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Revue d'histoire et de philosophie

religieuses

Phénoménologie de l'âme
Gerard Van der Leeuw

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Van der Leeuw Gerard. Phénoménologie de l'âme. In: Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 10e année n°1, Janvier-
février 1930. pp. 1-23;

doi : https://doi.org/10.3406/rhpr.1930.2754

https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1930_num_10_1_2754

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REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE

RELIGIEUSES

Phénoménologie de l'âme (1)

tu
profondeur.
«neEtpeux
si tudécouvrir
(2)parcours
ι les
tous
limites
les sentiers
de l'âme;
jusqu'au
telle est
bout,
sa

Au point de vue phénoménologique la belle parole


é'Héraclite semble dès l'abord garder toute sa valeur :
il n'y a guère de représentation de l'esprit humain dont
les limites soient moins précises, dont la nature présente
moins d'unité que la notion d'âme. On pourrait même
croire que le mot « âme » n'est qu'un expédient bien
général, mais imparfait, pour désigner les représenta¬
tions les plus diverses, qui ne sont pas môme apparen¬
tées entre elles. Il y a, en effet, peu de traits communs
entre les représentations de l'âme chez les primitifs, pas*
sablement diverses et confuses, et celles des anciens
Egyptiens, des Hindous, de Platon, du christianisme, et il
Ζ REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELI

phrase ce que dans l'histoire de l'esprit humain


par le mot « âme » (3).
Ce n'est pas une consolation de se dire qu
pas plus avancé dans le langage actuel et dans
moderne. Il peut y avoir pour le phénomé
certain attrait dans le fait de constater que l
gie la plus moderne a tout aussi peu tiré a
conception de l'âme qu'ont pu le faire les p
les hommes de l'antiquité, et de constater qu'on
indéfiniment sur la nature de ce qui forme l'o
science. Dans le domaine scientifique, une tell
tion devrait d'abord conduire à l'examen de so
Mais, dans l'ensemble, la phénoménologi
semble une entreprise sans espoir de succès.

II

Si nous désignons ainsi, par un seul et m


d'une façon arbitraire en apparence les phén
plus divers, il importe cependant de relever
grâce à un certain sentiment instinctif, mais
sentiment que, malgré tout, les phénomènes
disparates sont unis par une même idée fon
ou plutôt que les expériences si différentes, ca
par un même mot très vague, se ramènent m
diversité à une expérience fondamentale co
plusieurs reprises déjà, surtout à propos de la
nologie du sacrifice (4), j'ai eu l'occasion d'obs
bien cette dénomination intuitive peut être ju

(3) « Entre l'âme dont l'immortalité est af "rmée


gion chrétienne et celle qui forme l'objet de la science p
celle d'une poésie, d'une fleur, d'un paysage, d'un peuple,
prise enfn, il semble à peine y avoir quelque chose de
sans doute cette énumération ne comprend-elle pas le
on attribue la connaissance profonde à certains poètes. E
enfn aux « représentations de l'âme » qui doivent av
existent encore chez les primitifs, la confusion devient
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 3

III

La méthode phénoménologique s'applique d'abord à


donner des phénomènes une classification précise et
claire. Si cette classification ne doit pas seulement ser¬
vir à des fins pratiques, mais posséder une valeur scien¬
tifique, il faut qu'elle soit dépourvue de tout caractère
arbitraire et qu'elle soit compréhensible en elle-même et
par elle-même. C'est pourquoi la méthode phénoménolo¬
gique, partant de l'expérience primitive ( Urerlebnis ), qui,
comme telle lui est inaccessible, aborde les signes par
lesquels cette expérience se fait connaître. Elle cherche
à extraire de ces signes les éléments qui forment en
eux-mêmes des unités intelligibles (Sinneinheiten ).
Ensuite, elle recherche les rapports intelligibles qui
peuvent exister entre les éléments isolés pour tenter
finalement, en partant de ces données, de comprendre
l'ensemble. J'ai exposé ailleurs en détail les principes
de cette méthode (5); sans accorder une importance
excessive au côté théorique de la question, je voudrais
essayer d'appliquer cette méthode à la notion d'âme.

IV

La cause pour laquelle des phénomènes aussi dispa¬


rates sont toujours encore désignés par le terme « âme »,
doit être cherchée dans le fait que toutes les représenta¬
tions de l'âme reposent sur une expérience fondamen¬
tale commune (6). J'anticipe ici en disant que cette expé¬
rience fondamentale, inacessible à la science comme
toutes les expériences primitives ( Urerlebnisse ), se révèle
par des signes dans lesquels elle tend à s'exprimer comme
une réalisation des limites de la vie, comme un sentiment
du fini, qui en même temps nous transporte dans une

(5) Dans : Studi e materiali délia storia di religioni, 1926, comp.


4 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIE

autre sphère. En d'autres termes, quand on p


« âme », il ne s'agit jamais uniquement de la vi
-— conscience, etc... — mais toujours et essentie
la limite de cette vie, du « tout autre », du num
encore Héraclite a raison : L'âme est si profo
ne peut la saisir avec des moyens humains.

Il est vrai que cette expérience fondament


son expression dans des formes très différen
appellerons ces formes des structures partiel
partant de ces dernières, nous allons essayer de
rapports intelligibles et d'arriver ainsi à une
d'ensemble.

En commençant une telle étude, je crois dev


ler l'étude très fine et très pénétrante de Schm
parue dans la Revue Logos, année 1927. Les
Vont suivre doivent beaucoup à ce travail.

La première structure partielle est la repr


de l'âme, d'après laquelle la vie de l'homme for
un ensemble. Nous aussi nous parlons encore
fois de tant et tant d' « âmes », et nous ente
là les hommes dans leur totalité. L'élément si
mystérieux dans l'homme qui fait naître la r
tion de l'âme consiste ici dans la réalité concr
comme une unité, non dans une quelconque d
ties. Il s'agit de ces représentations pour
Kruyt a forgé le terme de « matière de Vùm
lenstoff) (7). « Puissance de l'âme » serait
un terme encore plus approprié : La vie est l
taines substances « puissantes ». Une croyance
en Grèce veut qu'avec des dents trop espacées i
difficile de retenir l'âme. Celui dont le ερκος
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 5

est ainsi disposé est condamné à mourir jeune (8). Cet


exemple nous montre clairement le rapport entre âme
et puissance, soul or mana, comme le problème a été
formulé au Congrès de 1912. La thèse de Grönbech, que
l'âme et la puissance sont parentes dans leur essence,
voire même inséparables, semble avoir suffisamment
démontré sa justesse au cours des années (9). Cette âme
générale (Ganzheitsseele) est liée à telle ou telle matière
puissante. Elle n'est pas fixée à certaines parties du corps,
elle se répartit plutôt sur ces parties selon la capacité
de puissance dont celles-ci font preuve. Le sang coule à
travers tout le corps (10), mais certaines parties en sont
plus riches que d'autres. Il en est de même de la matière
ou puissance de l'âme : matière et force ne font qu'un.
C'est cette puissance que le sorcier cherche à enlever à
son ennemi; on la garde avec soin, même dans les sécré¬
tions du corps, pour qu'elle ne soit pas diminuée; elle est
augmentée par les aliments, affaiblie par le commerce
sexuel.
On a ressenti la puissance de l'âme dans presque
toutes les parties du corps et dans tout ce qui sort du
corps. Par exemple dans le souffle : peut-être la repré¬
sentation de l'âme la plus ancienne. Certainement ce n'est
pas seulement par voie négative qu'il a acquis sa signi¬
fication comme représentation de l'âme, et parce que l'on
constatait sa disparition au moment de la mort; mais plu-

(8) C. D. Hesseling, Versl. & Meded . Kon. Akad. v. Wet. Afd.


Lett. 5e Reeks, 2, 1917.
(9) Cf. Actes du 4e Congrès d'Hist. des Rel. 1913, 70. Cela signi¬
fie, bien entendu, seulement que l'âme est une sorte de puissance, non
que toute puissance soit nécessairement une âme ou une puissance
psychique.

(10) « Telle que la sève jaillit du gommier, que l'incision soit


pratiquée au tronc, à la branche ou au bout de la feuille, tel que le
parfum s'exhale de la fleur et se répand dans les alentours, tel que
6 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGI

tôt parce qu'on sentait qu'il forme dans l'homm


ment doué d'une vie en apparence autonome, m
dant le sommeil (11); c'est ce qui lui a permis d
une importance dans la sphère du numineux. A
se rattache une grande partie de la spéculation
les notions qui sont exprimées dans les term

πνεϋμα, anima (12). Il y a aussi le sang, qui d'aprè


Testament est le siège de I'« âme », et qui a g
importance primitive surtout dans la spéculat
tienne (13). Ensuite la salive, la sueur, l'urine,
cadavérique, etc... A cela, il faut ajouter ce qu
a appelé les âmes-organes (14). Avant tout le c
tête, puis les entrailles, le foie, le pouce,
orteil, etc... (15). Mais aucune partie du corps ne
l'âme à l'exclusion des autres.
L'idée qu'on peut manger l'âme nous mo
qu'à quel point matière et force, dans cette str
sont inséparables. Le Pharaon défunt dévore
des dieux et s'approprie de la sorte leur puiss
Il est donc permis de dire que tout ce qui
tie de l'homme peut être considéré comme « â
le primitif dès qu'il y voit une manifestation d
sance ». Et il faut tenir compte aussi du cara
mité de cette structure : elle ne se borne pas à
en principe, il n'y a pas de différence entre
l'homme et celle du monde environnant, en p
celle du monde végétal. Les Indonésiens appl

(11) Cf. W. WurfDT : Völkerpsychologie, IV, 135. Sch


Logos, 17, 1916, 332.
(12) Cf. la curieuse spéculation sur le souffle chez
mites, P. Saintyves, La Force Magique, 1914, p. 72 sqq.
(13) Cuius una stilla salvum facere
Totum mundum quit ab omni scelere.
(14) Völkerpsychologie IV, 79 : M. P. Nilsson : P
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 7

terme de sumangat à la fois à l'âme de l'homme et à


celle du riz (17). Et même la nature qui pour nous est
inorganique est « animée » tout comme l'homme, la bête
et la plante.
Là où l'on ne fait pas encore la distinction entre
l'homme et le monde ambiant (18), il est encore plus dif¬
ficile d'établir une séparation dans l'homme. L'homme
tout entier est animé de même que le monde tout entier.
L'âme ne doit pas désigner la vie ou même la cons¬
cience, elle doit désigner ce qu'il y a d'efficace et de
puissant. Il y a, comme dit Schmalenbach, une « vie »
qui est plus que le simple état de vie (blosse Lebendig¬
keit). Cet état n'est pas remarqué par le primitif, qui ne
fait pas même la distinction entre organique et inorga¬
nique. Mais « le numineux vivifie ce qui est sans vie » (19).
A l'intérieur de cette structure, l'âme est, il est vrai,
un principe de séparation, mais non entre matière et
puissance, encore moins entre corps et esprit ni entre
vie et mort ; c'est un principe distinguant ce qui est indif¬
férent de ce qui est ressenti comme puissant (numi¬
neux).

La mort de l'homme n'amène pas, pour son âme,


comme chez nous, la grande séparation qui domine tout.
Lémj-Briihl a raison, lorsque tenant compte de ces repré¬
sentations, il estime' qu'on doit parler non d'une âme du
mort ou de concepts analogues, mais seulement de
« l'homme mort ». L'homme mort n'est pas une partie
de l'homme vivant, mais l'homme tout entier. La
momification égyptienne, moyen de conserver la vie,
repose sur la supposition que l'homme ne peut vivre que
comme individu complet, en possession de toutes ses forces.
Une forme plus grossière encore de ces représentations
nous
_·est donnée par la croyance égyptienne la plus

(17) W. W. Skeat : Malay Magic, 1900, 136 sqq. A. W. Nieu-


§ REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIE

antique d'après laquelle le mort enterré « se


sable », quand il revient à la vie (20). C'est là u
sentation qui devrait npus être assez familière
pensons aux nombreux tableaux représentant la
tion au jugement dernier. Cette structure de
dépourvue d' « âme » d'après nos conceptions
longtemps vivante et active dans beaucoup de
Les âmes des trépassés, les fantômes, se conduis
près comme des hommes : le décapité tient sa
sa main, le guerrier se bat, le vaillant boit. Le
ijiort donne à la représentation de l'âme, il es
trait spécifique. Mais ce trait ne consiste pas
diminution de l'homme entier, mais dans une a
tion du numineux. A un degré plus haut enco
vivant revêtu d'une de ses « puissances », le
l'impression d'un être qualitativement différent e
dinaire.
Voici la conclusion des réflexions qui p
L'âme de cette première structure ne se disting
principe, des autres représentations religieuses
tif. C'est une formation numineuse à côté de bien

fétiches, arbres sacrés, démons, esprits, dieux


est la forme d'une expérience numineuse, do
n'est pas même limité à l'homme. Par son essen
se distingue pas des autres formes (22).

VI

La deuxième structure partielle n'embrasse p


la distinction entre âme et corps, mais simplem
entre âme et âme. Il n'est pas difficile de co
comment on en est arrivé à se représenter les
puissances constatées dans les hommes sous
formés aux contours plus ou moins nets. Sans
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME

ne s'agit nullement d'une différenciation d'après nos caté


gories comme lorsque nous parlons par exemple d
volonté, d'affection, d'esprit. La puissance d'âme se divis
en plusieurs puissances qui, à la différence de la pre
mière structure, possèdent une certaine consistance
inais dont l'originalité est déterminée par des expérience
faites sur l'homme qui, en majeure partie, ne nous son
plus accessibles (23). Ainsi, il n'est plus possible de dir
aujourd'hui quelles puissances de l'homme sont dési
gnées par les termes vieux-égyptiens ka ou ba, ach
chab-f, etc..., quoique des savants bien intentionné
cherchent toujours de nouveau à donner de ces terme
une interprétation qui réponde à nos idées. Nous ne sau
rions affirmer que deux choses: D'abord, l'âme, ici, s
présente « in plurali » ; ensuite, chaque âme est liée
l'homme, non qu'elle indique l'un quelconque des élé
ments qui le composent — conception moderne — mai
elle incarne l'homme même, sa vie. L'expression disan
que l'âme « incarne » quelque chose ne nous paraîtra pa
trop étrange, si nous tenons compte de ce qui précède
Nous rencontrons donc des différenciations que nou
aussi nous comprenons encore à côté d'autres qui ne son
plus à notre portée. En Afrique occidentale, nous trou
vons l'âme survivant à la mort; l'âme des contrées sau
vages qui, dans la jungle, réside dans un animal; l'ombre
et l'âme qui se manifeste dans le rêve (24). En Mélanésie
on trouve, à côté de tarunga, le tindalo, l'âme qui survi
après la mort (25); chez les Bahau, à Bornéo, la bruwa

(23) Cf. Lévy-Bruhl : Les Fonctions mentales 1910, 92 : « L'idé


d'âme ne se trouve pas chez les primitifs. Ce qui en tient la plac
c'est la représentation, en général très émotionnelle, d'une ou de plu
sieurs participations qui coexistent et qui s'entre-croisent, sans
fondre encore, dans la conscience nette d'une individualité vraimen
une. >
10 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUS

qui peut quitter le corps, à côté de la ton luwa,


liée au corps (26).
Il peut alors arriver que le corps aussi soit
déré comme une puissance, qu'il devienne donc un
placée sur la même ligne que d'autres âmes. Po
Egyptiens, la d-t était un corps-âme de ce genre,
le mettaient en parallèle formel avec les autres
ka, ba, etc... (27). Il faut remarquer qu'il n'est pas
tion ici — et en général dans cette structure — d'u
lisme entre âme et corps. Le corps est une pu
parmi d'autres.
Deux constatations contribueront encore à nou
mieux comprendre cette structure, la première pa
port à ce qui précède, la seconde par rapport à
suit : 1° La pluralité est encore très proche de la c
tion de la puissance; la quantité empêche encore
mation (Gestaltung) de se dessiner clairement, au
de la puissance de la matière ( Stoffmacht) encore in
en d'autres termes, il s'agit d'une structure de tran
2° Il est évident que la pluralité de l'âme est la con
pour que le dualisme entre corps et âme et la dist
entre âme et e'sprit puissent s'établir, quoiqu'ils ne
pas impliqués dans la structure elle-même.
La différenciation dont il est question ici peu
comparée à la formation de différentes figures d
nités. 1 >ans les deux cas, on se représente la pu
divisée en plusieurs parcelles. Mais, tout aussi peu
polythéisme, le polypsychisme ne peut être qual
dualisme, quoique tous les deux en fournissent le
nées préliminaires.

vu

Parmi les âmes de la structure partielle précé


nous avons rencontré presque régulièrement une âm
est représentée comme existant en dehors du corps
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME

quefois, c'est l'âme des morts, mais ce ne l'est pas to


jours. « L'âme extérieure », external soul, constitue u
troisième structure partielle : depuis longtemps Frazer
a fait le sujet de recherches spéciales, mais elle n'a p
encore acquis sa place dans l'ensemble des représent
tions de l'âme (28).

Dans les deux structures précédentes, l'élément


puissance a toujours été l'élément décisif. L'homm
découvre qu'il y a en lui une donnée qui le dépasse.
fait que cette supériorité émane de sa propre person
he l'empêche nullement de la reconnaître comme te
tout aussi peu que le fait d'avoir fabriqué lui-même s
outils l'empêche de les vénérer comme « puissants ».

Mais, maintenant, l'élément de supériorité apparaît


l'homme comme étant en relations étroites avec le fait
son extériorisation. Il prend ainsi la direction de n
idées actuelles, car nous nous représentons la supérior
plus facilement en dehors de nous qu'en nous-mêmes.

En elle-même, cette tendance peut s'appliquer à n'im


porte quelle espèce de puissance. Ainsi, pour expliqu
certains pouvoirs de l'homme, elle peut engendrer l'id
de la possession. Pour ce qui nous concerne, nous diso
dans ce cas que nous quittons le terrain de la psycho
gie pour aborder celui de la démonologie; mais,
« l'âme », c'est-à-dire la puissance qui, pour le momen
est seule importante, est extériorisée, nous parlons
psychologie, bien que cette psychologie soit un peu s
gulière. Mais, au point de vue de la mentalité primiti
cette différence est dépourvue d'importance réelle.

« L'âme extérieure » est pour ainsi dire comme


homme qui est au-dessus de lui-même. Nous connaisso
le type de ces contes selon lesquels la « vie » du hér
est conservée quelque part à l'extérieur en un li
12 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIG

sûr (29). Ce trait est le reflet d'une conce


ancienne. La transition entre « l'âme puiss
« l'âme extérieure » est marquée par les puis
chiques qui ne tiennent au corps qu'en partie,
dire, ou qui se laissent facilement en détach
par exemple, les cheveux dans lesquels résida
de Samson, et dont la perte lui devint fatale
contes populaires, l'animal secourable remet a
poil ou une plume qu'il doit toucher, quand
danger : l'animal se présente alors immédiat
forme la plus fréquente de cette âme semi-ex
l'ombre, qui est en même temps dans une autr
le point d'attache de la dématérialisation. La
perdre son ombre est universellement co
exemple chez les nègres de l'Afrique occiden
extérieure présente donc à la fois l'avantage
grande sécurité et le danger d'être perdue (30)

Tout ce qui précède est encore compréhens


part de la structure qui parle de l'âme puissa
est plus de même dès qu'un objet complètem
du corps devient porteur de l'âme. L'homme

'99) P. ex. l'histoire du prince Saïf-el-Muluk et


Radi-at-el-Dschamal dans les Mille et une Nuits (Ed.
p. -où bqq.;. — ϋιη Russie : Koschtschei, l'Immortel
laires russes par A. von Lowis of Menar, 1921, n*
l'Inde : Bidasari et la dorade (Wilken, Verspreide G
292 sqq.). — En Egypte : Le Conte des deux frères (Ma
populaires de l'ancienne Egypte, 1 sqq.; G. Roeder : Alta
und Märchen , 1927). — Au Caucase : Kaukasische M
n° 27. — Dans le Turkestan : Märchen aus Turkesta
1923, 10. — En Norvège : Risen som Hike havde noget h
chez Asbjornson, etc.

(30) A propos de l'ombre, cf. parmi d'autres ouvra


Animisme 68 sqq.; Riedel : Sluik-en kroesharige Rasse
ley, West-African Studies, 207; Maspero: Etudes égypt
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 13

du monde ambiant, il existe un rapport d'essence entre lu


et telle bête ou tel arbre. La condition de ce rapport es
naturellement le manque de délimitation nette entre le
moi et le monde ambiant. Mais comment en arrive-t-on
à lier la puissance d'un homme à un objet précis de son
entourage?

La question implique déjà la réponse. C'est l'expé¬


rience de la puissance d'un objet quelconque au moment
où celui-ci est en rapport intense avec un homme* c'est
cette expérience qui rend compréhensible la notion de
l'externat soul. C'est ainsi qu'on peut comprendre la con¬
ception de Γ âme-oiseau. La montée subite de l'animal
son vol déréglé, son arrêt sur un tombeau ou auprès d'un
homme — mais aussi des observations moins claires —
tout cela pouvait donner à la mentalité primitive l'idée
d'une unité fondamentale. Voici deux exemplés particu¬
lièrement frappants :

1° « En 217 après Jésus-Christ, le peuple romain


libéré de la terreur de Caracalla, et assemblée dans le
cirque pour assister aux courses données en l'honneur de
l'avènement de Sévère, vit une corneille qui s'était posce
en croassant sur les obélisques. On la salua en clamant le
nom de Martial, le meurtrier de l'empereur assassine
ώς ές έπιπνοί ας τίνος θείας (31).

2° Le deuxième exemple vient de l'Allemagne du


Nord : « Un écolier faisait de mauvais tours. Le pas¬
teur arrive à le corriger. Mais il meurt bientôt. Avant sa
mort, l'enfant dut promettre au pasteur de lui apparaître
et de lui faire savoir s'il est entré dans le séjour de
bienheureux. Un jour, le pasteur se promenait dans son
jardin, quand un corbeau vint se poser sur la margelle
du puits. Le pasteur demanda : « Jan, biist du't? » (Jean
14 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEU

c'est toi?) Le corbeau répondit : « Ja Gott un de


enmal verswaren, is ewig verlaren! » (Oui, si l'on
fois abjuré Dieu et les saints, on est perdu po
jours.) Et il s'envola. » (32).
Particulièrement significative est ici l'attitude
teur qui, sans hésiter, prend le corbeau pour l'en
lui adresse la parole. Nous pénétrons ici, pour ain
dans l'expérience même de l'âme extérieure. E
voyons en même temps que, si nous cherchons de
rationnels qui auraient pu amener la représenta
l'âme sous la forme d'un animal, nous n'avanç
grandement. L'union existant entre l'homme et
porteur de l'âme doit se révéler par l'expérience
Il est vrai qu'on peut établir des relations inte
par exemple la petitesse de certains animaux p
d'âmes, comme la belette, la souris; leurs qualités l
comme chez le serpent. Mais ces motifs ne suffis
car il y a aussi de grands animaux porteurs
comme le loup et le tigre ( lycanthropie ), et d'aut
ne sont pas doués de qualités énigmatiques co
chien et le cheval. L'expérience de la puissance
donc être déterminée par des règles générales (33
L'âme-image mérite une mention spéciale.
elle que sont liées les représentations du dou
l'homunculus, du Petit-Poucet. Nous connaisson
sous la forme d'un petit bonhomme. On la r
aussi bien dans les idées populaires et dans les co
fées, que dans la spéculation hindoue sur le Purus
Pour expliquer ces représentations, le rapprocheme

(32) Tobler, 31, d'après Strackerjan. « Faire des sou


un art magique qu'il faut apprendre pendant l'enf
Ad. Wuttke : Der deutsche Volksaberglaube 1SU8, 214.
(33) Il n'y a qu'un pas de l'âme-animal au totémisme et
lisme. L'âme réside également dans des armes, des plantes,
lettes, les favours ou couleurs dans les tournois (cf. Kruyt,
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME

l'image reflétée par le miroir suffit tout aussi peu


l'interprétation animiste orthodoxe du rêve. Il faut
représenter le frisson de Narcisse, l'horreur de la
contre avec le double, pour arriver à saisir le fond de
Concepts.
Si la puissance s'éloigne, la conséquence en est
plus grande sécurité qui peut entraîner l'idée de l'imm
talité. Déjà en Egypte, le défunt va trouver « son k
c'est-à-dire il continue à vivre en sécurité. Après la m
le ka garde son pouvoir (35). L'âme du mort n'est d
qu'un cas spécial de Vexternal soul, non une âme à
d autres, mais une âme puissante « extérieure ». Imm
talité et âme ne sont nullement liées à l'origine. P
l'âme du mort, il ne s'agit pas de mort et d'immorta
mais de l'expérience d'une puissance, expérience qui
mise en rapport avec un trépassé (36). De là la conc
tion de l'âme sous forme d'oiseau, de feu follet, etc
De même l'âme du rêve n'est pas une création t
Pique. Rêve , maladie et mort sont des cas particuliers
la représentation de l'âme extérieure. En cas de m
die, de sommeil, de perte de connaissance, les Indo
siens croient que la sumangat est « rappelée » ou f
« prisonnière » (37). La possibilité qu'a l'âme de se dépla
apparaît donc ici comme un danger. A Raratonga, qu
quelqu'un éternue, on crie: « Ah! es-tu de retour
s'adressant ainsi à l'âme qui revient (38). De ce qui p

f. agypt.
(35) Sprache.
Pyr. Texte
L'âme
(éd. Sethe)
extérieure
1055.
peut
Cf.aussi
mon unir
article
l'homme
dans laà Zeit
d'au

hommes, l'un peut être le ka d'un autre ou un dieu celui d'un hom
l'âme de l'homme est alors reçue dans un ensemble plus vaste et
haut et elle entre dans une sphère vitale supérieure. Grönbech parl
l'âme collective des membres d'une famille ( Vor folkeaet II, 1912,
Ceci ne devient possible que du moment où le centre de gravité d
puissance se trouve à l'extérieur.

(36) Cf. Schmalenbach, ouvr. cité, 327.


(37) J. G. Frazer : The belief in Immortality, II, 1922, 230 sq
16 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEU

cède, il résulte que ce n'est pas seulement


ou l'arrêt de la puissance qui engendre l
sentation de l'âme, comme le pensaient les par
l'animisme, mais tout aussi bien sa présence év
frappante. Ce qu'il y a de nouveau dans cette s
c'est uniquement la liberté de mouvement, la f
l'âme d'aller vers l'homme et de le quitter, et ce
ment ne peut naître que lorsqu'on fait la distinct
le moi et le monde extérieur.
C'est ici le moment de mentionner l'expu
l'âme par les magiciens et les sorcières, ainsi que
de l'âme dans l'extase (39).
En tout ceci, le motif dominant pour expliqu
gnement de l'âme, c'est sa supériorité de puissan
ressort indubitablement de la parenté étroite q
entre V external soul et l'idée du génie tutélaire ou
gardien. J'ai rendu attentif à ce point, il y a
années déjà, à propos du ka égyptien, de la fy
manique, etc... (40). Dans cette structure, nos
d'âme, de génie tutélaire, de sort, se touchent
Puissance envoyée et force protectrice et domin
toujours unies dans cette structure; autrement
encore, la limite entre âme et Dieu reste flottan

VIII

Jusqu'à présent, nous avons trouvé que, dans


structures partielles, l'expérience fondamentale é
de la puissance. Même la différenciation dans la d
structure et la distinction entre le moi et le
ambiant dans la troisième n'ont amené aucun cha

(39) Tobler, 38 sqq. — Ε. Rohde : Psyche , II, 1910, 28 s


— Der Born Juda, VI, 103 sqq.
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 17

sous ce rapport. La situation change complètement à par·


tir du moment où une partie du monde ambiant ou du
moi est considérée comme dépourvue de puissance, et
devient par là incapable de porter une âme. C'est là le
commencement du dualisme pour lequel il doit y avoir
à côté d'une matière inanimée, dépourvue de puissance
et d'essence divine une matière vivante, puissante et
divine : c'est la quatrième structure partielle, la structure
dualiste.

La liberté de mouvement de la troisième structure


en est la condition. Les moyens de survivance de l'âme
égyptienne, du ba, consistent encore simplement dans la
possibilité de « sortir pendant le jour ». Elle quitte le
tombeau pour respirer et pour se nourrir. Dans ce cas,
nous sommes simplement en présence d'une external soul,
qui a acquis un degré de sécurité plus fort. Mais la liberté
de l'âme prend un aspect tout différent, dès que le carac¬
tère de puissance est enlevé au monde matériel, y com
pris le corps , qui est dégradé au rang des simples
« choses ». C'est l'esprit grec qui a opéré cette révolu¬
tion. Platon, partant de l'évolution orphico-diony
siaque (11), enlève l'âme au monde matériel, qui, aupa¬
ravant indifférent au point de vue éthique, devient main¬
tenant le domaine du mal. Cette conception grecque a
été si puissante au cours des siècles que la génération qui
nous a précédés a encore considéré le dualisme entre
corps et âme comme une chose presque naturelle.

Cette conception a rencontré tout prépare le schéma


de « l'âme extérieure ». La métempsychose n'est qu'une
conséquence extrême de la liberté de mouvement que
possède l'âme; cette doctrine se rencontre dans d'autres
pays que l'Inde et la Grèce, sans que la valeur de la
matière y soit nécessairement diminuée dans le sens
éthique. Dans les contes, le héros, pour se protéger, ne
18 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIE

cesse de se métamorphoser comme Protée l'a


fait; l'âme égyptienne a le pouvoir de se tran
volonté pour se soustraire aux dangers de l
nous songeons à ces possibilités, nous comprend
lement comment, au sein des phénomènes chan
monde, l'âme devient le seul point fixe. Le m
corps sont sujets à des changements, l'âme
intacte. C'est pourquoi le terme de « migr
âmes » peut induire en erreur : tout se déplac
transforme, l'âme seule demeure. Elle existe et
tera toujours, même si le corps vient à mourir,
se réjouisse de sa survivance ou qu'on la d
l'origine comme une malédiction. Dans la théo
déenne, l'âme est même conçue comme préexis
Elle emprunte de plus en plus son image ext
monde semi-matériel (ombre, souffle, etc...), et
d'une façon de plus en plus catégorique au m
choses; à partir de ce moment, on tend à
l'âme comme étant d'essence divine et éternelle

partie du monde des choses éternelles : αύτας

ούράνιον.
La forme la plus simple de ce dualisme es
ration au moment de la mort où chaque part
à la place qui lui est assignée : γα μεν ες γαν, πνεϋ
c'est, il est vrai, un dualisme où les idées primit
naissance terrestre de l'homme et de l'âme-souf
encore leur rôle. Les premières traces de ce d
plus simple se trouvent déjà dans les textes v
tiens des pyramides :
L'âme (c'est la ach , c'est-à-dire l'âme du
ciel.
Le corps à la terre (44) ; puis, plus tard :
L'âme ba au ciel,
Le corps (d-t ) à la terre (45).

(42) N. Soederblom : Les Fravashis, 1899, 69 sqq.


PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 19

C'est là le point d'attache de toutes les théories sur


le parallélisme psycho-physique (46), bien qu'en atten¬
dant l'âme soit encore souvent considérée comme une
matière plus fine : par levibus ventis volucrique simillima
somno. Cette idée est magnifiquement développée dans
le célèbre « voyage de l'âme au ciel" ».
Mais le dualisme n'arrive à sa forme véritable que
quand le corps est considéré comme étant la prison de
l'âme, le σηαα du σώμα» et quand le salut de l'homine est
lié à la libération définitive de l'emprise de la matière (47).
Alors, le corps est non seulement dépouillé de toute puis¬
sance, mais il devient même une puissance hostile et un
gardien arbitraire et tyrannique de l'âme.
Dès lors, le devoir essentiel de l'homme devient la
purification, l'ascétisme. Il doit mourir à la chair pour
que l'âme, d'essence divine, puisse trouver le chemin vers
son pays d'origine.

Mais, dans ce désir de purification, l'homme ne peut


s'arrêter à mi-chemin. La matière (Körperlichkeit), une
fois considérée sous le point de vue éthique, ne réside
pas seulement dans le corps, mais aussi dans l'âme. Déjà
Platon l'avait compris. Il faut donc, non seulement que
l'âme soit libérée du corps, mais qu'à l'intérieur de
l'âme même les éléments supérieurs se séparent des élé¬
ments inférieurs. La trichotomie vient remplacer la dicho¬
tomie, à côté de l'âme vient se placer l'esprit. L'ironie de
l'histoire a voulu que, pour désigner cette âme supé¬
rieure, cette dernière élévation, cette puissance entière¬
ment dématérialisée, l'on ne peut trouver aucun autre

(46) « Une telle opposition (entre âme et corps) est étrangère à


la pensée primitive. Notre conception de l'âme est le résultat d'un long
processus d'évolution spirituelle. Homère et Platon, Paul et la pensée
chrétienne ont contribué à spiritualiser la notion d'âme dans notre lan¬
gage, à l'individualiser et à la purifier d'une manière qui ne trouve son
20 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGI

terme que le mot central servant à désigner la


de l'âme dans la première structure : πνεύ
ici aussi, il ne s'agit pas encore de l'explication
tains phénomènes de vie et de conscience, mais
rience de la supériorité faite dans l'homme mê
corps ne peut renférmer cette dernière, on la
dans l'âme; si celle-ci ne satisfait pas les exig
s'adresse à « l'esprit ». Et Schmalenbcich a r
disant que seule la notion de l'esprit entraîne c
conscience qui est donc une notion secondaire
La mystique suit le chemin jusqu'au bout. E
fie et vide l'âme, elle la dépouille de toute m
point que finalement il n'y a plus d'âme du tou
celle, le fond de l'âme, le fundus animae, est la
représentation possible de l'âme, représentation
est plus une, et qui prouve que l'homme, à la
de l'âme, ne cherche en somme pas celle-ci, mai
chose qui se trouve toujours au delà : έπεί/ενα.
L'âme n'est pas une explication rationnelle
tions vitales, mais l'expérience d'une limite (Grenz
et l'esprit humain ne pouvait entrer en repos avan
éliminé tout ce qui est dépourvu de puissance.
du corps n'y suffit pas, mais l'ascèse de l'âm
dans un néant bienheureux qui — et c'est là le
de toute mystique — est senti comme la puissa
ε'ξοχήν.

IX

Une cinquième et dernière structure parti


engage dans des voies toutes différentes. M
l'âme est considérée comme une puissance ce
dirigeante, comme personnalité — ce mot n'é
pris dans le sens moderne, mais désignant l'e
l'homme, son être, un être qui, de nouveau
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 21

« supérieur » — que nous appellerions dans le langage


de l'antiquité la forme, le type, ou peut-être mieux encore
l'enlcléchie, pour parler avec Aristote : la forme qui se
réalise dans les mouvements et les changements du corps
organique. Cette conception, qui suppose une unité orga¬
nique entre l'âme et le corps, et qui suppose aussi le
principe que la forme, la structure de l'homme consti¬
tue une unité (Ganzheit), est loin d'avoir subi un déve¬
loppement théorique pareil à celui du dualisme platoni¬
cien. Néanmoins, elle s'est toujours maintenue à côté de
ce dernier, appuyée surtout par la représentation biblique
primitive de l'âme. Pour Jésus l'âme de l'homme n'est
pas sa partie divine, mais il voit en elle simplement ce
qu'il y a de plus profond dans l'homme, son essence
propre (50). La forme israélite du christianisme s'est
maintenue victorieuse en dépit de l'influence grecque
Malgré tout son zèle ascétique, l'Eglise a tant estimé le
« corps » qu'elle le fait même ressusciter. Et la lutte
entre la doctrine chrétienne platonisante et la doctrine
judéo-chrétienne de l'âme a empêché une évolution uni¬
forme et conséquente de la psychologie jusque dans les
temps les plus récents. C'est seulement aujourd'hui que
cette science trouve peu à peu le chemin qui la conduit
de nouveau vers l'âme — et par là vers ses limites; —
pendant longtemps, en effet, les prétentions de l'âme à
la divinité, à la spiritualité et à l'immortalité avaient
empêché la science de reconnaître qu'elle est vraiment
l'élément d'unité dans l'homme et l'avaient même dégradée
au rang de simple conscience.

Mais la cause profonde pour laquelle le christia¬


nisme n'a pas pu helléniser définitivement sa notion de
l'âme réside en dernière analyse dans le fait que la cons¬
cience du péché et de la culpabilité y est ancrée si pro¬
fondément qu'elle dépasse l'opposition entre corps et
âme. C'est dire qu'en même temps la notion de puissance
22 revue d'histoire εί de philosophie religie

profond, l'opposition entre volonté sainte et


impie. Cette structure partielle, elle aussi, nous m
limite où commencent les données supérieure
mène même directement, car celui qui recherche
tières de cette âme trouve, non une puissance s
ou un esprit puissant, mais une volonté supérie

Je crois pouvoir résumer l'idée fondame


développement précédent de la façon suivan
l'expérience du numineux seule qui établit la re
tion de l'âme malgré la diversité des phénomèn
culiers. Seul, son rapport au numineux fait co
l'âme comme phénomène unique. Et c'est auss
port qui nous aide à comprendre les structures

C'est pourquoi il est tout à fait légitime que


sentation de l'âme trouve sa place dans la phén
gie de la religion. Dans la structure de l'âme, on
toujours, derrière tous les revêtements, dans l'e
de l'homme, ce qui le dépasse. La représen
l'âme ne vise pas à donner un compte rendu
scientifique du sentiment et de l'action huma
cherche à saisir le centre de la vie, de la vie en
et surtout de la vie humaine, elle veut trouver la
centrale, de laquelle part toute vie. Mais, pou
s'agit d'abord de trouver la porte qui mène de
à la force supérieure, à la volonté supérieure.

Remarque. — Il y aurait encore beaucoup


sujet de la dernière structure partielle, mais ce
serait le cadre de notre étude. Le lecteur tro
tains renseignements sur cette question dans l
Bertholet, qui vient de paraître chez Mohr :
mus und Personalismus. Ce n'est sans dout
hasard que les courants intellectuels les plus
l'époque moderne s'intéressent de nouveau à c
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'AME 2

Nietzsche-Klages (aperçu dans Prinzhorn : Leib-Seele

Einheit) et les deux derniers opuscules remarquables d

Max Scheler : Mensch und Geschichte, 192Î), et : « Di