Vous êtes sur la page 1sur 226

« Avant l’histoire »,

une collection dirigée par Yves Coppens

© ODILE J ACOB, OCTOBRE 2019


15, RUE SOUFFLOT, 75005 PARIS

www.odilejacob.fr

ISBN : 978-2-7381-4925-1

ISSN : 2556-8132

Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de


l'article L. 122-5 et 3 a, d'une part, que les « copies ou reproductions
strictement réservées à l'usage du copiste et non destinées à une
utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes
citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou
réproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou
de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette
représentation ou reproduction donc une contrefaçon sanctionnée par les
articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


À mon petit astronaute
qui va emmener sa maman sur Mars.
À tous les étudiants, mes rayons de soleil, sans qui la
recherche ne serait rien.
Préface

par le professeur Gilles Boeuf

Le biomimétisme ou la bio-inspiration forment ce pan si fascinant


du vivant (et pourquoi pas aussi du minéral parfois ?) qui a longtemps
été presque complètement gommé chez nous, alors que des efforts
importants étaient consentis aux États-Unis, au Japon ou encore en
Allemagne. Quelques expositions ont bien été organisées sur le sujet
au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) à l’époque où il
portait encore le nom de « bionique ». Les recherches militaires s’y
intéressaient aussi, mais il a fallu tout de même attendre 2014 pour
que le Commissariat au développement durable du ministère de
l’Écologie et le MNHN décident d’y consacrer une conférence
nationale regroupant des scientifiques, des ingénieurs, des
entreprises, des passionnés et un public averti. Ce sera le point de
départ du Ceebios, à Senlis, qui a beaucoup grandi depuis et
représente aujourd’hui en France la clé de voûte de l’organisation de
l’activité, avec en outre, depuis quatre ans l’organisation de la célèbre
exposition BioMimExpo.
Aux États-Unis, la prise de conscience a été plus précoce. Dès
1997 paraît le livre de Janine M. Benyus, Biomimicry. Innovation
inspired by Nature, qui va structurer des approches finalement
démarrées depuis fort longtemps, mais jamais réellement organisées
e
– Léonard de Vinci au XVI siècle en parle déjà. Le biomimétisme ou la
bio-inspiration forment cette approche qui consiste à étudier la nature
sous toutes ses formes – animaux, plantes, micro-organismes,
écosystèmes – et à en tirer des développements technologiques : on
s’en inspire pour concevoir des matériaux, des stratégies ou des
procédés novateurs au service de l’humain, moins polluants, moins
consommateurs d’énergie, recyclables, plus sûrs, de meilleure qualité
et à moindre coût. On peut rêver !
Janine Benyus appartient à une école qui prône une vraie
conscience environnementale à travers le terme de biomimicry qui a
donné « biomimétisme » en français. Elle note : « Contrairement à la
révolution industrielle, la révolution biomimétique ouvre une ère qui ne
repose pas sur ce que nous pouvons prendre dans la nature, mais
sur ce que nous pouvons en apprendre. Faire les choses à la
manière de la nature offre en effet la possibilité de changer notre
façon de cultiver, de fabriquer des matériaux, de produire de
l’énergie, de nous soigner, de stocker de l’information et de gérer nos
entreprises… » Le débat était lancé !
Ici, dans cet ouvrage, Emmanuelle Pouydebat reprend la
« philosophie » du biomimétisme et nous en propose une vision
originale à partir d’une foultitude d’exemples pertinemment choisis.
C’est un fait que cette démarche demande réellement un profond
changement du comportement de l’humanité : elle demande de la
transversalité, comme elle le souligne elle-même, mais aussi un vrai
travail approfondi de communication entre les différentes disciplines
et l’intégration profonde autant des connaissances que d’un vif esprit
critique. Pour cela, il nous faut de la recherche fondamentale,
constamment déclinée ensuite en sciences de l’ingénieur, puis en
réalisations pratiques par les entreprises. Et n’oublions pas les
sciences humaines et sociales, car aux mathématiques appliquées et
à la modélisation, à la physique et à la chimie, à la biologie et à
l’écologie, il faut adjoindre la sociologie et l’anthropologie, avec un
zeste de philosophie par-dessus !
Dans son ouvrage, Emmanuelle revient constamment sur l’humilité
et elle a totalement raison, mais il nous faudra en plus de la sobriété.
Nous ne pouvons ainsi continuer dans ce monde de gaspillage
effroyable. Le vivant a divers avantages sur notre économie
capitaliste trop libérale, il innove encore bien plus que nous, en
permanence depuis 4 milliards d’années, et surtout il innove pour
tous, pas seulement pour quelques-uns ! Le vivant ne produit jamais
une substance qu’il ne sait pas dégrader (même le terrible venin du
mamba noir !), il a toujours un « acheteur » pour ses déchets ! Il fait
tout avec une énorme parcimonie d’énergie. Enfin, il ne maximise
jamais, il optimise en permanence.
À une époque où des centaines d’articles, dont beaucoup très
alarmants, nous informent sur ce qui est communément dénommé, et
pudiquement, l’« érosion », voire la « crise » de la biodiversité, de
telles références sont nécessaires : il nous faut des données sur la
biodiversité dans l’espace et le temps. En 2019, nous avons tenu la
septième conférence internationale de l’IPBES à Paris et trois
conclusions majeures se dégagent de l’étude et de l’analyse critique
de plus de 15 000 publications parues depuis 2005, dernière
évaluation en date des écosystèmes, le Millennium Ecosystem
Assessment : 1) la biodiversité s’effondre, mesurée à travers des
espèces de plus en plus menacées, éteintes pour certaines, et le
rapport prévoit l’extinction d’entre 500 000 et 1 million d’espèces à
l’horizon de quelques dizaines d’années ; 2) les territoires de
répartition des espèces s’amenuisent d’année en année ; 3) les
régions sous contrôle des peuples autochtones, même si elles
subissent aussi des dégradations, s’en sortent plutôt mieux
qu’ailleurs.
Alors, au lieu de continuer à saccager nos écosystèmes, à quand
une prise de conscience viscérale, car cela doit entrer « dans les
tripes », à quand une métamorphose qui nous amène à enfin
considérer cette nature comme faisant partie de nous-mêmes et à
accepter nos limites en nous adaptant à nous-mêmes ? À quand
l’arrêt d’une économie stupide et suicidaire qui permet le profit,
souvent à court terme, en détruisant ou en surexploitant la nature ?
Pour cela, la bio-inspiration est une très efficace réponse : avec
respect, trouver dans le vivant des solutions à nos problèmes !
Puisse cet ouvrage nous aider à prendre encore plus la mesure de la
situation que nous vivons aujourd’hui, à nous faire comprendre que
nous devons impérativement changer, en entrant dans la culture de
l’impact et de la sobriété et, enfin, à passer de faber à sapiens !
Gilles Boeuf, professeur à Sorbonne-Université,
président du Conseil scientifique
de l’Agence française pour la biodiversité,
ancien président du Muséum national d’histoire naturelle,
professeur invité au Collège de France
INTRODUCTION

Ouvrir le livre de la nature

Ce livre saura, j’en suis convaincue, vous émerveiller sur les


capacités extraordinaires, à nos yeux d’humains, du monde vivant,
c’est-à-dire des animaux, des végétaux et même des bactéries !
Certaines adaptations sont pour notre cerveau impensables et
constituent une source intarissable pour le développement des
transports terrestres comme aériens, de la robotique, de
l’aérospatiale, de l’industrie, de l’écologie, des matériaux, de
l’architecture, des sciences de l’ingénieur, de la chimie, de la
médecine, etc. Sans compter les nouvelles découvertes à venir dont
nous n’avons même pas idée, par méconnaissance de capacités
animales et végétales encore insoupçonnées. Laissez-vous
convaincre, vous lecteurs, par leurs aptitudes extraordinaires qui
peuvent nous inspirer, nous, les humains, pour tout. Laissez-vous
convaincre par les implications possibles pour notre survie, la leur et
surtout pour notre humilité. Il faut oublier notre arrogance.
Assurément, vous ne regarderez plus jamais les animaux et les
végétaux comme avant.
Depuis près de 4 milliards d’années, les organismes vivants
colonisent la planète. Par des mécanismes évolutifs et adaptatifs
complexes, les animaux et les végétaux se sont diversifiés pour
survivre dans des environnements très variés aux contraintes
spécifiques. Conséquence : une grande diversité de formes et de
stratégies adaptatives. Le monde animal est donc une source
d’inspiration sans fin, qui évolue, s’adapte, disparaît parfois, survit
aussi. La nature sait optimiser. La nature sait. Elle possède bien des
solutions mais beaucoup plus de mystères encore. À nous de les
découvrir avant qu’il ne soit trop tard. De les découvrir pour la sauver,
elle, avec sa faune et sa flore. De les découvrir pour nous sauver,
nous, les humains. Notre sauvegarde et celle de la nature, ensemble.
Autant de mystères et de génie tous aussi passionnants et
surprenants qui nous poussent à l’humilité et à nous remettre en
1
cause comme nous l’avions fait précédemment .
Comment imaginer qu’un petit oiseau puisse rivaliser avec un
avion de chasse ? Comment imaginer sans la nature des matériaux
incassables ? Comment imaginer des colles qui adhèrent sous l’eau ?
Comment s’inspirer de la nature pour vaincre le cancer ou le
paludisme ? Comment imaginer des membres amputés qui
repoussent ? Comment imaginer sans la nature vivre plus longtemps
et en bonne santé ? Le monde vivant a développé des stratégies et
des systèmes incroyables pour se déplacer, concevoir, préserver,
optimiser, soigner, vieillir, voire repousser les limites de la mort.
Aucun domaine d’application n’est exclu, de l’automobile à la chimie,
en passant par l’écologie, l’électronique, l’aéronautique, la robotique,
l’intelligence artificielle et la médecine. « Copier le grand livre toujours
ouvert de la nature », disait l’architecte Antoni Gaudí qui a puisé sa
vie durant son inspiration dans la nature et représente l’un des
pionniers des structures bio-inspirées. Mais pour combien de temps
ce livre est-il encore ouvert ? Tout faire pour ne pas qu’il se
referme…
L’ouvrage que vous tenez entre les mains vise justement à vous
montrer à quel point nous devons comprendre cette nature pour
tenter de nous en inspirer, pour vivre mieux comme pour la préserver.
Vous l’aurez compris, il traite de biomimétisme – approche
conceptuelle interdisciplinaire qui prend pour modèle la nature afin de
relever les défis du développement durable (social, environnemental
et économique) et plus précisément de bio-inspiration – approche
créative basée sur l’observation des systèmes biologiques ou encore
le transfert des connaissances et principes des stratégies du vivant
pour la conception innovante. En 1997, la chercheuse américaine
2
Janine Benyus écrit qu’il s’agit d’une « démarche d’innovation, qui fait
appel au transfert et à l’adaptation des principes et stratégies
élaborés par les organismes vivants et les écosystèmes, afin de
produire des biens et des services de manière durable, et de rendre
les sociétés humaines compatibles avec la biosphère ». Il s’agit d’une
approche transversale, c’est sans doute pour cela qu’elle me fascine
autant. Cette conscience environnementale et ce respect pour la
biodiversité sous-jacents à cette définition témoignent d’une véritable
révolution, bio-inspirée, qui ouvre une nouvelle ère : ne nous servons
plus dans la nature mais observons, comprenons-la, elle et son génie,
et inspirons-nous-en. Se servir de la nature, tout en la respectant, et
ne plus se servir dans la nature. C’est urgent. Et, croyez-moi, les
inventions et adaptations du vivant constituent une source inépuisable
pour les innovations humaines. Sans que l’on s’y attende parfois
d’ailleurs. Comment pouvais-je imaginer qu’en travaillant sur les
stratégies de prise de nourriture et de prédation des écrevisses
j’allais intéresser… les roboticiens, notamment pour la création de
nouvelles prothèses ! Les sciences fondamentales sont une source
indispensable au service des sciences appliquées. Certaines
applications sont relativement évidentes et d’autres non. Il est plus
que fructueux, pour nous scientifiques, d’axer nos travaux sur des
thématiques interdisciplinaires en collaboration avec des chercheurs
de tous horizons. Cette approche fascinante est la mienne depuis
près de vingt ans et je n’entrevois seulement qu’une infime partie de
toutes les possibilités de découvertes qui s’offrent à moi, à nous,
collègues, étudiants, au potentiel bénéfice de toute la société.
C’est en commençant par imiter les oiseaux et les chauves-souris
que les humains ont fini par inventer les avions. Aujourd’hui, nous
pouvons pousser le concept encore plus loin, en nous inspirant de
l’efficacité des animaux et des végétaux, dont les performances, par
leur diversité et leurs adaptations, ont été optimisées par des
millions, voire des milliards d’années d’évolution ; par des milliards
d’années de Recherche et Développement, pourrait-on dire ! « Va
prendre tes leçons dans la nature, c’est là qu’est notre futur »,
préconisait Léonard de Vinci. Cette célèbre citation a longtemps été
ignorée, comme en témoigne un certain… Victor Hugo, qui soulignait :
« C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre
humain n’écoute pas. » Heureusement, actuellement les contributions
scientifiques internationales sur la bio-inspiration n’en finissent pas de
3
croître, dans tous les domaines . Il est grand temps que les enjeux
biologiques et les nécessités économiques et durables convergent…
CHAPITRE 1

Mieux se déplacer au sol


et dans l’air

Les humains sont les seuls animaux actuels à se déplacer en


bipédie permanente. Cette particularité leur confère d’ailleurs
l’honneur d’être la seule espèce actuelle à être classée dans le genre
Homo. La bipédie permanente : formidable, quelle spécificité
incroyable qui fait la fierté de notre espèce ! Mais quel avantage
cette locomotion procure-t-elle par rapport à d’autres ? Laisser nos
mains libres pour manipuler ? Certes, mais il suffit de s’asseoir.
Certains oiseaux nagent, marchent, décollent, atterrissent,
amerrissent même. De notre côté, sans un apprentissage spécifique
très technique nous nageons très mal, nous grimpons maladroitement
aux arbres et nous ne savons même pas voler ! La bipédie, vous
parlez d’une capacité ! De plus, courir nous est très coûteux sur le
plan énergétique et nous sommes relativement peu puissants et peu
endurants par rapport à d’autres espèces. Il suffit que j’observe le
moindre petit bernard-l’ermite grimpant aisément, malgré sa lourde
coquille parfois et ses cinq paires de pattes à coordonner, sur de fins
substrats, emplis d’embûches qui plus est, pour comprendre à quel
point notre mode de locomotion humain est finalement parfois limité.
Sans compter ces geckos et autres araignées en tous genres qui se
déplacent sur des vitres verticales ou même horizontales, pattes
en l’air évidemment, et ces oiseaux ou insectes capables pour
certains de voler sur des milliers de kilomètres.
Pour combler ces lacunes locomotrices et pour assouvir leur
e
besoin de conquérir d’autres milieux, les humains du XX siècle ont
inventé et conçu des moyens de transport d’une brillante ingéniosité.
Ils se sont parfois aussi inspirés du vivant pour innover, comme les
anciens l’ont fait avant eux. À ceci près que nous disposons
aujourd’hui d’avancées technologiques majeures qui facilitent cette
bio-inspiration. L’amélioration des moyens de transport est donc sans
limite si l’on en juge par les performances du monde animal qui a
résolu bon nombre de défis aériens et terrestres comme le vol
stationnaire ou arrière et qui recèle de solutions aérodynamiques
toutes plus ingénieuses les unes que les autres face aux
modifications permanentes et rapides du milieu. Le monde animal a
réussi là où bon nombre d’ingénieurs se creusent encore la tête, que
ce soit pour voler, se déplacer rapidement sur terre, éviter des
obstacles ou encore se camoufler ! Découvrez plutôt.

Voler

Des ailes des rapaces aux avions du futur


Dans leur rêve de vouloir voler, les humains se sont toujours
inspirés des oiseaux. Le mot « avion » trouve sa racine dans le mot
latin avis, oiseau. Il faut dire que certains oiseaux défient tous les
records aériens. Records de vitesse et de changements de direction
.
par exemple. Le mâle colibri (Calypte sp ) est le vertébré le plus
rapide par rapport à sa taille corporelle, 2 fois plus rapide que des
avions de combat ! Il subit des accélérations centripètes presque
9 fois plus grandes que l’accélération gravitationnelle ! Cette
accélération est la plus élevée connue de tous les vertébrés soumis à
une manœuvre aérienne volontaire, à l’exception des pilotes
de chasse ! À une telle vitesse, éviter les obstacles devient un exploit.
Le colibri réalise par ailleurs des prouesses enviées par bon nombre
d’ingénieurs en aéronautique : vol stationnaire, vol vers l’arrière ou sur
le dos, piqués, changements rapides de vitesse de vol et d’orientation
du corps, tour sur lui-même, le tout pour parfois atteindre des fleurs
difficiles d’accès ! Incroyable vol multidirectionnel du plus petit oiseau
du monde… Records de vitesse et de précision ensuite, avec les
rapaces en particulier qui accomplissent d’autres prouesses. Par
exemple, le faucon pèlerin (Falco peregrinus) vole à un maximum de
200 fois sa longueur par seconde. Certes, c’est 2 fois moins que le
colibri, mais cela représente tout de même une vitesse de presque
400 km/h, le tout pour le plus souvent maîtriser parfaitement le
ralentissement final et capturer une proie ! Les rapaces allient vitesse
et précision et constituent donc un modèle particulièrement pertinent
pour l’ingénierie aéronautique, et Léonard de Vinci avait d’ailleurs
étudié leur vol dans le but de créer un avion à ailes oscillantes.
Records d’évitement d’obstacles également, avec la chauve-souris.
Mais c’est sans doute grâce à la maquette de chauve-souris de
Léonard de Vinci que Clément Ader, trois cents ans plus tard, a pour
la première fois fait décoller un avion. Car ce petit mammifère
bénéficie d’une voilure variable et d’un sonar ultraperformant qui lui
permettent de réaliser un vol de nuit, le tout en évitant les obstacles
et en chassant les insectes ; un véritable rêve pour les pilotes,
notamment les militaires !
Records de vitesse, de changements de direction, de précision,
d’évitement d’obstacle ? Attention, voilà une espèce témoignant de
records en termes de turbulences et de réduction du bruit ! En effet,
des chercheurs français s’intéressent de près à l’architecture et aux
capacités d’adaptation des ailes de l’aigle. Elles possèdent tout pour
améliorer l’aérodynamisme, la furtivité et l’économie d’énergie des
avions de demain. Une merveille d’ingénierie ! Elle répond en fait à
deux problématiques majeures sur lesquelles travaillent les
chercheurs : la capacité d’une aile à se déformer en temps réel et
l’effet des petites plumes périphériques qui cassent les turbulences et
1
réduisent le bruit . Des solutions bio-inspirées remarquables ont ainsi
été découvertes en observant des aigles au « Rocher des aigles » de
Rocamadour et sur l’île du Ramier. En effet, grâce à ce système
musculaire et nerveux sophistiqué et parfaitement adapté au milieu
aérien, les aigles exploitent l’impact du vent sur leurs ailes, pour les
déformer de façon optimale qui plus est. Ils font vibrer leurs ailerons
et leurs plumes de différentes tailles pour accroître leur portance au
moment de capturer la proie. En maîtrisant ces vibrations, ils brisent
la formation des turbulences en réduisant ces tourbillons. La force de
frottement et les vibrations sonores sont ainsi affaiblies et permettent
à l’aigle de foncer sur sa proie sans qu’elle ait le temps ni l’ouïe de le
repérer. De plus, ils cambrent leurs ailes vers le bas et augmentent
de nouveau leur portance pour s’envoler rapidement après la capture.
Autant d’adaptations qui donnent aux chercheurs des nouvelles pistes
pour créer les ailes d’avion du futur ! Ils espèrent que, d’ici à 2020,
les ailes seront flexibles et capables de se cambrer et de vibrer à
différentes fréquences pour augmenter les performances
aérodynamiques pendant le vol. Déformables et vibrantes, elles
permettront de réduire la consommation de carburant et le bruit au
décollage comme à l’atterrissage. Quand performance et écologie se
rejoignent…

Quand les insectes volants inspirent


des microdrones
Attention, après les records des oiseaux, voici les prouesses de
certains insectes au vol à ailes battantes et autres vols stationnaires.
Quand la déformation anatomique de la libellule (odonates) se met au
service des capteurs de demain, le miniaturisme devient un enjeu
majeur… En effet, les chercheurs du monde entier inventent leurs
propres microdrones, des engins volants miniatures, de quelques
centimètres tout au plus. Représentant la troisième génération de
drones, un microdrone peut être utilisé dans le cadre de la recherche
et de l’assistance aux victimes, de la surveillance par les autorités, de
la détection d’agents chimiques ou biologiques, etc. Les enjeux
s’articulent autour de la reconnaissance dans des espaces confinés,
de la combinaison du vol de déplacement (de type avion) au vol
d’observation (de type hélicoptères), du passage du vol extérieur au
vol intérieur en maîtrisant les obstacles, etc. Les microdrones
d’extérieur doivent encore améliorer leurs qualités aérodynamiques et
leur rapidité pendant que les microdrones d’intérieur nécessitent
davantage de stabilité, de maîtrise de l’immobilité et d’une détection
plus performante des obstacles.
Pour atteindre ces objectifs d’innovation, les Américains s’inspirent
des incroyables colibris (trochilidés), les Allemands, des mouettes
(laridés) et les Français ? Les Français portent leur attention sur un
insecte exceptionnel : la libellule ! En effet, fusée, avion, hélicoptères
utilisent des techniques de vol variées et efficaces. Cependant, le vol
à ailes battantes des oiseaux et des libellules est très longtemps
resté un exploit technologique inimitable. Créer un aéronef à ailes
battantes a ainsi représenté un défi et un rêve de bon nombre
d’inventeurs. L’ornithoptère de Léonard de Vinci, machine
ressemblant à des ailes d’oiseau activées par la force musculaire
humaine, ne s’est malheureusement jamais envolé. S’inspirant du vol
des insectes et tentant toute sa vie en vain de le reproduire, Étienne
Œhmichen est mort ruiné et dans l’anonymat le plus total.
Des siècles de tentatives. Mais pas pour rien. Et l’enjeu est de
taille car les autres types de microdrones ne sont pas satisfaisants.
Les microdrones de type avion sont rapides mais ne peuvent
accomplir de vol stationnaire. Ceux de type hélicoptère sont lents,
bruyants et très coûteux sur le plan énergétique. À l’inverse, les
microdrones à ailes battantes ont le potentiel d’être économiques et
miniaturisables jusqu’à un centimètre, sont très performants,
silencieux et capables de vols stationnaires. On trouve ainsi le drone-
colibri américain qui préfigure l’ère des nanodrones, le SmartBird
allemand ultraléger et disposant d’une manœuvrabilité exceptionnelle
ou encore le minuscule DelFly néerlandais, libellule robot de 20 g
évitant les obstacles, bénéficiant d’une vision 3D et qui pourrait
trouver des applications innombrables dans le domaine du spectacle,
du sport, des recherches de victimes ou encore de l’agriculture.
Cependant, nous ne sommes pas encore capables de produire en
grande quantité ce type de drone et d’en réduire la taille notamment à
cause des contraintes liées à la batterie. Les défis à relever vont
2
sans doute occuper les chercheurs pendant des décennies !
Et c’est l’objet du projet Remanta qui, sous l’égide du ministère de
la Défense, tente de réaliser, depuis près de quinze ans, un robot
libellule de 15 cm et de 20 g 3 ! L’objectif original de ce projet réside
dans la reproduction de la déformation vibratoire du thorax de la
libellule, cette même déformation qui fait battre ses ailes à haute
fréquence avec un minimum d’énergie. Ce travail montre de manière
fascinante qu’un insecte de cette taille, tout comme le microdrone
donc, s’appuie sur les tourbillons aériens pour se propulser ou se
maintenir en vol stationnaire (Figure 1). Autre défi de taille : inventer
les capteurs du futur, ceux qui permettront à un microdrone de
détecter n’importe quel obstacle, notamment en repérant la vitesse
de défilement et en l’équilibrant, comme une mouche ou une libellule
le fait avec ses yeux afin de contrôler trajectoire et altitude. Espérons
que ce projet pourra aboutir. La bio-inspiration française, qui a
longtemps souffert d’une sorte de cloisonnement des disciplines,
peine parfois à trouver des financements…
Mais il est un projet qui a abouti, c’est le moins que l’on puisse
dire. Les insectes bénéficient d’une perception exceptionnelle de leur
environnement qui leur permet d’éviter les obstacles malgré leur
vitesse élevée de déplacement. Il n’en fallait pas plus pour inspirer
des chercheurs. Imaginez un drone capable de voler au gré du relief,
un drone capable d’éviter les obstacles sans mesure de vitesse ou
d’altitude. Des chercheurs français ont fait davantage que l’imaginer,
ils l’ont fait ! Des bioroboticiens ont ainsi créé le premier robot à voler
efficacement au-dessus d’un terrain accidenté sans accéléromètre,
4
grâce à un œil bio-inspiré . Je vous présente BeeRotor, inspiré entre
autres des yeux des abeilles. Ce robot d’environ 50 cm peut se
déplacer dans un tunnel sans heurter des obstacles verticaux ni
même les parois inégales et en mouvement. Il évite donc
parfaitement les obstacles, le tout sans accéléromètre. Pourtant,
tous les aéronefs, du « simple » drone à une fusée en passant par un
avion, sont pourvus d’accéléromètres qui leur fournissent des
données indispensables, notamment la direction du centre de la
Terre, pour se stabiliser. Or les insectes volants se déplacent sans
cet outil, comme BeeRotor. En effet, pour réaliser une telle
performance de navigation, il règle sa vitesse et utilise ses capteurs
de flux optiques inspirés de la vision des abeilles qui utilisent le
défilement du paysage pour se déplacer, et non la direction de la
gravité comme le permet un accéléromètre. Se déplacer précisément
malgré les obstacles sans accéléromètre ouvre diverses perspectives
au-delà de BeeRotor, en particulier dans la robotique miniaturisée.
Les accéléromètres sont lourds et ne conviennent pas aux petits
robots pourtant très utiles pour l’inspection de petits espaces comme
les tuyauteries ou encore dans le cadre de missions spatiales qui ont
besoin de véhiculer des dispositifs légers et pour lesquelles des
5
capteurs de flux optique pourraient être très appropriés .

Figure 1. Des vraies libellules (© Pouydebat) au microdrone Remanta et au


démonstrateur avec les ailes en haut (© Onera).
Les toxines de puces et le robot sauteur !
Les puces (Siphonaptera)… Voilà de petits insectes mesurant
entre 1 et 8 mm de long et bien connus pour leurs pièces buccales
conformées en un appareil piqueur-suceur. Or ces animaux, dont on
dénombre pas loin de 2 500 espèces, sont longs et particulièrement
adaptés au saut grâce notamment à une structure chitineuse souple
et résistante d’où s’attachent de puissants muscles. De plus, entre
ses pattes arrière et son thorax se trouve une masse de résiline, une
protéine élastique qui agit comme un puissant ressort et plus
efficace, semble-t-il, que le polybutadiène, l’un des meilleurs
caoutchoucs synthétiques du monde. Des forces très importantes
6
sont ainsi transmises dans le sol . Résultat ? Ces adaptations
permettent à certaines puces de sauter jusqu’à 34 cm de hauteur,
soit près de 340 fois leur propre taille, en subissant une accélération
de 140 g quand un pilote de chasse supporte difficilement plus de
6 g ! Tenez-vous bien, la puce du rat (Xenopsylla cheopis) peut
7
même être propulsée jusqu’à 450 km/h ! Si on transpose ces
données à l’échelle humaine, la puce sauterait deux tours Eiffel
empilées ! L’exploit ne s’arrête évidemment pas là car, quand on
saute aussi haut, mieux vaut savoir atterrir… Facile pour les puces
qui, ça tombe bien, possèdent des petits airbags ou « sacs à air »
dans les pattes qui se gonflent comme des ballons. Une fois la piste
d’atterrissage en ligne de mire, les puces ralentissent et utilisent leurs
poils comme capteurs pour s’informer de tout déplacement d’air et
donc sur la position de leur cible. Elles calculent donc précisément la
trajectoire de leur saut.
Évidemment, de telles prouesses ne pouvaient pas laisser le
monde entier insensible et elles ont inspiré une invention magnifique :
un robot sauteur télécommandé, le Sand Flea, ou « puce
des sables » ! Ce petit robot de 5 kg au maximum et doté d’un
actionneur à pistons effectue des missions de reconnaissance en
réalisant pas moins de 25 sauts d’affilée sans élan ! Le tout sans
avoir besoin d’être rechargé et suivant une hauteur et une inclinaison
réglables à distance. Une caméra embarquée, stabilisée grâce à un
gyroscope, capte des images nettes en plein saut, images qui sont
ensuite retransmises une fois le robot sur le toit, de l’autre côté d’un
mur ou d’un bâtiment. Bio-inspiration supplémentaire, la puce des
sables résiste à l’eau, au sable, au sel et même à l’huile. Elle
supporte également une large amplitude de température (de − 15 °C
à + 45 °C). Je vous laisse imaginer les applications concrètes de
cette invention, de ce petit espion, tant dans le domaine de la
défense militaire que dans les interventions à risque sur des sites
rendus dangereux après un tremblement de terre, un tsunami, un
milieu contaminé suite à une catastrophe nucléaire ou encore une
zone à risque dans le cadre d’un attentat par exemple. Ce petit robot
pourrait également être employé pour explorer d’autres planètes.
Enfin, les propriétés de la résiline n’ont pas encore livré tous leurs
secrets puisqu’elle pourrait bien trouver des applications dans le
corps médical, en particulier pour la rééducation de patients
tétraplégiques et autres handicapés moteurs. Une source d’inspiration
et d’applications inépuisables…

Marcher, rouler et naviguer

Un pivert au service de nouveaux casques


antichocs !
Pour se nourrir et extraire des vers des troncs d’arbre ou encore
pour communiquer, les piverts (Picus viridis) frappent les troncs
d’arbres, avec leurs becs et donc leurs crânes, plus de 12 000 fois
par jour ! Leur tête frappe à une vitesse de 6 à 7 m/s et, au moment
de l’impact, leur bec passe en quelques microsecondes de 25 km/h à
0 km/h, soit avec une décélération colossale (1 000 g, soit 1 000 fois
la force de gravité ressentie sur Terre). Comment font ces oiseaux
pour supporter autant de chocs ? Comment leur cerveau ne s’en
trouve-t-il pas altéré ?
Eh bien, en étudiant l’évolution des forces de pression
intracrâniennes exercées après l’impact chez le pic épeiche
(Dendrocopos major), un oiseau proche du pivert, on se rend compte
que ces forces s’exercent essentiellement à la base du bec. Il semble
que l’impact se propage le long du bec, dans sa partie inférieure, et
que le choc soit donc absorbé à la base du bec. Ce phénomène limite
donc déjà les chocs au niveau du crâne. De plus, les os du crâne des
piverts, frontaux et postérieurs, sont particulièrement spongieux,
8
propriété qui leur permet d’absorber les vibrations . En plus d’un os
hyoïde adapté, le bec supérieur du pic épeiche est plus court que son
bec inférieur, différence qui limiterait les contraintes mécaniques
subies au moment de l’impact : le bec inférieur touche en premier et
conduit le bec supérieur à se déformer vers le haut. L’énergie de
l’impact est ainsi mieux absorbée. Le bec permet ainsi résistance,
répartition des contraintes, souplesse et également rigidité. Eh oui !
Ces particularités pourraient inspirer des concepteurs pour fabriquer
des casques résistant aux chocs et efficaces pour prévenir les
traumatismes crâniens des cyclistes, motards, joueurs de football
américain, ouvriers de chantiers, etc. L’un d’entre eux s’est lancé et a
conçu une structure à base de carton ondulé ! En lui ajoutant une
solution hydrofuge (et donc imperméable), il semble que ce casque
bio-inspiré soit assez efficace en termes d’absorption des chocs !
Enfin, il est clair que la conception de casques plus efficaces pour les
motards ou autres n’en est qu’à ses balbutiements si l’on en croit la
complexité que représente la conception du niveau exceptionnel de
résistance de ces oiseaux.

Comment le martin-pêcheur a amélioré


le TGV japonais !
Comment aller vite sans bruit grâce au bec du martin-pêcheur
(Alcedo atthis) et aux plumes de hibou (Asio otus) ? Le Shinkansen
(littéralement « nouvelle ligne interurbaine ») est le train à grande
vitesse en service au Japon, pionnier de la grande vitesse ferroviaire
dans les années 1960. Pouvant circuler jusqu’à 320 km/h, la priorité
des compagnies ferroviaires réside actuellement dans la réduction du
bruit et dans l’augmentation de la vitesse qui pourrait atteindre
350 km/h sur certaines rames. Le problème, c’est que ces deux
objectifs semblent incompatibles : plus un train avance vite, plus il fait
du bruit. De plus, le Shinkansen, qui a déjà pendant longtemps
dépassé les normes acoustiques, traverse de nombreuses villes
japonaises ainsi que de nombreux tunnels très étroits dont la
traversée provoque une compression de l’air occasionnant
ralentissement, ondes de choc et énormes explosions sonores. La
succession des tunnels provoque des désagréments pour les oreilles
des voyageurs d’une part et pour les riverains d’autre part qui
perçoivent une forte détonation à chaque sortie !
Le défi est donc de taille. Mais c’est sans compter sur dame
nature et ses trésors et un ingénieur ferroviaire qui plus est passionné
par les oiseaux ! Ainsi, Eiji Nakatsu s’est demandé pourquoi ce train à
grande vitesse faisait autant de bruit en passant dans les tunnels
pendant qu’un martin-pêcheur pouvait maintenir une importante
vitesse de piqué pour ensuite s’enfoncer de 1 m de profondeur dans
l’eau et y capturer les poissons sans même produire la moindre
éclaboussure. Pour ce visionnaire, le train comme l’oiseau subissent
une résistante soudaine et importante relativement proche, avec une
différence de taille qui n’échappe pas à l’ingénieur-ornithologue : le
martin-pêcheur traverse la surface de l’eau sans dommages
collatéraux grâce à un bec long et profilé qui lui permet de passer
facilement de l’air à l’eau, plus résistante, malgré un important
changement de pression. Le martin-pêcheur a ainsi permis la
résolution d’une complication de taille : le changement de pression
subi par un Shinkansen. Le design du TGV japonais a donc été
repensé et modifié en s’inspirant du bec du martin-pêcheur : le nez du
train imite la forme de la tête et du bec de l’oiseau ! Résultats ? Le
Shinkansen est plus aérodynamique, nécessite 15 % de
consommation électrique en moins et se déplace 10 % plus vite
qu’avant (Figure 2) !
Figure 2. Bec du martin-pêcheur et nez du Shinkansen.
Cerise sur le gâteau : lorsqu’un TGV sort d’un tunnel, il n’y a plus
d’explosions, et les vibrations comme le bruit sont bien moindres pour
9
les voyageurs ! Sans compter que les ingénieurs japonais se sont
également inspirés d’un hibou pour réduire le bruit occasionné par les
frottements des pantographes (dispositifs articulés qui permettent au
train de capter le courant dans les câbles électriques, la caténaire).
En effet, les nouveaux pantographes des Japonais imitent la structure
dentelée des plumes du hibou moyen-duc. Ces oiseaux volent en
silence grâce à l’anatomie de leurs plumes et à la structure de leurs
ailes dentelées qui brisent les turbulences et diminuent le bruit en
conséquence. Cette structure dentelée a été appliquée sur les
pantographes des trains à grande vitesse pour réduire le bruit de
courant d’air. Cette structure est d’ailleurs également utilisée dans les
réacteurs d’avions Boeing pour réduire le bruit des réacteurs. Quand
tout le monde est gagnant grâce à l’interdisciplinarité au cœur de la
nature et de l’innovation…

Quand des animaux blessés inspirent des robots


qui s’adaptent
Lorsqu’ils se blessent, les animaux savent s’adapter. Nous avons
pu le constater avec les chimpanzés (Pan troglodytes) d’Ouganda qui
souffrent de divers handicaps plus ou moins lourds après avoir été
victimes de braconnage indirect. En effet, ils se prennent parfois dans
les pièges destinés à la faune chassée et peuvent souffrir de divers
traumatismes comme des doigts amputés, voire des mains et des
pieds entiers. Or, malgré leur handicap, ils parviennent tout de même
à se nourrir autant qu’avant en continuant à se déplacer en milieu
forestier et en choisissant des emplacements tout aussi fructueux
pour se nourrir 10. Sans aller aussi loin qu’en Afrique, un chien amputé
est la plupart du temps tout à fait capable de continuer à courir et à
sauter. La blessure plus ou moins grave va conduire l’animal à tester
divers mouvements et déplacements puis à sélectionner ceux qui sont
possibles malgré la blessure et le handicap.
Cette capacité de certains animaux à s’adapter et à se déplacer
malgré la blessure a donné l’idée à des chercheurs français de créer
un robot résilient capable de réapprendre automatiquement à
11
marcher après avoir subi des dégâts ! Imaginez un robot à six
pattes qui réapprend à marcher avec une patte abîmée et une patte
manquante ! Comment est-ce possible ? En faisant comme les
animaux blessés. Le robot crée une sorte de carte des milliers de
manières différentes de réaliser sa tâche. Ainsi, s’il est endommagé,
il génère un algorithme d’apprentissage pour trouver un
comportement de compensation. En d’autres termes, il pioche dans
cette carte et teste différentes actions qui pourraient fonctionner. Si
une action ne fonctionne pas, l’algorithme l’élimine et génère une
tentative différente. Malgré une patte coupée en deux, il ne faut que
deux minutes au robot pour trouver une manière efficace de se
déplacer ! Fait remarquablement intéressant, l’algorithme utilisé pour
réussir cet exploit est divisé en deux étapes : la création de la carte
des manières de réaliser la tâche et l’adaptation à la nouvelle
situation. Or ce type d’algorithme, qui cherche finalement les solutions
les plus performantes, s’inspire directement de la théorie darwinienne
et de la « survie du plus apte ». Biologie et robotique sont intimement
et magnifiquement mêlées et de nombreuses découvertes sont
inévitablement à venir.
Les applications de ce travail sont particulièrement valorisantes
puisque ce type de robot autonome, robuste et efficace pourrait être
utilisé pour chercher des survivants après des catastrophes naturelles
ou lors de conflits mortels par exemple. Les robots non autonomes
sont inutiles dans ces cas précis puisqu’ils ne fonctionnent plus une
fois endommagés. À l’inverse, ces robots résilients, robustes
et réparables pourraient tout à fait repartir en quête des victimes
après avoir subi un choc ou une mutilation dus à la situation
(éboulement, balle perdue, etc.).

Le poisson-coffre et la voiture de demain


12
Figure 3. Le poisson-coffre jaune et la Bionic Car (exposée à Münster en 2012) .

Comment les performances hydrodynamiques de l’improbable


poisson-coffre ont pu inspirer les concepteurs d’automobiles ? Car le
poisson-coffre jaune (Ostracion cubicus) a une forme de cube.
Difficile d’imaginer moins aérodynamique. Et pourtant. Non, ce n’est
pas à cause du coffre ! Mais plutôt parce que ce poisson bénéficie
d’un exosquelette rigide qui réalise des virages à 180 degrés sur
place, le tout très rapidement et en se faufilant très facilement dans
son milieu naturel de récifs. Ces capacités n’ont pas échappé à un
fameux constructeur automobile qui s’est lancé dans la fabrication
13
d’une voiture inspirée de ce poisson : la Bionic Car ! Cette
Mercedes-Benz Bionic était un concept-car créé par DaimlerChrysler
AG, du groupe Mercedes. L’objectif était entre autres de réduire la
masse du véhicule et la consommation de carburant tout en
produisant une forte accélération. Objectif réussi : malgré sa faible
consommation, le prototype permettait d’atteindre 100 km/h en
huit secondes ! La résistance et la légèreté de la voiture étaient
devenues supérieures, et la Bionic Car consommait 20 % de
carburant en moins qu’une voiture de même gabarit (Figure 3) !
Malheureusement, la Bionic Car n’a jamais été commercialisée,
probablement entre autres pour des raisons esthétiques. Il n’en
demeure pas moins que nous ne savons pas encore ce qui contribue
exactement à rendre ces poissons si bons nageurs. Leurs
performances gardent bien des mystères, laissant entrevoir de bien
belles découvertes, tant biologiques qu’innovantes. Par exemple, des
bancs de poissons savent se déplacer en grand nombre d’individus
tout en évitant les collisions. Cela peut inspirer des objectifs
d’évitement de collision entre éléments se déplaçant de manière
autonome comme les voitures du futur qui pourraient éviter des
obstacles, etc. Il semblerait que le groupe Nissan s’intéresse de près
à ces mécanismes…

14
Les robots doivent-ils avoir une tête ?
Quelle ne fut pas ma surprise quand un collègue roboticien,
Philippe Souères (Laboratoire d’analyse et d’architecture des
systèmes, CNRS) pour ne pas le citer, m’a posé une question aussi
surprenante que fascinante : penses-tu que les robots doivent avoir
une tête pour naviguer efficacement ? Vous pouvez répéter la
question ? Bon… Pourquoi une telle question ? Parce que certains
roboticiens ont pour objectif d’optimiser les déplacements de leurs
robots, notamment pour multiplier les applications concrètes et leurs
utilisations. Pour tenter de répondre à cette question, il fallait se
référer au monde animal et surtout mieux comprendre pourquoi des
roboticiens se posent cette question ! Les problèmes commencent
alors car il faut d’abord nous comprendre entre nous, avec nos
vocabulaires respectifs, nos concepts ou objectifs différents, etc. Les
collègues roboticiens constatent donc que peu de robots actuels
disposent d’une tête qui joue réellement un rôle fonctionnel dans leur
navigation. Pourquoi ?
Parce que la robotique est une science encore très jeune. Peu de
travaux tentent réellement d’intégrer la perception multisensorielle et
le contrôle moteur d’une manière suffisamment robuste qui
nécessiterait une tête. Les robots humanoïdes possèdent par
exemple une tête essentiellement pour ressembler aux humains. Le
robot se déplace donc souvent en utilisant des données
proprioceptives (position des différentes parties du corps) grâce à
des capteurs situés le long de la jambe et des données fournies par
une unité centrale disposée dans le tronc. Il n’existe aucun concept
théorique permettant de préciser où placer les capteurs extéroceptifs
sur un robot dans le but d’optimiser l’exécution des tâches de
navigation. Pourtant, les robots actuels ne semblent pas être
handicapés par l’absence de tête. Mais qu’en sera-t-il le jour où les
tâches exigeront une intégration multisensorielle et sensorimotrice
plus profonde ?
Et c’est là que les biologistes interviennent ! Avec mon collègue
biologiste Vincent Bels (Institut de systématique, évolution,
biodiversité, CNRS/MNHN), nous constatons que la tête est une
structure clé chez la majorité des animaux dits bilatériens (animaux
dotés d’une symétrie bilatérale, contrairement aux radiés comme les
méduses, anémones de mer…). Ces animaux, dont les insectes, les
mollusques ou encore les mammifères, reptiles et oiseaux, sont
capables d’effectuer des mouvements dirigés volontaires. La tête a
un rôle d’intégration multisensorielle majeur et est impliquée dans
l’émergence de capacités cognitives élevées liées à la représentation
de l’espace, à la production volontaire des actions spatiales, à
l’optimisation des trajets, à l’organisation du contrôle moteur
(ensemble des actions pour activer les muscles…), etc. La tête, qui
est en fait la partie antérieure des bilatériens, cumule une série de
systèmes sensoriels (visuel, olfactif, auditif…) pendant que la partie
postérieure comporte des dispositifs morphologiques permettant des
mouvements du corps dans une direction déterminée. La tête
comprend ainsi une série de structures symétriques complexes (yeux,
oreilles, moustaches, antennes), les structures extéroceptives, les
organes sensoriels qui détectent les stimuli extérieurs pour interagir
avec l’environnement et pour générer des actions spatiales
volontaires. L’une des principales caractéristiques des organismes qui
ont développé la capacité de produire des actions spatiales
volontaires complexes au cours de leur évolution réside dans
l’intégration de la majorité des systèmes sensoriels et du reste du
corps dans une tête, mobile ou non. Il y a donc fort à parier que la
robotique va davantage se pencher sur les têtes pour optimiser les
déplacements des robots et non simplement pour les faire
ressembler à des humains.
Du requin aux combinaisons hydrodynamiques
Objectif ? Réduire les frottements ! Vers quels prodiges de la
nature se tourner ? Vers les 20 000 génies sous les mers… Les
océans regorgent de solutions si on sait les chercher parmi les 71 %
de la surface du globe qu’ils représentent, pourtant largement
méconnus encore. On connaissait le rostre (nez) des dauphins
inspirant la création d’un bulbe positionné à la proue des pétroliers
depuis les années 1930. Cette démarche avait constitué une avancée
importante dans la réduction de la traînée, cette force de frottement
entre le bateau et l’eau. Cette même recherche de réduction
des frottements et donc d’augmentation de la vitesse a été entreprise
pour la conception de nouvelles combinaisons hydrodynamiques.
Objectif clair : gagner en vitesse en perdant le moins d’énergie
possible. Or qui de plus rapide et de plus hydrodynamique qu’un
requin ?! Le requin mako ou requin-taupe bleu (Isurus oxyrinchus)
bat même des records de vitesse avec des pointes pouvant atteindre
90 km/h. Cette prouesse semble directement liée à son épiderme
composé de millions de denticules microscopiques. Ces derniers
ressemblent à des petites « dents » entrelacées et capables de
réduire les frottements avec l’eau, voire de produire une poussée. Or
des scientifiques munis d’une imprimante 3D ont scanné un fragment
de peau d’un requin mako puis l’ont reproduit jusqu’à obtenir une
matière extrêmement similaire en termes de microstructure. La peau
imprimée et positionnée sur un robot aquatique a permis d’améliorer
la vitesse de nage de 6,6 % et de réduire la dépense d’énergie de
15
5,9 % !
Il n’en fallait pas moins pour qu’un célèbre équipementier, Speedo
pour ne pas le nommer, imagine la combinaison de plongée du futur !
Cependant, le marketing a pris le dessus sur la science car les
chercheurs ont montré que les combinaisons tentant d’imiter la peau
de ces requins ne procurent pas d’avantage hydrodynamique aux
sportifs… En effet, l’imitation de la microstructure du maillot de bain
n’était pas assez proche de celle de la vraie peau de requin,
contrairement à celle positionnée sur le robot. À ce jour, personne n’a
pu concevoir une telle combinaison qui imite fidèlement la vraie peau
de requin. Non, tout n’est pas reproductible dans la nature. Tant s’en
faut. Pour des raisons de complexité (parfois nous ne savons pas
faire) et aussi de coûts. Mais les applications des capacités de cette
peau de requin sont sans doute loin d’être terminées.

Se battre et se protéger

Et si un guépard inspirait les troupes au sol !


Infiltrons-nous dans un projet digne de Star Wars ! En effet, quel
plus beau rêve pour un chef des armées que de pouvoir remplacer
ses soldats par des robots ? Atteindre ce rêve fait l’objet de larges
projets plus ou moins aboutis mais riches de potentiels assurément.
Mais, attention, il faut des soldats robots rapides, adaptables aux
divers sols, contournant des obstacles, voire évoluant sans y voir…
Vers quels animaux se tourner pour s’inspirer ? Commençons par un
robot quadrupède nommé Cheetah, « guépard » en anglais. Quel
intérêt y a-t-il à s’inspirer d’un guépard (Acinonyx jubatus) ? Sa
vitesse et sa capacité à changer de direction avec une grande
manœuvrabilité. Pouvant atteindre 112 km/h (50 km/h en moyenne),
ce félidé est l’animal terrestre le plus rapide au monde. Excellent
prédateur, il est capable de produire des accélérations et
décélérations latérales phénoménales grâce à sa puissance
musculaire, à son adhérence due à ses griffes non rétractiles, à la
manœuvrabilité de son corps due notamment à une colonne
16
vertébrale très flexible et à sa petite tête aérodynamique . Autant
d’atouts qui ont inspiré la création de Cheetah.
En 2012, la première version constituait le robot quadrupède
terrestre le plus rapide du monde, pouvant atteindre 45,5 km/h grâce
notamment à une colonne vertébrale artificielle très flexible 17. Cette
prouesse avait conduit la presse à le comparer au champion et
athlète Usain Bolt dont le record était de 44 km/h ! Aujourd’hui, la
troisième version de Cheetah du MIT (Massachusetts Institute of
Technology) est tout simplement exceptionnelle. Cheetah 3 sait
trotter, galoper, sauter, grimper, se déplacer latéralement, le tout
parmi les obstacles et sans y voir, sans caméra ni capteurs s’il vous
18
plaît ! Pourquoi sans y voir ? Le professeur Sangbae Kim,
professeur associé au MIT et principal concepteur du robot, l’explique
très bien. Un robot doit savoir gérer de nombreux imprévus sans trop
se reposer sur la vision mais plutôt sur des informations tactiles de se
déplacer plus vite face à des obstacles inattendus. Toujours dans
l’objectif de remplacer des troupes au sol, l’idée de cette troisième
version est donc qu’elle puisse progresser sur des terrains difficiles
en se passant d’informations visuelles. Magie des algorithmes qui
permettent, grâce à des données angulaires et d’accélération, une
détection de contact (obstacle, surface déstabilisante, etc.) et un
contrôle des mouvements (ajuster, poursuivre le mouvement, avec
quelle force, etc.) de chaque patte. Tout fonctionne comme si vous
deviez vous déplacer à tâtons dans une zone totalement obscure.
Mais le robot fait mieux encore puisque, si vous le bousculez pour le
faire tomber, il est capable de garder son équilibre ! Je vous laisse
imaginer ses prouesses quand sa vision sera rétablie afin de lui
permettre de cartographier son environnement. Outre les objectifs
militaires, Cheetah pourrait ainsi un jour être utilisé dans diverses
missions conduites dans des environnements hostiles, voire
inaccessibles aux humains. Il faudra cependant baisser les coûts,
19
notamment en réduisant sa taille , mais aussi poursuivre les projets
parallèles comme les incroyables robots BigDog ou PetMan
(Figure 4).
Figure 4. Un guépard inspire le robot BigDog !

Moustique et US Air Force : même combat !


Comment imaginer que les moustiques (Anopheles coluzzii),
vecteurs du paludisme, pourraient conduire à imaginer des projets
d’aéronefs indétectables ? En analysant leurs techniques de
décollage. Oui, cela semble improbable mais c’est vrai. Après s’être
bien nourri de sang, le moustique repu adapte sa technique de
décollage pour ne pas être repéré par sa proie, nous en
l’occurrence ! Il sait alors être discret tout en gardant la puissance
nécessaire à son décollage. Cette technique lui permet d’ailleurs,
malheureusement pour nous, de propager le paludisme avec une
efficacité redoutable. Mais comment fait-il ?
Au moment du décollage, le moustique s’est nourri. Il est alors
plus lourd de 2 à 3 fois son poids en sang ! À un tel moment, se
servir de ses pattes pour se propulser comme des oiseaux ou des
drosophiles risquerait de produire une force détectable par contact
sensoriel avec la peau de sa proie. Or les modélisations 3D à vitesse
rapide de décollages réalisées par des chercheurs montrent que le
moustique va utiliser les battements de ses ailes pour décoller très
rapidement et ne pas se faire repérer grâce à un signal tactile des
20
pattes très faible . Décollage rapide et quasi indétectable. À quand
l’aéronef qui décolle sans se faire remarquer ? À ce jour, ce qui se
fait de mieux est sans doute le F-117 ou le B2, avions
révolutionnaires de l’US Air Force, ou encore le T-50 russe,
quasiment indétectables, grâce à diverses techniques (structure
optimisée pour réduire au minimum sa signature radar et infrarouge,
nanorevêtements…). Néanmoins, le décollage peut être source de
détection, pour un avion comme pour un hélicoptère ou un drone.
Aéronefs et moustiques, mêmes combat et objectif : réduire le bruit
au décollage ! Espérons que les moustiques ne trouveront pas…
CHAPITRE 2

Mieux fabriquer et construire

Les mécanismes évolutifs et de sélection naturelle ont conduit à


une diversification des structures et fonctions végétales et animales,
pour survivre dans des milieux différents. L’évolution, qui se poursuit,
permet de développer un large panel de stratégies de production de
matériaux adaptables aux modifications de l’environnement. Ces
matériaux sont ainsi compatibles avec des ressources renouvelables
comme la lumière du soleil et minimisent les coûts énergétiques.
À l’inverse, la production humaine des matériaux est caractérisée par
des traitements thermiques, mécaniques et chimiques lourds. Nous
avons donc beaucoup à apprendre de la nature dans le domaine de
la conception. L’enjeu, ici, est de s’inspirer de la nature pour tenter de
réduire les coûts énergétiques liés à des matières premières rares,
voire difficiles à extraire et également à purifier. L’avenir est dans la
révision des procédés actuels, dans la chimie douce et l’utilisation
1
d’un nombre restreint de briques élémentaires .
Les animaux et parfois les végétaux laissent heureusement
entrevoir des innovations prometteuses pour améliorer les matériaux
et en concevoir de nouveaux. En concevoir des impensables parfois,
sans la nature. Mais, attention : à nous d’être à la hauteur pour avoir
des idées de transfert d’une part et surtout les solutions
biotechnologiques d’autre part. Car, comme le disait Pierre-Gilles de
Gennes, « on est très loin de la complexité du vivant, il faut beaucoup
d’humilité ». Bref, il y a du travail !

Araignées, spongiaires et pommes


de pin pour matériaux impensables

Des araignées aux matériaux incassables


S’il est une construction animale variée et on ne peut plus
magnifique et passionnante, c’est bien la toile d’araignée. Ou plutôt
les toiles d’araignées. Car il existe autant de toiles différentes que
d’espèces d’araignées qui en tissent. On s’émerveille facilement
devant ces structures incroyablement symétriques et
impressionnantes. Pas plus tard que l’été dernier, je me suis
retrouvée nez à nez avec une sublime toile d’épeire frelon (Argiope
brunnichi). L’araignée en elle-même est déjà superbe, mais alors sa
toile ! Imaginez plutôt : une toile géométrique caractéristique, ornée
d’un zigzag de soie renforcée, tissée de part et d’autre du centre du
piège. De la soie renforcée, quelle merveille effrayante pour une
proie.
Tout est dit. Car la soie d’araignée présente l’immense avantage
d’être flexible et légère tout en étant résistante. Par rapport à leur
poids, les soies sont plus solides que l’acier et plus résistantes que le
Kevlar ! Vous imaginez l’attractivité que cela peut représenter pour
les sciences de l’ingénieur ? Les soies des toiles d’araignées les plus
performantes, comme celles de la veuve noire (Latrodectus
mactans), sont jusqu’à 5 fois plus résistantes que l’acier, tout en
restant flexibles et légères…
Autant dire que des scientifiques se sont penchés sur la question
et ont réfléchi à la manière dont ils pouvaient reproduire des fils de
soie. Complexe, de nouveau… Il a d’abord fallu décrypter le code
génétique des araignées pour être capable de synthétiser de manière
biotechnologique des protéines de soie qui seraient la copie conforme
des protéines de soie animale. Puis les chercheurs impliqués dans le
projet ont eu l’idée géniale de créer des glandes synthétiques
productrices de soie d’araignée, avec pour objectif de produire des
2
fils de soie artificiels . Et vous savez quoi ? Ça marche ! Tellement
bien que cette découverte présente des applications dans le domaine
médical et de la défense. Eh oui, pourquoi pas utiliser cette soie pour
renforcer les gilets pare-balles ou créer de nouveaux fils pour les
sutures chirurgicales ? Cet exemple montre parfaitement le lien entre
la construction animale et la biotechnologie qui doit être capable de
réaliser les idées des chercheurs.

Comment des éponges inspirent


des nanomatériaux ?
Parmi le grand nombre d’espèces d’éponges, soit environ 10 000,
certaines élaborent des fibres de silice, qui peuvent atteindre 1 m de
long, pour se fixer sur les fonds marins. Ces fibres, nommées
spicules, sont composées d’un filament protéique autour duquel
viennent se former les couches successives de silice.
Des chercheurs français se sont inspirés de ces spicules pour
élaborer des nanofibres de silice. Pour cela, ils ont utilisé un peptide,
le lanréotide, qui peut s’enrouler pour former des nanotubes. En
reproduisant cette protéine, ces chercheurs ont réussi à obtenir des
3
nanofibres de silice capables de s’autoassembler et abouti à des
nanotubes d’environ 25 nm de diamètre pouvant atteindre plusieurs
centimètres de long. Je suis d’accord, à moins d’être physicien ou
chimiste, lu comme ça, ce n’est pas très parlant. Concrètement, ce
nouveau type de matériau conduit, par exemple, à créer des
électrodes permettant de doubler la capacité énergétique d’une
batterie au lithium. Algues, éponges… : le milieu aquatique, à ne pas
oublier, recèle une base de données inépuisable pour faire naître des
idées innovantes. Sans compter que probablement 80 % des
espèces aquatiques restent à découvrir !

Une pomme de pin et des matériaux mouvants


sans moteur
La pomme de pin s’ouvre et se ferme en fonction de l’humidité
ambiante. Lorsqu’elle est placée dans un environnement sec et
chaud, ses écailles se courbent et la pomme de pin s’ouvre. L’été, on
peut d’ailleurs les entendre craquer ! Si on la plonge dans l’eau, la
pomme de pin se referme en quelques minutes pour protéger les
graines qu’elle contient. Cette action est totalement réversible.
Les pommes de pin répondent donc aux fluctuations d’humidité de
l’environnement par l’ouverture ou la fermeture de leurs écailles. Il
s’agit d’un exemple de matériau dit hygromorphe, c’est-à-dire qui
présente une réponse mécanique à l’humidité. C’est la structure en
bilame des écailles qui est à l’origine de ces mouvements. En effet,
l’intérieur et l’extérieur d’une écaille de pomme de pin sont constitués
par la même matière. En revanche, les structures sont différentes.
Lorsque les écailles de la pomme de pin sèchent par la chaleur, l’eau
absorbée s’évapore et la matière se rétracte. La partie extérieure de
l’écaille étant plus sensible aux variations d’humidité, elle devient alors
plus petite que la face intérieure, induisant des contraintes à l’intérieur
de l’écaille. Pour relâcher ces contraintes, l’écaille se courbe et la
pomme de pin s’ouvre. Avec les variations d’humidité permanentes,
les pommes de pin subissent une fatigue hygromécanique qui se
traduit notamment par une réduction de l’amplitude de leur réponse.
Pourtant, elles conservent une capacité d’actionnement étonnante.
Évidemment, leurs analyses morphologiques et microstructurales
représentent un enjeu majeur pour certains chercheurs qui ont pour
objectif d’améliorer les performances des biocomposites
hygromorphes et de développer des biomatériaux reproduisant ces
4
mouvements naturels ! Pour le moment, l’« effet pomme de pin »
leur a notamment permis le développement d’ouvertures capables de
réagir à l’environnement, en particulier sur un projet de construction
5
emblématique : le pavillon HygroSkin (Figure 5) . Ce dernier, dit
6
météorosensitif, est sensible à l’humidité : l’ouverture et la fermeture
des orifices du pavillon correspondent aux mouvements
d’absorption/désorption de l’eau pour maintenir l’équilibre du taux
d’humidité du bâtiment. Merci, les pommes de pin !
Figure 5. Pavillon HygroSkin et mécanismes d’ouvertures inspirés des pommes de
pin (© ICD University of Stuttgart ; Achim Menges Architect et Institute of
Computational Design, University of Stuttgart).
Quand la thermorégulation animale inspire
les techniques de régulation thermique de demain
Les oiseaux et les mammifères ont développé toutes sortes
d’adaptations thermiques pertinentes pour la conception de systèmes
de contrôle de la température et pour la gestion de l’énergie dans les
bâtiments. De nombreuses composantes de cette thermorégulation
animale sont pertinentes pour l’ingénierie du bâtiment, en particulier
dans un monde où le climat change et où la réduction de la
consommation d’énergie est nécessaire. Or les oiseaux et les
mammifères sont des endothermes. Leur température corporelle est
contrôlée par la production interne de chaleur et par la chaleur
perdue lors de la conversion de l’énergie en énergie mécanique dans
les muscles.
Cela étant, la plupart des organismes s’appuient sur des
caractéristiques morphologiques pour optimiser ces stratégies de
thermorégulation. Les principes de la thermorégulation et les
caractéristiques morphologiques qui l’accompagnent font l’objet de
7
diverses études qui visent à découvrir de nouvelles techniques
d’isolation thermique. Ainsi, l’analyse de la structure des plumes ou
de la fourrure pourrait bien donner naissance à de nouvelles
techniques de régulation thermique dans le bâtiment 8, au même titre
que la biomécanique des plantes a donné lieu à de nouvelles
conceptions architecturales adaptées à la luminosité comme
9
l’incroyable pavillon Yeosu . À quand l’édifice multifactoriel adapté à
l’humidité, à l’air (ventilation), à la lumière et à la chaleur ?

Des cellules pour de nouveaux matériaux


extensibles
Les cellules des animaux sont extrêmement étirables. Certaines
d’entre elles, comme les lymphocytes T, globules blancs
responsables de l’immunité cellulaire, peuvent même s’étirer de 40 %
pour s’insérer dans les microvaisseaux. Grâce à un système
spécifique, elles stockent les excédents de membrane pour en faire
une réserve qui prend la forme de replis et de fins prolongements
cellulaires cylindriques. Ces microvilli, comme on les appelle, peuvent
se déplier et entraîner un mécanisme d’extension.
Ces données sont le résultat d’une étude biologique complexe qui
a rendu possible la reproduction de ce mécanisme sur des
membranes synthétiques devenues extensibles grâce à un système
de formation de plis et de replis. L’application de cette recherche
pourrait plus largement faire évoluer de nombreuses technologies
émergentes telles que l’électronique étirable, les batteries flexibles,
les tissus intelligents, les implants biomédicaux souples ou encore la
robotique molle. Tout cela grâce à des cellules…

Insectes et algues pour nouveaux revêtements

Des papillons au service des micro-ondes


et des satellites
Un papillon qui nous fait innover en matière d’ondes et de
satellites ? Eh bien, oui ! Comment cela est-ce possible ? Grâce
aux propriétés de ses yeux ! En effet, les yeux des papillons de nuit
(Heterocera) absorbent efficacement la lumière, et cette performance
inspire les chercheurs. Pour quoi faire ? Pour réaliser des
revêtements antireflets, à un moindre coût qui plus est.
Atout évolutif majeur, l’œil d’un papillon de nuit ne reflète pas la
lumière. Il peut ainsi ne pas être détecté par ses prédateurs, tout en
absorbant la lumière, et voir la nuit. Quel magnifique exemple
d’adaptation ! Comment cela se peut-il ? Grâce à des petites bosses
unies les unes aux autres et plus petites que la longueur d’onde de la
lumière incidente, ce qui leur permet de l’absorber en quasi-totalité.
Ces bosses forment ainsi des motifs hexagonaux leur conférant les
meilleures propriétés antireflets de la nature ! Avec cette magnifique
10
découverte , les chercheurs ont conçu un nouveau matériau bio-
inspiré, beaucoup moins coûteux que les verres qui existent déjà pour
l’optique. Il s’agit d’une surface munie de sphères creuses
juxtaposées d’environ 1 mm chacune qui absorbent la quasi-totalité
des micro-ondes. Nous sommes mine de rien face au premier
métamatériau (matériau composite artificiel qui présente des
propriétés électromagnétiques) à accomplir une telle performance.
Voilà comment une nouvelle méthode de fabrication de revêtements
antireflets ultralégers constitue une innovation pour l’absorption des
micro-ondes ou pour réduire les reflets potentiellement
dommageables sur les satellites de télécommunication ! Assurément,
vous ne regarderez plus jamais les papillons de nuit de la même
manière.

Comment des diatomées améliorent la navette


spatiale Columbia
Les diatomées (bacillariophycées) sont des organismes
microscopiques aquatiques captivants. Ces algues unicellulaires
jaunes et brunes se trouvent dans tous les milieux aquatiques, les
lacs et les rivières en particulier. Elles représentent un constituant
majeur du phytoplancton et produisent à elles seules un quart de
l’oxygène que nous respirons. À la base des réseaux alimentaires de
nombreuses espèces, inutile de dire qu’elles jouent un rôle essentiel
dans la vie des écosystèmes marins. Charles Darwin s’était
fortement intéressé à leurs magnifiques structures, aussi variées qu’il
y a d’espèces, soit probablement plus de 20 000. Or ces petites
algues semblent les uniques organismes unicellulaires entièrement
enveloppés par une structure externe siliceuse transparente et rigide
nommée frustule. Cette carapace à l’architecture complexe est
traversée de nombreux orifices disposés en réseaux assurant les
échanges avec le milieu extérieur et formant des ornementations
superbes propres à chaque espèce.
Autrement dit, ces minuscules algues sont capables de se
fabriquer une carapace de verre à partir de la silice, principal
constituant du sable, dissoute dans l’eau. Et, la grande surprise, c’est
qu’elles la réalisent à température ambiante, contrairement à nos
verriers. Vous voyez déjà l’application possible : fabriquer du verre à
11
température ambiante ! Ce sera chose faite en dissolvant de la
silice dans l’eau et en procédant à une polymérisation – procédé
chimique par lequel des petites molécules réagissent entre elles pour
former de grosses molécules. Ce processus conduit à obtenir du
verre dans des conditions beaucoup plus douces que celles utilisées
par l’industrie qui impliquent de chauffer du sable à 1 500 °C pour le
faire fondre. Or travailler à basse température permet une économie
d’énergie considérable et un contrôle très fin de la structure créée,
puisque les particules en suspension s’agrègent petit à petit. Grâce à
ces procédés nommés sol-gel – une méthode de synthèse de
matériaux vitreux à température ambiante par polymérisation de
précurseurs moléculaires dilués dans un solvant (« sol »), suivie de
leur condensation en un réseau tridimensionnel (« gel ») –, il devient
possible de fabriquer des matériaux sur mesure, non massifs mais
adaptés au dépôt de films minces. Depuis les années 1980, les
applications s’accumulent, conduisant à des revêtements antireflets
12
sur les pare-brise de voiture ou les vitres des bâtiments . Les
applications vont plus loin encore, jusque dans l’espace, puisque
la navette Columbia possède des tuiles dont les matériaux très
résistants ont été obtenus par ce procédé sol-gel 13. Fascinant de
constater qu’une algue microscopique peut contribuer à la meilleure
résistance d’une navette spatiale (Figure 6) !

Figure 6. Exemple de diatomée au service de la navette Columbia !

Mais les applications ne s’arrêtent pas là puisque des chercheurs


ont mis au point, toujours en travaillant à basse température, des
nouveaux matériaux comme des films en oxyde de titane qui
décomposent les saletés (photocatalyse des particules organiques),
tout en permettant de chasser l’eau (matériau hydrophobe). Ces films
se retrouvent déjà sur des vitres autonettoyantes et par exemple sur
14
le toit du Grand Théâtre national de Pékin !
Concernant tous ces nouveaux procédés, Jacques Livage,
membre de l’Académie des sciences, parle depuis longtemps de
chimie douce, c’est-à-dire de chimie écologique inspirée de la nature
pour produire de nouveaux matériaux. Comme il le dit lui-même, « la
chimie douce est avant tout une chimie bio-inspirée ». Cette
approche, basée sur l’observation de procédés naturels, rejoint
d’ailleurs la chimie verte, qui recommande l’utilisation de ressources
abondantes, de conditions douces (température et pression
ambiantes, eau comme solvant universel) et l’élaboration de produits
15
biodégradables (non toxiques sur le long terme) . Ces chimies se
veulent respectueuses de l’environnement tout en espérant découvrir
les matériaux de demain.

Lézards et vers pour colles inédites

Quand chardons et geckos inspirent des adhésifs


Voilà des inspirations plus logiques, plus intuitives. Commençons
par une découverte qui date de 1941. Un ingénieur électricien suisse,
George de Mestral, se promène en montagne. En rentrant, il
constate que son pantalon et son chien sont remplis de fruits de
bardane. Les observant au microscope, cet ingénieur va rapidement
comprendre comment ces inflorescences se sont accrochées. Les
fleurs de cette plante possèdent d’un côté des petits crochets
déformables et de l’autre des bouclettes. En collaboration avec un
collègue ingénieur du textile, il fait breveter en 1948 un nouveau
matériau industriel : le « Velcro » était né (association des mots
« velours » et « crochet ») 16 ! Appelé aujourd’hui familièrement
« scratch », le système a connu de nombreuses améliorations et se
compose de fixations mécaniques par crochets et boucles textiles.
Les deux bandes de textile sont recouvertes chacune d’une texture
différente afin de créer une liaison amovible au moment de la mise en
contact.
Outre ces plantes adhésives, vous avez toutes et tous déjà vu des
geckos « collés » à une surface verticale, voire sur le plafond. Ils
utilisent, pour cela, une technique bien particulière pour adhérer à ces
parois, technique que l’on essaie de copier depuis longtemps. C’est
désormais chose faite (Figure 7) ! Sous les pattes de ces petits
reptiles, des millions de petits « poils » créent des liaisons permettant
d’adhérer de manière optimale aux supports. De plus, lorsque les
geckos se déplacent, les poils de leurs pattes se tordent et génèrent
une réduction des forces de friction qui leur permettent de marcher,
voire de courir sans que l’adhésion soit une contrainte, c’est-à-dire
sans qu’elle ne les empêche de décoller la patte. Des scientifiques se
sont ainsi inspirés de ces propriétés pour créer un ruban adhésif
constitué de filaments nanoscopiques (de l’ordre du nanomètre,
-9
sachant que 1 nm = 10 m = un millionième de millimètre) de
17
polypropène, très résistants . Ce nouveau ruban adhésif est si
puissant qu’il trouve des applications pour les milieux aquatiques et
spatiaux ! Mais l’histoire ne s’arrête pas là, ce serait trop simple, si je
puis dire ! Premier problème : le gecko se lèche en permanence les
pattes. Dit ainsi, ce ne semble pas être un problème, mais si ! Car,
en agissant de la sorte, le petit reptile maintient propre sa
« surface » d’adhésion… Comme le ruban ne se lèche pas les
filaments (!), il accumule les grains de poussière aux extrémités et
perd progressivement son adhérence. Deuxième problème : une fois
que le ruban colle, il faut ensuite pouvoir le décoller. Or le ruban
adhère tellement bien, sur surface propre, que le décoller demande
une énergie considérable ! Le revers de la médaille… Si bien que ce
ruban devient inexploitable au bout de quelques cycles d’utilisation.

Figure 7. Le gecko inspire de nouveaux adhésifs !

Il va donc falloir chercher un nouveau matériau ou un nouveau


procédé qui adhère au collage, qui s’autoentretient ou qui
nettoie la surface et qui parallèlement n’adhère pas trop au
décollage ! Bon courage quant au défi technologique… Je
vous le répète, la nature n’est pas simple à imiter et il va falloir
nous armer, souvent, de patience ! Car, comme on le voit à
travers cet exemple, il ne faut pas uniquement prendre en
compte les capacités intrinsèques à l’animal (son anatomie, sa
structure), mais aussi son contexte comportemental et
écologique. Voilà pourquoi les réussites futures naîtront des
collaborations entre les disciplines et les chercheurs de tous
horizons.

Des vers marins pour une colle en milieu humide


Il est impressionnant de constater comment un tout petit animal
peut inspirer des applications médicales « juste » parce qu’il
confectionne des châteaux de sable ! Oui, mais pas n’importe
lesquelles et surtout pas n’importe comment. Un petit vers marin,
connu sous le nom de ver des châteaux de sable (Phragmatopoma
californica), sécrète une substance adhésive qu’il assemble avec des
grains de sable et des fragments de coquilles pour fabriquer une
sorte de ciment efficace sous l’eau. Cet assemblage judicieux lui
permet de réaliser une véritable construction animale, caractérisée
par un tube dans lequel il va protéger son corps mou. Là où les
bernard-l’ermite se servent des coquilles des autres, ce petit vers
marin préfère, lui, créer son propre abri. La solidité de cet abri,
malgré le contexte aquatique, a donné l’idée ou plutôt l’envie à
certains chercheurs d’en comprendre la composition et la structure
exacte afin de mettre au point une nouvelle colle solide en milieu
humide, ce qui serait, notamment, très utile en chirurgie. Dans ce
domaine, en effet, une colle doit, d’une part, adhérer à une surface
humide et, d’autre part, bénéficier d’un temps de fixation contrôlable.
Tout ce que la construction sous-marine de ce petit vers semble
cumuler ! Les chercheurs se sont ainsi attelés à la tâche et ont créé
une réplique synthétique de ce ciment en assemblant, grâce à
l’électricité statique, des protéines chargées électriquement, positives
ou négatives ! La solidification de cette substance est ensuite
18
assurée par la différence de pH entre l’eau de mer et l’adhésif !
Génial, non ? Oui, vraiment ! Car la version synthétique de cet
adhésif aquatique colle aussi bien que de la superglu, tout en n’étant
nullement toxique pour les cellules. Son utilisation est particulièrement
pertinente car, biocompatible et biodégradable d’après les premiers
essais, elle se polymérise (solidifie) en quelques secondes, formant
une protection élastique et, de surcroît, étanche, disparaissant au
bout d’environ trois mois. Cette superglu de la mer issue de ce petit
ver marin pourrait par exemple permettre de soigner des fractures
multiples ! En effet, la colle sécrétée par le ver serait capable de se
19
solidifier dans le milieu humide du corps humain . Ce procédé
intéresse particulièrement, par exemple, le groupe GeckoBiomedical.
Un petit invertébré au service des vertébrés, jolie histoire !
Il est évident que les mers et les océans recèlent d’autres idées
potentielles pour la recherche biomédicale 20. J’en veux pour preuve
cette moule bleue qui produit une colle capable de durcir dans l’eau
salée et lui permet de s’attacher extrêmement fermement à n’importe
quel support. De quoi intéresser chirurgiens, ophtalmologistes et
dentistes ! En attendant, des laboratoires développent des produits
inspirés de cet adhésif naturel pour ressouder des os ou des dents
cassées. À suivre…

Pieuvres et crustacés pour outils chirurgicaux


mini-invasifs et défis militaires

Quand les pieuvres inspirent un robot chirurgien


Les pieuvres, ou poulpes (céphalopodes), sont pourvues de huit
bras, capables de repousser s’ils sont sectionnés et de réaliser des
prouesses de force et de dextérité, le tout sans squelette interne
et, donc, avec beaucoup de souplesse. Certains poulpes
(Amphioctopus marginatus) peuvent, par exemple, utiliser des demi-
noix de coco qu’ils transportent pour s’enfermer à l’intérieur et ainsi
21
se protéger . Or, depuis très longtemps, la robotique tente de créer
des robots entièrement mous, et une des principales difficultés réside
dans le remplacement des composants rigides comme les batteries
ou les commandes électroniques par des systèmes souples, sachant
qu’en plus il faut pouvoir tout assembler ! Drôle de défi…, relevé
22
depuis 2016, avec la conception du petit robot Octobot , condensé
de octopus (« pieuvre » en anglais) et de « robot » (Figure 8). Ce
robot est un assemblage hybride alimenté par un gaz sous pression.
Une petite quantité de carburant liquide se transforme en une grande
quantité de gaz qui lui fait gonfler et bouger les bras. Ce gaz est
ensuite évacué par des petits conduits. Un tel système permet à
Octobot, le premier robot mou, de se déplacer dans de petits
espaces, mais avec une autonomie de huit minutes au maximum. Le
prochain objectif est d’augmenter son autonomie et de lui permettre
de changer de direction, de ramper, de nager, de s’adapter à son
environnement et à ses changements (présence d’obstacles, etc.).
Figure 8. Une pieuvre et le robot pieuvre Octobot (en bas : modifié d’après Wehner
et al, 2016 ; © Sander, Wehner, Truby, Lewis et Wood, Harvard University).
Évidemment, les chercheurs ont encore du pain sur la planche
pour créer des robots mous qui soient autonomes ! Et les enjeux sont
colossaux si l’on en croit les applications potentielles de ce type de
robot en matière de chirurgie, par exemple. Ainsi, un prototype de
23
robot médical inspiré du bras de la pieuvre peut se plier, s’étirer, se
faufiler… Bref, autant de mobilités intracorporelles qui permettent de
réussir une chirurgie mini-invasive (technique opératoire utilisant des
petites incisions) en faisant passer des instruments chirurgicaux à
travers la paroi thoracique ou abdominale. Et il y a mieux encore. Ce
prototype peut manipuler un organe tout en l’opérant ! Enfin, un autre
élément pourrait accompagner une telle avancée : la visualisation de
l’acte. Pendant une chirurgie mini-invasive, des minicaméras peuvent
déjà être utilisées, mais ce n’est pas systématique. Dans un tel
contexte, le projet Gabie s’emploie à concevoir un système mêlant
imagerie échographique, instrument de chirurgie mini-invasive et
système de guide en temps réel 24. Le travail de miniaturisation, de
simplification d’utilisation ou encore la baisse des coûts permettront
sans doute de réaliser la réparation à cœur battant d’une lésion de la
valve mitrale. Tout cela en partant d’une pieuvre…

De la squille multicolore à de nouveaux systèmes


de protection, de propulsion et de détection
La squille multicolore (Odontodactylus scyllarus) est un crustacé
qui chasse à l’affût tout mollusque, crustacé et poisson passant sur
son territoire. Une splendeur de la nature… mais considérée par
certains comme la créature la plus agressive des océans, passant à
l’attaque à la moindre incursion sur son territoire. Même les plongeurs
s’en méfient ! Elle est d’ailleurs parfois nommée crevette-mante paon,
en références à ses couleurs et aux mantes religieuses dont les
pattes dentelées font des ravages. Tout un programme ! Moi qui
trouvais déjà les écrevisses agressives, me faisant régulièrement
pincer, les voilà largement devancées ! Car les pattes de ce
redoutable petit animal sont des armes de guerre ultraperformantes,
petites, légères et résistantes (Figure 9). Cela ne vous rappelle rien ?
Mais si, les toiles d’araignées ! Voilà un point commun efficace pour
ces araignées et ces squilles qui sont toutes des arthropodes.
En général, quand le monde animal allie légèreté et résistance,
les chercheurs ne sont jamais loin pour en comprendre les
mécanismes ! Car ces propriétés inspirent la recherche pour créer de
nouveaux matériaux de protection. D’autant que, dans ce cas précis,
les pattes de la squille sont multifonctions, utilisées tour à tour pour
assommer ou briser une proie, construire et creuser des terriers, se
défendre contre des prédateurs et combattre ses congénères. Pour y
parvenir, la crevette utilise plus précisément les minuscules
extrémités, rondes et dures, de ses pattes (quelques millimètres), qui
frappent puissamment et cassent coquilles de mollusque aussi bien
que parois d’aquarium ! Âmes sensibles s’abstenir, une vraie
boxeuse ! Imaginez plutôt : ses pattes se déploient à la vitesse de
100 km/h pour frapper avec une force pouvant aller jusqu’à
1 500 newtons (soit projeter une masse d’environ 150 kg) ! Il s’agit
de l’un des mouvements les plus rapides de la nature, invisible pour
un œil humain. La prouesse est encore plus incroyable si l’on tient
compte de la résistance de l’eau. Et, attendez, car ce n’est pas
terminé : la succession rapide des frappes génère de telles forces
d’impact que, même si la squille rate son coup, elle peut réussir à
tuer la proie ! En effet, la frappe est si violente que l’eau peut bouillir !
Plus précisément, l’impact génère des bulles de vapeur qui, en
implosant, forment une onde de choc qui peut assommer la proie.
25
C’est ce que l’on appelle la supercavitation .
Figure 9. La squille multicolore.

À ces capacités déjà incroyables s’ajoute un système visuel de


prédateur constitué de plusieurs milliers de facettes et d’une zone
d’acuité prononcée qui en font l’un des plus élaborés du monde
26
animal . De véritables merveilles de nanotechnologie optique ! La
squille bénéficie, en effet, d’une vision stéréoscopique à 360 degrés
pour chaque œil, qui est orientable différemment et lui permet de voir
les objets avec trois parties distinctes. Chacun des deux yeux
bénéficie d’une perception précise de la profondeur et des distances,
tellement utile pour frapper. Les rétines sont également dotées du
plus grand nombre de photorécepteurs dédiés aux couleurs
du monde animal : douze dans chaque œil – à titre de comparaison,
la plupart des autres animaux n’en possèdent que deux à quatre et
les humains, trois (le rouge, le bleu et le vert). Sans parler des
mouvements rapides et indépendants dont les yeux sont capables
afin de scanner les environs pour reconnaître différents types de
coraux, suivre des proies transparentes ou détecter des prédateurs
comme le barracuda aux écailles scintillantes. Ces yeux incroyables
octroient aussi à la squille la capacité de détecter les phases de la
Lune liées aux marées pendant lesquelles les femelles sont fertiles ou
de percevoir la fluorescence d’un partenaire.
Les yeux de ce crustacé sont les plus complexes du monde
animal et repoussent les limites de l’évolution. Repousseront-ils les
limites de la bio-inspiration ? Ce qui est sûr, c’est que la squille
multicolore démontre un nombre incontestable de performances
susceptibles d’intéresser divers secteurs, pour peu qu’on comprenne
bien tous les mécanismes complexes impliqués et surtout qu’on
puisse reproduire ou coupler ses performances ou structures avec
des solutions technologiques innovantes : bon courage ! Quoi qu’il en
soit, des chercheurs américains tentent actuellement de s’inspirer de
la carapace de ses marteaux pour découvrir de nouveaux matériaux
protecteurs. De plus, la modélisation de la structure de sa carapace
via la méthode des éléments finis (résolution numérique du
comportement dynamique d’un objet) aurait permis de réaliser, par
impression 3D, un prototype de casque ! De leur côté, et toujours
grâce à ce crustacé, les Russes ont développé une torpille, la Chkval,
qui peut se déplacer sous l’eau, dans sa bulle d’air, à une vitesse
d’environ 370 km/h – c’est 2 fois plus qu’une torpille classique…
Les Allemands aussi auraient développé une torpille à
supercavitation, baptisée Superkavitierender Unterwasserlaufkörper
ou Barracuda, tandis que les Américains développeraient un système
de destruction de mines sous-marines (Rapid Airborne MIne
Clearance System) basé sur un projectile à supercavitation, et des
applications de transports sous-marins utilisant également la
supercavitation (Underwater Express Program). Grâce à ce même
processus, les Chinois auraient, quant à eux, lancé un concept de
sous-marin supersonique ; cela reste néanmoins à vérifier. Enfin,
s’inspirant de la vision incroyable de ce crustacé multicolore, certains
travaux portent sur une nouvelle génération de caméras capables de
différencier et de cibler des disparités infimes dans l’infrarouge et
l’ultraviolet. Les Américains s’en sont également servis pour concevoir
une caméra détectant les cellules cancéreuses avant même qu’elles
27
ne soient visibles par les systèmes d’imagerie classique .
Pour en finir avec ce crustacé inimaginable, je terminerai sur un
point, anecdotique sans doute, mais tellement frappant à mes yeux.
Des chercheurs se sont penchés sur l’articulation qui permet à la
squille de frapper si fort 28. En anatomie, sa morphologie est dite en
forme de selle (en référence à la forme de la selle de cheval). Cela
29
ne vous rappelle rien ? Bien sûr que si… C’est l’articulation que l’on
rencontre au niveau du pouce des humains et des grands singes,
voire des singes tout court ; cette même articulation qui permet
l’opposabilité du pouce et la force de saisie, de précision. Alors,
certes, l’articulation en selle de la squille produit une force
invraisemblable, que ne produit pas le pouce humain, mais le parallèle
est saisissant. Nul ne doute que cette découverte va relancer les
projets bio-inspirés liés à cette espèce et que de nouvelles
technologies en microrobotique et de nouveaux matériaux de
stockage d’énergie seront créés.
Nids d’abeilles, carapaces de tortues,
coquilles d’escargots et optimisation
des édifices

Nids d’abeilles et autres structures polygonales


pour une architecture légère et résistante
30
De très nombreux édifices sont inspirés de la nature . Dans ce
cadre, la trame des cellules végétales vue sur les feuilles des plantes
ou encore certaines structures animales comme les squelettes
calcaires des coraux, certains motifs de carapaces de tortues ou les
nids d’abeille avec leurs alvéoles présentent des structures maillées
polygonales. La maille polygonale est un motif relativement fréquent
dans la nature, et, au-delà de l’aspect esthétique indiscutable, il y
avait fort à parier qu’il y ait derrière cette ornementation un intérêt
mécanique qui a d’ailleurs suscité des études dès le XIXe siècle
(formalisation de ces structures par le mathématicien russe Gueorgui
Voronoï). Mais, quand la physique des matériaux a mis son nez
e
dedans au XX siècle, des découvertes magnifiques ont été dévoilées.
En effet, ces structures offrent une résistante égale, voire supérieure,
à celles d’un matériau plein, malgré la moindre quantité de matière
présente. Les structures dites en nid-d’abeilles sont ainsi, depuis les
années 1980, utilisées dans les travaux publics et l’industrie pour
renforcer la résistance des matériaux, avec un nouvel atout majeur :
leur légèreté. Mais de là à les utiliser pour construire un bâtiment…
Le 23 octobre, à la Cité des sciences et de l’industrie 31, s’est
dressé un étonnant édifice à l’ossature en bois aux mailles
polygonales ! À qui doit-on cette innovation ? À deux frères
architectes ! L’un architecte des plantes et l’autre architecte des
bâtiments ! Jolie aventure… Les frères Vernoux-Thélot ont conçu
e
cette structure sur la base de résultats obtenus au XIX siècle,
cumulés à de nouveaux algorithmes utilisés dans l’industrie
aéronautique et automobile. Selon eux, cette nouvelle structure
polygonale, résistante et légère, présente une économie d’énergie de
plus de 50 % et les bois utilisés sont potentiellement recyclables.
Mais, rappelons-le, la nature est parfois trop complexe pour être
reproduite. Ici, une telle conception nécessite l’utilisation d’outils
numériques ultraprécis et performants comme les fraiseuses
numériques permettant des découpages de pièces en bois uniques.
Quoi qu’il en soit, les frères Vernoux-Thélot n’ont pas fini de nous
surprendre. Afin d’optimiser la disposition des bâtiments pour capter
le maximum de lumière solaire, ils ont en effet développé un
algorithme qui imite le développement en spirale des feuilles et fleurs
des plantes !
Comme l’explique si bien Estelle Cruz, doctorante dans notre
laboratoire MECADEV, architecte et ingénieur au Ceebios 32, « la
première étape du biomimétisme, en architecture, consiste à
s’inspirer d’une fonction du vivant pour répondre à une grande
problématique de la construction : ventilation, allègement des
structures, optimisations de la matière, gestion de l’énergie.
Aujourd’hui, une nouvelle génération de bâtiments biomimétiques
émerge : ils se proposent de remplir un maximum de fonctions en
imitant le fonctionnement de tout un écosystème… ». Si l’on en croit
la diversité du vivant dans ces domaines et la jeunesse de cette
approche, tous les espoirs sont permis à Estelle…

Coquilles d’escargots pour climatisation dans


le désert
Autre contrainte architecturale, autre animal, et assez étonnant je
dois dire : l’escargot ! Que vient-il faire ici ? Figurez-vous que la
coquille de certains escargots du désert les aide à survivre à des
chaleurs extrêmes. Comment font-ils ? Ils utilisent la réflexion de la
lumière et des couches d’air isolantes. Par exemple, l’escargot du
désert Sphincterochila boisseri peut survivre à des températures
atteignant 50 °C, sachant qu’il se passe parfois une année avant que
la pluie ne tombe ! Comment fait-il ? Eh bien, ce gastéropode aurait
33
une sorte de thermostat lui permettant de maintenir une
température interne à la coquille supportable. Et le défi n’est pas
simple car, quand la température extérieure de l’air atteint 43 °C, la
température de la surface de sa coquille peut atteindre 65 °C ! Mais
la coquille réfléchit 90 % de la lumière et l’escargot peut aussi
compter sur ses stratégies de déplacements internes. Explications…
Au niveau des spirales (verticilles) basses, les plus grandes, la
température interne passe à 56 °C. Du fait que l’escargot, au
moment de ces fortes chaleurs, se retire dans un verticille supérieur,
petit, c’est-à-dire dans la partie haute de la coquille où la température
est 50 °C, on se retrouve avec en tout un écart de 15 °C entre la
surface externe de la coquille et sa partie interne et supérieure. Une
fois retiré dans cette partie « fraîche » supérieure, l’escargot ne
remplit pas sa coquille et laisse la plupart des plus gros verticilles
remplis d’air… Ces écarts de températures permettent à l’air de
circuler, entraînant un flux de chaleur à travers la coquille et une
diminution de la température plus importante à l’intérieur de la
coquille. Autrement dit, voilà une climatisation mécanique, naturelle en
plein désert…
Vous aurez compris où je veux en venir… Oui bien sûr ! Pourquoi
ne pas s’inspirer des coquilles d’escargots pour créer un bâtiment à
climatisation passive dans le désert ! Et c’est chose faite, ils l’ont
imaginé ! Qui ça ? Une équipe d’étudiants iraniens (Elnaz Amiri,
Hesam Andalib, Roza Atarod et Mamin Mohammadi) de l’Université
des arts d’Ispahan qui a gagné un prestigieux concours de design
34
avec cette maison du désert ! Leur idée ? Concevoir une maison qui
se refroidit automatiquement en s’inspirant de l’escargot du désert. Ils
ont tenté de reproduire sa forme, le matériau de sa coque et ses
stratégies d’adaptation. Pour imiter la courbure de la coquille, les
étudiants ont créé des panneaux blancs superposés en forme de
croissant. Cette stratégie empêche la lumière du soleil de pénétrer en
excès à l’intérieur, tandis que la couleur blanche la réfléchit…
L’utilisation de logiciels adaptés, et de plus en plus utilisés et
perfectionnés au passage 35, leur a permis d’évaluer le potentiel de
leur projet en montrant que le design semblait fonctionner et que la
maison serait confortable sans climatisation. Une maison agréable
sans climatisation en plein Moyen-Orient !
Ce n’est pas beau, la bio-inspiration ? Encore plus quand on
songe à ces deux femmes égyptiennes qui ont conçu des écotours
encourageant les élèves à se tourner vers les chameaux, les
scorpions et autres animaux désertiques pour trouver de nouvelles
solutions écologiques aux problèmes contemporains. Développons les
prouesses de la nature dans tous les milieux, hostiles ou non !
CHAPITRE 3

Mieux préserver l’environnement


et optimiser les ressources

L’enjeu ici est de s’inspirer des prouesses du vivant pour repenser


la protection de l’environnement, du patrimoine et la conception des
bâtiments, le tout à des fins d’optimisation énergétique, technique et
écologique. Évidemment, c’est un enjeu de taille, et les inspirations
potentielles sont infinies ! À nous de trouver les plus pertinentes, sur
terre comme dans l’eau. Dans quels buts ? Dépolluer ? Économiser
l’énergie ? Mieux exploiter l’énergie solaire ? Protéger les milieux
marins ? Nettoyer ? Faire collaborer industrie et environnement ?
Pour tout cela et plus encore. On va y arriver, il faut y arriver. Car la
consommation mondiale d’électricité va exploser dans les décennies
à venir du fait de l’essor démographique et de la demande de plus en
plus importante d’énergie en provenance des pays en
développement. L’épuisement des réserves d’énergies fossiles
s’accélère et aggrave au passage la pollution et l’effet de serre. Le
risque est de subir un énorme déficit énergétique dans trente ans,
soit une crise planétaire sans précédent. L’un des plus grands défis
que nous devons donc relever est de trouver comment remplacer les
sources d’énergies fossiles par des énergies renouvelables. Il faut de
plus prévenir les effets catastrophiques sur le climat, l’environnement
et la santé que représentent les systèmes d’approvisionnement en
énergie. Dans un tel contexte, l’énergie solaire doit prendre une place
considérable, mais la conversion est complexe et encore coûteuse.
Au sein de ces enjeux essentiels, la bio-inspiration a toute sa place,
comme nous allons le voir. Voici quelques exemples de ce que
beaucoup de chercheurs et « éco-industriels » tentent de développer,
pour le bien-être de la planète, pour le bien-être de tous. Encore !

Préserver l’environnement

Des plantes qui luttent contre la pollution


et révolutionnent la chimie verte
Certaines espèces végétales parviennent à pousser sur les sols
pollués par des métaux lourds. Ces métaux, extraits des plantes,
peuvent ensuite être utilisés comme catalyseurs par l’industrie.
Comment tout cela est possible ?
Des sols miniers ont, par exemple, subi des extractions de zinc
pendant des décennies et restent, malgré ces extractions,
extrêmement pollués, contaminés par le plomb et le zinc en
particulier. Or, si un excès de zinc peut être nocif pour la plupart des
plantes, certaines possèdent des propriétés particulières leur
permettant de survivre dans cette terre inhospitalière. En effet, elles
ont des capacités extraordinaires d’extraction et de stockage du zinc,
en particulier dans leurs parties aériennes. C’est le cas d’une plante
herbacée de la famille des fabacées (Anthyllis vulneraria),
accumulatrice de zinc. De plus, comme les autres légumineuses, elle
héberge dans ses racines des bactéries spécifiques qui absorbent le
diazote et le réduit en engrais (ammonium) pour le transmettre dans
le sol. Elle fournit alors les nutriments nécessaires à l’épanouissement
d’autres plantes et en particulier à une espèce accumulatrice de zinc
appartenant aux brassicacées (Brassica napus). Première
application de cette découverte : la dépollution des sites toxiques.
Sur la mine de Saint-Laurent-le-Minier, dans le Gard, où du zinc a été
extrait pendant cinquante ans, ces espèces ont été plantées pour
dépolluer les sols. Or les chercheurs estiment que, pour dépolluer un
site contaminé pendant cinquante ans, il en faudra autant de phyto-
extraction ! En attendant, la couverture florale générée évite la
propagation des particules métalliques vers les habitations
environnantes. Le bénéfice est ainsi autant sur le court terme que sur
le long terme.
Seconde application, et non des moindres : la valorisation de la
biomasse sur les sites miniers, qui constitue un objectif majeur d’un
1
nouveau domaine de la chimie verte : l’écocatalyse . L’approche
consiste à transformer les éléments métalliques des plantes en de
nouveaux outils chimiques indispensables, comme les catalyseurs
(substances chimiques qui déclenchent une réaction et l’accélèrent).
Or ces catalyseurs issus de la phyto-extraction sont plus efficaces
que ceux de l’industrie chimique classique. Des chercheurs comme
Claude Grison pensent pouvoir synthétiser plus de 3 500 nouvelles
molécules destinées à des secteurs aussi divers que la chimie
industrielle, la chimie pharmaceutique, l’agrochimie, les cosmétiques,
les matières premières renouvelables (qui remplaceront les
ressources fossiles), etc. Encore une nouvelle piste de chimie durable
et écoresponsable ! Le domaine de la chimie, en pleine mutation
depuis une dizaine d’années, affronte clairement les problèmes
majeurs liés aux modifications de l’environnement, à l’épuisement des
ressources et à la qualité de vie.

Poissons, nénuphars et moules : sauvons Venise


Comment des poissons, des nénuphars et des moules peuvent-ils
être impliqués dans la protection de Venise ? Pas intuitif… Alors
procédons par étapes. Les moules (mytilidés) d’abord. Ces
mollusques bivalves sont fixés à leur support et peuvent d’ailleurs
2
inspirer des colles non toxiques . Ils sont également capables de se
déplacer lentement, et jouent un rôle essentiel en filtrant l’eau par la
fixation des métaux dans leur coquille. Les nénuphars (nymphéacées)
ensuite. Les nénuphars sont des plantes aquatiques à grandes
feuilles qui se développent à la surface de l’eau. Et, enfin, les
poissons, capables de nager avec vitesse et agilité, parfois en bancs,
avec des mouvements et des trajectoires optimisés malgré leur grand
nombre. Vous commencez à comprendre ? Cette fois il s’agit de
l’intérêt que peut représenter l’interaction entre trois caractéristiques
animales majeures : être sur un support au fond de l’eau, être à la
surface de l’eau et évoluer efficacement sous l’eau.
Voilà comment est né, en 2015, le projet international
subCULTron 3 et surtout son objectif majeur : une surveillance étroite,
stratégique et novatrice de l’environnement. Et leur premier terrain
expérimental est la complexe lagune de Venise, qui a besoin d’être
surveillée pour être protégée le plus efficacement possible. Leur
idée ? Concevoir trois populations de robots inspirées par nos
moules, nos nénuphars et nos poissons, afin de leur conférer des
fonctionnalités spécifiques. Le défi ? Concevoir des robots
commandés par les humains, autonomes sur une longue durée,
capables de s’adapter aux fluctuations de l’environnement et de ses
obstacles, et de communiquer entre eux en émettant des champs
électriques. Il s’agit d’un système d’interdépendance comme on en
trouve chez les animaux sociaux. Je vous présente donc le robot
aFish inspiré des poissons, le robot aPads inspiré des nénuphars et
le robot aMussels inspiré des moules (Figure 10) ! Leurs rôles
respectifs ? Les moules artificielles, positionnées sur le fond marin,
constituent la mémoire collective du système et surveillent le milieu
comme les algues, les bactéries et les poissons. Les nénuphars
artificiels, équipés de cellules photovoltaïques et postés quant à eux
sur la surface de l’eau, récoltent l’ensemble des données et les
transmettent aux chercheurs. Ils rechargent par ailleurs les poissons
artificiels. Ces derniers, qui aident les moules à se déplacer, sont
situés entre le fond marin et la surface ; ils se déplacent, surveillent
et explorent le milieu. De plus, ils échangent les informations avec les
moules et les nénuphars ! Je vous laisse imaginer tous les
algorithmes qu’il y a derrière ce travail impressionnant. Résultats ?
Les premières analyses des informations obtenues présentent des
mesures de température et de turbidité de l’eau.
Figure 10. Le système subCULTron est composé de trois populations de robots (de
gauche à droite : aMussels, aFish, aPads, tous ensemble) (© EU-FET Project
subCULTron, www.subcultron.eu) inspirées par différents organismes naturels (les
moules, les poissons et les nénuphars).
En fin de projet, prévu officiellement en 2019, l’équipe bénéficiera
de 120 robots pour collecter des données environnementales dans la
lagune de Venise ! Il n’en faut pas moins, selon les chercheurs, pour
espérer pouvoir mieux comprendre les interactions complexes
existant entre la faune, la flore, l’industrie, le tourisme et l’écologie
des fonds marins de la lagune, on ne peut plus sollicités,
malheureusement. L’intelligence collective des robots au service des
humains ? Oui, clairement, de belles applications sont en perspective,
et pas seulement à Venise bien sûr. L’ensemble des fonds marins de
la planète n’est évidemment pas à l’abri de pollutions dramatiques, et
ce travail aura sans doute de bien nombreuses applications ailleurs
qu’en Italie. Mais il fallait quand même avoir de l’imagination pour
deviner que poissons, nénuphars et moules seraient un jour utilisés
pour créer des robots sous-marins autonomes collectant des
données dans la lagune de Venise pour protéger ce milieu
exceptionnel et menacé.

Quand vers, oursins, poissons et algues


contribuent à dépolluer sols et mers et à sauver
la vie côtière
Un des enjeux majeurs pour un avenir écologique réussi réside
dans le traitement des eaux usées. Or nous avons un animal
merveilleux pour nous aider à atteindre cet objectif : le ver de sable
ou cordelle (Lumbrinereis sp.). En effet, l’activité organique de cet
invertébré contribue à la décomposition organique. Il n’en fallait pas
moins pour inspirer divers bioprocédés de traitement des eaux usées
4
par la « vermifiltration ». Sur terre, les vers (lombriciens) jouent
également un rôle écologique indispensable dans le sol, connu depuis
longtemps 5. Les grandes galeries qu’ils façonnent permettent à l’eau
de pluie de pénétrer dans les sols, accélérant l’infiltration de l’eau qui
limite le ruissellement et l’érosion. Important par les temps qui
courent… De plus, ils recyclent la matière organique du sol :
certaines espèces enterrent les résidus superficiels pendant que
d’autres les décomposent en restituant des éléments nutritifs aux
6
végétaux. Pour faire court, ils sont essentiels à la biodiversité . Ils
font leur compost ! Ils mettent les feuilles de côté dans leur terrier et
laissent les champignons les décomposer avant de les consommer.
En somme, comme certaines fourmis et certains humains, ils
cultivent…
Bref, ils sont formidables ! Pourquoi en parler ? Parce que les
vers de terre sont des êtres vivants gravement menacés par les
pesticides. Les microbiologistes des sols ont constaté que 2 fois
moins d’espèces de vers de terre vivaient dans les prairies et qu’ils
avaient presque totalement disparu dans certaines exploitations.
Pourtant, ils sont indispensables, et Darwin d’ailleurs en son temps
les avait très longtemps observés avec grand intérêt. Sans les vers,
la terre serait stérile. Un projet de bio-inspiration pourrait peut-être
leur venir en aide, même si ce n’est pas la première vocation de cette
approche. À bon lecteur…
Un autre défi capital vise à améliorer l’intégration
environnementale des sites côtiers abîmés pour y restaurer les fonds
et préserver la biodiversité. En effet, si le fonctionnement des zones
côtières et du cycle de vie des espèces marines reste encore à
explorer, il est clair que cet habitat qui regorgeait de vie est en péril
et met en danger la biodiversité marine plus largement. Dans ce
cadre, les modèles biologiques qui ont des solutions d’ancrage et de
nourrissage sont les bienvenus. Par exemple, l’oursin diadème à
longs piquants (Echinothrix diadema) et l’herbier à posidonie
(Posidonia oceanica) possèdent des propriétés très pertinentes
puisque ces organismes, animaux et végétaux, contribuent à
l’implantation progressive d’autres organismes marins et permettent,
qui plus est, de nourrir les juvéniles qui s’y installent. L’écoentreprise
7
Seaboost, très active , tente ainsi de reconstituer des récifs à partir
de biomatériaux comme les fibres de coco, les coquilles d’huîtres et
de moules. Plus spécifiquement, elle a créé deux modules : d’une
part, un module « roselière » (formation végétale) qui s’apparente aux
abris créés par les faisceaux racinaires des roselières lagunaires et
par les grandes algues marines ; d’autre part, un module « oursin »,
s’inspirant de l’oursin diadème à longs piquants afin de permettre aux
poissons juvéniles de trouver entre les piquants un abri adapté contre
leurs prédateurs. Dès 2014, Seaboost a immergé ces « oursins » et
ces « roselières » dans le grand port de Marseille. Ces digues et
ces quais écoconçus protègent les juvéniles des petits fonds du port
avant leur migration ultérieure vers le large. Ces juvéniles, protégés,
pourront ainsi devenir des adultes en zone marine et participer à la
sauvegarde de la biodiversité au large.
Comme si cela ne suffisait pas, les sites côtiers et les récifs sont
contaminés par les nanoparticules des résidus de crème solaire ! Il
faut donc trouver des solutions pour les diminuer et protéger les
côtes et récifs. Or les poissons de récifs produisent des molécules
bioactives très intéressantes, de même que les algues rouges
(Pterocladiella capillacea et Osmundaria obtusiloba) qui ont un rôle
clé dans les écosystèmes côtiers. Elles sont source d’une grande
variété de molécules aux propriétés antioxydantes et
8
antibactériennes . Ces molécules inspirent ainsi la création et
9
l’activation de molécules bioactives pouvant nettoyer les récifs !

Quand le lotus améliore les surfaces de l’A380 !


Les compagnies aériennes s’inspirent largement du monde animal
pour améliorer notamment leur aérodynamisme. Mais pas
seulement ! Le lotus (Nelumbo nucifera) est une plante
chlorophyllienne. Elle est photosynthétique : elle consomme du
dioxyde de carbone et produit de l’oxygène sous l’effet de la lumière.
Or cette plante pousse en milieu aquatique dans des zones
marécageuses et, donc, très poussiéreuses. Les feuilles sont souvent
aspergées de saletés, mettant parfois à mal la photosynthèse qui
nécessite des fleurs dépourvues d’impuretés. Pour lutter contre ce
désagrément, le lotus s’est adapté et a adopté une structure
spécifique à composés hydrophobes, autonettoyants et
10
imperméables . La plante n’est donc jamais mouillée puisqu’une
goutte d’eau qui tombe sur la feuille roule jusqu’en son centre en
transportant les impuretés avec elle. Pratique, cet effet lotus,
puisqu’en secouant la plante les gouttes d’eau emportent avec elles
les poussières et particules !
Ces propriétés autonettoyantes des feuilles de lotus ont été
repérées par les chercheurs des compagnies aériennes qui s’en sont
11
inspirées, au même titre qu’ils se sont inspirés des requins . Et pas
pour n’importe quel avion, s’il vous plaît. Pour l’Airbus A380 ! Cette
fonction autonettoyante a en effet été adaptée à des surfaces
intérieures de l’avion, en particulier pour réduire la consommation
d’eau dans les toilettes et favoriser l’entretien et l’hygiène. Autre
application possible très intéressante de ces propriétés végétales :
ce nouveau type de revêtement superhydrophobe pourrait avoir un
12
effet significatif sur le dégivrage des aéronefs ! L’aéronautique a de
belles sources d’inspiration devant elle 13, d’autant que d’autres
modèles hydrophobes sont possibles parmi les végétaux (feuilles de
capucine, de roseau, de taro, etc.) comme parmi les animaux
(plumes des oiseaux aquatiques, ailes de certains papillons, des
araignées, etc.) !

Et si une anguille favorisait la lutte contre


la pollution
Recherche désespérément des records d’accélération et de
manœuvrabilité… Pourquoi ? Biologistes, ingénieurs et chimistes se
sont fixé comme objectif de créer un robot capable de détecter les
sources de pollution des eaux contaminées, de mesurer le taux de
pollution, le tout en parfaite autonomie ou suivant un parcours
déterminé. Mais quel type de robot concevoir ? Vers quelle source
d’inspiration se tourner ? Les ingénieurs optent pour des animaux
capables de fortes accélérations et d’une extraordinaire
manœuvrabilité : les anguilles (anguilliformes ou poissons
serpentiformes). Ce robot-anguille est ainsi conçu pour traquer les
sources de pollution. Long d’environ 1,5 m, il se compose de
plusieurs modules individuels motorisés. Cette structure inspirée de
14
l’anguille permet au robot-anguille Envirobot de serpenter
sinueusement et discrètement dans l’eau sans soulever la boue. La
tête d’Envirobot contrôle le robot qui peut se déplacer seul tout
comme être contrôlé à distance (Figure 11).
Figure 11. Envirobot inspiré d’une anguille (en bas : d’après Bayat et al., 2016 ; ©
EPFL, Laboratoire de biorobotique, École polytechnique fédérale de Lausanne).

Objectif atteint ? Pas encore ! Car il faut désormais détecter et


mesurer le taux de pollution et sa source. Comment ? En plaçant
dans certains des modules des capteurs mesurant la température ou
la conductivité et en enfermant dans les modules vides des capteurs
biologiques naturels comme des daphnies (petits crustacés) et des
bactéries. Pourquoi ? Pour que ces modules se remplissent d’eau et
puissent servir de révélateurs de l’existence et du niveau de toxicité
des polluants selon la réaction de ces organismes. Par exemple,
certaines bactéries émettent de la lumière lors de leur exposition au
mercure, même à faible dose. La toxicité affecte par ailleurs le
mouvement des daphnies. Autant d’indicateurs biologiques qui ont
permis à toute l’équipe de tester Envirobot dans le lac Léman, à
Genève. Or il est parfaitement parvenu à dresser une carte de
température de la zone ciblée. Les tests se poursuivent pour capter
et quantifier les composants potentiellement toxiques de l’eau en
milieu naturel et venir ainsi confirmer les réussites en laboratoire.

Économiser l’énergie

Requins et baisse de consommation de carburant


Les requins bénéficient d’une peau particulièrement intéressante
qui, comme nous l’avons vu, permet de réduire la traînée et de créer
des revêtements améliorant la vitesse des robots… Une étude de la
peau d’une espèce en particulier, le requin des Galapagos
(Carcharhinus galapagensis), a montré que la microstructuration de
15
sa surface et la flexibilité des denticules diminuent les turbulences .
Pour aller plus vite ? Globalement non, car les requins ne nagent pas
nécessairement très vite. En revanche, ces structures leur permettent
de nager à un moindre coût. Et ces résultats ne sont pas tombés
dans l’oreille d’un sourd, tant s’en faut puisqu’ils ont donné lieu à de
nombreuses applications tant sur l’optimisation des ailes des avions
que sur celle des coques des bateaux 16.

Quand crabes et éponges optimisent la vitesse


des bateaux
Le processus de bio-encrassement des plateformes marines ou
des coques de bateaux se produit en plusieurs étapes. Tout d’abord,
par absorption de particules organiques sur les substrats naturels ou
artificiels, se forme un biofilm agrégeant de multiples bactéries. Les
macrosalissures composées, quant à elles, d’algues pluricellulaires,
de mollusques (bernacles), de vers ou encore de crustacés
(balanes), se déposent ensuite et forment une couche
d’encrassement sur les surfaces marines. Ce processus a de graves
répercussions mondiales sur l’économie puisque cela ralentit les
bateaux, par exemple, et l’environnement, le nettoyage de ces
surfaces nécessitant l’utilisation de biocides, toxiques pour de
nombreux organismes végétaux et animaux. L’enjeu de taille dans ce
domaine est ainsi de mettre au point des revêtements antisalissures
de nouvelle génération qui soient plus acceptables pour
l’environnement et plus efficaces sur du plus long terme. Or deux
espèces animales peuvent aider les chercheurs dans ce but : les
crabes et les éponges marines !
Pourquoi les crabes ? Enfin, pourquoi un crabe (Cancer pagurus)
en particulier ? Parce que cette espèce a la particularité de présenter
une microstructure de la surface de sa carapace qui contribue à
17
empêcher l’adhésion de bernacles . Autrement dit, la carapace de
ce crabe fait de l’autonettoyage qui lui permet de se protéger et qui
empêche l’adhérence d’éléments extérieurs. Ces découvertes ont
inspiré des revêtements de bateaux qui s’autodébarrassent des
salissures. Ainsi, les revêtements Green Ocean Coating Heavy Duty
sont composés de nanotubes de carbone qui leur confèrent une très
grande résistance à l’abrasion et un minimum de frottements dus
habituellement aux adhérences 18. Voilà une solution écologique !
Génial, non ? Ce n’est pas terminé… Car il n’y a pas que des crabes
qui puissent inspirer des techniques de protection par lutte contre
l’adhérence. Non ! Il y a aussi les éponges ! Et en particulier l’éponge
marine Suberites domuncula qui produit des substances chimiques
toxiques contre les bactéries ! Les éponges sont des animaux
filtreurs sessiles (fixés directement sur un substrat) qui inventent des
stratégies antisalissures pour se protéger contre les micro- et
macrosalissures. Or la surface de cette éponge est revêtue de
biosilice (dioxyde de silicium) qui contribue à l’inhibition de la
formation d’un biofilm ! Autant d’applications possibles pour la
19
création de nouveaux revêtements bio-inspirés pour le milieu marin .
Ces deux espèces sont donc de très bons modèles d’étude pour
contribuer à lutter contre l’encrassement biologique des surfaces
sous-marines, en particulier dans l’industrie navale. Ces nettoyages
permettent en effet de limiter la friction impliquée dans la réduction de
la vitesse. Autrement dit, ces crabes et éponges participent à
l’optimisation de la vitesse des bateaux en économisant de l’énergie
pendant le déplacement !

Des fourmis aux algorithmes et à la réduction


des émissions de gaz à effet de serre
Les fourmis… Leurs comportements sont réellement fascinants,
et elles représentent des sources d’inspirations foisonnantes. En
l’occurrence, ici, c’est leur capacité à chercher leur nourriture qui nous
intéresse. En effet, par l’action de milliers d’individus, elles fourragent
et communiquent pour optimiser leurs déplacements. Comment 20 ?
Les fourrageuses partent à la recherche de nourriture et, sur leur
trajet retour, posent des phéromones (substances chimiques utilisées
pour communiquer). Si bien que les autres fourmis détectent ces
phéromones et empruntent les mêmes trajets – les trajets les plus
courts, plus exactement, les fourmis les auront plus empruntés vu
qu’ils sont plus rapides à parcourir que les plus longs. Comme
systématiquement la fourmi marque sa piste, cette dernière sera
bientôt beaucoup plus marquée que d’autres, plus longues, qui
disparaissent.
Cette transmission d’informations est un témoignage de
l’intelligence collective des fourmis qui leur permet de rapidement
accéder aux sources de nourriture en empruntant les chemins les plus
courts. On peut dire de ces insectes qu’ils optimisent collectivement
les trajets.
Ces stratégies intéressent fortement les mathématiciens et
informaticiens qui tentent de déduire des algorithmes d’optimisation
sur la base du comportement collectif des fourmis. Quand biologie et
mathématiques interagissent… Un algorithme d’optimisation est un
ensemble de règles données à un ordinateur pour qu’il existe des
tâches qui vont aboutir à trouver une solution optimale. En
l’occurrence, l’algorithme de colonies de fourmis, qui fonctionne sur
une imitation du comportement des fourmis, a été utilisé, par
exemple, pour trouver, dans un graphique, le chemin le plus court
pour relier des points entre eux. Le gros avantage de cette méthode
est qu’elle peut être utilisée quand le nombre de possibilités est
gigantesque et qu’on ne peut pas les tester une à une.
Parmi les applications de ces algorithmes, l’une d’entre elles nous
aide beaucoup au quotidien : le GPS ! La prochaine fois que vous
utiliserez votre GPS, pensez aux fourmis, car c’est grâce à elles que
vous pouvez vous déplacer de manière optimale ! Mais cette
optimisation des trajets se voit aussi dans le domaine de la
distribution du courrier ou de la collecte des déchets qui doivent tenir
compte de la distance du trajet, de sa durée ou encore des temps de
vidage du camion. L’économie n’est pas négligeable puisqu’on peut
éviter le travail inutile de 10 à 20 équipes et camions ! Évidemment,
l’intérêt écologique est également majeur compte tenu de la moindre
consommation de carburant et d’émission de gaz à effet de serre.
Bref, vous l’aurez compris, les sociétés d’insectes sont nombreuses à
optimiser leurs trajets, et de nombreuses applications de leurs
21
comportements dans les logiciels de demain sont à prévoir !

Des termites vers l’économie d’énergie


Les termites sont connus pour détruire les constructions en bois,
mais ils sont également d’impressionnants architectes. En effet, ces
insectes sont capables de construire des édifices incroyables par la
diversité de leurs formes et de leurs tailles : les termitières.
Figure 12. Termitières inspirant les principes de ventilation (en haut à droite :
d’après © Natural Ventilation High Rise Buildings) de l’Eastgate Building comportant
de multiples cheminées.
Or ces constructions possèdent une capacité thermique
incroyable du fait de la gestion du flux d’air assurée par des volets
d’aération qui s’ouvrent et se ferment grâce à des structures
fongiques ! Ainsi, malgré une forte amplitude thermique extérieure
oscillant entre nuits froides à 3 °C et canicules à 42 °C, ces édifices
maintiennent une température constante d’environ 31 °C ± 1 °C !
Cette prouesse a évidemment donné des idées à un architecte, Mike
Pearce, qui a étudié le fonctionnement de ces termitières pendant
des années avant de se lancer dans la conception d’un immeuble bio-
inspiré, l’Eastgate Centre ou Eastgate Building ! Et pas n’importe où
évidemment : à Harare, la capitale du Zimbabwe, ville subissant
d’importants changements quotidiens de température. Résultat ?
L’immense édifice surplombant Harare, construit en 1996, constitue la
première construction de cette taille s’inspirant d’une invention de la
nature (Figure 12).
Le parti pris de l’architecte est de faire comme les termites, à
savoir mettre en place un système de climatisation passive plutôt que
de chauffer puis de climatiser le bâtiment. L’idée majeure est de
créer de nombreuses ouvertures pour faire entrer l’air chaud par le
bas du bâtiment dans la journée pour qu’il remonte par convection et
s’évacue par de grandes cheminées. Cet agencement crée un
courant d’air, accéléré par des ventilateurs pendant la journée. À
l’inverse, pendant la nuit, l’air chaud emmagasiné pendant la journée
est diffusé afin de ralentir le refroidissement du bâtiment. Sans
compter qu’une partie de l’air frais est prévue pour être stockée dans
les dalles du bâtiment afin de ralentir le réchauffement dès le
lendemain matin. Si les chiffres varient selon les sources, cet
incroyable édifice a permis assurément de réduire la consommation
énergétique en comparaison d’un immeuble classique de taille
22
similaire . Ce défi reste une réussite puisque les économies
écologiques et financières sont réelles et que les locataires en
bénéficient avec une réduction de 20 % de leurs frais mensuels par
rapport à leurs voisins !

Optimiser les sources naturelles

Libellules et autres colibris pour de nouvelles


éoliennes
Revoilà la libellule ! Sublime insecte qui me fascinait enfant et qui
m’émerveille d’autant plus aujourd’hui. Déjà inspiratrice de
microdrones, elle n’a pas fini d’inspirer, croyez-moi ! Et, ici, ce qui
prévaut, ce sont les ailes de la libellule qui se déforment beaucoup
lorsqu’elles sont en mouvement. De plus, ses ailes s’actionnent même
en cas de vents faibles. Dépourvus de muscles, ces insectes se sont
adaptés et prennent des formes très aérodynamiques pour pénétrer
l’air avec le moins d’énergie possible. C’est tout ce qu’il fallait aux
chercheurs pour imaginer de nouvelles éoliennes plus flexibles,
restant de ce fait efficaces même en cas de vent léger. Ils ont donc
travaillé sur ces propriétés pour fabriquer de nouvelles pales
23
d’éoliennes flexibles, plus performantes et qui s’adaptent au vent .
L’aérodynamisme des ailes est encore étudié pour découvrir le
plus d’applications possible, sur terre comme sur mer 24. Et il est
étudié non seulement sur la base d’insectes volants, mais aussi en
s’inspirant d’un oiseau, que nous avons déjà évoqué, lui aussi, pour la
construction de petits drones : le colibri. En effet, une nouvelle
éolienne nommée Tyer (« oiseau » en arabe) est équipée d’ailes
battantes, là où les éoliennes classiques sont pourvues de pales
mises en rotation par la force du vent. Inspirées du colibri, qui
dépense si peu d’énergie pour accomplir des miracles (vitesse,
changements de directions incessants, etc.), ces éoliennes effectuent
un mouvement complexe reproduisant au plus près ceux du colibri.
25
Son inventeur, qui travaille sur le sujet depuis des années , reste
optimiste sur son éolienne du futur, même si à ce jour son efficacité
et sa durabilité doivent être démontrées.

Papillons, feuilles et nouveaux panneaux solaires


Plus de 100 000 espèces de papillons existent dans le monde.
Parmi ceux-ci, l’un d’entre eux, magnifique, possède des propriétés
qui n’ont pas échappé aux chercheurs : le papillon Morpho bleu
(Morpho menelaus), vivant en Amazonie et étudié par mes collègues
Vincent Debat, Violaine Llaurens et Raphaël Cornette pour ses
adaptations à son milieu 26. Ses ailes possèdent une incroyable
structure, qui lui octroie une couleur bleue extraordinaire, due à la
27
diffraction de la lumière sur ses ailes, et surtout des atouts majeurs .
Par exemple, si sa température excède les 40 °C en raison d’une
trop forte absorption de la chaleur extérieure, la chitine présente dans
ses ailes, devenue trop chaude, émet fortement dans l’infrarouge. Le
papillon trop chaud se met alors à rayonner de l’infrarouge, et sa
température baisse ! Extraordinaire. Comme le dit si bien Serge
Berthier, voilà un bel exemple d’« autostabilisation qui est le rêve de
tout ingénieur 28 » ! Comment donc nous inspirer des prouesses de ce
sublime papillon ?
Tout d’abord en comprenant mieux la structure de ses ailes dont
les propriétés étonnantes sont étudiées par des chercheurs en
photonique, travaillant à l’échelle du nanomètre ! Leur but : tenter de
structurer la matière à des échelles que l’on ne maîtrise pas encore
et chercher dans la nature des structures inspirantes. Or le Morpho
bleu a une structure multiéchelle sur cinq niveaux : l’aile (0,5 cm), ses
écailles (100 μm), ses stries (1 μm), ses lamelles (100 nm) et ses
pigments, comme la mélanine ou la chitine (0,3 nm). Voilà donc un
29
modèle animal parfait pour développer la photonique . Toutefois,
pour reproduire tous ces niveaux, il faut de l’air et de la chitine qui se
composent d’éléments majeurs : carbone, hydrogène, oxygène et
azote. La maîtrise de ces structures et de ces éléments, pourtant
peu nombreux finalement, a des applications dans tous les domaines
de la physique : thermique, otique, mécanique… Incroyable ! Mais
comment utiliser cette découverte incroyable au service de la
transition énergétique ? Car les panneaux solaires actuels,
photothermiques (production de chaleur à partir du rayonnement
solaire) ou photovoltaïques (production d’énergie électrique à partir
du rayonnement solaire), ne résistent pas à de très fortes chaleurs,
contrairement au Morpho… Une stratégie très intéressante serait
d’empêcher ces panneaux de devenir trop chauds et de les faire
rayonner, comme le Morpho, pour qu’ils maintiennent ou retrouvent
leur température optimale (Figure 13). Quand un papillon, non
seulement beau, peut contribuer à l’énergie solaire…
Figure 13. Morpho avec détail de ses ailes et cellules d’un panneau solaire.

Outre les papillons, les feuilles ont également leur rôle à jouer
dans la création de nouveaux panneaux solaires ! En effet, elles
bénéficient de la photosynthèse naturelle. Ce processus permet à
certains organismes vivants dits photosynthétiques, dont les micro-
algues et les plantes, d’utiliser l’énergie des photons du soleil pour
convertir l’eau et le dioxyde de carbone en oxygène, en hydrogène et
en molécules carbonées riches en énergie (biomasse). Ce processus
constitue une source d’inspiration fascinante pour l’espèce humaine et
en premier lieu pour les chimistes. Leur but ? Inventer des dispositifs
électrochimiques qui réalisent une forme de photosynthèse, appelée
30
photosynthèse artificielle . L’idée est qu’à l’avenir ces dispositifs
utilisent l’énergie solaire pour transformer l’eau en hydrogène ou le
dioxyde de carbone en molécules riches en énergie, et, finalement,
pour stocker le soleil dans des bonbonnes d’hydrogène ou
d’hydrocarbures ! Un dispositif relativement simple consisterait à
utiliser des panneaux photovoltaïques afin de transformer l’énergie
solaire en électricité et, ensuite, de l’injecter dans un électrolyseur.
Ce dernier, couplé à des panneaux photovoltaïques, permettrait la
conversion d’eau en oxygène et la réduction du CO2 en carburants.
Un tel dispositif pourrait permettre à une maison, un quartier ou un
village de produire de manière autonome le carburant nécessaire à
son fonctionnement quotidien 31. Magique, non ? Disons, plutôt,
chimique ! À titre indicatif, il faut imaginer que des feuilles artificielles
placées dans quatre litres d’eau et laissées au soleil seraient
32
capables de fournir à un foyer de l’électricité pour une journée ! Des
installations de taille plus significative peuvent également être
envisagées. Par exemple, en Corse, le démonstrateur MYRTE
(Mission hYdrogène Renouvelable pour l’inTégration au réseau
Électrique) est composé d’une centrale photovoltaïque installée sur
3 700 m2, reliée, d’une part, à un électrolyseur, pour stocker l’énergie
solaire sous forme d’hydrogène, et, d’autre part, à une pile à
combustible. Cette dernière fonctionne lors des fortes
consommations, en particulier quand les panneaux ne produisent plus
d’électricité (le soir). Quand une petite feuille verte conduit des
maisons à l’autonomie…
Lorsque les lucioles optimisent des LED
Les insectes, source inépuisable… Parlons des lucioles, ou vers
luisants, ces coléoptères qui produisent presque tous de la lumière.
La luciole brille. Elle brille parce qu’elle diffuse de manière très
efficace de la lumière à travers les couches de son abdomen. Plus
précisément, cette bioluminescence provient de l’oxydation d’une
33
protéine, la luciférine, qui, une fois activée, émet des photons . Tout
se passe dans un organe de l’extrémité de l’abdomen, lequel est
stimulé par des signaux venant du cerveau. Il a, en outre, été montré
que ce sont des molécules de monoxyde d’azote émises par la luciole
qui contrôlent le rythme du clignotement lumineux, rythme propre à
chaque espèce. Cette spécificité permet d’ailleurs aux mâles de
mieux détecter les femelles propres à leur espèce ! Pratique !
Ces capacités à produire de la lumière ont donné lieu à des
recherches visant à mieux comprendre les phénomènes de
bioluminescence 34 et à mettre au point des lampes à diode
électroluminescente, ou LED, beaucoup plus lumineuses. Ainsi, en
s’inspirant de la structure de l’abdomen des lucioles, il a été possible
de développer un modèle basé sur l’extraction de lumière, appliqué
ensuite à une nouvelle couche de matériaux qui optimise l’efficacité
des LED. En particulier, les lucioles du genre Photuris possèdent un
organe lumineux, la lanterne, dont la configuration au niveau de
l’exosquelette s’est avérée tout à fait inattendue : une structure
photonique en écaille qui augmente nettement la luminescence de son
abdomen. Cette découverte a permis aux chercheurs de théoriser un
concept en dents de scie imitant l’abdomen de la luciole. Résultat ?
Le processus permet d’augmenter de plus de 50 % l’intensité des
35
diodes !
CHAPITRE 4

Mieux se soigner et vivre plus vieux


en bonne santé

Quiconque a eu la chance de profiter de la présence d’un animal


chez lui va rapidement comprendre de quoi il s’agit ici. Sans aller
jusqu’à soigner les cancers, pour le moment, un animal de compagnie
apporte énormément à la ou les personnes qui l’hébergent. Les
bénéfices sont multiples dans la prévention de certaines maladies, la
détection de certains cancers ou des crises d’épilepsie, et on ne
compte plus les études montrant les effets sur la baisse du stress ou
la lutte contre l’isolement et la sédentarité. J’ai eu le bonheur de
cohabiter successivement avec des hamsters, des rossignols, des
perruches et un chat, sans compter l’hébergement ponctuel, en
appartement, de canetons et un bébé wallaby orphelin, Skippy, à
sauver… Et chacun m’a apporté bien plus que tout ce que j’aurais pu
imaginer. Il y a donc tous ces exemples familiers, de plus en plus
connus, de millions de personnes vivant avec des animaux
1
domestiques , mais il y a aussi tous ces autres exemples issus du
milieu sauvage, ceux qu’on connaît et ceux qui restent à découvrir.
Que dire de toutes ces rencontres incroyables que j’ai eu le bonheur
de vivre avec tant d’individus captifs ou sauvages issus d’espèces
aussi différentes que des grands singes, des petits singes, des
lémuriens, des éléphants, des loutres, des perroquets, des pandas
roux, des binturongs, des rouges-gorges, des serpents, des lézards,
des grenouilles, des araignées, des écrevisses, et j’en passe.
Pensez-vous que les humains soient résistants ? Pensez-vous
vraiment que nous soyons si forts ? Il est évident que non et que
notre arrogance nous joue parfois des tours. Certes, il existe des
animaux à la vie très courte : éphémères (Ephemeroptera), certains
pucerons (Aphidoidea), mouches drosophiles (Drosophila),
caméléons (Chamaeleonidae)… Mais certaines espèces abritent des
molécules susceptibles de nous soigner pendant que d’autres ont
trouvé des solutions qui nous sont encore inconnues, bravent les lois
de la longévité, défient le cancer, repoussent la mort. De toute
évidence, elles nous enterreront toutes et tous… C’est un fait. Et non
le plus passionnant assurément. Non ! Le plus fascinant, c’est
comment ! Car la durée de vie est un phénomène complexe. Elle est
sans doute liée à la génétique, au métabolisme, au rythme cardiaque
lent, au froid, à la restriction calorique… et également au fait qu’un
animal a des risques, ou non, de se faire tuer rapidement. Cette
durée de vie est également liée à l’énergie dévoyée pour grandir et
se reproduire vite pour la survie de son espèce. Dans ce cadre,
l’énergie est fournie pour se reproduire et non pour vieillir. C’est
d’ailleurs pour cela, entre autres, que les petits animaux comme les
insectes ont souvent la vie courte alors que les gros animaux à la
reproduction tardive ont une vie plus longue.
Et, s’il y a bien un rêve qui alimente depuis la nuit des temps bon
nombre de fantasmes, de romans, de séries télévisées, de films ou
plus généralement l’imaginaire des humains, c’est bien la quête de la
longévité, voire de l’immortalité. Certains richissimes n’ont même pas
hésité à se faire cryogéniser dans l’espoir d’être un jour ressuscités,
en des temps où les secrets de cette immortalité seraient connus. Si
l’on en croit les surprises que nous réservent le monde animal et les
progrès indéniables de la science, force est de reconnaître que
certains pourraient… rêver ! Mais restons raisonnables. Des pistes
autour du vieillissement, de la mort cellulaire, des cellules souches,
de l’adaptation aux conditions extrêmes, s’offrent aux chercheurs… À
nous de les explorer pour tenter de vivre plus longtemps et en bonne
santé. Mais gardons de l’humilité. Nous devons accepter notre
condition d’êtres vivants et accepter de mourir. La mort est
nécessaire à la vie, et aucune espèce n’est immortelle. Comme me le
disait très justement Gilles Boeuf, « imagine la catastrophe de
8 milliards d’humains immortels » ! Inspirons-nous donc de ce qui est
possible et raisonnable, tout en découvrant de quoi les autres
espèces sont capables, et pas nous….
Car chaque espèce est unique et potentiellement inspirante, de la
moindre minuscule bactérie aux chimpanzés en passant par les
serpents. Et puis il y a ce qu’on cherche et ce qu’on découvre de
manière inattendue. Toute la beauté de la science est là. À l’heure où
des chiens détectent des cancers, réduisent les risques
cardiovasculaires des célibataires et la mortalité dans la population
générale, laissez-vous guider dans tout ce que les animaux sauvages
et méconnus ont à nous apporter, pour nous soigner et nous aider à
vivre plus longtemps et en meilleure santé.

Quand les poisons de la nature inspirent


des traitements médicaux
Du venin mortel du mamba noir vers de puissants
analgésiques
Certains des animaux actuels les plus venimeux de la planète sont
une source d’inspiration pour créer de nouveaux médicaments ! En
effet, les caractéristiques des venins ont parfois des pouvoirs
thérapeutiques. Quel paradoxe ! Des poisons qui se révèlent de
puissants médicaments, c’est possible ? Oui, tout est possible dans
la nature. Prenons trois exemples pour illustrer ce nouveau prodige et
commençons par un serpent qui fait peur, très peur. J’ai nommé le
mamba !
Le mamba noir (Dendroaspis polylepis), cousin du sublime
mamba vert (Dendroaspis angusticeps), est considéré comme l’un
des serpents les plus dangereux du monde. À juste titre d’ailleurs du
fait de sa capacité à frapper rapidement et de manière répétée, de la
puissance de son venin et, enfin, de la gravité et de l’apparition rapide
2
des manifestations cliniques . Cela fait froid dans le dos, n’est-ce
pas ? Attendez, lisez plutôt. Le venin complexe de ce serpent
constitue un véritable arsenal toxique, composé essentiellement de
puissantes neurotoxines au pouvoir paralysant qui, pour simplifier,
entraînent la mort par asphyxie, après douleurs, fourmillements,
transpiration, perte de contrôle des muscles et, donc, suffocation,
etc. 3. Tout un programme ! Surtout quand on sait que ce serpent peut
injecter jusqu’à 400 mg de venin et que 10 mg suffisent pour tuer un
humain adulte… Pour finir de vous convaincre sur l’efficacité de cette
merveilleuse substance, sachez qu’en vingt minutes environ la
personne touchée perd la capacité de parler, qu’en une heure elle est
potentiellement dans le coma et que la mort survient entre six et
quinze heures après la morsure. De quoi avoir peur des serpents…
Mais non, ne vous arrêtez surtout pas là ! Car ce venin recèle
d’autres propriétés surprenantes. Figurez-vous qu’il contient des
substances antidouleur capables de rivaliser avec la morphine, le tout
avec beaucoup moins d’effets secondaires, s’il vous plaît !
Incroyable, non ? Des chercheuses françaises, Sylvie Diochot et
Anne Baron pour ne pas les nommer, en quête d’antalgiques de
nouvelle génération, ont étudié la composition du venin du mamba noir
et ont isolé des protéines courtes capables de supprimer la sensation
de douleur ! Baptisées « mambalgines », ces protéines ne sont pas
toxiques chez les souris et démontrent un effet analgésique aussi
puissant que la morphine, tant au niveau local que sur le système
nerveux central. Les effets secondaires seraient beaucoup moins
importants que ceux induits par l’utilisation des opiacés, avec
4
notamment un phénomène d’accoutumance bien moindre . À quand
l’application de la mambalgine chez les humains ? Pas pour tout de
suite malheureusement, car les études cliniques coûtent très cher et
nécessitent l’implication de compagnies pharmaceutiques. En
attendant, il faut poursuivre les études précliniques, qui sont
passionnantes et montrent des effets contre des douleurs
5 6
inflammatoires, neuropathiques et migraineuses . La mambalgine
présente donc de très nombreuses applications thérapeutiques et il
serait dommageable que les humains se privent de cette incroyable
solution du mamba noir pour des raisons uniquement financières.
Cela étant, les études précliniques valident fortement les canaux
ioniques ASIC des neurones sensoriels comme de nouvelles cibles
thérapeutiques d’intérêt contre la douleur, et d’autres inhibiteurs de
ces canaux pourraient à l’avenir être développés, ce qui supporte et
7
élargit le champ d’action thérapeutique potentiel de la mambalgine .
Du venin de l’héloderme au traitement contre
le diabète
Fascinante nature qui nous montre qu’une substance nocive peut
aussi, paradoxalement, contribuer à soulager la douleur ! Et le venin
du mamba noir n’est pas le seul dans ce cas. Laissez-moi vous
présenter l’héloderme ou encore « monstre de Gila » (Heloderma
suspectum). Vivant dans les déserts semi-arides des États-Unis, ce
lézard jaune et noir peut tout à fait ne pas manger pendant des mois
grâce à ses réserves stockées dans sa queue. Venimeux, il peut
utiliser son venin tant pour se défendre que pour chasser, même si le
fait que ses proies sont de petits animaux ne pouvant se défendre
laisse supposer que son venin a évolué davantage pour la défense.
En revanche, rassurez-vous, le système de libération du venin est
beaucoup moins sophistiqué que chez les serpents, et les quantités
sont moindres ! Le danger pour les humains est en principe nul. Ouf !
En revanche, pas pour ses proies ! Présent dans les glandes
salivaires, c’est un puissant neurotoxique qui, contrairement au
mamba, n’est pas transmis par injection. Précisément, quand l’animal
mord, de fins canaux situés à la base de ses dents mènent la salive
8
empoisonnée dans les plaies de la proie . Or plus d’une douzaine de
peptides ont été isolés à partir du venin de ce lézard. Certains, en
particulier, stimulent la sécrétion d’insuline. Il n’en fallait pas moins
pour qu’une protéine dérivée de ce venin, l’exénatide, soit
9
commercialisée dès 2005 pour lutter contre le diabète de type 2 !
De plus, cette protéine, proche d’une hormone humaine régulatrice de
l’insuline et du glucagon, réduirait l’appétit et contribuerait à la perte
10
de poids (enfin un espoir pour moi !). Sans compter que ce même
venin contient des substances testées pour contribuer à soigner
diverses maladies ou à ralentir leur évolution. Et non des moindres
puisqu’on parle ici de la maladie d’Alzheimer, de la schizophrénie et
du trouble du déficit de l’attention. Tenez-vous bien ! Le venin de
l’héloderme horrible (Heloderma horridum), un cousin, aurait même
11
des implications dans le traitement de la maladie du sida , et l’un de
ses composés est déjà commercialisé pour son action bloquante de
12
la croissance de cellules cancéreuses . Autant d’applications pour un
lézard ! Elle n’est pas belle, la nature ?

Un nouveau regard sur le handicap

Des yeux de mouche pour aider les aveugles


Les mouches (Musca domestica) évitent les obstacles,
poursuivent des congénères, se guident de manière souple et
autonome, effectuent des vols stationnaires, atterrissent avec
précision. Comment accomplissent-elles de tels exploits ? Grâce à
des neurones détecteurs de mouvements et dix-huit paires de
muscles à chaque aile ! En rendant la rétine de la mouche accessible
in vivo, des chercheurs ont découvert le fonctionnement des
neurones détecteurs de mouvement se trouvant dans la mosaïque
13
rétinienne de cet insecte . Il s’avère que ces neurones contrôlent la
locomotion en mesurant la vitesse de défilement de l’image
rétinienne, soit le flux optique. Ce dernier défile ainsi sur leur rétine
pendant le vol et permet à ces insectes de se déplacer très
rapidement malgré une résolution de leurs yeux assez faible. Or le
fonctionnement de ces neurones détecteurs de mouvement a été
transcrit en microcircuits électroniques pour donner naissance à des
robots capables de s’orienter et d’éviter les obstacles, sur le sol
14
comme dans les airs . La mouche illustre ainsi à elle seule les
problèmes généraux de contrôle sensorimoteur propres aux animaux
et aux véhicules intelligents de demain !

Figure 14. Les 700 facettes des yeux de la drosophile.

Mais il y a plus encore. Laissez-moi vous présenter le projet


15
européen Curvace (Curved Artificial Compound Eyes) . Son
objectif ? Créer un œil miniature de forme ronde ou cylindrique
équivalent de l’œil à 700 facettes de la drosophile ou mouche du
vinaigre (Drosophila melanogaster) (Figure 14). Malgré une image
assez pauvre, l’immense avantage du dispositif est de fournir une
vision panoramique. Cet œil pourrait être utilisé sous la forme d’une
bande flexible de 1 millimètre d’épaisseur. Pour quoi faire, s’il vous
plaît ? Pour équiper des robots, très bien, mais aussi et surtout pour
équiper des aveugles afin de les aider à détecter des obstacles au
niveau de la tête ou encore des objets qui s’approchent rapidement,
comme pourrait le faire une voiture. Un système de vibration doit être
développé en parallèle qui avertirait les aveugles du danger. Des
mouches pour alerter les aveugles d’un risque ! Encore un insecte
mal aimé mais bien utile…
Comment les chimpanzés s’adaptent au handicap
En Ouganda, les chimpanzés (Pan troglodytes) sont des victimes
indirectes de la pose illégale de pièges par les populations locales en
forêt et en bordure du parc. Ils se font prendre dans des pièges
destinés à la capture de petit gibier et, lorsqu’ils arrivent à se
dégager des collets, ils peuvent garder les câbles autour de leurs
doigts, de leurs poignets, de leurs avant-bras et de leurs chevilles,
jusqu’à la nécrose de ces extrémités de membres (Figure 15). Peu
d’études se sont intéressées à ces handicaps physiques et à leur
influence sur les comportements alimentaires, mais certaines ont
montré que les chimpanzés et les gorilles ayant des déformations des
mains présentaient une efficacité alimentaire moindre que leurs
congénères valides mais avaient adapté leurs façons de saisir et de
manipuler les feuilles à consommer, notamment en utilisant leur
16
bouche et leurs pieds pour contrecarrer leurs déficits . Comprendre
comment ils s’adaptent est fascinant, car leur milieu arboricole, empli
d’obstacles, est extrêmement contraignant. Les chimpanzés doivent
en effet moduler leur équilibre corporel pour atteindre des fruits qui
peuvent être situés à l’extrémité des branches terminales ou en
grappe sur les branches et sur les troncs des arbres. Du fait de leur
poids corporel important, ils doivent alors réaliser des choix quant à
leur fréquence d’ascensions dans les arbres, leur hauteur d’activités
dans la canopée, le nombre et les diamètres des supports qu’ils
utilisent et leurs postures.
Jusqu’à récemment, aucune étude n’avait jamais quantifié les
différences de comportements alimentaires et posturaux en relation
avec la sévérité des handicaps physiques. C’est désormais chose
faite ! Avec Sabrina Krief, éminente spécialiste et travaillant sur les
chimpanzés sauvages depuis plus de quinze ans, nous nous sommes
particulièrement intéressées aux chimpanzés présentant des
déformations ou altérations, voire amputations des membres, dont la
cause la plus probable était le piégeage par câble. Nous souhaitions
d’abord évaluer les conséquences du piégeage sur la santé des
chimpanzés, en décrivant les déformations des membres et les
structures anatomiques atteintes. Notre but était ensuite de
déterminer s’il existait des compensations fonctionnelles,
comportementales ou sociales mises en place par les chimpanzés
handicapés ou par leurs congénères valides.

Figure 15. Le chimpanzé Twig amputé de sa main droite (© J.-M. Krief).

Pendant huit mois, Marie Cibot (doctorante sous notre


supervision) a comparé les activités arboricoles d’alimentation des
chimpanzés adultes de Sebitoli (Ouganda) présentant des
déformations des membres avec des chimpanzés adultes en bonne
17
santé. Les résultats de l’étude sont aussi tristes que passionnants .
Tristes d’abord, car près de 30 % des chimpanzés adultes présentent
des déformations des membres, qui différent en termes de
conformation et de sévérité. La moitié des déformations observées
chez les adultes étudiés proviennent de piégeages : poignets en
crochet, amputations complètes de main ou de pied, cicatrices en
face dorsale de la main correspondant à l’ancien emplacement du
câble – l’autre moitié des déformations comme les amputations de
phalanges peuvent provenir de morsures, et les paralysies des
doigts, aussi bien résulter de chutes d’arbres suite à des conflits
entre individus. Conséquencs passionnantes ensuite, car, concernant
les séquelles de ces handicaps, on voit que les chimpanzés avec des
déformations des mains allouent plus de temps à manger que les
individus valides et utilisent moins souvent la suspension pour
atteindre les fruits que les valides, mais qu’ils compensent leurs
déficits en utilisant de plus larges supports, qui leur permettent de
s’agripper et de s’asseoir pour augmenter leur équilibre corporel
global ; de leur côté, les chimpanzés présentant des déformations
graves des pieds passent moins de temps à manger que les
chimpanzés en bonne santé et sélectionnent des branches de plus
petite taille, probablement pour mieux agripper les substrats avec
leurs mains valides et augmenter leur stabilité.
Ces différentes compensations semblent permettre aux
chimpanzés handicapés des mains et des pieds de présenter une
efficacité alimentaire et, notamment, un rythme d’ingestion des fruits
similaire à leurs congénères valides. Ils grimpent aussi fréquemment
au sommet des arbres que les chimpanzés en bonne santé pour
parvenir à des fruits pourtant bien difficiles d’accès. Clairement, ces
singes sont la preuve vivante que l’on peut survivre en milieu très
hostile malgré des handicaps parfois sévères. Ils témoignent aussi de
l’entraide qui peut exister entre valides et handicapés. Ainsi, une
femelle âgée du zoo d’Atlanta se faisait aider par d’autres individus
pour se déplacer, une maman chimpanzé de Sebitoli portait encore
son fils très lourd mais amputé des deux pieds… Bon nombre
d’exemples existent aussi chez d’autres animaux, des rats aux
éléphants ! Sur le plan évolutif, l’entraide a un coût, mais surmontable
visiblement. Nous devons donc bien garder en tête que les solutions
existent et qu’il n’est pas toujours, loin de là, contre-productif
d’aider… On a le droit et ça existe même dans la nature !

Des écrevisses aux nouvelles prothèses de mains


bioniques robotisées
La préhension est l’une des fonctions les plus importantes pour la
survie des vertébrés du fait de ses implications dans leurs
comportements vitaux (prise alimentaire, accouplement,
18
déplacements, échanges sociaux, attaques, défense) . Si plusieurs
études ont été conduites chez les vertébrés 19, les capacités de saisir
et leur évolution chez les invertébrés restent largement inconnues.
Pourtant, de nombreux arthropodes (insectes, arachnides, crustacés)
qui diffèrent dans leur morphologie, leur mode de locomotion, leur
alimentation et leur comportement social présentent des capacités de
préhension et de manipulation tout à fait étonnantes. Et pourtant,
contrairement à nous les humains qui utilisons nos cinq doigts par
main, ces animaux en utilisent beaucoup moins. Prenons les
écrevisses, que j’étudie en ce moment avec mon collègue Raphaël
Cornette et les étudiants Tifany Parisot et Loïc Sauvadet. Elles
utilisent parfaitement leurs paires de pinces pour attaquer, se
défendre, se déplacer et se nourrir. Comment, avec un contrôle
moteur simple et un exosquelette rigide, ces animaux sont-ils
capables de saisir et de manipuler ? Eh bien, à la vérité, parce qu’ils
possèdent l’énorme avantage de ne pas avoir autant de doigts que
nous, ce qui rend d’ailleurs la modélisation de leur préhension
beaucoup plus simple. En effet, avec nos cinq doigts, nous avons un
nombre immense de possibilités pour saisir un objet, un nombre infini
de paramètres posturaux et cinématiques (techniques de saisies,
20
zones de doigts, trajectoires, vitesses, etc. ). Autant dire que
modéliser la chose, c’est-à-dire la rendre mathématiquement
utilisable, est extrêmement complexe. Et pour quoi faire, ajouterait un
roboticien ? Car, comme me le disait mon collègue Aaron Dollar de
l’Université Yale, avec qui nous avons testé des modélisations 21, la
meilleure main robotisée est une main à deux doigts ! En effet, deux
ou trois doigts suffisent pour la plupart des tâches quotidiennes. Alors
les humains ne sont vraiment pas les meilleurs modèles pour
concevoir des mains robotisées, que ce soit pour l’industrie ou… la
médecine. Oui, pour la médecine, car elle a besoin de modèles pour
créer des mains d’un type particulier : des prothèses. Ce n’est donc
pas si ridicule d’approfondir comme je le fais la préhension des
écrevisses et autres bernard-l’ermite qui se débrouillent on ne peut
22
mieux avec leurs paires de pinces . Les données comportementales,
morphologiques et fonctionnelles que nous sommes en train d’extraire
serviront peut-être de données in vivo pour alimenter des modèles
robotiques et créer des prothèses humaines. Mais nous aurons alors
un autre problème à résoudre : bon nombre de personnes
handicapées ne veulent pas, à juste titre évidemment, de prothèses à
deux doigts. Il nous faudra donc concevoir des prothèses à deux
doigts fonctionnels et à trois doigts supplémentaires à visée
esthétique 23. Lourde tâche à venir pour nous biologistes et pour
Nathanaël Jarrassé, brillant collègue roboticien qui invente et conçoit
24
de nouvelles mains prothétiques . Qui aurait pu croire que le faible
nombre de doigts et la rigidité de l’exosquelette observés chez des
arthropodes constitueraient un avantage dans le projet de création de
nouvelles prothèses (Figure 16) ? Magie du monde animal…

Figure 16. S’inspirer des pinces des écrevisses et de leur force de préhension
(écrevisse saisissant le doigt de mon collègue Raphaël ! © Pouydebat) pour
inventer de nouvelles mains prothétiques (main Sensorspeed Ottobock avec ses
deux capotages : pinces 2 et 3 doigts primaires sous les couches de la prothèse ©
Jarrassé).

Quand une trompe inspire un bras robotisé


souple
La manipulation d’objets et de nourriture est une fonction
complexe. Au cours de l’évolution, elle a joué un rôle majeur dans les
stratégies adaptatives des vertébrés notamment, qui saisissent et
manipulent en utilisant leurs membres antérieurs et leurs doigts, avec
différentes techniques et capacités chez les amphibiens, les
marsupiaux, les rongeurs, les carnivores et les primates. Néanmoins,
certaines espèces présentent des capacités de manipulation très
élevées sans pour autant bénéficier de doigts. C’est le cas de
25
nombreuses espèces d’oiseaux et des éléphants qui emploient leur
trompe, ou proboscis, dans divers contextes comme la
communication, l’utilisation et la fabrication d’outils, la locomotion, la
26
prise comme la manipulation d’eau et de nourriture, etc. . Ces
animaux sont par exemple capables d’ouvrir une cacahuète ou encore
de saisir indépendamment plusieurs pop-corns (observations
personnelles) ! Pourvue d’environ 150 000 faisceaux musculaires et
de capacités sensorielles très élevées, leur trompe peut accomplir
des fonctions extraordinairement délicates et fondamentales pour leur
survie 27, tout en étant dépourvue de squelette et d’articulations
internes.
Conséquences ? Des inspirations, bien sûr ! Car les bras
robotisés les plus fréquents ont un défaut majeur : le nombre
d’articulations nécessaire. Pour chaque mouvement à effectuer il faut
associer une mécanique, une articulation. Or c’est fragile. De plus,
sur un bras-robot, le poids augmente vite avec le nombre de
mouvements possibles. Par exemple, le Canadarm2 (système de
service mobile externe de la Station spatiale internationale) présente
une masse de 1,8 tonne. Alors quand notre éléphant parvient à
soulever des charges de 300 kg parfois avec sa trompe flexible sans
articulation, cela laisse les roboticiens rêveurs ! Et pas seulement
rêveurs, mais aussi acteurs, comme en témoigne la réalisation d’un
28
nouveau bras-robot : le Bionic Handling Assistant . Grâce à une
technique d’impression 3D, la structure élémentaire de ce nouveau
bras est composée de chambres à air où l’injection d’air comprimé
déclenche les mouvements. Ce bras peut donc effectuer des
extensions (il s’allonge), des flexions (il se rétracte) et des
déformations. En son extrémité se trouve une main à trois doigts
articulée par un poignet composé de chambres à air comprimé
également. Résultat ? Pour une masse de 1,8 kg, ce bras de 0,75 m
soulève 500 g 29. Pas mal, donc. Mais la saisie manque encore de
précision, semble-t-il, malgré les capteurs implémentés. Le robot
peut tout de même saisir un œuf, mais un éléphant peut manipuler un
petit pop-corn : il y a donc encore du travail à accomplir pour que ce
bras-robot puisse être utilisé dans le cadre des assistances de
manipulation aux personnes. Et je m’y attelle ! Il va falloir tout d’abord
poursuivre la compréhension des mécanismes de préhension et de
manipulation de la trompe des éléphants, ce qui, au vu des premiers
résultats, montre leur extrême diversité d’utilisations (comportements
sociaux, alimentaires, locomoteurs…). Nous explorerons ensuite un
problème de taille et très stimulant : la planification et l’optimisation
des gestes de saisie de formes complexes avec des robots
déformables et compliants, c’est-à-dire souples, adaptables aux
objets, au contexte, etc. ! Le tout en développant de nouvelles
méthodes de quantifications 3D du mouvement sans marqueurs
disposés sur l’animal. Un défi immense, mais il fallait bien cela pour
un animal autant hors du commun. Au travail, Emmanuelle ! Pas toute
seule fort heureusement, puisque mes collègues Patrick Gouat
(éthologue) et Raphaël Cornette (morphologiste) m’accompagnent
ainsi que le roboticien Faïz Ben Amar. Sans oublier les renforts de
Maëlle Lefeuvre (master 2) et d’une nouvelle doctorante qui va
s’atteler au projet : Julie Soppelsa. À bientôt, donc, pour de nouveaux
30
résultats dans le domaine émergent de la robotique souple !
Concernant les chercheurs de l’entreprise Festo qui ont conçu le
Bionic Handling Assistant (Figure 17), je vous invite à consulter leurs
nombreux autres projets fascinants 31, comme la conception
32
d’Aquajelly , un robot sous-marin qui se déplace à la manière d’une
méduse…
Figure 17. Trompes d’éléphant inspirant le Bionic Handling Assistant (© Festo).

Les médicaments et traitements de demain


Une fourmi africaine pour la lutte contre
la résistance aux antibiotiques
Une fourmi africaine (Tetraponera penzigi) colonise les acacias
épineux des forêts kenyanes. Cette fourmi vit en fait en symbiose
avec ces arbres, qu’elle protège de nombreux herbivores, dont les
éléphants qui ne consomment pas les feuilles recouvertes de fourmis.
« En échange », les fourmis sont protégées dans les feuilles. Pour
être honnête, elles sont bien plus connues pour leurs piqûres
douloureuses que pour les vertus qui nous intéressent ici. Et pas
n’importe lesquelles. En effet, il semblerait que ces petites bestioles
détiennent une des solutions contre un fléau qui devient de plus en
plus préoccupant : l’antibiorésistance. Difficile d’imaginer qu’un
insecte puisse nous être utile dans ce nouvel objectif médical : lutter
contre la résistance aux antibiotiques ! Et pourtant, si.
Cette fourmi africaine produit en fait un micro-organisme, une
moisissure pour être exacte (Streptomyces formicae), dont elle se
nourrit. Or cette moisissure contient une souche efficace contre les
bactéries les plus résistantes et pourrait donc servir à développer un
nouvel antibiotique très puissant et surtout très utile. Car la souche
qui a été isolée s’est révélée très efficace en premier lieu contre le
staphylocoque doré (Staphylococcus aureus), bactérie mortelle et
résistante à la méticilline, mais aussi contre l’entérocoque, qui est
résistant à la vancomycine. Et cette découverte est majeure quand on
sait que, durant ces quarante dernières années, aucun antibiotique
33
majeur n’a été découvert pour traiter les bactéries . En effet, la
plupart des antibiotiques utilisés aujourd’hui sont issus des
actinomycètes, c’est-à-dire de champignons connus depuis quarante
à quatre-vingts ans ! Depuis la découverte de ces incroyables
médicaments, l’antibiorésistance n’a cessé de s’accentuer. Il y a
34
même urgence si l’on en croit un rapport britannique paru en 2016
dont le contenu mentionne qu’en 2050 une personne mourra toutes
les trois secondes dans le monde à cause de la résistance aux
antibiotiques. Vous imaginez ? Autant dire que la validation et la mise
sur le marché de cet antibiotique puissant sont espérées et on ne
peut plus attendues.

Des anticorps du lama (Lama glama) à la lutte


contre la grippe saisonnière
La grippe saisonnière est à l’origine de centaines de milliers de
décès dans le monde. La prévention contre cette maladie constitue
donc un défi de taille. Le souci principal est qu’il existe un très grand
nombre de souches des virus impliqués (en majorité influenza de
type A et B), qui de plus mutent régulièrement. La prévention actuelle
consiste à proposer un vaccin efficace contre quatre souches
uniquement et beaucoup moins chez les personnes âgées les plus à
risque. Dans ce contexte, l’Organisation mondiale de la santé (OMS)
a la lourde tâche de sélectionner ces souches tous les ans, selon leur
probabilité de prédominer lors de la prochaine épidémie. Lorsque
l’OMS a bien prédit les souches, les vaccins protègent jusqu’à 60 %,
au mieux. Une découverte formidable et permettant de résoudre au
moins en partie le problème serait de trouver une solution plus
universelle, un vaccin qui pourrait s’attaquer à toutes les souches et
adaptable selon les mutations. Le rêve, quoi…
Comment cibler plusieurs souches en même temps ? Avec un
anticorps multiple. Le souci est que les anticorps de bon nombre
d’animaux, les nôtres inclus, sont trop gros pour pouvoir être
agglomérés en un seul vaccin efficace. Mais c’est sans compter les
chameaux, les lamas ou encore les requins qui possèdent des
anticorps bien plus petits ! Les anticorps de lama, une fois un peu
raccourcis, forment des nanocorps capables de se fixer sur des
petites zones du virus. Il s’avère que ces nouveaux anticorps
protègent, in vitro, contre au moins soixante souches de grippe, y
compris celles issues de mutations. Pour tester leur efficacité, le
vecteur viral a été injecté à des souris ou pulvérisé dans leurs
35
narines, points d’entrée du virus. Les résultats ont été incroyables
et le taux de survie des souris, très important : elles se sont révélées
immunisées contre les principales souches de virus de la grippe.
Évidemment, remplacer la piqûre antigrippale peu active contre un
spray nasal efficace pour toutes les souches fait rêver ! Néanmoins,
le système immunitaire humain pourrait tout à fait identifier les
nanocorps dérivés du lama comme de petits corps étrangers et
développer à son tour des anticorps pour les détruire. Les
applications humaines ne sont donc pas encore d’actualité, mais
comme rien n’est impossible… Laissons-nous du temps !

Du moustique et du porc-épic aux aiguilles


indolores et aux nouveaux points de suture
Par un processus à la fois chimique et mécanique, la piqûre du
moustique est souvent indolore. En effet le moustique injecte un
anesthésiant, sa salive, et sa trompe est conique. C’est ce dernier
point qui a intéressé les sociétés japonaises Terumo Corporation et
Okano Industrial Corporation. Leur objectif ? Réaliser des aiguilles
médicales indolores ! Au lieu de fabriquer des aiguilles cylindriques,
voilà donc les concepteurs impliqués dans la réalisation d’aiguilles
coniques et plus fines qui plus est, ce qui semblait impossible 36. Les
37
seringues Nanopass33 étaient nées . Elles sont aujourd’hui vendues
partout dans le monde à des millions d’exemplaires.
Outre le moustique, un autre animal, un peu plus gros cette fois, a
inspiré de nouvelles aiguilles. Je veux parler d’un animal pourvu de
plus de 30 000 épines qui peuvent causer, chacune, une septicémie
et conduire à la mort de l’heureux récipiendaire si elle reste en place
plusieurs semaines. J’ai, bien sûr, nommé le porc-épic ! Or des
chercheurs américains ont découvert que les aiguilles du porc-épic
américain (Erethizon dorsatum) pénétraient 2 fois mieux dans la peau
38
que les aiguilles traditionnelles ! Pourquoi ? Ou plutôt comment ?
Grâce à quelque 800 petits picots microscopiques situés sur les 4
derniers millimètres de l’aiguille. Tous ces petits pics agissent comme
les dents sur une lame de couteau et facilitent la pénétration. La
piqûre fait ainsi moins mal, sans compter que ces petits pics
présentent un autre avantage considérable : il faut 4 fois plus
d’énergie pour retirer l’épine ! Cette fois, les petits pics jouent le
même rôle qu’un hameçon. Que du bonheur pour la victime…
Les propriétés de ces épines visent à être exploitées pour
développer des aiguilles de seringue moins douloureuses, mais aussi
des pansements nouvelle génération, sans colle chimique, donc moins
toxiques, sans effet inflammatoire, plus efficaces, voire cicatrisants.
De nouveaux patchs, trente fois plus adhésifs, sont également à
l’étude, notamment pour favoriser la cicatrisation de plaies. Les
agrafes parfois utilisées ont généralement des conséquences
minimes sur la peau, mais elles peuvent générer des dommages sur
les organes internes. En comparaison, de petites agrafes munies de
courts piquants présenteraient moins de danger pour le patient. Le
meilleur est dans la nature…

Automédication des chimpanzés et lutte contre


le paludisme
39
Bon nombre d’animaux savent se soigner – l’étude de
l’automédication animale porte même un nom : la
zoopharmacognosie. Or les chimpanzés semblent les rois de
l’automédication, si bien qu’ils sont aussi étudiés pour nous aider,
nous, les humains. Ceux de Tanzanie ou d’Ouganda sont connus
depuis les années 1970 pour utiliser des plantes à propriétés
médicinales 40. Ils consomment des fruits aux propriétés
antimicrobiennes, qu’ils associent parfois à d’autres substances pour
éviter de pâtir de leur toxicité. D’autres consomment des fleurs aux
propriétés antibiotiques ou des feuilles aux vertus antiparasitaires, qui
favorisent le transit ou qui peuvent même stimuler des contractions
utérines. Les chimpanzés arrachent aussi parfois des écorces de
certains arbres (Albizia) et lèchent la résine dont certaines molécules
tuent les vers parasites et dont les composés actifs ralentissent la
croissance des cellules cancéreuses, in vitro.
Parmi plus de 160 parties de plantes consommées par les
chimpanzés de Kibale en Ouganda, les travaux de ma collègue
Sabrina Krief ont permis de montrer que plus de 20 % sont utilisées
en médecine traditionnelle pour traiter des parasites intestinaux, des
maladies respiratoires, des troubles de la reproduction ou encore des
41
affections dermatologiques . Autre point fascinant : selon les
populations de chimpanzés, les comportements d’automédication
diffèrent. Si bien qu’il est tout à fait possible que l’automédication
chez les chimpanzés soit un phénomène culturel puisque ces
comportements semblent acquis, appris, et qu’ils diffèrent entre les
communautés 42. Culturelle ou non, l’automédication chez les
chimpanzés nous amène jusqu’au paludisme, parasitose qui touche
des millions de personnes, en majorité en Afrique subsaharienne. Or,
quand les chimpanzés se sentent malades, ils consomment plus de
dix plantes différentes pour lutter contre le paludisme et ingèrent
même de la terre pour optimiser l’efficacité. Ils peuvent aussi
rechercher un arbre spécifique dont ils ingèrent quelques feuilles très
amères. Or celles-ci se composent de molécules efficaces contre les
parasites du genre plasmodium, responsables du paludisme. Et il y a
plus encore… Les chimpanzés consomment près de dix autres
parties de plantes dont les extraits sont actifs contre ce parasite
(Figure 18). Contrairement aux humains qui utilisent souvent un petit
nombre de molécules, ils diversifient donc les apports pour lutter
43
contre la prolifération des parasites . Est-ce l’une des raisons pour
lesquelles ils résistent au paludisme ? À creuser assurément pour
trouver de nouvelles voies thérapeutiques humaines !
Enfin, les chimpanzés confectionnent des nids, tous les soirs, au
moment du coucher. Or, en Ouganda, ils les fabriquent dans des
zones où les moustiques sont beaucoup moins présents. Choisissent-
ils leurs végétaux de construction pour leurs capacités à faire fuir les
moustiques et/ou pour leur flexibilité, octroyant plus de confort ?
Réponse à venir quand notre projet sera terminé 44, dans trois ans,
mais je peux déjà vous dire que les choix de végétaux ne semblent
pas aléatoires…
Figure 18. Le chimpanzé Makoku consommant des feuilles très amères de l’arbre
Trichilia rubescens (efficaces contre le paludisme) (© J.-M. Krief).

Reste une perspective magnifique, mais peut-être utopique, pour


trouver une solution définitive contre le paludisme : imaginez que les
femelles moustiques, vectrices du paludisme, soient capables
d’automédication ! Car elles se nourrissent de nectars de fleurs en
plus du sang. Ce serait une occasion unique de planter des fleurs
antiparasitaires pour qu’elles autodétruisent le parasite tant redouté.
Une solution trouvée par le vecteur lui-même ? Sait-on jamais ?

Des lémuriens aux antiparasites naturels


Nous sommes le 16 novembre 2016, le matin, dans la forêt de
Kirindy, à Madagascar. Louise Peckre, une de mes anciennes
45
étudiantes , suit une population de lémuriens à front roux (Eulemur
rufifrons), comme elle le fait quotidiennement depuis plusieurs mois
déjà. Rien d’inhabituel quand tout à coup elle tombe nez à nez avec
une femelle adulte présentant un comportement tout à fait inhabituel.
Assise au sol, elle fait des mouvements vifs et répétés avec ses
pattes antérieures. D’abord prise d’inquiétudes sur son état de santé,
Louise comprend vite qu’elle est en fait en train de se frotter
l’entrejambe avec un objet qu’elle ne parvient pas encore à identifier.
Louise regarde au sol et se rend compte qu’il grouille de mille-pattes
rouge et noir ! Événement tout aussi inhabituel ! Louise est
déconcertée. Est-ce vraiment un mille-pattes que cette femelle tient
entre ses mains ? Oui ! Intriguée, elle décide d’aller observer un autre
groupe. À sa grande surprise, elle observe trois individus agir de
manière similaire et plus tard dans l’après-midi encore deux individus
du même groupe que la femelle observée le matin. Jamais elle n’a
contemplé un tel comportement présentant une alternance de
mouvements de friction et de rapides morsures dans le mille-pattes.
Chaque lémurien salive intensément, cligne des yeux et secoue la
tête par intermittence. Le plus souvent, le mille-pattes finit par être
entièrement ingéré (Figure 19). Mais pourquoi mordre ces mille-
pattes et se frotter avec ?
Louise se lance dans l’étude des mille-pattes et passe
temporairement de primatologue à « millepattologue » ! Elle apprend
que la plupart des mille-pattes sécrètent des substances défensives
toxiques et irritantes pour les muqueuses 46. Elle est donc frappée par
le fait de voir ces lémuriens s’exposer à ces toxines, d’autant que leur
vigilance semble également affectée pendant ces comportements
étranges. Les bénéfices associés doivent donc être suffisamment
importants pour contrebalancer ces coûts. Louise approfondit
ses recherches et se rend compte que des comportements similaires
ont déjà été observés chez d’autres espèces et que plusieurs
47
hypothèses ont été proposées pour les expliquer .
Figure 19. Lémurien à front roux en train d’utiliser un mille-pattes (© Peckre ) !

L’hypothèse la plus connue est celle d’une addiction avec une


utilisation du mille-pattes comparable à celle d’une drogue 48. C’est
une hypothèse difficilement vérifiable. Toutefois, si les lémuriens à
front roux peuvent en effet paraître drogués sur le moment, une fois
le mille-pattes avalé ou abandonné, ils reprennent instantanément
leurs comportements habituels. Les autres hypothèses proposées
telles que la détoxification d’une ressource alimentaire, la
communication chimique et la fonction insecticide ne sont pas plus
49
convaincantes dans le cas de ces lémuriens . Louise continue donc
de chercher une explication pertinente. Et, avec l’aide de Charlotte
Defolie, elle va trouver…
Dans un premier temps, l’identification de l’espèce de mille-pattes
concernée (Sechelleptus spp., Spirostreptidae) lui permet d’identifier
la nature des composés chimiques impliqués : des benzoquinones,
composés qui ont de nombreuses propriétés médicinales… Louise
suggère alors que la mastication et la digestion de ces mille-pattes
favorisent la formation de molécules réactives affectant la croissance
des parasites dans l’intestin. Or, à Kirindy, les lémuriens à front roux
sont infectés par une grande diversité de parasites digestifs, ceci
pourrait expliquer cela ! Mais ce n’est pas suffisant, car pourquoi se
frictionner l’entrejambe ? La réponse se trouve dans la transmission
des parasites. En effet, certains parasites digestifs et notamment
des vers (nematodes, oxyuridés) peuvent infecter un autre individu de
la population ou réinfecter l’individu qui en est porteur par simple
toilettage de la zone périanale : la femelle ver adulte quitte l’intestin
pour venir pondre ses œufs dans cette région. L’ingestion et le
frottement des mille-pattes pourraient alors agir de manière
complémentaire dans la lutte contre ces vers digestifs. Ce
comportement permettrait à la fois de réduire leur croissance dans
50
l’intestin et de diminuer leur transmission dans la population . Les
lémuriens à front roux font donc dans le préventif et le curatif ! Cet
exemple montre bien à quel point la découverte et l’observation de
nouvelles automédications animales sont fondamentales pour
proposer de nouvelles ou de meilleures solutions thérapeutiques
humaines. À quand de nouvelles molécules naturelles pour les
parasites humains ?

Lorsque les mouches se soignent aux addictions !


Parmi les insectes aussi, bon nombre pratiquent l’automédication
comme certaines fourmis rousses des bois (Formica paralugubris) 51
52
ou les abeilles mellifères (Apis mellifera) . Elles savent utiliser, à
bonnes doses, des résines pour se débarrasser des parasites, des
champignons et autres bactéries. Si certains de ces comportements
ne sont pas transférables aux humains pour diverses raisons
(médicaments déjà connus, coût), d’autres pourraient nous inspirer
dans le futur. Notre attention doit donc aussi, en plus des
mammifères, se porter sur les insectes, qui sont souvent surprenants.
À commencer par les mouches drosophiles (Drosophila
melanogaster), leurs larves plus exactement qui consomment des
ressources alimentaires fortement alcoolisées, notamment des
plantes particulièrement riches en alcaloïde, des fruits en putréfaction
ou encore du raisin fermenté. Alcooliques, les larves de mouches du
vinaigre ? Non ! Tout est calculé pour se débarrasser de parasites
dangereux 53.
Les parasites ici sont les guêpes qui pondent leurs œufs dans les
larves des drosophiles pour que leur progéniture se nourrisse, à
l’éclosion, de la larve elle-même. Tout un programme ! Aussi, pour
protéger leurs petits et donc garantir leur survie, les drosophiles
s’alcoolisent-elles ! En effet, elles possèdent, à l’état larvaire comme
adulte, une enzyme spécifique qui leur permet de détoxifier l’éthanol.
Pratique ! Surtout quand on sait que cette propriété a un effet
préventif et curatif : quand les larves de drosophiles sont très
alcoolisées, les guêpes pondent moins dessus et, chez les larves
infestées et alcoolisées, les larves de guêpes grandissent avec des
malformations parfois mortelles. Les mouches consomment donc plus
d’alcool quand elles se sentent infectées par les œufs de guêpes, et
les larves de drosophiles alcoolisées augmentent leur taux de survie
d’environ 60 % ! Léger problème auquel elles doivent désormais faire
face : une des espèces de guêpe semble s’adapter et ses larves
résistent à l’alcool. Les mouches s’adapteront-elles à leur tour ? Quoi
qu’il en soit, elles sont capables de détoxifier l’éthanol, une adaptation
qui fait rêver, n’est-ce pas ? Évidemment, des recherches portent
54
déjà sur ces liens entre la mouche et l’alcool , sans compter les
applications potentielles dans le domaine de l’addiction 55, à l’alcool
56
mais aussi à la nicotine et la cocaïne .

Des bactéries à la médication intracellulaire


Les océans sont encore largement inexplorés. Une zone en
particulier est considérablement méconnue : les abysses. On y trouve
parfois des volcans sous-marins où les températures peuvent
dépasser 300 °C ! Cela n’empêche pas la vie de trouver son chemin,
et de nombreux animaux et micro-organismes restent à découvrir.
Dans ces sources hydrothermales vivent des bactéries inconnues
jusqu’à peu. Or ces toutes nouvelles bactéries marines (Alteromonas
infernus, Vibrio diabolicus) peuvent produire des polysaccharides, un
glucide naturel formé par la condensation de plusieurs sucres
simples. Ces polysaccharides possèdent des propriétés biologiques
et physico-chimiques identiques à celles rencontrées dans les
glycosaminoglycanes. Pour mémoire, les glycosaminoglycanes sont
les polysaccharides de nos tissus, c’est-à-dire des molécules on ne
peut plus impliquées dans la physiologie de nos os, nos cartilages et
notre peau ? Vous commencez à entrevoir l’intérêt des
polysaccharides pour nous, les humains – pour nos tissus, plus
exactement ?
Mais comment passer de ces bactéries à une application pour
57
nos tissus ? À vos paillasses, la chose est complexe ! La première
étape consiste à modifier ces bactéries pour obtenir des molécules
de plus petite taille. On les associe ensuite à des cellules humaines,
et ces polysaccharides peuvent ensuite agir sur l’activité de la cellule.
Magique ? Non, biochimique ! Précisément, ils vont favoriser une
fonction ou, au contraire, l’inhiber. Les nouvelles molécules obtenues
peuvent alors, par exemple, être utilisées dans la reproduction de
58
cartilages ou de tissus osseux ! Incroyable ? Non, scientifique !
Ainsi, pour régénérer du tissu osseux, les chercheurs de l’Ifremer
tentent d’en reproduire la partie organique molle dans laquelle vivent
les cellules. Or cette partie molle se compose à 98 % d’hydrogel
auquel s’ajoutent de l’eau et des macromolécules fondamentales pour
la croissance cellulaire. Le défi consiste à reproduire cette matrice.
Pour ce faire, ces hydrogels sont fabriqués sur la base de
polysaccharides, issus de bactéries et de macromolécules. Ces
dernières contribuent à déclencher la croissance cellulaire et, donc,
du tissu osseux. Le point fascinant est que, selon les protéines qui
interagissent avec les polysaccharides, le tissu conçu sera différent
(cardiaque, pancréatique, cutané…).
Tous les domaines de la médecine régénératrice utilisent
désormais des hydrogels qui visent à être adaptés à la fonction et à
l’organe. En partant des grands fonds marins, on se retrouve avec
des bactéries abyssales utiles pour nos os, nos cartilages, nos
disques intervertébraux, la régénération du foie et du cœur, le
pancréas artificiel, la peau, l’œil… Quand je vous dis que tous les
espoirs sont permis avec la nature, je ne pense pas me tromper
beaucoup ! Car les abysses constituent une source importante de
découvertes d’espèces encore inconnues, si on parvient à y accéder
et si on protège les océans…

Vers marin (Arenicola marina) et greffes hors


du commun

Figure 20. Le ver marin Arenicola marina et ses traces laissées en surface.

Près des cratères des volcans sous-marins du Pacifique on trouve


des vers rouges immenses, longs de 3 à 4 m. Remplis
d’hémoglobine, ils vivent et croissent dans un environnement extrême,
sans lumière. Beaucoup plus près de nos côtes, en Bretagne,
d’autres vers marins, plus petits, se développent dans un autre
environnement extrême : le sable, sous l’eau ou dans l’air en fonction
de la marée. Ces vers subissent des variations de température et
de salinité. L’un d’entre eux, Arenicola marina, a des ancêtres vieux
de 450 millions d’années ! Aujourd’hui, il respire sous l’eau à marée
haute et cesse de respirer à marée basse (Figure 20) !
Dès les années 1990, des analyses détaillées montrent que le
sang de ce petit ver, communément nommé buzuk, possède une
hémoglobine exceptionnelle. Figurez-vous qu’elle est capable de lier
40 fois plus d’oxygène qu’une hémoglobine humaine, alors qu’elle est
59
250 fois plus petite qu’un globule rouge ! Cette découverte fait alors
grand bruit dans le domaine médical qui entrevoit la possibilité de
sauver des vies. Mais, pour aller plus loin, il faudra que l’auteur de
cette fantastique découverte, Franck Zal, à l’époque chercheur au
CNRS, crée sa propre entreprise (Hemarina). Il poursuivra ses
travaux 60, et les applications ne tarderont pas puisque les premiers
tests sont réalisés dès 2016 dans des hôpitaux français dans le
cadre de greffes de reins, puis de greffes de face. La molécule,
61
nommée HEMO2Life , destinée à la préservation de l’ensemble des
organes et tissus en attente de transplantation, est enfin
commercialisée en 2019. Et les perspectives ne s’arrêtent pas là
puisque des tests ont été menés par la marine américaine. En effet,
le sang de ces vers marins est lyophilisable ! Il révolutionne donc le
sang en poudre qui jusqu’ici était développé à partir de cellules
humaines ou bovines présentant de nombreux effets secondaires. Qui
aurait pu imaginer que des invertébrés si souvent mal aimés
sauveraient des vies humaines ?

Quand des koalas résistent au virus du sida


Voilà une jolie petite bestiole que l’on a vite fait de prendre pour
une peluche : le koala (Phascolarctos cinereus). Ce petit marsupial
arboricole endémique d’Australie est connu pour être étroitement lié à
l’eucalyptus, ou gommier. Plus précisément, le koala se nourrit
presque exclusivement de feuilles et d’écorces ainsi que de fruits de
certaines espèces d’eucalyptus. Il fait partie des seuls animaux, avec
les possums à queue en anneau (Pseudocheirus peregrinus) et les
grands planeurs (Petauroides volans), à pouvoir manger de
l’eucalyptus. Pourquoi ? Parce qu’il parvient à le digérer malgré une
composition riche en substances indigestes et toxiques. Comment ?
Grâce à un foie qui filtre et élimine certaines toxines ; un estomac qui
possède une glande augmentant la production d’acides et
d’enzymes ; enfin, un tube digestif qui comporte un microbiote
intestinal capable de dégrader et de détoxifier les complexes tanins-
62
protéines présents dans les eucalyptus . Quelle adaptation ! Mais ce
n’est pas la plus impressionnante.
En effet, il se trouve que les koalas, qui étaient décimés depuis
les années 1920 par un virus similaire au VIH, le KoRV, résistent de
plus en plus à ce virus. Plus précisément, par un phénomène
complexe nommé endogénisation, ils l’intègrent à leur ADN sous une
forme neutralisée. Savoir que des koalas intègrent le virus à leurs
gènes pour le rendre inoffensif a de quoi faire rêver les humains. Et le
rêve est peut-être en train de devenir réalité. Car deux hommes
adultes porteurs du virus n’ont jamais été malades et sont même
parvenus à vaincre spontanément le VIH ! Des chercheurs ont
identifié une enzyme, nommée Apobec et présente dans l’ADN, qui
serait à l’origine de cet effet neutralisant 63. La plupart du temps, cette
enzyme est désactivée par une protéine du VIH, ce qui lui permet de
contaminer l’organisme. Or il semble désormais possible de la
stimuler, ce qui permet d’envisager de proposer de nouveaux
traitements anti-VIH. Si l’on ajoute à cela la découverte récente d’une
équipe de l’Institut Pasteur, tous les espoirs sont permis concernant
le sida ! En effet, des chercheurs ont identifié une vulnérabilité dans
les cellules dites « réservoirs », celles restant infectées par le virus
64
malgré les traitements antirétroviraux . Ces avancées ouvrent la voie
à leur élimination dans l’organisme, même si, évidemment, la route
est encore longue.

Vieillir plus longtemps et se régénérer

Des microcèbes (Microcebus murinus) au retard


du vieillissement
Les microcèbes (Figure 21), ces petits lémuriens (primates) que
j’étudie avec bon nombre d’étudiants depuis des années 65, sont
66
capables de prouesses, comme tirer 10 fois leur masse corporelle
et atteindre en quelques mois de vie seulement les performances des
adultes 67. Grâce à un de mes brillants doctorants, Grégoire
Boulinguez-Ambroise, nous savons aussi que leurs performances sont
68
excessivement élevées dès la naissance et sont affectées au cours
du vieillissement ; leur force de préhension 69 ou leur manière
d’attraper la nourriture comme la capture de proies conduisent à
70
davantage d’échecs chez les microcèbes âgés . Mais ce que nous
ne savions pas jusqu’à récemment, c’est que leur longévité pouvait
être liée à leur régime alimentaire. En la matière, notre laboratoire
(UMR 7179, MECADEV) est très impliqué dans l’étude des
microcèbes et des mécanismes de leur vieillissement. Et, dans ce
cadre, Fabienne Aujard, notre directrice de laboratoire, et certains
collègues ont fait des découvertes très intéressantes. En revanche,
autant vous prévenir tout de suite, les résultats ne vont pas
nécessairement vous arranger ! Vous allez vite comprendre !

Figure 21. Bébé microcèbe sur mon pouce et adultes sortant la tête de leurs nids
(© Pouydebat et Boulinguez-Ambroise).

Des études ont tout d’abord montré que le resvératrol, un


composé polyphénolique présent dans la peau des raisins (le vin !) ou
encore les cacahuètes, a des vertus « anti-âge » et diminue la prise
71
de poids des microcèbes . Quelle belle découverte ! Consommer du
vin et des cacahuètes aurait des effets bénéfiques ! Pour ce qui est
du vin, je n’en profiterai pas tellement, mais, concernant les
cacahuètes, vous m’en voyez ravie ! Mais, attention, nous parlons là
de certains composants seulement et en toute petite quantité… Sans
compter que des études complémentaires montrent assez nettement
72
qu’une restriction calorique augmente la longévité du microcèbe (je
vous avais prévenus)… À partir de l’âge adulte, manger une ration
alimentaire réduite et équilibrée est bénéfique pour la longévité. Cet
aspect avait déjà été montré chez des espèces ayant une vie courte
comme certains vers, des mouches ou encore des souris. Mais c’est
la première fois que la démonstration est faite chez un primate vivant
une douzaine d’années. Cette fois-ci, la chose est claire : les
microcèbes au régime (30 % de calories en moins que leurs
congénères) ont un processus de vieillissement retardé. Soyons
précis. Les microcèbes sous restriction calorique ont une durée de
vie augmentée d’environ 50 %. Leur survie médiane est de 9,6 ans,
alors qu’elle est de 6,4 ans pour les lémuriens sans restriction. La
longévité maximale est également augmentée 73. À ces effets
s’ajoutent une préservation des capacités morphologiques et motrices
et une réduction de la fréquence de pathologies comme le cancer ou
encore le diabète. Mais il doit bien y avoir une erreur ?
Malheureusement, non, et il y a fort à parier que la restriction
calorique chez nous, les humains, soit également très bénéfique.
Néanmoins, il y a un petit résultat qui tend à me consoler,
plusieurs en fait… Le premier, c’est que, si la restriction est trop
importante, l’effet s’inverse. Il faut donc trouver la bonne restriction et
il est probable que ce seuil soit différent selon l’espèce (et selon
l’individu sans doute). Le second est que les microcèbes très âgés
présentent une légère perte de matière grise au niveau des corps
cellulaires des neurones. Le régime abîmerait-il les neurones ?
Évidemment d’autres études sont à mener pour conclure et on est
encore loin des applications humaines. Mais en tant que gourmande
invétérée, je suis en droit de me poser la question même s’il faut que
je me rende à l’évidence, et je vous conseille d’en faire autant :
manger moins optimise les chances de vivre plus longtemps. Reste à
savoir si, en y associant d’autres critères comme l’exercice physique
par exemple, on peut encore repousser les limites du vieillissement
d’un primate.

Salamandres et autres axolotls pour


une régénération des membres
Comment faire du neuf avec du vieux ? Les salamandres
terrestres et l’axolotl (Ambystoma mexicanum) ont la solution ! Allons
droit au but pour les salamandres qui font partie de la famille des
urodèles, au même titre que les tritons et les axolotls justement. Ces
urodèles (amphibiens), comme vous le savez sûrement, ont la
capacité de faire repousser leurs membres une fois perdus, comme
leur queue, leurs pattes et même leurs yeux, leurs organes internes,
leur mâchoire ou leur moelle épinière ! La recherche se demande
donc si cet exploit constitue ou non un espoir pour améliorer le
traitement médical des blessures et des amputations.
Pour le savoir, il faut d’abord comprendre les mécanismes en jeu,
et ce n’est pas simple. En fait, quand une salamandre perd une patte,
74
un amas cellulaire se constitue sur la zone de l’amputation . Toutes
les cellules situées à proximité de cette zone, aidées des cellules
75
immunitaires nommées macrophages , reconstruisent le membre,
et un processus nommé Extracellular Signal-Regulated Kinases
76
(ERK) s’amorce . Quel est ce phénomène étrange ? Un phénomène
qui détermine si une cellule adulte est capable d’être reprogrammée
et d’aider au processus de régénération. Ainsi, à la base, les cellules
sont différenciées et sont musculaires, articulaires, hépatiques… Au
moment de la régénérescence, le processus ERK permet aux cellules
de revenir à l’état embryonnaire et ainsi de perdre leur spécificité
(musculaire, articulaire…), tout en gardant en mémoire ce qu’elles
77
étaient . Magique ! Ainsi, lorsque ces cellules se multiplient, elles
reconstruisent lentement (environ une année) le membre amputé puis
retrouvent leur identité. Incroyable ! Quant à nous, pauvres humains,
en cas de blessures graves ou, pire, d’amputation, nous devons nous
contenter, au mieux, d’une matière solide composée de protéines qui
recouvre la peau et forme une cicatrice. Dommage… Trouver le
moyen d’utiliser ce phénomène extraordinaire pour accélérer la
guérison humaine sans laisser de cicatrice sera déjà une belle
découverte ! Nous ne sommes pas de taille pour copier la
salamandre et régénérer spontanément nos membres…
Évoquons maintenant le cas de l’axolotl, qui évolue
essentiellement dans des lacs, à 2 000 m d’altitude, ainsi que dans
des cratères volcaniques remplis d’eau. L’axolotl sauvage est
généralement sombre, mais il peut aussi être dépigmenté avec des
yeux noirs. Il a la capacité de passer toute sa vie à l’état larvaire,
période pendant laquelle il peut se reproduire, respirer avec sa peau
ainsi qu’avec ses poumons et ses branchies en forme de fougères
autour de la tête. Cette espèce est donc néoténique et elle ne passe
quasiment jamais au stade adulte, sauf en cas de baisse extrême du
niveau des eaux accompagnée d’un fort réchauffement. Pour en avoir
vu de près, l’axolotl est un animal très impressionnant. Mais le plus
incroyable reste à venir. Nous savons que les salamandres, mais
aussi les lézards, des crabes, des vers, certains poissons et des
poulpes, ont la capacité de faire repousser un membre, voire un
organe, lorsqu’ils sont gravement blessés ou amputés. Mais cette
fascinante aptitude est particulièrement performante chez l’axolotl,
78
une salamandre aquatique . Si un membre est endommagé ou
détruit, un nouveau, identique au précédent, se reforme en seulement
trois semaines. L’axolotl est même capable de reconstituer une queue
ou un œil en quelques mois, voire en quelques semaines seulement. Il
fait mieux encore puisqu’il peut reconstituer certaines parties de son
cerveau ! Sans compter que sa tolérance aux greffes est
exceptionnelle, qu’il est extrêmement résistant au cancer et qu’il sait
régénérer ses ovaires et produire des ovules toute sa vie 79 ! Un
dernier exemple pour vous convaincre que cette espèce est
exceptionnelle ? Une greffe de membre chez un mammifère conduit
habituellement à un rejet plus ou moins précoce. Or les axolotls sont
désormais connus pour leur capacité à greffer un membre à un stade
de développement précoce, mais aussi pour greffer leurs tissus
(peau, cartilage) à tous les stades du cycle de vie : larvaire, juvénile
80
et adulte . Il ne semble pas y avoir de rejet des greffes d’un individu
à l’autre. De plus, une greffe de membre d’un axolotl embryonnaire
sur un autre est le plus souvent acceptée et le membre devient qui
plus est fonctionnel !
Les implications potentielles en médecine régénérative et dans le
domaine de la fertilité expliquent pourquoi les animaux capables de
régénération sont étudiés, et tout particulièrement l’axolotl. Il serait
incroyable de percer tous les processus déclencheurs de cette
régénération afin d’en faire bénéficier un jour l’espèce humaine. Or
cet objectif n’est peut-être plus utopiste. En effet, les chercheurs
espèrent réellement pouvoir s’inspirer des mécanismes utilisés par
ces animaux pour aider à la régénération des moelles épinières
altérées, à la cicatrisation après des opérations chirurgicales lourdes,
au traitement de lésions cérébrales ou encore de maladies
cardiaques. Mais le problème est évidemment loin d’être résolu, car
les mammifères ont davantage utilisé, pendant des millions d’années,
la cicatrisation. On ne sait donc absolument pas comment ils
réagiraient à une stratégie supplémentaire, la régénération, qui
implique une prolifération cellulaire, synonyme de cancer lorsqu’elle
est incontrôlée.

Quand l’ours (Ursus americanus) inspire


des thérapies contre l’atrophie musculaire
Ce n’est pas un fait nouveau : certains ours hibernent, entre trois
et sept mois selon les espèces. Et, pendant tout ce temps, ils
jeûnent, leur température corporelle reste constante, ils n’urinent pas,
ne défèquent pas et ce sans subir la moindre infection, et demeurent
immobiles sans perdre de masse osseuse ni de masse musculaire.
Au contraire, les petits mammifères hibernants comme l’écureuil
terrestre doré (Spermophilus lateralis) ou la grande chauve-souris
(Eptesicus fuscus) perdent jusqu’à 40 % de leurs protéines
musculaires pendant leur hibernation ! Évidemment, ces capacités
des ours intéressent au plus haut point la médecine, la dernière en
particulier. Car il semble que, pendant l’hibernation, le plasma de
l’ours brun produit une molécule dont les propriétés lui permettent de
lutter contre la diminution et la dégradation de son tissu musculaire.
Celle-ci agirait ainsi comme un puissant inhibiteur de dégradation des
protéines, permettant aux ours en hibernation de conserver leur
81
masse musculaire tout en perdant leur gras ! Évidemment, on aurait
tendance à penser à de nouveaux régimes ou en premier lieu à la
lutte contre l’obésité. Mais cela va bien plus loin.
Cette molécule, qui circule dans le sang de l’ours en hibernation, a
été synthétisée et testée chez des rats. Résultat ? Elle a empêché la
dégradation des muscles du rat ! On peut ainsi imaginer que cette
molécule pourrait être utile aux humains qui perdent leur masse
musculaire en vieillissant ou au cours de longues périodes immobiles
d’hospitalisation. Elle pourrait aussi aider à traiter la perte
pathologique musculaire humaine qui survient dans les myopathies, le
sida ou certains cancers. De nombreux travaux explorent ces
82
pistes . Les mécanismes physiologiques des animaux qui hibernent
sont fascinants et ont encore sans doute beaucoup à nous apprendre
pour lutter contre diverses maladies comme le diabète,
l’ostéoporose 83 et l’atrophie musculaire 84.

Vaincre le cancer

Des requins à l’affaiblissement de la maladie


Les requins sont des animaux incroyablement intéressants,
fascinants et malheureusement redoutés au point de les chasser de
manière démesurée. Sur plus de 500 espèces de requins dans
le monde, 180 sont menacées dont 30 en voie d’extinction. Les
chiffres sont vertigineux. En moyenne, 100 millions de requins sont
tués par an, soit 3 requins massacrés chaque seconde. Parmi ces
espèces, l’une est particulièrement énigmatique : le grand requin-
marteau, le seigneur des océans, dont la reproduction demeure
mystérieuse. Il semble que les mâles paradent autour des femelles et
qu’ils ciblent les plus imposantes supposées meilleures
reproductrices. Une fois la nuit tombée, chaque couple disparaît pour
s’accoupler de manière isolée. Le lendemain, les mâles restés
solitaires tentent de nouveau leur chance. Mais le plus surprenant
reste à venir. Nous sommes en 2001, dans l’un des grands aquariums
du zoo Henry Doorly, dans le Nebraska, aux États-Unis. Ce bassin
est occupé par trois requins-marteaux Sphyrna tiburo, une espèce
très proche du grand requin-marteau. Particularité : ce sont toutes
des femelles. Pourtant, à la surprise générale, une des femelles
donne naissance à un petit. Un miracle ? Non, l’effet de la
parthénogenèse plutôt, ce mode de reproduction asexuée qui permet
à une femelle de générer seule sa descendance. Le requin-marteau
peut donc assurer sa reproduction sans mâles. Quelle merveille…
Outre sa reproduction exceptionnelle, le grand requin-marteau est
un prédateur hors pair. Immunisé contre le venin des raies léopards, il
en fait sa proie favorite. Et, pour chasser, ces grands requins peuvent
compter sur des capacités sensorielles extrêmement développées
(goût, odorat, ouïe). Bénéficiant de narines indépendantes, ils sentent
en stéréoscopie et détectent des pistes odorantes sur de très
grandes distances. Ils peuvent également percevoir les moindres
différences de pression et détecter les champs électriques de leurs
proies. Cette sorte de sixième sens leur permet de tout percevoir
jusqu’aux contractions musculaires d’une proie et de se diriger droit
sur elle, même quand elle est cachée sous le sable. Sans compter
leurs capacités visuelles qui leur permettent de voir dans l’obscurité.
Leur peau est également recouverte d’écailles ou denticules orientés
vers l’arrière pour leur offrir une rugosité mais surtout un
hydrodynamisme à toute épreuve. Autant dire que cela laisse peu de
chances à leurs proies… Ces capacités sensorielles contribuent à un
autre comportement fondamental : la navigation. Car les grands
requins-marteaux sont migrateurs, et se rassemblent par centaines à
intervalles réguliers pour se reproduire ou se nourrir. Ils peuvent
parcourir des milliers de kilomètres en un an, suivant des trajets
parfois plus complexes encore que les oiseaux grâce à un système
dorsal de capteurs électrosensoriels complexes reliés à des
récepteurs positionnés autour du museau et de la tête. Ces capteurs
agiraient comme une boussole ! Ainsi, selon toute vraisemblance, en
plus d’utiliser la position du soleil ou de la lune, les grands requins-
marteaux s’orientent et se déplacent grâce au champ
électromagnétique terrestre, au champ électrique produit par d’autres
animaux ou par des grands courants marins. Ce compas
géomagnétique interne pourrait expliquer cette incroyable capacité
d’orientation et ces grands rassemblements en périodes de
reproduction.
Mais ce n’est pas tout… Et c’est là que les requins deviennent
incroyablement fascinants pour la future santé humaine. Au cours de
l’évolution, les gènes impliqués dans leur système immunitaire ont
subi des modifications. Or ces changements pourraient expliquer leur
85
capacité à cicatriser rapidement ainsi que leur résistance
exceptionnelle aux cancers. Oui, vous avez bien lu ! Les requins, dont
les requins-marteaux, cicatrisent de manière incroyablement rapide et
sont peu souvent atteints de cancers. Une étude de l’ADN extrait de
cellules issues du tissu cardiaque de sept espèces de requins le
montre clairement. Par exemple, le grand requin blanc (Carcharodon
carcharias) et le grand requin-marteau (Sphyrna mokarran),
possèdent les gènes (Bag1 et legumain) qui codent des protéines
nécessaires à la défense immunitaire, tout comme ils le font chez
nous les humains 86. En revanche, chez nous, une surexpression de
ces gènes est un facteur associé à une prolifération de cellules
dysfonctionnelles, induisant la formation de tumeurs et la survenue de
nombreux cancers. Or des modifications dans la séquence codante
du Bag1 des requins conduisent à la production d’une protéine
alternative qui pourrait jouer un rôle capital dans la prévention du
cancer : la squalamine. Identifiée chez l’aiguillat commun (Squalus
acanthias) et issue de leur foie, elle pourrait également permettre de
combattre certains virus comme l’hépatite, la fièvre jaune ou le virus
87
de la dengue .
Voilà comment des animaux marins aux origines vieilles de
500 millions d’années peuvent nous inspirer des médicaments et des
technologies d’avenir révolutionnaires pour notre santé !

Comment la crevette-mante inspire de nouveaux


dépistages
La crevette-mante ou squille multicolore (Odontodactylus
scyllarus) est considérée, comme nous l’avons déjà vu, comme l’un
des prédateurs les plus agressifs des océans. Vous savez désormais
que ses pattes légères, résistantes et performantes inspirent la
recherche notamment pour créer de nouveaux matériaux de
protection pour l’armée.
Mais les pattes ne sont pas leur seul atout pour chasser ou se
défendre. Les squilles sont des prédateurs agressifs dont le
comportement est largement guidé par la vision. Et c’est elle qui peut
être mise à profit dans le dépistage du cancer. Les yeux de ce
crustacé sont constitués de plusieurs milliers de facettes et d’une
zone d’acuité prononcée lui permettant de détecter ses proies et de
connaître la distance qui l’en sépare. Ce système visuel remarquable
est probablement l’un des plus élaborés du monde animal 88. Non
seulement il offre une vision stéréoscopique pour chaque œil, qui
permet de voir les objets avec trois parties différentes du même œil,
mais chaque œil bénéficie d’une perception précise de la profondeur
et des distances. S’ajoute à cela un système de vision des couleurs
très élaboré, avec une rétine qui dispose de 16 types de cônes
récepteurs de couleurs. À titre de comparaison, les humains en
possèdent trois : le rouge, le bleu et le vert. Le cerveau de notre
espèce n’est d’ailleurs sans doute pas capable d’analyser
les informations visuelles pour davantage de cônes. Mais la squille,
elle, le peut. Elle peut même percevoir la lumière polarisée, c’est-à-
dire la lumière présentant une orientation privilégiée et non aléatoire,
telle qu’elle se trouve dans les zones d’ombre. En traversant l’eau, les
champs électriques et magnétiques des rayons solaires sont filtrés et
oscillent uniquement dans un plan. Les squilles sentent cette
polarisation de la lumière et s’en servent pour mieux appréhender leur
environnement ou communiquer avec des couleurs spécifiques à cette
lumière. En effet, capter ce type de lumière rend possible la détection
visuelle des couleurs que l’on ne peut pas percevoir en lumière non
polarisée. La squille peut également percevoir les images
multispectrales issues du spectre électromagnétique, soit les images
captées à des longueurs d’onde spécifiques à travers le spectre
électromagnétique. À partir de ces images multispectrales, elles
extraient des informations supplémentaires que l’œil humain ne
parvient pas à capturer avec ses récepteurs pour le rouge, le vert et
le bleu, et ainsi accèdent à des longueurs d’onde particulières,
situées au-delà de la plage de la lumière visible, comme l’infrarouge
et l’ultraviolet. Ces capacités aident la squille à repérer les proies
difficiles dans les zones sombres comme les récifs coralliens. Ces
capacités sont optimisées par les mouvements perfectionnés dont
ses yeux sont capables afin de scanner les environs pour obtenir des
informations sur la forme des objets ou du paysage, ou encore suivre
les objets en déplacement grâce à leurs mouvements rapides et
indépendants. Ces yeux précieux lui permettent encore de
reconnaître différents types de coraux, de proies souvent
transparentes ou de prédateurs comme le barracuda qui a des
écailles scintillantes, mais encore de détecter les phases de la Lune
liées aux marées pendant lesquelles les femelles sont fertiles et de
percevoir la fluorescence d’un partenaire.
Sans conteste, les yeux de la squille sont les plus complexes du
monde animal et lui confèrent des capacités adaptatives majeures. Et
ils peuvent, sans le savoir, nous sauver la vie. Car, comme je l’ai dit,
ils détectent la lumière « polarisée », c’est-à-dire un type de lumière
qui permet de distinguer différents types de tissus, cancéreux ou en
bonne santé. Les squilles peuvent donc voir les cancers ! Et ces
capacités ont inspiré des scientifiques qui rêvent de créer des
logiciels, voire des applications pour téléphone, détecteurs de cellules
cancéreuses dans n’importe quelle partie du corps. Comment ? En
reproduisant les microvillosités des cellules photoélectriques des yeux
de la squille, ces fins prolongements cellulaires qui peuvent filtrer la
89
lumière polarisée et les récepteurs sensibles à la lumière . Les
chercheurs ont ainsi utilisé des nanofils en aluminium qu’ils ont placé
sur des photodiodes (composants semi-conducteurs ayant la
capacité de détecter un rayonnement et de le transformer en signal
électrique) pour convertir la lumière en courant électrique. L’idée est
donc de convertir des messages invisibles en messages colorés
détectables par notre système visuel. Ce système tout à fait génial
permet déjà d’observer l’activité neuronale des souris et d’établir un
diagnostic sur leurs tissus cancéreux. Même si l’application
« détection de cancers » n’est pas près d’être commercialisée, il est
fort probable que cette découverte serve un jour prochain à détecter
un cancer à un stade peu avancé.

Les superpouvoirs du rat-taupe


nu (Heterocephalus glaber)
Le rat-taupe nu est un petit animal vivant en colonies dans des
galeries souterraines (Figure 22).
Totalement dépourvue de poil, quasiment aveugle, pourvue d’un
museau rose d’où sortent deux longues incisives, cette espèce à la
peau plissée et originaire d’Afrique de l’Est n’en demeure pas moins
l’une des plus fascinantes de la planète. En quel honneur ?
Tout d’abord car le rat-taupe nu est le seul mammifère eusocial :
la colonie comprenant jusqu’à 300 individus est gérée par une énorme
reine, comme chez les insectes sociaux.
Ensuite, en l’honneur de sa résistance impressionnante au
vieillissement. Car figurez-vous que ce rongeur peut survivre jusqu’à
18 minutes sans oxygène et qu’il est le témoin d’un fait encore plus
incroyable : le rat-taupe nu ne suit pas la loi de Gompertz-Makeham.
Qu’est-ce à dire ? Il s’agit d’une équation du risque exponentiel de
mourir en vieillissant, qui décrit l’augmentation du taux de mortalité
avec l’augmentation de l’âge, après avoir atteint l’âge adulte. Ce
e
modèle mathématique mis au point au début du XIX siècle s’applique
à tous les mammifères, dont le risque de mort augmente
proportionnellement avec le temps. Par exemple, pour l’espèce
humaine, la probabilité de mourir double tous les huit ans après l’âge
de 30 ans. Ce n’est pas le cas du rat-taupe nu qui n’a que faire de
cette loi ! À sa naissance, il a environ 1 chance sur 10 000 de mourir.
Une fois sa maturité atteinte, vers l’âge de 6 mois, le même risque de
mortalité est maintenu. Et, trente ans plus tard, il n’a que légèrement
diminué. Autrement dit, son risque quotidien de mortalité ne change
quasiment pas au cours de sa vie 90. Passionnant. Encore un exemple
qui contredit toutes les lois de la biologie.
Figure 22. Un rat-taupe nu.

Outre le fait que le rat-taupe nu semble être en bonne santé


jusqu’à sa mort, sa longévité est incroyable. Quand les souris
atteignent 1 ou 2 ans, le rat-taupe nu, de même taille, peut, quant à
lui, vivre plus de 15 ans et même jusqu’à plus de 30 ans ! Pour un
humain, cela correspondrait à une vie de plusieurs siècles en parfaite
santé. Les femelles de plus de 30 ans restent même fertiles !
Incroyable mais vrai ! Par quels phénomènes ces prouesses sont-
elles possibles ? Percer les mystères de cette petite bestiole est le
rêve de plusieurs chercheurs, dont le biologiste Rochelle Buffenstein
qui héberge à San Antonio le plus grand et le plus vieil élevage de
rats-taupes nus au monde. Combien de petites merveilles ? 1 500, s’il
vous plaît ! De quoi comprendre ce qui se cache derrière ? Pas sûr,
91
ou en partie seulement . Heureusement que le vivant ne dévoile pas
tous ses secrets… Car les mécanismes biologiques de la longévité
sont loin d’être maîtrisés. Et les secrets de ce petit rongeur ridé hors
norme n’ont pas été tous percés. Quant au cancer, tous les espoirs
sont permis… En effet, le rat-taupe semble épargné par les cancers,
tout comme par les maladies cardiovasculaires et par Alzheimer.
Pourtant, ces maladies touchent fréquemment d’autres mammifères.
À titre anecdotique, on sait qu’en 2016 quatre cas de cancers de
rats-taupes nus ont été avérés en captivité parmi les milliers
d’individus étudiés depuis près de quinze ans. Si les causes
génétiques ou épigénétiques de ces tumeurs malignes restent à
déterminer, les mécanismes qui permettent à ce rongeur de ne
quasiment jamais développer de cancers restent également à
élucider. Il semblerait que la forte présence d’acide hyaluronique dans
l’espace situé entre les cellules du rat-taupe nu empêcherait ses
cellules de s’agglutiner pour former des tumeurs. En effet, si on
bloque la production de cette molécule chez 80 rats-taupes nus, les
cellules se regroupent et leur offrent le potentiel de former des
tumeurs 92. Ces résultats pourraient constituer une piste prometteuse
de recherche de traitement pour les humains à base d’acide
hyaluronique de rats-taupes nus. Cette molécule est d’ores et déjà
utilisée pour apaiser des douleurs (arthrite) ou comme solution
antirides ! À quand de nouveaux traitements anticancéreux inspirés
d’un petit rongeur africain maigre et fripé ?

Ressusciter !
Quand la grenouille des bois d’Alaska revit
Pendant les rudes périodes hivernales, la grenouille des bois
(Rana sylvatica) est immobilisée dans le sol gelé. Elle est
littéralement congelée. Pourtant, au retour du printemps, elle reprend
vie, résistant à des températures de − 20 °C quand les autres
espèces meurent.
Soyons précis. La grenouille des bois d’Alaska s’enterre dans le
sol des forêts pour survivre à l’hiver qui peut être particulièrement
drastique en Alaska. Une fois partiellement ensevelie, elle suspend
ses fonctions vitales : elle ne respire plus et son sang ne circule
quasiment plus. Son cœur est presque arrêté et ses pattes sont
cassantes. Mais elle est vivante ! Par quel prodige ? Par un
93
ensemble de phénomènes tout à fait fascinants . Son sang et ses
cellules ne gèlent pas, grâce au glucose fourni par son foie. La
fabrication de ce glucose se déclenche quand la peau de la grenouille
commence à geler. Or ce sucre a des propriétés cryoprotectrices qui
empêchent la dégradation des cellules lorsque l’eau se cristallise
sous l’effet du froid et inversement quand les cristaux fondent à la
décongélation. Le gel détruit habituellement les cellules de l’intérieur,
provoquant la mort de l’organisme. Dans le cas de cette grenouille, il
agit entre les cellules et, de fait, ne déchire pas leur membrane.
Enfin, ces grenouilles d’Alaska stockent dans leur foie, qui devient
jusqu’à 1,5 fois plus gros que la moyenne, énormément de glycogène
qui s’accumule en hiver ! Quand la température s’abaisse, le glucose
est alors distribué à toutes les cellules.
Un autre élément vient aider la grenouille à survivre à ce froid
intense : l’urée, qui possède également des vertus cryoptrotectrices.
En effet, la grenouille des bois d’Alaska présente une concentration
en urée 3 fois plus importante que les autres grenouilles.
Des tardigrades (Hypsidius sp.) à la survie
de l’extrême
Qui pourrait survivre à un cataclysme d’origine cosmique, à une
sécheresse ou à des températures extrêmes, à une privation d’eau
pendant plus de dix ans, aux hautes pressions, aux radiations, à la
pollution, aux produits toxiques, à l’absence d’oxygène au ou vide
quasi absolu de l’espace ? Qui sont ces forces de la nature ? Eh
bien, les irréductibles et… minuscules tardigrades – « marcheurs
lents » en latin (Figure 23) ! Résistance à toute épreuve pour ces
invertébrés dont on dénombre près d’un millier d’espèces. Pas plus
grand que 1,5 mm, huit pattes boudinées pourvues de griffes, une
trompe, et rien ne leur fait peur ! Proche des arthropodes, les
tardigrades sont présents dans le sable, la glace, les sources
brûlantes près des volcans, les mousses et les lichens dont ils se
nourrissent, même s’ils peuvent occasionnellement être cannibales ou
consommer des vers ronds, en perçant leur cuticule avec leur
trompe. Bref, ils sont partout !
Figure 23. Tardigrade ou ourson d’eau.

Les tardigrades sont les animaux de tous les records et


possèdent une impressionnante capacité à résister aux conditions de
94
vie les plus extrêmes, à braver l’insoutenable . Ce sont
probablement les animaux les plus résistants de la planète : ils sont
extrêmophiles. Aucune espèce ne possède individuellement toutes les
aptitudes que nous allons évoquer, mais chacune bénéficie de
particularités hors norme. Lisez plutôt ! Un tardigrade peut supporter
une température de − 200 °C et, en laboratoire, certains ont même
survécu pendant 20 heures à une température d’environ − 270 °C ! Il
semble même que l’un d’entre eux soit revenu à la vie après avoir été
95
congelé à − 20 °C sur une mousse pendant trente ans ! Comment
est-ce possible ? Eh bien, ces petits organismes incroyables défient
la mort et peuvent entrer dans un état d’anhydrobiose ou de
cryptobiose, c’est-à-dire totalement inactif, qui fait baisser
drastiquement leur métabolisme afin de résister à tout 96. Capables
de se déshydrater, de remplacer leur eau par un sucre antigel et de
s’entourer d’une sorte de cire microscopique, ils se réactivent en
faisant repartir leur métabolisme lorsque les circonstances s’y prêtent
97
de nouveau . Ils peuvent donc sembler en état de « mort clinique »
pour ensuite « ressusciter ». Pratique ! Ce qui est incroyable, c’est
que ce mécanisme remet clairement en cause la compréhension de la
vie et de la mort. En effet, quand le milieu s’assèche et que le
tardigrade entre dans cet état anhydrobiotique, il n’a aucun
métabolisme, aucune réaction biochimique. En outre, il revient
rapidement à la vie après réhydratation. Cela remet assurément en
question la compréhension actuelle de la vie et de la mort, de leurs
limites.
Cette aptitude à braver le froid ne l’empêche pas de survivre à
+ 151 °C, voire à + 360 °C pendant une demi-heure à une heure ! Et
il y a plus encore. Envoyés par la fusée Soyouz dans l’espace dans le
cadre du programme Tardis et exposés aux rayonnements cosmiques
et au vide spatial (supérieur à 270 km d’altitude), certains tardigrades
sont revenus en vie 98 ! Ils peuvent donc survivre dans l’espace et aux
99
radiations ! Sans compter que certains supportent une pression de
600 mégapascals, ce qui correspond à 60 000 m de profondeur ! Ils
survivent à une dose de rayons X phénoménale, 1 000 fois la dose
mortelle pour un humain. Ils résistent aux ultraviolets, jusqu’à
7 000 kJ/m², ce qui détruirait n’importe quel organisme, et aux rayons
ionisants des usines atomiques ! Une dernière petite prouesse ?
Quand un tardigrade rencontre une situation difficile l’empêchant de
se reproduire avec un congénère, il peut transformer ses cellules
sexuelles en œuf avec un petit dedans, car il dispose de plusieurs
100
modes de reproduction .
Incroyable mais vrai ! Comprendre toutes ces prouesses constitue
un véritable défi scientifique, si tant est qu’on puisse tout comprendre
un jour. Des pistes ? Oui. Deux en particulier. Il semble tout d’abord
que ces champions de la survie réparent leur ADN grâce à une
protéine (Dsup, Damage Suppressor) qui les protège des rayons
X 101. Fait remarquable et qui laisse rêveur, cette protéine est
transposable à d’autres organismes, dont les humains. Ensuite, les
pouvoirs de ces oursons d’eau, comme on les nomme parfois,
seraient peut-être liés à des gènes empruntés à des bactéries
connues pour survivre dans des conditions très hostiles. Pour la petite
histoire, de science-fiction, certains pensent que ces adaptations aux
conditions extrêmes n’ont pu s’acquérir qu’en dehors de la planète et
que les tardigrades seraient venus sur terre accrochés à une
102
météorite , il y a peut-être 90 millions d’années ! Les tardigrades
recèlent encore bien des secrets… et des mythes.

Ne pas vieillir

Ces homards qui ne vieillissent pas…


Certains animaux témoignent d’une absence de processus de
vieillissement : leur taux de reproduction ne diminue pas avec le
temps et leur taux de mortalité n’augmente pas avec l’âge. Nous
l’avons vu avec le rat-taupe nu, mammifère incroyable, mais c’est
également le cas de la palourde qui peut vivre jusqu’à 500 ans,
l’hydre d’eau douce, cnidaire qui se régénère en deux mois au
maximum, la rascasse qui peut vivre 150 ans ou encore les homards.
Ces crustacés ont la carapace, ou exosquelette, dure, mais souple.
Ils vivent dans les eaux froides, près des zones découvertes aux
grandes marées, sous les rochers où ils creusent leurs terriers. Une
femelle pond jusqu’à 100 000 œufs au cours de sa vie, si elle n’est
pas pêchée avant… Car la surpêche est la première cause de la
régression des homards. Quand la femelle survit, elle pond et la larve
qui s’ensuit, minuscule (quelques millimètres), se métamorphose
ensuite en un homard juvénile qui subit une vingtaine de mues de
croissance pour enfin atteindre, vers quatre ou cinq ans, l’âge adulte.
Les choses deviennent alors très intéressantes. Car, même adulte, le
homard continue de muer et de croître environ 1 fois par an (record
de taille détenu par un homard de 1,20 m) et se reproduit toute sa
vie. Si bien que jusqu’à sa mort naturelle, à plus de 100 ans pour
certaines espèces (Homarus americanus), le homard présente très
103
peu de signes de vieillissement . Cela fait rêver, non (de ne pas
présenter de signe de vieillissement, non de devenir un homard) ?
Alors par quel prodige ces homards restent-ils jeunes et
fringants ? L’enzyme à l’origine de ce prodige se nomme
télomérase 104. Son principe ? De division cellulaire en division
cellulaire, les télomères (régions d’ADN) ne s’abîment pas et, bien
105
que grandissant sans cesse, le homard ne vieillit pas . Parce qu’il le
vaut bien ! De manière assez passionnante et effrayante d’ailleurs, la
télomérase empêche aussi la mort de certaines cellules bien plus
néfastes : celles du cancer 106. Quoi qu’il en soit pour nos homards,
tout a une fin. Ils peuvent souffrir et mourir d’un exosquelette malade
ou usé, de prédation, de pêche, de mutation, de maladie… La
croissance continue ne suffit pas pour vivre indéfiniment.
Des éponges âgées de milliers d’années
et des méduses qui rajeunissent
Certains animaux comme les éponges, les méduses, les coraux et
107
les hydres présentent souvent une grande longévité et une
immortalité potentielle. Parmi eux, les éponges qui, rappelons-le, sont
des animaux coloniaux d’une grande importance dans la filtration de
l’eau, vivent très longtemps. Si évaluer leur âge semble complexe et
sujet à discussions, il semblerait qu’un spécimen soit âgé de plus de
2 300 ans 108 et que le record soit détenu par l’éponge Monorhaphis
chuni. Vivant à plus de 1 500 m dans les fonds marins de l’est de
l’Afrique, elle aurait vécu jusqu’à 11 000 ans ! En effet, un déterminant
clé de la longévité de la plupart de ces animaux simples est le grand
nombre de cellules souches pluripotentes qui sous-tendent leurs
109
remarquables capacités à se régénérer et à se renouveler . Ces
éponges, grâce à leur longévité incroyable, sont par ailleurs de
véritables « archives paléoclimatiques » dont l’étude pourrait révéler
bien des connaissances sur l’évolution du climat 110. Mais, attention, il
existe encore plus impressionnant que vivre plus de 10 000 ans !
Certaines minuscules méduses (Turritopsis nutricula, Turritopsis
dohrnii), petites par la taille, mais grandes par l’exploit, représentent
ainsi l’un des plus anciens animaux de la planète, évoquées par des
traces fossiles vieilles de 650 millions d’années. Dépourvues de
squelette et de cerveau, elles sont composées à 98 % d’eau et sont
tout en muscles circulaires, au niveau de l’ombrelle (leur « tête »)
comme des tentacules. Elles en possèdent environ 90 à l’âge adulte,
ce qui leur est fortement utile pour immobiliser leurs proies.
Figure 24. La magnifique méduse Turritopsis nutricula et son cycle de vie : deux
branches de la colonie avec une hydre (A) à l’extrémité de chaque rameau ; les
bourgeons à la base de l’hydre (B) se détachent et deviennent des méduses adultes
(C).
Si, au sein des 1 000 espèces de méduses recensées, quelques-
unes sont mortelles au moindre contact et d’autres ont 24 yeux, la
palme de la singularité revient à Turritopsis nutricula qui, mesurant
moins de 5 mm, est le seul animal capable d’inverser le processus de
vieillissement de ses cellules (Figure 24). Oui, vous avez bien
compris, cette méduse rajeunit ! Plus exactement, elle a la
particularité de revenir du stade de méduse à celui de polype, c’est-
à-dire au stade juvénile, même après avoir atteint sa maturité
sexuelle. C’est tout simplement incroyable ! Lorsque les conditions
sont défavorables, soit en cas de stress, de manque de nourriture ou
de vieillissement, Turritopsis nutricula peut rajeunir pour ensuite, de
111
nouveau, donner naissance à plusieurs méduses adultes solitaires .
Attention, elle n’est pas pour autant immortelle au sens strict,
puisqu’elle n’est pas indestructible et qu’elle peut être victime de
maladies, de prédateurs ou d’accidents, mais c’est tout de même une
forme d’immortalité biologique. Fait encore plus incroyable, cette
méduse peut inverser son processus de vieillissement indéfiniment
grâce à un phénomène de restauration des cellules abîmées en
cellules neuves. Les cellules changent en quelque sorte d’identité
pour acquérir de nouvelles fonctions, ce qu’on appelle la
transdifférenciation 112. Ce processus ne doit évidemment pas servir à
des quêtes insensées d’immortalité humaine, qui seraient
désastreuses, mais il pourrait constituer une belle promesse dans le
cadre de la production de cellules de remplacement utilisables par la
médecine régénérative. Encore faut-il comprendre, entre autres, le(s)
phénomène(s) déclencheur(s) de l’inversion du processus de
vieillissement. Bon courage…
Évoluant silencieusement dans les profondeurs des mers des
Caraïbes, Turritopsis nutricula ne fait pas exception parmi les
méduses et se multiplie un peu plus chaque année dans toutes les
mers, sans doute pour bon nombre de facteurs : son « immortalité »,
le réchauffement climatique, la concentration en CO2 dans
l’atmosphère ou encore la surpêche de ses principaux prédateurs.
Puisqu’il faut toujours positiver, disons que les chercheurs ne
manqueront pas de sujets d’études à observer et à étudier.
ÉPILOGUE

S’inspirer de la nature en 5 leçons

La vie est apparue il y a environ 3,85 milliards d’années. Au cours


des 600 derniers millions d’années, elle a traversé près de soixante
crises d’extinction des espèces. Parmi les cinq majeures, la crise du
permien-trias, survenue il y a 251 millions, a vu l’extinction de près de
96 % des espèces, dans l’océan comme sur les continents. Mais la
vie a trouvé des solutions, elle a résisté et trouvé son chemin. Malgré
notre planète qui s’abîme, qui voit l’eau se raréfier, se réchauffe par
endroits, il y a donc probablement de bonnes raisons d’y croire. Il
faut d’ailleurs davantage qu’y croire. Il faut aller puiser dans le vivant
des solutions à nos problèmes, avec respect et ce qui probablement
nous manque le plus encore : l’humilité.
En plus des inspirations relatées dans les chapitres précédents,
voici pour finir quelques leçons, non pas de morale, surtout pas, mais
d’inspiration, que le vivant nous offre. Si environ 1,7 million d’espèces
sont décrites et qu’il en existe sans doute 10 fois plus, je vous laisse
imaginer le rêve éveillé que je vis à l’idée de les étudier sous un autre
angle et d’en observer un jour davantage encore.
Leçon numéro 1 : faire preuve d’intelligence
collective

Être intelligent, cela peut servir. Le problème, c’est que


l’intelligence individuelle ne sert parfois à rien. Et, pour avancer, c’est
souvent en étant intelligent de manière collective qu’on peut
progresser.
Toutes les espèces animales sont intelligentes. Parmi celles-ci,
certaines sont solitaires. L’apprentissage des seiches par exemple
est une activité solitaire. Les petites seiches n’ont pas de contacts
avec leurs parents à la naissance et parviennent pourtant à trouver
leur nourriture et à éviter les prédateurs. Elles apprennent, dès le
stade embryonnaire, en observant leur environnement à travers
1
l’œuf ! De façon générale, toutefois, ce sont souvent les contacts
sociaux qui facilitent l’apprentissage et la transmission des
inventions : on parle alors d’apprentissage social. L’un des bénéfices
potentiels de la vie en société serait ainsi la capacité d’acquérir des
informations sur l’environnement via l’observation ou l’interaction avec
un autre individu ou avec le produit de ses comportements (un outil
2
par exemple) . Les animaux vivant en groupes sociaux seraient donc
favorisés sur ce point. Un jeune peut, par apprentissage social,
acquérir de nombreuses compétences pendant sa croissance au
contact d’autres membres, issus de sa famille ou non, compétences
3
qu’il n’aurait jamais acquises seul . Or, si l’intelligence est largement
4
répandue dans le monde animal, l’apprentissage social l’est aussi .
On l’observe dans des contextes très variés comme l’évitement de
prédateurs, le choix du partenaire ou encore la recherche et
l’acquisition de nourriture qui nécessitent de savoir quand, où, quoi et
comment manger. Les buffles d’Afrique prennent ainsi des décisions
5
communes sur le lieu de recherche de nourriture qu’ils vont explorer ,
6
tout comme les babouins hamadryas . Enfin, il est flagrant, lorsque
l’on étudie la manipulation et l’utilisation d’outils chez les animaux, que
les jeunes observent énormément les adultes. Les chimpanzés ont
acquis énormément de comportements par apprentissage social,
incluant l’utilisation d’outils, l’épouillage ou encore la séduction !
Quand les singes capucins cassaient devant moi des noix de coco à
la Vallée des singes, les plus jeunes se plaçaient face à l’adulte qui
7
cassait cette noix, pour mieux l’observer , et reproduisaient, à vide,
les mouvements effectués par la femelle. Par ailleurs, on ne compte
plus les exemples d’apprentissage social chez les poissons, les
mammifères et les oiseaux.
À travers ces quelques exemples, la notion de vie en groupe
prend tout son sens. Au point que, chez certaines espèces, on parle
volontiers d’intelligence collective caractérisée par un groupe
d’individus qui agissent ensemble comme une seule unité cognitive,
une seule unité intelligente. L’intelligence collective se rencontre chez
de très nombreuses espèces allant des bactéries aux oiseaux en
8
passant par les insectes et les poissons. Chez les fourmis , chaque
individu n’a accès qu’à une information limitée dans son
environnement et ne semble pas avoir de connaissance globale de ce
qu’elle réalise avec ses congénères. Par exemple, parmi les fourmis
tisserandes, les tractrices rapprochent les bords des feuilles pendant
que les fileuses les cousent avec la larve de leur propre soie pour
obtenir de magnifiques nids. Les fourmis effectuent des
comportements simples et peu variés. En revanche, les sociétés de
fourmis mettent en place des réseaux complexes d’interactions
permettant aux individus d’échanger des informations et de
coordonner leurs activités. D’où la notion d’intelligence collective qui
existe chez les insectes sociaux et leur permet de s’auto-organiser,
de prendre des décisions collectives, de construire et de modifier des
structures très complexes comme leurs nids, de partager les tâches
et d’organiser le travail, de rechercher et de sélectionner la source de
nourriture la plus rentable, de découvrir collectivement le chemin le
9
plus court entre le nid et la source de nourriture, etc. . Pour tous ces
comportements, tout se passe comme si ces milliers d’individus ne
faisaient qu’un, ce qui leur permet de s’adapter parfaitement et très
rapidement aux changements du milieu, malgré un cerveau qui ne
compte qu’environ 100 000 neurones. Outre les fourmis, l’un des
exemples les plus spectaculaires d’intelligence collective se rencontre
dans les mouvements acrobatiques des bancs de poissons et des
vols d’oiseaux où des milliers d’individus exécutent simultanément des
virages et des changements de directions très rapides. Il est fort
probable que les structures collectives que ces animaux forment
contribuent à l’efficacité dans la recherche de nourriture, mais aussi à
l’évitement des prédateurs. Dans les faits, chaque individu choisit sa
direction et sa vitesse de déplacement sur la base de deux sources
d’information : le propre cap et la position de l’individu et le cap de
ses voisins à l’intérieur du groupe. La cohésion semble maintenue par
une stratégie d’attraction des membres les plus éloignés du groupe,
pendant que les collisions sont évitées par un éloignement des
congénères qui se rapprochent trop. Ce sont probablement des
comportements similaires qui expliquent qu’un groupe trouve son
chemin vers une destination connue par seulement quelques-uns de
ses membres. Un essaim d’abeilles vole ainsi sans faillir vers son
nouveau nid même si seulement 5 % des plusieurs milliers de ses
membres connaissent le lieu d’arrivée ! Les éclaireuses semblent
guider la majorité ignorante en volant à haute vitesse à travers
l’essaim, le tout en direction du lieu à atteindre. Le guidage semble
même possible quand les individus bien informés volent à la même
vitesse que les autres.
Ces exemples d’intelligence collective sont une source
d’inspiration pour les sciences de l’ingénieur et pour l’informatique.
Par exemple, les comportements des fourmis modélisés par des
algorithmes fournissent une base de données susceptible de
résoudre les problèmes complexes d’optimisation lorsque le nombre
total de solutions possibles est trop élevé pour les tester toutes.
Autant d’exemples d’intelligence chez diverses espèces dont les
contacts sociaux sont fondamentaux. Il me semble que l’espèce
humaine est encore une espèce sociale et que notre intelligence
collective pourrait être davantage mise à profit aux dépens d’un
individualisme humain qui me semble croître de manière exponentielle
parfois. En d’autres termes, chacun devrait sans doute apporter sa
pierre à l’édifice. Dans l’intelligence collective, la coordination
s’effectue sans contrôle central, il n’y a pas un cerveau pour tous.
Autrement dit, l’intelligence n’appartient pas à un seul leader qui
détient le savoir, l’information, mais elle est répartie sur le groupe
entier. Les comportements collectifs émergent ainsi des interactions
qui existent entre un grand nombre d’individus, chacun appliquant des
décisions appropriées. Il y a fort à parier que nous pouvons
progresser en ce sens.

Leçon numéro 2 : coopérer, être altruiste


et faire preuve d’empathie

Allons droit au but : la nature nous montre clairement que, pour


survivre, coopérer et faire preuve d’empathie peut être très utile. La
coopération est une action jointe pour un bénéfice commun, une
entraide entre plusieurs individus. Elle existe de plusieurs manières et
à divers niveaux de l’organisation biologique. Les gènes coopèrent
dans les génomes, les chromosomes coopèrent dans les cellules, les
cellules coopèrent dans les organismes multicellulaires et font
fonctionner l’organisme. De nombreux exemples de coopérations
existent évidemment dans le monde animal – comme végétal
d’ailleurs, puisque certaines plantes se préviennent, par exemple, les
unes et les autres par des signaux chimiques de l’attaque d’un
herbivore. De nombreux animaux terrestres comme aquatiques
coopèrent dans le contexte de la recherche de nourriture, de
l’attraction d’un partenaire, de l’évitement des prédateurs, de la
10
défense du territoire et même de l’attention parentale . En milieu
naturel et en contexte expérimental, les capacités de coopération ont
été démontrées notamment chez les primates 11, les carnivores, les
12 13 14
cétacés , les éléphants et les corvidés . Les origines de la
15
coopération et les mécanismes de son évolution sont complexes .
Elle peut être avantageuse pour le groupe. Le fait de tirer bénéfice ou
non de l’aide qu’on apporte constitue probablement le point le plus
intéressant sur le plan évolutif. Car coopérer peut apporter d’énormes
bénéfices, mais a aussi un coût. Pourquoi coopérer et aider un
congénère si je n’en tire aucun bénéfice personnel et que, pire, je
risque ma vie ? Un autre individu m’aidera-t-il en retour ? Pourquoi
aider si j’ai plus intérêt à être égoïste ou à tricher ? La coopération
peut apporter d’énormes bénéfices à ses acteurs, et son apparition
au cours des temps n’est donc pas une énigme. En revanche,
comprendre comment elle a évolué et si elle peut nous être
davantage vitale est très complexe. Pourquoi ? Parce que les
bénéfices apportés par la coopération sont très fragiles et que
l’équilibre peut rapidement être rompu. Par qui ? Par quoi ? Un
tricheur ou, plus exactement, un égoïste. Il suffit en effet d’un égoïste
pour que ce bel équilibre s’écroule et que la coopération dans la
population s’arrête.
Imaginez un suricate. Il est plus en sécurité au sein d’un groupe
puisqu’il profite de la vigilance de tous les autres individus. En
participant lui aussi à cette vigilance, il y consacre du temps, au lieu
de se nourrir par exemple, et de l’énergie en bougeant et en
regardant de toutes parts. Imaginons un seul instant que cet individu
souhaite consacrer son temps et son énergie à manger ou à
se reposer et qu’il stoppe sa vigilance collective. Cela altérera-t-il la
sécurité du groupe ? Non. Un individu de plus ou de moins, ce n’est
pas dramatique. Nous voilà donc en présence du premier individu
égoïste ou tricheur du groupe, il va davantage consacrer son temps à
sa propre vie, consommer davantage de nourriture, payer moins de
coûts pour la vie des autres, peut-être vivre plus longtemps que les
autres, consacrer plus de temps et d’énergie à sa reproduction et
engendrer plus de descendants qui partageront peut-être le
caractère « égoïste ». Pas de conséquence immédiate sur le
groupe ? Pas immédiate, non. Et c’est là tout le problème, car le
maintien de la coopération dans le groupe est désormais en jeu. En
effet, cet égoïsme ou cette tricherie naissante risque de s’étendre
dans le groupe. Et, si elle s’étend, il n’y a plus de coopération. Il
existe une espèce pour laquelle l’apparition et l’expansion d’égoïstes
ou de tricheurs trouvent des exemples fréquents. L’espèce humaine,
bien sûr. Chez les humains, la coopération et les bénéficies qui vont
avec ont souvent bien du mal à survivre. Il suffit d’un individu ou d’un
petit groupe d’individus pour que la coopération et ses bénéfices
s’écroulent. Et, dans ce cas, tout le monde est perdant… La
coopération existe, même si elle est parfois fragile. Un équilibre entre
tricheurs et coopérateurs s’établit souvent, et les tricheurs peuvent
parfois être évincés de la population, ou punis. La coopération est
alors maintenue et encouragée sous la menace d’une punition. La
nature punit les égoïstes – mais leur pardonne parfois, comme j’ai pu
le voir chez les primates. Quoi qu’il en soit, la coopération est
apparue, a évolué et évolue encore. Ses processus sont loin d’être
élucidés et sont liés à des concepts tout aussi complexes que
l’altruisme et l’empathie, comportements tous aussi pertinents les uns
que les autres pour la survie des espèces et pour notre inspiration.
Au sens strict, l’empathie est cette capacité d’être affecté par
l’état émotionnel d’un autre et de partager ses émotions. Certains
chercheurs précisent que, pour parler d’altruisme, l’individu doit
également être capable d’évaluer les raisons de cet état et d’adopter
16
la perspective de l’autre . L’empathie permet à l’organisme d’être
concerné par l’état d’un autre, ce qui est essentiel dans les
interactions sociales, pour la coordination des activités et pour la
coopération vers un but commun.
Cette capacité a été démontrée chez plusieurs espèces 17 et les
18
exemples se succèdent depuis les années 1960 . Un rat, tout
comme des macaques rhésus 19, préférait arrêter d’appuyer sur un
levier pour récupérer de la nourriture si presser ce levier impliquait
qu’un de ses congénères reçoive une décharge électrique en
provenance du sol. Un autre qui voyait un congénère en détresse,
suspendu dans le vide par un harnais, pressait un levier pour faire
descendre le rat sain et sauf au sol, en restant près de lui et en
20
l’orientant même vers lui ! Plus récemment, des études menées
chez les chimpanzés, connus dans ce cadre pour leurs capacités à
consoler, ont même montré des émotions face à des vidéos de leurs
congénères 21. De plus, la température de leur peau décroît
(indication d’une stimulation négative) quand les chimpanzés
observent des vidéos montrant leurs congénères recevoir des
22
piqûres !
De plus en plus de travaux suggèrent que les mécanismes sous-
jacents à l’altruisme chez les humains sont les mêmes chez les autres
23
animaux . D’un point de vue évolutif, l’empathie pourrait fournir une
motivation majeure à l’échange de bénéfices entre individus. Elle
pourrait ainsi perdurer dans le temps. Elle existe d’ailleurs
probablement depuis très longtemps, bien avant l’apparition des
primates (autres mammifères, oiseaux, etc.). Par exemple, une étude
montre que les éléphants sont capables de comprendre les intentions
et les émotions des autres individus 24. Fondée sur près de deux cent
cinquante observations d’éléphants sauvages pendant trente-
cinq ans, Lucy Bates et ses collaborateurs montrent qu’ils sont dotés
d’une empathie très élevée, peuvent réconforter des congénères,
adopter des orphelins, former des alliances, s’entraider pour sortir
des petits coincés dans la boue, retirer des lances plantées dans le
25
corps d’autres individus, etc. . Aider l’autre implique de comprendre
la situation de l’autre et son ressenti. De plus, les éléphants ont
parfaitement conscience d’eux-mêmes et peuvent donc tout à fait
avoir conscience des autres. Mais peut-être n’y a-t-il pas besoin
d’avoir conscience de soi pour être altruiste et avoir de l’empathie ?
Nous sommes ici à la frontière de la philosophie et de la biologie,
comme cela a toujours été le cas sur ces questions d’altruisme et
d’empathie qui intéressaient tant Darwin.
Tous ces exemples devraient nous inspirer. La coopération est
bénéfique et possible. Il ne s’agit nullement d’une leçon de morale de
ma part. Tout le monde ne coopère pas, et il n’y a pas à juger les
non-coopérants : chacun fait comme il peut. Mais il est clair que nous
aurions tout à gagner si la majorité de notre espèce était apte et/ou
désireuse de coopérer et à faire preuve d’altruisme et d’empathie.
Nous avons beaucoup à découvrir dans ce domaine, et ne plus placer
les humains comme la seule espèce capable de tels comportements
nous aidera à développer des approches comparatives et surtout à
nous inspirer des innombrables exemples de coopérations et
d’altruismes que nous offre Dame Nature.

Leçon numéro 3 : innover et transmettre

Si on veut donner une chance à notre espèce, il faut réfléchir


ensemble, coopérer mais également innover et transmettre. Sans
innovation, nous n’irons pas bien loin.
L’innovation est un élément clé de la culture et de l’intelligence 26.
Elle peut même affecter la survie d’un individu, voire d’une espèce, et
ainsi jouer un rôle majeur dans son évolution. Pour innover, il faut tout
d’abord être capable de répondre à la nouveauté, d’explorer et de
trouver une solution nouvelle. Et les facteurs susceptibles d’influencer
ces capacités sont multiples. Ils peuvent être indépendants de
l’individu : pénurie de nourriture, rareté d’un objet attrayant, pression
des autres individus ou des prédateurs… Ou dépendants de
l’individu : personnalité (curieux ou non par exemple), expérience,
âge, sexe, statut social… De plus, certaines innovations peuvent être
considérées comme simples et ont pu émerger par accident ou après
de multiples essais et erreurs. D’autres apparaissent complexes et
vont davantage refléter des inventions suite à un raisonnement de
cause à effet impliquant énormément d’explorations, d’apprentissage
et de pratique. Pourquoi une telle diversité ? On peut déjà mentionner
qu’il existe par exemple un lien établi entre le taux d’innovation et la
capacité d’apprentissage chez les oiseaux et les primates ou encore
entre innovation et taille relative des structures du cerveau impliquées
27
dans l’intelligence . Il est également évident que certains contextes
sont plus favorables que d’autres pour innover et que certaines
innovations peuvent revêtir plus d’importance que d’autres. Quelques-
unes peuvent ainsi viser à améliorer le quotidien pendant que d’autres
28
conduisent à la survie . Prenons des exemples.
Considérons une population de chimpanzés vivant en forêt de Taï,
en Côte d’Ivoire, et évoluant dans un environnement d’arbres
produisant différentes espèces de noix. L’une de ces espèces
d’arbres (Dura laboriosa) produit des noix très dures qui nécessitent
d’être cassées et ouvertes avant d’être consommées. Pendant que
d’autres populations de chimpanzés utilisent des pierres, ces
chimpanzés-là emploient systématiquement des branches pour
casser les noix, et ce depuis plusieurs générations. Un jour, une
femelle du groupe nommée Eureka se met à utiliser une pierre à la
place d’une branche pour casser ses noix. Eureka emploie ensuite
régulièrement cette nouvelle méthode. Les autres chimpanzés qui
observent Eureka lorsqu’elle casse ses noix avec une pierre vont
alors commencer eux-mêmes à casser leurs noix avec des pierres !
Après plusieurs générations, toute la population de chimpanzés a
changé d’outil pour ouvrir les noix, passant des branches aux
pierres 29. Il s’agit d’un comportement nouveau, qui va impliquer
d’autres contraintes (choix des pierres et des substrats), et il s’est
transmis par observation. Les innovations sont aussi fréquentes chez
30
les oiseaux . Les freux peuvent ainsi jeter dans l’eau d’un tube des
cailloux les uns après les autres jusqu’à ce que le niveau de l’eau soit
suffisamment élevé pour qu’il puisse récupérer le vers flottant en
surface. Mieux encore, au fil des tests, les expérimentateurs se sont
rendu compte que l’oiseau met moins de cailloux dans le tube et
récupère néanmoins le vers plus rapidement, car il privilégie les
cailloux les plus volumineux pour faire monter le niveau d’eau plus
31
rapidement !
Innover ne sert pas à grand-chose si on ne transmet pas, si on ne
diffuse pas ces innovations à travers l’espace et le temps. Alors que
certaines innovations disparaissent avec le décès de l’innovateur,
d’autres sont transmises pour former des traditions culturelles. C’est
le cas chez les primates, certains mammifères marins et certains
oiseaux. Voici un exemple, parmi tant d’autres, très représentatif de
ces phénomènes. En 1953, sur l’île japonaise de Koshima,
des scientifiques étudient les macaques et, afin de les habituer à leur
présence, déposent des patates douces sur leur territoire. Un jour,
une jeune femelle, Imo, porte sa patate douce sale dans une rivière
pour la laver. Rapidement, elle se met à laver toutes ses pommes de
terre avant de les consommer. Il s’agit d’un comportement nouveau,
d’une invention qui va devenir une véritable innovation en se
propageant à travers le groupe. En quelques mois, les frères et
sœurs d’Imo et sa mère se mettent à laver les patates douces. Cette
habitude gagne ensuite ses camarades de jeux, puis tous les jeunes
macaques, les femelles plus âgées et enfin les mâles dominants. En
l’espace de neuf ans, les trois quarts des macaques de l’île ont pris
l’habitude de laver leurs pommes de terre avant de les consommer.
Cinquante ans plus tard, bien après la mort d’Imo et de la première
génération de laveurs de patates douces, les macaques de la côte
japonaise continuent de laver leurs patates douces en les plongeant
et en les frottant dans l’eau de mer désormais, probablement pour la
saveur salée que cela procure. Et l’histoire n’est pas terminée ! Trois
années après qu’Imo a commencé à laver ses patates douces, elle
initie en effet une seconde innovation. Afin d’habituer les macaques à
leur présence, les primatologues les approvisionnaient également en
blé, qu’ils déposaient aussi sur le sol. Alors âgée de 4 ans, Imo se
met à jeter des poignées de blé sablonneux dans la mer. Le blé
flotte, le sable coule. Ce lavage du blé sablonneux s’étend au sein le
32
groupe : au bout de six ans, 19 individus lavent le blé . Ces
exemples sont particulièrement intéressants, car ils ont très
clairement conduit à des changements de style de vie des macaques.
Les petits par exemple, qui se sont habitués à jouer avec l’eau. Cette
nouveauté n’est sans doute pas sans lien avec une autre nouvelle
habitude de la troupe : manger du poisson cru en période de fortes
restrictions alimentaires. Des comportements nouveaux ont ainsi
conduit à l’accumulation de variations comportementales transmises
socialement. Conclusion ? Il faut innover et transmettre, car on ne
sait jamais jusqu’à quelles nouveautés formidables et utiles cela peut
nous conduire. En revanche, il faut aussi être conscient que la
destruction des milieux est aussi source d’une innovation d’une
tristesse infinie. En effet, les orangs-outans doivent survivre face à la
déforestation intense que subissent les îles de Sumatra et de
Bornéo. Rien que sur l’île de Bornéo, en seize ans, près de
150 000 individus ont disparu… dans l’indifférence générale
finalement. Or, avec la forte déforestation subie, les milieux s’ouvrent
et ces grands singes sont obligés de traverser des cours d’eau, voire
des rivières infestées parfois de crocodiles, pour accéder à de
nouvelles zones forestières, ce qui n’était pas le cas avant, ou très
peu. Ces traversées ont donné lieu à la naissance d’au moins un
nouveau comportement : l’utilisation de branches pour sonder la
profondeur de l’eau pendant la traversée, pour ne pas prendre le
risque de se noyer. Triste innovation, mais innovation quand même…

Leçon numéro 4 : recycler ou, plutôt,


recycler et dépolluer

Dans la nature, les déchets n’existent pas. Ce simple constat


devrait générer des milliers de projets bio-inspirés. Depuis des
milliards d’années, la nature parvient à gérer l’ensemble de ses
infinies activités, sur terre comme dans les océans. Les végétaux et
les animaux produisent des déchets que les décomposeurs utilisent
pour vivre : la microflore et la faune du sol consomment
continuellement la matière organique et minérale du milieu. La
microflore joue un rôle essentiel. Les champignons hétérotrophes, qui
se nourrissent de constituants organiques, agissent dans les
premières phases de la décomposition des litières. Ensuite, les
bactéries continuent la décomposition de la matière organique qui
fournit l’énergie nécessaire à leur métabolisme et elles réduisent, par
exemple, les nitrates en azote et oxydent certains composés
carbonés. La microfaune de moins de 0,2 mm poursuit le travail : les
nématodes, des vers ronds, et les protozoaires, des organismes
unicellulaires, s’attaquent aux bactéries pour être ensuite consommés
par des vers. La mésofaune (entre 0,2 et 2 mm) a également un rôle
majeur, en particulier les arthropodes du sol comme les acariens, les
cloportes, les tardigrades et les collemboles. Certains acariens
fragmentent et consomment les débris végétaux pendant que les
cloportes mangent feuilles mortes et bois pourri, que les tardigrades
se nourrissent de petits animalcules (protozoaires) et que les
collemboles consomment des bactéries ou des excréments
d’invertébrés. Tous contribuent ainsi à la fragmentation de la matière
organique, à la croissance des champignons et à la régulation de la
microflore du milieu. Et, attention, voilà maintenant la macrofaune
composée d’animaux plus grands, entre 2 mm et 10 cm ! Je vous
présente les grands invertébrés que sont les vers de terre
(enchytréides et lombrics) et les larves d’insectes. Les larves de
coléoptères consomment les bois morts et les écorces ; celles des
diptères préfèrent les débris végétaux et animaux ; quant aux vers de
terre, la liste de leurs utilités est longue, très longue.
Quand tout va bien, on compte environ 40 millions d’enchytréides
par hectare et 4 millions de lombrics ! Quand tout va bien… Car les
vers de terre disparaîssent sous l’effet de l’agriculture intensive, des
engrais chimiques et des pesticides. Pourtant, sans eux, les sols ne
33
pourraient pas se nourrir et seraient morts . Les vers de terre
recyclent la matière et entretiennent le fonctionnement des sols,
notamment en décomposant la matière organique et en l’incorporant
au sol. Sans compter qu’ils creusent des galeries et, de ce fait,
améliorent la porosité des sols. Ils participent à l’infiltration et au
stockage de l’eau dans les sols, au recyclage des nutriments et des
déchets humains en compost, au stockage du carbone et à l’activité
microbienne. Ils protègent contre les maladies et sont essentiels à la
biodiversité. Ils oxygènent les sols, oxygène qui est vital pour les
racines des plantes et les animaux, et donnent un meilleur accès à
l’eau aux végétaux. Comme si cela ne suffisait pas, ils sont très
impliqués sur le plan écologique et même dans l’agriculture ! En effet,
les vers de terre choisissent leur nourriture selon leur capacité
à la digérer ou non. Par exemple, ils peuvent stocker, dans leur
terrier, des feuilles à composter. Les champignons viennent alors les
décomposer et les consommer (les fourmis ne sont pas les seules à
cultiver des champignons !). Quoi qu’il en soit, les vers de terre sont
vitaux pour les sols, et les sols sont vitaux pour les humains qui s’en
nourrissent. Jusqu’où le drame doit-il aller pour que l’on agisse ?
Tentons de simplifier tout ça. Chaque micro-organisme et chaque
organisme jouent un rôle : les saprophages ou détritivores mangent
des débris végétaux et animaux, les nécrophages mangent des
cadavres, les coprophages consomment des excréments et les
carnivores, des animaux vivants. Tous ont finalement pour rôle de
fragmenter les détritus et d’augmenter la surface disponible pour
l’oxydation chimique qui finira de décomposer les déchets naturels en
composés minéraux : oxyde de soufre, de phosphore, de carbone et
eau. Ces derniers seront de nouveau assimilables par les plantes, et
le cycle se poursuivra. Comment ne pas être émerveillé ? La nature
utilise et recycle tout. Les animaux morts sont consommés par des
insectes et autres charognards, les feuilles mortes sont en partie
décomposées par des bactéries pour devenir de l’humus qui nourrira
les plantes, elles-mêmes mangées par les herbivores consommés
par les carnivores, le reste des feuilles sera consommé par les vers
de terre qui restitueront ensuite à la terre des éléments fertiles (les
excréments). Une chaîne bien huilée et infinie. Une sorte d’économie
circulaire dans laquelle rien ne se perd. Sans ces organismes, la
nature croulerait sous les déchets ! Elle est donc bien faite mais
nous, les humains, ne nous en inspirons malheureusement pas. Il faut
toujours qu’il y ait une tragédie pour que nous agissions. Le
problème, c’est que la tragédie est là, sous nos yeux, depuis un
moment déjà, et nous n’agissons toujours pas.
À titre indicatif, Mexico et Rio de Janeiro génèrent plus de
10 000 tonnes de déchets par jour, soit environ une file de 10 km de
camions. Dans plusieurs pays d’Asie comme d’Afrique, des
décharges immenses débordent à ciel ouvert. Sans compter ce
tristement célèbre septième continent dans l’océan : un cumul
d’au moins 1 800 milliards de déchets plastiques assemblés en une
masse qui s’agrandit régulièrement en plein Pacifique sur une surface
équivalente à un tiers de l’Europe et à 6 fois celle de la France !
Entre 1,15 et 2,41 millions de tonnes de déchets plastiques sont
actuellement rejetés dans l’océan et affectent pas loin de 300
34
espèces marines . Les vingt fleuves les plus polluants, situés pour la
plupart en Asie, représentent presque 70 % du total mondial.
C’est un fait. Nous produisons trop de déchets. Nous ne savons
plus quoi en faire et nous dépensons des milliards pour tenter de les
recycler. De nombreuses villes tentent de trouver des solutions. San
Francisco, qui s’était imposé, par réduction et recyclage, un objectif
de zéro déchet en 2020 a atteint la moitié de son objectif. La
réutilisation du papier, du verre, du ciment ou encore de l’acier
fonctionne plutôt bien dans les pays riches, mais tout peut être
amélioré. De plus, dans les pays pauvres, qui représentent la plus
grande augmentation du niveau de déchets, la réutilisation et le
recyclage sont quasiment inexistants. Et si on s’inspirait partout de la
nature ? Quand la nature récupère tous les déchets, nous, nous
produisons des choses qui deviennent inutiles, inutilisables. On ne
peut pas indéfiniment enterrer et immerger nos déchets dans les
océans, polluer notre planète de la sorte. Ce n’est plus possible. On
ne peut plus autopsier des dauphins ou des baleines remplis de
plastique. C’est insupportable. Les déchets doivent être anéantis, et
leur élimination rentable est envisageable. Un seul exemple parmi
d’autres : la Corée du Sud fabrique des batteries avec des mégots
de cigarettes, qu’elle importe désormais. C’est ce que certains
appellent le up-cyclage : on fait mieux avec le déchet et en plus c’est
35
rentable. La blue economy , fondée par Gunter Pauli, s’inspire
directement de la nature et se fixe comme objectif zéro déchet et
zéro émission, tout en créant de la croissance. Dès 2010, le
fondateur proposait plus de « 100 innovations inspirées par la nature,
pouvant générer 100 millions d’emplois en dix ans et redéfinir le
modèle de compétitivité en incitant les entrepreneurs à changer de
modèle économique 36 ». La blue economy fait depuis l’objet de
37
nombreuses réflexions scientifiques pour l’exploiter au mieux . Il faut
concevoir des produits recyclables et, quand ils ne l’ont pas été en ce
sens, il faut innover, coopérer, transmettre et ainsi recycler, ou plutôt
recycler et dépolluer… J’ose espérer que nous pourrons encore
observer et découvrir des plantes, comme celles mentionnées
précédemment, qui dépolluent en stockant des métaux lourds. Il faut
générer des richesses et de l’emploi en recyclant et en up-cyclant la
nature, et non plus en la détruisant. Inspirons-nous de la nature ! Je
n’arrête pas de vous le dire.

Leçon numéro 5 : préserver l’eau et explorer


l’océan

Le cycle de l’eau est un phénomène naturel : il y a l’eau salée


liquide des océans (réservoir le plus important), l’eau douce liquide
(cours d’eau, lacs, étangs, marais), les glaciers (neige ou glace ; leur
fonte est plus ou moins importante suivant les variations du climat) et
l’eau atmosphérique (vapeur d’eau). Ce cycle a donc lieu au niveau
des océans, dans l’atmosphère, les lacs, les cours d’eau, les nappes
souterraines, les glaciers, etc. Et il existe de nombreux échanges
entre les réservoirs : l’évaporation, l’évapotranspiration, les
précipitations, le ruissellement et la recharge des nappes
souterraines.
Globalement, l’énergie solaire favorise l’évaporation de l’eau et
entraîne les autres échanges. L’évaporation dépend de nombreux
paramètres comme le vent, l’ensoleillement ou encore la température.
Après l’évaporation, la transpiration des végétaux, ou
évapotranspiration, consiste en un pompage de l’eau par les racines
des végétaux qui gardent une partie de l’eau dans la plante et
relâchent l’autre partie dans l’atmosphère. Au cours des
précipitations, les gouttes d’eau des nuages tombent essentiellement
sur les océans et un peu sur les continents où le ruissellement a alors
lieu : les eaux s’écoulent à la surface des sols. Enfin, les nappes
souterraines peuvent se recharger par infiltration à travers les
fissures naturelles des sols et des roches et par percolation en
migrant lentement à travers les sols. Fait fondamental, plus le cycle
est lent, plus les eaux interagissent avec le milieu alors que, si le
cycle est rapide, les phénomènes d’érosion sont importants. Or les
activités humaines perturbent fortement ce cycle.
Tout d’abord, nous augmentons le ruissellement par la
déforestation, les pratiques agricoles dominantes et l’urbanisation :
les racines ne captent plus l’eau, elles ne retiennent plus les sols qui
s’en trouvent déstructurés et trop engorgés. Ne cherchons plus les
causes de la plupart des inondations ! Ensuite, la déforestation et
l’urbanisation conduisent inévitablement à une baisse de
l’évapotranspiration. L’irrigation agricole est également amenée à
puiser dans les nappes souterraines jusqu’à les épuiser. Il faut
plusieurs décennies, voire plusieurs siècles pour que les nappes
profondes se rechargent naturellement. Enfin, le détournement de
l’eau peut constituer une atteinte au cycle. Il a lieu lors de la mise en
place de l’irrigation par des canaux ou par recouvrement qui
impliquent des apports en eau extrêmement conséquents. Rappelons
ici que la mer d’Aral, lac d’eau salée d’Asie centrale, a été asséchée
de cette manière en l’espace de vingt ans (entre 1989 et 2008). À
l’inverse, le détournement d’eau a permis de réalimenter des nappes
phréatiques de Provence. Quoi qu’il en soit, détourner l’eau des cours
d’eau qui se jettent dans une mer intérieure peut avoir des
conséquences dramatiques.
Soyons efficaces : les pénuries et les sécheresses touchent de
plus en plus la planète et ses habitants. Selon l’ONU, la moitié de la
population mondiale, soit 3,6 milliards de personnes, vit dans des
zones où l’eau risque de manquer au minimum un mois par an. Autant
dire qu’il y a urgence. Or, ce qui ressort du dernier Forum mondial de
l’eau, c’est que les difficultés d’accès à l’eau potable viennent
davantage de problèmes de gouvernance et de gestion non durable
38
des ressources que d’une raréfaction . L’agriculture utiliserait trop
d’eau, et la qualité de l’eau, souterraine en particulier, se dégrade,
notamment par contaminations des eaux usées industrielles et
domestiques.
Un autre point très pertinent et très intéressant de ce forum a été
de mettre en avant des pistes, et notamment des pistes bio-
inspirées. Dans le cadre d’un rapport de 173 pages, diverses
solutions basées sur la nature sont proposées pour répondre à des
défis mondiaux liés à l’eau, tout en offrant des avantages pour le
développement durable 39. Les enjeux sont de taille, car les solutions
bio-inspirées pourraient engendrer des avantages sociaux,
économiques et environnementaux, tout en tenant compte de la santé
humaine, de la sécurité alimentaire et énergétique, de la croissance
économique durable, des emplois décents, de la réhabilitation et de
l’entretien des écosystèmes, ainsi que de la biodiversité. Comme il
est dit dans le rapport, « ces solutions pourraient jouer un rôle
essentiel dans l’économie circulaire et dans la construction d’un futur
plus équitable pour tous. Travailler avec la nature améliore la gestion
des ressources en eau, contribue à la sécurité de l’eau pour tous
40
et soutient les aspects fondamentaux du développement durable ».
Concrètement, diverses propositions sont faites pour mieux gérer
l’eau, sa disponibilité, sa qualité, les risques sur la variabilité et les
changements liés à l’eau, pour accélérer l’adoption des solutions bio-
inspirées en matière d’eau et de développement durable. À titre
d’exemples, il s’agit de développer des pratiques plus efficaces et
moins coûteuses sur le long terme que la construction de barrages et
autres stations d’épuration. Par exemple, il est envisagé de protéger
les zones de captage en limitant la déforestation et en réduisant les
pompages de bassins hydriques pour l’irrigation. Autre idée proposée
et à tester : créer des toitures végétalisées. Développer ce type de
solutions bio-inspirées permettrait de lutter contre l’érosion et la
dégradation de la qualité des sols, qui souffrent assurément
aujourd’hui, et s’accompagnerait d’une limitation des risques
d’inondations et de sécheresses. La quantité et la qualité de l’eau
dépendent de son cycle qui lui-même dépend de l’habitat et en
particulier de la couverture végétale, des forêts. Autant de pistes en
adéquation avec le cycle naturel de l’eau dont il va falloir s’inspirer
davantage si on veut tenter de résoudre les problèmes actuels et à
venir.
Enfin, comment évoquer l’eau sans s’attarder sur l’océan, dont
90 % restent encore à explorer et qui absorbe à lui seul 93 % de
l’excédent d’énergie résultant de l’augmentation de la concentration
atmosphérique des gaz de serre due aux activités humaines. Dans la
continuité des grandes expéditions de l’histoire de l’humanité, il nous
faut poursuivre l’exploration scientifique des océans, le tout de
manière écologique et rentable. Un programme pionnier coordonné
par François Frey s’est fixé cet objectif : Esprit de VELOX. Qu’est-ce
donc ? Une idée géniale, accompagnée d’une conception
interdisciplinaire colossale. Esprit de VELOX est le premier navire de
recherche océanographique qui pourra naviguer et opérer sans
carburant (Figure 25) ! Un navir