Vous êtes sur la page 1sur 7

Petite histoire de la langue française 

:
I/Le gaulois et le latin vulgaire : l’époque romaine

A l’époque de l’invasion de la Gaule par les armées romaines de Jules César de 58 à 50 av. J.-C (avant
Jésus Christ), la Gaule comptait alors environ 10 millions d’habitants, qui parlaient principalement la
langue gauloise formée de dialectes celtes plus ou moins intercompréhensibles et formant un continuum
linguistique. Ces dialectes appartenaient aux langues indo-européennes tout comme le grec, le latin et le
germanique.
Les Français doivent au gaulois un nombre de mots assez limité qui sont parvenus jusqu’à nous par
l’intermédiaire du latin populaire ou des dialectes. Il s’agit d’un vocabulaire rural essentiellement :
Un caillou ( du gaulois*caliauo- « pierreux ») ; un mouton (maout en breton, une autre langue celtique) ;
un bouleau (du gaulois betulla, bezv en breton) ; une avalanche ( de l’occitan lavanca, issu du ligure, une
langue gauloise des Alpes) ; un chemin ( du gaulois *cammino- / *cammano-) .
Le gaulois est une langue de tradition orale et donc ne s’écrivait presque pas. Elle était la langue
principale dans les milieux ruraux notamment ceux éloignés des grands centres de romanisation que sont
les villes et la Méditerranée.
Une fois la Gaulle devenue une province romaine, les Gaulois apprennent le latin au contact des soldats et
des marchands romains qui, eux-mêmes, parlent un latin populaire, différent du latin classique (ex :
parabolare, dérivé de parabola « parole » (> parler) au lieu de loqui « parler » en latin classique).
Majoritairement, la langue française d’aujourd’hui est issue de ce latin vulgaire. C’est pourquoi le
français est une langue romane comme l’italien, l’espagnol ou le portugais. A l’époque, on avait donc
une situation de bilinguisme entre le latin vulgaire et les différents dialectes gaulois, c’est l’époque
gallo-romaine. C’est à partir de ce gallo-roman (dont il n’existe pourtant pas de témoignages directs)
qu’émerge la langue française durant une longue période qui va du Ve siècle au IXe siècle.
On peut remarquer que le français a été en partie influencé par le grec, le grec ayant grandement influencé
le latin.
Le nom migraine est issu du latin médical hemicrania (3ème siècle), emprunté au grec hêmikrania
(douleur dans la moitié du crâne). Le nom église vient du latin ecclesia emprunté au grec ekklesia
(assemblée).
Le latin hypocrita, qui a donné hypocrite en français, est issu du mot grec hypokrisis signifiant « jaloux »,
« comédie », « mauvaise conduite », « lâche » ou « dissimulation ».

II/Les invasions barbares et le règne des Francs


Vers la fin du Ve siècle, des peuples germaniques appelés « Barbares » (Francs, Burgondes, Goths)
s’installent dans le monde romain. Les Francs sont les plus nombreux à s’installer en Gaule où ils
introduisent le francique. Leur nombre étant assez limité, ils finissent par se retrouver noyés dans la
masse gallo-romaine, si bien que ce sont eux qui se mettent à parler la langue du pays conquis : le roman.
C’est dans l’ordre des mots que l’influence germanique a été surtout sensible : le français lui doit le
phénomène d’inversion dans la phrase interrogative (Où vas-tu ?) mais aussi un certain nombre de
substantifs dont la plupart sont relatifs à la guerre, aux institutions, aux valeurs :
- la guerre (issu de gwerra) ; l’orgueil (issu de urgoli) ; riche (issu de rîki) ; garçon (issu de gwrakjo)
Le roi franc le plus connu est Clovis, on peut presque le considérer comme le fondateur du royaume de
France : il a d’une part conquis la majorité des territoires qui constituaient l’ancienne Gaule, mais surtout
il s’est converti au catholicisme lors de son baptême à Reims en 496. Par la suite, tous les rois de France
se feront sacrés dans cette ville pour symboliser qu’ils sont les héritiers de Clovis. Les Mérovingiens, puis
les Carolingiens (les dynasties des premiers rois de France) sont bilingues ou trilingues : Clovis parlait
gallo-romain et vieux bas francique et écrivait en latin classique, Charlemagne parlait gallo-roman et
vieux haut francique et écrivait en latin médiéval.
III/Les dialectes et l’ancien français à partir du IXe siècle
Au IXe siècle, l’unité du royaume de France n’est pas encore réalisé, le pays est divisé en plusieurs
comtés et duchés, et chaque province parle son propre dialecte. Il existe une vingtaine de dialectes qu’on
peut regrouper en différents groupes :
1) dialectes non romans des régions conquises (breton, basque, germanique...) ; une bagarre, bizarre sont
issus du basque, et la kermesse du flamand
2) dialectes romans d’oc (où oui se dit oc) : sud de la Loire (provençal, languedocien, gascon…) ; un
cadeau, jaloux, l’amour, la salade sont issus du provençal (dialecte riche car langue des troubadours)
3) dialectes romans d’oïl (où oui se dit oïl) : nord de la Loire (normand, picard, lorrain, francien...) qui a
plus subi l’influence germanique et moins l’influence latine que le Sud  ; la brioche, pleurnicher viennent
du normand.
Le francien n’est qu’un de ces dialectes romans, il est parlé du 9ème au 13ème siècles dans une petite
province située autour de Paris : l’Ile de France, et qui correspond au domaine royal.
C’est seulement au IXe siècle qu’on prend conscience qu’on parle une langue différente du latin. Ainsi en
813 lors du concile de Tours, on considère que les messes ne seront plus prononcées en latin mais en
« langue romane rustique » (« rusticam Romanam linguam »). De même, c’est pour cette raison que
les Serments de Strasbourg de 842 furent écrits en romana lingua (langue romane différente du latin) et
en teudisca lingua. Pour cette raison, on considère souvent ce texte que l’acte de naissance officielle de la
langue française, ici l’ancien français.
Serment de Louis à Charles :
« Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, dist di in avant, in quant Deus savir
et podir me dunat, si salvaraeio cist meon fradre Karlo, et in adiudha et in cadhuna cosa, si cum om per
dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet ; et ab Ludher nul plaid numquam prindrai, qui
meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit. »
« Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre commun salut, à partir de ce jour, autant que
Dieu me donnera savoir et pouvoir, je défendrai mon frère Charles par mon aide et en toute chose, comme
on doit de droit secourir son frère, pourvu qu’il fasse de même pour moi, et je ne prendrai jamais avec
Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, soit dommageable à mon frère Charles. »

Des raisons politiques vont entraîner l’unification linguistique du pays et les rois de France vont réaliser
peu à peu l’unité du royaume autour du « domaine royal » d’Ile de France. Le francien va ainsi devenir
langue nationale et donc accéder au rang de français, tandis que les autres dialectes descendront au rang
de patois. Issu du gaulois, du latin et du francique, le francien, appelé par les historiens de la langue
ancien français ou vieux français, est à l’origine une langue assez pauvre (rares mots abstraits, syntaxe
peu variée), il va progressivement s’enrichir avec la littérature : les lais (poèmes courtois), les chansons
de gestes (épopées) comme la Chanson de Roland au XIe siècle, les œuvres de Chrétien de Troyes
comme Lancelot ou le Chevalier de la charrette ou Yvain ou le Chevalier au lion au XIIe, ou encore les
fables du Roman de Renart au XIIe et XIIIe siècles. On peut remarquer qu’ici le mot « roman » utilisé à
l’origine pour désigner la langue a commencé à être utilisé pour désigner le genre littéraire. Le francien
est alors en concurrence avec d’autres langues de cour littéraires : notamment le picard ou l’occitan. Les
poètes comprenaient toutes ces langues : en fait il y avait un plurilinguisme des élites entre le français
(langue véhiculaire) et les autres langues vernaculaires (les patois). Ces langues étaient perçues
comme un continuum linguistique.
Ainsi, le français n’est pas tant le patois d’Île-de-France que la langue écrite, en opposition aux parlers
dialectaux, qui s’est enrichie et s’est formée grâce à la littérature.

IV/Au XIVe et XVe siècle, la Renaissance : le français moyen


Le changement le plus important par rapport à l'ancien français est la disparition définitive de la
déclinaison. Il s’agit de l’étape intermédiaire entre l’ancien français et le français classique,
compréhensible sans traduction. L’œuvre de François Rabelais est un bon exemple de ce français :
« En cest estat passa iusques à vn an & dix moys : onquel temps par le conseil des medecins on
commença le porter : & fut faicte vne belle charrette à bœufs par l’inuention de Iehan Denyau. »
« De la sorte, il passa un an et dix mois, après quoi, sur les conseils des médecins, on commença à le
sortir et une belle charrette à bœufs fut construite grâce à l'ingéniosité de Jean Denyau. »
Extrait de Gargantua (1534), chapitre 7
A cette époque, l’accroissement progressif de l’autorité royale va de pair avec l’unification du royaume et
la volonté d’unification linguistique : en 1530 est créé le Collège royal (futur Collège de France) où
l’enseignement est en français et non plus en latin, en 1539 l’édit de Villers-Cotterêts proclame que la
langue de l’administration et de la justice sera le français. Au milieu du 16ème siècle, français est
considéré comme la langue que l'on doit utiliser dans tous les domaines de la vie quotidienne, mais la
science et la philosophie reste en latin. On a encore à faire à une situation de plurilinguisme : le latin
comme langue de l’esprit, le français comme langue de communication et le patois pour la région
d’où l’on est originaire.
Par ailleurs, avec l’arrivée de l’imprimerie, on cherche à régler l’orthographe et la grammaire : c’est à
cette époque qu’on adopte les accents pour le « e », la cédille « ç » ou le tréma « - » ; la distinction i/j et
u/v s’impose. C’est l’époque où fleurissent les traités de grammaire et en 1539 paraît le premier
dictionnaire franco-latin par Robert Estienne.
Cependant sur le plan scientifique, le français manque de mots pour décrire certaines découvertes et les
emprunte au grec ou au latin classique : géographie (geographia de graphia écrire et geo la Terre),
politique (polítês citoyen), hygiène (hugieinós bon pour la santé), symptôme (sumptoma coïncidence,
accident).
Sur le plan littéraire, il y a aussi une volonté d’enrichissement de la langue par emprunts au latin classique
ou au grec. Joachim du Bellay, membre de La Pléiade, souhaite « illustrer » la langue (Défense et
illustration de la langue française) c’est-à-dire la faire briller, pour créer une littérature comparable à la
littérature antique. Par exemple cheval vient du latin populaire caballus qui a également donné cavalier et
chevalier ; mais les humanistes de la Renaissance vont prendre le latin classique equus pour former les
mots équitation ou équestre.
La langue française se trouve ainsi entièrement rénovée par ces emprunts aux langues antiques, mais
également par de nombreux emprunts aux langues étrangères :
-emprunts à l’italien, langue de l’art, des fêtes, de la guerre et du commerce, dessin vient de disegno,
fresque de fresco et académie d'accademia ; carnaval est issu de carne levare, all’erte, soldato, banca ont
donné respectivement alerte, soldat, banque
- emprunts à la langue des Aztèques : tomatl, cacautl, ayacotl sont devenus tomate, cacao, haricot
- emprunts à l’espagnol : camarada s'est transformé en camarade et mosquito en moustique
- emprunts à l’allemand : brettil a donné bretelle et nüdel a donné nouille
- emprunts au néerlandais : bolwerk est devenu boulevard

V/Au XVIIe et au XVIIIe siècles : le français classique


A la fin du XVe siècle, le français n’est plus vu comme une langue pauvre qu’il faut enrichir, le français
est considéré comme une langue capable d’exprimer des idées puisque maintenant utilisée pour
philosopher par Descartes (Discours de la méthode  : « le bon sens est la chose du monde la mieux
partagée par tous ») ou Montaigne (Les Essais) ; on peut par ailleurs désormais soutenir sa thèse à
l’université en français. Les auteurs cherchent à présent à trouver le meilleur style.
L’œuvre essentielle du 17ème siècle consiste en l’épuration de cette langue jugée trop touffue. On va
bannir du « beau langage » tout ce qui est dialectal, technique, populaire. Le cardinal Richelieu crée
l’Académie française en 1634 : elle a pour mission de codifier la langue mais aussi de la rendre plus
pure, plus claire, plus morale et plus unifiée. Pour réaliser cette codification elle va uniquement s’inspirer
des « meilleurs auteurs » (Statuts de l’Académie, 1635) et non observer la langue dans sa totalité, excluant
ainsi les parlers régionaux et réduisant au maximum les emprunts étrangers.
La distinction entre la langue de la Cour et la langue de la Ville apparaît avec netteté et aboutit à
l’opposition : français noble, littéraire / français populaire, vulgaire. Le plurilinguisme des époques
précédentes cède la place au monolinguisme. Le français est désormais la langue aristocratique qui
dépasse les limites du pays : dans les cours européennes (à Varsovie, Vienne, Saint Pétersbourg,
Berlin…) l’on se pique de parler français. Les traités internationaux aussi sont rédigés en français.
Le XVIIIe siècle perpétuera cette tradition ; consacrant le français comme langue de la raison, une langue
linéaire, claire, pure, propre à exprimer des idées, notamment en raison de l’ordre sujet-verbe-
complément qui suit le mouvement de la pensée. Dans l’article Langues de son Dictionnaire
philosophique, Voltaire parle du « génie » de la langue française : « son aptitude à dire de la manière la
plus courte et la plus harmonieuse ce que les autres langues expriment moins heureusement ».

VI/De la Révolution jusqu’à nos jours : le français moderne


Après la Révolution (1789) et avec l’avènement d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie, à nouveau
la langue se libère et la notion de règle s'assouplit. Mais c’est bien le français qui s’impose en tant que
langue de la raison contre les patois. En 1794 l’Abbé Grégoire rend à l’Assemblée le Rapport sur la
nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser la langue française dans lequel il constate
que sur 28 millions d’habitants, 6 millions ne parlent pas du tout français et 6 autres millions sont
incapables d’avoir une conversation suivie dans cette langue. La Révolution impose le mythe monolingue
de « une langue = une nation » et la lutte pour la démocratie devient la lutte pour la langue française
contre les patois qui sont les langues de l’ignorance et de l’obscurantisme politique (la monarchie).
Mais il faudra attendre 1882 et l’école obligatoire pour tous pour que les patois commencent à reculer en
France.
Le français moderne se caractérise par un assouplissement des règles du français classique (disparition
des subjonctifs passés par exemple) mais aussi par un emprunt à certaines langues étrangères, notamment
à l’anglais : dandy, snob, jean, chewing-gum, gangster, speech ; ou encore à l’arabe : un bled, un kawa,
kif-kif, un caïd, un lascar, fissa-fissa

Conclusion : Le français est une langue qui s’est formée sous l’influence de nombreuses langues
différentes depuis son origine, du gaulois jusqu’à l’anglais en passant par le francique ou l’italien. Le
français s’est imposé par rapport aux autres parlers romans comme la langue de la communication orale,
d’une part parce c’était la langue du Roi de France – qui s’est donc imposée avec l’unification du
royaume, d’autre part parce que, depuis ses débuts, le français est une langue issue de l’écrit, et cela de la
poésie du XIIe siècle jusqu’aux journaux du XIXe. Si jusqu’au XVIIe le français cohabite avec d’autres
parlers, les patois, et le latin, le français classique, voire académique, s’impose ensuite à partir du XVIIe
siècle au détriment des parlers régionaux et populaires. Cependant, on peut observer depuis les dernières
décennies le chemin inverse : une valorisation des parlers régionaux français qu’on peut apprendre à
l’école, ainsi que la production d’une littérature dans ces variantes du français. Certainement que la
francophonie et la reconnaissance des parlers créoles ou québécois a joué un rôle dans cette
désacralisation du français standard, ‘’académique’’ issu du XVIIe siècle.