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Philosopher au présent

Collection dirigée par Laurence Hansen-Løve

Jean Lacoste

La philosophie au XXe siècle


Introduction à la pensée philosophique contemporaine

(1ère édition : 1988)

PhiloSophie
© novembre 2008
Table des matières

Avertissement ........................................................................... 6
Avant-propos ............................................................................ 8
Un débat sur les conditions de tout débat ................................. 10
La tradition analytique .............................................................. 12
La critique du langage ............................................................... 14
La critique de la Culture ............................................................ 16
1. Les débuts ............................................................................ 17
La renaissance de la logique .......................................................17
La théorie des descriptions........................................................ 27
2. Positivisme et phénoménologie ......................................... 40
Les incertitudes du Cercle de Vienne ........................................ 46
L’empirisme sceptique d’Ayer ................................................... 48
Husserl et la phénoménologie ................................................... 52
Contre la notion d’esprit ............................................................ 61
Heidegger : les malentendus ..................................................... 64
3. Au-delà du positivisme ....................................................... 76
Problèmes de sémantique ......................................................... 78
Popper et la pensée ouverte.......................................................80
Quine et la traduction ................................................................ 82
Comment sont les émeraudes ? ................................................. 92
4. Le langage ordinaire ........................................................... 96
Le retour de Wittgenstein .......................................................... 96
Ce que l’on dit à Oxford ........................................................... 105
La métaphysique descriptive ....................................................110
5. Du langage à l’esprit ........................................................... 115
L’esprit et le cerveau ................................................................. 115
L’ordinateur ? ........................................................................... 119
Ce qu’est l’esprit humain .......................................................... 121
6. Réalisme et historicisme ................................................... 127
Les noms propres .................................................................... 127
Qu’est-ce que l’or ? ................................................................... 131
Les révolutions scientifiques ................................................... 135
L’archéologie des sciences humaines ...................................... 138
Contre l’historicisme ............................................................... 143
7. Action et communication .................................................. 147
Le langage comme action ........................................................ 147
Les degrés de la liberté ............................................................. 151
L’idée de norme ....................................................................... 158
Qu’est-ce que la justice ? ......................................................... 163
Le libre débat ........................................................................... 169
Le mythe de la communication ? ............................................ 176
Textes .................................................................................... 184
1. G. FREGE, les Fondements de l’arithmétique ..................... 184
2. F. NIETZSCHE, le Crépuscule des idoles ............................ 185
3. C. -S. PEIRCE, Textes anticartésiens .................................. 186
4. B. RUSSELL, Histoire de mes idées philosophiques .......... 187
5. R. CARNAP, le Dépassement de la métaphysique .............. 188
6. A. -J. AYER, Langage, Vérité et Logique ............................. 190
7. E. HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie . 191

Ŕ3Ŕ
8. M. MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception 192
9. E. LÉVINAS, En découvrant l’existence avec Husserl et
Heidegger ................................................................................ 193
10. G. RYLE, la Notion d’esprit ............................................... 195
11. M. HEIDEGGER, Essais et conférences ............................ 197
12. R. CARNAP, Meaning and Necessity ................................. 198
13. K. POPPER, la Quête inachevée........................................ 200
14. W. -V. -O. QUINE, Relativité de l’ontologie et autres essais203
15. N. GOODMAN, Ways of Worldmaking ............................. 205
16. L. WITTGENSTEIN, De la certitude .................................206
17. J. AUSTIN, la Philosophie analytique................................ 207
18. P. -F. STRAWSON, Skepticism and Naturalism : Some
Varieties ...................................................................................209
19. T. NAGEL, Questions mortelles .......................................... 211
20. D. DAVIDSON, Actions and Events ................................. 212
21. J. -R. SEARLE, Du cerveau au savoir ............................... 214
22. S. KRIPKE, la Logique des noms propres ........................ 215
23. H. PUTNAM, Realism and Reason ................................... 217
24. T. -S. KUHN, la Structure des révolutions scientifiques .. 218
25. P. -K. FEYERABEND, Contre la méthode.........................220
26. M. FOUCAULT, les Mots et les Choses ............................. 221
27. R. -M. HARE, The Language of Morals............................ 222
28. J. RAWLS, Théorie de la justice ........................................ 223
29. J. -P. SARTRE, Critique de la raison dialectique .............. 225
30. K. -O. APEL, l’Éthique à l’âge de la science ...................... 227
31. H. -G. GADAMER, l’Art de comprendre ........................... 228
32. J. HABERMAS, Vorstudien und Ergänzungen zur Theorie
des kommunikativen Handelns ..............................................230
33. R. RORTY, Conséquences of Pragmatism ........................ 232
34. J. DERRIDA, Marges de la philosophie ........................... 234

Ŕ4Ŕ
35. P. RICŒUR, Du texte à l’action, Essais d’herméneutique 235
Bibliographie ........................................................................ 238
Glossaire ............................................................................... 248
Repères chronologiques........................................................ 251
À propos de cette édition électronique ................................. 254

Ŕ5Ŕ
Avertissement

Quelle est donc l’ambition d’un livre dont les dimensions


sont si modestes et le titre si pompeux ? Celle d’être aussi utile
que le plan sommaire que cherche à se procurer le voyageur
qui arrive dans une ville inconnue, celle de permettre d’abord
au lecteur de s’orienter dans la philosophie de ce siècle. Il va de
soi qu’on ne trouvera dans les pages qui suivent ni une descrip-
tion complète des problèmes et des théories philosophiques du
XXe siècle, ni une histoire détaillée des différents courants. Une
telle entreprise ne peut se concevoir que sous la forme d’un tra-
vail collectif et déboucherait sur une œuvre d’une autre am-
pleur. Mais il a semblé intéressant de proposer une introduc-
tion accessible, pour ne pas dire une initiation, qui offre une
perspective sur la philosophie du siècle dans son ensemble,
sans se limiter à la seule philosophie française, quelque atta-
chante que soit celle-ci. Concrètement, cela suppose que l’on
tente de présenter ensemble la philosophie « continentale »
issue de Husserl et la philosophie anglo-saxonne d’inspiration
empiriste, c’est-à-dire des traditions philosophiques dont les
méthodes et les préoccupations ont longtemps paru diver-
gentes et même franchement opposées. Aujourd’hui, cepen-
dant, certains signes indiquent que les barrières commencent à
se lever, que les fenêtres s’ouvrent, et que la philosophie, ces-
sant d’être liée à une langue particulière, redevient ce qu’elle
est de temps en temps, c’est-à-dire une sorte de dialogue uni-
versel. Le présent ouvrage s’efforce aussi de rendre compte de
cette évolution, à laquelle il espère très modestement contri-
buer, en offrant un point de vue qui n’est pas toujours familier
au lecteur français, même averti. Les omissions et les raccour-
cis sont, dans ces conditions, le prix qu’il faut payer pour une
perspective, schématique sans doute, mais nouvelle. Pour le
reste, disons comme Leibniz que « si quelque erreur s’est glis-

Ŕ6Ŕ
sée dans les sentiments, l’auteur sera des premiers à les corri-
ger, après avoir été mieux informé ».

Jean Lacoste

Ŕ7Ŕ
Avant-propos

« Pécuchet (…) se procura une introduction


à la philosophie hégélienne,
et voulut l’expliquer à Bouvard. »
G. Flaubert, Bouvard et Pécuchet, VIII.

Il n’y a pas d’introduction à un domaine, quel qu’il soit,


sans une définition préalable de ce dont on va parler. Une in-
troduction à la numismatique, par exemple, s’attachera d’abord
à définir ce que sont les médailles, en quoi ces objets ne se con-
fondent pas avec la simple monnaie, comment cette science se
distingue de l’histoire économique, de l’histoire de l’art, etc.

Une introduction à la philosophie, surtout contemporaine,


se trouve placée devant des difficultés particulières, parce qu’il
est bien connu que l’objet et les méthodes de la philosophie
n’ont pas la clarté unanimement reconnue des sciences1. Cer-
tains philosophes, parmi les plus grands, comme Nietzsche,
Wittgenstein ou Heidegger, ont même annoncé, sous des formes
d’ailleurs très différentes, la mort, prochaine et définitive, de la
philosophie. Ces annonces paraissent après coup paradoxales,
puisqu’il se trouve toujours un philosophe qui vient ensuite
réinterpréter cette fin de la philosophie : je pense au grand livre
de Heidegger sur Nietzsche, mais aussi à Wittgenstein se réfu-
tant lui-même quinze ans après le Tractatus. Mais elles ont le
mérite d’attirer l’attention sur la particularité de la philosophie,
qui semble vivre de réfutations, de débats, de querelles.

1 B. Russell définit par exemple la philosophie en partant de ses


« problèmes » (cf. The Problems of Philosophy, p. 91).

Ŕ8Ŕ
A défaut de pouvoir montrer l’objet de la philosophie,
comme le numismate peut exhiber l’objet de ses études, nous
pouvons nous contenter de ce premier critère, assez formel, il
est vrai : la philosophie naît, vit et perdure grâce aux débats des
philosophes entre eux. Elle est un perpétuel différend, et ce trait
est si frappant, et paraît, à certains égards, si scandaleux, que la
plupart des philosophes sont tentés de résoudre ces conflits et
d’annoncer, comme Kant, « la proche conclusion d’un traité de
paix perpétuelle en philosophie »2. En vain.

Un débat scientifique porte sur des questions de fait qui


doivent être tranchées par l’expérience, la démonstration,
l’investigation. C’est, par exemple, une observation, si complexe
soit-elle, qui prouvera l’existence d’une particule inconnue. La
découverte d’un objet au cours d’une fouille tranchera une que-
relle archéologique. Une démonstration fera, enfin, accepter tel
théorème. Certains débats, de nature juridique notamment, sur
la responsabilité de tel ou tel individu ou sur le règlement de tel
ou tel différend, donnent lieu à des décisions moins tranchées,
moins définitives que dans les premiers cas. Ces décisions se
fondent sur l’existence de normes reconnues, des lois, une
Constitution, une jurisprudence, par exemple. Mais il existe
aussi des débats de nature politique ou morale, sur la propriété,
les libertés, le suicide, l’avortement, etc., qui ne sont tranchés
que par référence à des normes au sujet desquelles les hommes
sont libres, ou souhaitent être libres de discuter. Les querelles
religieuses, enfin, paraissent d’autant plus passionnées et san-
glantes que leur objet est obscur.

2 E. Kant, Annonce de la prochaine conclusion d’un traité de paix


perpétuelle en philosophie, Œuvres philosophiques, III, p. 417.

Ŕ9Ŕ
Un débat sur les conditions de tout débat

Il est possible, en guise d’introduction, de présenter la phi-


losophie comme une sorte de débat adjacent et implicite sur les
conditions de ces différents débats. Si, au cours d’un débat sur
l’existence d’un phénomène physique, d’un théorème mathéma-
tique, d’un fait historique, les parties en viennent à une contro-
verse sur les méthodes scientifiques, la nature de l’observation,
de la démonstration mathématique ou de l’investigation histo-
rique, nous avons affaire, comme chacun en a souvent cons-
cience, à un débat philosophique naissant. De même, lorsque les
parties s’interrogent sur la validité des normes juridiques, poli-
tiques ou morales qui sont applicables à un cas particulier, on
voit surgir, à l’horizon, les débats philosophiques. Enfin, on se
souvient du rôle des querelles religieuses sur la liberté, la grâce
et le miracle dans le développement de la grande philosophie
classique, avec Descartes, Pascal, Leibniz, Hume.

En faisant ainsi de la philosophie un débat sur les condi-


tions de tout débat, nous renonçons sans doute à la définition
traditionnelle de la philosophia comme « recherche de la sa-
gesse », mais nous retrouvons peut-être certaines préoccupa-
tions des premiers philosophes grecs, et notamment d’Aristote,
qui a cherché dans ses ouvrages de logique Ŕ l’Organon Ŕ à dé-
finir, contre les sophistes et les argumentateurs, les conditions
du raisonnement valide sous toutes ses formes.

Quelques conséquences intéressantes découlent de cette


définition de la philosophie par le débat sur le débat. On com-
prend que la philosophie soit liée assez étroitement à la nais-
sance et la formation des sciences, mais qu’elle s’efface lorsque
la science, assurée de ses méthodes, peut se consacrer aux dé-
bats de fait, aux questions décidables. En attendant la prochaine
crise de méthode…

Ŕ 10 Ŕ
On comprend aussi pourquoi les débats philosophiques ne
cessent de renaître, au fur et à mesure que surgissent de nou-
veaux débats de fait, et pourquoi, en même temps, ils paraissent
toujours devoir être réglés par une philosophie nouvelle qui
établirait enfin les conditions d’un discours vrai. Toute grande
philosophie, en réalité, tente de dire ce qu’il est possible de dire
légitimement dans un débat : Aristote avec la logique du syllo-
gisme, Kant avec la critique de la métaphysique, Wittgenstein
avec sa théorie de la proposition.

On comprend enfin pourquoi la philosophie comme débat


s’inscrit dans une chronologie qui, sans se confondre avec le
cours des événements historiques, lui donne une durée propre.
Il existe dans la philosophie des dates importantes (un petit
nombre), des événements qui font que le débat n’est plus après
comme il était avant. Les œuvres de Descartes, de Hume et de
Kant ont constitué des tournants de ce genre.

Mais l’on voit tout de suite que le débat philosophique ne


se confond pas avec un dialogue ou un colloque réunissant,
comme un congrès scientifique, des personnes en chair ou en
os, qui échangeraient des idées dans un face à face sans mys-
tère. Le débat philosophique ne se déroule pas dans un parle-
ment distingué ; il passe par de multiples médiations qui lui
donnent une durée d’une qualité très particulière, caractérisée
par les malentendus, les traductions incertaines, les découvertes
tardives, le différé. Nous aurons l’occasion, quand nous parle-
rons de Heidegger ou de Wittgenstein, de voir à l’œuvre cette
longue durée du débat philosophique, ce rythme très lent, cette
opacité du langage qui fait obstacle à la compréhension.

Mais, dira-t-on, que peut être la philosophie contempo-


raine si l’on tient compte de cette durée ? « Contemporain »
veut dire, selon une des acceptions des dictionnaires, ce « qui
est du temps du lecteur ». Or, en matière de philosophie, que
peut signifier le « temps du lecteur » ? Ce ne peut être

Ŕ 11 Ŕ
l’équivalent de l’instant présent, du jour même, car on ne lit pas
des œuvres philosophiques comme on lit le journal ; il faut un
certain temps pour qu’un livre de philosophie acquière assez de
présence pour avoir des lecteurs, et plus longtemps encore pour
qu’il entre dans le débat philosophique. Nous en aurons un
exemple frappant avec l’œuvre de Frege. A cela s’ajoute le pro-
blème des traductions, qui, parce qu’elles impliquent bien sou-
vent une interprétation préalable de l’œuvre, viennent ou trop
tôt ou trop tard. Mal lues, elles n’assurent pas la présence de
l’auteur dans la langue étrangère d’accueil ; trop bien com-
prises, elles dénaturent sa pensée. Là encore, nous aurons des
exemples frappants avec Heidegger en français et Wittgenstein
en anglais. Ces malentendus, ces retards, ces incompréhensions
Ŕ si troublants à l’ère des communications presque instantanées
Ŕ nous conduisent à prendre « contemporain » dans son pre-
mier sens de « qui est du même temps que… ». Mais qui sont les
philosophes qui sont du même temps que les autres ? Comment
les définir sans les placer dans un même temps vide qui sera
celui de la chronologie extérieure, par exemple le découpage des
siècles ? Les philosophes contemporains, ce sont, d’abord, les
philosophes du XXe siècle. Le philosophe anglais Alfred Ayer a
pu écrire ainsi une fort intéressante histoire intitulée Philoso-
phy in the Twentieth Century3.

La tradition analytique

Ce regroupement se justifie parce que les philosophes qu’il


évoque sont pour la plupart engagés dans un même débat, qu’ils
ont, dans la tradition analytique, un air de famille. Mais la phi-
losophie contemporaine, pour le lecteur français, qui a sa

3 A. -J. Ayer, Philosophy in the Twentieth Century, 1982 ; cf.


également l’ouvrage fondamental de J. Passmore, A. Hundred Year of
Philosophy, et G. -J. Warnock, English Philosophy since 1900.

Ŕ 12 Ŕ
propre tradition, ne saurait se résumer à la seule philosophie
analytique. De fait, la philosophie contemporaine est, au-
jourd’hui encore, partagée en plusieurs courants Ŕ eux-mêmes
différenciés Ŕ qui ne se comprennent guère : d’un côté, la philo-
sophie analytique de langue anglaise, qui ne se réduit pas,
comme on le pense encore parfois en France, au positivisme
logique, mais en est issue ; de l’autre, une philosophie continen-
tale de langue allemande et française, qui se réfère à Nietzsche,
à Heidegger, à Freud. Pendant longtemps, ces deux courants
n’ont pas été contemporains en ce sens qu’ils sont restés étran-
gers l’un à l’autre, qu’ils n’ont pas été lus ensemble. On a pu voir
un exemple de cette incompréhension radicale lors d’un col-

loque sur la « philosophie analytique » qui a réuni, en 1962, à
l’abbaye de Royaumont des philosophes anglo-saxons de pre-
mier plan (Quine, Strawson, Austin, Ryle) et des représentants
tout aussi distingués de la phénoménologie et de la philosophie
française (Merleau-Ponty, Jean Wahl, etc.).

Cette période d’incompréhension radicale qui interdisait de


parler sérieusement d’une philosophie contemporaine, sauf à se
contenter d’une chronologie très extérieure, d’une simple juxta-
position, est peut-être heureusement en train de s’achever, en
partie parce que, nous le verrons, la philosophie analytique a
évolué et découvre qu’elle a elle-même une histoire… On voit
s’esquisser aujourd’hui des débats qui ne se déroulent pas seu-
lement au sein d’une seule tradition, dans une seule langue. Ces
échanges ont, naturellement, la durée et la qualité propres aux
débats philosophiques ; ils se caractérisent toujours par des re-
tards, un certain différé, des malentendus multiples, mais ils
existent.

Quel point de départ choisir pour présenter, dans ces con-


ditions, la philosophie contemporaine, la philosophie du XXe
siècle ? Si l’on s’enferme dans l’une des traditions qui sont res-


Les astérisques renvoient au glossaire en fin d’ouvrage.

Ŕ 13 Ŕ
tées si longtemps étrangères l’une à l’autre, on choisira un point
de départ, un terminus a quo différent. Il serait tentant, par
exemple, de choisir les premiers travaux de Russell et ceux de
Moore, dont la Réfutation de l’idéalisme de 1903 inaugure la
philosophie analytique4. Il serait tentant aussi, dans une autre
perspective, de prendre l’œuvre de Nietzsche comme premier
exemple de déconstruction de la métaphysique, de « généalo-
gie ». Mais le point de départ que je retiendrai sera l’œuvre de
Frege, parce qu’elle se situe, sinon à l’origine commune des
deux traditions, anglaise et allemande, du moins très près de ce
point imaginaire, comme on le verra. En outre, l’œuvre de Frege
est importante parce qu’elle redonne un nouvel élan à la logique
héritée d’Aristote grâce à l’invention d’un langage symbolique.
Or, j’ai indiqué à quel point la logique avait un rôle décisif, et
cela se comprend aisément, dans la philosophie conçue comme
débat sur les conditions du débat, et donc sur les façons
d’argumenter.

La critique du langage

Tout semble opposer G. Frege (texte 1) et F. Nietzsche


(texte 2) : l’œuvre du premier, aux marges de la philosophie, se
rapproche des mathématiques, alors que l’œuvre du second, aux
marges elle aussi, se rapproche de la littérature par les apho-
rismes, de la poésie et du mythe par la figure de Zarathoustra.
Cependant, si l’on tient compte de la postérité de chacun de ces
deux penseurs, on peut découvrir une étrange affinité : quel est
donc le point commun entre le courant qui part de Frege, avec
Wittgenstein, Carnap, Austin, Quine, et celui qui part de
Nietzsche et va du côté de Heidegger, Foucault, Derrida ? Mal-
gré des différences, très importantes, peut-être une préoccupa-

4 C. -E. Moore et la genèse de la philosophie analytique anglaise,


p. 65.

Ŕ 14 Ŕ
tion commune : la critique de la métaphysique comme « dis-
cours » et donc une critique du langage.

La philosophie classique (en trois noms : Descartes, Hume,


Kant) avait placé la question de la connaissance, c’est-à-dire la
relation entre la pensée et les choses, au centre de ses préoccu-
pations. Il semble qu’on assiste avec Frege et Nietzsche, et aussi
avec le philosophe américain C. -S. Peirce (texte 3), le fonda-
teur du pragmatisme5, à un texte 3 tournant (on a parlé de lin-
guistic turn) 6, qui met le problème du langage, de la significa-
tion, du sens, à la place de la question traditionnelle de la con-
naissance. La question du langage n’a jamais été absente de la
philosophie, en particulier chez les Grecs, mais elle prend une
importance toute particulière dans la philosophie contempo-
raine.

Mais cela ne suffit pas. La critique du langage peut avoir en


effet deux dimensions. Elle peut porter d’abord sur le langage
comme instrument de connaissance, dans les sciences, et cher-
cher à définir ses possibilités et ses limites, à montrer les er-
reurs et les illusions qu’il provoque. On rêvera alors d’une
langue pure, idéale, dont on cherchera le modèle dans la lo-

5 Il faut distinguer le pragmatisme* comme philosophie et la di-


mension pragmatique du langage.
La philosophie pragmatique est un courant spécifiquement améri-
cain qui trouve sa première formulation avec C.-S. Peirce, dans un texte
de 1878. Mais c'est seulement W. James qui, en 1898, puis en 1907 (dans
sa conférence « Le pragmatisme »), a interprété le pragmatisme comme
une théorie de la vérité et des croyances religieuses. On assiste aujour-
d'hui, avec R. Rorty, à une redécouverte du pragmatisme conçu comme
une philosophie sans absolu et une critique de la contemplation. La
pragmatique* est, elle, une des branches de l'étude des signes. Charles
W. Morris, sous l'influence de Peirce, a tracé les grandes lignes de la sé-
miotique comme théorie générale des signes.
6 R. Rorty, The Linguistic Turn : Récent Essays in Philosophical
Method, 1972. Cf. R. Rorty, Philosophy and the Mirror of Nature, p. 172.

Ŕ 15 Ŕ
gique, dans la physique, à moins qu’on ne se contente d’explorer
le fonctionnement déjà complexe du langage « ordinaire ».

La critique de la Culture

Le langage, cependant, ne sert pas seulement à la connais-


sance. C’est un instrument de communication sociale et dans
cette perspective, la critique du langage ne portera pas sur le
langage des sciences mais sur la dégradation du langage comme
signe d’une perversion des relations humaines, comme symp-
tôme d’un rapport de domination et d’oppression. Apparaît
alors le thème, si important à Vienne au début du siècle, de la
critique du langage comme Kulturkritik, comme critique de la
civilisation ou de la culture. Dans des perspectives différentes et
même contradictoires, Nietzsche, Adorno et l’École de Franc-
fort, Derrida, Foucault, Habermas, ont pratiqué et pratiquent
cette critique du langage comme instrument de communication
et aussi de domination sociale.

La question qui vient naturellement à l’esprit est la sui-


vante : comment faut-il concevoir la relation entre ces deux
types de critique du langage, quel rapport peut-il y avoir entre la
question du fonctionnement du langage dans la description
vraie du monde et celle de son rôle dans la communication so-
ciale ? Dans les limites très étroites qui sont les siennes, le pré-
sent livre tente de répondre à cette question.

Ŕ 16 Ŕ
1. Les débuts

La renaissance de la logique

L’œuvre de Frege offre un exemple particulièrement frap-


pant de cette durée propre qui caractérise la diffusion des no-
tions philosophiques et qui mêle inextricablement la compré-
hension et le malentendu, l’influence et la réfutation. La philo-
sophie contemporaine commence en effet, d’une certaine ma-
nière, en 1879, avec le livre de logique que publie dans
l’indifférence générale un professeur de mathématiques d’Iéna,
Gottlob Frege (1848-1925). Le Begriffsschrift Ŕ l’écriture des
idées, l’idéographie Ŕ indique clairement son intention dans son
sous-titre : « Une langue formulaire de la pensée pure sur le
modèle de la langue mathématique ». En fait, avec ce livre,
Frege renouvelle la logique qui n’avait guère bougé depuis Aris-
tote, malgré les avancées et les tentatives de Leibniz, Kant et
Boole7, et il jette les bases de la logique symbolique moderne.
Mais l’importance historique de l’œuvre de Frege n’a été que
tardivement reconnue. Son premier admirateur, Russell, lui
rend hommage dans ses Principles of Mathematics de 1903,
mais, par ses objections, ruine l’échafaudage de Frege. Corrigé
par Carnap et Wittgenstein, oublié et négligé, réhabilité par le
logicien Alonzo Church et défendu par Quine, Frege est encore
au cœur des débats actuels grâce, en particulier, aux travaux de
Michaël Dummett, le principal représentant, aujourd’hui, de la
philosophie analytique anglaise (qui est professeur de logique à
Oxford). On découvre actuellement que Frege pourrait bien

7 Le mathématicien anglais George Boole (1815-1864) a inventé un


système de logique symbolique (« l'algèbre de Boole ») qui est à la base
de l'informatique.

Ŕ 17 Ŕ
avoir été le Descartes de la philosophie contemporaine, celui à
partir duquel tout commence à nouveau.

Le Begriffsschrift propose une « idéographie », selon le


terme emprunté à Leibniz8, c’est-à-dire une langue symbolique
de l’enchaînement des idées, composée de signes écrits ayant
une définition stricte et univoque. Frege considère en effet que
les mathématiques, même dans la branche la plus ancienne,
celle qui traite des nombres entiers naturels, c’est-à-dire
l’arithmétique, ne présentent pas une rigueur suffisante. Or la
logique classique héritée des Grecs est incapable de remédier à
cette situation, car elle ne corrige pas assez les imperfections et
les équivoques des langues naturelles comme le grec ou le fran-
çais. Le problème de Frege est le suivant : comment analyser, et
surtout représenter, le raisonnement mathématique, la preuve
qui va de vérités évidentes, comme les axiomes, et de vérités
démontrées, comme les théorèmes, à d’autres vérités, sans re-
courir à l’intuition et aux trompeuses évidences du langage ?
Pour le résoudre, il invente un système de signes qui met en
évidence, de façon pour ainsi dire mécanique, par le jeu de
l’écriture, la structure de nos raisonnements.

Cette démarche présente trois aspects. Frege veut d’abord


donner un fondement plus assuré aux mathématiques en les
faisant reposer sur la logique, alors que Kant s’attachait à dis-
tinguer la logique des jugements synthétiques a priori qui sont
propres aux mathématiques. Kant privilégiait la géométrie, qui
semblait étroitement liée à la notion d’espace et donc aux
formes de l’intuition, tandis que Frege veut déduire
l’arithmétique de la logique. Le livre de 1879 ouvre donc la voie,
en purifiant la logique, à ce qu’on appelle le logicisme*, c’est-à-
dire le projet de déduire les principes mathématiques de la seule
logique. Frege entreprit cette grande œuvre dans les Lois fon-

8 Cf. R. Blanche, la Logique et son histoire, Armand Colin, 1970, p.


201.

Ŕ 18 Ŕ
damentales de l’arithmétique (Grundgesetze der Arithmetik),
publiées en deux volumes en 1893 et 1903. Mais le second vo-
lume était déjà sous presse, en juin 1902, lorsque Frege reçut de
Russell une lettre qui mettait en évidence une « antinomie »,
c’est-à-dire une contradiction dans le système qu’il avait mis sur
pied. Frege ajouta in extremis un appendice pour éviter la con-
tradiction, mais, dès 1906, il ne croyait plus à la solution propo-
sée. Il fut, en fait, si troublé par cette contradiction, écrit Rus-
sell, qu’il abandonna sa tentative de déduction de
l’arithmétique, à laquelle il avait jusque-là voué sa vie9. Il était
réservé à Russell et au mathématicien Whitehead (1861-1947)
de mener à bien cette entreprise logiciste dans les Principia ma-
thematica (1910-1913)10.

Mais cet échec de Frege ne remet pas en cause la validité


des critiques qu’il adresse aux langues naturelles. Celles-ci exer-
cent un empire extrême sur nos façons de classer, donc de rai-
sonner, et cette autorité vient de ce qu’elles sont parfaitement

9 B. Russell, Histoire de mes idées philosophiques, p. 95.


10 Il est difficile de donner une idée intuitive de cette antinomie qui
jeta Russell lui-même et Frege dans un trouble que le premier compare
au désarroi des mathématiciens pythagoriciens devant la découverte des
nombres incommensurables comme racine de 2 ou π [B. Russell, op. cit.,
p. 95]. Les classes ou ensembles peuvent être de deux types : les classes
qui s'incluent elles-mêmes comme membres, et celles qui ne s'incluent
pas elles-mêmes comme membres. Imaginons, par exemple, des cata-
logues qui dressent la liste des livres d'une bibliothèque. Le catalogue
d'une bibliothèque peut se mentionner lui-même comme livre ; le cata-
logue d'une autre bibliothèque peut ne pas se mentionner. Mais que se
passera-t-il si quelqu'un, dans un souci d'unification, veut dresser le cata-
logue des catalogues qui ne se mentionnent pas eux-mêmes (donc la
classe des classes qui ne sont pas membres d'elles-mêmes) ? Ce catalogue
doit-il se mentionner ? S'il se mentionne, il n'est pas un catalogue, qui ne
se mentionne pas, et n'a donc pas sa place ici. Mais, s'il ne se mentionne
pas, il doit être inscrit dans ce catalogue des catalogues... [R. Blanche, op.
cit., p. 320 ; B. Russell, op. cit., p. 94 ; O’Hear, What Philosophy is, p.
49 ; J. Passmore, op. cit., p. 222.]

Ŕ 19 Ŕ
adaptées à la description de l’expérience familière. La philoso-
phie qui veut argumenter dans la langue naturelle dispose en
fait, dit Frege, « d’un outil mal adapté à ses tâches dont la cons-
titution fut déterminée par des besoins tout à fait étrangers à la
philosophie »11. Bergson avait fait une remarque semblable
mais avait espéré pouvoir se fier à l’intuition12. Frege, lui, in-
vente une notation symbolique qui dissipe les équivoques du
langage ordinaire. Le verbe « est », par exemple, peut avoir trois
fonctions distinctes : il peut être la copule qui, dans la concep-
tion classique, relie le sujet au prédicat, comme dans « le chat
est noir » ; il peut exprimer une identité (« 4, c’est 2 plus 2 ») ; il
peut, enfin, servir à affirmer l’existence de quelque chose (« il
est des hommes qui… »). Frege a donc recours à trois symboli-
sations distinctes : le « est » de la copule disparaît, intégré dans
le prédicat qui, dans sa conception, est formé par « est noir » ;
l’identité est exprimée par le signes ; l’existence est mise en évi-
dence par la quantification (cf. p. 25) 13. C’est seulement, dira
Wittgenstein dans le Tractatus, en utilisant un langage de
signes qu’on peut échapper aux erreurs qui naissent de la confu-
sion entre les significations d’un même mot.

Le projet d’idéographie ne se définit pas seulement par


rapport aux mathématiques et aux langues naturelles ; il a aussi
une portée philosophique dans la mesure où Frege ne veut pas
rendre compte en termes subjectifs de la pensée, du raisonne-
ment, de la connaissance. Une pensée n’est pas à ses yeux un
contenu de la conscience ou le fruit d’un processus mental, in-
terne à l’esprit, qu’il appartiendrait à la psychologie de décrire.
Toute une tradition qui passe par Locke, Hume et J. -S. Mill a
considéré que la pensée devait être assimilée aux représenta-
tions de la conscience, aux « idées » qui forment la vie mentale

11 G. Frege, Écrits logiques et philosophiques, p. 226.


12 H. Bergson, la Pensée et le mouvant, Œuvres, P. U. F., 1970, p.
1320 sqq.
13 W. -V. -O. Quine, la Philosophie de la logique, 2.

Ŕ 20 Ŕ
et qui se combinent et s’associent selon des lois dont la psycho-
logie seule peut rendre compte. Frege, comme Husserl (voir p.
52), en partie sous son influence, rompt avec cette tradition
subjectiviste, au moment même, on peut le noter, où Nietzsche
la porte à son comble en réduisant toute vérité à une perspective
subjective et toute objectivité à un préjugé dont l’homme aurait
oublié l’origine. L’importance historique de Frege vient préci-
sément de ce qu’il refuse d’assimiler la pensée à un phénomène
historique et subjectif : il considère que « l’humanité possède un
trésor commun de pensées qui se transmet d’une génération à
l’autre »14. Ces pensées ont un caractère éternel, objectif et réel
qui les oppose aux simples représentations subjectives qui oc-
cupent ma conscience. Ce qu’on appelle le « réalisme* » de
Frege ne concerne donc pas la perception du monde extérieur ;
il revient à croire qu’il existe un monde de pensées ou de propo-
sitions qui sont indépendantes du flux de mes représentations
et que je découvre dans les sciences, les mathématiques, la phy-
sique, l’histoire. « Une proposition, dit-il, ne cesse pas plus
d’être vraie quand je n’y pense pas que le soleil n’est anéanti
quand je ferme les yeux. »15

La logique, pour Frege, ne se contente donc pas de mettre


en évidence la rigueur formelle de la preuve en indiquant les
conditions d’une déduction correcte (ce qu’Aristote avait com-
mencé à faire avec sa théorie du syllogisme). La logique, dit-il
dans ses Recherches logiques, a affaire avec le vrai comme la
physique traite de la chaleur ou de la pesanteur ; elle doit dé-
couvrir les lois de la connaissance vraie en étudiant les relations
des pensées vraies entre elles. Celles-ci sont indépendantes de
mes représentations, et d’autres hommes pourront les saisir
comme moi. Car voilà le terme juste : « saisir ». « Penser, dit-il,

14 G. Frege, op. cit., p. 156.


15 G. Frege, les Fondements de l’arithmétique, p. 119.

Ŕ 21 Ŕ
ce n’est pas produire des pensées mais les saisir (fassen). »16
Selon l’image de M. Dummett, les pensées ne sont pas dans
mon esprit, à l’intérieur de ma conscience, sinon à la manière
d’une balle de cricket dans la main qui la saisit.

On pourrait dire qu’avec Frege la philosophie se trouve


placée devant une alternative : ou bien les vérités scientifiques
sont des représentations liées à un sujet, à une société, à une
époque, et leur genèse peut faire l’objet d’une analyse psycholo-
gique et historique, d’une généalogie, pour reprendre le titre de
Nietzsche (Généalogie de la morale, 1887) ; ou bien elles ont
une valeur objective indépendante de l’histoire et des représen-
tations de celui qui les saisit, et elles échappent à la juridiction
de la psychologie pour devenir l’objet d’une logique renouvelée.
Cette alternative entre Nietzsche et Frege, si l’on veut une anti-
thèse facile, va dominer la philosophie contemporaine et expli-
quer Ŕ en partie seulement Ŕ l’opposition presque irréductible
entre un courant analytique qui s’inspire du mathématicien
d’Iéna et un mouvement de déconstruction (Heidegger, Derrida,
Deleuze, Foucault) qui, par des voies sans doute différentes,
revient sans cesse à l’auteur du Crépuscule des idoles.

Il ne saurait être question de présenter ici dans le détail la


logique de Frege. Mais il est indispensable de marquer en quoi
elle se distingue de la logique classique, et d’introduire quelques
notions qui, sous une forme ou une autre, ne cessent de revenir
dans la philosophie du XXe siècle.

Première distinction : Frege la formule pour la première


fois dans plusieurs articles de 1891-1892 (« Fonction et con-
cept », « Sens et référence », « Concept et objet ») 17. Elle con-
cerne les expressions en général, et d’abord les termes singu-

16 G. Frege, op. cit., p. 191. Cf. M. Dummett, « Frege », The Ency-


clopaedia of Philosophy, vol. 3, p. 225 sqq.
17 G. Frege, op. cit., pp. 80,102 et 127.

Ŕ 22 Ŕ
liers, comme « Voltaire », « l’Everest », « New York », qui sont
des noms propres, et comme « l’auteur de Candide », « le vain-
queur du Tour de France en 1957 », qui sont des descriptions
définies.

Une expression est un signe qui peut être envisagé de trois


façons. Il peut s’accompagner d’un ensemble de représentations
subjectives, d’impressions, de sentiments, de souvenirs. Proust
a écrit de belles pages sur ce halo d’associations qui entoure un
nom propre comme Parme… Mais l’expression a, indépendam-
ment de cela, un sens (en allemand, Sinn) qui a, lui, un carac-
tère objectif : tous ceux qui parlent une langue saisissent le sens
de l’expression * le vainqueur du Tour de France en 1957 » sans
savoir de qui il s’agit… En même temps le signe Ŕ c’est le troi-
sième aspect Ŕ désigne ou dénote, ou fait référence à un être
individuel, qui existe ou qui a vécu, à un objet bien concret.
C’est ce que Frege appelle la Bedeutung. Le terme allemand
prête à confusion, car on le traduit d’ordinaire par « significa-
tion ». Or, il faut bien voir que la Bedeutung de l’expression « le
vainqueur du Tour de France en 1957 », c’est l’individu en chair
et en os qui a gravi les cols. C’est pour cela qu’on a cherché
d’autres traductions pour la Bedeutung de Frege : référence,
dénotation, nominatum en anglais, etc.

Ce qui est intéressant dans ces distinctions, c’est la décou-


verte que le sens (Sinn), qui n’est pas quelque chose de mental,
ne se confond pas avec les représentations subjectives. En
même temps ce n’est pas l’objet (Bedeutung) lui-même. Le sens
peut être comparé à une photographie qui ne se confond pas
avec l’objet photographié et qui est pourtant dotée d’une cer-
taine permanence, dans la mesure où elle peut être perçue par
plusieurs personnes. En fait, le sens d’une expression, comme
une photographie, apporte une information, donne une con-
naissance, ouvre un point de vue. Frege montre clairement
comment le sens ne se confond pas avec la référence réelle de
l’expression. Une même montagne, par exemple, peut porter

Ŕ 23 Ŕ
deux noms différents ; c’est ainsi que l’Everest est aussi appelé
en Asie le Chomolungma. Si ces deux noms n’ont pas de sens
propre et ne servent qu’à désigner une même montagne, on ne
comprendra pas pourquoi la phrase « l’Everest est le Chomo-
lungma » apporte une information que ne donne pas la phrase
« l’Everest est l’Everest ». Comprendre une expression, dira
Frege, ne consiste pas seulement à comprendre de qui ou de
quoi l’on parle. Chaque expression que l’on comprend apporte
une certaine présentation de l’objet qu’elle désigne sans que
cette présentation se réduise à de fugitives visions subjectives.
Un même nombre, par exemple, peut être présenté par deux
expressions qui ont des sens différents, et il n’est pas indifférent
de saisir que « le nombre qui suit 10 » et « le cinquième nombre
premier » ont pour référence le même nombre, 11.

La distinction entre sens et référence ne s’applique pas seu-


lement aux expressions comme les noms propres et les descrip-
tions définies. Elle prend même toute sa portée lorsqu’elle sert à
décrire ce qui est pour Frege le niveau véritable de l’analyse lo-
gique, celui de la phrase authentique, de la phrase qui peut être
vraie ou fausse c’est-à-dire l’énoncé (Satz). Une phrase, pour
Frege, a un sens qui peut être saisi par plusieurs personnes -, ce
contenu objectif, Frege l’appelle la « pensée » (der Gedanke).
C’est ce qu’un logicien appellerait aujourd’hui la proposition.
Plusieurs phrases différentes peuvent exprimer la même pensée
ou proposition. Par exemple, « l’Everest culmine à 8880
mètres » et « la hauteur de l’Everest est de 8880 mètres » sont
deux phrases grammaticalement différentes mais qui expriment
une même « pensée ». Mais nous pouvons comprendre le sens
de la phrase avant de savoir si elle est vraie ou fausse. La phrase
aura donc, en plus de son sens, une référence qui sera sa valeur
de vérité, sa vérité ou sa fausseté. Frege a développé en fait une
théorie, évoquant le platonisme et rarement reprise par la suite,
selon laquelle toutes les phrases vraies ont la même référence, le
Vrai, ce qui revient à dire qu’elles ne désignent qu’une seule et

Ŕ 24 Ŕ
même réalité, qu’on pourrait concevoir comme le monde des
vérités.

C’est après avoir montré l’unité de la phrase que Frege peut


analyser ses composantes et donner ainsi de nouvelles bases à la
logique classique, qui restait attachée à la décomposition du
jugement en sujet et prédicat. On pensait traditionnellement
qu’une phrase susceptible d’être vraie ou fausse attribuait une
propriété (« mortel », « noir », « grand ») à un être, à une subs-
tance (« Socrate », « le chat »). Frege introduit dans la logique
de nouveaux termes empruntés aux mathématiques (argument
et fonction) qui la rendent plus souple et plus indépendante de
cette façon statique de concevoir la réalité. Prenons une phrase
comme « César conquit la Gaule ». On peut en dégager une
fonction « 3 ; conquit la Gaule » avec « César » comme argu-
ment. On peut aussi en extraire « César conquit x » avec « la
Gaule » comme argument, selon le point de vue choisi. On peut
enfin en tirer la fonction « x conquit y », fonction avec deux va-
riables (x et y), autrement dit avec deux places vides que l’on
doit remplir si l’on veut obtenir une phrase vraie ou fausse. Si
l’on remplace les variables x et y par les arguments désignés par
les noms « Bonaparte » et « l’Italie », on obtient une nouvelle
phrase vraie.

Mais Frege ne s’est pas seulement intéressé aux éléments


de la phrase vraie. Il a aussi étudié la façon dont les phrases
peuvent, grâce aux mots logiques comme « et », « ou », « non »,
« si…, alors », les connectifs, se combiner avec d’autres pour
former des phrases complexes, dont la vérité ou la fausseté est
fonction de la vérité ou de la fausseté des phrases élémentaires.
Ainsi, pour prendre un exemple classique, on dira que toute
phrase construite sur le modèle de la conjonction « p et g » est
vraie si, et seulement si, p et q sont tous les deux vrais, et fausse
dans les autres cas.

Ŕ 25 Ŕ
La « grammaire logique » qui est mise en place de cette fa-
çon est remarquablement simple. On peut dire, en suivant le
philosophe américain W. -V. -O. Quine18, qu’elle comprend :

1. des prédicats à une place (« marcher », « être jaune »), à


deux places (« conquérir », « aimer », « être plus grand que »),
à trois places (« être situé entre… et… »), selon le nombre de
variables qu’ils admettent ;

2. des variables x, y, z, qui jouent le rôle de pronoms dans


la mesure où elles désignent ou « dénotent » des choses ou des
êtres, de manière indéterminée ;

3. une construction Ŕ la prédication Ŕ qui consiste à asso-


cier une ou plusieurs variables à un prédicat pour former une
phrase ou proposition ouverte : « x marche », « x conquiert y »,
« x est situé entre y et z » ;

4. des constructions qui permettent de construire des


phrases à partir d’autres phrases, grâce aux connectifs comme la
négation (non…), la conjonction (… et…), la disjonction (…
ou…), l’implication (si…, alors…) ;

5. enfin la quantification (« il existe un x ») qui transforme


la phrase ouverte (« x est jaune ») en phrase disant qu’« il existe
quelque chose qui est jaune ». La quantification permet donc
d’affirmer qu’une chose au moins, dans la réalité, vérifie la pro-
position en question.

18 W. -V. -O. Quine, ta Philosophie de la logique, 2.

Ŕ 26 Ŕ
La théorie des descriptions

Ces notions, avec la notation symbolique que leur ont don-


née les Principia mathematica, sont devenues le bien commun
de la logique moderne. Mais, comme bien souvent dans la
longue histoire des relations entre la philosophie et la science,
les débats qui ont permis de les formuler n’ont pas cessé lors-
qu’elles sont devenues les bases d’une nouvelle discipline scien-
tifique. Ainsi, Russell, tout en reconnaissant l’importance des
distinctions opérées par Frege, lui reproche dès 1905, dans un
article célèbre publié dans la revue Minci (« On denoting »),
d’avoir trop facilement assimilé aux noms propres du langage
ordinaire (« Voltaire », « Washington », etc.) des expressions en
apparence équivalentes et qu’il appelle les « descriptions défi-
nies » (« l’auteur de Candide », « l’assassin de Kennedy », « le
vainqueur du Tour de France en 1957 ») 19. Dans le langage na-
turel qui n’utilise pas les symboles de la logique, ces expressions
jouent le rôle de noms propres dans la mesure où elles dési-
gnent ou « dénotent » un individu ou un seul. Mais elles le font
grâce à l’emploi d’un concept, ou, dans le langage de Frege,
d’une fonction (« être l’assassin de… », « être le vainqueur du
Tour de France… »). Or, Frege avait pris soin de distinguer très
soigneusement le concept, ou fonction exprimée par un prédi-
cat, et l’objet, ou argument désigné par un nom propre. Il avait
même fait grief à la logique classique de placer en position de
sujet dans le jugement des termes désignant des concepts. La
quantification avait servi à corriger cet usage. Une phrase
comme « Les mammifères ont le sang rouge » qui prend
« mammifères » comme sujet, devenait, une fois traduite dans
la notation symbolique, « si x est un mammifère, x a le sang
rouge ». Le nom propre et la description définie n’ont donc pas
la même structure : dans un cas, nous avons une expression

19 B. Russell, Logic and Knowledge, Londres, 1956. Cf. G. -J. War-


nock, English Philosophy since 1900, p. 25 ; B. Magee, Modem British
Philosophy, pp. 39 et 181 ; J. Passmore, op. cit., p. 228.

Ŕ 27 Ŕ
simple qui désigne un individu unique et peut sans ambiguïté
être remplacée par une variable ; dans l’autre, une expression
composée qui fait intervenir une fonction, laquelle a toujours
une certaine généralité.

Or, il est possible de montrer qu’une description définie ne


fonctionne pas comme un vrai nom. Imaginons une phrase
vraie comme « Bossuet veut savoir si Pascal est l’auteur des
Provinciales ». Si deux expressions désignent le même objet, il
doit être possible de remplacer dans une phrase la première de
ces expressions par la seconde, sans que la phrase cesse d’être
vraie. Remplaçons donc la description définie « l’auteur des
Provinciales » par le nom propre qui, supposons-nous, désigne
le même individu. Nous obtenons la phrase « Bossuet veut sa-
voir si Pascal est Pascal ». On perçoit intuitivement que, si la
première phrase peut être vraie (puisque les Provinciales ont
été publiées anonymement), la seconde a peu de chances d’être
vraie, car elle n’a même pas de sens.

Voici donc un de ces paradoxes ou puzzles logiques où Rus-


sell pensait trouver l’équivalent pour la logique des faits en phy-
sique. Il montre la contradiction à laquelle on s’expose si on
manipule sans précautions les descriptions définies. Le philo-
sophe autrichien Meinong (1853-1920) Ŕ un élève de Brentano
qui eut une certaine influence sur Russell Ŕ avait été conduit,
ainsi, à développer une étrange théorie des « objets ». Il avait
constaté qu’on pouvait former des jugements non dénués de
sens, et même parfois vrais, en plaçant en position de sujet des
termes qui désignent des objets inexistants, par exemple • le
monstre du Loch Ness n’existe pas ». En disant cette phrase, je
refuse l’existence au monstre du Loch Ness, mais, en même
temps, je lui accorde, puisque j’en parle, une certaine manière
d’être, une certaine subsistance non matérielle. Meinong est
donc obligé d’admettre, dans le cadre d’une psychologie plato-
nicienne, une multiplicité d’« objets » irréels qui ne demandent

Ŕ 28 Ŕ
qu’à proliférer (les montagnes d’or, les licornes, le Père Noël, le
cercle rond, etc.) au gré de l’imagination.

On voit sans doute ici clairement comment la solution de


Russell Ŕ la très fameuse théorie des descriptions, modèle in-
contesté de philosophie analytique* pendant presque cinquante
ans Ŕ répond à une préoccupation nominaliste : il s’agit d’éviter
la multiplication des objets au statut incertain, des entités inu-
tiles sans lien direct avec l’expérience sensible. Ce nomina-
lisme* repose sur une analyse de la langue ordinaire qui est
considérée comme un instrument commode dans son domaine,
mais peu exact. Une confiance excessive dans la forme gramma-
ticale apparente peut même empêcher de percevoir la forme
logique authentique de la phrase. La simplicité, bien souvent,
n’est qu’une apparence trompeuse lorsqu’elle n’est pas le pro-
duit de l’analyse. Ainsi la phrase « Le roi de France est chauve. »
peut-elle sembler construite sur le même modèle que, par
exemple, « Absalon est chauve », soit un sujet (« Absalon ») et
un prédicat (« être chauve »). Ces deux phrases sont fausses.
Mais si la contradictoire de la seconde peut être considérée
comme vraie (« Absalon n’est pas chauve ») puisqu’il meurt
pendu par les cheveux selon la Bible…, la contradictoire de la
première (« Le roi de France n’est pas chauve ») n’est pas vraie,
puisque, comme chacun sait, il n’y a pas, actuellement, de roi de
France. La solution de Russell revient à éliminer les descrip-
tions définies qui ne sont que des paraphrases commodes, mais
trompeuses, et à traduire les phrases où elles apparaissent en
mettant en évidence les variables et les prédicats. Ainsi, la
phrase • Le roi de France est chauve. » doit se développer en
trois phrases ou propositions :

1. il y a au moins une personne qui est roi de France,

2. il y a une seule personne qui est roi de France,

3. la personne qui est roi de France est chauve.

Ŕ 29 Ŕ
De cette façon, la description définie disparaît pour laisser
place à deux prédicats (« être roi de France » et « être chauve »)
qui entrent dans trois propositions distinctes, lesquelles préci-
sent en fait les conditions auxquelles la phrase initiale pourrait
être vraie.

Mais, comme je viens de l’indiquer en parlant d’empirisme


et de nominalisme, le souci de la grammaire logique, chez Rus-
sell, répond à des préoccupations épistémologiques que n’avait
pas Frege. Celui-ci défendait la logique contre les théories empi-
ristes de J. -S. Mill, tandis que Russell voit en elle un instru-
ment pour résoudre les problèmes philosophiques liées à la
théorie de la connaissance. L’analyse qui met en évidence la
forme logique et non grammaticale des phrases permet de dé-
terminer plus facilement les réalités individuelles qui existent
vraiment, dans le temps et l’espace, et de rejeter les entités abs-
traites auxquelles le langage ordinaire nous persuade aisément
d’attribuer une existence non empirique. Apparaît ainsi avec
Russell un thème positiviste qui sera largement développé par le
Cercle de Vienne, mais qui n’est pas, chez le philosophe anglais,
sans relations avec sa critique de la religion chrétienne, notam-
ment dans son Histoire de la philosophie occidentale (1946).

En fait, pour Russell, même les noms propres du langage


ordinaire ne sont pas ces symboles simples, désignant directe-
ment les individus, que l’analyse doit dégager grâce à la quanti-
fication. Ces noms ne sont en réalité que des descriptions défi-
nies abrégées et déguisées, des périphrases descriptives qu’il
faut également éliminer d’une langue bien construite. « Absa-
lon », par exemple, ne désigne un être réel, un individu, que par
l’intermédiaire d’une description définie. Dans la conception de
Russell, « Absalon » a pour sens « le fils de David, tué par
Joab », et, sans cette information, ne désigne rien. On perçoit
sans doute la conséquence de cette théorie : les vrais noms
propres, les noms propres logiques qui seront combinés à des

Ŕ 30 Ŕ
prédicats dans les phrases élémentaires, devront désigner uni-
quement ce dont nous avons une connaissance directe et immé-
diate, une familiarité (acquaintance), dira Russell. Ces noms
propres seront donc quelque chose comme les pronoms dé-
monstratifs « ceci » « cela », qui n’ont pas de sens par eux-
mêmes et ne servent qu’à désigner les choses individuelles dont
nous avons une expérience immédiate.

C’est dans les Problèmes de la philosophie publiés en 1912


Ŕ petit chef-d’œuvre d’introduction à la philosophie Ŕ que Rus-
sell oppose la connaissance par description, qui est dérivée et
indirecte, à la connaissance immédiate (knowledge by acquain-
tance) de la perception, qui seule peut nous convaincre de
l’existence des choses. Si la connaissance par description nous
permet d’aller au-delà des limites étroites de notre expérience
privée et nous permet de communiquer, nous devons garder la
tête froide et veiller à pouvoir retrouver les réalités particulières
dont nous avons une connaissance directe. Telle est la finalité
de l’analyse. Mais de quelles réalités avons-nous une connais-
sance par expérience20 ? Des données des sens ? Des lois lo-
giques ? Russell en dresse une liste qui ressemble à une table
des matières de la philosophie analytique tout entière : ce sont
les données des sens (sense-data) comme la couleur, la forme et
la dureté (mais pas les objets matériels, la chaise, la table,
l’arbre, que je ne connais que par description et construction) ;
ce sont les souvenirs du passé et les états mentaux, les pensées,
les sentiments, les désirs. En revanche, la connaissance par ex-
périence de mon propre moi est douteuse et celle des autres es-
prits (other minds), c’est-à-dire d’autrui, est impossible. Nous
avons également, dit Russell, une connaissance immédiate des
universaux, c’est-à-dire des qualités (blancheur, diversité), et
des relations spatiotemporelles ou logiques (« être à côté de… »,
« être plus grand que… »). Mais comme Russell distingue à
cette

20 B. Russell, Problems of Philosophy, pp. 40 et 63.

Ŕ 31 Ŕ
époque connaissance des choses et connaissance des véri-
tés, il est également amené à admettre une connaissance intui-
tive et immédiate de certaines vérités, dont les principes évi-
dents de la pensée21. Il s’inspire donc, dans son analyse des
sources de la connaissance, à la fois de l’empirisme* sceptique
de Hume (« n’existent que les choses dont nous avons une con-
naissance directe ») et du rationalisme de Leibniz (« il y a des
lois a priori de la pensée, des principes évidents ») : une syn-
thèse plus admirable que vraiment stable.

La théorie des descriptions Ŕ « paradigme » de la philoso-


phie analytique selon F. -P. Ramsey (1903-1930) Ŕ pose en fait
implicitement le problème épistémologique de la nature et du
rôle de l’expérience sensible, et conduit parallèlement à une in-
terrogation sur la nature des propositions logiques. Russell pré-
pare de cette façon la voie à l’empirisme logique (texte 4), tout
en développant une, et même plusieurs philosophies person-
nelles, dont on retrouvera les linéaments dans son Histoire de
mes idées philosophiques22. Mais c’est Wittgenstein qui fournit
la notion clé de tautologie pour désigner les propositions lo-
giques, notion sans laquelle le Cercle de Vienne n’eût sans doute
pas pu donner tant de force à son positivisme.

« Lors d’une soirée, raconte Russell, après une heure ou


deux de silence de mort, je lui dis : « Wittgenstein, est-ce à la
logique que vous pensez ou à vos péchés ? » « Aux deux », ré-
pondit-il, et il retomba dans le silence. »23

Né à Vienne en 1889, dans une riche famille juive, très mu-


sicienne Ŕ son frère Paul est le dédicataire du Concerto pour la

21 Idem.
22 B. Russell, Histoire de mes idées philosophiques, p. 260 sqq.
23 B. Russell, Portraits from Memory and Other Essays, Londres,
1956.

Ŕ 32 Ŕ
main gauche de Ravel Ŕ, Ludwig Wittgenstein fit d’abord des
études d’ingénieur à Berlin, puis à Manchester. Mais, grâce no-
tamment à la lecture des Principles of Mathematics de Russell,
il s’intéresse de plus en plus aux fondements des mathéma-
tiques et à la logique. En 1911, il rend visite à Frege à Iéna et, en
1912, va étudier la logique à Cambridge, sous la direction de
Russell. Pendant la guerre, Wittgenstein sert comme officier
dans l’armée autrichienne et commence à écrire les pensées qui
vont constituer la substance du Tractatus. Fait prisonnier en
novembre 1918 sur le front italien, il est libéré quelques mois
après l’armistice et, en 1919, rejoint Russell en Hollande. En-
semble, ils mettent au point la version définitive du Tractatus
qui est publié en 1921 en allemand dans les Annalen der Natur-
philosophie et, en 1922, dans une traduction anglaise. Wittgens-
tein se dit dans la préface persuadé que ce livre apporte la solu-
tion définitive des problèmes de la philosophie, lesquels nais-
sent, selon lui, d’une mauvaise compréhension de la logique du
langage humain. En conséquence de quoi, Wittgenstein aban-
donne la philosophie pendant dix ans pour devenir instituteur
en Basse-Autriche, jardinier dans un monastère, architecte
amateur, etc. Quand il recommence à s’intéresser à la philoso-
phie, il est amené à remettre en question certaines thèses fon-
damentales du Tractatus. Il y a donc, si l’on veut, deux philoso-
phies de Wittgenstein : celle de 1921, qui veut tracer des limites
à l’expression de la pensée, et celle, plus novatrice encore peut-
être, et tout aussi importante, des Investigations philoso-
phiques, publiées en 1953, deux ans après sa mort, et qui étu-
dient les emplois du langage ordinaire, dans leur diversité et
leurs limites. Wittgenstein est donc à l’origine de deux des cou-
rants les plus importants de la philosophie de ce siècle.

Le Tractatus logico-philosophicus est un mince volume


composé de brefs paragraphes numérotés de telle façon qu’on
puisse situer chacun d’eux dans les ramifications du raisonne-
ment. On y retrouve l’influence de l’idéographie de Frege. Le
titre et la disposition de l’ouvrage peuvent en outre faire songer

Ŕ 33 Ŕ
à la démarche déductive de Spinoza, au more geometrico. Mais
ce n’est qu’apparence. L’ordre n’est pas celui de la déduction ;
les thèses sur le monde sont placées avant celles sur le langage,
alors qu’elles en dépendent. En fait, le raisonnement qui a con-
duit à ces formules, les exemples qui les illustrent, les concep-
tions qu’elles expriment ou qu’elles rejettent, sont laissés dans
l’ombre. Aussi l’éclat solitaire de ces « pensées » sur la logique,
le langage et le monde, leur donne une autorité qui a frappé les
contemporains comme Frege, Moore et Russell. Le Tractatus
appelle le commentaire mais décourage le résumé24.

Je me contenterai de ne retenir qu’un aspect particulier de


la philosophie exposée dans le Tractatus •. la conception qui fait
de la proposition, de la phrase au sens de Frege, une image ou
un tableau (Bild) du monde. Le langage est constitué, selon
Wittgenstein, de propositions qui représentent le monde, en ce
sens qu’elles en donnent

une image. Mais un dessin, une photographie, une carte,


un plan de ville, un schéma de moteur et même une partition de
musique sont aussi des images du monde, et ces formes-là sont
peut-être plus faciles à analyser. Prenons l’exemple d’une carte :
la disposition des points qui désignent les villes me montre que
Nancy est à gauche de Lunéville et à droite de Toul. La présen-
tation de la carte, l’échelle, les symboles qui désignent les villes
peuvent varier selon les conventions retenues, mais la disposi-
tion spatiale des éléments de la carte, c’est-à-dire des noms,
correspond, si la carte est correcte, à la disposition des villes
dans la réalité. La réalité et sa représentation cartographique
ont donc en commun une certaine façon de mettre en place spa-
tialement des éléments. Cette forme commune à la carte et au
réel, cette structure identique, c’est ce que Wittgenstein appelle

24Cf. B. Magee, op. cit., p. 47 ; J. Passmore, op. cit., p. 353 sqq. ; A.


Kenny, Wittgenstein, p. 45 sqq. ; A. -J. Ayer, Philosophy in the XXth
Century, p. 108 sqq.

Ŕ 34 Ŕ
la « forme logique ». De la même façon, des notes de musique
écrites de gauche à droite sur la partition, les sillons des disques
et les sons qui se succèdent dans l’air ont en commun une
« forme logique ». Les propositions du langage ne sont qu’une
espèce, parmi d’autres, d’image du monde.

Comme Frege et Russell l’ont montré, les propositions


complexes du langage doivent faire l’objet d’une analyse qui,
grâce au symbolisme de la logique, les réduise à des proposi-
tions élémentaires. Mais chaque proposition élémentaire est à
son tour analysée comme la connexion de deux éléments, ce qui
revient à privilégier les prédicats à deux places. Une proposition
élémentaire comme « x rencontre y » est, en réalité, l’image ou
le tableau d’un fait possible, d’un état de choses (Sachverhalt)
qui existe ou n’existe pas. Le monde, tel qu’il est défini au tout
début du Tractatus, est donc l’ensemble des faits élémentaires,
des « états de choses » qui correspondent aux propositions élé-
mentaires. Ni les propositions ni les faits qui leur correspondent
ne sont pourtant à proprement parler « élémentaires » ; la cor-
respondance qu’il est possible d’établir entre elles et eux repose
même sur une commune façon d’agencer les éléments.

Pour Frege, les phrases, comme les noms, avaient à la fois


un sens et une référence. Pour Wittgenstein, la référence d’une
proposition est le fait qui lui correspond et la rend vraie ou
fausse. Mais on peut comprendre le sens d’une proposition
avant de savoir si elle est vraie ou fausse, donc sans connaître sa
référence. Une proposition authentique a, en fait, toujours deux
pôles, ou deux directions, dans la mesure où, par définition, elle
doit pouvoir être ou vraie ou fausse. La vérité ou la fausseté
d’une proposition dépend d’une comparaison avec le monde.
Mais cette comparaison ne sera possible que si les éléments de
la proposition sont combinés dans une connexion possible. Les
éléments de la proposition, par eux-mêmes, ne disent rien : je
peux prononcer les noms de « Toul », « Lunéville » et « Nan-
cy », mais je ne commence à dire quelque chose que lorsque je

Ŕ 35 Ŕ
combine ces éléments dans une relation possible qui a un sens,
avant même que je puisse vérifier dans le monde ou, si l’on pré-
fère, sur une carte, que « Nancy est entre Toul et Lunéville ».
Une proposition n’est vraie que si elle se réfère à un état de
choses réel, mais elle ne peut le faire que si elle a d’abord un
sens, si elle est l’image d’un état de choses possible, d’une com-
binaison possible des choses.

L’ancienne conception de la vérité comme adéquation de la


chose et de l’intellect (adaequatio rei et intellectus), tout en
étant préservée dans l’essentiel (la comparaison avec le monde),
subit une importante modification : une proposition ne peut
être vraie ou fausse que si elle a, antérieurement à toute compa-
raison, un sens qui lui est donné par sa forme logique. De la
même façon qu’un schéma peut représenter une position pos-
sible des pièces du jeu d’échecs ou une disposition des troupes
sur un champ de bataille, une proposition combine des élé-
ments (des noms qui peuvent être remplacés par des variables)
selon une structure qui correspond, ou non, à une combinaison
d’éléments Ŕ d’« objets », Ŕ dans le monde.

Une fois qu’il a défini la proposition comme une image de


la réalité, Wittgenstein peut présenter les propositions du lan-
gage qui ne représentent rien comme des pseudo-propositions.
Il montre ainsi que la logique (6.1 et suivants), les mathéma-
tiques (6.2 sqq.), les principes a priori des sciences de la nature
(6.3 sqq.), l’éthique (6.4 sqq.) et la philosophie (6.5) se compo-
sent de pseudo-propositions qui ne peuvent être ni vraies ni
fausses, et qui n’ont donc pas de sens.

Aux yeux de Wittgenstein, en effet, et très paradoxalement,


une proposition qui ne peut être fausse, une proposition qui est
toujours vraie, quel que soit l’état du monde, comme les propo-
sitions de la logique, n’est pas une proposition authentique.
Loin d’être une vérité a priori ou une loi de la pensée à laquelle
l’homme aurait accès en dehors de l’expérience, une proposition

Ŕ 36 Ŕ
de la logique n’est qu’une tautologie (du grec tauto legein, dire
la même chose). Elle dit toujours la même chose, ce qui revient
à affirmer qu’elle ne dit rien, en ce sens qu’elle n’apporte aucune
information au sujet du monde. Une tautologie comme « il pleut
ou il ne pleut pas » est vraie quel que soit l’état du ciel. Elle n’a
donc pas de sens. Mais cette formule surprenante ne doit pas
dissimuler le rôle que la logique joue chez Wittgenstein dans la
définition de ce que le langage peut dire. En fait, les proposi-
tions de la logique en tant que tautologies donnent la structure
du langage : elles déterminent ce qui peut être dit au sujet du
monde et donc déterminent, en fait, la structure de celui-ci.
Elles tracent l’univers des choses qui peuvent être dites et donc
des possibles (« il pleut », « il ne pleut pas »), univers dans le-
quel s’inscrivent les faits du monde, comme les règles des
échecs définissent les positions possibles des pièces et interdi-
sent, par exemple, d’imaginer la représentation d’une partie
d’échecs sans un roi. Elles sont, si l’on veut, évidentes dans la
mesure où elles montrent ce qu’elles sont, des tautologies, mais
Wittgenstein prend soin de souligner, contre Russell, que les
axiomes ne sont pas plus évidents que les autres propositions de
la logique et que la démonstration, loin d’être une preuve ap-
puyée sur des principes, ne sert qu’à mettre en lumière le carac-
tère tautologique de toutes les propositions de la logique.

Les pseudo-propositions tautologiques de la logique,


comme d’ailleurs celles des mathématiques, qui ne sont, dit
Wittgenstein, qu’« une méthode de logique » (Tractatus, 6.2),
n’ont pas, manifestement, le même statut que les pseudo-
propositions de l’éthique, de l’esthétique et de la philosophie,
qui reposent sur une confusion entre la forme grammaticale
ordinaire et la forme logique. Il est possible que Wittgenstein,
lecteur de Schopenhauer, de Tolstoï et des Évangiles, ait consi-
déré qu’en limitant ce qui pouvait se dire de sensé aux seules
propositions des sciences de la nature (6.521) et en imposant un
silence ascétique à la spéculation métaphysique, il préservait
dans sa pureté la quête du sens de la vie. Mais il est certain que

Ŕ 37 Ŕ
la célèbre invitation au silence qui clôt le Tractatus (« Ce dont
on ne peut parler, il faut le taire ») a pu être légitimement inter-
prétée, dans un esprit positiviste, comme la condamnation de la
métaphysique. Ce malentendu a permis, ou du moins favorisé le
développement de l’empirisme logique qui a trouvé avec la no-
tion de tautologie la clé d’un problème ancien. Mais, en même
temps, il a laissé ouverte la question du statut des propositions,
des phrases de la philosophie.

Wittgenstein définit la philosophie non comme une doc-


trine mais comme une « activité », qui a pour but la « clarifica-
tion logique de la pensée ». Elle doit « délimiter rigoureuse-
ment » des pensées qui sont, sans cela, « troubles et floues »
(4.112). Mais cette activité de clarification devrait, si les choses
se passent bien, n’avoir qu’un temps. Les propositions « éluci-
dantes » du Tractatus sont elles-mêmes vouées à la disparition,
puisque, quand on les comprend, on les reconnaît pour des non-
sens. La philosophie serait donc comparable à un acide qui au-
rait la propriété de faire apparaître les pseudo-propositions,
d’éliminer ces impuretés, et, finalement, de se dissoudre lui-
même, en ne laissant plus que le miroir poli des propositions
qui donnent une image du monde, le langage idéal des faits
qu’on énonce. Malgré tout son appareil de logique symbolique,
le Tractatus s’achève sur ce paradoxe : les propositions que
j’énonce sont des non-sens.

Mais quels sont ces mystérieux « objets » stables et simples


(2.00) qui forment la substance du monde (2.021) et qui se
combinent pour former des configurations changeantes et ins-
tables, les « états de choses » ? Il est probable que, dans l’esprit
de Wittgenstein, ces objets étaient déduits, comme une condi-
tion nécessaire, de l’existence des faits, des états de choses qui
rendent eux-mêmes vraies ou fausses les propositions. Ce sont
eux Ŕ les « objets » Ŕ qui assurent cette stabilité sans laquelle il
ne serait pas possible de dire quoi que ce soit du monde. Leur
existence est donc appelée par les sciences. Mais quelle peut

Ŕ 38 Ŕ
être leur nature ? Cette question a-t-elle un sens ? Si oui, faut-il
chercher la réponse du côté de la psychologie en prenant
comme objets primitifs les données sensibles, les couleurs, les
sons, etc., ou bien faut-il aller avec confiance du côté de la phy-
sique en prenant cette fois les choses matérielles ou les atomes
comme éléments ? Peu importe que l’une ou l’autre des hypo-
thèses ne réponde pas vraiment à ce que cherchait Wittgenstein
dont la démarche dans le Tractatus rappelle par certains as-
pects celle de Kant, puisqu’il cherche à élucider les conditions
de possibilité de la physique. Cette double perspective ouvrait la
voie à une interprétation empiriste du Tractatus, et c’est cela
qui est décisif.

Ŕ 39 Ŕ
2. Positivisme et phénoménologie

L’orientation de Russell et de Wittgenstein dans le Tracta-


tus a trouvé sa manifestation la plus achevée avec le Cercle de
Vienne et ce qu’on appelle, d’un terme légèrement plus large, le
positivisme logique25. Les thèses du positivisme logique sont au
cœur de la philosophie contemporaine, non parce qu’elles en
seraient la vérité, le dernier mot Ŕ la plupart des pensées impor-
tantes depuis la Seconde Guerre se présentent comme des cri-
tiques, à un degré ou un autre, du positivisme Ŕ, mais parce que
ces thèses, dans leur brutalité même, représentent une tentative
qu’il fallait avoir faite, une aventure nécessaire. L’échec du posi-
tivisme logique* en tant que mouvement n’a pas été vain ; c’est
l’exemple même de l’échec utile qui permet de montrer en quoi
une position séduisante est intenable. Ce courant est aussi né-
cessaire à la philosophie contemporaine que le scepticisme à la
philosophie classique, car il constitue un défi permanent lancé à
la confusion métaphysique et à la facilité rhétorique, au nom
même des exigences de la rationalité.

On désigne par Cercle de Vienne le petit groupe de philo-


sophes comme Friedrich Waismann, de physiciens, de mathé-
maticiens comme Hans Hahn et Kurt Gödel, d’économistes
comme Otto Neurath, qui se réunirent à partir de 1922 autour
de Moritz Schlick. Celui-ci venait d’être nommé professeur de
philosophie des sciences inductives à l’Université de Vienne,
après avoir travaillé avec le physicien Max Planck. R. Carnap,
qui avait, quant à lui, étudié à Iéna avec Frege, se joignit en
1926 à ce groupe dont il devint un des membres principaux. Le
Cercle, qui recueille l’héritage d’Ernst Mach (1838-1916), le fon-

25 Cf. A. Soulez, Manifeste du Cercle de Vienne (choix de textes) ;


A. -J. Ayer, op. cit., p. 121 sqq. ; J. Passmore, op. cit., p. 369.

Ŕ 40 Ŕ
dateur de l’« empirio-criticisme », et qui se reconnaît dans la
tradition empiriste anglaise reprise par Russell, veut défendre
une philosophie antimétaphysique, étroitement liée aux
sciences de la nature, à la logique et aux mathématiques. Mais,
sous l’impulsion notamment de Neurath, le Cercle se veut aussi
un mouvement militant, qui part en guerre contre l’idéalisme
dominant dans la pensée allemande de l’époque. En 1929, Car-
nap, Hahn et Neurath publient, en hommage à Schlick qui re-
vient de Stanford, un manifeste Ŕ la Conception scientifique du
monde Ŕ dans lequel on peut voir le Discours de la méthode de
l’empirisme moderne. Ce texte ouvre en tout cas une période
d’activité intense avec des congrès (Prague en 1929), des publi-
cations (la revue Erkenntnis à partir de 1930), des débats entre
scientifiques et philosophes. Mais le Cercle se désagrège assez
rapidement, à mesure que le mouvement s’internationalise :
Schlick est assassiné en 1936 ; Carnap, Feigl et Gödel émigrent
aux États-Unis ; Waismann se réfugie en Angleterre et Neurath
en Hollande, où il tente de mettre sur pied un Institute for the
Unity of Science. L’abandon de l’allemand pour l’anglais est dé-
jà un symbole.

Le congrès de Cambridge, en 1938, marque la fin du mou-


vement, mais témoigne de la diffusion de ses thèses dans le mi-
lieu anglo-saxon, sous le nom de « positivisme logique ». Cette
expression apparaît en 1931 dans un article de Blumberg et
Feigl : « Logical Positivism : a New Movement in European Phi-
losophy ».

Le dessein du Cercle de Vienne, clarifié grâce à la lecture


du Tractatus, est assez simple : il s’agit de rompre avec la méta-
physique Ŕ Carnap parle en 1931 de « dépassement (Ueberwin-
dung) radical de la métaphysique » Ŕ en montrant, par
l’« analyse logique » au sens de Russell et Frege, que le langage
de la tradition spéculative et des conceptions spontanées du
monde qui s’en inspirent est dépourvu de sens. Les proposi-
tions, les énoncés (Sätze) de la métaphysique, dit Carnap, ne

Ŕ 41 Ŕ
sont même pas faux comme peuvent l’être des légendes ; ils
n’ont pas de sens parce qu’ils ne peuvent faire l’objet d’une véri-
fication empirique. Waismann formule ainsi ce qu’on appelle le
principe de vérification* : « S’il n’existe aucun moyen pour dire
quand un énoncé est vrai, alors l’énoncé n’a pas de sens -, car le
sens d’un énoncé est la méthode de sa vérification. »26 Or, les
énoncés de la métaphysique, comme le montre Carnap en tirant
ses exemples du Qu’est-ce que la métaphysique ? de Heidegger,
publié en 1929, emploient des termes dépourvus de signification
comme « principe » ou « néant », ou violent les règles de la syn-
taxe logique, qui sont plus sévères, nous l’avons vu avec Russell,
que celles de la grammaire du langage naturel. Ces énoncés sont
donc de pseudo-énoncés (Scheinsätze).

Wittgenstein était parvenu à une conclusion semblable


dans le Tractatus (4.003), mais le livre s’achevait sur la recon-
naissance d’un « inexprimable » de nature « mystique » qui
pouvait seulement « se montrer ». L’étonnement devant
l’existence du monde dont parle encore Wittgenstein en 1930,
dans ses conversations avec Waismann27, pouvait même autori-
ser un rapprochement avec Heidegger ou, du moins, une com-
paraison. Tout cela disparaît avec le positivisme militant de
Carnap (texte 5), qui ne refuse pas, en revanche, de donner à la
philosophie une mission d’analyse et de clarification des con-
cepts de la science et du sens commun, avec, comme objectif, la
définition d’une méthode propre à l’ensemble de la science.

D’où vient, dira-t-on, la force de l’empirisme du Cercle de


Vienne ? Précisément d’une idée qu’il a reprise de Wittgenstein.
L’empirisme classique achoppait toujours sur le problème de
l’origine et de la validité des énoncés de la logique et des ma-

26 A. Soulez, op. cit., p. 55.


27 A. Soulez, op. cit., p. 233.

Ŕ 42 Ŕ
thématiques28. La solution de J. -S. Mill (1806-1873), qui con-
sistait à ne voir en eux que des généralisations empiriques, les
privait en fait de toute nécessité. Le Cercle de Vienne considère,
au contraire, que les énoncés logico-mathématiques sont diffé-
rents par nature des énoncés empiriques ; ce sont des tautolo-
gies qui sont vraies par définition et nécessaires par convention,
sans qu’il soit utile d’imaginer, comme Kant, des jugements syn-
thétiques a priori. Ce sont des énoncés analytiques, mais au
sens où la formule « Les célibataires ne sont pas mariés » est
analytique : ce sont des conventions de vocabulaire, impec-
cables de ce fait même, mais qui ne disent rien au sujet du
monde et ne donnent pas accès à un autre univers qui serait
celui des vérités éternelles. Les « objets » des mathématiques,
comme les nombres qui ont fait tant rêver les pythagoriciens et
les platoniciens, perdent toute espèce de réalité pour devenir un
système cohérent de formules synonymes soumises à des règles
explicites.

Quant aux autres énoncés, ceux qui ne sont ni des énoncés


empiriques, susceptibles d’être vrais ou faux, ni des tautologies,
ils ne sont que l’expression des sentiments de celui qui parle, la
traduction d’une préférence subjective en définitive irration-
nelle. Les jugements de valeur en esthétique et en morale ne
peuvent être fondés sur des énoncés empiriques car il n’est pas
possible de déduire une norme d’un fait, comme Hume, le pre-
mier, l’a clairement dit dans le Traité de la nature humaine29.

L’importance historique du Cercle de Vienne tient à


l’élégance de la solution qu’il apporte au problème classique de
l’empirisme*, et à l’emploi particulièrement sévère qu’il fait de
cette pierre de touche qu’est la vérification. Kant, bien sûr, avait

28 E. Kant, Critique de la raison pure, Œuvres philosophiques, I, p.


772.
29
D. Hume, Traité de la nature humaine, III, 1,1. Cf. A. MacIntyre,
Against the Self-Images of the Age, p. 109 sqq.

Ŕ 43 Ŕ
ouvert la voie lorsqu’il avait montré que la métaphysique ne
pouvait être une science de même nature que les mathéma-
tiques, mais il avait admis la métaphysique comme un usage
inévitable de la raison théorique, une disposition naturelle de
l’homme qui, de ce fait, est sans cesse tenté de se laisser entraî-
ner au-delà des limites de l’entendement. Avec Carnap et les
membres du Cercle de Vienne, cette relative indulgence n’est
plus de mise. Les succès de la science depuis le XVIIe siècle im-
posent aux philosophes une tâche : celle qui consiste à débar-
rasser le langage, et donc la pensée, des à-peu-près et des pseu-
do-énoncés qui peuvent faire croire que l’homme a une connais-
sance directe de l’essence des choses, des valeurs esthétiques ou
morales et des vérités universelles, sans être entravé par les li-
mites de l’expérience. Par son rejet radical des conforts de la
tradition métaphysique et des problèmes éternels de la philoso-
phie, le manifeste du Cercle de Vienne a un caractère véritable-
ment révolutionnaire. Il engage une œuvre collective de des-
truction et de construction, et le philosophe américain H. Put-
nam n’a pas tort de parler à ce propos d’« une architecture intel-
lectuelle futuriste »30. On est tenté, en tout cas, de rapprocher le
Carnap du Cercle de Vienne, dont l’œuvre maîtresse est intitulée
Der logische Aufbau der Welt (1928), c’est-à-dire la Construc-
tion logique du monde, et les maîtres de l’architecture moderne
comme Gropius, Le Corbusier, Mies van der Rohe. Le Cercle de
Vienne et le Bauhaus ont l’un et l’autre le goût de la clarté fonc-
tionnelle, le mépris des consolations de l’ornement et des
fausses évidences de la tradition, sans oublier l’idéal utopique
de la « Cité radieuse », du langage idéal et du bonheur par la
science. Wittgenstein, l’ingénieur-philosophe, dans la période
de silence qui suit la publication du Tractatus, n’a-t-il pas cons-
truit à Vienne une maison moderniste pour sa sœur31 ?

30 H. Putnam, Realism and Reason, p. 181.


31 S. Toulmin et A. Janik, Wittgenstein et la modernité, p. 177.

Ŕ 44 Ŕ
Mais le positivisme logique du Cercle de Vienne dut faire
face rapidement à plusieurs difficultés théoriques.

La première objection qui pouvait venir à l’esprit était la


suivante : le principe de vérification, qui n’admet que les énon-
cés empiriques, conduit à rejeter comme dépourvus de sens plu-
sieurs types d’énoncés que l’on retrouve pourtant dans le lan-
gage courant de la science, notamment les lois physiques, qui
sont universelles, les énoncés sur le passé, et les énoncés qui
portent sur les dispositions, c’est-à-dire sur les propriétés
comme « soluble », « cassant », « inflammable », qui ne peu-
vent être décrites qu’à l’aide d’un conditionnel (dans l’eau le
sucre se dissoudrait »).

Mais le principe de vérification lui-même, qui n’est ni un


énoncé empiriquement vérifiable ni un énoncé analytique, pose
un problème. Quelle est sa nature ? Ne serait-il qu’un pseudo-
énoncé comme les énoncés de la métaphysique ? Le dépasse-
ment de la métaphysique reposerait-il sur un principe lui-même
métaphysique ? La réponse du Cercle de Vienne revient à dire
que le principe est une recommandation, une simple proposi-
tion. Mais personne n’est obligé d’accepter une recommanda-
tion. Comment peut-on, dans ces conditions, prétendre « dé-
passer » la métaphysique ?

La troisième objection est plutôt une constatation : il était


paradoxal de vouloir défendre la valeur de la science et de la
raison contre les multiples formes d’irrationalisme qui occu-
paient le devant de la scène philosophique et politique en Au-
triche et en Allemagne à cette époque, en présentant une théorie
qui réduisait les jugements de valeur à l’« expression du senti-
ment de la vie ». Malgré ses préoccupations sociales, le Cercle
de Vienne défendait une forme excessivement étroite de la ra-
tionalité. Un livre comme Malaise dans la civilisation de Freud
(1929) ou la conférence que Husserl donna à Vienne en 1935, la

Ŕ 45 Ŕ
Crise de l’humanité européenne et la philosophie32 pouvaient
en définitive sembler apporter des éclairages plus intéressants,
l’un et l’autre cherchant l’origine de la crise de la rationalité et
de la civilisation occidentales dans une répression et un oubli du
« monde de la vie » (Lebenswelt), ou des « pulsions » (Triebe).

Se posait enfin une question, concernant la nature et les


bases de la vérification, qui allait jouer un rôle décisif dans
l’évolution des conceptions des membres du Cercle de Vienne,
en particulier de Carnap, et constituer sa principale querelle
interne.

Les incertitudes du Cercle de Vienne

Le Tractatus de Wittgenstein reposait sur l’idée d’une


comparaison entre les faits qui constituent le monde et les pro-
positions-tableaux. Les faits, on s’en souvient, étaient eux-
mêmes définis comme un agencement d’objets. Il était tentant
pour les empiristes du Cercle de Vienne de chercher dans les
données sensibles la base irréductible, élémentaire, de la
science. Tel est le sens de l’entreprise de Carnap dans la Cons-
truction logique du monde de 1928, qui affirme que tous les
énoncés portant sur des objets sont transformables et tradui-
sibles, sans perte de signification, ni modification de la valeur
de vérité, en énoncés composés de signes logiques et de signes
des données sensibles de base. Carnap rapporte ainsi les diffé-
rents types d’objets Ŕ notamment les pensées d’autrui (das
Fremdpsychische) et les objets physiques Ŕ aux objets de
l’expérience privée de chaque individu, c’est-à-dire à la multi-
plicité des données sensibles, selon une démarche qui rappelle

32 E. Husserl, la Crise des sciences européennes et la phénoméno-


logie transcendantale, p. 347 ; S. Freud, Malaise dans la civilisation,
Paris, P. U. F., 1971, p. 71.

Ŕ 46 Ŕ
Russell dans Notre connaissance du monde extérieur (Our
Knowledge of the External World, 1914). Il justifie le solipsisme
qui semble caractériser cette reconstruction Ŕ tout étant rappor-
té à l’expérience du sujet individuel Ŕ en le présentant comme
un choix purement méthodologique. Mais il est difficile de fon-
der l’objectivité scientifique sur les données sensibles propres à
l’individu et à lui seul (solus ipse) ; il est paradoxal d’asseoir les
vérités scientifiques sur des expériences qualitatives, éphé-
mères, fragmentaires et, en fait, incommunicables. Carnap se
résout donc à abandonner cette première position Ŕ le « phé-
noménalisme* » Ŕ et adopte un « physicalisme* » inspiré par
Neurath. Il ne tente plus de rapporter le langage qui décrit des
objets physiques (la table, l’arbre, etc.) à des données immé-
diates de la conscience. Le langage de la physique est d’emblée
considéré, et par principe, comme le langage universel de la
science, comme le seul langage qui permette aux hommes de
communiquer dans la clarté.

Carnap introduit à cette fin la notion d’énoncés protoco-


laires (Protokollsätze) ou énoncés d’observation du type « il y a
un cube rouge sur la table », qui ne sont plus vrais au sens où
les propositions élémentaires de Wittgenstein l’étaient, c’est-à-
dire par correspondance avec les faits, mais qui demeurent
« originaires », simples et purs. Ces énoncés servent de support
aux autres énoncés de la science, sans véritablement les fonder.
Cette conception que Carnap expose en 1932 dans la revue Er-
kenntnis passa déjà aux yeux de Moritz Schlick pour un regret-
table abandon du principe empiriste et une dangereuse altéra-
tion de la notion de vérité. Pourtant, Neurath va encore plus
loin que Carnap dans un article publié également en 1932 dans
Erkenntnis, sous le titre « Énoncés protocolaires », et dans le-
quel il défend une version radicale du physicalisme*. L’idée
d’une langue idéale construite à partir d’énoncés élémentaires
purs est une fiction métaphysique, écrit-il, dans la mesure où
notre langage ordinaire est truffé d’imprécisions, d’à-peu-près,
de termes non analysés (Ballungen) et où la langue physicaliste

Ŕ 47 Ŕ
savante se limite à certains domaines particuliers. On ne peut
parler de la science dans son ensemble, de la science « uni-
taire » ou unifiée, qu’en utilisant un jargon (slang) universel Ŕ
c’est le terme de Neurath Ŕ qui mêle langue triviale et langue
physicaliste. Les sciences ne peuvent, au demeurant, prendre
des énoncés protocolaires comme points de départ ; il n’y a pas
de tabula rasa, pas de table rase sur laquelle on pourrait ins-
crire les résultats de l’observation dans leur première pureté.
« Nous sommes, dit-il, en faisant une comparaison souvent re-
prise, tels des navigateurs obligés de reconstruire leur bateau en
haute mer, sans jamais pouvoir le démonter dans un dock et le
rebâtir à neuf avec de meilleures pièces. »33 Aussi la science, en
progressant, doit-elle s’accommoder des imperfections du lan-
gage ordinaire, dont elle ne peut faire abstraction.

L’empirisme sceptique d’Ayer

La position de Neurath consiste à définir la vérité non plus


comme une correspondance avec les faits, mais comme la cohé-
rence des énoncés scientifiques entre eux. Cette définition de la
vérité équivaut peu ou prou à un abandon de l’empirisme, puis-
qu’elle peut faire préférer la cohésion d’un système de croyances
au critère de l’expérience. Mais les thèses du Cercle de Vienne se
sont acclimatées à l’atmosphère philosophique anglaise grâce à
un philosophe qui se réclame explicitement de l’empirisme* et
critique l’idée de la vérité-cohérence. A. -J. Ayer (texte 6) n’a
que 26 ans lorsqu’il publie Langage, Vérité et logique (Lan-
guage, Truth and Logic) en 1936. Cet exposé du positivisme
logique* est remarquable, aujourd’hui encore, par l’ardeur de
l’attaque contre la métaphysique traditionnelle, qui rappelle le
Hume de la conclusion de l’Enquête sur l’entendement hu-

33 A. Soulez, op. cit., p. 223.

Ŕ 48 Ŕ
main34, comme par l’élégance légèrement ironique de
l’argumentation. Ayer reprend le principe de vérification (veri-
fiability) du Cercle de Vienne, en affirmant que les énoncés
(sentences) de la métaphysique, sur le monde des valeurs,
l’essence des choses ou Dieu, sont dépourvus de sens (sense-
less), pour ne pas dire absurdes (nonsensical), parce que ce ne
sont ni des énoncés analytiques ni des hypothèses au sujet du
monde, susceptibles d’être réfutés ou confirmés par des obser-
vations possibles. (Ayer corrige légèrement le principe de vérifi-
cation* pour ne pas rejeter les lois universelles qui ne sont ja-
mais complètement vérifiées, ni les énoncés sur le passé dont
nous n’avons pas eu une expérience directe.) Mais il donne sur-
tout à cette thèse une allure subtilement britannique35 en souli-
gnant l’origine grammaticale des erreurs de la métaphysique et
donc la nature linguistique de sa critique. La métaphysique doit
en fait sa naissance à une méconnaissance du fonctionnement
du langage36, de sorte que la vraie fonction de la philosophie
sera exclusivement critique et « thérapeutique » et consistera à
montrer les vrais critères qui sont employés pour déterminer la
vérité et la fausseté d’une proposition, à étudier « la façon dont
nous parlons des propriétés physiques des choses »37. Cette
tâche nouvelle pour la philosophie, c’est l’analyse, qu’il oppose
aux prétentions de la métaphysique et qui consiste, en
s’appuyant sur les croyances du sens commun, à * définir la
connaissance, classer les propositions et mettre en évidence
(display) la nature des choses matérielles »38.

Cette forme analytique de la philosophie, qui vise à dépas-


ser ou à éliminer la métaphysique dans un sens bien différent de

34 A. -J. Ayer, Langage, vérité et logique, p. 39.


35 J. Passmore, op. cit., p. 395.
36 A. -J. Ayer, op. cit., p. 57.
37 A. -J. Ayer, op. cit., pp. 62 et 74.
38 A. -J. Ayer, op. cit., p. 68.

Ŕ 49 Ŕ
celui que propose Heidegger (voir p. 64) dans les textes de la
même époque, se reconnaît cependant des ancêtres : Locke et
son Essai sur l’entendement humain, Hume et les empiristes
anglais en général. Comme Ayer le note lui-même dans sa Phi-
losophy in the XXth Century39, sa position dans la querelle
Schlick-Carnap-Neurath se rapproche du phénoménalisme*,
parce qu’il pense que tous les énoncés empiriques peuvent se
réduire, au bout du compte, à des énoncés sur les données sen-
sibles (sense-data), sur les sensations privées de chacun, à par-
tir desquelles se construisent les objets physiques ou matériels.
On traduira donc les énoncés qui portent sur les choses en
énoncés sur les données sensibles par une réduction linguis-
tique ou logique dont l’exemple le plus achevé est la théorie des
descriptions de Russell.

L’analyse peut en effet avoir deux sens40 : elle peut être


une sorte de « dissection » qui casse les objets en éléments plus
simples et qui considère le monde comme un agrégat de réalités
particulières (particulars), par exemple d’atomes. Mais cette
conception relève de la métaphysique dans la mesure où elle
affirme décrire la nature des choses sans qu’il soit possible de le
vérifier empiriquement. L’analyse authentique de la philosophie
anglaise sera donc, au contraire, une analyse « linguistique » et
non « factuelle », qui portera sur les définitions et leurs consé-
quences et non sur des questions de fait, sur la compatibilité des
énoncés et non sur les propriétés empiriques des objets. Sa
fonction essentielle consistera à dissiper les sophismes (falla-
cies) métaphysiques grâce à un examen attentif du fonctionne-
ment du langage, comme l’avaient suggéré Moore et Wittgens-
tein.

L’évolution rapide qui conduit le positivisme logique* vers


les deux théories divergentes du « physicalisme* » de Carnap et

39 A. -J. Ayer, Philosophy in the XXth Century, p. 138.


40 A. -J. Ayer, Langage, vérité et logique, p. 73.

Ŕ 50 Ŕ
Neurath, qui veulent décrire la vie psychique en termes objec-
tifs, et de l’empirisme* sceptique d’Ayer, qui demeure attaché
au langage des données sensibles, est assez frappante. On peut
l’interpréter comme l’apprentissage d’un certain renoncement.
On a, au départ, une quête presque cartésienne, comme l’a noté
H. Reichenbach41, la recherche d’un fondement absolu de la
connaissance. Mais, empirisme oblige, le Cercle espère trouver
ce socle de vérités dans les énoncés qui expriment des expé-
riences sensibles, les « constatations » de Schlick. Or, cette en-
treprise s’achève sur un échec relatif : le monde des données
sensibles, considérées indépendamment de toute thèse relative
à l’existence d’un sujet et d’un objet, est un monde privé. Com-
ment peut-on passer de ce monde de sensations au monde des
objets matériels dont il est question si spontanément dans le
langage ordinaire et dans la physique ? Va-t-on adopter, par
convention, le langage de la physique comme seul langage inter-
subjectif sensé, et repousser l’idée même d’un langage privé li-
mité aux seules sensations, comme les physicalistes ? Ou bien
va-t-on continuer à défendre le langage des données sensibles,
comme Ayer, mais en admettant qu’on peut se tromper dans les
énoncés de base eux-mêmes Ŕ même si nous avons les meil-
leures raisons de croire qu’ils sont vrais Ŕ, et donc en faisant
droit aux objections du scepticisme, comme l’a fait ultérieure-
ment Ayer dans ce qu’il considère son meilleur livre, le Pro-
blème de la connaissance (The Problem of Knowledge, 1956) ?
Avant d’examiner comment la philosophie analytique a tenté
d’aller au-delà du positivisme logique, il serait opportun de dé-
crire très sommairement l’autre tentative pour trouver, sur le
modèle cartésien, un fondement absolu à la connaissance, je
veux dire la phénoménologie issue de Husserl, qui est la vraie
rivale du positivisme logique.

41 H. Reichenbach, « Logistic Empiricism in Germany » (1936), cit.


dans J. Passmore, op. cit., p. 395.

Ŕ 51 Ŕ
Husserl et la phénoménologie

Edmund Husserl (1859-1938), le fondateur du mouve-


ment phénoménologique, (texte 7) était mathématicien de for-
mation, mais il se tourna vers la philosophie sous l’influence de
Franz Brentano (1838-1917). C’est sur les conseils du psycho-
logue autrichien qu’il écrivit son premier travail, la Philosophie
de l’arithmétique (1891), dans lequel il cherchait à expliquer, à
la manière de J. -S. Mill, les notions mathématiques à partir des
lois de la psychologie empirique, par exemple le nombre à partir
du processus de l’abstraction. Mais, en partie à cause des cri-
tiques que lui adressa Frege dans un compte rendu sévère de
son livre42, Husserl renonça à publier le second volume prévu et
abandonna la « méthode psychologique » qui ne rendait pas
justice, comme l’avait noté Frege, à l’objectivité des notions lo-
giques et mathématiques.

Les Recherches logiques qu’il publie en 1900-1901, après


dix ans de travail inlassable, portent témoignage de cette évolu-
tion, puisqu’elles s’ouvrent par une longue réfutation de la con-
ception psychologiste qui avait été la sienne. Husserl souligne,
notamment, que les sciences empiriques ne peuvent donner que
des généralités seulement probables (« tous les corbeaux sont
noirs »), tandis que les sciences idéales comme la logique et les
mathématiques (« disciplines sœurs ») donnent des proposi-
tions authentiquement universelles. La psychologie comme
science empirique ne peut formuler que des lois qui se fondent
sur l’induction et qui ne peuvent, de ce fait, qu’être probables.
Or, « rien ne semble plus évident que ce fait que les lois pure-
ment logiques dans leur ensemble sont valables a priori ». « Ce
n’est pas au moyen d’une induction, ajoute-t-il, mais d’une évi-
dence (Evidenz) apodictique [c’est-à-dire incontestable] qu’elles

42 G. Frege, Écrits logiques et philosophiques, p. 142.

Ŕ 52 Ŕ
trouvent leur fondement. »43 Cette réfutation du psychologisme
et du scepticisme qui en est la conséquence, est considérée par
Husserl comme une préparation à l’« idée d’une logique pure »
qui aurait pour tâche la détermination des catégories de la
science en général, indépendamment des contenus de connais-
sance particuliers. Alors que le positivisme logique* part des
sciences comme d’un modèle de connaissance vraie et laisse
dans l’ombre la fonction de la philosophie, vouée à une clarifica-
tion peut-être superflue, Husserl envisage une « division du tra-
vail » entre le mathématicien et le philosophe. Au premier, la
construction des théories conçues comme des « chefs-d’œuvre
techniques », des « machines » ; au second, l’élucidation de
l’essence de la théorie en général et des concepts qui la condi-
tionnent (« chose », « événement », « cause », « effet », « es-
pace », « temps », etc.). « L’ars inventiva [technique de décou-
verte] du spécialiste et la critique de la connaissance du philo-
sophe, écrit-il, sont des activités scientifiques complémentaires
qui, seules, permettent d’obtenir la pleine évidence intellec-
tuelle théorique s’étendant à toutes les relations d’essence »44.

Les six « recherches logiques » qui suivent ces prolégo-


mènes à la logique pure constituent un ensemble d’analyses qui
semblent répondre à des préoccupations semblables à celles qui
animent à la même époque Frege et Russell. Il s’agit toujours de
préserver l’objectivité de la signification contre les réductions
empiristes. Husserl distingue ainsi l’énoncé (Satz) comme évé-
nement singulier et physique que l’on pourrait enregistrer et ce
qu’il signifie. Deux énoncés distincts dans le temps, prononcés
par deux personnes différentes, peuvent avoir la même signifi-
cation, le même sens, dirait Frege, et aucune théorie empiriste
ne peut rendre compte de ce fait capital pour la naissance de la
science. (On pourrait peut-être chercher chez Carnap et Quine
une réponse à ce défi de Husserl.) L’expression animée d’un

43 E. Husserl, Recherches logiques, I, p. 69.


44 E. Husserl, Recherches logiques, I, p. 281.

Ŕ 53 Ŕ
sens, dit-il dans la première Recherche logique, « Expression et
signification », « vise toujours quelque chose et se rapporte, en
le visant, à quelque chose d’objectif »45.

Dans le même esprit, Husserl reprend dans la cinquième


recherche la notion d’intentionnalité pour décrire la conscience.
Cette notion avait été remise en honneur par le maître de Hus-
serl, Brentano, lequel voulait ainsi rompre avec la conception
associationniste héritée de Locke, qui réduisait la vie psychique
à des associations d’idées ou de représentations (Vorstellun-
gen). Brentano avait défini trois types d’actes psychiques, trois
« phénomènes » (avoir une représentation, juger, sentir) qui
avaient ceci en commun de comporter un contenu corrélatif, un
objet intentionnel distinct de la chose réelle, extra-mentale.
Ainsi, la conscience n’est plus définie à partir d’un ensemble de
facultés (imagination, etc.) ni en fonction seulement de la cons-
cience de soi ; la conscience, dans la description de Husserl, est
un ensemble de vécus (Erlebnisse) intentionnels qui visent un
objet ; elle se définit par des actes qui ont pour corrélats et vis-
à-vis (Gegenstand) différents objets visés. Percevoir, imaginer,
se souvenir, sont ainsi des actes de la conscience par laquelle
celle-ci se réfère à des objets.

Mais Husserl, dans les années qui suivent la publication


des Recherches logiques, va se détourner de cette attitude pla-
tonicienne, proche de celle de Meinong (voir p. 28), dont nous
avons parlé à propos de la théorie des descriptions de Russell, et
va traverser une période de doute, de découragement, de scepti-
cisme. La quête inlassable de l’évidence et de la clarté indiscu-
table conduit Husserl, de façon caractéristique, à sans cesse re-
commencer son entreprise sur de nouvelles bases. Natorp s’était
interrogé dans un article des Kantstudien de 1901 sur le lien
entre le monde des objets, essences, et le monde ordinaire. Se-

45 E. Husserl, « Expression et signification », Recherches logiques,


II, 1, p. 43.

Ŕ 54 Ŕ
lon le philosophe néo-kantien, Husserl était obligé d’adopter
une philosophie transcendantale inspirée de Kant46. Husserl
n’est pas insensible à ces objections. Comment, se demande-t-il,
le vécu intentionnel (Erlebnis) peut-il sortir de lui-même et at-
teindre l’objet ? Comment éviter que ne se creuse un hiatus
entre la visée et son terme ? Husserl va donc élargir son ambi-
tion au-delà de la logique pure et présenter la phénoménologie
transcendantale, notamment dans les conférences de 1907 sur
l’Idée de la phénoménologie, comme la vraie science, la mé-
thode universelle de description des actes de conscience et de
leurs objets. Alors que les Recherches logiques semblaient en-
core se limiter à une « psychologie descriptive », la phénoméno-
logie doit permettre enfin à la philosophie de devenir une
« science rigoureuse », selon les termes d’un article célèbre pu-
blié en 1910 dans la revue Logos. Husserl veut échapper à ce
scepticisme qui paraît être la conséquence obligée de toute pen-
sée qui fait dépendre la philosophie des vérités scientifiques (le
« naturalisme ») ou de l’évolution des idées dans l’histoire
(l’« historicisme » de Dilthey). Mais Husserl ne cherche pas une
issue du côté de la logique mathématique comme Frege et Rus-
sell. Il veut fonder l’objectivité et la certitude, non sur le calcul
symbolique, mais sur l’intentionnalité de la conscience et donc
sur le sujet qui pense et qui connaît. Ce faisant, il va se laisser
entraîner vers des positions de plus en plus idéalistes et cher-
cher, comme le Descartes des Méditations, un fondement abso-

46 Une philosophie de type transcendantal dont le modèle a été


donné par la Critique de la raison pure de Kant s'attache à dégager, en
partant de nos connaissances effectives des choses, les conditions de pos-
sibilité de ces connaissances et en particulier les conditions a priori,
c'est-à-dire indépendantes de l'expérience et antérieures à elle. Il ne s'agit
donc plus d'accroître le nombre de nos connaissances mais de les justifier
et de les fonder ŕ d'où l'aspect critique de toute démarche transcendan-
tale ŕ, notamment en les rapportant à un sujet connaissant pur qui ne se
contente pas de recevoir passivement les données de l'expérience sen-
sible, mais qui les organise selon des catégories a priori.

Ŕ 55 Ŕ
lu dans la relation entre le sujet qui pense et l’objet de sa pen-
sée.

Il est exclu de présenter ici la méthode phénoménologique


telle qu’elle est formulée dans les Idées directrices pour une
phénoménologie de 1913 (Ideen I). Disons simplement qu’elle
repose sur deux notions. Elle suppose tout d’abord ce que Hus-
serl appelle la réduction transcendantale ou épochê Ŕ terme
grec signifiant la suspension du jugement. Il s’agit de mettre par
la pensée entre parenthèses, hors circuit, les croyances sponta-
nées et naturelles concernant l’existence du monde, des choses,
des autres personnes et du moi, sur le modèle du doute carté-
sien. Cette expérience de pensée permet d’éliminer, sans les
nier, les différents objets naturels dont nous reconnaissons
spontanément l’existence : le monde naturel, les sciences, les
vérités de la logique et des mathématiques elles-mêmes. Que
reste-t-il ? Un résidu phénoménologique irréductible qu’il n’est
pas possible de mettre entre parenthèses, la conscience, mais la
conscience dégagée des thèses spontanées et « naïves », la cons-
cience pure ou transcendantale.

Mais cette réduction ne constitue que le préalable à une


analyse de la conscience elle-même qui doit, dans l’esprit de
Husserl, assurer la constitution de l’objectivité et redonner à la
conscience solitaire une ouverture sur le monde. En réfléchis-
sant sur elle-même la conscience découvre en effet qu’elle ren-
voie à un objet. Elle n’est pas composée uniquement de pensées,
ce que Descartes appelait les cogitationes. Elle renvoie de façon
nécessaire à autre chose qu’elle-même, à un corrélat stable.
Husserl introduit pour éclaircir cette structure les deux notions
de « noèse » et de « noème ». La noèse est la pensée qui vise
l’objet. Le noème est l’objet visé, le sens. L’étymologie de ces
deux termes est révélatrice, puisqu’ils viennent tous les deux du
grec nous, l’esprit.

Ŕ 56 Ŕ
A partir de cette analyse de la conscience, laquelle apparaît
comme essentiellement double (pensée et objet intentionnel),
Husserl peut procéder, par un mouvement de retour qui rap-
pelle encore une fois Descartes, à la « constitution », à la fonda-
tion des réalités mises initialement en suspens et qui se présen-
tent désormais non plus comme des choses, mais comme des •
sens » pour la conscience. Les objets des sciences et du monde
naturel retrouvent leur place, mais tels qu’ils sont pour la cons-
cience et non plus dans la naïveté de leur en-soi. L’objectivité
que Husserl s’attachait à décrire dans les Recherches logiques et
qui s’ouvrait à la logique pure ne risque-t-elle pas de se dis-
soudre dans l’idéalisme et de n’être plus que ce qui est donné à
la conscience ? La phénoménologie paraît, en fait, partagée
entre deux volontés : elle veut être la description d’un monde
d’essences pressenties par une intuition eidétique (de eidos,
essence en grec), et qui ne se confond pas avec le monde empi-
rique des faits. Mais elle est aussi une entreprise de fondation
qui cherche une « source première », originaire, dans le Moi pur
qui pense, dans l’« ego comme sujet de connaissances pos-
sibles »47.

On trouve ainsi dans les Méditations cartésiennes, confé-


rences d’introduction à la « phénoménologie transcendantale »
que Husserl donna à la Sorbonne en 1929, une véritable pro-
clamation de foi idéaliste : « L’épochê est la méthode universelle
et radicale par laquelle je me saisis comme moi pur, avec la vie
de conscience pure qui m’est propre, vie dans et par laquelle le
monde objectif tout entier existe pour moi, tel justement qu’il
existe pour moi. »48 Certes, la conscience qui est transcendance
renvoie nécessairement à autre chose qu’elle-même, à un corré-
lat : « L’être du monde, dit-il toujours dans les Méditations car-
tésiennes, est donc nécessairement "transcendant" à la cons-
cience, même dans l’évidence originaire, et y reste nécessaire-

47 E. Husserl, Méditations cartésiennes, p. 72.


48 E. Husserl, Méditations cartésiennes, p. 18.

Ŕ 57 Ŕ
ment transcendant. »49 Mais, ajoute-t-il, « toute transcendance
se constitue uniquement dans la vie de la conscience ».

Il est possible, à partir de ces textes, d’indiquer deux voies


possibles pour la phénoménologie. La première, qui sera celle
que Heidegger va emprunter dans Être et temps (Sein und Zeit),
consistera à reposer le problème en des termes nouveaux qui
échappent à cette corrélation contradictoire entre la conscience
et le monde, entre la conscience qui vise un monde et un monde
qui n’est en fait que le sens que la conscience lui donne. Pour
sortir de cette problématique du sujet et de l’objet que Husserl
reçoit peut-être trop facilement de la tradition, Heidegger va
chercher à retrouver la question du sens de l’être, non plus par
une quête vaine et sans cesse recommencée de l’évidence, de la
pure vision, mais par une déconstruction de la métaphysique
traditionnelle, avec l’espoir, peut-être, d’entendre cette fois la
parole de l’être, sous sa forme authentique.

L’autre voie possible est suggérée par Husserl lui-même


qui, dans la cinquième et dernière Méditation, se tourne vers
l’expérience d’autrui, et par Merleau-Ponty (texte 8). Il était fa-
cile en effet d’objecter à la phénoménologie transcendantale
qu’elle se réfugiait dans une forme raffinée de solipsisme qui
ramenait toute réalité à la conscience du Moi. Cette critique
pourrait se justifier si je ne percevais pas autour de moi les
autres Ŕ ce que la philosophie analytique appelle les autres es-
prits (other minds) Ŕ qui sont d’une certaine manière dans le
monde, en tant que choses, en tant que corps, mais que je per-
çois également comme des sujets qui perçoivent le monde, et
moi-même dans le monde, d’une façon qui ressemble à la per-
ception que je peux avoir d’eux. Ce fait de l’existence d’autrui
comme alter ego, comme autre moi, me donne accès à un
monde qui n’est plus celui de la seule expérience privée purifiée,
mais le monde « intersubjectif » qui existe pour chacun.

49 E. Husserl, Méditations cartésiennes, p. 52.

Ŕ 58 Ŕ
L’expérience d’autrui donne ainsi les assises d’une théorie
transcendantale du monde objectif. Par un renversement dont
nous montrerons plus tard l’importance, Husserl semble suggé-
rer que le modèle de l’objectivité n’est plus à chercher dans la
nature étudiée par la physique et dans le monde des sciences
empiriques, mais dans cette intersubjectivité qui met le Moi en
présence d’objets Ŕ des œuvres, des instruments, des textes, des
paroles, l’Esprit (Geist), Ŕ auxquels il procure un sens sans pou-
voir les réduire à sa seule expérience propre.

Ces indications ont trouvé leur expression la plus frappante


dans la conférence de 1937 connue sous le nom de Krisis, dans
laquelle Husserl retrace la genèse de la crise des sciences euro-
péennes et plaide pour une science de l’esprit qui ne succombe
pas à l’objectivisme naïf et au naturalisme et qui ne refoule pas,
comme le rationalisme classique, le monde de la vie (Leben-
welt) propre à la conscience50.

Est-il possible de tracer un parallèle entre la phénoméno-


logie* et le positivisme logique* ? L’un et l’autre mouvement se
présentent comme une entreprise collective : l’un se constitue
en Cercle, tandis que Husserl rassemble de nombreux disciples :
Jaspers, Scheler, le Tchèque Patočka, Heidegger, sans parler de
Sartre, Merleau-Ponty, A. de Waelhens… Dans les deux cas, la
philosophie doit rompre avec la démarche traditionnelle pour
faire œuvre scientifique. Husserl parle volontiers de « re-
cherche » (Forschung, Untersuchung) et publie un Jahrbuch,
une publication annuelle, qui rassemble les travaux du mouve-
ment. On a vu, de la même façon, le rôle de la revue Erkenntnis
dans l’évolution du Cercle de Vienne. Sur un plan plus profond,
on peut retrouver dans ces deux mouvements, qui ont en fait
l’un et l’autre Descartes comme lointain ancêtre, un même désir
de retrouver la pureté d’une vision originaire : dans un cas, les

50 E. Husserl, la Crise des sciences européennes et la phénoméno-


logie transcendantale, p. 196. Cf. Méditations cartésiennes, p. 102.

Ŕ 59 Ŕ
données sensibles qui servent de base à l’observation ; dans
l’autre, l’intuition des essences. Ces deux philosophies mettent
en outre au centre de leurs préoccupations l’objectivité de la
signification. Husserl défend l’objectivité de la signification lo-
gique et mathématique contre les prétentions de la psychologie,
avant de montrer comment elle se fonde sur la subjectivité
constituante de la conscience pure. Chez Carnap et les autres, le
sens est soigneusement distingué du non-sens grâce au principe
de la vérification empirique, mathématiques et logique n’étant
que des formules analytiques, des expressions linguistiques. Le
Cercle de Vienne sépare donc, ou tente de séparer, comme le
montre Neurath, les deux sphères de la perception et du lan-
gage, de la présence et de la convention.

Mais le phénoménalisme initial de Carnap, on l’a vu, dé-


bouche sur le solipsisme : les données sensibles sont toujours
les données incommunicables de quelqu’un et il y a quelque pa-
radoxe à fonder l’objectivité de la science sur une expérience
aussi privée. Le physicalisme* de Neurath, qui vise à décrire la
vie psychique en termes physiques, par des comportements ou
des états du cerveau, résout la contradiction, mais au prix de
l’intentionnalité. Est-il même possible de vraiment décrire le
comportement, en particulier le comportement verbal, sans
l’intentionnalité et sans l’hypothèse d’une vie de la conscience ?

Husserl, quant à lui, réduit la sphère des choses que je ren-


contre dans le monde à des significations qui tirent leur sens du
Moi, avec le danger Ŕ inverse Ŕ de l’idéalisme et du solipsisme.
Husserl, il est vrai, redécouvre dans la Krisis le « monde de la
vie » qui caractérise la conscience, et l’existence de l’esprit
(Geist) avec les décisions éthiques qu’elle implique, comme la
notion de responsabilité, alors que le positivisme logique paraît
incapable de mener à bien sa tâche dans ses aspects sociaux,
politiques et éthiques. Car voilà bien la ligne de partage : le
Cercle de Vienne réduit la rationalité à la rationalité existante de
la science, en particulier de la physique, alors que Husserl tente

Ŕ 60 Ŕ
de penser un autre rationalisme qui ne serait pas fondé sur le
refoulement de la vie de la conscience, telle qu’elle se manifeste
dans l’intersubjectivité et ses œuvres.

Contre la notion d’esprit

On prendra mieux conscience de l’écart qui peut séparer la


philosophie analytique et la phénoménologie en lisant l’œuvre
maîtresse de Gilbert Ryle, la Notion d’esprit (The Concept
ofMind), qui constitue un maillon essentiel entre le positivisme
logique et la « philosophie du langage ordinaire » (texte 10).
Ryle (1900-1976) est un homme d’Oxford où il fit ses études et
enseigna, comme lecturer de 1924 à la guerre, puis comme Pro-
fessor de 1945 à 1968. Rédacteur en chef de la revue Mind, un
poste où il avait succédé à Moore, Ryle a occupé une place
d’autant plus importante dans la philosophie anglaise qu’il a
pris connaissance des travaux de la phénoménologie : on lui
doit un compte rendu d’Être et temps de Heidegger en 1928 et
un article sur Brentano et Husserl en 193251. Mais cette ouver-
ture à la philosophie continentale n’exclut pas une critique ex-
trêmement vigoureuse, comme le virent bien les représentants
du mouvement phénoménologique lors du colloque de Royau-
mont en 196252.

Un article célèbre sur les « expressions systématiquement


trompeuses (misleading) » publié en 193253 Ŕ l’exposé clas-
sique de la philosophie analytique Ŕ permet de mieux com-
prendre cette démarche qui trouve dans la théorie des descrip-
tions de Russell, mais aussi dans la critique de l’argument onto-

51 G. Ryle, Collected Papers, I, pp. 167 et 197.


52 La philosophie analytique, p. 65.
53 G. Ryle, Collected Papers, II, p. 39 sqq.

Ŕ 61 Ŕ
logique par Kant54, l’exemple de la bonne méthode qui dissipe
les illusions relatives à l’existence des objets grâce à une para-
phrase plus correcte des expressions.

Avant de savoir si un énoncé (statement) est vrai ou faux,


c’est-à-dire s’il rapporte ou non un fait, nous devons le com-
prendre, et donc savoir ce qui le vérifierait s’il était vrai. Or, cer-
tains énoncés à l’indicatif, sans être dépourvus de sens, ni même
faux, peuvent être trompeurs. Certes, ils fonctionnent correcte-
ment dans le langage de la communication ordinaire et celui qui
les utilise dans ce contexte sait ce qu’il veut dire. Mais, dans une
analyse philosophique, ils peuvent faire croire à l’existence
d’objets irréels, non empiriques, à des réalités mentales no-
tamment. Il convient donc de se méfier des apparences gram-
maticales. Le sujet grammatical d’une phrase peut n’être pas un
vrai « sujet » du point de vue logique, c’est-à-dire un terme qui
désigne un être individuel, et n’être qu’un prédicat caché55. La
syntaxe du langage ordinaire remplit sa fonction de communi-
cation, mais ne donne pas d’indications fiables sur la forme lo-
gique des énoncés. On aura reconnu la leçon de Wittgenstein et
de Russell. Ainsi, « les licornes n’existent pas » peut faire croire
à l’existence paradoxale d’un objet mental (les licornes) qui au-
rait la propriété paradoxale de ne pas exister. De même, « le
vice est toujours puni » est un énoncé trompeur qui contient en
fait deux prédicats (« être vicieux » et « être puni ») et qui serait
plus logiquement exprimé par « personne n’est à la fois vicieux
et impuni ».

Cette démarche montre comment l’on peut éliminer du


langage les expressions trompeuses au sens large (mots, des-
criptions, énoncés), c’est-à-dire les expressions qui peuvent

54 E. Kant, Critique de la raison pure, Œuvres philosophiques, I, p.


1210.
55
G. Ryle « Systematically Mislea-ding Expressions », Collected
Papers, II, p. 45.

Ŕ 62 Ŕ
faire croire à l’existence d’« objets » ou d’« essences » distincts
des êtres individuels admis par le sens commun. Elle est à
l’origine de ce grand livre qu’est la Notion d’esprit (1949).

Dans cet ouvrage, Ryle lance une attaque en profondeur


contre la conception « cartésienne » des rapports entre l’esprit
et le corps et notamment contre le « fantôme dans la machine »
(ghost in the machine), c’est-à-dire le mythe de la vie mentale
intérieure. Il s’en prend au trésor commun de la tradition carté-
sienne et de la phénoménologie, celui d’une res cogitans diffé-
rente du monde empirique, d’un ensemble d’images, de proces-
sus, d’événements mentaux distincts des comportements pu-
blics et observables. Au cours d’une analyse d’une extraordi-
naire richesse, qui est à elle seule une leçon de méthode, Ryle
montre qu’il est possible de se passer du langage de la vie men-
tale et de traduire le discours sur le minci (esprit) en termes de
behavior (comportement). Au terme de cette entreprise hardie,
qui vise moins à défendre une thèse matérialiste au sujet de
l’esprit, comme le fera plus tard le philosophe australien Arm-
strong, qu’à éliminer un type de langage métaphorique, toute la
vie mentale Ŕ la conscience comme intentionnalité de Husserl Ŕ
se réduit à des capacités, des facultés, des possibilités, des sa-
voir-faire. Qu’est-ce que l’intelligence ? De mystérieux proces-
sus qui se dérouleraient « dans la tête » ou dans l’esprit avant
que l’élève ne trouve la solution du problème ? Ryle montre
qu’on peut faire l’économie de ce double du corps en considé-
rant cette « faculté » simplement comme un savoir-faire obser-
vable, qui est une disposition56 du comportement comme savoir
nager. Tout le reste est métaphore inutile.

Ryle, de façon assez ambiguë, en définitive, fait confiance


au langage ordinaire qui est heureusement exempt de philoso-
phical nonsense, mais il souhaite aussi améliorer son expression

56 G. Ryle, la Notion d’esprit, p. 25 sqq. ; Collected Papers, II, p.


212 sqq.

Ŕ 63 Ŕ
spontanée par des reformulations qui évitent un certain nombre
de chausse-trappes. En fait, le sens commun laissé à lui-même,
comme la philosophie qui se prétend d’une qualité supérieure,
sont l’un et l’autre victimes de généralisations et de fabrications
irréfléchies. Il importe donc de trouver la forme d’expression la
moins trompeuse, c’est-à-dire celle qui met le mieux en évi-
dence la forme logique de l’état de fait, ce qui suppose une claire
détermination des êtres auxquels il est fait référence. Ryle veut
mettre fin à la multiplication inutile des objets et des entités
bizarres qui n’existent pas dans le monde de l’expérience empi-
rique, mais qui mènent, grâce au langage, une vie fantomatique.
Ryle est ainsi un lointain descendant de Guillaume d’Occam, le
moine franciscain du XIVe siècle qui avait le premier, à Oxford
déjà, formulé le principe de parcimonie, appelé le « rasoir
d’Occam », selon lequel il faut éviter de multiplier les êtres, les
entités, sans nécessité. Si l’on suit Ryle, les « concepts », les
« idées », comme les formes substantielles de jadis, retournent
à leur néant. Ne restent plus que les êtres individuels obser-
vables, les personnes, les choses, les êtres vivants.

C’est donc avec la plus grande lucidité que Ryle fait porter
sa critique de la phénoménologie* sur les thèses de l’objet inten-
tionnel et de l’évidence propre à l’introspection comme percep-
tion immanente des vécus de la conscience. Comme il dit à
Royaumont, devant Merleau-Ponty et Jean Wahl : « Le rêve
platonicien d’une science descriptive des essences est
ti57 ».

Heidegger : les malentendus

Comme Carnap et Ayer, M. Heidegger (texte 11) veut « dé-


passer » la métaphysique et, comme Ryle, il veut corriger la

57 La Philosophie analytique, p. 75.

Ŕ 64 Ŕ
phénoménologie husserlienne en la débarrassant de ses mythes
cartésiens et platoniciens. Mais ce rapprochement est très su-
perficiel, et l’on peut dire qu’à certains égards Heidegger nous
place devant une alternative. Ou bien sa pensée est l’ultime ex-
pression d’une métaphysique creuse, purement verbale, comme
le pensent encore bon nombre de philosophes d’inspiration ana-
lytique, ou bien elle tente vraiment de nous dire quelque chose,
qui est présent, mais implicitement, négativement, en creux,
dans les métamorphoses de la philosophie analytique. Certaines
tentatives aujourd’hui, du côté de l’herméneutique* (de herme-
neuein, « interpréter »), comme celle de Paul Ricœur, ou sous le
signe du pragmatisme, suggèrent que l’abîme entre le courant
analytique de langue anglaise et le courant de la philosophie
« continentale » de langue allemande et française, sans être
comblé, cesse d’être infranchissable58. Mais nous sommes en-
core loin d’avoir pris l’exacte mesure de la pensée terriblement
controversée de l’auteur de Sein und Zeit.

Ces controverses viennent en partie de ce que Heidegger


est le philosophe ou le penseur du malentendu, et non pas du
malentendu comme une simple et contingente perturbation de
la communication, comme un accident de la bonne entente,
mais du malentendu comme destin de toute pensée.

Malentendu tout d’abord dans les relations avec la phéno-


ménologie. Heidegger lui-même a indiqué l’importance qu’eut
pour lui vers 1910 la lecture des Recherches logiques de Hus-
serl ; sa première thèse (Dissertation) sous la direction du néo-
kantien Rickert est une critique de la doctrine psychologisante
du jugement (en 1913) et le grand livre de 1927, Sein und Zeit,
porte une dédicace à Husserl, auquel Heidegger succède à Fri-
bourg en 1928. Pourtant, Sein und Zeit indique clairement que
la phénoménologie, pour Heidegger, est d’abord une « possibili-

58 P. Ricœur, Du texte à l’action, p. 183 ; R. Rorty, « Overcoming


the Tradition », Conséquences of Pragmatism, p. 37.

Ŕ 65 Ŕ
té » qui reste à exploiter, et non une forme scientifique
d’investigation philosophique. Certes les Recherches logiques
constituent une « percée » mais, comme il le dit dans un petit
texte extrêmement éclairant, Mon chemin et la phénoménologie
(Mein Weg in die Phänomenologie), au lieu de constituer un
vrai commencement de la philosophie, elles ne font que retrou-
ver, confusément et contradictoirement, le trait fondamental de
la pensée grecque59. Loin de suivre Husserl dans la voie qui
mène à la phénoménologie transcendantale et à l’idéalisme*,
Heidegger reproche aux Recherches logiques de ne pas
s’arracher assez à la psychologie, de s’enfermer dans la descrip-
tion des « actes de conscience » au lieu de conduire vers leur
véritable thème, le sens de l’être. « Ontologie et phénoménolo-
gie, écrit-il dans Sein und Zeit, caractérisent la philosophie elle-
même quant à son objet et sa façon d’en traiter. »60

Autre malentendu, celui qui a accompagné la façon dont


Heidegger fut d’abord considéré en France, dans le contexte
d’un existentialisme* qu’il ne faut surtout pas limiter à l’Être et
le Néant de Sartre et qui rassemble plusieurs courants
d’inspiration spiritualiste (G. Marcel, K. Jaspers), unis par un
même intérêt pour l’œuvre de Kierkegaard, redécouverte grâce
aux Études kierkegaardiennes (1938) de Jean Wahl.
L’interprétation existentialiste de Heidegger n’était pas une
simple erreur de lecture et pouvait s’autoriser des pages de Sein
und Zeit qui font référence au philosophe danois, à saint Augus-
tin et aux thèmes de l’angoisse, du souci, de la mort. Mais il ne
s’agissait pas moins d’un malentendu, qui n’avait pas perçu le
caractère très particulier des préoccupations ontologiques de
Heidegger, lequel cherche à briser la domination de la philoso-
phie du sujet, au point de désigner l’être humain par le terme

59 M. Heidegger, Zur Sache des Denkens, p. 87. Questions, IV, p.


165.
60 M. Heidegger, Sein und Zeit, § 7, p. 38.

Ŕ 66 Ŕ
sans doute intraduisible de Dasein, « être-là »61. Il fallut at-
tendre la Lettre sur l’humanisme adressée à Jean Beaufret en
1946 Ŕ un texte capital pour comprendre l’évolution de Heideg-
ger Ŕ pour que ce nouvel et inévitable malentendu fût en partie
dissipé.

Mais il avait été relégué au second plan par un autre ma-


lentendu, beaucoup plus grave, concernant l’attitude de Hei-
degger au moment des débuts du nazisme. En 1933, Heidegger
accepta de devenir recteur de l’Université de Fribourg et tint en
cette qualité un discours connu sous le nom de Discours du Rec-
torat (mai 1933) dans lequel il défend l’autonomie de
l’Université dans des termes ambigus. Est-ce une allégeance de
fond, appelée par toute sa pensée, aux principes du « renou-
veau » nazi ? Ou bien est-ce, au milieu de quelques propos de
circonstance et de compromission Ŕ mais avec qui ? Ŕ la dé-
fense de l’autonomie de la pensée contre la politisation de la
science ? Heidegger démissionne certes de ses fonctions en fé-
vrier 1934 et se consacre à l’enseignement, notamment, à partir
de 1936, à des cours sur Nietzsche qui sont une confrontation
avec l’interprétation nazie du « surhomme ». Mais, si l’on peut
comparer cette incursion du penseur dans la politique aux dé-
boires de Platon voulant devenir le conseiller du tyran de Syra-
cuse62, on ne peut que s’étonner Ŕ pour dire le moins Ŕ lors-
qu’on lit l’interview que Heidegger donna en 1966 à
l’hebdomadaire allemand der Spiegel et qui fut publiée après sa
mort, en 1976 : une apologie crispée de son attitude pendant
cette période, pas la moindre autocritique ; le refus de toute
considération éthique, une totale indifférence aux aspects les
plus monstrueux du régime nazi.

La compromission jamais reniée de Heidegger avec le na-


zisme nous semble un scandale à la fois parce qu’elle met en

61 M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme, pp. 61-69.


62 La comparaison est d’H. Arendt.

Ŕ 67 Ŕ
question la philosophie dans son acception traditionnelle, héri-
tée de Socrate et des Lumières Ŕ la conjonction du bien et du
vrai, l’idéal d’une harmonie entre les voies de la connaissance et
les moyens de la politique Ŕ et parce qu’elle fait peser un ter-
rible soupçon sur l’idée même de philosophie moderne ; son
engagement, peut-être limité dans sa portée réelle mais plus
profond qu’on ne l’a longtemps dit, tire en effet son importance
de l’ampleur de son travail de « destruction » de la métaphy-
sique. Comme Nietzsche et plus tard Foucault, Heidegger rejette
tous les humanismes qui veulent juger ou défendre l’homme au
nom de certaines valeurs en oubliant la longue histoire des no-
tions d’« homme » ou de « valeur ». Il récuse le discours moral
sous sa forme traditionnelle parce que celui-ci ne peut plus, se-
lon lui, prétendre se fonder sur des évidences, sur une raison
éternelle et immuable, sur un enchaînement démonstratif. Or,
cette mise en cause de l’interprétation classique de la Raison
n’est pas propre à Heidegger. C’est même une tendance fonda-
mentale de toute la philosophie contemporaine. Est-ce à dire
que la pensée qui est contre l’humanisme, demande Heidegger
dans la Lettre sur l’humanisme, équivaut à « une défense de
l’inhumain et une glorification de la brutalité »63 ? Peut-être
pas…, pas toujours… Mais le geste de Heidegger, qui peut
s’interpréter comme une acceptation du nihilisme, nous met au
pied du mur. Existe-t-il une rationalité qui échappe à la critique
qu’il fait de la métaphysique traditionnelle et qui soit opposable
aux engagements qui furent les siens ? Existe-t-il une rationalité
assez souple pour n’être pas une métaphysique dogmatique ca-
chée, et en même temps assez claire, assez nette, pour orienter
les choix éthiques ?

On ne peut répondre à Heidegger qu’en prenant la mesure


de sa pensée, qu’en le suivant dans le cheminement, à la fois
extraordinairement patient et violent, de son interprétation des
textes.

63 M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme, p. 121.

Ŕ 68 Ŕ
Là encore, au demeurant, règne le malentendu, dans la
mesure où, depuis Sein und Zeit, Heidegger assigne comme
tâche à la pensée la « répétition de la question de l’être ». Les
sciences particulières ont affaire à des « étants » (Seiende), à
des objets qu’elles déterminent et décrivent : la biologie étudie
la « vie », la physique la « nature », la théologie « Dieu », la
psychologie « l’âme », etc. Seule la philosophie est la science de
l’être, selon les termes du cours donné à Marbourg en 1927 sur
les Problèmes fondamentaux de la phénoménologie64. Or, cette
question propre à la philosophie (« Que veut dire l’être ? ») a été
oubliée, négligée, refoulée même, parce que le concept d’« être »
est général, indéfinissable, évident65. Pour pouvoir reposer cette
question à la fois ontologique et phénoménologique (puisqu’il
est question du sens de l’être), Heidegger va proposer de passer
par la médiation de l’analytique d’un étant particulier, l’homme
ou plutôt, pour employer le terme qu’il forge, le Dasein. Hei-
degger va donc s’attacher à distinguer les structures de
l’expérience la plus quotidienne, la plus banale (Alltäglichkeit),
en établissant tout un vocabulaire qui lui permette de se déta-
cher des conceptions trop évidentes que nous avons reçues des
Grecs et des Latins (corps/âme, théorie/pratique, ac-
tion/passion). Ce vocabulaire nouveau, Heidegger va
l’emprunter à la langue allemande en métamorphosant certains
termes, qui n’en conservent pas moins leur coloration originelle,
par exemple Angst (angoisse). D’où les ambiguïtés de
l’interprétation et de la traduction.

L’existence humaine comme ensemble de projets et de pos-


sibilités est définie non à partir de la conscience et de ses actes,
mais à partir de l’être au monde (In-der-Welt-sein). Cet « être-
au-monde » qui est antérieur à toute division entre un sujet et

64 M. Heidegger, Problèmes fondamentaux de la phénoménologie,


p. 27.
65 M. Heidegger, Sein und Zeit, § 1, p. 2 sqq.

Ŕ 69 Ŕ
un objet, entre le Moi et le monde, fait lui-même l’objet d’une
analyse. Celle-ci met au jour une « constitution existentiale »
qui comporte trois dimensions originaires : la « disposibilité »,
« affection » ou « sentiment de la situation » selon les traduc-
tions (Befindlichkeit), qui se manifeste, par exemple, dans la
peur ; ensuite, la « compréhension » ou l’« entendre » (Verste-
hen) ; enfin, la « parole » ou « discours » (Rede). Heidegger
peut ainsi décrire les formes « inauthentiques » de l’existence
quotidienne, sans, dit-il, avoir d’intention moralisatrice : ce sont
le « bavardage » ou le « on-dit » (das Gerede), la « curiosité »
(Neugier), l’« équivoque » (Zweideutigkeit), la « déchéance »
ou « dévalement » (Verfallen) et L’« être-jeté » ou « dérélic-
tion » (Geworfenheit). Il conclut sa première section en mon-
trant que le « souci » (Sorge) Ŕ une notion qui échappe à la di-
chotomie de la théorie et de la pratique et qui rassemble les
trois dimensions dont nous venons de parler Ŕ est l’être du Da-
sein, de cet être humain qui n’est plus défini par sa conscience,
sa raison ou ses pulsions, mais par une sorte de présence active
et « préoccupée » dans le monde qui rappelle le divertissement
de Pascal.

La clé du souci apparaît dans la deuxième section (« Da-


sein et temporalité ») Ŕ longtemps restée non traduite en fran-
çais Ŕ qui décrit cette fois les formes « authentiques » de
l’existence à la lumière d’une analyse de la temporalité (Zei-
tlichkeit). Rien ne montre mieux la puissance impressionnante
de la construction de Heidegger que le § 68 de cette deuxième
section qui reprend les trois dimensions de la « constitution
existentiale » en les réinterprétant sur un plan plus authentique
en fonction de cette « temporalité » définie comme « sens onto-
logique » (§ 65).

Sein und Zeit, ce livre si riche et si obscur, est voué aux ma-
lentendus, disions-nous, parce qu’il veut retrouver une question
oubliée (qu’est-ce que l’être ?), mais risque, chemin faisant, de
passer pour une description pure et simple de l’existence hu-

Ŕ 70 Ŕ
maine dans ce qu’elle a de plus général et de plus profond, et
l’on peut trouver dans cette analyse des formes inauthentiques
et des formes authentiques de l’existence des accents qui rap-
pellent Pascal ou Kierkegaard. Les hommes ne sont-ils pas tous
occupés à des quêtes diverses et à un divertissement universel
en raison d’une préoccupation fondamentale liée à leur fini-
tude ? Mais cette interprétation-là de Sein und Zeit, Heidegger
va la refuser parce qu’elle dissimule la véritable interrogation
sur le sens de l’être. La percée des Recherches logiques de Hus-
serl n’avait pas abouti parce que ce dernier était retombé vic-
time de la psychologie des actes de conscience. Heidegger allait-
il suivre le même chemin, victime d’une interprétation anthro-
pologique, chrétienne, existentialiste, qui, répétons-le, avait
toutes les raisons de naître ?

L’élaboration de la question de l’être à laquelle Heidegger


voulait parvenir dans son traité impliquait que celui-ci fût divisé
en deux parties : d’une part, IV interprétation du Dasein axée
sur la temporalité et l’explication du temps comme horizon
transcendantal de la question de l’être » ; d’autre part, une
« destruction phénoménologique de l’histoire de l’ontologie »,
notamment de Kant, Descartes et Aristote, en se guidant sur la
problématique de la temporalité. La première partie elle-même
devait se diviser en trois sections : l’analyse du Dasein, « Dasein
et temporalité » et « Temps et être ». Or Sein und Zeit, tel qu’il
fut publié en 1927, ne comprend que les deux premières sec-
tions de la première partie. Le reste ne fut pas publié sous cette
forme et l’on peut considérer que toute l’œuvre ultérieure, en
particulier les cours qui commencent à être publiés, sont une
lente et interminable reprise critique de ces parties non pu-
bliées. Comme le note la Lettre sur l’humanisme, c’est le lan-
gage reçu de la tradition métaphysique qui a empêché Heideg-
ger de mener à bien cette entreprise66.

66 M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme, p. 69.

Ŕ 71 Ŕ
C’est par un véritable renversement (Kehre) de sa pensée
vers 1930 avec la conférence sur l’Essence de la vérité que Hei-
degger va renoncer à l’analyse de l’existence humaine pour
chercher la parole oubliée, la « vérité » de l’être, dans une des-
truction de la métaphysique et de son langage. Cette démarche,
qui engage Heidegger dans une interprétation de tous les
grands textes de la métaphysique, contraste avec celle de Hus-
serl qui voulait repartir seul sur de nouvelles bases, dans une
vision claire et oublieuse. Mais comment la caractériser par
rapport à son contraire absolu, le positivisme logique ?

La critique de la métaphysique par Carnap et les membres


du Cercle de Vienne se traduit par un rejet sans phrases. On se
souvient du traitement que Carnap fait subir à quelques propo-
sitions de Qu’est-ce que la métaphysique ? la première confé-
rence de Heidegger à Fribourg. Heidegger préfère l’inlassable
commentaire, dont la violence secrète n’est pas négligeable,
mais qui tend toujours vers un impensé que la tradition a ou-
blié, par un oubli nécessaire. Un fil directeur : la parenté des
Allemands et des Grecs, de Hölderlin et des penseurs présocra-
tiques, parenté privilégiée qui contraste avec l’universelle tra-
ductibilité qui doit caractériser le langage de la science selon le
positivisme logique.

D’une certaine manière, on pourrait dire que, comme Frege


et les logiciens, Heidegger est insatisfait de la logique classique,
fondée sur le jugement qui combine un sujet et un prédicat.
Mais, alors que Frege, Russell et Wittgenstein transforment la
logique en clarifiant notamment le rôle de la copule « est » (voir
p. 26), Heidegger prend un tout autre départ au début de Sein
und Zeit. Un logicien pourrait peut-être dire que Heidegger spé-
cule sur des notions de logique confuses, mais celui-ci pourrait
peut-être répondre que la logique doit son existence à Aristote,
qu’elle est chez celui-ci étroitement liée à l’ontologie et que
l’empirisme logique est une façon dé nommer le problème, et
non de le résoudre.

Ŕ 72 Ŕ
Il est clair cependant que, si le positivisme logique veut
corriger le langage de la métaphysique et, dans une moindre
mesure, le langage ordinaire, Heidegger cherche à subvertir, à
déconstruire le langage de la métaphysique, d’abord par une
reprise créatrice du langage quotidien (quand il parle du « ba-
vardage », de la « curiosité », ou du « souci »), puis, dans les
textes qui suivent la Lettre sur l’humanisme (Essais et confé-
rences…), par une forme plus poétique de langage, qui tend vers
l’écoute, débouche sur le silence.

Mais la véritable opposition réside dans sa conception de la


science. A l’idéal d’une science unitaire correspond chez Hei-
degger la constatation d’une pluralité de sciences et d’objets (les
« étants ») qui ne pourraient trouver leur unité que dans une
science de l’être encore introuvable. Mieux, alors que le positi-
visme logique ne dit rien de la technique, Heidegger renverse la
conception courante qui voit la technique comme quelque chose
de dérivé et de dépendant du savoir, et suggère que le phéno-
mène caractéristique de ce siècle n’est pas l’avancement du sa-
voir, le développement de la science, mais la mainmise crois-
sante de la technique. Or, l’essence de la technique peut être
interprétée comme l’abolition de cette mystérieuse différence
entre les étants et l’être que les présocratiques avaient
entr’aperçue. La technique dans son empire réduit tout à une
fonction instrumentale ; l’obscur et le mystérieux disparaissent
pour ne plus laisser subsister que la connaissance imperson-
nelle de la Science.

L’interview du Spiegel, après d’autres textes, décrit la


grandeur terrifiante d’une technique « planétaire » qui arrache
l’homme à la terre, à la tradition, à sa patrie (Heimat). Mais
s’agit-il seulement chez Heidegger d’une nostalgie agraire des
champs et des forêts, des paysans et des artisans ? Une idéolo-
gie völkisch (de das Volk, le peuple) comme celles qui fleuris-

Ŕ 73 Ŕ
saient en Allemagne avant-guerre ? Les choses sont plus com-
plexes.

Heidegger, avec le thème de la technique, constate la fin


d’un certain rationalisme qui est celui de la métaphysique Ŕ
l’homme comme animal rationnel Ŕ et qui trouve assez para-
doxalement son achèvement avec Nietzsche, penseur de la vo-
lonté de puissance, de la vie irrationnelle et de l’art, pourrait-on
croire. Les deux volumes du grand livre sur Nietzsche, peut-être
son chef-d’œuvre après Sein und Zeit, tendent à montrer la su-
perfluité de la philosophie à l’âge des sciences. Est-ce à dire qu’il
faut se résigner à un univers qui serait dominé par une tech-
nique destructrice de la vraie vie ?

On voit apparaître chez Heidegger, de façon il est vrai assez


mystérieuse, une autre idée : celle d’une possibilité indétermi-
née de véritable dépassement de la métaphysique, d’une autre
forme de pensée occidentale, qui serait enfin la négation de
l’opposition immémoriale de la théorie et de la pratique, de la
connaissance et de l’action. Dans ses commentaires des poèmes
de Hölderlin, Heidegger rappelle souvent la formule de l’élégie
Brot und Wein : nous vivons une époque d’indigence, de dé-
tresse (dürftige Zeit). Mais, comme le poète allemand, Heideg-
ger semble se préparer à l’arrivée d’autre chose Ŕ un dieu, des
dieux, dit-il parfois Ŕ par lequel viendrait le salut. Aussi bien
l’essence de la technique n’est-elle pas un malheur qui se serait
abattu sur le monde, mais une « tâche pour la pensée ».

A partir de ce point, la pensée de Heidegger peut avoir des


destins différents, tous fondés, on s’en doute, sur des malenten-
dus féconds. On peut voir dans cet Être mystérieux et ineffable
qui échappe à toutes les déterminations un objet monstrueux
qui se soustrait à la réflexion et la raison humaine, comme le
pense Adorno, critique impitoyable de l’idéologie réactionnaire

Ŕ 74 Ŕ
que cacherait le jargon de l’authenticité67. A l’inverse, certains
philosophes américains, comme R. Rorty (texte 33), croient
apercevoir dans la critique de la métaphysique et des notions de
vérité, de fondement, de principe, une affinité étonnante avec le
pragmatisme optimiste d’un John Dewey68 et la dernière philo-
sophie de Wittgenstein, dont nous parlerons plus tard. H. -G.
Gadamer69 a tiré des dernières œuvres de Heidegger les élé-
ments d’une philosophie herméneutique du langage et de la tra-
dition. Emmanuel Lévinas (texte 9) enfin, traducteur des Médi-
tations cartésiennes de Husserl, a cherché, en s’inspirant de la
pensée juive traditionnelle, à dépasser l’ontologie « païenne »
de Heidegger, l’idolâtrie de l’Être, le culte de la Terre mater-
nelle, pour découvrir grâce à la méthode phénoménologique
l’Autre de l’éthique, « l’homme dans la nudité de son visage »70.
Ces trop brèves indications suffisent à montrer que Heidegger
pourrait bien avoir ouvert des voies nouvelles, au moment
même où il constate l’achèvement de la métaphysique avec
Nietzsche.

67 T. -W. Adorno, Jargon der Eigentlichkeit, Francfort/Main,


Suhrkamp, 1964, p. 44.
68 R. Rorty, Conséquences of Pragmatism, p. 37.
69 H. -G. Gadamer, Vérité et méthode, p. 236 sqq.
70 E. Lévinas, Autrement qu’être, ou au-delà de l’essence, p. 113.

Ŕ 75 Ŕ
3. Au-delà du positivisme

Les philosophes les plus importants de l’après-guerre, du


moins dans le monde anglo-saxon, ont tous cherché, nous
l’avons dit, à dépasser l’horizon positiviste, à corriger ce qu’avait
d’abrupt et en fait de forcé, donc de faux, le principe de vérifica-
tion, tout en préservant l’héritage empiriste. Mais, comme bien
souvent, la chronologie et donc la durée propre au débat philo-
sophique sont beaucoup plus complexes que ne le suggère pa-
reille présentation. Le temps ici fait son œuvre lentement. C’est
en 1934 que Karl Popper publie la Logik der Forschung, mais la
traduction anglaise, The Logic of Scientific Discovery, ne fut
publiée qu’en 1959. W. -V. Quine critique, dès 1936, dans son
article « Truth by convention » (la vérité par convention), l’idée
que les lois logiques sont vraies par convention, mais son article
dévastateur sur les « Deux dogmes de l’empirisme* »71 date de
1951. Wittgenstein se détache dès les années trente des thèses
du positivisme logique*, à la naissance desquelles il a si forte-
ment contribué, mais ses travaux de cette époque ne seront
connus qu’après sa mort en 1951. Les Investigations philoso-
phiques ne sont publiées qu’en 1953 et le Cahier brun en 1958.

Il est intéressant de constater que Carnap (texte 12) lui-


même, sans rien renier de sa méfiance envers les querelles mé-
taphysiques, a cherché à faire évoluer le positivisme logique* en
tenant compte, avec une ouverture sans équivalent, des objec-
tions qui lui furent faites. Dans l’article important dont nous
donnons un extrait (« Empirisme, sémantique et ontologie »),
et qui est une réponse au compte rendu sévère que Ryle avait
consacré à son précédent livre, Signification et nécessité (Mea-

71 Cf. P. Jacob, De Vienne à Cambridge, p. 87.

Ŕ 76 Ŕ
ning and Necessity, 1947) 72, Carnap tente de montrer com-
ment un empiriste fidèle à ses principes peut surmonter ses
scrupules nominalistes et accepter un langage Ŕ celui de la sé-
mantique* Ŕ qui se réfère à des entités abstraites comme les
propriétés, les classes, les relations, les nombres, les proposi-
tions. Carnap demande pour cela que l’on distingue les ques-
tions internes, qui portent sur l’existence de certaines entités à
l’intérieur d’un cadre de référence, et les questions externes, qui
portent sur l’existence, sur la réalité même du système d’entités
considéré comme un tout, c’est-à-dire sur le cadre de référence
lui-même. Les questions internes sont des questions scienti-
fiques qui, une fois qu’on a accepté le langage de référence, peu-
vent être tranchées par l’observation et l’investigation empi-
riques (« Les cygnes noirs existent-ils ? », « Charlemagne a-t-il
existé vraiment ? ») ou l’analyse mathématique ou logique (« Y
a-t-il un nombre premier plus grand que cent ? »). En revanche,

72 Carnap introduit dans ce livre une distinction importante entre


les deux composantes de la signification (meaning) des différents types
d'expression : l'extension et l'intension.
Prenons l'exemple d'un prédicat comme « être maréchal d'Em-
pire ». L'extension, comme la référence (Bedeutung) de Frege, désigne
une classe d'individus ayant le même prédicat : l'ensemble constitué par
Masséna, Soult, Berthier, Ney, etc. L'intension, qui correspond au sens
(Sinn) de Frege, désigne la propriété qu'exprime ce prédicat. Celle-ci a
pour Carnap le statut d'une « entité objective ». C'est ce qui permet de
dire, par exemple, qu'« être maréchal est une dignité et non un grade ».
Cette distinction, comme celle de Frege entre sens et référence, s'ap-
plique aux autres types d'expression. Elle vaut pour les expressions indi-
viduelles, ou noms propres, qui ont une extension (l'individu qui porte ce
nom : Paris) et une intension (le concept individuel d'être la capitale de la
France). De même, un énoncé (sentence) a une « intension » (la proposi-
tion qu'il exprime, ce que Frege appelait la « pensée ») et une extension
(sa valeur de vérité). Cette présentation permet d'éviter certaines difficul-
tés auxquelles conduit la conception de Frege, mais elle en est fort
proche, comme Carnap le remarque lui-même. La différence vient de ce
que l'extension et l'intension ne varient pas avec le contexte, qu'il soit
ordinaire (« Ney est un maréchal d'Empire ») ou oblique (« Je crois que
Ney est un maréchal d'Empire »).

Ŕ 77 Ŕ
les questions externes comme « Les nombres existent-ils ? » ou
« Le monde des choses est-il réel ? », n’ont pas de réponse Ŕ
c’est toujours la position positiviste Ŕ et donnent lieu à
d’interminables controverses spécifiquement philosophiques :
réalistes contre idéalistes, réalistes contre nominalistes, etc. Les
réponses à ces questions sur la réalité du monde des choses, des
universaux ou des nombres, sont en fait pour Carnap des ré-
ponses d’ordre pratique ; elles se réduisent à une « décision pra-
tique concernant la structure de notre langage », donc au choix
d’un langage et de ses conséquences. Cela vaut même pour le
langage avec lequel nous parlons des choses perçues, qui est
pour nous si naturel en apparence, mais dont l’adoption
s’explique par des raisons pratiques comme la facilité de la
communication. Cela vaut aussi pour le langage des nombres
comme, à plus forte raison, pour les autres langages plus con-
testés. L’introduction d’un cadre linguistique nouveau, c’est-à-
dire de formes d’expression nouvelles, permet de formuler des
questions internes inédites mais n’implique, dit Carnap, aucune
croyance métaphysique. Nous nous contentons d’introduire une
variable (x est un nombre, il y a quelque chose qui a la propriété
d’être un nombre) et les valeurs de x seront les entités que l’on
admettra. Dire, par exemple, qu’il y a des nombres imaginaires
ou irrationnels revient simplement à dire qu’il y a quelque chose
qui a les propriétés attribuées à ces nombres.

Problèmes de sémantique

Il s’agit d’une ontologie, mais d’une ontologie paradoxale,


sans mystère, une ontologie qui n’est pas une étude de l’être,
des types d’être ou du sens de l’être, mais l’acceptation d’un
cadre linguistique, de nouvelles expressions utiles, de « nou-
velles façons de parler »73.

73 R. Carnap, Meaning and Necessity, p. 214.

Ŕ 78 Ŕ
Le problème qui se posait à Carnap était le suivant : grâce
au logicien polonais A. Tarski (1901-1983), il avait découvert les
possibilités de la sémantique comme théorie de la signification
et de la vérité, ce qui le contraignait à admettre des expressions
désignant des entités abstraites, comme « "rouge" désigne une
propriété des choses », « "cinq" désigne un nombre ». Or, cer-
tains empiristes avaient soulevé des objections contre cette mul-
tiplication des entités. Ryle avait dénoncé le principe « gro-
tesque » du « "Fido" Ŕ Fido », qui revient à dire que, puisque le
nom « Fido » désigne mon chien, chaque nom et chaque ex-
pression dotés d’un sens désigneraient une entité. Ces objec-
tions sont, comme le reconnaît Carnap, dans une certaine me-
sure conformes à l’esprit nominaliste du Cercle de Vienne. Or,
dans l’article que nous citons, Carnap renvoie dos à dos nomi-
nalistes et réalistes, ceux qui rejettent l’existence d’entités abs-
traites et ceux qui l’admettent, en affirmant qu’il s’agit de ques-
tions externes, de questions métaphysiques sans solution théo-
rique. La sémantique ne décrit pas un monde peuplé d’entités
douteuses comme les centaures et les elfes ; ce n’est pas un lan-
gage mythique et superstitieux, mais « l’analyse,
l’interprétation, la clarification, la construction de langages de
communication, spécialement des langages de science »74. Or,
la sémantique moderne qui est née avec Frege et Peirce ne peut
se passer des entités abstraites. Si la prudence à leur égard
s’impose, la tolérance est aussi de rigueur. Par cet aveu Carnap
dépasse l’empirisme simple, qu’il enrichit, mais il fait perdre au
positivisme logique* une bonne part de son tranchant, qui fai-
sait toute sa valeur historique. Avec la sémantique, Carnap pro-
gresse dans la compréhension de la pensée, mais s’engage aussi
encore plus dans une voie relativiste qui est étrangère à
l’inspiration première de l’empirisme, puisqu’elle réduit le
« langage des choses » au choix, toujours déjà fait, d’un cadre
linguistique.

74 R. Carnap, op. cit., p. 221.

Ŕ 79 Ŕ
Popper et la pensée ouverte

Plus audacieuse et plus significative encore est l’évolution


de la pensée de Karl Popper (texte 13) Né à Vienne en 1902, il
a publié sa Logik der Forschung (la Logique de la découverte
scientifique) en 1934, dans une collection inspirée par la « con-
ception scientifique du monde » du Cercle de Vienne et où l’on
retrouve des membres comme Schlick et Carnap. Mais sa dé-
marche est toute différente et, dans sa remarquable autobiogra-
phie intellectuelle (la Quête inachevée), Popper se vante
presque d’avoir « tué » le positivisme logique*. A l’origine, en
effet, Popper cherche un critère permettant de distinguer la
science authentique, la physique de Newton corrigée par Eins-
tein, des théories à prétention scientifique qui occupent le de-
vant de la scène en Autriche dans les années vingt : le mar-
xisme, la psychanalyse, la psychologie d’Adler. Il pose ainsi la
question de la démarcation entre la science et les « pseudo-
sciences » que l’expérience semble toujours confirmer, quels
que soient les événements. La conception empiriste de la
science exposée au début du XVIIe siècle par Francis Bacon
(1561-1626), reprise par Ernst Mach et ses disciples du Cercle de
Vienne, voulait que la seule méthode scientifique fût inductive,
donc qu’elle allât des faits à la loi par une généralisation. Une
théorie ne devait son existence et sa validité qu’à des expé-
riences répétées. Or, l’astrologie, fausse science par excellence,
s’arrange toujours pour être confirmée par les faits, et ses pré-
dictions semblent à ceux qui y prêtent foi des prophéties en
chaque occasion vérifiées.

Inversement, et de façon plus troublante, c’est en


s’inspirant de la tradition astrologique de l’influence des pla-
nètes que Newton a été conduit à la théorie de la gravité. Popper
va donc proposer une conception nouvelle de la démarche

Ŕ 80 Ŕ
scientifique qui va rendre moins stricte et moins brutale la sépa-
ration entre les énoncés scientifiques et les énoncés métaphy-
siques, tout en traçant une ligne de démarcation bien nette
entre les vraies sciences, faites de conjectures hardies soumises
délibérément à la réfutation éventuelle des faits, et les fausses
sciences « infalsifiables » (du verbe to falsify, réfuter, que Pop-
per oppose au principe de vérification). Ces fausses sciences
sont, en effet, des doctrines qui, parce qu’elles prétendent déte-
nir la vérité nue, n’acceptent pas d’être un jour « falsifiées »,
c’est-à-dire réfutées par l’expérience.

Difficile sans doute de comprendre comment la vérité


scientifique peut se définir par son caractère faillible ! Dans la
conception de Popper, tout ce que nous croyons savoir sur
l’ADN ou l’évolution sera un jour réfuté ou rectifié comme la
physique de Newton a été rectifiée et complétée par les théories
de la relativité. Pourtant, ces connaissances sont les seules con-
naissances vraies que nous pouvons obtenir. La thèse de Popper
n’est donc ni triviale ni sceptique : elle consiste à dire que toute
connaissance est à la fois vraie, objectivement, et conjecturale,
donc réfutable. Alors que le sceptique suspend son jugement
devant deux théories d’égale valeur, de même force, Popper af-
firme qu’une théorie peut être plus vraie qu’une autre sans que
jamais l’on puisse affirmer contempler la vérité enfin dévoilée.
Les empiristes veulent qu’une théorie ait une probabilité accrue
quand elle s’appuie sur la répétition des expériences. Popper
introduit la notion tout à fait différente de vérisimilarité (veri-
similitude) pour désigner ce degré de proximité avec la vérité.
Or, l’hypothèse qui est la plus proche de la vérité en ce sens-là,
est justement celle qui est la moins probable, la plus audacieuse,
la moins vraisemblable pour le sens commun. Que l’on songe
aux thèses présocratiques sur l’atomisme, l’héliocentrisme, etc.

Avec Popper, la science redevient une aventure intellec-


tuelle qui pose des problèmes métaphysiques sans cesse nou-
veaux, tout en demeurant soumise au contrôle de l’expérience.

Ŕ 81 Ŕ
La « falsification » se substitue donc à la vérification positiviste.
Nous ne disposons pas des critères de la vérité et cette situation
nous incite au pessimisme. Mais nous possédons bien des cri-
tères qui, la chance aidant, peuvent nous permettre de recon-
naître l’erreur de la fausseté75.

Cette conception ouverte et pluraliste de la connaissance a


des prolongements intéressants avec la thèse des trois mondes,
que Popper expose dans les trois volumes du Postscript to the
Logic of Scientific Discovery, dont le second a été traduit en
français sous le titre l’Univers irrésolu76. Trois mondes, en ef-
fet, composeraient l’univers, trois mondes relativement auto-
nomes mais en interaction. Le monde l serait le monde de la
physique, de la matière, c’est-à-dire un monde déjà complexe de
forces. Le monde 2 commencerait avec les sensations animales.
C’est le monde des états de conscience et des processus sub-
conscients, domaine de la psychologie. Enfin, le monde 3 ras-
semblerait les productions de l’esprit humain, les problèmes, les
théories et les argumentations. Ce monde acquiert grâce au lan-
gage une réalité objective ; il a ses propres lois, que ne peuvent
expliquer ni les forces de la nature ni les processus subjectifs de
la conscience. Nous retrouvons ici, contrebalançant le scepti-
cisme, ce « trésor de pensées objectives » dont parlait Frege.

Quine et la traduction

W. -V. Quine (texte 14), né en 1908 dans l’Ohio, est, de


par sa formation, un philosophe qui s’intéresse d’abord aux
problèmes de logique mathématique dans l’esprit de Russell et
de Whitehead, avec lequel il travailla à Harvard dans les années
trente. Des voyages en Europe, à Vienne, à Prague, à Varsovie,

75 H. Putnam, Realism and Reason, p. 87.


76 K. Popper, l’Univers irrésolu, p. 93.

Ŕ 82 Ŕ
lui permirent d’entrer en contact avec le Cercle de Vienne et de
découvrir la pensée de Carnap, à laquelle il resta en partie fi-
dèle, notamment en ce qui concerne le rejet de la métaphysique,
tout en soumettant le positivisme logique à une critique déci-
sive. Quine, qui a enseigné à Harvard à partir de 1934, est, au-
jourd’hui encore, sans doute le plus important des philosophes
américains. Il accomplit et dépasse de façon presque définitive
le positivisme, dans une conception originale où l’on retrouve la
marque spécifique du pragmatisme américain, en particulier de
John Dewey dont il a suivi les conférences à Harvard, en 1931,
et de C. -I. Lewis (1883-1964).

La rupture avec les thèses du Cercle de Vienne remonte en


fait à 1936, date à laquelle Quine publie sa critique de la notion
de « vérité par convention » et met en doute ce qui était, on l’a
vu, la pièce essentielle du positivisme logique*, le caractère con-
ventionnel des propositions de la logique77. L’argumentation de
Quine peut se résumer ainsi : on ne peut formuler des règles
conventionnelles sans un langage pour les communiquer. Or, il
ne peut y avoir un langage sans les mots logiques comme
« tous », « quelque », « non », « et », « si… alors », « ou » em-
ployés à bon escient, de sorte que tout langage présuppose la
logique, laquelle ne peut être fondée sur des conventions lin-
guistiques. La notion de « vérité par convention », pour la lo-
gique, est circulaire.

La critique du positivisme* va prendre une tout autre am-


pleur, cependant, avec le grand article de 1951 sur les « Deux
dogmes de l’empirisme* » dans lequel le philosophe américain
s’attache à réfuter deux thèses considérées comme fondamen-
tales par l’empirisme* : d’une part, la distinction entre vérités
analytiques et vérités synthétiques ; d’autre part, le réduction-

77 W. -V. -O. Quine, « Les deux dogmes de l’empirisme » ; P. Jacob,


op. cit., p. 108.

Ŕ 83 Ŕ
nisme appliqué à la perception, notamment la théorie des
« données sensibles » propre au phénoménalisme*.

Un énoncé analytique est un énoncé toujours vrai, en vertu


de sa seule signification. On rencontre en fait deux types
d’énoncés analytiques : les énoncés logiquement vrais comme
« aucun homme non marié n’est marié » et les énoncés de na-
ture plus proprement linguistique comme « aucun célibataire
n’est marié ». Mais Quine montre que tout énoncé comporte
deux composantes qu’il est vain de vouloir séparer, une compo-
sante linguistique et une composante « factuelle » ou empi-
rique. Sans nier totalement la possibilité d’énoncés purement
analytiques, Quine met en doute l’utilité de cette distinction qui
était essentielle pour la sémantique de Carnap, mais qui n’est à
ses yeux qu’un dogme « métaphysique » des empiristes.

Autre dogme mis à mal dans cet article par celui qui est
pourtant l’héritier de Carnap : la théorie positiviste de la signifi-
cation, selon laquelle la signification d’un énoncé est la méthode
par laquelle ce dernier est empiriquement confirmé ou infirmé.
Selon cette conception, les énoncés analytiques sont ceux qui
sont confirmés en toutes circonstances, qui sont toujours vrais,
« quoi qu’il arrive », dit Putnam. Or, Quine s’interroge sur la
relation qui peut exister entre un énoncé et les expériences qui
le confirment, parfois ou toujours.

Le réductionnisme radical, qui est qualifié de « naïf » Ŕ


mais c’est la conception de Carnap dans la Construction logique
du monde ! Ŕ prétend traduire tout énoncé ayant une significa-
tion dans une langue dont le vocabulaire est composé de don-
nées sensibles, avec la syntaxe logique comme charpente. Locke
et Hume avaient, on le sait, présenté une théorie semblable, qui
est le bien commun des empiristes et selon laquelle toutes les
ideas provenaient directement de l’expérience sensible ou
étaient composées d’idées dérivées d’elle. Certes, nous l’avons
vu, Carnap a abandonné le phénoménalisme* et a adopté la po-

Ŕ 84 Ŕ
sition physicaliste de Neurath, que Quine partage. Mais le
« dogme du « réductionnisme » survivrait selon Quine dans
l’idée qu’un énoncé peut être confirmé ou infirmé pour ainsi
dire individuellement par l’expérience.

Or, Quine présente un tableau tout différent des rapports


entre le savoir et l’expérience, un tableau qui doit beaucoup aux
vues de Duhem (1861-1916), l’historien français des sciences.
Cette présentation met en évidence le caractère global du sa-
voir : « La totalité de ce qu’il est convenu d’appeler notre savoir
ou nos croyances, des faits les plus anecdotiques de l’histoire ou
de la géographie aux lois les plus profondes de la physique ato-
mique ou même des mathématiques pures et de la logique, est
une étoffe tissée par l’homme et dont le contact avec
l’expérience ne se fait qu’aux contours. » L’expérience peut
remplir cette fonction négative à laquelle Popper attache
l’importance que l’on sait, mais elle ne « falsifie » pas un énoncé
particulier. C’est l’ensemble du système, le * tissu des
croyances »78, pour reprendre un titre de Quine, qui s’adapte à
l’expérience. « On peut toujours préserver la vérité de n’importe
quel énoncé, quelles que soient les circonstances »79, en modi-
fiant d’autres énoncés, ailleurs dans le système. On voit mainte-
nant le lien qui peut exister entre la critique du dogme de
l’analycité et la critique du réductionnisme : il n’y a pas
d’énoncés dont on peut être certain qu’ils sont vrais en toutes
circonstances, donc pas d’énoncés analytiques, parce que tous
les énoncés peuvent être corrigés et révisés. La révision peut
« frapper » n’importe où : les lois des mathématiques et de la
logique, qui nous semblent si certaines parce qu’elles sont au
centre de l’étoffe du savoir, ne sont pas elles-mêmes à l’abri de
certaines révisions, de certaines « révolutions », pour emprun-
ter le terme de Kuhn. A l’inverse, les énoncés d’observation qui

78 W. -V. -O. Quine et J. -S. Ullian, The Web of Belief p. 21 sqq.


79 W. -V. -O. Quine, « Les deux dogmes de l’empirisme », op. cit., p.
109.

Ŕ 85 Ŕ
sont à la périphérie du savoir, ne sont pas la transcription pure
de l’expérience ; ils sont également révisables, par exemple
lorsqu’on découvre que l’on est le jouet d’une illusion d’optique
ou d’une hallucination, et ils sont étroitement mêlés aux autres
énoncés plus théoriques de notre savoir, avec lesquels ils for-
ment un tout cohérent, solide, mais non immuable, un tissu vi-
vant plus qu’une architecture, sans principes a priori et sans
énoncés empiriques de base. Le rationalisme de Quine ne doit
plus rien à Kant.

Quine se reconnaît, nous l’avons dit, dans le physicalisme


et rejette la théorie des données sensibles. Mais il admet les ob-
jets physiques parce que ce sont des entités que nous postulons
par notre langage, de la même façon que la langue d’Homère
postule l’existence des dieux80. La réfutation de l’empirisme*
dogmatique conduit donc Quine à une réflexion sur « ce qu’il y
a », ce qui existe (« On what there is »), selon le titre d’un ar-
ticle de 1948. Cette question appelle une ontologie qui est sans
rapport avec l’ontologie d’Aristote ou de Heidegger, dans la me-
sure où elle ne tire pas parti des ressources et des catégories des
langues naturelles et s’appuie, au contraire, sur la technique de
la logique symbolique.

« Être, dit Quine, c’est être la valeur d’une variable. » Cette


formule obscure et provocante, provocante parce qu’obscure,
alors qu’il s’agit du concept le plus simple en apparence, le con-
cept d’être, cette formule, donc, ne fait qu’exprimer sous une
forme radicale ce qui est impliqué par la théorie des descrip-
tions de Russell. Celle-ci consistait, je le rappelle, à traduire en
prédicats certaines expressions qui avaient en apparence la
fonction de nom propre et donc de sujet logique. « Le roi de
France est chauve » apparaissait à l’analyse contenir deux pré-
dicats et un sujet désigné par une variable x. L’énoncé équivalait
à « il y a un x, quelque chose, qui est roi de France et qui est

80 Ibid., p. 110.

Ŕ 86 Ŕ
chauve ». La description définie a disparu. Quine poursuit dans
cette voie en éliminant les termes singuliers dans leur ensemble
(les noms propres, les pronoms, les démonstratifs) pour ne lais-
ser que les prédicats et les variables x qui admettent des va-
leurs : les entités que l’on accepte. Ce processus d’élimination,
Quine l’appelle dans le Mot et la Chose, Ŕ le classique de la phi-
losophie américaine moderne, Ŕ l’« embrigadement » (regi-
mentation), c’est-à-dire la paraphrase du langage ordinaire
dans une langue soumise à la notation canonique, universelle
mais artificielle, de la logique.

Ce procédé n’est pas une traduction dans un langage sup-


posé plus vrai que le langage ordinaire. Le langage de la logique
est, pratiquement, équivalent au langage ordinaire, avec cet
avantage qu’il met clairement en évidence les entités dont on
postule l’existence dans notre langage. Ces entités sont plus
nombreuses que ne le pense et ne le souhaite l’empiriste clas-
sique, qui ne veut croire qu’aux données sensibles. Il y a aussi
des objets naturels (la chaise, etc.), des objets microscopiques
(électrons), des forces, des entités abstraites. Ainsi, le pragma-
tisme que nous avons aperçu dans le texte de Carnap sur les
questions externes devient-il un pragmatisme* généralisé : les
entités, quelles qu’elles soient, font toujours l’objet d’un « enga-
gement ontologique ».

Mais la tolérance pragmatique qui conduit Quine à accep-


ter plus facilement que les nominalistes les entités abstraites, ne
doit pas faire oublier son rejet de tout le domaine des « inten-
sions ». Dans une certaine mesure, c’est l’héritage de Frege et de
Husserl qui est remis en question, autrement dit l’idée que les
énoncés en tant qu’énonciations concrètes, en tant que phrases,
expriment des « propositions », des « pensées », un « sens »
objectif, indépendant, transmissible. Quine prend ici le contre-
pied de la conception la plus commune : quand je traduis my
cat is black par « mon chat est noir », n’y a-t-il pas quelque
chose qui passe d’une langue à l’autre, un sens distinct des mots

Ŕ 87 Ŕ
en anglais et en français ? De même, si j’explique « oculiste »
par « médecin qui soigne les troubles de la vision », les deux
expressions synonymes n’ont-elles pas quelque chose en com-
mun qui est leur sens ? Enfin, les attitudes propositionnelles
(croire que…, dire que…, imaginer que…) semblent bien avoir
pour objet intentionnel, selon l’expression de Husserl, des pro-
positions. « Paul croit que le Père Noël existe » a pour objet une
proposition (« le Père Noël existe ») qu’on peut retrouver dans
des phrases comme « Jacques affirme que le Père Noël existe »
ou « Christophe espère que le Père Noël existe ». La tâche de
Quine, qui refuse également la logique modale et les termes dé-
signant des dispositions (« soluble », « inflammable »), est ar-
due ; sa thèse va à rencontre de tout ce qui s’est dit depuis que
Frege a parlé de « pensée » et de « sens » ; elle remet en ques-
tion la réalité de ce monde quasi platonicien des pensées objec-
tives, le troisième monde que Popper voit s’édifier au-dessus du
monde de la physique et du monde des sensations subjectives.

Le nerf de l’argumentation de Quine, dont il faut souligner


l’importance pour notre propos, est exposé dans le Mot et la
Chose au chapitre intitulé « Traduction et signification »81. Il
repose en effet sur une analyse de la traduction et de la compré-
hension qui formule très paradoxalement, dans le langage du
béhaviorisme*, des questions qui se retrouvent dans la réflexion
herméneutique moderne. Imaginons, comme Quine, un anthro-
pologue qui veuille traduire la langue totalement inconnue
d’une tribu qu’on vient de découvrir. Pas d’interprète, pas de
médiateur. C’est ce que Quine appelle une traduction « radi-
cale ». Que peut faire l’explorateur ? Noter tout d’abord que
dans certaines circonstances, quand la lune brille, par exemple,
l’indigène qui l’informe émet le son xyz (j’adapte l’exemple de
Quine, « gagavai ») et conjecturer que xyz est l’équivalent de
« lune » ou « tiens, la lune ». Peu à peu les phrases occasion-
nelles (occasion sentences) qui sont liées à la présence effective

81 W. -V. -O. Quine, te Mot et la Chose, p. 57.

Ŕ 88 Ŕ
du stimulus (le spectacle de la lune) vont, soumises à
l’assentiment ou au dissentiment de l’indigène (xyz ? xyz !),
permettre de former des phrases observationnelles (« la lune
brille ») et des phrases perdurables (standing sentences) formu-
lées en l’absence du stimulus. Mais, avant de traduire en fran-
çais des phrases perdurables de la langue indigène comme « la
lune est blanche », l’explorateur linguiste doit formuler un cer-
tain nombre d’hypothèses au sujet de la langue indigène, par
exemple quant au découpage des mots et à la syntaxe. Quels
seront les verbes, les sujets ? A la place de la signification qu’on
possède en commun et qui n’est qu’un mythe, Quine admet seu-
lement une signification-stimulus, qui est davantage un stimu-
lus appelant une réponse qu’une vraie signification. Placés dans
la même situation, l’indigène dit « xyz » et l’explorateur
« lune », sans qu’il y ait une signification partagée. « Xyz » ne
veut pas dire « lune » ; le terme peut s’appliquer à des phases de
la lune ou à des faces de la lune, à des quartiers de lune, sinon
même à l’apparition de la déesse de la lune (Xyz), sans que la
signification-stimulus en soit affectée.

Est-il possible de choisir entre ces différentes traductions


de xyz ? Oui, mais en fonction des hypothèses que l’explorateur
a dû faire au sujet du langage indigène, et rien n’empêche
d’imaginer une autre interprétation, parfaitement conforme
également aux significations-stimuli, et qui recueillerait
l’assentiment des indigènes. Il est donc possible d’affirmer que
la traduction est indéterminée, qu’elle ne fait pas passer d’une
langue à l’autre une signification indépendante, « désengagée »
et neutre. Une traduction, dit Quine, suppose toujours quelque
appartenance à un « fonds commun d’évolution culturelle ».

Les phrases qui s’appliquent directement aux stimuli non


verbaux sont celles qui posent le moins de problèmes, et la tra-
duction de xyz par « lune » ou « quartier de lune » ne porte pas
à conséquence dans le comportement effectif. Mais ces phrases-
là sont enchâssées dans de nombreuses autres qui se rattachent

Ŕ 89 Ŕ
moins directement aux stimuli et pour lesquelles le principe de
l’indétermination de la traduction joue à plein. Dans les mythes
indigènes, xyz désignera indissociablement la lune et la déesse.

Mais Quine ne tire pas des conséquences relativistes* de ce


que la traduction est, dans son principe, et pour la plupart des
phrases, indéterminée. Il semble plutôt considérer, dans une
approche à Ira fois réaliste et pragmatiste, que, si la traduction
ne transmet pas une signification neutre et objective, l’acte
même de la traduction réussie, même imparfaite, prouve
l’existence d’un arrière-plan commun, d’un cadre de références
partagé. Ce cadre de références n’est pas le « vrai » cadre, la
véritable image du monde. Qu’est-ce qui permettrait d’ailleurs
de dire qu’il est vrai ? Par quelle comparaison ? Mais Quine re-
fuse de considérer, comme Cassirer82 (1874-1945) et le linguiste
américain Benjamin Whorf, que les différences entre les langues
correspondent à des différences entre les conceptions du
monde. Ce cadre est le seul qui existe. Aussi Quine peut-il
écrire : « Plus sont absurdes ou exotiques les croyances impu-
tées à un peuple, plus nous avons le droit de soupçonner les tra-
ductions ; le mythe d’un peuple prélogique marque simplement
le cas extrême. »83 Un peuple prélogique serait absolument in-
traduisible, ce qui est contradictoire.

L’élimination de tout ce qui ressemble à une objectivité


mentale qui ne serait pas réductible au comportement, peut
rappeler Ryle. Mais celui-ci considérait que la philosophie
n’était qu’un know-how, un savoir-faire et qu’elle ne pouvait
être une science. Quine refuse, lui aussi, l’idée d’une philosophie
première, mais c’est pour défendre une « épistémologie natura-

82 E. Cassirer, la Philosophie des formes symboliques, I, Le lan-


gage, II, La pensée mythique, III, La phénoménologie de la connaissance
(traduction française : O. Hansen-Love, J. Lacoste, C. Fronty), Éditions
de Minuit, 1972.
83 W. -V. -O. Quine, op. cit., p. 113.

Ŕ 90 Ŕ
lisée », c’est-à-dire une philosophie considérée comme une
science empirique qui n’ignore pas les travaux des psycho-
logues, des linguistes, des anthropologues. La philosophie, selon
Quine, ne cherche plus à fonder la science sur l’expérience du
sujet ; elle est une science de la nature parmi d’autres, et même
une branche de la psychologie. (Mais la psychologie est elle-
même dépendante de l’épistémologie.) En même temps, elle ne
renonce pas à réviser les concepts et à reconstruire les discours
en les purifiant. Le débat avec Strawson, qui oppose quant à lui
révision et métaphysique descriptive, porte en partie sur ce
point.

La philosophie telle que l’entend Quine, enfin, porte non


sur le langage lui-même mais sur les objets ou entités que nous
devons admettre. Il est cependant difficile de ne pas poser en
termes linguistiques les questions relatives à l’existence des si-
gnifications, des classes ou des propositions. Quine décrit la
méthode qu’il emploie dans les questions philosophiques en
parlant d’« escalade sémantique » (semantic ascent) 84. Cette
escalade intellectuelle fait passer d’un discours où l’on
s’exprime avec certains termes à un discours où l’on parle de ces
termes. Elle fait aller, selon les expressions de Carnap dans la
Syntaxe logique du langage85, du « mode matériel » au « mode
formel ». Mais il s’agit d’une méthode de clarification dont on
trouve des exemples dans les sciences de la nature, et non d’un
principe idéaliste selon lequel les questions d’existence se rédui-
raient à des questions de vocabulaire. Comme la botanique, la
physique ou les mathématiques, la philosophie cherche à ré-
pondre à la question : « Qu’est-ce qui existe ? » On a vu com-
ment Heidegger retrouvait la question du sens de l’être par une
sorte d’élimination. Tout ce qui existe, au sens le plus large pos-
sible, est rassemblé sous le nom d’« étants », de façon indiffé-
renciée. (Dieu lui-même est un « étant » chez Heidegger, ce qui

84 W. -V. -O. Quine, op. cit., p. 371.


85 R. Carnap, Logische Syntax der Sprache, Vienne, 1934, p. 207.

Ŕ 91 Ŕ
est significatif.) L’être, si l’on peut dire, est ce qui reste quand il
n’y a plus rien. La philosophie de type analytique, au contraire,
se méfie de ce geste synthétique qui rassemble toutes les entités
sous le nom d’« étants ». Elle analyse l’ensemble des entités en
mettant de côté les entités irréelles, douteuses ou incertaines.
Elle opère une sélection. On pourrait dire ainsi que l’ontologie
de Quine n’est pas une pensée de l’être, mais une analyse des
étants. Elle examine les termes qui les désignent et s’efforce de
résoudre les paradoxes liés à l’admission de certains d’entre
eux, sans prétendre occuper un point d’observation privilégié
situé à l’extérieur de la science86. Ce n’est pas un hasard si
Quine, pour illustrer sa version pragmatiste du positivisme, re-
prend l’image de Neurath, celle du navire qu’on est obligé de
réparer en voyage87.

Comment sont les émeraudes ?

Que le choix des entités de base n’ait aucune nécessité dans


l’ordre des choses sans être pourtant arbitraire, c’est précisé-
ment ce que révèle le paradoxe aussi célèbre que difficile des
émeraudes, tel qu’il est présenté par le philosophe américain
Nelson Goodman (né en 1906) dans « La nouvelle énigme de
l’induction », la deuxième des conférences données à Londres
en 1953 et publiées sous le titre Faits, fictions et prédictions88.
Pourquoi « nouvelle » ? Parce que l’ancienne énigme, celle révé-
lée par Hume, a cessé de faire problème : l’induction qui nous
conduit à former des énoncés sur le futur à partir de notre expé-
rience passée ne peut pas avoir la même validité qu’une infé-

86 W. -V. -O. Quine, le Mot et la chose, p. 378.


87 W. -V. -O. Quine, Relativité de l’ontologie, p. 98 ; cf. H. Putnam,
Realism and Reason, p. 204.
88 N. Goodman, Faits, fictions et prédictions, p. 54.

Ŕ 92 Ŕ
rence déductive qui va d’une proposition nécessaire à l’autre,
parce qu’il n’existe aucune liaison nécessaire entre les faits. Rien
ne peut justifier et garantir cette extrapolation qu’est
l’induction, en dehors de l’habitude que fait naître la répétition
des événements. Chercher, au-delà de cette explication psycho-
logique, dans une régularité et un ordre de la nature elle-même
le fondement de l’intuition, serait une tâche vaine.

En revanche, la définition de ce qu’est un fait qui confirme


une hypothèse et surtout de ce qu’est une hypothèse susceptible
d’être confirmée par un fait, a un sens89. Goodman voit, en ef-
fet, apparaître une « nouvelle » énigme de l’induction lorsqu’il
tente de déterminer quelles sont les hypothèses susceptibles
d’être confirmées par des faits. Le fait qu’un morceau de cuivre
particulier soit bon conducteur d’électricité confirme
l’hypothèse que tout morceau de cuivre est bon conducteur
d’électricité. En revanche, le fait qu’un auditeur présent dans la
salle soit fils unique ne confirme pas l’hypothèse que tous les
auditeurs présents sont fils uniques. Les deux hypothèses en
présence sont des généralisations, mais l’une est un énoncé
« nomologique » (de nomos, la loi) ayant la forme d’une loi
(law-like), tandis que l’autre est une généralité accidentelle.
Seuls les énoncés ayant la forme d’une loi peuvent recevoir une
confirmation par les faits. Comment les distinguer des énoncés
accidentels ?

« Les émeraudes sont vertes » : cette hypothèse générale


est confirmée, jusqu’à aujourd’hui, par tous les énoncés relatant
des observations (les evidence-statements). Mais introduisons,
suggère Goodman, un prédicat moins banal que « vert », le pré-
dicat « vleu » (grue, néologisme fabriqué à partir de green et
blue) qui s’applique à toutes les choses vertes et examinées
avant l’instant présent et à toutes les choses bleues observées

89 N. Goodman, op. cit., p. 81 ; P. Jacob, De Vienne à Cambridge,


p. 182.

Ŕ 93 Ŕ
après l’instant présent. Aujourd’hui, à l’instant présent, les
énoncés d’observation affirment que les émeraudes sont vertes
mais constatent aussi qu’elles sont « vleues » (sic). Ils confir-
ment ainsi l’hypothèse que « toutes les émeraudes sont vleues »
comme l’hypothèse que « toutes les émeraudes sont vertes ». Ils
justifient donc les deux prévisions ou conjectures suivantes :
« les émeraudes examinées à l’avenir seront vertes » et « les
émeraudes examinées à l’avenir sont vleues ». Or, si une éme-
raude examinée après l’instant présent est vleue, elle sera bleue,
par définition. Elle ne sera donc pas verte, comme le donne à
penser l’autre prévision. Les deux prévisions, qui sont toutes les
deux acceptables au vu des observations présentes, sont incom-
patibles.

Comment résoudre ce paradoxe ? Sans doute en limitant


notre vocabulaire, comme Russell l’avait demandé pour ré-
soudre le paradoxe des classes, et en éliminant les prédicats bi-
zarres comme « vleu » (Goodman forge aussi le prédicat
« blert » qui s’applique aux choses examinées avant t et bleues
et aux choses examinées après t et vertes !). Mais le critère qui
permet de distinguer les bons prédicats et les autres n’est pas
aisé à définir. La solution de Goodman équivaut à revenir à la
conception descriptive de Hume en la modifiant. Les régularités
qui engendrent des habitudes et qui donnent naissance à des
anticipations par projection font l’objet d’un choix ; nous rete-
nons certaines régularités en fonction de certains prédicats (vert
et non pas « vleu »), sans qu’il puisse être fait référence, on le
notera, à la nature propre des émeraudes et à leurs propriétés
objectives. Seul compte ce que Goodman appelle l’enracinement
ou l’implantation (entrenchment) des prédicats, qui doivent
avoir fait leurs preuves dans d’autres hypothèses confirmées.
Or, cet enracinement des prédicats, qui comporte des degrés
différents, vient naturellement de nos usages linguistiques, ce
qui revient à dire que les prédictions valides dépendent de la
façon dont les mots et les catégories qui sont les nôtres décou-
pent et organisent le monde. On notera, en passant, que Good-

Ŕ 94 Ŕ
man résout l’énigme de l’induction en faisant appel à l’habitude,
tandis que Popper montrait que l’induction n’était pas la mé-
thode de la recherche scientifique parce que celle-ci a besoin de
conjectures audacieuses.

En tout cas, comme le note Ayer avec pertinence, la con-


ception de Goodman se rapproche en définitive de celle de
Hume90, avec cette différence significative que l’habitude est
définie ici par les pratiques linguistiques. L’ordre et les régulari-
tés du monde ont leur origine, non plus dans la psychologie du
sujet, mais dans le fonctionnement du langage considéré
comme un système de symboles (texte 15).

90 A. -J. Ayer, Philosophy in the XXth Century, p. 256.

Ŕ 95 Ŕ
4. Le langage ordinaire

L’ordre de l’exposition du débat philosophique ne peut pas


se confondre avec la chronologie, et il est nécessaire de faire ici
un nouveau retour en arrière pour retrouver les débuts d’un
courant de la philosophie contemporaine qui, au rebours de
Carnap ou de Quine, ne souhaite pas d’emblée corriger le lan-
gage ordinaire en fonction du langage idéal de la logique symbo-
lique.

Le retour de Wittgenstein

A vrai dire, ces débuts sont obscurs et modestes. Russell a


même porté un jugement très défavorable sur les Investigations
philosophiques de Wittgenstein, dont la méthode et les thèmes
rompent avec la tradition dominante de la théorie de connais-
sance. Ingénieur, officier dans l’armée austro-hongroise, insti-
tuteur, aide-jardinier dans un monastère, architecte aussi, avant
d’enseigner à Cambridge, Wittgenstein ne fut pas un intellectuel
et il ne publia de son vivant que deux ouvrages, un petit dic-
tionnaire d’allemand pour les classes primaires (1926) et le
Tractatus, dont nous avons dit l’importance. En outre, les re-
cueils de notes fort nombreux que ses exécuteurs testamentaires
publièrent après sa mort (les Investigations philosophiques
(1953), les Cahiers bleu et brun (1958)) constituent moins
l’exposé d’une doctrine que les exemples d’une démarche
d’autant plus déconcertante qu’elle est la réfutation d’une partie
des thèses exposées dans le Tractatus et reprises par le Cercle
de Vienne. Le silence de dix ans qui sépare la mise au point du
Tractatus et le retour de Wittgenstein à la philosophie vers 1929
n’a pas qu’un intérêt biographique. Il prépare l’émergence,

Ŕ 96 Ŕ
quelques années plus tard, d’une nouvelle philosophie dont on
perçoit les prémices dans le Cahier brun avec l’introduction de
la notion de « jeu de langage » et la remise en cause du privilège
accordé au langage idéal de la logique.

Dans les Investigations, Wittgenstein entreprend de criti-


quer dans le détail une conception du langage qu’il illustre avec
une citation des Confessions de saint Augustin mais qui domine
les réflexions de Frege et de Russell, comme celles de Wittgens-
tein lui-même dans le Tractatus, sur le rapport entre le langage
et la signification. Saint Augustin, décrivant la façon dont il a
appris, enfant, le langage, privilégie en effet le nom (commun ou
propre) et, dans l’apprentissage du nom, le rôle de la définition
ostensive, par le geste : « Quand on nommait un objet (…) je
retenais qu’à cet objet correspondait le son qu’on faisait en-
tendre quand on voulait le désigner. »91 C’est oublier, selon
Wittgenstein, la diversité des types de mots et des types de lan-
gage. Trompés par la ressemblance des mots entre eux Ŕ après
tout, ce sont des sons articulés Ŕ nous oublions qu’ils ne servent
pas seulement à désigner de façon ostensive un objet présent ou
dissimulé, et qu’ils sont aussi employés Ŕ et combien fréquem-
ment ! Ŕ pour commander, rapporter un événement, faire des
conjectures et des hypothèses, et les examiner, inventer une his-
toire, jouer au théâtre, inventer ou résoudre des énigmes, tra-
duire, solliciter, maudire, saluer, prier92.

Il est vain, dans ces exemples, de chercher la « significa-


tion » des mots dans l’objet qu’ils désignent, selon le modèle en
définitive trop simple du nom propre qui se réfère à une réalité
individuelle et une seule. Le langage, selon une comparaison
célèbre de Wittgenstein, est comme une boîte à outils93 : on ne
peut comprendre la signification d’un outil sans donner sa fonc-

91 L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, I, § 1.


92 L. Wittgenstein, op. cit., I, § 23.
93 L. Wittgenstein, op. cit., I, § 11.

Ŕ 97 Ŕ
tion et rattacher celle-ci à une activité humaine. On dira, par
exemple, que l’alêne « sert à couper le cuir ». De même, la signi-
fication des mots apparaît avec l’usage (Gebrauch) qu’on en fait,
l’emploi (Anwendung) qu’on leur donne dans le contexte d’une
activité collective.

Pour désigner l’ensemble composé par le mot et l’activité


humaine dans laquelle il est employé, Wittgenstein introduit la
notion de « jeu de langage » (Sprachspiel). Un jeu de langage
peut prendre la forme d’un ensemble d’instructions, d’ordres,
de réponses et de gestes, par exemple sur la passerelle d’un na-
vire. Mais pourquoi parler de jeu à propos du langage ?

Par analogie, tout d’abord, dans la mesure où les différents


jeux (le tennis, les échecs, la marelle) n’ont entre eux que des
affinités, des ressemblances, un air de famille, sans avoir une
essence commune94, Cette irréductible diversité, tempérée par
les similitudes, se retrouve dans les fonctions du langage. En
disant cela, Wittgenstein renonce au projet même du Tracta-
tus : trouver la forme générale de la proposition, la fonction du
langage. D’autre part, il n’est pas de jeu sans un ensemble de
gestes soumis à des règles, qui sont arbitraires mais qui sont
acceptées comme des nécessités naturelles par ceux qui le prati-
quent. De même, chaque type de langage, en tant que jeu collec-
tif, suppose des règles, une grammaire implicite.

Mais la formule de « jeu de langage » garde une certaine


ambiguïté. Un jeu n’est pas sérieux, dit-on, alors que le langage
a affaire aux choses et à la vérité. N’est-ce pas une façon de
mettre entre parenthèses ce qui fait tout le problème du lan-
gage, le fait qu’il puisse aller, croit-on, au-delà de lui-même ?
Chez Wittgenstein, les jeux de langage désignent d’abord des
langages simplifiés et imaginés, mais en eux-mêmes complets,
qui permettent de comprendre et de critiquer certaines concep-

94 L. Wittgenstein, op. cit., I, § 66.

Ŕ 98 Ŕ
tions philosophiques, comme la théorie des descriptions de
Russell95. Mais, en même temps, on a le sentiment que chaque
langage naturel est composé de plusieurs jeux de langage en-
chevêtrés qu’il est possible de décrire empiriquement dans une
perspective sociologique et anthropologique.

C’est en ce sens, en particulier, que Wittgenstein peut dire


que les jeux de langage représentent des « formes de vie natu-
relles », des pratiques collectives quotidiennes auxquelles nous
ne prêtons pas attention, surtout, ajouterait Wittgenstein, lors-
que nous faisons de la philosophie en plaquant partout le mo-
dèle simplifié et simpliste de la définition ostensive. « Nous de-
meurons inconscients de la diversité prodigieuse de tous nos
jeux de langage quotidiens parce que l’habillement de notre lan-
gage rend tout semblable. »96

En tant que formes de vie naturelles qui combinent termes


linguistiques et actions collectives, les jeux de langage reposent
sur des règles qui ne font pas l’objet d’une convention explicite
et qui ont le caractère de faits sociaux : « Obéir à une règle, faire
une communication, donner un ordre, faire une partie d’échecs,
sont des habitudes (usages, institutions). »97 C’est à partir de là
que l’on peut comprendre l’argumentation qui soutient une des
thèses les plus surprenantes de Wittgenstein, l’impossibilité de
tout langage privé.

Cette critique du « langage privé » Ŕ par opposition aux


jeux de langage qui suivent des règles respectées de tous Ŕ vise
tout aussi bien les spéculations idéalistes de type cartésien ou
husserlien, qui décrivent et classent les actes de conscience
après la mise entre parenthèses du monde extérieur, que les
analyses de type empiriste (Hume, Ayer, le premier Carnap) qui

95 L. Wittgenstein, op. cit., I, § 48.


96 L. Wittgenstein, op. cit., II, p. 357.
97 L. Wittgenstein, op. cit., I, § 199.

Ŕ 99 Ŕ
veulent s’appuyer sur les données sensibles98. Un langage privé,
au sens de Wittgenstein, est un langage qui se rapporterait à des
expériences, à des états uniquement connus de la personne qui
parle, à des sensations internes et immédiates comme la dou-
leur, à des données sensibles comme telle nuance de rouge, à
des processus mentaux comme une décision99. Si l’on admet la
possibilité d’un langage privé, si le langage est d’abord un lan-
gage privé qui traduit les « idées qui sont dans l’esprit », selon
l’expression de Locke100, on est conduit, comme la plupart des
empiristes, à des conclusions sceptiques. Si, par exemple, la si-
gnification du mot « amarante » repose sur mon expérience in-
time de la sensation « amarante », rien ne garantit l’efficacité de
la communication, dans la mesure où rien ne peut prouver
qu’autrui distingue comme moi telle sensation qu’il appelle
« amarante » d’une autre sensation « carmin », ou « vermil-
lon ». La réfutation de la thèse du langage privé se rattache ex-
plicitement, chez Wittgenstein, à la critique de la définition os-
tensive qui n’a, selon lui, qu’un rôle secondaire d’explication,
une fonction pédagogique limitée dans la mesure où elle sup-
pose toujours l’existence d’un langage. C’est par une définition
ostensive qu’on apprendra des mots étrangers, au début (on
expliquera red en montrant du rouge), parce que l’élève maî-
trise déjà un langage. Mais la dénomination ne saurait servir à
expliquer le langage tout entier et il convient de distinguer très
soigneusement la « signification » d’un mot de l’objet qu’il dé-
signe. Après tout, l’objet peut disparaître sans que le mot perde
sa signification.

98 A. Kenny, Wittgenstein, pp. 24 et 133 ; A. -J. Ayer, Philosophy in


the XXth Century, p. 151.
99 L. Wittgenstein, op. cit., I, § 243 ; J. Bouveresse, Le mythe de
l’intériorité, p. 325 sqq.
100 N. Malcolm, « Wittgenstein », Encyclopaedia of Philosophy,
vol. 8, p. 338.

Ŕ 100 Ŕ
Mais la polémique contre la notion de langage privé vise
aussi à réfuter le scepticisme et se rattache par là au thème gé-
néral de cet ouvrage. Les dernières notes que Wittgenstein a
écrites, peu de temps avant sa mort, et qui furent publiées en
1969 sous le titre De la certitude, traitent précisément de la
question du doute et du scepticisme (texte 16). L’occasion en fut
la lecture des articles de G. -E. Moore dans lesquels le philo-
sophe de Cambridge (1873-1958) affirme pouvoir prouver de
façon conclusive l’existence du monde extérieur et réfuter ainsi
l’idéalisme et le scepticisme (A Défense of Common Sense
(1925) ; Proof of an External World (1939) 101. Moore pensait
que certaines propositions empiriques du sens commun sont
vraies totalement et suffisent à prouver de façon certaine
l’existence en général du monde extérieur. Il suffit de lever la
main droite et dire « voici une main », puis de faire la même
chose avec l’autre pour montrer qu’au moins deux choses maté-
rielles existent dans le monde extérieur et donc pour réfuter
Berkeley102. On peut interpréter cette démonstration dans un
sens empiriste : je sais que la proposition est vraie sans pouvoir
la démontrer, en vertu de la perception et de la mémoire immé-
diate seules (« je sais que j’ai montré les mains »). Aucune dé-
monstration sceptique ne peut donner à ses conclusions la force
de cette « monstration » : « Si les principes de Hume étaient
vrais, écrit-il, je ne pourrais pas savoir que ce crayon existe : ce
fait, je pense, est une reductio ad absurdum [réfutation par
l’absurde] de ces principes. »103

Mais comment déterminer sans une analyse préalable si ce


savoir du sens commun répond bien aux interrogations scep-
tiques ? Wittgenstein, dans une polémique serrée avec Moore,
réinterprète la réfutation du scepticisme en montrant que le

101 G. -E. Moore et la genèse de la philosophie analytique anglaise,


pp. 135 et 174.
102 G. -E. Moore, op. cit., p. 191.
103 G. -E. Moore, op. cit., p. 135.

Ŕ 101 Ŕ
doute universel de type sceptique ou cartésien est en fait impos-
sible. Il est certes raisonnable de douter de la vérité d’un énoncé
particulier, autrement dit d’imaginer sa négation. Mais la géné-
ralisation du doute à l’ensemble de ce que nous savons et
croyons, fût-ce sous la forme méthodique et provisoire que lui
ont donnée Descartes et Husserl, fait partie de ces illusions
qu’un usage irréfléchi du langage fait naître en philosophie.
Peut-on, par exemple, douter sans formuler son doute, donc
sans utiliser des mots auxquels s’attachent des significations
qu’on ne peut pas révoquer en doute ? Descartes doute de tout
de façon hyperbolique, sauf peut-être du sens des mots « trom-
per quelqu’un » dans l’énoncé : « Un certain mauvais génie…
qui a employé toute son industrie à me tromper. »104 Cela re-
vient à dire que le doute suppose toujours l’existence d’un « jeu
de langage ». En fait, de même qu’on ne peut rien apprendre en
histoire ou en mathématiques si l’on commence par douter de
tout ce qui est enseigné, on ne peut douter sans se référer à
quelque autorité incontestée et implicite. Le jeu du doute pré-
suppose la certitude et n’a de sens que rapporté à des actions
concrètes. Wittgenstein va donc au-delà de l’empirisme de
Moore, mais aussi au-delà du rationalisme de Descartes et de
Husserl, dans la mesure où il considère que la généralisation du
doute, loin de me permettre de découvrir le résidu irréductible
du Moi, de l’Ego pur, n’est qu’une perversion illusoire du lan-
gage, une rodomontade philosophique. Un jeu de langage sup-
pose des interlocuteurs engagés dans une action, fût-ce un
mauvais génie occupé à les tromper ; la certitude n’est plus une
propriété de la connaissance théorique, une caractéristique des
idées claires et distinctes, une valeur absolue découverte par un
Ego solitaire qui aurait su se purifier par le doute. La certitude
est attachée à une forme de vie qu’on ne peut dépasser ou modi-
fier totalement qu’en paroles, par des énoncés sans portée pra-
tique. On ne révoque pas en doute les formes de la pensée, les
lois de la logique, non parce qu’elles sont des vérités indubi-

104 Descartes, Méditations, p. 75.

Ŕ 102 Ŕ
tables au sens classique et dogmatique, mais parce que nous ne
pouvons vivre sans elles, ni même imaginer que nous puissions
le faire.

Peut-on vraiment croire, par exemple, que l’on peut ren-


contrer des êtres humains que nous serions radicalement inca-
pables de comprendre ? Non. Mais ce n’est pas parce qu’il y a
une raison universelle, présente en chaque homme, avec ses
lois. Il est simplement impossible d’interpréter un comporte-
ment humain sans supposer un système commun de référence,
un jeu de langage partagé qui permet de déterminer les diffé-
rences. Avant de dire qu’on ne comprend pas ce que dit un
homme qui parle une autre langue que vous, il faut reconnaître
qu’il parle, que les sons qu’il émet constituent un langage. Et
cela contient en puissance la possibilité d’une traduction.

Cette idée qu’on a déjà rencontrée chez Quine dans un


autre contexte, trouve une explication intéressante dans les
Remarques sur « le Rameau d’or » dans lesquelles on voit
Wittgenstein dénoncer le rationalisme un peu étroit, ethnocen-
trique, de Frazer, le grand anthropologue et folkloriste victo-
rien, qui explique les mythes et les rites des primitifs par des
« croyances scientifiques erronées ».

Wittgenstein remet en cause cette interprétation intellec-


tualiste qui cherche la raison de pratiques étranges dans de
simples erreurs. Le primitif qui danse pour faire venir la pluie
ne croit pas que la danse fait pleuvoir ; en tout cas, une croyance
de ce genre n’explique pas le rite : « On ne peut ici que décrire
et dire : ainsi est la vie humaine. »105 La même critique vaut
pour les explications de la théorie psychanalytique. Wittgens-
tein esquisse ainsi pour l’anthropologie et la psychologie, mais
aussi pour la philosophie, le projet d’une grammaire, entendue

105 L. Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d’or de Frazer, p.


15.

Ŕ 103 Ŕ
non comme une explication qui donnerait les vraies raisons,
mais comme une description non normative des jeux de langage
dans leur diversité et leurs ressemblances. D’une manière géné-
rale, « le jeu de langage ne repose sur aucun fondement. Il n’est
pas raisonnable (ni non plus non raisonnable). Il est là comme
notre vie ». 106

Cette conception peut évidemment faire l’objet de deux in-


terprétations divergentes. On peut considérer qu’elle conduit à
une sorte de relativisme culturel qui s’incline devant la diversité
des jeux de langage, des rites, des mythologies, des cultures,
sans jamais chercher à les juger, ni même à les expliquer. N’est-
ce pas Wittgenstein lui-même qui souligne l’irréductible diversi-
té des « formes de vie » ?

Mais il est tentant aussi de songer à la possibilité d’une


grammaire profonde et universelle Ŕ selon l’expression de
Chomsky Ŕ qui décrirait les règles de fonctionnement de tout
langage humain en tant qu’il suppose une logique107. Cette in-
terprétation conduirait ainsi à l’idée d’une « analyse transcen-
dantale » indiquant les conditions de possibilité des divers actes
du langage, et notamment de la référence à des objets, de
l’attribution à ceux-ci de certaines caractéristiques par les pré-
dicats et de l’argumentation. C’est la voie choisie par exemple
par le philosophe anglais P. -F. Strawson dont nous parlerons
plus loin.

Wittgenstein lui-même aurait sans doute refusé de


s’engager dans cette voie transcendantale qui fait peut-être bon
marché d’aspects essentiels de la pensée qui s’exprime dans les
Investigations, notamment l’idée pragmatique que la significa-
tion des mots et des phrases est liée aux activités qui leur ser-
vent de contexte, et l’idée analytique selon laquelle la philoso-

106 L. Wittgenstein, De la Certitude.


107 N. Chomsky, la Linguistique cartésienne, pp. 139 et 180.

Ŕ 104 Ŕ
phie doit avoir une fonction thérapeutique. Comment la philo-
sophie peut-elle chercher des conditions transcendantales, va-
lables dans tous les cas, non empiriques, si sa vraie tâche est de
résoudre les problèmes et de dissiper définitivement les confu-
sions qui surgissent lorsque le « langage tourne à vide » au lieu
de travailler, dans différents contextes d’action ?

Ce que l’on dit à Oxford

Lorsqu’on quitte Cambridge pour aller à Oxford,


l’atmosphère change. Alors que Russell, Wittgenstein, F. -P.
Ramsey s’intéressent d’abord à la logique mathématique et aux
fondements des mathématiques, les philosophes d’Oxford
comme Ryle, Austin et Strawson ont fait leurs humanités ; ils
ont été comme Heidegger à la sobre école de la pensée aristoté-
licienne mais leur attention se porte de préférence sur le lan-
gage ordinaire, lequel s’oppose à la fois au langage symbolique
des logiciens et au langage plus discutable des métaphysiciens.
Pourtant le projet de J. -L. Austin (1911-1960), fellow, puis, à
partir de 1952, professeur à Oxford, n’est pas sans parenté avec
celui de Wittgenstein dans les Investigations philosophiques et,
à la conception pragmatique des jeux de langage, fait écho la
notion capitale d’acte de langage (speech-act). Les deux philo-
sophes élargissent de façon décisive l’étendue des problèmes
philosophiques liés au langage, en replaçant la fonction cogni-
tive du langage Ŕ dire ce qui est, décrire et représenter le monde
Ŕ dans le cadre plus large de la communication entre plusieurs
personnes et des contextes d’action.

Les conférences qu’Austin a données à Harvard en 1955 et


qui furent publiées après sa mort sous le titre frappant de How
to Do Things with Words (« Comment faire des choses avec des
mots ») (Quand dire, c’est faire), remettent en question, en ef-
fet, le préjugé séculaire qui réduit nos énonciations dotées de

Ŕ 105 Ŕ
sens (utterances), nos phrases, au seul modèle des énoncés ou
affirmations (statements) qui prétendent décrire un état de fait
et qui sont, dès lors, ou vrais ou faux. On a vu le rôle que ce mo-
dèle a joué dans le positivisme logique. Or, Austin fait observer,
dans une analyse qui préfigure selon lui une « vraie science du
langage », que, dans le fonctionnement réel du langage ordi-
naire, nous prononçons un grand nombre de phrases qui ne
peuvent être vérifiées parce qu’elles ne rapportent pas des faits,
bien qu’elles ne soient pas pour autant dépourvues de sens. Ce
sont les phrases à l’impératif (« Fermez la porte »), les souhaits
(« Plût au ciel que ce fût le dernier de ses crimes ! »), les excla-
mations (« Quelle joie ! »), etc. Il existe donc différents emplois
du langage et ceux-ci ne sont peut-être pas en nombre infini,
comme semble le penser Wittgenstein. Il est peut-être même
possible d’en dresser un tableau raisonnablement systématique.

Austin prend tout d’abord comme exemple de ces fonctions


du langage un certain type de phrases : des phrases qui ressem-
blent à des affirmations sans être ni vraies ni fausses. « Je
prends cette femme comme épouse », « Je m’excuse », « Je
baptise ce navire France », « Je lègue ma fortune à mon ne-
veu », « Je parie que Bruxelles va gagner » : ces phrases avec un
verbe à la première personne du présent de l’indicatif ne rap-
portent pourtant pas un fait, comme le feraient les mêmes
phrases à la troisième personne (« Il lègue sa fortune à son ne-
veu », etc.). Ces énonciations, Austin les appelle des énoncia-
tions performatives (du verbe to perform, accomplir une action)
parce que dire ces phrases, c’est déjà faire quelque chose, sou-
vent en s’engageant à faire autre chose (acquitter sa dette si l’on
perd, etc.). L’analyse du langage ordinaire montre que les cir-
constances jouent un rôle considérable dans l’emploi correct de
ces phrases ; ce sont les circonstances de renonciation Ŕ et non
les faits rapportés Ŕ qui décident du succès ou de l’échec de ces
actes de langage. C’est même plutôt en dressant la liste des
échecs ou malheurs (infelicities) possibles qu’Austin cherche à

Ŕ 106 Ŕ
comprendre le fonctionnement des énonciations performa-
tives108.

Supposons, par exemple, qu’un mariage ne soit valide que


si les futurs mariés prononcent une formule consacrée par la-
quelle ils s’engagent. Qu’est-ce qui peut faire obstacle au bon
déroulement de la cérémonie ? Les mariés peuvent oublier de
prononcer l’indispensable formule, ou prononcer une formule
incorrecte, ou ne pas prononcer la bonne formule intégrale-
ment. L’une des personnes impliquées dans cette cérémonie, ce
jeu de langage, peut n’être pas habilitée à tenir son rôle, être
déjà mariée, par exemple. Les paroles prononcées peuvent aussi
n’avoir qu’un caractère purement verbal, si l’un des mariés n’a
pas l’intention de tenir sa promesse ou s’il s’agit d’acteurs dans
une pièce, etc. Deux choses apparaissent ainsi : les phrases ne
constituent une action réussie que si elles sont accompagnées
d’un ensemble complexe de circonstances. Mais elles sont déjà
par elles-mêmes des actes à la fois physiques et conventionnels,
à telle enseigne que ces phrases sont souvent liées à des gestes
eux aussi rituels : ainsi lever la main droite pour prêter serment.

Est-il possible cependant de distinguer toujours les énon-


ciations performatives des énonciations « constatives » (les sta-
tements) qui décrivent un état de fait ? Les phrases que j’ai ci-
tées avaient une certaine forme grammaticale qui mettait en
évidence celui qui accomplissait l’action (le « je » qui lègue,
etc.) ; mais d’autres énonciations peuvent servir à accomplir des
actes sans que la forme grammaticale les distingue des énoncés.
« La séance est ouverte » ou « les jeux sont faits » ressemblent
tout à fait à des énoncés, mais, dans la bouche du président
d’une assemblée ou dans celle d’un croupier, elles servent à faire
quelque chose, à ouvrir officiellement la séance ou figer les
mises. A l’inverse, une énonciation comme « coupable », dans le
contexte d’une cour d’assises, a un caractère performatif mar-

108 J. -L. Austin, Quand dire, c’est faire, p. 52.

Ŕ 107 Ŕ
qué, puisqu’elle revient à condamner, mais elle peut aussi être
considérée comme un énoncé qui peut être vrai ou faux, si
l’accusé n’a pas commis le crime qui lui est reproché. La fron-
tière entre performatif et constatif est donc assez floue.

En fait, ce sont les énonciations constatives et performa-


tives dans leur ensemble qui sont des actes. Telle est la véritable
découverte d’Austin, qui distingue trois types d’actes, accomplis
par chaque énonciation. Il y a tout d’abord l’acte « locution-
naire » qui est le plus évident : c’est l’acte de dire en associant
prédicats et arguments dans un énoncé. Vient ensuite l’acte « il-
locutionnaire » qui est ce que nous faisons par le fait même que
nous parlons, par exemple s’engager, promettre, mais aussi af-
firmer, déclarer, ordonner, souhaiter. Enfin, mes énonciations
peuvent provoquer chez autrui certains effets Ŕ la peur, le rire,
la sympathie, la joie : ce sont des actes « perlocutoires ».

Dès 1946, dans son article Other Minds (Les autres esprits)
109, Austin fait un parallèle entre « je sais » et « je promets ».
Les énoncés qui semblent se limiter à la constatation objective
des faits impliquent des actes de langage comme « je crois
que… », « j’affirme que… », « j’observe que… », « je sais que… ».
En énonçant un fait, on ne se contente donc pas de décrire le
monde solitairement ; l’on s’engage par rapport aux autres, de
la même façon que l’on s’engage lorsqu’on promet de faire
quelque chose. On donne sa parole, on met sa réputation en jeu,
et les autres acceptent de vous faire confiance. Je peux certes
me tromper de bonne foi, comme je peux ne pas pouvoir tenir
ma promesse en raison d’un empêchement majeur, un acte de
guerre, mais cela ne change rien au sérieux de l’intention qui
doit animer celui qui accomplit un acte de parole responsable
au moment où il le fait. Une promesse n’est authentique que si
j’ai l’intention de la tenir ; une croyance n’est véritable que si j’y
adhère vraiment. C’est pour cette raison qu’il est contradictoire

109 J. -L. Austin, « Other Minds », Philosophical Papers, p. 44.

Ŕ 108 Ŕ
de dire, comme l’avait observé Moore, que « le chat est sur le
paillasson et je ne le crois pas ».

Austin est le principal représentant de la philosophie du


langage ordinaire, mais ce langage ordinaire n’est pas pour lui le
juge suprême, l’autorité absolue, le dernier mot en matière de
philosophie, même si, comme Ryle, il ne répugne pas à rompre
des lances avec les métaphysiciens. Sa méthode est originale
puisqu’elle consiste à étudier le fonctionnement réel du langage
en prêtant une attention particulière aux nuances de
l’expression et aux échecs de la communication, c’est-à-dire aux
circonstances diverses qui peuvent faire obstacle au plein ac-
complissement des actes de langage.

La diversité même de ces circonstances suffit à montrer les


limites de la conception strictement logique du langage, selon
laquelle chaque énoncé sensé doit être vrai ou faux (texte 17).
En réalité, avant d’être « vrai », un énoncé peut s’adapter de
façon très variée aux faits, comme une carte qui sera, selon les
cas, « précise », « détaillée », « fidèle », « grossière », « sché-
matique ». Dans cette approche pragmatique des rapports entre
le langage et le monde, la vérité apparaît comme une forme
parmi d’autres d’adéquation : dans la plupart des cas, le langage
fonctionne correctement et les personnes engagées dans la con-
versation ont raison de se faire confiance. C’est pour cette rai-
son qu’il est intéressant d’étudier le langage ordinaire avant de
faire de la philosophie spéculative : celui-ci comporte une foule
de nuances que les hommes ont jugé utiles de faire et que le mé-
taphysicien aurait tort de négliger110. Mais la communication a
aussi des ratés, des malheurs, des pannes qui éclairent son fonc-
tionnement.

110 J. -L. Austin, « A Plea for Excuses », Philosophical Papers, p.


130.

Ŕ 109 Ŕ
Comme Wittgenstein, par conséquent, mais en suivant des
voies différentes, Austin en vient à une réfutation pragmatique
du scepticisme. Nous pouvons par exemple nous tromper dans
l’interprétation des sentiments et des intentions d’autrui111.
Mais ces échecs ne remettent pas en cause notre aptitude géné-
rale à comprendre ; ils ne font pas vaciller les bases de notre
compréhension d’autrui, c’est-à-dire les procédures établies de
communication qui reposent sur la confiance en l’autorité et le
témoignage d’autrui. Croire autrui, se fier à lui sont des présup-
posés essentiels de la communication. Les historiens, les ju-
ristes, les psychologues peuvent élaborer les règles d’une cri-
tique des témoignages. Rien ne peut vraiment nous inciter à
mettre en doute, de façon générale et systématique, les propos
d’autrui112.

La métaphysique descriptive

La méfiance envers le caractère formel de la logique sym-


bolique, impuissante à rendre compte des usages du langage
ordinaire, a pris une forme très argumentée avec un philosophe
d’Oxford, dont l’œuvre offre un intéressant exemple de philoso-
phie analytique ambitieuse. P. -F. Strawson (texte 18), qui a
succédé en 1968 à Ryle comme professeur de métaphysique, a
commencé par se rattacher à la philosophie du langage ordi-
naire, notamment dans l’article célèbre qu’il a consacré à la
théorie des descriptions de Russell (« Sur l’acte de référence »).
Mais il s’est consacré ensuite à une tâche qui, dans le contexte
de la philosophie anglaise de l’époque, paraît plus originale,
l’élaboration d’une « métaphysique descriptive » qui met à nu

111 J. -L. Austin, « Other Minds », Philosophical Papers, p. 83.


112 La même chose vaut pour la perception : J. -L. Austin, le Lan-
gage de la perception, p. 129.

Ŕ 110 Ŕ
les « traits généraux de notre structure conceptuelle »113, ce qui
équivaut, comme il l’a vu lui-même par la suite en étudiant Kant
dans The Bounds of Sense (les Limites de la Sensibilité, 1966), à
une forme atténuée de kantisme. Avec Strawson comme avec
Searle et Davidson, dans un autre contexte, la philosophie du
langage se transforme en philosophie de l’esprit (mind), malgré
la critique par Ryle du « fantôme dans la machine ».

Quand Strawson engage une polémique avec Russell en


dénonçant certaines insuffisances de la sacro-sainte théorie des
descriptions qui était pour Ramsey et Ryle le modèle même de
l’analyse philosophique, il le fait au nom de la langue ordinaire
qui n’a pas une logique exacte et comporte une grande diversité
d’usages (uses) négligés par Russell114. Comme Austin et Witt-
genstein, Strawson attire l’attention sur la dimension pragma-
tique du langage, c’est-à-dire sur le rôle que joue le contexte
dans la signification de la phrase, autrement dit la situation des
personnes qui parlent, les actions qu’elles accomplissent, les
règles et conventions qu’elles suivent.

Cette conception, qui met en évidence le rôle du contexte


dans l’emploi réussi des phrases et donc la part de présupposi-
tions liée à l’acte de communiquer, a pris toute son ampleur
avec les Individus. Le sous-titre, « Essai de métaphysique analy-
tique », attire déjà l’attention quand on songe que la philoso-
phie analytique doit en partie sa naissance, avec Moore et Rus-
sell, au rejet des questions trop ambitieuses et des solutions
confuses de la métaphysique. Strawson ne rejette pas l’analyse
comme méthode, comme « examen minutieux de l’emploi effec-
tif des mots », mais semble considérer qu’elle a besoin d’une
métaphysique de description, laquelle, cependant, « se contente
de décrire la structure effective de notre pensée au sujet du

113 P. -F. Strawson, les Individus, p. 9.


114 P. -F. Strawson, « De l’acte de référence », Études de logique et
de linguistique, p. 38.

Ŕ 111 Ŕ
monde ». Aristote et Kant donnent les deux exemples princi-
paux de cette métaphysique qui s’attache à découvrir les catégo-
ries de la pensée ordinaire, par opposition à la métaphysique de
révision, comme celle de Descartes et Leibniz, qui veut corriger
nos façons de penser. En un sens, les philosophes comme Frege,
Russell, Carnap et Quine, qui invoquent la logique formelle
contre les langues naturelles, pratiquent une « métaphysique de
révision ». Strawson, lui, veut, selon la formule de Wittgenstein,
« laisser les choses en l’état ». La distinction entre les sujets lo-
giques (« Socrate », « il », « le maître de Platon ») et les prédi-
cats (« est chauve », « dort », « parle avec Hippias »), qui est
liée au fonctionnement même de notre langage, a des consé-
quences ontologiques : les expressions qui servent de sujet lo-
gique, dit Strawson, ont un caractère complet, autonome, suffi-
sant, qui manque aux expressions prédicats. Des expressions
comme « Socrate » ou « maître de Platon » n’affirment rien,
mais elles impliquent l’existence des êtres auxquels elles font
référence et dont on va parler. Elles ont une sorte de poids em-
pirique qui manque aux termes généraux, aux prédicats qui
sont, eux, incomplets, « non saturés », disait Frege. En suivant
la pente du discours et en cherchant les termes qui peuvent être
sujets, ou « arguments » dans le langage de Frege, on découvri-
ra les êtres particuliers (the particulars) qui sont les objets de
référence fondamentaux, les choses, au sens le plus général,
auxquelles il est impossible de ne pas faire référence quand on
parle. Ainsi, les qualités, les propriétés, les nombres, les espèces
ne sont que des « particuliers » secondaires et dérivés. Les vrais
particuliers, selon Strawson, ce sont les corps matériels dans le
temps et l’espace Ŕ et non les données sensibles Ŕ et les per-
sonnes. L’idée surtout que la notion de personne est « logique-
ment primitive » a particulièrement surpris, parce qu’elle équi-
valait à une réfutation du scepticisme qui s’exprimait ici ou là au
sujet de la connaissance des autres esprits. Ryle, par exemple,
avait adopté une position proche du béhaviorisme*. Wittgens-
tein avait nié la possibilité d’un langage privé qui serait la des-
cription personnelle des états de conscience, ouvrant la voie à

Ŕ 112 Ŕ
une forme de « physicalisme* » qui décrit ceux-ci comme des
états physiques du cerveau. La solution de Strawson consiste à
dire que la * personne » est un particulier auquel nous attri-
buons des prédicats « matériels » (« est dans la pièce », « pèse
70 kg ») et des prédicats « personnels » (« croit en Dieu »,
« souffre », « va faire une promenade »), en nous fondant à la
fois sur le comportement des autres et ce que j’éprouve ou ce
que j’ai déjà éprouvé. Ces prédicats personnels ont donc un
usage à la troisième personne (l’observation) et à la première
personne (l’introspection).

Cette solution115 ne cherche pas à combler le fossé entre


mon esprit et les autres esprits, ni à décrire les relations entre le
corps et l’esprit. Elle consiste à rappeler au nom du bon sens,
comme Moore (cf. p. 84) et en partant de l’analyse du langage
ordinaire, comme le dernier Wittgenstein et Austin, que nous ne
pouvons parler du monde sans présupposer l’existence de
choses matérielles et de personnes.

On se rappelle peut-être que Quine (cf. p. 73) invoque les


procédures de la logique symbolique, et d’abord la quantifica-
tion, pour chasser les « particuliers » comme les choses et les
personnes, pour ne laisser que des relations spatio-temporelles,
sur le modèle du langage de la physique. Son débat avec Straw-
son a donné lieu à une polémique retentissante, dont le Mot et
la Chose porte la marque, puisqu’il est une sorte de réplique au
livre de Strawson. Ce dernier rejette le langage idéal que pro-
pose la logique et se refuse à corriger le langage ordinaire avant
d’en avoir exploré les présuppositions et le fonctionnement. Or,
du point de vue de Quine, admettre que le langage ordinaire Ŕ
c’est-à-dire le langage qui n’est ni scientifique ni métaphysique
Ŕ révèle quelque chose de « notre pensée au sujet du monde »

115 P. -F. Strawson, les Individus, p. 114 sqq. ; A. -J. Ayer, les
Grands domaines de la philosophie, pp. 136-163. Cf. G. -J. Warnock,
English Philosophy since 1900, pp. 107-109.

Ŕ 113 Ŕ
est une idée assez paradoxale. Détaché de la logique mathéma-
tique, qui peut seule prétendre à l’universalité, le langage est-il
autre chose qu’un phénomène culturel et historique ? Strawson
est totalement étranger, à la différence de Quine, aux considéra-
tions anthropologiques, et l’anglais parlé à Oxford devient, à la
place de la logique, la norme de la pensée… E. Cassirer, à
l’inverse, avait tenté de tracer dans sa grande synthèse de la
Philosophie des formes symboliques la formation de la notion
de personne116. Quant à Heidegger, radicalement opposé à la
philosophie d’inspiration néo-kantienne de Cassirer, il est parti-
culièrement attentif, comme on peut le voir dans Qu’est-ce
qu’une chose ? 117, au caractère historique de notions supposées
primitives comme « chose » ou « personne », au poids de la tra-
dition métaphysique, aux pièges du vocabulaire.

Nous pouvons ainsi percevoir une nouvelle fois le contraste


saisissant qu’il y a entre, d’une part, une attitude de relative
confiance envers le langage, une attitude qui cherche à retrou-
ver les notions impliquées du bon sens, et, d’autre part, une atti-
tude de soupçon, qui prend en considération la dimension his-
torique, la diversité des cultures, la nécessité d’une interpréta-
tion, d’une déconstruction.

116 E. Cassirer, la Philosophie des formes symboliques, I, p. 185.


117 M. Heidegger, Qu’est-ce qu’une chose ? pp. 13-63.

Ŕ 114 Ŕ
5. Du langage à l’esprit

L’esprit et le cerveau

Nous venons de voir comment une étude du langage dans


sa dimension pragmatique peut conduire à une philosophie de
l’esprit (mind), malgré les critiques de Ryle118. Comment conce-
voir, dans ces conditions, les relations entre le corps, et en par-
ticulier le cerveau, dont parle la science, et l’esprit auquel le lan-
gage ordinaire persiste à croire ? La première conception Ŕ le
parallélisme Ŕ consisterait à dire que chaque substance mène sa
vie propre, sans aucune interaction de l’une sur l’autre. Mais
cette position est extraordinairement contraire à l’expérience
courante : je sens une douleur si je me brûle ; je peux penser à
un geste avant de le faire, par exemple en conduisant.

Une conception plus classique revient à dire que les phé-


nomènes mentaux sont des épiphénomènes, c’est-à-dire des
manifestations secondaires de l’activité du corps. Loin d’être la
cause de quoi que ce soit, la pensée consciente, malgré l’illusion
du vouloir, ne ferait donc qu’accompagner les mouvements du
corps, comme l’écume sur la mer. Cette conception repose sur
des faits empiriques, comme l’ivresse, le vertige, les réflexes,
mais privilégie les cas anormaux, les troubles du comportement,
sans rendre compte des cas simples d’action de la pensée sur le
corps. Après tout, on peut décider d’arrêter de fumer.

Il peut sembler plus simple, pour concilier les exigences de


la théorie scientifique et le langage ordinaire, d’adopter une
conception matérialiste qui admet la causalité de l’esprit sur le

118 G. -R. Ryle, la Notion d’esprit, p. 309.

Ŕ 115 Ŕ
corps, leur interaction, mais qui considère que l’esprit est une
chose, laquelle se trouve avoir de façon contingente deux as-
pects distincts, l’un subjectif et conscient, l’autre objectif et ma-
tériel. Cette théorie dite de l’identité, défendue notamment par
le philosophe australien David Armstrong119, affirme donc que
l’esprit est le cerveau, comme on peut dire que l’eau est de
l’oxygène et de l’hydrogène (H20) ou que la chaleur est le mou-
vement des molécules. Cette identification matérialiste entre le
cerveau et l’esprit peut, on le voit tout de suite, prendre deux
aspects. Elle peut impliquer que telle sensation ou telle douleur
correspond à un état précis du cerveau, en tel endroit précis.
Cette identification est expérimentale. Mais on peut impliquer
également, de façon plus radicale, qu’il existe une corrélation
entre telle pensée et tel état du cerveau. Mais cette pensée que je
formule ici et qui se forme, si elle est comprise, dans l’esprit du
lecteur, a-t-elle la même traduction matérielle dans mon cer-
veau et le sien ? Comment croire, et surtout comment prouver
que tous les phénomènes mentaux qui peuvent accompagner
chez quelqu’un l’audition de la plus simple des musiques, la lec-
ture d’un roman ou la résolution d’un problème d’échecs, équi-
valent à des phénomènes matériels (électriques, chimiques)
dans son cerveau qui se retrouveraient dans le cerveau d’un
autre ? Il est presque impossible, dans une expérience subjec-
tive comme l’audition de la musique, de faire le départ entre les
aspects sensoriels, les habitudes acquises, les connaissances, les
préjugés, les souvenirs personnels, la perception du contexte.
Bref, il est impossible de dire quels sont en fait les événements
et les états mentaux dont on devrait retrouver l’équivalent neu-
rologique, si l’on veut que l’esprit soit le cerveau.

Le philosophe américain D. Davidson (texte 20) a défen-


du avec subtilité une version atténuée de cette théorie de
l’identité, notamment dans un article intitulé « Événements

119 D. Armstrong, A Materialist Theory of Mind, Londres et New


York, 1968. Cf. S. Kripke, la Logique des noms propres, pp. 135 et 143.

Ŕ 116 Ŕ
mentaux » (Mental Events) qui ouvre d’intéressantes perspec-
tives sur la notion de compréhension. Il admet tout d’abord que
des événements mentaux peuvent être la cause d’événements
physiques. Cette thèse de l’interaction a pour elle, il est vrai,
l’expérience spontanée : il suffit de songer à une personne qui
tape à la machine… Davidson suppose également que toute liai-
son causale entre deux événements peut être décrite sous la
forme d’une loi, par un énoncé « nomologique », selon une ex-
pression qui vient de Goodman. Mais Davidson affirme, contre
les théories classiques de l’identité entre l’esprit et le cerveau,
qu’il ne peut y avoir de lois de type déterministe, grâce aux-
quelles on pourrait prévoir et expliquer les événements men-
taux. Cette position, que Davidson appelle le « monisme ano-
mal » (« monisme » par opposition au dualisme qui admet deux
substances, l’esprit et le corps, et « anomal » (de a, préfixe pri-
vatif, et nomos, la loi) parce qu’il n’y a pas de lois psychophy-
siques), ressemble au matérialisme classique dans la mesure où
il affirme que tous les événements sont physiques, mais rejette
la thèse, d’ordinaire considérée comme essentielle pour le maté-
rialisme, selon laquelle les phénomènes mentaux peuvent rece-
voir une explication purement physique120.

La contradiction apparente est évitée parce qu’en fait, pour


Davidson, les événements ne sont mentaux que par
l’intermédiaire d’une description. Ce sont des événements phy-
siques Ŕ quelque chose se passe dans le cerveau, à coup sûr,
quand je pense, quand j’éprouve quelque chose Ŕ mais ceux-ci
sont décrits en termes mentaux, donc globaux, ce qui revient à
dire qu’on ne peut s’attendre à trouver des lois psychophysiques
qui mettraient en corrélation stricte le mental et le physique.
Quand on décrit des événements en termes mentaux, ce qu’on
fait sans cesse dans le langage ordinaire, dans la littérature,
l’histoire et le droit, on peut tout au plus espérer des généralisa-
tions qui ne sont que globalement vraies, avec des exceptions

120 D. Davidson, « Mental Events », Actions and Events, p. 213.

Ŕ 117 Ŕ
nombreuses. La physique, elle, a affaire à des « objets » rigides
et distincts qui entrent dans des relations transitives et asymé-
triques : « a est plus grand que b qui est plus grand que c. » En
revanche, le comportement d’un homme, ses propos, ses ac-
tions, ses intentions, ses craintes et ses désirs, forment un tout
que l’on est obligé de considérer comme cohérent, non par cha-
rité121, mais par une nécessité de l’interprétation. Davidson
fonde donc sa thèse très paradoxale de l’impossibilité des lois
psychophysiques sur le mouvement même de l’interprétation du
comportement d’autrui et sur l’indétermination de la traduction
définie par Quine. Le comportement verbal explicite, par
exemple, que le béhaviorisme* voulait prendre comme base in-
discutable, ne peut être compris que par référence à l’attitude
du locuteur envers les phrases qu’il prononce. Les considère-t-il
comme vraies ? Croit-il à ce qu’il dit ? Est-ce ironique ou méta-
phorique ? Le locuteur pense-t-il que toutes ses phrases sont
compatibles entre elles ? Imaginons, comme Wittgenstein lisant
Frazer122, un indigène qui a recours à des pratiques magiques
pour tuer ses ennemis mais qui construit sa hutte et taille ses
flèches selon des techniques pour nous « réelles ». Comment
comprendre cela ?

Nous sommes forcés de trouver une explication générale


qui donne un sens à tout ce qui est dit et fait, de forger une
théorie qui rende compte de la totalité du comportement et des
paroles prononcées en supposant un certain idéal de rationalité,
c’est-à-dire une certaine cohérence. Il s’agit là, au cœur de la
philosophie d’inspiration et de style analytique, d’une préoccu-
pation herméneutique (de hermeneuein, interpréter) comme
celle qu’on trouve chez Dilthey, Max Weber, H. -G. Gadamer
(texte 31). On ne peut juger qu’une action particulière est irra-
tionnelle que par rapport à un arrière-fond de rationalité sup-

121 D. Davidson, op. cit., p. 221.


122 L. Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d’or de Frazer, p.
16.

Ŕ 118 Ŕ
posée. Il suffit, pour s’en convaincre, de chercher ce qui nous
fait croire qu’un propos est une plaisanterie : c’est uniquement
parce qu’il se détache de l’arrière-plan de rationalité dont on
crédite chaque individu. On pourrait même prolonger la pensée
de Davidson, peut-être, en disant que la psychiatrie et la psy-
chanalyse relèvent de la même entreprise, qui consiste à recons-
truire le sens global de comportements et de propos en appa-
rence incohérents, à présupposer que rien d’humain n’est irra-
tionnel.

Ainsi, c’est parce que le langage ordinaire attribue une co-


hérence aux hommes que nous observons et rencontrons, qu’on
ne peut espérer soumettre les événements mentaux à des lois
physiques. L’interprétation « mentaliste » est une reconstruc-
tion qui se veut la plus raisonnable, donc la plus rationnelle
possible. Mais cette cohérence de l’« arrière-plan », qui nous
permet de comprendre le comportement des hommes, n’est
plus, selon Davidson, la manifestation d’une nature humaine
qui serait commune à tous les hommes malgré la diversité des
cultures, ou d’une Raison métaphysique, mais, tout bonnement,
une exigence du langage ordinaire. C’est vaincre le sceptique
avec ses propres armes.

L’ordinateur ?

Il est peut-être vain dans ces conditions de chercher à dé-


terminer si l’esprit est une substance distincte du corps, ou s’il
est le cerveau, sous une autre forme. La « matière » du mental,
si l’on peut risquer cette formule, n’est pas une hypothèse utile,
malgré les controverses si anciennes pour ou contre le matéria-
lisme. Il vaut mieux comprendre que le langage mentaliste,
quand il parle de phénomènes mentaux, souhaite d’abord pré-
server l’« autonomie de la vie mentale » et rendre compte de ce
que Thomas Nagel appelle (texte 19) l’« expérience subjec-

Ŕ 119 Ŕ
tive »123. Or, selon le philosophe américain H. Putnam, il est
une notion qui permet de sauvegarder cette autonomie contre le
matérialisme mécaniste sans devoir invoquer un agent fantôme
ou un élan vital, c’est la notion d’organisation fonctionnelle.
D’où le nom de fonctionnalisme donné à cette théorie originale
des rapports entre l’esprit et le corps.

Les machines et notamment les ordinateurs nous ont ap-


pris, dit Putnam, à distinguer plus rigoureusement les fonctions
d’un système et sa constitution matérielle. Deux machines peu-
vent avoir des constituants différents et remplir la même fonc-
tion, en vertu d’un même « programme » au sens large. Diffé-
rents mécanismes, par exemple Ŕ horloge à poids, montre à
quartz, clepsydre, cadran solaire Ŕ peuvent avoir une fonction
identique qui est de dire l’heure. Mais la même analogie qui
vaut entre les machines qui ont une même organisation fonc-
tionnelle « réalisée » dans des matières différentes, vaut entre
l’esprit et la machine qui sont capables tous les deux de calculer.
Les opérations que désignent des termes comme « penser »,
« se souvenir de », « voir » et qui servent à décrire, à expliquer
et prévoir le comportement humain et parfois animal, ne sont
donc pas nécessairement liées, comme les « pensées » de Des-
cartes, à une substance spirituelle. L’analogie avec l’ordinateur,
surtout, nous fait comprendre que ce qui importe dans l’activité
mentale, c’est, pour reprendre les termes aristotéliciens aux-
quels Putnam fait allusion, la forme et non la matière, ou, si l’on
veut, le programme, le logiciel (software) et non le matériel
(hardware) avec ses pièces. La question de la nature de l’esprit
ne se pose plus, au niveau du langage ordinaire, si l’on admet
que les mêmes fonctions sont remplies par ce qu’on décrit indif-
féremment en termes d’états mentaux et ce qu’on décrit en
termes d’états cérébraux.

123H. Putnam, • Philosophy and our Mental Life », Mind, Lan-


guage and Reality, p. 291. T. Nagel, Questions mortelles, p. 193 sqq.

Ŕ 120 Ŕ
Alors que Davidson restait attaché à une certaine forme de
matérialisme, la thèse de Putnam relève, semble-t-il, du prag-
matisme : on se désintéresse des questions métaphysiques rela-
tives à la substance de l’esprit, parce qu’elles n’ont aucune utili-
té pour la compréhension et la description du comportement.
Pour prendre une analogie : la constitution matérielle des clés,
au niveau microscopique, n’explique pas comment telle clé pré-
cise peut ouvrir telle serrure. En revanche, la forme de la clé, qui
est dans certaines limites indépendante de sa matière, suffit à
expliquer de façon satisfaisante pourquoi elle fait fonctionner le
mécanisme. De la même façon, l’analyse neurologique du cer-
veau ne peut expliquer les opérations globales que l’on peut at-
tribuer à l’esprit et qui s’effectuent en fonction d’un programme,
sans qu’il soit nécessaire de supposer l’existence d’une chose
pensante à part.

Ce qu’est l’esprit humain

On trouve cependant dans le livre de J. -R. Searle sur


l’intentionnalité et dans une série de conférences à la B. B. C.,
en 1984, une théorie séduisante qui met en lumière la dimen-
sion pragmatique de la signification et qui a le mérite, en tout
cas, d’illustrer parfaitement le thème de ce chapitre : la méta-
morphose de la philosophie du langage en une philosophie de
l’esprit (texte 21). Searle, qui adopte malgré tout un point de vue
naturaliste, considère qu’on ne peut nier l’existence d’états
mentaux conscients et subjectifs (les croyances, les désirs, les
craintes, etc.), mais que ceux-ci sont des phénomènes biolo-
giques comme la photosynthèse ou la digestion : « L’existence
de la subjectivité est un fait biologique objectif. »124 Cependant,
certains états mentaux ont la propriété particulière de renvoyer
à un objet Ŕ ce que Searle appelle l’intentionnalité, sans se sou-

124 J. -R. Searle, Du cerveau au savoir, p. 33.

Ŕ 121 Ŕ
cier en apparence de la riche histoire de ce terme avec Brentano
et Husserl. L’intentionnalité n’est pas une propriété de tous les
états mentaux, car certains états d’inquiétude diffuse comme,
peut-être, cette angoisse devant le monde en tant que tel dont
parlent Heidegger et Wittgenstein125, ne renvoient pas à un ob-
jet déterminé. En revanche, « croire que le Père Noël existe »,
« avoir peur de prendre l’avion », « espérer gagner aux
courses », « désirer entrer à l’Académie française » et « avoir
l’intention d’aller à Rome » sont des états intentionnels qui
« représentent » des objets et des événements avant de se tra-
duire, le cas échéant, par des actions et des gestes appropriés.
Au sens strict, l’intention de faire quelque chose n’est qu’un cas
particulier de l’intentionnalité qui est à l’œuvre dans presque
toute la vie mentale, comme dans la perception et dans l’action
elle-même.

Or, pour analyser ces états intentionnels, Searle s’inspire


de la description des actes de langage qu’il a donnée dans ses
premiers travaux126. Après Austin dont il systématise le propos
et modifie la terminologie, le philosophe distingue différents
actes de langage, différentes façons de faire quelque chose en
parlant : affirmer, ordonner, promettre, déclarer, déplorer, se
réjouir de, etc. Chaque acte de langage est composé de deux
éléments : le contenu propositionnel (« la séance est ouverte »)
et la force illocutoire (« je déclare… »). Par analogie, en remon-
tant des actes du langage à la vie mentale qu’ils traduisent, on
peut distinguer dans les états mentaux intentionnels, d’une
part, un contenu intentionnel (« aller à Rome ») et, de l’autre,
un mode psychologique (« j’espère », « je veux », « je pense »)
qui vient donner une certaine coloration au contenu.

125 Cf. A. Soûlez, Manifeste du Cercle de Vienne, p. 250.


126 J. -R. Searle, les Actes de langage (1969) et Sens et expression
(1979).

Ŕ 122 Ŕ
Un même contenu peut naturellement être accompagné de
différents modes psychologiques : je peux aimer, craindre, sou-
haiter, vouloir ou même croire prendre l’avion. Chaque état in-
tentionnel suppose une direction d’ajustement (direction of fit)
qui détermine ses conditions de satisfaction ou de réalisation.
Ainsi une croyance, quand elle est vraie, traduit un ajustement
de l’esprit au monde, tandis qu’un désir, quand il est satisfait,
traduit un ajustement du monde à l’esprit. A cette description
des états intentionnels en termes de satisfaction et de réussite,
ou d’échec, Searle ajoute deux compléments importants :
chaque état intentionnel suppose ce que Searle appelle un ré-
seau (network) d’autres états intentionnels (par exemple, pour
désirer entrer à l’Académie française, il faut savoir qu’elle existe,
croire qu’elle a une valeur sociale, penser qu’on remplit les con-
ditions, etc.) et s’appuie sur un socle de capacités, de pratiques
acquises, de compétences Ŕ le know-how de Ryle Ŕ qui consti-
tuent les conditions de possibilité de notre activité intention-
nelle : pour vouloir fabriquer un meuble, je dois savoir utiliser
certains outils, avoir un tour de main, etc.

Cette analyse de l’état mental autorise une intéressante


analogie entre la perception et l’action, entre faire et voir, deux
notions pourtant opposées en apparence. Je perçois autour de
moi des objets qui me semblent réels. Comment répondre aux
objections classiques de l’hallucination, du trompe-l’œil, du
rêve ? En comparant la perception à l’état intentionnel qui
s’exprime par un ordre. Si l’adjudant dit « Sortez » à un soldat,
il ne suffit pas que l’homme du rang sorte pour que l’ordre soit
vraiment exécuté et que l’intention qu’il exprime sous une
forme resserrée soit satisfaite. L’ordre n’est pleinement exécuté
que si l’action ordonnée est accomplie à cause de cet ordre, et
non, par exemple, en raison d’une envie de promenade., Or, il
en va de même avec la perception qui exige, pour être réussie et
donc vraie, non seulement que cette chose que je vois existe
(même quand je ferme les yeux) mais encore que sa présence
effective cause l’expérience visuelle. Dans un mirage, j’ai bien

Ŕ 123 Ŕ
une expérience visuelle d’un objet qui existe, mais ce n’est pas la
présence effective de l’objet, de l’oasis, qui cause l’expérience
visuelle. Il y a donc entre la perception d’un objet réel et
l’hallucination la même différence qu’entre une action inten-
tionnelle réussie et une tentative infructueuse.

En fait, pour Searle, les choses sont la plupart du temps ce


que nous croyons voir qu’elles sont, et les expériences invoquées
par les sceptiques, les échecs de la perception, les illusions, ne
parviennent pas à remettre en cause la cohérence globale du
réseau des états intentionnels et de l’arrière-plan qui le sup-
porte. « Le fait même d’avoir une représentation Ŕ donc des
états intentionnels Ŕ, écrit-il, n’est possible que sur un arrière-
plan conférant aux représentations la propriété d’être "repré-
sentation de quelque chose". »127. Nous retrouvons là un argu-
ment contre le scepticisme que nous avons déjà aperçu chez
Wittgenstein et Austin.

Comment cette théorie importante de l’intentionnalité


permet-elle de réfuter les conceptions réductionnistes courantes
au sujet des relations du cerveau et de l’esprit ? Contre la théo-
rie de l’identité qui revient à dire que l’esprit est le cerveau
comme l’eau est H20, Searle fait observer que les propriétés ma-
crophysiques de l’eau Ŕ comme celle de passer de l’état liquide à
l’état solide ou à l’état gazeux en fonction de sa température Ŕ
s’expliquent par le mouvement des molécules d’hydrogène et
d’oxygène, mais ne s’y réduisent pas. « Les propriétés liquides
de l’eau sont causées par le comportement moléculaire et [en
même temps] réalisées dans l’ensemble des molécules. »128 Cela
ne veut pas dire que les molécules soient elles-mêmes liquides,
ni que l’état liquide en 4 tant que tel, à son échelle, soit une illu-
sion. De même, les états intentionnels conscients s’expliquent

127 J. -R. Searle, l’Intentionnalité, p. 192 sqq.


128 J. -R. Searle, l’Intentionnalité, p. 314 ; Du cerveau au savoir, p.
27.

Ŕ 124 Ŕ
par les mécanismes chimiques et électriques du cerveau, au ni-
veau microscopique, sans cesser d’exister en tant que tels à leur
niveau.

Cette distinction entre deux niveaux de propriétés peut


faire songer au fonctionnalisme qui s’appuie sur l’analogie entre
l’ordinateur et le cerveau. Mais Searle réserve ses coups les plus
rudes à cette analogie et à l’idée d’« intelligence artificielle >,
notamment dans sa deuxième conférence intitulée « Les ordina-
teurs peuvent-ils penser ? ». Que dit-il ? Que le « fonctionne-
ment de l’esprit humain ne se résume pas à des processus for-
mels ou syntaxiques », car l’esprit humain a un contenu séman-
tique Ŕ je pense à quelque chose, je désire ou crains quelque
chose Ŕ et donc un sens. L’ordinateur manipule des symboles
sans en comprendre le sens. Pour comprendre comment il fonc-
tionne en réalité, Searle propose une petite expérience de pen-
sée : imaginons une personne enfermée dans une pièce avec un
manuel indiquant comment manipuler et assembler certains
symboles Ŕ un code, par exemple, comportant des caractères
chinois Ŕ sans qu’elle puisse leur donner un sens. Maintenant
cette personne reçoit des séries de symboles sans signification
pour elle et en fait sortir d’autres, en suivant exactement les ins-
tructions du manuel perfectionné qu’on lui a donné. Les séries
de signes qu’elle reçoit sont, sans qu’elle le sache, des questions
en bon chinois et celles qu’elle renvoie des réponses correctes
dans la même langue. Peut-on dire que cette personne (com-
plaisante) comprenne le chinois ? Non, sans doute. Or, comme
les ordinateurs ne font eux aussi que manipuler des symboles
sans leur donner un sens, on ne peut pas dire qu’ils compren-
nent ni qu’ils pensent. Ils n’ont qu’une syntaxe sans sémantique,
ce qui revient à dire que la pensée ne se limite pas à la logique
symbolique, qu’elle ne commence que lorsqu’on est capable
d’interpréter les symboles qu’on manipule, donc de leur donner
un sens par lequel ils se rapportent au monde extérieur.

Ŕ 125 Ŕ
L’analyse des actes de langage chez Searle sert à éclairer
l’intentionnalité de l’esprit, mais cette propriété « sémantique »
se définit en retour par une relation au monde extérieur qui
passe par le sens associé aux mots du langage. Il n’est pas pos-
sible de décrire le langage sans faire appel à l’esprit (mind).
Mais ce dernier ne se distingue du corps que par la propriété
qu’il a de se référer au monde extérieur, par l’intermédiaire du
langage.

Ŕ 126 Ŕ
6. Réalisme et historicisme

Il est significatif que la question du réalisme* ait resurgi


dans la philosophie anglo-saxonne par le biais d’une interroga-
tion sur les noms propres. L’ancienne question du réalisme, re-
lative à la connaissance des choses extérieures par la pensée, se
trouve transformée et réactualisée en question sur le sens des
mots et sur les possibilités du langage.

Les noms propres

Une révolution : c’est ainsi qu’a été perçue au sein de la


philosophie analytique la thèse développée par le logicien Saul
Kripke (texte 22) dans les conférences qu’il a données à Prince-
ton en 1970-1972 : Naming and Necessity (la Logique des noms
propres). Kripke a commencé par étudier la logique modale qui,
au lieu de se contenter de la seule nécessité, introduit, dans le
raisonnement déductif, les notions de « possible » et de « réel »,
et il a contribué au développement de la « sémantique des
mondes possibles ». L’expression de * monde possible » évoque
naturellement Leibniz129 mais désigne moins quelque double
complet du monde réel qu’un état possible du monde, une situa-
tion « contrefactuelle » comme celle que nous décrivons au
conditionnel (« si j’étais riche, j’aurais une petite maison rus-
tique »). Pour reprendre une comparaison de Kripke lui-même,
si je lance deux dés, je peux envisager trente-six résultats pos-
sibles, donc trente-six « mondes possibles », avant de connaître
le résultat réel dont la probabilité dépend d’ailleurs de ces pos-

129 S. Kripke, la Logique des noms propres, p. 167.

Ŕ 127 Ŕ
sibles, puisqu’on dira que le double six n’a qu’une chance sur
trente-six de sortir. La logique modale invite donc à réfléchir
sur les propriétés contingentes du monde réel, celles qui pour-
raient ne pas être, et les propriétés nécessaires, s’il y en a, c’est-
à-dire celles qui ne peuvent pas ne pas être.

Kripke aborde ce problème dans ses conférences, de façon


caractéristique, par une analyse en apparence limitée du rôle
des noms propres dans le langage ordinaire. Les noms propres
comme « César », « Moïse », ou « Jonas » ont pour réfèrent
l’individu qu’ils nomment. Ce sont ce qu’on appelle des « dési-
gnateurs », au même titre que les descriptions définies comme
« l’auteur de la Guerre des Gaules », « le dernier des Mohi-
cans », etc. Ont-ils la même fonction ? A ce sujet deux concep-
tions s’affrontent. L’une, défendue jadis par J. -S. Mill dans son
System of Logic130, affirme que les noms propres n’ont pas de
sens, ou dans le langage de Mill, pas de « connotation ». Ils
n’auraient qu’une « dénotation » ; ce seraient de simples
marques qui ne serviraient qu’à désigner un individu précis, à
l’inverse des descriptions qui décrivent un aspect de celui-ci. A
l’opposé, Russell suppose, dans sa théorie des descriptions, à
laquelle il faut toujours revenir, que les noms propres du lan-
gage ordinaire sont en réalité des descriptions définies abrégées
et déguisées, donc qu’ils ont un sens qui est donné par la des-
cription. Qui est César ? Le vainqueur de la bataille de Pharsale,
l’auteur de la Guerre des Gaules, le rival de Pompée. Comme dit
Russell, un objet n’est qu’une collection de propriétés. Faute de
pouvoir montrer du doigt l’objet qu’on désigne par une défini-
tion ostensive, on est contraint de recourir à ces définitions sin-
gularisantes. Pour Russell, en fait, comme nous l’avons vu, les
vrais noms propres, du point de vue de la logique, seraient les
démonstratifs par lesquels celui qui parle fait référence aux ob-
jets avec lesquels il est en contact à l’instant (c’est la connais-
sance par « familiarité », acquaintance). Ces noms propres

130 J. -S. Mill, System of Logic, 1843,1, 2, v.

Ŕ 128 Ŕ
n’ont pas de sens, de contenu descriptif, mais ce ne sont pas les
noms propres tels que nous les connaissons.

La théorie de Russell était exposée à une objection évi-


dente : un même individu peut être désigné par plusieurs des-
criptions singularisantes. On peut faire référence à César en
parlant de l’auteur de la Guerre des Gaules, du vainqueur de
Vercingétorix, de l’homme assassiné par Brutus. Comment
s’assurer que l’on parle de la même personne, comment garantir
la continuité de la référence ? L’élève qui traduit le De Bello
Gallico peut savoir que César en est l’auteur sans savoir qu’il fut
aussi le vainqueur de la bataille de Pharsale. Et le nom propre
perd-il son sens si la description est fausse, par exemple si l’on
apprend que la Guerre des Gaules a été écrite non par César
mais par un écrivain latin anonyme ?

Searle a proposé de considérer comme le sens d’un nom


propre, non plus une seule description définie, mais un faisceau
(cluster) de descriptions définies qui forment un ensemble de
caractéristiques contingentes. Cet ensemble est ce que les logi-
ciens appellent une disjonction : elle est vraie si au moins une
de ces descriptions est vraie131. Le nom propre César garderait
donc son sens, même si l’on apprenait qu’il n’est pas l’auteur de
la Guerre des Gaules ou qu’il n’est pas mort sous les coups de
Brutus, etc. L’imprécision qui s’attache au sens des noms
propres, dans ces conditions, n’est pas fortuite, car elle est liée à
la dimension pragmatique du langage ; elle permet à la commu-
nication de jouer, dit Searle, en distinguant l’acte de référence
(« de qui parlez-vous ? ») et l’acte de prédication (« qu’en dites-
vous ? »). César, que je crois être l’auteur du De Bello Gallico,
est aussi le vainqueur de Pharsale…

Cette conception si raisonnable de Searle n’est pourtant


pas acceptée par Kripke, qui n’hésite pas à rejeter totalement la

131 J. -R. Searle, les Actes de langage, p. 215.

Ŕ 129 Ŕ
thèse de Russell que Searle s’était contenté d’aménager. Pour
Kripke, les noms propres sont ce qu’on appelle en logique mo-
dale des désignateurs rigides, c’est-à-dire des termes qui dési-
gnent le même individu dans tous les mondes possibles, qui se
réfèrent au même objet dans tous les états possibles du monde.
Mais cela veut dire que le nom ne se confond pas avec les des-
criptions définies qui servent à identifier la personne en ques-
tion. Comme il est facile d’imaginer, par exemple, que César n’a
pas écrit la Guerre des Gaules, qu’il a été battu à Pharsale, qu’il
a survécu aux coups de Brutus, ces descriptions mettent en évi-
dence des caractéristiques de César qui sont contingentes. On
peut également imaginer un état du monde où César n’aurait
pas existé : son existence aussi est contingente. En revanche, le
nom désigne de façon rigide l’individu César qui a existé, celui
dont on dit qu’il aurait pu ne pas être tué aux ides de mars. Car
César n’aurait pas pu ne pas être César. Il aurait pu, sans doute,
mener une vie obscure, ne pas conquérir la Gaule. Mais
l’individu dont on parle en disant « César » sera toujours le
même. Cela peut paraître étrange. Prenons l’exemple du pro-
phète Jonas dont la Bible rapporte les tribulations. Dans la con-
ception de Russell améliorée par Searle, le sens du nom « Jo-
nas » est donné par un ensemble de descriptions comme « le
prophète qui a séjourné dans le ventre de la baleine », « le pro-
phète qui a prêché à Ninive », « le prophète qui a écrit le livre de
Jonas ». Or, l’on peut imaginer que chacune de ces descriptions
soit fausse, sans que, pour autant, le nom « Jonas » soit dé-
pourvu de réfèrent. Il a bien existé un homme du nom de Jonas
dont on a dit, par la suite, de façon erronée, qu’il avait prêché à
Ninive, etc. Le nom désigne de façon rigide un être qui a existé,
celui dont on parle, même si tout ce qu’on sait de lui est faux.

Cette thèse revient à distinguer les propriétés descriptives


ou « phénoménologiques », qui servent à fixer la référence en
décrivant la référence dont on parle, et qui sont contingentes Ŕ
comme « être l’auteur du De Bello Gallico Ŕ, et l’existence
même de la personne à laquelle ce nom est attaché et qui est

Ŕ 130 Ŕ
indépendante des descriptions ultérieures. L’utilisation d’un
nom propre, pourrait-on dire, n’apporte aucune information,
mais sert à faire référence à une personne qui existe ou a existé,
et à laquelle celui qui parle est relié par une « chaîne de com-
munication » en vertu de son appartenance à une communauté
de langage132. Ainsi, ce qui compte dans la référence ne dépend
pas de ce que nous savons au sujet de la personne et de ce que
nous pensons, mais « des autres gens de la communauté, de
l’histoire du chemin suivi par le nom pour nous atteindre », de
la tradition.

Qu’est-ce que l’or ?

Mais l’analyse de Kripke ne se limite pas aux seuls noms


propres et s’élargit aux termes d’espèces naturelles (natural
kind terms), c’est-à-dire aux termes qui désignent des subs-
tances (l’eau, l’or, le cuivre), des espèces animales et des gran-
deurs physiques (chaleur, électricité).

Qu’est-ce que l’or ? Il est possible de répondre à cette ques-


tion en donnant une propriété qualitative comme « métal
jaune », qui permet d’identifier et de reconnaître l’or133. Mais il
est possible d’imaginer des circonstances où l’or cesse d’être un
métal jaune tout en gardant sa nature physique propre
d’élément chimique ayant 79 pour nombre atomique134. « Être
jaune » est, pour l’or, une propriété contingente qui peut servir
à fixer la référence mais ne peut remplacer le nom d’or qui est

132 S. Kripke, la Logique des noms propres, p. 79.


133 Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, III, VI, §
14.
134Sous forme amincie, l'or, effectivement, change de couleur. Sui-
vant son épaisseur, il devient bleu-vert, franchement bleu, puis rose vio-
lacé.

Ŕ 131 Ŕ
attaché de façon nécessaire à ce métal. Imaginons à l’inverse
que nous nous trouvions devant un métal qui ait les propriétés
qualitatives de l’or sans en avoir la constitution : dira-t-on que
ce métal Ŕ la pyrite de fer par exemple, ou « pyrite jaune » Ŕ est
de l’or ? Non, bien sûr. La conséquence est que l’or ne peut pas
ne pas être de l’or, en raison de sa structure moléculaire que
l’investigation scientifique découvre empiriquement. En
d’autres termes, le fait que l’or ait 79 pour nombre atomique, ou
que l’eau soit composée de molécules d’H20, est une vérité né-
cessaire Ŕ vraie dans tous les « mondes possibles » Ŕ mais dé-
couverte a posteriori, grâce à l’expérience.

L’emploi de termes comme « or », « tigre » ou « chaleur »,


s’appuie au départ sur certains exemples de base, sur des para-
digmes qui manifestent les caractères « normaux » de la chose
ou les stéréotypes, comme dit H. Putnam (texte 23) qui a, lui
aussi, critiqué dans un esprit réaliste l’idée que les significations
sont « dans la tête »135.

On expliquera par exemple à un enfant, par une définition


ostensive, que ce métal jaune, dur et brillant qu’on lui présente
est de l’or. Mais vient ensuite l’analyse scientifique qui déter-
mine la composition objective de la substance, telle qu’elle est
fixée par le monde, dit Putnam, et non par les critères relative-
ment contingents de notre expérience sensible organisée par le
langage ordinaire. C’est cette analyse qui nous permet de consi-
dérer comme de l’or quelque chose qui n’aurait pas les proprié-
tés apparentes du paradigme initial, mais en aurait la composi-
tion. Autre exemple : les propriétés de l’eau à l’état liquide ne se
retrouvent pas dans l’eau à l’état solide de neige ou de glace,
sans que pour autant le nom cesse de désigner la même chose.
En fait, écrit Putnam, l’extension [l’ensemble des choses aux-
quelles il est vrai que le terme s’applique] de nos termes dépend

135 H. Putnam, « Is Semantics possible ? », Mind, Language and


Reality, p. 140.

Ŕ 132 Ŕ
de la nature effective des choses particulières qui servent de pa-
radigmes et cette nature effective n’est pas, en général, totale-
ment connue du locuteur. Elle n’est découverte que par la
science136.

Kripke et Putnam, en défendant la thèse que les noms


propres et les termes désignant des espèces naturelles sont des
désignateurs rigides qui sont rattachés objectivement à des
choses et à des êtres réels, soit par la tradition historique, soit
par l’investigation scientifique, veulent faire admettre que
l’homme peut découvrir des vérités nécessaires empiriquement.
Quelques éclaircissements et quelques rappels sont utiles pour
comprendre la portée de cette thèse qui tourne en fait le dos à
cinquante ans de philosophie analytique*.

Kant, comme on le sait, avait tenté de présenter les vérités


nécessaires des mathématiques comme des jugements synthé-
tiques a priori, autrement dit comme des connaissances véri-
tables mais antérieures à l’expérience sensible. Les empiristes
du Cercle de Vienne avaient cru réfuter Kant sur ce point en af-
firmant que toutes les vérités nécessaires des mathématiques et
de la logique étaient analytiques, ce qui revenait à en faire de
simples conventions de langage. Les autres vérités, celles de la
physique, de l’histoire, de la géographie, etc., étaient à la fois
contingentes, synthétiques et a posteriori. Kripke lance avec
Putnam un véritable défi à l’empirisme* en suggérant que
l’homme peut découvrir des vérités nécessaires, vraies dans tous
les mondes possibles, mais a posteriori, en se fiant aux progrès
de l’expérience. On se rappelle peut-être la critique dévastatrice
que Quine (cf. p. 70) avait adressée à la distinction entre analy-
tique et synthétique. Dans l’esprit de ce dernier, il s’agissait de
montrer que toute vérité, fût-elle de logique, était révisable, et
qu’aucune vérité n’était purement empirique. Le savoir scienti-

136 H. Putnam, « The Meaning of Meaning », Mind, Language and


Reality, p. 245.

Ŕ 133 Ŕ
fique constituait ainsi un ensemble cohérent et résistant, mais
aménageable et révisable, un langage en évolution, et non un
tableau de la réalité. Le réalisme de Kripke et de Putnam, qui
dégage des vérités stables mais particulières, constitue ainsi un
correctif aux tentations sceptiques et relativistes qui peuvent
surgir si l’on accepte l’empirisme modifié de Quine et de Good-
man137.

Pour prendre la vraie mesure de ce retour au réalisme*, on


peut interpréter la description initiale du paradigme comme
une simple norme qui varie selon les cultures et les époques de
l’histoire. Dans notre culture, à notre époque, nous appelons
« or » ce qui a la propriété descriptive d’être jaune. Si cette pro-
priété descriptive est absente, cette chose est-elle encore de l’or
à nos yeux ? Si l’on refuse le critère objectif proposé par Kripke
et Putnam, cette substance aux propriétés nouvelles n’est pas de
l’or, même si la constitution atomique est la même.

A l’inverse, une autre substance qui correspondra à cette


norme linguistique et sociale que nous avons posée Ŕ l’or, métal
jaune Ŕ sera acceptée comme de l’or, alors que sa constitution
atomique est différente.

En assimilant ainsi la description identifiante à une norme,


donc à une règle de comportement, nous découvrons un autre
débat plus large encore, celui qui naît de la relativité des normes

137 Le réalisme* n'est cependant pas, il s'en faut, la conception do-


minante dans la philosophie analytique. Les thèses de Kripke et de Put-
nam ont, en particulier, été critiquées par Michaël Dummett, depuis 1978
professeur de logique à Oxford, dans ses études sur la philosophie du
langage et la philosophie des mathématiques de Frege, comme dans son
recueil d'essais, la Vérité et autres énigmes (Truth and Other Enigmas)
(1978).

Ŕ 134 Ŕ
sociales et qui porte sur la possibilité d’une norme ration-
nelle138.

Les révolutions scientifiques

Thomas S. Kuhn (texte 24) a mis en évidence dans la


Structure des révolutions scientifiques (1962) le caractère dis-
continu de l’histoire des sciences de la nature (astronomie, phy-
sique, chimie, biologie). La distinction, capitale pour le positi-
visme logique*, entre la vérité scientifique et l’erreur, la supers-
tition et le mythe, perd de sa netteté lorsqu’on considère la ge-
nèse et la mort des théories scientifiques. Loin de constater un
paisible processus d’accumulation des connaissances et une
progressive élimination des conceptions erronées, on observe
que des conceptions opposées de la nature, toutes compatibles
en fait avec une méthode d’observation, mais « incommensu-
rables » entre elles, se font concurrence à l’origine de chaque
science et se succèdent dans l’histoire. Kuhn, décrit tout d’abord
ce qu’il appelle la « science normale ». Cette science normale est
consignée dans les manuels et les livres de cours ; elle se carac-
térise par l’existence d’une communauté de chercheurs qui tra-
vaillent sur un ensemble de problèmes ayant entre eux un « air
de famille » selon l’expression de Wittgenstein, et pouvant rece-
voir une solution. Les théories et les méthodes exposées dans les
textes classiques (l’Optique de Newton au XVIIe siècle, par
exemple) et les manuels servent de paradigmes à l’activité scien-
tifique, c’est-à-dire d’« exemples reconnus de travail scienti-
fique réel », et donnent naissance à des traditions scientifiques
qui stimulent et entravent en même temps la réflexion des cher-

138H. Putnam, « Philosophers and Human Understanding », Real-


ism and Reason, p. 199

Ŕ 135 Ŕ
cheurs. Mais ces traditions scientifiques paradigmatiques se
succèdent dans l’histoire en se réfutant les unes les autres139.

La science normale apparaît, en effet, à certaines époques


incapable de résoudre les anomalies et les énigmes qui se pré-
sentent. La communauté scientifique tout entière ne trouve pas
dans le paradigme dominant les réponses aux questions qui
peuvent surgir. La science normale entre donc dans une crise
lorsqu’elle se trouve placée devant l’obligation de renouveler ses
outils, de remplacer certaines croyances et certains procédés.
Mais, et c’est là que Kuhn se sépare de Popper et de sa théorie
de la falsification, une théorie qui a rang de paradigme n’est
remplacée que par une autre théorie de même rang, de même
importance. Les faits à eux seuls ne suffisent pas à réfuter une
théorie si celle-ci est installée en position dominante. « Rejeter
un paradigme est toujours simultanément décider d’en accepter
un autre. »140 En attendant la nouvelle théorie qui servira de
paradigme, la communauté scientifique se contente de théories
ad hoc, adaptées au seul cas en question, et multipliera les
aménagements de plus en plus complexes de la théorie en dé-
clin. En fait, la science normale, qui est une tradition, ne peut à
elle seule corriger le paradigme dont elle dépend ; le nouveau
paradigme ne peut donc s’imposer qu’à l’occasion d’une crise
souvent douloureuse. L’innovation théorique qui vient résoudre
provisoirement cette crise ne vient pas compléter l’édifice déjà
construit de la discipline en ajoutant un étage. Elle détruit et
rase bien plutôt des pans entiers avant de reconstruire selon un
autre style et un autre plan. Après la découverte de l’oxygène, en
1777 environ, Lavoisier (1743-1794) a travaillé, dit Kuhn, dans
un monde nouveau, différent de celui que pouvaient voir les
chimistes qui cherchaient encore le mythique « phlogistique »
(en grec : inflammable) issu de la combustion des métaux, le

139 T. -S. Kuhn, la Structure des révolutions scientifiques, p. 32.


140 T. -S. Kuhn, op. cit., p. 115. Cf. H. Putnam, Realism and Rea-
son, pp. 191-198.

Ŕ 136 Ŕ
« feu » comme élément des corps. Par un renversement complet
de perspective, Lavoisier voit désormais dans la combustion un
phénomène apparenté à l’oxydation Ŕ donc un apport d’oxygène
Ŕ et non plus la perte d’une substance mystérieuse. Le savant
anglais Joseph Priestley (1733-1804) a certes été le premier à
isoler le gaz libéré par l’oxyde de mercure exposé à la chaleur.
Mais il n’y vit que de l’air ayant perdu une partie de son « phlo-
gistique », et ne voulut jamais admettre que ce gaz était un
corps chimique distinct, et l’un des deux composants de l’air141.

En découvrant la présence de l’oxygène dans l’air, Lavoisier


donne naissance à un nouveau paradigme Ŕ celui de la chimie
moderne, distincte de l’alchimie Ŕ, donc à une nouvelle façon de
voir le monde, puisqu’il n’y a pas de vision pure des données.
Mais, ajoute Kuhn, qui recule devant l’interprétation subjecti-
viste et irrationaliste qu’on peut donner de sa théorie des para-
digmes successifs, « quoi que voie l’homme de science après une
révolution, il regarde malgré tout le même monde » et « la plus
grande partie des termes de son langage et des instruments de
son laboratoire restent les mêmes »142.

De la même façon, Kuhn semble hésiter entre deux concep-


tions : une vision complètement discontinuiste de l’histoire des
sciences, qui efface même la coupure que certains épistémo-
logues comme Bachelard en France ont voulu observer entre
démarche préscientifique et science authentique, et une concep-
tion moins radicale qui admet un progrès de la connaissance
scientifique et donc une accumulation rationnelle des connais-
sances. Dans une postface de 1969, Kuhn énonce, par exemple,
un certain nombre de critères qui permettent de dire qu’une
théorie est meilleure qu’une autre (l’exactitude des prédictions,
le nombre de problèmes résolus, la simplicité) et il ajoute : « Le
développement scientifique est comme le développement biolo-

141 T. -S. Kuhn, op. cit., p. 84 sqq.


142 T. -S. Kuhn, op. cit., p. 181.

Ŕ 137 Ŕ
gique, un processus unidirectionnel [qui va dans le même sens]
et irréversible. »143

La prudence de Kuhn en ce qui concerne la vraie nature du


progrès dans les sciences de la nature Ŕ mais cette prudence-là
remet déjà en question la frontière que trace dogmatiquement le
positiviste entre « vérités » scientifiques d’aujourd’hui et « er-
reurs » du passé Ŕ contraste singulièrement avec la radicalité de
la démarche de Michel Foucault face aux sciences de l’homme.
Pourtant un rapprochement est possible.

L’archéologie des sciences humaines

Chez Michel Foucault (texte 26), la critique de l’illusion


positiviste de la continuité dans l’histoire prend une forme
beaucoup plus radicale, qui s’inspire directement de la notion
nietzschéenne de « généalogie ». Le premier livre de Foucault
fut une Histoire de la folie à l’âge classique (1961). En 1963, la
Naissance de la clinique porte comme sous-titre « une archéo-
logie du regard médical ».

De même, le livre capital de 1966, les Mots et les Choses,


est présenté comme « Une archéologie des sciences humaines ».
Enfin, en 1969, l’Archéologie du savoir proposa une réflexion
théorique et méthodologique sur cette notion d’histoire archéo-
logique. Mais, dans sa sécheresse même, qui contrastait singu-
lièrement avec l’ampleur et le souffle des précédents livres, ce
discours de la méthode annonçait d’autres projets, d’autres ex-
plorations dont les « œuvres » ultérieures ne donnent qu’une
image fragmentaire144. « Plus d’un, comme moi sans doute,

143 T. -S. Kuhn, op. cit., p. 279.


144 A partir de la Volonté de savoir, Gallimard, 1976, premier vo-
lume d’une Histoire de la sexualité.

Ŕ 138 Ŕ
écrivent pour n’avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je
suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale
d’état civil. »145

Au demeurant, c’est de l’idée même d’œuvre et d’auteur


que Foucault veut se détacher ; à la fin de l’Histoire de la folie, il
présente la folie à laquelle il a voulu rendre la parole comme
« absolue rupture de l’œuvre », comme absence d’œuvre146.
Pourquoi ? Parce que l’œuvre institue, crée, impose une identité
et donc une continuité superficielles. Foucault s’oppose ainsi à
ce qu’il appelle l’anthropologie, aux synthèses « irréfléchies »
qui se réfèrent à l’individu parlant, au sujet du discours, à
l’auteur du texte, à la nature humaine une et éternelle. De fait,
Foucault refuse explicitement la « loi de cohérence » comme
principe d’interprétation et d’explication147. Au lieu, par consé-
quent, de se représenter l’histoire des sciences et des idées
comme une progression continue qui, par l’accumulation des
connaissances, nous fait accéder à une conscience plus claire et
plus maîtrisée du monde, Foucault s’intéresse aux ruptures, aux
discontinuités, aux contradictions, aux mutations qui viennent
briser de longues périodes presque immobiles. Cette conception
se rapproche des « paradigmes » de Kuhn, avec cette différence
importante que Foucault ne décrit pas les discontinuités qui
peuvent surgir au niveau des sciences elles-mêmes. Dans la pré-
face qui accompagne les Mots et les Choses, Foucault définit en
effet le niveau où il se place : celui de l’« expérience nue de
l’ordre » et de ses modes d’être148. Il y a, dit-il, entre les codes
fondamentaux d’une culture qui régissent son langage, sa per-
ception, ses échanges, ses techniques, ses pratiques, et les
sciences qui les décrivent, une région « médiane » et plus fon-

145 M. Foucault, l’Archéologie du savoir, p. 28.


146 M. Foucault, Histoire de la folie, p. 556.
147 M. Foucault, l’Archéologie du savoir, p. 195.
148 M. Foucault, les Mots et les Choses, p. 13.

Ŕ 139 Ŕ
damentale, plus archaïque aussi, un « espace d’ordre », un dé-
coupage premier du monde et des êtres qu’il contient, à partir
duquel sciences et connaissances sont possibles. Cette recherche
des « conditions de possibilité » des sciences ne se confond pas,
naturellement, avec une démarche transcendantale de type kan-
tien ou husserlien, qui veut mettre au jour les conditions de
possibilité éternelles, a priori, de la connaissance en général, et
qui les trouve dans un sujet conscient. Il s’agit ici, au contraire,
de modes d’être de l’expérience de l’ordre, modes d’être, hori-
zons qui se modifient dans l’histoire ou, plus exactement, dont
les permanences et les ruptures font l’histoire. Foucault se veut
donc l’historien de ces « espaces d’ordre », de ces différentes
configurations ou dispositions du savoir, de ces figures diffé-
rentes de l’épistémè (de savoir, en grec) qui sont le sol « posi-
tif » et changeant des sciences particulières et, en particulier,
des sciences de l’homme.

En fait, l’attention de Foucault se concentre sur deux dis-


continuités particulières, sur deux événements qui ont inauguré
deux types d’ordre particuliers qu’on ne peut réunir et intégrer
dans une vision unifiée des progrès de la conscience et de la rai-
son. (Si l’on veut, en fait, avoir un exemple de la conception an-
thropologique que Foucault récuse, il faut peut-être se reporter
à la philosophie des formes symboliques de Cassirer.) La pre-
mière de ces deux ruptures se traduit par la naissance de l’Age
classique, au milieu du XVIIe siècle, avec la fondation, à Paris,
de l’Hôpital général et ce que Foucault appelle « le grand ren-
fermement » par lequel la folie est réduite au silence : « Si
l’homme peut toujours être fou, la pensée, comme exercice de la
souveraineté d’un sujet qui se met en devoir de percevoir le vrai,
ne peut pas être insensée. »149

L’autre rupture, plus importante encore aux yeux de Fou-


cault, est celle qui marque la naissance, au seuil du XIXe siècle,

149 M. Foucault, Histoire de la folie, p. 58.

Ŕ 140 Ŕ
de notre modernité et notamment l’apparition ambiguë de
l’Homme comme objet de savoir dans les sciences de l’homme.
A cette époque, on voit surgir un « nouvel esprit médical », avec
Bichat, et une nouvelle conception de la folie comme aliénation,
avec Pinel. La grammaire générale de l’Age classique devient
philologie, l’histoire naturelle devient biologie, l’analyse des ri-
chesses devient l’économie politique. Cette mutation de la fin du
XVIIe siècle et des débuts du XIXe siècle frappe les façons de
« représenter », de « parler », de « classer », d’« échanger », les
façons dont on organise ce qui est visible et invisible, le « ta-
bleau » des choses avec leurs parentés et leurs ressemblances.

Résumant son projet à la fois dans l’Histoire de la folie et


les Mots et les Choses, Foucault écrit : « L’histoire de la folie
serait l’histoire de l’Autre Ŕ de ce qui, pour une culture, est à la
fois intérieur et étranger, donc à exclure (pour en conjurer le
péril intérieur) mais en l’enfermant pour en réduire l’altérité ;
l’histoire de l’ordre des choses serait l’histoire du Même Ŕ de ce
qui pour une culture est à la fois dispersé et apparenté, donc à
distinguer par des marques et à recueillir dans des identi-
tés150 ».

Je ne peux résumer ici comment Foucault explique, grâce à


cette nouvelle configuration du savoir, la naissance des sciences
humaines. L’objet ambigu de ces sciences, l’homme, est défini
de façon provocante par Foucault comme • une invention ré-
cente », « un simple pli dans notre savoir », « une certaine dé-
chirure dans l’ordre des choses »151. Il y a dans ces formules une
part de polémique contre les différentes formes d’humanisme,
notamment l’existentialisme*, contre l’anthropologie, comme le
positivisme latent des sciences de l’homme. Mais derrière tout
cela, il y a la grande idée nietzschéenne selon laquelle tout dis-
cours qui se dissimule derrière l’objectivité apparente de la

150 M. Foucault, les Mots et les Choses, p. 15.


151 M. Foucault, les Mots et les Choses, pp. 15-16 et 398.

Ŕ 141 Ŕ
science est en fait le discours de quelqu’un152. Or, celui qui tient
le discours est celui qui détient la parole et le pouvoir. Ainsi
l’étude des configurations du savoir et des sciences qui en dé-
pendent débouche-t-elle aussi sur une description et une ana-
lyse des pratiques, des institutions, des formes de coercition et
de domination qui les accompagnent. La Naissance de la cli-
nique décrit non seulement un nouveau regard qui réorganise
les limites du visible et de l’invisible, mais également la réorga-
nisation concomitante de l’hôpital. De la même façon, l’Histoire
de la folie ne se contente pas de décrire les révolutions dans les
conceptions de la folie ; elle retrace les pratiques nouvelles qui
les traduisent : le grand enfermement de l’Hôpital général, la
naissance de l’asile. Surveiller et punir, en 1975, décrira de la
même façon la « naissance de la prison » comme pièce essen-
tielle d’une société disciplinaire qui, grâce aux sciences de
l’homme, à la psychologie, à la psychiatrie, à la criminologie,
apprend à connaître les hommes pour mieux les discipliner, les
objective dans un savoir pour les assujettir dans un pouvoir.

La pensée de Foucault a été la mauvaise conscience des


sciences de l’homme, qui ont perdu leur naïveté positiviste ;
mais elle s’est exposée à des objections qui sont peut-être des
malentendus, à cette question en particulier : cette pensée n’est-
elle pas une forme subtile d’historicisme ?* En refusant le « ré-
confort » de toute anthropologie universelle, Foucault ne
s’enferme-t-il pas dans un relativisme qui ne voit plus que des
configurations particulières, des paradigmes étanches se succé-
dant sans raison les uns les autres, des cultures hétérogènes ?
Car rien n’explique, ni de l’intérieur, ni de l’extérieur, les muta-
tions brusques qui font époque, comme celle du début du XIXe
siècle. Une fois écartés les déterminismes sociaux et politiques
(la lutte des classes, la victoire de la bourgeoisie) et les construc-
tions idéalistes globales (l’histoire des progrès de la raison), on
ne voit pas quel facteur peut expliquer une aussi radicale trans-

152 M. Foucault, les Mots et les Choses, p. 316.

Ŕ 142 Ŕ
formation de l’épistémè. Pas plus qu’on ne voit au profit de qui
s’exerce ce pouvoir anonyme et omniprésent qui se diffuse dans
la société disciplinaire. Et surtout, comme le remarque Haber-
mas, ouvrant un débat décisif, on ne voit pas comment cette
généalogie des savoirs et des pouvoirs, qui démasque les ré-
formes humanitaires, en matière pénale notamment, comme
des stratégies et des ruses de la société disciplinaire, peut se
présenter comme une dissidence libératrice en dehors de toute
référence à des normes universelles. Habermas a-t-il vraiment
raison d’écrire que la « généalogie » de la morale moderne et
l’« archéologie » des sciences humaines impliquent, tout en le
repoussant, « un jeu de langage normatif » et que « Foucault
aussi trouve scandaleux la relation asymétrique entre les puis-
sants et les opprimés et l’effet aliénant de technologies de pou-
voir qui blessent l’intégrité morale et physique de sujets ca-
pables de parler et d’agir »153 ?

Contre l’historicisme

A l’historicisme qui considère que toutes nos croyances et


toutes nos normes, y compris l’idée de rationalité comme
norme, sont déterminées par l’histoire et donc contingentes,
Putnam oppose une argumentation intéressante. Dans un ar-
ticle intitulé « Les philosophes et la compréhension humaine »
(Philosophers and Human Understanding) 154, qui reprend le
texte de conférences données à Oxford en 1981, Putnam défend
la double thèse selon laquelle le positivisme logique* et
l’« anarchisme » de Kuhn et de Feyerabend Ŕ et, implicitement,
de Foucault Ŕ se réfutent eux-mêmes. Le positivisme logique se
réfute lui-même parce que, pour lui, ne sont rationnels et sensés
que les énoncés qui sont empiriquement vérifiables. Mais cette

153 J. Habermas, Der philosophische Diskurs der Moderne, p. 334.


154 H. Putnam, Realism and Reason, pp. 184-204.

Ŕ 143 Ŕ
vérification, en définitive, fait moins appel à l’expérience sen-
sible qu’à des normes publiques et institutionnalisées qui défi-
nissent ce qui est raisonnable dans une société et une culture
données. Or, les débats philosophiques, comme la plupart des
débats de la politique, de la religion, de l’histoire, de la sociolo-
gie, reposent davantage sur l’argumentation que la vérification
et présupposent une idée de la justification rationnelle qui est
plus large que la seule rationalité des normes publiques. Ces
débats n’admettent peut-être pas des réponses théoriques
nettes Ŕ le vrai « péché » métaphysique pour Carnap ; ils ne se
déroulent pourtant pas en dehors de toute référence à une
norme rationnelle de l’argumentation155.

De la même façon, l’anarchisme de Kuhn (tel qu’on l’a lu)


et de P. -K. Feyerabend, qui met l’accent dans Contre la mé-
thode (1975) sur les aspects irrationnels de la théorie scienti-
fique (texte 25), se réfute lui-même, selon Putnam, en particu-
lier à cause des conséquences de la thèse de
l’« incommensurabilité ».

La question est assez simple : le terme de « température »,


tel que pouvait l’employer un savant du XVIIe siècle, a-t-il, peut-
il avoir le même sens et la même référence que le terme tel qu’il
est employé dans un laboratoire de la fin du XXe siècle ? Si les
paradigmes sont des mondes distincts, comme le dit parfois
Kuhn, ce terme n’a pas le même sens. Mais si les paradigmes
sont totalement différents, étanches, incommensurables, c’est-
à-dire dépourvus de référence commune, il devient impossible
de seulement traduire dans le vocabulaire du paradigme domi-
nant, actuel, les conceptions des paradigmes anciens. Sans
doute est-il presque impossible d’interpréter dans le langage de
la chimie actuelle les procédés imaginaires de l’alchimie156 ou
dans le langage de l’astronomie moderne les spéculations cos-

155 H. Putnam, op. cit., p. 189.


156 G. Bachelard, la Formation de l’esprit scientifique, p. 52.

Ŕ 144 Ŕ
mogoniques du Timée de Platon. Les mots n’ont pas le même
sens. Les croyances au sujet des choses qu’ils désignent ne sont
pas les mêmes. Mais il ne s’agit pas, quand on traduit au sens
large, c’est-à-dire quand on explicite la compréhension qu’on
peut avoir d’une phrase, d’un texte, d’un système de pensées, de
montrer que les croyances que ceux-ci impliquent sont les
mêmes que les nôtres ; il s’agit de les rendre intelligibles en
supposant qu’elles sont raisonnables, donc cohérentes. Il n’est
pas de texte si étrange, pourrait dire Putnam, après Davidson,
qui ne puisse devenir intelligible, ne serait-ce que parce qu’il est
reconnu comme un texte, donc comme quelque chose d’humain.
L’étrangeté même ne peut surgir que sur le fond d’une familiari-
té. Inversement, peut-on imaginer, la familiarité ne va jamais
sans quelque étrangeté.

Nous avons vu avec Putnam comment on se sert, pour ap-


prendre le bon usage des termes désignant des espèces natu-
relles dans une culture donnée, d’exemples paradigmatiques Ŕ
« voici de l’or » Ŕ dont les propriétés qualitatives sont contin-
gentes et peuvent ne pas se retrouver dans ce qui reste pourtant
la même substance. L’investigation scientifique substitue très
souvent d’autres propriétés objectives Ŕ concernant la constitu-
tion interne Ŕ aux propriétés apparentes initiales de l’objet, sans
que le terme cesse de s’appliquer aux mêmes objets, de l’espèce.
L’« intension » (sic) (les propriétés) varie mais l’extension de-
meure (voir p. 77). Il faudrait dire sinon que, puisque nous
avons une conception de la nature de l’or et des métaux diffé-
rente, par exemple, de celle de Pline l’Ancien, puisque le mot
n’est pas défini par les mêmes normes sociales et linguistiques
que dans l’Antiquité, l’« or » du savant romain et celui du chi-
miste d’aujourd’hui sont « incommensurables ».

Or, le fait que nous puissions donner des traductions intel-


ligibles, quoique non définitives, des textes scientifiques anciens
et que nous puissions les situer par rapport à nos théories, fût-
ce par le biais, comme le faisait Bachelard, d’« une psychana-

Ŕ 145 Ŕ
lyse »157, suffit à montrer que nous parlons de la même chose.
Si le « mercure volatil » des alchimistes dont parle Bachelard
est d’abord « un cœur humain chargé de passions »158, il est
aussi, en même temps, le mercure du baromètre de Pascal et le
métal liquide que le chimiste définit par son nombre atomique,
80.

On pourrait procéder de même, peut-être, avec la raison.


Les exemples paradigmatiques de rationalité Ŕ par exemple, la
philosophie d’Aristote Ŕ peuvent être abandonnés au cours de
l’histoire parce qu’ils semblent liés à une culture, à des normes
sociales, à une langue naturelle contingentes, sans que ce qu’ils
servaient à désigner disparaisse avec eux. Il ne s’agit pas d’un
dogme rationaliste, mais d’une conclusion que l’on tire du fait
même de la traduction et d’une analyse de la compréhension et
de l’interprétation. On ne peut pas dire d’un texte au sens large
(un terme dans une phrase, une phrase dans un texte, un texte
dans une culture) qu’il est inintelligible en raison d’un change-
ment de paradigme sans supposer en même temps une intelligi-
bilité potentielle. Un texte, une théorie, une croyance ne sont
obscurs que parce qu’ils ont en puissance au moins un sens. Si
l’on n’admet pas cette thèse, on ne peut même pas dire en quoi
la théorie aristotélicienne de la chute des corps diffère de la
théorie de Galilée, Newton et Einstein, en quoi la folie de l’âge
classique diffère de l’expérience de la folie dans la poésie ro-
mantique159.

157 G. Bachelard, op. cit., p. 239.


158 G. Bachelard, op. cit., p. 189.
159 M. Foucault, Histoire de la folie, p. 537.

Ŕ 146 Ŕ
7. Action et communication

Le langage comme action

Les empiristes, depuis Locke, et les rationalistes, de Des-


cartes à Husserl, privilégient la connaissance théorique, la rela-
tion entre un sujet qui voit et une chose vue, un objet qui est vis-
à-vis. Le terme même de « théorie » ne action vient-il pas de la
theoria grecque qui a, dans son étymologie, le sens de « vi-
sion », « contemplation » ? Or, en retraçant le destin du positi-
visme logique*, ce mouvement qui a eu le mérite de vouloir tirer
toutes les conséquences du développement et de la diffusion des
sciences au XXe siècle, nous avons assisté à ce qu’on pourrait
appeler un changement de paradigme en philosophie, dont la
renaissance du pragmatisme* n’est qu’un aspect. Ce change-
ment a consisté, tout d’abord, à poser la question de la connais-
sance théorique en termes de langage, de signification : seule
l’analyse du langage peut nous permettre de comprendre com-
ment nous connaissons le monde. Ce thème « linguistique » ou
sémantique*, nous l’avons trouvé chez Frege, Wittgenstein,
Carnap, Cassirer, chez Heidegger aussi, sous une autre forme.

Mais, au lieu de conduire à une sorte d’idéalisme linguis-


tique qui ferait s’évanouir la réalité pour ne laisser que des
mots, dans une fuite perpétuelle des significations, ce thème est
devenu peu à peu avec Wittgenstein, Austin, Searle, celui de
l’action, dans une analyse de la dimension pragmatique du lan-
gage.

En quel sens le langage relève-t-il de l’action ? On peut tout


d’abord considérer, à la suite de Benveniste et de P. Ricœur

Ŕ 147 Ŕ
(texte 35)160 que le langage ne se réduit pas à ce que Ferdinand
de Saussure appelle la « langue », c’est-à-dire à un code, au sys-
tème des signes phonologiques et lexicaux. Le système de la
langue, que l’on peut comparer à un vocabulaire, est virtuel et
étranger au temps. Au contraire, le discours, c’est-à-dire la « pa-
role », renonciation qui utilise concrètement les signes du code,
est un événement situé dans le temps. On peut enregistrer cette
énonciation, en faire un document, la dater, etc. En disant
quelque chose, nous passons à l’acte.

Le discours, d’autre part, renvoie au locuteur, à celui qui


parle grâce à tout un ensemble de mots comme les pronoms
personnels, les adjectifs possessifs (« je vois mon chat »), etc. Le
discours, dira-t-on, est « auto-référentiel » ; il se rapporte à lui-
même.

En outre, alors que le système de la langue est composé


uniquement de signes qui se rapportent les uns aux autres
comme dans un dictionnaire, le discours prétend toujours se
référer à quelque chose d’autre : il affirme décrire un monde
extérieur, désigner des objets, les caractériser, etc.

Enfin, si la langue est la condition de la communication,


qui suppose un code, seul l’événement du discours permet de
communiquer réellement, dans la mesure où la parole s’adresse
à un interlocuteur ou plusieurs.

Tels sont, très rapidement, les traits qui distinguent le dis-


cours comme événement de la « langue » comme code161.

Mais cette description n’est qu’une étape. Austin et Searle


ont montré avec la théorie des actes de langage à quel point
l’événement qu’est le discours ne peut réussir que si un certain

160 Cf. P. Ricœur, Du Texte à l’action, p. 184.


161 Cf. J. Derrida, Marges, p. 390.

Ŕ 148 Ŕ
nombre de conditions non verbales, de circonstances, sont réu-
nies. Ainsi, le discours qu’est renonciation « je lègue ma fortune
à mon neveu » Ŕ événement daté, archivé, enregistré Ŕ ne peut
être un acte de langage réussi que si je l’écris de ma main ou si
je le dicte à un notaire, officier public qui seul peut donner à
l’acte un caractère d’authenticité. Des formes sont à respecter,
et cette énonciation testamentaire ne peut avoir les effets dési-
rés que si, autour du « locuteur », les autres personnes garantis-
sent une certaine stabilité, s’engagent à respecter les volontés
du défunt. Toutes les énonciations n’ont pas ce caractère solen-
nel et rituel, n’ont pas la même importance sociale, ne sont pas
entourées du même formalisme. Mais toutes ont cette « force
illocutoire » qui en fait des actes plus ou moins réussis, et qui
engage le locuteur.

De plus, le discours comme événement situé et daté n’est


pas seulement un acte de langage par lequel je m’engage auprès
des autres ; il s’insère dans ce que

Wittgenstein a appelé un « jeu de langage », autrement dit


dans un ensemble qui comporte aussi des actions collectives. Le
discours ne prend, en fait, son sens que lorsqu’il est enchâssé
dans une situation où plusieurs personnes agissent et parlent
entre elles. Toutes nos énonciations sont ainsi formulées dans
un contexte d’action, en dehors duquel elles perdent toute subs-
tance, et la philosophie Ŕ c’est un des enseignements de Witt-
genstein et de Strawson Ŕ a souvent tort de considérer les énon-
ciations de façon abstraite, c’est-à-dire en les détachant du jeu
de langage dans lequel elles s’insèrent. Lorsque je sépare renon-
ciation du contexte d’action qui la rend effective, autrement dit
lorsque je la cite ou lorsque j’invente un exemple Ŕ comme, à
l’instant, « je lègue… » Ŕ, je substitue en fait un jeu de langage à
un autre, j’insère renonciation dans un autre contexte d’action :
j’explique à un élève, j’écris un chapitre pour un lecteur, je di-
rige le jeu d’un acteur, ou je joue moi-même la comédie, etc. Un
discours qui n’est pas en situation dans un jeu de langage, c’est-

Ŕ 149 Ŕ
à-dire dans un complexe d’actions, est une abstraction. Ce n’est
plus un événement au sens de Benvéniste, ce n’est plus un dis-
cours.

Cela vaut pour les discours qui prétendent décrire le


monde et donner une représentation vraie de celui-ci. Lorsque
l’on prend en compte la dimension pragmatique du discours,
comme acte de parole toujours lié à des actions collectives, in-
tersubjectives, on cesse de considérer la connaissance scienti-
fique, que le positivisme, dans un souci légitime de rationalité,
avait prise comme modèle, comme une simple théorie, une con-
templation ; mieux vaut parler de la science comme « jeu de
langage », c’est-à-dire comme institution qui mêle inextrica-
blement discours et pratiques, actes de langage et actions, dans
les laboratoires, les salles de cours, les colloques, les publica-
tions. Il n’est plus possible de faire abstraction de cette dimen-
sion pragmatique de la vérité scientifique qui est très imparfai-
tement comprise quand on veut voir dans la technique une
simple application de la connaissance théorique. Même si l’on
ne veut pas suivre Heidegger dans son renversement, qui con-
siste à faire de la technique, dans son essence, quelque chose
d’aujourd’hui plus primordial, plus fondamental que la théorie
scientifique, il est légitime de dire que le problème purement
épistémologique de la connaissance vraie est trop étroit pour
faire face aux questions que pose le développement de la
science.

Le positivisme logique*, ainsi qu’Heidegger, avait vu


quelque chose d’important : le développement de la science
pose avec acuité des problèmes que les premiers positivistes
comme Auguste Comte avaient commencé à apercevoir162. Hei-
degger avait tenté d’expliquer ce phénomène nouveau par
l’essence de la technique163. Le positiviste logique était resté,

162 A. Soulez, Manifeste du Cercle de Vienne, p. 109.


163 M. Heidegger, Essais et conférences, p. 9.

Ŕ 150 Ŕ
lui, prisonnier d’une conception qui réduisait la connaissance à
une observation de l’expérience et l’action à un comportement
observable. Il se révéla incapable de remplir sa tâche (défendre
la rationalité, expliquer le développement actuel de la science et
de la technique, promouvoir socialement, politiquement, la con-
ception scientifique du monde) en partie à cause de cette inter-
prétation étroite qui ne pouvait rendre compte ni de la dé-
marche scientifique, comme le montrent Quine, Kuhn, Popper,
ni de l’action humaine, comme le montrent Davidson et tous les
critiques du béhaviorisme*. Manifestement, il faut reprendre les
choses au départ et tenter maintenant de comprendre ce qu’est
une action164.

Quand un comportement devient-il une action ? Un com-


portement peut être observé et décrit de l’extérieur : je tré-
buche, je tombe. Il devient une action lorsque je peux
l’expliquer par des intentions qui me sont propres, par des buts
que je poursuis, par des mobiles dont j’ai conscience. Je tombe,
parce que je joue dans un film, ou parce que j’ai voulu attraper
une balle. Ainsi le comportement devient-il une action lorsque
je peux répondre aux questions qu’on me pose à son sujet, lors-
que je peux en répondre. L’action suppose toujours un certain
degré de « responsabilité ».

Les degrés de la liberté

J. -P. Sartre a développé dans l’Être et le néant l’idée •


accablante » et « orgueilleuse », selon ses propres termes, d’une
absolue responsabilité de l’individu, et ce en conclusion d’une
longue analyse de la « réalité humaine ». L’expression est une
traduction du Dasein de Heidegger165, mais Sartre reproche à

164 P. Ricœur, Du Texte à l’action, p. 190.


165 J.-P Sartre, l’Être et le Néant, p. 53.

Ŕ 151 Ŕ
Heidegger de décrire cette « réalité humaine » à partir de l’être-
dans-le-monde, au milieu des choses, des ustensiles, et de la
décrire « en des termes positifs qui masquent toutes les néga-
tions implicites »166. La recherche de 1 être, chez Sartre, passe
par une analyse de la conscience comme ce qui n’est pas le
monde, comme ce qui nie, dépasse, transcende ce qui est, les
choses, les institutions, les réalités pesantes, immobiles,
opaques, qui l’entourent et qui sont, elles, « en soi ». Heidegger,
dans la Lettre sur l’Humanisme qu’il adressera à Jean Beaufret
en 1946, refusera de se reconnaître dans cet existentialisme* du
néant et de la « néantisation » qui, dit-il, se contente de renver-
ser une proposition métaphysique héritée de la tradition sans
s’interroger sur le langage de cette tradition. Or, « le renverse-
ment d’une proposition métaphysique reste une proposition
métaphysique », qui, selon Heidegger, « persiste dans l’oubli de
la vérité de l’être »167. De fait, Sartre reste relativement indiffé-
rent au problème central de la philosophie moderne, celui du
langage. Ce qui l’intéresse manifestement, même dans son
œuvre de romancier (les Chemins de la liberté), c’est le pro-
blème de la liberté humaine dans des situations concrètes, la
critique des conceptions déterministes de la psychologie et, plus
tard, dans la Critique de la raison dialectique, du marxisme.
L’être de l’homme, dit-il, c’est la liberté, mais cette liberté, ins-
pirée de Descartes et des stoïciens, n’est pas « une propriété qui
appartiendrait, entre autres, à l’essence de l’être humain ». « La
liberté humaine précède l’essence de l’homme et la rend pos-
sible, l’essence de l’être est en suspens dans sa liberté »168.
Cette liberté par laquelle l’homme se dégage du monde, de son
propre passé, de sa personnalité figée, est saisie dans l’angoisse,
un terme qui doit autant à Kierkegaard qu’à Heidegger lui-

166 J. -P. Sartre, op. cit., p. 54.


167 M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme, p. 71.
168 J. -P. Sartre, op. cit., p. 61

Ŕ 152 Ŕ
même169. L’angoisse n’est plus un sentiment psychologique
parmi d’autres, mais la prise de conscience de la condition hu-
maine comme essentielle liberté. Pour fuir cette angoisse, l’être
humain peut se réfugier dans des conduites de « mauvaise foi »,
terme technique qui s’oppose à l’inconscient que la psychana-
lyse, aux yeux de Sartre, a tendance à présenter comme une
chose.

Mais dire que l’être de l’homme est la liberté conçue


comme une perpétuelle négation de l’opacité, de la pesanteur et
de la viscosité des choses, revient à fonder la morale sur l’action,
le « faire », et Sartre, après avoir décrit l’être-pour-soi, les struc-
tures de la conscience et le « pour-autrui », c’est-à-dire les rela-
tions avec autrui, entreprend dans une dernière partie une ana-
lyse de l’action dans son caractère intentionnel. Après avoir dé-
gagé les différents aspects de l’action (visée, but, conséquences),
Sartre ajoute qu’il n’y a pas d’action sans la reconnaissance d’un
manque, sans une « néantisation ». Le projet de faire quelque
chose s’interprète toujours négativement comme la constatation
d’un « néant secret ». Mais ce manque, ce néant qui creuse la
réalité des choses, il est vain d’espérer le combler. « Je suis, dit-
il dans une formule frappante, condamné à être libre, c’est-à-
dire à exister pour toujours par-delà mon essence »170, donc
condamné à agir. Les motifs rationnels d’agir comme les mo-
biles subjectifs ne sont jamais déterminants par eux-mêmes. La
liberté n’est que superficiellement un choix et un calcul dans
une délibération. En fait, cette liberté antérieure aux raisons
d’agir se retrouve dans la totalité du comportement humain. La
fatigue qui vous empêche de marcher plus longtemps,
l’impulsion irrationnelle qui vous pousse à tuer, le pouvoir coer-
citif d’un régime policier qui vous fait peur, ne sont jamais par
eux-mêmes des motifs ou des mobiles déterminants ; ils ne de-
viennent des raisons d’agir ou de ne pas agir que par un choix

169 J. -P. Sartre, op. cit., p. 66. La mauvaise foi : p. 82.


170 J. -P. Sartre, op. cit., p. 515.

Ŕ 153 Ŕ
qui n’est pas limité à ceci ou cela, et qui est le choix de soi-
même et du monde : « une découverte du monde du monde »,
dit Sartre171.

Sartre appelle « facticité » le fait qu’on soit condamné à la


liberté, qu’on ne puisse pas ne pas être libre, donc que la passi-
vité de l’abandon et de la résignation soit, en réalité, une action
et un choix secret. C’est cette facticité qui me rend responsable
de ce qui arrive dans le monde et du monde tel qu’il est pour
moi. Être responsable, dit Sartre, dans une définition où l’on
perçoit le germe de l’étrange et paradoxal idéalisme* auquel il
est conduit à la fin de l’Être et le Néant, c’est avoir conscience
d’être l’auteur d’un fait ou d’un événement. Mais comme un fait
n’arrive toujours que dans le monde d’un individu qui le perçoit,
qui en a conscience, je puis effectivement dire que je suis res-
ponsable du monde, dans la perspective qui est la mienne, telle
que la définit ma situation172.

En fait, la responsabilité absolue dont parle Sartre et qui


fait de moi l’auteur de tous les événements dont je suis cons-
cient, a deux significations. Cette responsabilité infinie peut
s’interpréter comme un stoïcisme adapté aux temps de guerre
(l’Être et le Néant date de 1943) : il est insensé de songer à se
plaindre, tout ce qui m’arrive est mien, aucune situation n’est
inhumaine. Devant un état de choses comme l’occupation alle-
mande avec son cortège de souffrances et d’horreurs, plusieurs
attitudes sont possibles : la révolte, la peur muette, la résigna-
tion, l’acceptation complice, et tous les comportements « ma-
giques » que Sartre décrit dans son Esquisse d’une théorie des
émotions173. Même un événement dont l’ampleur semble aller
bien au-delà du champ limité des actions concrètes dont je suis

171 J. -P. Sartre, op. cit., p. 639.


172 J. -P. Sartre, op. cit., p. 568.
173J. -P. Sartre, Esquisse d’une théorie des émotions (1939), Her-
mann, 1975, p. 59.

Ŕ 154 Ŕ
responsable, même un fait aussi énorme que la guerre ne
m’imposent pas une contrainte absolue. Je puis toujours, rap-
pelle Sartre, m’y soustraire par le suicide ou la désertion, ou,
pourrait-on ajouter en souvenir de Russell, par l’action pacifiste.
D’où le mot, terrible, de Jules Romains : « A la guerre il n’y a
pas de victimes innocentes. »174 Les faits objectifs qu’on in-
voque pour expliquer un geste, pour disculper, pour excuser, ne
sont donc jamais décisifs ; ils s’insèrent dans une situation qui
est la mienne, que j’accepte par un choix continu de chaque ins-
tant et dont je porte l’entière responsabilité. « Le propre de la
réalité humaine, c’est qu’elle est sans excuse. »

Mais cette responsabilité n’est pas elle-même un choix. Je


suis, dit Sartre, « contraint d’être responsable ». Je suis délaissé
dans le monde, non au sens où je demeurerais abandonné et
passif dans un univers hostile, mais au sens où je me trouve
« seul et sans aide », « engagé dans un monde dont je porte
l’entière responsabilité »175. Or, cette formule est assez étrange.
Elle revient en effet à placer la responsabilité humaine si pro-
fond chez l’homme qu’elle perd toute signification morale, et
devient un caractère de la condition humaine en général, une
définition de l’existence.

Cependant, le langage ordinaire, le langage sur l’homme


qui ne se constitue pas en science, en psychologie behavioriste,
en psychanalyse, en anthropologie, le langage de la littérature,
de l’histoire ou de l’analyse juridique par exemple, ne peut pas
décrire le comportement humain sans le présenter comme une
action intentionnelle, qui suppose la représentation d’un but.
Mais cette présentation implique un commencement
d’évaluation dans la mesure où l’on distingue, ce faisant, entre
le but et les conséquences, entre ce qu’on a voulu faire et ce
qu’on a effectivement fait. Dans ce langage, la notion de respon-

174 J. -P. Sartre, L’Être et le Néant, p. 640.


175 J. -P. Sartre, op. cit., p. 641.

Ŕ 155 Ŕ
sabilité sert à faire le départ entre les conséquences raisonna-
blement prévisibles et les autres. Le langage du droit
s’attachera, par exemple, non seulement à distinguer l’homicide
volontaire (le meurtre avec ou sans préméditation) et l’homicide
involontaire, mais, à l’intérieur de cette dernière catégorie, dif-
férenciera, comme l’article 319 du Code pénal, la « mala-
dresse », l’« imprudence », « l’inattention », la « négligence »,
l’« inobservation des règlements ». Il considérera en outre que
l’homicide n’est ni un délit ni un crime lorsqu’il est « commandé
par l’autorité légitime » ou commandé « par la nécessité ac-
tuelle de la légitime défense de soi-même ou d’autrui » (articles
327 et 328). Sartre objecterait sans doute que la notion
d’« autorité légitime » Ŕ surtout en France en 1943 Ŕ n’a aucune
nécessité naturelle, qu’elle suppose elle-même un choix, celui
d’obéir. Mais le problème n’est pas là. Il est que la responsabili-
té sartrienne est si absolue qu’elle perd toute signification mo-
rale et toute utilité. Si l’on fait entrer dans l’action dont je suis
l’auteur toutes ses conséquences et si l’on considère que toutes
les formes de passivité sont en réalité des choix déguisés, on
élargit l’action jusqu’à en faire le synonyme d’une attitude glo-
bale devant la vie, et tel est bien le sens du terme « existence ».
Mais il s’agit là d’une forme extrême d’idéalisme qui rend
l’individu • auteur » de tout ce qui est présent dans son monde.

Je suis responsable des événements les plus lointains


comme des plus proches, des actions que j’ai faites individuel-
lement comme des drames collectifs face auxquels je suis som-
mé de prendre une attitude. Mais que se passe-t-il si j’accepte
de les assumer ? Rien. Il est curieux de constater que ce que
Sartre reproche implicitement aux jeunes fascistes qu’il décrit
dans la fascinante nouvelle du Mur intitulée « L’Enfance d’un
chef », c’est d’abord de croire à des réalités objectives, à des va-
leurs naturelles, la patrie, le sang, le chef, donc d’être de mau-
vaise foi, de vouloir échapper à l’angoisse dans laquelle la cons-
cience saisit sa liberté. Mais l’on pourrait imaginer quelque offi-
cier nazi lecteur de Nietzsche qui, sans chercher d’excuses dans

Ŕ 156 Ŕ
les contraintes de l’époque, sans se référer non plus à des « va-
leurs naturelles », objectives, accepterait sans « mauvaise foi »,
en toute liberté, le monde dont il est, au sens de Sartre, respon-
sable.

Nous voyons bien que la théorie de l’action impliquée par


le langage ordinaire ne peut conduire à l’évaluation éthique qu
elle préfigure que si la responsabilité n’est pas absolue, ce qui
revient à dire qu’il faut admettre des degrés de responsabilité.
Pour ce faire, il est important de distinguer entre les consé-
quences raisonnablement prévisibles de l’action individuelle
concrète et les autres, comme entre le comportement délibéré et
le comportement contraint susceptible d’une explication cau-
sale. La responsabilité n’est une notion métaphysique que parce
qu’elle surgit d’abord à l’intérieur d’un jeu de langage, par
exemple, celui du droit, de l’histoire ou de la politique, qui mêle
explication déterministe et compréhension en termes
d’intention176. Si vous retracez la vie d’un officier nazi, plus de
cinquante ans après, il n’est pas très intéressant de le créditer
d’une responsabilité absolue au sens de Sartre, parce que c’est
un trait universel de la condition humaine et que Sartre ne
fournit aucune norme à l’aune de laquelle on pourrait juger ses
actes. Inutile de convoquer un tribunal pour incriminer sa
« mauvaise foi ». Il est plus intéressant, dans ce contexte-là, de
déterminer les actions qu’il a faites, les buts qu’il a poursuivis,
les conséquences qu’il a imaginées, celles qu’il aurait dû humai-
nement prévoir et qu’il n’a pas voulu voir, ce qu’il savait, etc.

Nous voyons à ce point qu’on ne peut juger quelqu’un


qu’en tenant compte de la compréhension qu’il a lui-même de
ses actes, de ses croyances et de ses raisonnements, de la façon
dont il s’est représenté les conséquences de ses actes. Mais cela
suppose qu’on définisse peu à peu les règles, les normes, les
principes qu’il a mis en œuvre, les calculs qu’il a suivis. Un gé-

176 P. Ricœur, Du Texte à l’action, p. 171.

Ŕ 157 Ŕ
néral, par exemple, mettra en balance la valeur d’un objectif
militaire et le prix probable en vies humaines pour l’atteindre.
Si, après la guerre, on lui reproche d’avoir inutilement sacrifié
des vies, dans une boucherie comme celles décrites par Jules
Romains, il faudra bien dégager les raisons de son comporte-
ment, les normes implicites qu’il a suivies, le contraste entre ses
prévisions et les conséquences. Dans ces circonstances-là, où la
part du hasard et du désordre est importante, la légèreté est un
crime. Ou bien encore on distinguera entre les ruses de guerre
admissibles, les crimes de guerre et les crimes contre
l’humanité, qui sont imprescriptibles.

Mais le débat sur la responsabilité et ses degrés fera néces-


sairement surgir la question, négligée par Sartre et pourtant
décisive, de la nature des normes suivies dans l’action, de leur
compatibilité et de leur validité.

L’idée de norme

Quand le problème des normes et des valeurs a-t-il vrai-


ment resurgi au sein de la philosophie analytique ?

Moore a bien donné un premier exemple de philosophie


analytique dans le domaine de l’éthique avec ses Principia ethi-
ca de 1903, dans lesquels il affirme que les propositions
éthiques ne sont pas susceptibles d’être prouvées ou réfutées,
qu’elles sont donc des intuitions177. Les propositions éthiques,
selon lui, consistent à attribuer à différentes choses le concept
de « bon » (good) ou de « bien » moral. Moore ne cherche pas
cependant à définir, comme l’éthique traditionnelle, les choses
qui sont bonnes (le plaisir, les vertus, etc.), mais à définir
« bon », préalablement. Or, pour Moore, « bon » est une notion

177 G. -E. Moore, op. cit., p. 89.

Ŕ 158 Ŕ
simple, indécomposable, comme « jaune ». Pas plus qu’on ne
saurait expliquer ce qu’est le jaune à quelqu’un qui ne connaît
pas cette couleur, il n’est possible d’expliquer ce qui est « bon ».
Croire que l’on peut substituer à cette notion simple un équiva-
lent, une propriété que l’objet « bon » ou « bien » aurait égale-
ment, c’est commettre ce que Moore appelle le « sophisme na-
turaliste » (naturalistic fallacy) 178. De la même façon, on peut
essayer de définir le jaune par son équivalent physique (telle
longueur d’ondes). Mais, dit Moore, ces vibrations lumineuses
ne sont pas ce que nous entendons par « jaune », car le jaune
est une notion simple. Le sophisme naturaliste repose en fait
sur une confusion entre le « est » de l’attribution d’un prédicat
(« le plaisir est bien ») et le « est » de l’identité (« le plaisir est
identique au bien »). Le « bon » ne peut donc être défini ; il ap-
partient aux choses comme une propriété simple, une qualité
inanalysable, qui se distingue des propriétés matérielles aux-
quelles elle ne peut se réduire, mais qui est objective.

Le trait le plus frappant de cette démarche d’analyse dans


l’éthique est qu’elle écarte toute considération sur le devoir et
les contraintes éthiques. Un certain nombre de choses comme
les sentiments artistiques ou l’amitié ont, à l’évidence, dit
Moore, cette propriété intrinsèque d’être des « biens », et la vie
privée comme l’activité publique doivent tendre à la réalisation
de ces biens. Mais cette conception, qui pouvait paraître libéra-
trice au sortir de l’ère victorienne, trouve vite ses limites : elle
n’a rien à dire, par exemple, sur l’interdiction du meurtre, sur
l’oppression, la torture, la trahison, et le racisme179.

Le positivisme logique*, quant à lui, avait peu à dire au su-


jet des questions éthiques malgré les implications sociales et
politiques du Manifeste de 1929, puisque les jugements de va-

178 G. -E. Moore, op. cit., p. 102.


179 S. Hampshire, « Liberator, up to a point », New York Review of
Books, 26 mars 1987.

Ŕ 159 Ŕ
leur, soigneusement distingués des jugements de fait, selon la
recommandation de Hume dans le Traité de la nature hu-
maine, n’étaient que l’expression de sentiments subjectifs.
Moore affirmait encore que le « bien » était quelque chose qui
appartenait aux choses comme une qualité objective, fût-elle
non naturelle et indéfinissable. Mais la théorie « émotiviste »
(en anglais, émotion signifie sentiment) des positivistes ne
cherche pas de normes objectives et se contente de dire, comme
Ayer dans Langage, Vérité et Logique, que les jugements
éthiques, parce qu’ils sont normatifs, ne peuvent être ni vrais ni
faux, et que leur validité ne peut faire l’objet d’une argumenta-
tion180.

C’est seulement avec R. -M. Hare (texte 27) dans le Lan-


gage de la morale (The Language of Morals), en 1952181, que la
théorie éthique a pu avancer dans une perspective analytique,
grâce à la théorie des actes de langage d’Austin. Hare, qui est
aussi un philosophe d’Oxford, adopte encore un point de vue
formel, puisque l’éthique est pour lui « l’étude du langage de la
morale », indépendamment de tout contenu et de toute valeur.
Mais le langage de la morale sert à guider la conduite ; c’est
donc un langage prescriptif qui dit ce qu’il faut faire. Or, le lan-
gage prescriptif peut prendre d’autres formes que les jugements
moraux. Les impératifs aussi nous disent de faire quelque
chose. Hare entreprend donc, pour éclairer le langage de la mo-
rale, d’analyser les phrases à l’impératif en montrant Ŕ contre le
critère positiviste de la vérification Ŕ que celles-ci ont un sens
propre et qu’elles ne sont pas réductibles aux phrases à
l’indicatif. L’ordre « Fermez la porte » a bien quelque chose en
commun avec l’énoncé (statement) « La porte est fermée »,
mais il en diffère par un aspect particulier, sa force prescriptive
par laquelle il m’enjoint de faire quelque chose.

180 A. -J. Ayer, Langage, vérité et logique, p. 143 sqq.


181 R. -M. Hare, The Language of Morals, p. 152.

Ŕ 160 Ŕ
Aussi les principes de conduite qui servent dans nos rai-
sonnements pratiques pour répondre à la question « Que dois-
je faire ? » ne peuvent-ils être des énoncés indiquant des faits.
Ce sont des habitudes transmises et apprises (dans l’enfance
notamment) qui doivent faire l’objet d’une perpétuelle adapta-
tion aux circonstances, par une série de décisions. Les principes
transmis par la tradition doivent être à la fois acceptés et modi-
fiés, dans un processus qui mêle continuité et rupture, sans qu’il
ne puisse jamais être fait référence à des évidences ou à des faits
objectifs. Dans les termes de Hare : aucune description des faits
ne peut donner une prescription. On voit peut-être la différence
entre le prescriptivisme de Hare et la conception de Sartre : si,
dans l’un et l’autre cas, la morale ne peut reposer sur des va-
leurs objectives, des principes évidents, la décision chez Sartre
est un choix absolu, qui relève uniquement de la liberté indivi-
duelle (comme dans la pièce le Diable et le Bon Dieu), alors que
Hare décrit une dialectique entre les principes appris, reçus, et
les décisions concrètes qui les font vivre en les modifiant. C’est,
si l’on veut une image sommaire, toute l’opposition entre la vio-
lence révolutionnaire qui donne naissance à un nouveau droit et
la jurisprudence anglo-saxonne qui s’établit par référence aux
précédents182.

Hare peut ainsi aborder l’étude des mots de valeur (value-


words) comme « bon » à la fois dans leur usage non moral (par
exemple, « un bon chronomètre ») et moral. Les mots de valeur,
selon lui, servent en fait à recommander, ou à déconseiller,
c’est-à-dire à guider le choix d’autrui. Aussi impliquent-ils des
impératifs. Si je dis « c’est un bon chronomètre », je ne me con-
tente pas de décrire les qualités objectives de l’objet en question
(précis, lisible, solide) ; je fais quelque chose en parlant, dans la
mesure où je vous recommande de choisir ce type de chrono-
mètre. Ce qui revient à dire que tout jugement de valeur im-

182 R. -M. Hare, op. cit., p. 77.

Ŕ 161 Ŕ
plique (entails) une phrase à l’impératif (« Prenez celui-là »)
183.

Est-ce à dire qu’on confond les jugements d’évaluation, no-


tamment moraux, avec les impératifs ? Non, car un impératif a
toujours un domaine limité, en tant qu’il s’adresse à une per-
sonne précise (« Ne fumez pas »), alors qu’un jugement du type
« Vous ne devriez pas fumer », tout en impliquant « Ne fumez
pas », a le caractère universel d’un principe (« On ne devrait pas
fumer »). C’est cet aspect Ŕ le critère de l’universalisation Ŕ qui
met à part le langage de la morale. Des conséquences impor-
tantes découlent en effet de cette définition. Un jugement de
type moral ne se contente pas de prescrire une action

à quelqu’un comme un impératif ; il la prescrit à tous, y


compris à celui qui parle, et traduit donc une sorte
d’engagement de sa part. Si je dis que Pierre a eu tort de tricher
aux cartes, je forme une évaluation morale ayant la forme d’une
injonction (« On ne doit pas tricher aux cartes ») qui ne
s’adresse pas seulement à Pierre, mais à tout le monde, y com-
pris moi-même. On peut, dans ces conditions, examiner les
principes généraux qui guident l’action des hommes et voir s’ils
sont en accord avec ce critère formel de l’universabilité. Ce cri-
tère, qui rappelle naturellement la « loi fondamentale de la rai-
son pure pratique » de Kant (« Agis de telle sorte que la maxime
de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme
principe d’une législation universelle ») 184 conduit Hare vers
une forme originale d’utilitarisme qui est au cœur du débat avec
Rawls185.

183 R. -M. Hare, op. cit., p. 164.


184 E. Kant, Critique de la raison pratique, Œuvres philoso-
phiques, II, p. 643.
185 R. -M. Hare, Freedom and Reason, 1963.

Ŕ 162 Ŕ
Qu’est-ce que la justice ?

La Théorie de la justice (1970) de John Rawls (texte 28)


représente en effet une rupture dans la philosophie analytique,
parce que ce livre monumental ne se préoccupe guère du lan-
gage ordinaire et du sens qu’on peut donner au mot « justice »,
et viole franchement le principe imposé par Hume (cf. p. 39) de
la stricte séparation entre faits et valeurs. Ce qui demeure de la
philosophie analytique, c’est l’effort inlassable d’argumentation
et de distinction pour parvenir à une définition autonome, réelle
et non verbale, de la justice, une définition qui permette
d’éclaircir et de résoudre certains problèmes politiques et so-
ciaux. Mais Rawls va au-delà de cette méthode d’analyse en re-
trouvant, de son propre aveu, la grande tradition du contrat so-
cial, notamment dans sa formulation rousseauiste et kantienne,
dont il veut donner une interprétation « naturelle et procédu-
rale »186.

Au-delà de la simple légalité ou autorité de la loi (rule of


law), justice formelle qui n’est que la conformité au droit exis-
tant, se pose le problème de la justice des institutions sociales.
Ces structures de base sont définies par la présence de règles
publiques et contraignantes Ŕ jeux, rites, procès, parlements,
marchés, régimes de propriété, les jeux de langage comme
formes de vie de Wittgenstein Ŕ qui font d’une « société bien
ordonnée » un système de coopération stable. Or, pour juger de
la justice d’une institution sociale, il faut disposer d’une défini-
tion ou d’une « théorie » de la justice. Laquelle est la bonne ?

Pour répondre à cette question, qui est, comme on sait, le


thème premier de la République de Platon, Rawls imagine une
situation hypothétique, sans réalité historique mais, dit-il, que
nous pouvons retrouver à chaque instant en pensée, et dans la-

186 J. Rawls, Théorie de la justice, p. 305.

Ŕ 163 Ŕ
quelle des personnes libres et rationnelles devraient choisir les
règles permanentes et contraignantes de leur association, les
principes généraux, publics, simples et universels selon lesquels
elles répartiront les biens essentiels et trancheront des diffé-
rends qui ne manqueront pas de naître.

On remarquera que, dans cette formulation nouvelle du


contrat social, les partenaires ne doivent pas faire un choix poli-
tique mais plutôt décider d’une question philosophique : quelle
est la meilleure conception de la justice ? Les personnes libres et
égales qui doivent définir les termes de la charte fondatrice de
leur association en tenant compte de la rareté des biens et des
revendications concurrentes ne sont animées les unes envers les
autres ni par la sympathie ni par la haine. Elles sont indiffé-
rentes les unes aux autres (mutually desinterested). Mais le
trait essentiel qui caractérise cette situation imaginaire, c’est
que les partenaires ne connaissent pas leur place dans
l’association future (maître ou esclave ? riche ou pauvre ?),
ignorent même jusqu’à leurs dons naturels, leurs préférences,
leur conception de l’existence. C’est ce que Rawls appelle le
« voile de l’ignorance ». Quelle conception de la justice ces per-
sonnes soucieuses de défendre leurs intérêts essentiels sans les
connaître par avance187, retiendraient-elles ? Rawls affirme
qu’elles éliraient ce qu’il appelle la « théorie de la justice comme

187 Les partenaires se trouvent dans la situation du « dilemme du


prisonnier » dans la théorie des jeux. Deux prisonniers au secret savent
que, si ni l'un ni l'autre n'avoue, ils ne seront condamnés qu'à une faible
peine (un an de prison chacun). Si l'un d'entre eux avoue et dénonce son
complice, il est libéré tandis que l'autre prisonnier est condamné à dix
ans de prison. En revanche, si tous les deux avouent sans le savoir et se
dénoncent réciproquement, ils seront condamnés l'un et l'autre à cinq
ans. On voit que la décision rationnelle du point de vue individuel, celle
qui maximise les gains (l'aveu), conduit à une situation où chacun est
perdant. La décision la plus sensée et la plus juste, de leur point de vue,
est de ne pas avouer.

Ŕ 164 Ŕ
équité », de préférence à toute autre conception, en particulier
l’utilitarisme.

L’utilitarisme, qui apparaît au XVIIe siècle avec Helvé-


tius188 et Hume, mais a trouvé sa formulation classique au XIXe
siècle avec Jeremy Bentham (1748-1832) et J. -S. Mill (1806-
1876), repose sur l’idée qu’une société est bien ordonnée et donc
juste, lorsque ses institutions de base sont organisées de ma-
nière à apporter la plus grande somme totale de satisfactions à
l’ensemble de ses membres. Cette théorie imagine donc une
sorte de spectateur impartial qui, parce qu’il dispose de toutes
les informations, serait capable de déterminer, par un bilan des
gains et des pertes, quelle est la règle qui apporte la plus grande
utilité Ŕ totale ou moyenne Ŕ au plus grand nombre. Il est clair
que l’utilitarisme peut servir à justifier Ŕ au nom de la justice et
par une sorte de ruse du « bien-être général » Ŕ n’importe quel
système d’oppression : « tous comptes faits », l’esclavage de
quelques-uns est juste parce qu’il permet de maximiser les
avantages des autres, par exemple en favorisant la naissance
d’une classe aisée qui pourra se consacrer utilement à la science,
à l’art ou à la politique189.

A cet utilitarisme qui étend à la société le raisonnement qui


anime les choix économiques individuels (un sacrifice pour un
gain plus grand ultérieurement), Rawls oppose donc la théorie
de la justice comme équité (fairness), qui repose sur deux prin-
cipes.

Le premier affirme le droit égal de chacun aux libertés de


base190, comme les libertés politiques, la liberté d’expression et
de conscience, l’intégrité de la personne, etc. Le second stipule
que les inégalités sociales sont acceptables, à condition qu’elles

188 A. O’Hear, What Philosophy is ? p. 267 sqq.


189 J. Rawls, op. cit., p. 192.
190 J. Rawls, op. cit., p. 92.

Ŕ 165 Ŕ
soient « organisées » à l’avantage de chacun, notamment les
plus défavorisés. Ces deux principes sont hiérarchisés selon un
ordre de priorité : pour Rawls, il n’y a pas d’injustice dans le fait
qu’un petit nombre obtienne des avantages supérieurs à la
moyenne, à condition que soit par là même améliorée Ŕ mais
comment peut-on le savoir ? Ŕ la situation des plus défavorisés.
L’égalitarisme du premier principe est donc tempéré par une
sorte de réalisme utilitariste. Mais cette concession est stricte-
ment limitée dans la mesure où le premier principe, de nature
politique, interdit de justifier la perte de liberté de certains par
la quantité plus grande de biens, de « plaisirs » que les autres se
partageraient. Bref, Rawls, comme Rousseau dans le Discours
sur les sciences et les arts, souligne le prix politique de
l’accumulation excessive des richesses.

Une fois posés ces principes et défini l’ordre de priorité,


Rawls s’attache à décrire, idéalement, les institutions qui peu-
vent faire de la société un système juste et stable, stable parce
que juste.

A la Constitution, au sens politique, sont réservées les dis-


positions qui garantissent à chacun les libertés essentielles, tan-
dis que la législation, exclusivement sociale et économique, doit
avoir pour finalité la « maximisation des attentes à long terme
des plus désavantagés »191. Je ne peux entrer dans les détails de
ces analyses. Il importe seulement de remarquer que Rawls se
détache de la tradition grecque en disjoignant le bien et le juste.
Sa critique de l’utilitarisme s’inscrit dans une critique plus géné-
rale des théories « téléologiques » (de telos, le but, la fin) de la
justice qui définissent celle-ci à partir d’un bien suprême, d’une
fin dominante, qu’il s’agisse du plaisir, de l’utilité ou de
l’excellence (Nietzsche, selon Rawls192). La justice ne consiste
pas à imposer un idéal de la personne humaine auquel il fau-

191 J. Rawls, op. cit., p. 235.


192 J. Rawls, op. cit., p. 363.

Ŕ 166 Ŕ
drait tout sacrifier ; elle doit permettre à chacun de mener à
bien son « projet de vie » dans le cadre de multiples associa-
tions qui donnent à chacun le premier des biens, le respect de
soi. La priorité de la justice sur le bien est une façon de défendre
la richesse de la société civile, la diversité des personnalités, la
liberté, contre les contraintes des principes moraux.

Ce livre a donné lieu à de nombreux débats. Hare a défen-


du l’utilitarisme193. Robert Nozick dans Anarchie, État et Uto-
pie (Anarchy, State and Utopia), tout en reprenant l’idée libé-
rale d’un État minimal occupé uniquement à protéger les ci-
toyens de la force, a défendu contre Rawls la possession légitime
(entitlement), la juste acquisition et la juste transmission des
biens194. On pourrait cependant essayer de faire une comparai-
son entre les conceptions de Rawls et une œuvre de Sartre en
définitive méconnue, mais tout aussi imposante que la Théorie
de la justice. D’une certaine manière, en effet, la Critique de la
raison dialectique, en se plaçant à l’intérieur de la philosophie
marxiste, « horizon indépassable » Selon Sartre, cherche à dé-
crire la formation de la société injuste à partir des relations hu-
maines individuelles, dans un univers de rareté des biens195.

On peut dire ainsi que Rawls, par la modification qu’il ap-


porte à l’utilitarisme et Sartre, en se battant pour concilier mar-
xisme et existentialisme*, mettent tous les deux au cœur du
problème de la justice et de l’action (Sartre parle alors de
praxis) la notion de communication. Pour Rawls, la chose est
claire dans la mesure où la définition de la justice passe par un
débat où chacun doit imaginer, « sous le voile de l’ignorance »,
la conception la plus juste, celle qui assure à chacun, quel qu’il
soit, les biens essentiels. Mais l’expérience de pensée qu’il ima-
gine n’est possible que si chaque participant peut concevoir ce

193 R. -M. Hare, Moral Thinking, Oxford, 1981.


194 R. Nozick, Anarchy, State and Utopia, 1974.
195 J. -P. Sartre, Critique de la raison dialectique, p. 200.

Ŕ 167 Ŕ
que serait sa situation, abstraction faite de ses particularités
sociales, psychologiques, physiques, etc. Cet effort de compré-
hension n’est à son tour possible que dans ce que Habermas
appelle une « situation idéale de parole »196, à l’abri des pres-
sions, des manipulations, des peurs et des influences. Chacun,
dans cette discussion « constitutionnelle », est placé dans une
situation d’égalité antérieure à l’égalité d’ailleurs aménageable
qui peut venir de la distribution des biens matériels. L’égalité
première est celle de la discussion sans laquelle les autres re-
vendications à l’égale distribution des biens et à la justice ne
peuvent s’exprimer.

Sartre montre, avec l’exemple du langage, comment les re-


lations humaines se matérialisent, se figent, se transforment en
« totalité inerte » inscrite dans l’histoire ; mais en même temps
le langage, comme interaction entre des sujets qui parlent, ne se
réduit pas à cette totalité inerte de la langue ; il est une parole,
une « totalisation organique » perpétuellement en cours, qui
dépasse sans cesse, par ses projets, la réalité matérielle figée de
la dispersion (texte 29). « Sans doute, écrit-il, la parole sépare
autant qu’elle unit, sans doute les clivages, les strates, les iner-
ties du groupe s’y reflètent, sans doute les dialogues sont-ils en
partie des dialogues de sourds (…). Seulement cette incommu-
nicabilité (…) ne peut avoir de sens que si elle se fonde sur une
communication fondamentale, c’est-à-dire sur une reconnais-
sance réciproque et sur un projet permanent de communi-
quer. »197

Nous avons donc abouti par des voies différentes, la philo-


sophie analytique* et la « raison dialectique », à une même no-
tion fondamentale : celle de communication libre. La justice
dans sa définition dépend, chez Rawls, d’une libre expérience de
pensée, donc d’un débat qui ne rencontre pas d’entraves. Il y a,

196 J. Habermas, Morale et communication, p. 110.


197 J. -P. Sartre, Critique de la raison dialectique, p. 180 sqq.

Ŕ 168 Ŕ
de même, chez Sartre l’idée d’une praxis collective qui sur-
monte la dispersion des hommes et dont la première forme est
sans doute le langage : que l’on songe, par exemple, au serment
qui scelle un groupe révolutionnaire198. Même si le contraste est
grand entre le philosophe américain qui cherche les conditions
d’une société stable parce que juste, et le philosophe français
qui décrit la naissance de l’action révolutionnaire, on peut con-
sidérer que la réponse au problème de la justice, c’est-à-dire des
relations entre l’action humaine et ses normes, passe désormais
par une réflexion sur la façon dont ces normes sont établies, sur
le rôle que joue la libre discussion à cette occasion, sur les en-
traves qu’elle peut subir. De même que les lois de la nature ont
perdu de leur réalité absolue pour devenir dépendantes de
l’activité communicationnelle de la science, sans devenir pour
autant de simples représentations subjectives, de même, on
peut penser que les normes éthiques, sociales et politiques qui
ne sont plus considérées comme des lois intangibles de la na-
ture humaine tirent leur validité et leur objectivité relatives de
la qualité de la discussion qui leur a donné naissance, sans pour
autant devenir des maximes arbitraires.

Le libre débat

Jürgen Habermas (texte 32) a été dans les années cin-


quante l’assistant d’Adorno et a occupé en 1964 la chaire Le
libre de Horkheimer à Francfort, mais ce serait s’interdire de
débat comprendre l’originalité de sa démarche que de
l’assimiler à l’École de Francfort199. La Théorie critique
d’Adorno et Horkheimer, notamment dans la Dialectique de la
Raison, s’attachait à analyser, de la façon la plus lucide possible,

198 J. -P. Sartre, Critique de la raison dialectique, p. 439.


199 Sur l’École de Francfort, cf. P. -L. Assoun, l’École de Francfort,
1987.

Ŕ 169 Ŕ
tous les mécanismes d’aliénation et de domination de la société
occidentale, en particulier les mécanismes psychologiques et
culturels. Finalement, c’était la Raison du siècle des Lumières
elle-même qui était jugée pervertie en instrument de domina-
tion, en raison purement instrumentale et calculatrice. Haber-
mas cherche plutôt, sans renier cette dimension ultracritique, à
retrouver une théorie de l’émancipation humaine par la libre
discussion qui peut apparaître comme une réactivation de la
pensée kantienne.

Il s’agit, comme on l’a dit, de « prendre au sérieux les po-


tentialités de la démocratie bourgeoise »200 sans négliger ses
manipulations actuelles et sans renoncer à la notion d’idéologie.
Cet ambitieux projet de défense de la modernité (die Moderne)
des Lumières a été amorcé par

la critique du positivisme dans Connaissance et intérêt


(1968), une archéologie du savoir qui est à l’opposé de celle de
Foucault, puisqu’elle vise à « reconstruire la préhistoire du posi-
tivisme moderne » et du scientisme en les présentant comme la
négation et l’oubli de la réflexion et de sa dimension critique201.

Habermas envisage alors une autoréflexion critique qui


« change la vie », tant au plan individuel que collectif, puisqu’il
écrit, à cette époque, dans un esprit anarchisant : « On est ainsi
amené à comparer le processus de socialisation dans l’histoire
humaine à celui de l’individu (…) ce sont les mêmes forces qui
poussent l’individu à la névrose et qui amènent la société à éta-
blir des institutions. »202

200 C. Bouchindhomme, dans J. Habermas, Morale et communica-


tion, p. 10.
201 Cf. P. Ricœur, Du Texte à l’action, p. 333.
202 J. Habermas, Connaissance et intérêt, p. 307.

Ŕ 170 Ŕ
Or, Habermas, à partir des années 1970, va changer de
perspective grâce à la découverte des travaux d’Austin, de
Searle, de Strawson, de H. -P. Grice, et découvrir un potentiel
critique au sein du langage ordinaire et de la communication
intersubjective. La théorie des actes de langage présentée
comme une « pragmatique* universelle »203 va donc représen-
ter pour Habermas Ŕ qui donne ainsi un exemple assez rare
d’ouverture réelle à une autre tradition de pensée Ŕ un vrai
changement de paradigme, une révolution dans les façons
d’aborder les relations entre l’action et la théorie : avec eux nous
passons en effet d’une philosophie de la conscience qui
n’envisage qu’une argumentation « monologique », menée en
pensée dans le for intérieur, selon le type de la méditation carté-
sienne, à une philosophie pragmatique du langage qui tient
compte de la dimension irréductible de la communication et de
la discussion dans un espace public, lesquelles constituent une
activité, l’agir communicationnel (das kommunikative Han-
deln), distincte de l’activité instrumentale.

Cette conception nouvelle trouve sa traduction provisoire


dans les deux volumes de l’ambitieuse Théorie de l’agir com-
municationnel (1981) et les textes qui l’accompagnent204.

La théorie de l’« agir communicationnel » ne relève à pro-


prement parler ni de la philosophie ni de la sociologie empi-
rique : le débat porte sur les fondements théoriques des sciences
sociales et notamment de la sociologie Ŕ « théorie globale de la
société »205 Ŕ que Habermas veut arracher au positivisme. Au
lieu d’être une description neutre des faits sociaux, des compor-

203 J. Habermas, « Was heisst Universalpragmatik », Vorstudien


und Ergänzungen zur Théorie des kommunikativen Handelns, p. 353
(traduction française : Logique des sciences sociales, p. 329).
204 J. Habermas, Vorstudien und Ergäzungen (textes de 1970 à
1982) (traduction française : Logique des sciences sociales).
205 J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, I, p. 21.

Ŕ 171 Ŕ
tements, la sociologie, par l’usage qu’elle fait de la notion de
rationalité, est fondée sur une compréhension (Verstehen) qui
engage l’observateur, au moins virtuellement, dans un proces-
sus d’intercompréhension (Vertändigung). On ne peut décrire
un comportement sans montrer sa rationalité propre, donc sans
prendre parti devant une « prétention à la validité » (Geltung-
sanspruch).

Mais il existe pour Habermas deux types de rationalité : la


rationalité instrumentale et stratégique qui est dirigée vers un
objectif (zielgerichtet), qui recherche le succès par l’emploi de
moyens appropriés, et la rationalité communicationnelle qui
recherche au contraire l’entente et l’assentiment entre des sujets
capables d’agir et de parler, en vue d’une action commune. « Un
accord obtenu par la communication, écrit Habermas, a un fon-
dement rationnel, il ne peut être imposé », et il ajoute que
« l’intercompréhension (Verständigung) est inhérente au lan-
gage humain »206. Cette rationalité communicationnelle
s’appuie sur « la force sans violence du discours argumenta-
tif »207. Dans ce cas, je ne cherche pas à agir sur le monde des
objets, ni à manipuler les autres, par quelque ruse ; chacun
cherche, en reconnaissant les prétentions de l’autre et en les
critiquant, à parvenir à cette « intercompréhension » ou entente
sans laquelle il n’est pas d’action collective.

C’est à ce point de sa démarche que Habermas fait œuvre


originale en faisant intervenir les philosophes anglo-saxons. La
voie dans cette direction a été ouverte par Karl Otto Apel, (texte
30) qui, dans sa tentative de fondation rationnelle de l’éthique à
partir de l’argumentation logique, s’est inspiré du, dernier Witt-
genstein, de Searle et de Peirce (Transformation der Philoso-
phie, 1973) 208. Austin, puis de façon plus systématique, Searle

206 J. Habermas, op. cit., I, p. 297.


207 J. Habermas, op. cit., I, 27.
208 K. -O. Apel, l’Éthique à l’âge de la science, p. 93 sqq.

Ŕ 172 Ŕ
ont mis en effet en évidence, je le rappelle, l’aspect performatif
du langage qui ne se réduit pas à des énoncés vrais ou faux sur
les choses, comme le pense la tradition empiriste, et repose au
contraire sur des « actes de langage » (speech acts, « actions
langagières » (Sprechhandlungen) chez Habermas) par lesquels
j’ordonne, j’affirme, je promets, j’exprime, etc. Chaque énoncia-
tion, fût-ce la plus neutre, la plus objective en apparence,
s’insère dans une action, établit une communication intersub-
jective, élève une prétention à la validité (à la vérité, à la justesse
sociale, à l’authenticité subjective) qui rappelle une critique ;
surtout, chaque énonciation fait appel à un « arrière-plan »
(Searle), à un contexte, à un monde vécu commun aux interlo-
cuteurs209.

La découverte de cette rationalité communicationnelle né-


gligée par la sociologie antérieure210 correspond, pour Haber-
mas et pour Apel, à un changement de paradigme dans la philo-
sophie, à un tournant. A la place de la tradition cartésienne ap-
paraît depuis Peirce, dit Apel, une conception nouvelle fondée
sur la communication, la relation intersubjective qu’instaurent
« des sujets capables de parler et d’agir lorsqu’ils s’entendent
entre eux sur quelque chose »211. Apel cherche en partant de
cette révolution à fonder une éthique sur les normes que pré-
supposent l’argumentation logique et la communication en tant
que telle : « Tout être capable de communication linguistique
doit être reconnu comme une personne… »212.

Habermas ne va pas aussi loin que Karl-Otto Apel, dans la


mesure où il ne prétend pas redonner vie à une philosophie
transcendantale de type kantien. Sa perspective demeure socio-

209 J. Habermas, op. cit., I, pp. 337 et 345.


210 J. Habermas, op. cit., I, pp. 159 et 347.
211 J. Habermas, op. cit., I, p. 95.
212 K. -O. Apel, op. cit., p. 94.

Ŕ 173 Ŕ
logique ou, plutôt, il ne conçoit la réflexion philosophique que
dans une coopération avec les sciences sociales, pour autant que
celles-ci « se rattachent au savoir pré-théorique de sujets par-
lant et agissant »213 et renoncent à l’objectivisme positiviste.
Mais il est clair que la découverte de la rationalité communica-
tionnelle donne à Habermas une sorte d’étalon à l’aune duquel
il peut juger les distorsions et les dysfonctionnements de la
communication dans les sociétés occidentales, dans les médias,
dans l’enseignement, dans la vie quotidienne, dans le travail.
Cette description critique de la « colonisation du monde vécu »
lui permet de se référer à l’idéal d’une communication transpa-
rente, sans manipulation, sans arrière-pensées, sans embriga-
dement214. Ce critère prend toute sa valeur à une époque où,
comme Habermas le note dans un entretien215, les domaines
spécifiques du monde vécu Ŕ le monde scolaire, familial, la cul-
ture, la vie quotidienne Ŕ sont de façon croissante soumis à des
impératifs administratifs, à la manipulation des médias et à la
puissance de l’argent.

Habermas envisage ainsi, mais uniquement sous la forme


d’un projet216, de fonder rationnellement (begründen) une
éthique de la discussion. Contre les différentes conceptions se-
lon lesquelles on ne peut décider rationnellement des questions
pratiques ni fonder les normes qui nous régissent, Habermas
s’appuie, comme Strawson, sur le témoignage des pratiques du
langage ordinaire. Celles-ci montrent qu’à côté des prétentions
à la vérité, il existe des prétentions pratiques à la justesse qui se
réfèrent à des normes. Nous élevons des prétentions tant à la
vérité de nos énoncés qu’à la justesse de nos règles d’action.
Dans les deux cas, nous pensons implicitement que nous avons

213 J. Habermas, op. cit., II, p. 440.


214 J. Habermas, op. cit., I, p. 395.
215 « Dialectique de la rationalisation », entretien avec J. Haber-
mas, les Cahiers de philosophie, n° 3, Lille, 1987, p. 81.
216 J. Habermas, Morale et communication, p. 63 sqq.

Ŕ 174 Ŕ
de bonnes raisons de dire ce que nous faisons et de faire ce que
nous disons et que nous pouvons donner ces raisons.

Les sceptiques, depuis Hume, négligent ces prétentions à la


validité, car ils estiment qu’elles ne peuvent être fondées. Ha-
bermas se demande donc à quelle condition une norme qui dit
ce que nous devons faire peut être considérée comme valide. J.
Rawls, après Kant, a affirmé qu’une norme est valide lorsqu’elle
est universalisable, lorsqu’elle exprime une volonté générale, un
intérêt commun. Ce principe de l’universalisation est pour Ha-
bermas un « principe-passerelle » qui permet de passer du
monde des valeurs concrètes Ŕ nécessairement diverses Ŕ à ce-
lui des normes justes valables pour tous. Mais il s’agit d’une
première étape et Habermas va poser une question beaucoup
plus neuve : en quoi l’universalisation possible d’une norme en
fait-elle une norme morale ?

Pour justifier le principe kantien d’universalisation sans


avoir à se référer à une Raison humaine, pour montrer que ce
principe a lui-même une valeur universelle qui dépasse la seule
culture « occidentale », Habermas, à la suite de K. -O. Apel et de
Wittgenstein, va mettre au jour les « présuppositions » de toute
argumentation, lesquelles ne sont ni des conventions arbi-
traires, ni des règles explicites (comme des règles du jeu). Par
exemple, l’idée d’impartialité est enracinée dans les structures
de l’argumentation217. Nous savons d’un savoir implicite à
quelles conditions on peut se forger à bon droit une conviction :
dans un libre débat au sein de l’espace public (Offentlichkeit),
sans intervention extérieure ni pression ni violence. Une norme
éthique n’est valide que si elle est universalisable et elle ne peut
l’être que si elle fait l’objet d’une libre discussion, dans le cadre
de l’agir communicationnel qui tend à l’entente entre les ac-
teurs, par opposition à l’activité stratégique dans laquelle cha-
cun ne cherche que le succès. Habermas ne propose pas de

217 J. Habermas, op. cit., p. 97.

Ŕ 175 Ŕ
normes effectives ; il ne défend pas de valeurs. Il formule un
principe formel qui ne définit aucune morale concrète, mais
résiste au scepticisme : « Ne peuvent prétendre à la validité que
les normes qui sont acceptées (ou pourraient l’être) par toutes
les personnes concernées en tant qu’elles participent à la dis-
cussion. »

Peut-être est-ce cela qui fait la difficulté particulière de la


pensée d’Habermas : la réunion paradoxale d’une utopie et
d’une méthode, la tension entre un idéal toujours présent et les
délais de la discussion, la différence entre la compréhension et
le débat. L’utopie, il la définit lui-même en lui assignant une
origine religieuse, sinon mystique : le désir d’une « vie com-
mune fondée sur l’amitié » (Brecht), la réconciliation de la mo-
dernité déchirée avec elle-même, l’idéal d’une « interaction
réussie ». La méthode, elle, repose sur la « synthèse argumenta-
tive » qui s’approprie inlassablement la langue des autres, qui
avance pas à pas, de résumés en schémas, dans un « travail de
puzzle en construction ». L’idée même d’œuvre commence à
disparaître : « Plus ça va, dit-il, et plus je m’accommode […]
d’une langue brute, même s’il n’en résulte aucun texte. »218

Le mythe de la communication ?

Aussi ambitieuse que celle de Habermas, mais exactement


contraire, la démarche de Jacques Derrida (texte 34), qui
affirme en 1967 avec l’Écriture et la différence et la Grammato-
logie, peut être considérée comme une radicalisation de la cri-
tique de la métaphysique engagée par Heidegger. Comme celui-
ci, Derrida commence par mettre en question dans la Voix et le
phénomène, de 1967 également (un commentaire de la première
Recherche logique, « Expression et signification »), les présup-

218 Les Cahiers de philosophie, p. 99.

Ŕ 176 Ŕ
posés de la phénoménologie husserlienne, et tout particulière-
ment le privilège que celle-ci accorde à l’intuition, comme pré-
sence pleine et entière de l’objet devant le sujet conscient219.
Mais Derrida vise quelque chose de plus large qu’il appelle le
logocentrisme, la « métaphysique de l’écriture phonétique »220,
c’est-à-dire la métaphysique des présocratiques à Heidegger (et
Habermas), qui se définirait par la domination de la parole, de
la voix, de la « raison » (logos), et donc par le refoulement de
l’écriture. Derrida en vient ainsi à esquisser, du moins dans ses
premiers livres, une « science de l’écriture » ou « grammatolo-
gie »221 qui, loin de se confondre avec la linguistique générale
de Saussure et le structuralisme222, en est plutôt la contesta-
tion.

Derrida est ainsi placé à une croisée des chemins : il se rat-


tache, fût-ce de façon critique, à la phénoménologie* de Husserl
et à la « pensée » de Heidegger, dont il conteste les interpréta-
tions anthropologiques et humanistes Ŕ celle de Sartre sur-
tout223 Ŕ, mais, par l’attention qu’il porte aux rapports entre
langage naturel et écriture, il peut paraître s’engager dans les
débats de la philosophie analytique*. Celle-ci, en effet, n’a-t-elle
pas reçu, avec l’invention d’une écriture symbolique, avec Peirce
et Frege, une impulsion décisive ? N’est-elle pas, elle aussi, une
destruction de la métaphysique à partir du langage ?

Mais la position de Derrida ne se laisse pas définir dans des


termes classiques, elle est insaisissable, parce qu’elle revient,
précisément, à remettre en question les oppositions les plus
communément admises entre la nature et la culture, l’animalité

219 J. Derrida, la Voix et le phénomène, p. 109.


220 J. Derrida, De la grammatologie, p. 11
221 J. Derrida, op. cit., p. 13.
222 J. Derrida, op. cit., p. 42 sqq.
223 J. Derrida, « Les fins de l’homme », Marges, p. 135.

Ŕ 177 Ŕ
et l’humanité, la lettre et l’esprit, le sens propre et le sens figuré,
le corps et l’esprit, le naturel et l’artificiel, le réel et la fiction…
Alors que la philosophie analytique s’attache à résoudre des
problèmes précis par un surcroît de distinctions et de diffé-
rences, Derrida Ŕ dans son projet de « déconstruction » Ŕ
brouille ces oppositions, montre qu’elles sont indécidables, ré-
versibles, paradoxales, instables, qu’elles n’ont rien de fonda-
mental. Projet sceptique, si l’on veut, mais qui revient, aussi,
dans une certaine mesure, à résoudre, ou à dissoudre les pro-
blèmes classiques, en opérant de l’intérieur, en commentant les
textes qui les posent.

Quelle est la conception traditionnelle que, sous le nom de


« métaphysique », Derrida veut « déconstruire », « subvertir »,
ou « ébranler » ? Elle trouve, avec la condamnation de l’écriture
dans le Phèdre de Platon, son paradigme, son geste par excel-
lence. De Platon à Rousseau, Saussure et même Husserl,
l’écriture est considérée en effet comme quelque chose de se-
cond, comme un accident et un « supplément » par rapport à la
parole vivante, immédiate, essentielle. L’écriture qui transcrit
est pensée comme une perte, comme une déchéance. Ses traces
inscrites composent des signes qui sont à la place de la chose
même, qui la représentent, qui s’y substituent. A cette absence
qui caractérise l’écriture et lui permet de survivre à la dispari-
tion de celui qui écrit et de celui qui reçoit le message, la tradi-
tion oppose la présence vivante de la parole, dans l’instant pré-
sent, la présence de la chose même dans sa clarté, telle qu’elle
est donnée à l’intuition, la présence à soi du sujet conscient qui
sait ce qu’il veut dire. L’écriture, par rapport à cette triple pré-
sence vivante, est un pis-aller, un expédient, un substitut, qui ne
sauve la parole de l’oubli qu’en oubliant tout ce qui fait sa spon-
tanéité ; bref, c’est une mortelle dégradation.

Mais pour Derrida le couple parole-écriture s’enracine


dans un phénomène plus mystérieux, qu’il ne faut pas trans-
former en chose, comme on l’a fait pour l’inconscient freudien,

Ŕ 178 Ŕ
avec lequel il n’est pas sans affinités, et ce phénomène, Derrida
l’appelle la différance, ou encore la trace224. Cette différance
n’existe pas au sens où un objet existe devant nous ; elle est
avant tout mouvement, opération, jeu, et elle n’est, en fait, per-
ceptible que par ce qu’elle produit, par les différences qu’elle
engendre. La différance est donc antérieure à la différence entre
le signifiant et le signifié, entre le sens et sa traduction, entre le
contenu et son expression. C’est la condition de tout système
linguistique et, partant, de toute pensée.

Or cette différance productive, comme le nom le suggère à


dessein, se caractérise par une temporalisation particulière, par
un différé, un retard, un délai : le langage, pour autant qu’il est
l’œuvre de la différance, loin de donner la chose même par une
pure référence (Ŕ que l’on songe à l’importance des noms
propres dans la réflexion empiriste, depuis Russell Ŕ), est tra-
vaillé, animé, creusé par l’absence, l’espacement, le retard, le
déplacement. Il est donc vain d’essayer de mettre au point un
langage transparent qui nous donnerait la possibilité de dési-
gner les choses elles-mêmes et les personnes, dans leur vérité. Il
y a, dans le langage, une altérité constitutive qui rend impos-
sible aussi bien l’appropriation des choses telles qu’elles sont
que l’appropriation de la pensée par elle-même dans la ré-
flexion.

Ce que Derrida contesterait dans l’empirisme serait proba-


blement l’idée qu’il y a un dehors de la pensée et du langage qui
serait donné dans l’expérience, et auquel le langage se rapporte-
rait, ou s’accrocherait (selon une expression de Putnam). Chez
lui, la phénoménologie de la perception cède la place à la lecture
des textes : un texte ne renvoie pas à des réalités historiques ou
concrètes, à des choses ou des événements, mais à d’autres
textes par un jeu infini de citations ; rien n’est donné comme
présence brute, rien n’est identique à soi, nommable, repérable,

224 J. Derrida, « La différence », Marges, p. 3.

Ŕ 179 Ŕ
comme le montre peut-être la quête impossible des « données
des sens » jamais définissables…

A l’instar de la « grammaire » de Wittgenstein dans les In-


vestigations philosophiques, la grammatologie cherche, dans
une certaine mesure, à dénouer les problèmes philosophiques, à
les résoudre non par une solution définitive, par une thèse nou-
velle, par une argumentation affinée, mais en montrant com-
ment ils sont liés à une mécompréhension du langage dans son
fonctionnement. Les grandes alternatives comme le corps et
l’esprit, le réel et la fiction, etc. naissent d’une immobilisation
indue du mouvement du langage qui est sans cesse renvoyé de
l’un à l’autre terme. Mais alors que Wittgenstein se contente de
répondre aux doutes sceptiques par la mise en évidence de jeux
de langage qui relèvent autant de l’action que du langage pro-
prement dit, et donc par la constatation que les choses dans la
vie quotidienne se passent ainsi, que les hommes parlent et
communiquent malgré tout, Derrida ne renonce pas à un projet
de subversion : c’est à l’Occident et à sa « mythologie blanche »,
à son ethnocentrisme, en effet, que, dans les textes des années
soixante (par exemple, « Les fins de l’homme » daté de mai
1968), la déconstruction doit s’attaquer, même si on voit mal
quelle politique « inspirée de l’Écriture » pourrait être dégagée
de ces commentaires.

L’altérité de la différance peut-elle, en quelque manière que


ce soit, donner naissance à une norme ? Cela paraît difficile.
Chez Lévinas, la critique de Heidegger et de son néo-paganisme
(le culte de l’être, de la terre, du destin) s’effectue grâce à
l’altérité de l’Autre, au visage de l’Autre et s’accomplit dans une
éthique nourrie de la tradition talmudique225. Tout en se réfé-
rant, et maintes fois, à Lévinas, notamment dans « Violence et

225 E. Lévinas, « La trace de 1 autre », dans En découvrant


l’existence, p. 187.

Ŕ 180 Ŕ
métaphysique »226, Derrida semble concevoir cette « altérité
impensable » non comme une expérience éthique, mais comme
« rapport à la présence impossible », « perte irréparable » et
même, par allusion au Freud d’Au-delà du principe de plaisir,
comme une « pulsion de mort » qui viendrait hanter la parole
vive, la présence vivante.

Aussi est-il très significatif que Derrida ait senti le besoin


d’engager un débat (posthume) avec le premier représentant de
la philosophie du langage ordinaire,

Austin, comme avec J. -R. Searle, au sujet des « actes de


langage »227. On devine que ce que le penseur de la « diffé-
rance » conteste dans cette théorie dont nous avons dit
l’importance, c’est la distinction entre l’usage sérieux, inten-
tionnel, réussi, des actes de langage et ses usages fictifs, parasi-
taires, malheureux, incomplets. Derrida présente cette distinc-
tion entre les usages du langage comme une discrimination
semblable à celle qui frappe l’écriture. Austin, selon lui, refoule,
repousse en dehors du langage ordinaire dans sa pureté illu-
soire, toutes sortes de phénomènes qui en font, en réalité, par-
tie, comme la citation228.

Mais on peut se demander Ŕ et nous retrouverions une


dernière fois ce malentendu qui est inséparable du débat philo-
sophique Ŕ si Derrida rend vraiment justice à l’intention
d’Austin, de Searle et du dernier Wittgenstein. Soucieux d’abord
de mettre en évidence la productivité anonyme de l’écriture,
détachée de tout contexte pragmatique, indépendante des sujets
qui entendent et qui parlent, comme le note Habermas dans le

226 J. Derrida, l’Écriture et la différence, p. 117.


227 J. Derrida, Marges, p. 367.
228 J. Derrida, Marges, p. 388 sqq.

Ŕ 181 Ŕ
Discours philosophique de la modernité229, il ne s’attarde pas à
montrer que la subversion de la différance a besoin d’un ordre à
subvertir, que l’écriture a besoin d’un contexte dont elle se déta-
chera, que la déconstruction a besoin d’une construction, que, si
le sens propre est indissociable de la métaphore, la métaphore
appelle le sens propre. Les penseurs anglo-saxons évoquent
souvent la confiance et les certitudes, modestes, limitées, sans
fondement, qui sont supposées par tout acte de communication,
fût-ce le plus simple. L’entreprise de Derrida, qui doit davan-
tage à la psychanalyse et à Nietzsche, est plus soupçonneuse,
plus méfiante, envers ce qu’elle considère être en fait la domina-
tion d’une métaphysique cachée mais omniprésente. Est-ce bien
cependant Derrida qui écrit, en défendant Descartes contre
l’interprétation historiciste de Foucault dans l’Histoire de la
folie •. « Le discours et la communication philosophiques (c’est-
à-dire le langage lui-même), s’ils doivent avoir un sens intelli-
gible (…) doivent échapper en fait et simultanément en droit à la
folie. Ils doivent porter en eux-mêmes la normalité (…) : c’est
une nécessité d’essence universelle à laquelle aucun discours ne
peut échapper parce qu’elle appartient au sens du sens »230 ?

Mais nous voilà revenus, l’a-t-on remarqué ? à notre point


de départ. Pécuchet qui s’est procuré une introduction à la phi-
losophie de Hegel, veut et doit l’expliquer à Bouvard. Nous en
sommes tous là, car aucune introduction n’est à elle seule en
mesure de remplir sa tâche. La philosophie qui naît avec la ré-
flexion sur les conditions, notamment logiques, de
l’argumentation et les présupposés de tout débat, est partagée
entre un idéal et une expérience. L’idéal, qui est au cœur de la
pensée d’Habermas, de Rousseau, de Socrate, est celui de la
communication entre esprits libres, du débat sans entraves ni

229 . Habermas, Der philosophische Diskurs der Moderne, p. 210.


Cf. aussi, G. Vattimo, les Aventures de la différence, p. 153.
230 J. Derrida, « Cogito et histoire de la folie », dans l’Écriture et la
différence, p. 83.

Ŕ 182 Ŕ
pressions extérieures, avec un triple objectif : la compréhension
complète de ce dont il est question, l’entente entre les partici-
pants, l’heureuse conclusion d’une décision. Mais il est impos-
sible de ne pas faire l’expérience de ce que Derrida associe à
l’écriture et qui a trouvé son expression pseudo-mythologique
avec la solitude du Zarathoustra de Nietzsche : l’expérience de
l’incompréhension, du malentendu, du différend, de la querelle,
de l’explication, du retard, du différé, de l’interminable « diffé-
rance ». Il est illusoire d’espérer mettre fin à ce différend. Mais
il est contradictoire Ŕ c’est un des thèmes de cette introduction
Ŕ d’imaginer une explication sans compréhension, un malen-
tendu sans entente, un différend sans assentiment.

Ŕ 183 Ŕ
Textes

1. G. FREGE, les Fondements de l’arithmétique

Concepts et objets*

Qu’on ne prenne pas la description de l’origine d’une re-


présentation pour une définition. Et qu’on ne tienne pas les
conditions psychologiques et corporelles de la conscience d’une
proposition [Satz] pour une preuve, qu’on ne confonde pas la
conscience d’une proposition avec sa vérité. On ne doit jamais
oublier qu’une proposition ne cesse pas plus d’être vraie quand
je n’y pense pas, que le soleil n’est anéanti quand je ferme les
yeux. Sinon on se verra obligé de faire entrer en ligne de compte
la teneur en phosphore du cerveau dans la preuve du théorème
de Pythagore. (…) La méthode historique qui veut surprendre la
genèse des choses et connaître l’essence par la genèse a sans
doute une vaste juridiction ; elle a aussi ses limites. Si, dans le
flux perpétuel qui emporte tout, rien ne demeurait fixe ni ne
gardait éternellement son être, le monde cesserait d’être con-
naissable et tout se perdrait dans la confusion. On semble croire
que les concepts poussent dans l’âme individuelle comme les
feuilles poussent aux arbres, et on pense connaître leur essence
en examinant leur genèse, en cherchant à définir leur être par
des voies psychologiques, à partir de la nature de l’âme hu-
maine. Or, cette conception tire tout vers la subjectivité et, si
l’on va jusqu’au bout, supprime la vérité. Ce que l’on appelle
histoire des concepts, c’est en réalité ou bien l’histoire de notre
connaissance des concepts, ou bien celle de la signification des
mots. Souvent il fallut un immense travail intellectuel, qui dura

* Les titres des textes sont de l'éditeur.

Ŕ 184 Ŕ
des siècles, avant qu’on ne parvienne à connaître un concept
dans toute sa pureté, à le dépouiller de toutes les enveloppes qui
le dérobaient au regard de l’intellect. Que dire quand, au lieu de
poursuivre ce travail là où il ne semble pas achevé, on le mé-
prise, quand on s’adresse à l’école maternelle, quand on se
tourne vers les plus anciennes étapes de l’évolution de
l’humanité que l’on puisse imaginer, pour découvrir, comme
John Stuart Mill, une arithmétique de nonnettes ou de cail-
loux ?

Trad. de l’allemand par C. Imbert, Paris, Le Seuil, 1969, p.


119.

2. F. NIETZSCHE, le Crépuscule des idoles

Les sens ne mentent pas

Je mets à part avec un profond respect le nom d’Héraclite.


Si le peuple des autres philosophes rejetait le témoignage des
sens parce que les sens sont multiples et variables, il en rejetait
le témoignage parce qu’ils présentent les choses comme si elles
avaient de la durée et de l’unité. Héraclite, lui aussi, fit tort aux
sens. Ceux-ci ne mentent ni à la façon qu’imaginent les Éléates
[Parménide, Zenon], ni comme il se le figurait, lui, Ŕ en général
ils ne mentent pas. C’est ce que nous faisons de leur témoignage
qui y met le mensonge, par exemple le mensonge de l’unité, le
mensonge de la réalité, de la substance, de la durée… Si nous
faussons le témoignage des sens, c’est la « raison » qui en est la
cause. Les sens ne mentent pas en tant qu’ils montrent le deve-
nir, la disparition, le changement… Mais dans son affirmation
que l’être est une fiction Héraclite gardera éternellement raison.
Le « monde des apparences » est le seul réel : le « monde-
vérité » est seulement ajouté par le mensonge…

Ŕ 185 Ŕ
(…) Aujourd’hui nous ne possédons de science qu’en tant
que nous sommes décidés à accepter le témoignage des sens, Ŕ
qu’en tant que nous armons et aiguisons nos sens, leur appre-
nant à penser jusqu’au bout. Le reste n’est qu’avorton et non
encore de la science : je veux dire que c’est métaphysique, théo-
logie, psychologie, ou théorie de la connaissance. Ou bien en-
core science de la forme, théorie des signes : comme la logique,
ou bien cette logique appliquée, la mathématique. Ici la réalité
ne paraît pas du tout, pas même comme problème : tout aussi
peu que la question de savoir quelle valeur a en général une
convention de signes, telle que l’est la logique.

Trad. de l’allemand par H. Albert, Paris, Mercure de


France, 1970, p. 103.

3. C. -S. PEIRCE, Textes anticartésiens

L’état de croyance

7. Les principes exposés dans notre première partie con-


duisent immédiatement à une méthode qui fait atteindre une
clarté d’idées bien supérieure à « l’idée distincte* des logiciens.
Nous avons reconnu que la pensée est excitée à l’action par
l’irritation du doute, et cesse quand on atteint la croyance : pro-
duire la croyance est donc la seule fonction de la pensée. Ce sont
là toutefois de bien grands mots pour ce que je veux dire ; il
semble que je décrive ces phénomènes comme s’ils étaient vus à
l’aide d’un microscope moral. Les mots doute et croyance,
comme on les emploie d’ordinaire, sont usités quand il est ques-
tion de religion ou d’autres matières importantes. Je les emploie
ici pour désigner la position de toute question grande ou petite
et sa solution. (…) Quelle que soit son origine, le doute stimule
l’esprit à une activité faible ou énergétique, calme ou violente.
La conscience voit passer rapidement des idées qui se fondent

Ŕ 186 Ŕ
incessamment l’une dans l’autre, Ŕ cela peut durer une fraction
de seconde, une heure ou des années, Ŕ jusqu’à ce qu’enfin, tout
étant terminé, nous ayons décidé comment nous agirons en des
circonstances semblables à celles qui ont causé chez nous
l’hésitation, le doute. En d’autres termes, nous avons atteint
l’état de croyance.

Trad de l’américain par J. Chenu, Paris, Aubier, 1984, p.


291.

4. B. RUSSELL, Histoire de mes idées


philosophiques

La forme d’une proposition vraie peut-elle seulement


être montrée ?

La doctrine fondamentale de la philosophie du Tractatus


réside peut-être en ceci, qu’une proposition est la représenta-
tion des faits qu’elle affirme. Il est clair qu’une carte fournit des
informations, correctes ou incorrectes ; et quand l’information
est correcte, c’est parce qu’il y a similitude de structure entre la
carte et la région qu’elle représente. Wittgenstein soutenait que
cela est également vrai de l’assertion linguistique d’un fait. Il
disait, par exemple, que si vous employez le symbole « aRb »
pour représenter le fait qu’a a la relation R avec b, votre sym-
bole peut le faire parce qu’il établit une relation entre « a » et
« b » qui représente la relation entre a et b. Cette théorie mettait
donc l’accent sur l’importance de la structure. (…)

Je pense encore qu’il avait raison de mettre l’accent sur


l’importance de la structure ; quant à la théorie selon laquelle
une proposition doit reproduire la structure des faits qu’elle
concerne, je suis aujourd’hui très sceptique si, à l’époque, je l’ai
acceptée. En tout cas, je ne pense pas que, même si elle est vraie

Ŕ 187 Ŕ
dans un certain sens, elle soit d’une grande importance. Pour
Wittgenstein, elle était fondamentale. Il en fit la base d’une cu-
rieuse sorte de mysticisme logique. Il soutenait que la forme
qu’une proposition vraie partage avec le fait correspondant peut
seulement être montrée, et non pas dite, puisqu’elle ne consiste
pas en un autre mot mais en un arrangement de mots ou de
choses correspondantes. (…)

C’est là le seul point sur lequel, à l’époque où j’étais


presque entièrement d’accord avec Wittgenstein, je demeurais
encore sceptique. Dans mon introduction au Tractatus,
j’avançais que, si dans toute langue il y a des choses qu’elle ne
peut pas exprimer, il est toujours possible de construire une
langue d’un ordre supérieur qui permettra de dire ces choses. Il
restera des choses qui ne pourront pas se dire dans la nouvelle
langue mais que la langue suivante permettra d’exprimer, et
ainsi ad infinitum. Cette suggestion, qui était alors nouvelle, est,
depuis, devenue un lieu commun de la logique.

Trad. de l’anglais par G. Auclair, Paris, Gallimard, 1961, p.


141.

5. R. CARNAP, le Dépassement de la métaphysique

Des énoncés dénués de sens

On peut ranger les énoncés (doués de sens) de la manière


suivante : en premier lieu, ceux qui sont vrais en vertu de leur
seule forme (ou « tautologies » d’après Wittgenstein. Ils corres-
pondent à peu près aux « jugements analytiques » kantiens). Ils
ne disent rien sur le réel. A cette espèce appartiennent les for-
mules de la logique et de la mathématique ; elles ne sont pas
elles-mêmes des énoncés sur le réel, mais servent à leur trans-
formation. En second, viennent les négations des premiers (ou

Ŕ 188 Ŕ
contradictions) qui sont contradictoires, c’est-à-dire fausses en
vertu de leur forme. Pour décider de la vérité ou fausseté de tous
les autres énoncés, il faut s’en remettre aux énoncés protoco-
laires, lesquels (vrais ou faux) sont par là même des énoncés
d’expérience (Erfahrungssätze) et relèvent de la science empi-
rique. Si l’on veut construire un énoncé qui n’appartient pas à
l’une de ces espèces, cet énoncé sera automatiquement dénué de
sens.

Et puisque la métaphysique ne veut ni formuler d’énoncés


analytiques ni se couler dans le domaine de la science empi-
rique, elle est contrainte d’employer des mots en l’absence de
tout critère, des mots qui sont de ce fait privés de signification,
ou bien de combiner des mots doués de sens de sorte qu’il n’en
résulte ni énoncés analytiques (éventuellement contradictoires),
ni énoncés empiriques. Dans un cas comme dans l’autre, on ob-
tient inévitablement des simili-énoncés. (…)

Mais que reste-t-il alors finalement à la philosophie, si tous


les énoncés qui disent quelque chose sont de nature empirique
et appartiennent à la science du réel ? Ce qui reste, ce n’est ni
des énoncés, ni une théorie, ni un système, mais seulement une
méthode •. la méthode de l’analyse logique. Nous avons montré
dans ce qui précède comment appliquer cette méthode dans son
usage négatif : elle sert en ce cas à éradiquer les mots dépourvus
de signification, les simili-énoncés dépourvus de sens. Dans son
usage positif, elle sert à clarifier les concepts et les énoncés
doués de sens, pour fonder logiquement la science du réel et la
mathématique. L’application négative de la méthode est, dans la
situation historique présente, nécessaire et importante.

Trad. de l’allemand, in A. Soulez, Manifeste du Cercle de


Vienne et autres écrits, « Le dépassement de la métaphysique »,
Paris, Presses Universitaires de France, 1985, p. 172.

Ŕ 189 Ŕ
6. A. -J. AYER, Langage, Vérité et Logique

Le critère de vérifiabilité

La stérilité de la tentative pour transcender les limites de


l’expérience sensible sera déduite non d’une hypothèse psycho-
logique concernant la constitution réelle de l’esprit humain,
mais de la règle qui détermine la signification littérale du lan-
gage. Notre charge contre le métaphysicien n’est pas qu’il essaie
d’user de l’entendement dans un domaine où il ne peut profita-
blement s’aventurer, mais qu’il produit des énonciations (sen-
tences) qui ne sont pas conformes aux conditions sous les-
quelles seule une énonciation peut avoir un sens littéral. Et nous
ne sommes pas obligés nous-mêmes de dire des non-sens (to
talk nonsense) pour montrer que toutes les énonciations d’un
certain type sont nécessairement dépourvues de sens. Nous
n’avons besoin que de formuler le critère qui nous rend capables
d’affirmer si une phrase (sentence) exprime une proposition
authentique au sujet d’une matière de fait (matter of fact) et de
montrer que les énoncés considérés n’y satisfont pas. (…)

Le critère que nous emploierons pour éprouver


l’authenticité des affirmations factuelles apparentes est le cri-
tère de vérifiabilité. Nous disons qu’une énonciation a f actuel-
lement un sens pour une personne donnée si et seulement si elle
sait comment vérifier la proposition qu’elle vise à exprimer,
c’est-à-dire si elle sait quelles observations la conduiraient, sous
certaines conditions, à accepter la proposition comme vraie ou à
la rejeter comme fausse. Si, d’un autre côté, la proposition sup-
posée est de telle nature que l’affirmation de sa vérité ou de sa
fausseté n’est liée à aucune affirmation quelconque concernant
la nature de son expérience future, alors, pour autant qu’il s’agit
de cette personne, elle est, si ce n’est pas une tautologie, une
pure pseudo-proposition.

Ŕ 190 Ŕ
L’énonciation qui l’exprime peut avoir un sens émotionnel
pour elle, mais elle n’a pas de sens littéral.

Trad. de l’anglais par J. Ohana, Paris, Flammarion, p. 42.

7. E. HUSSERL, Idées directrices pour une


phénoménologie

La réduction phénoménologique

Aussi important que soit le rôle méthodologique auquel la


phénoménologie doit prétendre à l’égard de la psychologie, aus-
si essentiels que soient les « fondements » qu’elle lui fournit,
elle est -déjà à titre de science des idées Ŕ aussi peu une psycho-
logie que la géométrie une science de la nature. La différence se
révèle même encore plus radicale que dans cet exemple. Le fait
que la phénoménologie s’occupe de la « conscience », en y com-
prenant tous les modes du vécu, les actes et les corrélats de ses
actes, n’y change rien. Il faut un effort sérieux pour comprendre
ce point, étant donné les habitudes de pensée qui ont cours. Ex-
clure la totalité des habitudes de pensée qui ont régné jusqu’à ce
jour, reconnaître et abattre les barrières spirituelles que ces ha-
bitudes dressent autour de l’horizon de notre pensée, pour saisir
ensuite avec une entière liberté intellectuelle les véritables pro-
blèmes de la philosophie qui demandent à être totalement re-
nouvelés et qu’il sera possible d’atteindre une fois l’horizon dé-
barrassé de tous côtés : ce sont là des prétentions considérables.
Le problème n’exige pas moins. (…)

Ce sera la tâche principale de ce premier livre de chercher


les voies qui permettront de vaincre, morceau par morceau, si
l’on peut dire, les difficultés immenses qui barrent l’accès de ce
nouveau monde. Nous partirons du point de vue naturel, c’est-
à-dire du monde tel qu’il s’oppose à nous, de la conscience telle

Ŕ 191 Ŕ
qu’elle s’offre dans l’expérience psychologique, et nous en dévoi-
lerons les présuppositions essentielles. Nous élaborerons en-
suite une méthode de « réduction phénoménologique » qui
nous aidera à triompher des obstacles à la connaissance inhé-
rents à tout mode de recherche tourné vers la nature et à élargir
l’étroit champ de vision que comporte ce mode naturel, jusqu’à
ce que nous ayons découvert le libre horizon des phénomènes
considérés dans leur pureté « transcendantale » et soyons ainsi
parvenus dans le domaine de la phénoménologie au sens propre
que nous lui donnons.

Trad. de l’allemand par P. Ricœur, Paris, Gallimard, 1950,


p. 4.

8. M. MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la
perception

Penser d’après autrui

Ainsi, la parole, chez celui qui parle, ne traduit pas une


pensée déjà faite, mais l’accomplit. A plus forte raison faut-il
admettre que celui qui écoute reçoit la pensée de la parole elle-
même. A première vue, on croirait que la parole entendue ne
peut rien lui apporter : c’est lui qui donne leur sens aux mots,
aux phrases, et la combinaison même des mots et des phrases
n’est pas un apport étranger, puisqu’elle ne serait pas comprise
si elle ne rencontrait pas chez celui qui écoute le pouvoir de la
réaliser spontanément. Ici comme partout il paraît d’abord vrai
que la conscience ne peut trouver dans son expérience que ce
qu’elle y a mis elle-même. Ainsi l’expérience de la communica-
tion serait une illusion. Une conscience construit, Ŕ pour X, Ŕ
’cette machine de langage qui donnera à une autre conscience
l’occasion d’effectuer les mêmes pensées, mais rien ne passe
réellement de l’une à l’autre. Cependant le problème étant de

Ŕ 192 Ŕ
savoir comment, selon l’apparence, la conscience apprend
quelque chose, la solution ne peut pas consister à dire qu’elle
sait tout d’avance. Le fait est que nous avons le pouvoir de com-
prendre au-delà de ce que nous pensions spontanément. On ne
peut nous parler qu’un langage que nous comprenons déjà,
chaque mot d’un texte difficile éveille en nous des pensées qui
nous appartenaient auparavant, mais ces significations se
nouent parfois en une pensée nouvelle qui les remanie toutes,
nous sommes transportés au centre du livre, nous rejoignons la
source. Il n’y a là rien de comparable à la résolution d’un pro-
blème, où l’on découvre un terme inconnu par son rapport avec
des termes connus. Car le problème ne peut être résolu que s’il
est déterminé, c’est-à-dire si le recoupement des données as-
signe à l’inconnue une ou plusieurs valeurs définies. Dans la
compréhension d’autrui, le problème est toujours indéterminé,
parce que seule la solution du problème fera apparaître rétros-
pectivement les données comme convergentes, seul le motif
central d’une philosophie, une fois compris, donne aux textes du
philosophe la valeur de signes adéquats. Il y a donc une reprise
de la pensée d’autrui à travers la parole, une réflexion en autrui,
un pouvoir de penser d’après autrui qui enrichit nos pensées
propres.

Paris, Gallimard, 1945, p. 207.

9. E. LÉVINAS, En découvrant l’existence avec


Husserl et Heidegger

L’événement éthique de la communication

Le langage est-il transmission et écoute des messages qui


seraient pensés indépendamment de cette transmission et de
cette écoute ; indépendamment de la communication (même si
les pensées ont recours à des langues historiquement consti-

Ŕ 193 Ŕ
tuées et se plient aux conditions négatives de la communication,
à la logique, aux principes de l’ordre et de l’universalité) ? Ou,
au contraire, le langage comporterait-il un événement positif et
préalable de la communication qui serait approche et contact
du prochain et où résiderait le secret de la naissance de la pen-
sée elle-même et de l’énoncé verbal qui la porte ?

Sans tenter d’exposer cette naissance latente, la présente


étude a consisté à penser ensemble langage et contact, en analy-
sant le contact en dehors des « renseignements » qu’il peut re-
cueillir sur la surface des êtres, en analysant le langage indé-
pendamment de la cohérence et de la vérité des informations
transmises Ŕ en saisissant en eux l’événement de la proximité.
Événement évanescent aussitôt submergé par l’afflux des sa-
voirs et des vérités qui se donnent pour l’essence, c’est-à-dire
pour la condition de la possibilité de la proximité. Et n’est-ce
pas justice ? L’aveuglement, l’erreur, l’absurdité Ŕ peuvent-ils
rapprocher ?

Mais la pensée et la vérité peuvent-elles forcer Autrui à en-


trer dans mon discours, à devenir interlocuteur ? L’évanescence
de la proximité dans la vérité est son ambiguïté même, son
énigme, c’est-à-dire sa transcendance hors l’intentionnalité.

La proximité n’est pas une intentionnalité. Être auprès de


quelque chose n’est pas se l’ouvrir et, ainsi dévoilé, le viser, ni
même remplir par l’intuition la « pensée signitive » qui le vise et
toujours lui prêter un sens que le sujet porte en soi. Approcher,
c’est toucher le prochain, par-delà les données appréhendées à
distance dans la connaissance, c’est approcher Autrui. Ce revi-
rement du donné en prochain et de la représentation en contact,
du savoir en éthique, est visage et peau humaine. Dans le con-
tact sensoriel ou verbal sommeille la caresse, en elle la proximi-
té signifie : languir après le prochain comme si sa proximité et
son voisinage étaient aussi une absence. Non point un éloigne-
ment encore susceptible d’être entendu dans l’intentionnalité,

Ŕ 194 Ŕ
mais une absence démesurée qui ne peut même pas se matéria-
liser Ŕ ou s’incarner Ŕ en corrélatif d’un entendement, l’infini, et
ainsi, dans un sens absolu, invisible, c’est-à-dire hors toute in-
tentionnalité. Le prochain Ŕ ce visage et cette peau dans la trace
de cette absence et par conséquent dans leur misère de délaissés
et leur irrécusable droit sur moi Ŕ m’obsède d’une obsession
irréductible à la conscience et qui n’a pas commencé dans ma
liberté. Suis-je dans mon égoïté de moi autre chose qu’un
otage ?

Le contact où j’approche le prochain n’est pas manifesta-


tion ni savoir, mais l’événement éthique de la communication
que toute transmission de messages suppose, qui instaure
l’universalité où mots et propositions vont s’énoncer.

Paris, Vrin, 1982, p. 235.

10. G. RYLE, la Notion d’esprit

Le fantôme dans la machine

Je parlerai souvent de la doctrine reçue que je viens de ré-


sumer comme du « dogme du fantôme dans la machine ».
L’injure est délibérée. J’espère montrer que cette théorie est
complètement fausse, fausse en principe et non en détail car elle
n’est pas seulement un assemblage d’erreurs particulières mais
une seule grosse erreur d’un genre particulier, à savoir une er-
reur de catégorie. En effet, cette théorie représente les faits de la
vie mentale comme s’ils appartenaient à un type logique ou à
une catégorie (ou à une série de types logiques ou de catégo-
ries), alors qu’en fait ils appartiennent à une autre catégorie ou
à un type logique différent. C’est la raison pour laquelle il s’agit
d’un mythe de philosophe. Dans mes efforts pour faire éclater le
mythe, on considérera sans doute que je nie des faits bien con-

Ŕ 195 Ŕ
nus concernant la vie mentale des êtres humains et, si je m’en
défends en alléguant que je ne veux que rectifier la logique des
concepts de conduite mentale, on rejettera probablement cette
excuse comme un simple subterfuge.

Il me faut d’abord expliquer ce que j’entends par


l’expression « erreur de catégorie » ; je le ferai en m’aidant
d’une série d’exemples.

Un étranger visite pour la première fois Oxford ou Cam-


bridge ; on lui montre des collèges, des bibliothèques, des ter-
rains de sport, des musées, des laboratoires et des bâtiments
administratifs. Cet étranger demande alors : « Mais, où est
l’Université ? J’ai vu où vivent les membres des collèges, où tra-
vaille le Recteur, où les physiciens font leurs expériences et dif-
férents autres bâtiments, mais je n’ai pas encore vu l’Université
dans laquelle résident et travaillent les membres de votre Uni-
versité. » Il faudra alors lui expliquer que l’Université n’est pas
une institution supplémentaire, une adjonction aux collèges,
laboratoires et bureaux qu’il a pu voir. L’Université n’est que la
façon dont tout ce qu’il a vu est organisé. Voir les divers bâti-
ments et comprendre leur coordination, c’est voir l’Université.
L’erreur de cet étranger gît dans la croyance naïve qu’il est cor-
rect de parler de Christ Church Collège, de la Bodléienne, du
musée Ashmolean et de l’Université, comme si cette dernière
était un autre membre de la classe dont les institutions déjà
mentionnées sont des membres. A tort, il logeait l’Université
dans la même catégorie que celle à laquelle appartiennent les
autres institutions. (…)

Le propos de ma critique est de montrer qu’une famille


d’erreurs de catégories radicales se trouve à l’origine de la théo-
rie de la double vie. La représentation de la personne humaine
comme un fantôme ou un esprit mystérieusement niché dans
une machine dérive de cette théorie.

Ŕ 196 Ŕ
Trad. de l’anglais par S. Stern-Glllet, Paris, Payot, 1978, p.
16.

11. M. HEIDEGGER, Essais et conférences

Dépasser la métaphysique

Le dépassement (Uebenvindung) de la métaphysique est


pensé dans son rapport à l’histoire de l’être. Il est un signe pré-
curseur annonçant la com-préhension (Verwindung) commen-
çante de l’oubli de l’être. Ce qui se montre dans le signe est an-
térieur au signe, quoique aussi plus en retrait que lui. C’est
l’avènement (Ereignis) lui-même. Ce qui, pour la pensée méta-
physique, se présente comme le signe précurseur d’autre chose
ne compte plus que comme la simple et dernière lueur d’un
éclairement plus originel. Le dépassement de la métaphysique
ne mérite d’être pensé que lorsqu’on pense à l’appropriation
(Verwindung) qui surmonte l’oubli de l’être. Cette pensée insis-
tante pense encore, en même temps, au dépassement [de la mé-
taphysique]. Une telle pensée perçoit cette aube (Ereignis)
unique à laquelle répond l’expropriation de l’étant, où
s’éclairent la détresse (die Not) de la vérité de l’être et par con-
séquent les premières émergences de la vérité et où, dans un
adieu, elles jettent une lumière sur la condition humaine. Dé-
passer la métaphysique, c’est la livrer et la remettre à sa propre
vérité.

On ne peut tout d’abord se représenter le dépassement de


la métaphysique qu’à partir de la métaphysique elle-même :
comme si elle se donnait elle-même un nouvel étage. On a le
droit dans ce cas de parler encore de « métaphysique de la mé-
taphysique », sujet effleuré dans l’étude, Kant et le problème de
la métaphysique [publiée en 1929], où nous avons essayé
d’essayé d’interpréter la pensée kantienne, qui procède encore

Ŕ 197 Ŕ
de la critique pure et simple de la métaphysique rationnelle, en
la considérant précisément sous cet angle. Par là sans doute on
accorde à la pensée de Kant plus que lui-même ne pouvait pen-
ser dans les limites de sa philosophie.

Parler du dépassement de la métaphysique peut signifier


aussi que « la métaphysique » demeure le nom du platonisme,
qui s’offre au monde moderne dans l’interprétation qu’en ont
donnée Schopenhauer et Nietzsche. Le renversement du plato-
nisme, renversement suivant lequel les choses sensibles devien-
nent pour Nietzsche le monde vrai et les choses suprasensibles
le monde illusoire, reste entièrement à l’intérieur de la méta-
physique. Cette façon de dépasser la métaphysique, que
Nietzsche envisage, à savoir dans le sens du positivisme du XIXe
siècle, marque seulement, quoique sous une forme différente et
supérieure, que l’on ne peut plus s’arracher à la métaphysique.
Il semble certes que le meta [dans « métaphysique »], le pas-
sage par transcendance au suprasensible, soit ici écarté en fa-
veur d’une installation à demeure dans le côté « élémentaire »
de la réalité sensible, alors que l’oubli de l’être est simplement
conduit à son achèvement et que le suprasensible, en tant que
volonté de puissance, est libéré et mis en action.

Trad. de l’allemand par A. Préau, Paris, Gallimard, 1958.

12. R. CARNAP, Meaning and Necessity

Questions internes et questions externes

Propriétés, classes, nombres, propositions existent-ils ?


Pour mieux comprendre ces problèmes et ceux qui s’y ratta-
chent, il est indispensable de reconnaître la différence fonda-
mentale qu’il y a entre deux types de questions concernant
l’existence ou la réalité d’entités. Si quelqu’un souhaite parler

Ŕ 198 Ŕ
dans son langage d’une espèce nouvelle d’entités, il doit intro-
duire un système de nouvelles façons de parler, soumis à de
nouvelles règles ; nous appelions cette procédure la construc-
tion d’un cadre de référence (framework) pour les entités nou-
velles dont il est question. Et nous devons distinguer deux types
de questions sur l’existence : tout d’abord, les questions rela-
tives à l’existence de certaines entités de l’espèce nouvelle à
l’intérieur du cadre de référence ; nous les appelons questions
internes ; et, deuxièmement, les questions concernant
l’existence ou la réalité du système des entités pris comme un
tout, et qui sont appelées questions externes. Les questions in-
ternes et les réponses qu’elles peuvent recevoir sont formulées à
l’aide des formes nouvelles d’expression. Les réponses peuvent
être trouvées soit par des méthodes purement logiques, soit par
des méthodes empiriques, selon la nature, logique ou factuelle,
du cadre de référence. Une question externe, en revanche, a un
caractère problématique qu’il faut examiner plus soigneuse-
ment.

Le monde des choses. Prenons comme exemple l’espèce la


plus simple d’entités à laquelle a affaire le langage quotidien : le
système, ordonné dans le temps et l’espace, des choses et des
événements observables. Une fois que nous avons accepté le
langage des choses avec son cadre de référence, celui des
choses, nous pouvons poser des questions internes et y ré-
pondre. Par exemple : « Y a-t-il une feuille de papier blanc sur
mon bureau ? », « Le roi Arthur a-t-il existé réellement ? »,
« Les centaures et les licornes sont-ils des êtres réels ou sim-
plement imaginaires ? », ainsi de suite. La réponse à ces ques-
tions appelle des recherches empiriques. Les résultats des ob-
servations sont évalués selon certaines règles et servent de
preuves confirmant ou infirmant les réponses qu’il est possible
de donner (…). Le concept de réalité à l’œuvre dans les ques-
tions internes est un concept empirique, scientifique, non-
métaphysique. Reconnaître quelque chose comme une chose
réelle ou un événement réel signifie réussir à l’incorporer dans

Ŕ 199 Ŕ
le système des choses à une position particulière dans l’espace
et le temps, de telle façon que cette chose ou cet événement
s’adapte aux autres choses reconnues comme réelles selon les
règles du cadre de référence.

Nous devons distinguer de ces questions les questions ex-


ternes, qui portent sur la réalité du monde des choses lui-même.
Ces questions, à la différence des premières, ne sont soulevées
ni par l’homme de la rue ni par des savants, mais uniquement
par des philosophes. Les réalistes donnent une réponse affirma-
tive [à la question de la réalité du monde des choses], les parti-
sans de l’idéalisme subjectif une réponse négative, et la contro-
verse fait rage depuis des siècles sans jamais recevoir de solu-
tion. Et elle ne peut en recevoir parce qu’elle est posée de façon
incorrecte. « Être réel », au sens scientifique du terme, signifie
« être un élément du système » ; ce concept ne peut donc être
appliqué de façon signifiante (meaningfully) au système lui-
même. Ceux qui soulèvent la question de la réalité du monde
des choses lui-même ont peut-être à l’esprit, non pas une ques-
tion théorique, comme leur façon de s’exprimer semble le sug-
gérer, mais plutôt une question pratique, une affaire relevant
d’une décision pratique concernant la structure de notre lan-
gage. Nous devons faire un choix, décider d’accepter ou non,
d’utiliser ou non, les formes d’expression dans le cadre de réfé-
rence en question.

Trad. de l’américain par J. Lacoste, Chicago, The Univer-


sity of Chicago Press, Phœnix Books, 1958, p. 206.

13. K. POPPER, la Quête inachevée

Il n’y a pas d’induction

Ŕ 200 Ŕ
Je ne puis guère faire ici une esquisse de cette esquisse qui
devint mon premier livre publié. Mais il y a un ou deux argu-
ments dont j’aimerais parler. Ce livre devait fournir une théorie
de la connaissance et, en même temps, contenir un traité sur la
méthode Ŕ la méthode de la science. Cette combinaison était
possible parce que, d’après moi, la connaissance humaine résul-
tait de nos théories, de nos hypothèses et conjectures ; du pro-
duites nos activités intellectuelles. Il y a, bien sûr, une autre
manière de concevoir la « connaissance » : on peut la représen-
ter comme un état d’esprit subjectif, l’état subjectif d’un orga-
nisme. Mais je choisis de l’étudier comme un système
d’énoncés, comme des théories soumises à discussion. La
« connaissance » est dans ce sens objective ; et elle est hypothé-
tique ou conjecturale.

Cette manière de considérer la connaissance me donna la


possibilité de reformuler le problème de l’induction de Hume.
Dans cette reformulation objective, le problème de l’induction
ne concerne plus nos croyances Ŕ ou la rationalité de nos
croyances Ŕ mais la relation logique entre des énoncés singu-
liers (des descriptions de faits singuliers « observables •) et des
théories universelles.

Sous cette forme, le problème de l’induction devient so-


luble : il n’y a pas d’induction, parce que les théories univer-
selles ne sont pas déductibles d’énoncés singuliers. Mais on peut
les réfuter par des énoncés singuliers, du fait qu’elles peuvent se
heurter à des descriptions de faits observables.

De plus, on peut parler de théories « meilleures » ou


« pires » dans un sens objectif, même avant que nos théories ne
soient éprouvées : les meilleures théories sont celles qui ont le
plus riche contenu, et le plus grand pouvoir explicatif (ces deux
critères étant relatifs aux problèmes que nous essayons de ré-
soudre). Ce sont aussi, démontrai-je, les théories les mieux tes-

Ŕ 201 Ŕ
tables ; et Ŕ si elles résistent aux tests Ŕ celles qui sont les mieux
testées.

Cette solution au problème de l’induction donna naissance


à une nouvelle théorie de la méthode de la science, à une ana-
lyse de la méthode critique, la méthode de l’essai et de l’erreur :
celle qui propose des hypothèses audacieuses, qui les expose à la
critique la plus sévère, pour déceler l’erreur.

Du point de vue de cette méthodologie, nous commençons


notre étude avec des problèmes. Nous nous trouvons toujours
situés dans une certaine situation de problème (problem situa-
tion) ; et nous choisissons un problème que nous espérons être
apte à résoudre. La solution, toujours une suggestion, consiste
en une théorie, une hypothèse, une conjecture. Les diverses
théories en conflit sont comparées et soumises à l’examen cri-
tique pour déceler leurs défauts -, et les résultats, toujours
changeants, jamais concluants, de ces examens critiques consti-
tuent ce qu’on peut appeler « la science du jour ».

Ainsi, il n’y a pas d’induction : nous n’argumentons jamais


des faits aux théories, si ce n’est par le truchement de la réfuta-
tion ou de la « falsification ». Cette vue de la science peut être
définie comme sélective, ou darwinienne. Par contraste, les
théories de la méthode qui affirment que nous procédons par
induction ou qui insistent sur la vérification plutôt que sur la
falsification sont typiquement lamarckiennes : elles mettent
l’accent sur Y instruction plutôt que sur la sélection par
l’environnement.

Trad. de l’anglais par R. Bouveresse, Paris, Calmann-Lévy,


1981, p. 122.

Ŕ 202 Ŕ
14. W. -V. -O. QUINE, Relativité de l’ontologie et
autres essais

Éclaircir le statut de l’épistémologie

Enchaînons, dans un ordre différent, quelques-unes des


idées que je viens de dégager. L’argument essentiel qui est des-
sous la thèse de l’indétermination de la traduction était qu’un
énoncé sur le monde n’a pas toujours, ou bien pas ordinaire-
ment, un fonds séparable de conséquences empiriques dont on
puisse dire qu’il lui est propre. Cet argument a servi aussi à
rendre compte de l’impossibilité du type de réduction épistémo-
logique où chaque phrase serait égalée à une phrase libellée en
termes observationnels et logico-mathématiques. Or,
l’impossibilité de ce type de réduction épistémologique a dissipé
en fumée le dernier avantage qu’une reconstruction rationnelle
faisait mine d’avoir sur la psychologie.

Les philosophes ont à bon droit abandonné l’idée de tout


traduire en termes observationnels et logico-mathématiques. Ils
en ont abandonné l’idée, même lorsqu’ils n’ont pas reconnu que
la raison de cette irréductibilité consiste en ce que les énoncés
n’ont pas généralement de paquets de conséquences empiriques
qui seraient leurs propriétés privées. Et certains philosophes
ont vu dans cette irréductibilité le crépuscule de l’épistémologie.
Carnap et les autres positivistes logiques du Cercle de Vienne
avaient déjà imprimé au mot « métaphysique » un usage péjo-
ratif en le rendant connotatif de vacuité de sens. Ce fut le tour
du mot « épistémologie ». Wittgenstein et ses épigones, princi-
palement à Oxford, se trouvèrent, dans la thérapeutique, une
spécialité philosophique de secours : ils se consacrèrent à guérir
les philosophes de l’illusion qu’il existerait des problèmes épis-
témologiques.

A cet égard, je pense plutôt qu’il vaudrait mieux dire que


l’épistémologie continue, quoique dans une présentation nou-

Ŕ 203 Ŕ
velle et avec un statut éclairci. L’épistémologie, ou quelque
chose de ressemblant, s’est simplement conquis droit de cité à
titre de chapitre de psychologie et donc de science naturelle.
Elle étudie un phénomène naturel, à savoir un sujet humain
physique. (…)

Il y a néanmoins une différence palpable entre l’ancienne


épistémologie et le programme épistémologique nouvelle ma-
nière, c’est que nous avons maintenant le droit de recourir li-
brement à la psychologie empirique.

L’ancienne épistémologie aspirait à contenir, en un sens, la


science de la nature, qu’elle aurait voulu construire à partir des
données sensorielles. Inversement, dans sa nouvelle présenta-
tion, la science de la nature contient l’épistémologie, à titre de
chapitre de la psychologie. L’ancienne relation de contenant à
contenu subsiste tout de même, à sa façon. Nous cherchons
comment le sujet humain, que nous étudions, postule des corps
et projette sa physique à partir de ses données, et nous tenons
compte que notre situation dans l’univers est juste la même que
la sienne. Notre entreprise épistémologique proprement dite, la
psychologie dont cette entreprise est un chapitre, l’ensemble de
la science de la nature dont la psychologie est un tome, Ŕ tout
cela est notre propre construction ou notre propre projection à
partir de stimulations analogues à celles dont nous faisions les
honneurs à notre sujet épistémologique. Il y a donc relation de
contenant à contenu, et réciproquement, bien qu’en des accep-
tions différentes, de l’épistémologie dans la science de la nature,
et de la science de la nature dans l’épistémologie.

Ce jeu de rapports nous remet en mémoire le vieux danger


de circularité : il n’y a plus de raison de s’en inquiéter, désor-
mais que nous ne méditons plus de déduire la science à partir
de données sensorielles. Nous cherchons à comprendre la
science en tant qu’institution ou que processus dans le monde,
sans prétendre que cette compréhension passe en valeur la

Ŕ 204 Ŕ
science qui en est l’objet. Cette attitude est du reste celle que
Neurath préconisait déjà au temps du Cercle de Vienne, par sa
comparaison du marin obligé de refaire son bateau alors qu’il
est dedans, en train de voguer sur la mer.

Trad. de l’américain par J. Largeault, Paris, Aubier, 1975, p.


96.

15. N. GOODMAN, Ways of Worldmaking

La multiplicité des mondes

D’innombrables mondes fabriqués à partir de rien grâce à


l’emploi des symboles : c’est ainsi qu’on pourrait résumer, en les
caricaturant, certains des thèmes principaux de l’œuvre d’Ernst
Cassirer. Ces thèmes Ŕ la multiplicité des mondes, le caractère
spécieux du « donné », la force créatrice de l’entendement, la
variété et la fonction formatrice des symboles Ŕ font partie inté-
grante de ma propre pensée. J’oublie parfois de quelle façon
éloquente ils ont été développés par Cassirer en partie, peut-
être, parce que l’importance qu’il accorde au mythe, l’intérêt
qu’il porte à l’étude comparative des cultures, la place qu’il
donne à l’« esprit humain » ont été associés, à tort, aux ten-
dances actuelles de l’obscurantisme mystique, de
l’intuitionnisme anti-intellectuel ou de l’humanisme anti-
scientifique. En réalité, ces attitudes sont aussi étrangères à
Cassirer qu’elles le sont à ma propre orientation, qui est consti-
tutionaliste, analytique et sceptique.

Mon but dans l’étude qui suit est moins de défendre cer-
taines thèses que Cassirer et moi avons en commun, que de jeter
un regard lucide sur certaines questions capitales qu’elles soulè-
vent. En quel sens précisément y a-t-il plusieurs mondes ?
Qu’est-ce qui distingue les mondes authentiques et les mondes

Ŕ 205 Ŕ
controuvés ? De quoi les mondes sont-ils faits ? Comment sont-
ils faits ? Quel rôle les symboles jouent-ils dans leur fabrica-
tion ? Quelle relation y a-t-il entre la fabrication des mondes et
la connaissance ? Nous devons regarder en face ces questions,
même si elles sont encore loin de recevoir des réponses com-
plètes et définitives.

Traduit de l’américain par J. Lacoste, Indianapolis-


Cambridge, Hackett Publishing Company, 1978, p. 1.

16. L. WITTGENSTEIN, De la certitude

Une sorte de mythologie

93. Les propositions qui représentent ce que Moore « sait »


sont toutes d’un genre tel que l’on peut difficilement se repré-
senter pourquoi quelqu’un irait croire le contraire. Par exemple,
la proposition selon laquelle Moore a vécu à proximité immé-
diate de la terre. Ŕ Là encore je peux parler de moi-même au
lieu de Moore. (…) Rien dans mon image du monde ne parle
pour une vue contraire.

94. Mais cette image du monde, je ne l’ai pas parce que je


me suis convaincu de sa rectitude ; ni non plus parce que je suis
convaincu de sa rectitude. Non, elle est l’arrière-plan dont j’ai
hérité sur le fond duquel je distingue entre vrai et faux.

95. Les propositions qui décrivent cette image du monde


pourraient appartenir à une sorte de mythologie. Et leur rôle est
semblable à celui des règles du jeu ; et ce jeu, on peut aussi
l’apprendre de façon purement pratique, sans règles explicites.

96. On pourrait se représenter certaines propositions, em-


piriques de forme, comme solidifiées et fonctionnant tels des

Ŕ 206 Ŕ
conduits pour les propositions empiriques fluides, non solidi-
fiées ; et que cette relation se modifierait avec le temps, des
propositions fluides se solidifiant et des propositions durcies se
liquéfiant.

97. La mythologie peut se trouver à nouveau prise dans le


courant, le lit où coulent les pensées peut se déplacer. Mais je
distingue entre le flux de l’eau dans le lit de la rivière et le dé-
placement de ce dernier ; bien qu’il n’y ait pas entre les deux
une division tranchée.

98. Mais si on venait nous dire : « La logique est donc elle


aussi une science empirique », on aurait tort. Ce qui est juste,
c’est ceci : la même proposition peut être traitée à un moment
comme ce qui est à vérifier par l’expérience, à un autre moment
comme une règle de la vérification.

99. Et même le bord de cette rivière est fait en partie d’un


roc solide qui n’est sujet à aucune modification ou sinon à une
modification imperceptible, et il est fait en partie d’un sable que
le flot entraîne puis dépose ici et là.

Trad. de l’allemand par J. Fauve, Paris, Gallimard, 1976, p.


49 sqq.

17. J. AUSTIN, la Philosophie analytique

Les différentes dimensions du vrai

[La question du vrai et du faux paraît] une affaire très


simple, du noir et blanc : ou l’énoncé correspond aux faits ou il
n’y correspond pas, et voilà tout.

Ŕ 207 Ŕ
Quant à moi, je ne le crois pas. Même s’il existe une classe
bien définie d’assertions, à laquelle nous pouvons nous borner,
cette classe sera toujours assez large. Dans cette classe on trou-
vera les assertions suivantes :

La France est hexagonale. Lord Raglan a gagné la bataille


de l’Aima. Oxford est à 100 km de Londres.

Il est bien vrai que, pour chacune de ces assertions, on peut


poser la question, « vraie ou fausse ». Mais ce n’est que dans les
cas assez favorables que nous devons attendre une réponse
« oui ou non », une fois pour toutes. En posant la question, on
comprend que l’énoncé doit être confronté de façon ou d’autre
avec les faits. Bien sûr. Confrontons donc « La France est hexa-
gonale » avec la France. Que dire, est-ce vrai ou non ? Question,
on le voit, simpliste. Eh bien, si vous voulez jusqu’à un certain
point, on peut voir ce que vous voulez dire, oui peut-être dans
tel but ou à tel propos, pour les généraux cela pourrait aller,
mais pas pour les géographes. Et ainsi de suite. C’est une asser-
tion-ébauche (rough statement), que voulez-vous, mais on ne
peut pas dire qu’elle soit fausse tout court. Et l’Alma, bataille de
simple soldat si jamais il en fut : c’est vrai que Lord Raglan avait
le commandement de l’armée alliée, et que cette armée a gagné
dans une certaine mesure une espèce confuse de victoire ; oui,
cela serait justifié, mérité même, pour les écoliers tout au
moins, quoique vraiment un peu exagéré. Et Oxford, oui c’est
vrai que cette ville est à 100 km de Londres, si vous ne voulez
qu’un certain degré de précision.

Sous le titre du « vrai », ce que nous avons en effet n’est


point une simple qualité ni une relation, ni une chose quel-
conque, mais plutôt toute une dimension de critique. On peut se
faire une idée, peut-être pas très claire de cette critique : ce qui
est clair, c’est qu’il y a uni tas de choses à considérer et à peser
dans cette seule dimension, Ŕ les faits, oui, mais aussi la situa-
tion de celui qui a parlé, le but dans lequel il parlait, son audi-

Ŕ 208 Ŕ
toire, questions de précision, etc. Si on se contente de se borner
à des assertions d’une simplicité idiote ou idéale, on ne réussira
jamais à démêler le vrai d’avec le juste, l’équitable, le mérité, le
précis, l’exagéré, etc., l’aperçu et le détail, le développé et le con-
cis, et le reste.

Trad. de l’anglais, in la Philosophie analytique, Paris, Édi-


tions de Minuit, 1962, p. 279 sqq.

18. P. -F. STRAWSON, Skepticism and Naturalism :


Some Varieties

Image du monde et cadre de référence

En d’autres termes quels sont ces traits structurels de notre


schème conceptuel, ces traits de notre cadre de pensée (frame-
work) qui doivent être considérés à la fois comme impossibles à
mettre en doute (beyond question) si impossibles à justifier
(beyond validation) ? Quels sont ces traits qui s’offrent plutôt
au genre de traitement philosophique que j’ai suggéré et qui
pourrait être appelé l’« analyse connective » ? Hume au livre
premier du Traité de la nature humaine s’intéresse essentielle-
ment, nous l’avons vu, à deux de ces caractères : l’habitude de
l’induction et la croyance en l’existence des corps, du monde
physique. Wittgenstein semble offrir ou suggérer une collection
plus hétérogène, bien qu’il tempère cette hétérogénéité en in-
troduisant dans son tableau un élément dynamique puisqu’il
admet la possibilité du changement ; certaines choses qui, à un
certain moment, dans un certain contexte, dans une certaine
relation, peuvent avoir le statut de traits fondamentaux, au-delà
du doute comme de la vérification, peuvent, à une autre époque,
dans un autre contexte, dans une autre relation, être remises en
question, et même rejetées ; d’autres sont fixes et inaltérables.
(…)

Ŕ 209 Ŕ
Mais, même si on laisse de côté le problème des systèmes
de croyances individuels, l’on fera peut-être remarquer que
Wittgenstein, en reconnaissant un élément dynamique dans le
système collectif de croyances, remet en question l’idée même
qui guide notre démarche. (…) Personne ne peut nier que la
conception géocentrique de l’univers Ŕ ou du moins de ce que
nous appelons aujourd’hui le système solaire Ŕ ait fait partie à
une certaine époque du cadre de la pensée humaine. Il en va de
même pour tel ou tel mythe de la création. Ou pour telle ou telle
forme d’animisme. Si notre « cadre de référence », pour em-
ployer la formule de Wittgenstein [De la certitude, §83], peut
subir des révolutions aussi radicales que la révolution coperni-
cienne (la vraie, pas la « révolution copernicienne » de Kant
[Critique de la raison pure, p. 740], pourquoi devrions-nous
supposer qu’il y a dans ce cadre quoi que ce soit de « fixe et inal-
térable » ?

En réalité, il n’y a pas de raison pour que la métaphysique


se soumette si humblement à ce genre de pression historiciste.
L’image humaine du monde est, bien entendu, sujette au chan-
gement. Mais elle demeure une image humaine du monde :
l’image d’un monde d’objets physiques (les corps) situés dans
l’espace et le temps, d’un monde qui comprend des observateurs
capables d’agir, ainsi que d’acquérir et de transmettre des con-
naissances (et des erreurs), au sujet d’eux-mêmes, des autres et
de tout ce qui se trouve dans la nature. L’idée même d’une alté-
ration historique de la vision humaine du monde implique, en
fait, une certaine conception permanente de ce qui n’est, selon
la formule de Wittgenstein, « sujet à aucune modification ou
sinon à une modification imperceptible » [De la certitude, § 99].

Il n’est pas étonnant, étant donné l’aversion extrême dont


Wittgenstein fait preuve dans ses dernières œuvres envers tout
traitement systématique des problèmes, qu’il n’ait jamais tenté
de spécifier les aspects de notre image du monde, de notre cadre

Ŕ 210 Ŕ
de référence, qui ne sont « sujets à aucune modification, ou si-
non à une modification imperceptible », c’est-à-dire les aspects
auxquels nous sommes attachés par un engagement (commit-
ment) humain ou naturel si profond qu’ils résistent, et résiste-
ront, on peut le penser, à toutes les révolutions de la pensée
scientifique ou de l’évolution sociale.

Trad. de l’anglais par J. Lacoste, New York, University of


Columbla Press, 1985, p. 25.

19. T. NAGEL, Questions mortelles

Le caractère subjectif de l’expérience

C’est la conscience qui fait que le problème corps-esprit est


vraiment difficile à résoudre. Peut-être est-ce pour cela que les
discussions courantes de ce problème y prêtent peu attention ou
se méprennent de manière aussi évidente à son propos. La
vague récente d’euphorie réductionniste a produit plusieurs
analyses des phénomènes mentaux et des concepts relatifs au
domaine mental destinés à expliquer la possibilité d’une variété
quelconque de matérialisme, d’identification psychophysique ou
de réduction. Mais les problèmes auxquels on s’adresse sont
ceux qui sont communs à ce type de réduction et à d’autres, et
on ignore ce qui rend le problème de la relation corps-esprit
unique et ce qui le distingue du problème de la réduction de
l’eau à H20, des machines ibm à des machines de Turing, de
l’éclair à une décharge électrique, du gène à l’ADN, du chêne à
de l’hydrocarbone. (…)

L’expérience consciente est un phénomène répandu. Il sur-


vient à de nombreux degrés dans la vie animale, bien que nous
ne puissions pas être sûrs de sa présence dans les organismes
les plus simples, et qu’il soit très difficile de dire de façon géné-

Ŕ 211 Ŕ
rale ce qui en atteste la présence. (Quelques extrémistes sont
prêts à la refuser même aux mammifères autres que l’homme.)
Sans doute se trouve-t-elle sous une quantité innombrable de
formes qui excèdent la portée de notre imagination, sur d’autres
planètes, dans d’autres systèmes solaires à travers l’univers.
Mais peu importe la manière dont la forme peut varier, le fait
même qu’un organisme possède une expérience consciente,
montre que cela fait un certain effet d’être cet organisme (that
there is something it is like to be that organism). Cela peut im-
pliquer d’autres choses quant à la forme que prend cette expé-
rience, et cela peut même (bien que j’en doute) avoir des impli-
cations quant au comportement de l’organisme. Mais fonda-
mentalement un organisme a des états mentaux conscients si
cela lui fait un certain effet d’être cet organisme -un certain effet
pour l’organisme.

Nous pouvons appeler cela le caractère subjectif de


l’expérience.

Trad. de l’américain par P. Engel, et C. Engel-Tiercelin, Pa-


ris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 193.

20. D. DAVIDSON, Actions and Events

Un animal rationnel

Attribuer aux hommes un grand degré de cohérence ne


saurait être le fait de la simple charité : c’est inévitable si nous
voulons être en position de leur reprocher de façon sensée
(meaningfully) d’avoir commis une erreur et ou d’avoir un
comportement dans une certaine mesure irrationnel. Une con-
fusion globale, comme une erreur universelle, sont impensables,
non parce que l’imagination s’y refuse, mais parce qu’un excès
de confusion ne laisse plus rien à confondre et qu’une erreur

Ŕ 212 Ŕ
massive efface cet arrière-plan de croyances vraies auquel on
doit nécessairement se référer si l’on veut mettre en évidence
une erreur. Bien mesurer dans quelles limites et en quel sens
nous pouvons attribuer de façon intelligible aux autres hommes
de grossières erreurs et des raisonnements erronés, c’est voir
une fois encore qu’on ne peut séparer la question de savoir
quelles sont les notions dont dispose une personne, et la ques-
tion de savoir ce qu’elle fait de ces notions dans ses croyances,
ses désirs et ses intentions. Si nous ne parvenons pas à décou-
vrir un modèle (pattern) cohérent et plausible dans les attitudes
et les actions des autres, nous renonçons purement et simple-
ment à les traiter comme des personnes. (…)

Le caractère hétéronomique des énoncés généraux qui as-


socient le mental et le physique est lié au rôle central que la tra-
duction joue dans la description des attitudes propositionnelles
et au caractère indéterminé de la traduction. Il n’y a pas de lois
psychophysiques strictes en raison des engagements (commit-
ments) distincts du mental et du physique. La réalité physique
se caractérise par le fait que tout changement physique peut
être expliqué par des lois qui le rattachent à d’autres change-
ments et à des conditions décrites en termes physiques. Le men-
tal se caractérise par le fait que l’attribution des phénomènes
mentaux est nécessairement dépendant de l’arrière-plan de rai-
sons, de croyances et d’intentions de l’individu. Il ne peut y
avoir de connexions étroites entre ces deux domaines si chacun
d’entre eux veut rester fidèle à sa source particulière de preuves.
(…) Nous devons conclure, je pense, que l’absence de corréla-
tions nomologiques étroites entre le mental et le physique est
essentiel aussi longtemps que nous considérons l’homme
comme un animal rationnel.

Trad. de l’américain par J. Lacoste, Oxford-New York, Ox-


ford University Press, 1986, p. 221.

Ŕ 213 Ŕ
21. J. -R. SEARLE, Du cerveau au savoir

Les catégories de l’intentionnalité

La notion clef de la structure du comportement est


l’intentionnalité. Lorsque nous disons qu’un état mental com-
porte une intentionnalité, nous voulons dire qu’il porte sur
quelque chose. Par exemple, on croit toujours à telle ou telle
chose, on désire toujours telle ou telle chose, tel ou tel événe-
ment. Le fait d’avoir une intention au sens ordinaire n’a pas de
rôle spécifique pour ce qui est de la théorie de l’intentionnalité.
Avoir l’intention de faire quelque chose, ce n’est qu’une des ca-
tégories de l’intentionnalité, comme la croyance, le désir,
l’espoir, la peur, etc.

Un état intentionnel Ŕ croyance, désir, intention au sens


commun Ŕ est caractérisé par deux composantes. Tout d’abord,
ce que l’on peut appeler son contenu, qui fait qu’il porte sur
quelque chose, puis son « type », ou son « mode psycholo-
gique ». Cette distinction est nécessaire, car le même contenu
peut se retrouver dans différents types. Par exemple, je peux
avoir envie de quitter la pièce, croire que je vais quitter la pièce,
avoir l’intention de quitter la pièce. Dans tous les cas, nous
avons le même contenu : quitter la pièce ; mais sous différents
modes (ou types) psychologiques : croyance, désir et intention
respectivement.

De plus, le contenu et le type de l’état vont me servir à lier


l’état mental au monde. Car c’est bien la raison pour laquelle
nos esprits ont des états mentaux : pour nous donner une repré-
sentation du monde : nous le représenter comme il est fait,
comment nous voudrions qu’il soit, comment nous avons peur
qu’il se transforme, et ce que nous avons l’intention d’y faire,
etc. Par conséquent nos croyances seront vraies si elles cadrent
avec la réalité du monde, et fausses si elles ne cadrent pas avec
elle ; nos désirs seront exaucés ou déçus, nos intentions concré-

Ŕ 214 Ŕ
tisées ou non. Aussi, généralement, les états d’intention ont-ils
des « conditions de satisfaction ». Chaque état, en lui-même,
détermine les conditions dans lesquelles il est vrai (dans le cas
d’une croyance), dans lesquelles il est exaucé (dans le cas d’un
désir) ou les conditions dans lesquelles il est concrétisé (dans le
cas d’une intention). Dans chaque cas, l’état mental représente
ses propres conditions de satisfaction.

Ces états ont une troisième caractéristique : il leur arrive


d’engendrer des événements. Par exemple, si je veux aller au
cinéma, et si j’y vais, normalement mon désir va représenter
l’événement même qu’il représente : le fait que je vais aller au
cinéma. Dans ces situations il existe une liaison interne entre la
cause et l’effet, car la cause est une représentation de l’état
même qu’elle provoque. La cause représente et en même temps
provoque l’effet. Je donne à ce genre de cause et d’effet le nom
de « causalité intentionnelle ». Comme nous le verrons, la cau-
salité intentionnelle est d’une importance cruciale, aussi bien
pour la structure que pour l’explication de l’action humaine. A
beaucoup d’égards, elle est bien différente de la façon habituelle
dont on décrit la causalité, lorsqu’on parle d’une boule de bil-
lard qui en heurte une autre et la fait bouger. Pour ce qui nous
occupe, l’élément essentiel de cette notion de causalité inten-
tionnelle est que, dans les cas que nous allons considérer,
l’esprit provoque l’état même qu’il a pensé.

Trad. de l’américain par C. Chaleyssin, Paris, Hermann,


1985, p. 83.

22. S. KRIPKE, la Logique des noms propres

Comment détermine-t-on la référence des noms


propres ?

Ŕ 215 Ŕ
Qu’avons-nous montré jusqu’ici, si tant est que nous ayons
montré quoi que ce soit ? Premièrement, j’ai dit qu’il y a une
doctrine généralement admise concernant la façon dont la réfé-
rence des noms est déterminée et que cette doctrine, en général,
n’est pas conforme à la réalité. Il n’est pas vrai, en règle géné-
rale, que la référence d’un nom soit déterminée par des traits
singularisants, des propriétés identifiantes que possède le réfè-
rent et dont le locuteur sait ou croit que le réfèrent les possède.
D’abord, il n’est pas nécessaire que les propriétés auxquelles
pense le locuteur soient singularisantes. Ensuite, même si elles
le sont, elles peuvent très bien ne pas être vraies du réfèrent que
vise effectivement le locuteur, mais de quelque chose d’autre ou
de rien du tout. C’est le cas lorsque le locuteur a des croyances
erronées au sujet d’une certaine personne. Ce n’est pas qu’il ait
des croyances correctes au sujet de quelqu’un d’autre, mais il a
des croyances erronées au sujet d’une certaine personne. Dans
des cas de ce genre, la référence semble finalement déterminée
par le fait que le locuteur fait partie d’une communauté de locu-
teurs qui utilisent le nom. Le nom lui a été transmis grâce à une
tradition, de maillon en maillon.

Deuxièmement, j’ai dit que même si, dans certains cas spé-
ciaux, notamment dans certains cas de baptême initial, un réfè-
rent est effectivement déterminé par une description, par une
propriété singularisante, bien souvent la fonction de la proprié-
té n’est pas de fournir un synonyme, de fournir quelque chose
dont le nom est une abréviation. Sa fonction, c’est de fixer la
référence. Elle fixe la référence au moyen de certains traits con-
tingents de l’objet. Le nom qui dénote cet objet est alors utilisé
pour désigner l’objet en question, même en référence à des si-
tuations contrefactuelles dans lesquelles l’objet n’a pas les pro-
priétés en question.

Trad. de l’américain par P. Jacob et F. Recanati, Paris, Édi-


tions de Minuit, 1982, p. 95.

Ŕ 216 Ŕ
23. H. PUTNAM, Realism and Reason

Une conception élargie de la rationalité

Je voudrais le souligner une nouvelle fois : je pense effecti-


vement qu’il y a des conceptions rationnellement justifiées et
des conceptions rationnellement injustifiées en philosophie. J’ai
soutenu par exemple dans toute une série d’articles que le dua-
lisme corps-esprit est une conception qui n’est pas raisonnable,
et je reste fidèle à cette argumentation. Celle-ci faisait appel à la
grande force explicative du monisme qui n’exige pas l’existence
de deux substances séparées : j’essayais en même temps de re-
connaître ce qu’il y avait de juste dans le dualisme (par exemple
l’idée que l’explication en termes de croyance et de désir ne se
laisse pas « réduire » à une explication mécaniste). D’une ma-
nière générale, j’ai essayé de rendre compte des intuitions dua-
listes. Mais le partisan du dualisme peut naturellement rétor-
quer que ma conception a des conséquences qui vont à ren-
contre de l’intuition ; et, de même que j’affirme qu’il est plus
raisonnable de croire que nous sommes des objets matériels
dans un monde physique, il peut affirmer qu’il est plus raison-
nable de croire que les événements mentaux ne sont pas iden-
tiques à des événements physiques. Il n’y a pas de position
neutre, de conception neutre de la rationalité qui permette de
dire qui a raison. Même si l’on est neutre dans ce débat Ŕ c’est-
à-dire même si l’on pense qu’aucun de nous n’a une position
plus raisonnable que l’autre. On n’occupe pas non plus, en réali-
té, une position juste. On ne peut pas vérifier sur la base de cri-
tères donnés (criterially), en faisant appel à des normes cultu-
relles, que l’un de nous deux n’a pas la raison de son côté :
même s’il y avait une conception dominante dans une culture
donnée qui apportât son appui à l’un d’entre nous, cela ne suffi-
rait pas à convaincre l’autre. (…)

Les positivistes, me dira-t-on, ont admis que le principe de


vérification était « sans signification cognitive » [n’apportait

Ŕ 217 Ŕ
aucune connaissance]. Ils ont affirmé qu’il s’agissait d’une
simple proposition (proposal) qui ne pouvait être, en tant que
telle, ni vraie ni fausse. Mais ils ont argumenté en faveur de leur
proposition et, de ce fait, leurs arguments étaient (inévitable-
ment) disqualifiés. Mon objection tient donc toujours.

En résumé, ce que les positivistes et Wittgenstein (et peut-


être aussi Quine) ont fait a consisté à produire des philosophies
qui ne laissent pas de place pour une activité philosophique ra-
tionnelle. C’est pour cette raison que ces conceptions se réfutent
elles-mêmes ; et l’objection en apparence trop simple qui fait
l’objet de mon exposé repose en réalité sur un argument très
important du type que les philosophes appellent un argument
transcendantal : discuter de la nature de la rationalité est une
activité qui présuppose une notion de justification rationnelle
plus large que la notion positiviste et, en fait, plus large que la
rationalité qui s’incarne dans des critères institutionnels.

Trad. de l’américain par J. Lacoste, Vol. 3, Cambridge Uni-


versity Press, 1983, p. 190.

24. T. -S. KUHN, la Structure des révolutions


scientifiques

Comment se produisent les révolutions scientifiques

La science normale, cette activité consistant comme nous


venons de le voir à résoudre des énigmes, est une entreprise
fortement cumulative qui réussit éminemment à remplir son
but : étendre régulièrement, en portée et en précision, la con-
naissance scientifique. A tous ces points de vue, elle correspond
très exactement à l’image la plus courante que l’on se fait du
travail scientifique. Nous n’y voyons pourtant pas figurer l’un
des éléments habituels de l’entreprise scientifique. La science

Ŕ 218 Ŕ
normale ne se propose pas de découvrir des nouveautés, ni en
matière de théorie, ni en ce qui concerne les faits, et, quand elle
réussit dans sa recherche, elle n’en découvre pas. Pourtant, la
recherche scientifique découvre très souvent des phénomènes
nouveaux et insoupçonnés et les savants inventent continuelle-
ment des théories radicalement nouvelles. L’étude historique
permet même de supposer que l’entreprise scientifique a mis au
point une technique d’une puissance unique pour produire des
surprises de ce genre. Si nous voulons que ce trait caractéris-
tique de la science s’accorde avec ce que nous avons dit précé-
demment, il nous faut admettre que la recherche dans le cadre
d’un paradigme doit être une manière particulièrement efficace
d’amener ce paradigme à changer. Car c’est bien là le résultat
des nouveautés fondamentales dans les faits et dans la théorie :
produites par inadvertance, au cours d’un jeu mené avec un cer-
tain ensemble de règles, leur assimilation exige l’élaboration
d’un autre ensemble de règles. Une fois qu’elles seront devenues
parties intégrantes de la science, l’entreprise scientifique ne sera
jamais plus exactement la même. (…)

Il nous faut maintenant nous demander comment des


changements de ce genre peuvent se produire. (…) La décou-
verte commence avec la conscience d’une anomalie, c’est-à-dire
l’impression que la nature, d’une manière ou d’une autre, con-
tredit les résultats attendus dans le cadre du paradigme qui
gouverne la science normale. Il y a ensuite une exploration, plus
ou moins prolongée, du domaine de l’anomalie. Et l’épisode
n’est clos que lorsque la théorie du paradigme est réajustée afin
que le phénomène anormal devienne phénomène attendu.
L’assimilation d’un nouveau type de faits est donc beaucoup
plus qu’un complément qui s’ajouterait simplement à la théorie
et, jusqu’à ce que le réajustement qu’elle exige soit achevé Ŕ
jusqu’à ce que l’homme de science ait appris à voir la nature
d’une manière différente -, le fait nouveau n’est pas tout à fait
un fait scientifique.

Ŕ 219 Ŕ
Trad. de l’américain par L Meyer, Paris, Flammarion, 1983,
p. 82.

25. P. -K. FEYERABEND, Contre la méthode

L’histoire des sciences devient inséparable de la


science

La connaissance ainsi conçue n’est pas une série de théo-


ries cohérentes qui convergent vers une conception idéale ; ce
n’est pas une marche progressive vers la vérité. C’est plutôt un
océan toujours plus vaste d’alternatives mutuellement incompa-
tibles (et peut-être même incommensurables) ; chaque théorie
singulière, chaque conte de fées, chaque mythe faisant partie de
la collection force les autres à une plus grande souplesse, tous
contribuant, par le biais de cette rivalité, au développement de
notre conscience. Rien n’est jamais fixé, aucune conception ne
peut être omise d’une analyse complète. C’est Plutarque ou Dio-
gène Laërce, et non Dirac ou von Neumann, qui sont exem-
plaires pour la présentation d’un savoir conçu de la sorte, dans
lequel l’histoire des sciences devient inséparable de la science
elle-même Ŕ ce qui est essentiel pour permettre son dévelop-
pement ultérieur, tout autant que pour donner un contenu aux
théories qui sont les siennes à n’importe quel moment. Experts
et profanes, professionnels et dilettantes, fanatiques de la vérité
et menteurs Ŕ tous sont invités à participer au débat et à appor-
ter leur contribution à l’enrichissement de notre culture.

Trad. de l’américain par B. Jurdant et A. Schlumberger, Pa-


ris, Le Seuil, 1979, p. 27.

Ŕ 220 Ŕ
26. M. FOUCAULT, les Mots et les Choses

Pour la pensée moderne, il n’y a pas de morale possible

En dehors des morales religieuses, l’Occident n’a connu


sans doute que deux formes d’éthiques : l’ancienne (sous la
forme du stoïcisme ou de l’épicurisme) s’articulait sur l’ordre du
monde, et en en découvrant la loi, elle pouvait en déduire le
principe d’une sagesse ou une conception de la cité : même la
pensée politique du XVIIIe siècle appartient encore à cette
forme générale ; la moderne en revanche ne formule aucune
morale dans la mesure où tout impératif est logé à l’intérieur de
la pensée et de son mouvement pour ressaisir l’impensé ; c’est la
réflexion, c’est la prise de conscience, c’est l’élucidation du si-
lencieux, la parole restituée à ce qui est muet, la venue au jour
de cette part d’ombre qui retire l’homme à lui-même, c’est la
réanimation de l’inerte, c’est tout cela qui constitue à soi seul le
contenu et la forme de l’éthique. La pensée moderne n’a jamais
pu, à dire vrai, proposer une morale : mais la raison n’en est pas
qu’elle est pure spéculation ; tout au contraire, elle est d’entrée
de jeu, et dans sa propre épaisseur, un certain mode d’action.
Laissons parler ceux qui incitent la pensée à sortir de sa retraite
et à formuler ses choix ; laissons faire ceux qui veulent, hors de
toute promesse et en l’absence de vertu, constituer une morale.
Pour la pensée moderne, il n’y a pas de morale possible ; car
depuis le XIXe siècle la pensée est déjà « sortie » d’elle-même en
son être propre, elle n’est plus théorie ; dès qu’elle pense, elle
blesse ou réconcilie, elle rapproche ou éloigne, elle rompt, elle
dissocie, elle noue ou renoue -, elle ne peut s’empêcher de libé-
rer et d’asservir. Avant même de prescrire, d’esquisser un futur,
de dire ce qu’il faut faire, avant même d’exhorter ou seulement
d’alerter la pensée, au ras de son existence, dès sa forme la plus
matinale, est en elle-même une action, -un acte périlleux. Sade,
Nietzsche, Artaud et Bataille l’ont su pour tous ceux qui vou-
laient l’ignorer ; mais il est certain aussi que Hegel, Marx et
Freud le savaient.

Ŕ 221 Ŕ
Paris, Gallimard, 1966, p. 338.

27. R. -M. HARE, The Language of Morals

Les différents impératifs universels

Les impératifs « universels » ordinaires comme « Interdit


de fumer » se distinguent des jugements de valeur en ce qu’ils
ne sont pas véritablement universels. Nous sommes ainsi en
mesure de faire une distinction entre ces deux types d’énoncés
sans revenir le moins du monde sur ce que j’ai dit au sujet de la
relation entre jugements de valeur et impératifs. Car l’universel
complet et l’universel incomplet impliquent l’un et l’autre le
singulier : « Ne fumez jamais dans ce compartiment » implique
l’impératif « Ne fumez pas (à l’instant présent) dans ce compar-
timent » ; il en va de même pour « Vous ne devriez pas (ought
not) fumer dans ce compartiment », s’il s’agit d’un jugement de
valeur. Mais la dernière phrase implique également, à l’inverse
de la première, « Personne ne devrait fumer dans un comparti-
ment exactement semblable à celui-ci, quel qu’il soit », et cette
formule implique à son tour l’impératif « Ne fumez pas dans un
compartiment exactement comme celui-ci, quel qu’il soit ».

Ces considérations ne suffisent pas à elles seules à rendre


compte des façons tout à fait différentes dont sont perçus la
formule « Vous ne devriez pas… » (You ought not) et l’impératif
« Ne faites jamais ceci ou cela… ». Deux facteurs supplémen-
taires interviennent. J’ai déjà fait allusion au premier :
l’universalité complète du jugement moral signifie que nous ne
pouvons y échapper ; son acceptation est, par conséquent, une
affaire beaucoup plus grave que l’acceptation d’un impératif au
domaine d’application duquel nous pouvons toujours nous
soustraire. Cela expliquerait pourquoi les impératifs comme

Ŕ 222 Ŕ
ceux contenus dans les lois d’un État, qui sont d’une application
très générale, et auxquels il est par suite difficile d’échapper,
sont perçus comme plus proches des jugements moraux que les
règlements des Chemins de fer. Mais surtout les principes mo-
raux, en partie à cause de leur universalité complète, sont deve-
nus si enracinés (entrenched) dans nos esprits Ŕ selon les voies
que j’ai déjà décrites Ŕ qu’ils ont acquis un caractère presque
factuel et sont parfois même utilisés non comme des jugements
de valeur, mais comme de simples énoncés de fait, comme nous
l’avons vu. Rien de tout cela n’est vrai des impératifs comme
« Ne fumez pas », et cela suffirait à expliquer la différence dans
la façon dont sont perçus les deux types d’énoncés. Cependant,
comme mon intention n’est pas de nier que les jugements mo-
raux soient utilisés parfois de façon non évaluative, mais seule-
ment d’affirmer qu’il y a des emplois évaluatifs, cette différence
dans la façon dont ces deux types sont perçus ne détruit nulle-
ment mon argument. Il serait absurde, en effet, d’affirmer que
« Interdit de fumer » équivaut à tous égards à « Vous ne devriez
pas fumer ». Ce que j’ai affirmé, c’est seulement qu’ils ont ceci
en commun qu’ils impliquent tous les deux des impératifs sin-
guliers tels que « Ne fumez pas » (à l’instant présent).

Trad. de l’anglais par J. Lacoste, Oxford, Oxford University


Press, 1961, p. 178.

28. J. RAWLS, Théorie de la justice

La justice comme équité

Mon but est de présenter une conception de la justice qui


généralise et porte à un plus haut niveau d’abstraction la théorie
bien connue du contrat social, telle qu’on la trouve, entre autres,
chez Locke, Rousseau et Kant. Pour cela, nous ne devons pas
penser que le contrat originel soit conçu pour nous engager à

Ŕ 223 Ŕ
entrer dans une société particulière ou pour établir une forme
particulière de gouvernement. L’idée qui nous guidera est plutôt
que les principes de la justice valables pour la structure de base
de la société sont l’objet de l’accord originel. Ce sont les prin-
cipes mêmes que des personnes libres et rationnelles, dési-
reuses de favoriser leurs propres intérêts et placées dans une
position initiale d’égalité, accepteraient et qui, selon elles, défi-
niraient les termes fondamentaux de leur association. Ces prin-
cipes doivent servir de règle pour tous les accords ultérieurs ; ils
spécifient les formes de la coopération sociale dans lesquelles
on peut s’engager et les formes de gouvernement qui peuvent
être établies. C’est cette façon de considérer les principes de la
justice que j’appellerai la théorie de la justice comme équité
(fairness).

Par conséquent, nous devons imaginer que ceux qui


s’engagent dans la coopération sociale choisissent ensemble,
par un seul acte collectif, les principes qui doivent fixer les
droits et les devoirs de base et déterminer la répartition des
avantages sociaux. Les hommes doivent décider par avance se-
lon quelles règles ils vont arbitrer leurs revendications mu-
tuelles et quelle doit être la charte fondamentale de la société.
(…)

Dans la théorie de la justice comme équité, la position ori-


ginelle d’égalité correspond à l’état de nature dans la théorie
traditionnelle du contrat social. Cette position originelle n’est
pas conçue, bien sûr, comme étant une situation historique
réelle, encore moins une forme primitive de culture. Il faut la
comprendre comme étant une situation purement hypothé-
tique, définie de manière à conduire à une certaine conception
de la justice. Parmi les traits essentiels de cette situation, il y a le
fait que personne ne connaît sa place dans la société, sa position
de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît
le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des
dons naturels, par exemple l’intelligence, la force, etc. J’irai

Ŕ 224 Ŕ
même jusqu’à poser que les partenaires ignorent leurs propres
conceptions du bien ou leurs tendances psychologiques particu-
lières. Les principes de la justice sont choisis derrière un voile
d’ignorance.

Traduit de l’américain par C. Audard, Paris, Le Seuil, 1987,


p. 37.

29. J. -P. SARTRE, Critique de la raison dialectique

Une communication fondamentale

Le mot est matière. En apparence (une apparence qui en


tant que telle a sa vérité), il me frappe matériellement, comme
un ébranlement de l’air qui produit certaines réactions dans
mon organisme, en particulier certains réflexes conditionnés
qui le reproduisent en moi dans sa matérialité (je l’entends en le
parlant au fond de ma gorge). Cela permet de dire, plus briè-
vement Ŕ c’est aussi faux et aussi juste Ŕ qu’il entre chez chacun
des interlocuteurs comme véhicule de son sens. Il transporte en
moi les projets de l’Autre et dans l’Autre mes propres projets. Il
n’est pas douteux qu’on pourrait étudier le langage de la même
façon que la monnaie : comme matérialité circulante, inerte,
unifiant des dispersions ; c’est, en partie, du reste, ce que fait la
philologie. Les mots vivent de la mort des hommes, ils
s’unissent à travers eux ; chaque phrase que je forme, son sens
m’échappe, il m’est volé ; chaque jour et chaque parleur altère
pour tous les significations, les autres viennent les changer
jusque dans ma bouche. Nul doute que le langage ne soit en un
sens une inerte totalité. Mais cette matérialité se trouve en
même temps une totalisation organique et perpétuellement en
cours. Sans doute la parole sépare autant qu’elle unit, sans
doute les clivages, les strates, les inerties du groupe s’y reflètent,
sans doute les dialogues sont-ils en partie des dialogues de

Ŕ 225 Ŕ
sourds : le pessimisme des bourgeois a décidé depuis longtemps
de s’en tenir à cette constatation-, le rapport originel des
hommes entre eux se réduirait à la pure et simple coïncidence
extérieure de substances inaltérables ; dans ces conditions, il va
de soi que chaque mot en chacun dépendra, dans sa significa-
tion présente, de ses références au système total de l’intériorité
et qu’il sera l’objet d’une compréhension incommunicable. Seu-
lement, cette incommunicabilité Ŕ dans la mesure où elle existe
Ŕ ne peut avoir de sens que si elle se fonde sur une communica-
tion fondamentale, c’est-à-dire sur une reconnaissance réci-
proque et sur un projet permanent de communiquer ; mieux
encore : sur une communication permanente, collective, institu-
tionnelle de tous les Français, par exemple, par l’intermédiaire
constant, même dans le silence de la matérialité verbale, et sur
le projet actuel de telle ou telle personne de particulariser cette
communication générale. En vérité, chaque mot est unique, ex-
térieur à chacun et à tous ; dehors, c’est une institution com-
mune ; parler ne consiste pas à faire entrer un vocable dans un
cerveau par l’oreille mais à renvoyer par des sons l’interlocuteur
à ce vocable, comme propriété commune et extérieure. (…)

Les langues sont le produit de l’Histoire ; en tant que telles,


en chacune on retrouve l’extériorité et l’unité de séparation.
Mais le langage ne peut être venu à l’homme puisqu’il se sup-
pose lui-même : pour qu’un individu puisse découvrir son iso-
lement, son aliénation, pour qu’il puisse souffrir du silence et,
tout aussi bien, pour qu’il s’intègre à quelque entreprise collec-
tive, il faut que son rapport à autrui, tel qu’il s’exprime par et
dans la matérialité du langage, le constitue dans sa réalité
même.

Paris, Gallimard, 1960, p. 180.

Ŕ 226 Ŕ
30. K. -O. APEL, l’Éthique à l’âge de la science

Une éthique de la logique

On peut (…) affirmer que la logique -et avec elle simulta-


nément toutes les sciences et les technologies Ŕ présuppose une
éthique, en tant que condition de possibilité. C’est ce que mon-
trent les réflexions suivantes.

La validité logique des arguments ne peut pas être contrô-


lée sans présupposer en principe une communauté de penseurs
capables de parvenir à une compréhension intersubjective et à
la formation d’un consensus. Même le penseur qui, de fait, est
solitaire, ne peut expliciter et soumettre son argumentation à
l’examen que pour autant qu’il est capable d’intérioriser la dis-
cussion d’une communauté potentielle d’argumentation dans le
« dialogue Ŕ critique Ŕ de l’âme avec elle-même » (Platon). Il
s’avère ainsi que la validité de la pensée solitaire est principiel-
lement dépendante de la justification des énoncés linguistiques
dans la communauté effective d’argumentation. Il n’est pas pos-
sible pour un seul être de suivre une règle et de valider sa pen-
sée dans le cadre d’un « langage privé ». La pensée est bien plu-
tôt publique par principe. C’est ainsi que je voudrais interpréter,
dans notre contexte, la thèse bien connue du dernier Wittgens-
tein.

En même temps qu’une communauté effective


d’argumentation, la justification logique de notre pensée pré-
suppose cependant aussi l’obéissance à une norme morale fon-
damentale. Mentir, par exemple, rendrait manifestement im-
possible le dialogue des sujets argumentants. Mais cela vaut
déjà aussi quand on refuse la compréhension critique, ainsi que
la justification et l’explication des arguments. En bref, la com-
munauté d’argumentation présuppose la reconnaissance de tous
les membres en I tant que partenaires de discussion à l’égalité
de droits.

Ŕ 227 Ŕ
Or, comme toutes les énonciations linguistiques et en outre
toutes les actions et expressions corporelles humaines (en tant
qu’elles sont verbalisables) peuvent être comprises comme des
arguments virtuels, la norme fondamentale de la « reconnais-
sance » de tous les hommes en tant que « personnes » (au sens
de Hegel) est virtuellement impliquée par la norme de la recon-
naissance réciproque des partenaires de la discussion. Autre-
ment dit, tout être capable de communication linguistique doit
être reconnu ! comme une personne, du fait que dans toutes ses
actions et énonciations il est un partenaire de discussion virtuel
et du fait que la justification illimitée de la pensée ne peut re-
noncer à aucun partenaire de discussion et à aucune de ses con-
tributions virtuelles à la discussion. C’est cette exigence d’une
reconnaissance réciproque des personnes en tant que sujets de
l’argumentation logique, et non le seul usage logiquement cor-
rect de l’entende-1 ment de l’individu, qui justifie à mon avis
que l’on parle d’une « éthique de la logique ».

Trad. de l’allemand par R. Lellouche, Lille, Presses Univer-


sitaires de Lille, 1987, p. 90.

31. H. -G. GADAMER, l’Art de comprendre

Chaque langue peut tout dire

Comment fait-on l’expérience du monde ? N’est-ce pas tou-


jours par le langage que nous approchons des faits et n’est-ce
pas le langage qui préforme toutes les possibilités d’interpréter
les résultats de nos observations ? S’il est vrai que le langage est
tellement décisif dans notre approche des choses, on trouvera
peut-être que cela met en péril la valeur de notre connaissance
du monde. Mais je crois qu’on sous-estime en ce cas les possibi-
lités du langage ; le relativisme que l’on soupçonne en considé-

Ŕ 228 Ŕ
rant la variété et la multiplicité des langues me semble être
chose très fictive. Il y a le phénomène de la traduction, on sait
apprendre une langue étrangère, l’utiliser, et employer plusieurs
schématismes linguistiques, et on ne pense aucunement perdre
quelque chose en se plongeant dans une langue nouvelle. Au
contraire, on se rend compte que tout devient plus vaste, plus
large, que tout est nouveau et c’est pourquoi c’est intéressant et
instructif. La théorie qui permet de décrire ce résultat est la
théorie de l’herméneutique. Cela veut dire que chaque langue a
la possibilité de tout dire. Et c’est pourquoi chaque langue n’est
pas du tout une limitation de notre expérience et qu’elle est seu-
lement un intermédiaire qui nous rapproche des choses. Sans
doute, c’est toujours un rapprochement un peu limité, mais on
peut changer de vue, on peut se rapprocher d’un autre point de
vue, dans une autre langue, etc. C’est pourquoi le cas de
l’herméneutique est beaucoup plus fondamental et n’est pas
limité à une question de méthodologie des sciences humaines.
Car se rapprocher du monde par le langage, ce n’est pas l’affaire
propre des sciences humaines mais c’est la situation humaine
en général. Pour rendre compte de cette situation, on doit natu-
rellement examiner toutes ces formes, toutes ces possibilités du
langage et je crois qu’il y a là un rapprochement très fertile, qui
n’est pas encore assez utilisé, entre l’analyse de la langue quoti-
dienne en Angleterre et notre tradition continentale.

Trad. de l’allemand par M. Simon, Paris, Aubier-


Montaigne, 1982, p. 46.

Ŕ 229 Ŕ
32. J. HABERMAS, Vorstudien und Ergänzungen
zur Theorie des kommunikativen Handelns231

Le concept de rationalité communicationnelle

La théorie de l’agir communicationnel est conçue pour ré-


pondre aux besoins de la théorie sociale ; mais, si le programme
que j’ai esquissé dans la deuxième Considération intermédiaire
peut être mené à bien, cette théorie a des conséquences pour la
résolution des problèmes philosophiques. Elle apporte tout
d’abord une contribution à la théorie de la signification.

En développant certaines idées de la théorie sémantique de


la vérité, la pragmatique formelle rapporte la compréhension
d’une énonciation qui s’accomplit selon des règles linguistiques
déterminées, à la connaissance des conditions générales qui
doivent être remplies pour qu’un auditeur puisse accepter une
énonciation. Nous comprenons un acte de langage lorsque
nous savons ce qui le rend acceptable. Du point de vue du locu-
teur, ces conditions d’acceptabilité sont identiques aux condi-
tions de son succès illocutionnaire. L’acceptabilité n’est pas dé-
finie dans un sens objectiviste, à partir du point de vue d’un ob-
servateur, mais en fonction de la position performative de la
personne qui participe à la communication. Un acte de parole
sera donc réputé « acceptable » lorsqu’il remplira les conditions
qui sont nécessaires pour qu’un auditeur puisse prendre posi-
tion en disant « oui » à une prétention (Anspruch) élevée par le
locuteur. Ces conditions ne peuvent être remplies de façon uni-
latérale, du seul point de vue de l’auditeur ou du seul point de
vue du locuteur ; ce sont au contraire les conditions de la recon-
naissance intersubjective d’une prétention linguistique qui,
dans l’acte de langage, fondent un accord spécifique sur les
obligations qui découlent de l’interaction.

231 « Prolégomènes et compléments à la théorie de l'action com-


municationnelle ».

Ŕ 230 Ŕ
La théorie de l’agir communicationnel se propose égale-
ment de rechercher la raison inhérente à la pratique quoti-
dienne de la communication, et de reconstruire un concept in-
tégral de la raison en partant de la base de validité du discours.
Lorsque nous partons de l’emploi non communicationnel du
savoir propositionnel dans des actions tournées vers un but,
nous effectuons un choix préalable en faveur de ce concept de
rationalité instrumentale et cognitive qui, par le biais de
l’empirisme, a si fortement marqué l’autocompréhension de la
modernité. Ce concept a, dans ses connotations, l’affirmation
victorieuse de soi qui est rendue possible grâce à la maîtrise in-
formée des conditions d’un monde contingent et à l’adaptation
intelligente à celles-ci. Lorsque nous partons, au contraire, de
l’emploi communicationnel du savoir propositionnel dans des
actes de langage, nous effectuons un choix préalable en faveur
d’un concept de rationalité plus large qui se rattache à
d’anciennes représentations du Logos. Ce concept de rationalité
communicationnelle a des connotations qui, en définitive, nous
ramènent à l’expérience centrale de la force du discours argu-
mentatif. Dans ce discours, qui est facteur d’union sans con-
trainte et de consensus, les différents participants dépassent
leurs conceptions subjectives initiales et, grâce à la communau-
té des convictions rationnellement motivées, prennent cons-
cience à la fois de l’unité du monde objectif et de
l’intersubjectivité de leur contexte de vie.

(…) Enfin, la théorie de l’agir communicationnel reprend


certaines impulsions critiques venues de la philosophie du lan-
gage, depuis Humboldt (jusqu’à Austin et Rorty). Celle-ci cri-
tique l’attachement unilatéral de la philosophie occidentale au
monde de l’étant. A ce privilège de la pensée ontologique cor-
respond le privilège accordé à la connaissance en épistémologie
et dans la théorie de la science, comme le sort particulier fait à
l’énoncé assertorique dans la sémantique. L’étude de la com-
préhension en général dans le cadre de la pragmatique formelle

Ŕ 231 Ŕ
peut défaire ces attachements exclusifs. Elle peut faire valoir,
contre ces conceptions cognitivistes et ontologiques unilaté-
rales, les droits de cette compréhension décentrée du monde qui
fait s’entrecroiser d’emblée le monde objectif et le monde sub-
jectif et social, et qui réclame la prise en compte simultanée des
prétentions à la validité de la vérité propositionnelle, de la jus-
tesse normative, de la véracité et, selon les cas, de l’authenticité.

Trad. de l’allemand par J. Lacoste ; cf. trad. fr. par R. Ro-


chlitz, Paris, Presses Universitaires de France, 1987, p. 604.

33. R. RORTY, Conséquences of Pragmatism

Un nouvel historicisme

Le naturalisme de Dewey, après avoir dominé la scène phi-


losophique américaine pendant une certaine période, en a été
chassé pour deux décennies, qui ont été l’âge d’or de
l’empirisme logique. Cela s’explique facilement si l’on veut bien
admettre que des auteurs comme Russell, Carnap, Ayer (…)
parvenaient, mieux que Dewey ne l’avait fait, à montrer le ca-
ractère spécieux des « pseudo-problèmes ». Cela, parce qu’ils
avaient les vertus de leurs vices. Ce qui, aujourd’hui nous
semble (…) dogmatique et artificiel dans le mouvement positi-
viste fut précisément ce qui lui a permis de critiquer si rude-
ment et si efficacement la tradition. Les tenants de l’empirisme
logique, qui souhaitaient, à l’instar de Kant, placer la philoso-
phie sur le chemin assuré de la science et qui écrivaient comme
si Hegel n’avait pas existé, poussèrent jusqu’à leur conclusion
logique les présupposés communs de Descartes, Locke et Kant ;
ils réduisirent ainsi à l’absurde la problématique traditionnelle
de la philosophie. En montrant les implications de la quête de la
certitude et le caractère inévitable des conclusions de Hume,
une fois qu’on a accepté la conception cartésienne de la con-

Ŕ 232 Ŕ
naissance comme vision de ce qu’Austin a appelé « l’ontologie
du divers sensible », ils firent clairement voir ce que Dewey
avait été incapable de mettre en évidence : pourquoi il fallait
abandonner les conceptions communes aux grands philosophes
de l’époque moderne. (…)

[Pourquoi, aujourd’hui, un regain d’intérêt pour Dewey ?]


Nous trouvons chez des auteurs comme Habermas et Foucault
exactement cette attention que

Dewey voulait accorder à la matrice culturelle d’où « l’idée


de science sociale » est sortie, et aux problèmes qu’engendre
dans les débats politiques et sociaux la douteuse autocompré-
hension des sciences sociales. Chez des auteurs comme Derrida
(…), on trouve des questions sur la relation entre la philosophie
et les romans, la philosophie et le théâtre, la philosophie et le
cinéma, qui viennent remplacer les questions traditionnelles de
Kant, Husserl et Carnap, sur la relation entre la philosophie
d’une part, et la physique mathématique et la psychologie in-
trospective de l’autre. Ce n’est pas la première fois dans
l’histoire de la philosophie, assurément, que ces questions sont
formulées ; il suffit de songer à Nietzsche, Dilthey et Cassirer.
Aussi n’irai-je pas jusqu’à prédire qu’après avoir finalement
surmonté l’obsession kantienne d’une philosophie modelée sur
les sciences mathématiques et physiques, et avoir renoncé à
faire des données et des méthodes de ces sciences les lieux prin-
cipaux de l’enquête philosophique, nous sommes sur le point
d’entrer dans l’âge d’or d’une philosophie placée sous l’égide de
l’historicisme hégélien. C’est ce que j’espère, je dois l’avouer,
mais cet espoir est peut-être vain. Je me contenterai d’observer,
pour l’instant, que Dewey est tout à fait le philosophe qu’on
pourrait avoir envie de relire si l’on abandonnait Kant pour He-
gel, la « métaphysique de l’expérience » pour l’étude du déve-
loppement culturel.

Ŕ 233 Ŕ
Trad. de l’américain par J. Lacoste, Minneapolis, Brighton,
The Harvester Press, 1982, p. 75.

34. J. DERRIDA, Marges de la philosophie

Singularité absolue de la signature

Essayons d’analyser de ce point de vue la signature, son


rapport au présent et à la source. Je considère comme désor-
mais impliqué dans cette analyse que tous les prédicats établis
vaudront aussi pour cette « signature » orale qu’est, que pré-
tend être la présence de l’« auteur » comme « personne qui
énonce », comme « source », à la production de l’énoncé.

Par définition, une signature écrite implique la non-


présence actuelle ou empirique du signataire. Mais, dira-t-on,
elle marque aussi et retient son avoir-été présent dans un main-
tenant passé qui restera un maintenant futur, donc un mainte-
nant en général, dans la forme transcendantale de la mainte-
nance. Cette maintenance générale est en quelque sorte inscrite,
épinglée dans la ponctualité présente, toujours évidente et tou-
jours singulière, de la forme de signature. C’est là l’originalité
énigmatique de tous les paraphes. Pour que le rattachement à la
source se produise, il faut donc que soit retenue la singularité
absolue d’un événement de signature et d’une forme de signa-
ture : la reproductibilité pure d’un événement pur.

Y a-t-il quelque chose de tel ? La singularité absolue d’un


événement de signature se produit-elle jamais ? Y a-t-il des si-
gnatures ?

Oui, bien sûr, tous les jours. Les effets de signature sont la
chose la plus courante du monde. Mais la condition de possibili-
té de ces effets est simultanément, encore une fois, la condition

Ŕ 234 Ŕ
de leur impossibilité, de l’impossibilité de leur rigoureuse pure-
té. Pour fonctionner, c’est-à-dire pour être lisible, une signature
doit avoir une forme répétable, itérable, imitable ; elle doit pou-
voir se détacher de l’intention présente et singulière de sa pro-
duction. C’est sa mêmeté qui, altérant son identité et sa singula-
rité, en divise le sceau.

Paris, Éditions de Minuit, 1985, p. 391.

35. P. RICŒUR, Du texte à l’action, Essais


d’herméneutique

Expliquer et comprendre

Ma conclusion sera double.

Sur le plan épistémologique, d’abord, je dirai qu’il n’y a pas


deux méthodes, la méthode explicative et la méthode compré-
hensive. A parler strictement, seule l’explication est métho-
dique. La compréhension est plutôt le moment non méthodique
qui, dans les sciences de l’interprétation, se compose avec le
moment méthodique de l’explication. Ce moment précède, ac-
compagne, clôture et ainsi enveloppe l’explication. En retour,
l’explication développe analytiquement la compréhension. Ce
lien dialectique entre expliquer et comprendre a pour consé-
quence un rapport très complexe et paradoxal entre sciences
humaines et sciences de la nature. Ni dualité, ni monisme, dirai-
je. En effet, dans la mesure où les procédures explicatives des
sciences humaines sont homogènes à celles des sciences de la
nature, la continuité des sciences est assurée. Mais, dans la me-
sure où la compréhension apporte une composante spécifique Ŕ
sous la forme soit de la compréhension des signes dans la théo-
rie des textes, soit de la compréhension des intentions et des
motifs dans la théorie de l’action, soit de la compétence à suivre

Ŕ 235 Ŕ
un récit dans la théorie de l’histoire -, dans cette mesure, la dis-
continuité est insurmontable entre les deux régions du savoir.
Mais discontinuité et continuité se composent entre les sciences
comme la compréhension et l’explication dans les sciences.

Deuxième conclusion : la réflexion épistémologique con-


duit par le mouvement même de l’argument (…) à une réflexion
plus fondamentale sur les conditions ontologiques de la dialec-
tique entre expliquer et comprendre. Si la philosophie se soucie
du « comprendre », c’est parce qu’il témoigne, au cœur de
l’épistémologie, d’une appartenance de notre être à l’être qui
précède toute mise en objet, toute opposition d’un sujet à un
objet. Si le mot « compréhension » a une telle densité, c’est
parce que, à la fois, il désigne le pôle non méthodique, dialecti-
quement opposé au pôle de l’explication dans toute science in-
terprétative, et constitue l’indice non plus méthodologique mais
proprement véritatif [de vérité] de la relation ontologique
d’appartenance de notre être aux êtres et à l’Être. C’est là la
riche ambiguïté du mot « comprendre », qu’il désigne un mo-
ment dans la théorie de la méthode, ce que nous avons appelé le
pôle non méthodique, et l’appréhension, à un autre niveau que
scientifique, de notre appartenance à l’ensemble de ce qui est.
Mais nous retomberions à une ruineuse dichotomie si la philo-
sophie, après avoir renoncé à susciter ou à entretenir un
schisme méthodologique, reconstituait un règne du pur com-
prendre à ce nouveau niveau de radicalité. Il me semble que la
philosophie n’a pas seulement la tâche de rendre compte dans
un autre discours que scientifique de la relation d’appartenance
entre ce que nous sommes et telle région d’être que telle science
élabore en objet par des procédures méthodiques appropriées.
Elle doit aussi être capable de rendre compte du mouvement de
distanciation par lequel cette relation d’appartenance exige la
mise en objet, le traitement objectif et objectivant des sciences
et donc le mouvement par lequel explication et compréhension
s’appellent sur le plan proprement épistémologique.

Ŕ 236 Ŕ
Paris, Le Seuil, 1986, p. 181.

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trad. fr. C. Audard, Paris, Le Seuil, 1987. p. ricœur, Du Texte à
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Brighton The Harvester Press, 1982.

R. Rorty, Philosophy and the Mirror of Nature, Princeton


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Critique, Éditions de Minuit, mars 1984.

B. Russell, Histoire de mes idées philosophiques (My Phi-


losophical Development, 1959), trad. fr. G. Auclair, Paris, Gal-
limard, 1961.

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B. Russell, Logic and Knowledge, Londres, 1956.

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York, Oxford University Press, 1980.

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G. Ryle, la Notion d’esprit (The Concept of Mind, 1949),


trad. fr. S. Stern-Gillet, Paris, Payot, 1978.

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J. -P. Sartre, l’Être et le Néant, Paris, Gallimard, 1943.

J. -P. Sartre, la Critique de la raison dialectique, Paris,


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J. -R Searle, les Actes de langage (Speech Acts, 1969), trad.


fr. H. Pauchard, Paris, Hermann, 1972.

J. -R Searle, Du cerveau au savoir (Minds, Brains and


Science, 1984), trad. fr. C. Chaleyssin, Paris, Hermann, 1985.

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co-Linguistic Papers, 1971), trad. fr. J. Milner, Paris, Le Seuil,
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P. -F. Strawson, les Individus (Individuals, 1959), trad. fr.


A. Shalom et P. Drong, Paris, Le Seuil, 1973.

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ties, New York, University of Columbia Press, 1985.

S. Toulmin et A. Janik, Wittgenstein et la modernité, trad.


fr. J. Bernard, Paris, P. U. F., 1978.

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chanalytische Philosophie, Francfort/Main, Suhrkamp, 1976.

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tantineau, Critique, n°413, Éditions de Minuit, 1981.

G. Vattimo, les Aventures de la différence, trad. fr. J. Rol-


land et alii, Paris, Éditions de Minuit, 1985.

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trad. fr. J. Fauve, Paris, Gallimard, 1976.

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(1979), trad. fr. J. Lacoste, Lausanne, L’Age d’homme, 1982.

L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1921),


suivi de Investigations philosophiques (Philosophische Unter-
suchungen, 1953), trad. fr. P. Klossowski, Paris, Gallimard,
1961.

Ŕ 247 Ŕ
Glossaire

Analytique (philosophie -) : style de philosophie né en


Angleterre avec Russell et Moore, hostile aux spéculations mé-
taphysiques et privilégiant l’analyse du langage.

Béhaviorisme : théorie qui fonde la psychologie sur


l’observation expérimentale du comportement (en américain :
behavior) sans faire intervenir l’esprit (mind).

Empirisme : doctrine, défendue en particulier par D.


Hume, selon laquelle toute connaissance dérive de l’expérience,
et d’elle seule.

Existentialisme : philosophies qui, en rejetant la notion


de nature humaine, mettent l’accent sur l’existence libre et res-
ponsable de l’individu dans un monde dépourvu de sens (Sartre,
Jaspers).

Herméneutique : initialement, science de


l’interprétation des textes, notamment bibliques ; par extension,
philosophie qui s’interroge sur la compréhension du sens en
général (Gadamer, Ricœur).

Historicisme : théorie selon laquelle les croyances et les


valeurs d’une époque n’ont pas de sens en dehors de leur con-
texte historique.

Idéalisme : théorie qui refuse d’accorder au monde exté-


rieur une réalité objective distincte des idées que nous en avons.
S’oppose à réalisme au sens 1.

Ŕ 248 Ŕ
Logicisme : théorie selon laquelle les mathématiques
peuvent être entièrement déduites de la logique (Frege, Rus-
sell).

Nominalisme : doctrine qui refuse d’accorder aux no-


tions générales une réalité objective en dehors de l’esprit.
S’oppose à réalisme au sens 2.

Phénoménalisme : doctrine selon laquelle les objets, tels


qu’ils sont perçus, peuvent en fait être construits à partir des
données sensibles immédiates (en anglais, les sense-data).
S’oppose à physicalisme.

Phénoménologie : courant philosophique né avec Hus-


serl et qui s’attache à décrire dans sa pureté originaire
l’expérience de la conscience individuelle.

Physicalisme : thèse de Neurath et Carnap selon laquelle


seule la physique nous révèle des réalités communicables.
S’oppose au phénoménalisme.

Positivisme logique : théorie, initialement formulée par


le Cercle de Vienne, et qui rejette comme métaphysiques les
énoncés qui ne sont ni des énoncés de fait ni des formules lo-
giques. Cf. vérification.

Pragmatique : étude de l’interprétation et de l’utilisation


des signes dans des situations concrètes, notamment des ac-
tions collectives. Complète la sémantique.

Pragmatisme : philosophie d’origine américaine (W.


James) accordant un rôle déterminant à l’action, à la pratique,
dans la définition du vrai.

Réalisme : 1. thèse selon laquelle les choses perçues ou


connues ont une existence indépendante de la perception ou de

Ŕ 249 Ŕ
la connaissance que nous en avons. S’oppose en ce sens à idéa-
lisme ; 2. doctrine selon laquelle une notion générale se réfère
à une réalité objective, non sensible, qui a une existence en de-
hors de l’esprit (par exemple, l’Idée chez Platon). S’oppose en ce
sens à nominalisme.

Relativisme : théorie qui considère que la vérité, les va-


leurs esthétiques et morales varient selon les individus, les cul-
tures. Voir historicisme.

Sémantique : étude des relations entre les signes, ce


qu’ils signifient et ce qu’ils désignent (C. -S. Peirce, Frege).

Vérification (principe de -) : théorie selon laquelle les


énoncés qui ne sont pas des lois logiques n’ont de sens que s’ils
sont vérifiables empiriquement.

Ŕ 250 Ŕ
Repères chronologiques

La philosophie américaine

1907 : James, le Pragmatisme

1947 : Carnap, Signification et nécessité

1954 : Goodman, Faits, fictions et prédictions

1960 : Quine, le Mot et la Chose

1962 : Kuhn, Structure des révolutions scientifiques

1969 : Searle, les Actes de langage

1971 : Rawls, Théorie de la justice

1972 : Kripke, la Logique des noms propres

1980 : Davidson, Actions et événements

1981 : Putnam, Raison, vérité et histoire

La tradition analytique

1892 : Frege, Sens et référence

1903 : Moore, la Réfutation de l’idéalisme

1910 : Russell-Whitehead, Principia mathematica, I

Ŕ 251 Ŕ
1921 : Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus

1929 : Le Cercle de Vienne (Schlick, Neurath, Carnap)

1934 : Popper, logique de la découverte scientifique

1936 : Ayer, Langage, Vérité et Logique

1949 : Ryle, la Notion d’esprit

1953 : Wittgenstein, Investigations philosophiques

1955 : Austin, Quand dire, c’est faire

1959 : Strawson, les Individus

1978 : Dummett, la Vérité et autres énigmes

Les philosophies « continentales »

1896 : Bergson, Matière et mémoire

1900 : Husserl, Recherches logiques

1923 : Cassirer, Philosophie des formes symboliques

1927 : Heidegger, Être et Temps

1936 : Husserl, la Krisis

1943 : Sartre, l’Être et le Néant

1944 : Adorno-Horkheimer, la Dialectique de la Raison

1945 : Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception

Ŕ 252 Ŕ
1960 : Gadamer, Vérité et Méthode

1960 : Sartre, Critique de la raison dialectique

1966 : Foucault, les Mots et les Choses

1967 : Derrida, l’Écriture et la Différence

1974 : Lévinas, Autrement qu’être

1981 : Habermas, Théorie de l’agir communicationnel

1986 : Ricœur, Du texte à l’action

Ŕ 253 Ŕ
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