Vous êtes sur la page 1sur 18

LE SILENCE DU TEXTE

La fondation du langage adressé

Cyril Le Meur

Le Seuil | « Poétique »

2011/1 n° 165 | pages 73 à 89


ISSN 1245-1274
ISBN 9782021040241
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-poetique-2011-1-page-73.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Le Seuil.


© Le Seuil. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Cyril Le Meur
Le silence du texte
La fondation du langage adressé

« Je brûle ! Je brûle ! Rallumer à l’intensité de ce qui commence tout ce


qui succède… La littérature tient tout entière dans ce prélude silencieux.
Dans ce nid-livre. Dans cette Urszene pleine d’images qu’on n’ose dire.
Les livres écrits, c’est le secrétariat du secret. »

Pascal Quignard

Les trois dimensions du langage : écriture, parole, silence

Dans le cadre de la philosophie du droit, et dans le sillage de Paul Ricœur1,


Gérard Timsit2 a mené une réflexion importante sur le fait juridique. Tout curieux
de littérature devrait s’y intéresser. Il fait une grande place à la question du silence.
La loi est objet de parole, d’écriture et de silence : la parole est l’édiction d’une
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


volonté, qui « prédétermine » la loi ; l’écriture s’adjoint l’interprétation et l’exécution :
à travers elle les agents du droit « codéterminent » la loi ; enfin le silence est la somme
des valeurs et des usages qui conditionnent la réception de la loi par les citoyens :
ce silence « surdétermine » la loi à travers, dit Gérard Timsit, « une culture qui est
l’une des formes de la loi ».
Le juge a pour fonction de mettre en contact la réalité préalable – le « monde » –
et la réalité juridique – la norme. Cette connexion nécessaire, Timsit la nomme
« devisement du monde », formule qu’il justifie en rappelant l’évolution sémantique
du terme « deviser » : partager, attribuer, puis mettre en ordre, exposer, raconter, et
enfin, chez Marco Polo, découvrir. Toute cette charge sémantique est donc mise au
service de ce « devisement du monde » pratiqué par le juge quand il suture dans son
jugement tout le non-dit des choses et tout l’écrit des Codes3. Exposant un débat
classique de la philosophie du droit, Timsit oppose deux conceptions du « monde » :
la Grundnorm de Hans Kelsen, préalable hypothétique radicalement distinct de la
norme, et le « donné » du doyen François Gény, préalable rationnel et réel, à la dis-
position des agents du droit, qui donc en tiennent compte et l’intègrent au système

POETIQUE 165 [BAT].indd 73 20/01/11 14:07


74 Cyril Le Meur

normatif. Dans le premier cas, le silence du monde est extérieur au sujet du droit ;
dans le second cas, il lui est intégré. Gérard Timsit pense que le silence du monde
est à la fois extérieur (quand le juge « condense » dans un arrêt des valeurs éparses
dans l’opinion du moment) et intérieur (quand le propre monde intérieur du juge
va ployer la norme à son sens, au risque de lui conférer une fonction législatrice).
Ces belles questions théoriques sont entièrement transposables sur le plan de la
pratique littéraire, à condition de les transposer dans les mêmes termes4.
La rhétorique classique a connu le silence, et quelques-uns de ses pouvoirs. Racine,
Corneille, Molière utilisent les multiples ressources d’un personnage mutique. Une
figure répertoriée telle que la réticence renforce plutôt qu’elle ne dissimule la partie du
propos tue, de même qu’à travers la « réticence dolosive » le droit extrait de l’omission
des effets qui n’ont rien de rhétoriques5. Chez les Modernes, la question du silence
semble inaugurée dans et par l’œuvre de Stéphane Mallarmé, puis de poètes poéti-
ciens comme Paul Valéry ; mais c’est Maurice Blanchot qui va l’enraciner au cœur de
l’espace littéraire, tant dans ses textes théoriques que dans ses récits. Son ambition
paraît dans le passage suivant de L’attente l’oubli6, où un homme tente de repro-
duire les paroles d’une femme :

Il reprit les feuillets et écrivit : « C’est la voix qui t’est confiée, et non pas ce qu’elle
dit. Ce qu’elle dit, les secrets que tu recueilles et que tu transcris pour les faire valoir,
tu dois les ramener doucement, malgré leur tentative de séduction, vers le silence
que tu as puisé en eux7. »

C’est dans L’attente l’oubli qu’on trouve formulé le défi paradoxal de la littérature :
« Exprimer cela seulement qui ne peut l’être8 », ou, autrement dit, mobiliser dans le
langage des ressources situées ailleurs que dans l’expression.
Pour sa part, Blanchot s’y emploie par une sorte de réduction grammaticale.
Il met en scène d’abord une transitivité vaine. On n’attend pas « quelqu’un », on
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


n’oublie pas « quelqu’un » – ; on « oublie », on « attend » – ; puis on vient à douter que
quelqu’un attende ou oublie. Le verbe n’est plus alors conjugué, il n’a plus ni sujet
ni objet, il se fige dans son radical et replonge dans la substantivité inerte, aveugle
et silencieuse. Dans cette perspective poétique, L’attente l’oubli peut se résorber en
l’aventure d’une dizaine de substantifs :

visage
attente – oubli – attention – chambre – attrait – présence – secret
ville mystère
main

… ou en un jeu sur deux mots : « l’attente » / « latent ». Désormais substantif, le


verbe flotte dans le silence de l’écriture. L’ensemble du dispositif accouche d’une
phrase finale hiératique : « Entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la
retenue des choses en leur état latent9. » Mais quels vents soufflent autour de la stèle !
En 1966, Claude Perruchot, rapprochant Brice Parain, Blanchot et Louis-René
des Forêts, intitule une intéressante mise au point « La littérature du silence10 ». Or,

POETIQUE 165 [BAT].indd 74 20/01/11 14:07


Le silence du texte 75

curieusement, s’il met en exergue une phrase sibylline d’Eschyle : « L’énigme se révèle
à qui sait réserver le silence au sein de la parole », ce n’est pas de cela qu’il traite dans
son étude11, où il n’est question ni d’énigme ni de révélation ; c’est précisément de
cela dont nous voulons parler, en enquêtant sur les puissances muettes du langage.
Ecrivains, poètes, musiciens, législateurs, juristes, hommes de l’art en général,
partagent l’intuition fondatrice que le silence est quelque chose de très important
à l’égard de leur pratique ; mais la difficulté à parler du silence a contribué à ce
que cette intuition n’ait été que peu explicitée. Un énoncé apparaît à partir d’un
silence, cela va de soi, et sa signification, sa qualité dépendront en grande partie de
la qualité de ce silence. En ce sens, il ne suffit pas de dire que le silence surdétermine
le texte : il le conditionne, il l’accompagne, il participe de sa substance. Paul Valéry
le décèle dans le discontinu, ou l’« et caetera12 », formule qu’il affectionne parce
qu’elle ouvre l’espace fini de la page à l’infini de l’inexprimé. Roland Barthes, dans
sa seconde période, identifie le silence à la transgression des limites du langage, et
au « plaisir du texte » qui en résulte. Jusqu’à Nathalie Sarraute, les avant-gardes litté-
raires du xxe siècle se sont passionnées pour diverses substances préverbales (« sous-
conversation », « monologue intérieur », « flux de conscience »…) ; l’effort poéticien
portait sur les choses qui ne trouvent pas accès à l’expression.
Ex silentio – pour le texte comme pour tout, il y a deux modes d’apparition :
– d’une part, du non-être à l’être, ex nihilo ;
– d’autre part, du chaos à l’ordre, ex confusione rerum.
Le dieu de l’Ancien Testament a pu créer ex nihilo – et comme par variante
l’évangéliste Jean ne fait mention de rien avant la Parole ; mais dans les récits des
origines du monde gréco-romain, chez Ovide par exemple – ou ailleurs, dans les
mythes mélanésiens –, la création est autre chose : elle est l’imposition de l’ordre à
la confusion des éléments. Sur le plan anthropologique, Benveniste a montré que la
notion d’ordre – ortho – est le pilier de la structure mentale des Indo-Européens. On
pourra donc lire la poésie ou les lois comme création à partir d’un silence absolu, où
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


rien ne parle ; mais il sera plus sûr de les considérer comme surgissant d’un silence
relatif, saturé d’émotions, de forces, de souvenirs, d’usages et de murmures. C’est
ici que l’on commencera à s’intéresser à ce silence préalable, silence mat qui absorbe
l’écho, ou silence adamantin qui répercute les résonances à l’infini ; silence plein
d’un sens avide, ou silence bénin, qui laisse envoler nonchalamment les mots.
Les études littéraires se donnent pour objet premier le texte. La richesse de la tra-
dition herméneutique montre que l’on n’a négligé aucun des aspects d’apparition,
de diffusion, de transformation, de réception, de fortune du texte. On étudie depuis
quelques décennies, avec un grand bonheur, la matière du texte, la nature des sup-
ports littéraires et leur prégnance sur les contenus : le volumen, le codex, le papyrus,
le marbre ou le manuscrit sur cuir de veau mort-né (vélin) ont-ils vocation à porter
les mêmes contenus ?
La parole, apparemment évanescente, est aussi un phénomène physique, engageant
l’ensemble du corps, et se référant à tout un appareillage de l’énonciation. Pierre
Bourdieu s’est attaché à montrer qu’à travers la parole c’est toute une corporéité socia-
lement déterminée qui s’exprime13. A l’occasion du bicentenaire de la Révolution
française, on s’est intéressé aux dispositifs techniques imaginés pour permettre à la

POETIQUE 165 [BAT].indd 75 20/01/11 14:07


76 Cyril Le Meur

parole des orateurs de parvenir dans sa plus grande intégrité aux oreilles de leurs
publics. Une voie très dignement explorée s’est attachée à rendre compte de la parole
comme littérature (tradition rhétorique, théâtre, conversation de salon, récitation
publique, dans la Grèce archaïque ou dans les veillées paysannes), et de la littérature
comme parole (qu’on songe au classicisme entendu comme « tout entier oratoire »,
à la poétique du dialogue romanesque, à l’enquête patiente d’un Meschonnic sur
la voix humaine, le sujet de la voix, et ce qu’il en reste dans la substance du texte,
qu’on songe enfin aux expérimentations matérialistes d’un Pierre Guyotat…)14.
Le silence est la troisième dimension du langage. Il est la part vivante de l’inex-
primé. Nous l’observerons sous les deux espèces de l’indit et de l’inécrit ; car il y a
silence de parole, mais aussi silence du texte.

L’indit et l’inécrit

Dans une acception élémentaire, le silence serait l’objet spécifique de l’histoire lit-
téraire et de toutes les méthodes d’interprétation : de même que le pouvoir créateur
du juge s’élève sur le silence de la loi, le critique ou le lecteur élèvent leurs vues sur
le silence du texte. Au plan de l’anecdote, on sait que la saveur d’un énoncé est
souvent attachée à des circonstances devenues muettes avec le temps ; c’est le trait
du journaliste Rivarol, « nous sommes vendus mais non payés », dont on a oublié
qu’il était l’écho du : « il ne s’est pas vendu, mais il s’est laissé payer », que les amis
de Mirabeau alléguèrent pour sa cause. Comme on le sait, la méthode de Sainte-
Beuve était de rendre la parole à une biographie silencieuse qui hante les œuvres,
celles de Taine et de Brunetière appelant à l’avant-scène d’autres fantômes. Un cran
plus loin dans le raffinement théorique et l’on était non plus dans l’indit ou dans
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


l’inécrit, mais dans l’impensé d’Edgar Poe ou de Jean-Jacques Rousseau. Les ana-
lyses génétiques restituent elles aussi des couches du discours qui se sont tues mais
qu’on entendrait encore par écho ou rémanence. L’étude des sources et celle de
l’intertextualité sont les méthodes mêmes d’exploration des silences plus ou moins
virulents qui entrent dans la composition des textes. Prise en ce sens, la notion de
silence du texte n’aurait d’autre fonction heuristique que d’unifier un certain nombre
de catégories bien connues de nos études littéraires, précisément celles qu’à partir
des formalistes russes un vaste champ de la critique contemporaine cessera d’envi-
sager. Un usage connexe de notre catégorie serait de révéler les stratégies d’auteurs
visant à « faire silence » sur certains motifs de leurs créations : que recouvrent, par
exemple, les délicats archaïsmes de Paul Valéry ? Un discours économique se cache-
t-il derrière le rideau métaphorique du siècle des Lumières ? Quel aveu se dissimule
derrière l’article 4 du code civil, qui oblige le juge à juger même quand la loi est silen-
cieuse ? Cette « critique des palimpsestes » existe, mais elle mériterait d’entrer à titre
de composante, disons de préalable méthodologique à toute critique, quelle qu’elle
soit.

POETIQUE 165 [BAT].indd 76 20/01/11 14:07


Le silence du texte 77

Il s’agit maintenant d’autre chose ; et pour l’étudier, on choisira dans le gisement


des belles-lettres le minerai le plus riche et le plus chargé en or : l’écriture brève,
dans ses incarnations poétiques, juridiques, moralistes. Par la maxime, l’oracle, le
caractère, la réflexion, l’aperçu, on ordonne l’expérience humaine, on qualifie, on
donne raison d’être, on associe la littérature à l’œuvre du droit. La forme brève est
un frein : elle arrête l’écoulement de l’existence (que le roman ou le théâtre s’atta-
chent le plus souvent à épouser) pour forcer le lecteur à s’arrêter aussi. Les blancs
intercalaires des œuvres brèves traduisent clairement un silence d’attention, produit
par la suspension du flux existentiel. Dans le sens le plus procédural, les aphorismes
et les maximes sont des « arrêts ». Quoique les conditions de production de l’énoncé
d’une loi et d’un aphorisme soient différentes, la brièveté n’est peut-être pas leur seul
point de rencontre ; or, ce en quoi ils se lient pourrait bien concerner l’ensemble de
l’art, qui ne consent à représenter que pour ordonner et donner sens. Dans la plus
pure mimèsis – représentation pleine, continue, vivante –, la littérature introduit du
recul, du vide, du blanc, du silence, le prix qu’elle doit payer au langage, parce que
le langage a moins pour fonction de représenter que de créer des institutions men-
tales15. Merleau-Ponty expliquait à sa manière ce processus institutionnel par lequel
le langage finit, tant bien que mal, par signifier :

L’absence de signe peut être un signe et l’expression n’est pas l’ajustage à chaque
élément du sens d’un élément du discours, mais une opération du langage sur
le langage qui soudain se décentre vers son sens… Comme l’algèbre fait entrer
en compte des grandeurs dont on ne sait pas ce qu’elles sont, la parole différen-
cie des significations dont chacune à part n’est pas connue, et c’est à force de les
traiter comme connues, de nous donner d’elles et de leur commerce un portrait
abstrait, qu’il finit par nous imposer, dans un éclair, l’identification la plus
précise16.
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


Ce pouvoir de la parole, capable de dresser le « portrait abstrait » d’une signification
inexprimée, s’exerce dans des formes sociales réglées, s’adresse à une conscience col-
lective, et forme à la fin une culture commune ; c’est en ce sens que nous parlons
d’institutions mentales, et que nous voyons depuis toujours les arts y contribuer.
La littérature, qui n’ignore pas cette fonction éminente, cherche depuis l’origine
à être prise au sérieux… et c’est surtout le cas lorsqu’elle a la coquetterie de s’en
défendre. Le regretté Gérard Cornu avait suggéré une poétique de la loi :

La souveraineté aussi [comme la généralité] laisse des marques dans l’énoncé norma-
tif. Et c’est d’abord par un silence. Le législateur parle de source. Il parle en souve-
rain, comme ayant, de lui-même, autorité17.

Comme le législateur, le littérateur veut être l’expression souveraine d’une humanité


souveraine ; il doit pour cela commencer par trouver le « silence ».
Le silence baigne la source. Dès qu’il est question de la loi, du poème, de la
maxime, on le trouve évoqué souvent. Le droit sait que le silence est un perfor-
matif pur, puisque « par le silence », dans le cadre d’une convention, on marque

POETIQUE 165 [BAT].indd 77 20/01/11 14:07


78 Cyril Le Meur

l’« approbation », l’« acceptation » ou la « renonciation18 ». Il n’est rien de moins, pour


Gérard Timsit, que la substance active du droit :

Le silence de la loi en est, peut-être, l’expression la plus haute. Celle qui, finalement,
décide, impose en dernier ressort, en dernière instance, la solution à retenir, l’inter-
prétation à rejeter, l’exécution à entreprendre19…

Il est aussi la substance active de la parole moraliste : par la surprise du mot d’esprit,
les moralistes français suspendent le flux et zèbrent de silence la conversation des
salons qu’ils fréquentent ; ce faisant, ils importent dans cette activité mondaine les
véritables caractéristiques de leur vocation, soit :
– le vaste silence archaïque d’où s’élèvent les apophtegmes des Sept Sages de la
Grèce20 ;
– le moment silencieux d’appropriation qui suit l’énoncé des paraboles christiques21 ;
– le silence majestueux succédant à l’imperatoria breuitas des souverains ;
– le silence définitif des Solitaires ;
– le silence de l’ange qui passe derrière le mot profond ;
– le silence du secrétaire du Palais de la Renaissance italienne ;
– le silence solennel entourant le prononcé de la loi ou de la sentence…
Quand Moïse s’écrie : « O cieux, écoutez ma voix ! Que la terre prête l’oreille aux
paroles de ma bouche », Bossuet remarque22 : « Dans ce silence de toute la nature, il
parle d’abord au peuple avec une force inimitable… » Tout ce qui est ancien, auguste,
agreste, est nimbé du silence de la nature. La nature est silence. L’humanité est la
lente sortie du silence primordial. Quand il examine le débat public ou la conver-
sation antique, Joseph Joubert23 se montre plus attentif aux pauses qu’aux paroles
(« […] entre un discours et un autre il s’écoulait quelque intervalle… »). Il analyse la
ponctuation, les tum ille. C’est dans ce silence intercalaire qu’il inscrit le génie grec,
génie « sauvage » dit-il. Comme la nature, le Sauvage est silencieux, l’Archaïque a
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


la parole rare, l’Antique fait encore sa place au silence. Le Moderne s’étourdit dans
la parole… et ses enfants finissent par tout noyer dans le discours.
Bonaventure d’Argonne, esprit moyen mais curieux de la fin du Grand Siècle,
expose peut-être sans le vouloir l’ambiguïté fondamentale du silence moderne :

Si l’on ne disait que des choses utiles, il se ferait un grand silence dans le monde24.

Cette maxime ne serait qu’une plaisanterie, si elle n’était une maxime ; en effet,
le début prosaïque de l’énoncé : « Si l’on ne disait que des choses utiles… », appelle
une suite de même tonalité : « il ne se dirait plus rien », ou en style satirique : « il
se ferait un grand concert de muets ». La phrase signifierait : personne ne dit rien
d’utile en ce monde. Or, on trouve ce « grand silence dans le monde », formule ora-
toire dont l’auteur est peu coutumier, qui interdit que l’on comprenne la maxime
comme si elle n’était qu’une plaisanterie, et qui nous enjoint de lui accorder une
attention seconde.
De quelle « utilité » est-il question, du point de vue de cet homme d’Eglise, sen-
sible aux idées nouvelles, qui écrit en 1691 ? De celle de Bossuet, qui concerne le

POETIQUE 165 [BAT].indd 78 20/01/11 14:07


Le silence du texte 79

salut du chrétien ? Ou de l’utilité pratique des Economistes ? Est-il certain que Bona-
venture d’Argonne tienne les « choses utiles » pour essentielles, et le « grand silence
dans le monde » comme impuissance et stérilité ? Dom Bonaventure ne jugera-t-il
pas plutôt que le fond de nos existences est le « grand silence dans le monde », et que
les « choses utiles » ici-bas sont insignifiantes devant le Jugement dernier ? Pourtant,
l’ensemble du recueil nous présente un Bonaventure d’Argonne hostile à l’huma-
nisme antique, sensible au progrès technique, sympathisant du capitalisme naissant,
et prônant un mode de vie bourgeois : sobriété, activité. L’utilité serait alors silence
de l’action ; le « grand silence dans le monde » serait celui de la rumeur du travail
social, du cliquetis des métiers à tisser… nous y reviendrons.
La modeste histoire littéraire laisse en travail un énoncé ouvert à tant de contra-
dictions. Elle analyse, sans trancher, la condensation d’un désarroi idéologique,
d’une crise de conscience culturelle, ou l’hiatus entre deux systèmes de valeurs. Elle
oserait à peine y voir, comme le suggère Sylvain Menant à propos de Chamfort 25,
l’énoncé d’un moraliste classique délimitant pro domo l’espace de son propos sin-
gulier – « le grand silence du monde » – afin d’y élever une parole inoubliable, par-
delà le bruit du siècle.

Un « avant sans langage au temps »

Par ses sources italiennes – la tradition de la « Secrétairerie de Palais » –, l’art


moraliste français est rivé au silence. L’homme de plume du seigneur de la Renais-
sance, « exilé par l’écriture servile, dépossédé », se retrouve « dans l’effacement…
lieu profond, impraticable, que l’écriture amendée, mais elliptique, a rendu silen-
cieux… ». Le secrétaire, « fidèle silence », sait taire les secrets.
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


C’est dans l’effort pour faire parler latéralement le silence de l’effacement et de l’auto-
effacement que mûrit la trahison des secrétaires ; et l’accorte dissimulation, qui était
style de la perte, se convertit en style de la revanche…

La dissimulation, qui était la raison première du silence des « écrivains du pro-


tocole et du registre26 », n’a plus la même nécessité dans la tradition moraliste, à la
fois exposée et retirée. La Bruyère – attaché à la maison de Condé et homme de
lettres réputé – incarne à la perfection cette position médiane.
Entre la pratique forcée du secrétaire du Palais et l’usage littéraire des moralistes,
le creux marqué par l’écriture, empli d’un silence énigmatique, vaut pour définition
générique selon Pascal Quignard27 :

L’écriture est (au sens où l’entendait Héraclite) langage divinatoire : elle ne dit pas ;
elle évoque plutôt par des « blessures » et des cicatrices qui demandent instamment
des augures.

POETIQUE 165 [BAT].indd 79 20/01/11 14:07


80 Cyril Le Meur

L’écriture, fondée par l’absence du corps producteur, ne parle qu’à travers le silence,
grâce à un autre corps, le corps lecteur. En traversant ce silence, elle se charge de
forces de nature sociale et culturelle que la philosophie pragmatique du langage
nomme « illocutionnaires ». Donner toujours quelque chose à penser au lecteur, rester
à mi-pente, ou juste sous la corniche ; d’une couleur faire un personnage, désigner
latéralement, disséminer des signes, des allusions, des présomptions, faire de petits
trous à la conversation pour voir à travers ; disposer tel mot comme une bifurcation,
manier l’ellipse narrative comme une anacoluthe, l’asyndète comme la porte d’ivoire
ou de corne qui s’ouvre sur le rêve…, cela ne fait pas de bruit, mais c’est cela qui
parle dans le texte, parce qu’à cette occasion on a dégagé l’espace et le temps de
propagation du sens : « Il y a sans cesse un avant sans langage au temps : c’est le
temps. » Dans cette perspective, l’art consiste à figurer cet « avant sans langage » ; et la
littérature à manifester le travail silencieux de cet « avant sans langage » sur l’œuvre
de langage. Le véritable rythme littéraire – beaucoup plus que de l’alternance de
séquences phonétiques – résulte de ce silence intercalé.
Pascal Quignard toujours, à propos de Saint-Cyran :

Et derrière le langage, ce qui le précède n’est pas le silence, qui n’est que l’opposé de
la langue naturelle, c’est-à-dire son contemporain, mais le royaume qui est derrière
l’invisible.

L’affirmation est sibylline… et puisque, par le silence de son texte, l’écrivain nous
offre de peupler son « royaume » selon notre propre bruit, j’oserai y situer néan-
moins un silence. Le silence dont je parle n’est pas l’antagonique de la parole, ni
de la « langue naturelle », mais l’envers radical de tout ce qui a fait bruit et spec-
tacle dans la généalogie de l’humanité : le silence corollaire des « choses utiles »
de Bonaventure d’Argonne, le silence coextensif au travail social millénaire, dont
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


on sait qu’il est parfaitement indit et inécrit… le silence des esclaves. Georges
Bataille28 a dit fort bien que toute notre culture était issue non des faits d’armes,
non des poèmes, des illuminations, des harangues, des transcriptions bénédictines
ou des manières de cour, mais du labeur immémorial et quotidien des hommes et
des femmes au travail, ce qui est dire, pendant des milliers d’années, des esclaves.
La reproduction silencieuse de leur existence, au long de centaines de générations,
a mobilisé toutes les ressources de l’esprit humain. En silence, ils ont résolu presque
tous les problèmes posés à l’humanité. Comparé à leur silence, le bruit des salves,
des trônes et des oraisons ne fut que pétarade stérile et babillage d’enfants. La civi-
lisation humaine fut créée par une humanité effacée, disparue dans la pliure de
l’Histoire ; nous sommes faits de ce formidable silence.
On pense à cet esclave en lisant ce qui suit :

Il faut penser ce point : la victoire de l’invisible ne brille pas.

L’invisible est dans le silence du texte, il formule à notre insu, dans les souterrains
du sens (la « grammaire des profondeurs » de Wittgenstein, la « préface performative »

POETIQUE 165 [BAT].indd 80 20/01/11 14:07


Le silence du texte 81

de John R. Ross…). Nos lettres et nos paroles sont toutes baignées de ce lac pri-
mordial. Ce qui retentit ou ce qui coulisse, l’esprit, la rhétorique, l’armature logique,
brille au-dessus des forces du langage et n’y participe pas. La force est antérieure à
l’haltère. Le travail social vient avant la société.

Nous avons vécu avant de naître. Il s’est trouvé que notre cœur a battu avant que
nous respirions…

La source du dit et de l’écrit existe avant qu’on écrive ou qu’on parle, c’est sa nature
de source : le silence qui prélude à l’expression est un creux formé par la pression
de l’actualité – comme un chat forme un creux dans l’édredon où il s’est couché.
Dans l’univers multidimensionnel du langage en action, l’accumulation invisible
des questions finit par dessiner l’espace d’une réponse à venir qui, de toute nécessité,
viendra ; et de la même manière toutes les motivations à parler, tous les mandements
secrets à écrire indiquent en la grossissant l’actualité de la parole attendue, requise
et nécessaire. Ce creux sollicite l’expression exacte de ses dimensions et de sa figure.
Dire ce qui convient, frapper l’assistance d’une phrase forte, bien tourner un com-
pliment, élever un monument poétique ou rédiger un excellent roman, est-ce autre
chose que couler la cire perdue dans la forme d’un silence déjà-là, dont le caractère
d’attente n’est qu’une des dimensions ? L’attente sociale, l’état de choses culturel, l’es-
thétique présente appellent certainement quelque chose, et il se trouve toujours des
instruments pour se mettre au service de cet appel, en respectant scrupuleusement
ses exigences. Paul Valéry a pressenti cette antériorité constituante :

Les plus belles œuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elle 29.

La littérature la plus littéraire est très prévisible, si l’on sait écouter le silence
tapageur qui la motive.
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


L’un des secrets les mieux gardés de la littérature

Nous venons de parler du silence prénatal de l’œuvre, ce que Gérard Timsit nomme
la « prédétermination », et nous avons découvert, avec les moralistes, le problème
du silence dans l’œuvre ; explorons à présent le texte, à la recherche de ce silence.
A propos du grammairien Roubaud30, émule du mystique Court de Gébelin,
Françoise Berlan31 parle d’une « fascination du mot comme res32 » : « […] cet inves-
tissement magique dans la forme induit un retour en force des fonctions émotive
et poétique… » C’est l’un des secrets les mieux gardés de la littérature. Ses grands
effets viennent moins du mouvement syntaxique, et encore moins de l’enchaînement
discursif ou diégétique, que d’un rayonnement produit, ici par l’antithèse ou le rap-
prochement inattendu de deux réalités (métaphore homérique, oxymore classique

POETIQUE 165 [BAT].indd 81 20/01/11 14:07


82 Cyril Le Meur

ou image surréaliste), là par l’absolutisme d’un terme, hors de toute relation gram-
maticale ou métaphorique33. Dans le premier cas, nous avons affaire à une sorte
d’effervescence d’ordre chimique ; dans l’autre, à quelque chose de plus inexplicable.
Emile Benveniste n’avait pas manqué d’être frappé par la force particulière du
substantif en indo-européen34. Loin de se borner à sa fonction de représentation
des objets, ce substantif endosse spontanément la capacité assertive du verbe. En
revanche, il ne peut traduire les variations propres au verbe : personne, temps, mode ;
c’est pourquoi la phrase nominale est impersonnelle, intemporelle, amodale ; seule
une certaine qualité se trouvera assertée par le nom en fonction verbale. En ana-
lysant les occurrences chez Pindare, Benveniste se persuade que la phrase nominale,
autrement dit le substantif en position de souveraineté sémantique, « ne commu-
nique pas une donnée de fait mais pose un rapport intemporel et permanent qui agit
comme un argument d’autorité35 ». Plus radicalement, Michel Leiris vient concentrer
dans ses « mots-aérolithes », et Roland Barthes dans les « mots-numen, les « mots-
signes », les « mots-avis » de Georges Bataille, la capacité emblématique du langage,
son caractère « intemporel et permanent36 ». C’est en vertu d’un tel pouvoir que
« le mot nouveau posait un problème dans la Rome ancienne37 »… A considérer les
choses de notre époque embarquée et incontinente, où certains dictionnaires font
l’office des éphémérides, on ne peut guère apercevoir le problème posé par un mot
nouveau ; mais dans une culture qui sait que le langage a pour fonction de créer des
institutions mentales au service de la civilisation (les Romains disaient simplement
« la République »), un mot nouveau n’est rien de moins qu’une nouvelle institution,
et son effectivité (sa force illocutionnaire) est comparable à celle d’une nouvelle loi
menaçant d’entrer en contradiction avec le droit établi. Nous parlons bien là d’une
force constituante : le mot nouveau pénètre un système (système juridique, philoso-
phique, rhétorique…) où chaque terme, valeur, forme, a des coordonnées fixes, une
gravité propre et des relations avec les autres termes, valeurs ou formes. Il dérègle
un moment le système, qui finit par se recomposer autour de l’intrus. Pendant
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


un moment le mot nouveau irradie, il est le siège d’une crise, d’une vibration du
système : en cela il est le siège de la littérarité, ou pour le dire plus simplement de
la poésie. On ne sera pas étonné que Paul Valéry l’ait éprouvé :

« J’aime la majesté des souffrances humaines » (Vigny). Ce vers n’est pas pour la
réflexion. Les souffrances humaines n’ont pas de majesté. Il faut donc que ce vers
ne soit pas réfléchi.
Et il est un beau vers, car – « majesté » et « souffrances » forment un bel accord de
deux mots importants38…

Le mot nouveau est le grand problème des hommes de lettres, des législateurs et des
juristes dans les années révolutionnaires. Sébastien Mercier est porté par sa néologie,
les rédacteurs du code civil taillent leurs termes comme des pierres de touche, les
émigrés déplorent l’abâtardissement du vocabulaire. A travers le néologisme, comme
à travers la réplique ou le mot sublime, comme à travers le sub­stantif inusité ou
scandaleux érigé sur le treillis de la phrase, on se délie de la syntaxe, on se concentre
sur l’unité souveraine du nom. C’est l’évolution même de Victor Hugo, jamais plus

POETIQUE 165 [BAT].indd 82 20/01/11 14:07


Le silence du texte 83

romancier et révolutionnaire que dans Les Travailleurs de la mer (1866) et L’ homme


qui rit (1869), deux exploits de langage où la prose en convulsion exténue la syntaxe
dans d’immenses turbines lexicales, faisant remonter et amenant au jour le monde
obscur de la matière et du travail. Joubert, dans une notation de 1786, affirme que

Les plus beaux sons, les plus beaux mots sont absolus et ont entre eux des inter-
valles naturels qu’il faut observer en les prononçant. Quand on les presse et qu’on
les joint, on les rend semblables à ces globules diaphanes qui s’aplatissent sitôt qu’ils
se touchent, perdent leur transparence en se collant les uns aux autres et ne forment
plus qu’un corps pâteux quand ils sont ainsi réduits en masse.

… Notation très politique d’un homme de lettres qui se réserve le droit d’être
lui aussi « absolu », « transparent », et bien distinct du « corps pâteux » des paysans
de sa Dordogne en insurrection. Les écrivains les plus alertés avaient alors compris
la coïncidence du substantif et de l’individu, et leur communauté de destin dans
le mouvement de l’Histoire39.
Ce statut du mot comme « res », environné de sa charge juridique, et irradiant
ses effets de sens comme des effets de souveraineté, n’est pas seulement le com-
posant essentiel de la poésie (ou de la littérarité), car il est la poésie elle-même. Les
Anciens le pressentaient et l’exprimaient à travers la catégorie du « sublime ». Edgar
Allan Poe affirmait en avoir fait le principe de composition du Corbeau (tout entier
construit autour de la nécessité de l’adverbe « Nevermore »), comme d’Annabel Lee,
dont les envoûtantes ondes sonores finissent par s’absorber dans le mot « tomb »,
vainqueur final et définitif de la « sounding sea ». Il serait aisé de montrer que Poe
– dans toutes les dimensions de son art – est le véritable héraut d’une littérature
aspirant au silence… et que la tombe, la stèle et l’œuvre des vers forment une méta-
phore complète de l’expérience littéraire.
Il est encore question de tombe dans un ouvrage qui a fait date – Raconter la
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


loi. Aux sources de l’ imaginaire juridique40. François Ost y commente l’invention
du droit au cœur de l’Orestie d’Eschyle. Il fait une grande place aux « puissances
du langage », thème significativement peu fréquenté, hors Wittgenstein, Marcel
Cohen ou la Speech Acts Theory. Quel moteur confère donc au langage sa capacité
performative ? François Ost montre que, souvent, c’est le silence : « l’ambiguïté du
langage non articulé des signes » – « toute la gamme des silences contraints, des
sous-entendus lourds de sens, des non-dits éclatants » – « une formidable réticence
à parler » – « le discours de Cassandre vaut son poids de silence et de vérités inau-
dibles » – « silence terrorisé sur lequel, comme une tombe, se referme la pièce41 »…
Le silence de la tombe, c’est-à-dire celui de l’accomplissement définitif des choses
au terme du « devisement ».

POETIQUE 165 [BAT].indd 83 20/01/11 14:07


84 Cyril Le Meur

Silence et langage d’action

Le mot ne s’érige en borne, totem, ombilic, épicentre des énergies qu’en vertu
du silence qu’il instaure autour de lui. Les métaphores d’usage s’imposent d’elles-
mêmes : promontoire, archipel, pierre d’attente, pic, vertèbre… Voltaire n’est jamais
plus éloquent que dans ces effets de contraction presque tacitéens : « L’Ermite
Pierre, de général devenu chapelain, se trouva à la prise et au massacre42. » Prise…
Massacre… Lire un texte de Pierre Guyotat – en particulier parmi les plus longs :
Tombeau pour cinq cent mille soldats, Eden, Eden, Eden – est une expérience éprou-
vante parce que émergent sans cesse du flux syntaxique des termes saturés, comme
des panneaux violemment éclairés qu’on nous brandirait l’un après l’autre pendant
des heures, voire les radicaux mis à nu du lexique de la guerre et de la prostitution,
comme des coups de poing stroboscopiques. On l’a vu à propos de Victor Hugo :
le langage de la matière est souvent substantif et paratactique ; la grammaire de
Guyotat a peu vocation à lier ou articuler : elle sert plutôt de propulseur au « mot
comme res », d’où les grands effets, la force de frappe impressionnante ; de là aussi, la
familiarité où se trouve le lecteur malgré qu’il en ait, avec un propos si peu conven-
tionnel : l’itinéraire au fil de ces mots simples l’admet à une forme de fraternité.
On partage le vocabulaire comme on partage le pain, comme on partage sa misère.
Dans Biffures, Michel Leiris a écrit la façon dont l’enfant s’approprie certains mots,
comme les pièces d’un trésor de bric-à-brac, comme, au fond de sa poche, des agates
et des petits cailloux brillants. Il insiste sur le caractère personnel, individuel, de ce
petit trésor, mais les exemples qu’il donne sont tous populaires, partageables, car ils
appartiennent tous à une civilisation d’images colorées, d’affiches commerciales et
de panneaux indicateurs. C’est le versant démocratique de l’usage du « mot comme
res », et davantage encore que Pierre Guyotat, on sait combien le langage populaire
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


est friand de ces termes érigés, sonores, hyper-expressifs.
Il existe une dizaine d’articles du code civil qui sont fameux par leur tour d’écriture.
J’en citerai un autre, pour montrer qu’une certaine poétique juridique irradie non
quelques morceaux de bravoure, mais l’ensemble de l’ouvrage. L’article 1329 est
enfoui dans le domaine aride des actes de commerce :

Les registres des marchands ne font point, contre les personnes non marchandes,
preuve des fournitures qui y sont portées, sauf ce qui sera dit à l’égard du serment.

Oublions un moment notre faible culture juridique et tentons d’accueillir un tel


énoncé avec les yeux neufs d’un lecteur moyen. On voit jouer ici ce qui a été nommé
l’« effet Themis » – la force d’une prose étrange qui en impose. Une telle phrase
rend muet le non-initié ; il sent qu’il s’y joue des choses de conséquence, il cherche
à comprendre, il ne comprend pas, il ne peut pas comprendre, car c’est une phrase
d’initiés, ni plus ni moins que dans les cultes à mystères. L’effet Themis culmine à
l’occasion (pour parler comme Michel Foucault) de trois événements dans le champ

POETIQUE 165 [BAT].indd 84 20/01/11 14:07


Le silence du texte 85

du discours : la préposition « sauf », le futur « sera dit », et le terme « serment ». Le


« sauf » est un sécateur et (pour parler comme Michel Leiris) un bifur ; il interrompt
le cours avantageux de la prose commerciale pour le détourner brusquement vers
une autre dimension. Le futur est énigmatique, car, sans pratique du code civil,
on ne peut guère savoir à quel moment il fait référence43. Le terme « serment » est
incongru, si l’on ignore qu’il s’agit d’un terme de procédure. Qu’évoque le terme
« serment » pour le lecteur ordinaire ? La fondation des Républiques antiques, la
célébration des rituels d’amour courtois, certains engagements d’amitié qui lient
pour toute la vie… Vu d’une telle hauteur, et grâce au coup de force de la prépo-
sition « sauf », le terme « serment » ouvre d’un coup l’espace confiné de la chicane à
l’infinie fraîcheur des déterminations morales, et ce d’autant que le futur « sera dit »
laisse tout à rêver au lecteur. La préposition et la forme verbale sont donc bien là
en fonction subalterne : ils annoncent l’arrivée, ils préparent l’avènement, ils mani-
festent la souveraineté du substantif. Ainsi fonctionnent les effets de promontoire,
qui animent la phrase et exhaussent le propos au niveau de l’expressivité sacrale,
grâce au silence auguste qu’ils intercalent aux endroits décisifs.
Ce rapprochement du code et d’un grand Maudit comme Guyotat n’est pas cir-
constanciel ; il est radical. Le code n’est-il pas lui-même, de nos jours, le plus grand
Maudit ? « Le silence humain, comme le langage, est toujours adressé », nous dit
Claude Perruchot44. Dans le code civil comme chez Pierre Guyotat, rien de plus
« adressé » que ce silence d’invocation ou de force impavide. Le silence est le mode
d’expression des auteurs qui veulent agir avec le langage. C’est le cas des juristes et
des révolutionnaires. C’est le cas des hommes qui donnent des ordres, et qui ne s’at-
tendent pas à ce que ceux-ci soient discutés. C’est le cas des prêtres et des prédica-
teurs, dont l’efficace se mesure à la qualité de silence qu’ils sont capables de produire
dans leur auditoire. N’est-ce pas ce que veut nous dire, dans la réplique suivante, le
plus grand homme de main de la littérature : « Le crime, bien que dénué de parole,
s’exprime avec une merveilleuse éloquence » ?
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


C’est d’un roman sans silence que nous tirons cette citation de Shakespeare45, un
de ces romans d’aujourd’hui, où alternent le propos et son commentaire, le trait et
l’autocitation, dans un champ référentiel entièrement explicité. Citant un discours
de Heydrich (p. 332), l’auteur s’accroche au terme d’« incivilité » qu’on y trouve, afin
de suggérer un parallèle parfaitement gratuit entre le projet nazi et le traitement de
la délinquance, en France, en 2009. Comme on trouve un raccourci du même type
huit pages plus loin, cette fois avec un slogan de campagne de Sarkozy (p. 340), le
lecteur trouve que cela commence à bien faire ; mais l’auteur avait tout prévu, par
le biais d’une captatio benevolentiae sur le caractère dérisoire de notre époque et
de nos problèmes par rapport à la grandeur du sacrifice des résistants : « Qu’ils me
pardonnent, je fais tout ça pour eux » (p. 329-330). Il est vrai qu’on venait de lire,
immédiatement à la suite d’une hypothèse historique vertigineuse (p. 325-326), la
réflexion polémique suivante : « Les Bienveillantes, c’est “Houellebecq chez les nazis”,
tout simplement. » Et c’est exactement dans la phrase qui suit que l’auteur adresse au
lecteur exaspéré ce chapitre 205 de deux lignes : « Je crois que je commence à com-
prendre : je suis en train d’écrire un infra roman46. » Un tel aveu est remarquable (de
la part d’un auteur finalement très estimable) parce qu’il cerne un moment culturel :

POETIQUE 165 [BAT].indd 85 20/01/11 14:07


86 Cyril Le Meur

le moment du discours proliférant. On a dit de Shakespeare : quand il est génial c’est


lui, quand il est vulgaire c’est son époque. Laurent Binet n’est pas Shakespeare, mais
l’infralittérature qu’il désigne est bien celle de son époque bavarde ; et l’on voit par
son exemple que ces parades autonymiques ne concernent pas seulement les livres
grotesques que Pierre Jourde s’est plu à brocarder47, mais des projets plus honnêtes
et plus méritoires. Le problème tient dans ceci que, dans la production littéraire qui
tient l’affiche aujourd’hui, l’étape proprement littéraire du travail de l’écrivain – la
lente conquête du silence sur le cailletage du monde – n’a pas été entreprise. On
s’arrache plus difficilement à notre monde horizontal et circulaire qu’aux cultures
anciennes marquées par la transcendance. C’est bien entendu dans la conquête de
ce silence que Flaubert rêvait d’écrire un livre sur rien ; mais ne nous y trompons
pas : écrire sur rien, c’est au moins faire quelque chose, c’est engendrer du silence,
pour qu’enfin parle en nous notre humanité millénaire.
S’il n’y a pas, dans le texte, de ces monticules qui arrêtent la marche et d’où l’on
cherche à voir « le tout ensemble » ; s’il n’y a pas de ces pierres d’attente qui cro-
chent le lecteur et l’obligent à en faire le tour avant de continuer, s’il n’y a, à aucun
stade de la lecture, saisissement, bouche bée, silence de surprise, d’attention, d’ap-
propriation, d’admiration, alors il n’y a pas de poésie, il n’y a pas de littérature.
Sidération, fascination, pétrification… Méduse est aussi un mythe littéraire. Une
lecture continue, soutenue par le seul fil diégétique, motivée par l’impatience de la
suite, n’est pas une lecture littéraire mais une lecture d’agrément ou d’information :
le pacte de lecture s’y trouve réduit à la communication de faits intéressants, à un
chatouillis d’une heure, ni plus ni moins qu’un abonnement à l’AFP ou au Reader’s
Digest. « S’en tenir au mot – nous dit Nathalie Barberger –, lui redonner sa liberté,
permet à Leiris d’empêcher le récit, la description, l’illustration, conjure le risque
d’une littérature qui serait celle de “l’universel reportage”48. » Les plus grands pou-
voirs de la littérature, en particulier son pouvoir révélatoire, sont contenus dans ce
silence périphérique entourant le « mot comme res ».
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

Nous concédons bien volontiers que les positions ici développées se fondent par © Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)
privilège sur un corpus précis, et qu’elles ne relèvent pas avec évidence de l’ensemble
des textes littéraires. De la même manière, Gérard Genette a raison d’écrire à propos
de La Recherche du temps perdu, et pour ce qu’il veut en dire : « Le livre est un peu
plus tenu qu’on ne le dit souvent aujourd’hui par la fameuse linéarité du signifiant
linguistique, plus facile à nier en théorie qu’à évacuer en fait49 », mais il serait en
peine de fonder cette affirmation en fait sur les moralistes, les poètes, l’épigraphie,
les corpus archaïque, antique, classique et romantique dans leur ensemble, ou tout
simplement chez un romancier comme Flaubert. La « fameuse » linéarité du signi-
fiant a certes tendance à s’imposer à tout raconteur d’histoire, mais il apparaît jus-
tement que la littérature s’est attachée, depuis qu’elle existe, à la rompre.
La littérature, en tant qu’elle se distingue du feuilleton, est un phénomène ver-
tical, substantif et paratactique. C’est le mot qui fascine « en amont de tout sens » ;
mais c’est dans le silence magnétique qui l’entoure que le mot puise son énergie

POETIQUE 165 [BAT].indd 86 20/01/11 14:07


Le silence du texte 87

et son irradiation. Dans Biffures, Michel Leiris parle de ce « rougeoiement intense


de l’enseigne lumineuse de la fabrique des papiers à cigarettes ZIGZAG » ce mot
étant lui-même « formé par un groupe incandescent d’ampoules électriques50 ». Le
silence dont nous parlons ressemble à cette lueur sourde ou éclatante entourant
les termes promontoires. Le silence littéraire est d’abord prédétermination, dans
l’exacte limite où tout appareil de causalités est silencieux dans le phénomène. Il est
ensuite codétermination, car il agit au cœur de l’œuvre en introduisant le rythme
du corps socialisé, et en coproduisant avec l’expression elle-même tous les effets lit-
téraires, dont la fameuse émergence du « mot comme res ». Il est enfin surdétermi-
nation, car la véritable signification de l’œuvre ne se trouve nulle part ailleurs que
dans la réception silencieuse qui en est faite dans la conscience de chaque lecteur,
et par les mouvements divers qu’elle opère en entrant en contact avec l’ensemble
des significations sociales contemporaines. L’idée, disait Marx, devient force quand
elle pénètre les masses.
Les masses silencieuses, qui ont reproduit l’existence sociale de l’humanité pendant
des millénaires, ont résolu silencieusement la plupart des énigmes qui leur ont été
posées ; mais ces innombrables victoires sur la nature n’ont pas été que des exploits
mécaniques : elles ont engendré des habitus, gestes, chansons, paroles de convention,
pensées propices, rites inconscients, parcours d’initiation, formes d’appropriation
de la vie, de la souffrance et de la mort, tous monuments naïfs qui font ensemble la
culture humaine. A quoi pensait Paul Valéry en écrivant la pensée suivante :

Construire un petit monument à chacune de ses difficultés. Un petit temple à


chaque question.
Sa stèle à chaque énigme51.

Il pensait à l’ambition poétique des Institutions scellées dans le silence du monde.


© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


Université Paris IV-Sorbonne

Notes

1. Temps et récit, t. I, L’Intrigue et le récit historique, Paris, éd. du Seuil, 1983. « L’enjeu est donc le procès
concret par lequel la configuration textuelle fait médiation entre la préfiguration du champ pratique et sa
refiguration par la réception de l’œuvre », p. 107.
2. Les Noms de la loi (1991) et Les Figures du jugement (1993), Paris, PUF, « Les voies du droit ».
3. Les Figures du jugement, p. 135 et suivantes.
4. J’ai voulu indiquer quels étaient ces « mêmes termes » dans mon article « Littérature et droit. Quelques
réflexions », Archives de philosophie du droit, t. 46, 2002, p. 443-470.
5. Signalons, pour envisager un autre classicisme, le colloque « Les voies du silence dans l’Espagne
des Habsbourg », 27-29 novembre 2008, Maison de la Recherche de Paris-Sorbonne, organisé par
Alexandra Merle et Araceli Guillaume-Alonso (CLEA). D’un point de vue plus général : L’Allusion dans la

POETIQUE 165 [BAT].indd 87 20/01/11 14:07


88 Cyril Le Meur

littérature, volume collectif sous la direction de Michel Murat, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne,
2000.
6. Paris, Gallimard, « L’imaginaire », 1962.
7. Id., p. 10.
8. Ibid., p. 27.
9. Ibid., p. 122.
10. In Etudes françaises, n° 1, 1966, revue publiée par les Presses universitaires de Montréal, disponible
sur le site Internet « erudit.org ».
11. Il s’en explique par ce propos, que quatre décennies de modernité nous inclinent maintenant à
contester : « Ce lourd silence, tout en or, riche et comme peuplé de présences inhumaines – tables ou dieux –,
ce calme éloquent de musée ou de jardin botanique étiquetés, n’est plus possible pour nous “modernes”
qui retentissons encore de l’écroulement du surplomb de l’homme par l’Etre. »
12. « Mallarmé n’aimait pas cette locution – ce geste qui élimine l’infini inutile. Il la proscrivait. Moi
qui la goûtais, je m’étonnais… » « Littérature », in Tel Quel I, Paris, Gallimard (1941), « Idées NRF », p. 200.
13. Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982.
14. On pourrait citer encore bien des autorités… Paul Valéry résume ainsi la question : « Longtemps, long-
temps, la voix humaine fut base et condition de la littérature. La présence de la voix explique la littérature
première, d’où la littérature classique prit forme et cet admirable tempérament. Tout le corps humain pré-
sent sous la voix, et support, condition d’équilibre de l’ idée… » « Littérature », in Tel Quel I, op. cit., p. 180.
15. Il est légitime, à notre avis, de tirer cette leçon du maître livre d’Erich Auerbach, Mimesis.
Voir Erich Auerbach, la littérature en perspective, Paolo Tortonese (dir.), Paris, Presses Sorbonne
nouvelle, 2009.
16. Signes, Paris, Gallimard, 1960, p. 54-56.
17. Linguistique juridique, Paris, Montchrestien, 1990, p. 237.
18. Art. 1101, résumé de jurisprudence E, Code civil, Dalloz. « Le non-dit, de son côté, peut être un lan-
gage. Certains silences sont éloquents, à considérer ce que le droit fait sortir des volontés tacites », Gérard
Cornu, Linguistique juridique, p. 248.
19. Les Noms de la loi, p. 165.
20. Solon : « Scelle tes paroles par le silence et le silence même par les circonstances. »
21. Ou leurs répliques, ainsi que l’affirme Saint-Cyran : « Il n’y a rien de si fort que les paroles fondées sur
la vérité. Ce sont des éclairs qui éblouissent les yeux des hommes et les empêchent de répliquer », « Maximes
saintes et chrétiennes », in Moralistes du xviie siècle, 902, p. 74.
22. Discours sur l’ histoire universelle, II, 3.
23. Carnets, Paris, Gallimard, 1994, p. 111-112.
24. In Moralistes français du xviie siècle, Paris, Jean Lafond, 1992, XXI, p. 94.
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)


25. « Ce cercle [de la conversation] se refermerait sur le silence si les Maximes et Pensées ne constituaient
pas le moyen de faire parler le silence », « Chamfort, naissance d’un moraliste », CAIEF, 1978, n° 30.
26. Salvatore S. Nigro, préface à Torquato Accetto, De l’ honnête dissimulation, Paris, Verdier, 1990,
p. 10-11 pour ces citations.
27. Les Ombres errantes, Paris, Grasset, 2002, passim.
28. Thème récurrent dans Les Larmes d’Eros, et dans L’Erotisme. Sur la conscience muette des esclaves,
nous n’avons rien lu de plus probant que le Spartacus de Howard Fast (source du long-métrage de Stanley
Kubrick).
29. « Choses tues », in Tel Quel I, op. cit.
30. Auteur des Nouveaux Synonymes français, 1785.
31. « Synonymistes et écrivains au xviiie siècle : de la clarté oppositive au lyrisme accumulatif », in L’In-
formation grammaticale, n° 82, p. 51-61.
32. Propos étrangement proches de Nathalie Barberger sur Leiris (Michel Leiris, l’ écriture du deuil,
Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1998) : « Cette fascination originaire est celle du
mot séparé qui n’a non seulement pas rejoint le lexique, mais n’est pas encore asservi à la syntaxe, et qui
demeure à l’écart de la phrase, brillant, scintillant », p. 18.
33. Les limites de cet article ne permettent pas de montrer que le « mot comme res » dont il est ques-
tion n’est pas nécessairement un substantif, qu’il est souvent un nom propre, qu’il peut être un verbe, une
préposition, un terme étranger, et à vrai dire n’importe quelle partie d’oraison à condition d’être traitée
comme « res ».
34. « La phrase nominale », in Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1966. Benveniste

POETIQUE 165 [BAT].indd 88 20/01/11 14:07


Le silence du texte 89

a évoqué d’autres pouvoirs du silence dans ses deux articles sur l’euphémie : « Euphémismes anciens et
modernes » (t. I) et « La blasphémie et l’euphémie » (t. II, 1974).
35. Ibid., p. 162-163. Un peu plus loin, à propos des occurrences chez Hérodote : « La rareté de ces
phrases et leur caractère stéréotypé illustrent le contraste entre la poésie sentencieuse et la prose narra-
tive ; la phrase nominale n’apparaît que là où intervient le discours direct et pour énoncer une assertion
de type “proverbial”. »
36. Nathalie Barberger, op. cit., p. 19-20.
37. Pascal Quignard, Les Ombres errantes, p. 76. On a pu dire, à propos du Nouveau Testament, que
« c’est la première fois dans l’Antiquité que le terme “nouveau” a une connotation positive » (Jacob Taubes).
38. « Littérature », in Tel Quel I, op. cit., p. 196-197.
39. Voir aussi à cet égard la trajectoire de Rivarol : « […] l’essentiel des écrits qu’il a laissés révèle que
cette nuée enveloppe une méditation désespérée sur la liberté, que cette parole tend vers le silence, que ce
causeur n’a cherché qu’à exprimer sa solitude », Sylvain Menant, « Rivarol au travail », Langue, littérature
du xviie et xviiie siècle, Mélanges offerts à Frédéric Deloffre, Paris, Klincksieck, 1990, p. 8.
40. Paris, Odile Jacob, 2004.
41. Chapitre « La loi du silence », p. 106-107.
42. Essai sur les mœurs, Pomeau (éd.), Paris, Garnier, 1963, p. 566. A propos du siège de Jérusalem lors
de la première Croisade.
43. Il est traité du « serment » un peu plus loin (art. 1357 et suivants) au chapitre de la preuve des obli-
gations et de celle du payement. Ce chapitre est peuplé de termes forts (« obligation », « force probante de
l’aveu », « serment déféré », « référé », « décisoire »…).
44. Op. cit., p. 116.
45. HHhH, Laurent Binet, Paris, Grasset, 2009.
46. P. 327 pour ces deux citations.
47. La Littérature sans estomac, Paris, l’Esprit des péninsules, 2002.
48. Op. cit., p. 27.
49. Discours du récit. Figures III, Paris, éd. du Seuil, 1972, p. 78.
50. Paris, Gallimard, 1948 (1975), p. 33-34.
51. « Littérature », in Tel Quel I, op. cit., p. 223.
© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

© Le Seuil | Téléchargé le 04/09/2021 sur www.cairn.info (IP: 179.26.75.203)

POETIQUE 165 [BAT].indd 89 20/01/11 14:07