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Le génocide des langues

La légende raconte qu’une langue celtique n’était plus parlée que par une vieille femme
et son perroquet. Lorsque la femme mourut, les linguistes n’eurent d’autre possibilité que de
recueillir le vocabulaire limité du perroquet.
Le bombardement des médias électroniques, tout particulièrement de la télévision,
ajouté à la déforestation, l’éducation normalisée et la banalisation des moyens de transport, vont
détruire dans le prochain siècle entre 70 et 90 pour cent des langues du monde. Déjà la langue
eyak de l’Alaska n’a plus que deux locuteurs, le mandan six, l’iowa cinq. Deux personnes
seulement savent converser en sirenikski, la langue esquimaude, et une dizaine au plus parlent
le caucasien ubykh, le langage qui a plus de consonnes. Les chiffres sont incertains, mais ils
témoignent d’une réalité. Est-il si marquant, dans l’histoire du monde, qu’une langue disparaisse
en 1997 ou 2007, que son plus jeune pratiquant soit âgé de 9 ou de 90 ans ? Cette différence ne
sera importante que si des moyens d’enregistrement permettent d’en sauvegarder la nature, à
défaut d’en prolonger la pratique.
Les langues que les enfants n’apprennent plus en tant que langue maternelle sont en
voie d’extinction, comme les espèces animales ou végétales qui ne peuvent plus se reproduire.
Combien de langues parlées aujourd’hui ne sont-elles pas utilisées par les enfants ? C’est la
question clef, car les langues qui ne sont plus enseignées n’existeront certainement plus dans un
siècle. En Alaska, 2 langues esquimaudes sur 20 sont encore parlées par les enfants, dans le
Nord de la Russie, trois sur 30 des langues répertoriées sont encore vivantes chez les jeunes.
En Australie, 90 pour cent des 250 langues aborigènes sont moribondes : il semble que
l’anglais soit l’exterminateur des langages. En Amérique du Sud, l’espagnol et le portugais sont
moins meurtriers : entre 17 et 26 pour cent (seulement !) des langues sont en voie d’éradication.
Une mesure de la pratique continue d’une langue est la traduction et l’impression de la Bible : la
Bible est aujourd’hui traduite et disponible dans 50 pour cent des langues du Globe.
Selon Michael Krauss, professeur à l’Université de l’Alaska (The World Language in
Crisis, in Language, volume 68, nº 1), 6 000 langues et dialectes sont parlés dans le monde. En
moyenne, chaque langue serait parlée par 1 million d’individus, mais la pluralité linguistique est
très différente selon les continents et les pays. L’Europe et le Moyen-Orient ne contribuent que
pour 4 pour cent des langues, les Amériques 15 pour cent, et les 81 pour cent restants sont
parlées en Afrique et en Asie. Vingt-deux pays totalisent 83 pour cent des langues ; 200 à 250
langues sont parlées par plus de 1 million d’individus, 600 par plus de 100 000 : ces 600
langages ne sont pas menacés. En revanche les langues ayant moins de 100 000 locuteurs sont
en péril : l’avenir du breton et du navajo, qui approchent cette limite, est aujourd’hui incertain.
Les statistiques montrent que la médiane du nombre moyen de locuteurs d’une langue est entre
5 et 6 mille.
La situation est plus grave que pour les espèces animales : la catégorie la plus menacée
est celle des mammifères, où 326 espèces sur 8 600 sont certainement en voie d’extinction. Les
naturalistes pessimistes évaluent à 10 pour cent les espèces de mammifères en danger et à 5
pour cent au moins celles des oiseaux.
Les langues étant l’expression collective du génie d’un peuple on peut s’interroger :
pourquoi la disparition du panda ou du condor californien serait-elle plus inquiétante que
l’éradication des langues esquimaudes ? Tel Néron observant l’incendie de Rome, nous
comptabilisons les langues perdues sans agir beaucoup pour les sauvegarder.

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