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LE BEAU ET LE VRAI

A propos d'un cas d'obésité.


Théo Leydenbach

L'Esprit du temps | Champ psychosomatique

2003/1 - no 29
pages 57 à 69

ISSN 1266-5371

Article disponible en ligne à l'adresse:


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http://www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2003-1-page-57.htm
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Pour citer cet article :
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Leydenbach Théo , « Le beau et le vrai » A propos d'un cas d'obésité.,
Champ psychosomatique, 2003/1 no 29, p. 57-69. DOI : 10.3917/cpsy.029.0057
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Le beau et le vrai.
A propos d’un cas d’obésité.
Théo Leydenbach

L
e cas clinique exposé ici d’une patiente obèse fait
résonner en contre-point une question philosophique de
premier plan qui mène tout droit, et de façon
inattendue, au coeur même de l’Analytique du beau de Kant,
première section de la Critique de la faculté de juger.
A cette patiente repliée sur sa boulimie, méfiante et tragi-
quement coupée de tous, il arrive de faire, face à certaines
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oeuvres de peinture, l’expérience bouleversante de transcender
la solitude dans laquelle elle semble irrémédiablement
confinée. Cette expérience de dépassement, partagée au sein
de la relation thérapeutique, ouvre une brèche dans le champ
clos de l’immanence du corps réel, une brèche en direction
d’autrui, et fait voir par où viendra l’espoir d’échapper au
cercle infernal, où toujours le même se réitère.
Aussi le compte rendu du travail thérapeutique avec cette
patiente, fortement axé sur le rêve, est-il volontairement
tronqué de certaines informations, tant sur le plan de l’anam-
nèse que sur celui de la clinique, le but étant de faire apparaître
comment, chez elle, s’articule l’histoire singulière d’une
obésité avec la problématique plus vaste et plus philosophique
du jugement esthétique en général, et, comment cette prise en
compte dans le cadre de la relation analytique peut s’insérer
dans une visée thérapeutique.

Théo Leydenbach. Médecin psychosomaticien, psychothérapeute. Enseignant


au Département d’Enseignement et de Recherche en Psychologie Médicale,
Faculté de médecine de Créteil, Université Paris XII. Membre du Centre
International de Psychosomatique. Membre de l’American Psychosomatic
Society. 2 rue de Sévigné - 75004 Paris.

Champ Psychosomatique, 2003, n° 29, 57-***.


58 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

A trente cinq ans Madame C n’en peut plus d’être empri-


sonnée dans son grand corps hypertrophié, et de cette boulimie
chronique qui la dépasse depuis l’adolescence. Rien n’a pu
jusqu’à présent l’aider. Elle a récemment consulté un théra-
peute comportementaliste, mais cela aussi s’est avéré une voie
sans issue, car, elle sait maintenant que son problème ne se
laisse pas réduire à de simples stratégies alimentaires. Si elle
vient me voir, c’est que, dit-elle, « j’ai l’impression que je ne
peux résoudre mes problèmes que si je touche le fond ; quelque
chose en moi que je ne connais pas est à la base de mes diffi-
cultés ».
Madame C est célibataire, n’a pas d’enfants, vit seule. Les
hommes avec lesquels elle a partagé sa vie un certain temps
lui laissent des souvenirs amers. De son enfance elle parle en
termes désabusés. Le climat, à la maison, n’était pas chaleu-
reux. Elle n’a pas trop le souvenir d’avoir été dans les bras de
sa mère, d’avoir pu pleurer dans ses jupons, tandis que le père
apportait à la maison une tension difficile à vivre ; il était, dit-
elle « à l’aise dans le conflit ». La mère tenait tête à ce homme
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par ailleurs taciturne qui semblait porter en lui, silencieuse-

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ment, les stigmates d’un conflit insoluble, lié à sa propre mère.
Patricia était, en semaine, chez les grand-parents paternels.
Le grand-père, râleur impénitent, en avait après tout le voisi-
nage. Bien rares étaient ceux qu’il saluait dans la rue quand il
quittait son pavillon. Patricia était ainsi partie prenante d’un
monde hostile. La grand-mère, dans son amour possessif pour
Patricia, ne voulait jamais trop la rendre à ses parents quand
ils venaient la récupérer en fin de journée. Une montée des
enchères commence ainsi très tôt vis-à-vis de la mère. La
grand-mère gâte excessivement sa petite-fille, accepte tout,
pardonne tout, la comble de poupées et la gave de sucreries.
Patricia entend dire que sa mère ne s’occupe pas bien d’elle,
que sa mère fait n’importe quoi, et cela n’en finissait pas des
récriminations adressées à sa mère. Patricia subit ce véritable
torrent de boue déversé sur ses parents comme un incessant
lavage de cerveau, dès la plus petite enfance. Et au fil du
temps, la barre est montée de plus en plus haut. La mère incar-
nera progressivement aux yeux de la grand-mère le mal absolu.
La grand-mère d’ailleurs se sent persécutée par tel ou tel de ses
voisins et les choses prennent peu à peu la consistance d’une
organisation délirante bien structurée pour culminer dans un
procès en bonne et due forme intenté aux parents afin de leur
LE BEAU ET LE VRAI. A PROPOS D’UN CAS D’OBÉSITÉ 59

soustraire la garde de l’enfant, alors âgé de dix ans. Patricia,


adulée par sa grand-mère, ne parle pas d’une maison à l’autre,
ne raconte pas à ses parents les affabulations qu’elle écoute en
semaine. Sitôt qu’elle franchit le seuil de la maison de ses
parents, ces délires perdent pour elle la consistance du réel, un
peu comme au réveil le cauchemar cesse d’être vrai. Mais la
pression est telle que Patricia ne trouve pas la force de
s’opposer. Pendant des années elle bascule ainsi d’un monde
à l’autre, s’installant dans un clivage qui deviendra la norme.
Et le moment venu, devant l’officier de police, Patricia confir-
mera les graves accusations portées par sa grand-mère contre
ses propres parents, entre autres que ceux-ci la drogueraient.
Patricia agit sous influence, comme dans un songe maléfique.
Mais la mécanique infernale sera, heureusement, juste arrêtée
à temps. Une institutrice s’en mêlera et par la suite les parents
n’auront pas de mal à recruter des témoignages positifs ; la
grand-mère sera finalement déboutée, et sa folie révélée
comme telle. Patricia est reprise par les parents chez qui
l’ambiance est cependant très tendue. Patricia décrit une situa-
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tion conflictuelle de « toujours deux contre un » ; prise dans le

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conflit entre les parents elle sera toujours avec l’un des deux
contre l’autre, ou alors elle s’opposera violemment aux deux
un peu plus tard, dans une dérive caractérielle massive.
De sa scolarité Patricia garde la marque douloureuse de
souvenirs d’isolement et de grande solitude. Sans amis, très
grande, toujours plus grande que les autres, elle reste toute
seule debout dans la cour de récréation, rejetée par tous. Elle
ne s’aime pas. De ce repli sur soi durant l’enfance elle
émergera peu à peu vers la puberté. Bien intégrée alors dans
une bande du voisinage, elle fait les quatre cents coups et
trouve un certain équilibre à l’extérieur du foyer parental.
Quand elle a quinze ans, ses parents déménageront dans une
ville voisine. Elle ne réussira pas à se reconstituer un nouvel
environnement et se sentira à nouveau très seule. Elle se jettera
sur la nourriture et commence, pour la première fois, à prendre
du poids, alors qu’avant elle avait été plutôt mince et maigre.
Avec sa mère, elle entrera peu à peu en conflit violent ;
« c’était l’horreur » dit-elle. Sa mère est tout le temps derrière
elle et tentera de régenter le moindre de ses faits et gestes. Elle,
de son côté, se laissera de moins en moins faire, sera de plus
en plus malheureuse, butée et isolée. Cette dérive caractérielle
persistera jusqu’à ses dix-neuf ans, quand elle décide à
60 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

nouveau de s’installer chez sa grand-mère. Dans sa solitude


totale elle avait ce sentiment que, quoi qu’il pût arriver, sa
grand-mère serait toujours là pour elle. Mais la grand-mère,
atteinte d’un cancer, mourra un an plus tard. Patricia revit avec
une intense émotion les derniers instants de la mourante
qu’elle a accompagnée jusqu’au bout. Très affectée d’avoir vu
mourir sa grand-mère, d’avoir entendu ses derniers souffles,
elle en parle les larmes aux yeux. Très choquée aussi d’avoir
vu sa grand-mère retirer la main du grand-père quand celui-ci
voulait la toucher, elle éclate en sanglots.
A vingt ans, suite au décès de la grand-mère, Patricia habite
encore deux mois chez son grand-père. Elle fouille dans les
tiroirs et jette un oeil indiscret sur les papiers, pour découvrir
un passé familial plein de rancunes, de jalousies morbides, de
conflits et de mariages arrangés. Elle lit les carnets de la grand-
mère où celle-ci consignait au jour le jour ses constructions
morbides.
L’historique de la boulimie de Patricia est à peu près le
suivant : à quinze ans, suite au déménagement de ses parents
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et à la perte de son environnement de copains, elle prend pour

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la première fois du poids. A dix-neuf ans, suite à la mort de son
chien, elle grossit de quinze kilos. A vingt ans, après la mort
de sa grand-mère elle prend encore vingt kilos. Plus tard, suite
à une rupture sentimentale elle prend encore vingt kilos
supplémentaires. Elle tente différents régimes, sans succès
véritable, sans effets durables. A vingt trois ans, suite à une
autre rupture sentimentale, dans le contexte de laquelle elle se
sent gravement trahie par une amie, elle ne pourra longtemps
plus rien avaler ; « cela ne passait plus » dit-elle. Au cours du
véritable épisode anorexique qui s’ensuit elle perdra beaucoup
de poids, mais le reprendra peu à peu et inexorablement.
En parlant de sa boulimie, elle ne décrit aucune perception
de faim, aucun sentiment de vide, aucun besoin d’avoir à se
remplir, mais surtout une compulsion d’avaler. La boulimie est
décrite comme liée au passage de la nourriture ; elle peut avaler
jusqu’à la nausée, sans réaction d’alerte à temps. Boulimie et
anorexie se jouent au même endroit : tantôt compulsion
d’avaler, tantôt, en cas de réaction anorexique, sentiment de
gorge nouée et alors impossibilité d’avaler. Les épisodes bouli-
miques coïncident avec des phases d’intense solitude ; les
grandes crises sont à chaque fois la suite d’une rupture
relationnelle : perte de son environnement à quinze ans, perte
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de son chien, perte de sa grand-mère, perte de son copain. La


corrélation est évidente, chez elle, entre la perte d’un lien, la
dépression et la solitude, et quand elle est seule, elle se replie
sur elle-même, déprime et mange.
A la question de savoir si elle rêve elle répond : « Depuis
des années je ne rêve plus ». A-t-elle des rêves anciens qu’elle
pourrait raconter, des petits bouts, des fragments ? Le rêve
suivant lui vient alors : elle est en Inde, dans un palais dont son
père est le sultan ; elle parcourt différentes pièces ; dans l’une
d’elles il y a une forêt ; dans une autre une grande cuisine avec
de très beaux meubles, comme dans sa maison d’enfance ;
sortie du palais, elle marche sur un chemin de campagne avec
à gauche des maisons et à droite des champs ; elle doit se
marier ; elle voit sa grand-mère qui lui fait cadeau de ses yeux ;
ces yeux doivent l’accompagner. Ce rêve l’avait beaucoup
marquée quelques années auparavant.
Contrôlant son émotion, elle se reprend après un court
silence et enchaîne aussitôt sur une interprétation, à la manière
d’un commentaire de texte, un peu pédant ; le temps onirique
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tout juste effleuré entre, sans transition, dans un rationalité

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interprétative, bien codifiée. Elle « pense », dit-elle, « que la
forêt, dans la première pièce du rêve, symbolise éventuelle-
ment la mère » et dans sa tentative de vouloir faire signifier, se
lance dans une quête interrogative de sens. Investi de ma
fonction de thérapeute, je suis le sujet supposé savoir : l’ana-
lyste qui saura valider ou infirmer, qui saura construire avec
elle la compréhension de son cas.
Je l’arrête dans son élan et lui dis que je ne sais pas. Je ne
sais pas, lui dis-je, ce que signifie ce rêve. Je n’en ai pas la clé
et ne peux l’avoir. Il n’y a pas de clé. Ce rêve, comme tout
rêve, lui dis-je encore, est à prendre comme tel. Il est entière-
ment de votre création ; vous êtes partout, vous êtes tout :
l’Inde, le sultan, la forêt, le chemin et les maisons, vous-même
et aussi les yeux de la grand-mère ; votre rêve est, comme tout
rêve, une œuvre d’art dont vous êtes l’unique metteur en scène,
une création entièrement sortie de vous, de surcroît elle est
magique. C’est cela surtout qui compte : le fait que le rêve
existe est sa signification première, et surtout que vous le
reconnaissiez comme vous. Elle se souviendra un peu plus tard
que dans la forêt « il y avait aussi ma mère » ; de la mère en
général supposée être symbolisée par la forêt, elle passe ainsi
à sa mère réellement apparue dans le rêve. Symboliser
62 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

éventuellement devient le verbe être, la mère est devenu ma


mère. Ainsi l’apparition de la mère réelle dans le rêve avait été
traduit par symboliser éventuellement la mère en général. Dans
le processus de neutralisation ici à l’oeuvre, le singulier
devient le général, et à terme le rêve lui-même tendra vers
l’oubli de son refoulement réussi. Cautionner une telle réduc-
tion au symbolique, ou, selon d’autres modes de déchiffrage,
au structurel linguistique, serait contribuer à une stratégie de
banalisation qui irait exactement dans le sens d’une neutrali-
sation de l’imaginaire.
Elle se souvient d’un deuxième rêve, tout récent : elle a rêvé
d’un chat ; elle ne peut pas en dire plus. Dans le réel elle a un
chat. Ce chat avait des problèmes il y a quinze jours. Ici on
colle de très près au réel : un chat est un chat.
Lui reviennent deux autres rêves anciens, qui sont des
cauchemars. Dans une maison on cherche sa grand-mère ; les
murs se fissurent ; finalement on creuse dans la cave et on y
voit la grand-mère enterrée, avec ses yeux bleus clair ; le climat
est pesant et effrayant. Dans l’autre cauchemar elle voit son
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chien ; il a une sorte de houppe, une queue un peu remontée,

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une tête un peu humaine ; le chien doit être enterré ; on met en
terre un sac qui fait penser à un sac de pommes de terre, mais
ce sac contient des ossements humains ; au loin une sombre
plaine, toute noire, et à l’horizon un ciel d’un rouge drama-
tique, sinistre.
Et un dernier rêve fait à l’âge de dix ans : sa grand-mère
porte une perruque et d’une pièce à côté, à travers une cloison,
tente de poignarder son père.
Un certain nombre de rêves vont éclairer tant son histoire
que sa boulimie, et le lien entre les deux. Certains renvoient
immédiatement au corps. Dans l’un d’eux elle brosse son chat
et en le retournant, en voulant brosser l’autre cuisse du chat,
elle s’aperçoit que c’est la jambe de sa grand-mère. Dans un
autre rêve elle voit des grains de beauté sur son bras droit, puis
s’aperçoit qu’elle à sur la jambe gauche des sortes de croûtes
qui sont du chocolat ; elle note également un clou dans le tibia.
Trois autres rêves encore qui touchent de près le corps. Elle se
trouve à la faculté de droit, il y a de l’amiante, elle a le cancer.
Ou bien elle est dans un champ où des arbustes sont alignés
perpendiculairement. Tout près de là un plan d’eau avec une
petite maison et des gens qu’elle ne connaît pas. Elle entre
dans la maison, entend un bruit, sort de la maison ; de petits
LE BEAU ET LE VRAI. A PROPOS D’UN CAS D’OBÉSITÉ 63

avions rouges et blancs ont répandu dans l’eau une substance


toxique. Comme ils se sont tous baignés dans cette eau, ils
vont mourir. Dans un autre rêve encore elle descend en voiture
une bretelle du périphérique et roule sur des cadavres.
Puis vient un rêve qui va s’avérer très important : elle est
dans une maison délabrée ; quelque part à mi-hauteur il y a un
couloir qu’il s’agit de traverser ; en haut de la maison on
accède à une grande pièce lumineuse, mais elle est occupée.
La séance d’après, Patricia est morose, déprimée et bouli-
mique ; on parle de lecture et surtout d’écriture : pour l’écri-
ture, elle n’a pas la patience de fignoler la forme dit-elle,
d’ailleurs elle n’a pas d’orthographe, elle n’a pas eu la patience
d’intégrer l’orthographe. Nous parlons aussi de peinture : elle
a un rapport très fondamental à la peinture, certaines œuvres
la bouleversent absolument, Monet notamment. Elle évoque
sa visite de la grande mosquée bleue d’Istanbul où elle a
ressenti un choc. Toutefois elle pense ne jamais pouvoir
peindre, comme elle ne pourrait jamais écrire ; peindre
demande, selon elle, une représentation préalable très précise
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de l’objet et une technique adéquate. Elle ne peut imaginer que

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l’œuvre naisse peu à peu par ajustements progressifs, comme
s’il n’y avait que l’espace, et pas le temps. Elle raconte aussi
qu’on lui propose, sur le plan professionnel, un nouveau poste,
très convoité. Mais cela lui communique un grand malaise : la
peur de perdre ses repères, de se dénaturer, la peur d’être
manipulée à son insu, de perdre son identité. Et elle relie ce
malaise au dernier rêve récent, celui de la maison délabrée où
elle doit traverser un couloir. Elle a très peur de franchir cet
espace qui recèle un danger qu’elle ne peut identifier. Cet
espace à traverser incarne, dit-elle, tout son problème. Le jour
où elle décodera ce mystère elle sera sortie d’affaire. Ce n’est
pas un danger physique, mais bien plus un danger spirituel.
Elle sait maintenant que dans le rêve quelqu’un était présent
pour l’aider à traverser ce couloir, mais ne sait pas qui ; « je
pense que c’était sûrement vous » dit-elle ; je lui dis qu’on a
toujours besoin d’un allié ; « c’est pour çà que je viens vous
voir » est sa réponse. La séance d’après elle dit avoir
longtemps médité la traversée de ce couloir. Elle évoque sa
grand-mère. Elle sent un bloc en elle, un « objet non identifié »,
qu’il s’agit de repérer pour aller mieux, mais « je ne sais pas
ce que c’est ». Dans ce couloir elle est menacée d’être « happée
par une force apparentée à la mort », mais n’a pas pour autant
64 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

peur physiquement. C’est plus radical encore que la mort


physique. Rêve d’impasse absolue : l’impasse du clivage dans
lequel elle a dû fonctionner face au délire bien structuré de sa
grand-mère, auquel elle ne pouvait ni adhérer, ni se soustraire ;
l’insaisissable alternative pour elle de perdre ou bien son
identité ou alors l’amour de l’autre et donc aussi son identité.
La solution : le repli sur soi, sans que ce soi se constitue.
Elle fait, suite à cela une série de rêves avec « un sentiment
de menace spirituelle » sans se souvenir d’aucun contenu.
Il y a deux ans elle était tombée follement amoureuse d’un
homme sans que cet homme n’en ait rien su. Et se dit certaine
que si cet homme s’était déclaré, cela aurait déclenché chez
elle une réaction d’anorexie. Non pas pour maigrir et être plus
séduisante, car elle n’aurait pas, de toute façon pu vivre une
sexualité avec cet homme. Le risque d’un amour si intense, dit-
elle, et qui s’avérerait être une illusion, la menacerait de
dépression grave. Tout est posé en termes de confiance en la
relation à l’autre. Elle se retient de faire confiance, de peur
d’être déçue, et elle souffre de se retenir. Elle se met ainsi dans
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la solitude, par peur de la solitude. Avec son copain actuel,

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dans la mesure même où cela devient plus sérieux, elle devient
de plus en plus perplexe et craint que ce lien ne soit, une fois
de plus, un lien illusoire. La meilleure protection ne serait-elle
pas de rompre avant que lui ne rompe, de créer le conflit de
toutes pièces. Elle pleure souvent sans vraie raison. Quelle
confiance peut-elle avoir en l’autre ?
Elle part trois semaines dans un pays lointain et en revient
transformée. Là-bas, elle a rencontré des gens merveilleux,
dans un petit village, qui lui ont généreusement ouvert leur
maison. Une famille modeste, pauvre même, mais hospitalière
et chaleureuse. Elle a vécu avec eux, dormi dans la pièce
commune où tous couchaient, les parents, les grand-parents et
les enfants. Dans cette famille, où elle a partagé les repas,
souvent faits de produits de la pêche, elle a ressenti un autre
rapport à la nourriture ; apaisée elle a eu un autre rapport à son
corps ; peu habituée dans sa famille aux effusions, au contact
physique, elle a vécu l’immersion dans cette autre famille
comme une révélation : ces gens lui ont fait d’abord confiance,
inconditionnellement, et elle a su répondre, s’abandonner,
inconditionnellement. Elle réalise profondément que ses
graves difficultés sont relationnelles, de part en part. C’est dans
la solitude qu’elle mange, quand l’autre en face n’est pas une
LE BEAU ET LE VRAI. A PROPOS D’UN CAS D’OBÉSITÉ 65

présence structurante. Elle a été comme enfant toujours un


enjeu entre les grandes personnes, en ce sens instrumentalisée.
C’est bien cette solitude, cette absence de l’autre qui est au
coeur de la compulsion, de l’insatiabilité, de la quête déses-
pérée de l’objet se dérobant à l’infini. A. Jeanneau décrit un
mécanisme analogue de quête compulsionnelle de l’objet dans
le syndrome maniaque-dépressif (Jeanneau, Paris).
Et pourtant, dans le silence de son corps et dans l’abstrac-
tion de la coupure d’avec autrui, une lumière lui vient comme
du dehors : mystérieuse irruption de l’altérité. Adorno décrit,
dans la première symphonie de Mahler, le début du premier
mouvement comme « un mince rideau qui pendrait du ciel » …
« un pianissimo immatériel » qui soudain livre passage à une
« percée », à ce qui vient comme d’ailleurs et de loin, une
énergie qui perce les défenses du sujet. « La symphonie se
donne pour quelques instants l’illusion qu’a vraiment eu lieu
ce qu’une vie durant, plein d’anxiété et d’envie, le regard a, de
la terre, espéré voir arriver dans le ciel » … « Si toute musique,
dès sa première note, promet ce qui serait autre, le déchirement
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du voile, [les] symphonies [de Mahler] voudraient enfin ne

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plus le refuser, mais le mettre littéralement devant nos yeux ;
…» (Adorno, 1976, pp. 15-16). Cette femme, installée dans le
degré zéro de son rapport au monde, a, face à la peinture, à
certaines œuvres, des émotions fulgurantes. Elle décrit ces
émotions comme purement spirituelles.
Si ses différentes relations avec les hommes ont été
ponctuées de tensions violentes et de luttes de pouvoir exacer-
bées pour se terminer dans des dénouements désastreux, elle
décrit aussi une autre relation, unique, à un homme, celle-là
non consommée, toute spirituelle, et qui, dit-elle, n’aurait
jamais pu être consommée. Cet homme n’a jamais connu
l’intensité de l’amour spirituel dont il était l’objet. L’aurait-il
su, aurait-il fait le moindre pas vers elle, les choses se seraient
aussitôt effondrées comme un mirage. Les mirages du désert
sont bien ces mondes à l’envers, ce réel accroché au ciel qui
s’estompe dans la mesure même où on voudrait le toucher. Si
cet homme s’était déclaré, dit-elle, elle aurait aussitôt perdu
ses repères corporels.
Ainsi le salut, pour elle, ne peut être lié qu’au spirituel,
présence désincarnée incompatible avec la matérialité du
sensible ; point de fuite à l’infini, peut-être protection contre la
folie. Dans une dissociation poussée à l’extrême, le corporel
66 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

et le spirituel désincarné ne se rencontrent jamais. Une proxi-


mité trop grande entre ces deux polarités tenues par elle à
distance, pourrait engendrer un arc électrique délétère, une
crise psychique qu’elle ne sent jamais très loin. Ou bien une
crise corporelle, une dépersonnalisation du corps, prenant ici
la dimension paradoxale d’un absolu rejet des aliments.
Mais dans cet univers de gris, de vide et de conflit, parfois
le voile se déchire : le choc ressenti devant certaines grandes
oeuvres de peinture, est vécu comme une transfiguration. Le
rapport au beau dépasse de loin, chez elle, le plaisir ressenti
devant une chose agréable. Madame C. se sent, en ces instants
extrêmes, comme libérée de ses chaînes, comme si tous les
nœuds en elle soudain se défaisaient magiquement. Mais elle
dit aussi avoir l’impression de ne pouvoir partager avec
personne les perceptions qui sont les siennes, comme si elle
était seule au monde, seule capable de les avoir.
Mais qu’en est-il du paradoxe de cette solitude énigma-
tique ? Est-elle vraiment si seule quand elle a une perception
si juste devant un grand tableau ? Est-ce une solitude vécue ou
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est-ce une solitude simplement postulée dans une interpréta-

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tion faite après coup, dans le regard rétroactif portée sur elle-
même ? Peut-on être seul dans l’expérience du beau ? De fait
c’est au sein même de la relation thérapeutique qu’elle fait le
récit de l’intense émotion ressentie face à de grandes œuvres.
Ce dévoilement dépasse la simple énonciation d’un état de
fait ; ce qu’elle livre ainsi d’elle-même est bien destiné à un
autre, le thérapeute en l’occurrence, et son émotion est
palpable quand elle me parle de Vermeer ou de Monet. Je suis
implicitement supposé vibrer à ce qu’elle annonce ainsi de
façon en apparence abstraite. Postuler sa propre solitude est en
contradiction avec l’expérience vécue et en dit long sur
l’impasse de son rapport à l’autre, ressort intime de sa compul-
sion boulimique, dont le travail thérapeutique montre qu’elle
est indissociable de son angoisse de solitude. Dans l’expé-
rience qu’elle fait du beau elle transcende la coupure d’avec
autrui ; c’est là qu’elle fait véritablement l’expérience de soi
au travers d’une présence que semble receler ce beau.
Dans son commentaire de l’Analytique du beau Ole
Hansen-Löve (1983) écrit que selon Kant « la satisfaction que
nous éprouvons dans l’exercice du goût est ressentie comme
nécessaire, sans qu’on puisse déduire cette nécessité d’un
concept. Si cette nécessité est éprouvée comme une obligation
LE BEAU ET LE VRAI. A PROPOS D’UN CAS D’OBÉSITÉ 67

faite à autrui d’adhérer à notre jugement, c’est que nous


présupposons un « sens commun », une manière identique de
sentir chez tous les hommes, qui n’est pas et ne peut pas être
effectivement produite dans l’expérience, mais qui sert de
référence à tout jugement de goût. » (Kant, 1983, p. 26). La
certitude du beau partagée par tous les sujets, qui conduit Kant
à la notion d’universalité subjective, introduit ainsi autrui
comme partie prenante du jugement de goût. Et plus loin : « On
appelle intersubjectivité cette communication fondamentale
des consciences les unes avec les autres. Dans le jugement de
goût s’affirme une manière d’être avec autrui qui est première,
puisqu’elle n’attend pas un accord effectif, mais qu’elle est
immédiatement exigée. Nous n’invitons pas autrui à partager
notre sentiment ; nous estimons, dès lors que l’objet est beau,
qu’autrui doit partager ce sentiment. En ce sens, le jugement
esthétique est un acte fondamental de communication. Il pose
une « intersubjectivité originelle » qui précède, de droit, tout
accord, toute rencontre de fait. » (Kant, 1983, p. 39) Ainsi le
jugement esthétique, en tant qu’universel subjectif, présuppose
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l’accord de tous les sujets et par là-même le sujet se trouve

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d’emblée, a priori, être dans la relation. Kant dit bien dans
l’Analytique du beau « qu’il n’y a et qu’il ne peut y avoir
aucune science du beau » (Kant, 1983, p. 5). Nonobstant nous
énonçons des jugements de goût que nous tenons pour vrais et
la beauté est de ce fait pour nous une certitude. Cette certitude
implique la relation à tous les autres sujets. L’autre est ainsi
d’emblée inclus chez Madame C dans son rapport à la
peinture.
L’implication thérapeutique de ce constat est évidemment
majeure. Cette présence imaginaire mais authentique d’autrui
au travers de la médiation de l’art la met, du moins à ce
moment, hors de son rapport désastreux avec les autres réels,
hors de l’impasse de son histoire personnelle. Le rapport à
l’autre est donc possible et structurant pour elle ; bien plus, il
existe déjà d’emblée, même si dans son discours, dans le retour
interprétatif qu’elle fait sur soi, autrui finit par être secondai-
rement dénié, ou refoulé.
La théorie relationnelle de Sami-Ali (2001a) postule la
relation comme étant a priori, comme précédant les deux
termes qu’elle relie. Il n’y a en ce sens pas de sujet tendu vers
l’élaboration de l’objet, pas de relation d’objet au sens freudien
orthodoxe. Pour Sami-Ali la relation devient ainsi fondement
68 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

premier : elle n’est pas ce qui se constitue, car elle est au


départ, a priori. La relation pourrait en ce sens se définir
comme transcendantale au sens kantien. C’est elle qui, dans
cette perspective « accompagne toutes mes représentations ».
Un seul et même espace relationnel régit l’émergence progres-
sive des sujets qui eux-mêmes le définissent, comparable en
ce sens à un champ gravitationnel. Au travers de son rapport à
la beauté, Madame C s’inscrit d’emblée dans la dynamique de
ce champ de forces et nous livre en quelque sorte la clé et la
serrure pour mener à bien le travail thérapeutique.

BIBLIOGRAPHIE

ADORNO T.W. 1960 Mahler. Une physionomie musicale. Traduction et


présentation de J.-L Leleu et T. Leydenbach. Paris, Minuit, 1976.
JEANNEAU. A. 1980 La cyclothymie.
KANT E. 1790 Analytique du beau. Introduction et commentaire par Ole
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Hanse-Löve. Paris, Hatier, 1983.
SAMI-ALI et al. 2001a. Manuel de thérapies psychosomatiques. Paris,
Dunod.
SAMI-ALI. 2001b L’impasse dans la psychose et l’allergie. Paris, Dunod,
2001.

RÉSUMÉ

L’histoire clinique d’une boulimie chez une femme de trente cinq ans,
développée dès l’adolescence dans un cadre relationnel très conflictuel et très
déstabilisant, montre comment le vécu d’une grande solitude conduit à la
compulsion de manger. Mais une intense perception de la peinture semble
comme délivrer la patiente de l’impasse relationnelle dans laquelle elle se
sent irrémédiablement piégée. Kant développe dans la Critique du jugement,
au sein de l’Analytique du beau, la notion d’« universel subjectif » qui rend
compte comment ici, au travers du rapport à la peinture, le lien à autrui se
trouve réintroduit par la médiation du « beau ».

Mots-clés : Boulimie – Conflit – Impasse – Relation – Universel


subjectif.

SUMMARY

The bulimia of a thirty five year old woman developed since her adoles-
cence in the context of a highly conflicting and destabilizing environment,
LE BEAU ET LE VRAI. A PROPOS D’UN CAS D’OBÉSITÉ 69

shows how the experience of great loneliness leads to compulsory eating. But
an intense perception of great art works delivers this patient from the
relational impasse in which she seems to be definitely imprisoned. With the
Critique of judgment Kant defines, in the Analitic of the Beautibul, the
concept of « subjective universality » which explains how, thanks to the
experience of art, the link to the others is re-introduced, in this case, through
the mediation of the « beautiful ».

Key-words : Bulimia – Conflict – Impasse – Relation – Subjective


universality.
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