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Le Nouveau Cynée.

EMERIC CRUCÉ Présenté par Alain Fenet et Astrid Guillaume, Presses universitaires de Rennes, 2004, 187 pages,
 En 1623, Emeric Crucé, un esprit bien en avance sur son temps, prend acte du caractère instable et de la nature
conflictuelle du système mis en place depuis la fin du Moyen Age. Il conteste les discours sur la guerre juste, prône la paix
comme une valeur consubstantielle à l’humanité, relativise les emprises territoriales des Etats. Il ne voit dans les oppositions
entre les religions que des « différentiels de cérémonies », imagine la Terre comme une cité commune à tous dans laquelle
le commerce serait libre et pacifié et la monnaie unique. Il souhaite la réconciliation entre le monde chrétien et le monde
musulman, et invente un mécanisme pour assurer la paix universelle dont le siège serait à Venise et les modalités de
fonctionnement bien proches de ce qui sera imaginé trois siècles plus tard sous le nom de Nations unies. Ajoutons à cela
des considérations très pertinentes sur la recherche du bien public et la nécessité pour les Etats de subventionner certaines
professions ou activités, et nous avons là une lecture propre à nourrir le débat sur le renouveau du maintien de la paix.
MONIQUE CHEMILLIER-GENDREAU
Émeric Crucé ou Émeric de la Croix (1590 ?- 1648), fils d'un ancien ligueur, Odin Crucé, est un moine français, des rares
éléments connus le concernant on peut le supposer d’origine modeste.
Il enseigna dans un collège parisien dans cette période qui suit les guerres de religion.
Il publie en 1623 le Nouveau Cynée ou Discours d'Estat représentant les occasions et moyens d'establir une paix générale
et la liberté de commerce pour tout le monde.
Il tire ce titre du nom de Cynéas, conseiller de Pyrrhus, roi des Molosses (318-272 av. J.-C.) et qui incarne
selon Plutarque l'homme politique prioritairement animé du désir de paix.
Crucé fait effectivement de la paix l’axe de sa pensée philosophique et politique. Son pacifisme est radical, et il le tient
comme la valeur suprême de l’ordre international qu’il préconise. Et pour préserver résolument la Paix, il imagine une
Assemblée permanente des Princes ou de leurs représentants, siégeant à Venise et ayant obligation de régler les conflits.
Crucé lie ses perspectives d’unification solidaire des États à des objectifs tant sociaux qu’économiques et politiques pour les
princes et les peuples concernés. Ainsi son projet se conçoit-il dans un contexte de libre-échange encore plus
révolutionnaire qu’il n’y paraît, puisque reposant lui-même sur une monnaie commune et un système commun de poids et
mesures. Il ajoute de plus une responsabilité sociale de l’État dans la nécessité du bien public, l’obligeant pour cela même à
financer certaines activités.
Il va encore plus loin en ne faisant pas du christianisme le ciment de sa fédération qui demeure de la sorte un concept
politique et économique en dehors des cloisonnements spirituels eux-mêmes. Il associe "Turcs, Persans, Français,
Espagnols, Juifs ou Mahométans". Et pour éviter une éventuelle suprématie chrétienne s’il donne au Pape une primauté sur
les trois coprinces il est immédiatement suivi dans l’ordre des préséances par le Sultan ottoman puis l’Empereur.
Son pacifisme débouche sur un ordre universel, le Pouvoir tel qu’il le conçoit et l’organise, engendre et garantit la Paix aux
hommes seul vecteur de prospérité. Ses idées l’opposent à celles de Jean Bodin (1529-1596) dont les théories politiques
sont axées sur la souveraineté des états, reconnaissant à la guerre une nécessité économique et un moyen de préserver la
paix intérieure. En définitive, l'œuvre présente une certaine hauteur de vues, mais n'est pas exempte de naïveté et
d'irréalisme dans la mise en œuvre[1].
  Notes et références
↑ L'Europe à l'époque moderne, Jean-Pierre Bois, Armand Colin 1999, p.196
Cinéas (mort en 272 av. J.-C. ?) est un illustre diplomate thessalien, conseiller de prédilection du roi Pyrrhus Ier qui le chargea
de missions d'ambassades auprès de plusieurs cités. Il fut l’élève de l’orateur Démosthène et son éloquence est restée
célèbre dans l'histoire. Plutarque, dans sa Vie de Pyrrhus, évoque le dialogue fameux que Cinéas eut avec le roi d'Épire1.
Il rassembla autour de Pyrrhus la plupart des cités grecques et des peuplades italiotes du sud de la péninsule par ses
talents fabuleux de persuasion. Envoyé à Rome par Pyrrhus en -279 afin de gagner la paix, il entama une série d’entretiens
privés avec plusieurs notables ; dans les principales maisons de la Ville où il fut reçu, il se concilia les faveurs des Romains,
à la fois par les séductions de son éloquence et par les cadeaux dont il arrivait les mains pleines, à l’intention des femmes et
des enfants des notables2. Puis admis au Sénat, il proposa un traité de paix et d’amitié que la majorité des Patres était
disposée à accepter, mais que le premier d’entre eux, Appius Claudius Caecus, rejeta en une harangue passionnée. Cinéas
ne réussit donc pas à négocier une paix définitive après la victoire d’Héraclée, ni à corrompre les sénateurs influents, et dut
quitter Rome. Il avait mis en garde plusieurs fois son maître contre son ambition démesurée, mais en vain.Pyrrhus et
Cinéas est un essai philosophique de Simone de Beauvoir publié le 15 novembre 1944 aux éditions Gallimard.L'essai de
Simone de Beauvoir est construit sur un épisode légendaire lui permettant de développer nombre réflexions qui en
découlent. En effet, le roi Pyrrhus Ier (IIIe – IIe siècle av. J.-C.) aurait été questionné par son ami Cinéas. Cinéas aurait
demandé à Pyrrhus ce qu'il comptait faire une fois la conquête de tel royaume achevée. Après sa réponse, il aurait réitéré
sa question de manière répétitive, en une régression qui semble infinie (« Et après ? ») mais s'achèvant sur l'aveu de
Pyrrhus reconnaissant qu'une fois ses conquêtes terminées, il souhaitait se reposer. Cinéas pour conclusion souligne une
sorte d'absurdité dans le fait que tant d'efforts soient fournis à l'accomplissement de toutes ces conquêtes, avec pour
souhait ultime un repos qu'il pourrait déjà prendre. Pour Simone de Beauvoir chacune de nos actions appelle aux mêmes
réflexions.
Récits similaires
 L'anecdote originale se trouve dans Plutarque, et se retrouve dans Anekdote zur Senkung der Arbeitsmoral (1963)
d'Heinrich Böll.
 Blaise Pascal, sans ses Pensées, évoque souvent ce dialogue de Cynéas [sic] et Pyrrhus, mais en renvoyant les
deux postures dos à dos. Pour lui, Cynéas a raison de dire que la quête de Pyrrhus est sans fin, mais il a tort de
croire que Pyrrhus pourrait atteindre le bonheur par un repos immédiat, car Pyrrhus, par ce besoin d'agitation fuit
en fait un malaise existentiel qui ne pourrait être résolu que par la foi chrétienne. « C'est pourquoi lorsque Cynéas
disait à Pyrrhus, qui se proposait de jouir du repos avec ses amis après avoir conquis une grande partie du monde,
qu'il ferait mieux d'avancer lui-même son bonheur en jouissant dès lors de ce repos, sans aller le chercher par tant
de fatigues, il lui donnait un conseil qui souffrait de grandes difficultés, qui n'était guère plus raisonnable que le
desssein de ce jeune ambitieux. L'un et l'autre supposaient que l'hommme peut se contenter de soi-même et de
ses biens présents, sans remplir le vide de son coeur d'espérances imaginaires; ce qui est faux. Pyrrhus ne pouvait
être heureux ni avant ni après avoir conquis le monde; et peut-être que la vie molle que lui conseillait son ministre
était encore moins capable de le satisfaire que l'agitation de tant de guerres et de tant de voyages qu'il méditait. »