, pour Jouarre, où il l'avoit promis. Il l'y envoya en sa sévère et inexorable vérité. Qu'est-ce qui cho
» elTcl à madame de Lusancy Sainte-Hélène , religieuse , que dans l'institution de ses sacrements? je le
» avec la lettre qu'il tui écrivit de Versailles le 8 janvier dirai pour notre confusion, c'est sa bonté et sa
» IU92, la chargeant de renvoyer cet original fait pour
» elle, quand elle en auroit pris copie. J'ai laleltrc partant miséricorde même.
» de cet envoi. » Btill. tle Déforis.
DE NOTRE-SEIGNEUR. 125
PREMIER POINT. verunt intelligentid , tantùm superbiâ reees-
« Au commencement le Verbe étoit ; et le serunt, dit excellemment saint Augustin (contra
» Verbe étoit en Dieu, et le Verbe étoit Dieu. JuLiAN.,/i'6. iv. cap. in. tom. x. col. 503.).
» Touleschosesontétéfailesparlui(JoAx.,i. 1.). » Mais, direz-vous, on leur prèchoit la résur
Ce n'est pas là ce qui scandalise les sages du rection de Jésus-Christ et son ascension triom
monde : ils se persuadent facilement que Dieu fait phante dans les cicux: ils devoient donc entendre
tout par son Verbe, par sa parole, par sa raison. que ce Verbe, que cette parole, que celte sa
Les philosophes platoniciens, dit saint Augus gesse incarnée étoit quelque chose de grand. Il
tin , admiroient cette parole, et ils y trouvoient est vrai : mais tout le fond de ces grands mys
de la grandeur : que le Verbe fût la lumière qui tères étoit toujours un Dieu [fait homme ; c'étoit
éclairoit tous les hommes qui venoient au monde ; un homme qu'on élevoitsi haut; c'étoit une chair
que la vie fût en lui comme dans sa source , d'où humaine et un corps humain qu'on plaçoit au
elle se répandoit sur tout l'univers et principale plus haut descieux. C'est ce qui leur paroissoit
ment sur toutes les créatures raisonnables. Ils indigne de Dieu ; et quelque haut qu'il montât
ctoient prêts à écrire en caractères d'or ces beaux après s'être si fort abaissé, ils ne trouvoient pas
commencements de l'évangile de saint Jean '. Si que ce fût un remède à la dégradation qu'ils s'i-
le christianisme n'eut eu à prêcher que ces grandes maginoient dans la personrie du Verbe fait chair.
et augustes vérités, quelque inaccessible qu'en C'est par-là que cette personne adorable leur de
fût la hauteur, ces esprits, qui se piquoient d'ê vint méprisable et odieuse : méprisable , parce
tre sublimes, se scroient fait un honneur de les qu'elle s'étoit abaissée; odieuse, parce qu'elle les
croire et de les établir ; mais ce qui les a scan obligeoit de s'abaisser à son exemple. C'est ainsi
dalisés , c'est la suite de cet évangile. « Le Verbe qu'il a été établi pour la ruine de plusieurs : Po-
» a été fait homme ; » et , ce qui paroît encore situs in ruinam. Mais en même temps il est
plus foible , « Le Verbe a été fait chair ( Ibid., aussi la résurrection de plusieurs; parce que,
» 14.) : » ils n'ont pu souffrir que ce Verbe, pourvu qu'on veuille imiter ses humiliations, on
dont on leur donnoit une si grande idée , fût des apprendra de lui à s'élever de la poussière. Humi
cendu si bas. La parole de la croix leur a été une liez-vous donc , âmes chrétiennes , si vous vou
folie encore plus grande. Le Verbe né d'une lez vous relever avec Jésus-Christ.
femme ; le Verbe né dans une crèche , pour en Mais, ô malheur! les chrétiens ont autant de
venir enfin à la dernière humiliation du Verbe peine à apprendre cette humble leçon, qu'en ont
expirant sur une croix : c'est ce qui a révolté ces eu les sages et les grands du monde. Loin d'imi-
esprits superbes. Car ils ne vouloient point com ler Jésus-Christ, dont la naissance a été si hum
prendre que la première vérité qu'il y eût à ap ble, chacun oublie la bassesse de la sienne. Cet
prendre à l'homme, que son orgueil avoit perdu, homme qui s'est élevé par son industrie , et peut-
étoit de s'humilier. Il falloit donc qu'un Dieu , être par ses crimes , ne veut pas se souvenir dans
qui venoit pour être le docteur du genre humain, quelle pauvreté il étoit né. Mais ceux qui sont
nous apprit à nousabaisscr, et que le premier pas nés quelque chose dans l'ordre du monde , son
qu'il falloit faire pour être chrétien , c'étoit d'être gent-ils bien quel est le fond de leur naissance?
humble. Mais les hommes enflés de leurs vaines combien elle a été foible , combien impuissante
sciences, n'étoient pas capables de faire un pas si et destituée par elle-même de tout secours? Se
nécessaire." Autant qu'ils s'approchoient de Dieu souviennent-ils de ce que disoit, en la personne
» par leur intelligence, autant s'en éloignoient- d'un roi, le divin auteur du livre de la Sagesse?
» ils par leur orgueil : » Quantùm propinqua- « Je suis venu au monde en gémissant comme
» les autres ( Sap. , vu. 3. ). » De quoi donc se
• Qiiod initiura saneli Evangêlii , cui nomen est secun- peut vanter l'homme qui vient au monde, puis
dùm Joanncm, quidam Platonicus, si>'ul à sanclo sene qu'il y vient en pleurant , et que la nature ne lui
Simpficiano, qui postcà Mediolancnsi ccclesiro pra.sedit inspire point d'autres pressentiments dans cet
episcoui>s, solebamus audirc , aurcis littcris conscriben-
dum.pt per onmes ccclesias in locis cminentissimis pro-
état , que celui qu'il a de ses misères ! Entrons
ponendum esse dicebat. Socl ideô viluit superbis Deus illo donc dans de profonds sentiments de notre bas
magister, quia Verbum atro faclnm rvï, et habitavit in sesse ; et descendons avec Jésus-Christ , si nous
tfjbis : ut paru>n sit miscris quod fpgrotant , nisi se in ipsâ voulons monter avec lui. « Il est monté, dit
eciam irg>itudine extollant, et de medicinâ qut sanari
poterant , crubescant. .Non enim hoc faeiunt ut origantur,
» saint Paul ( Ephes., iv. 9 , 10.) , au plus haut
s'il ut eadendo gravi ùs aITligantur. S. Ate, de Civit. Dci, » des cieux, parce qu'il est auparavant descendu au
tib. x. cap. vxix. tom. vu. cot. 265. » plus profond des abîmes. » Ne descendons pas
I26 SUR LA NATIVITÉ
seulement avec lui dans une humble reconnois- la loi , qui , sous prétexte d'observer les plus pe
sance des infirmités et des bassesses de notre na tits commandements avec une exactitude surpre
ture ; descendons jusqu'aux enfers, en confes nante, violoient les plus grands. Et ce qui lésa
sant que c'est de là qu'il nous a tirés : et non-seu soulevés contre le Fils de Dieu , c'est ce qu'il a
lement des enfers où étoient les âmes pieuses dit lui-même en un mot: « Jesuis venu au monde,
avant sa venue , ou des prisons souterraines où » comme la lumière ; et les hommes ont mieux
étoient les âmes imparfaites qui avoient autrefois » aimé les ténèbres que la lumière , parce que
été incrédules ; mais du fond même des enfers où » leurs œuvres étoient mauvaises (Joax., ni. 19).
les impies, où Gain, où le mauvais riche étoient (l'est pourquoi Jésus a été, plus que Mo'isc,
tourmentés avec les démons. C'est jusque là qu'il plus que Jérémie , plus que tous les autres pro
nous faut descendre, jusque dans ces brasiers ar phètes , un objet de contradiction , de murmure
dents, jusque dans ce chaos horrible et dans ces et de scandale à tout le peuple. « C'est un pro-
ténèbres éternelles, puisque c'est là que nous se » phète, ce n'en est pas un : c'est le Christ; le
rions sans sa grâce. Anéantissons à son exemple » Christ peut-il venir de Nazareth ? peut-il venir
tout ce que nous sommes. Car considérons, mes » quelque chose de bon de Galilée (Ibid., vu. 40,
bien-aimés , qu'est-ce qu'il a anéanti en lui-même. » 4 1 .) ? Quand le Christ viendra, on ne saura d'où
« Comme il étoit , dit saint Paul (Philip. , H. » il vient (Ibid., 27. ); mais nous savons d'où
» 6 , 7. ), dans la forme et la nature de Dieu, » vient celui-ci-( Ibid , Ix. 29.). C'est un blasplié-
» il n'a pas cru que ce fût à lui un attentat de se » matcur et un impie qui se fait égal à Dieu
» porter pour égal à Dieu ; mais il s'est anéanti « (Ibid., x. 33. ) , qui enseigne à violer le jour
» lui-même en prenant la forme d'esclave, ayant u du sabbat ( Ibid., ix. ic. ). C'est un samaritain
» été fait semblable aux hommes. » Ce n'est » et un schismalique ( Ibid., vm. 48.) ; c'est un
donc pas seulement la forme d'esclave qu'il a » rebelle et un séditieux, qui empêche de payer
comme anéantie en lui-même ; mais il a anéanti » le tribut à César (Luc., xxm. 2.); c'est un
autant qu'il a pu , jusqu'à la forme de Dieu , en » homme de plaisir et de bonne chère , qui aime
la cachant sous la forme d'esclave , et suspen u les grands repas des pu blicains et des pécheurs
dant , pour ainsi parler , son action toute-puis « ( Mattii., xi. 19. ) ; il est possédé du malin es-
sante et l'effusion de sa gloire ; poussant l'obéis u prit , et c'est en son nom qu'il délivre les possé-
sance jusqu'à la mort , et jusqu'à la mort de la » dés (Ibid., xii. 24.). » En un mot, c'est un
croix (Ibid. 8. ) ; la poussant jusqu'au tombeau, trompeur , c'est un imposteur ; ce qui enfermoit
et ne commençant à se relever que lorsqu'il fut le comble de tous les outrages, et ce qui fait aussi
parvenu à la dernière extrémité de la bassesse. qu'on lui préfère un voleur de grand chemin et
Ne songeons donc à nous relever non plus que un assassin. Lequel des prophètes a été en butte
lui , que lorsque nous aurons goûté son ignomi à de plus étranges contradictions ? Il le falloit
nie dans toute son étendue , et que nous aurons ainsi, puisque portant aux hommes plus près que
bu tout le calice de ses humiliations. Alors il ne n'avoit fait aucun des prophètes , et avec un éclat
nous sera pas en ruine , mais en résurrection , en plus vif, la vérité qui les condamnoit , il falloit
consolation et en joie. qu'il soulevât contre lui tous les esprits jusqu'aux
derniers excès: c'est pourquoi la rébellion n'a ja
SECOND POINT. mais été portée plus loin. Il fait des miracles que
Mais pour nous jeter -dans ces profondeurs , jamais personne n'avoit faits, et il ne laissoit au
laissons-nous confondre par la vérité de sa doc cune excuse à l'infidélité des hommes. Mais plus
trine. C'est la seconde source des contradictions la conviction étoit manifeste , plus le soulèvement
qu'il a eu à essuyer sur la terre. Il n'a eu à y trou devoit être brutal et insensé. Car voyez jusqu'où
ver que des pécheurs, et il sembloit que des pé ils portent leur fureur : il avoit ressuscité un mort
cheurs ne devoient non plus s'opposer à un Sau de quatre jours en présence de tout le peuple : et
veur, que des malades à un médecin. Mais c'est non-seulement c'est ce qui les détermine à le faire
qu'ils étoient pécheurs, et cependant qu'ils n'é- mourir, mais ils veulent faire mourir avec lui
toient pas humbles. Toutefois qu'y avoit-il de celui qu'il avoit ressuscité, afin d'ensevelir dans
plus convenable à un pécheur que l'humilité, et un même oubli, et le miracle, et celui qui en étoit
l'humble aveu de ses fautes? c'est ce que Jésus- l'auteur, et celui qui en étoit le sujet; parce
Christ n'a pu trouver parmi les hommes. Il a qu'encore qu'ils sussent bien que Dieu , qui avoit
trouvé des pharisiens pleins de rapines , d'impu fait un si grand miracle, pouvoit bien le réitérer
retés et de corruption ; il a trouve des docteurs de quand il voudroit, ils osoientbien espérer qu'il


DE NOTRE-SEIGNEUR. 127
ne le voudrait pas faire, ni renverser si souvent dernière extrémité ; c'est a cause « qu'il se livrait
les lois de la nature. Voilà jusqu'où ils poussent » à l'injustice, » comme dit l'apôtre saint Pierre
leurs complots; et jamais la vérité n'avoit été ( l . Petr., ii. 23. ) ; qu'il se laissoit frapper impu
plus en butte aux contradictions, parce que ja nément, comme un agneau innocent se laisse
mais elle n'avoit été plus claire , ni plus convain tondre , et se laisse même mener à l'autel , pour
cante, ni, pour ainsi parler, plus souveraine. y être égorgé comme une victime; c'est que s'il
C'est donc alors que les pensées, que plusieurs fait des miracles, c'est pour faire du bien à ses
teooient cachées dans leurs cœurs, furent décou ennemis, et non pas pour empêcher le mal qu'ils
vertes. Et quelle fut la noire pensée qui fut alors lui vouloient faire. C'est de là qu'est venu le
découverte ? que l'homme ne peut souffrir la vé grand scandale que le monde a vu arriver dans
rité ; qu'il aime mieux ne pas voir son péché pour Israël , à l'occasion de Jésus-Christ. Mais voici ,
avoir occasion d'y demeurer, que de le voir et dans le vrai Israël et dans l'Eglise de Dieu , le
le reconnoitre pour être guéri : et en un mot que grand scandale. Parce que, dans l'institution de
le plus grand ennemi qu'ait l'homme , c'est ses sacrements , Jésus-Christ n'a point voulu
l'homme même. Voilà cette secrète et profonde donner de bornes à ses bontés ; les chrétiens n'en
pensée du genre humain , qui devoit être révélée donnent point à leurs crimes. On a reproché au
à la présence de Jésus-Christ et à sa lumière. Ut Sauveur l'efficace toute-puissante de son baptême,
revelentur ex multis cordibus cogitatiunes. où tous les crimes étoient également expiés; et
Prenez donc garde, mes frères, de ne pas imi Julien l'Apostat a bien osé dire que c'étoit inviter
ter ces furieux. Tu t'enfonces dans le crime, mal le monde à faire mal (apud S. Cvml. Alex.
heureux pécheur; et à mesure que tu l'y enfonces, lib. vu. contr. Jcl. totn. vi. p. 245. ) : mais la
les lumières de ta conscience s'éteignent ; et cette clémence du Sauveur ne s'en tient pas là. Nova-
parolede Jésus-Christ s'accomplitencore: « Vous tien et ses sectateurs en ont eu honte : ils ont
» voulez me faire mourir , parce que ma parole tâché de renfermer la miséricorde du Sauveur
» ne prend point en vous (Juan., viii. 37.).» dans le baptême, ôtant tout remède à ceux qui
Les lumières de ta conscience, et cette secrète n'avoient pas profité de celui-là. L'Eglise les a
persécution qu'elle te fait dans ton cœur , ne t'é condamnés, et la miséricorde qu'elle prêche est
meuvent pas ; pour cela tu les veux éteindre : les si grande , qu'elle ouvre encore une entré* pour
vérités de l'Evangile le sont un scandale ; tu le salut à ceux qui ont violé la sainteté du bap
commences à les combattre , non point par rai tême, et souillé le temple de Dieu en eux-mêmes.
son , car tu n'en as point , et « les témoignages de Restreignons-nous donc du moins , et ne donnons
» Dieu sont trop croyables ( Ps., xcn. 7.) ; » mais qu'une seule fois la pénitence , comme on faisoit
par paresse, par aveuglement, par fureur. Il n'y dans les premiers temps. Non , mes frères, la mi
a plus devant tes yeux et dans le fond de ton cœur séricorde de Jésus-Christ va encore plus loin : il
qu'une petite lumière, et sa foiblesse fait voir n'a point mis de bornes à la rémission des péchés.
qu'elle n'est plus en toi que pour un peu de temps: Il a dit, sans restriction : « Tout ce que vous
Adhuc modicum lumenin vobis est (Joan., xn. » remettrez, tout ce que vous délierez ( M attii.,
35. ) : « La lumière est encore en vous pour un »xvi. 29; et xviii. 18. ) » lladità tous ses mi
» peu de temps. « Au reste, mon cher frère, nistres, en la personne de saint Pierre : « Vous
c'est Jésus-Christ qui te luit encore , qui le parle » pardonnerez non seulement sept fois, maisjus-
encore par ce foible sentiment : inarche donc à la « qu'à sept fois septante fois ( Ibid., 22.). » C'est
faveur de cette lumière, de peur que les ténèbres que le prix de son sang est infini ; c'est que l'effi
ne t'enveloppent : et celui qui marche dans les cace de sa mort n'a point de bornes : et c'est là
ténèbres ne sait où il va (Ibid.); il choppe à aussi le grand scandale qui paraît tous les jours
chaque pas , à chaque pas il se heurte contre la dans Israël : on dit, je pécherai encore, parce
pierre , et tous les chemins sont pour lui des pré que j'espère faire pénitence. Que ce discours est
cipices. insensé ! sans doute faire pénitence, ce n'estautre
chose que se repentir. Quand on croit qu'on se
TROISIÈME POINT. repentira de quelque action , c'est une raison
Mais ce qu'il y a ici de plus étrange , c'est que pour ne la pas faire. Si vous faites cela , dit-on
le dernier sujet du scandale qui a soulevé le tous les jours, vous vous en repentirez. Mais à
monde contre Jésus-Christ , c'est sa bonté. Si l'égard de Dieu, le repentir devient l'objet de
dans le temps de sa passion el dans tout le cours noti'n espérance , et l'on ne craint point de pécher ,
de sa vie, on a poussé les outrages jusqu'à la parce qu'on espère de se repentir un jour. Il fall oit
I28 SUR LA NATIVITÉ
donc encore que celle absurde pensée fut révélée trine apparemment si extravagante. C'est pour
à la venue de Jésus-Christ : Ut revelentur co- quoi Tertullien se vante que les humiliations de
gitationos. Mais, chrétien, tu n'y penses pas son maître, en lui faisant mépriser la honte, l'ont
quand tu dis que tu feras pénitence et que tu te rendu impudent de la bonne sorte, et heureuse
repentiras, et que tu fais servir ce repentir futur ment insensé : Rene impudentem et feliciter
ù ta licence : tu renverses la nalure, tu introduis stultum (de Carn. Chr. n. 5.). Laissez-moi,
un prodige dans le monde. C'est en effet que Ion disoit ce grand homme, quand on lui reprochoit
repentir ne sera pas un repeniir véritable, mais les bassesses du Fils de Dieu , laissez-moi jouir de
une erreur dont tu te flatteras dans ton crime. l'ignominie de mon maître et du déshonneur né
Tremblez donc , tremblez , mes frères, et crai cessaire de notre foi. Le Fils de Dieu est né dans
gnez qu'en abusant de l'esprit de la pénitence une étable ; je n'en ai point de honte, a cause que
pour vous autoriser dans vos péchés, vous ne la chose est honteuse : on a mis le Fils de Dieu
commeiiiez à la lin ce péché contre le Saint-Es dans des langes ; il est croyable , parce qu'il est
prit , qui ne se remet ni en ce monde ni en l'autre. ridicule : le Fils de Dieu est dans une crèche ; je
Car enfin , s'il est véritable qu'il n'y a point de le crois d'autant plus certain , que selon la raison
péché que le sang de Jésus-Christ ne puisse effa humaine il paroit entièrement impossible. Ainsi
cer , et que sa miséricorde ne puisse remettre ; il la simplicité de nos pères se plaisoit d'étourdir les
n'est pas moins véritable qu'il y en aura un qui sages du siècle par des propositions inouïes , dans
ne sera jamais remis : et comme vous ne savez lesquelles ils ne pou voient rien comprendre; afin
pas si ce ne sera point le premier que vous com que toute la gloire des hommes s'évanouissant,
mettrez, et qu'il y a au contraire grand sujelde il ne restât plus d'autre gloire que celle du Fils
craindre que Dieu se lassera de vous pardonner, de Dieu anéanti pour l'amour des hommes. C'est
puisque toujours vous abusez de son pardon , crai à ce Dieu abaissé que je vous appelle. Venez l'a
gnez tout ce que fera une bonté rebutée, qui dorer, chrétiens, autant dans sa foiblessc que
changera en supplices toutes les grâces qu'elle dans sa grandeur ; autant dans sa crèche que dans
vous a faites. Venez contempler tous les mystères son trône. Mais quel seroit notre crime , si ve
du Sauveur , regardez l'endroit par où ils vous nant adorer le Fils , nous manquions de saluer la
peuvent tourner à ruine , et celui par où ils vous divine Mère, qui nous l'a donné par son enfan
peuvent être en consolation et en joie : et au lieu tement , qui nous le nourrit de son lait virginal ,
de regarder sa bonté comme un titre pour l'offen qui nous le conserve par ses soins maternels, et
ser plus facilement , regardez-la comme un motif qui nous obtiendra son secours qui nous est si né
le plus pressant pour enflammer votre amour ; cessaire en celte action , si nous l'en prions avec
afm que passant vos jours dans les consolations zèle , en disant , Ave.
qui accompagnent la rémission des péchés , vous
arriviez au bienheureux séjour, d'où le péché et PENSÉES DÉTACHÉES
les larmes seront éternel lemeni bannies : c'est la
grâce que je vous souhaite avec la bénédiction SUlt LE MÊME SUJETi.
du l'ère , du Fils et du Saint-Esprit : ainsi soit-il.
Les prophètes étoient vaincus par notre ma
EXORDE lice; les docteurs ne prolitoient pas; la loi étoitfoi-
ble et parloit vainement ; les anges mêmes et les
archanges travailloient inutilement au salut des
LE MYSTERE DE LA NATIVITE hommes, dont la volonté ne suivoit pas le bien
où elle étoit excitée. Le créateur est venu lui-
LE KOTRE-SEIGKEUR.
même , non avec éclat ni avec un appareil su
perbe , de peur d'alarmer son serviteur fugitif et
C'étoit une grande entreprise de rendre véné égaré de ses lois ( fuyASann votm» ). Il ne veut
rables par toute la terre Rabaissements du Verbe > Bossuet cite en lèledcccs Pensées l'homélie de Tbéo-
incarné. Jamais chose aucune ne fut attaquée par dote d'Ancyre , sur la naissance du Sauveur-, qui fui tue
des raisonnements plus plausibles. Les Juifs et les dans le concile d'Kphése : il renvoie ptus bas à deux autres
gentils en faisoient le sujet de leurs railleries ; et homélies du même auteur, et par la comparaison que nous
avons faite , nous nous sommes ronvaineus que le tond de
il faut bien que les premiers chrétiens aient eu ces pensées est tiré des trois homélies de Theodote. On les
une fermeté plus qu'humaine, pour prêcher à la trouve au limic 111 des Concites du P. labbe, cot. 988 et
. face du monde avec une telle assurance une doc suiv. Edit, de Déforis.
DE NOTRE-SEIGNEUR. 1-29
pas effrayer sa proie, la proie qu'il vouloit pren Dieu habite dans l'homme plus noble que tout
dre pour son salut. S'il étoit venu noblement , le le reste , que le soleil , etc., parce qu'il est libre ,
monde eût attribué son changement à sa dignité , maitre de soi-même.
à sa puissance , à ses richesses, à son éloquence , Comme celui qui déchire le papier où est écrite
à sa doctrine. Tout est humble , tout est pauvre, la loi du prince, viole sa parole, qui, invio
tout est obscur , méprisable ; afin qu'il paroisse lable par elle-même, est violée et comme dé
que la seule Divinité avoit transformé le monde : chirée dans le corps dont elle s'est revêtue : ainsi
une mère pauvre, une patrie encore plus pauvre; le Verbe de Dieu.
dans une crèche, pour se montrer la pâture Il est venu à son serviteur, non avec la ma
même des animaux irraisonnables : car les Juifs jesté d'un maître ; car il aurait étonné son fugitif ;
étoient plus brutaux que les brutes mêmes. Etant l'attirant par son humilité à la familiarité ; à la
riche, s'est fait pauvre. Condescendance. liberté, en se faisant conserviteur, afin que nous
Une vertu céleste prit la forme d'une étoile, devinssions maîtres.
pour conduire les Chaldéens par une nature qui Le Verbe s'est approprié un corps, se l'est
leur fût connue et familière. Le même qui a at rendu propre, et en ce corps toutes les passions
tiré les Mages fait la solennité présente, non cou de ce corps : il se les est donc appropriées. Il ne
ché dans la crèche, mais posé sur cette table sa faut point dire que Dieu habite en Christ comme
cree. La crèche a enfanté cette table : il a été dans une autre personne ; ni que Christ est adoré,
posé en celle-là , afin qu'il pût être mangé en parce qu'il est uni au Verbe ; ni qu'il est adoré
celle-ci. Cette crèche a représenté cette table avec lui, parce que c'est la même adoration. Il
magnifique. Cette vierge a produit ce nombre in ne faut point séparer par la pensée ni par l'in
nombrable de vierges. La pauvreté de Bethléem telligence le Verhe et le Christ , en les unissant
a bâti ces temples magnifiques. Ces pauvres langes seulement de parole , comme faisoit Nestorius.
ont produit la rémission des péchés. Voyez ce Mais toutes les fois que nous nommons le Verbe,
qu'a produit la pauvreté ; combien elle a en nous devons entendre que l'homme est aussi
gendré de richesses. Pourquoi avez-vous honte de compris sous ce nom : ainsi quand nous nom
sa pauvreté, qui a produit tant de biens inesti mons Jésus , nous y comprenons le Verbe. C'est
mables ? Pourquoi lui ôtez-vous ses plaies , qui ce qui est expliqué passim, mais très bien dans
ont fait la guérison des nôtres? l'homélie de Théodotus.
Nos membres ( membra virginis) qu'il a pris, Parvulus natus est , datus est , Admirabi-
n'ont rien de honteux, puisque Dieu lesa for lis (Is., ix. 6.) : « Un petit enfant nous est né,
més; mais c'est nous qui avons fait outrage à no » un fils nous est donné : il s'appelle l'Admi-
tre nature, en la livrantà nos convoitises. Il n'a » rable : » qui détruit le royaume où il est né, qui
pas méprisé notre nature , quoique nous l'ayons s'en fait un nouveau, de ses ennemis et de ceux
outragée nous-mêmes. qui ne le connoissoient pas , par la croix ; sub-
Dieu accoutumé de paraître aux hommes sous jugant par amour : Deducet te mirabiliter dex-
des formes sensibles. Le feu qui ne brûle point. tera tua ( Ps., xi.iv. 6. ) : « Votre droite vous
Le juge parmi les criminels, qui ne condamne » fera faire des progrès miraculeux et étonnants. »
personne : juge parmi les condamnés, qui n'eu- Consiliarins , Conseiller, qui « renverse tous
voie personne au supplice : juge qui ne juge pas, » les raisonnements humains , et tout ce qui s'é-
mais qui enseigne; qui ne condamne pas, mais « lève avec hauteur contre la science de Dieu : »
qui guérit. La clémence de ce feu mystique qui Consilia destruentes , et omnem allitudinem
pardonne au buisson , figure de la clémence de extollentem se adversùs scientiam Dei (2.
Jésus-Christ. Il éclaire , et ne consume pas ; il Cor., x. 4, 5.). Deus, Fortis : « Dieu, Fort, » qui
brille, et ne brûle pas ; il fait du bien, bien loin de soutient nos foiblesses par les siennes ; « car ce
blesser et de nuire. Dieu ne trouve rien de honteux a qui paroît en Dieu foiblesse est plus fort que la
de ce qui peut donner le salut aux hommes. » force de tous les hommes : » Quod infirmum
La pensée devient intelligible par la parole, est Dei.fortius est hominibus ( 1. Cor., i. 26.)
palpable par l'écriture : ainsi le Verbe. Votre pen Pater futuri simili : « Le Père du siècle fu-
sée ( iiyoi) est votre enfant en quelque sorte; vous « tur : » tout réservé au temps à venir : rien au
l'enfantez une seconde fois , quand vous la ren présent. Princeps pacis : « Le Prince de la
dez sensible : ainsi le Père. La parole que je pro » paix. » Pacem relinquo (Joan., xiv. 27. ) :
nonce en moi se répand sur tous; propre à un « Je vous laisse la paix ; » Pax huic domui .•
chacun comme à tous. « Que la paix soit dans cetle maison ; » Rever
Tome I.
130 SUR LA SAINTE ENFANCE
tetur ad vos ( Mattu., x. 12 , 13. ) : « Votre (TtmvL.,de Spectac. n. 28. ) : «Nos jeux, nos
» paix reviendra à vous ; » Pacetn ei qui longé » fêtes, nos banquets ne sont pas encore prêts »
est, et qui propè ( Is., lvii. 19. ) : « La paix à Laissez-moi achever le temps de mon deuil. La
» ceux qui sont éloignés comme à ceux qui se vie chrétienne, la vie pénitente [est un] deuil
» trouvent proche ; « « la paix qui surpasse toutes spirituel : [nous sommes] consacrés à la mort par
» pensées , qui garde les cœurs et les esprits en le saint baptême. [Le pécheur] déplore la mort,
» Jésus -Christ : » Pax Dei quœ exsuperat non de son époux ni de son père , mais de son
omnem sensum, custodiat corda vestra et âme , la perte de son innocence. Etat de l'Eglise,
intcltigentiasvestras in Christo Jesu (Piulip., est un état de viduité et de désolation : [elle a ]
iv. 7. ). perdu en son époux plus de la moitié d'elle-même.
La chair a été ennoblie et non la divinité dé
gradée. Dieu relève ce qu'il prend et ne perd pas FRAGMENT
ce qu'il communique.
Le grand pape saint Léon ( Serm. xxiv. in
Nativ. Dom., tom. i. pag. 160.), nous enseigne LES MYSTERES DE LA SAINTE ENFANCE
que les œuvres qu'un Dieu Sauveur a accomplies
DE NOTRE-SEIGNEUR ,
pour notre salut, ne sont pas seulement des
grâces, mais des secours; que tout ce qui nous POUR LE DIMANCHE DANS L'OCTAVE DE NOËL.
rachète, nous parle; enfin que tous les mystères
sont des exemples : si bien que le chrétien doit Erant pater ejus et mater mirantes.
imiter tout ce qu'il croit.
Son pire et sa mère étoient étonnés (Luc, u. 33.).
Apparuit gratia Dei : « La grâce de Dieu
» nous a paru. » Dans tous les mystères que Je remarque dans l'Evangile que le caractère
Dieu accomplit pour notre salut , il y a toujours particulier des mystères de la sainte enfance de
trois choses à considérer. Tous les mystères con Jésus-Christ notre Sauveur, c'est d'imprimer
tentent nos désirs par quelque don , dirigent nos dans les âmes par leur profondeur, par leur sim
mœurs par quelque exemple, excitent notre es plicité, par leur sainteté, un étonnement intime
pérance par quelque promesse. (Car tout ce qui et secret des voies inconnues de Dieu et de sa sa
s'accomplit dans le temps a son rapport à la vie gesse cachée. Un enfant naît dans uneétable, pau
future. ) Si bien qu'il faut toujours y considérer vre, inconnu , méprisé ; et toutefois , ô prodige!
la grâce qu'ils nous apportent, les instructions le ciel et la terre s'en remuent, les anges descen
qu'ils nous donnent, la gloire qu'ils nous propo dent, une étoile nouvelle brille , les pasteurs le
sent. L'apôtre n'a rien omis, et conduit successi font connoitre dans Bethléem, les Mages dans
vement les fidèles par tous ces degrés. Apparuit la ville royale, Siméon et Anne dans le temple
gratta Dei Salvatoris nostri omnibus hotnini- même ; ceux qui sont de loin le cherchent ; ceux
bus (Tit., ii II. ) t « La grâce de Dieu notre qui sont près le méconnoissent ou le persécutent.
» Sauveur a paru à tons les hommes ; » là il nous Dieu fait des miracles inouïs pour le découvrir.
propose la grâce que Jésus naissant nous ap et dans la suite il en fait de non moins surpre
porte. Erudiens nos ( Ibid., 12.) : « Elle nous nants pour le cacher. Le ciel se déclare en sa fa
» a appris ; » là il nous découvre les vertus que veur, et à peine peut-il trouver un asile dans
Jésus naissant nous enseigne. Expectantes bea- toute la terre. On lui prédit tout ensemble, et
tam spem ( Ibid., 13. ) : « Etant toujours dans des grandeurs extraordinaires et des humilia
u l'attente de la béatitude que nous espérons ; » tions terribles. Que peut faire une âme religieuse
là il nous fait voir le grand et admirable spec dans un si grand mélange de choses si sage
tacle que Jésus naissant nous fait attendre. ment rassemblées, sinon de se laisser jeter in
Après avoir expliqué ce pieusement.... Que si sensiblement avec Joseph et Marie dans cette
le monde nous appelle à ses spectacles, nous at sainte admiration que je lis dans mon Evan
tendons un autre spectacle, Jésus-Christ nous gile? Erant pat*r ejus et mater mirantes :
fait attendre un retour. Il est venu pour semer , « Son père et sa mère étoient étonnés. » Je ne
il viendra pour recueillir ; [ il est venu ] pour puis vous dire, mes Sœurs, combien de grâces
confier le talent, [il viendra] pour en exiger le étoient renfermées dans cet étonnement sacré :
profit : [ il est venu ] pour détruire la fausse un recueillement très profond , une secrète at
gloire , [il viendra] pour établir la véritable. tention à ce qui se passe, une attente respec
Nostrœ cœnœ, nostrœ nuptiœ nondum sunt tueuse de je ne sais quoi de grand et de relevé
DE NOTRE-SEIGNEUR. I3I
qui se prépare , une dépendance absolue des des les pasteurs, et les Mages, et le vénérable vieillard
seins cachés de Dieu , un abandon aveugle à sa Siméon,etAnne,cette sainte veuve,en sont des té
grande et occulte providence. Voilà les saintes moins fidèles. Ensuite il a été caché -, et sa fuite
dispositions , ou plutôt voilà les grandes vertus précipitée en Egypte, et la retraite obscure de Na
qui sont renfermées dans cette admiration de la zareth en sont une preuve suffisante Il a été persé
sainte Vierge : Erant mirantes ; et j'espère que cuté; et la cruelle jalousie d'Hérode, et le meurtre
nous entrerons dans ces mêmes sentiments par des saints Innocents le font bien connoitre. Tels
son entremise, que nous lui allons demander sont les trois sujels d'admiration que j'ai à vous pro
avec les paroles de l'ange. Ave. poser en Jésus enfant. Les voies nouvelles et impré
« Qui est celui , dit le Sage, qui a mesuré les vues par lesquelles Dieu le manifeste ; les ténèbres
» hauteurs du ciel et les profondeurs de l'abîme profondes et impénétrables dans lesquelles Dieu
» ( Eccli., i. 2.)? «c'est-à-dire, qui est celui qui a le retire et le cache ; les persécutions inopinées
pu comprendre, et les grandeurs infmies d'un par lesquelles Dieu l'exerce, et par lui sa sainte
Dieu considéré en lui-même, et les profondes famille : ce sont les trois vérités que je veux con
bassesses d'un Dieu anéanti pour l'amour de nous? sidérer avec vous, mes Sœurs, afin que nous
L'un et l'autre secret est impénétrable à la créa apprenions tous ensemble , et à recevoir ses lu
ture; et comme elle s' y perd en les contemplant, il mières quand il se découvre, et à révérer ses té
ne lui restequ'à les adorer avec un étonnement re nèbres quand il se cache , et à nous unir à ses
ligieux. A ussi voyons-nous,dans les saintes Lettres, souffrances. Il se cache, aimons son obscurité;
que les anges, qui voient face à face la gloire et la il se montre, suivons ses lumières; il souffre,
majestéd'un Dieu régnant, sont contraints de bais unissons-nous à ses peines.
ser la vue, et de se cacher devant lui comme éton Jésus ne doit pas dégénérer de sa haute et ad
nés de sa grandeur; et les hommes qui sont ap mirable bassesse. S'il [y a] de la honte [de ce]
pliqués par un ordre particulier à contempler les qu'il se cache, [il y en a ] bien plus de ce qu'il se
profondeurs d'un Dieu abaissé , ne pouvant trou découvre : [ c'est pour se manifester à ] de pau
ver le fond d'un si grand abime, sont jetés dans vres bergers ; c'est à eux auxquels il envoie ses
un pareil étonnement , ainsi que nous le lisons anges. Mon Sauveur, cachez-vous plutôt. Or
dans notre évangile : Erant pater ejus et mater gueil humain; on veut se faire connoître des
mirantes: «Son Pèreetsa mèreétoientétonnés.» grands , et on aime mieux la retraite et l'obscu
J'ai déjà remarqué , mes Sœurs, que cet éton rité toute entière , [ que de n'être connu que des
nement religieux est le véritable sentiment de petits]. Mais mon Sauveur veut porter toute
l'ame par lequel sous devons honorer les profon cette honte , et celle d'être caché , et celle d'être
des et inconcevables conduites de Dieu dans l'en découvert seulement aux pauvres et aux mépri
fance de son Fils ; et pour entrer , comme nous sables du monde. Il ne faut pas s'étonner si celui
devons, dans cette sainte disposition, considérons qui est innocent , s'attache premièrement où il
attentivement toutes les circonstances particulières trouve le moins de corruption , et où la nature
de l'histoire de ce Dieu enfant. Ainsi mon dessein est moins gâtée; [et tel est l'état des pauvres].
n'est pas aujourd'hui de vous parler simplement Leur condition met plus à couvert des égaremens
de la naissance de notre Sauveur , mais de vous de la présomption, des folies et des extravagances
représenter comme en raccourci tous les mystères de la vanité : il n'y trouve pas ce faste affecté ,
de sa sainte enfance , auxquels ce temps est con cet air superbe et dédaigneux : mais s'il reste
sacré, avec leurs secrets rapports à l'œuvre de quelque trace de la justice et de l'innocence ,
la rédemption de notre nature ; afin que contem c'est là ce qu'il cherche , [ c'est parmi eux qu'elle
plant d'une même vue, autant que le Saint-Es se conserve]- N'importe qu'ils soient occupés à
prit nous l'a révélé , tout l'ordre et l'enchaîne garder les bêtes : il y a plus d'innocence dans ces
ment des desseins de Dieu sur cet enfant , nous emplois bas, que dans ceux que le monde ad
nous perdions dans l'admiration de ses conseils mire ; plus de dépravation dans les affaires hu
et de sa sagesse : Erant mirantes. Voilà , mes maines, plus de malignité à conduire et à gou
très chères Sœurs, le dessein que je me propose ; verner les hommes. Les animaux marchent d'une
mais de peur que nos esprits ne s'égarent , je ré voie droite, les hommes se sont dévoyés. [On
duirai à trois points cette pieuse méditation de entrevoit ] je ne sais quoi de plus innocent dans
l'enfance du Sauveur des âmes. Cet enfant a été les créatures qui sont demeurées dans la pureté
découvert au monde ; il a été caché au monde; il a de leur être , sans avoir en rien altéré l'ouvrage
été persécuté par le monde. Il a été découvert; et du Créateur. Ce sont des esprits grossiers , mais
13-2 POUR LA CIRCONCISION
ils ne se dissipent pas dans de vaines subtilités , PREMIER SERMON
mais ils ne s'égarent pas dans des présomptions
POL'R
extravagantes. Mais Dieu ne cherche pas dans
l'esprit des hommes, la vivacité, la pénétration, LA FÊTE DE LA CIRCONCISION
la subtilité ; mais la seule docilité et humilité pour
se laisser enseigner de lui. Qu'il ne soit pas ca DE NOTRE-SEIGNEUR,
pable d'entendre, c'est assez qu'il le soit de
PBÈCUÉ A METZ.
croire. Rien n'est plus insupportable au cœur de
Dieu , que des hommes qui s'imaginent , ou péné Royauté de Jésus-Christ; en quoi elle consiste;
trer ses mystères par leur subtilité , ou mesurer comment il l'a acquise; de quelle manière il l'exerce ;
ses grandeurs par leurs pensées, ou attirer ses infidélité et ingratitude de ses sujets. Excellence de
bienfaits par leurs seuls mérites, ou avancer ses son sacerdoce.
ouvrages par leur industrie , ou lui être néces
saires par leur puissance. C'est pourquoi « Dieu
» a choisi peu de sages selon la chair, peu de puis- Vocabis uomen ejta Jesum ; ipse aiim salvum faciet
populum.
» sanfs et peu de nobles : » Non multi sapientes
secundùm carnem , non multi potentes , non Vous appetlerez son nom Jésus ;car c'est lui qui sauver»
multi nobiles ( 1. Cor. i. 26.). Il en vient néan le peuple (Mattn., i. 2i.).
moins de ces sages , les Mages ; mais après l'é Aujourd'hui le Dieu d'Israël, qui est venu vi
toile , mais toujours prêts à retourner par une siter son peuple, revêtu d'une chair humaine,
autre voie ; de ces riches et de ces puissants : l'o fait sa première entrée en son temple ; aujour
pinion publique les a couronnés. Trois condi d'hui le grand prêtre du nouveau Testament , le
tions : offrir son or à Jésus , ses richesses à ses souverain sacrificateur selon l'ordre de Melehisé-
membres; son encens, lui rendre hommage de dech , se met entre les mains des pontifes succes
sa grandeur ; sa myrrhe , lui présenter au milieu seurs d'Aaron, qui portoit la figure de son sacer
des pompes du monde le souvenir de sa mort, la doce ; aujourd'hui le Dieu de Moïse se soumet
mémoire de sa sépulture : grand et agréable sa volontairement à toute la loi de Moïse; aujour
crifice de la main des grands ! d'hui l'Ineffable, dont le nom est incompréhen
Que nous sacrifions volontiers à Dieu des plai sible, daigne recevoir un nom humain, qui lui
sirs médiocres ! que nous mettons volontiers aux est donné par la bouche des hommes , mais par
pieds de la croix des contradictions légères et des l'instigation de l'esprit de Dieu. Que dirai-je ? où
injures de néant! que nous sommes patients et me tournerai-je , environné de tant de mystères?
humbles , lorsqu'il ne faut que donner à Dieu des parlorai-je de la circoncision du Sauveur, ou bien
choses qui ne coûtent rien à la nature ! Choisis de l'imposition du nom de Jésus, de cet aimable
sez-moi toute autre croix : je veux bien souf nom, les délices du ciel et de la terre, notre
frir, mais non pas cela : mais toujours celle qui unique consolation durant le pèlerinage de cette
arrive, c'est celle que nous refusons. Nous vou vie? Et la solennité de cette église , et je ne sais
lons bien des croix , pourvu qu'elles ne soient quel mouvement de mon cœur m'incite h par
pas croix, des peines qui ne soient pas peines, ler du nom de Jésus , et a vous en faire voir l'ex
et des contradictions , pourvu que notre humeur cellence, autant qu'il plaira à Dieu de me l'in
n'en soit pas choquée. N'est-ce pas au méde spirer par sa grâce-
cin à nous mêler la médecine, à mesurer la Jésus, c'est-à-dire Sauveur, ô nom de douceur
dose? et de charité! « Mon âme, bénissez le Seigneur,
» et que tout ce qui est en moi-même rende les
» louanges à son saint nom : » Senedie , anima
mea, Domino ( Ps., eu. 1 . ). Parlons du nom de
Jésus, découvrons-en le mystère, faisons voir
l'excellence de la qualité de Sauveur, et com
bien il est glorieux à notre grand Dieu et Ré
dempteur Jésus-Christ d'avoir exercé sur nous
une si grande miséricorde , et de nous avoir sau
vés par son sang. Que tout ce temple retentisse
du nom et des louanges du Sauveur Jésus. An •
si nous avions les yeux assez purs, nous ver
DE NOTRE-SEIGNEUR. 133
rions toute cette église remplie d'anges de toutes quelle inspiration , dont nous ne côtitioïssons pas
parts pour y honorer la présence du Fils de l'origine, nous apprend à réclamer Dieu dans
Dieu ; nous les verrions s'abaisser profondément toutes les nécessités de la vie ? Dans toutes nos
au nom de Jésus , toutes les fois que nous le pro afllictions, dans tous nos besoins , un secret instinct
noncerons dans la suite de ce discours. Abaissons- élève nos yeux au ciel , comme si nous sentions
nous aussi en esprit; et adorant en nos cœurs en nous.mêmes que c'est là que réside l'arbitre
notre aimable Sauveur Jésus, prions aussi la des choses humaines. Et ce sentiment se remarque
sainte Vierge sa mère de nous le rendre propice dans tous les peuples du monde, dans lesquels il
par ses pieuses intercessions. Ave, etc. est resté quelques traces d'humanité , à cause qu'if
Comme nous avons quelques inclinations qui n'est pas tant étudié qu'il est naturel , et qu'il
nous sont communes avec les animaux , et qui nait en nos âmes non tant par doctrine que par
ressentent tout-à-fait la bassesse de cetle demeure instinct. C'est une adoration que les païens mêmes
terrestre dans laquelle nous sommes captifs : aussi rendent, sans y penser, au vrai Dieu ; c'est le
certes en avons-nous d'autres d'une nature plus christianisme de la nature , ou comme l'appelle
relevée, par lesquelles nous touchons de bien Tertullien , « le témoignage de l'âme naturelle
près aux intelligences célesies qui sont devant le ment chrétienne : » Testimonium animat natu
trône de Dieu , chantant nuit et jour ses louan raliser christianœ (Apol.,n. 17.). Voilà déjà
ges. Les bienheureux esprits ont deux merveil le premier mouvement que notre nature a com
leux mouvements : car ils n'ont pas plutôt jeté mun avec la nature angélique.
les premiers regards sur eux-mêmes , que recon- D'ailleurs il paroit manifestement que le plaisir
noissant aussitôt que leurs lumières sont décou de l'homme, c'est l'homme. De là cetle douceur
lées d'une autre lumière infinie, ils retournent sensible que nous trouvons dans une honnête con
à leur principe d'une promptitude incroyable, et versation. De là cetle familière communication
cherchent leur perfection où ils trouvent leur des esprits par le commerce de la parole. De là la
origine. C'est le premier de leurs mouvements. correspondance des lettres ; de là , pour passer
Puis chaque ange considérant que Dieu lui donne plus avant, les Etats et les républiques. Telles
des compagnons, qui dans une même vie et dans sont les deux premières inclinations de tout ce qui
une même immortalité conspirent au même des est capable d'entendre et de raisonner. L'une
sein de louer leur commun Seigneur, il se sent nous élève à Dieu , l'autre nous lie d'amitié avec
pressé d'un certain désir d'entrer en société avec nos semblables. De l'une est née la religion , et
eux. Tous sont touchés les uns pour les autres de l'autre la société. Mais d'autant que les choses
d'une puissante inclination ; et c'est cette incli humaines vont naturellement au désordre, si
nation qui met l'ordre dans leurs hiérarchies, et elles ne sont retenues par la discipline, il a été
établit entre leurs légions une sainte et éternelle nécessaire d'établir une forme de gouvernement
alliance. dans les choses saintes et dans les profanes ; sans
Or encore qu'il soit vrai que notre âme éloi quoi la religion tomberait bientôt en ruine, et la
gnée de son air natal , contrainte et presque ac société dégénérerait en confusion. Et c'est ce qui
cablée par la pesanteur de ce corps mortel, ne a introduit dans le monde les deux seules autorités
fasse paroitre qu'à demi cette noble et immortelle légilimes, celle des princes et des magistrats, celle
vigueur dont elle devroit être toujours agitée ; des prêtres et des pontifes. De là la puissance
si est-ce néanmoins que nous sommes d'une race royale, delà l'ordre sacerdotal.
divine , ainsi que l'apôtre saint Paul l'a prêché Ce n'est pas ici le lieu de vous expliquer ni
avec une merveilleuse énergie en plein conseil laquelle de ces deux puissances a l'avantage sur
de l'Aréopage : Iptiux enim et genus sumus l'autre , ni comme elles se prêtent entre elles une
(Act., xvii. 28.). Il a plu à notre grand Dieu , mutuelle assistance. Seulement je vous prie de
qui nous a formés à sa ressemblance , de laisser considérer qu'étant dérivées l'une et l'autre des
tomber sur nos âmes une étincelle de ce feu cé deux inclinations qui ont pris dans le cœur de
leste qui brille dans les esprits angéliques ; et si l'homme de plus profondes racines , elles ont ac
. peu que nous puissions faire de réflexion sur nous- quis justement une grande vénération parmi tous
mêmes, nous y remarquerons aisément ces deux les peuples , elles sont toutes deux sacrées et in
belles inclinations que nous admirions tout à violables. C'est pourquoi les empereurs romains,
l'heure dans la nature des anges. les maîtres de la terre et des mers , ont cru qu'ils
En effet ne voyons-nous pas que sitôt que nous apporteraient un grand accroissement à leur di
sommes parvenus à l'usage de la raison, je ne sais gnité, s'ils ajouioient la qualité de souverain pon
I34 POUR LA CIRCONCISION
life à ces noms magnifiques d'Auguste , de César , reçoit le nom de Jésus et la qualité de Sauveur,
de triomphateur ; ne doutant pas que les peuples il commence à répandre son sang par sa mysté
ne se soumissent plus volontiers à leurs ordon rieuse circoncision, pour témoigner que c'est par
nances, quand ils considéreraient les princes son sang qu'il est le Sauveur de nos âmes. O belles
comme ministres des choses sacrées. Sur quoi , et adorables vérités ; pourrai-je bien aujourd'hui
quand je regarde ce titre de religion attaché à vous faire entendre à ce peuple ?
ces noms odieux de Néron, de Caligula, ces Vous, qui vous Oies scandalisés autrefois de
monstres du genre humain , l'horreur et l'exé voir couler le sang de mon maitre , vous qui avez
cration de tous les siècles ; je ne puis m'empê- cru que sa mort violente étoit une marque de son
cher de faire relie réflexion , que les dieux de impuissance, ah ! que vous entendez peu ses
pierre et de bronze , les dieux adultères et par mystères ! La croix de mon roi , c'est son trône ;
ricides que l'aveugle antiquité adoroit, étoient la croix de mon pontife , c'est son autel. Celte
dignes certainement d'être servis par de tels chair déchirée , c'est la force et la vertu de mon
pontifes. roi ; cette même chair déchirée , c'est la victime
Elevez-vous donc , ô roi du vrai peuple , ô de mon pontife. Le sang de mon roi , c'est sa
pontife du vrai Dieu. La royauté de ces empereurs pourpre ; le sang de mon pontife , c'est sa con
n'étoit autre chose qu'une tyrannie , et leur sacer sécration. Mon roi est installé, mon pontife est
doce profane un continuel sacrilége. Venez exercer consacré par son sang ; et c'est par ce moyen qu'il
votre royauté par la profusion de vos grâces, et est le véritable Jésus, l'unique Sauveur des
votre sacerdoce par l'expiation de nos crimes. Je hommes. Oroi, et Sauveur, et souverain pas
pense que vous entendez bien que c'est du Sau teur de nos âmes , versez une goutte de ce sang
veur que je parle. C'est lui , c'est lui seul , chré précieux sur mon cœur , afin de l'embraser de vos
tiens , c'est lui qui étant le vrai Christ , c'est-à- flammes ; une goutte sur mes lèvres, afin qu'elles
dire l'oint du Seigneur , unctus , assemble en sa soient pures et saintes , ces lèvres qui doivent au
personne la royauté et le sacerdoce par l'excel jourd'hui prononcer si souvent votre nom ado
lence de son onction , qui enferme l'une et l'autre rable : ainsi soit-il , mes frères. Je commence à
puissance. lit c'est pour cette raison que l'admi parler de la royauté de mon maitre : disons avec
rable Melchisédech est tout ensemble et roi et courage, écoutons avec attention. Il s'agit de glo
pontife ; mais « roi de justice et de paix , » rex rifier Jésus qui est lui-même toute notre gloire : ô
justitiœ , rex pacis (Ueb., vu. 2.), comme Dieu , soyez avec nous.
l'interprète l'apôtre , dans la divine épitre aux Je dis donc, avant toutes choses, que, selon
Hébreux ; mais le » pontife du Dieu très-haut , » les prophéties anciennes, le Messie attendu par
Sacerdos Dei exceUi ( Ibid. , xiv. 18. ) , comme les Juifs, reconnu el adoré par les chrétiens, de
porte le texte de la Genèse. Et d'où vient cela , voit venir au monde avec une puissance royale.
chrétiens ? n'étoit-ce pas pour représenter celui C'est pourquoi l'ange, annonçant sa venue à la
qui , dans la plénitude des temps , devoit être le sainte Vierge sa mère , parle de lui en ces termes :
vrai roi de paix et le grand sacrificateur du Dieu « Dieu lui donnera, dit- il , le trône de David son
tout-puissant, c'est-à-dire le Sauveur Jésus, dont » père, et il régnera éternellement dans la maison
Melchisédech étoit la figure ? » de Jacoh. » Et c'est la même chose qu'avoit prédit
C'est de ce glorieux assemblage de la royauté l'évangéliste de la loi , je veux dire le prophète
et du sacerdoce en la personne du Fils de Dieu , Isaïe, lorsqu'il dit de Notre-Seigneur , qu' «il
que j'espère vous entretenir aujourd'hui. Car » s'asseoira fur le trône de David , afm de l'afler-
ayant considéré attentivement la signification du » mir en justice et en vérité jusques aux siècles
nom de Jésus que l'on donne en ce jour à mon » des siècles : » Super solium David , et super
maître , je trouve dans ce nom auguste sa royauté regnum ejus sedebit , ut confirmet illud et
et son sacerdoce ; Jésus , c'est-à-dire Sauveur ; et corrobore! in judicio etjustitiâ , amodo el us-
je dis que le Fils de Dieu est roi , parce qu'il est que in sempiternum (Is., ix. 7.). Ce que je
Sauveur; je dis qu'il est pontife, parce qu'il est suis bien aise de vous faire considérer , afin que
Sauveur. Je vois déjà , ce me semble , que ces vous voyiez en ces deux passages la conformité de
deux vérités excellentes m'ouvrent une belle car l'ancienne et de la nouvelle alliance. Car il scroit
rière. Mais je médite quelque chose de plus. Il impossible de vous rapporter en ce lieu tous les
est le roi Sauveur, il est le pontife Sauveur. textes des Ecritures qui promettent la royauté aa
Comment est-il Sauveur ? par son sang. C'est Sauveur.
pourquoi eu cette bienheureuse journée, où il Et c'est en quoi les Juifs se sont malheureuse
DE NOTRE-SEIGNEUR. 135
ment abusés : parce qu'étant possédés en leur âme craignoit pas moins , qui n'épargnoit pas plus ses
d'une aveugle admiration de la royauté et des enfants que ses ennemis, c'est Hérode dont je
prospérités temporelles, ils donnoient à leur veux parler , conçut de la jalousie de cette royauté
Messie de belles et triomphantesarmées , de grands prétendue. Delà ce cruel massacre des Innocents,
et de superbes palais, une Cour plus leste et plus duquel nous célébrions la mémoire ces jours
polie, une maison plus riche et mieux ordonnée passés.
que celle de leur Salomon , et enfin tout ce pom Je ne sais si je me trompe , fidèles ; mais il me
peux appareil dont la majesté royale est environ semble que ces observations sur l'histoire de No-
née. Aussi quand ils virent le Sauveur Jésus, tre-Seigneur ne doivent pas vous déplaire. Ainsi
qui , dans une si basse fortune, prenoit la qualité je ne craindrai pas d'en ajouter encore une , qui
de Messie, je ne saurais vous dire combien ils en vous fera voir manifestement combien cette opinion
furent surpris. Cent fois il leur avoil dit qu'il étoit de la royauté du Sauveur étoit enracinée dans
le Christ ; cent fois il l'avoit attesté par des miracles l'esprit des peuples. C'est que les apôtres mêmes ,
irréprochables , et ils ne cessent de l'importuner : eux que le Fils de Dieu honoroit de sa plus intime
mais enfin, « dites-nous donc qui vous êtes; jus- confidence , bien qu'en particulier et en public il
•. qu'à quand nous laisserez-vous en suspens ? Si ne leur promit que tourments et ignominie cn ce
» vous êtes le Christ, diles-lr-uous franchement, » monde , ils n'avoient pu encore se déprendre de
et nous en donnez quelque signe: Quousque ani ce premier sentiment, dont on avoit préoccupé
mant nostram lollis? si tu et Christus, die leur enfance. « Eh ! Maitrc , lui disoient-ils ,
tiobis palam (Joan., x. 24.). Ils eussent bien » quand est-ce qu'arrivera votre règne? sera-ce
voulu qu'il leur eût dit autre chose. Ils lui eussent » bientôt que vous rétablirez le royaume abattu
volontiers accordé tout l'honneur qui étoit dû aux » d'Israël ( Act., i. 6. ) ? » Ils ne pouvoient goûter
plus grands prophètes ; mais ils eussent été bien ce qu'il leur prédisoit de sa mort. Comme ils
aises de lui persuader , ou bien de se faire roi , ou voyoient son crédit, s'augmenter , ils croyoient
bien de se déporter volontairement de la qualité qu'à la fin il viendroit à bout de l'envie, et qu'il
de Messie Et nous lisons en saint Jean , qu'après attirerait tout à lui par sa vertu et par ses miracles.
retie miraculeuse multiplication des cinq pains, Ils se flaltoient l'esprit de mille espérances gros
quelques peuples étant convaincus qu'un miracle sières. Déjà ils commençoient à se débattre cntre
si extraordinaire ne pouvoit être fait que par le eux de l'honneur de la préséance. Et ne fut-ce
Messie , s'assemblèrent entre eux , et conspirèrent pas une belle proposition que les deux frères in
de le faire roi (Ibid., vi. 15.). Et ils eussent considérés firent faire à Notre-Seigncur par leur
exécuté leur dessein , s'il ne se fût échappé de mère trop crédule et trop simple? Ils s'imaginoien
leur vue. déjà le Sauveur dans un trône éclatant de pier
Etrange illusion des hommes, parmi lesquels reries, au milieu d'une grosse Cour. Et, Sei
ordinairement toutes sortes d'opinions sont re gneur, lui disent ils, quand vous commencerez
çues, excepté la bonne et la véritable ! Les uns votre règne , nous serions bien aises que l'un de
disoient que Jésus étoit un séducteur ; les autres , nous fût assis à votre droite et l'autre à la gauche
ne pouvant nier qu'il n'y eût en sa personne (Mattu., xx. 2i.). Tant ils abusoient de la pa
quelque chose de surnaturel, se partageoient tience et de la faveur de leur maitrc, repaissant
entre eux en mille sentiments ridicules. «Quel- leur ;1me d'une vaine et puérile ostentation ? Si
» ques-uns assuroient que c'étoit Elie ; d'autres bien que Notre-Seigneur, ayant pitié de leur
» aimoient mieux croire que c'étoit Jean-Baptiste , ignorance, commence à les désabuser par ces
» ou bien quelqu'un des prophètes ressuscités : » mémorables paroles : 0 disciples trop grossiers ,
Alii Eliam, alii Joannem Baptistam, nul qui vous imaginez dans ma royauté un faste et une
«tnum ex prophetis ( Mai i i i . , xvf. 14. ). Et à pompe mondaine, « vous ne savez ce que vous
quelles extravagances ne se laissoient-ils point » me demandez , » la chose n'ira pas de la sorte :
emporter, plutôt que d'avouer qu'il fut le Messie ? Nescitis qnid petalis (Ibid. , 22. ). « Pourrez -
D'où vient cette obstination , chrétiens ? c'est qu'ils » vous bien boire le calice que je boirai ? » ce
avoient l'imagination rempliede cetle magnificence calice c'est sa passion dont il leur a parlé tant de
royale et de cetle majesté composée , de laquelle fois sans qu'ils aient voulu le comprendre. Puis
ils avoient fait leur idole. Et cette fausse créance après quelques avis excellents, voici comme il
avoit telle vogue parmi les Juifs , que ce vieux et conclut son discours : « Sachez , dit-il , que le
infortuné politique, qui avoit toujours son âme » Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi ,
troublée d'un furieux désir de régner, qui ne » mais afin de servir lui-même, et afin de don.i
136 POUR LA CIRCONCISION
» ner sa vie pour la rédemption de plusieurs » l'homme va être glorifié : » Nunc clarificatus
» (Mattu. , xx. 28.). » est Filius hominis (Joan. , xiu. 3l.). th! mes
Ah! disciples encore ignorants, et vous mère frères , que va-t-il faire? Que veut dire ce Main
mal avisée, ce n'est pas là ce que vous pré tenant, demande fort à propos en ce lieu l'ad
tendiez : vous demandiez de vaines grandeurs, mirable saint Augustin ! Intel, lxiii. in Juan.,
on ne vous parle que de bassesse. Mais mon Sau n. 2, tom. x. part. it. col. 670.)? Va-t-il point
veur l'a fait de la sorte , afin de nous insinuer peut-être s'élever dessus une nuée, pour fon-
doucement , par le souvenir de sa passion , que droyer tous ses ennemis? ou bien est-ce qu'il fera
notre roi étoit un roi pauvre; qu'il descendoit sur descendre des légions d'anges, pour se faire
la terre , non pour se revêtir des grandeurs hu adorer par tous les peuples du monde? Non,
maines, mais pour nous apprendre par son exem non, ne le croyez pas. Il va à la mort, au sup
ple à les mépriser < ; et que comme c'étoit par plice, au plus cruel de tous les tourments, à la
sa passion qu'il devoit monter sur son trône, dernière des infamies ; et c'est ce qu'il appelle sa
aussi est-ce par les souffrances que nous pouvons gloire , c'est son règne , c'est son triomphe.
aspirer aux honneurs de son royaume céleste. Regardez , je vous prie , mon Sauveur dans
C'est ici, c'est ici, chrétiens, où après vous avoir cette triomphante journée en laquelle il fait son
exposé les divers sentiments des hommes tou entrée dans la villle de Jérusalem , peu de jours
chant la royauté de Jésus , j'aurois à demander à devant qu'il mourût. Il étoit monté sur un âne :
Dieu la langue d'un séraphin, pour vous exprimer ah ! fidèles , n'en rougissons pas. Je sais bien que
dignement les sentiments de Jésus lui-même. les grands de la terre se moqueraient d'un si triste
Certes je ne puis voir sans étonnement, dans et si malheureux équipage ; mais Jésus n'est pas
les Ecritures divines, que le débonnaire Jésus, venu pour leur plaire : et quoi que puisse penser
qui durant tout le cours de sa vie mortelle, faisoit, la folle arrogance des hommes, cet équipage
pour ainsi dire , parade de sa bassesse , quand il d'humilité est certes bien digne d'un roi qui est
sent approcher son heure dernière, ne parle plus venu au monde pour fouler aux pieds ses gran
que de gloire , n'entretienne plus ses disciples que deurs. Ce n'est pas là toutefois ce que je vous
de ses grandeurs. Il étoil à la veille de son infâme veux faire considérer.
supplice. Déjà il avoit célébré cette pique mysté Jetez, jetez les yeux sur ce concours de peu
rieuse, qui devoit être le lendemain achevée par ples de toutes les conditions et de tous les âges ,
l'effusion de son sang. Son traitre disciple venoit qui accourent au devant de lui , des palmes et
de sortir de sa chambre , pour aller exécuter le des rameaux à la main, en signe de réjouissance ;
détestable traité qu'il avoit fait avec les pontifes. et qui , pour faire paroître leur zèle à ce nouveau
Sitôt qu'il se fut retiré de sa compagnie, mon prince, dans une si sainte cérémonie, font re
maître qui n'ignoroit pas son perfide et exécrable tentir l'air de leurs cris de joie : « Béni soit, di-
dessein , comme s'il eût été saisi tout à coup d'une u soient-ils, le Fils de David ; vive le roi d'Is-
ardeur divine , parle de cette sorte aux apôtres : » raël : » Hosanna Filio David; benedictus qui
« Maintenant, maintenant, dit-il, le Fils de venit in nomme Domini rex Isracl ( Mattu.,
xxi. 9; Joan., xn. i3.).Etparmicesbienheureuses
' Je ne m'étonne plus, chréliens, si le Fils de Dieu acclamations il entre dans Jérusalem. Quel est ce
s'écarte bien loin , lorsque les peuples le cherchent pour le nouveau procédé , si éloigné de sa conduite or
faire roi : Cinn coynovisset , quia veuturi essent ut rape
rait eum , et lacerent eum re'jem , fugit iterttm in montem dinaire? et depuis quand , je vous prie , aime-t-il
ipse soins (Joan., vi. 15. ) :• Sachant qu'ils devoient venir les applaudissements ; lui qui étant cherché au
» l'enlever pour le faire roi , il s'enfuit encore sur la mon- trefois par une grande multitude de gens qui
» tagne lui seul, » La royauté qu'on lui veut donner n'est s'étoieut ramassés des villes et des bourgades
pas à sa mode. Ce peuple ebloui des grandeurs du
monde , a honte de voir dans l'abjection celui qu'il recon- voisines , en résolution de le faire roi , comme je
nolt pour son Messie; et il le veut placer dans un trone avec vous le rapportois tout à l'heure , s'étoit retiré
une magnificence royale. Une tetle royauté n'est pas à son tout seul au sommet d'une haute montagne, pour
goût; et c'est pourquoi Tertullien a raison de dire : Heijem éviter leur rencontre? Il entend aujourd'hui tout
Ueniquelieri , conscius suiregtU, refugiH.de Idolot.n. 18.):
» Sachant, dit-il, quel est son royaume, il refuse celui que ce peuple qui l'appelle hautement son roi ; les
» l'on lui presente. » Un roi pauvre , un roi de douleurs, pharisiens jaloux l'avertissent d'imposer silence à
qui s'est lui-même destiné un trone où il ne peut s'établir cette populace échauffée : « Non, non, répond
que par le mépris, n'a garde d'accepter une royaute qui » mon Sauveur ; les pierres le crieront , si ceux-
tire son eclat des pompes mondaines. Donnez-lui plutotunc
elable, une croit ; donnez-lui un roseau fragile ;', donnez- » ci ne le disent pas assez haut: » Si hi tacuetïnt,
lui une couronne d'épines. lapides clamabunt (Luc, xix. 40J.
DE NOTRE-SEIGNEUR. I37
Que dirons-nous, je vous prie, d'un change vous êtes roi. Bonté incroyable de notre roi ! que
ment si inopiné? il approuve ce qu'il rejetoit ; il le ciel et la terre chantent à jamais ses miséri
accepte aujourd'hui une royauté qu'il avoit au cordes. Et vous, ô fidèles de Jésus-Christ, bien
trefois refusée. Ah ! n'en cherchez point d'autre heureux sujets de mon roi Sauveur, ô peuple de
cause; c'est qu'à celte dernière fois qu'il entre conquête que mon prince victorieux a acquis au
dans Jérusalem, il y entre pour y mourir ; et prix de son sang , par quel amour et par quels
mourir à mon Sauveur, c'est régner. En effet respects pourrez-vous dignement reconnoître les
quand est-ce qu'on l'a vu paroitre avec une con libéralités infinies d'un roi si clément et si géné
tenance plus ferme et avec un maintien plus reux.
auguste , que dans le temps de sa passion ? Que Certes je ne craindrai pas de le dire : ce ne sont
je me plais de le voir devant le tribunal de Pilate, ni les trônes, ni les palais, ni la pourpre, ni les
bravant, pour ainsi dire, la majesté des faisceaux richesses, ni les gardes qui environnent le prince,
romains par la générosité de son silence! Que ni cette longue suite de grands seigneurs, ni la
Pilate rentre tant qu'il lui plaira au prétoire, pour foule des courtisans qui s'empressent autour de sa
interroger le Sauveur, il ne satisfera qu'à une personne; non, non, ce ne sont pas ces choses
seule de ses questions. Et quelle est cette ques que j'admire le plus dans les rois. Mais quand je
tion, mes frères? Admirez les secrets de Dieu. considère cette infinie multitude de peuples qui
Le président romain lui demande s'il est véritable attend de leur protection son salut et sa liberté ;
qu'il soit roi; et le Fils de Dieu aussitôt, ayant quand je vois que dans un Etal policé, si la terre
ouï parler de sa royauté, lui qui n'avoit pas est bien cultivée, si les mers sont libres, si le
encore daigné satisfaire à aucune des questions commerce est riche et fidèle, si chacun vit dans
qui lui étoient faites par ce juge trop complai sa maison doucement et en assurance; c'est un
sant , ni même l'honorer d'un seul mot : « Oui effet des conseils et de la vigilance du prince :
» certes , je suis roi , » lui dit-il d'un ton grave quand je vois que , comme un soleil , sa munifi
et majestueux': Tu dicis,quia rex sum ego cence porte sa vertu jusque dans les provinces
ÎJoax., xviii. 37.) : parole qui jusqu'alors ne lui les plus reculées , que ses sujets lui doivent les
étoit pas encore sortie de la bouche. uns leurs honneurs et leurs charges , les autres
Considérez, s'il vous plait, son dessein. Ce leur fortune ou leur vie , tous la sûreté publique
qu'il n'a jamais avoué parmi les applaudissements et la paix , de sorte qu'il n'y en a pas un seul qui
des peuples qui étoient étonnés et du grand ne doive le chérir comme son père ; c'est ce qui
nombre de ses miracles , et de la sainteté de sa me ravit, chrétiens, c'est en quoi la majesté des
vie, et de sa doctrine céleste, il commence à le rois me semble entièrement admirable ; c'est en
publier hautement , lorsque le peuple demande cela que je les reconnois pour les vivantes images
sa mort par des acclamations furieuses Il ne s'en de Dieu , qui se plaît de remplir le ciel et la terre
est jamais découvert que par ligures et paraboles des marques de sa bonté, ne laissant aucun en
aux apôtres , qui recevoient ses discours comme droit de ce monde, vide de ses bienfaits et de ses
paroles de vie éternelle : il le confesse nuement largesses.
au juge corrompu, qui par une injuste sentence Eh ! dites-moi , je vous prie , dans quel siècle,
le va attacher à la croix. Il n'a jamais dit qu'il dans quelles histoires , dans quelle bienheureuse
fût roi , quand il faisoit des actions d'une puis contrée a-t-on jamais vu un monarque, je ne
sance divine ; et il lui plait de le déclarer, quand dis pas si puissant et si redoutable , mais si bon
il est prêt de succomber volontairement à la der et si bienfaisant que le