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COMPTES RENDUS.

RELIGIONS

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2014/4 69e année | pages 999 à 1091


ISSN 0395-2649
ISBN 9782200929312
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-annales-2014-4-page-999.htm
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!Pour citer cet article :


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« Comptes rendus. Religions », Annales. Histoire, Sciences Sociales 2014/4 (69e année),
p. 999-1091.
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Thomas Römer dans une situation historique précise, voire à


L’invention de Dieu un moment de fondation. Mais cette identité,
Paris, Éd. du Seuil, 2014, 340 p. dans quelle situation s’est-elle constituée ?
D’un côté, on peut considérer que c’est la situa-
L’invention de Dieu n’est pas un livre sur les tion des origines – l’ethnogenèse du XIIe siècle,
origines de la religion humaine, origines qui se avec l’exode d’Égypte et l’invention d’un sys-
perdent dans la préhistoire de l’humanité. Le tème tribal – qui a donné naissance à la religion
dieu dont l’auteur recherche l’invention est de l’Ancien Testament. D’un autre côté, la
celui de la Bible – le Dieu Yahvé ou Yahou, monarchie, qui prend forme au IXe siècle, avec
qui, lors de son histoire, est devenu Dieu tout ses scribes et ses prophètes, marque sûrement
court. Pour comprendre cette « invention », il l’étape décisive dans le développement de la
faut prendre en compte les grandes lignes de culture et de la religion bibliques. Ces deux
l’histoire du peuple biblique. réponses, parfois intégrées dans un système
L’histoire d’Israël à l’époque biblique est complexe, étaient à la base des manuels de
marquée par deux grandes crises politiques et l’histoire biblique utilisés dans l’instruction
culturelles au Proche-Orient. L’une, aux alen- de tous les spécialistes de la génération de
tours de 1200 av. notre ère, consiste en la disso- Thomas Römer.
lution des grands empires de l’âge du Bronze, Mais à partir des années 1970, ces deux
suivie de l’émergence de nouveaux regroupe- réponses se sont révélées insuffisantes pour
ments politiques et culturels tels que l’empire nombre de chercheurs, et l’on a alors parlé
néo-assyrien et la monarchie de l’ancien d’une « crise » des études bibliques. Il fallut
Israël. L’autre crise, qui s’annonce vers la fin attendre une vingtaine d’années pour qu’appa-
du VIII e siècle av. notre ère et culmine au raisse une nouvelle explication qui emporta
VIe siècle, mène à la disparition d’Israël comme majoritairement l’adhésion et T. Römer en a
État monarchique, à la dispersion des juifs été l’un des premiers défenseurs : ce n’est pas
dans les mondes babylonien, égyptien et avant l’époque tardive, post-monarchique et
méditerranéen, ainsi qu’à la survie d’un groupe diasporique que se serait formée l’identité
d’habitants juifs en Palestine, formant une religieuse du groupe à qui l’on doit la Bible
communauté religieuse fondée sur un culte hébraïque. Dans cet ouvrage, T. Römer offre
sacerdotal et des livres sacrés. Cette crise, qui ainsi la synthèse de ses recherches à un public
est liée à la dernière floraison de l’empire néo- spécialisé en études bibliques et en histoire
babylonien et à l’émergence de l’empire perse, des religions anciennes.
a vu également la métamorphose de l’an- La religion la plus primitive, dont on peut
cienne culture religieuse et littéraire en plu- discerner des « traces de mémoire » dans les
sieurs formes primitives du judaïsme ancien. sources bibliques, est polythéiste : d’abord,
Les détails de l’histoire culturelle du Yahvé, ou plutôt Yahou, est une divinité parmi
peuple hébreu restent complexes et discutés d’autres, et il est accompagné d’une parèdre
parmi les historiens. La grande majorité des nommée Ashérah. Comme elle, Yahou était
spécialistes s’accorde sur l’existence d’une vénéré sous forme de statues et d’artéfacts
identité religieuse israélite qui a dû émerger symboliques. Ni l’aniconisme ni le célibat 999
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n’ont caractérisé ce dieu. Dans les sources les – par exemple la peste épidémique 3. Après
plus anciennes, Yahou était un dieu résidant à la fin de la crise, on serait retourné au culte
Séïr, au sud du Néguev, un dieu de l’orage et habituel, polythéiste. Selon ce modèle, cer-
de la guerre. La tradition biblique permet la tains Israélites auraient réclamé le culte exclu-
reconstruction de plusieurs épisodes impor- sif rendu à Yahou, dieu de la guerre, lors de
tants de son histoire et du déplacement suc- la crise militaire provoquée par la domination

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cessif de sa résidence, de Séïr vers d’autres des Assyriens et des Babyloniens. Cette crise
lieux de culte. s’installant, le culte exclusif de Yahou aurait
Au pays de Madiân, un prêtre nommé perduré sans le limiter à un temps de crise.
Jétro, ou Hobab ou Qéni, a introduit certains Dans son traitement de la période post-
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Hébreux, dont Moïse, au culte de Yahvé. Dans monarchique, donc « juive » selon la termino-
cet épisode, la figure la plus énigmatique reste logie traditionnelle, l’auteur adopte un style
Moïse, à propos duquel on ne sait rien de pré- plus assuré, étant donné que les faits sont
cis. Plus tard, lors d’une assemblée des chefs mieux connus, alors qu’ils sont très hypothé-
de tribus, un groupe s’appelant Israël a accepté tiques pour la période précédente. À l’époque
Yahou comme son dieu (Deut. 33, 2-5). Cet perse, entre la fin du VI e siècle et l’an 300
événement daterait du « tournant du deuxième av. notre ère, Yahou s’était métamorphosé en
et du premier millénaire » (p. 115). Le premier Dieu monothéiste. Bien que cette métamor-
lieu de culte yahviste palestinien était à phose ait été préparée par le culte exclusiviste,
Shilo, lieu de résidence du prophète Samuel. l’invention de l’idée monothéiste fut effecti-
C’est grâce à lui que Saül, le premier roi vement facilitée (ou même provoquée) par
d’Israël, choisit Yahou comme son dieu per- une double influence perse : Yahou est pré-
sonnel, l’associant à la royauté. Son successeur, senté à l’image du grand roi perse qui est le
le roi David, introduisit Yahou dans le temple seul roi dominant tous les souverains des
de Jérusalem déjà existant. Yahou y commença autres peuples. Yahou correspond également
sa carrière à côté d’un dieu plus important du au dieu Ahura Mazda qui, selon la religion
type solaire (suivant la brillante hypothèse zoroastrienne, siège au sommet du panthéon
proposée par Othmar Keel 1). Comme d’autres traditionnel. L’image de Yahou trônant au milieu
rois du monde biblique – notamment Akhénaton de l’assemblée céleste, chère au Psalmiste
en Égypte et Nabuchodonosor en Babylonie –, (Ps. 89, 6 et 103, 20), fait écho à l’universalisme
Josias, roi de Juda, a réformé le culte de son dieu. perse. Le prophète Malachie place ces paroles
Il a éliminé la déesse Ashéra et a réservé le culte dans la bouche de Yahou : « Du Levant au
sacrificiel au seul temple de Jérusalem. Couchant, grand est mon nom parmi les
À ce point de la reconstruction historique, nations. En tout lieu, un sacrifice d’encens est
soulignant le caractère fragmentaire des don- présenté en mon nom » (Mal. 1, 11), et T. Römer
nées, T. Römer s’abstient de donner une inter- a raison d’y discerner le timbre mazdéen.
prétation d’ensemble de l’histoire de Yahou qui La littérature religieuse de l’époque perse
mène à l’affirmation de l’unité et de l’exclusi- culmine dans la rédaction de trois ouvrages de
vité du culte yahviste. Il ne se prononce pas grande envergure. Le livret du Deutéro-Isaïe,
non plus sur les interprétations qui ont pu intégré dans le livre d’Isaïe (Is. 40, 55), pro-
être avancées, comme par exemple l’existence vient d’un milieu prophétique. Ce livret
d’un « mouvement Yahou seul », né dans le considère la crise de l’État et la déportation
milieu des prêtres lévites et soutenu par cer- babylonienne comme le début d’une ère
tains prophètes 2. Une autre possibilité, éga- nouvelle qu’il annonce avec enthousiasme.
lement non mentionnée, fait référence à une Le code sacerdotal (intégré au Pentateuque)
pratique religieuse connue dans le milieu revient aux origines sacrales de la société : ori-
biblique : lors d’une crise militaire, sanitaire ou gine du monde, temps des patriarches et sur-
climatique, le culte sacrificiel aurait été limité tout de Moïse, par l’intermédiaire duquel les
à la divinité tenue pour responsable de la crise lois rituelles et sacrificielles sont révélées et
1000 et, par conséquent, en capacité de la résoudre codifiées. L’histoire deutéronomiste (compor-
RELIGIONS

tant plusieurs livres, du Deutéronome à II Rois) John Scheid


propose une histoire cohérente du peuple élu, Les dieux, l’État et l’individu.
en présentant tous les événements négatifs Réflexions sur la religion civique à Rome
comme des conséquences quasi logiques de la Paris, Éd. du Seuil, 2013, 218 p.
désobéissance du peuple et de ses chefs à la
volonté divine, mise par écrit dans le livre du Pour l’auteur qui est un maître en matière de

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Deutéronome. religion romaine, cet ouvrage est un « essai ».
T. Römer offre une interprétation socio- Le terme est donc à prendre dans son accep-
logique de ces trois « ouvrages » en se fondant tion anglophone. Il permet aussi de rendre
sur la définition de Max Weber des trois types compte d’un style presque oral, d’une liberté
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de ton, fort direct, et d’une vigueur du propos


d’autorité : l’autorité « charismatique » des
rafraîchissante dans la rhétorique habituelle-
prophètes, qui favorise le développement
ment plus feutrée des ouvrages scientifiques.
d’une structure sectaire pouvant se former
Le sujet porte sur le champ du religieux
autour d’une personne ou d’une tradition
dans le politique, auquel John Scheid a
écrite ; l’autorité « traditionnelle » des prêtres, consacré sa vie de chercheur et d’enseignant,
qui vise la restauration du culte ancien et à l’École pratique des hautes études d’abord
l’établissement d’une communauté purement (1985-2000), puis au Collège de France
religieuse ; et l’autorité « rationnelle » des (depuis 2002). On ne trouve pas dans l’ouvrage
« mandarins », c’est-à-dire des descendants d’analyses complètement neuves, mais une
des fonctionnaires de l’État disparu, qui rêvent réaffirmation, après passage au crible, des
de la restauration de l’État et de la monarchie 4. thèses que l’auteur a élaborées et exposées
C’est avec cette analyse souveraine et depuis 1983 1 : la religion de la respublica
convaincante que se termine ce livre magistral. romaine se comprend à la lumière d’un modèle
Seule chose que l’on puisse regretter : l’auteur plus global d’analyse du religieux dans les cités
n’invoque l’anthropologie qu’à la fin de son antiques, connu depuis une génération sous le
ouvrage, et de manière trop brève. nom de polis religion, religion civique/religion
de la cité. Ces réflexions, qui reprennent un
cycle de cours donné au Collège de France
BERNHARD LANG
en 2008-2009 2, sont donc solidement ancrées
dans un modèle herméneutique et nourries par
1 - Othmar KEEL, Die Geschichte Jerusalems und une connaissance incomparable, tant philo-
die Entstehung des Monotheismus, Göttingen, Van- logique qu’épigraphique et historique, du
denhoeck und Ruprecht, 2007, p. 267-272. Pour une sujet et de sa documentation.
critique de cette hypothèse, voir Juha PAKKALA,
L’« essai » n’est donc pas une pérégrination
« Yahweh, the Sun-God, Wants a New Temple:
buissonnière au bord du Tibre, à l’image de
Theological Corrections in 1Kgs 8:12-13/3Reg
celle inspirée à l’auteur par les Questions
8:53a », in K. DE TROYER, T. M. LAW et M. LILJES-
romaines de Plutarque 3. Ces « réflexions » sont
TRÖM (dir.), In the Footsteps of Sherlock Holmes,
très soigneusement tirées des sources. Leur
Louvain, Peeters, 2014, p. 377-390.
2 - Albert de PURY, Die Patriarchen und die
présentation est articulée en sept chapitres.
Priesterschrift, Zurich, Theologischer Verlag, 2010, Partant de l’exposé des critiques adressées à
p. 251-279 ; Bernhard LANG, « Die Leviten », in la polis religion, ils envisagent successivement
A. BERLEJUNG, J. DIETRICH et J. F. QUACK (dir.), la religion civique, avec ses acteurs sociaux et
Menschenbilder und Körperkonzepte im Alten Israel, ses bénéficiaires – des sujets qui emplissent
in Ägypten und im Alten Orient, Tübingen, Mohr l’œuvre de J. Scheid à côté de ses travaux
Siebeck, 2012, p. 287-319. sur les rituels –, pour les confronter ensuite à
3 - Adrianus VAN SELMS, « Temporary Heno- des questionnements considérés aujourd’hui
theism », in M. A. BEEK et al. (dir.), Symbolae Bibli- comme alternatifs : l’individu, les émotions,
cae et Mesopotamicae, Leyde, Brill, 1973, p. 341-348. la croyance.
4 - Thomas RÖMER, « L’Ancien Testament – Outre l’attention accordée aux sources
une littérature de crise », Revue de théologie et de antiques, l’autre dimension qui donne à l’ou-
philosophie, 127, 1995, p. 321-338. vrage son ossature la plus rigoureusement 1001
COMPTES RENDUS

démonstrative est son projet réflexif au sens émotions ou sentiments des Romains. L’en-
étymologique du terme : un retour critique sur semble de l’ouvrage confronte, selon une
toutes les analyses que l’auteur a menées sur la progression analytique, la conception de la
religion civique depuis plus de trente ans, et religion civique à ce « révisionnisme » dont
au terme duquel il démontre à nouveau leur l’auteur montre qu’il n’a rien de novateur. La
validité sur la base des fondements scienti- définition de la religion sur laquelle se déve-

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fiques, c’est-à-dire historiques, de sa méthode. loppe aujourd’hui la critique de la religion
Les témoignages romains soutiennent sa posi- civique tient son fondement d’une vision
tion, selon laquelle les pratiques de la religion hégélienne, puis schleiermachienne, de la reli-
civique n’excluent pas l’implication des indivi- gion, qui privilégie le « sentiment » intérieur
dus qui composent la société et ne se résument et « renvoie à la dimension subjective de la
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pas à une institution « creuse » de l’élite conduite religieuse chrétienne » (p. 41). Au
sociale et politique. Il suffit de lire Tite-Live plan épistémologique, elle questionne « l’exis-
auquel J. Scheid a consacré son cours en 2012- tence ou la non-existence d’une catégorie uni-
2013. Même si, à toutes les époques, les docu- verselle et perpétuelle de la croyance » (p. 44)
ments conservés surreprésentent les tenants et remet en cause « l’histoire en tant que
du pouvoir et les situations institutionnelles méthode et science, au profit d’une sorte de
face aux réalités individuelles ou personnelles, philosophie ou de théologie christianisantes »
les périodes de turbulences – de « crise » – (p. 48-49). À la tradition protestante allemande
laissent plus facilement affleurer les engage- rappelée par l’auteur, on pourrait ajouter les
ments individuels. L’imbrication entre les par- prodromes de la fin du XVIIIe siècle, par exemple
ticuliers et l’État se manifeste alors de façon chez Jean-Jacques Rousseau, d’origine gene-
visible au plan religieux, sans préjuger d’autres voise et protestante, qui, dans Émile ou de l’édu-
engagements privés ou en privé. Juste après cation (1762), mettait déjà l’accent sur le « culte
la défaite de Trasimène pendant la deuxième du cœur » contre le cérémonial et lançait sur le
guerre punique (217 av. notre ère), Tite-Live plan philosophique une dépréciation des rites
rapporte une supplicatio ordonnée par le prê- qui avait déjà été opérée sur le plan religieux
teur à laquelle participèrent non seulement les par la Réforme. Cette définition de la « reli-
citoyens romains assumant leurs devoirs reli- gion » résulte d’une construction idéologique
gieux, mais aussi les femmes et les enfants qui de l’histoire des religions au XIXe siècle, qui
n’ont pourtant pas, ou pas encore, de capacité plonge ses racines dans l’Antiquité tardive,
civique, car « le sort de chacun était entière- lorsque les Pères chrétiens, latins et grecs, de
ment lié à celui de l’État » (Tite-Live, 22, 10). Tertullien à Augustin en passant par Eusèbe
Pour les membres politiquement « non actifs » de Césarée et Jérôme, ont inventé le paganisme,
de la respublica, l’implication religieuse s’ins- car leur critique des dieux païens comme faux
crivait aussi dans le modèle civique, comme dieux et démons ne pouvait que justifier la
en témoignent encore les femmes en 207 av. négation de toute possibilité de relation reli-
notre ère, à un autre moment critique de la gieuse « vraie », de vera religio, avec ces dieux.
guerre (Tite-Live, 27, 50, 5). Que l’identité religieuse du citoyen n’épuise
Dans son « inventaire » des critiques adres- pas les manifestations religieuses en contexte
sées depuis quelque temps aux rites de la reli- privé, associatif ou autre, ni J. Scheid ni aucun
gion civique, l’auteur épingle l’idée que les tenant de la religion civique ne l’a jamais sou-
cérémonies publiques seraient vides de tout tenu. Les différents registres se combinaient
sentiment religieux et ne refléteraient que le et ne s’excluaient pas : il suffit de penser à
discours d’une élite. Les réserves, voire le toutes les dédicaces privées dans des sanc-
mépris, face au formalisme des pratiques tuaires non publics, ou aux nombreux témoi-
rituelles (« la religion d’épiciers [...] d’après gnages de dévotions privées de membres de
Mommsen », p. 32) expliquent une telle dépré- l’élite, pour renvoyer le débat sur l’incompa-
ciation de la religion romaine et du « poly- tibilité entre religion de l’État et religion de
théisme historique » (en particulier p. 34-42), l’individu au nombre des oppositions illusoires.
la « véritable religiosité » s’exprimant lors des Le mouvement de fond qui interroge
1002 rites privés qui auraient donné libre cours aux aujourd’hui, et pour toutes les époques de
RELIGIONS

l’histoire, le rapport entre individu et société des constructions algorythmiques appliquées


n’est pas étranger au regard porté sur nos aux sciences humaines, parfois avec profit,
sociétés contemporaines, « postmodernes » et est tellement devenue un maître-mot, sinon
«désenchantées» 4. Dès l’avant-propos, J. Scheid une maîtresse-chose, que les recherches dans
situe d’ailleurs explicitement sa recherche les domaines de l’Antiquité ne semblent plus
d’antiquiste dans l’actualité de la pensée. Il avoir de pertinence si elles ne s’inscrivent pas

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polémique avec ce « nouveau » modèle, qui dans des modèles en vogue, présentés comme
n’est pas limité aux théologiens qui ne pra- objectivement construits, et pourtant riches
tiquent pas l’approche laïque du religieux à de possibles dérives – déterministes pour le
l’origine de l’histoire des religions, mais irrigue cognitivisme, uniformisatrices pour la connec-
désormais aussi l’anthropologie et l’ethno- tivité et les network theories, ou libérales très
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logie – à en juger par une des sessions du avancées pour la nouvelle économie institu-
congrès mondial de l’Union internationale des tionnelle (New Institutional Economy). Dans ce
sciences anthropologiques et ethnologiques contexte, J. Scheid démontre qu’un historien
consacrée à « L’individu en anthropologie : un doit utiliser des modèles qui sont issus de
futur paradigme en anthropologie ? » (2014). l’analyse de la documentation, de façon à ne
Or ce sont là deux disciplines qui, depuis le pas désincarner son terrain d’étude en en refu-
début du XX e siècle, ont orienté les études sant l’« altérité » (p. 215), et en en ignorant
antiques vers des retournements majeurs de donc la particularité.
paradigmes théoriques, dont le ritualisme, qui
NICOLE BELAYCHE
a permis de comprendre la religion publique
romaine et sur lequel J. Scheid a construit son 1 - John SCHEID, La religione a Roma, Rome/
modèle sacrificiel. Ce renversement en cours Bari, Laterza, 1983 ; Id., Romulus et ses frères. Le
des modèles de référence dépasse, à mes yeux collège des frères arvales, modèle du culte public dans
du moins, une approche confessionnelle du la Rome des empereurs, Rome, École française de
domaine du religieux pour questionner la Rome, 1990.
situation des personnes dans le monde libéral 2 - « La religion, la cité, l’individu. La piété
globalisé du XXI e siècle, dans lequel les chez les Romains », http://www.college-de-france.
constructions idéologiques collectives ont été fr/site/john-scheid/_audiovideos.jsp.
dévoyées, et donc discréditées, par des expé- 3 - John SCHEID, À Rome sur les pas de Plutarque,
Paris, Vuibert, 2012.
riences historiques totalitaires.
4 - Pour l’Antiquité, voir par exemple Jörg
L’ouvrage étant attaché à une probléma-
RÜPKE (éd.), The Individual in the Religions of the
tique, il n’a pas de visée exhaustive et n’aborde Ancient Mediterranean, Oxford, Oxford University
guère, par exemple, les honneurs rendus aux Press, 2013, p. 7-8.
empereurs, le « culte impérial », même si (ou 5 - John SCHEID, « Comprendre le culte dit
peut-être justement parce que) ce dernier s’est impérial. Autour de deux livres récents », L’Anti-
construit sur le modèle du culte civique de quité classique, 73, 2004, p. 239-249.
l’époque républicaine. Ces quinze dernières
années ont vu fleurir des débats analogues sur
le caractère religieux ou politique (pour le dire Éric Rebillard
vite) du « culte impérial » et de la personne Christians and their Many Identities in Late
des divinisés 5. Antiquity: North Africa, 250-400 CE
Par-delà un exposé de la religion romaine Ithaca, Cornell University Press, 2012,
IX-134 p.
publique dans lequel l’auteur réaffirme les
lignes de force qu’il n’a cessé de tracer dans Alessandro Rossi
son œuvre, l’exergue du livre, emprunté à Muscae moriturae donatistae circumvolant :
Michel Foucault : « faire passer l’histoire au fil la costruzione di identità « plurali » nel
d’une pensée qui refuse les universaux », cristianesimo dell’Africa romana
ouvre avec bonheur la réflexion sur l’utilisa- Milan, Ledizioni, 2013, 426 p.
tion par l’historien de modèles heuristiques.
La modélisation, qui envahit notamment les Ces deux ouvrages semblent à première vue
productions anglophones en s’appuyant sur traiter du même sujet : la construction des 1003
COMPTES RENDUS

identités dans les provinces romaines de dossiers historiographiques les plus imposants
l’Afrique de l’Antiquité tardive. La césure et les plus complexes de l’histoire de l’Anti-
chronologique diffère légèrement : en se quité tardive. Le premier chapitre passe en
concentrant sur le donatisme, Alessandro revue les positions successives des historiens,
Rossi étudie le IVe et le début du Ve siècle, depuis celles clairement tranchées du catholi-
les longues décennies au cours desquelles cisme romain de la Contre-Réforme jusqu’aux

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les chrétiens d’Afrique se sont définis, entre analyses contemporaines très nuancées d’Yves
autres, par leur appartenance au « parti de Modéran, en passant par les thèses qui, de
Donat » ou au « parti de Cécilien », avant que William Frend à Marcel Bénabou, voyaient
la victoire difficile de ce dernier, particulière- dans les tensions entre donatistes et céciliens
l’expression d’une « résistance africaine à la
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ment grâce à l’œuvre d’Augustin d’Hippone,


permette de définir un « schisme donatiste » romanisation ». Les trois chapitres suivants
opposé à une Église universelle (c’est-à-dire confirment que le livre reste une histoire
catholique). Le livre d’Éric Rebillard embrasse ecclésiastique : le premier est consacré aux ori-
une période plus longue, qui cueille le chris- gines de la dissension, le deuxième propose
tianisme africain au moment où l’œuvre de une analyse originale d’une ecclésiologie dona-
Tertullien fournit une source assez abondante tiste reconstruite à partir de quelques textes
pour en apprécier les caractéristiques et qui rares, le dernier reprend l’étude du mouvement
s’achève, elle aussi, avant que l’invasion van- des circoncellions, connus par nos sources pour
dale reconfigure les conditions de vie des être accusés de violences extrêmes contre leurs
Romains d’Afrique (180-430). adversaires et contre eux-mêmes, et sur lesquels
la bibliographie est presque infinie.
On s’aperçoit pourtant très vite que ces deux
Avec les identités multiples auxquelles
livres s’inscrivent dans des projets historio-
renvoie le sous-titre du livre, A. Rossi propose
graphiques profondément différents. Les
une perspective alternative à une supposée
« identités plurielles » d’A. Rossi ont peu à voir
« identité africaine ». Celle-ci pourrait contri-
avec les « many identities » d’É. Rebillard. Dans
buer de manière intéressante au débat contem-
le premier cas, il s’agit de contextualiser au-
porain contestant la validité du concept de
delà du cadre religieux les acteurs de ce que
romanisation, que l’auteur ne discute qu’en
les historiens appellent « la crise donatiste ». citant Paul-Albert Février, sans faire mention
Pendant plus d’un siècle, depuis le début du de travaux plus récents comme ceux de Patrick
règne de Constantin en 312 jusqu’à l’inva- Leroux. On se demande si l’usage du mot
sion vandale en 429, au moins, les chrétiens « identité » est l’expression d’une ambition
d’Afrique se sont divisés en fonction de leur conceptuelle ou une concession à une mode
appartenance au « parti de Donat » ou au historiographique. Le cœur de cet ouvrage est
« parti de Cécilien ». Les premiers se récla- une analyse serrée et touffue des différents
maient d’une fidélité stricte aux martyrs des dossiers qui composent la grande question
dernières persécutions impériales et rejetaient donatiste, avec d’utiles mises au point et une
ceux qui, à leurs yeux, avaient été compromis bonne connaissance de la bibliographie récente.
par l’apostasie ou l’usage de ruses plus ou Le ton est enthousiaste, mais seul un lecteur
moins subtiles pour échapper à la mort. Les déjà très au fait de l’histoire de l’Afrique au
seconds, tout en contestant les accusations IVe siècle pourra s’y retrouver et, éventuelle-
(Cécilien avait été élu évêque de Carthage en ment, partager cet enthousiasme.
311 et consacré par des évêques dont un était Toute différente est la perspective
accusé – entre autres par l’évêque Donat – d’É. Rebillard 1. D’abord, son livre pousse le
d’avoir livré des textes sacrés au pouvoir impé- laconisme à l’extrême. En 97 pages, il propose
rial), mettaient l’accent sur la légitimité que une démonstration nouvelle et provocatrice,
leur donna rapidement leur communion avec appuyée sur des études minutieuses de textes
les Églises transmarines, en particulier celle de nombreux et importants. Surtout, la question
Rome, insistant ainsi sur leur catholicité. de l’identité y est véritablement au cœur de
Ce « schisme donatiste », combattu avec l’enquête. Il ne s’agit plus d’identité africaine,
1004 vigueur par Augustin d’Hippone, est l’un des mais d’identité chrétienne.
RELIGIONS

L’auteur pose d’une manière nouvelle la À la lumière de ce modèle d’analyse, bien


question de l’articulation entre le christia- des chrétiens qui ont accepté de sacrifier pen-
nisme et les autres composantes de la société dant les persécutions ne sont plus des apostats
méditerranéenne dans une période qui a vu qui auraient décidé de renoncer au christia-
une recomposition radicale des pratiques reli- nisme, mais des chrétiens qui ne mobilisent
gieuses. Il utilise la documentation africaine pas leur christianisme lorsqu’ils sont sollicités

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parce qu’elle est exceptionnellement riche et par les autorités romaines, donnant alors prio-
qu’il la connaît remarquablement bien. Après rité à leur sauvegarde personnelle, à celle de
l’avoir longuement explorée, É. Rebillard a leur famille, voire à leur solidarité politique
trouvé insatisfaisante la perspective de Robert avec l’Empire en danger. Au début du Ve siècle,
Markus qui voyait au IVe siècle le déplacement
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Dioscorus, qui s’intéresse aux doctrines philo-


d’une « sphère profane » et d’une « sphère sophiques non chrétiennes, n’est pas forcé-
chrétienne ». Il adopte le point de vue de ment un païen, mais il pense – contre l’avis
la sociologie de l’individu, telle qu’elle a été d’Augustin d’Hippone qui lui répond – qu’il
théorisée par Peter Burke, Jan Stets et Bernard peut ne pas mobiliser son christianisme dans
Lahire 2, en proposant de rechercher ce que son activité intellectuelle. Le travail pastoral
signifie le fait d’être chrétien pour les adeptes d’Augustin vise à former une conscience de
de cette religion, et comment cet « être chré- groupe et à infuser de christianisme toutes
tien » se combine avec les autres éléments les activités des chrétiens, mais son effort ne
sociaux qui les définissent (appartenance fami- définit pas la réalité sociale que ses lettres
liale, statut civique, métier, condition sociale, permettent de reconstruire. Dans la théorie de
etc.). Il utilise pour ce faire le mot christianness,
R. Markus, la sphère profane était un espace
un terme rare du XVIIe siècle qui ne retient
social non marqué religieusement, que chré-
du polysémique christianity que l’état ou le fait
tiens et païens pouvaient partager sans conflit.
d’être chrétien. La rupture épistémologique
Dans la théorie d’É. Rebillard, toute activité
que propose É. Rebillard ne tient cependant pas
sociale est potentiellement profane si les chré-
à l’utilisation de ce terme, mais bien au déplace-
tiens ne mobilisent pas leur christianisme
ment de la réflexion du collectif à l’individu.
lorsqu’ils agissent.
Dans son introduction, il constate les limites
Ce modèle a des aspects séduisants pour
du groupism – l’approche qui consiste à consi-
dérer un groupe comme formant une entité comprendre l’évolution du monde méditerra-
par définition homogène – dans l’étude des néen à la fin de l’Antiquité. Il pose cependant
religions durant l’Antiquité tardive et propose deux questions qui, de façon surprenante, ne
d’étudier la « pluralité interne » des individus. sont pas abordées. D’une part, la sociologie de
Il affronte sereinement les difficultés posées l’individu, et plus particulièrement la théorie
par des sources qui, toutes, sont produites par de l’individu pluriel, parle de l’individu contem-
des membres du clergé, convaincu qu’une lec- porain, en théorisant une complexité croissante
ture critique permet de retrouver les traces du liée aux évolutions du monde moderne. Est-il
processus de communication entre l’auteur et légitime de présupposer que la notion d’indi-
son public, qui a conduit à la production du vidu est la même dans le monde méditer-
texte même. É. Rebillard excelle dans cet ranéen antique et aujourd’hui ? La rigueur
exercice, comme ses livres précédents l’ont méthodologique d’É. Rebillard devrait l’in-
déjà montré 3. Il est passionnant de le suivre citer à aborder la question avec la même
dans ses analyses fines des textes de Tertullien exigence que les autres éléments du cadre
et des écrits de Cyprien de Carthage pour étu- théorique de son enquête. D’autre part, toute
dier ce qui se passe à l’époque des grandes son analyse devrait l’amener à questionner le
persécutions publiques du IIIe siècle, et essen- concept même de religion appliqué au chris-
tiellement de ceux d’Augustin pour l’empire tianisme, ce qu’il ne fait que de manière très
chrétien. On est séduit par nombre de ses indirecte. Pourtant, on voit assez bien que le
conclusions intermédiaires, montrant comment, christianisme n’est pas toujours mobilisé dans
selon les circonstances, les chrétiens mobi- les circonstances où les identités religieuses
lisent ou ne mobilisent pas leur christianness. antérieures ou concurrentes le sont. Le livre 1005
COMPTES RENDUS

fait plus que donner de nouveaux instruments construit jusqu’à présent. En outre, ce travail
pour mesurer les progrès de la christianisation, redonne de sa valeur à la province de Vienne,
il oblige à s’interroger de nouveau sur la nature dont le poids et le prestige, aujourd’hui méconnus,
même du christianisme. Sa lecture est d’un étaient si importants au Moyen Âge. Pour ce
grand intérêt pour un lectorat qui dépasse lar- faire, l’auteur a mobilisé et exploité avec grand
gement les historiens de l’Antiquité tardive ou talent des sources abondantes et variées : nar-

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les spécialistes de l’Afrique romaine. ratives – comme la chronique de l’archevêque
Adon de Vienne –, normatives, épigraphiques,
CLAIRE SOTINEL hagiographiques – comme les vies de saint
Sévère, saint Ferréol ou saint Avit –, liturgiques
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1 - Voir aussi la traduction française par Alexandre – comme le Martyrologe d’Adon –, archéo-
Hasnaoui : Éric REBILLARD, Les chrétiens de l’Anti- logiques et, enfin, diplomatiques – la province
quité tardive et leurs identités multiples. Afrique du Nord, comptant de nombreux cartulaires, comme celui
200-450 après J.-C., Paris, Les Belles Lettres, 2014. de Saint-André-le-Bas ou ceux de Grenoble.
2 - Robert MARKUS, Au risque du christianisme. N. Nimmegeers fait preuve d’une grande rigueur
L’émergence du modèle chrétien, trad. par D. Kempf, méthodologique, d’une part en confrontant
Lyon, Presses universitaires de Lyon, [1990] 2012 ; systématiquement les échelles – cité, dio-
Peter J. BURKE et Jan E. STETS, Identity Theory, cèse, province – pour souligner la cohérence
Oxford, Oxford University Press, 2009 ; Bernard
de la circonscription viennoise, d’autre part
LAHIRE, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action,
en n’omettant pas le substrat individuel et
Paris, Nathan, 2011.
humain. L’étude de cent trente-quatre évêques
3 - Éric REBILLARD, In hora mortis. Évolution
de la pastorale chrétienne de la mort aux IVe et Ve siècles et archevêques durant six siècles donne une
dans l’Occident latin, Rome, École française de importante épaisseur humaine à ce travail et
Rome, 1994 ; Id., Religion et sépulture. L’Église, les permet de mesurer en quoi la politique de
vivants et les morts dans l’Antiquité tardive, Paris, certains prélats a pu peser sur les structures
Éd. de l’EHESS, 2003. métropolitaines.
La province est composée, durant l’essen-
tiel de la période, des diocèses de Vienne,
Nathanaël Nimmegeers Genève, Grenoble et Valence. En effet, entre
Évêques entre Bourgogne et Provence. la fin du VIIIe et le début du IXe siècle, elle
La province ecclésiastique de Vienne au haut perd les deux diocèses alpins de la Tarentaise
Moyen Âge (Ve-XIe siècle) et de Maurienne. Les premières traces des
Rennes, PUR, 2014, 402 p. et 8 p. de pl. prélats de la province remontent au IVe siècle
(314 à Vienne, 374 et 381 à Valence et Grenoble).
L’ouvrage que Nathanaël Nimmegeers consacre Les années 1070 sont marquées par la mort
à la province ecclésiastique de Vienne et à ses de Léger de Vienne (1070) et de Frédéric de
évêques est une version remaniée de sa thèse Genève (1073), et par l’arrivée de prélats au
de doctorat. Ce travail s’inscrit dans le cadre profil nouveau, dans le cadre de l’accélération
des études renouvelées sur les circonscriptions du processus réformateur mené par le pape
ecclésiastiques – paroisse, diocèse, province –, Grégoire VII (1073-1085), comme l’archevêque
pour certaines héritées de l’époque romaine, Guy de Bourgogne (1088-1119) à Vienne et
mais qui ont connu de nombreuses évolutions l’évêque Hugues de Châteauneuf (1080-1132)
durant le haut Moyen Âge. Ces circonscrip- à Grenoble. Le contexte géographique et
tions, en particulier le cadre provincial, repré- historique est, de fait, particulièrement bien
sentent un élément pratique mais rarement balisé et maîtrisé.
étudié en tant que tel, à l’aune de leur pérennité La première partie s’intéresse aux « struc-
présupposée, selon un postulat aujourd’hui tures de la province de Vienne ». L’auteur
battu en brèche par la recherche. s’attache à montrer comment la province a
Cet ouvrage comble incontestablement un construit son homogénéité au milieu des
vide historiographique, car l’échelon métro- événements politiques, de la domination bur-
1006 politain n’a été que très peu questionné et dé- gonde à la période carolingienne en passant
RELIGIONS

par la domination franque à partir de Charles évolue à partir du Xe siècle, avec les réformes
Martel. Durant toute la période qui court du monastiques de Cluny et de Saint-Chaffre, qui
milieu du IXe siècle à 1032, les archevêques entraînent une certaine déconcentration à
de Vienne doivent lutter pour maintenir leurs l’échelle de la province. On observe également
prérogatives et faire valoir l’unité provinciale des initiatives nouvelles de l’aristocratie laïque,
derrière eux. L’évolution politique profite aux comme les Humbertiens au Bourget (Cluny) et

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évêques suffragants. Pour contrecarrer ce pro- aux Échelles (Saint-Chaffre), ou les Guigonides
cessus, les archevêques forgent un corpus à Saint-Laurent de Grenoble (Saint-Chaffre).
important et s’investissent dans les affaires du La province de Vienne a donc comme
siècle pour peser sur les structures politiques. caractéristique profonde une macrocéphalie et
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Ainsi, l’archevêque Burchard obtient le comitatus une hyperconcentration viennoise. La cité


de Vienne en 1023, tandis que son successeur, archiépiscopale bénéficie de sa situation de
Léger, bénéficie de la présence lointaine de capitale religieuse mais aussi politique, une
l’empereur pour renforcer l’hyperconcentration situation que ses prélats font en sorte de main-
viennoise. Sur les structures provinciales, le tenir et de renforcer. À toutes les échelles,
constat de l’auteur est celui d’une macro- du local au provincial, les évêques jouent un
céphalie. En effet, la cité de Vienne concentre rôle central dans l’exercice du pouvoir et
le pouvoir politique en tant que capitale des l’encadrement des populations. Les annexes
rois bourguignons et polarise l’essentiel des nombreuses et extrêmement riches – cartes,
grands établissements réguliers et séculiers. plan, généalogies, et surtout notices prosopo-
La deuxième partie se penche sur le profil graphiques – permettent également de mesu-
des évêques de la province de Vienne dans la rer ce poids des prélats dans la province. Il
longue durée. Le recrutement s’opère essen- reste à souhaiter que d’autres travaux de cette
tiellement au sein de l’aristocratie – familles qualité viennent poursuivre la recherche sur le
sénatoriales, puis entourage des rois mérovin- fonctionnement des circonscriptions ecclésias-
giens, des Pippinides et des Carolingiens, mais tiques et de l’institution ecclésiale au Moyen
c’est bien le seul facteur d’unité d’un groupe Âge.
profondément hétérogène. À partir de la fin
du Xe siècle, les grands lignages contrôlent les AURÉLIEN LE COQ
sièges épiscopaux comme les Guigonides à
Grenoble ou les Clérieux à Vienne. Quelques
prélats remarquables se distinguent mais, à Jay Rubenstein
l’exception de Frédéric de Genève ou d’Isarn Armies of Heaven: The First Crusade and the
de Grenoble, les suffragants sont, là aussi, en Quest for Apocalypse
retrait. Peut-être est-ce en raison d’un effet de New York, Basic Books, 2011, XIV-402 p.
source, la documentation étant quasi inexis-
tante ailleurs qu’à Vienne sur l’essentiel de la Le livre de Jay Rubenstein est un remarquable
période : on ne trouve qu’un seul nom d’évêque récit de la première croisade qui prend le
à Genève entre 653 et 877, aucun à Grenoble risque de la narration historique et satisfaisait
entre 726 et 840. à de nombreux égards au double contrat à la
La troisième partie, peut-être moins cohé- fois scientifique et littéraire que celle-ci
rente et moins consistante que les deux précé- impose : l’écriture procède en portant la voix
dentes, s’attache à étudier le fonctionnement des témoins (directs ou indirects) tout en ne
de l’institution ecclésiale ainsi que la place de cessant pas d’exercer un regard critique (les
l’Église dans la société médiévale. L’auteur notes sont renvoyées en fin d’ouvrage, et
aborde la question du poids et de la compo- donnent à l’ensemble sa pertinence scienti-
sition des chapitres cathédraux, ou encore les fique en élargissant sensiblement la biblio-
formes de la vie régulière. Sur ce dernier point, graphie). J. Rubenstein est sans doute un
N. Nimmegeers met bien en lumière en quoi excellent conteur ; son récit est enlevé, son
le monachisme viennois est limité par le style riche et précis, sa parole se veut proche,
contrôle étroit de l’archevêque. La situation souvent amusée. 1007
COMPTES RENDUS

Après un premier chapitre qui confère à la la croisade, par opposition aux « pluralistes »
Jérusalem des chrétiens occidentaux de la fin qui entendent élargir cette définition à d’autres
du XIe siècle toute sa consistance à la fois très expéditions sanctionnées par l’autorité ponti-
spirituelle et très concrète – perception éprou- ficale (en Espagne, dans l’Europe du Nord
vée et renforcée d’après l’auteur dans les pro- ou contre les hérétiques) ; et celle dite des
dromes de la croisade que furent notamment « populistes », attachés à dégager la puissance

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la fièvre millénariste des pèlerins de 1064 et intérieure, collective et spontanée d’un mou-
les tournées de prédication enflammées de vement de masse 1. C’est notamment dans la
Pierre l’Ermite en 1095/1096 –, le lecteur lignée des historiens français des religions
est plongé dans l’atmosphère exaltée voire férus de psychologie historique comme Paul
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« extatique » (p. 233) d’une expédition que Alphandéry, Alphonse Dupront et Étienne
J. Rubenstein entend rendre à sa dimension Delaruelle que l’auteur déploie son intuition
« apocalyptique ». De l’appel vibrant d’Urbain II d’une espèce de « numineux » gouvernant les
au concile de Clermont jusqu’à Ascalon, la esprits et les émotions. Cela lui a valu d’être
« sixième bataille » de l’Apocalypse selon le très sévèrement critiqué par Jonathan Riley-
chroniqueur Raymond d’Aguilers, en passant Smith et John France, deux représentants d’une
par la prise sanglante de Jérusalem, ombilic historiographie soucieuse de replacer les moti-
du monde et de toute vie chrétienne, l’auteur vations individuelles des croisés dans un envi-
passe en revue chacun des grands épisodes ronnement culturel et social large, qu’il s’agisse
de la croisade au cours de vingt chapitres qui de la piété et des enjeux spirituels pour le pre-
sont autant de paliers pour la conscience pro- mier, ou bien des préoccupations matérielles
phétique des croisés. Dans cette dramatique et stratégiques pour le second. Il est vrai que
escalade, la prise d’Antioche et sa défense la thèse de l’auteur est souvent assénée sans
désespérée par un groupe exsangue de guer- référence (notamment à chaque fin de cha-
riers morts-vivants, galvanisés par la décou- pitre), ce qui confère à l’ensemble une appré-
verte de la Sainte-Lance, auraient agi comme ciable unité de ton, mais se révèle finalement
un catalyseur surpuissant des grandes émotions peu probant sur le plan scientifique.
millénaristes. Pour J. Rubenstein, les milites de Surtout, cette thèse prospère sur une défi-
ces « armées du ciel » étaient convaincus de se nition pour le moins vague de cette notion
battre contre l’Antéchrist et de marcher dans d’« apocalyptique ». On est en droit de s’éton-
le monde de la fin. Telle est la thèse que ner de la rareté des références explicites au
défend ce formidable récit d’aventure qui, si livre de l’Apocalypse. Pour installer son récit
l’on en croit son auteur, viendrait combler un dans le grand frémissement des attentes et des
vide dans l’historiographie moderne des croi- angoisses liées à la fin des temps, J. Rubenstein
sades, pourtant soucieuse d’idéologie depuis appuie son argumentation, comme P. Alphan-
le livre fondateur de Carl Erdmann sur la déry avant lui, sur des épisodes antérieurs à la
guerre sainte : « L’histoire des faits militaires, croisade et les indices d’une culture « apocalyp-
dit J. Rubenstein, a souvent été écrite, et bien. tique » partagée. Une lune couleur de sang,
Mais elle n’a pas été racontée d’une manière des cavaliers célestes : il s’agit bien de la réali-
qui prenne en compte les grandes idées derrière sation des signes décrits dans le livre de l’Apo-
la première croisade – les croyances qui en calypse de Jean (« Ces phénomènes étaient
furent à l’origine, et qui contribuèrent à guider ‘apocalyptiques’ au sens le plus technique : ils
les armées vers leur objectif » (p. XII-XIII ). accomplissaient des événements prophétisés
Telle fut donc la force de cette « apocalypse », dans le livre de l’Apocalypse », p. 45). Mais à
à la fois cause première et efficiente d’une l’épreuve de la croisade, et lorsque J. Ruben-
entreprise hors du temps. stein prend à bras-le-corps les chroniques, le
Ce parti pris inscrit de fait J. Rubenstein concept perd en précision et J. Riley-Smith a
dans une double filiation : celle dite des « tra- justement pointé son manque de définition.
ditionalistes » qui font de Jérusalem la raison En fait d’apocalypse, il s’agirait plutôt de tout
1008 d’être et l’élément central de la définition de le « merveilleux » de ces récits, qui escorte
RELIGIONS

souvent la relation des événements les plus l’explication des événements à la lumière des
marquants, ou les plus brutaux, de la première fins dernières, qui fait entrer le récit dans la
croisade ; c’est-à-dire aussi bien les apparitions logique de l’accomplissement sans cesser de
et les prophéties qui émaillent les différentes n’apercevoir la fin qu’« à travers un miroir ».
étapes de l’expédition que l’apparition resplen- Cette correspondance des réalités temporelles
dissante des saints guerriers sur les champs de et mystiques est particulièrement sensible

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bataille ou les interventions de Dieu contre les chez Raymond d’Aguilers, dont les croisés
« infidèles » : autant de « révélations » de Dieu éprouvent, en nouvel Israël ou nouveaux
dans l’histoire... Maccabées, la justice immanente de Dieu.
Comme nombre d’historiens avant lui, Cette confusion entre un millénarisme des
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J. Rubenstein a été frappé par l’atmosphère croisés et l’imprégnation eschatologique des


biblique dont sont imprégnées les chroniques récits de la croisade qui font des chrétiens le
et qui, selon lui, n’a pas suffisamment retenu vrai peuple élu trouve peut-être son origine
l’attention, voire a été volontairement négligée dans l’écriture de l’histoire de nos chroni-
en tant qu’enrobage rhétorique et artificiel. Le queurs, plus particulièrement dans un phé-
recours fréquent des chroniqueurs à l’Ancien nomène identifié par P. Alphandéry dans un
Testament pour « justifier » la croisade (les article aussi fondamental que peu cité, où il
livres prophétiques, notamment Isaïe) ou pour remarquait l’interprétation historique des
en narrer les épisodes guerriers dans leur livres saints : « Or, cela est une nouveauté,
atrocité (les livres historiques, notamment le d’une importance indéniable pour l’histoire de
Deutéronome, auraient fourni aux croisés l’exégèse allégorique au Moyen Âge. Dans
leurs « lois de la guerre », p. 199) lui paraît l’interprétation des textes bibliques, la littéra-
suffisant pour affirmer que les croisés pré- ture originale de la première croisade, historio-
tendaient s’accaparer l’héritage d’Israël pour graphie ou documents diplomatiques, décèle
mieux le dépasser et ainsi accomplir le temps une transformation profonde du principe même
des nations (au milieu d’un foisonnement de de l’interprétation spirituelle : l’objet de l’allé-
références, J. Rubenstein en a peut-être omis gorie n’est plus le Christ, mais les chrétiens,
une : l’aveuglement des troupes égyptiennes et même une classe de chrétiens, une heure
lors de la bataille d’Ascalon semble être une précise de l’histoire de l’Église : les croisés,
réminiscence de la cécité fatale infligée par l’expédition entreprise en 1096 2. »
Dieu aux ennemis d’Israël en II R 6, 18 ou La geste des croisés devient donc le point
encore Zach. 12, 4). L’« apocalypse » devient culminant de l’histoire sainte, et eux-mêmes
donc le nom d’une théorie générale permet- les instruments de l’accomplissement des
tant à la fois de rendre compte, dans le corps Écritures. Il s’en faut pourtant que leur sens
du texte et d’une façon métaphorique, du réaliste soit rendu aux Écritures. L’allégorie
caractère « extraordinaire » des faits – la demeure : la croisade est bien très charnelle et
bataille d’Antioche est si brutale qu’elle est très spirituelle. Sans doute la démarche spiri-
« pratiquement apocalyptique » (p. 178) – et tuelle du pèlerinage mené sur les lieux mêmes
de la signification qui leur était prétendument qu’avait foulés le Christ explique-t-elle cette
donnée par tous. sorte de saturation du sens. « Tout a existé au
Encore faudrait-il que l’auteur établisse Moyen Âge, en matière de spiritualisation à
une distinction entre cette signification vécue l’extrême », ajoutait P. Alphandéry. Encore
par les contemporains et celle, postérieure, faut-il préciser que, d’après le grand historien
établie par les historiens. L’« apocalyptique » de l’idée de croisade, des émotions populaires
de J. Rubenstein écrase de fait les différences et des forces presque occultes de la religion
entre le millénarisme – la conviction éven- des masses, cette saturation était moins le
tuelle des croisés eux-mêmes qu’ils accomplis- fait des croisés eux-mêmes que des historiens
saient alors dans l’ordre temporel les signes des croisades, qui, dans leur volonté de théori-
de la fin des temps, étayée par de trop rares sation postérieure, et d’une façon assez peu
documents – et l’eschatologie, c’est-à-dire surprenante, ont cherché – et trouvé – dans la 1009
COMPTES RENDUS

Bible les explications dont ils s’étaient mis en Custot revient sur la figure de Bruno (de
quête (et telle est peut-être la seule et unique Cologne ?) (v. 1024/1031-1101) et sur sa fonda-
quest de ces récits). Peut-on en dire autant des tion érémitique en Calabre (Santa Maria de
participants ? Les lettres des contemporains Turri ou de Heremo, à proximité du castrum
(Anselme de Ribemont, Bohémond, Manassès de Stilo). Son étude vise à rétablir certains faits
de Reims...) puisent davantage, quand elles se que la critique historique (celle de Bernard

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réfèrent à la Bible, au Nouveau Testament, et Bligny, par exemple) a eu du mal à imposer
en particulier aux épîtres pauliniens, de même face à la geste cartusienne construite entre la
que les chartes de départ étudiées par Giles fin du XVe et le début du XVIe siècle, reprise
Constable ou J. Riley-Smith. ensuite jusqu’à nos jours. Ainsi, ce n’est qu’en
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Il apparaît donc pour le moins audacieux 1514 que Bruno a été reconnu comme fonda-
de faire de cette « apocalyptique », notion teur « charismatique » de la Grande Chartreuse
vague qui recouvre les motivations indivi- et que sa fondation en Calabre, où il a fini
duelles des participants et le travail théorique ses jours, a été intégrée à l’ordre chartreux. Le
des historiens, l’énergie intérieure de la pre- mouvement de canonisation qui lui a attribué
mière croisade. La thèse est d’autant plus ce rôle a récupéré son lieu d’inhumation et
brutale qu’elle écrase l’impression, donnée par incorporé les archives calabraises à l’ensemble
cartusien et au récit hagiographique composé
J. Rubenstein lui-même, qu’il exista bel et
pour l’occasion et publié en 1515 par le prieur
bien, non pas une conviction unanimement
général des chartreux François du Puy († 1521).
partagée par les croisés qu’ils parachevaient
Ces faits étant acquis, il demeurait à cerner
l’histoire sainte, mais plutôt un genre de « parti
le caractère et le contexte de la fondation
de l’apocalypse », gravitant dans l’entourage
calabraise, ainsi que le rôle de Bruno, ce que
provençal du comte Raymond de Saint-Gilles,
l’auteure réalise de manière définitive. Outre
qui a pu jouer un rôle dans la progression de
l’analyse de la construction rétrospective de la
l’armée croisée jusqu’à Jérusalem.
figure de Bruno « fondateur » des chartreux, le
livre soulève et résout quelques questions
ALEXANDRE ROMAIN-DESFOSSÉS clés : la reconstitution de son arrivée en Italie,
en réponse à l’appel de son ancien élève à
1 - Giles CONSTABLE, « The Historiography of Reims, le pape Urbain II, en tant qu’archevêque
the Crusades », in A. E. LAIOU et R. P. MOTTAHEDEH de Reggio di Calabria choisi (electus) dès sep-
(éd.), The Crusades from the Perspective of Byzantium tembre 1089 ; le renoncement à la charge épis-
and the Muslim World, Washington, Dumbarton copale et l’installation de l’ermitage, en 1090/
Oaks, 2001, p. 1-22. 1091, dans des lieux où demeurait peut-être
2 - Paul ALPHANDÉRY, « Les citations bibliques vivace le souvenir du monastère du Vivarium
chez les historiens de la première croisade », Revue érigé au VIe siècle par Cassiodore ; la compré-
de l’histoire des religions, 99, 1929, p. 139-157.
hension du nouvel établissement monastique
comme expression de la mainmise comtale sur
l’organisation de l’Église du comté de Calabre
Annick Peters-Custot et relais probable de la politique réformatrice
Bruno en Calabre. Histoire d’une fondation de la papauté.
monastique dans l’Italie normande : Toute la démonstration se fonde sur une
S. Maria de Turri et S. Stefano del Bosco documentation délicate à manier, car en
Rome, École française de Rome, 2014, grande partie disparue et connue soit par des
430 p. copies ou des éditions modernes (en particulier
la somme de l’historien chartreux Benedetto
En prenant comme point de départ un dossier Tromby), soit par des photographies du début
de vingt-cinq actes diplomatiques latins du XXe siècle (la collection des clichés de docu-
et grecs, voire bilingues, antérieurs à 1101, ments italo-normands provenant de Richard
notamment ceux du comte Roger I er de Salomon). S’appuyant sur la nouvelle édition
1010 Hauteville (v. 1031/1040-1101), Annick Peters- critique des actes de Roger Ier 1, et en constant
RELIGIONS

dialogue avec l’historiographie antérieure, passés au profit de la fondation avant la dis-


l’auteure examine avec acuité chaque acte parition de Bruno. L’un des apports du livre
d’un ensemble où les « interpolations » et les est justement de rétablir la figure de Lanvin
« falsifications » dans les documents comtaux – deuxième magister de l’établissement cala-
sont nombreuses. L’un des enjeux de l’étude brais, présenté par l’historiographie cartu-
est de restituer le contexte dans lequel ces sienne comme celui qui aurait « trahi » le

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« manipulations » ont pu être réalisées, et propositum érémitique de Bruno – et de
l’hypothèse chronologique défendue force permettre une meilleure compréhension du
l’adhésion : entre 1198 et 1220/1221, à l’époque passage vers le cénobitisme à l’intérieur du
de la minorité et avant le couronnement impé- processus d’insertion des fondations monas-
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rial de Frédéric II (1194-1250) qui profite au tiques dans la politique du pouvoir territorial
« grignotage de l’autorité publique » (p. 181), des souverains normands.
ainsi qu’au moment du développement contem- D’un point de vue historiographique, cette
porain de l’ordre cistercien dans le royaume étude méthodique et érudite, riche en ensei-
de Sicile via l’annexion de monastères pré- gnements, en analyses critiques et en précisions
existants et la prise en main de leurs archives. chronologiques, est parfois déconcertante en
C’est le cas, à partir de 1192, de Santo raison de quelques lacunes bibliographiques
Stefano del Bosco, le monastère bénédictin et du maniement problématique de certaines
fondé vers 1120 qui prend le pas sur l’ermitage notions. Alors que la production écrite, son uti-
Santa Maria de Turri, situé à environ 1,5 km de lisation, sa transmission et sa conservation sont
distance. Les débuts de la fondation de Bruno au cœur du travail entrepris, il est difficile de
sont ainsi connus en partie par ce prisme « cis- comprendre l’absence, à part deux références
tercien » (ou celui des moines qui organisent fugaces en conclusion, de mise en perspective
le transfert de Santo Stefano à Cîteaux) qui du cas étudié par rapport à la dense réflexion,
s’octroie des droits publics là où les souverains anthropologique mais aussi historique, sur la
normands n’avaient concédé que des biens literacy/scripturalité (Jack Goody, Michael
fonciers et des hommes. Il place ainsi la figure Clanchy, Brian Stock...). Près de la moitié des
du comte Roger Ier au centre de la mémoire actes du dossier principal étant connus par
des origines du monastère calabrais, en tant des reproductions photographiques, le lecteur
que bienfaiteur, fondateur et, surtout, porteur serait en droit d’attendre que l’analyse des textes
du projet qui serait dès le départ celui d’un s’articule à celle du support, pas seulement du
ermitage voué à devenir un monastère béné- parchemin disparu mais aussi de la collection
dictin. Emblématique de cette construction, de clichés du début du XXe siècle, trop vite expé-
l’acte du « miracle de Capoue » – concession diée comme étant l’œuvre d’« un savant italien,
par le comte de biens et de droits aux frères Garufi » (p. 27) 2. Il aurait sans doute été utile
résidant dans les églises Santa Maria de Heremo de mobiliser la notion de « rhétorique visuelle »
et Santo Stefano del Bosco pour remercier le émise par Peter Rück 3, qui invite à envisager
« vénérable père » Bruno de l’avoir averti par les actes comme des signes globaux, des objets
songe d’un complot lors du siège de Capoue – écrits manipulables visuellement en dehors de
est forgé « plutôt pour glorifier la générosité toute pratique de lecture, y compris pour rendre
du comte et sa figure de protégé de Dieu » que compte du maintien de l’usage du grec dans
« pour exalter la sainteté de Bruno » (p. 279 et les documents de la Calabre normande et rela-
370-376). Mais à regarder de près, si Bruno tiviser l’idée peu convaincante « de langue cryp-
assume le rôle du « fondateur dépassé », c’est tée, codée », reprise d’études récentes (p. 80 et
qu’effectivement il n’était pas le seul acteur 316).
des débuts de l’ermitage en Calabre et que Le lecteur se demande, par ailleurs, si le
l’érémitisme n’était qu’une forme de vie « cartulaire » disparu de Santo Stefano del Bosco,
consacrée parmi d’autres possibles pour le réalisé vers 1200, ne pourrait pas être mieux
noyau initial qu’il institua en tandem avec caractérisé et en partie reconstitué grâce aux
Lanvin († 1116 ou 1120). En fait, les deux notes de B. Tromby qui l’a consulté. Un rapide
hommes sont associés dans tous les actes survol de son ouvrage indique qu’il désigne 1011
COMPTES RENDUS

le manuscrit comme un recueil de documents fermes ? Ne faudrait-il pas commencer par tenir
très ancien (breviario seu privilegio in libro compte des acquis de la théorie littéraire et
perantiquo), comprenant trente-deux feuillets 4. des notions de transtextualité/intertextualié
Il s’agit donc d’un mince codex qui s’ouvre par (Gérard Genette) plutôt que de parler vague-
l’acte (interpolé) du 7 mai 1093 de Roger Ier, ment de la « porosité » entre les genres docu-
décrivant les limites des biens déjà donnés à mentaires ?

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Bruno et Lanvin, suivi, au verso, de la trans- Le dossier de Bruno et de sa fondation cala-
cription de la confirmation du 14 octobre 1092 braise, minutieusement exploité et renouvelé
par le pape Urbain II des concessions du comte par A. Peters-Custot, ne se cantonne pas à
Roger Ier et de l’évêque Théodore de Squillace. « l’histoire d’une fondation monastique dans
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Le choix de ces deux actes pour ouvrir le l’Italie normande », mais possède une portée
recueil de privilèges en dit long sur la manière générale qui interpelle l’historien et ses pra-
dont les moines envisagent alors les prémices tiques.
de leur monastère ; il donne également une
idée des tris effectués par les cisterciens dans ELIANA MAGNANI
les archives du monastère.
En outre, il manque au lecteur une présen- 1 - Julia BECKER (éd.), Documenti latini e greci
tation synthétique de la totalité de la documen- del conte Ruggero I di Calabria e Sicilia, Rome, Viella,
tation médiévale connue du monastère, en 2013.
particulier le nombre d’actes et leur répartition 2 - Paolo COLLURA, « La collezione fotografica
chronologique approximative, puisque seuls C. A. Garufi presso l’Istituto di Storia Medievale
les actes antérieurs à 1101 ont reçu ce type de dell’Università di Palermo », in P. RÜCK (éd.),
traitement dans les très utiles annexes. Ces Fotografische Sammlungen mittelalterlicher Urkunden in
remarques pourraient également être formulées Europa : Geschichte, Umfang, Aufbau und Verzeichnungs-
vis-à-vis des Constitutions de Lambert († 1124), methoden der wichtigsten Urkundenfotosammlungen,
troisième magister de l’établissement, trans- Sigmaringen, J. Thorbecke, 1989, p. 113-114.
3 - Peter RÜCK, « Die Urkunde als Kunstwerk »,
mises seulement par un extrait, ainsi que du
in V. A. VON EUW et P. SCHREINER (éd.), Kaiserin
martyrologe d’Usuard du milieu du XIIe siècle,
Theophanu. Begegnung des Ostens und Westens um die
portant des annotations nécrologiques margi- Wende des ersten Jahrtausends, Cologne, Schnütgen-
nales (Naples, Bibl. Naz., ms. XVI.A.4), cité Museum, 1991, t. II, p. 311-333.
d’après sa réédition récente et dont on apprend 4 - Benedetto TROMBY, Storia critico-cronologica
seulement à la page 215 qu’il est le seul manus- diplomatica del patriarca S. Brunone e del suo ordine
crit connu provenant de Santo Stefano del Bosco cartusiano, Naples, Vincenzo Orsino, 1775, t. II,
(du reste absent, tout comme le cartulaire, de App., p. 68, n. 1 et p. 69, n. 2.
l’index très détaillé et précieux en fin d’ouvrage).
En ce qui concerne l’appareil conceptuel
utilisé, même si l’expression est devenue mon- Michel Lauwers (dir.)
naie courante chez certains historiens, il reste La dîme, l’Église et la société féodale
à démontrer le bien-fondé de la désignation Turnhout, Brepols, 2012, 634 p.
des constructions mémorielles des monastères
et des ordres religieux comme « mythe des ori- Les recherches menées dans le cadre de cet
gines », « récits mythiques » ou « mythologies » ouvrage sont contemporaines du colloque de
(p. 235, 265-266 et 279), sans interroger tout un Flaran, organisé par Roland Viader en 2008 1.
pan des travaux en sciences sociales (Georges Ces deux entreprises constituent un renou-
Dumézil, Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre veau des études de la dîme, qui n’avait pas fait
Vernant, Marcel Detienne...). Au lieu de bana- l’objet d’un travail spécifique depuis l’ouvrage
liser les concepts, ne serait-il pas temps de de Giles Constable en 1964 2. Certes de nom-
réfléchir sérieusement à la catégorisation des breuses monographies et articles avaient
récits sur lesquels l’historien exerce son exé- abordé le sujet et un questionnement nouveau
gèse, au-delà de la simple typologie des sources, sur l’histoire des territoires paroissiaux avait
1012 du « vrai » et du « faux », et de poser des notions préparé le terrain de ces deux enquêtes.
RELIGIONS

Ce gros ouvrage rassemble seize contribu- fratricide et incestueux, est bénéficiaire d’une
tions, enserrées entre un copieux et essentiel dîme.
chapitre préliminaire de Michel Lauwers et Comme le fait remarquer M. Lauwers, les
une postface de Mathieu Arnoux. La biblio- textes normatifs renvoient une image cohé-
graphie est éclatée, présentée dans les abon- rente du projet ecclésiastique, mais la pratique
dantes notes infrapaginales. Un index des de la dîme est éminemment diverse. La post-

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personnes et des lieux rend aisée la consulta- face écrite par M. Arnoux prend acte de cette
tion de l’ouvrage sur des points précis. Les diversité et conclut que « l’un des enjeux du
études régionales concernent principalement volume est de comprendre comment vont de
la France, avec des focales diverses ; Luigi pair le projet volontariste [...] qui est celui
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Provero et Simone Collavini éclairent aussi le de l’Église dans son discours de réforme et
cas du Piémont et de la Toscane. les dynamiques d’identification locale [...] qui
Les contributions suivent, en gros, l’ordre marquent les paysages européens durant le
chronologique ; la période centrale du Moyen Moyen Âge » (p. 592). Une synthèse des résul-
Âge (Xe-XIIIe siècle), où la réforme grégorienne tats de cette longue enquête polymorphe aurait
joue évidemment un rôle de pivot, représente été utile et l’on regrette que ne figure nulle
à elle seule les deux tiers de l’ouvrage. L’un part un bilan du régime et des composantes
des grands intérêts du livre est de faire se du prélèvement décimal, inévitablement mor-
côtoyer les analyses du discours ecclésial, théo- celés dans l’ouvrage. À défaut de ce bilan, les
logique et canonique, et celles des situations réflexions liminaires de M. Lauwers livrent
sur le terrain, au cœur des rivalités que suscite heureusement au lecteur un puissant fil direc-
la perception des dîmes. Ces deux aspects sont teur.
même unis dans la belle étude de Thierry Les deux premières contributions de
Pécout sur la Provence au XIIIe siècle. Libre l’ouvrage forment un socle solide à partir
au lecteur de construire un itinéraire théma- duquel lire les évolutions. Ils correspondent
tique ou chronologique. chacun à l’un des deux principaux axes de
Le premier champ, celui de la construction l’ouvrage, théorie (Valentina Toneatto) et pra-
de la loi ecclésiastique, présente l’évolution de tique (Jean-Pierre Devroey) de la dîme.
la théorie générale de la dîme et accorde une V. Toneatto montre que le registre primitif
attention spécifique à la question des dîmes des dîmes (le mot est alors utilisé au pluriel)
monastiques, notamment à travers la contri- est celui du don, de l’aumône, et non du prélè-
bution très argumentée de Cécile Caby. Deux vement obligatoire ; la dîme « renvoyait au
traités sont édités dans le volume : l’un, proba- cercle vertueux de la caritas » (p. 24). La levée
blement d’un maître auxerrois du IXe siècle, en a été prescrite au VIe siècle par les évêques
auquel est consacré l’article de Guy Lobrichon ; dans des situations critiques de disette. Ce
l’autre, le De decimis et premiciis, édité par caractère de mesure d’exception perdure dans
T. Pécout, est l’œuvre de Benoît d’Alignan, la législation franque des dernières décennies
évêque de Marseille de 1230 à 1268. Cet argu- du VIIIe siècle ; exceptionnel aussi le paiement
mentaire en vingt-trois rubriques à l’encontre des dîmes lors de la conquête de la Saxe et
de ceux qui refusent de payer les dîmes est un du royaume lombard. La dîme est, en théorie,
« jalon dans la pratique de l’inquisition épisco- partagée en quatre parts, celle de l’évêque,
pale » (p. 424). celle du clergé, celle des bâtiments et celle des
Outre les questions classiques pour l’histo- pauvres. La nouveauté est qu’elle devient, du
rien de l’économie et de la société que sont le moins aussi en théorie, obligatoire, ce qui ne
poids réel de la dîme, les produits sur laquelle prouve pas que le prélèvement fût aussitôt réel
elle est levée et les bénéficiaires – aussi bien et important, bien au contraire.
possesseurs que collecteurs –, est abordé l’angle Dans les dernières pages de l’ouvrage,
archéologique du stockage, à travers les granges Elsa Marmursztejn, pour la scolastique, et
et les silos. Plus inhabituel encore chez les his- Emmanuel Bain montrent combien le discours
toriens, la littérature apporte sa pierre à l’édi- théologique sur la dîme a évolué, accompa-
fice par la présentation des Passions où Judas, gnant la politique ecclésiale. Selon E. Bain, 1013
COMPTES RENDUS

c’est au début du XIIIe siècle que se situe un Mais pour F. Mazel, aucun document ne per-
important tournant : les citations bibliques se met d’affirmer que sa gestion ait entraîné un
restreignent désormais à celles de l’Évangile développement des solidarités paysannes, pas
de Matthieu ou s’effacent, pour justifier le même d’une élite ; et son rôle d’assurance en
paiement de la dîme, devant des arguments cas de famine ne se distinguait guère de celui
fondés sur le droit naturel. des réserves seigneuriales. L’emprise ecclésias-

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L’article de J.-P. Devroey ouvre l’autre tique sur la dîme s’accentua avec la réforme
versant du livre, en montrant, pour la haute grégorienne, la rattachant explicitement à l’église
période, la lente territorialisation des paroisses paroissiale, sous juridiction épiscopale, mais
et de la dîme. « En Occident, la paroisse s’est souvent au profit des établissements monas-
tiques.
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faite territoire dans la longue durée, entre le


IXe et le XIIe siècle » (p. 95). Cette lenteur, la
Les variations régionales, telles qu’elles res-
contribution de L. Provero pour le Piémont du sortent des fines observations de Didier Panfili
XIIIe siècle la démontre encore. Il décrit les ten-
en Languedoc toulousain et de S. Collavini
tatives parallèles pour élaborer des circonscrip- en Toscane, renvoient à deux cas d’espèces,
le Languedoc où le poids de la dîme dans le
tions compactes, paroissiales ou seigneuriales,
prélèvement fiscal est majeur, et la Toscane
« dans un contexte de territorialité incertaine »
où il est mineur, et donc tout autre de ce qu’il
(p. 334) ; le caractère territorial des dîmes est
est en Lombardie. Les stratégies familiales et
peut-être un peu plus net, mais « les tendances
les enjeux des rivalités entre laïcs, entre clercs
à la polarisation et à la définition des confins
et laïcs et entre institutions ecclésiastiques
cohabitent [encore] [...] avec des mécanismes de sont dictés par ces fortes divergences écono-
fragmentation » (p. 334). A fortiori au IXe siècle, miques.
la paroisse est non pas un espace continu et Sur quoi pèsent les dîmes et de quel poids ?
délimité, mais un « territoire vivant », large- Paradoxalement, si la différence est faite dans
ment fondé sur la relation entre les paroissiens les textes normatifs entre dîmes prédiales et
et le prêtre. Soulignant que « l’invention caro- dîmes personnelles, les auteurs peinent à pré-
lingienne de la dîme » (p. 105) est contempo- ciser ce qu’il en est dans la pratique. Il faut
raine de la deuxième vague de construction attendre le XIIIe siècle pour que les documents
des églises rurales, J.-P. Devroey considère que précisent les produits soumis à la dîme, et, dans
la dîme permet la maintenance de ce réseau cet ouvrage, le XVe siècle et l’étude de Germain
d’églises désormais serré et qu’elle contribue Butaud sur le comté de Nice, pour que la liste
à polariser l’espace rural autour des églises. précise en soit connue avec le taux de chacune.
Néanmoins, dès cette époque, des exceptions Les formes de la collecte demeurent aussi
sont faites, notamment pour les domaines très mal documentées : elles sont éclairées par
seigneuriaux et leurs oratoires ; déjà les res- l’étude des fermes de la dîme en Normandie,
sorts décimaux peuvent différer de ceux de la procédure très courante, juridiquement souple
paroisse. et limitant le risque météorologique pour le
Le remarquable rapport présenté par Florian clergé qui en est destinataire.
Mazel pour l’ancienne province de Tours pro- C’est une première histoire générale de la
longe le propos aux siècles suivants, en le dîme que livre l’ouvrage ici présenté, ouvrant de
nuançant sur certains points. Il affirme nette- nombreuses pistes, suggérant de nombreuses
ment que la dîme ne fut en rien un « facteur de questions, réussissant en tout cas à analyser les
morphogenèse paroissiale » (p. 187) et attribue dîmes non comme un élément d’histoire reli-
ce rôle aux usages funéraires et aux oblations. gieuse, mais en appréhendant la dimension
Introduite assez tardivement, la dîme fut ecclésiale, propre au Moyen Âge, des struc-
d’emblée intégrée au régime domanial et devint tures de domination sociale.
une composante majeure du prélèvement sei-
MONIQUE BOURIN
gneurial, pour le reste assez léger. Elle pesa
particulièrement lourd, permise sans nul doute 1 - Roland VIADER (dir.), La dîme dans l’Europe
par une première croissance agraire, contrai- médiévale et moderne, Toulouse, Presses universi-
1014 gnant ensuite à l’intensification des cultures. taires du Mirail, 2010.
RELIGIONS

2 - Giles CONSTABLE, Monastic Tithes from their à des hôpitaux, et l’intégration à l’ordre cister-
Origins to the Twelfth Century, Cambridge, Cambridge cien ne semble pas modifier cet état de fait.
University Press, 1964. Le lien établi entre la spiritualité de la croisade
et celle des moniales recluses est intéressant,
mais le propos est moins convaincant, sans
Anne E. Lester doute faute de sources adaptées. L’ouvrage se

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Creating Cistercians Nuns: The Women’s clôt par une analyse plus fine des archives, qui
Religious Movement and its Reform in permet d’aborder plus précisément le mode
Thirteenth Century Champagne d’administration de leurs monastères par les
Ithaca, Cornell University Press, 2011, moniales.
Ce volume s’insère dans un « filon » historio-
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XXII-261 p.
graphique qui a suscité au cours des dernières
L’ouvrage d’Anne Lester annonce dès l’énoncé décennies de vifs débats, à la suite, notamment,
du titre la difficulté et l’intérêt du sujet choisi, des travaux de Brigitte Degler-Spengler et de
à savoir l’étude de la régularisation (ou réforme) Constance Berman. Plus largement, l’histoire
des groupes religieux féminins nés au cours du « mouvement religieux féminin » a, depuis
des XIIe et XIIIe siècles ; une régularisation qui les années 1970 au moins, engendré une vaste
s’est opérée, en Champagne, sous l’égide de bibliographie qui a complètement renouvelé
l’ordre cistercien. Ce sujet pose plusieurs l’approche du phénomène mis en évidence par
Herbert Grundmann dès 1935. De ce point de
problèmes, que l’auteure, au cours des six
vue, A. Lester fait l’impasse sur les dernières
chapitres qui composent l’ouvrage, affronte
avancées historiographiques (malgré une biblio-
directement : celui de la nature du lien établi
graphie plutôt complète) 1.
entre les moines cisterciens et les religieuses,
Au-delà de ce positionnement, il convient
une question qui va plus loin que la seule
de reconnaître à l’auteure le mérite d’un travail
dimension institutionnelle, puisqu’il s’agit de
qui apporte de nouveaux et précieux jalons
savoir en quoi ces nouveaux établissements
pour l’histoire de la religiosité féminine de la
féminins sont « cisterciens », et celui du rap-
fin du Moyen Âge. Le choix de se concentrer
port de ces nouveaux monastères de moniales
sur les sources documentaires (principalement
avec un contexte social en pleine effervescence, des chartes) est à bien des égards revigorant.
aussi bien du point de vue économique (foires) L’absence d’un « corpus hagiographique signifi-
que spirituel (croisades). catif » (p. 4) pour les cisterciennes champenoises
L’auteure commence par dresser le tableau est finalement bienvenue : ce manque conduit
d’un mouvement religieux féminin vérita- en effet A. Lester à préférer aux sources narra-
blement polymorphe en Champagne, au sein tives hagiographiques, qui exposent le point
duquel l’assistance aux pauvres et aux malades de vue de certains clercs à propos des mulieres
tient une place importante. Elle s’attelle ensuite religosae, des documents « pratiques » où
à décrire le contexte dans lequel s’inscrit l’appa- figurent les noms des différents acteurs de la
rition des nouveaux monastères de moniales fondation et du fonctionnement des monas-
cisterciennes champenoises : l’étude du patri- tères.
moine de ces établissements démontre notam- L’auteure enquête en priorité sur le milieu
ment la force du lien entre les moniales et social auquel sont liées ces nouvelles commu-
les classes « bourgeoises » – le rôle des grands nautés : « [Les chartes, requêtes, legs, ventes
nobles y apparaît cependant en filigrane. Puis, et donations] mettent au jour ce que l’on pour-
A. Lester se concentre sur les rapports entre rait appeler le processus sociologique collectif
les moniales et l’ordre cistercien : alors que la d’institutionnalisation d’un mouvement reli-
plupart des établissements féminins champe- gieux » (p. 4). Le réseau (social network) des
nois sont « incorporés » à l’ordre, les documents sœurs montre clairement que leurs familles
font peu état de la participation effective des sont parties prenante de l’essor urbain et éco-
moines dans l’administration des communau- nomique régional, au sein duquel est né le
tés de moniales. Autre fait marquant : la plu- « mouvement religieux féminin ». Un lien qui
part de ces monastères champenois sont liés perdure avec l’entrée en jeu des cisterciens, 1015
COMPTES RENDUS

notamment par le biais de la dotation des éta- 1 - Sur le problème du rapport de l’ordre avec
blissements : « En s’institutionnalisant sous les femmes, voir FRANTZ J. FELTEN, « Waren die
l’égide de l’ordre cistercien, le mouvement reli- Zisterzienser frauenfeindlich ? Die Zisterzienser
gieux féminin champenois ne rompit jamais ses und die religiöse Frauenbewegung im 12. und
liens avec son milieu social originel » (p. 185). frühen 13. Jahrhundert. Versuch einer Bestand-
Le corpus de sources permet aussi d’aigui- saufnahme der Forschung seit 1980 », et Alexis

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ser notre regard sur la dynamique de la régu- GRÉLOIS, « L’expansion cistercienne en France :
larisation des communautés en œuvre au la part des affiliations et des moniales », in F. J.
XIIIe siècle : le fait que les établissements des
FELTEN et W. RÖSENER (dir.), Norm und Realität.
Kontinuität und Wandel der Zisterzienser im Mitte-
religieuses cisterciennes champenoises aient
lalter, Berlin, LIT Verlag, 2009, respectivement
souvent été liés à une maison d’assistance
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p. 179-224 et 287-324.
(hôpital ou léproserie) à laquelle ils appor-
2 - John B. FREED, « Urban Development and
taient un soutien économique et institutionnel
the Cura Monialium in the Thirteenth Century
est très intéressant. Même si les documents ne Germany », Viator: Medieval and Renaissance Studies,
permettent pas de savoir si les nonnes assis- 3, 1972, p. 311-327.
taient elles-mêmes les pauvres et les malades,
ils mettent en valeur le fait que la régularisa-
tion est opérée en parallèle (et en association) Marie Dejoux
pour les communautés féminines et les institu-
Les enquêtes de Saint Louis. Gouverner et
tions hospitalières, à l’intérieur d’un mouve-
sauver son âme
ment de fond qu’A. Lester désigne comme « la
Paris, PUF, 2014, VI-475 p.
réforme de la charité » (p. 129).
Reste à mentionner ce qui est sans doute Cet ouvrage de Marie Dejoux est la version
l’apport majeur de ce livre : l’auteure décrit le remaniée de sa thèse de doctorat, comportant
cas d’une région, la Champagne, où, contraire-
néanmoins un riche appareil cartographique,
ment à ce que l’on a depuis longtemps constaté
de nombreux tableaux, un index général, ainsi
pour les régions urbanisées de la Rhénanie ou
qu’un jeu de pièces justificatives. S’inscri-
de l’Italie du Centre et du Nord, la prise en
vant dans une production historiographique
charge des mulieres religiosae au XIIIe siècle n’est
aujourd’hui foisonnante, qui a permis de reconsi-
pas effectuée par un ordre mendiant mais bien
dérer à nouveaux frais l’objet historique que
par les moines blancs. Voilà longtemps que l’on
représente l’enquête générale dans les États
suspectait un tel fait (l’article de John Freed
aurait, à ce sujet, mérité d’être plus amplement occidentaux des XIIIe-XVe siècles sous l’angle de
cité 2), mais A. Lester le met ici concrètement ses usages politiques, ce livre apporte incontes-
en évidence, fournissant aux chercheurs un cas tablement une contribution notable à ce renou-
d’école. Reste désormais à déterminer les veau 1.
raisons de la spécialisation « régionale » des Le sujet – et l’objet – de cette étude est
ordres religieux dans la prise en charge du constitué par les monumentales mais très dis-
« mouvement féminin » : les différentes formes parates enquêtes dites de saint Louis, qui pré-
prises par la régularisation, dont provient cèdent le départ du roi pour la croisade en 1247
l’essor du nombre de monastères féminins au et se poursuivent après son retour en 1254.
XIIIe siècle, sont-elles liées au taux d’urbani- L’auteure en entreprend une étude exhaustive,
sation, à la croissance économique locale, ou « totale » pour reprendre ses propres termes,
simplement à l’« espace » plus ou moins grand qui vise à restituer toutes les dimensions de
laissé par les ordres « anciens » aux frères l’enquête, y compris les plus matérielles, mais
mendiants ? A. Lester ne répond pas complè- dont on sait aujourd’hui qu’elles sont riches
tement à ces questions, mais ouvre des pistes d’enseignements quant aux intentions poli-
de réflexion (en particulier par son étude du tiques qui y président. Le principal mérite du
milieu social local) et lance des hypothèses livre, et non le moindre de ses apports, est
dont il faut désormais tenir compte. d’avoir eu l’audace et le courage de s’attaquer
à l’ensemble de cette documentation et de la
1016 SYLVIE DUVAL considérer comme un tout afin de dégager les
RELIGIONS

caractéristiques de ce que l’on pourrait appeler perçu au mieux comme une période de mise
les pratiques inquisitoires de Louis IX. En une en place et de tâtonnements avant que la pro-
démarche logique et progressive, dont l’objec- cédure inquisitoire ne soit réellement fixée et
tif affiché est de proposer une nouvelle lecture ne devienne opératoire. Les enquêtes de saint
historique de cet outil inquisitoire si particu- Louis montrent au contraire que, loin de tâton-
lier, sont ainsi tour à tour pris en considération ner, les enquêteurs du XIIIe siècle innovent et

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et analysés les documents et les traces archi- inventent, au plus près des besoins politiques
vistiques que ces derniers ont pu laisser, la et de la traduction concrète de l’idéologie
procédure, le personnel mobilisé, le territoire capétienne. Ils s’adaptent aux situations géo-
concerné, les personnes et catégories sociales graphiques et sociales et mettent en place une
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dénoncées, les témoins, les relations de sujé- procédure éminemment plastique qui ne peut
tion établies par les enquêtes et, enfin, le rôle être réduite à de simples prémices.
politique que le souverain a entendu leur faire Au travers de ces « épaves » d’enquête, c’est
jouer. toute une société qui se donne à voir, placée
Dans une première partie novatrice sur bien en situation de « dialogue » avec son prince, un
des plans, M. Dejoux adopte une démarche qui dialogue certes contenu dans les cadres juri-
puise à d’autres sciences sociales, la sociologie diques de la procédure mais jamais contraint ni
surtout, et emprunte aux méthodes de l’archéo- forcé. Ce que démontre impeccablement
logie du document pour reconstruire de manière M. Dejoux est le moteur de ce dialogue, qui
minutieuse la réalité documentaire. Ce faisant, puise à la fois aux sources de l’idéologie conçue
elle déconstruit quelques mythes en restituant et vécue par Louis XI – celle de la pénitence et
notamment, et tout au long du livre, le contexte de la réparation de la faute qui conduit le roi
dans lequel ces sources s’insèrent ainsi que à vouloir « réparer » et écouter les plaintes de
celui de leur promotion, par le seul milieu des ses sujets avant tout dans un objectif de salut
Mendiants et dans le cadre du procès en canoni- individuel –, et à celles du savoir politique lié
sation du roi, au XIIIe siècle. Elle propose une aux pratiques du bon gouvernement ainsi qu’à
nouvelle typologie convaincante des enquêtes, leur mise en place : correction et contrôle appa-
pertinente au moins pour cette période qui rent des officiers, transformation des témoins
voit la genèse de ce type d’outil de gouverne- en sujets, évolution de la représentation et de
ment, en substituant à la désormais classique l’appréhension de l’espace politique du royaume
distinction entre enquête judiciaire et admi- par l’intégration des provinces conquises. Face
nistrative une différenciation nuancée entre à cette volonté politique clairement affichée,
enquêtes contentieuses et enquêtes informa- les sujets – ou gouvernés – semblent avoir des
tives. Cette précision présente l’avantage d’affir- préoccupations bien terre à terre qui contri-
mer de manière claire que, quel que soit son buent, cependant, à formaliser le lien poli-
objet, toute enquête obéit à une même procé- tique. Les officiers en charge de l’enquête, de
dure, que l’on peut dans tous les cas qualifier même que le souverain qui en est l’instigateur,
de judiciaire, par la quête de la « vérité », et y répondent par une affirmation de la souve-
construit les moyens pratiques pour y arriver. raineté qui ne se réduit jamais à une simple
Autrement dit, et c’est là un apport notable de imposition d’un pouvoir éminent en une dia-
cet ouvrage, ce qui qualifie l’enquête, ce n’est lectique un peu simpliste, mais repose sur le
pas le type de procédure adopté mais bien le consentement nécessaire des sujets. L’enquête
contexte et les intentions qui président à sa sert, au fond, à définir et nuancer le publicum,
réalisation. ce qui permet de comprendre la diversité des
Le XIIIe siècle revêt, de la sorte, un relief sujets qu’elle peut aborder ; c’est là aussi en
particulier. L’auteure a raison de souligner le fait quoi elle constitue réellement un outil de gou-
que les études récentes relatives aux enquêtes vernement au XIIIe siècle.
occidentales se sont centrées sur la période pos- L’ouvrage de M. Dejoux est important.
térieure des XIVe-XVe siècles d’abord et avant Au-delà d’une remise en cause fondamentale
tout en raison de l’abondance de la documen- de l’historiographie relative aux enquêtes de
tation, en négligeant quelque peu ce XIIIe siècle saint Louis, il apporte une vision renouvelée et 1017
COMPTES RENDUS

pertinente de l’histoire politique du royaume ou mauvaise, masculine ou féminine, elle peut


de France au XIII e siècle, sous le règne du se comprendre en fonction de la morale de
Capétien le plus sujet à légendes, qui se révèle l’honneur – ou de la morale du péché et de la
avoir été un très fin praticien politique. faute, qui lui donnent chacune une valence
différente. C’est le croisement de ces deux
LAURE VERDON interrogations, juridique et politique d’un

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côté, religieuse et théologique de l’autre, qui
1 - Voir par exemple Claude GAUVARD (dir.), a permis de relever le défi de circonscrire la
L’enquête au Moyen Âge, Rome, École française de honte comme objet historique, comme le pro-
Rome, 2009 ; Thierry PÉCOUT (dir.), Quand gouver- posent ici deux historiens médiévistes dont les
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ner c’est enquêter. Les pratiques politiques de l’enquête recherches touchent aux discours scolastiques
princière, Occident, XIIIe-XIVe siècles, Paris, De Boccard, et religieux pour Bénédicte Sère, au milieu des
2010 ; Anne MAILLOUX et Laure VERDON (dir.), cours et au droit tardo-médiévaux pour Jörg
L’enquête en questions. De la réalité à la « vérité » dans Wettlaufer.
les modes de gouvernement (Moyen Âge-Temps modernes),
Dans ce beau volume trilingue, le sujet
Paris, CNRS Éditions, 2014. L’entreprise d’édition
reçoit un traitement multidisciplinaire (de la
de l’enquête générale ordonnée en Provence dans
les années 1330 par le roi Robert Ier de Naples est
sociologie à la criminologie et à l’anthropologie)
en voie d’achèvement : depuis 2008, sept volumes et pluriculturel. Bien que l’essentiel des articles
sont parus aux éditions du CTHS sous la direction porte sur le Moyen Âge et le début des Temps
de Thierry Pécout. modernes, plusieurs études en débordent :
concernant le Rwanda ou l’Indonésie actuels
d’un côté, et l’histoire de l’Asie orientale dans
Bénédicte Sère une perspective comparée de l’autre. Ainsi la
et Jörg Wettlaufer (éd.) réflexion, centrée pour l’essentiel sur le noyau
Shame Between Punishment and Penance: culturel du « long Moyen Âge » cher à Jacques
The Social Usages of Shame in the Middle Le Goff, s’étire dans son ensemble sur la longue
Ages and Early Modern Times durée, de l’Antiquité romaine à nos jours. Après
Florence, Sismel-Ed. del Galluzzo, 2013, une préface de Claude Gauvard suivie d’une
XLIV-451 p. introduction très bien pensée des deux direc-
teurs du volume, et avant la conclusion de Nicole
La honte est un sujet complexe d’histoire Bériou, les vingt et une études sont organisées
culturelle. Notion polysémique et ambiguë, en quatre grandes parties cohérentes qui cepen-
fluide comme tous les sentiments, cette émo- dant dialoguent entre elles.
tion sociale par excellence a également une La première partie, consacrée à la séman-
expression corporelle bien connue, présente tique de l’honneur et de la honte dans les socié-
dans les sociétés les plus diverses, au point tés occidentales de l’Antiquité (romaine) et du
de faire croire qu’il existe des émotions uni- haut Moyen Âge, montre deux choses fonda-
verselles, même si les valeurs qui leur sont mentales : d’une part que la honte comme puni-
attachées ainsi que leurs usages peuvent gran- tion, notamment par l’infliction de châtiments
dement varier. Ce recueil ambitieux vise à infamants, traverse le grand clivage du passage
en saisir la configuration spécifique dans la au christianisme et reste omniprésente dans
culture occidentale et chrétienne, entre le les sociétés d’honneur. De manière générale,
Moyen Âge et l’époque moderne. Bien que les la honte met à mal la position sociale plus que
discours, surtout normatifs, qui la concernent les relations interpersonnelles, notamment dans
soient clairement cristallisés, la honte est par- les couches supérieures des sociétés d’honneur
fois difficile à saisir dans les sources : le voca- (Han Nijdam). D’autre part, bien que la honte
bulaire latin la décrivant est pluriel et mobile, opposée à l’honneur puisse être aussi bien
sans pour autant que ses pôles soient bien déli- morale que corporelle (Rob Meens), la christia-
mités. Dans l’Occident chrétien, la honte s’est nisation apporte à sa perception une inflexion
construite autour de binômes qui marquent importante. Virginia Burrus étudie ce qu’elle
1018 son ambivalence, sinon sa polyvalence : bonne appelle un tournant vers la honte – liée tant
RELIGIONS

à la notion de péché qu’à la corporéité – dans l’époque moderne, à Constance, la honte est
l’Antiquité tardive, source de la transformation utilisée par la justice ecclésiastique presque
de la conversion. autant pour dissuader que, comme on l’atten-
La deuxième partie concerne honte et péni- drait, pour réintégrer dans l’Église. Alors que
tence dans le discours et la pratique théolo- l’expansion de la pratique du prêt dans les pays
giques du Moyen Âge central, et forme une occidentaux à la fin du Moyen Âge est un fait

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partie homogène en termes de sources et de d’histoire économique bien connu, deux articles
problématiques explorées, où la dichotomie tournent le regard vers la honte suscitée par les
de la bonne et de la mauvaise honte, de la procédures traitant le surendettement, à Paris
vertu et du vice, est fondamentale. Jusqu’aux (Julie Claustre) et dans le monde méditerra-
années 1220, alors que l’Occident médiéval néen à Lucques et Marseille (Daniel Smail).
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hérite des Pères les modèles opposés d’une Étudier la honte de l’endetté permet à la fois
honte-infirmité, conséquence du péché, et de considérer la question d’un point de vue
d’une vertu liée au sexe mais non au péché, social global et de voir à quel point la coercition
ouvrant vers d’autres vertus, les considérations humiliante des petits, traitant l’incapacité de
sur la honte comme passion proprement dite paiement comme une faute de gestion du
sont rares dans les réflexions sur les passions ménage, permet de rendre les gens gouver-
et affects. Silvana Vecchio explore une source nables à travers la capacité des autorités à sus-
unique du XIIe siècle où la question délicate citer du stress. Dans l’Angleterre moderne, les
de la honte ambivalente est envisagée sous plu- châtiments humiliants, provoquant la honte,
sieurs angles : le Benjamin minor de Richard de participent de la justice autant ecclésiastique
Saint-Victor, qui envisage la verecundia comme que laïque, même si cette dernière y ajoute
une vertu indispensable au parcours mystique. peu à peu douleur physique voire stigmates
C’est la connaissance des textes d’Aristote qui pérennes. Quant à la justice populaire, elle
transforme la réflexion sur la honte à partir du recourt au charivari avec une grande force ima-
deuxième tiers du XIIIe siècle. Damien Boquet ginaire et sociale (Martin Ingram). L’examen
traite du cas original des saintes femmes de la honte du point de vue de l’histoire des
charismatiques du XIIIe siècle, dont la honte genres à l’époque moderne révèle, sans sur-
vergogneuse devient un trait admirable, voire prise, qu’une femme échappe plus facilement
honorable. Si B. Sère, s’intéressant aux dis- à la honte et à la violence si elle est socialement
cours scolastiques, explique que l’Occident supérieure (Satu Lidman). Le dernier article
tardo-médiéval et moderne a connu une « pas- par David Nash compare les usages sociaux de
torale de la honte » bien plus qu’une « pasto- la honte propres aux sociétés traditionnelles à
rale de la peur », comme l’avait affirmé Jean ceux du XIXe siècle, pour dépasser la dichoto-
Delumeau, l’étude de la confession auriculaire mie de la honte pré-moderne et de la culpabi-
permet à Catherine Vincent de soutenir que lité envisagée comme sentiment moderne.
cette pastorale de la honte de l’Église médié- La quatrième partie, consacrée à des
vale ne se comprend qu’en vertu d’une pasto- études interdisciplinaires de l’histoire de la
rale de la grâce (ou des grâces). honte, commence par une perspective étroite-
Les études de la troisième partie s’inté- ment liée à la précédente et porte le regard sur
ressent à la relation de la honte et à la puni- le monde contemporain. Le sociologue Axel
tion dans le droit, ecclésiastique et séculier. Paul tente d’expliquer la violence entre Hutus
En Occident et en Asie orientale, à la fin du et Tutsis par le sentiment collectif de honte
Moyen Âge et au début des Temps modernes, des Hutus, qui ressentaient les Tutsis comme
si la honte est utilisée comme une punition qui supérieurs ; la réconciliation recourt encore à
prend des formes comparables (l’exposition et la honte du coupable. De la criminologie qui
la procession publiques), la signification de montre que la honte est encore utilisée de nos
cette punition souligne la différence cultu- jours comme sanction alternative visant la
relle. Plutôt dissuasive en Asie, elle sert à corri- réintégration (Peter-Maria Münster, qui suit
ger, à améliorer en Occident dans un esprit alors l’idée de John Braithwaite) plutôt que
chrétien (Yasuhiro Nishimura et J. Wettlaufer) – l’exclusion, à la psychologie (Serge Tisseron)
même si Friederike Neumann montre qu’à qui signale non seulement la présence de ce 1019
COMPTES RENDUS

sentiment social dans nos sociétés actuelles tielle prenant en considération le plus de sources
mais aussi la permanence des idées de bonne et différentes possibles, l’atout de cet ouvrage
mauvaise honte, ces dernières études prouvent réside dans la restriction (bien que ce substan-
toutes notre dépendance au regard d’autrui et, tif soit un euphémisme, vu la grande quantité
en définitive, envers celui de la société – ce de sources analysées). C’est la documenta-
que souligne également l’étude ethnologique tion curiale qui retient exclusivement son

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de la honte en Indonésie par Birgitt Röttger- attention, et celle-ci se révèle particulièrement
Rössler. Mettre en regard la pérennité de cette riche et variée. Les documents du pontificat
dépendance, bénéfique pour la cohésion sociale, de Clément VII restent pour la plus grande
avec l’idée que la valeur et les usages sociaux partie inédits à ce jour. Pour la première fois
de la honte périclitent ou se transforment peu P. Genequand exploite globalement les sources
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à peu à la modernité, parce que les sociétés de ce règne, prenant en compte les lettres
d’honneur disparaissent avec l’avènement de pontificales et les suppliques, qu’il décrit très
l’individu, donne matière à réfléchir sur les justement comme « de véritables monuments
mutations de notre monde. L’entreprise archivistiques » (p. 20). Pour donner une idée
convainc, s’il le faut encore, de l’intérêt de de l’envergure de cette entreprise : les registres
scruter l’histoire d’une émotion particulière des lettres comportent à peu près 84 000 pages,
dans une optique à la fois concentrée sur les les registres de suppliques plus de 100 000
particularités d’un monde culturel cohérent et lettres en 35 volumes. Comment maîtriser une
en même temps ouverte sur la longue durée telle richesse de sources ? En ce qui concerne
de civilisations variées. les suppliques, l’auteur a pris une décision
PIROSKA NAGY méthodologiquement défendable : il s’est
résolu à analyser la politique bénéficiale de
Clément VII sur les rôles, aux dépens des sup-
pliques individuelles.
Philippe Genequand
Dans un premier chapitre sont présentées
Une politique pontificale en temps de crise.
les différentes catégories de sources curiales.
Clément VII d’Avignon et les premières années
Les chapitres suivants jettent un regard sur
du Grand Schisme d’Occident (1378-1394)
le personnage de Robert de Genève et sur le
Bâle, Schwabe, 2013, 480 p.
réseau familial et institutionnel sur lequel il
Les jours cruciaux d’avril 1378 ont fait couler pouvait s’appuyer, surtout sa familia cardinalice.
beaucoup d’encre. Lors du conclave, les votes Clément VII distribue trente-cinq chapeaux
des cardinaux se portèrent sur l’archevêque rouges tout au long de son pontificat. Le cha-
de Bari, Bartolomeo Prignano, qui prit le nom pitre consacré à son Sacré Collège analyse
d’Urbain VI. Cinq mois plus tard, les cardi- minutieusement les différentes créations,
naux déclarèrent cet acte nul et non avenu et surtout les multiples micro-créations dans
procédèrent à une nouvelle élection : Robert lesquelles une seule personne fut élevée à la
de Genève en fut le résultat. Sous le nom de dignité cardinalice. P. Genequand peut appor-
Clément VII, il dut veiller sur le destin de la ter beaucoup de détails jusqu’à présent passés
chrétienté. Dès lors coexistaient deux papes : inaperçus, portant ainsi de substantielles cor-
le Schisme était né. rections aux listes des cardinaux dressées par
L’ensemble du pontificat de Clément VII Conrad Eubel dans sa Hierarchia catholica.
a beaucoup moins retenu l’attention des histo- Grosso modo, la politique de création de
riens. Il est vrai que, après les quatre volumes Clément VII est conforme à celle de ses pré-
de Noël Valois qui a admirablement brossé le décesseurs – chaque cour royale qui lui était
tableau de cette époque 1, rien de semblable n’a favorable a été payée en retour d’au moins un
vu le jour. Avec sa thèse, Philippe Genequand chapeau. Le fait que Clément VII nomme des
n’avait pas l’intention de combler cette lacune, personnages qui ne participent jamais au cœur
mais ce qu’il a accompli est tout à fait remar- de l’existence cardinalice – le consistoire – a
quable et contribue à une meilleure percep- nécessité des explications supplémentaires.
tion des premières années du Schisme. Au L’évêque de Glasgow, Walter Wardlaw, en
1020 contraire d’une nouvelle histoire événemen- est l’exemple le plus éclatant. En nommant
RELIGIONS

Wardlaw cardinal fin 1383, le pape crée un En définitive, une question demeure :
« super évêque » chargé du royaume d’Écosse Clément VII fut-il un grand pape? Probable-
– on ne l’a jamais attendu à la Curie. De cette ment pas. Homme d’une Église qui est toute
façon, Clément VII favorise une « autarcie sa vie depuis l’âge de sept ans, Robert de
nécessaire » (p. 309), admettant ainsi qu’il n’a Genève aspire sans aucun doute à être le suc-
ni les moyens ni la disponibilité pour avoir une cesseur direct de Grégoire XI et à assumer les

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réelle politique écossaise. responsabilités qui en découlent. À l’évidence,
Dans le chapitre consacré à la politique l’échec des efforts consentis pour récupérer la
bénéficiale, P. Genequand révèle l’identité maîtrise du destin de l’Église est un fait. Mais
de ceux qui pensent que le pape peut quelque en devenant pape, Clément VII n’était pas
chose pour eux. Il n’est pas vraiment surpre- moins bien préparé, voire moins apte, que
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nant que les cardinaux comptent parmi les beaucoup de ses prédécesseurs. P. Genequand
principaux bénéficiaires de la largesse bénéfi- le qualifie de « gestionnaire respectueux de
ciale du pape. Mais à côté d’eux, le haut clergé l’ère avignonnaise » (p. 399) – représentant
français est aussi particulièrement bien traité. d’une papauté ancrée dans la tradition et le
Vu le système élaboré d’expectatives et de conformisme. Il a tout à fait raison de souligner
cumul de prébendes, l’examen des lettres que Clément VII n’est pas « la pierre angulaire
de dispenses de résidence s’est révélé utile. de la diplomatie et des rapports ‘internatio-
P. Genequand a pu déterminer ainsi que la naux’ de la fin du XIV e siècle » (p. 406). La
caractéristique principale de ces dispenses papauté est un élément sur l’échiquier poli-
était d’être réservées dans une large proportion tique européen du temps, pas plus. Certes,
à l’usage interne de la Curie. Clément VII est déterminé, prudent, réaliste,
mais il est aussi dénué de scrupule et d’imagina-
L’auteur passe ensuite en revue successi-
tion, plus administrateur que visionnaire, plus
vement rois et/ou princes des fleurs de lys, de
suiveur que meneur – un pape qui « s’épuise
l’Empire, de l’Espagne et des régions périphé-
dans des efforts finalement stériles » (p. 408).
riques (Écosse, Orient latin). S’y ajoute l’ana-
L’impressionnant travail de P. Genequand
lyse des guerres menées par Clément VII pour
livre non seulement un regard précis sur le
s’imposer comme seul pape. Tandis qu’au
pontificat du premier pape du Schisme, avec
chapitre 12, on traite de la guerre en Italie, les
une richesse impressionnante d’informations
chapitres 13 et 14 sont consacrés aux entreprises
tout à fait nouvelles, mais aussi de nombreuses
dans le voisinage du pape : les opérations mili-
pistes pour de futures recherches, notamment
taires contre la ligue d’Aix et contre Raymond la politique bénéficiale détaillée de ce ponti-
de Turenne, comte des Baux, ne relèvent ficat. L’auteur montre ce qu’il y a encore à
pas de la seule initiative de Clément VII, mais découvrir dans l’Archivio segreto vaticano – on
sont plutôt réactives et défensives. Sur la base n’aurait pu imaginer de meilleure publicité
de la comptabilité pontificale, l’auteur livre pour les projets éditoriaux de longue haleine
des statistiques tout à fait impressionnantes fondés sur des fonds curiaux.
sur les sommes dépensées, voire gaspillées,
dans ces entreprises. RALF LÜTZELSCHWAB
Après une conclusion succincte s’ensuivent
deux annexes, l’une énumère les monnaies 1 - Noël VALOIS, La France et le Grand Schisme
les plus couramment citées, l’autre contient la d’Occident, Paris, Picard, 1896-1902.
pièce maîtresse des recherches menées par
P. Genequand : les notices cardinalices et les Stéphanie Manzi
biographies plus ou moins élaborées des trente- Une économie de la pauvreté. La comptabilité
deux cardinaux créés par Clément VII ainsi du couvent des franciscains de Lausanne à la
que les trois transfuges qu’il reçoit. Il reste veille de la Réforme (1532-1536)
étonnant de voir combien certains membres Lausanne, Université de Lausanne, 2013,
du Sacré Collège sont mal connus – l’un des 309 p.
grands avantages de l’ouvrage consiste préci-
sément en l’augmentation de la base prosopo- L’ouvrage présente et édite, fort bien, une
graphique pour beaucoup de ces cardinaux. comptabilité tenue pendant quatre ans par 1021
COMPTES RENDUS

le couvent des franciscains conventuels de choisi est, dans la tradition d’une histoire inter-
Lausanne avant sa suppression en 1536. Même naliste des ordres, la façon dont les frères
si ce témoignage de soixante-dix-sept feuillets auraient vécu depuis le XIIIe siècle en s’éloi-
est mince, il éclaire, à la veille de la Réforme, gnant de la règle (on aurait aimé que les travaux
une part de cette économie des frères mineurs de David Burr, Malcolm Lambert, Roberto
qui a beaucoup retenu l’attention des cher- Lambertini, Giovanni Grado Merlo, Sylvain

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cheurs ces dernières années. Le volume est Piron et Giacomo Todeschini soient préférés à
composé, en plus de l’édition des comptes, de ceux de Lazaro Iriarte et François de Sessevalle).
quatre chapitres exposant rapidement l’his- Afin d’inscrire ce cas des années 1530
toire du couvent, la structure de la source et dans un contexte plus large, S. Manzi le com-
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la vie matérielle des frères au début des années pare au couvent d’Avignon un siècle plus tôt.
1530, complétés par les notices biographiques L’ensemble des revenus des messes, des legs
de vingt-cinq frères et plusieurs tableaux (struc- et des dons perçus par les Avignonnais est
ture des comptes, fonctions des frères, mains considéré, à tort, comme des revenus fixes, ce
trouvées dans la source, vérifications, quêtes). qui transforme en économie rentière une éco-
L’analyse paléographique et codicologique nomie constituée en fait à 80 %, voire plus, de
montre que ces comptes ont été recopiés et revenus ponctuels et irréguliers. Un don n’est
organisés en rubriques sans doute à partir évidemment pas équivalent à une constitution
d’une comptabilité quotidienne. Ils étaient de rente, un legs non plus, même s’il est versé
tenus par les procureurs du couvent et vérifiés en plusieurs fois (les limites chronologiques
très souvent par le lecteur et un conseil de et le vocabulaire des comptes lausannois ne
frères. semblent pas permettre de savoir toujours avec
Les recettes et les dépenses sont analysées certitude si l’exécution de certains legs est éta-
dans le troisième et le quatrième chapitre. lée sur quelques années ou s’il s’agit bien de
Même s’il n’avait pas abandonné la quête, vers rentes constituées). La très grande majorité
1530 ce petit couvent vivait essentiellement de des messes célébrées à Avignon par les frères
revenus réguliers (jusqu’à 70 % des recettes), à la fin du Moyen Âge n’était pas financée par
des rentes apparemment léguées par les fidèles des rentes. Une comparaison avec les francis-
pour financer la célébration des messes pour cains de Liège (Paul Bertrand) et de Londres
le salut de leur âme et assimilables, selon l’au- (Jens Röhrkasten) ou les carmes de Germanie
teure, à la propriété foncière et au crédit. Les inférieure (Hans-Joachim Schmidt), qui se
dépenses sont majoritairement consacrées à tenaient plus éloignés des rentes au XIVe et
l’alimentation, à l’entretien des bâtiments et au au XVe siècle que les Lausannois au début du
fonctionnement courant du couvent. Celui-ci siècle suivant, aurait permis de nuancer une
est constamment endetté : ses revenus ne suf- esquisse un peu monochrome de l’évolution
fisent pas à couvrir ses besoins fondamentaux. des pratiques des ordres mendiants.
Si les frères avaient « malgré tout le souci de Ceux-ci cherchaient-ils à « contourner »
ne pas exagérer ni d’accumuler de richesses », l’interdit de posséder des biens (notamment
Stéphanie Manzi doute qu’ils aient vécu dans à propos de rentes apparentées à des prêts) ?
« une réelle instabilité » (p. 126) et elle évoque Pour répondre, il ne faudrait pas suivre trop
la possibilité d’une « mise en scène » de l’usus vite ceux qui les accusaient d’hypocrisie dans
pauper (dont Jacques Chiffoleau n’est pas la littérature polémique, ni se référer à une
l’inventeur, contrairement à ce qui est suggéré). définition trop moderne de la propriété. Seule
Les rentes sont considérées par l’auteure comme l’analyse de la constitution et de la nature de
le signe le plus important de l’éloignement des ces revenus à la lumière des solutions juri-
franciscains par rapport à leur propositum vitae diques et des normes établies par la papauté,
initial, au profit d’une adaptation à l’économie les maîtres de l’ordre et les chapitres généraux
urbaine (« nous sommes définitivement bien et provinciaux, puis diffusées dans les cou-
loin de l’idéal de vie au jour le jour préconisé vents, aurait permis de mieux saisir ces pra-
1022 par l’ordre à ses débuts », p. 81). Le fil rouge tiques. Les frères considéraient par exemple
RELIGIONS

que le crédit annulait la propriété tant que la croyance suivant laquelle les juifs tuaient des
dette n’était pas éteinte. Les revenus réguliers enfants chrétiens pour en utiliser le sang à
pouvaient être des aumônes sans droits réels. des fins rituelles. Elle constitue une espèce du
Leurs normes et le droit canonique autori- genre blood libel – littéralement : « accusation
saient d’autres revenus que les quêtes en cas du sang » – qui vise plus largement les usages
de nécessité, notamment d’endettement. Ces du sang imputés aux juifs. L’exceptionnelle

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conceptions très largement diffusées étaient pérennité et le potentiel polémique de ce « cas-
sans doute connues des responsables de la ges- limite », caractérisé par l’indétermination des
tion conventuelle lausannoise qui avaient reçu faits, l’émotion qu’il suscite et l’instrumentali-
une formation théologique. Elles auraient sation politique qu’il occasionne, en font un
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donc pu être mobilisées pour l’analyse de leurs passionnant objet d’analyse historiographique.
pratiques. Enrôlée dans des entreprises d’explication
Ce livre – dont le principal intérêt et objectif des dynamiques de persécution occidentales,
est d’attirer l’attention sur cette source et la « curieuse légende » a été affectée à divers
d’en proposer une édition irréprochable – pose usages : rendre compte des relations entre juifs
des questions légitimes sur les fonctions des et chrétiens, de la violence de la Shoah et
comptes. En revanche, il laisse de côté les même de la politique israélienne contempo-
liens tissés entre le couvent et la société lau- raine. Aussi forme-t-elle, bien au-delà du
sannoise à travers son économie et son inser- Moyen Âge, « un point de contact entre des
tion très forte dans l’économie locale. On perçoit questions imbriquées de méthodologie et
pourtant ces liens à travers la très faible auto- d’éthique qui concernent globalement la disci-
consommation, l’endettement et le recours à pline historique » (p. 2).
la main-d’œuvre laïque, ainsi qu’à des ins- Ces questions sont au cœur de l’ouvrage
truments économiques courants comme les d’H. Johnson, dont le chapitre introductif
rentes et le salariat. On devine en effet que porte précisément sur « la dimension éthique
les rentes ouvrent un système de dettes et de de l’interprétation historique ». L’objectif géné-
prêts entre le couvent, son procureur et les ral est d’envisager la façon dont l’« éthique »,
fidèles, notamment avec la couche la plus aisée comprise dans la double dimension de la res-
de la cité, mais ce point aurait mérité d’être ponsabilité de l’historien et des jugements
approfondi et analysé. Mais il faut bien évi- qu’il formule, conditionne l’interprétation his-
demment tenir compte de la difficile exploita- torique. Les auteurs, dont les travaux sont exa-
tion d’une source comptable ne couvrant que minés en trois chapitres successifs, occupent
quatre années. des positions singulières dans un « continuum
entre jugement moral et délibération éthique »
CLÉMENT LENOBLE (p. 129), du « projet de moralisation » de Gavin
Langmuir, qui impute la persécution à une
psychologie irrationnelle de l’antisémitisme à
Hannah R. Johnson l’œuvre dans l’histoire occidentale, aux « équi-
Blood Libel: The Ritual Murder Accusation voques éthiques » d’Ariel Toaff, qui soutient,
at the Limit of Jewish History dans son étude sur l’affaire Simon de Trente
Ann Arbor, The University of Michigan (1475), la plausibilité de l’accusation, en pas-
Press, 2012, 240 p. sant par le « tournant vers la contingence et
l’implication » (p. 26) dont relèvent les travaux
Hannah Johnson livre un essai historiogra- d’Israel Yuval, qui, s’abstenant de jugement
phique qui met en contexte des travaux récents moral, inscrit l’émergence de l’accusation dans
et controversés sur l’accusation de meurtre le tissu des interrelations hostiles, mais effec-
rituel. Ménageant une place centrale à la figure tives, entre juifs et chrétiens 1.
de l’enfant assassiné, cette accusation née au Les théories des philosophes Judith Butler
milieu du XIIe siècle n’est nullement devenue et Gillian Rose sont mises à contribution pour
une curiosité d’antiquaire. Elle se fonde sur la éclairer le récent « changement de paradigme 1023
COMPTES RENDUS

éthico-méthodologique » qui fait porter l’accent de mettre les victimes hors de cause et de
sur ces interrelations entre des groupes long- consolider la frontière qui les sépare de leurs
temps figés dans les catégories de victimes persécuteurs « irrationnels », est traitée dans
passives et de persécuteurs. Si ce détour théo- le deuxième chapitre. La lecture critique
rique révèle les enjeux politiques de débats d’Emmanuel Lévinas par J. Butler est mobilisée
éthiques abstraits, il ne produit pourtant pour signaler le risque d’une simple inversion

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qu’une résonance objective, sans lien avec les des pôles d’un système conceptuel construit
options revendiquées par les historiens. On sur l’exclusion, qui désignerait les persécu-
s’interrogera de même sur la pertinence des teurs comme « un nouvel autre » sans rendre
longs développements consacrés aux positions pleinement compte des mécanismes de la per-
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d’Hayden White, qui débouchent sur des sécution. Exposant en détail les conceptions de
conclusions attendues : le savoir historique, G. Langmuir sur l’irrationalisme dans lequel il
produit dans un contexte spécifique, n’échappe englobe les formes médiévales et modernes
pas aux influences idéologiques, mais reste d’antisémitisme, H. Johnson pointe le para-
possible dès lors que l’historien assume une doxe d’un « irrationalisme coupable » (p. 72).
« responsabilité cognitive » (cognitive responsi- La façon dont G. Langmuir élude la question
bility) fondée sur les normes historiographiques de l’indétermination historique, qu’il décrit
de la déduction rationnelle, de la prudence comme un « vide » (loophole, p. 76), une zone
dans l’utilisation des sources hostiles, de la située hors des limites de l’enquête pour en
distinction entre le fait et l’hypothèse, et de éviter toute exploitation antisémite, est égale-
l’équilibre entre méthode et idéologie. ment soulignée et éclairée par des facteurs bio-
Sans doute les travaux d’A. Toaff, en rom- graphiques (G. Langmuir avait failli perdre la
pant cet équilibre, ont-ils réactivé des questions vie en combattant les nazis et avait épousé une
depuis longtemps résorbées dans le consensus rescapée de la Shoah) et culturels (la « mémo-
méthodologique de la communauté histo- rialisation américaine de l’Holocauste », p. 80).
rienne, comme celle de l’incertitude des faits Examinés en contrepoint au point de vue
(rien ne permettant de confirmer ou d’infirmer « moral » de G. Langmuir, les travaux d’I. Yuval
a priori l’accusation de meurtre rituel). La sont présentés comme « un exemple concret »
façon dont les historiens affrontent cette indé- (p. 101) de l’« éthique de l’implication » (p. 85),
termination constitue, après l’examen des dont les attendus théoriques sont longuement
enjeux éthiques des évolutions méthodo- développés à partir de l’œuvre philosophique
logiques récentes, puis celui du dialogue de G. Rose. La thèse d’I. Yuval consiste à relier
« indirect, mais significatif » entre les travaux l’émergence de l’accusation de meurtre rituel
historiques et les « débats culturels » (p. 4), le aux infanticides commis par les juifs de la
troisième objet de l’ouvrage. L’origine des dis- vallée du Rhin lors des persécutions antijuives
cours qui traitent de la « réalité » du meurtre de la première croisade. Dans le cadre des inter-
rituel suivant les catégories du vrai et du faux, relations hostiles entre juifs et chrétiens, la
de l’innocence et de la culpabilité, est assignée calomnie aurait des fondements réels dans la
à Thomas de Monmouth, auteur de l’hagio- perception chrétienne déformée des actes com-
graphie de Guillaume de Norwich, dont le mis par les juifs. Le projet de faire reconnaître
meurtre avait été imputé aux juifs en 1144. « une relation plus complexe entre persécuteurs
Visant principalement le scepticisme des et persécutés », en cherchant à comprendre
moines qui mettaient en cause la sainteté et une « logique derrière la persécution » (p. 113),
le statut de martyr de l’enfant, Thomas de se heurte à des limites qu’H. Johnson n’ignore
Monmouth inaugure un « discours judiciaire » pas. Elle observe, à partir d’exemples détaillés,
sur le meurtre rituel, dont l’ombre continue de la « surdétermination endémique du système
porter sur les analyses des historiens, même interprétatif de Yuval » (p. 107), et souligne
lorsqu’ils tentent de les élaborer en d’autres qu’en des points cruciaux les sources n’étayent
termes. guère les positions de l’historien (ainsi du
La position « à la fois éthique et judiciaire » silence des sources chrétiennes sur l’idéologie
1024 (p. 62) de G. Langmuir, fondée sur le projet juive de la vengeance messianique). Suivant
RELIGIONS

le schéma déjà adopté pour rendre compte des être moins pertinents pour apprécier les enjeux
« limites » des positions de G. Langmuir, elle théoriques des évolutions historiographiques
inscrit dans le contexte politique israélien le contemporaines, mais qui n’ont rien perdu de
souci des « structures of misrecognition » (p. 110), leur capacité à guider l’historien en des ter-
vectrices de violence, qui domine les travaux rains périlleux.
d’I. Yuval et constitue un point de contact avec

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l’historiographie « post-sioniste ». H. Johnson ELSA MARMURSZTEJN
juge finalement que ces « implications poli-
tiques évidentes » (p. 124) n’affectent pas, chez 1 - Gavin I. LANGMUIR, Toward a Definition of
I. Yuval, la « tension productive » entre méthode Antisemitism, Berkeley, University of California
et idéologie. Press, 1990 ; Id., History, Religion, and Antisemitism,
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Publiées en Italie, en 2007, les Pâques de Berkeley, University of California Press, 1980 ;
sang d’A. Toaff basculent « au-delà de l’impli- Ariel TOAFF, Pasque di sangue. Ebrei d’Europa e omi-
cation » et versent dans la « complicité » avec cidi rituali, Bologne, Il Mulino, [2007] 2008 pour
l’antisémitisme. Confusion entre possible et l’édition révisée après retrait ; Israel Jacob YUVAL,
probable, pratique de la suggestion et de la « Deux peuples en ton sein ». Juifs et chrétiens au
généralisation, dissociation entre mise en Moyen Âge, trad. par N. Weill, Paris, Albin Michel,
contexte et lecture des sources, signent la faillite [2006] 2012.
de la « responsabilité cognitive » de l’histo- 2 - Sabina LORIGA, « Une vieille affaire ? Les
‘Pâques de sang’ d’Ariel Toaff », Annales HSS, 63-1,
rien : les aveux faits sous la torture par les accu-
2008, p. 143-172.
sés de Trente sont jugés crédibles, reflétant les
3 - Ariel TOAFF, Ebraismo virtuale, Milan,
pratiques rituelles attribuées à une minorité
Rizzoli, 2008.
extrémiste d’immigrés ashkénazes dont le
« fondamentalisme » est désigné comme la
cause des violences subies par les juifs. La
Michaël Iancu
question de l’indétermination des faits resurgit
Les juifs de Montpellier et des terres d’oc.
en termes inouïs dans les débats analysés par
Figures médiévales, modernes et
H. Johnson 2, les partisans d’A. Toaff estimant
notamment que rien ne permet de nier la véra- contemporaines
cité de l’accusation de meurtre rituel dès lors Paris, Éd. du Cerf, 2014, 19 p.
qu’aucune preuve n’en démontre la fausseté
Sous le couvert d’évoquer les parcours et des-
(Franco Cardini). La lecture croisée des Pâques
tins de juifs de Montpellier et du Languedoc,
de sang et du Judaïsme virtuel, où A. Toaff expli-
Michaël Iancu brosse le tableau d’un Langue-
cite les enjeux contemporains de ses choix
historiographiques, convainc davantage que doc idyllique et propice à la floraison des beaux
la lecture parallèle des œuvres de G. Rose et esprits, qui serait le cadre d’une exceptionnelle
d’I. Yuval 3. La description des logiques de vio- entente interreligieuse. Montpellier figure
lence assignées aux communautés ashkénazes comme un îlot de culture et de savoir partagés,
médiévales rappelle les termes dans lesquels préservé au milieu des violences anti-juives
A. Toaff fustige la politique israélienne d’au- qui commencent à se multiplier aux XII e -
jourd’hui. XIII e siècles. Certes, les villes voisines « du

Dans les brèves conclusions générales, Mont » comme les appellent les sources de
H. Johnson invite notamment les historiens à l’époque, Lunel en particulier, accueillent
compléter sa perspective de « critique cultu- alors de grands esprits qui ont fui la péninsule
relle » (p. 164). On se bornera ici à invoquer Ibérique ou la France et leur assurent un
l’urgence d’un réexamen rigoureux, ponctuel- asile fécond.
lement et fructueusement entrepris dans cet On pense notamment à l’illustre famille
ouvrage, de sources trahies au nom d’innova- des Tibbonides, originaires d’al-Andalus et
tions qui consistent bien souvent en de sur- chassés par l’avènement des Almohades. Cette
prenantes régressions méthodologiques, et la lignée de traducteurs et de passeurs est la tête
nécessité de continuer de se référer aux textes de pont des transferts culturels majeurs de la
classiques sur le métier d’historien, jugés peut- période, de péninsule Ibérique en Languedoc. 1025
COMPTES RENDUS

Maîtrisant l’arabe et l’hébreu, ils traduisent dociens natifs ou d’adoption, juifs ou non, dont
durant près de deux siècles les ouvrages de les destins ont basculé au gré des tourments
médecine et de philosophie importés de leur de la Seconde Guerre mondiale. Un certain
terre d’origine, qu’ils mettent à disposition de nombre, humanistes sauveurs de juifs, ont été
leurs confrères et coreligionnaires. Les recom- faits Justes parmi les nations après la guerre,
mandations de Juddah Ibn Tibbon à son fils tandis que la figure sans conteste la plus émou-

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Samuel traduisent son amour des livres et de la vante reste celle de Marc Bloch. Détaché à
science : « Je t’ai fait honneur en multipliant tes l’université de Montpellier en juillet 1941
livres : tu n’as pas besoin d’emprunter alors que après avoir été exclu de la fonction publique
la plupart des étudiants courent de tous côtés en octobre 1940, puis réintégré pour « services
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pour trouver un livre et ne le trouvent pas. Toi, exceptionnels rendus à la France », l’historien
grâce à Dieu, tu prêtes et tu n’empruntes pas » réfléchit à son identité. Nous pouvons citer cet
(p. 23). D’autres savants, tel le Montpelliérain extrait dont l’auteur omet de préciser qu’il est
Jacob ben Élie à la fin du XIIIe siècle, font profi- tiré de la lettre d’adieu rédigée par M. Bloch
ter les chrétiens de leur savoir, qu’ils maî- en mars 1941, alors qu’il anticipe une possible
trisent le latin ou qu’ils travaillent en équipe capture : « Attaché à ma patrie par une tradi-
– conformément au système observé à Tolède tion familiale déjà longue, nourrie de son héri-
ou à Palerme à la même époque – avec des tage spirituel et de son histoire, incapable, en
savants chrétiens, tel le Tibbonide don Profiat vérité, d’en concevoir une autre où je puisse
à la fin du XIIIe siècle. respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et ser-
M. Iancu décrit brièvement les figures par- vie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé
fois hautes en couleur et toujours polyva- que ma qualité de juif mît à ces sentiments
lentes de ces sages juifs natifs ou réfugiés le moindre obstacle. » Poursuivant plus loin :
en Languedoc. Les complaintes formulées « Mais il me serait plus odieux encore que dans
lorsqu’ils en sont chassés après 1306 révèlent cet acte de probité, personne ne pût rien voir
l’amour qu’ils vouent à cette terre. qui ressemblât à un lâche reniement. J’affirme
Pour les époques moderne et contempo- donc s’il le faut, face à la mort, que je suis né
raine, l’auteur évoque d’autres figures mont- juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre
pelliéraines ou nîmoises de savants ou de ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire »
notables qui se sont illustrés dans les pré- (p. 140).
occupations, les luttes ou, tout simplement, Le principal mérite de l’ouvrage consiste
les évolutions de leur temps. À travers le dans les citations des œuvres des personnages
témoignage des Platter, datant du milieu du dont M. Iancu retrace le destin. Malheureuse-
XVI e siècle, analysé par Emmanuel Leroy- ment, celles-ci sont dénuées de références
Ladurie, sont révélés les destins des Catalan précises qui permettraient au lecteur profane
ou des Saporta, marranes et médecins, qui de les retrouver aisément. De même, on peut
naviguent au milieu des écueils d’une époque reprocher à l’ouvrage les insuffisantes mises
troublée pour établir leur carrière tout en pré- en contexte et en perspective qui empêchent
servant une part de leurs origines. Il est certain de donner de la profondeur aux portraits
qu’à cet égard le Midi languedocien fut bien esquissés pour donner finalement l’impression
plus clément que d’autres cieux. Au XIXe siècle, d’un catalogue, un peu arbitraire, voire redon-
Israël Bédarride ou Joseph Salvador s’illustrent dant. Par ailleurs, emporté par l’amour de ces
dans le combat pour défendre l’égalité des terres languedociennes, M. Iancu a tendance,
juifs et la promotion d’une réelle émancipation, pour le Moyen Âge du moins, à encenser la
alors que d’autres de leurs coreligionnaires, « tolérance » qui y règne, à l’opposé de l’« into-
sensibles à la cause sioniste, sont présents au lérance » de l’Espagne almohade. Certes, les
congrès de Bâle de 1897. M. Iancu ne manque sages juifs des terres d’Oc méritent la fascina-
pas d’évoquer les figures d’Adolphe Crémieux tion de l’historien ; cependant l’auteur oublie
et de Bernard Lazare, tous deux nés à Nîmes. d’évoquer les aspérités, réelles, des relations
Enfin, pour le XXe siècle, l’auteur brosse interreligieuses. Ainsi les figures narbonnaises
1026 les portraits de Montpelliérains et de Langue- des Kimhi au tournant des XIIe-XIIIe siècles,
RELIGIONS

Joseph et ses deux fils Moïse et David, décrits XVIIIe siècle, à l’aube des Lumières. L’impor-
comme poètes et grammairiens appréciés tance numérique de la communauté juive,
des chrétiens – ce qu’ils sont –, sont aussi de près du quart de la population de la ville à la
farouches polémistes anti-chrétiens, ce que fin de la période, et son rôle culturel de pre-
l’auteur ne signale pas. Or ce versant de leur mier ordre font de Prague l’un des centres du
œuvre est tout aussi important que le reste de monde juif européen. R. Greenblatt souhaite

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leurs travaux. Joseph Kimhi, dans son Sefer ha- offrir « un modèle concret d’une mémoire
Berit, est le premier sage juif de l’aire catalano- juive en un seul lieu, en montrant comment
languedocienne à adopter une position aussi les mémoires étaient constituées et consi-
farouchement anti-chrétienne. Suivant son gnées, comment les idées prenaient une forme
matérielle et littéraire » (p. 3).
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exemple, son fils David livre lui aussi de nom-


breuses attaques dans ses commentaires des L’ouvrage est dense et complété par un
Psaumes. En effet, Narbonne a été et reste appareil de notes fourni et un index détaillé.
au XIIIe siècle un lieu de prédications et de Rigoureux dans son développement, il est
menées anti-juives et les Kimhi réagissent aux servi par les riches archives du Musée juif de
pressions visant à convertir leurs coreligion- Prague et par une centaine d’imprimés, en yid-
naires. La « tolérance » n’y est donc pas une dish et en hébreu principalement. Il est abon-
réalité. On peut d’ailleurs deviner cet antago- damment illustré par des cartes et des photos
d’ouvrages, d’objets cultuels et de pierres
nisme, même lorsqu’il est adouci dans le cadre
tombales. Partant de la complexité du statut
d’échanges scientifiques, à travers cette
de l’histoire en monde juif, particulièrement
adresse de Jacob Anatoli (1194 ?-1285 ?) à ses
en raison du poids du passé biblique et de la
confrères à propos de l’œuvre d’Averroès : « Il
mémoire collective qui en est issue, l’auteure
faut savoir qu’il n’est possible à aucun des
s’élève contre ceux qui, tel Yosef Yerushalmi 1,
nôtres de s’opposer aux Sages de ces peuples
dans la lignée de Maurice Halbwachs, imputent
qui nous dominent sans acquérir ce savoir »
à l’une l’absence de l’autre. Ce qui advient
(p. 36). De même peut-on déplorer certains est alors interprété dans le seul cadre vétéro-
jugements hâtifs qui traduisent l’insuffisante testamentaire, répétition de faits déjà advenus
connaissance des réalités médiévales de ou signes du destin du peuple hébreu, traces
l’auteur : sont ainsi dénoncées les « fausses de la colère ou de la faveur divines. Pour
sciences du Moyen Âge (magie, astrologie) » R. Greenblatt au contraire, l’intérêt des juifs
(p. 32), parmi d’autres erreurs d’interprétation. pour leur propre passé et l’écriture d’une his-
toire dont ils seraient aussi les acteurs, loin de
CLAIRE SOUSSEN s’effacer derrière la ferveur religieuse et l’ano-
nymat du collectif, existent bel et bien en
creux. Il se lit dans la façon dont les juifs de
Rachel L. Greenblatt Prague ont transcrit leur propre parcours, non
To Tell their Children: Jewish Communal par un récit strictement historique, mais en
Memory in Early Modern Prague privilégiant des considérations sur la vie
Stanford, Stanford University Press, 2014, matérielle et les actes du quotidien, sous des
301 p. formes diverses, tels que des chants ou des
récits familiaux. La difficulté de son propos
Spécialiste de l’histoire culturelle des juifs réside notamment dans la tension qui marque
dans l’Europe moderne, Rachel Greenblatt les pratiques cultuelles et culturelles des juifs
s’intéresse à la mémoire communautaire et aux de Prague, comme, du reste, celles de la plu-
rapports entre histoire et mémoire. Cet ouvrage, part des communautés : entre séparation vis-
qui résulte en grande partie des recherches à-vis des cultures majoritaires et identification
effectuées pour sa thèse de doctorat, s’inscrit avec la diaspora juive, emprunts aux traditions
dans cette veine. Il s’attache à la commu- locales et singularisation au sein du monde
nauté juive de Prague, depuis les années 1580, juif.
lorsque la cité devient capitale du Saint- L’argumentaire se découpe en six cha-
Empire, jusqu’aux premières décennies du pitres thématiques. Dans un premier chapitre, 1027
COMPTES RENDUS

l’auteure s’intéresse à la manière dont la de leur passé local en dehors des contextes fami-
mémoire communautaire se lit dans l’architec- liaux ou liturgiques » (p. 139). R. Greenblatt
ture civile et religieuse juive et dans son calen- y revient sur la façon dont ils expriment leur
drier cultuel. Elle reconstruit pour ce faire « wonder of existence » en écrivant sur l’histoire,
l’histoire récente de l’implantation juive, mon- et le tournant que constitue, à ce titre, la fin
trant comment les événements passés, les de la guerre de Trente Ans (1648), à travers

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pogroms surtout, et les figures de la commu- l’analyse de plusieurs écrits : des chroniques
nauté, ayant institué des synagogues « privées », telles que Zemah David et Milhama Beshalom,
ont marqué la Prague juive. Le deuxième cha- et des chansons comme le Shvedish lid. Elle
pitre est centré sur le cimetière et la mort, évo- achève son étude en envisageant les usages
quant aussi bien les épitaphes et l’esthétique linguistiques, entre hébreu et yiddish, et le
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des pierres tombales que les écrits qui commé- recours à l’imprimé. Elle montre notamment
morent les défunts. R. Greenblatt poursuit que le développement de la littérature de type
cette réflexion sur l’œuvre mémorielle dans le historique en yiddish, en partie imprimée, à
troisième chapitre consacré aux écrits autobio- partir de la fin du XVIIe siècle, donne une plus
graphiques familiaux. Ceux-ci ont pris la forme grande place aux femmes en tant que lectrices
des Meguilot, des récits de délivrance établis- et auteures. La conclusion du livre, plus théo-
sant des jours de Pourim spécifiques, soit à une rique, fournit une synthèse particulièrement
communauté, soit, de plus en plus souvent, à pertinente sur les différents types de mémoire
une famille. Forme de romans familiaux, les et de mises en mémoire, les silences qui en
Meguilot constituent à la fois une exploration de sont indissociables et, plus largement, la
soi et un récit historique, comme en témoigne construction de la conscience historique des
au XVIIe siècle la Meguila Eiva de Yom Tov juifs de Prague. L’articulation entre mémoires
Lipmann Heller, rabbin de Prague puis de familiales et mémoire collective est toutefois
Cracovie. trop peu explicitée.
Son étude de l’invention de traditions sin- Sans doute peut-on regretter que cet
gulières s’approfondit dans le chapitre suivant, ouvrage, précis et bien documenté, ne soit pas
dans lequel elle se penche sur les coutumes appuyé sur des annexes plus fournies, qui per-
liturgiques locales et, en particulier, sur la mettraient d’éclairer certaines études de texte
commémoration des événements qui ont mar- complexes ou, du moins, techniques. Ainsi,
qué les juifs de Prague. Celle-ci se fait notam- une chronologie des événements qui ont mar-
ment par la rédaction de prières pénitentielles qué l’histoire de Prague et le monde ashkénaze
(selihot) et de poèmes chantés (pizmonim) récités du XVIe au XVIIIe siècle ou un glossaire reprenant
lors des jours de célébration institués par la les principaux termes techniques et quelques
communauté. L’auteure révèle que ces compo- éléments de la vie cultuelle et culturelle juive
sitions servent également le projet politique l’auraient rendu plus accessible à un public de
des instances dirigeantes pour renforcer leur non-spécialistes. On regrette surtout que
place dans l’Empire et faire preuve de leur R. Greenblatt ne s’interroge pas plus avant sur
loyauté envers la dynastie des Habsbourg ; une les rapports entre les lettrés juifs et leurs com-
forme de « pragmatisme politique » en somme. patriotes, ni même sur les possibles synchro-
R. Greenblatt accorde à plusieurs reprises une nies des pratiques culturelles d’une religion à
l’autre. La communauté juive praguoise appa-
place à part entière – sans pour autant les isoler
raît en effet (sans doute faussement) quelque
en les singularisant – aux figures féminines,
peu enfermée sur elle-même, fonctionnant
que celles-ci écrivent conjointement avec leurs
en vase clos lorsqu’il s’agit de son rapport à
maris, à l’instar de Bella Perlhefter ou seules,
la mémoire, voire de sa production littéraire
comme Rachel Rausnitz et Bella Horowitz.
en général.
Les récits qualifiés de proprement histo-
riques sont examinés dans le cinquième cha- NATALIA MUCHNIK
pitre, qui forme le point d’orgue du propos,
c’est dire le postulat selon lequel l’absence 1 - Yosef Hayim YERUSHALMI, Zakhor : histoire
apparente d’ouvrages historiques ne signifie pas juive et mémoire juive, trad. par É. Vigne, Paris,
1028 que les juifs de Prague n’écrivent pas « à propos La Découverte, [1982] 1984.
RELIGIONS

Isabelle Poutrin le pouvoir même du roi auprès des Morisques,


Convertir les musulmans. Espagne, 1491-1609 et donc la création d’un espace public. L’argu-
Paris, PUF, 2012, 363 p. ment de la continuité du pouvoir chrétien sur
l’Hispania à partir du royaume wisigoth est,
Le livre complexe d’Isabelle Poutrin analyse surtout au début, la justification la plus forte
le thème de la conversion forcée, puis de de la potestas des rois catholiques sur les mino-

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l’expulsion en 1609 de quelque trois cent mille rités musulmanes . En outre, I. Poutrin montre
Moriscos – les musulmans devenus chrétiens avec efficacité que la décision de convertir les
après la reconquête catholique de l’Espagne musulmans prise par Mercurino de Gattinara en
du Sud de 1491-1492. Ce travail s’inscrit dans 1523 (qui reprend celle d’Isabelle et Ferdinand
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un courant de recherches aujourd’hui au centre en 1502) est inspirée non par les nobles mais par
des débats, qui étudie l’usage de la force en les juristes, notamment ceux de l’Inquisition.
religion, et plus généralement la naissance de L’histoire d’une nouvelle minorité « légale-
minorités religieuses. L’ouvrage est construit ment » acceptée, par les autorités locales et par
selon un plan chronologique et conçu comme les pouvoirs centraux, naît précisément à ce
une tragédie en trois actes. Le premier acte moment-là.
traite la phase des conversions et le deuxième Une direction de recherche intéressante
celle des expulsions, le troisième acte étant s’ouvre ici : l’étude du baptême comme outil
consacré au débat dogmatique. spécifique pour la création de minorités et
Cette recherche porte sur les problèmes d’identités artificielles. Les baptêmes de masse
engendrés par les deux tentatives de christia- reflètent précisément cette idée de créer de
nisation « par décret » de 1502 et 1525-1526, nouvelles communautés religieuses : certains
et leurs conséquences religieuses, mais aussi endroits en Espagne du Sud célébraient jusqu’à
deux cents baptêmes par jour. Cette pratique
sociales et économiques. L’expulsion de 1609
politique et démographique avait été long-
est considérée comme la dernière tentative
temps discutée par de nombreux juristes et
pour résoudre les difficultés survenues à la
philosophes, avant de devenir l’un des princi-
suite des conversions forcées, qui représentent
paux topoi de la philosophie médiévale. L’au-
le point focal du livre. Une partie importante
teure montre clairement qu’il y avait deux
est consacrée à une analyse détaillée de la dis-
positions différentes à cet égard. La première,
cussion dogmatique (et normative) sur la chris-
favorable à la validité des baptêmes forcés,
tianisation. L’analyse de la législation relative
avait comme plus illustre défenseur Duns Scot.
à la conversion est probablement la partie la Cette position, caractérisée de « scotiste »,
plus innovante du volume, portant sur une his- constitue un élément important mais peu étu-
toire – que l’on peut qualifier de « juridique » – dié du nominalisme médiéval. Le représen-
de la minorité jusqu’ici peu abordée par l’his- tant le plus influent de cette tradition était
toriographie malgré l’abondance de la littéra- Fernando de Loazes, auquel I. Poutrin consacre
ture désormais disponible sur les Morisques. de nombreuses pages. Loazes soutenait que
Comme le précise l’auteure, le droit des mino- les conversions forcées étaient valables parce
rités n’était pas seulement un instrument entre que le baptême avait été donné selon les normes
les mains des gouvernants, mais aussi un objet du droit canonique, une conception qui influen-
de débat entre plusieurs acteurs. çait aussi le jugement porté sur la volonté des
Dans la chrétienté latine, il existait un musulmans à le recevoir. En d’autres termes,
besoin évident de justifier d’un point de vue et en suivant Aristote, la conversion des musul-
juridique l’utilisation de la force, en particulier mans était considérée comme volontaire parce
militaire. I. Poutrin souligne que le pouvoir qu’il existait un cadre juridique qui la régle-
royal puis impérial exercé sur les minorités a mentait. Toutefois, ce même cadre offrait
été influencé de manière décisive par ce débat. ensuite plusieurs possibilités tactiques à la
La discussion philosophique sur la légalité des minorité.
conversions avait occupé dans ce contexte un La discussion porte donc sur l’un des pro-
rôle central et clairement politique, touchant blèmes fondamentaux de la philosophie médié- 1029
COMPTES RENDUS

vale : qui est une persona ? C’est-à-dire, dans exemple, en droit islamique, un apostat ne
le cas de convertis, qui sont les individus quali- pouvait pas hériter d’un musulman (p. 54).
fiés pour recevoir le baptême ? Le pape, pour L’expulsion des Morisques est alors la
démontrer la validité des conversions forcées, conséquence d’un échec. Elle indique que le
donne l’exemple de la démence : aux fous est processus de contrôle politique avait failli et
également administré un baptême à tous les que les Morisques avaient réussi, au contraire,

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égards valide. Mais le cas qui nous occupe, le à créer une identité propre, profitant de la
décret de 1502, ne concerne pas des individus : législation existante et d’alliances avec la
il vise la validité des conversions en masse, en noblesse locale. Cette interprétation aide à
l’occurrence celles de la minorité morisque, et comprendre la situation paradoxale selon
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non celles de simples convertis au catholicisme. laquelle la monarchie, qui avait procédé à
La position scotiste contraste avec celle des l’expulsion d’une population de convertis déjà
théologiens dominicains de l’université de intégrés dans le territoire, avait aussi permis,
Salamanque (de tradition thomiste), qui, bien dans les mêmes années, à d’autres musulmans
que plus intéressés par le problème des Indiens, d’entrer et de séjourner en Espagne. Il est utile
s’étaient néanmoins préoccupé des musul- de rappeler que nous avons affaire à des identi-
mans. Ils s’étaient exprimés contre les conver- tés individuelles très diverses, comme l’indique
sions forcées mais étaient favorables aux I. Poutrin à plusieurs reprises. Nous assistons
expulsions. Les réflexions de I. Poutrin invitent en réalité à une histoire continue de conver-
donc avant tout à s’interroger sur ce qui se cache sions. Qui était musulman avait peut-être été
derrière la complexité des débats théologiques précédemment chrétien, comme en témoigne
sur les minorités religieuses. D’une part, bien sûr, la présence de nombreuses familles avec des-
il y a un problème de gouvernement politique. cendants catholiques qui, après la conversion
D’autre part, il y a aussi l’idée de construire une à l’Islam, s’étaient créées de fausses généa-
communauté sociale et économique autonome. logies arabes.
La minorité doit ainsi être considérée non pas
comme un sujet passif, qui reçoit sans réagir EMANUELE COLOMBO
une série de dispositions émanées du souve-
rain, mais comme un sujet actif, capable d’éla-
borer sa propre stratégie. Comme le souligne Giuseppe Marcocci
l’auteure, même les Morisques avaient leurs et José Pedro Paiva
conseillers juridiques. História da Inquisição Portuguesa, 1536-1821
L’expulsion de 1609 doit être réinterprétée Lisbonne, A Esfera dos Livros, 2013,
sous cet éclairage. Au fil du temps, les conver- 607 p. et 16 p. de pl.
tis de 1502 et de 1525 s’étaient constitués en
une minorité bénéficiant de droits spécifiques L’Inquisition, vue d’Angleterre, est un objet
et d’un statut spécial autorisant des pratiques encombrant. Quoique le tribunal de la foi n’ait
pas été établi dans ce royaume, son rôle en
propres issues de la tradition et de la loi isla-
Europe du Sud remet en cause, indirectement,
miques. On parlait d’aljama, c’est-à-dire de
la conception désormais dominante dans l’his-
communautés minoritaires de convertis ins-
toriographie du royaume britannique d’une
crites dans l’État chrétien. L’aljama avait plu-
Église catholique active et vibrante, bien enra-
sieurs privilèges ; par exemple, les Morisques cinée dans le tissu social, qui en a été (presque)
pouvaient régler les litiges internes selon la loi extirpée par la volonté politique, au cours d’un
musulmane. Ils jouissaient d’avantages fiscaux processus imposé par la cour royale. Cette
qui étaient traditionnellement accordés aux historiographie, promue par Eamon Duffy,
minorités, auxquels s’opposaient les proprié- n’explique cependant pas les difficultés de la
taires fonciers locaux et les feudataires dont reconquête catholique pendant le règne de
les Morisques étaient dépendants. Mais la Marie Tudor, ni la rapidité de la restauration
construction de la minorité s’accompagna protestante après sa mort. Si elle a permis de
1030 d’une fragilisation des biens des convertis. Par réviser l’idée d’un archaïsme catholique de
RELIGIONS

Marie Tudor, la vision d’E. Duffy s’est figée XIXe siècle, présente une position plus com-
autour d’une apologétique nationale selon plexe en citant volontiers l’ultraconservateur
laquelle l’expérience anglaise en 1553-1558 Marcelino Menéndez Pelayo.
aurait nourri la Contre-Réforme catholique Le résultat de ce processus est la diffusion
sur le continent. Dans cette perspective, peu de l’argument selon lequel la spiritualité et
attentive à l’histoire comparée, les conflits la richesse de l’expérience religieuse dans le

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entre les divers courants catholiques des diffé- monde catholique sont beaucoup plus impor-
rents pays ne sont pas suffisamment analysés 1. tantes que la répression inquisitoriale. Même
En cherchant à renouveler l’histoire de si le phénomène religieux doit être analysé
l’Église sur des bases conventionnelles, ce cou- dans toute sa complexité, la mise à l’écart de
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rant historiographique souligne soit l’emprise l’Inquisition relève de l’idéologie. Peut-on


de la religion « traditionnelle », soit le rôle des ignorer près de 300 000 procès et 1,5 million
« grands hommes » (papes, rois, cardinaux, de dénonciations, plus de 20 000 salariés, et
évêques). Il reste à distance de la réévaluation 120 000 familiers et commissaires entre 1478
des conflits religieux qui s’est imposée en et 1834 dans le monde italien et ibérique ?
Europe continentale à partir des années 1980, Et que faire du rôle de l’Inquisition dans
comme l’analyse développée par Heinz Schilling la reconstitution de la hiérarchie catholique
et Wolfgang Reinhardt, qui a contribué à dépas- au XVI e siècle, avec de nombreux inquisi-
ser la vision d’une division radicale de la chré- teurs nommés évêques, cardinaux et papes
tienté en Europe occidentale, en soulignant (Adrien VI, Paul IV, Pie V, Sixte V et
le rôle de la confessionnalisation religieuse Urbain VII) ? Faut-il ignorer que tous les pro-
dans le processus de construction de l’État 2. blèmes doctrinaux après le concile de Trente
Les possibilités offertes par cette approche étaient instruits et largement décidés par la
sont intéressantes, même du point de vue de congrégation du Saint-Office ? Il y a lieu de
l’étude de l’Inquisition dans le monde ibé- s’interroger sur les enjeux des conflits reli-
rique, puisqu’elle permet de mieux comprendre gieux actuels qui expliquent ce processus de
le processus de « naturalisation » de l’Église « nettoyage » historique.
par les États péninsulaires. Les limites en sont L’œuvre magistrale de Giuseppe Marcocci
aussi connues, notamment la vision centralisa- et de José Pedro Paiva offre une synthèse des
trice et la subordination de la religion à la rai- résultats d’une longue recherche menée en
son politique. archives, en intégrant la bibliographie dispo-
Dans le monde anglo-américain, cette nible pour présenter dans une vision large et
dimension proprement confessionnelle ne s’est approfondie le rôle du tribunal de la foi dans le
pas enracinée, d’autant qu’elle est confrontée monde portugais entre 1536 et 1821. La fonda-
à une conception de l’expérience religieuse tion, l’organisation institutionnelle, les rapports
dont la dimension répressive a été en partie avec le roi et le pape, le rôle de l’inquisiteur
évacuée. Le rôle de l’Inquisition dans la ré- général et du conseil général sont étudiés en
organisation catholique du XVIe siècle y est détail. L’impact des tribunaux de district
assez généralement absent des programmes – Lisbonne, incluant les colonies portugaises
universitaires. Le point de vue le plus neutre en Amérique et en Afrique occidentale, Goa,
considère que l’Inquisition concerne spécifi- surveillant les communautés catholiques
quement l’histoire de l’Europe méridionale. de l’Asie et de l’Afrique orientale, Évora et
Pour l’opinion la plus militante, l’Inquisition Coimbra – a été analysé dans la longue durée,
est une invention de l’historiographie libérale. non seulement du côté des victimes (plus de
La vision la plus extrême au sein du monde 45 000 personnes ont subi des procès mention-
académique suggère que l’Inquisition ne relève nés dans la documentation), mais aussi du côté
pas de la répression mais de l’éducation, posi- des employés, familiers et commissaires de
tion que même les apologistes de l’Inquisition, l’Inquisition (à peu près deux fois moins nom-
actifs entre les révolutions libérales et le breux que les premiers).
régime de Franco, n’avaient pas osé soutenir. Les nouveautés apportées par le livre
Henry Kamen, toujours hanté par le débat du peuvent être soulignées : l’organisation insti- 1031
COMPTES RENDUS

tutionnelle est solidement présentée dans la 1 - Eamon DUFFY, The Stripping of the Altars:
longue durée ; les rapports du tribunal avec le Traditional Religion in England, c. 1400-1580, New
pouvoir politique et religieux montrent en Haven, Yale University Press, 1992 ; Id., Fires of
détail le rôle fondamental de l’Inquisition dans Faith: Catholic England under Mary Tudor, New
la réorganisation de l’Église et son influence Haven, Yale University Press, 2009.
2 - Heinz SCHILLING, Konfessionskonflikt und
dans la politique de la monarchie jusqu’au

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Staatsbildung, Gütersloh, Gerd Mohn, 1981 ; Id.,
milieu du XVIIIe siècle ; l’étude de la persécu-
Die Reformierte Konfessionalisierung in Deutschland.
tion des nouveaux chrétiens, le trait dominant
Das Problem der « Zweiten Reformation », Gütersloh,
de l’Inquisition portugaise depuis sa fondation Gerd Mohn, 1986 ; Wolfgang REINHARD et Heinz
jusqu’aux années 1740, dépasse le travail clas- SCHILLING (éd.), Die Katholische Konfessionalisierung,
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sique de João Lúcio de Azevedo. La chrono- Gütersloh, Gütersloher Verlaghaus, 1995.


logie de la répression et l’éventail des délits
donnant lieu à persécution sont désormais
mieux connus et le monde colonial reçoit une Ana Carolina Hosne
attention d’ensemble très utile pour d’autres The Jesuit Missions to China and Peru,
domaines de l’histoire. 1570-1610: Expectations and Appraisals
Cet excellent livre ne peut cependant of Expansionism
pas résoudre tous les problèmes concernant Londres/New York, Routledge, 2013,
l’Inquisition portugaise. Des informations XV-195 p.
fragmentaires et importantes sur les finances
ont été compilées, mais il s’agit d’un domaine Dès ses origines, l’histoire des missions loin-
qui reste à explorer. La connaissance de la per- taines, dans les « Indes orientales » comme les
sécution des libertins et des déistes, ici appro- « Indes occidentales », est largement celle de
fondie, est à compléter. La période finale de la rencontre de l’Europe catholique avec ses
l’Inquisition est maintenant mieux étudiée, « autres ». Pourtant, les expériences mission-
mais il reste à intégrer et exploiter les données naires dans ces deux aires géographiques se
quantitatives et l’analyse prosopographique. Il sont mutuellement considérées comme un
existe désormais un cadre d’ensemble solide « autre », l’historiographie ayant traditionnelle-
qui facilitera le travail des futurs chercheurs. ment opposé une stratégie jésuite d’« accom-
La principale critique concerne l’absence modation » en Chine à celle de l’« hispanisa-
de conclusion. Le dernier chapitre dresse un tion » pratiquée en Amérique. En Chine, les
bilan historiographique, fort utile, mais qui jésuites apprennent le chinois, s’habillent en
aurait gagné à être placé en introduction. L’or- lettrés et utilisent des termes confucéens pour
ganisation chronologique et thématique choisie désigner le Dieu des chrétiens, tandis qu’en
contient tous les éléments pour une conclusion, Amérique ce sont les Amérindiens qui doivent
mais celle-ci est laissée à la sagacité du lecteur. apprendre l’espagnol, renoncer à leurs « idoles »
Cette remarque ne diminue en rien l’impor- et adopter des pratiques dictées par les coloni-
tance de ce volume majeur, qui complète la sateurs. Or ces dernières années, une nouvelle
liste des monographies et des ouvrages collec- conscience a émergé touchant l’unicité du
tifs concernant l’Inquisition dans différents « phénomène missionnaire », par-delà son éten-
pays. Le livre condense, actualise et ouvre à due géographique et la diversité contextuelle
de futures recherches un débat long de deux des multiples missions, extra-européennes et
siècles dans le contexte de l’Europe méridio- intérieures, sur le Vieux Continent et sur le
nale, où l’Inquisition n’est plus tant un enjeu Nouveau 1. Que penser alors de la dichotomie
du débat politique et religieux qu’un domaine proposée par des traditions historiographiques
d’étude des rapports historiques entre religion distinctes entre accommodation et hispanisa-
et politique, croyances et comportements tion dans cette nouvelle perspective ?
surveillés, luttes de factions et utilisation de Ce premier livre d’Ana Carolina Hosne
mécanismes disciplinaires. propose de répondre à cette question en met-
tant en parallèle deux figures emblématiques
1032 FRANCISCO BETHENCOURT de missionnaires : José de Acosta (1540-1600,
RELIGIONS

au Pérou entre 1576 et 1586) et Matteo Ricci nisation et l’accommodation. Certes, A. Hosne
(1552-1610, en Chine de 1582 à sa mort), à le rappelle, les Amérindiens colonisés étaient
travers les textes catéchistiques composés par de jure obligés d’apprendre l’espagnol et
l’un et l’autre, la Doctrina christiana y catecismo d’adopter la foi chrétienne en tant que sujets
para instruccion de Indios (1584-1585) et le Tian du roi d’Espagne mais, dans la pratique, les
zhu shi yi (le Véritable sens du Seigneur du Ciel, langues locales étaient loin d’être absentes.

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1603). La perspective globale de l’ouvrage se Durant la période de la « première évangélisa-
mesure à l’éventail de ses sources, en chinois, tion » (1530-1580), des catéchismes furent
italien, espagnol, portugais et latin, en plus de rédigés en quechua et en aymara, et le rôle des
la littérature historiographique en français et interprètes était jugé crucial pour le succès de
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en anglais – un exploit linguistique qui mérite l’évangélisation. Acosta lui-même soutint la


d’être salué. L’ouvrage est divisé en deux par- nécessité d’un catéchisme trilingue et l’impor-
ties, respectivement sur « les hommes » et sur tance pour les missionnaires de connaître les
« les textes ». La première présente en trois langues locales. On retient aussi que le chroni-
chapitres une « biographie sélective » d’Acosta queur espagnol Juan de Betanzos (1510-1576)
et de Ricci, une étude des contextes politiques identifia le dieu inca Viracocha avec le Dieu
au Pérou et en Chine, et une comparaison entre des chrétiens, suivant le principe selon lequel
hispanisation et accommodation au niveau des tout homme est capable, par sa raison natu-
pratiques apostoliques. La seconde offre en relle, de Le reconnaître. Ce même argument
deux chapitres davantage de détails sur les permit aux jésuites en Chine de défendre
textes composés par Acosta et Ricci : « La pro- l’usage des termes confucéens Tian et Shangdi
duction des catéchismes au Pérou et en Chine », comme nom de Dieu.
qui touche à la préhistoire de ces textes, et On rejoint volontiers l’auteure lorsqu’elle
« Vérité chrétienne dans les contextes des qualifie de « floue » la différence entre les deux
Andes et de la Chine », qui identifie quelques stratégies d’évangélisation. Alors, comment
points de doctrine dont l’enseignement pose intégrer ces observations dans une histoire
des problèmes ardus – le nom de Dieu, la doc- transrégionale des missions qui ne soit pas le
trine sur Jésus Christ, l’immortalité des âmes, simple agrégat de deux récits locaux ? C’est
etc. là, semble-t-il, que gît la difficulté de l’entre-
Dans l’introduction, l’auteure décrit son prise. On a l’impression, au long de la lecture,
travail comme portant sur les missions de « la de se trouver face à deux récits parallèles qui
Compagnie de Jésus au Pérou et en Chine, alternent sans véritablement se croiser. Les
non seulement considérées en relation l’une à sous-chapitres sur le Pérou font rarement réfé-
l’autre, mais aussi à travers l’optique offerte par rence à la Chine, et vice versa. Les lecteurs,
l’une et l’autre » (p. 8, souligné par l’auteure). qu’ils soient spécialistes de la Chine, de
En effet, aux spécialistes de la mission en l’Amérique ou de l’Europe de la Renaissance,
Chine comme à ceux du Pérou, la lecture du peuvent se sentir désorientés face à des ins-
livre peut s’offrir autant comme un défi devant titutions, événements et enjeux locaux chez
l’étranger que comme une retrouvaille parfois « l’autre » lorsqu’ils sont évoqués sans davan-
inattendue avec le familier. Elle déploie d’une tage de développement. Le sinologue se
part tout un ensemble de scénarios et d’insti- demande ce que signifie, dans le contexte spé-
tutions propres à chacun des deux contextes : cifique du Pérou des années 1570, qu’Acosta
en Chine, la mosaïque de courants de pensées ait été le « qualificateur du Saint-Office »
comme le néo-confucianisme et le « renouveau lorsque Francisco de la Cruz fut jugé pour
bouddhiste » (p. 152) ; au Pérou, l’Inquisition, son « ton érasmien » dans un procès qui sentait
la reduccion, l’encomienda, et le fait que le mis- la « conspiration à la tonalité lascasienne »
sionnaire Francisco de la Cruz finit au bûcher (p. 16). L’américaniste éprouve probablement
pour ses opinions sur le salut des Indiens. autant de difficulté à saisir l’enjeu de l’amitié
D’autre part sont analysés des phénomènes que Ricci avait nouée avec les « princes des
propres à nuancer la dichotomie entre l’hispa- commanderies Le an et Jian’an » et avec le 1033
COMPTES RENDUS

savant Zhang Huang (1527-1608), « président Il faut souligner néanmoins que par sa
de la célèbre Académie du Cerf blanc – Bailu- nature même de synthèse, ce livre permet d’ores
dong Shuyuan » (p. 33). et déjà de porter un regard nouveau sur des
Ce genre d’insatisfactions semble anticipé phénomènes auparavant bien connus. Obser-
par l’auteure qui se demande, dans l’introduc- vons qu’il s’ouvre sur les biographies d’Acosta
tion, si la global history ou l’histoire connectée et de Ricci, tenus pour représentants de deux

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n’obligent pas l’historien à devenir « spécia- stratégies d’évangélisation opposées, et s’achève
liste de tout » (p. 7). Peut-être est-ce le niveau sur une remarque double, d’une part sur la
de l’analyse plutôt que celui de la spécialisa- recherche d’équilibre entre « coercition » et
tion qui pose question dans cette étude qui, « persuasion » chez Acosta et, d’autre part, sur
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par ailleurs, ne manque pas de minutie dans cette même recherche, non plus chez Ricci, mais
les faits contés. Comment se détacher des phé- chez ses successeurs pendant la querelle des
nomènes particuliers et faire dialoguer les deux rites chinois – une remise en cause de la poli-
missions ? On regrette, par exemple, que le tique d’accommodation au sein de la mission,
rôle joué par l’Inquisition dans l’hispanisation qui n’atteint son paroxysme qu’au XVIIIe siècle.
au Pérou n’ait pas été décrypté en des termes Or, malgré leur quasi-contemporanéité, Ricci
qui permettraient de réfléchir plus fructueuse- était de facto le fondateur de la mission en
ment sur son absence en Chine. On éprouve Chine tandis qu’Acosta est arrivé après qua-
le même regret en lisant, séparément, que la rante ans de « première évangélisation », dont
Chine possédait une industrie d’imprimerie il va corriger l’excès de compromis avec les
florissante à l’arrivée des jésuites, lesquels cultures locales.
n’ont pas hésité à en profiter pour faire circuler Le clivage entre l’accommodation et l’his-
leurs livres, tandis qu’au Pérou, au contraire, panisation est-il géographique, tenant au sta-
l’imprimerie fut introduite par les jésuites tut différent de l’Amérique et de la Chine dans
dans l’objectif de « contrôler la circulation des la hiérarchie des civilisations construite par
textes doctrinaux », bannissant du même coup les Européens de l’époque ? Ou bien est-il plu-
les catéchismes manuscrits (p. 113). tôt chronologique, et tendrait à s’estomper
Les quelques concepts transversaux lorsque l’on compare l’évolution des deux mis-
employés à la fois dans les chapitres sur le sions au Pérou et en Chine sur la plus longue
Pérou et dans ceux sur la Chine pourraient être durée ? In fine, toutes les missions à l’époque
approfondis, à commencer par « accommoda- de l’expansion européenne ont-elles connu
tion », mot-clé pour la Chine certes, mais éga- cette même trajectoire, allant d’une « accom-
lement utilisé à l’égard du Pérou (« la première modation » initiale à un repli doctrinal iné-
évangélisation au Pérou peut être définie vitable, que seule la présence d’un pouvoir
comme d’accommodation », p. 108), et dans colonial permet d’entériner ?
des affirmations à portée générale (« la tra- Sur le plan historique et méthodologique,
duction est un acte d’accommodation en elle- le livre d’A. Hosne est une contribution pré-
même », p. 104) : c’est alors qu’on aimerait une cieuse à une histoire connectée des missions
réflexion plus poussée sur la pertinence géné- catholiques. Elle démontre de manière élo-
rale de ce terme quant à la réaction euro - quente l’énorme potentialité que comporte
péenne face aux cultures lointaines. Autre cette piste, qui certainement mérite d’être
exemple : si Acosta « façonna la doctrine et
poursuivie dans des travaux futurs.
l’orthodoxie sur les terres andéennes » (p. 115)
et si Ricci a choisi d’être « du côté de l’ortho-
doxie » (p. 87 et p. 166), il faut entendre ortho- WU HUIYI
doxie chrétienne chez l’un, et orthodoxie
confucéenne chez l’autre. Toute orthodoxie 1 - Pierre-Antoine FABRE et Bernard VINCENT
ayant son gardien, quelle différence cela (éd.), Missions religieuses modernes : « Notre lieu est le
induit-il entre les deux missions, en termes monde », Rome, École française de Rome, 2007 ;
du rapport entre le catholicisme et le pouvoir Elisabetta CORSI, Órdenes religiosas entre América y
1034 politique du pays ? Asia. Ideas para una historia misionera de los espacios
RELIGIONS

coloniales, Mexico, Colegio de México, 2008 ; Luke Usant d’un néologisme (la « dromographie »,
CLOSSEY, Salvation and Globalization in the Early définie comme « l’étude de la géographie, de
Jesuit Missions, Cambridge, Cambridge University l’histoire et des infrastructures du commerce,
Press, 2008 ; Guillermo WILDE (éd.), Saberes de la ainsi que l’examen du mouvement, des moyens
conversión : jesuítas, indígénas e imperios coloniales en de déplacement et des réseaux de communi-
las fronteras de la cristiandad, Buenos Aires, SB, cation », p. 10), l’auteur montre que de nom-

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2011 ; Alexandre COELLO DE LA ROSA et Javier
breux foyers de relations se sont tissés entre
BURRIEZA SÁNCHEZ (éd.), Jesuitas e imperios de ultra-
les missions, sans nécessairement que les auto-
mar, siglos XVI-XX, Madrid, Siélex, 2012.
rités romaines exercent un contrôle absolu sur
eux. La circulation des êtres, des objets, des
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représentations ouvre alors à un espace de


Luke Clossey
connaissance inédit, affranchi momentanément
Salvation and Globalization in the Early
d’une assise exclusivement européo-centrée.
Jesuit Missions
En raison de leur éclatement, ces dynamiques
Cambridge, Cambridge University Press,
transversales épousent les contours de la pre-
2008, XII-327 p.
mière mondialisation hispano-portugaise qui
Situé à la croisée de l’histoire de la Contre- s’opère sous le règne de Philippe II et que
Réforme et de la world history, cet ouvrage se nourrit en profondeur le rêve d’une monarchie
propose de visiter à nouveaux frais l’entreprise chrétienne universelle, teintée d’aspirations
millénaristes 1.
apostolique menée par la Compagnie de Jésus
L’extrême disparité des aires géographiques
entre 1580 et 1700 environ. Le corpus envisagé
couvertes par les jésuites fonde en pratique
comprend les documents de mission relatifs à
un idéal dès lors orienté vers un seul objet de
la Chine, aux pays de langue allemande et à la
croyance que les sources missionnaires doivent
Nouvelle-Espagne, auxquels viennent s’ad-
sans cesse accréditer. La Compagnie de Jésus
joindre ponctuellement d’autres publications
conjugue dissémination géographique et res-
jésuites (traités spirituels et politiques, mono-
serrement spirituel, condition indispensable à
graphies savantes, sommes historiographiques,
l’instauration d’un catholicisme universel sur
etc.). L’analyse repose sur le postulat selon
les ruines de l’« idolâtrie » des cultures extra-
lequel l’ordre ignatien, en subordonnant pro-
européennes et, dans le cas des pays de langue
gressivement l’espace multipolaire des mis- allemande, de l’« hérésie » réformée. L. Clossey
sions à un corps de doctrine unifié, a participé à rappelle opportunément que l’articulation du
la mise en œuvre d’une chrétienté universelle particulier à l’universel dépend d’une anthropo-
(« universal christianity », p. 9), seule à même logie théologique qui met au centre la rédemp-
de « réduire » le monde, au sens spirituel du tion de tout individu, du plus raffiné au plus
terme (re-ducere : « ramener », « faire changer « barbare », et qui unit la conduite intérieure
de nature », « réconcilier »). Luke Clossey et l’action dans un monde terrestre voué à
s’écarte donc d’une histoire comparée des mis- l’emprise du Diable (selon le principe de la
sions jésuites, dont le principal écueil est, vita mixta énoncé par Ignace de Loyola). Cette
selon lui, de se limiter à une juxtaposition de optique sotériologique informe alors l’entre-
case studies. Il entend de même se distancer prise apostolique d’un point de vue pragma-
des rhétoriques de l’altérité, fondées sur un tique : techniques de conversion, processus
« essentialisme » ethnocentrique somme toute décisionnels et rapports avec les autorités
peu productif (p. 6). coloniales.
Après avoir rappelé la vocation pédagogique Un vaste ensemble de supports, scriptu-
et missionnaire qui a été celle de la Compagnie raires et iconographiques, reflète la propension
à l’origine, l’ouvrage retrace les premiers pas des jésuites à s’ériger en hérauts d’une catho-
de la conquête apostolique des jésuites. Cette licité universelle, en même temps qu’il la
dernière ne se développe pas selon un schéma nourrit. L’auteur se penche notamment sur
exclusivement centrifuge, c’est-à-dire de la la remarquable fresque d’Andrea Pozzo, peinte
base romaine à la périphérie des missions. à l’extrême fin du XVII e siècle, qui orne le 1035
COMPTES RENDUS

plafond de l’église San Ignatio, à Rome. Elle 1 - Serge GRUZINSKI, Les quatre parties du monde.
représente, dans une visée totalisante, les Histoire d’une mondialisation, Paris, Le Seuil, 2006,
quatre parties du monde réunies sous l’égide en particulier chap. II.
du Dieu chrétien, et son organisation traduit 2 - Stéphane VAN DAMME, « Les martyrs
de manière différée l’activité apostolique. Les jésuites et la culture imprimée à Lyon au
XVIIe siècle », Revue des sciences humaines, 269,
martyrologes jésuites constituent pour leur

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2003, p. 189-203.
part un puissant outil de structuration spiri-
tuelle et identitaire, l’évocation des mission-
naires suppliciés en Chine ou dans les contrées
Giovanni Careri
« barbares » de la Nouvelle-Espagne agit en
La torpeur des ancêtres.
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effet comme un puissant aiguillon de la foi,


Juifs et chrétiens dans la chapelle Sixtine
destiné à opérer autant sur la raison que sur
Paris, Éd. de l’EHESS, 2013, 325 p.
les sens. Ces récits sont lus dans les collèges
et trouvent parmi les futurs membres de la
En 1564, Giovanni Andrea Gilio fit paraître un
Compagnie un lectorat de premier choix 2. Plus
dialogue sur les erreurs de Michel-Ange dans
encore, ils leur proposent un voyage jusqu’aux
son Jugement dernier réalisé dans la chapelle
contrées les plus lointaines, au cours duquel la
Sixtine vingt ans plus tôt. Entre les deux dates,
mort se décline inlassablement, dans le seul
le concile de Trente a révolutionné le christia-
dessein de glorifier la geste apostolique ad
nisme. Faut-il croire, comme Gilio le suggère,
majorem Dei gloriam. Le sens des écrits mis-
que Michel-Ange est un « païen » tellement
sionnaires est dans tous les cas infléchi au gré
épris d’art antique qu’il en a oublié les fonde-
des intentions apologétiques ou polémiques,
ments de l’iconographie religieuse, les prin-
s’agissant notamment de la querelle des rites
cipes de la foi et les dogmes sacrés ? En somme,
chinois qui contraint la Compagnie à élaborer
avec la plus grande vigilance ses propres repré- un artiste maniériste seulement intéressé par
sentations. Comme le montre l’auteur, la prise des problèmes de forme ?
en compte des conditions de production, de Une bonne partie du livre de Giovanni Careri
circulation et de réception des documents de sur le Jugement dernier et d’autres fresques de
mission jésuites est indispensable à la rééva- la chapelle Sixtine consiste à défendre l’idée
luation de l’apport de la Compagnie de Jésus contraire, à savoir que Michel-Ange exprime
dans l’histoire de la Contre-Réforme, dont elle dans ses peintures un sens très profond du
est indiscutablement l’un des fers de lance. christianisme, proche des mouvements réfor-
Riche en analyses fécondes, l’ouvrage de mateurs catholiques de la première moitié du
L. Clossey constitue à n’en pas douter une XVIe siècle, qui fournit une véritable « théo-

étude de premier plan pour qui voudrait saisir logie de l’histoire » (p. 152).
les problématiques spirituelles et institution- Cette théologie de l’histoire est illustrée
nelles de la Compagnie de Jésus à l’époque par Michel-Ange de plusieurs manières. La
moderne. Il met en lumière avec précision les première, qui trouve ses sources dans la figura-
déterminations à la fois internes et externes tion médiévale, est la typologie. Elle consiste
qui ont sous-tendu l’expansion des missions en l’organisation d’un système d’analogies
jésuites. Par sa souplesse argumentative et par entre l’Ancien et le Nouveau Testament, les
sa rigueur méthodologique, cette étude s’ins- personnages et les actions du premier deve-
crit parfaitement dans le renouveau historio- nant les « figures », au sens théologique, du
graphique qui affecte aujourd’hui l’ordre second. Ce système fonctionne à plein dans les
ignatien, loin des antagonismes réducteurs et Bibles moralisées, par exemple. La série des
des a priori mutilants. D’importantes annexes, fresques peintes par Piero Perugino, Domenico
ainsi qu’une ample bibliographie témoignant Ghirlandaio, Sandro Botticelli et consorts dans
des acquis les plus récents de la recherche, se les années 1480, en deux frises parallèles, l’une
révèlent, en outre, un outil fort appréciable. représentant la vie de Moïse, l’autre celle de
Jésus, est donc analysée par la majorité des
1036 ADRIEN PASCHOUD historiens de l’art comme une organisation
RELIGIONS

typologique – Moïse étant une figure vétéro- n’indique pas de l’index Jésus comme celui
testamentaire bien connue de Jésus. Le but qui vient, comme l’agnus Dei de la prophétie,
de cette analogie est de légitimer le pouvoir mais retient son geste, ne montre pas seule-
monarchique que la papauté se bâtissait à ment que sa prophétie s’est réalisée : il met
l’époque, en escamotant toute trace de vio- en évidence « l’exténuation du paradigme
lence idéologique et politique que la récupéra- typologique ». Par quels autres « principes de

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tion de l’histoire sacrée juive par les chrétiens construction du temps et du sens » la typologie
impliquait forcément. Une partie des fresques est-elle remplacée (p. 119) ? Pour y répondre,
peintes par Michel-Ange entre 1508 et 1512 G. Careri fait un détour par Aby Warburg et
fonctionne encore suivant ce paradigme. utilise ses concepts de Pathosformel (formule
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G. Careri consacre un long chapitre aux de pathos) et de Nachleben (survivance) der


Ancêtres du Christ, qui sont peints dans les Antike : c’est à travers l’utilisation détournée et
lunettes et les cintres de la voûte, au-dessus christianisée des puissantes expressions cor-
des fresques du Quattrocento. Beaucoup moins porelles antiques que Michel-Ange construit
célèbres, ces images, qui sont censées repré- le temps et le sens dans sa grande fresque.
senter la généalogie de Jésus mentionnée au G. Careri en donne quelques exemples dans
début de l’Évangile de saint Matthieu (dont des analyses serrées : la femme aux seins nus,
les noms sont d’ailleurs marqués au centre des réminiscence de la Vierge Marie de l’inter-
lunettes), sont mises en parallèle avec la série cession et aussi de Niobé, suppliant Apollon
des premiers papes peints par Perugino et ses d’épargner ses enfants ; le Christ, survivance
collègues. Ce parallèle permet d’établir une de l’Apollon du Belvédère, qui entre en réso-
forme de continuité de l’Ancien au Nouveau nance avec la femme aux seins nus ; Minos,
Testament, mais surtout de marquer le progrès circonscrit par un serpent dans une composi-
que constitue le passage de la Loi vers la Grâce. tion qui rappelle le Laocoon, lequel représente
Ainsi, à la parenté « tribale et ethnique » des la matrice pour plusieurs personnages de la
Ancêtres succède la « parenté spirituelle » des fresque, etc. Cet emprunt aux formes expres-
papes, qui fournit un modèle supérieur (p. 156). sives antiques indique la spécificité de sa
En effet, l’Incarnation interrompt le lien du culture chrétienne, qui se nourrit d’influences
sang de la parenté généalogique. G. Careri rap- hétérogènes et se construit comme un champ
pelle ainsi que, comme saint Augustin l’avait de forces où les actions et les émotions sont
remarqué, la généalogie des ancêtres du Christ réversibles, suivant le modèle de Jésus, humi-
énumérée par saint Matthieu se prolonge lié et mis à mort, mais aussi le Christ ressuscité
jusqu’à Joseph (et non jusqu’à Marie), dont il et le Dieu juge. Le christianisme de Michel-
n’est pas le fils par le sang. D’une part, l’appa- Ange est une culture de l’inversion.
rition de Jésus constitue une rupture avec la Cette analyse de G. Careri des fresques de
transmission héréditaire qui relie les enfants Michel-Ange en termes de forces, et non plus
hébreux à leur père et, d’autre part, cela per- seulement de formes, s’appuie sur la dichoto-
met malgré tout de faire du Christ un héritier mie paulinienne de la chair et de l’esprit, qui
(même indirect) du roi David. Si les noms ne correspond pas à celle du corps et de l’âme :
manifestent la continuité des Ancêtres avec les ce ne sont pas des entités opposées, mais des
Papes, les images, elles, montrent l’altérité juive pôles affectifs qui emportent l’être entier. Cet
« dépassée » par l’identité chrétienne (p. 165). antagonisme se manifeste iconographiquement
Le modèle typologique n’est pas le seul d’abord chez les Ancêtres, qui sont perçus par
que Michel-Ange adopte pour dépasser l’his- le peintre et ses contemporains avec tous les
toria albertienne, ce qui, selon G. Careri, se défauts que la tradition chrétienne attribue
remarque surtout dans la fresque du Jugement aux juifs, à savoir qu’ils vivent « selon la
dernier, centrée sur l’idée de la fin des temps, chair », qu’ils interprètent littéralement la
sur un présent qui abolit toute narration tradi- Bible, qu’ils sont pris d’acédie, dans l’attente
tionnelle. Ainsi, le personnage de saint Jean- sans cesse retardée d’un messie qui, en fait,
Baptiste, qui, contrairement à la tradition, est déjà venu. À ces Ancêtres prisonniers de la 1037
COMPTES RENDUS

chair s’opposent les Prophètes et les Sibylles. Si les juifs étaient très intégrés à la société
L’opposition est aussi temporelle : le temps romaine jusqu’en 1550 (même s’ils étaient
providentiel et messianique de ces derniers humiliés rituellement, pendant le carnaval
contraste avec la temporalité quotidienne et notamment), le pape Paul IV institua en 1555
itérative des premiers. Le Jugement dernier, le ghetto pour séparer nettement la population
finalement, reprend cet antagonisme à travers juive des chrétiens. De ce point de vue, la

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une autre thématique paulienne, celle de la Contre-Réforme se coupa de ces héritages
conformation : les Élus se conforment enfin à variés et se recentra sur les forces propres à une
Jésus-Christ, retrouvant la ressemblance origi- identité chrétienne qu’elle voulait absolument
nelle perdue par la Chute avec Dieu, tandis pure de toute relation avec les cultures juive et
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que les Damnés plongent dans la difformité gréco-romaine. Les fresques de Michel-Ange
(la ressemblance avec Lucifer). montraient, au contraire, la puissance de ces
Mais l’opposition est aussi plastique : Michel- cultures qui alimentaient de leur force ana-
Ange dote les Élus, les Sibylles et les Prophètes chronique et hétérogène l’histoire du christia-
d’un dynamisme qui leur permet de s’élever, nisme et l’art du grand artiste. C’est cela même
spirituellement et charnellement, et de suivre qui était insupportable aux yeux d’un Gilio et
en cela leur modèle christique, la figure de de tous ceux qui aspiraient à la pureté.
Jésus dans le Jugement, pris dans une posture
« serpentine », selon le terme technique de THOMAS GOLSENNE
l’époque. G. Careri montre bien que la figure
de Minos enserré par un gros serpent est une
variation sur cette figure serpentine, mais le Luca Addante
serpent n’est plus la force immatérielle qui Eretici e libertini nel Cinquecento italiano
libère le corps : il est devenu l’animal qui l’em- Rome, Laterza, 2010, XIII-225 p.
prisonne lourdement dans la chair. Quant aux
Le dernier livre de Luca Addante possède de
Ancêtres, eux aussi sont embarrassés dans leurs
nombreuses qualités : par les données historio-
gestes, dans des variations volontairement mal-
graphiques nouvelles qu’il apporte ; par sa
adroites de la Sainte Famille ou de la Mélancolie.
capacité à renouveler le débat autour du
Comme les figures antiques, ils vivent dans le
« libertinage », catégorie aujourd’hui intégrée,
temps de la « survivance » ou de l’« anachro-
voire réifiée et, pour cette raison même, âpre-
nisme vivant » (p. 182). Mais si les images mytho-
ment contestée 1 ; par le trouble qu’il provoque
logiques dynamisent les corps chrétiens, le
dans les études cloisonnées d’histoire reli-
rôle des figures juives est moins positif : il sert gieuse de l’hérésie et d’histoire de la libre pen-
de contre-modèle, nécessaire mais dépassé. sée ; par la mise en perspective d’une histoire
À travers cette très riche « anthropologie de longue, à l’âge moderne, de la revendication
la chapelle Sixtine » (p. 21), G. Careri parvient des libertés et de leur répression ; enfin, par
à montrer que Michel-Ange a saisi et amplifié ses enjeux de philosophie morale et politique,
(parce qu’il le ressentait personnellement et tout à fait contemporains, à peine esquissés ici,
qu’il était un grand artiste) le caractère « bi- mais développés depuis la parution du livre.
polaire » du christianisme avant le concile de L’ouvrage traite avec beaucoup d’érudi-
Trente, fondé sur la réversion des passions et tion, de finesse et de fermeté, des processus
des situations, sur la recherche d’une identité de radicalisation internes au valdésianisme, ce
instable qui se construit en définissant des courant de spiritualité hétérodoxe qui s’est
altérités (les juifs, l’Antiquité gréco-romaine) développé dans la péninsule italienne au
avec lesquelles elle entretient des rapports milieu du XVI e siècle, attaché au nom de
complexes. Après que Michel-Ange eut achevé Juan de Valdés, humaniste espagnol résidant
son Jugement dernier, encore inscrit dans cette à Naples 2 . À partir de positions « crypto-
praxis du montage des hétérogénéités, la luthériennes », des disciples méridionaux de
Contre-Réforme mit un frein à ces relations, en Valdés, parmi lesquels certains furent très
1038 repliant la culture catholique sur elle-même. proches du maître, évoluent vers l’anti-
RELIGIONS

trinitarisme. Certains vont plus loin et mettent suivies jusque-là ». Cette déception générale
en question la révélation chrétienne, affir- avait fini par le convaincre – du moins
mant la nature apocryphe des Évangiles. Ils se l’affirma-t-il aux inquisiteurs – de retourner
tournent vers le judaïsme ou le mahométisme, « au sein de la sainte Église romaine » (p. 14).
voire critiquent toutes les religions instituées, C’est par la même procédure de comparu-
adhèrent à des thèses proto-matérialistes et tion spontanée, toujours à Venise, que nous

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avoisinent une sorte de déisme, fatalement est connu le cas d’un autre Napolitain, Giulio
perçu par les contemporains (et non sans rai- Basalù, homme de loi sans envergure sociale,
son, dans le contexte des idées religieuses du qui confessa aux inquisiteurs comment le même
XVIe siècle) comme un athéisme pur et simple. Busale, dont il était parent, l’avait détourné du
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Des suspects et des repentis, interrogés par droit chemin en le faisant adhérer à la proposi-
l’Inquisition, reconnaissent la présence dans le tion crypto-luthérienne, d’origine paulinienne,
vice-royaume de Naples d’« hérétiques luthé- selon laquelle le Christ assure le salut des
riens », d’« anabaptistes et d’ariens en grande fidèles par la seule grâce de son sacrifice (le
quantité ». Même si l’on peut s’interroger sur principe de sola fide). Commence alors un pro-
leur nombre, leur existence ne fait pas de doute. cessus de doute et de remise en cause à travers
Il y aurait à Naples « une nouvelle secte d’héré- ses contacts prolongés avec un groupe animé
tiques [...] qui, entre autres hérésies, consi- par l’un des anciens proches de Valdés, l’Espa-
dèrent que le Christ n’est pas Dieu mais un gnol Juan de Villafranca, qui va le conduire à
grand prophète et [qu’il] n’est pas venu comme adhérer à tout un ensemble de propositions
messie, mais comme prophète et qu’il n’est critiques du catholicisme qui constituent le
pas encore ressuscité [...] et même, ils nient fond commun du protestantisme, puis, pro-
tout le Nouveau Testament » (Pietro Manelfi, gressivement, poussant jusqu’au rejet de la
1551). Certains d’entre eux, par la suite, fuyant divinité du Christ, mais aussi de l’immortalité
Naples, s’établirent dans l’Italie du Nord-Est, de l’âme et, finalement, de toute forme de
au contact de communautés anabaptistes, déve- religion : « à partir de ce fondement erroné [la
loppant une véritable stratégie d’« entrisme » mortalité de l’âme], j’en vins à nier en moi-
(acceptant par exemple de manière instrumen- même toute forme de religion aussi bien chré-
tale le rebaptême) pour mieux diffuser leurs tienne que juive et toutes les autres » ; « Je me
idées antitrinitaires, non sans succès d’ailleurs. riais de toute chose ; et avec ces opinions sus-
Le travail de L. Addante s’appuie sur une dites au sujet du sacrement et de la divinité
série de cas singuliers bien connus des spécia- du Christ – et j’en raisonnais comme eux, [les
listes d’histoire de l’hérésie mais jusqu’ici étu- valdésiens radicaux], je niais la messe, le bap-
diés séparément, sans saisir leur appartenance tême, l’onction, la religion ecclésiastique et
à un mouvement plus général. Parmi ces per- tous les sacrements, la création du monde. Je
sonnages considérés comme « extravagants » me riais de Moïse et des prophètes, de David
figure l’ex-bénédictin Giovanni Laureto qui, et de toutes les histoires et je disais qu’en toute
lors de sa comparution « spontanée » à Venise religion, outre la chrétienne, on voyait des
en 1553, confessa son parcours d’hérétique, miracles, et que le Christ avait été un homme
entamé au contact de son compatriote Girolamo de bien qui avait enseigné à bien vivre. Et je
Busale. Ce représentant majeur du radicalisme disais que le concubinage n’était pas un péché
valdésien l’entraîna sur les voies de l’anabap- et en conclusion je me riais de toute chose »
tisme et de l’« antitrinitarisme ». Laureto glissa (p. 30). La position d’arrivée, qui se manifeste
ensuite du refus de la divinité du Christ à par le sarcasme et la dérision, avant le repentir
l’étude de l’hébreu et se rendit à Salonique (simulé ?) de la comparution spontanée, est
parfaire sa connaissance du judaïsme ; il se une sorte de déisme crypto-matérialiste que
convertit et fut circoncis. Mais loin de demeu- son auteur distingue lui-même du pur et simple
rer convaincu dans son judaïsme, il se mit à athéisme dont il est accusé.
considérer comme « bagatelles, superstitions Ces deux cas, parmi d’autres exhumés des
et billevesées » les opinions des juifs, « mais archives, permettent à L. Addante d’analyser
aussi de toutes les autres sectes [qu’il avait] très précisément comment se déroule le pro- 1039
COMPTES RENDUS

cès de la radicalisation individuelle, à partir de tence de formes d’agrégations dissidentes, ras-


rencontres personnelles et de la fréquentation semblant des individus souvent d’extraction
de groupes restreints soumis à la plus stricte sociale fort modeste, où la diversité et la diver-
clandestinité. Il montre que ces parcours, aussi gence des opinions individuelles étaient non
personnels soient-ils, correspondent à une seulement tolérées, mais en quelque sorte
méthode d’initiation graduelle, présente au suscitées. Ainsi Laureto rapporte-t-il, dans sa

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cœur du valdésianisme, que des proches de déposition, que le groupe auquel il appartenait
Valdés, comme Villafranca, ont exploitée avec près de Padoue avait loué une habitation :
leurs disciples pour les engager dans la voie « nous nous retrouvions tous dans cette maison
d’un éloignement croissant avec l’orthodoxie et nous y discutions de cette doctrine anabap-
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romaine. Basalù et le frère de Busale, Matteo, tiste, et chacun disait ce qui lui plaisait ». Ce
lui aussi interrogé longuement, décrivent com- dernier énoncé (« Ogniun diceva quel che li
ment le point de départ est fourni par l’adhé- pareva ») révèle en fait l’éthique de la libre
sion à l’opinion de la justification par la foi : discussion qui, sous couvert de clandestinité,
« Au début, il [Villafranca] me faisait entrer régnait dans ces communautés radicales. « Entre
dans la tête tout doucement et raisonnait avec nous, ajoute le même Laureto, les désaccords
moi de ces choses que j’ai dites ; puis, il me étaient nombreux », sur la base, apparemment
citait certaines autorités, et montrait qu’il en commune, de ce qu’il appelle la « doctrine luthé-
doutait et disant : ‘Bien, comment entendez- rienne » (appellation générique recouvrant en
vous ceci ?’ Et ensuite il me faisait douter de fait les principes du protestantisme) (p. 10).
l’autorité et puis [...] disait : ‘Bien si vous l’en- C’est dans le partage de ces désaccords, en
tendiez ainsi, ne vous semble-t-il pas que vous tout cas, que certains, voire des groupes entiers
auriez raison ?’ » Il en arrivait ainsi à la négation (c’est l’histoire reconstruite de ces Collegia
de l’« intercession des saints, le purgatoire, vicentina dont on avait pu douter de l’exis-
l’adoration des images, les jubilés, la confes- tence), sont passés à l’antitrinitarisme, et
sion auriculaire » (p. 47). De la sorte, les com- jusqu’à des positions qui n’avaient plus grand-
posantes majeures du protestantisme étaient chose à voir avec la religion chrétienne, dès
acquises, mais le chemin ne s’arrêtait pas là lors qu’elles comprenaient le rejet non seule-
et conduisait plus loin encore, au rejet de la ment de la divinité du Christ, mais du texte
présence réelle du Christ dans l’hostie consa- même des Évangiles. Fort opportunément,
crée. La méthode graduelle, mise en place L. Addante met ces passages des dépositions
dans sa forme par Valdés, était susceptible de de Laureto en relation avec les éléments de
conduire au moins jusqu’à l’antitrinitarisme théorisation de la liberté de discussion par
accompli, alors que tel n’était certainement Bernardino Ochino : « plus la vérité est discu-
pas son objectif. tée, plus elle resplendit ». Le même Ochino
Nous pénétrons ainsi profondément dans avait soutenu, dans son dernier Dialogue inédit
les dispositifs de dissimulation et d’initiation (1563), que l’on devait garantir l’entière licéité
qui constituent une dimension importante de la discussion publique de tous les points
des dissidences religieuses du début de l’âge de doctrine, sans en exclure « les simples, les
moderne. Dans cette optique, la recherche de rustres et les illettrés » : « Ainsi comme l’huile
L. Addante met en évidence une donnée essen- qui, plus elle est secouée, plus elle luit et
tielle, dont il serait vain et dommage de taire remonte à la surface, plus la vérité est agitée
la force polémique pour l’anthropologie histo- et discutée, plus elle resplendit et se découvre
rique : entre, d’une part, l’hétérodoxie et l’hé- illustre et glorieuse. » Évidemment, cette
résie et, d’autre part, ce qu’il est convenu de éthique de la libre parole, du « parlare libera-
nommer irréligion, la relation est bien de conti- mente » comme disait Ochino, est inséparable
guïté et surtout de continuité possible, perfor- de la défense de la liberté de conscience et du
mée ou non, par les acteurs, et ceci de manière plaidoyer pour le rejet de la persécution et de
transitoire ou durable, selon les itinéraires sou- la contrainte. L. Addante relève à ce propos
vent complexes et tortueux des individus. Les comment, dans leurs dépositions respectives,
1040 analyses de L. Addante visent à montrer l’exis- deux valdésiens, Matteo d’Aversa et Antonio
RELIGIONS

d’Alessio, énoncent mot pour mot la même L. Addante contribue ainsi à ouvrir un nou-
proposition : « les hérétiques ne doivent pas veau champ d’étude : concernant les relations
être brûlés, mais [selon la formule latine de doctrinales des valdésiens dévoyés avec d’autres
saint Jérôme] vivant et convertantur : qu’ils formes de radicalité en Italie et en Europe, à
vivent et soient convertis » (p. XIII). propos du rôle joué dans la critique du christia-
C’est l’ensemble des dissidences religieuses nisme, mais aussi, paradoxalement, dans le

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radicales en Europe au début de l’époque rejet des religions instituées, par le passage de
moderne que l’approche de L. Addante conduit transfuges de l’Église romaine au judaïsme et
à reconsidérer à partir de ce double acquis. au mahométisme. L’auteur examine la question
D’une part, la mise en évidence d’un fond indissolublement historiographique et philo-
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commun de revendications des libertés – de sophique de la revendication de la liberté, ou


culte, de conscience, de parole, voire, en cer- plutôt des libertés plurielles, que les dissidences
tains cas, de mœurs – avec en arrière-plan la européennes du début de l’époque moderne
question des libertés politiques, si importante ne cessent de mettre en avant, suscitant contre
en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Angle- elles le déchaînement de toutes les idéologies
terre, mais aussi, de manière plus contrainte et répressives qui dénonçaient encore et toujours
dissimulée, dans les pays catholiques. D’autre la fausse liberté charnelle des rebelles, des
part, la démonstration dans les faits, c’est-à- faux affranchis, des « libertins ».
dire dans le déploiement des parcours indivi- Cet ouvrage important s’inscrit dans un
duels, d’une relation étroite entre la radicali- nouveau courant de l’historiographie des XVIe-
sation hétérodoxe et l’adoption de positions XVIII e siècles, qui s’oppose aux séparations
conduisant à la remise en cause de toute reli- consolidées des champs et des disciplines his-
gion instituée. Ainsi de ce Silvio Rasonier de toriques, et qui récuse l’opposition artificielle
Vicence qui affirme que « la foi n’est autre généralement tracée entre les phénomènes
chose que l’opinion de l’homme, selon que la de dissidences religieuses radicales et les
personne se l’imagine et fabrique dans son cer- multiples phénomènes d’irréligion, entérinée
veau » (p. 106). Cette relation n’est certes pas par exemple dans un célèbre article d’Alberto
systématique. Elle se réalise chez certains Tenenti 3 . Il apparaît désormais de plus en
individus seulement, irrésistiblement entraî- plus clairement que la critique des religions
nés, au-delà des positions hétérodoxes balisées révélées et l’élaboration des alternatives théo-
et d’une certaine manière contenues (on pense riques et pratiques les plus radicales (déisme,
aux variantes d’anabaptisme, d’antinomisme panthéisme, athéisme) sont inséparables, tout
et d’antitrinitarisme), dans le doute généralisé particulièrement au XVIe siècle, mais en fait
sur « la » ou « les » religions, le sarcasme, la jusqu’au XVIIIe siècle, des formes les plus pous-
dérision et, éventuellement, à travers la cons- sées de dissidence religieuse qui se répandent
truction ou plutôt le bricolage de « systèmes » dans toute l’Europe (spiritualisme « libertin »,
personnels d’explication du monde. On songe antinomisme, antitrinitarisme, etc.).
bien sûr au meunier frioulan Domenico Scan-
della dit Menocchio, dont L. Addante dit au
JEAN-PIERRE CAVAILLÉ
passage qu’il a très bien pu avoir eu vent des
idées de ces anabaptistes et antitrinitaires lors
1 - Voir, en particulier, Alain MOTHU, « Pour en
de ses séjours à Venise. Cependant, l’auteur
finir avec les libertins », Les dossiers de Jean-Pierre
montre que la condition d’existence de ces par-
Cavaillé. Libertinage, athéisme, irréligion. Essais et
cours individuels fut le partage d’une culture
bibliographie, vol. IV, Discussions et disputes, Les Dos-
diffuse de la dissension qui se cristallisa en siers du Grihl, 2010, http://dossiersgrihl.revues.org/
groupes et en cénacles, le plus souvent infor- 4490.
mels, où la liberté et même la licence de parole 2 - Sur Valdés et le valdésianisme, voir les tra-
étaient étonnantes, totalement étrangères à vaux de Massimo Firpo.
cette vision désormais obligée du XVIe siècle 3 - Alberto TENENTI, « Milieu XVIe siècle,
comme « ce siècle qui voulait croire » (Lucien début XVIIe siècle : libertinisme et hérésie »,
Febvre). Annales ESC, 18-1, 1963, p. 1-19. 1041
COMPTES RENDUS

Philippe Büttgen se fonde sur une interprétation originale de


Luther et la philosophie. Études d’histoire l’histoire ecclésiastique, qui rend caduque la
Paris, Éd. de l’EHESS/J. Vrin, 2011, 321 p. distinction traditionnelle entre enseignement
« scolastique » et enseignement des moines ou
Luther et la philosophie se présente comme un « ecclésiastique », distinction dont l’auteur
livre d’histoire de l’Église et d’histoire doctri- rappelle, avec Riccardo Quinto 1, l’importance

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nale à la fois, dont la dimension historique est pour l’histoire du concept de scolastique et la
première. La philosophie dont il est question nouvelle signification qu’il acquiert au Moyen
dans le titre – à savoir la « haine de la philo- Âge. Le concept luthérien de scolastique, sa
sophie » éprouvée par Martin Luther dès les fonction immédiatement polémique, opère un
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débuts de son entreprise réformatrice, claire- recadrage qui étend sa référence à la tradition
ment affichée en 1520/1521 – est un objet monastique. La theologia monastica est incluse
historique résultant d’une conjoncture parti- dans la theologia scolastica chez Luther ; la cri-
culière : « que signifie haïr la philosophie en tique de la manière scolastique s’étend même
1520 ? [...] C’est une question d’histoire » (p. 7). aux Pères par endroits (notamment à Origène,
Cette « question d’histoire » ne doit cepen- Jérôme et Augustin). Chez Luther, la scolas-
dant pas s’entendre comme exclusion de la tique devient le nom générique de la culture
doctrine, comme effacement des contenus savante, de l’Antiquité au XVIe siècle, lorsque
théoriques au profit des contextes institution- cette culture du texte s’est substituée à la
nels et sociaux. Au contraire, la théorie devient Parole et lorsque ses procédures herméneu-
objet historique ; elle est réintroduite au centre tiques, en particulier la théorie des quatre sens
de l’histoire des institutions, des pratiques de l’Écriture, ont oblitéré le sens littéral du
sociales et du fait politique. texte biblique en tentant de rendre compte de
Philippe Büttgen montre qu’au départ de l’inintelligible plutôt que de s’en tenir à l’aveu
l’entreprise réformatrice de Luther se situe de l’incompréhension.
une critique de la scolastique envisagée comme Parallèlement, l’enquête révèle un effet de
un tout générique et rejetée de manière radi- la critique luthérienne de la scolastique qui
cale. Chez Luther, l’étiquette dépréciative est envisagé, à son tour, comme un composant
« scolastique » décrit à la fois une institution essentiel de l’histoire de la Réforme : l’entre-
(l’université et la papauté), une conception prise intellectuelle de Luther est responsable
et une réalisation historique de l’Église, des de la constitution d’une question philoso-
contours doctrinaux – en particulier une phique au sein de la théologie universitaire et
anthropologie et une éthique des habitus et de l’Église catholique. Dans la polémique sus-
des mérites plutôt que de la foi seule –, des citée par cette entreprise qui s’affiche comme
pratiques scientifiques qui privilégient le fait critique de la scolastique et que les garants de
textuel au détriment de la Parole et, en forme l’institution universitaire perçoivent comme
de raccourci, Aristote, qui est considéré comme une mise en danger de l’édifice intellectuel
l’incarnation de la « scolastique ». Le combat catholique, la philosophie devient une ques-
de Luther se conçoit dès lors, sur les plans tion de théologien. Dans leurs écrits et leurs
doctrinal et institutionnel, comme un rejet de interventions politiques, les défenseurs de
cette illusion académique dans laquelle a versé l’Église institutionnelle et de la théologie uni-
l’Église. Dans ses Operationes in Psalmos, Luther versitaire en viennent à défendre la discipline
décrit les docteurs de l’université comme des philosophique comme leur patrimoine. Les
« scolastiques (scholastici), c’est-à-dire des théologiens de l’université (en particulier à
joueurs et des illusionnistes (ludicri vel illuso- Paris) s’attachent dès 1520 à affirmer et fonder
rii) » (p. 142). la légitimité et l’orthodoxie de la philosophie,
Fort de cette approche qui situe Luther discipline dont les rudiments sont enseignés à
dans le monde d’où il vient, celui des profes- la faculté des arts et dont l’origine est païenne
seurs et des moines, P. Büttgen montre toute et antique. La philosophie devient un enjeu
l’originalité de sa lecture historique et allégo- prioritaire pour l’université, où le droit et la
1042 rique de l’Église. La critique de la scolastique théologie occupent les premières places. Dans
RELIGIONS

sa « décision » du 15 avril 1521 à l’encontre de représentée par H. Denifle (pour qui Luther
la doctrine luthérienne, la faculté de théologie est occamiste) et encore largement répandue,
de l’université de Paris thématise, pour la selon laquelle des « structures de pensée »
rejeter, l’opposition luthérienne entre vraie informeraient l’histoire intellectuelle et déter-
théologie, théologie de la croix et de la Parole mineraient l’histoire politique et sociale.
incarnée par le Christ (theologia crucis), et théo- Qu’elles soient désignées du nom de leur

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logie scolastique, c’est-à-dire illusion acadé- meilleur concepteur (par exemple comme
mique (theologia scholastica, id est illusoria). La occamiste, scotiste, thomiste) ou par une
reconstruction de l’opération critique de Luther donnée théorique (volontarisme, naturalisme,
s’accompagne d’une histoire de sa perception nominalisme, etc.), ces configurations intellec-
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et de ses effets, dont P. Büttgen montre l’im- tuelles réaliseraient des formes ou des struc-
portance pour comprendre le fait historique et tures théoriques dans la matière du divers
l’événement intellectuel de la Réforme. historique, tout en expliquant les grandes tra-
P. Büttgen énonce aussi une proposition jectoires de l’histoire intellectuelle et sociale.
méthodologique et rend un hommage appuyé Le projet de P. Büttgen se présente comme
à Paul Vignaux, dont les enquêtes sur les un refus de cette explication de l’histoire par
sources médiévales de Luther sont une la doctrine, dans la mesure où il s’agit de consi-
recherche du fait doctrinal refusant de céder dérer cette dernière comme un fait et une don-
à l’essentialisme. À la différence de Heinrich née essentiellement historiques, et non comme
Denifle, pour qui Luther est « toujours resté un élément structurant transhistorique.
occamiste » (p. 201), P. Vignaux questionne les
divergences notoires entre Luther et Guillaume CATHERINE KÖNIG-PRALONG
d’Ockham, notamment sur la distinction entre
puissance ordonnée et puissance absolue de 1 - Riccardo QUINTO, Scholastica. Storia di un
Dieu. Avec P. Vignaux – qui tente une impos- concetto, Padoue, Il Poligrafo, 2001, p. 58-61.
sible négociation entre le dominicain H. Denifle
et Adolf von Harnack –, P. Büttgen plaide pour
une histoire de la Réforme et de ses motifs Marie Barral-Baron
doctrinaux qui transcende les frontières L’Enfer d’Érasme.
confessionnelles et qui ne soit pas victime de L’humaniste chrétien face à l’histoire
ruptures programmées par l’historiographie Genève, Droz, 2014, 752 p.
moderne, en premier lieu la rupture entre
Moyen Âge et modernité. Ce volumineux ouvrage, issu d’une thèse
À Marie-Dominique Chenu, l’auteur d’histoire, repose sur un pari audacieux : il
emprunte le concept de « conjoncture doctri- entend examiner le rapport qu’Érasme entre-
nale » (p. 285). D’une part, cette catégorie opé- tient avec l’histoire, non pas à l’aune de don-
ratoire lui permet d’affirmer l’importance des nées qui permettraient de discerner à travers
faits proprement doctrinaux en histoire : la son œuvre une théorie historiographique cohé-
haine luthérienne de la philosophie n’est per- rente, données déjà sanctionnées comme
ceptible que dans le cadre d’une histoire des décevantes par les spécialistes, mais en faisant
doctrines, qui étudie les contenus théoriques surgir ce qui met Érasme, en tant que chrétien,
des textes. En retour, elle est décisive pour aux prises avec l’histoire, voire « face à » elle.
reconstruire l’histoire sociale et institution- Ce rapport n’est pas figé, mais dynamique ; ce
nelle de l’Église. D’autre part, la « réalité des n’est pas un rapport de sujet à objet, pensé et
doctrines » est définie par leur facticité (p. 287). thématisé, mais une relation vécue, fluctuante,
Une doctrine est une conjoncture qui résulte un combat « dramatique ».
d’une constellation historique particulière, qui C’est bien un drame en trois actes, un « par-
en est le « rythme », non pas une structure cours théâtralisé comme une œuvre d’art »
qui se laisserait isoler de son socle conjonctu- (préface de Denis Crouzet, p. 25), que cette
rel. Cette approche se démarque résolument thèse, à l’architecture remarquablement concer-
d’une historiographie héritée du XVIIIe siècle, tée, invite à suivre : dans l’euphorie initiale de 1043
COMPTES RENDUS

l’« histoire rêvée », qui atteint son apogée en drame, il n’y a qu’un pas. Surtout, un parti
1516, Érasme se serait cru hors du temps, bai- pris si risqué nécessiterait, pour pouvoir être
gnant dans l’historia sacra, soucieux seulement pleinement reçu, d’être explicitement justifié.
de faire renaître les temps apostoliques en Or, si la préface de D. Crouzet s’attache à
revenant ad fontes et croyant, ce faisant, œuvrer inscrire la démarche de l’auteure au sein de
pour un nouvel âge d’or. Mais l’irruption de l’anthropologie historique, sous l’autorité

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Martin Luther brise ce rêve en le faisant chu- conjointe de Lucien Febvre et d’Alphonse
ter dans l’histoire profane (c’est « le rêve assas- Dupront, et dans une perspective phénoméno-
siné ») et, surtout, rend l’œuvre d’Érasme en logique inspirée par Georges Poulet, M. Barral-
partie responsable de la rupture que constitue Baron, en introduction, situe sa thèse au sein
la Réforme, rupture qui atteint à la fois l’unité de la foisonnante critique érasmienne, mais
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chrétienne et la continuité historique du chris- point sur le plan historiographique.


tianisme : tout bascule entre 1517 et 1525, et Ce silence est d’autant plus troublant que
même plus précisément en 1521, « année tra- le terme même d’« histoire », si récurrent et si
gique », qualifiée de « kairos biblique » (p. 278). fondamental au sein de cette étude, y désigne
Prenant tardivement conscience de l’ampleur tantôt l’histoire objective, tantôt la reconstitu-
de sa responsabilité, Érasme tente ensuite de tion à laquelle elle donne lieu ; tantôt l’histoire
réparer les déchirures de « la robe sans couture du passé, tantôt – souvent – l’histoire immé-
du Christ » (p. 671) : lui qui avait fait du Moyen diate, l’actualité ; tantôt l’histoire individuelle,
Âge une longue parenthèse barbare, il le réin- tantôt l’histoire collective. Une telle instabilité
tègre pleinement dans la chronologie chré- fragilise des formules telles que « Érasme a le
tienne ; lui qui avait exercé une sévère critique sens de l’histoire » (p. 366) ou « l’histoire est
philologique sur les textes sacrés et les œuvres violente et ne pardonne rien » (p. 624), alors
des Pères, il se fait défenseur de la tradition, qu’une mise en tension de ces différents sens
même imparfaite (il faut « donner des raisons aurait donné plus de poids à la démonstration.
de rester catholique », p. 452) ; lui qui vivait Elle fait surtout signe vers ce qui constitue le
hors du temps, il se met à s’en soucier, à le point aveugle de cette thèse, une sorte d’im-
compter, à le vivre sur le mode de l’angoisse. pensé qui conduit l’auteure à ne pas se situer
Il s’agit là de « sauver Érasme », soldat du à l’égard de son objet, puisque l’histoire n’est
Christ : en faisant de ce rapport à l’histoire sub pas non plus interrogée à partir des travaux
lumine fidei un (et même le) principe explicatif qui lui ont probablement fourni, plus ou moins
de ses prises de position et de ses palinodies, directement, son langage et son approche,
Marie Barral-Baron refuse, à l’encontre d’une ceux de Maurice Merleau-Ponty, Paul Ricœur,
certaine doxa, d’y voir les symptômes d’une Michel Foucault ou encore Paul Veyne. La
lâcheté. Elle relit le parcours intellectuel et spi- situation d’Érasme serait pourtant comparable,
rituel d’Érasme en lui insufflant une dimension mutatis mutandis, à celles d’un Roubachof ou
lyrique, voire épique : son destin devient tra- d’un Nikolaï Boukharine lors des procès de
gédie, chemin de croix, et la figure de l’huma- Moscou, telles qu’interrogées par M. Merleau-
niste un héros martyr, une figure christique. Ponty dans Humanisme et terreur : « Il y a dans
C’est l’autre audace de ce travail : il refuse la l’histoire une sorte de maléfice : elle sollicite
tiédeur et la prudence, et cet engagement affec- les hommes, elle les tente, ils croient marcher
tif, ce rapport fusionnel avec son objet est servi dans le sens où elle va, et soudain elle se
par une écriture maîtrisée et passionnée, flam- dérobe, l’événement change, prouve par le fait
boyante par moments, qui déborde le cadre qu’autre chose était possible 1. »
habituel de la thèse académique. Sans doute une telle exigence était-elle
Une telle posture, fondée sur une empa- difficilement compatible avec « l’expérience
thie assumée et sur un discours indirect libre de coïncidence », « la tension de confusion
qui semble nous livrer une intimité pétrie de ou de mimétisation des imaginaires » souli-
foi chrétienne, ne peut laisser le lecteur indif- gnées par D. Crouzet (p. 22-23) : refusant de
férent. Certaines pages, d’une fougue commu- « préserver la distance qui permet la ren-
nicative, emportent l’adhésion, mais la tentation contre » (p. 527), M. Barral-Baron fusionne avec
1044 du pathétique affleure, et du drame au mélo- Érasme, un Érasme identifié comme « huma-
RELIGIONS

niste chrétien ». Cette qualification, aujourd’hui rique si complexe et fondamentale ne peut


consensuelle, est récente : comme le rappellent être réduite à quelque chose qui exprimerait
à juste titre les dernières pages, Érasme a été surtout « une notion de temporalité » (p. 586).
considéré comme hérétique dès les années Ces réserves ne sont toutefois que le revers
1540, ce qui lui valut une réputation de libre- du vif intérêt pris à cette lecture. Elles ne
penseur encore vivace à la fin du XIXe siècle. doivent pas occulter la valeur et l’ampleur du

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Comment a surgi cette nouvelle figure d’Érasme travail consenti, ni les multiples perspectives
au XXe siècle ? L’expression même d’« huma- et débats qu’il ouvre. L’auteure mobilise pour
niste chrétien » ne va pas de soi : le cauchemar sa démonstration de très nombreux textes, des
de Jérôme, accusé d’être cicéronien et non plus attendus (le De libero arbitrio) aux moins
chrétien, a hanté les consciences de Pétrarque, frayés (l’injustement méconnu Antibarbarorum
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d’Érasme ou de Guillaume Budé, et chacun a liber), et il est impossible de rendre compte ici
tenté à sa façon de concilier son goût pour les de toutes les analyses ponctuelles stimulantes
œuvres classiques profanes et sa nécessaire qu’ils suscitent, que ce soit sur la figure ambi-
identité chrétienne. Si M. Barral-Baron démontre valente de Jules César, sur la scolastique, sur
de façon convaincante comment cette difficile Bède le Vénérable, et bien d’autres. Une autre
articulation a conduit Érasme à revisiter l’his- réussite, la plus remarquable peut-être, réside
toire et à modifier la place éminente qu’il dans la façon dont le prisme d’un individu
accordait à l’Antiquité, cette interprétation singulier permet d’évoquer, dans toutes ses
n’exclut pas d’autres approches : les philo- dimensions et dans sa foisonnante complexité,
logues humanistes ont aussi été mis en diffi- un moment historique décisif. M. Barral-Baron
culté par le latin de la Vulgate, voire par le latin montre admirablement comment Érasme a
patristique, parfois bien éloigné de la recta lati- défendu une foi vécue qui se passe d’explica-
nitas dont ils avaient fait leur mot d’ordre. tions et de règles, limpide au point de ne pas
On aboutit ainsi au paradoxe d’un Érasme susciter d’interprétations contradictoires. Elle
rendu à sa « pâte humaine » (p. 19), mais en livre des analyses passionnantes sur son œuvre
vertu d’un principe explicatif prégnant au patristique. Tous les acteurs de cette période
point de risquer de le figer à nouveau, et d’en- charnière, de Luther à Thomas More en pas-
gendrer des systématismes dans la démonstra- sant par Ulrich Zwingli, Georges de Saxe ou
tion. Le traitement des citations, abondantes les fondateurs de l’anabaptisme, sont présen-
et souvent pertinentes (le latin aurait toutefois tés, de façon plus ou moins détaillée mais tou-
mérité une relecture plus attentive), en porte jours très sûre. Érasme, qui « a incarné à lui
la trace : convoquées comme « documents » et seul une période (la Renaissance), une attente
émanations « sincères » de leur auteur, elles (l’âge d’or) et surtout un mouvement d’érudits
ne sont pas toujours analysées, et le sont par- amoureux des belles-lettres et de Jésus Christ
fois de façon quelque peu forcée. Les textes (l’humanisme chrétien) » (p. 587-588), se trou-
d’Érasme sur la confession, par exemple, vait au confluent des tensions religieuses pro-
laissent entrevoir, même après 1525, une posi- voquées par la Réforme, si bien que ses textes,
tion bien plus retorse que M. Barral-Baron ne sa correspondance et ses polémiques consti-
le laisse entendre. S’il « s’applique à s’inscrire tuent autant de prétextes à la présentation des
dans la lignée des Pères sur la question » enjeux théologiques parfois ardus qui ont
(p. 426), ce n’est qu’en finale d’un texte qui conduit au schisme et aux guerres de Religion.
en a longuement démontré les multiples M. Barral-Baron les explique d’une façon
inconvénients : même rendu à sa piété, claire et efficace, pédagogique et jamais jar-
Érasme n’est pas exempt de mauvaise foi gonnante, révélant ainsi une autre facette de
(l’affaire du Julius Exclusus, dont l’attribution son riche « métier d’historien ».
reste discutée, suffit à le prouver) et, tel que
le dépeint M. Barral-Baron, il manque un peu CHRISTINE BÉNÉVENT
trop d’humour. Sur un tout autre plan, la pré-
occupation érasmienne pour l’aptum, centrale 1 - Maurice MERLEAU-PONTY, Humanisme et
dans son œuvre pédagogique, est bien anté- terreur. Essai sur le problème communiste, Paris,
rieure aux années 1530, et cette notion rhéto- Gallimard, [1947] 1980, p. 129. 1045
COMPTES RENDUS

Wim Decock contractants. Le droit civil romain se trouve


Theologians and Contract Law: The Moral littéralement absorbé et retravaillé par cette
Transformation of the Ius commune doctrine consensualiste. Ce déplacement n’est
(ca. 1500-1650) pas uniquement doctrinal : il est largement
Leyde/Boston, Nijhoff, 2013, XVI-723 p. entériné par le droit positif des pays catholiques,
à commencer par la législation espagnole.

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C’est un véritable tour de force qu’accomplit Une fois exposée cette formulation d’une
Wim Decock en proposant une synthèse claire théorie générale du contrat, l’auteur examine
et fortement charpentée sur un sujet aussi les différentes limites posées à l’exercice de la
vaste et épineux que le traitement du droit des liberté reconnue aux contractants. Au titre des
« limites naturelles » sont longuement analy-
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contrats par la théologie morale catholique de


l’âge moderne. Impressionnants par leur masse sées les casuistiques qui font de la contrainte
et leur complexité, les nombreux traités De ou de l’erreur des motifs de nullité du contrat.
contractibus ou De iustitia et iure de la seconde Si le cas du mariage est ici central, c’est la
scolastique n’avaient encore jamais fait l’objet question des testaments nuncupatifs qui
d’une telle exploration en règle. Le panorama domine le débat sur les « limites formelles »
des auteurs et des œuvres dressé dans le posées à la liberté des contractants, tandis que
deuxième chapitre, des dominicains Cajetan la prostitution fournit la pierre de touche des
et Vitoria aux jésuites Léonard Lessius et discussions sur les restrictions liées à l’immora-
Pedro de Oñate, est particulièrement pré- lité de l’objet du contrat. Après avoir fait res-
cieux. De surcroît, l’ouvrage a le mérite de les sortir la richesse et la diversité des positions
situer dans une perspective de longue durée, adoptées sur ces points, le septième chapitre
en fournissant sur chaque point étudié un aborde ce qui constitue l’élément distinctif de
riche aperçu des sources romaines et médié- cette « transformation » qui impose que l’acte
juridique lui-même soit moralement qualifié.
vales et en présentant le prolongement de
La liberté de contracter défendue par les théo-
ces discussions chez Grotius et Pothier, pris
logiens a pour corrélatif le souci de l’équité de
comme témoins de l’école du droit naturel.
la relation contractuelle. C’est évidemment le
Comme le montre l’auteur, cette saisie du
juste prix qui est alors au centre de l’attention.
droit civil par la théologie morale produit une
En conclusion de son ouvrage, W. Decock
révolution juridique. Développant la doctrine,
revient de façon plus synthétique sur les thèmes
initialement élaborée par le droit canon médié-
qui parcourent l’ensemble du livre, que ce soit
val, de la validité des pactes en l’absence de la tension entre liberté et justice ou la compéti-
toute formalité (pacta quantumcumque nuda sunt tion entre cette doctrine morale qui scrute les
servanda), les théologiens modernes ont for- consciences et le droit civil positif. La dernière
mulé une catégorie générale du contrat fondée section souligne l’originalité de cette captation
sur le seul consentement éclairé des parties. du droit par la théologie, préalable à une nou-
C’est en cela que tient la « transformation velle différenciation entre droit et morale.
morale » du droit civil européen annoncée Sur chacune des questions abordées, l’au-
dans le titre. La distinction entre obligations teur propose une bibliographie irréprochable,
morales et obligations juridiques, issue du dans toutes les langues européennes, en fai-
droit canon médiéval et fortement énoncée par sant souvent ressortir les débats historio-
Thomas d’Aquin, s’accompagnait d’une disso- graphiques majeurs. La clarté de l’exposition
ciation réelle des deux registres, les romanistes rend son propos toujours accessible. On peut
défendant fermement l’autonomie du droit également louer son art des nuances et la
civil. La particularité du moment moderne finesse de son sens historique. Si la trame
tient à ce que l’analyse des obligations juri- d’ensemble est reconstituée avec beaucoup de
diques se plie dès lors à des critères issus de netteté, c’est sans jamais masquer les diver-
la théologie morale. La liberté contractuelle gences considérables qui ont pu opposer entre
n’est pas défendue en tant que principe eux les auteurs étudiés.
juridique autonome, mais pour des raisons Inévitablement, pour un médiéviste, l’in-
1046 théologiques, au nom du libre arbitre des terrogation majeure qui surgit à la lecture du
RELIGIONS

livre est celle de la continuité et des écarts naires ». Il va donc s’agir d’articuler récit et
entre la première et la seconde scolastique. Sur doctrines, dans la perspective revendiquée
la plupart des sujets, l’exposé souligne clai- d’une histoire des controverses, où les enjeux
rement des points de départ en droit canon de vérité ne sont pas dissociables d’une
médiéval ou chez les deux principaux théolo- inscription sociohistorique des discours.
giens du XIIIe siècle que sont Thomas d’Aquin Le récit s’ouvre à rebours par la condam-

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et Pierre de Jean Olivi. Les différences de nation du laxisme en 1700, à l’Assemblée
perspective sont indéniables. Cela demeure générale du clergé de France. Même si cette
toutefois un exercice délicat que de situer pré- censure ne s’est pas imposée aussi aisément
cisément et de qualifier les moments d’in- que l’on tend à le supposer a posteriori, elle
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flexion. Si l’un des critères majeurs doit être sanctionne effectivement ce que Jean-Louis
la reconnaissance de la relation contractuelle Quantin a diagnostiqué comme un « bascule-
comme lieu d’un jugement moral spécifique, ment 1 », grosso modo contemporain des Provin-
la ligne de partage devrait probablement être ciales de Blaise Pascal (1656-1657). Alors que
située bien en amont du XVIe siècle. Sur ce dans le premier tiers du XVIIe siècle « la casuis-
point, des résultats significatifs sont à attendre tique indulgente [était] largement reçue et
d’une confrontation plus systématique avec le incontestée » (p. 101), c’est l’inverse qui devient
Traité des contrats d’Olivi, prototype de toute la vrai dans son dernier tiers, comme en témoi-
tradition théologique examinée dans l’ouvrage gnera le succès en sens contraire, un siècle plus
et dont la postérité complète est encore loin tard, du ligorisme. Ce « basculement » doit
d’avoir été dégagée. Sans le savoir, l’auteur être nuancé, il s’inscrit dans un ensemble
apporte une pièce importante à ce dossier. Une complexe de transitions et de mutations qui
formule de Robert Joseph Pothier à propos du affectent la théologie dans son ensemble et, à
juste prix (« Le prix des choses ne consiste pas y regarder de près, le rapport du dogmatique
ordinairement dans un point indivisible, il a et du social.
une certaine étendue sur laquelle il est permis Un premier moment (1626-1645) consiste
aux contractants de se débattre », citée p. 599) en la construction d’une « théologie morale
provient en droite ligne du traité d’Olivi, repris jésuite », c’est-à-dire de l’équivalence entre la
littéralement, avec près de cinq siècles de casuistique indulgente et les thèses propres
distance. aux théologiens de la Compagnie, dans le
cadre plus général de la polémique antijésuite.
SYLVAIN PIRON Les jésuites y répondront en acceptant au fond
cette identification, c’est-à-dire en produisant
et en revendiquant une défense du probabi-
Jean-Pascal Gay lisme. Mais le débat change de nature avec
Morales en conflit. Théologie et polémique l’expulsion d’Antoine Arnauld par la Sorbonne,
au Grand Siècle (1640-1700) en 1656, dont il s’agit de donner une lecture
Paris, Éd. du Cerf, 2011, 984 p. politique et non doctrinale, comme le résultat
d’une cabale de parti, et d’un parti sans
Cet ouvrage comporte trois parties (plus de doctrine sur le fond (le laxisme apparaissant
volumineuses annexes, une bibliographie, un comme un opportunisme) : ce sera l’œuvre de
index) : la première consacrée au « récit » de la Pascal. Arrive alors un deuxième moment (1657-
polémique – celle qui opposa, dans la période 1669), durant lequel les arguments techniques
considérée, les tenants du « rigorisme » et ceux se renouvellent peu et les positions jésuites
du « laxisme » en morale, pour reprendre les se fragmentent en stratégies divergentes, de
termes dont ils s’accusaient mutuellement –, confrontation ou de réfutation. Inversement,
la deuxième, plus brève, qui s’intéresse aux le discours antiprobabiliste tend à produire une
« logiques d’une controverse doctrinale », la « culture de groupe », donc à (auto)constituer le
troisième davantage centrée sur un exposé des jansénisme en parti. Dans un troisième moment
doctrines, de provenances diverses – jésuites, (1669-1700), les orientations rigoristes prennent
dominicains, Sorbonne, « théologies de sémi- le dessus, surtout en pastorale, elles débordent 1047
COMPTES RENDUS

en tout cas l’option janséniste avec Innocent XI Delumeau), l’histoire sociale et politique en
et même, côté jésuite, à la toute fin du siècle, Allemagne (concept de Sozialdisziplinierung),
avec le généralat antiprobabiliste de Thyrse en Grande-Bretagne (Robin Briggs) et en Italie
Gonzalez 2. (Miriam Turrini, Paolo Prodi) – et, en quelques
Ce qui était une technique d’examen des pages denses, par rapport à l’histoire de la théo-
cas devient une doctrine de la diversité des logie morale produite par les théologiens eux-

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conduites, le probabilisme soutenant qu’il est mêmes, « pour lesquels le recours à l’histoire
permis de suivre une opinion, sous certaines devient le ressort fondamental d’un question-
conditions et selon certains critères, y compris nement sur [...] la théologie comme science »
quand l’opinion opposée est la plus probable. (p. 32). On est frappé de ce que l’auteur évite
Un point majeur est de juger de la « nou- de l’inscrire dans la perspective que l’on pou-
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veauté » d’une telle position, ses tenants la vait attendre d’une histoire de la sécularisation
référant à une tradition pour qualifier de nova- (même s’il évoque l’« horizon de la division
teurs leurs adversaires (donc suspects dans leur confessionnelle », avec l’idée que la posture
orthodoxie), et ceux-ci soutenant l’inverse. rigoriste pourrait traduire un raidissement iden-
L’appel à la tradition est d’ailleurs un argument titaire) ; il s’agit davantage de penser, en histo-
paradoxal quand il mobilise pour s’opposer à rien, ce que le philosophe Alasdair MacIntyre 3
toute nouveauté un type de savoir, historique, appelle des « traditions de recherche morale »
qui appartient pourtant à la modernité. Plus (p. 41-42).
fondamentalement, le probabilisme oblige à La controverse entre laxisme et rigorisme,
interroger les limites de l’évidence (et du et par-devers elle sur la gravité du péché (donc
consensus) en morale – qu’on en appelle à la la question de l’élection), n’est qu’un aspect
Raison (de même qu’en droit on a vu émerger, de l’interrogation plus vaste sur ce qui fait
d’abord chez Francisco Suárez et l’École de Église (porte ouverte ou porte étroite) et, dès
Salamanque, la possibilité d’un « droit natu- lors, sur le vivre ensemble : comment concilier
rel ») ou qu’on renvoie au contenu positif de des options profondément divergentes, y com-
la Révélation. pris pour ce qui est de régler sa conduite, avec
La question prend un tour théologique la production collective de normes ? De telles
avec la prétention de caractériser l’« erreur de questions induisent une dimension philoso-
morale » comme « erreur de foi », donc de phique, voire théologique, que l’on peut contes-
l’articuler au dogme. En réalité, la relation ter, mais qui ne nous paraît jamais que le revers,
inverse se révèle sans doute le principal enjeu chez l’auteur, de sa conscience historienne :
de la querelle : le dogme devient une vérité à réfléchir à l’historicisation de ce qui, sur la très
disputer, le débat technique un débat public, longue séquence de l’Antiquité chrétienne à
et le statut des acteurs, leur crédibilité, un l’époque des Lumières, s’est nommé « doc-
facteur déterminant – d’où la question d’une trine », comme les historiens des sciences ont
« déontologie polémique » et la constitution réfléchi de leur côté à ce que Steven Shapin
d’une sorte de polémique au second degré, qui appelle l’« histoire sociale de la vérité » (cité
vise moins la doctrine que ses modes d’exposi- p. 843).
tion et d’acceptation. Cette évolution conduit La constitution de la théologie morale est
nécessairement à une diffraction des enjeux un moment de cette historicisation. L’auteur
en fonction des contextes, par exemple selon montre comment on passe d’une littérature de
l’axe local/national ou, dans le cas jésuite, manuels pour casuistes à une sorte de suffi-
province/Rome. Il y a donc une histoire fine à sance doctrinale de la morale – particulière-
faire des théologies morales dans leur diversité, ment nette effectivement dans la formation
jésuites, françaises, préliminaire à l’examen jésuite, avec la coupure entre cursus minor et
précis du fameux tournant rigoriste (notamment cursus major. L’inscription de la théologie dans
les œuvres du dominicain Noël Alexandre et l’espace polémique apparaît donc liée aux trans-
la Théologie morale dite de Grenoble du casuiste formations de la discipline et de ses enjeux,
François Genet). par exemple sa « littérarisation » avec les Pro-
L’introduction situe l’entreprise par rap- vinciales. Si le diagnostic de la séparation entre
1048 port à l’histoire des mentalités en France (Jean dogmatique et morale n’est pas neuf, comme
RELIGIONS

un des aspects de la « désagrégation de l’an- logiques et cultuelles induites par les mouve-
cienne unité de la théologie » mise en lumière ments des réformateurs.
par Yves Congar, ce qui l’est davantage, c’est H. Berman se focalise sur deux ensembles
de faire de la morale le lieu décisif, celui où géographiques distincts : l’Allemagne luthé-
se joue l’essentiel. Nous ne pouvons que rienne et l’espace anglo-écossais, anglican et
signaler en passant les bénéfices proprement calviniste. Dans les deux cas, il procède à un

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historiographiques de l’entreprise, dont celui rappel des événements politiques, en ajoutant
de désenclaver de la seule « herméneutique à cette narration une série de portraits vivants
janséniste » l’histoire de ces controverses. des principaux penseurs du droit de la période,
dont la vie, l’action et l’œuvre sont restituées.
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FRANÇOIS TRÉMOLIÈRES Pour l’Allemagne, il s’agit d’abord de Martin


Luther, puis viennent plusieurs autres figures
1 - Jean-Louis QUANTIN, Le rigorisme chrétien, marquantes, généralement méconnues, voire
Paris, Éd. du Cerf, 2001. inconnues du lecteur français ; de ce point de
2 - Jean-Pascal GAY, Jesuit Civil Wars: Theology, vue, la traduction du livre de H. Berman cons-
Politics and Government under Tirso González (1687- titue un apport historiographique d’importance.
1705), Aldershot, Ashgate, 2012. Tel est le cas de Johann Oldendorp, Johann
3 - Alasdair MACINTYRE, After Virtue: A Study in Appel, Konrad Lagus, et même Philippe
Moral Theory, Notre Dame, University of Notre Melanchthon, de tous le plus proche de Luther,
Dame Press, 1981. et auquel l’auteur restitue sa place, centrale,
dans l’histoire de la pensée juridique allemande.
Ces portraits s’articulent à plusieurs syn-
Harold J. Berman thèses dans lesquelles, en s’attachant successi-
Droit et Révolution, vol. 2, L’impact des vement à chacun des grands domaines du droit
Réformes protestantes sur la tradition (droit pénal, des contrats, des sociétés, etc.),
juridique occidentale H. Berman examine les changements qu’apporta
trad. par A. Wijffels, Paris, Fayard, l’action des réformateurs. Il s’intéresse tout
[2003] 2010, 804 p. particulièrement à ce que l’on peut considérer
comme une ébauche d’un droit social et de
Harold Berman, mort en 2007, n’était connu services publics ; ses développements sur
du public français que par la traduction d’un la question se révèlent passionnants. Du fait
seul de ses livres, consacré à l’histoire du droit qu’il n’existe plus d’autorité cléricale chargée
médiéval 1. Le présent ouvrage, qui étudie les de l’assistance aux miséreux, cette responsa-
transformations induites dans la pensée juri- bilité, conçue comme typiquement spirituelle
dique par les Réformes protestantes, en consti- dans les pays de tradition chrétienne, est
tue la suite. Sa lecture ne présuppose cependant désormais endossée par la communauté poli-
pas la connaissance du premier volume. tique. Celle-ci inscrit dans ses règlements,
Le point nodal de la réflexion de H. Berman notamment dans les chartes municipales,
se situe au croisement des deux notions de l’obligation d’entretenir des caisses communes
révolution et de droit. Le problème est de pour l’aide aux indigents – cela n’empêcha
comprendre comment des événements qui cependant pas les luthériens d’être impitoya-
font césure dans l’histoire – et que pour cette blement répressifs vis-à-vis des mendiants et
raison nous nommons des révolutions – des vagabonds. Mais encore, le fait que l’auto-
peuvent à la fois transformer et conserver cet rité religieuse émane non plus du clerc, mais de
ensemble de normes, issu d’une tradition, que l’écrit biblique, implique qu’il faut apprendre
nous appelons le droit. Cette tension entre la lecture à tous. Ainsi se fondent, générale-
rupture révolutionnaire et continuité de la tra- ment à l’échelle de la municipalité, les pre-
dition juridique constitue la trame du livre. mières écoles publiques, souvent gratuites
Dans le cas des Réformes protestantes, le pro- pour les enfants pauvres. Pour quiconque s’in-
blème ne peut se poser indépendamment des téresse à la genèse des services publics et des
mutations politiques ou des querelles théo- droits sociaux en Allemagne, l’ouvrage de 1049
COMPTES RENDUS

H. Berman est désormais indispensable – par à réfuter l’idée que le calvinisme (ou l’in-
exemple pour son analyse de l’ordonnance fluence du calvinisme sur la doctrine et les
municipale de Leisnig, rédigée par Luther. pratiques anglicanes) porterait, par lui-même,
La même méthode est suivie pour traiter à s’intéresser à sa propre réussite économique,
de l’Angleterre au XVIIe siècle, dont les princi- sur fond d’une angoisse métaphysique liée à
paux acteurs sont Oliver Cromwell, Edward la croyance en la prédestination. Plus que les

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Coke, John Selden et Matthew Hale. À travers « doctrines calvinistes concernant le salut »,
eux, H. Berman s’efforce de comprendre l’émer- ce furent celles portant sur « la nature de la
gence des nouveaux principes de la Common communauté chrétienne », par conséquent
Law, lesquels expriment une conception « l’ecclésiologie calviniste, et non la sotériologie
calviniste », qui ont animé l’esprit d’entreprise
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renouvelée de la raison humaine dans son


ensemble. Celle-ci ne se limite pas à la « raison des hommes des XVIIe et XVIIIe siècles (p. 68).
naturelle », présente en chaque homme indivi- Pour que ce raisonnement soit parfaite-
duellement. Car elle est aussi le résultat d’une ment convaincant, il aurait sans doute fallu
sédimentation à travers les générations ; la analyser les écrits et l’action de Jean Calvin
lui-même. Il aurait en outre été souhaitable de
jurisprudence, la mémoire des normes et des
parler, même succinctement, d’autres ensembles
décisions de justice en sont le conservatoire.
géographiques, notamment la Suisse, ce qui
L’auteur nomme « raison historique » (p. 402)
aurait permis de mieux fonder une analyse
cette conception d’une historicité partielle de
comparatiste des différences entre luthéra-
la raison. Il la place au fondement de la doc-
nisme et calvinisme – puisque des communau-
trine du précédent judiciaire, laquelle prévaut tés de ces deux confessions y ont cohabité et
toujours outre-Manche. y cohabitent toujours. Cette remarque critique
Les pages consacrées à la transformation du ne remet cependant pas en cause la thèse fon-
droit social anglais sont parmi les plus capti- damentale de H. Berman. Celle-ci émane d’un
vantes de l’ouvrage, retraçant la genèse d’institu- historien du droit qui, assurément, a pensé en
tions comme les charity schools ou les programmes toute liberté. Elle implique que l’ère moderne
municipaux d’assistance aux pauvres. Ce pro- n’est pas marquée par une logique de désen-
cessus est décrit comme une « spiritualisation chantement du monde. Tout au contraire, on
de compétences et fonctions séculières » (p. 608). peut la décrire comme un ample mouvement
Dans ces embryons de droits sociaux, l’obliga- de spiritualisation des institutions politiques
tion publique n’était sans doute pas clairement et juridiques.
distincte de l’injonction morale à aider son
prochain. Mais l’apport de H. Berman se situe FRANÇOIS ATHANÉ
ailleurs : de façon très argumentée, il montre
qu’il n’y eut, dans l’esprit des contemporains, 1 - Harold BERMAN, Droit et Révolution, vol. 1,
nulle contradiction entre le développement de La formation de la tradition juridique occidentale, trad.
telles institutions et l’émergence des struc- par R. Audouin, Aix-en-Provence, Librairie de
tures capitalistes, notamment avec l’essor des l’université d’Aix-en-Provence, 2002.
sociétés par actions. L’auteur y revient à de
multiples reprises : les grandes sociétés anglaises
Judith Pollmann
ou écossaises de commerce et de crédit sont
Catholic Identity and the Revolt
nées d’un esprit communautaire, visant autant
of the Netherlands, 1520-1635
ou davantage l’intérêt public, de la commu-
Oxford, Oxford University Press, 2011,
nauté ou de la Couronne, que le gain individuel.
XIV-239 p.
Ces considérations amènent l’auteur à
s’opposer nettement à toute une historio- Avec cet ouvrage, Judith Pollmann apporte
graphie issue tant de Karl Marx que de Max une importante contribution à la question de
Weber. Ce dernier, selon H. Berman, a traité la réaction des catholiques à la Révolte des
des rapports non pas de l’éthique protestante, Pays-Bas – une réaction caractérisée par une
mais de son déclin, avec l’esprit du capitalisme. passivité initiale, voire par un soutien de la
1050 Animé d’une belle énergie, le livre s’emploie Révolte de la part de nombreux catholiques,
RELIGIONS

puis par un vif renouveau catholique dans les Son étude, extrêmement intéressante, révèle
Pays-Bas méridionaux après 1585. Pour explo- le glissement de ces catholiques, « patriotes »
rer cette thématique, elle a choisi de partir des et partisans de la Révolte au départ, vers des
voix de catholiques ayant rédigé des chro- positions favorables aux soldats espagnols, ou
niques, mémoires, poèmes et pamphlets – ces en tout cas extrêmement hostiles à la Réforme
sources, éditées ultérieurement, proviennent – entre-temps, des régimes calvinistes, sou-

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principalement des Pays-Bas méridionaux. vent soutenus par les corporations, se sont
Sa connaissance approfondie de la littérature installés dans ces villes et ont interdit la messe.
secondaire lui permet de faire des mises au Cette évolution coïncide, chez d’autres dia-
point historiographiques sur les questions trai- ristes, avec l’affirmation d’une identité confes-
sionnelle nouvelle et avec l’emploi du terme
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tées au fil de l’ouvrage.


Le plan adopté est à la fois chronologique de « catholique », alors qu’auparavant on avait
et thématique et se concentre sur le XVIe siècle. plutôt affaire à des tenants de ce que J. Pollmann,
Les deux premiers chapitres examinent la ques- à la suite notamment de John Bossy, appelle
tion de savoir pourquoi les catholiques des la religion traditionnelle.
Pays-Bas – septentrionaux et méridionaux – C’est à ce tournant que sont consacrés
n’ont pas réagi avec vigueur aux agissements les derniers chapitres de l’ouvrage, qui se
des protestants dans les premières décennies concentrent sur les Pays-Bas méridionaux dans
de la Réforme, et en particulier à la vague ico- les dernières décennies du XVIe siècle, soit au
noclaste de 1566. J. Pollmann s’oppose à l’idée moment de la fondation des Provinces-Unies
selon laquelle la plupart des croyants, dès le et de la séparation toujours plus nette entre
Nord et Sud. Pourquoi, se demande J. Pollmann,
début du XVIe siècle, auraient été peu christia-
le revival catholique suscité par les Habsbourg
nisés, une thèse formulée par Jacques Toussaert
gagne-t-il l’adhésion populaire ? Elle fait inter-
et plus tard reprise par Jean Delumeau. Elle
venir trois éléments : le rôle des réfugiés catho-
montre au contraire que cette absence de réac-
liques de retour dans leurs villes, qui deviennent
tion renvoie aux critiques grandissantes des
les fers de lance d’une nouvelle élite politique
laïcs envers la vie monastique et le clergé, ainsi
et de nouvelles pratiques de dévotion ; le rôle
qu’à la diffusion des idées évangéliques dans
des nouveaux ordres religieux, en particulier
les couches moyennes et supérieures, mais jésuites et capucins, qui mobilisent les laïcs
aussi au refus du clergé d’impliquer les laïcs par l’éducation et les confréries ; ainsi qu’un
dans la lutte contre l’« hérésie », par crainte de nouveau discours sur les causes de la guerre
voir se former chez ces derniers une opinion civile. D’autres éléments, qui émergent à la
théologique autonome. fin du siècle, attestent la formation d’une nou-
J. Pollmann approfondit cette question dans velle identité confessionnelle catholique : la
son troisième chapitre : elle y montre que dans politisation de la piété mariale, sous la houlette
les rares cas où, au début de la Révolte, soit des nouveaux dirigeants des Pays-Bas méridio-
entre 1566 et 1571, on observe une réaction naux ; l’essor des miracles, interprétés comme
catholique vigoureuse aux agissements des des signes divins contre les protestants ; et la
réformés, celle-ci renvoie à l’action des nou- réécriture de l’histoire de la Révolte, désor-
veaux ordres religieux comme les jésuites, mais considérée dans une perspective principa-
alors peu présents aux Pays-Bas. Quant à l’échec lement religieuse. Au tournant du XVIIe siècle,
des tentatives de réforme catholique, et notam- Nord et Sud sont donc bien séparés – et les
ment des plans de réorganisation épiscopale différences sont nettes entre les catholiques
de Philippe II, il s’explique notamment par la du Nord, traditionnels, et ceux du Sud, mar-
répression du protestantisme menée par le duc qués par l’essor de la Contre-Réforme. Cette
d’Albe, qui faisait du catholicisme une obéis- distinction se marquera du reste dans les terri-
sance passive et non une identité confession- toires conquis par les Provinces-Unies sur
nelle active. leurs voisins dans les dernières décennies de
Dans le chapitre suivant, J. Pollmann s’in- la guerre, où les catholiques, contrairement à
téresse à trois diaristes catholiques des années leurs ancêtres, défendent pied à pied leur foi
1570 et 1580 de Haarlem, Bruges et Bruxelles. face aux réformés. 1051
COMPTES RENDUS

Pour expliquer l’évolution retracée dans Forclaz, version remaniée de sa thèse d’habi-
son ouvrage, J. Pollmann analyse les rapports litation, un livre précieux appelé à devenir
entre laïcs et clergé non pas en termes d’impo- indispensable. L’auteur revient sur un élé-
sition, comme dans une vision traditionnelle ment central de la question religieuse dans les
centrée sur l’Église, ou de « résistance », Provinces-Unies au XVII e siècle, à savoir la
comme dans les travaux consacrés à la religio- coexistence confessionnelle alors que le calvi-

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sité dite « populaire », mais de coopération et nisme était la seule Église publique dans le
de coalition « depuis le milieu », en particulier pays. Il s’agit, plus précisément, de la destinée
dans les strates moyennes et supérieures de des catholiques à Utrecht, dans le cadre d’une
la société. communauté urbaine d’environ 30 000 âmes.
Voici donc un ouvrage intéressant et riche,
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Le poste d’observation a été choisi avec


notamment du fait de son choix de se focaliser pertinence. Capitale d’une province portant
sur des sources qui ressortissent des écrits per- le même nom, cette ville est connue pour
sonnels ou écrits du for privé. Les analyses avoir abrité concurremment une importante
riches et nuancées permettent à l’auteur de communauté catholique et un bastion de la
mettre en évidence dans leur épaisseur sociale « réforme continuée » animée par Gisbertus
les choix de laïcs catholiques, et en particulier Voetius. Comment, tout au long d’un siècle
le passage d’un catholicisme traditionnel à un
marqué par de nombreux remous politico-
catholicisme militant marqué par la Contre-
religieux, les catholiques d’Utrecht sont-ils
Réforme dans les Pays-Bas méridionaux. Les
parvenus à maintenir leur présence et une vie
analyses des derniers chapitres sont à cet égard
ecclésiale, sans que la ville ne soit mise à feu
particulièrement novatrices. Si la focalisation
et à sang ? Voici, en quelques mots, la problé-
sur les Pays-Bas méridionaux se comprend du
matique posée par cet ouvrage.
point de vue de l’économie de la recherche,
Afin de répondre à cette question, B. Forclaz
on peut toutefois regretter que les auteurs de
diaires et de mémoires des Pays-Bas septen- a notamment mobilisé les riches fonds des
trionaux n’aient pas été plus systématique- archives municipales ainsi que ceux de la
ment étudiés, car la comparaison, pour la fin Mission de Hollande. Il démontre avec force
du XVIe et le début du XVIIe siècle, aurait per- que la confrontation entre un catholicisme
mis de mieux cerner la vision que les catho- utrechtois toujours vigoureux et des réformés
liques des Provinces-Unies avaient de la orthodoxes régulièrement offensifs n’a jamais
Révolte et de mieux mettre en évidence les fait exploser la concorde civique, y compris
différences entre ces frères désormais éloi- après l’épisode de l’occupation française en
gnés. Il est à souhaiter, précisément, que ce 1672-1673. Il semble qu’un jeu complexe
livre suscite d’autres recherches sur ce dernier d’interactions entre différents groupes, relayé
point, et que d’autres travaux discutent sa par un sens aigu du pragmatisme, ait rendu
vision des rapports entre clergé et laïcs dans le possible une accommodation durable et quoti-
catholicisme de l’époque moderne. dienne entre les deux confessions principales.
Il n’est pas question pour l’auteur de nier
BERTRAND FORCLAZ les brimades anticatholiques ponctuellement
orchestrées par le magistrat ou encore un ren-
forcement des identités confessionnelles après
Bertrand Forclaz 1650, notamment dans l’assistance et au sein
Catholiques au défi de la Réforme. des familles. Mais une seconde partie très
La coexistence confessionnelle à Utrecht stimulante, nourrie de nombreux exemples
au XVIIe siècle concrets, permet de valider le concept d’« œcu-
Paris, Honoré Champion, 2014, 430 p. ménicité » forgé par Willem Frijhoff. C’est donc
un tableau de la coexistence confessionnelle à
La très maigre historiographie disponible en Utrecht à la fois fourni, équilibré et constam-
langue française sur les Provinces-Unies vient ment mis en perspective que B. Forclaz propose
de s’enrichir de façon appréciable. Le lecteur avec ce livre. On aurait tort, cependant, d’y
1052 tient en effet, avec le travail de Bertrand voir une simple monographie.
RELIGIONS

Il s’agit tout d’abord d’un travail de syn- ter le dossier de la confessionnalisation. Il fran-
thèse sur l’histoire religieuse des Provinces- chit ainsi une étape supplémentaire dans la
Unies, qui est, avec l’histoire économique, le prise de distance nécessaire vis-à-vis d’un
domaine le plus exploité par les chercheurs 1. concept devenu totémique, en évoquant pour
La réflexion menée par B. Forclaz mobilise en Utrecht une confessionnalisation incomplète,
permanence l’historiographie existante. Son

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y compris à la fin du siècle. L’ouvrage appro-
travail se nourrit de très précieux parallèles fondit également le thème de la réévaluation
avec ce que l’on connaissait déjà sur la période du rôle des minorités religieuses dans les
antérieure à Utrecht ou sur la situation dans pays concernés par la multiconfessionnalité. Il
d’autres villes au XVII e siècle. Il est ainsi s’agit, pour les catholiques, de compléter avan-
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amené à conclure qu’Utrecht occupait dans tageusement les apports de livres importants
l’arc confessionnel néerlandais une position parus récemment 2.
médiane entre la Hollande et les provinces La grande qualité de l’écriture rend, enfin,
orientales. On regrette néanmoins que l’auteur la lecture de ce livre très agréable. Le style
n’ait pas suffisamment accordé de place aux limpide et synthétique de B. Forclaz lui per-
considérations économiques, ce qui lui aurait met de donner du sens aux événements et de
permis d’approfondir la comparaison avec une dresser avec talent le tableau d’une situation
ville comme Haarlem. Nonobstant ce point, historique complexe. Les nombreux exemples
B. Forclaz mobilise l’appareillage critique de de trajectoires individuelles permettent par
la recherche en sciences sociales et de la micro- ailleurs de toucher du doigt la réalité de la vie
storia pour proposer une étape supplémentaire à Utrecht au XVIIe siècle. Pour paraphraser un
dans l’examen de la question religieuse aux des maîtres des Annales, le lecteur accueillera
Provinces-Unies, en privilégiant la destinée avec gourmandise cette chair humaine qu’on
des acteurs et l’histoire sociale. L’attention lui donne ainsi à flairer. L’auteur sait rendre
accordée aux différents niveaux d’identité au accessible les repères institutionnels et les
sein de la cité est ainsi très profitable. L’auteur notions d’origine néerlandaise. Tout juste
a également le mérite de s’attaquer à des regrette-t-on quelques répétitions malheu-
aspects jusqu’ici peu explorés au-delà de 1620, reuses, ainsi que l’emploi sans avertissement
alors que s’épanouit ce qui est présenté comme d’expressions comme « Ancien Régime », ce
un modèle de coexistence confessionnelle. qui présente quelque ambiguïté pour un lec-
Autant dire tout de suite que les idées reçues teur français. On peut émettre des réserves
au sujet de la légendaire et atavique tolérance plus importantes à propos du plan, découpé en
des Néerlandais reçoivent ici un coup de grâce huit chapitres de taille parfois inégale. Dans
salutaire. une première partie qui manque de cohérence,
L’ouvrage constitue, par ailleurs, une l’auteur aurait pu regrouper, pour mieux en
contribution non négligeable au courant scien- confronter les enseignements, les deux pre-
tifique qui explore le mouvement de confes- miers chapitres introductifs qui ont une for-
sionnalisation à l’échelle de l’Europe. Dès
mulation très proche. Quant à l’« intermède »
l’introduction, B. Forclaz inscrit son enquête
positionné entre les deux parties, on peine à
dans le cadre des grands débats mettant aux
voir comme il s’articule avec ce qui précède et
prises les spécialistes de nombreux pays. L’au-
ce qui suit.
teur s’appuie sur sa remarquable connaissance
Le lecteur ne doit pas s’arrêter à ces consi-
de la situation dans le Saint-Empire et l’espace
dérations, car il tient là un livre vivant, dans
suisse pour donner leur pleine signification
lequel le juste équilibre entre la prise en
aux constatations qu’il effectue à propos
compte du contexte international et le décryp-
d’Utrecht. Ses conclusions sont clairement
tage de l’écheveau local est atteint de façon
renforcées par des comparaisons poussées avec
remarquable.
les exemples nîmois et augsbourgeois. De
façon générale, le travail de B. Forclaz apporte
deux avancées majeures permettant de revisi- THIERRY ALLAIN 1053
COMPTES RENDUS

1 - Ronnie Po-Chia HSIA et Henk VAN NIEROP Pour réaliser ce triple programme, Damien
(éd.), Calvinism and Religious Toleration in the Dutch Tricoire mène une comparaison organisée
Golden Age, Cambridge, Cambridge University autour de trois pôles : le duché, puis électorat
Press, 2002 ; Willem FRIJHOFF, « Was the Dutch de Bavière, et surtout la France et la monar-
Republic a Calvinist Community ? The State, the chie polono-lituanienne. Après avoir, un peu
Confessions and Culture in the Early Modern
longuement, exposé ses objectifs et sa concep-

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Netherlands », in A. HOLENSTEIN, T. MAISSEN et
tion du tournant « universaliste » de la réforme
M. PRAK (éd.), The Republican Alternative: The
catholique, il procède par grandes tranches
Netherlands and Switzerland Compared, Amsterdam,
Amsterdam University Press, 2008, p. 99-122. chronologiques, la première posant la char-
2 - Benjamin J. KAPLAN et al. (éd.), Catholic nière autour de 1600, la seconde consacrée à
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Communities in Protestant States: Britain and the la guerre de Trente Ans pour la Bavière et la
Netherlands c. 1570-1720, Manchester, Manchester France, la troisième focalisée sur la Pologne
University Press, 2009 ; Judith POLLMANN, Catholic des guerres orientales, la quatrième enfin,
Identity and the Revolt of the Netherlands, 1520-1635, centrée sur la France et la Pologne, analysant
Oxford, Oxford University Press, 2011 ; Christine les contestations qui suivirent la guerre de
KOOI, Calvinists and Catholics during Holland’s Trente Ans.
Golden Age: Heretics and Idolaters, Cambridge, Voici donc une vaste entreprise, qui ne vise
Cambridge University Press, 2012. pas moins qu’à réinterpréter la décision poli-
tique (ses cadres, ses principes et ses mesures
concrètes) dans une partie de l’Europe catho-
Damien Tricoire lique sur deux générations. Dans plusieurs
Mit Gott rechnen. Katholische Reform domaines, cette ambition porte ses fruits. L’au-
und politisches Kalkül in Frankreich, teur produit ses pages les plus convaincantes
Bayern und Polen-Litauen lorsqu’il incite, en établissant des parallèles
Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, – mais aussi en pointant des transferts –, à
2013, 462 p. dépasser le cadre des historiographies natio-
nales, souvent trop enclines à souligner ce que
Cet ouvrage se fixe un triple objectif. Le pre- leur objet a de spécifique. Ainsi, l’étude de
mier est d’étudier la façon dont plusieurs la promotion de la Vierge comme patronne,
monarchies européennes, autour de 1600, ont initiée par la Bavière et les Habsbourg, reprise
établi la Vierge Marie comme sainte patronne ensuite en France et en Pologne, fournit
de leurs territoires ou se sont vouées à elles. des pistes d’interrogations intéressantes sur
Le second est de mettre en évidence au même les points communs et les divergences qui
moment (et non lors du concile de Trente) une marquent ce processus. Tout aussi stimulante
césure de la réforme catholique, inaugurant est la comparaison, menée sous l’angle des
une conception « universaliste » du pouvoir, conceptions religieuses du politique, entre la
c’est-à-dire une responsabilité directe et Fronde et la révolte nobiliaire polonaise à
glorieuse des monarques envers l’harmonie partir de 1663. Ce livre dense, parfois touffu,
divine du monde, prenant ainsi congé d’une comporte bien d’autres passages qui suscitent
vision antérieure dominée par la peur du l’attention et le débat. Mais, s’il a le mérite
péché. Le troisième objectif est de réviser, de provoquer la réflexion, il ne parvient pas
pour la période allant de la fin du XVIe siècle toujours à convaincre.
aux années 1660, les conceptions des rapports L’ouvrage souffre avant tout d’une fai-
entre politique et religion, afin d’abandonner blesse de méthode. Les sources consistent
la dichotomie entre les deux termes, et d’envi- principalement en quelques archives romaines
sager la manière dont l’action divine est consi- et en un nombre d’imprimés d’autant plus
dérée comme un facteur effectif du calcul considérable qu’il couvre quatre langues, mais
politique, au-delà des luttes confessionnelles dont les critères qui ont présidé à leur sélec-
ou des légitimations théologiques – promou- tion sont aussi peu expliqués que les précau-
vant ainsi une véritable « histoire religieuse tions qui auraient dû être apportées à l’emploi
1054 du politique ». d’écrits aussi divers. L’auteur tire donc à la fois
RELIGIONS

trop et trop peu de sa documentation : tout se populaires ou des mesures prises contre les
passe comme si tout imprimé était ipso facto calamités naturelles, mettant au jour, entre
– presque indépendamment des auteurs et du religion et politique, des constellations plus
contexte de publication dont on apprend peu précises et des chronologies plus nuancées.
de chose – une explication suffisante pour des Ces deux faiblesses conduisent l’auteur à
conceptions politiques dont il ne serait pas établir une relation circulaire entre ses trois

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nécessaire d’explorer concrètement le lien objectifs, chacun des trois venant déterminer
avec la prise de décision elle-même, alors les deux autres : le tournant « universaliste »
qu’elle est placée au centre de l’enquête comme de la réforme catholique illustre la « place du
moment où « Dieu est pris en compte ». Les religieux dans le calcul politique » et est en
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délibérations des conseillers bavarois autour même temps défini par lui, l’un et l’autre trou-
de l’érection d’une colonne mariale en 1635 vant leur étai et leur moment dans la promo-
sont pratiquement la seule exception où le tion mariale. La rigueur de cette circulation
recours aux archives esquisse une articulation souffre toutefois des faiblesses de la méthode :
précise entre les discours et la décision poli- en mobilisant, au sujet de telle décision, uni-
tique. L’affirmation, à plusieurs reprises, qu’« il quement un extrait de sermon, et en postulant
n’y a pas lieu d’établir un contraste entre la que le second révèle l’essence de la première,
propagande et la Realpolitik » (p. 199) apparaît il n’est pas malaisé d’affirmer que celle-ci
dès lors comme une pétition de principe comporte une dimension « catholique univer-
davantage que comme une conclusion. C’est le saliste » essentielle – mais cette affirmation
cas lorsque l’auteur, pour affirmer une identité risque de ne résister ni à l’examen approfondi
entre la propagande et les convictions person- d’un ensemble documentaire plus diversifié,
nelles de Richelieu, a recours au « Testament » ni à la prise en compte des périodes antérieures
et à un des traités du ministre – textes que ou d’exemples choisis dans le monde protestant.
seules une certaine naïveté et une information On aurait toutefois mauvaise grâce à recon-
lacunaire peuvent porter à accepter comme naître les apports neufs et stimulants d’une
l’expression du for intérieur du cardinal. comparaison qui oblige non seulement à
En outre, la trame du livre est fondée avant
dépasser mais aussi à reconsidérer les cadres
tout sur des lectures de seconde main, ce qui
nationaux, et à condamner d’un même mou-
en soi serait parfaitement recevable si l’auteur
vement cet effort au nom d’une nécessaire
ne cédait pas trop souvent à la tentation de
contextualisation fine. Cela est d’autant plus
souligner à quel point « l’historiographie »,
vrai que cet ouvrage issu d’une thèse en a éga-
avant lui, aurait le plus souvent fait fausse
lement les limites, limites que l’auteur semble
route. Les aperçus ouverts par la comparaison
ignorer au moment de forcer une synthèse sur
donnent certes à D. Tricoire les moyens de
soixante ans et trois monarchies à se plier à
déplacer et relativiser de nombreuses idées
ses prolégomènes. Le livre a les qualités de
reçues. Mais on ne peut se départir d’une
ses défauts : il repose sur une documentation
certaine perplexité face à sa propension à
impressionnante, il ouvre des perspectives
démonétiser des travaux qu’il lui faut pourtant
tranchées, il stimule – au sens où la charge de
compiler pour établir sa démonstration, faute
la preuve, pro ou contra, pèse désormais sur la
de s’être donné les moyens d’étudier toutes les
dimensions de la décision politique. Pourtant, recherche future – et il impose, sur des notions
d’autres que lui ont refusé d’envisager le rap- aussi variées que la confessionnalisation, la rai-
port entre religion et politique au XVIIe siècle son d’État et la réforme catholique, des hypo-
selon une dichotomie anachronique et de thèses intéressantes. Il ouvre enfin un débat
l’enfermer dans la seule alternative entre sur la place – nécessaire, mais non suffisante,
conflit et instrumentalisation ; d’autres ont et indexée à une réflexion méthodologique
même envisagé le politique en dehors de la serrée – que doit avoir une histoire des idées
sphère somme toute classique des monarques dans l’histoire politique.
et des donneurs d’avis – par exemple dans le
domaine de la police, du droit, des résistances CHRISTOPHE DUHAMELLE 1055
COMPTES RENDUS

Ricarda Matheus beaucoup plus approfondie. Elle se fonde sur


Konversionen in Rom in der Frühen Neuzeit. l’ensemble de la documentation qui concerne
Das Ospizio dei Convertendi 1673-1750 directement l’histoire de l’hospice et inclut
Berlin, W. de Gruyter, 2012, XI-549 p. des archives hors du fonds principal conservé
à l’Archivio segreto vaticano.
Depuis un quart de siècle, les conversions reli- Divisé en cinq chapitres, le livre étu-

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gieuses ont fait l’objet de nombreuses études, die d’abord la fondation de l’hospice, due
notamment pour l’époque moderne. La plupart essentiellement aux initiatives de l’oratorien
de ces travaux se sont principalement intéressés Mariano Sozzini et de l’Écossais William Leslie.
au changement de confession (ou de religion) Dans les pages précédentes, un coup d’œil sti-
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de personnages clés de la vie politique – princes mulant est jeté sur la « préhistoire » de l’insti-
ou grands nobles – ou intellectuelle. En tution, qui permet de retracer le « changement
revanche, comme le montre Ricarda Matheus de paradigme » évoqué concernant l’accueil
en introduction, dans un bilan historiographique des hérétiques à Rome. Un deuxième chapitre
étoffé, les conversions des gens plus humbles, présente les grands traits organisationnels
pourtant bien plus nombreuses, ont beaucoup de l’institution : de la filiation des bâtiments
moins retenu l’attention des historiens. Toute- accueillant l’hospice au personnel qui, dans
fois, les sources ne font pas défaut. Pour le une maison servant à la rééducation de protes-
catholicisme, les archives romaines conservent tants, se compose essentiellement de caté-
de nombreux matériaux exploitables en ce sens, chistes (de plus en plus recrutés parmi les
en particulier ceux de l’Ospizio dei Conver- convertis eux-mêmes), et jusqu’à l’organi-
tendi, objet de la présente étude. Cette ins- sation de la vie quotidienne, où l’on relève
titution charitable fut fondée en 1673 pour notamment des pages sinon appétissantes du
accueillir les protestants étrangers qui souhai- moins tout à fait stimulantes sur l’alimentation
taient abjurer leur « hérésie » et revenir ainsi des accueillis. L’on comprend que la bonne
dans le giron de l’Église. L’histoire de cet cuisine de l’hospice, qui semble avoir été bien
hospice permet de s’approcher d’un nombre connue, n’a pas dû décourager les envies de
considérable de convertis, environ 6 700 pour conversion... Le troisième chapitre est consa-
la période retenue par l’auteure (1673-1750), cré à l’étude quantitative de la population
période qui, malgré des fluctuations annuelles accueillie, alors que le quatrième s’interroge
notables, est aussi la plus prolifique, les chiffres précisément sur les raisons du changement
baissant sensiblement dans la seconde moitié de confession. Le dernier chapitre revient sur
du XVIIIe siècle. l’institution en analysant les moyens investis
Si des données de ce type n’existent que ou imposés pour permettre le passage à la nou-
depuis le dernier tiers du XVIIe siècle, ce n’est velle « religion », depuis les méthodes éduca-
pas le fruit du hasard. La fondation de l’hos- tives employées (les différents catéchismes en
pice correspond en effet à un « changement usage) jusqu’à l’acte d’abjuration de l’hérésie,
de paradigme » de la politique papale en vue effectué, normalement, devant le Saint-Office
de l’accueil des hérétiques étrangers à Rome. selon la procédure des sponte comparentes.
Selon Irene Fosi, que l’auteure suit à ce pro- Quant au profil des convertis, l’on constate
pos, c’est au cours du XVIIe siècle, en particulier tout d’abord une ressemblance assez forte
après 1650, que la conversion des protestants avec celui des pèlerins à longue distance. Les
devient l’objectif principal de l’établissement, hommes sont nettement majoritaires (les
ceux-ci étant désormais accueillis dans la Ville femmes ne représentent que 15 %), et il s’agit
Éternelle sans grand risque de persécution, surtout, logiquement, d’hommes seuls. Pour la
contrairement à la pratique jusque-là domi- plupart ils sont encore relativement jeunes,
nante 1. La fondation de case pie, consacrées à une minorité seulement dépasse les quarante
l’accueil des volontaires, en était la conséquence ans. Les quelques exceptions à la règle, de
logique, et celle de l’hospice romain n’est pas même que les enfants ou les jeunes adoles-
le seul exemple. Son histoire n’est pas inex- cents, rares eux aussi, n’arrivent guère qu’en
1056 plorée 2. L’étude de R. Matheus est toutefois compagnie des adultes « types ». Ils rappellent
RELIGIONS

également les pèlerins par leur profil social : que le voyageur professionnel type de
dans leur grande majorité, les personnes l’époque – le marchand – ne faisait que rare-
accueillies dans l’hospice semblent avoir été ment son apparition dans l’hospice). De
d’une origine assez humble ou, à la limite, être même, une très grande partie des futurs
issues des couches moyennes ; les quelques convertis se trouvait déjà en Italie, depuis
nobles de la population corroborent cette plusieurs mois, voire plusieurs années, avant

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image, puisqu’il s’agit presque exclusivement de se faire admettre dans l’hospice. Qu’une
de nobles appauvris. personne se rende exprès à Rome pour se
Tout aussi patentes sont les différences par convertir pouvait certes se produire mais ce
rapport aux pèlerins ordinaires, ce qui vaut en n’était guère fréquent.
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particulier pour les origines géographiques des Ces dernières observations semblent confor-
accueillis. Sans surprise, ceux-ci proviennent ter d’avance un point de vue « désabusé » sur
de tous les grands centres du protestantisme les causes des conversions, celles-ci dépendant
en Europe ; les pays les plus éloignés de Rome, principalement de motifs matériels. L’auteure
telle la Suède, ne sont toutefois que faiblement est loin de le nier. Cependant, elle se refuse à
représentés. Presque la moitié des convertendi juger par ce constat de la sincérité de l’acte
est ainsi originaire du Saint Empire (47,5 %), en question, stipulant que l’on ne peut guère
la deuxième place revenant aux Anglais, Écos- concevoir des actes « purs » dans ce domaine.
sais et Irlandais (21 %), la troisième aux Suisses Dans l’important chapitre qu’elle consacre aux
(10 %), alors que Français et Néerlandais ne causes de la conversion, fondé pour l’essentiel
tiennent qu’une place modeste dans cet sur les interrogatoires auxquels étaient soumis
ensemble (5 %, dans les deux cas). La répar- les candidats avant d’entrer dans l’hospice,
tition des confessions du départ (luthériens : R. Matheus met en évidence tout un ensemble
43 % ; calvinistes : 29 % ; anglicans : 12 %, pour de motifs, parfois conjugués, qui conduisait
nommer les plus importantes) en est la consé- le futur converti à abandonner ses anciennes
quence logique. croyances. Si cette décision fut fréquemment
R. Matheus consacre de longues analyses prise en lien à un dialogue avec des mission-
aux spécificités des différentes nations, à com- naires jésuites, dominicains ou franciscains, le
mencer par les évolutions de leur présence contexte social était décisif pour la faire mûrir :
dans l’hospice. Les Français sont les plus un contexte le plus souvent familial (le choix
nombreux au début de la période étudiée d’un conjoint catholique) ou professionnel (une
(sans jamais être majoritaires pour autant), le insertion bloquée par l’appartenance confes-
contexte de la révocation de l’édit de Nantes y sionnelle ; la pauvreté pure et simple à laquelle
étant naturellement crucial. Chez les Anglais, l’hospice promettait une issue au moins tem-
une spécificité professionnelle saute aux poraire). À ces motifs pouvaient s’ajouter par-
yeux : la grande majorité des convertendi sont fois l’admiration des fastes catholiques ainsi
des marins. Une autre donnée – la forte pré- que l’attrait du culte des saints : certains des
sence de soldats – dépasse les particularités futurs convertis devaient leur décision à un
nationales ; elle explique les pics d’admissions vœu prononcé en situation de crise et exaucé
dus, principalement, à la conjoncture guer- par le saint invoqué. L’ensemble de ces motifs
rière. Chaque fin de conflits entraînait la disso- confirme nettement l’hypothèse que, le plus
lution des troupes, dans lesquelles se trouvaient souvent, la décision de se convertir se prenait
de nombreux mercenaires protestants qui, seulement à l’étranger.
sans autre recours, pouvaient alors être incités Si les sources consultées donnent un cer-
à se faire admettre dans l’hospice pour bénéfi- tain nombre d’informations sur la vie des
cier de sa « bonne cuisine », et à accroître par accueillis avant leur entrée dans l’hospice, il
la conversion les chances de trouver un nouvel est plus difficile de savoir ce que ces derniers
emploi auprès d’un prince italien. L’on voit sont devenus une fois passées les quelques
par là même que la maison accueillait surtout semaines (en moyenne quatre dans les pre-
des personnes marquées d’emblée, de par leur mières décennies suivant la fondation de la
profession, par la mobilité (même s’il est vrai maison) durant lesquelles ils y séjournaient. 1057
COMPTES RENDUS

Il est vrai que l’auteure ne cherche guère à le (les « Blancs ») chargée de la réconciliation des
savoir, et c’est là l’un des regrets que laisse ce condamnés à mort à Palerme. Entre 1541 et
beau travail : sa base archivistique reste limitée 1820, 2 127 suppliciés ont ainsi été accompa-
aux seules archives romaines en lien direct gnés, consolés et préparés par ces pénitents
avec l’histoire de l’hospice. Il ne s’agit pas blancs sur lesquels l’auteure travaille depuis plus
moins d’une étude de haut niveau, bien écrite, d’une quinzaine d’années. La seconde partie,

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qui, fondée sur une bibliographie inter- sociologique, voire journalistique, beaucoup
nationale impressionnante, montre de façon plus brève, plus descriptive et plus engagée,
exemplaire comment les archives romaines s’intéresse aux débats sur la peine capitale
peuvent contribuer à une histoire européenne aux États-Unis et ses enjeux actuels, à travers
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qui n’exclut pas les plus humbles. ceux qui la défendent et ceux qui s’y opposent.
Malgré un travail de terrain réalisé en 2002-
ALBRECHT BURKARDT 2003 auprès des associations américaines de
victimes de crime et des autres organisations
1 - Irene FOSI, « Roma e gli ultramontani : qui débattent sur la peine capitale aux États-
conversioni, viaggi, identità », Quellen und Fors- Unis, ce retour à la période contemporaine est
chungen aus italienischen Archiven und Bibliotheken,
beaucoup moins réussi. À partir du chapitre
81, 2001, p. 351-396 ; Id., Convertire lo straniero.
douze, le lecteur navigue dans l’essai socio-
Forestieri e Inquisizione a Roma in età moderna,
Rome, Viella, 2011. logique et empathique sur les victimes, sans
2 - Sergio PAGANO, « L’Ospizio dei Convertendi recul possible sur l’historicité des enjeux, ni
di Roma. Fra carisma missionario e regolamenta- dialogue étroit avec la démonstration précé-
zione ecclesiastica (1671-1700) », Ricerche per la dente.
storia religiosa di Roma, 10, 1998, p. 313-390, voir Ce travail sur les Bianchi est, de fait,
p. 455-544 l’inventaire des archives de l’hospice ; plus intéressant qu’un livre sur les supplices
Antje STANNEK, « Migration confessionelle ou puisqu’il s’agit d’une étude sur le non-spectacle
pèlerinage ? Rapport sur le fonds d’un hospice du « théâtre de la pénitence », le seul que les
pour les nouveaux convertis dans les Archives archives permettent de reconstituer. Le spec-
secrètes du Vatican », in D. JULIA, P. BOUTRY et tacle de l’exécution n’a pas produit d’archives
P. A. FABRE (dir.), Rendre ses vœux. Les identités
officielles détaillées et le supplice, banal parce
pèlerines dans l’Europe moderne (XVIe-XVIIIe siècles),
que fréquent, se prêtait peu à la glose des
Paris, Éd. de l’EHESS, 2000, p. 57-74.
contemporains. Or la prise de responsabilité
par les réconfortants de Palerme fut le moment
Maria Pia Di Bella de l’élaboration d’une mémoire institution-
Essai sur les supplices. L’état de victime nelle de la conversion et du salut, et c’est sur ces
Paris, Hermann, 2011, 336 p. conversions de papier que Maria Pia Di Bella
s’est penchée, en analysant le rituel complexe
Cet Essai sur les supplices n’en est pas un. Ce de réconciliation des condamnés à mort, conçu
livre consacré aux activités d’une compagnie dans une mise en scène à huis clos où la nature
de pénitents de Palerme aux XVIe-XVIIIe siècles du coupable était renversée : le justicié se trans-
ne parle jamais de supplice. Il s’agit plutôt formait en l’affligé, il cessait d’être criminel
d’une étude sur le réconfort et la préparation pour devenir innocent et, de fait, victime.
spirituelle au supplice, où la victime, dont il est La Compagnia del Santissimo Crocifisso,
question dans le sous-titre, fut le condamné à dite des Bianchi, créée à Palerme en 1541, avait
mort modelé par les membres de la compagnie. la charge des condamnés à mort pendant les
L’ouvrage est divisé en deux parties trois jours précédant leur exécution. Cet accom-
inégales, l’une sur la Sicile catholique des XVIe- pagnement se déroulait dans la chapelle de la
XVIIIe siècles et l’autre sur l’Amérique protes- prison locale puis se poursuivait, le jour du
tante de la toute fin du XXe siècle. La première supplice, jusqu’à l’échafaud. Le matériau de
partie historique, la plus dense et la plus nour- M. Di Bella se fonde sur ces trois jours passés
1058 rie, est consacrée à la compagnie des Bianchi en prison, trois jours construits de paroles et
RELIGIONS

de gestes répétés jusqu’à ce qu’ils fussent inté- est ainsi ponctué d’édition de documents : vingt
grés, intériorisés, retenus, pour qu’on pût conce- pages sont transcrites et traduites du Direttorio
voir qu’ils ont été compris, crus et acceptés. per l’esercizi del conforto, la méthode de la compa-
Les Bianchi voulaient éviter toute forme de gnie des Bianchi pour servir de modèle aux autres
surprise chez le pénitent, et chaque moment compagnies et qui, très précisément, statuait
de la journée était fragmenté en exhortations sur la fonction des consolateurs et le parcours

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précises, en prières et en recommandations. des condamnés, mais également sept pages
D’après les documents présentés par l’auteure, tirées des archives du 17 août 1682 de la compa-
les pénitents faisaient répéter constamment gnie des Bianchi, qui décrivent la conversion
les mêmes paroles, l’espace était prévu par les parfaite de deux condamnés afin d’illustrer la
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autorités et la géographie du parcours n’était norme décrite dans les directives de la compa-
jamais improvisée. Le rite de passage se jouait gnie.
dès le premier jour, dès que le condamné était Cette utilisation brute des documents
pris en charge par les Bianchi. M. Di Bella tra- donne lieu à une lecture qui manque parfois
vaille ici en anthropologue, elle observe avec de nuance. Faute de documents pour nourrir
attention les gestes consignés par la mémoire d’autres hypothèses, M. Di Bella n’interroge pas
de la compagnie et leur donne du sens à la autrement la réception du message des Bianchi
lumière d’une littérature sociologique et philo- par les condamnés. Ceux-ci pouvaient refuser ce
sophique abondamment sollicitée. rite de passage, même si les archives des Bianchi
À sa création, la compagnie des Bianchi n’ont pas forcément conservé des traces de
était constituée de cinquante-six membres (une résistance de leur pénitent, lesquelles auraient
centaine au XVIIe siècle), pour l’essentiel des prouvé l’échec de la compagnie. L’auteure y
laïcs et en majorité des nobles. Le condamné voit sans doute trop vite l’adhésion des condam-
à mort était accompagné par quatre d’entre eux nés à mort au message des Bianchi. Il n’est pas
et, à sa sortie de la prison, il intégrait une pro- non plus possible de conclure à l’intériorisa-
cession qui culminait, au pied de l’échelle, à tion des exhortations alors que rien n’est dit
son absolution par un des pères. À la fin du sur les processions et l’exécution, et quand les
XVIIIe siècle, confortant une canonisation popu- « décharges de conscience » obéissent à un cadre
laire du supplicié enracinée bien plus tôt, le stylistique très strict. Ne peut-on penser qu’il
culte « des âmes des corps décollés » était fixé s’agit de genres et de pratiques codifiés, conçus
à l’église Madonna del Fiume, où étaient inhu- par et pour la compagnie, avec sa part d’inten-
més les décapités, c’est-à-dire les aristocrates tion et de refus de l’écart ? Il est vrai que trois
suppliciés. jours d’exhortations menées par quatre conso-
La qualité et l’intérêt du livre reposent en lateurs, dans une culture catholique propice
partie sur la force des témoignages. Le cas des aux conversions de dernier instant, ont pu faire
pénitents blancs de Palerme est particulière- plier bien des récalcitrants. Mais de l’étude
ment bien documenté. Le corpus est riche et fondée sur des documents normés et produits
repose sur trois sources principales : quelques par les Bianchi, il aurait sans doute fallu se gar-
rares témoignages de contemporains, dont il der de conclure à l’efficacité du message dont
faut pourtant se méfier de généraliser le regard, on n’a gardé que très peu de traces.
surtout lorsqu’ils sont uniques ; les manuels de On ne trouve pas de modèle similaire en
directives consignées par les Bianchi pour orien- France 2 ou dans la péninsule Ibérique à la
ter le travail des consolateurs ; et les « décharges même époque, ni a fortiori en Angleterre et dans
de conscience », l’équivalent des testaments de le monde germanique protestants. Organisé
mort de France ou de Genève, qui ouvrent une dans un espace culturel qui n’était pas celui de
fenêtre sur ce basculement vers la contrition 1. toute l’Italie (l’auteure évoque d’autres compa-
Très descriptif, le livre se revendique de la gnies qui ne partageaient ni les mêmes modes
thick description de Clifford Geertz et, dans ces d’exhortation, ni le même rapport à la réconci-
conditions théoriques et méthodologiques où liation), le théâtre palermitain de la pénitence
l’observation totale est privilégiée, les citations mettait en scène une victoire de la justice de
de sources sont au cœur de la démonstration. Il Dieu sur la justice des hommes, au point où 1059
COMPTES RENDUS

les condamnés à mort devenaient victimes et, sécularisées et leurs minorités musulmanes.
de victimes susceptibles de compassion, objets Benjamin Kaplan a le grand mérite d’avoir réa-
de vénération auprès des populations. Bien qu’il lisé une synthèse de ces recherches et d’en offrir
ne s’agisse pas à proprement parler de micro- une interprétation destinée non seulement à
histoire, cette analyse fascine par son caractère la communauté scientifique, mais également
d’exception, tant les parallèles ne semblent pas à un public plus large. Comme le sous-titre

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pouvoir se faire avec les autres espaces chrétiens l’indique, B. Kaplan s’intéresse à la pratique
où, à l’époque moderne, la justice temporelle de la tolérance plus qu’à son idée. Ce point
assoyait progressivement sa primauté sur les fort de l’ouvrage va de pair avec la remise en
prétentions juridictionnelles et spirituelles des cause du paradigme traditionnel selon lequel
Églises. La comparaison avec l’Amérique laisse les Lumières auraient contribué à l’émergence
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donc songeur ; le lecteur aurait sans doute de la tolérance. Le cadre retenu est particuliè-
souhaité une incursion moins lointaine dans le rement large, puisqu’il comprend l’ensemble
temps et dans l’espace. de la chrétienté latine, soit l’Europe occidentale
Ce livre reconstitue les moyens mis en et centrale, mais aussi une partie de l’Europe
œuvre par les Bianchi pour sauver les âmes des orientale, et qu’il inclut non seulement les
condamnés, mais il ne prétend pas expliquer confessions chrétiennes, mais aussi les juifs et
leur spécificité, ni même réfléchir aux consé- les musulmans.
quences sociales, judiciaires et politiques de Si les historiens se sont longtemps concen-
leur action. Essai sur des représentations, des trés sur les conflits, B. Kaplan ne tombe pas
discours et des intentions, ce voyage étonne dans l’excès inverse, aussi la première partie
et émeut. Il constitue un réquisitoire plus que de son ouvrage se rapporte-t-elle aux obstacles
convaincant pour une histoire plurielle de la à la coexistence. Le premier chapitre, au carac-
peine capitale et des scandales que celle-ci n’a tère introductif, concerne l’opposition des
jamais cessé d’appeler depuis au moins la fin Églises rivales à la tolérance. L’auteur y pré-
du Moyen Âge. sente le paradigme allemand de la confession-
nalisation, soit l’émergence des confessions
PASCAL BASTIEN concurrentes et leur entreprise de disciplinari-
sation des fidèles. Il insiste en particulier sur
1 - Maria Pia DI BELLA, La Pura verità. Discari- leur recherche d’uniformité, dont la mise en
chi di coscienza intesi dai « Bianchi » (Palermo, 1541- œuvre conduisit à la redéfinition des commu-
1820), Palerme, Sellerio, 1999. nautés : les liens étroits entre communauté
2 - Bien qu’il y ait quelques variations, comme
civile et communauté sacrée entraînèrent la
en Provence : Régis BERTRAND, « L’exécution et
superposition entre paroisses d’une part, com-
l’inhumation des condamnés en Provence (XVIIIe-
munes rurales et urbaines de l’autre.
XIXe siècles) d’après les archives des compagnies
de pénitents », in B. GARNOT (dir.), Histoire et crimi- B. Kaplan s’intéresse ensuite à la violence
nalité de l’Antiquité au XXe siècle. Nouvelles approches, religieuse « populaire », dont il relève le caractère
Dijon, Éd. universitaires de Dijon, 1992, p. 75-84. extraordinaire au cours de l’époque moderne.
En s’appuyant notamment sur les travaux de
Natalie Zemon Davis, il propose une stimu-
Benjamin J. Kaplan lante typologie des conflits, généralement
Divided by Faith: Religious Conflict and the provoqués par trois types d’événements : les
Practice of Toleration in Early Modern processions, la célébration des fêtes catho-
Europe liques (et en particulier de la Fête-Dieu) et
Cambridge, Belknap Press of Harvard les funérailles. Enfin, il met en avant l’autre
University Press, 2007, VIII-415 p. obstacle majeur à la pratique de la tolérance
que constitue l’articulation entre appartenance
Depuis une décennie, de nombreux travaux confessionnelle et identité politique, avec
ont été consacrés à la thématique de la coexis- l’imposition de l’uniformité confessionnelle
tence religieuse dans l’Europe moderne – un par les souverains. Par-delà la question de
effet indéniable de l’apparition d’une coexis- l’application du principe de territorialité des
1060 tence inédite entre des sociétés largement confessions, plus ou moins réussie selon les
RELIGIONS

pays, l’auteur souligne à juste titre comment le même ordre d’idées, l’auteur s’intéresse aux
les membres des minorités religieuses étaient mariages mixtes et aux conversions, deux phé-
souvent perçus comme des traîtres potentiels. nomènes par rapport auxquels l’attitude des
La deuxième partie de l’ouvrage, peut-être Églises évolua vers la ségrégation au fil du
la plus innovante, est consacrée aux arrange- XVIIe siècle, mais qui montrent que l’apparte-
ments entre confessions. B. Kaplan rappelle à nance confessionnelle n’était pas toujours cer-

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juste titre l’importance revêtue par la recherche taine ou stable. Il étudie enfin le statut des
d’unité religieuse tout au long de l’époque juifs, notamment dans les ghettos des villes
moderne, selon des modalités différentes : iré- italiennes et dans les villes marchandes du
nisme, par exemple dans les colloques de reli- Nord-Ouest de l’Europe, ainsi que la présence
gion, ou compréhension, ainsi dans l’Église des musulmans en Europe, très rare après
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anglicane, voire arrangements locaux. Le cha- l’expulsion des Morisques d’Espagne.


pitre relatif aux régions de frontières confession- Dans le dernier chapitre consacré aux
nelles est particulièrement novateur. L’auteur Lumières, l’auteur s’oppose au paradigme tra-
montre que, dans certains territoires, la tolé- ditionnel qui insiste sur l’émergence de la tolé-
rance d’une minorité confessionnelle était rance à partir des écrits de Pierre Bayle et John
rendue possible par la capacité qu’avaient ses Locke. Il estime que, selon les Lumières, les
membres de traverser la frontière pour prati- Européens étaient supposés être plus tolérants
quer leur culte. Ce rapprochement physique et que le XVIIIe siècle a été caractérisé par un
créait une symbiose entre des communautés divorce entre des segments de la société favo-
de confession différente, tandis que cette pra- rable à la tolérance et d’autres qui lui étaient
tique respectait les frontières tout en les vio- opposés. Il rappelle également la récurrence
lant. Autre chapitre réussi, celui sur les Églises de conflits confessionnels après 1648, et met
en évidence l’approfondissement de la polari-
clandestines présentes dans les Provinces-
sation religieuse dans le Saint-Empire à cette
Unies, mais aussi dans d’autres États sous
époque. Il conclut son livre – de façon un peu
d’autres formes. Une fiction culturelle qui, tout
rapide – par quelques pages rappelant que la
en assurant le monopole de l’Église officielle
gestion de la différence confessionnelle a été
sur l’espace public, a eu pour conséquence,
possible dans l’Europe moderne, et évoque le
selon B. Kaplan, de redéfinir les relations entre
débat actuel sur la possibilité pour une société
espace public et espace privé. Le chapitre
d’être tolérante tout en étant hiérarchique ou
consacré au biconfessionnalisme propose des
non individualiste.
exemples empruntés au Saint-Empire et Il s’agit donc d’un ouvrage riche, s’appuyant
au Corps helvétique. Il traite en particulier sur une vaste bibliographie, qui problématise
du principe de la parité, qui devait offrir des la coexistence confessionnelle sous plusieurs
garanties aux confessions rivales et assurer angles d’approche – celui des individus, des
le partage du pouvoir entre leurs membres. autorités séculières, des Églises – tout en tenant
Comme le note B. Kaplan, il n’a pas pu être compte à la fois des conflits et des relations
véritablement appliqué en France, du fait de pacifiques entre confessions. Il insiste de façon
la centralisation administrative. convaincante sur la pratique de la tolérance
La troisième partie est dédiée aux inter- au cours de l’époque moderne et propose un
actions entre membres des confessions concur- récit alternatif à l’histoire classique des idées.
rentes. B. Kaplan propose d’abord deux types L’échelle adoptée permet à l’auteur d’opérer
idéaux, celui d’une intégration entre individus, des rapprochements et des comparaisons.
dans lequel les appartenances confessionnelles À cet égard, la discussion des mécanismes de
étaient fluides, représenté par les Provinces- parité confessionnelle est particulièrement
Unies, et celui d’une ségrégation entre groupes, éclairante, tout comme la typologie des vio-
constitué par l’empire ottoman. Il présente lences religieuses. Ce livre constitue donc une
ensuite les relations entre chrétiens de diffé- référence incontournable pour les chercheurs,
rentes confessions, notamment dans le domaine les étudiants et le public intéressé par cette
économique, et la dialectique entre ségréga- problématique indéniablement actuelle.
tion, sur laquelle insistait le clergé, et intégra-
tion, fondée sur des valeurs communes. Dans BERTRAND FORCLAZ 1061
COMPTES RENDUS

Patrick Cabanel attention est également portée à l’écriture et à


Histoire des protestants en France, la mémoire des guerres de Religion, y compris
XVIe-XXIe siècle par les gravures, ainsi qu’à l’exil. Ce faisant,
Paris, Fayard, 2012, 1 502 p. P. Cabanel donne surtout à voir la violence et
les combats, et ne dit rien sur l’organisation
C’est une véritable somme que nous offre interne des huguenots, le culte, la piété, il est

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Patrick Cabanel, spécialiste d’histoire contem- vrai moins bien documentés que pour les
poraine. Il n’y a pas eu d’histoire des protes- siècles suivants. La formation d’un « parti »
tants français, des origines à nos jours, depuis nobiliaire huguenot n’apparaît guère non plus.
les trois volumes de Samuel Mours (1959- La deuxième partie présente la période de
l’édit de Nantes principalement sous l’angle
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1972) et le volume collectif dirigé par Philippe


Wolff en 1977 ; encore s’agissait-il d’œuvres de institutionnel, démographique et sociologique,
moindre envergure que celle-ci qui fait la part avec une insistance remarquable sur le rayon-
belle à l’Ancien Régime. L’ensemble repose nement artistique et intellectuel des hugue-
sur une documentation considérable ; avec une nots. Une comparaison avec les dhimmis dans
bibliographie de 70 pages, il est toujours pos- l’empire ottoman permet justement de présen-
sible de signaler des manques, mais l’essentiel ter l’édit de Nantes comme à la fois protégeant
y est, y compris, en abondance, les travaux et enfermant les protestants, en les mettant à
anglo-américains. l’écart. Notons aussi la réflexion stimulante,
Le plan, classique, est chronologique. De que l’on retrouve pour la période contempo-
la naissance du protestantisme en France, raine, sur ce que peut être un artiste protes-
aucune cause unique ne se dégage, ni géogra- tant : suffit-il de pratiquer un art, ou faut-il le
phique, ni sociale, ni historique (regrettons faire d’une manière différente des catholiques,
seulement que le rapport aux vaudois ne fasse ce qui est malaisé à démontrer ? Cette partie
aucune part aux thèses d’Euan Cameron, peu se termine par un chapitre sur les mesures qui
connues en France 1). L’importance du livre mènent à la révocation de l’édit de Nantes,
(la Bible, mais aussi les Psaumes, l’Institution depuis les guerres des années 1620.
de la religion chrétienne et les Actes des Martyrs) La troisième partie traite de l’édit de
est rappelée dans un chapitre stimulant, qui Fontainebleau, de ses conséquences immé-
aurait cependant pu faire plus de place au caté- diates, dont la guerre des Camisards, et des
chisme et aux sermons qui permettent à l’écrit réactions protestantes ; les chapitres qui suivent
d’être mémorisé par des populations peu alpha- sont consacrés à la diaspora huguenote, au
bétisées. Après les premières persécutions, la Refuge, réintégrant ceux qui ont fui la France
violence se déchaîne, surtout en 1562, en atten- dans l’histoire nationale. Ces derniers sont
dant la Saint-Barthélemy. Dans les deux cas, même davantage étudiés que ceux qui sont
l’auteur rend compte des différentes interpré- restés. Il s’agit là d’un parti pris surprenant,
tations, en