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LA CIVILITÉ EST-ELLE RÉAC ?

Carole Gayet-Viaud

De Boeck Supérieur | « Politix »

2019/1 n° 125 | pages 31 à 58


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ISSN 0295-2319
ISBN 9782807392939
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https://www.cairn.info/revue-politix-2019-1-page-31.htm
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La civilité est-elle réac ?
Carole Gayet-Viaud

Résumé – La civilité est un concept qui fait aujourd’hui l’objet de polarisations très fortes, sur les plans à
la fois disciplinaire et idéologique. Pour les uns, elle figure un éden perdu, pour les autres, un mot d’ordre
piégé, l’instrument d’une lutte pour l’ordre, en soi réactionnaire. Cette situation appelle une analyse de
type généalogique afin d’éclairer la façon dont cette opposition binaire s’est imposée. L’article montre
comment le développement du problème public de l’incivilité en France à partir des années 1990 a contri-
bué à structurer l’étude de la civilité et de l’incivilité comme deux domaines distincts, et à configurer les
questions relatives à la civilité dans les termes d’une opposition idéologique dont la question de l’ordre
est devenue l’enjeu central, plaçant la civilité du côté de la pensée réactionnaire. On arguera que la
mise en œuvre d’une démarche d’enquête prenant pour objet les interactions civiles appelle à dépasser
cette perspective binaire et à envisager la civilité comme une activité dynamique, visant à définir le juste
réglage des conduites en public, où le rapport des conventions à un sens ordinaire du juste fait l’objet
d’une attention critique et d’une enquête itérative, plutôt que d’une application ou d’un rejet aveugles.
Mots clés – civilité, incivilité, politiques publiques, insécurité, civisme, citoyenneté, espaces publics
urbains, mœurs, démocratie, sociabilité, pensée réactionnaire, sociologie critique, problèmes publics

Volume 32 - n° 125/2019, p. 31-58 DOI: 10.3917/pox.125.0031


32 La civilité est-elle réac ?

L
e concept de civilité peut désigner trois choses différentes : une qua-
lité des conduites (qu’on juge conformes ou non à certaines règles ou
exigences), une vertu des personnes (qu’elle soit affaire d’éducation,
d’esprit, de cœur, de compétence ou d’habitude) et un régime relationnel par-
ticulier (par opposition à d’autres régimes, qu’ils relèvent de la sphère privée,
confessionnelle 1, militaire, ou professionnelle en un sens plus large). Cette tri-
partition recoupe pour partie celle établie par Maurice Agulhon dans son étude
de la sociabilité au XIXe siècle 2, entre trois sens du terme de sociabilité : i) un
« comportement collectif », ii) un « heureux caractère de l’individu ouvert à ses
proches et au monde » et iii) un « attribut essentiel de l’espèce humaine 3 ». Les
trois acceptions désignent donc aussi trois dimensions qui renvoient, première-
ment, au caractère collectif et réglé des conventions 4, deuxièmement aux qua-
lités individuelles (souvent dites aujourd’hui « compétences relationnelles ») et
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troisièmement à la faculté humaine foncière, laquelle évoque la condition de
possibilité des deux précédentes (celles-ci figurant alors des moments ou des
aspects de celle-là), mais aussi leur horizon régulateur ou principe de validité
(ce vers quoi les conventions effectives font signe et à quoi elles se réfèrent) : ce
qui, dans la sociabilité, transcende le conventionnel et vise l’universel 5. Les théo-
risations de la civilité mettent généralement l’accent sur l’un ou l’autre de ces
aspects, à l’exclusion des deux autres et faisant parfois jouer l’un contre l’autre.
Toute réduction de la civilité à l’une des deux premières acceptions (conformité
des conduites, ou qualité des personnes) conduit à négliger la spécificité du
régime de sociabilité qui s’y met en œuvre et sa dynamique propre ; une telle
troncature rejette hors du champ d’étude la façon dont la civilité fait place aux
dimensions du conflit et de la critique. Elle la voue alors à ne décrire que des
formes, soucieuses des seules apparences, toujours déjà données, toujours apai-
sées et conciliantes, l’exposant aux reproches de superficialité, voire de trompe-
rie d’une part, et de conservatisme, voire d’irénisme, d’autre part.
Quantité de disciplines se sont saisies du concept de civilité pour en pro-
mouvoir les vertus ou en dénoncer les vices, selon des perspectives complé-
mentaires ou antagoniques. L’histoire, la philosophie, les études littéraires, la
sociologie, et désormais la criminologie, se penchent aujourd’hui sur la notion

1.  Jean-Noël Ferrié définit le « régime de civilité » comme « autonomie du système d’action des personnes
vis-à-vis de la religion » : Ferrié (J.-N.), Le régime de civilité en Égypte. Public et réislamisation, Paris, CNRS
Éditions, 2004.
2.  Agulhon (M.), « La sociabilité est-elle objet d’histoire ? », in Sociabilité et société bourgeoise en France,
en Allemagne et en Suisse, 1750-1850, Paris, Éditions Recherche sur les Civilisations, 1986, p. 20, cité dans
Haroche (C.), « La civilité et la politesse : des “objets négligés” par la science politique », Cahiers internatio-
naux de sociologie, 94, 1993, p. 98.
3.  Ibid., p. 16.
4.  Au sens ordinaire ici des règles et usages en vigueur.
5.  Simmel (G.), Sociologie. Étude sur les formes de la socialisation, Paris, PUF, 1999 [1re éd. 1908]. Sur cette
portée universelle et cosmopolitique du lien civil qui le distingue du lien social, cf. Truc (G.) « Simmel,
sociologue du cosmopolitisme », Tumultes, 24, 2005.
Carole Gayet-Viaud33

et les phénomènes qu’elle permet de caractériser pour y inscrire leur réflexion


relativement à une pluralité d’objets, allant de la sociabilité ordinaire (respect,
déférence, règles et normes diverses du vivre-ensemble) jusqu’aux questions
d’ordre public, à la déviance et au sentiment d’insécurité. Malgré cette exten-
sion récente du périmètre des objets et pratiques qui lui sont associés, la notion
de civilité reste peu étudiée en France par les sciences sociales du politique.
Les formes et les manières continuent d’être, selon la formule de Claudine
Haroche 6, un « objet négligé de la science politique ». Si cette situation tient
pour partie aux options épistémologiques qui prévalent dans l’étude du poli-
tique en sociologie comme en science politique, elle tient aussi, et c’est ce qui
nous intéresse ici, au soupçon qui pèse désormais sur la notion et sur toute
parole, politique ou scientifique, qui prétend la mobiliser. Ce n’est pas tant, dès
lors, sa pertinence ou son utilité pour décrire un état politique de la société qui
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se voit contestée, que sa valence politique même : elle est accusée de porter de
façon intrinsèque une vision réactionnaire du monde et des rapports sociaux.
On propose de réfléchir à la façon dont la notion de civilité est aujourd’hui
appréhendée, pour être saisie ou rejetée par les analyses de science sociale et
d’étudier ce faisant la manière dont ces élaborations conceptuelles définissent
ce que sont les enjeux relatifs à la notion et aux activités sociales qu’elle désigne.
On essaiera de montrer que la récente configuration du problème public de
l’incivilité, en l’articulant aux questions de sécurité, a conduit à l’affiliation des
études concernées au champ d’analyse de la déviance, et à l’instauration d’une
partition tranchée des recherches, entre les analyses relatives à la civilité comme
vertu et compétence morale d’une part, et celles relatives à l’incivilité comme
problème de délinquance et/ou problème de sécurité relevant de l’infra-légal
d’autre part. Dans ce second champ d’étude, la civilité, devenue la simple ombre
portée de l’incivilité, se figure aisément comme instrument de rappel à l’ordre
et objet de politiques pénales.
On proposera une analyse critique de la polarisation idéologique dont cette
bipartition procède et qu’elle contribue à consolider. Les réflexions s’appuie-
ront sur une série d’enquêtes portant sur les formes ordinaires de la sociabilité
urbaine et les interactions civiles, sur le problème public de l’incivilité et sur les
politiques publiques qui ont été mises en place pour y répondre ainsi que sur
les métiers auxquels en a été confiée la charge. On indiquera en conclusion la
possibilité et la fécondité d’une troisième voie, où la civilité se découvre comme
régime relationnel et comme activité intégrant ces tensions, autrement dit
comme une pratique visant à interpréter les exigences du lien civil, au double
sens de compréhension et de performance : comme effort d’attention visant le
juste réglage des conduites en public, inscrit non seulement dans les normes,

6.  Haroche (C.), « La civilité et la politesse : des “objets négligés” par la science politique », art. cité. Cf. aussi
Haroche (C.), « Des formes et des manières en démocratie », Raisons politiques, 1, 2001.

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34 La civilité est-elle réac ?

mais s’exerçant également comme un regard porté sur les normes, de façon
réflexive et critique.

Enquête et matériaux
Les analyses proposées sont adossées à un matériau assemblé au fil de plusieurs
enquêtes : 1) une enquête (doctorale) conduite en région parisienne entre
2000 et 2007 portant sur la civilité dans les interactions urbaines, reposant sur
l’observation directe prolongée des espaces publics urbains de quatre secteurs de
la capitale (rues, transports publics, jardins, cafés et espaces commerciaux ouverts
au public) complétée par des conversations informelles et la conduite d’entretiens
approfondis, le recueil de récits portant sur l’expérience des interactions urbaines
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de première main et de seconde main (forums, témoignages sur des plateformes
numériques) ; 2) une enquête, engagée en 2012 portant sur les incivilités, leur
devenir problème public, les politiques, les métiers et pratiques de régulation qui les
visent, consistant dans l’étude ethnographique de deux quartiers du nord parisien,
ainsi que deux quartiers d’une grande ville du Sud de la France, soit quatre sites
incluant un quartier mixte de centre urbain et un quartier « Politiques de la ville »
classé « Zone de sécurité prioritaire » (ZSP). Dans ce cadre, ont été réalisés des
analyses documentaires (corpus de doléances orales et écrites), des observations
participantes, des observations directes, des entretiens auprès des professionnels
(n=105) parmi une diversité d’acteurs de la vie urbaine et de la sécurité publique :
sociétés de transport, bailleurs, responsables sécurité des villes, délégués du préfet,
chargés de mission cohésion sociale, policiers (chefs de service, responsables de BST
(brigades spécialisées de terrain), DCPP (délégués à la cohésion police population),
référents scolaires), associations de prévention spécialisée, associations de médiation,
élus, habitants et responsables d’associations (de quartier, de retraités, de parents
d’élèves, de jardin partagé, de femmes du quartier). À ces matériaux s’ajoutent ceux
collectés dans le cadre de deux sous-enquêtes complémentaires : 3) une enquête
collective 7 portant sur le dispositif des Délégués à la Cohésion Police-Population
(DCPP), avec une série d’entretiens conduits auprès de ces policiers retraités
réservistes auxquels a été confiée une mission de médiation et de régulation de
petits conflits auprès des populations (n=27) ; 4) une enquête réalisée à la demande
de la ville de Paris sur les incivilités dans les bibliothèques municipales, donnant
lieu à des observations, une série d’entretiens menés auprès de bibliothécaires et
de cadres de la sécurité publique locale (n=30), ainsi qu’à l’analyse des fiches de
signalement d’incidents de la période 2009-2013 (n=629).

7.  Cf. De Maillard (J.), Gayet-Viaud (C.), Jobard (F.), Maret (A.), « Aux bords de l’institution policière. Les
délégués à la cohésion police-population (DCPP) en quête de crédibilité », Cahiers de la sécurité et de la
justice, INHESJ, 2017.
Carole Gayet-Viaud35

Le succès de l’incivilité : une configuration médiatique


et politique arrimant la notion aux questions de sécurité
et de criminalité

L’invention contemporaine de l’incivilité : de la sociabilité à la sécurité


C’est au cours des années 1990 que la catégorie d’incivilité s’est imposée dans
le débat politique en France 8. Désignant un phénomène décrit comme en plein
essor et requérant l’attention politique et l’action publique, l’incivilité s’est rapi-
dement intégrée aux débats publics, trouvant un écho par-delà les différences
partisanes, prenant place dans une série de textes législatifs sur la sécurité au fil
des décennies 2000 et 2010, se diffusant dans les dispositifs de sécurité mis en
place à l’échelle locale et figurant désormais au rang des missions d’un nombre
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croissant d’intervenants, des policiers de sécurité publique aux médiateurs, ou
aux gardiens d’espaces verts. Si elle s’est aujourd’hui banalisée, la notion d’in-
civilité n’en reste pas moins porteuse d’une théorie de la vie sociale, du lien
civil, du rapport aux règles et à l’ordre, qu’il importe d’expliciter 9. En devenant
une catégorie à part entière de l’action publique, elle a contribué à consacrer
l’articulation de questions et pratiques relevant du domaine de la sociabilité au
champ de la déviance et de la sécurité, au point qu’elle soit désormais envisagée,
avec un certain sentiment d’évidence, en termes de commission d’infractions
et de politique pénale. Comment une telle configuration 10 s’est-elle imposée ?
À la différence de la civilité qui est un concept ancien, la notion d’incivilité,
dans son acception actuelle, est relativement récente. Importée des États-Unis où
elle a été développée dans le cadre d’analyses relatives à la croissance de l’insécu-
rité, et à la recrudescence, à partir des années 1970 et 1980, de la délinquance, de
la violence et de la criminalité, la notion s’est formée à l’aune d’une inquiétude
pour les troubles de l’ordre. Les premières études sont les travaux désormais
célèbres de Kelling et Wilson sur la « vitre brisée » dont l’article séminal date de
1982 11. En France, le succès considérable rencontré par la notion est également
lié à la préoccupation croissante pour l’insécurité et l’interprétation du senti-
ment d’insécurité, qui focalise les débats lors des campagnes présidentielles de

8.  L’analyse des occurrences du terme « incivilité » dans la presse quotidienne nationale entre 1945 et 2015
conduite avec Europresse montre que le nombre d’apparitions du terme est presque nul entre 1945 et 1990 :
la totalité des occurrences de l’usage au pluriel (n=2804) se situe entre 1990 et 2018. Le terme au singulier
suscite un nombre d’usages à peine mieux réparti et nettement inférieur (1332 sur la période). Dans les trois
quarts des occurrences repérées, le terme « incivilités » est associé aux termes de sécurité/ insécurité, jeunes/
jeunesse, violence, délinquance.
9.  La section qui suit s’appuie sur des développements élaborés dans : Gayet-Viaud (C.), Le lien civil en
crise ? Bruxelles, Éditions Yapaka-Fabert, 2015 et Gayet-Viaud (C.), « French Cities’ Struggle Against
Incivilities: From Theory to Practices in Regulating Urban Public Space », European Journal on Criminal
Policy and Research, 23 (1), 2017.
10.  Cf. Gusfield (J), La culture des problèmes publics. L’alcool au volant : la production d’un ordre symbolique,
Paris, Economica, 2009 1re éd. 1981], ainsi que la postface de Daniel Cefaï.
11.  Wilson (J.), Kelling (G.), « Les vitres cassées », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 15, 1994.

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36 La civilité est-elle réac ?

1995 et de 2002. L’incivilité est invoquée pour combler l’écart existant entre
la victimisation d’une part, et le sentiment d’insécurité d’autre part, dont les
enquêtes statistiques montrent qu’ils sont déconnectés 12. Le concept d’incivi-
lité vient compléter les tableaux relatifs à la qualité de vie et aux ambiances
urbaines, mais les descriptions qui le mobilisent s’appliquent rapidement aux
seuls quartiers défavorisés.
Les définitions qui prévalent ne justifient pourtant pas ces applications
restrictives. Le politologue S. Roché, qui contribue à introduire la notion en
France 13, propose de la considérer comme un ensemble d’actions qui perturbent
l’ordre social, se distinguent par leur « caractère public, démonstratif, [sont]
non profitables et non organisées mais visibles 14 » et constituent des « ruptures
de l’ordre » bousculant les « apparences normales 15 », menaçant l’innocuité du
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rapport public à autrui, son caractère pacifique et prévisible. Le terme recouvre
une fourchette très ample de conduites, allant du simple fait de ne pas tenir
la porte du métro à celui qui vous suit à des dégradations mineures de biens
ou d’équipements privés et publics, incluant aussi les rassemblements gênants
dans les halls des immeubles, les attitudes menaçantes et la violence verbale,
les nuisances sonores, le dépôt d’ordures, ainsi qu’une série de troubles, acti-
vités (ou traces d’activités) incluant des conflits, des désordres, des nuisances,
des souillures, des présences indésirables, des défauts de courtoisie, des formes
d’incivisme et d’irrespect.
Un élément décisif dans la constitution du problème public de l’incivilité est
la désignation de ces conduites par leur caractère infra-légal. Le concept opère
ainsi le retournement d’une lacune – sa définition par la négative – en principe
positif de définition. S. Roché note : « Quelqu’un qui jette un papier par terre
commet un délit. Quelqu’un qui laisse la porte du métro retomber en pleine
figure de celui qui le suit n’enfreint en revanche aucune loi 16. » Cette absence
de définition juridique est vue comme le cœur du problème : l’extension des
sanctions pénales devient la réponse obligée, la condition de possibilité de toute
prise en charge sérieuse du phénomène.

12.  Ce n’est pas au sein des populations les plus directement touchées par l’insécurité que le sentiment
d’insécurité est le plus fort, cf. Robert (Ph.), L’insécurité en France, Paris, La Découverte, 2002.
13.  Roché (S.), Le sentiment d’insécurité, Paris, PUF, 1993 ; Roché (S.), La société incivile. Qu’est-ce que
l’insécurité ?, Paris, Seuil, 1997 ; Roché (S.), dir., « L’ordre social et la Loi ou le problème des incivilités »,
Rapport final de recherche, Mission de recherche Droit et justice, DIV, Saint-Martin-d’Hères, CERAT, Institut
d’études politiques de Grenoble, 2 vol., 1998 ; Roché (S.), Tolérance zéro ? Incivilités et insécurité, Paris, Odile
Jacob, 2002. Sur son rôle, et celui d’autres figures académiques médiatiques (comme L. Mucchielli) dans la
constitution du problème public de l’insécurité, cf. Sedel (J.), « La contribution des sociologues à l’existence
d’un débat public sur l’insécurité », Savoir/Agir, 9, 2009.
14.  Roché (S.), Tolérance zéro ?, op. cit. p. 48.
15.  Goffman (E.), La mise en scène de la vie quotidienne, vol. 2. Les relations en public, Paris, Éditions de
Minuit, 1973, chap. 6.
16.  Roché (S.), Tolérance zéro ?, op. cit., p. 41.
Carole Gayet-Viaud37

Parallèlement, dans les débats publics, le concept dont l’amplitude poten-


tielle est pourtant considérable est rapidement associé de façon restrictive à
certains quartiers et à certaines populations. Le numéro de revue consacré aux
incivilités par La Documentation française en 2000 les désigne ainsi comme
de « petits actes qui, par leur aspect répétitif, rendent la vie des habitants des
quartiers populaires difficile (tags, lancers de pierre, insultes, bruits, ampoules
cassées...) 17 ». Le concept prend place dans les réflexions portant sur les vio-
lences urbaines et les émeutes qui marquent la période dans certains quartiers
d’habitat social. Dès 1990-1991, les Renseignements généraux l’inscrivent dans
leurs analyses des émeutes urbaines, faisant l’hypothèse que les incivilités sont
les prémisses de ces violences dans les quartiers sensibles. Lucienne Bui-Trong,
commissaire général aux Renseignements généraux, élabore une « échelle de la
violence urbaine 18 » dont les incivilités constituent le premier degré – le plus
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haut étant la guérilla. L’idée est entérinée qu’il existe, d’un type de déviance à
l’autre, une simple différence de degré (plutôt que de nature) : une fois la dyna-
mique lancée, l’aggravation vient naturellement si rien n’est fait pour enrayer
l’engrenage 19.
La définition du phénomène, malgré son succès, n’est pourtant ni clairement
établie ni stabilisée. On peut en repérer presque autant que d’acteurs s’étant
saisis du sujet. Toutes ont en commun d’user voire d’abuser de l’évidence sup-
posée de ce qu’elles désignent et de la « clause, etc. 20 ». L’Observatoire national
de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) les définit comme « des
comportements incivils [sic] non expressément prévus par la loi et se caracté-
risant par le non-respect d’autrui, de la politesse ou de la courtoisie (exemples :
crachats, gestes obscènes, comportements inacceptables, propos excessifs…) 21».
L’Encyclopaedia universalis indique : « Vitres brisées, dégradations diverses,
emballages abandonnés, mais aussi troubles de voisinage, agressivité ou simple
impolitesse constituent quelques-unes de ces transgressions des codes sociaux
aujourd’hui appelées “incivilités” […]. » L’Union sociale pour l’habitat (USH)
la définit à partir de deux agrégats, composés des atteintes aux biens (incluant
les jets sauvages d’ordure et les bris d’ampoule) et des atteintes aux personnels
(interactions conflictuelles, violence verbale). La RATP quant à elle, inclut la
fraude (à rebours de la spécificité supposée du concept, distincte des déviances
acquisitives et de prédation). Enfin, dans la nomenclature utilisée par la Ville

17.  Dossier « Incivilités », Problèmes politiques et sociaux, 836, Paris, La Documentation française, 2000.
Nous soulignons.
18.  Bui-Trong (L.), « L’insécurité des quartiers sensibles : une échelle d’évaluation », Les Cahiers de la sécu-
rité intérieure, 14, 1993.
19.  La psychopathologie a récemment envisagé ce continuum comme pouvant conduire de l’incivilité au
terrorisme : Berger (M.), De l’incivilité au terrorisme. Comprendre la violence sans l’excuser, Paris, Dunod,
2018.
20.  Garfinkel (H.), Recherches en ethnométhodologie, Paris, PUF, 2007 [1967].
21. ONDRP, Focus n° 8 de INHESJ, 2012, note 1.

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38 La civilité est-elle réac ?

de Paris pour recenser les incivilités dans l’ensemble de ses directions 22, sont
incluses aussi bien les souillures liées à la présence de personnes sans-abri dans
les bibliothèques municipales, que les insultes reçues par les personnels à l’occa-
sion d’interactions conflictuelles relativement à l’usage des lieux, des équipe-
ments multimédia ou aux règles et sanctions touchant au prêt des ouvrages.
Quel est le principe d’unification de ces conduites hétérogènes et de mise
en cohérence de ces définitions diverses ? C’est la désignation de leurs effets
(source d’un climat et du sentiment d’insécurité). C’est aussi l’interprétation de
leur signification, et donc de leur cause : un rapport délétère à la vie collective.

Les incivilités, symptôme d’un rapport réfractaire aux normes ?


L’idée s’est imposée que ces « pratiques de transgression mineure » reflètent
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le « sentiment que les règles civiles n’ont pas de raison de s’imposer dans une
société moins pyramidale où les normes sont ramenées à des choix personnels
qui se valent 23 », qu’elles sont « un signe donné à chacun que, tous réunis, ils ne
forment pas une communauté minimale susceptible de se concerter et de faire
valoir ses préférences 24 » ; et que « l’espace collectif [est] un lieu qu’on peut
altérer en toute impunité, sans se soucier des conséquences de ses actes 25 ».
Derrière les incivilités, ce qui est pointé du doigt c’est donc le mécanisme
supposé d’une négligence croissante vis-à-vis de la chose commune, le symp-
tôme d’un délitement de l’ordre, d’un affaiblissement de l’autorité des normes 26
et de leur capacité à susciter le respect et la conformation. L’idée fait écho à
un thème classique de la sociologie depuis l’élaboration du concept d’anomie
par Durkheim dans Le suicide, en lui associant des éléments de psychologie
sociale : « La société postmoderne tend à renforcer l’exigence de recherche de
soi – hédonisme et expressivité à tout prix – et de dévalorisation des compor-
tements conformes. […] chacun est l’auteur de ses propres règles. […] Il n’est
pas question d’édicter des règles de vie […]. Les rituels civils construits sur la
tradition sont mis en question par l’expressivité personnelle 27. » Dans la tota-
lité des entretiens conduits depuis 2012, auprès des responsables et acteurs
institutionnels de statuts, grades et métiers divers (au sein des municipalités,
des transporteurs publics, des bailleurs sociaux, de la police, des associations
et institutions du travail social et de la protection de l’enfance, et auprès des
personnels de contact avec le public dans divers organismes publics et privés),

22.  Sur cette nomenclature et ses effets d’opacification : Gayet-Viaud (C.), dir., « Les incivilités dans les
bibliothèques municipales de la ville de Paris ». Rapport de recherche pour la Direction des Affaires culturelles,
CESDIP, 2014.
23.  Roché (S.), Tolérance zéro ?, op. cit. p. 41.
24.  Ibid.., p. 28-29.
25.  Ibid., p. 41.
26. Cf. supra, les approches formalistes.
27.  Roché (S.), Tolérance zéro ?, op. cit., p. 132.
Carole Gayet-Viaud39

cette interprétation revient avec une constance étourdissante. L’idée constitue


désormais une authentique doxa, qui veut que « l’individualisme » contempo-
rain 28 ait produit un mépris croissant et avéré pour la chose commune et le bien
commun.

Les incivilités au cœur des politiques locales de sécurité


L’orientation nouvelle des politiques publiques de sécurité consacre le concept
d’incivilité affilié aux questions de délinquance. Le colloque de Villepinte 29 pose
en la matière un jalon important. Le discours inaugural de J.-P. Chevènement,
ministre de l’Intérieur, en atteste : la hausse des crimes et délits constatée depuis
les années 1970 est imputée à l’effondrement de « la transmission des valeurs et
du respect des règles les plus élémentaires ». La délinquance est figurée comme
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l’acte de membres choisissant de « rompre le pacte républicain », et « le défaut
de citoyenneté [comme] la cause principale de l’insécurité 30 ». L’attention por-
tée à l’incivilité prend place dans ce cadre idéologique individualiste et contrac-
tualiste, en vertu duquel le civisme et la citoyenneté relèvent d’un ensemble de
valeurs à restaurer, via l’éducation en particulier.
Dès cette date, la lutte contre l’incivilité se déploie avec vigueur aux échelles
nationale et locale, prenant place dans un périmètre renouvelé de l’action
publique de sécurité. Les contrats locaux de sécurité (CLS) qui sont mis en
place font de la lutte contre les incivilités l’un de leurs objectifs principaux.
La loi sur la sécurité intérieure (LSI) du 18 mars 2003 crée de nouveaux délits
et sanctions visant notamment l’incivilité 31 : mendicité agressive, rassemble-
ments dans les halls d’immeubles, pénalisation de la vente à la sauvette, etc.
Dans les politiques de « retour à l’ordre » mises en œuvre, ce sont souvent les
sans-abri 32 et les prostituées 33 qui sont les premières cibles. Les jeunes sont éga-
lement parmi les premiers visés par cette focalisation publique sur la visibilité

28.  Ici dans son sens courant d’égoïsme.


29.  Intitulé « Des villes sûres pour des citoyens libres », il se tient les 24 et 25 octobre 1997 en Seine-Saint-
Denis à l’initiative du ministère de l’Intérieur et acte le passage à gauche d’une approche valorisant l’éduca-
tion et la justice sociale, à une approche plus sécuritaire – consolidée par l’extension des pouvoirs de police
des maires : Le Goff (T.), « L’insécurité saisie par les maires. Un enjeu de politiques municipales », Revue
française de science politique, 55 (3), 2005.
30.  « Discours d’ouverture de J.-P. Chevènement », in Ministère de l’Intérieur. Service de l’information et
des relations publiques, Des villes sûres pour des citoyens libres, actes du colloque de Villepinte, 24-25 octobre
1997, Paris, La Documentation française, p. 5.
31.  Entre 2000 et 2012, près de soixante-dix mesures visent ces « désordres ». Cf. Jobard (F.), « Les infrac-
tions à dépositaires de l’autorité publique sont-elles des actes politiques ? Essai de méthodologie critique »,
in Le Gall (L.), Offerlé (M.), dir., La politique sans en avoir l’air. Aspects de la politique informelle, XIXe-
XXIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
32.  Cf. Terrolle (D.), « La ville dissuasive. L’envers de la solidarité avec les SDF », Espaces et sociétés, 116-117,
2004. Pour une perspective historique sur les productions juridiques visant les marginaux, cf. Fossier (A.),
Gardella (E.), « Le droit dans l’urgence. La jurisprudence face aux marginaux (XIIIe et XXe siècles), Tracés,
10, 2006.
33.  Cf. Handman (M.-E.), Mossuz-Lavau (J.), dir., La prostitution à Paris, Paris, La Martinière, 2005.

125
40 La civilité est-elle réac ?

des désordres 34. Des espaces publics urbains, le terme glisse vers les espaces
d’accueil de larges publics : au sein des grandes entreprises publiques et pri-
vées, les organigrammes institutionnels inscrivent progressivement la lutte
contre les incivilités au rang de leurs missions 35. Plusieurs d’entre elles com-
mandent des enquêtes sur le phénomène, créent des observatoires, voire des
services dédiés 36.
Le développement des personnels et fonctions dédiés à la médiation sociale
et à la tranquillité publique constitue une autre manifestation de ces politiques.
Inaugurées avec les « Grands Frères » mis en place par la RATP 37 au milieu
des années 1990, c’est surtout à partir des années 2000 qu’on assiste à l’essor
de ces fonctions, sous des intitulés et des registres d’action souvent peu stabi-
lisés et flous 38 : médiateurs de rue, correspondants de nuits, agents locaux de
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médiation sociale, agents locaux de sécurité, agents d’ambiance, inspecteurs
de sécurité, etc. : ce contingent croissant de personnels complète un contin-
gent également important de travailleurs sociaux, éducateurs de rue et autres
personnels dédiés à la prévention et intégrant désormais l’incivilité au rang
de leurs missions. Les incivilités se placent ainsi au cœur d’une coordination
renouvelée des politiques de sécurité à l’échelle territoriale, et contribuent, à
bas bruit, à la porosité croissante des mondes de la sécurité avec ceux de l’inter-
vention sociale.
Le monde académique joue également un rôle important dans la diffusion
du paradigme de l’incivilité. Au fil des publications consacrées au sujet à partir
des années 1990 39, se réalisent la polarisation des recherches portant sur l’inci-
vilité et les questions de sécurité d’une part, et leur sécession d’avec les travaux
portant sur la civilité et le domaine de réflexion relatif à la sociabilité et aux
vertus morales et politiques, de l’autre.

34.  Poncela (P.), « La pénalisation des comportements dans l’espace public », Archives de politique crimi-
nelle, 32, 2010.
35.  Des villes aussi différentes du point de vue de la taille, de la gouvernance et de la couleur politique que
Paris, Nice, Cannes, ou Fontenay-sous-Bois, affichent leur volonté de lutter contre l’incivilité, via des cam-
pagnes de communication et la création d’équipes dédiées de prévention et de verbalisation.
36.  C’est le cas pour La Poste et la SNCF.
37.  Astier (I.), Les nouvelles règles du travail social, Paris, PUF, 2007.
38.  Jeannot (G.), Les métiers flous. Travail et action publique, Toulouse, Octarès, 2011.
39.  En 2017 le terme est consacré par l’intégration d’une entrée « incivilité » (par Bernard Valade) dans
l’Encyclopaedia universalis.
Carole Gayet-Viaud41

Des travaux contemporains sur la civilité fortement


polarisés

Les incivilités dans la production académique


Les études relatives à l’insécurité et à la déviance captent la quasi-totalité des
recherches sur l’incivilité à partir des années 1990 40. À côté des travaux centraux
de S. Roché, déjà cités, on peut mentionner l’ouvrage d’Hugues Lagrange, La
civilité à l’épreuve. Crime et sentiment d’insécurité, paru en 1995 et qui, bien que
mettant formellement le concept de civilité au centre de l’attention, consacre
l’essentiel de ses développements à une histoire sociale du crime, de la peur,
et des réponses étatiques apportées à ces phénomènes, en s’appuyant sur les
travaux de sociologie de la police et du crime et en s’adossant aux données
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tirées de la base Davido (évolution du contentieux depuis 1825). Le glissement
d’une notion à l’autre se fait, dans cet ouvrage comme dans nombre de tra-
vaux contemporains, par le truchement d’une référence aux travaux de Norbert
Elias. Après avoir évoqué la théorie éliasienne d’un procès au long cours de civi-
lisation des mœurs, la période contemporaine est décrite comme s’inscrivant
en rupture avec ce mouvement propre aux siècles précédents et placée sous le
signe d’une crise normative datée du milieu du XXe siècle : « Depuis deux à
trois décennies, en Europe et aux États-Unis, la violence civile et les atteintes
aux biens ont augmenté dans des proportions considérables. Cette élévation
du crime […] soulève des questions touchant la réalité et la portée des proces-
sus qui ont permis cette pacification des mœurs qu’on observe au milieu du
XXe siècle 41. » Le propos se poursuit avec une réflexion consacrée aux analyses
psychanalytiques (Freud) et sociologiques (Durkheim) du crime, la dernière
section de l’introduction générale étant entièrement dédiée au phénomène cri-
minel : « le crime et ses représentations 42 ».
En dehors même des espaces disciplinaires intéressés à la pénalité, à la délin-
quance et au crime, la reconfiguration des questions relatives à la civilité par

40.  Parmi les ouvrages parus en France et portant de façon centrale sur l’incivilité durant les décennies
1990 et 2000, ont été identifiés : Bolo (S.), Face aux incivilités scolaires, quelles alternatives au tout sécuritaire ?
Paris, Syros ; Damon (J.), « Les incivilités », Problèmes politiques et sociaux, 836, 2000 ; Duclos (D.),
De la civilité. Comment les sociétés apprivoisent la puissance. Paris, La Découverte, 1993 ; Finkelstein-
Rossi (J.), Violences dans la cité. Mineurs, délits et incivilités, Paris, L’Atelier de l’archer, 1999 ; Lagrange (H.),
La civilité à l’épreuve. Crime et sentiment d’insécurité, Paris, PUF, 1995 ; Longhi (G.), Mazoyer (D.), Face
aux incivilités scolaires. Quelles alternatives au tout sécuritaire ?, Paris, La Découverte-Syros, 2001 ; Llorca
(G.), dir., Civisme et santé. L’hôpital face aux incivilités, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2009 ; Peyrat
(D.), En manque de civilité, Paris, Textuel, 2005 ; Roché (S.), Tolérance Zéro ? Incivilités et insécurité, op. cit. ;
Roché (S.), La société incivile. Qu’est-ce que l’insécurité ?, op. cit. Par ailleurs, plusieurs ouvrages consacrent
des développements critiques à la notion, sans être toutefois focalisés sur elle de façon centrale : Mucchielli
(L.), Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte-Syros, 2001. Les
articles scientifiques sont évidemment en nombre beaucoup plus important.
41.  Lagrange (H.), La civilité à l’épreuve, op. cit., p. 11.
42.  Ibid., p. 24-28.

125
42 La civilité est-elle réac ?

l’entremise de l’incivilité s’impose. Dans le numéro dédié à la civilité par la


revue Critique en 1997 43, l’articulation à la violence est placée au cœur du ques-
tionnement et l’incivilité figure en bonne place dans les développements pro-
posés 44. Certains ouvrages consacrés à la civilité, à la politesse ou au savoir-vivre
sont aussi remaniés pour intégrer l’entrée par l’incivilité 45.
S’agissant des articles scientifiques, le portail Cairn répertorie 348 références
parues dans les revues académiques pour la période 1990-2018 comportant le
mot « incivilité(s) ». L’analyse des cinquante premières d’entre elles, pour les-
quelles le terme est au centre du propos (présent à la fois dans le résumé et dans
le titre de l’article) montre qu’il est associé prioritairement aux thèmes suivants :
politiques de sécurité (15) ; jeunes, collège (9), organisations accueillant du
public (6). Les références suivantes s’intéressent aux interactions ordinaires (2),
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à l’histoire du mot (1), à l’incivilité routière (1), l’incivilité sur le lieu de travail
(1), l’exclusion sociale (1), la désobéissance (1), etc. Si l’on étudie la répartition
des références par revue de 1945 à 2018, il apparaît que c’est Le Journal du droit
des jeunes qui a publié le plus grand nombre d’articles où apparaît le mot, avec
soixante-sept occurrences du terme, puis Déviance et société avec soixante-trois
occurrences. Viennent ensuite Sciences humaines (38), Esprit (25), Le Débat (24)
et la Revue française de science politique (24).
Au sein même des travaux qui critiquent la compréhension de la civilité char-
riée par la perspective sécuritaire et l’affiliation à l’état pénal, l’appariement de
la notion de civilité avec les questions de sécurité n’est pas défait 46. Un fonction-
nement circulaire, presque tautologique, dans la production des définitions de
problèmes et des opérations de catégorisation entre acteurs semble à l’œuvre :
le problème est saisi par les directions de la sécurité 47, suivi par les journalistes
en charge des questions de police et de justice, mesuré et combattu par les insti-
tutions en charge de la sécurité (du ministère de l’Intérieur aux CLSPD), étudié
par les sciences sociales intéressées à la déviance et au crime 48 : d’un espace à
l’autre la spécialisation s’affirme, se reconduit et se consolide, fermant d’autant

43.  « L’échange. De la civilité à la violence », Critique, 596-597, 1997.


44. Un article lui est même spécifiquement consacré : Saint-Amand Pierre, « De l’incivilité », Critique,
op. cit., à propos de l’ouvrage de John Keane, Reflections on Violence, London, Verso, 1996 (lequel propose de
réfuter l’interprétation éliasienne du processus de civilisation).
45.  Par exemple : Picard (D.), Les rituels du savoir-vivre, Paris, Seuil, 1995, reparaît dans « une version entiè-
rement remaniée », sous le titre Pourquoi la politesse ? Le savoir-vivre contre l’incivilité, Paris, Seuil, 2007.
46.  Cf. Boudreau (J.-A.) et Estèbe (Ph.), dir., Lien social et politiques, 57, 2007, consacré aux compétences
civiles dans leur articulation aux questions de sécurité ; ou Peralva (A.), L’incivilité, la révolte et le crime.
Violences juvéniles dans la société de risque. Mémoire soutenu à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales
(EHESS), 1998.
47.  Les organigrammes en attestent : toutes les sous-directions dédiées aux incivilités (La Poste, SNCF,
l’APHP, l’OPTP de la Ville de Paris, l’USH, etc.) sont placées dans les directions de la sécurité.
48.  Ma propre insertion professionnelle au sein du CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit
et les institutions pénales) en relève.
Carole Gayet-Viaud43

les possibilités de configurations alternatives du problème (leur formulation et


leur éventuelle efficacité).
La partition disciplinaire et la polarisation idéologique s’articulent étroite-
ment. Les recherches sur la civilité et l’incivilité se distribuent, schématique-
ment, entre deux principaux ensembles : d’une part, les études qui prennent
pour objet la civilité dans sa forme positive, retracent ses figures historiques
et philosophiques diverses, discutent sa définition, ses apparentements avec
des concepts voisins (sociabilité, savoir-vivre, politesse, décorum, respect, bien-
séance, urbanité, etc. 49) ; d’autre part, les recherches qui s’intéressent à l’incivi-
lité, affiliées au champ d’étude de la délinquance et aux politiques de sécurité.
Par réaction à la prévalence des discours contemporains sur l’incivilité, un troi-
sième groupe de textes s’autorise des débats relatifs à l’incivilité pour rejeter la
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civilité elle-même, du fait de la charge idéologique qui lui est attribuée.
Les travaux sur la civilité organisent ainsi l’opposition de deux visions idéo-
logiques : l’une tend à valoriser la civilité et à en louer les vertus pacificatrices et
civilisatrices, souvent pour en dénoncer l’actuel déclin, en prôner le retour ou la
restauration ; l’autre au contraire, dénonce la civilité comme un concept piégé,
voire réactionnaire, l’instrument d’une police des mœurs et d’une disciplinari-
sation liberticides, le prétexte d’une politique de retour à l’ordre. Cette partition
tient notamment au fait que les travaux relevant de chacun des deux segments
considèrent leur objet comme seul digne d’intérêt (et d’enquête) et son envers
comme relevant, au contraire, de l’évidence la plus indiscutable 50.

49.  On trouve principalement dans cette famille des travaux de philosophie, d’histoire et de littérature :
Balibar (E.), Violence et civilité. Wellek Library Lectures et autres essais de philosophie politique, Paris, Éditions
Galilée, 2010 ; Ferry (J.-M.), De la civilisation. Civilité, Légalité, Publicité. Paris, Cerf, 2001 ; Dejardin (B.),
Terreur et corruption. Essai sur l’incivilité chez Machiavel, Paris, L’Harmattan, 2004 ; Habib (C.),
Raynaud (Ph.), dir., Malaise dans la civilité ?, Paris, Perrin, 2012 ; Habib (C.), « Quand le cœur s’accorde
aux formes », in Besnier (J.-M.) et al., Politesse et sincérité, Paris, Esprit, 1994 ; Merlin-Kajmann (H.), « “Une
troisième espèce de simple dignité”, ou la civilité entre l’honneur et la familiarité, in Cosandey (F.), dir.,
Dire et vivre l’ordre social en France sous l’Ancien Régime, Paris, Éditions de l’EHESS, 2005 ; Merlin-Kajman
(H.), La Langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement, Paris, Seuil, 2003 ; Montandon (A.), dir.,
Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre (du Moyen Âge à nos jours), Paris, Seuil, 1995 ; Raynaud
(Ph.), La politesse des Lumières. Les lois, les mœurs, les manières, Paris, Gallimard, 2013 ; Pernot (C.), La
politesse et sa philosophie, Paris, PUF, 1996 ; Picard (D.), Les rituels du savoir-vivre, op. cit. ; Revel (J.), « Les
usages de la civilité », in Ariès (Ph.), Duby (G.), dir., L’histoire de la vie privée, vol. 3, De la renaissance aux
Lumières, Paris, Seuil, 1986 ; Rouvillois (F.), Histoire de la politesse. De 1789 à nos jours, Paris, Flammarion,
2006 ; Muchembled (R.), La société policée. Politique et politesse en France du XVIe au XXe siècle, Paris, Seuil,
1998. Entrent aussi dans cette catégorie les travaux portant sur les auteurs classiques liés au sujet : Érasme,
Rousseau, Tocqueville, Elias. Par exemple : Garrigou (A.), Lacroix (B.), dir., Norbert Elias. La politique et
l’histoire, Paris, La Découverte, 1997 ; Chartier (R.), Préface à Elias (N.), La société de cour, Paris, Flammarion,
2008 ; Heinich (N.), La sociologie de Norbert Elias, Paris, La Découverte, 1997. Si, parmi ces travaux, certains
font référence aux incivilités, c’est au titre de concession à l’air du temps, sans que la notion ne fasse l’objet
de la réflexion, moins encore d’enquêtes.
50. Certaines recherches échappent toutefois à cette bipartition et à la polarisation qui s’y attache.
Signalons, sans pouvoir être exhaustive, les travaux pionniers de Patrick Pharo (Le civisme ordinaire, Paris,
Méridiens Klincksieck, 1985), qui ont permis d’étayer une voie de réflexion et d’enquête à la croisée de

125
44 La civilité est-elle réac ?

Les travaux portant sur la civilité tendent à tenir pour acquis l’essor contem-
porain de l’incivilité et le déclin de la civilité qu’il est réputé signaler. Les travaux
portant sur l’incivilité négligent pour leur part la civilité en s’autorisant d’une
doxa relative à sa simplicité, son caractère élémentaire, sa définition convenue
comme simple « respect des codes sociaux », dont on peut régler le sort en
quelques lignes : « Davantage notion que concept, la civilité désigne l’ensemble
des codes sociaux légaux et infralégaux qui permettent un réglage de la distance
sociale, constitutif du lien civil et nécessaire à la vie en société (Bourricaud,
1989). Le respect de la civilité est le gage de l’innocuité du rapport à autrui 51.
À l’inverse, son non-respect, les “incivilités”, introduisent de l’incertitude dans
les rapports sociaux et rendent le rapport à autrui potentiellement menaçant.
Mais cette menace n’est pas uniquement individuelle, elle est aussi collective. À
travers le respect de codes sociaux qui reflètent les normes et les valeurs d’une
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société donnée, la civilité incarne aussi un ordre social, un “ordre en public”»,
et est garante de la possibilité du lien civil (Elias 1973 ; Goffman 1973 ; Pharo
1985) 52. » Dans cette perspective, la civilité n’est plus que l’ombre portée de
l’incivilité.

L’approche formaliste : l’idéal de civilité et son déclin


S’agissant des auteurs qu’on désigne comme « formalistes », ils se montrent
attachés aux formes et inquiets de leur déclin contemporain, qu’ils jugent mani-
feste. Leur modèle et leurs sources de réflexion pour penser les exigences de la
civilité puisent à ses formes historiques, chez les auteurs classiques le plus sou-
vent. L’incivilité actuelle est décrite comme relevant du simple constat.

l’étude des interactions sociales, de la sociologie morale et politique et de la philosophie de la citoyenneté ;


les travaux d’Isaac Joseph (Le passant considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public, Paris, Méridiens
Klincksieck, 1984), qui ont fortement contribué à inscrire en France la question de la civilité, à l’articu-
lation des préoccupations politiques relatives à l’hospitalité des villes, à la régulation des espaces publics,
et aux domaines de la microsociologie goffmanienne de l’interaction en public, dans le sillage desquels
des sociologues et ethnographes de la ville se sont efforcés de maintenir l’articulation entre les dimen-
sions interactionnelles, écologiques et sensibles, et les dimensions proprement politiques de la vie publique
et de la fabrique de la Cité : S. Bordreuil, M. Breviglieri, B. Conein, D. Cefaï, F. Chave, P. Garcia Sanchez,
A. Pecqueux, M. Peroni, A. Querrien, J.-P. Thibaud ou S. Tonnelat. Nos propres travaux sur l’expérience des
rapports en public et sur leur articulation à une ethnographie de la citoyenneté comme expérience, menés
avec A. Bidet, E. Le Méner, M. Boutet et F. Chave, dont le présent numéro constitue un jalon, s’inscrivent
dans cette lignée. Depuis une perspective différente, inscrite dans les études littéraires, les travaux d’Hélène
Merlin-Kajman (« Paroles publiques et figures du public en France dans la première partie du XVIIe siècle »,
Politix, 26, 1994) tissent aussi des liens avec les notions de public et la dimension politique de la civilité qui
croisent ces mêmes lignes de réflexion. Ces travaux ne discutent pas l’incivilité, à l’exception de ceux de
Bordreuil (J.-S.), « La construction de l’incivilité comme cause publique. Pour une intelligence des inte-
ractions civiles », in Cefaï (D.), Joseph (I.), dir., L’héritage du pragmatisme. Conflits d’urbanité et épreuves de
civisme, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2002.
51.  Cette formule est d’ailleurs, quant à elle, déjà tirée d’une lecture de Goffman par S. Roché, La société
incivile. Qu’est-ce que l’insécurité ?, op. cit.
52.  Patsias (C.), « Civilité et comités de citoyens marseillais et québécois : des réactions à l’insécurité aux
fondements des politiques publiques », Lien social et politiques, 57, 2007.
Carole Gayet-Viaud45

L’idée est parfois avancée que l’incivilité n’est qu’un euphémisme qui sert
à désigner la montée de la violence, et la dégradation généralisée des rapports
sociaux. Ainsi de l’analyse proposée par Philippe Raynaud : « Nous pensions
jadis être irrésistiblement emportés par le cours de la civilisation ; nous nous
demandons aujourd’hui plus modestement comment être “civils”, dans un
monde marqué à la fois par la permanence de la violence et par la montée de
l’exigence de liberté, d’égalité, bref, de démocratie. C’est ce que manifeste para-
doxalement le succès contemporain de la notion d’“incivilité” pour désigner
des comportements qui vont très au-delà de la simple impolitesse. Il est sans
doute curieux d’appeler “incivils” des personnes qui, par exemple, frappent des
enseignants ou dégradent des biens publics en dessinant ou en écrivant sur les
murs. Mais cela a au moins le mérite de rappeler que la civilité renvoie à des
règles élémentaires de comportement qui, en deçà de la contrainte légale, per-
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mettent une vie décente fondée sur la coexistence des individus sans prétendre
pour autant à un raffinement supérieur 53. »
Ces travaux comportent peu d’enquêtes empiriques sur l’état contemporain
des normes de civilité 54. Ils sont par conséquent mal armés pour prendre de
front la question des transformations à l’œuvre, qu’ils n’appréhendent qu’en
plaçant dans un vis-à-vis déséquilibré, leur perception peu étayée de la situa-
tion présente et les élaborations conceptuelles issues de sociétés anciennes. Leur
propos se structure autour d’une inquiétude relative à la situation contempo-
raine, placée dans le prolongement de l’analyse, reprise à Tocqueville et Norbert
Elias, du progrès de l’informel et de l’uniformisation accompagnant la démo-
cratisation des sociétés. La civilité contemporaine est alors décrite sous les traits
d’un avènement de « l’injonction au cool 55 », voire dans les termes d’une « crise
de dé-civilisation 56 ».
Pourtant, il suffit d’évoquer l’expérience des rapports en public pour les caté-
gories « situationnellement désavantagées 57 » et leur évolution récente, qu’il

53.  Raynaud (Ph.), La politesse des Lumières, op. cit., p. 8.


54. En sociologie y compris, l’héritage d’un auteur aussi important que Goffman a (paradoxalement)
contribué à produire cette clôture des enquêtes et cette doxa fonctionnaliste sur le caractère formel, super-
ficiel et néanmoins essentiel des « rites de civilité » : dans sa perspective comme celle de nombreux lin-
guistes qui s’en inspirent, comme Brown et Levinson, la civilité (ne) désigne (que) l’ensemble des rituels
consacrés du « facework », ce travail de figuration, accompli par toute personne pour que « ses actions ne
fassent perdre la face à personne (y compris elle-même) » (Goffman (E.), Rites d’interaction, Paris, Éditions
de Minuit, 1974, p. 15). Sa réduction à un simple droit de péage, dont on s’acquitte sans y penser, qui n’est
au service que de la préservation d’un ordre déjà-là et n’offre nulle prise ou distance critique sur le sens des
conventions ou leur légitimité, donne nombre d’appuis à la réduction formaliste.
55.  Habib (C.), « Sur le cool », in Habib (C.), Raynaud (Ph.), dir, Malaise dans la civilité ?, Paris, Perrin,
2012.
56.  Heinich (N.), « Incivilité du regard ou éthique de la transparence », in Habib (C.), Raynaud (Ph.), ibid.,
p. 27.
57.  Gardner (C. B.), Passing by. Gender and Public Harassment, Berkeley and Los Angeles, University of
California Press, 1995.

125
46 La civilité est-elle réac ?

s’agisse des femmes, des minorités sexuelles, religieuses, ethno-raciales, entre


autres, pour questionner l’évidence d’un tel diagnostic. Du point de vue des
catégories historiquement discriminées et stigmatisées, pour lesquelles l’ex-
périence de l’interaction urbaine demeure une épreuve au sens fort, la trans-
formation des normes de l’échange civil revêt les traits nets d’une conquête,
progressive et conflictuelle, de l’égalité : d’un égal droit au respect – à la possibi-
lité de circuler librement, de prendre place et de s’exprimer, en tant que simple
citoyen(ne) 58.
Si les travaux qui s’inscrivent dans cette perspective affirment l’existence
d’un lien assez général entre la transformation du rapport aux formes et la
« santé » des démocraties, celui-ci est postulé plutôt que décrit ou pris pour
objet d’enquête : évoqué comme une sorte d’évidence, il reste une boîte noire.
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Le déclin de la civilité, pour sa part, est présenté sous les traits du constat qui
rend superflue toute description factuelle précise 59 : « Les voisinages imposés et
l’anonymat de masse sont les deux ingrédients majeurs de la perte de civilité.
[...] Il n’est pas très nécessaire d’entrer ici dans le détail pour illustrer un phéno-
mène : la perte menaçante de civilité 60 [...]. »
La définition de son périmètre supposé comme de sa nature donne également
lieu à des affirmations aussi péremptoires que peu documentées : « Violences
scolaires, émeutes urbaines, incivilités quotidiennes : nous sommes pris dans ce
que le sociologue Norbert Elias aurait appelé une “crise de dé-civilisation”, c’est-
à-dire une régression dans la capacité des individus à intérioriser leurs émotions 61,
à maîtriser leurs expressions corporelles, à contrôler leurs pulsions. Ce qui est
en jeu n’est pas la violence révolutionnaire des “opprimés” [...] même si c’est
d’eux qu’elle provient : c’est la violence anomique des êtres mal socialisés. Cette
régression n’est pas globale, elle ne touche pas uniformément tout un chacun.
L’incivilité demeure pour le moment un phénomène générationnel (les jeunes),
catégoriel (les milieux défavorisés), topographique (les cités de banlieue) et, de
ce fait, fortement corrélé à l’immigration (les enfants d’immigrés cumulant jeu-
nesse, faibles ressources familiales et relégation urbaine 62). » On trouve peu de
formulations aussi désinhibées d’un tel rétrécissement du spectre supposé des
populations concernées, où les cadrages médiatiques et politiques du problème
sont tenus pour ses contours empiriques effectifs.
Dans ces tableaux brossés à grands traits prennent aussi place des récits
volontiers focalisés sur ce qui a été perdu, glorifiant sans prudence ni nuance

58.  Joseph (I.). « Prises, réserves, épreuves », Communications, 65, 1997.


59.  Je reprends ici deux exemples cités dans Gayet-Viaud (C.), Le lien civil en crise ?, Bruxelles, Éditions
Yapaka-Fabert, 2014.
60.  Ferry (M.) De la civilisation. Civilité, légalité, publicité, Paris, Cerf, 2001, p. 26.
61.  Nous soulignons.
62.  Heinich (N.), « Incivilité du regard ou éthique de la transparence ? », art. cit., p. 26-27.
Carole Gayet-Viaud47

un passé dont on n’est pas sûr qu’il ait jamais existé : « Pendant longtemps,
dans les rapports de la société civile, quand quelqu’un allumait sa cigarette, il
demandait à son voisin : “Excusez-moi, Monsieur (ou surtout Madame), cela
vous dérange-t-il ?” ; l’autre répondait oui ou non. Or, un beau jour, cela s’est
dégradé : “Ta gueule ! Je m’en fous. Je fume que cela t’embête ou non”, et il
a fallu faire une loi 63. » Outre la fable didactique relative à la genèse du droit
comme réponse d’une élite civilisée à la barbarie récalcitrante de la majorité
désordonnée, l’exemple s’en tient à l’évidence de l’anecdote et de l’expérience
vécue, hissant un fait divers en paradigme d’interprétation.
À ces évocations s’adjoint celle d’un passé rétrospectivement défini comme
un âge d’or perdu, où la civilité est ramenée à l’autorité de certaines de ses
formes (par exemple, le « Monsieur » ou « Madame ») et à l’application de
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certaines des règles du savoir-vivre qui la définissaient – au premier rang des-
quelles les conventions qui réglaient jusqu’à il y a peu les rapports entre les sexes
et entre les générations. Ces règles sont pourtant par définition historiques,
contingentes, changeantes : leur rapport aux exigences de la civilité elles-mêmes
ne saurait être un rapport de pure et simple identité. La confusion consiste à
prendre la partie pour le tout et à considérer que lorsque les manières de mani-
fester le respect et de montrer des égards se transforment, voire, pour certaines,
disparaissent, cela signifie que le respect ou les égards eux-mêmes sont mena-
cés. C’est là le prix du formalisme que de ne pouvoir concevoir la mutation des
formes que sous le signe du déclin.
Le formalisme affirme, en effet, la valeur des formes indépendamment du
fond qu’elles sont censées exprimer. La forme vaudrait en elle-même et par elle-
même, produisant seule le respect qui s’y manifeste, fût-ce minimalement, et ne
dépendant donc nullement d’un arrière-plan de sincérité ou de vérité qui en
conditionnerait la valeur, et l’authenticité : elle serait la condition de possibilité,
modeste et fondamentale, d’une coexistence pacifiée entre personnes et groupes
différents. L’approche formaliste joue donc sur la triade règles/éducation/ver-
tus : l’inculcation puis l’incorporation d’un ensemble de règles, qui appellent
essentiellement la conformation, permettent et appellent une application qui
devient une seconde nature, systématique et peu réflexive (plutôt machinale ou
réflexe), par laquelle on fait passer l’autre avant soi.
L’envers de cette perspective est qu’elle tend à hypostasier la valeur des règles
et des conventions, à en autonomiser l’importance, négligeant les dynamiques
propres à l’accomplissement et à l’appréciation, au gré des situations, de leur
validité, et de leur légitimité. La norme se trouve ainsi figée et réduite à la règle
qui la porte et l’appuie : mot, code, ordre de préséance – qui en vient à être

63.  Intervention de Gérard Slama, Journée « La civilité, ça change la ville », RATP, Paris, Maison de la RATP,
28 septembre 2011.

125
48 La civilité est-elle réac ?

pensée en dehors de la signification dont elle provient et à laquelle sa légitimité


reste attachée : ces approches conduisent à la réduction des conventions et des
règles de civilité à des listes de choses et de mots (les fameux « mots magiques »
de la politesse) qu’il suffirait de connaître et d’appliquer 64 pour se trouver quitte
des exigences qu’elles portent.

Les approches critiques


Un second pan de travaux forme l’ensemble qu’on désigne sous le terme
d’approches « critiques ». Soucieux de décrire la violence des rapports sociaux,
ces travaux tendent à considérer les formes et les manières avec suspicion,
voire à en faire une valeur repoussoir. Les formes de la considération ou du
respect (et leur prétention à l’universalité) sont re-décrites comme le produit
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de milieux sociaux et de stratégies ancrées dans des espaces et des classes. Les
formes figurent autant d’apparences et de masques qui déguisent et voilent la
réalité des rapports de domination sans les entamer, voire qui en les euphémi-
sant contribuent à les reconduire, en leur donnant l’apparence du naturel et
de la légitimité. Dans cette perspective, c’est la vigilance et la distance critique
qui prévalent vis-à-vis de la prétention des formes civiles à pacifier les rapports
sociaux.
Cette perspective s’inscrit dans une tradition ancienne, qui a décrit et dénoncé
la tension se jouant entre le respect des manières d’une part, et les progrès de
la démocratie d’autre part, et qui va de Tocqueville à Proust, des moralistes aux
sociologues contemporains. En décrivant les manières comme le produit des
hiérarchies sociales des sociétés qui les promeuvent, leur reflet et leur instru-
ment de perpétuation, leur prétention à incarner une authentique vertu et un
véritable sens moral a été mise à mal. Cette conception est au principe de l’ana-
lyse sociologique de ces normes et de la genèse sociale du jugement de goût 65.
Dans leur geste de dévoilement et de déconstruction des prétentions de
la civilité à exprimer quelque valeur morale, les approches critiques peuvent
elles aussi convoquer des faits divers exemplaires, tel l’incendie du Bazar de la
Charité 66, où s’est manifesté publiquement de façon éclatante le divorce entre

64.  Or un élément décisif des échanges civils tient à la communication de gages de bonne foi et à la mani-
festation de signes de sincérité. Pour cette raison, la prise d’initiative qui accompagne le geste et réalise
l’égard s’avère aussi décisive, en situation, que la « chose » donnée elle-même. Sur ce point et les dyna-
miques conflictuelles propres aux interactions civiles : Cf. Gayet-Viaud (C.), La civilité urbaine. Enquête sur
les formes élémentaires de la coexistence démocratique, Paris, Economica (à paraître), chap. 3.
65.  Bourdieu (P.), La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979. Les travaux
de Simmel n’entrent pas dans cette tradition.
66.  Le 4 mai 1897, l’incendie de cet espace tenu et fréquenté par la haute société parisienne catholique fait
plus d’une centaine de victimes. Le scandale tient au spectacle de la dissociation brutale des manières et de
la morale : les hommes s’en tirent mieux que les femmes, nombre de ceux-ci prenant la fuite sans porter
secours à celles-là. Le discrédit touche ainsi autant l’association des vertus morales à la pratique religieuse,
qu’à l’appartenance sociale et à ses manières.
Carole Gayet-Viaud49

(bonnes) manières et vertus morales, attestant de la supercherie qui consiste


à prendre ces formes et manières pour un signe de la qualité morale des per-
sonnes. De tels épisodes montrent assurément que se trouver au sommet de
l’échelle sociale (et des manières comprises en termes proustiens ou bourdieu-
siens) ne signifie pas être de plus haute qualité morale. Mais ils indiquent aussi
combien est réductrice toute conception de la civilité qui l’assimile à une simple
maîtrise des manières et des règles de l’étiquette.
La perspective critique n’a d’ailleurs pas toujours ou pas seulement justi-
fié le rejet ou le discrédit complet des formes en tant que telles, mais a aussi
porté l’affirmation d’un droit d’inventaire des formes de sociabilité (et de leur
rénovation) : ce fut le cas dès la période révolutionnaire 67, où l’ensemble des
rites et formes sociables furent passés au crible de l’affirmation des nouveaux
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principes de liberté et d’égalité. Depuis lors, cette volonté d’accorder formes
et fond, principes politiques et pratiques de côtoiement, nourrit les transfor-
mations de la civilité, avec l’horizon régulateur d’une civilité démocratique,
débarrassée de cet attachement génétique aux hiérarchies sociales 68 qui enta-
chait les formes d’Ancien Régime et les manières curiales. Ces efforts ont porté
le souci de proposer des contrepoints aux représentations du monde social
qui domicilient le sens moral du côté des couches les plus hautes ou les plus
« éduquées 69 », en documentant l’existence d’un sens moral d’égale dignité à
l’œuvre dans les sociabilités populaires (de Le Play 70, Thompson 71, Hoggart 72 à
Lepoutre 73, Cottereau et Marzok 74). La common decency a ainsi pu être décrite
et valorisée en contrepoint à l’exaltation aristocratique ou bourgeoise d’un

67.  Sur l’affirmation d’un « crédit de confiance » et d’un droit au respect a priori entre concitoyens au
moment de l’émergence d’espaces publics démocratiques au XVIIIe siècle, cf. Cottereau (A.), « “Esprit
public” et capacité de juger : la stabilisation d’un espace public en France aux lendemains de la Révolution »,
in Cottereau (A.), Ladrière (P.), dir., Pouvoir et légitimité : figures de l’espace public, Paris, Éditions de
l’EHESS, coll. « Raisons pratiques », 1992.
68.  On trouve au XVIIIe siècle nombre de réflexions sur les mérites respectifs des notions de politesse, de
courtoisie et de civilité, où un tel tri tente de s’opérer. La civilité y est valorisée comme plus démocratique
que la politesse (et bien sûr que la courtoisie, érigée en contre-modèle). Si l’Ancien Régime la trouvait plate
ou fade et lui reprochait de ne pas bénéficier du « supplément d’âme » qui seul hissait vers l’excellence et
le plaisir esthétique requis, des motifs voisins font d’elle la préférée des Lumières. Depuis La civilité puérile
d’Érasme, elle figure un perfectionnement des mœurs accessible à tous, adossé au rejet de l’animalité plutôt
qu’à la distinction sociale, au périmètre universel et à la visée humaniste. Cf. Revel (J.), « Les usages de la
civilité », art. cit.
69.  Cousin (B.), Paugam (S.), Giorgetti (C.), Naudet (J.), Ce que les riches pensent des pauvres, Paris, Seuil,
2017.
70.  Sur l’anthropologie comparée des Ouvriers européens, cf. Cottereau (A.), « Le Play économiste », in
Baciocchi (S.), dir., « Frédéric Le Play. éléments d’épistémologie des sciences sociales. Anthologie et corres-
pondance », Les études sociales, 142-143 et 144, 2005.
71.  Thompson (E. P.), La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Hautes Études-Gallimard-Seuil,
1988.
72.  Hoggart (R.), La culture du pauvre, Paris, Éditions de Minuit, 1970.
73.  Lepoutre (D.), Cœur de banlieue. Codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob, 2001.
74.  Cottereau (A.), Marzok (M.), Une famille andalouse. Ethnocomptabilité d’une économie invisible, Paris,
Bouchêne, 2012.

125
50 La civilité est-elle réac ?

certain sens de la bonne éducation. Dans cette perspective, la civilité peut être
conçue comme ne se réduisant pas à un attribut des classes dominantes (les
« bonnes manières » de la bonne société), mais s’inscrivant possiblement dans
un ensemble de pratiques d’esprit démocratique, moins directement indexées
aux positions sociales, à côté des notions de respect ou de décence développées
par A. Honneth, A. Margalit, ou R. Sennett 75.
Le centre de gravité des travaux relevant de l’approche critique se trouve tou-
tefois du côté de la défiance vis-à-vis des formes et des manières, défiance que
le succès récent de la notion d’incivilité a décuplée. Plus encore que les formes
civiles elles-mêmes, ce sont les appels à la civilité qui soulèvent un soupçon
vif, qui configure alors la perspective générale adoptée : à rebours des ambi-
tions affichées, les approches critiques débusquent derrière ces mots d’ordre
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et ces injonctions pacificatrices des stratégies cyniques de gouvernementalité à
l’œuvre. Parmi ces travaux, certains vont jusqu’à faire de la civilité elle-même
un concept intrinsèquement réactionnaire.

Une civilité réactionnaire ? De la dénonciation de l’incivilité à la mise en procès


du concept de civilité
C’est, on le devine, du côté des travaux relevant de l’approche formaliste
qu’on trouve les raisonnements pouvant être considérés comme relevant de la
« pensée réactionnaire », telle qu’elle a été définie par A. Hirschman 76 dans la
typologie des figures rhétoriques qu’il a établie. Dans un nombre important de
travaux formalistes en effet, on retrouve le mouvement d’une exaltation et d’une
idéalisation du passé visant à disqualifier un présent jugé décadent. Certains
auteurs considèrent d’ailleurs que la situation contemporaine voue à un tel
conservatisme. Ainsi de Daniel Payot, président de l’Université Marc Bloch à
Strasbourg au moment où il écrit : « Toute parole qui rappelle l’existence de ce
que j’appelle le monde antérieur commun, la communauté ou socialité comme
conditions de possibilité de tout, y compris des individualités ou singularités,
ne peut aujourd’hui qu’être exposée à ce risque de passer pour une leçon bar-
bante et conservatrice 77. »
Au pôle opposé, on dénonce le succès de ces mots et des thèmes qu’ils char-
rient (le civisme, la citoyenneté, ou l’espace public 78) comme « une ruse de la

75.  Cf. Honneth (A.), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000 ; Margalit (A.), La société décente,
Paris, Climats, 1999 ; Sennett (R.), Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité, Paris, Fayard,
2003.
76.  Hirschman (A. O.), Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991. Cf. aussi Lindenberg
(D.), Le rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Seuil, 2002 et Audier (S.), La pensée
anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, Paris, La Découverte, 2009.
77.  Payot (D.), « Lettre aux vandales ordinaires », Revue des sciences sociales, 29, 2002, p. 79.
78.  Cf. Genestier (Ph.), Ouardi (S.), Rennes (J.), « Le paradigme localiste au secours de l’action publique »,
Mots. Les langages du politique, 83, 2007 ; Delgado (M.), L’espace public comme idéologie, Paris, Éditions
CMDE, 2016 [2011].
Carole Gayet-Viaud51

raison d’État, un leurre à l’usage des clientèles électorales, et finalement une


injonction à l’obéissance passive adressée en particulier à la jeunesse 79 ». Cette
critique peut culminer dans l’anoblissement a priori de l’incivilité comme résis-
tance, lui conférant une dignité politique de principe, en tant que refus d’obéir.
Les dénonciations ciblent principalement des productions langagières et des
effets politiques associés à des idéologies saisies comme rhétoriques. Ainsi des
analyses de L. Boltanski et A. Esquerré 80 qui mettent en cause l’association de la
« civilité » à l’usage des mots « peuple » et « identité », formant autant d’aspects
d’un même phénomène par où le peuple, l’identité, les « bonnes mœurs » et la
(vraie) morale se voient confondus, servant une dérive droitière de la pensée
politique contemporaine.
Dans une tribune où les auteurs développent leur charge critique 81, cet
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amalgame entre les termes est accusé d’alimenter le vote FN et d’avoir porté
la « manif pour tous » : « Dans cette dérive à droite, la “morale” ne cesse d’être
invoquée. Elle prend désormais la forme de la décence, du respect, de la cour-
toisie, de la galanterie et, surtout, de la politesse, toutes ces vertus naturelles
aux “braves gens” qui les mettent en œuvre dans le cadre de leur vie quoti-
dienne. Mais […] cette redécouverte de la morale, entendue comme politesse,
n’aurait pas recueilli une aussi large écoute si elle n’avait bénéficié de son asso-
ciation avec un autre thème qui a joué un rôle majeur dans les argumentaires
de l’extrême droite, et qui est celui de l’insécurité. Et cela par le truchement de
l’association entre politesse et civilité. L’une des caractéristiques de ce discours
moralisateur est de ne se fonder sur rien d’autre que sur la référence à l’évidence,
qui s’est exprimée notamment lors des manifestations contre le mariage pour
tous et contre la “théorie du genre”. Par une sorte de tautologie, est moral ce à
quoi le peuple est attaché, et le peuple est vraiment un peuple parce qu’il a des
attachements qui sont la source de “valeurs”, méritant, à ce titre, le respect de
tous. » La mise en procès est ici aussi globale que radicale 82.

79.  Murard (N.), Tassin (E.), « La citoyenneté entre les frontières », L’Homme et la société, 160-161, 2006,
p. 17.
80.  Boltanski (L.), Esquerré (A.), Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Paris, Dehors Bellevaux,
2014.
81.  Boltanski (L.), Esquerré (A.), « Front National : de quel peuple parle-t-on ? », Libération, 30 mai 2014.
82.  Signalons que la tribune a donné lieu à une réponse cosignée par Hélène Merlin-Kajman, Gérard Sfez
et Marcel Hénaff, parue dans Libération le 9 juin 2014, intitulée « Gauche : de quelle civilité ne parle-t-on
pas ? », qui souligne les limites d’une interprétation qui fait de la dérive des usages une nécessité intrinsèque
aux concepts mêmes. Le débat recoupe pour partie la question du constructivisme qui traverse l’histoire des
sciences sociales. Cf. De Fornel (M.), Lemieux (C.), dir., Naturalisme versus constructivisme ?, Paris, Éditions
de l’EHESS, coll. « Enquête », 2007. Sur la nécessité de dépasser l’alternative entre artificialisation de la
dimension sociale des sociétés d’une part, et méconnaissance de l’influence décisive qu’ont les perceptions
et les descriptions sociales sur les phénomènes sociaux eux-mêmes d’autre part, cf. Cottereau (A.), « Dénis
de justice, dénis de réalité. Remarques sur la réalité sociale et sa dénégation », in Gruson (P.), Dulong (R.),
dir., L’expérience du déni, Paris, Éditions de la MSH, 1999.

125
52 La civilité est-elle réac ?

Sortir de l’alternative entre formalisme et critique

Un dualisme commun aux approches formalistes et critiques


Au sein des travaux critiques aussi bien que formalistes, un souci commun
consiste à tenter de régler une fois pour toutes le rapport des formes au sens et à
la valeur. Ces deux positions ont en commun la prétention de régler la question
de la valeur des apparences et des formes conventionnelles : pour la consolider
chez les uns, la déconstruire chez les autres. De ce point de vue, les approches
formalistes et critiques, aussi opposées soient-elles sur le plan idéologique, par-
tagent une même perspective ontologique : une vision dichotomique du rap-
port entre apparence et réalité, écho à la série d’oppositions binaires anciennes
entre expression et pensée, empirie et vérité, conventions sociales et principes
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universels 83.
Les formalistes entendent affirmer la valeur des formes et apparences, en
établissant leur indépendance vis-à-vis des intentions et des sentiments (d’une
vérité qui se jouerait donc ailleurs, au-delà de ces formes mêmes). Les tenants de
l’approche critique entendent réaliser cette dissociation pour révéler le carac-
tère trompeur et illusoire des formes, montrer leur déconnexion d’avec la vérité
des rapports sociaux, et des moteurs réellement à l’œuvre (sur les plans moraux
ou politiques). Elles visent ainsi l’une et l’autre à régler, ex ante, la question de
l’articulation des formes au fond, et à dire par avance ce qu’est le rapport des
conventions civiles à ce qu’elles manifestent et aux principes qu’elles s’efforcent
d’exprimer. Toutes deux prétendent ainsi autonomiser radicalement les formes
d’avec le sens moral (et le sens du juste) pour sauver les formes, ou pour les
condamner.
Ces perspectives négligent ce qui, dans les égards mutuels, n’est réductible
ni aux règles et formes conventionnelles ni aux stratégies de pouvoir ou de dis-
tinction, mais touche aux exigences de respect, d’égalité et de réciprocité, au
besoin de reconnaissance, indissociables d’un sens du juste dans l’interaction.
La nécessité de prendre en compte cette corrélation, qui conditionne le sens et
l’attachement viscéral que manifestent les personnes aux exigences civiles, est
mise au jour par nos enquêtes 84.

83.  Contre ces dichotomies, cf. Dewey (J.), Logique. Théorie de l’enquête, Paris, PUF, 1993 [1938].
84. L’attachement aux principes de la coexistence se manifeste par des voies multiples et notamment
par l’importance, en nombre et en intensité, des disputes visant à faire valoir les exigences de la civilité.
Cf. Gayet-Viaud (C.), « La moindre des choses. Enquête sur la civilité urbaine et ses péripéties », in
Berger (M.), Cefaï (D.), Gayet-Viaud (C.), dir., Du civil au politique. Ethnographies du vivre-ensemble,
Bruxelles, Peter Lang, 2011. Sur la nécessité de décrire et analyser la pluralité des « modes mineurs »
(selon l’expression d’A. Piette) de l’engagement civil et civique, cf. notre article collectif : Bidet (A.) et al.,
« Publicité, sollicitation, intervention. Pistes pour une étude pragmatiste de l’expérience citoyenne »,
SociologieS, 1er semestre 2015.
Carole Gayet-Viaud53

Appréhender la civilité comme activité de réglage des conduites en public


Nos enquêtes sur les interactions en public plaident pour une compréhen-
sion de la civilité comme activité de réglage des conduites en public (et plus
précisément, entre personnes n’ayant d’autre lien que celui de vivre ensemble
en société) plutôt que comme un simple corpus de règles de savoir-vivre. Si les
formes constituent une ressource et un appui précieux dans l’accomplissement
des normes civiles, elles ne disent jamais le tout de ce qui s’y trouve mis en
jeu. Leur présence a fort à voir avec des exigences de fond, en termes d’égalité,
de respect et de considération, mais ne garantit jamais à elle seule la félicité
des échanges. La théorie des « mots magiques » est contredite par l’observa-
tion des usages. La « chose » (siège, préséance, souci de l’intégrité du corps ou
de l’espace vital, etc.) n’est là que pour exprimer une relation. Les centaines
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de séquences d’interaction observées, complétées par les quelque deux cents
récits d’interactions recueillis en entretien, convergent pour montrer que la
production située des égards civils incorpore une forme de réflexivité, et même
souvent d’enquête, relativement au rapport aux autres, et un souci puissant,
remarquablement récurrent de faire coïncider un sens commun ordinaire du
juste avec les formes les plus conventionnelles de la sociabilité.
L’interaction civile met en jeu un souci de faire coïncider les façons de se rap-
porter à autrui et un certain sens du bien et du juste. Qu’il s’agisse des rapports
de genre, de la relation aux plus démunis (sans-abri, migrants), des rapports
intergénérationnels, interreligieux ou ethnoraciaux, pour ne prendre que ces
quelques figures de la catégorisation ordinaire, la question de ce que peut être
la bonne façon de faire, de se conduire avec autrui en public n’est jamais entiè-
rement réglée par ce qui serait un corpus de règles formelles dont on s’acquit-
terait à la manière d’un simple droit de péage, pour mieux passer à autre chose
et vaquer à ses occupations. Les interactions civiles sont marquées par l’incer-
titude, la perplexité et une réflexivité souvent inquiète sur les normes et leur
capacité à orienter les conduites au mieux. Les observations et les entretiens
découvrent, derrière les exigences de la simple circulation et de l’évitement des
heurts entre passants, un concernement qui va bien au-delà d’un souci pour la
« face », et vise l’horizon d’un monde commun et des biens qu’il s’agit de faire
valoir, au nom de la dimension et de la portée publiques des situations.
Une attention réflexive et un regard critique innervent de façon irrégu-
lière mais substantielle l’orientation des conduites civiles, et compliquent les
interactions civiles d’une réflexivité que les entretiens documentent de façon
très systématique : les récits rapportent le caractère itératif, insatisfaisant, les
frustrations qui guident les variations inquiètes dans la façon de se rapporter
et donner ou non aux mendiants 85 ; dans la façon de transmettre aux jeunes

85.  Gayet-Viaud (C.), « Du passant au Samu social : la (bonne) mesure du don dans la rencontre avec les
sans-abri », Revue du MAUSS, 35, 2010.

125
54 La civilité est-elle réac ?

enfants le sens de ce qui est souhaitable, sans les exposer excessivement aux
dangers et aux désillusions 86 ; ils décrivent un souci de bien faire qui se révèle
hésitant dans une diversité de situations, au moment de décider si « interve-
nir » ou pas et si oui de quelle façon. Les formes du concernement dépassent
souvent et contrarient parfois même le souci de la face, ainsi qu’en attestent
les disputes très fréquentes, où se discute et se débat le sens de la norme à faire
valoir, et la mise en perspective de la règle, de ses sources, de ses conséquences,
des intentions et des circonstances. Autant de séquences, documentées au fil des
enquêtes, qui, sous un rapport fonctionnaliste ou instrumental, sembleraient
relever de la pure perte de temps, de l’irrationalité – du fait des émotions très
vives engagées, que les protagonistes eux-mêmes qualifient de « disproportion-
nées » ou « insensées ».
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Lorsque des jeunes et des personnes âgées disputent les enjeux de la défé-
rence et de l’autorité à propos d’un siège du bus et des manières acceptables ou
non de l’offrir ou de le réquisitionner, lorsque des jeunes femmes qui marchent
dans la rue font brusquement demi-tour pour sermonner l’homme qui les a
sifflées sur leur passage, lorsque des voyageurs décident de supporter l’odeur
nauséabonde d’un sans-abri assis à côté d’eux de peur de l’offenser, ou font une
scène éclatante suite à une remarque raciste prononcée à mi-voix devant eux, les
citadins mettent au travail un certain sens des normes civiles, en tant qu’ils s’en
considèrent coauteurs et coresponsables. Certaines enquêtées insistent même
explicitement sur la dimension pédagogique voire militante de leurs interven-
tions, sur les façons de faire qu’il s’agit pour elles soit de promouvoir, soit de
combattre et de ne pas laisser passer.
Dans les échanges civils urbains, les personnes ne se contentent donc pas de
faire usage des catégories : elles les prennent également pour objet de réflexion
et d’action : pour redéfinir les critères de la confiance mutuelle, et plus généra-
lement les critères de la perception mutuelle et des attributs normatifs qui leur
sont attachés : âge, rapports entre hommes et femmes, racisme, homophobie,
relations de confiance post-attentats, etc. Au fil des épreuves de la coexistence,
l’interaction civile irrigue une expérience de la vie publique qui participe, à la
manière d’une ligne de basse, à la confection d’une culture politique. La portée
politique des échanges civils se joue dans ce travail itératif, mis au service d’une
conception ordinaire des exigences que revêt la publicité des espaces publics
démocratiques. Cette publicité, si elle peut bénéficier (ou pâtir au contraire)
d’environnements matériels et institutionnels diversement favorables à son
émergence, n’est jamais le seul fruit des caractéristiques spatiales d’un lieu : elle
dépend d’une activité qui se montre attentive aux conséquences des actes et

86.  Bidet (A.), Gayet-Viaud (C.), « Les horizons politiques du devenir parent : figures d’une citoyenneté
ordinaire », in Fasula (P.), Laugier (S.), dir., Les concepts de l’ordinaire, Paris, Éditions de La Sorbonne,
à paraître.
Carole Gayet-Viaud55

des situations pour la collectivité, le commun, et pour l’avenir. Elle émerge du


souci que manifestent les citadins participant à ces situations de faire valoir ce
caractère public comme une exigence supplémentaire, qui s’adosse à un droit
égal de chacun à être présent, à bénéficier des règles (et pas seulement à y obéir),
à exercer un droit de regard et de vigilance, voire un devoir d’intervention et
d’entraide : cette publicité est donc le gage, y compris sur les aspects les plus
mineurs et triviaux et d’apparence anecdotique de la coprésence, d’une cores-
ponsabilité partagée sur ce qui advient entre les gens 87.
Les interactions civiles sont donc tout à la fois un lieu de mise en scène des
normes déjà là, dans leur forme routinière et impensée, et un lieu de leur (poten-
tielle) transformation. Les deux ne s’excluent pas. Au sein même de l’échange
civil se jouent des formes de jugement sur les règles et les usages en vigueur et
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des tentatives d’infléchir les normes qu’ils incarnent et dont ils sont le vecteur.
Faire droit à ce travail sur les normes, à la façon dont il se réalise à même les
conduites, permet de considérer l’échange civil comme un espace d’interpréta-
tion du sens des rapports ordinaires entre concitoyens et non comme ce simple
corpus de règles qu’il ne s’agirait que d’appliquer ou de transgresser, selon une
opposition conformité/déviance, obéissance/résistance, qui destitue le citoyen
de son rôle (variable) dans l’élaboration des normes. L’échange civil ouvre la
possibilité d’une mise à l’épreuve critique des conventions sur lesquelles il s’ap-
puie, sans s’y réduire. Les « interventions » et les disputes elles-mêmes méritent,
dans cette perspective, d’être réintégrées dans la civilité, si l’on désigne par là
l’activité de réglage des conduites en public et entre simples concitoyens, dont
le cœur est la manifestation d’une attention juste, légitime et proportionnée,
aux personnes et aux situations. Dans ce cas, une distance critique vis-à-vis de
l’état des conventions et de leur signification est possible en son sein, nourries
d’expériences diverses qui débordent largement le périmètre de l’interaction et
son supposé hic et nunc.
Autrement dit, pour rendre justice à ce qui se joue dans les échanges civils, il
est nécessaire de suspendre l’obsession d’une détermination a priori de la valeur
morale et politique de la civilité, pour considérer la façon dont les personnes
elles-mêmes s’en débrouillent en situation. La portée morale et politique de la
civilité est, en réalité, une question qui traverse les pratiques civiles elles-mêmes,
et constitue un moteur important de leur transformation. En ce sens, la civilité
constitue une activité normative et pratique où sont mis en œuvre (et donc à
l’épreuve) quelques-uns des grands principes de la coexistence démocratique (et
de leurs conséquences concrètes), à commencer par le concept central d’égalité 88.

87.  La civilité participe ainsi d’une description empirique possible de ce qu’Arendt désignait comme le
domaine public et cet « entre » les êtres qui fait le cœur de la condition humaine politique : Arendt (H.),
La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983 1958].
88.  Laugier (S.), Ogien (A.), Le principe démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique, Paris,
La Découverte, 2014.

125
56 La civilité est-elle réac ?

* *
*
Le fait que les notions de civilité et de vivre-ensemble soient désormais sai-
sies par les gouvernements pour étayer des politiques relevant de la préser-
vation d’un ordre public en réalité peu libéral, voire d’un ordre public dont
l’aiguillon premier devient le point de vue policier, tend à fausser les analyses
qui se saisissent de ces notions et objets. L’instrumentalisation politique (au
sens étroit des instances exerçant le pouvoir) voire policière de la civilité ne doit
pas occulter la portée politique (au sens du travail démocratique accompli par
les citoyens ordinaires) de cette forme particulière (et horizontale) de réglage
des rapports sociaux.
C’est pourquoi, en dépit même de l’inflexion politique suscitée par le pro-
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blème public de l’incivilité, il paraît important de résister à la tentation d’assi-
miler purement et simplement l’ordre civil à l’ordre public, et la civilité à l’ordre
légal. Cet appariement va d’ailleurs si peu de soi, historiquement et conceptuel-
lement, que H. Becker en a élaboré une version faisant bonne place aux pratiques
urbaines déviantes. Dans un chapitre de Culture and civility in San Fransisco 89
en effet, il donnait une description de ce qu’il appelle la « culture de la civilité »
dans le San Francisco des années 1970, montrant comment certaines formes de
déviance y faisaient partie de ce qu’on désigne aujourd’hui comme la « qualité de
vie » ou l’urbanité d’une ville, évoquant une atmosphère bien loin d’être asep-
tisée ou gentrifiée, mais articulée au contraire autour d’une vitalité multicultu-
relle, d’un pluralisme et d’une tolérance tout démocratiques : la culture civile
s’y rendait sensible, telle un climat, dont la qualité première se comprend alors
comme la mise en œuvre et en valeur d’une hospitalité qui interdit de confondre
civilité et ordre policier 90. La civilité ainsi conçue est irréductible aussi bien aux
bonnes manières, qu’à l’obéissance ou à la conformité aux lois.
La dénonciation des rhétoriques de l’insécurité et de la pente réactionnaire
de la civilité renvoient à l’identification d’un risque, certes bien réel : celui
de l’accaparement par l’état et les institutions publiques (ou privées et mar-
chandes) de la figure de la civilité et des normes de la coexistence démocratique
(alors même qu’elles n’en sont que le garant, et non pas les propriétaires sou-
verains). L’instrumentalisation de la civilité dans des politiques publiques de
promotion d’une certaine vision de l’ordre social ou de l’ordre et de la tranquil-
lité publics a pu conduire à conclure que la civilité n’avait (désormais) d’autre
vocation que de servir d’instrument à une pacification des mœurs imposée de

89.  Becker (H.), « The Culture of Civility », in Becker (H.), ed., Culture and civility in San Francisco, New
Brunswick, Transition Books, 1972.
90.  Ce qui n’est pas sans conséquences sur la manière dont les policiers envisagent les illégalismes et contri-
buent à redéfinir, en véritables « streetcorner politicians » (selon l’expression de Ker Muir), ce qui menace la
tranquillité publique et mérite leur intervention, et ce qui appelle au contraire une tolérance relativement
bienveillante (Becker (H.), « The Culture of Civility », art. cit.).
Carole Gayet-Viaud57

l’extérieur (d’en haut). Un instrument soit de distinction, soit de disciplinarisa-


tion donc, plutôt que d’émancipation ou de régulation (horizontale). Pourtant,
de la reconnaissance d’une possibilité d’instrumentalisation de la civilité à l’af-
firmation d’une vocation intrinsèquement instrumentale de celle-ci, demeure
un pas, qu’il semble important de se garder de franchir.
Les conditions de félicité de l’échange civil ne sont réductibles ni à l’éduca-
tion des personnes ni à leur position dans l’échelle sociale. Un ordre proprement
civil ne peut être qu’un ordre juste, légitime pour ceux-là mêmes auxquels il
s’applique. Penser les règles civiles sans garantir les conditions de leur légitimité,
leur mise en œuvre équitable, leur coproduction et la possibilité ouverte de leur
remise en cause, dès que nécessaire, c’est vouer ces règles à n’être, en effet, que
l’instrument de ceux qui définissent l’ordre, et le font régner (comme on règne
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sur un territoire souverain). C’est donc contrevenir à la logique même de la
civilité démocratique, laquelle repose sur la confiance mutuelle, la réciprocité
des perspectives, et la possibilité d’une interchangeabilité des positions. Lorsque
les politiques de lutte contre l’incivilité se dispensent de prendre en compte ces
dimensions de la civilité, cela conduit à ce que les « conduites inciviles » soient
réduites à des actes de mépris ou de rejet des règles de la vie collective, au mépris
de l’articulation des civilités au sens du juste. C’est ce lien rompu qu’il importe
aujourd’hui de rétablir. Pendant que les uns appellent à frapper d’indignité le
concept même de civilité, et que les autres enjoignent de défendre l’autorité
menacée de cette valeur pour freiner son déclin, des politiques publiques pros-
pèrent, insoucieuses des véritables conditions de félicité de l’échange civil 91.

Carole Gayet-Viaud est sociologue, chargée la République, enseignement civique et


de recherche CNRS au CESDIP (Centre de moral, stages, etc.). Elle est l’auteure de :
recherches sociologiques sur le droit et les Le lien civil en crise ? (Bruxelles, Yapaka-
institutions pénales) et membre associée Fabert, 2014, réédition 2015) ; Du civil au
au CEMS (Institut Marcel Mauss – EHESS). politique. Ethnographies du vivre-ensemble
Ses travaux portent sur le côtoiement civil (Bruxelles, Peter Lang, coll. «  Action
(civilité, incivilités, troubles de l’ordre (en) publique », 2011, co-dirigé avec Mathieu
public), au croisement de l’écologie urbaine, Berger et Daniel Cefaï)  ; L’engagement
d’une sociologie morale des conduites de ethno­graphique (Paris, Éditions de l’EHESS,
sociabilité et d’une sociologie politique des coll. « Temps et lieux », 2010, co-édité avec
formes de l’expérience publique et de l’en- Daniel Cefaï et al.). Son ouvrage La civilité
gagement citoyen. Ses enquêtes en cours urbaine. Enquête sur les formes élémen-
portent sur les incivilités et les politiques de taires de la coexistence démocratique est
lutte qui les visent (désordres, harcèlement à paraître chez Economica, coll. « Études
de rue, etc.), les métiers de la tranquillité sociologiques ». Elle est membre du comité
publique (prévention, médiation, policing), de rédaction de la revue Politix et co-rédac-
ainsi que les formes d’apprentissage et d’en- trice en chef de la revue Métropolitiques
seignement de la citoyenneté (programme (www.metropolitiques.eu).
de formation à la laïcité et aux valeurs de

91.  Mes chaleureux remerciements à Damien de Blic, Erwan Le Méner et Alexandra Bidet ainsi qu’aux
relecteurs de Politix pour leurs remarques et suggestions.

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58 La civilité est-elle réac ?

Is civility reactionary?

The concept of civility has become a highly polarizing one, from both an academic and an ide-
ological perspective. While some view it as a paradise lost, to others it is but a booby-trapped
watchword, a law-and-order device, reactionary by nature. This situation warrants a genealog-
ical approach if one is to shed light on how this binary opposition has been allowed to prevail.
This article shows how the rise of incivility as a public issue in France from the 1990s has
contributed to splitting the study of civility and incivility into two separate domains, setting up
the debate on civility as an ideological struggle centered on the question of order, in which civil-
ity is placed on the side of reactionary thinking. It will be shown that ethnographic surveying
of civil interactions calls for us to move beyond this binary perspective, ultimately considering
civility as a dynamic activity aiming to fine-tune public behavior, where the relationship of
conventions to an ordinary sense of fairness is critically assessed and subjected to an iterative
survey by city-dwellers, as opposed to being blindly applied or rejected.
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Keywords – civility, incivility, public policy, insecurity, fear of crime, civic practices, citizenship,
urban public spaces, mores, democracy, sociability, reactionary, critical sociology, public problem

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