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Du même auteur

Les Écrivains contre l’écriture, essai, José Corti, 2006.


Les Récidivistes, roman, Champ Vallon, 2008 (rééd. Rivages Poche, 2014).
Si je m’écorchais vif, essai, Grasset, 2015.
L’Énigme des premières phrases, essai, Grasset, 2017.
© Les Éditions du Cerf, 2018

www.editionsducerf.fr
24, rue des Tanneries
75013 Paris

EAN 978-2-204-12847-6

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Ils se mirent à parler
en d’autres langues.
Une vie nouvelle

Bonheur, malheur, amour, espoir, succès, échec, « tout est prédit par
le dictionnaire », affirmait Paul Valéry.
Si c’est vrai, autant que notre dictionnaire soit le plus gros possible.
Pourtant, il existe ailleurs des mots – et donc des idées, des pensées,
des chemins de vies – qui n’existent pas en français. Et si l’on se privait,
sans même le savoir, de mille possibilités ? Et si notre langue, en
formatant nos phrases, avait formaté nos existences ?
Ayant peu de goût pour la répétition, le conditionnement ou le
formatage, je suis parti voir ailleurs, dans d’autres pays, d’autres
civilisations, pour revenir avec treize mots qui n’existent pas en
français – mais qui pourrait bien changer nos vies. Le lecteur
découvrira ainsi, dans les pages qui suivent, que nous sommes tous
atteints de drapetomania, qu’il faut cultiver le kintsugi, ne plus rejeter
les skybala, se méfier de l’ostranenia comme de la litost, – et surtout
espérer, un jour, ressentir le naz.
(Que ces mots n’existent pas en français ne signifie pas que nous
n’en ayons pas besoin. Songez à Orwell, et à 1984 : et si ces mots
n’existaient pas parce qu’ils nous étaient nécessaires ?)
Le latin, le grec, le tchèque, l’espagnol, le russe, le japonais, l’urdu,
l’inuktitut : pendant des mois, j’ai fouillé des systèmes linguistiques qui
avaient déjoué nos pudeurs, nos faiblesses, nos censures, nos oublis. Ce
fut une quête étrange et passionnante. Un mot n’est jamais qu’un mot :
c’est presque toujours un réservoir philosophique, « un outil mental
permettant de saisir ce qui n’est pas visible, de désigner ce qui
autrement resterait ignoré ou méconnu » (Pontalis). Un mot de plus,
c’est une porte de plus, dont on n’avait pas vu l’encadrure ; et c’est
donc une occasion supplémentaire de s’affranchir du destin. Soyez
certains qu’élargir son vocabulaire, c’est élargir sa vie. C’est oser
ressentir de nouvelles sensations, penser enfin hors du cadre.
« Si vous mangez comme tout le monde, vous aurez le corps de tout
le monde », préviennent (un peu sèchement) les nutritionnistes. De la
même manière, si vous dévorez les mêmes livres que tout le monde,
vous obéirez aux mêmes schémas de pensée que tout le monde. Si vous
vous nourrissez des mêmes mots que tout le monde, vous vivrez la
même vie que tout le monde.
Si vous voulez une vie nouvelle : il vous faudra des mots nouveaux.
DRAPETOMANIA

(AMÉRICAIN)
Prononciation : dra-pé-to-ma-nia
Ingrédients : Cartwright, Pascal, Mallarmé, Quignard (traces), Freud
(traces).
Voici un mot terrible, pseudoscientifique, qui devrait faire sourire
parce qu’il est trop grotesque, trop violent – trop fou pour être pris au
sérieux.
Et pourtant ce terme médical fut pris au sérieux, il y a 170 ans.
Oui, voici un mot américain et barbare, qui provient de deux petits
mots savants et grecs (δραπετης et μανια), et qui signifie « la folie du
fugitif ». Tout commence en 1849, lorsque l’État de Louisiane choisit le
docteur Samuel Cartwright pour rédiger un rapport sur les différentes
maladies spécifiques aux esclaves afro-américains. Après s’être
entretenu un peu avec les esclaves et beaucoup avec leurs maîtres,
Cartwright rapporta en 1851, dans de multiples conférences et même
dans un livre, Diseases and Peculiarities of the Negro Race, ses
conclusions ahurissantes et quelque peu bâclées.
Notez toutefois que ses conclusions furent si loufoques qu’il dut
créer un mot pour les contenir et les résumer. Et c’est ainsi que naquit
drapetomania.
Notre bon docteur avait en effet identifié, grâce à ses deux très
longues années de recherche, un trouble mental qui touchait
uniquement les esclaves noirs. Une étrange maladie psychique qui
poussait ces hommes et ces femmes à fuir les plantations. « Cette
maladie, méconnue des autorités médicales, quoique facilement
diagnostiquable, est pourtant bien connue des surveillants de
plantations », expliquait fièrement Cartwright – opposant avec banalité
les savants et les hommes de terrain. Voilà donc pourquoi les esclaves
s’enfuyaient des plantations, où ils travaillaient seize heures par jour,
où ils étaient battus et traités comme des animaux ! Ils étaient
malades ! Ils étaient fous !
L’honneur des maîtres demeurait sauf : le marronnage n’était
qu’une démence.

*
Et puisque c’était une maladie (une pseudo-maladie), il y avait des
symptômes (des pseudo-symptômes). Cartwright était formel : « On
reconnaît les débuts de la drapetomania chez l’esclave par une
insatisfaction sans raison. » Il ajoutait : « Les symptômes d’une
drapetomania naissante sont très facilement reconnaissables : un
comportement grincheux, un refus de travailler longtemps. »
Remarquez que ce sont des symptômes un peu vagues ; mais
remarquez aussi que Cartwright, 40 ans avant Freud, considérait déjà
le vague à l’âme comme un symptôme à ne pas négliger.

Tout de même : il n’y a qu’à l’intérieur de systèmes totalitaires que


« le refus de travailler longtemps », « l’insatisfaction sans raison », ou
juste « un comportement grincheux » passent pour les symptômes
évidents d’une maladie psychique. Cher docteur Cartwright : vous
seriez étonné d’apprendre qu’en ce début de XXIe siècle, nous éprouvons
tous, et très souvent, et très banalement, l’envie de partir au loin. Et
puis : les 35 heures, les RTT, les grands week-ends, les ponts de mai,
les jours fériés, les congés payés, les juillettistes, les aoûtistes… On
pourrait dire que notre société est devenue (bonheur ? malheur ?)
complètement drapetomaniaque, secouée chaque jour d’une
irrépressible envie de sortir d’elle-même.

Cartwright, quoique raciste, haineux, stupide, n’avait pas


complètement tort ; il avait juste démesurément raison. La
drapetomania lui semblait une infâme maladie ; pour nous, désormais,
c’est un vaste mot d’ordre. « Mais ce mot n’existe même plus ! », diront
certains. Et alors ? Il est normal qu’une épidémie disparaisse dès lors
qu’elle a touché tout le monde. Dans nos sociétés modernes, la fuite ne
semble plus considérée comme une folie, mais comme le meilleur
moyen de se protéger de la folie de nos sociétés modernes. Ainsi
vivons-nous sous le règne autoritaire des agences de voyages. Voyez
cette affiche publicitaire : « Évadez-vous ! » Cette autre : « Partez sans
vous retourner ». Au cinéma, Sean Penn célèbre l’effacement dans la
nature, avec Into the Wild, tandis qu’Isabelle Huppert, dans Villa
Amalia, joue une femme qui abandonne toute sa vie, sans aucun vrai
motif. Sur YouTube, le tube de Katy Perry, TGIF (Thanks God, it’s
Friday), a été visionné plus d’un milliard de fois… À la radio, un
critique vante ainsi le dernier roman qu’il vient de lire, L’Homme qui
s’envola : « Qui n’a pas eu envie un jour de tout laisser, de tout lâcher,
de partir, de disparaître ? » On croirait entendre Rimbaud au Harar…
D’ailleurs, si l’on fouillait ma propre bibliothèque, on y trouverait Le
Livre des fuites, L’Attrape-cœurs, Sur la route, Journal du voleur, Vingt
mille lieues sous les mers (ah ! Nemo !), et même Éloge de la fuite, du
docteur Laborit – ce même Laborit qui synthétisa en 1961 le GHB,
détourné de nos jours en une drogue festive qui ne sert à rien d’autre
qu’à davantage s’évader…

Et cette mode des Escape Games !

Vous comprenez ? Et si Cartwright avait raison, non dans son


racisme, évidemment, mais dans son diagnostic ? Et si nous étions tous
vraiment malades, et drapetomaniaques ? Alors il faudrait d’abord
arrêter de gesticuler et de gémir (Mallarmé : « Fuir ! là-bas fuir ! Je
sens que des oiseaux sont ivres/D’être parmi l’écume inconnue et les
cieux ! »). Puis il faudrait apprendre à fermer toutes les portes, pour
méditer encore et encore, jusqu’à ne plus la trouver sinistre, cette
sentence invérifiable de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient
d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une
chambre. »

*
Drapetomania : ce mot complètement fou, il faut donc le regarder
en s’en moquant, et sans trop s’en moquer également. Il nous offre de
surcroît une dernière leçon : les catégories psychopathologiques
servent souvent à discréditer des adversaires, ou à neutraliser des
objections. Songez au bloc soviétique, où les dissidents étaient
considérés comme des aliénés. Songez à certains médecins de la toute
fin du XIXe siècle, pour qui trop de femmes étaient hystériques. Songez
même au grand Freud, qui fit usage de cette méthode d’attaque et de
neutralisation, notamment contre les hétérodoxes de la psychanalyse.
Jung et Rank ? Névrosés. Bleuler ? Obsessionnel. Ferenczi ? Psychotique.
Adler ? Paranoïaque. Stekel ? Pervers. Mais l’arroseur toujours est
arrosé : et les adversaires de Freud l’ont aussi accusé de plusieurs
troubles psychiques – et notamment d’être narcissique.
Ces attaques nous permettent de revenir à Cartwright. Est-ce qu’on
ne pourrait pas dire que son racisme pseudoscientifique était une
véritable folie ? Serait-ce une pirouette que de retourner ses théories
contre lui, en affirmant que quelque chose dans sa tête ne tournait pas
non plus très rond ? C’est ce que fit en tout cas, il y a quelques années,
le docteur Poussaint, qui enseigne à l’université de Harvard. Arguant
que les racistes présentaient des symptômes associés à de graves
psychopathologies (comme la projection, la paranoïa et les idées fixes),
il proposa très officiellement, avec une dizaine d’autres psychiatres,
d’inclure le racisme dans le fameux DSM-V, le manuel de référence des
troubles mentaux.
Cette demande, pour l’instant, a été rejetée.
FREIZEITSTRESS

(ALLEMAND)
Prononciation : fraï-tzaït-chstress
Ingrédients : Carroll, Nietzsche, Lafargue, Breton, Michaux, Vian,
Lessing, Lao-tseu, Baudrillard, L’Ecclésiaste, Faulkner, Cioran, Brel,
Dillard (traces), La Boétie (traces).
Faisons les comptes. Avant 1914, un paysan ou un ouvrier français
vivait 500 000 heures. Il travaillait 200 000 heures, et dormait
200 000 heures également. Il lui restait donc 100 000 heures pour tout
le reste (qui n’est pas rien) : apprendre, aimer, prier, boire, rire, lire,
voyager…
Bref : il disposait de 100 000 heures pour vivre.
Aujourd’hui, en France, l’espérance de vie est de 700 000 heures.
Nous travaillons 70 000 heures. Nous étudions 30 000 heures, et
dormons deux heures de moins par jour qu’avant 1914. Il nous reste
donc 400 000 heures pour tout le reste (qui n’est pas rien) : apprendre,
aimer, prier, boire, rire, lire, voyager…
Bref : nous disposons de 400 000 heures pour vivre.
Du jamais vu dans toute l’histoire humaine : nous avons multiplié
notre butin par quatre. Et pourtant, jamais nous ne nous sommes
autant plaints de ne plus avoir une minute à nous.
Pourquoi n’avons-nous plus de temps libre ?
Parce que nous avons eu plus de temps libre.
C’est ce grand paradoxe moderne que les Allemands appellent le
Freizeitstress. Le stress du temps libre.

L’été, à l’ombre d’un bel arbre, quand l’après-midi s’étirait et que les
adultes faisaient la sieste, mes cousins et moi lisions souvent, à voix
haute, les folles histoires de Lewis Carroll.
Souvenez-vous de ce lapin blanc, aux yeux roses. Il passait devant
Alice, tirait une montre de la poche de son gilet, regardait l’heure, et se
mettait à courir de plus belle. « Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Je vais
être en retard ! »
Nous nous moquions de ce lapin qui sautillait partout. Sa panique
nous semblait une horrible bêtise, et nous tournions vite les pages où il
apparaissait.
Nous aurions tout donné pour suivre Alice au pays des Merveilles.
Et voilà : des années plus tard, notre vœu a été exaucé, mais
méchamment. Nous avons fait mieux que suivre Alice : nous sommes
devenus ce lapin blanc, aux yeux roses, toujours anxieux, mais tout de
même très fier d’être très pressé.
Quant au pays des Merveilles : il est encore là. Mais nous n’avons
plus le temps de l’explorer.

Nietzsche, en 1878 : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa


journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut :
politique, marchand, fonctionnaire, érudit. »
Lafargue (le gendre de Marx), en 1880 : « Dans la société
capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence
intellectuelle, de toute déformation organique. »
Breton, en 1928 : « Rien ne sert d’être vivant le temps qu’on
travaille. L’événement dont chacun est en droit d’attendre la révélation
du sens de sa propre vie, cet événement que peut-être je n’ai pas
encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix
du travail. »
Michaux, en 1935 : « Vous travaillez ? Le palmier aussi agite ses
bras… »
Vian, en 1953 : « Je ne veux pas gagner ma vie, je l’ai. »
Du temps libre ! Fouillez les bibliothèques : depuis cent cinquante
ans, c’est ce qui est réclamé à cor et à cri, en vers et en prose. Et puis,
chose rarissime !, ce qui était un désir de poètes ou de marxistes est
devenu réalité. La médecine, la robotisation et le Code du travail nous
ont accordé ce que d’autres générations avaient demandé sans trop y
croire. Des dizaines de milliers d’heures affranchies de l’effort et de la
contrainte nous sont tombées dessus. Nous avons été ensevelis.
L’effroi est venu au lieu de la jubilation. Comme le pauvre avare
devant son or : Que vais-je faire de tout ce que j’ai réussi à amasser ?
Non, nous n’étions absolument pas préparés à une telle victoire : et
plus terrifiés que grisés par l’absence de nos chaînes, nous avons
contemplé ces heures vides avec la ferme intention de les remplir de
nouveau, et follement.

400 000 heures ! Que faire de tout cela ? La tête tourne, les jambes
flanchent. Celui-ci hésite : « Du piano ? Apprendre une troisième
langue ? Passer deux doctorats à la fois ? » Celui-là : « Et si j’en
profitais pour collectionner les timbres, les pin’s, les pièces de
monnaie ? » Et cet autre, par avance épuisé : « Lundi : chorale. Mardi :
danse. Mercredi : théâtre. Jeudi : foot (en salle). Jeudi : concert.
Vendredi : dîner avec les amis. Samedi : ne pas oublier de faire la fête.
Dimanche : ciné-resto. » Vraiment, ces gens savent tout faire, sauf
s’ennuyer.
Ainsi, contrairement à ce qu’ils affirment, la plupart des êtres
humains n’aiment pas beaucoup la liberté. Offrez-leur du temps libre :
et voilà qu’ils cherchent tous à l’occuper – exactement de la même
manière qu’on occupe un pays. Ils cherchent à le remplir avec tout et
rien, avec de petits rites, de maigres loisirs et de fausses obligations.
Rien ne les effraie plus qu’un trou dans leur emploi du temps.
C’est ça, le Freizeitstress : l’impossibilité de rester sans rien faire. La
panique sitôt que rien n’est inscrit dans le planning.
Comme si notre nature avait horreur du vide.

Éloge du vide par Lao-tseu, Ve siècle avant J.-C. :

Trente rayons convergent au moyeu


Mais c’est le vide médian
Qui fait marcher le char.
C’est avec l’argile qu’on façonne des vases,
Mais c’est du vide interne
Que dépend leur usage.
Une maison est percée de portes et de fenêtres,
Car c’est encore le vide
Qui permet l’habitat.
L’Être donne des possibilités :
C’est par le Non-Être qu’on les utilise.

Désormais donc, nous disposons de 400 000 heures à remplir


comme autant de jarres ou de bocaux, mais rassurez-vous : d’après les
sociologues, nous passons déjà 100 000 heures à regarder la télé.
Comprenez-vous ? Nous passons la totalité du temps libre de nos
ancêtres sur un canapé, à regarder défiler des images de plus en plus
irréelles sur un écran de plus en plus plat.
Étrange servitude volontaire : nous demeurons captifs et captivés
par un petit écran, pour oublier que nous pourrions faire absolument
autre chose – et même rien.

« Courage, se dit l’homme moderne, il ne me reste plus que


300 000 heures à employer ostensiblement, pour montrer à tout le
monde que j’ai une vie bien remplie ! »

J’ai connu des gens qui détestaient les jours fériés, les week-ends,
les vacances. D’ailleurs, pour lutter contre leur Freizeitstress, ils
n’employaient jamais le mot « vacances ». Ils disaient « les congés ».
Regardez autour de vous : il y a de moins en moins de vacances. Il
n’y a que des congés.
Il y a de moins en moins de vacanciers. Il n’y a que des gens
congédiés.
(À qui donne-t-on congé ? À des laquais.)
Il n’y a plus que des gens ahuris de ne plus être à leur poste de
travail.
Plus personne ne nous laisse être vacant.

Lessing : « Paressons en toute chose, hormis en aimant et en


buvant, hormis en paressant. »

Nous avons d’ailleurs une vision binaire et bizarre de l’existence : le


travail, et puis seulement après le loisir. Comme si l’un était la
conséquence de l’autre. Tout dans notre société dit cela :
– Une semaine de travail, et puis le week-end.
– Une année de travail, et puis les congés payés.
– Une vie de travail, et puis la retraite.
Décidément, nous avons été bien éduqués. Nous voyons le temps
libre comme la récompense après le temps occupé.
Ce n’était pas comme cela au début.
Ce n’était pas ainsi que vivaient les gens auparavant.
On le sait parce que les langues anciennes nous le disent : il y avait
tout d’abord un mot pour dire le repos, les dîners entre amis, la
journée à rêvasser, à réfléchir, à lire ; et ce n’est qu’après – bien
longtemps après ! – qu’on a inventé un autre mot pour contredire tout
cela.
D’abord il y avait un mot latin pour dire le loisir, otium, puis on a
inventé un mot latin pour nier le loisir, negotium.
Neg-otium, cela voulait dire : le temps qu’il faut malheureusement
retrancher de l’otium. (Ce qui prouve bien que l’otium a été pensé avant
le negotium, parce qu’on ne peut retrancher quelque chose de quelque
chose qui n’existe pas.)
Au fil des siècles, notre civilisation marchande s’est construite
autour de ce mot : negotium. Elle l’a chanté, vénéré, glorifié : elle en a
fait un mot magique – le négoce.
Et le mot otium ?
Non, trop dangereux.
Trop permissif.
Trop jouissif.
Poubelle.

Baudrillard contre le negotium : « Je déteste l’activité frémissante de


mes concitoyens, l’initiative, la responsabilité sociale, l’ambition, la
concurrence. Ce sont des valeurs exogènes, urbaines, performantes,
prétentieuses. Ce sont des qualités industrielles. La paresse, elle, est
une énergie naturelle. »

Étrange, tout de même : on a fait entrer dans la langue française un


mot, negotium, qui était la négation d’un mot qu’on a refusé de faire
entrer dans la langue française, otium.
Comme si on utilisait le mot désaccord, sans pouvoir utiliser le mot
d’où il provient et auquel il s’oppose, et qui seul lui donne sens :
accord.
Comme si on utilisait l’adjectif invisible, sans pouvoir l’opposer à
visible.
Comme si on utilisait le verbe mourir, avec interdiction d’utiliser le
verbe vivre.
Si l’on prend aux Allemands le mot Freizeitstress, il faudra reprendre
aux Latins le mot otium : puisque l’un semble la solution de l’autre.

Glandeur, fainéant, flemmard, tire-au-flanc : si la paresse était jadis


un péché capital, elle est devenue une faute inexcusable dans nos
sociétés capitalistes.
Voilà peut-être pourquoi nous avons tous décidé de paraître
affairés.
Malheur à qui ne fait rien !
Malheur à qui n’est pas productif !
(Nous devons être la seule civilisation à sonner aux portes des
chômeurs pour vérifier qu’ils ne chôment pas.)
Multam malitiam docuit otiositas, dit l’Ecclésiaste. Ce que la sagesse
des nations a traduit ainsi : « L’oisiveté est la mère de tous les vices. »
Invérifiable sentence que les adultes répètent comme des enfants. Elle
nous a tant infectés qu’elle est devenue un proverbe.
Or, seule la littérature peut s’opposer aux proverbes.
Seul Faulkner peut s’opposer à l’Ecclésiaste : « J’ai compris, il y a
déjà quelque temps, que c’est l’oisiveté qui engendre toutes nos vertus,
nos qualités les plus supportables – contemplation, égalité d’humeur,
paresse, laisser les gens tranquilles, bonne digestion mentale et
physique : la sagesse de concentrer son attention sur les plaisirs de la
chair – manger, évacuer, forniquer, lézarder au soleil. Il n’y a rien de
mieux, rien qui puisse se comparer à cela, rien d’autre en ce monde
que vivre le peu de temps qui nous est accordé, respirer, être vivant et
le savoir. »

Peut-être faudrait-il reprendre goût à l’ennui. Voyons : est-ce donc


si terrible de ne rien faire ? Qu’avez-vous donc à craindre à l’intérieur
de vous que vous vouliez constamment regarder à l’extérieur ? De quoi
voulez-vous donc toujours qu’on vous divertisse ?
Et puis, ne rien faire, ce n’est pas ne rien faire. C’est laisser monter
en soi le désir et l’attente. C’est même vivre comme un dieu, puisque
c’est voir passer devant soi ce Temps qu’on vient de créer : « Pendant
l’insomnie, je me dis, en guise de consolation, que ces heures dont je
prends conscience, je les arrache au néant, et que si je les dormais,
elles ne m’auraient jamais appartenu, elles n’auraient jamais existé » –
Emil Cioran…

*
Je vais vous dire un grand secret, qui semble une évidence et qui
vous agacera peut-être. Je m’en excuse par avance, mais voici : la
manière dont nous passons nos journées, c’est – bien entendu – la
manière dont nous passons notre vie.

Le 3 octobre 1966, Jacques Brel est en tournée à Limoges. Il vient


d’annoncer qu’il arrête sa carrière. Un journaliste le retrouve alors dans
un café, dînant avec ses collaborateurs. Il demande au chanteur s’il est
devenu misanthrope : c’est la seule explication qu’il trouve à ce qu’il
appelle une démission. Brel pouffe de rire. Il pose son verre de vin et
répond assez calmement : « J’ai un rythme de vie où je n’ai plus le
temps d’aimer. J’ai envie d’aller voir ailleurs, de regarder, de m’offrir le
temps de me taire. C’est ça dont j’ai envie. Rien que ça. Ça s’appelle la
liberté. »
Le journaliste hoche la tête, goguenard. On voit bien qu’il n’y croit
pas. Il répète que Brel se retire tout de même « très bourgeoisement »,
et que cela risque de déplaire à son public. Le chanteur plisse les yeux.
Toujours souriant, il dit juste : « Je ne suis pas à vendre. Je n’ai pas
envie d’être à vendre, et je ne suis pas à vendre », et la discussion
s’arrête là. Le journaliste se lève, un peu dépité de ne pas avoir mis Brel
en colère. Il range ses affaires et se dépêche : il doit retourner à Paris
pour visionner les rushs, monter l’entretien, enregistrer la voix off,
caler le son avec l’image, ajouter en conclusion quelques morceaux du
récital, et faire valider le tout par son rédacteur en chef… Vite ! Tout
doit être prêt pour l’ouverture du journal télévisé du lendemain.
Voici l’éternelle guerre du negotium contre l’otium.
L’éternel mépris des affairés contre les affranchis.
L’éternelle incompréhension entre ceux qui halètent et ceux qui
respirent.
À croire que le seul véritable scandale dans nos sociétés modernes,
la seule chose que plus personne ne comprend, la seule chose que
plus personne ne pardonne, c’est d’avoir une vie intérieure.
GIGIL

(FILIPINO)
Prononciation : gui-guil
Ingrédients : Dyer, Aragon, Kleist, Steinbeck, Stendhal, Magherini,
Hésiode (traces), Süskind (traces), Musil (griffures).
La vidéo d’un chaton maladroit.
La photo d’un bébé qui rigole.
Sous la couette, l’autre qu’on aime et qui dort profondément.
Chaque fois, c’est la même chose : on ressent devant ces tendres
images une sorte de tension qui monte dans tout le corps.
C’est bizarre : ça picote.
On minaude et en même temps on se contracte.
On est attendri et en même temps on voudrait serrer très fort le
chaton, pincer les joues du bébé, mordre le cou de l’autre qu’on aime.
Est-ce que c’est normal ?
Oui, c’est le gigil.

Gigil : c’est ainsi que les Philippins désignent « la tension qui surgit
en nous devant quelque chose d’insupportablement mignon ». Une
tension si forte que nous devons l’évacuer immédiatement : le plus
souvent en touchant la source de notre emballement, en la mordant ou
en la pinçant – manière à la fois d’évacuer la tension et de rompre le
charme.
Alors le chaton griffe et feule. Le bébé se met à pleurer. L’autre
qu’on aime se réveille et maugrée.
Ouf : le charme est rompu.

Ce que les Philippins savent depuis des siècles, les scientifiques l’ont
appris il y a cinq ans :
En 2013, Rebecca Dyer et Oriana Aragon, deux chercheuses en
psychologie à l’université de Yale, ont montré à 109 participants trois
sortes de photos d’animaux. Des photos jugées banales, des photos
jugées drôles, et des photos où les animaux avaient des formes ou des
postures mignonnes (« gros yeux, petits membres bouffis, corps tout
doux, tête plus grosse que le reste du corps, avec quelque chose de
maladroit associé à l’incomplétude, plus précisément au
développement inachevé qu’on retrouve chez les juvéniles »). Elles
distribuèrent du papier bulle aux participants, tandis que ces derniers
regardaient défiler les images. Résultat ? Devant les photos mignonnes,
les gens crevaient 20 % de bulles de plus que devant les photos
banales, et 50 % de bulles de plus que devant les photos drôles. (Parce
que devant les photos drôles : le rire libère toutes les tensions.)
Constatant un tel écart, les deux scientifiques étaient formelles :
« Certaines choses sont si mignonnes que nous ne pouvons pas
supporter de les voir. »
Dyer et Aragon choisirent de nommer ce gigil scientifiquement
prouvé : cute aggression.
Quelques mois plus tard, les scientifiques français décidèrent de
nommer ce paradoxe : l’agression du mignon.

Pourquoi sommes-nous si agressifs devant ce qui est si


attendrissant ? Parce que ce qui nous attendrit nous agresse. Nous ne
savons pas très bien ce que contient ce mot : mignon. Mais notre
cerveau non plus : alors il court-circuite, incapable qu’il est de gérer la
sur-stimulation, même si elle est faite d’émotions positives. Comme un
réflexe, comme un spasme, le bras se raidit, la main se serre : le papier
bulle explose.
Gigil : et l’enfant devient un crocodile qui mord. Gigil : et l’adulte
devient un boa qui comprime sa proie. Gigil : et le vieillard devient un
singe qui tire les joues des crocodiles et des boas. Parce qu’ils sont hors
de la sexualité mais non pas hors de la fascination, ces comportements
doucement brutaux ne disent qu’une chose de l’être humain : nous
sommes tous immensément fragiles.
Rendez-vous compte : la vue d’un bébé nous électrise.
La présence d’un chaton nous rend fous.
*

Quand on est médusé, il n’y a qu’une chose à faire : couper la tête


de la Méduse.
Alors on mord, on pince, on grince des dents, on étouffe l’autre ou
l’animal, parce que c’est trop d’un coup.
Trop d’émotions. Trop de plaisir.
Écoutez le langage : « C’est trop mignon ! » Cela veut dire : C’est
trop pour moi.
D’avoir la source de mon adorable agacement, là, devant moi : je
craque.
J’attaque. Je mords.
Je le mange des yeux avant de le manger de baisers.
(Combien de mères font semblant de manger leur bébé ?)
Quel mystère : nous devenons tous des ogres devant les choses les
plus charmantes.
Aucune éducation ne pourra changer cela : nous sommes tous d’une
indécrottable sauvagerie.

Les écrivains français ont peu écrit sur le gigil ; mais ailleurs !
1. Kleist, en 1805, raconte comment Penthésilée déchira de ses
dents Achille, parce qu’il lui plaisait trop. Au matin, la jeune amazone
croit se réveiller d’un simple cauchemar, et refuse d’admettre qu’elle a
succombé au gigil :

Quoi ! Moi ? Moi je l’aurais – ? Au milieu de mes chiens – ?


De ces petites mains, je l’aurais – ?
Et cette bouche gonflée d’amour – ?
Non, écoutez, vous ne m’en persuaderez pas.
– Comment se fait-il qu’il ne se soit pas défendu ?

2. Steinbeck, dans Des souris et des hommes, a décrit le gigil comme


un destin et une malédiction grâce au personnage de Lenny, simplet
colossal qui passe ses journées à embrasser la fourrure des choses très
douces. Hélas, ce grand enfant caresse trop les souris, les chiots, les
lapins : et les petites boules de poils ne survivent pas longtemps dans
ses bras pleins d’amour.
3. Dans les dernières pages du Parfum, Patrick Süskind a composé
la plus belle scène de gigil. Scène collective de surcroît. Nous sommes à
Paris, et Jean-Baptiste Grenouille vient de s’asperger du terrible parfum
qu’il a mis des années à créer. Les badauds se regroupent alors autour
de lui. Tous en pincent pour cet ange irrésistible. Disons même qu’il est
beau à croquer :

Sur le moment, ils reculèrent, par respect et parce qu’ils étaient


stupéfaits. Mais en même temps ils sentaient déjà que ce
mouvement de recul était plutôt une manière de prendre leur
élan, que leur respect se muait en désir, leur stupéfaction en
enthousiasme. Ils éprouvaient une attirance pour cet homme qui
avait l’air d’un ange. Un tourbillon terrible les aspirait vers lui,
un flux irrésistible contre lequel nul homme au monde n’aurait
pu s’arc-bouter, d’autant que nul homme au monde n’en aurait
eu la volonté, puisque c’était la volonté elle-même que ce flux
minait et entraînait dans sa direction à lui : en direction du
petit homme.
Ils avaient fait cercle autour de lui, à vingt ou trente, et
resserraient maintenant ce cercle de plus en plus. Bientôt, le
cercle ne put plus les contenir tous et ils se mirent à se presser, à
se pousser, à se bousculer, chacun voulant être le plus près du
centre.
Et puis, d’un seul coup, le dernier blocage sauta en eux, et le
cercle craqua. Ils se précipitèrent vers l’ange, lui tombèrent
dessus, le plaquèrent au sol. Chacun voulait le toucher, chacun
voulait en avoir sa part, en avoir une petite plume, une petite
aile, avoir une étincelle de son feu merveilleux. Ils lui
arrachèrent ses vêtements, ses cheveux, lui arrachèrent la peau,
le plumèrent, plantèrent leurs griffes et leurs dents dans sa
chair, l’assaillirent comme des hyènes.
*

Qu’est-ce qui arriva en 1817 à Stendhal, alors en voyage à


Florence ? « J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à
Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les
tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la
voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point
d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les
beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce,
j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle des nerfs, à Berlin ; la
vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »
Trop de plaisir, trop d’émotion : l’écrivain est alors obligé de
s’asseoir sur « l’un des bancs de la place de Santa Croce », le temps que
sa tête arrête de tourner.
On hésite sur les conclusions à tirer de cet étrange malaise devant
trop d’art et trop de beauté ; mais de nombreux touristes en visite à
Florence furent frappés par de semblables crises – au point d’éveiller la
curiosité de la psychiatre Graziella Magherini. Elle recensa entre 1969
et 1989 plus de 200 cas de malaise devant des œuvres d’art, qu’elle
regroupa sous le nom de syndrome de Stendhal – et que je ne peux
m’empêcher de relier au gigil.
Même vertige devant ce qui émeut.
Même nervosité devant ce qui nous touche.
Depuis 30 ans, les gardiens des musées de Florence sont formés
pour intervenir en cas de syndrome de Stendhal trop violent. Même si
cela reste peu fréquent, Graziella Magherini est catégorique : « ce
syndrome peut provoquer des crises d’hystérie, et même des tentatives
de destruction d’œuvres d’art. »
Décidément : nous sommes à fleurs de peau.
Nous ne supportons pas ce qui nous rend la vie supportable.

Les êtres humains ne sont pas les seuls à éprouver le gigil. Je l’ai
compris hier soir : j’avais passé toute la journée hors de mon
appartement, et Musil ne m’avait pas vu de la journée.
Musil, c’est mon chat.
C’est un chat d’une dizaine d’années, tout blanc, la truffe très rose,
les yeux très bleus. Il m’attendait derrière la porte, en miaulant
beaucoup. Quand je suis entré, il est passé entre mes jambes, une fois,
deux fois – et puis il a filé vers un vieux tapis, et il y a fait ses griffes, le
dos très rond, pendant une bonne vingtaine de secondes.
On sentait en lui un agacement jovial, tout son corps était crispé, et
il n’arrêtait pas de griffer follement le tapis, encore et encore, comme
pour expulser cette nervosité soudaine, et je me disais avec un peu
d’orgueil et beaucoup de stupeur, en regardant mon chat en transe et
mon tapis ruiné : je suis visiblement la cause de ce gigil.
Voilà quelque chose que je n’aurais jamais imaginé.
IKTSUARPOK

(INUKTITUT)
Prononciation : ick-suar-pook
Ingrédients : Hölderlin, Diogène, Barthes, Gide, Breton, James,
Winnicott, Perrault, Manet, Melville (traces).
Quand on vit dans les régions arctiques de l’Amérique du Nord, on
ne sort de chez soi qu’à contrecœur. On n’affronte l’extérieur que
lorsqu’on y est obligé. C’est pourquoi les Inuits possèdent un mot pour
désigner une sensation un peu folle, contraire à la raison et à la
coutume. Iktsuarpok : l’excitation qui nous pousse à sortir sur le pas de
la porte, pour vérifier si quelqu’un arrive.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », écrivait Hölderlin.


Ce mot en est l’exemple : il ne pouvait naître que dans des contrées
gelées, sur des terres inhospitalières, où la densité de population est de
surcroît très basse. Soyez certains qu’il faut beaucoup de solitude, et
pas mal de frustration, pour inventer un mot qui désigne le désir
irrépressible de voir la silhouette de quelqu’un. Mais pas comme
Diogène parcourant les rues d’Athènes, une lanterne à la main,
marmonnant : « Je cherche un homme. » En fait, iktsuarpok désigne
moins le désir que quelqu’un vienne, que l’agacement devant quelque
chose qui n’arrive pas.

Comme Inuit veut dire « les gens », il est normal que ce mot de la
culture inuit soit valable pour tout le monde, même pour nos sociétés
modernes.
Trois exemples d’iktsuarpok quotidiens et contemporains :
– Guetter le taxi qu’on a commandé et qui est en retard.
– Vérifier ses mails ou ses SMS toutes les quinze secondes, parce
qu’on attend un message qu’on croit décisif. (Il ne l’est jamais.)
– Décrocher le combiné de son téléphone pour s’assurer qu’on a
bien raccroché. (Ce geste paradoxal disparaît toutefois depuis
l’apparition des téléphones portables. Il s’est en fait transformé en un
geste plus étrange encore : lever son portable vers la droite, vers la
gauche. « Aucun appel ! Est-ce qu’au moins ça capte ici ? »)

En 1977, Barthes s’attristait de ce que l’iktsuarpok sentimental


établît toujours un rapport hiérarchique : « Suis-je amoureux ? – Oui,
puisque j’attends. L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois, je veux jouer à
celui qui n’attend pas ; j’essaie de m’occuper ailleurs, d’arriver en
retard ; mais, à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me
retrouve désœuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de
l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend. »
Dit autrement : l’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre
qu’un Inuit qui grelotte sur le pas de sa porte.

Toutefois, dans ces exemples de taxi, de téléphone ou d’amoureux


tapant du pied, il manque toujours un des deux éléments qui font le sel
et la saveur du véritable iktsuarpok.
1. La joie d’être bientôt joyeux. On n’attend dans le froid qu’à
condition d’être réchauffé par la joie qu’on se promet d’avoir. Il n’y a
pas d’iktsuarpok si l’on ne trépigne pas d’impatience. (Un enfant qui
songe « demain, c’est mon anniversaire ! », et qui saute de joie rien qu’à
l’idée d’y penser : voilà le pur iktsuarpok.) C’est parce qu’il contient tant
d’espoir et de douceur que nous avons besoin de ce mot. Et puis :
pourquoi nous priverions-nous de ce que les autres possèdent ? Les
Néerlandais sont des chanceux, qui utilisent le mot Voorpret,
littéralement « pré-amusement », pour définir « l’agréable anticipation
d’un événement qui tarde à venir ». De la même manière, les
Allemands ont le mot Vorfreude, littéralement « pré-joie ». C’est peut-
être naïf et simpliste comme philosophie : mais c’est ainsi que les
moments heureux sont vécus deux fois.
2. La sortie de la zone de confort. Pour éprouver l’iktsuarpok, il faut
délaisser son bien-être dans l’attente d’un bien-être supérieur et à
venir. On ne peut donc le ressentir bien calé dans son canapé, bien au
chaud : il ne surgit qu’un prix d’une certaine gêne. Un exemple ? Dans
Les Cahiers de la Petite Dame, on trouve cette anecdote qui révèle
beaucoup du caractère fluide d’André Gide (toujours ouvert et
disponible, celui qui haïssait les « foyers clos » et les « portes
refermées » est peut-être le plus grand écrivain de l’iktsuarpok) : « Il
me déconcertait quand il commandait un plat qu’il disait ne pas aimer !
“Justement, disait-il, j’ai assez faim pour manger une chose que je
n’aime pas ; j’en profite pour voir, on ne sait jamais !” »

Exemple de faux iktsuarpok : « Si seulement il faisait du soleil cette


nuit ». (Breton)
C’est poétique ? Oui, mais aussi irréaliste. Surréaliste. Et c’est ainsi
que la joie d’attendre se transforme en tristesse d’avoir attendu.

À quoi sert d’attendre si on ne grelotte pas sur le pas de la porte ?


Henri James a répondu à cette question dans un récit énigmatique,
peut-être le plus beau qu’il ait écrit : La Bête dans la jungle.
L’histoire est simple : un homme attend que quelque chose arrive. Il
est en effet persuadé qu’un événement va bouleverser son existence,
jaillissant sur lui comme une bête dans la jungle. Quelque chose de
terrible qui fera de lui un être à part : un être qui aura vécu une
existence rare et bizarre, unique.
Alors il attend.
Il patiente dans sa petite vie.
Il refuse toute relation, tout dialogue.
Il ne bouge pas : rien ne doit inciter « la bête » à bondir et tout
anéantir.
Ça va venir !
Ses yeux ne quittent pas l’horizon.
Il patiente.
Il attend.
Dans les dernières pages du récit, c’est-à-dire à la fin de sa vie, le
malheureux comprend enfin la folle intransigeance de son iktsuarpok.
On ne lui avait pas menti : rien, strictement rien, ne lui est arrivé, et
c’est cela qui fait que son destin demeure unique au monde. Certes, il
est exceptionnel d’avoir vécu sans que rien ne se passe ! Mais comme il
est tragique d’avoir ressenti l’iktsuarpok à chaque instant de son
existence, sans que rien jamais ne vienne combler cette attente !

Winnicott : « C’est une joie d’être caché, et un désastre de n’être pas


trouvé. »

Il me revient un souvenir d’enfance. C’est le réveillon de Noël, et j’ai


six ou sept ans. Bientôt minuit : je sors discrètement de la maison, en
pyjama et chaussons, afin de guetter la venue du père Noël. Je
grelotte ? Tant pis : des cadeaux contre des frissons, je suis toujours
gagnant. Très vite, les adultes remarquent la porte ouverte, et moi
dehors, les chaussons dans la neige. Ils me grondent, à la fois sérieux et
goguenards, et je rentre dans la maison, déçu. Je crois même que je
suis en larmes, parce qu’il est minuit passé, et que rien ne s’est passé.
Ma déception est courte : quelques minutes plus tard, on sonne
enfin à la porte. Je vois une montagne de paquets.
Ce n’est que très récemment que j’ai compris ce qui s’était passé
réellement cette nuit-là : mon iktsuarpok s’était nui à lui-même. Le
père Noël était venu en retard par ma faute. Mon attente seule l’avait
empêché de venir à minuit pile – car je veillais tout près du garage, où
les adultes avaient caché les cadeaux.

Tous les enfants ressentent l’iktsuarpok grâce à la veillée de Noël.


Sinon, les adultes leur récitent Barbe bleue : « Anne, ma sœur Anne, ne
vois-tu rien venir ? – Je ne vois que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui
verdoie. »

On peut aussi attendre gentiment quelqu’un sur le pas de la porte :


et c’est le diable qui vient.
Dans les années 1850, les Européens et les Américains comprirent
la valeur commerciale des ressources animales de l’Arctique. D’énormes
navires surgirent à l’horizon, du détroit de Béring à l’est du Groenland.
On avait décidé de chasser les baleines.
Mille Achab piétinèrent mille glaciers.
Hélas, en plus des biens manufacturés, les baleiniers apportèrent
bon nombre de maladies infectieuses. Les Inuits, qui ne possédaient
aucune immunité contre ces virus et ces bactéries, tombèrent par
milliers.
En 1850, il y avait environ 2 500 Inuits dans l’Arctique de l’Ouest
canadien ; en 1910, il en restait 150.
Rare élégance, fol optimisme : les survivants ne bannirent pas le
mot iktsuarpok de leur vocabulaire.

1er janvier, Roch Hachana, Muharram, Songkran, Chaul Chhnam,


Oud en Nieuw, Thngai Laeung Saka : dans la plupart des sociétés (ou
bien est-ce dans la plupart des religions ?), le passage d’une année à
l’autre est l’occasion d’un iktsuarpok collectif et solennel. Après avoir
enterré l’année écoulée, on regarde au loin, vers l’avenir et vers le
futur, et l’on tente le plus possible de séparer les deux. Car croyez bien
que les deux s’opposent.
L’avenir, c’est ce qui est à venir : ce que vous avez prévu et qui
devrait arriver. Le grand voyage au Japon (vous économisez depuis un
an), le concert de Radiohead ou le spectacle de Blanche Gardin (vous
avez pris vos places il y a six mois), la semaine de ski avec vos amis
(vous en parlez depuis quinze jours). C’est beau et c’est bien, l’avenir,
parce que c’est jalonné et puis très rassurant – mais j’éprouve toujours
une préférence pour le futur.
Le futur, c’est ce qui viendra sans que vous l’ayez vu venir. C’est ce
visage que vous croiserez à une fête où vous ne vouliez pourtant pas
vous rendre. C’est ce coup de fil qui vous proposera un travail bien plus
intéressant que celui qui vous avez. Le futur, c’est partir en Espagne
pour écrire un livre sur la Movida, et revenir avec un livre sur la poésie
française au XIXe siècle (ça, je l’ai vécu, avec Si je m’écorchais vif). Quel
bonheur : le futur c’est l’imprévisible. C’est ce qui rend l’iktsuarpok à la
fois nécessaire et inutile : ce que vous n’auriez jamais imaginé, mais
qu’il fut bon pourtant d’attendre et d’espérer. Bien sûr, le futur regorge
de dangers : les baleiniers peuvent surgir à tout instant. Mais à n’avoir
l’œil fixé que sur l’avenir, nous aurions tous des vies très sages et
automatisées ; alors que c’est la confrontation avec le futur qui nous
rend humains – plus exactement : qui nous remplit d’humanité.

Mieux encore qu’avoir l’œil fixé sur l’avenir : tourner de l’œil devant
le futur.
Mieux encore qu’être attentif à la réalité : être attentif à sa
possibilité de métamorphose.
Je pense souvent à Rodrigo de Triana. C’était un des marins
préférés de Christophe Colomb. Comme il avait embarqué depuis neuf
semaines sur La Pinta, son avenir avait la forme des Indes orientales.
Mais le 12 octobre 1492, vers deux heures du matin, quand il sentit
monter en lui l’iktsuarpok, qu’il grimpa tout en haut du mât qui
tanguait, sous le vent mauvais de la mer des Caraïbes, la paume des
mains brûlée par la corde et le sel et par trop d’empressement : il
découvrit son futur (auquel il ne voulut jamais croire), et c’était
l’Amérique.

Il semble difficile de conclure sur un mot qui tourne autour du désir


d’apercevoir le commencement. Alors voilà :
Manet avait trouvé une devise pour transformer l’avenir en futur.
Une belle devise qu’il avait fait inscrire sur son papier à lettres, et
jusque sur ses cartes de visite, parce qu’elle l’inspirait en élargissant
infiniment l’iktsuarpok.
Tout arrive.
Cela ne peut vouloir dire qu’une chose : Laissez tout arriver.
KINTSUGI

(JAPONAIS)
Prononciation : kint’-sou-gui
Ingrédients : Carnot, Brice de Nice, Gide, Claudel, Prince William,
Cioran, Hawtorne, Adam (traces), Cyrulnik (traces), J. K. Rowling
(traces).
On dit que tout commença un matin de la fin du XVe siècle. Le tout-
puissant shogun Yoshimasa, qui vivait à Kyoto, fit un geste maladroit,
ou trop puissant justement, et renversa un bol qu’il aimait beaucoup.
Pas de bol : le bol se brisa. Les shoguns aussi ont le droit d’être mal
réveillés : mais comme c’était le bol préféré de Yoshimasa, et qu’il
provenait de Chine, on renvoya les tessons là-bas, afin que ceux qui
avaient conçu un si bel objet le réparent. Mauvaise idée : l’objet ne
revint à Kyoto qu’au bout de plusieurs semaines, et puis mal assemblé.
D’horribles agrafes de métal harponnaient sa très belle porcelaine – ce
qui rendait ce bol à thé assez peu étanche… Yoshimasa aurait pu se
débarrasser de tous ces tessons qui ressemblaient déjà à des débris :
mais non. Il ordonna aux meilleurs artisans de Kyoto de réparer ces
bêtises et son bol préféré. Il ajouta un défi : qu’après sa parfaite
réparation, tout le monde vît que ce bol avait été cassé. On ne dit pas non
à un shogun, même lorsqu’il demande l’impossible, et les artisans
n’eurent d’autre choix que d’obéir. Avec autant de patience que
d’inquiétude, ils firent couler de fines jointures en or pour unir tous les
tessons entre eux. À partir d’un bol éclaté, ils firent donc un bol
éclatant, qui valait beaucoup plus cher que n’importe quel bol neuf. Le
kintsugi était né, c’est-à-dire l’art de réparer avec de l’or. L’art de
glorifier les brisures. L’art de réparer des objets tout en gardant en tête
que personne ne peut vraiment réparer ce qui est cassé.

Ça, c’est très exactement le second principe de la


thermodynamique, énoncé beaucoup plus tard (1824), par Sadi
Carnot : nous vivons dans un monde qui tend vers toujours plus de
désordre.
Tout est fait pour être rompu.
Tout est fait pour aller vers la brisure.
Un objet cassé est un objet neuf qui enfin se réalise, qui enfin se
cogne au monde.
Dit autrement : un objet neuf est un objet cassé mais pas encore
entré en fonction.
(Nous-mêmes, nous ne sommes que des morts sursitaires.)
Pourquoi refuser de l’admettre ? Il peut être beau de dévoiler ses
brisures. Et il suffit de visiter le musée Guimet, dans le
16e arrondissement de Paris, pour rester stupéfait devant les
céramiques et les objets de porcelaine que les riches Japonais brisaient
par la suite délibérément, dit la légende, afin que des mains moins
mauvaises que les leurs les réparent et les subliment. (« Je t’ai cassé ! »,
devaient-ils dire sans cesse et avec jubilation, comme l’horripilant Brice
de Nice que ma nièce regarde à la télévision, tandis que j’écris ces
lignes.)
Mais le kintsugi, c’est être honoré d’avoir été cassé.

Évidemment, on ne parle pas seulement d’art japonais ici, ni même


de mauvaises comédies françaises. On parle de traumatismes, de
blessures, d’échecs et de ratés, et puis même de la déprime, de la
dépression. Le kintsugi apparaît dans nos vies chaque fois que l’on voit
quelqu’un avec une cicatrice physique ou mentale, et que cette
personne n’essaie plus de cacher cette balafre qu’elle possède et qui la
possède. Voici mon corps, mon visage, mon nez, ma bouche : est-ce
qu’elle n’est pas à moi aussi, cette étrange marque ? Est-ce qu’elle ne
dit pas quelque chose de ma vie, et bien plus que mon corps, mon
visage, mon nez ou ma bouche, qui me sont venus d’ailleurs et même
d’avant mon existence ?

La figure moderne du kintsugi, c’est Harry Potter et sa cicatrice sur


le front, en forme d’éclair. Elle ne lui est douloureuse que lorsqu’il
s’approche de la mort.
Le meilleur lecteur d’Harry Potter reste en tout cas le prince
William, qui a déclaré en 2009, au sujet de sa propre cicatrice sur la
tempe gauche : « C’est ma cicatrice d’Harry Potter ; je l’appelle comme
ça car parfois elle brille et les gens la remarquent, d’autres fois ils ne la
remarquent pas. »

Le kintsugi revient dans nos vies quand nous regardons ces athlètes
des jeux paralympiques, comme Marieke Vervoort, Achmat Hassiem,
ou même Oscar Pistorius, en train de courir, nager, jouer au ping-pong
ou au foot. Leurs jointures ne sont pas en or, mais en titane ou en
carbone. Leur corps, même avec ces corps étrangers, est plus à eux que
jamais : car ils ont décidé de faire avec. Moins fataliste qu’on le croit,
Cioran écrivait : « Nous bricolons dans l’Incurable. » Voilà qui dévoile
l’esthétique du kintsugi, qui est aussi une philosophie. Nous sommes
tous des bricoleurs du dimanche. Quand quelque chose se brise en
nous, nous n’avons pas d’autre choix que d’incorporer cet événement,
aussi triste soit-il, dans notre histoire. Non pas minimiser le choc (« Je
vais bien, ne t’en fais pas »), mais apprendre à vivre avec ce moment
que nous n’aurions pas voulu vivre, et qui désormais fait partie de
nous, jusqu’à la consommation des siècles. Du reste, la légende dit
qu’après avoir remercié les artisans de Kyoto, le shogun Yoshimasa ne
rangea pas au fond d’un coffre son bol cassé et recollé : il s’en servit au
contraire tous les jours, le considérant comme un objet très banal, et
sans être jamais précautionneux.

Les objets neufs sont sans vie, parce qu’ils sont sans histoire.
Fabriqués à la chaîne, ils se ressemblent tous affreusement, et encore
plus maintenant qu’à l’époque des shoguns. Ainsi, tous les vases se
ressemblent ; jusqu’à ce que vous fassiez tomber celui que vous aviez,
qui dès lors devient le vôtre. Il vous est tombé des mains devant une
trop grande nouvelle (bonne ou mauvaise) ? Faites-le réparer – mais
pas trop. Qu’il conserve à nouveau l’eau que vous mettez dedans, et la
fraîcheur de vos fleurs. Qu’il conserve aussi le souvenir du jour où il
vous est tombé des mains : et le voici unique. Exemplaire.
Irremplaçable. L’existence vous l’a dédicacé. (Et tant pis si son écriture
est illisible.)
Gide, dans Les Nourritures terrestres : « Où tu ne peux pas dire : tant
mieux, dis tant pis. Il y a là de grandes promesses de bonheur. »

Si les bols et les vases vous ennuient, songez enfin que l’on
reconnaît un piano grâce à ses fausses notes. C’est là qu’il ne fait plus
ce même bruit affreusement juste, répété à l’envi par tous les autres
pianos du monde.

Un roman sur le kintsugi ? La Lettre écarlate, de Nathaniel


Hawthorne.
Un film sur le kintsugi ? Incassable, de M. Night Shyamalan.
Un roman et un film sur le kintsugi ? Crash, de J. G. Ballard, puis de
David Cronenberg.

J’aime follement la fausse absurdité de cette parabole qu’on appelle


kôan, et que les maîtres zen – en particulier ceux de l’école Rinzai –
récitent à leurs disciples :

Dans une petite cabane appelée Fei-t’ien, un moine vivait depuis


trente ans.
Il ne possédait qu’un plateau d’argile.
Un jour, un autre moine, qui pratiquait sous sa direction, brisa
accidentellement le plateau.
Le maître demanda alors à son disciple de lui apporter chaque
jour un nouveau plateau.
Et chaque fois que le disciple lui apportait ce nouveau plateau,
le maître le rejetait en disant :
– Ce n’est pas celui-là. Rends-moi mon vieux plateau.

J’entends quelqu’un dans l’assistance : « Pourquoi s’intéresser au


kintsugi puisqu’on a déjà la résilience ? » Malheureux ! Yoshimasa n’est
pas Cyrulnik. La résilience, c’est un vieux concept américain, qui
consiste à s’en sortir. C’est la victoire sinistre du winner, du warrior.
Paul Claudel, qui lui aussi cherchait des mots nouveaux, s’en étonnait
déjà en 1936, dans L’Élasticité américaine : « Il y a dans le tempérament
américain une qualité que l’on traduit là-bas par le mot resiliency, pour
lequel je ne trouve pas en français de correspondant exact, car il unit
les idées d’élasticité, de ressort, de ressource et de bonne humeur. » Le
kintsugi semble donc à l’opposé de la résilience – puisque la résilience,
c’est très exactement rebondir, et foncer, comme s’il ne s’était rien
passé. À l’origine, le mot désignait d’ailleurs la capacité d’un métal à
reprendre sa forme initiale à la suite d’un choc…
Ne cédons pas à cette illusion. Ce qui est fait ne peut être défait. Ce
qui est défait ne peut être refait.
Personne ne peut remonter le film à l’envers.
Et puis, franchement : on n’y comprendrait plus rien.
LITOST

(TCHÈQUE)
Prononciation : li-tost
Ingrédients : Kundera, Pennac, Baudelaire, Proust, Goethe, Desplechin,
Freud, Domas (traces).
« Litost est un mot tchèque intraduisible en d’autres langues. Sa
première syllabe, qui se prononce longue et accentuée, rappelle la
plainte d’un chien abandonné. Pour le sens de ce mot je cherche
vainement un équivalent dans d’autres langues, bien que j’aie peine à
imaginer qu’on puisse comprendre l’âme humaine sans lui. » C’est
Milan Kundera qui explique cela, dans Le Livre du rire et de l’oubli. Un
si grand parrainage n’a pour l’instant pas suffi : le mot litost n’est pas
encore entré dans le vocabulaire français. Tout de même : on trouve
depuis 2008 une BD mélancolique de Domas qui porte ce titre. Au
Québec, quelqu’un a soutenu en 2006 une thèse au titre malicieux :
« Litote et litost dans l’œuvre de Racine ». Ajoutons que dans le
magazine Books, ce mot a également été adoubé par Daniel Pennac :
« Dans la liste de ce que nous ne pardonnons pas à ceux que nous
aimons, je place en tête les services que nous leur rendons, ceux que
nous ne leur rendons pas, mais par-dessus tout la litost : ce sentiment
qu’ils nous donnent si souvent – et parfois malgré eux – de nos propres
faiblesses. »
Je voudrais bien joindre mes forces à celles de deux écrivains, d’un
dessinateur et d’un thésard, pour faire entrer la litost dans la langue
française. Et si l’on me répond que quatre ou cinq personnes ne
peuvent pas introduire un mot nouveau dans une langue, laissez-moi
hausser les épaules. Il a toujours suffi d’une poignée de gens pour que
tout change, et le monde et notre vision du monde.
Les apôtres au début étaient douze.
Les marxistes au début étaient deux.

Deux situations où surgit la litost :


1. Le serveur amène les plats à la table de François et Sophie.
Sophie goûte : c’est tiède. Comme elle est timide et bien éduquée, et
qu’elle veut que rien ne gâche cette soirée, elle prétend que c’est bon.
François goûte : c’est tiède également. Il appelle le serveur qui ramène
le plat en cuisine. Quelques minutes plus tard, Sophie regarde le plat
de François qui fume, et le sien qui ne fume pas : litost.
2. Serge organise une fête pour son anniversaire. Son frère Philippe
est très heureux d’y aller, et il s’amuse beaucoup – au début. Et puis il
regarde Serge danser, au milieu de la piste. Serge danse vraiment très
bien. Toute la famille le regarde et l’admire. Philippe est assis sur une
chaise en plastique. Il baisse les yeux, et contemple ses pieds qui ne
savent même pas battre correctement la mesure : litost.

La litost n’est pas le regret ni la jalousie, ni l’envie ; plutôt un


sentiment de découragement « né du spectacle de sa propre misère
soudainement découverte » (Kundera). Mais comme cette découverte
n’est possible que par la constatation de la supériorité anodine d’un
tiers, ce qui aurait pu être un sentiment noble (comme la modestie ou
l’humilité), se retourne toujours en une passion triste, parce qu’elle est
liée à la détestation de ce tiers.
Sophie, plutôt que de rire d’elle-même parce qu’elle n’a pas osé
demander qu’on réchauffe son plat, se met à détester François, parce
qu’il mange chaud. Sophie ne déteste pas François parce que son plat
est chaud, mais parce qu’on lui a appris, à elle, à ne jamais faire de
vague, et à lui, à toujours obtenir ce qu’il veut. De la même manière,
Philippe n’éprouve pas de litost parce que son frère danse mieux que
lui. Cette scène agit comme un révélateur, et il le sait bien : elle lui
révèle qu’il rêve encore d’être le préféré de la famille, et que cela
n’arrivera jamais.

La litost surgit lorsqu’un événement anecdotique réveille une


blessure ancienne – inguérissable. Ainsi, c’est une tristesse infiniment
solitaire : même si tout arrive à cause d’un autre, moi seul sais ce que
ma mauvaise humeur signifie.
L’ironie, c’est que je peux très bien accuser l’autre d’avoir éveillé ma
litost, sans comprendre que j’ai moi-même éveillé la sienne.
Pour le prouver, tournons la caméra de l’autre côté :
1. Le serveur amène les plats à la table de François et Sophie.
Sophie goûte et déclare que c’est bon. François goûte et déclare que
c’est tiède : il appelle sèchement le serveur qui ramène le plat en
cuisine. Pendant qu’on réchauffe son assiette, François se dit qu’il est
aussi rigide que son père… Comme Sophie est différente, elle qui
prend la vie comme elle vient ! Alors François regarde le plat de
Sophie, qu’elle sauce avec gourmandise, et le sien qu’on vient de lui
rapporter, et qui fume beaucoup trop : litost.
2. Serge organise une fête pour son anniversaire. Tout le monde le
regarde danser au milieu de la piste – parce qu’il danse très bien depuis
qu’il a pris des cours. Serge, lui, ne regarde que son frère, Philippe,
assis tranquillement sur une chaise en plastique, une bière à la main. Et
celui qui danse, tandis même qu’il danse, se met à penser : « En voilà
un qui a tout compris. Il ne cherche pas à captiver le regard des autres.
Il ne cherche pas à s’étourdir en dansant, pour oublier qu’il vieillit. »
Serge baisse alors les yeux, et contemple ses pieds qui battent
inutilement la mesure : litost.

Baudelaire : « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé


du désir de changer de lit. »

Proust : « Ce qu’il y a d’admirable dans le bonheur des autres, c’est


qu’on y croit. »

Peut-on lutter contre la litost ? Non, il n’y a rien à faire. Ou plutôt il


n’y a rien à faire de bien, mais la plupart des gens choisissent l’une ou
l’autre de ces deux fausses solutions :
1. Être de mauvaise foi. Il faut que l’autre passe une aussi mauvaise
soirée que moi. Alors Sophie, contrite d’être si peu sûre d’elle-même, se
met à menacer François, parce que le serveur était une serveuse : « Tu
crois que je n’ai pas vu ton manège ! » Et elle se lève, en faisant bien
sûr un scandale, parce qu’il faut bien que leur soirée à tous deux soit
gâchée.
2. Punir l’autre en se punissant soi-même. Il faut que je plonge dans
l’échec, parce que c’est le seul moyen d’éclabousser la vie de l’autre.
« Certes, je ne peux rien contre sa joie : je n’ai pas de prise. Et
pourtant ! Si je me suicide, mon frère aura un frère suicidé. On verra
s’il aura toujours envie de danser pour ses anniversaires ! » Philippe se
lève alors de sa chaise, quitte la fête en sifflant, et plonge dans les
roues de la première voiture qui passe.

J’exagère ? Non : je mets juste en fiction ce que théorisait Kundera.


« Si notre vis-à-vis est plus faible que nous, nous trouvons un prétexte
pour lui faire mal ; s’il est plus fort, il ne nous reste plus qu’à choisir
une vengeance détournée, une gifle par ricochet, un meurtre par le
biais d’un suicide. »

Du reste, c’est très exactement ce qui se passe dans le Werther de


Goethe : lorsqu’il comprend que Charlotte, mariée à Albert, ne sera
jamais sa maîtresse, Werther emprunte les pistolets de ce dernier afin
que tout le monde comprenne pourquoi il se suicide. Comme une boule
de billard : la violence qu’il veut exercer contre lui, il espère bien
qu’elle s’exercera, par la bande, contre celle qu’il aime. Et c’est ce qui se
passe le jour même de son enterrement, comme l’indique sobrement la
fin du livre : « On craignait pour les jours de Charlotte. »
Werther, post-mortem, tente donc d’assassiner Charlotte.

*
C’est aussi très exactement ce que se passe dans Rois et Reine,
d’Arnaud Desplechin. Le père mourant, plein de litost contre sa fille en
parfaite santé, lui écrit une dernière lettre terrible, afin que cette fille
qui lui survit meure tout de même un peu à cause de lui : « Tu t’es
épanouie, chaque jour plus agressive, plus insolente, âcre, froide.
Superficielle. […] Je te hais, ma petite fille. Je suis en train de mourir,
et je trouve cela injuste, que je meure et que toi tu vives. Je voudrais
que tu aies mon cancer et que tu souffres, et avoir du temps pour te
pardonner, après ta mort. »

Il n’y a pas eu davantage de microbes lorsque Pasteur a révélé leur


existence. Mais c’est vrai qu’il y eut davantage d’hystériques lorsque
Charcot a révélé ses travaux.
Que se passera-t-il lorsque la litost entrera vraiment dans le
vocabulaire français ?
En serons-nous tous atteints ?
En serons-nous tous guéris ?

J’y repense : en septembre 1909, Freud est invité à donner une série
de conférences aux États-Unis d’Amérique. C’est sur le bateau qui
l’emmène vers le Nouveau Monde qu’il aurait fait à Jung et à Ferenczi
cette confidence : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la
peste. »
Si c’est comme ça : mettons que je n’ai rien dit.
MAMIHLAPINATAPAI

(YAGHAN)
Prononciation : ma-mi-la-pi-na-ta-paï
Ingrédients : Chrétien de Troyes (traces), Gavalda (traces), Schönberg
(traces).
Il faut prendre son élan pour prononcer ce mot qui semble
interminable. Mamihlapinatapai. Paradoxalement, si l’on en croit le
Guiness Book des Records, c’est tout de même le mot le plus succinct du
monde… Songez : ces sept syllabes signifient dans la province de Terre
de Feu « un regard partagé par deux personnes, chacun souhaitant que
l’autre initie quelque chose qu’ils désirent tous les deux, mais qu’aucun
n’ose commencer ».
Ainsi, pour le peuple yaghan, c’est un mot triste comme deux chefs
de guerre qui voudraient bien faire la paix, mais qui ont besoin que ce
soit l’autre qui la réclame le premier. Un mot triste comme Perceval
devant le roi Pécheur – n’osant rien demander, perdant ainsi, pour
toujours, l’occasion de toucher le Graal. Mamihlapinatapai, c’est aussi
un mot triste comme une fin d’après-midi, quand deux adolescents
ressortent du cinéma, et que rien n’a eu lieu malgré l’obscurité.

Combien de gens, ignorant le terme mamihlapinatapai, n’en


ignorent pas la brûlure ?
Afin que vous n’ayez jamais à murmurer ce mot de vos lèvres
désolées, je veux bien raccourcir mon chapitre.
Profitez-en : prenez votre téléphone.
Il y a forcément quelqu’un, quelque part, qui attend de vos
nouvelles. Quelqu’un qui voudrait bien que vous fassiez le premier pas.
Laissez de côté l’orgueil, la honte, la peur si sotte d’être sot. Vous
l’êtes déjà trop, si vous n’avez pas encore votre téléphone dans la main.

Vous continuez à me lire ? D’accord : je continue à écrire.


Nomades, les Yaghans avaient un mode de vie essentiellement
maritime. Alors à force de naviguer loin de chez eux, à force de ne plus
se parler, à force de ne plus se voir, à force (comme vous !) de
repousser les rencontres et les retrouvailles, ce peuple vieux de
6 000 ans s’étiola durant la première moitié du XXe siècle. Sa culture
s’assécha, et sa langue s’éteignit.
Et voilà : depuis 1936, la plupart des linguistes considèrent le
yaghan comme une langue morte.
Oui : plus aucun habitant de la Terre de Feu n’a dit
mamihlapinatapai depuis 82 ans.
Faites quelque chose pour ne pas ressusciter bêtement ce mot.
Allez : je vous dis de prendre votre téléphone.
NAZ

(URDU)
Prononciation : naz
Ingrédients : Shamsie, Tolstoï, Torga, Gide, Dolto, pape François,
Polnareff, Green, Klebold, Triolet, Breton, Aragon (traces).
Le mot ne sonne pas très bien en français. Il dit pourtant une chose
très belle. Dans son roman Salt and Saffron, publié en 2000 mais
encore inédit en France, l’écrivain pakistanais Kamila Shamsie décrit
parfaitement ce sentiment : le naz, « c’est la fierté qui nous remplit de
savoir que l’on est aimé plus que tout au monde. C’est être persuadé
que quoi qu’on fasse, l’autre ne nous enlèvera jamais son amour. »
Quelle chance.
Quel effroi.

Est-ce que c’est vraiment possible ?


Je veux dire : qui peut être sûr que l’autre l’aime plus que tout au
monde, et vraiment, absolument, définitivement ? Qui peut être sûr
que quoi qu’il fasse, l’amour de l’autre restera intact ?
Personne.
Et par conséquent : qu’est-ce qu’un sentiment que personne ne peut
se flatter de ressentir ?

De toute façon, j’ai beau chercher : je ne trouve que des exemples


contraires au naz.
Le 23 février 1865, Tolstoï écrit à son ami Afanassi Fet pour le
convaincre de passer quelques jours à Iasnaïa Poliana, le domaine dont
il a hérité à la mort de sa mère. Dans sa dernière lettre, Fet se rappelait
au bon souvenir de Sophie Tolstoï, alors l’auteur de Guerre et Paix
termine sa missive par ces mots : « Je suis heureux que vous aimiez ma
femme. Bien que je l’aime moins que mon roman, c’est tout de même
ma femme, vous savez. »

*
Au milieu de La Création du Monde, Miguel Torga décrit les
préparatifs de son mariage. Le jour de la cérémonie, juste avant
d’échanger leurs vœux, le grand écrivain portugais s’approche de sa
future femme, la prend dans ses bras et l’embrasse tendrement. Puis,
contre son oreille, il murmure : « Je t’aime, mais je t’échangerai contre
un beau vers. »
(Non, il ne blaguait pas.)

Il y a aussi l’amour inconditionnel que l’on ressent pour ses


enfants… Dans son Journal, Roger Martin du Gard raconte, grâce à
Gide, cette anecdote effrayante. Tandis qu’il vient de féliciter son vieil
ami, « Vous devez être bien content que Catherine [la fille unique de
Gide] ne soit pas partie à l’étranger pour ses études ! », Gide, toujours
trop sincère, répond : « Oh, plus content que je ne puis dire, surtout
que pour l’instant nos rapports sont si charmants. » Puis, après un
temps : « Mais si elle était partie, trois jours après, je sais bien que je
l’aurais oubliée. »

Le mot naz, parce qu’il est trop beau pour être vrai, ouvre
également un questionnement éthique : est-ce que quelqu’un peut nous
aimer quoi que nous fassions ? (On dirait un défi à relever.)
J’ai connu un enfant qui vivait dans les années quatre-vingt. Comme
il n’était pas bête, ni à l’école ni dans la vie, les chemins s’ouvraient
devant lui ; mais lui tremblait devant ces grands carrefours.
L’Espagne ? La France ? Professeur ? Journaliste ? Ses parents
frappaient alors à sa chambre. Ils voulaient l’encourager : « De toute
façon, quoi que tu fasses, nous t’aimerons pareil. »
Ces promesses attristaient l’enfant : il entendait le message à
l’envers. « Je ne peux donc rien faire pour que mes parents m’aiment
davantage ? Même plus beau, plus gentil, plus riche, plus intelligent,
plus célèbre : ils m’aimeront exactement pareil ? Alors à quoi bon tout
cela ? » Assurément, l’enfant ne ressentait aucun naz. Bien au
contraire : « Je peux vraiment faire n’importe quoi ? Ils m’aimeront
encore ? »
Alors il essaya : il fit tout pour les détromper. Tout pour invalider la
thèse de ses parents.
Il s’arrêta juste lorsqu’il comprit qu’il allait y parvenir.

Des années plus tard, il lut en souriant cette phrase de Françoise


Dolto : « Un enfant ne doit pas chercher à faire plaisir à ses parents :
c’est pervers. »

Le naz : peut-être que seuls les chrétiens peuvent le ressentir. Après


tout, eux seuls sont persuadés que le rachat des transgressions est
possible, par l’arrivée de Jésus. Et puis : si la miséricorde de Dieu est
infinie, lui seul peut vraiment aimer les hommes, quoi qu’ils fassent.
Je crois que c’est ce que déclara le pape François, le 14 juin 2017,
place Saint-Pierre : « Dieu nous aime d’un amour originel et
inconditionnel. » Et après un silence, sous la chaleur écrasante, devant
la foule qui hochait la tête, le pape ajouta : « Il y a quelqu’un qui a
imprimé en nous une beauté originelle, qu’aucun péché, aucune erreur,
ne pourront entièrement effacer. »

Un refrain me revient : « Qu’on ait fait le bien ou bien le mal/On


sera tous invité au bal. » C’est Polnareff qui chante. Titre de la
chanson : On ira tous au paradis.
C’est peut-être démesurément optimiste.

*
Julien Green note dans son Journal que trois jours après la mort de
Gide, Mauriac reçut un télégramme qui ne le fit pas vraiment rire :
« L’enfer n’existe pas – STOP – Tu peux te dissiper – STOP – Préviens
Claudel – STOP – Signé : André Gide. »
(La blague était signée Roger Nimier.)

Cherchons ailleurs. Plus loin.


Si le naz, c’est l’orgueil de savoir qu’on nous aime malgré ce que l’on
a fait, il faut que ce que l’on a fait pour contrarier cet amour soit très
brutal, et puis même dégueulasse. (Sinon, pas de quoi être très
orgueilleux.) Et ainsi, hélas, qui peut vraiment ressentir le naz, sinon
les grands criminels de l’Histoire, sinon les pires assassins – sinon les
monstres, ceux qu’il est impossible d’aimer après leurs actes, mais que
leurs proches continuent d’aimer quand même ?
Je songe à cela en feuilletant A mother’s Reckoning, le livre de Sue
Klebold, cette Américaine dont le fils a tué treize personnes, au lycée
de Columbine. C’était le 20 avril 1999. Avec l’aide d’un ami, Dylan
avait fabriqué 98 engins explosifs extrêmement divers : 15 bombes au
propane, 27 bombes tuyau, 7 cocktails Molotov, et 49 bombes au CO2
(dont une sous forme de roquette). Les deux lycéens avaient également
scié les canons et les crosses de leurs fusils de chasse afin de mieux les
dissimuler…
Il aurait dû y avoir des centaines de morts ; mais toutes les bombes
n’ont pas explosé.
Après la fusillade, les deux gamins se sont suicidés.
Sue Klebold, elle, vit toujours, dans le chagrin et l’incompréhension,
sous le regard pesant des autres. Elle a passé les quinze dernières
années à parcourir l’Amérique, afin de relancer le débat sur les armes à
feu. Mais déteste-t-elle son monstre de fils, après ce qu’il a fait ? « Je
m’efforce de mener une existence qui fasse honneur à celles et ceux
dont mon fils a brisé ou volé la vie. Le travail que je fais, je le dédie à
leur mémoire. Mais ce travail, je le fais aussi pour l’amour que je
conserve à Dylan, qui restera toujours mon enfant, en dépit des
horreurs qu’il a perpétrées. »
C’est le seul exemple d’amour inconditionnel que j’ai pu trouver.

Impossible de sortir de cette aporie : L’amour inconditionnel n’existe


pas. Pourtant, si l’amour existe, il ne peut être qu’inconditionnel.

Cherchons ailleurs : revenons à la littérature.


Revenons aux poèmes d’amour.
En 1965, Elsa Triolet a 69 ans. C’est une vieille dame fatiguée et
malade. Elle est allongée sur le lit. Aragon, 68 ans, est dans le bureau à
côté, porte fermée. Il a tant écrit sur elle ! Des milliers et des milliers
de vers. Il l’aime, c’est sûr. En ce moment, il termine d’ailleurs un gros
roman dont elle est l’ombre tutélaire. Cela s’appellera : Blanche ou
l’oubli. Le titre est beau ; mais tout le reste est difficile. Alors il ne faut
surtout pas le déranger.
Aragon travaille.
La porte est fermée.
Elsa regarde ses mains qu’Aragon a tant chantées.
La vieille dame prend du papier à lettres. Elle griffonne quelque
chose. Comme elle ne veut pas de dispute, elle prend le temps de bien
choisir ses mots. Puis elle se relève doucement. Aragocha n’aime
vraiment pas qu’on le dérange… Alors, sans faire de bruit, elle glisse le
petit mot sous cette satanée porte :

Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous


vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à
dire et que l’index lui-même d’autres le liront – pas nous.
Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais
à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout
pas te déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre
– quel que soit l’ouvrage – aussi bien couper des branches sèches,
il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi,
ensemble. Cette dernière entreprise est bien ce que j’ai vécu de
plus affreusement triste. Tu es là à trembler devant mes
initiatives, jamais tu ne discutes, tu ne fais que crier ou tu
« prends sur toi ». Le plaisir normal de faire quelque chose
ensemble, tu ne le connais pas. […]
Pourtant, il serait peut-être aussi urgent de parfois nous
rencontrer. Il nous reste extrêmement peu de temps, et tu le sais
mieux que quiconque. Mon Dieu, ce que la sérénité me manque,
toute une vie comme dans la voiture où je ne peux jamais te dire
« regarde ! » puisque toujours tu lis ou tu écris, et qu’il ne faut
pas te déranger. […]
Je ne mendie pas, rien, ni ton temps, ni ton assistance, ce que je
ne supporte pas c’est la manière dont tu te tiens sur la défensive,
les barbelés et les fossés. Ma peine te dérange, il ne faut pas que
j’aie mal, juste quand tu as tant à faire. […]
Même ma mort, c’est à toi que cela arriverait. […]
Je te rappelle seulement l’heure : nous en sommes à moins cinq.

Elsa Triolet avait raison : elle disparut cinq ans plus tard. À son
enterrement, le 12 décembre 1970, Rostropovitch joua La Sarabande
de Bach. Aragon écrivit un poème déchirant, « Ni fleurs ni couronnes »,
qu’on peut lire dans son tout dernier recueil, Les Adieux.

Comme disait Breton : « Je vous souhaite d’être follement aimé. »

Aragon. Elsa. Le Poète. Sa Muse. Qui aimait l’autre à la folie, et


d’une manière inconditionnelle ?
Du reste, pas besoin d’être grand clerc pour imaginer ce qui se passa
dans la tête et le cœur d’Aragon bougonnant, lorsqu’il délaissa son
ouvrage, et qu’il se baissa, ce jour-là, pour ramasser dans la poussière
cette lettre d’amour. La honte, l’étonnement et la tristesse, l’orgueil et
l’incompréhension, la joie et la culpabilité, ce sentiment d’imposture
qui le submergeait au fur et à mesure qu’il avançait dans la lecture, et
la peur, finalement, de s’être trompé toute sa vie : hélas, c’est cela,
aussi, le naz.
OSTRANENIA

(RUSSE)
Prononciation : os-tra-né-nia
Ingrédients : Chklovski, Derrida, Bashung, Biolay, Lynch, de Retz,
Van Damme, Tesnière, Chomsky, Montaigne, Marivaux, Giono, Proust
(traces).
En 1921, une jeune femme, américaine et en colère, décide d’écrire
à Marcel Proust. Elle vient en effet de passer trois ans à lire La
Recherche, et il lui semble que cela a été très vain. « Je n’y comprends
rien, mais absolument rien. Cher Marcel Proust, ne faites pas le poseur,
descendez pour une fois de votre empyrée. Dites-moi en deux lignes ce
que vous avez voulu dire. »
Ne riez pas. Il y a dans le monde beaucoup de jeunes esprits
américains et en colère. Ils rêvent de transparence et d’échanges
immédiats. Ils n’ont pas le temps de réfléchir, assurés qu’ils sont que la
vision des artistes n’est pas complexe, mais que ces petits malins font
semblant d’être compliqués.
Je ne pense pas que ces jeunes esprits américains et en colère
croient véritablement en l’art. Mais je suis à peu près sûr qu’ils croient
en l’ostranenia.

L’ostranenia est un mot inventé par les formalistes russes vers 1917,
pour définir et vanter « l’étrangeté » concertée d’une œuvre d’art. C’est
ainsi que pour le théoricien Victor Chklovski, « le procédé de l’art
consiste à obscurcir la forme, à augmenter la difficulté et la durée de
la perception. »
Autrement dit : quand nous bavardons entre nous, il n’y a pas
vraiment d’art, puisque nous utilisons le langage afin d’échanger nos
avis, et que nous nous comprenons complètement (ceci resterait encore
à prouver). Mais l’écrivain diffère de nous parce qu’il essaie sans cesse
de retarder la transmission du sens.
Derrida ne dira pas autre chose, cinquante ans plus tard : « Un texte
n’est un texte que s’il cache au premier regard, au premier venu, la loi
de sa composition et la règle de son jeu. »

*
« On n’y comprend rien ! »
En 1917, le russe Victor Chklovski applaudit les écrivains parce
qu’ils savent dissimuler ce qu’ils veulent dire, et qu’ils s’expriment
d’une manière très oblique.
En 1921, la jeune femme américaine blâme Proust parce qu’il passe
30 pages à décrire un homme qui se réveille, et qu’elle ne comprend
guère où tout cela mène.
Et nous ? Sommes-nous russes ou américains ?

Lao-tseu, Guillaume de Lorris, Góngora, Scève, Mallarmé, Rimbaud,


Lautréamont, Lacan, Quignard, Cixous, Derrida lui-même : c’est vrai
que parfois on ne comprend rien à ce qu’ils disent.
Parce qu’il ne s’agit pas que de littérature : ajoutons Benjamin
Biolay, Brigitte Fontaine, Julien Doré, Alain Bashung, et puis même
Julien Clerc, quand il chante certains textes d’Étienne Roda-Gil.
C’est étrange, tout de même : nous sommes entourés de gens qui
parlent la même langue que nous, mais que nous ne comprenons
guère.
Et cela ne nous dérange absolument pas. Au contraire. Nous lisons
avec plus de patience, chantonnons avec plus de vigueur,
applaudissons plus longuement.
Il semble que nous les aimions d’autant plus que la transmission de
leur propos est brouillée.
Comme une radio qu’on écouterait jour et nuit à cause des
interférences.

Biolay, 2009
Bashung, 1998
On reste Dieu merci
On m’a vu dans le Vercors À la merci d’un abribus
Sauter à l’élastique Ne reste pas ici
Voleur d’amphores On entend sonner l’angélus
Au fond des criques Le soleil est joli
J’ai fait la cour à des murènes Plus triste que le cirque Gruss
J’ai fait l’amour j’ai fait le mort Quelle aventure
T’étais pas née Quelle aventure

David Lynch dans Libération, le 23 mars 1996 : « Je ne vois pas


pourquoi les gens attendent d’une œuvre d’art qu’elle veuille dire
quelque chose, alors qu’ils acceptent que leur vie à eux ne rime à
rien. »

« Comment faire pour lui plaire ? – C’est très simple : reste


mystérieux. »
L’ostranenia a sa place aussi dans la vie réelle, ou nous ne
tomberions jamais amoureux. L’autre en effet n’est souvent désirable
qu’autant que je ne suis pas très sûr de ce qu’il veut faire avec moi.
Je ne suis moi-même très désirable qu’autant que l’autre n’est pas
très sûr de ce que je veux faire avec lui.
(C’est l’une des grandes leçons de La Recherche – la grande énigme
incarnée par Albertine.)
On pourrait ainsi définir une rencontre amoureuse : deux personnes
se croisent et ne se comprennent pas. Alors elles suggèrent un second
rendez-vous – non pour défaire cette incompréhension, mais pour
vérifier qu’elle demeure, quoi qu’on se dise. Si les deux personnes ne
comprennent toujours pas ce qui se passe au bout de plusieurs rendez-
vous : elles tombent amoureuses.
Combien de livres, de films, de chansons, sur une femme
mystérieuse, sur un beau ténébreux ?
« On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » : c’est la phrase très
lucide du cardinal de Retz, qu’aimait tant répéter François Mitterrand –
cet amoureux déguisé en homme politique.

Deux échecs de l’ostranenia :


1. Et si le locuteur était complexe sans le vouloir (et donc juste
confus), et sans même que cela rende son propos plus intéressant ?
Jean-Claude Van Damme : « Nous les humains, on a inventé le temps.
Mais le temps n’existe pas, car il y a une matter, une puissance de
compression, qui n’est pas la même pour chaque species on earth. »
2. Et si le locuteur faisait vrombir l’ostranenie à outrance, créant une
phrase complètement grammaticale, mais aussi totalement insensée ?
Le linguiste Tesnière s’y essaya dans les années 30 : « Le silence
vertébral indispose la voile licite. » Noam Chomsky s’y essaya lui aussi
vers 1957 (mais avec un peu moins de succès, je trouve) : « D’incolores
idées vertes dorment furieusement. »

Montaigne : « La difficulté est une monnaie que les savants


emploient, comme les joueurs de passe-passe, pour ne pas découvrir
l’inanité de leur art. »

Le problème, donc, c’est qu’on peut imiter la complexité. La


profondeur, dans la vie comme dans l’écriture, n’est parfois qu’un effet
de style.
Et si l’autre devant moi prenait juste un air mystérieux, sans l’être
jamais ? (Toujours le même problème : le verbe avoir au lieu du verbe
être.)
La drague : une ostranenia dérisoire, ostentatoire.
Le dragueur entre dans la fête en songeant : « Je dois faire croire
que je suis indéchiffrable. »
*

Le problème, donc, c’est qu’on peut tout aussi bien imiter l’absence
de complexité.
En 1705, Marivaux a 17 ans. Il regarde tendrement une fille de la
campagne. Elle est si simple, si différente des autres femmes coquettes
et hautaines ! Mais alors qu’il vient de la quitter, le jeune homme
retourne sur ses pas, à la recherche d’un gant qu’il a perdu :

J’aperçus la belle de loin, qui se regardait dans un miroir, et je


remarquai, à mon grand étonnement, qu’elle s’y représentait à
elle-même dans tous les sens où durant notre entretien j’avais vu
son visage ; et il se trouvait que ses airs de physionomie que
j’avais cru si naïfs n’étaient, à bien les nommer, que des tours de
gibecière ; je jugeais de loin que sa vanité en adoptait quelques-
uns, qu’elle en réformait d’autres ; c’était de petites façons,
qu’on aurait pu noter, et qu’une femme aurait pu apprendre
comme un air de musique. Je tremblai du péril que j’aurais
couru si j’avais eu le malheur d’essuyer encore de bonne foi ses
friponneries, au point de perfection où son habileté les portait ;
mais je l’avais crue naturelle et ne l’avais aimée que sur ce pied-
là, de sorte que mon amour cessa tout d’un coup, comme si mon
cœur ne s’était attendri que sous condition. Elle m’aperçut à son
tour dans son miroir, et rougit. Pour moi, j’entrai en riant, et
ramassant mon gant : – Ah ! Mademoiselle, je vous demande
pardon, lui dis-je, d’avoir mis jusqu’ici sur le compte de la
nature des appas dont tout l’honneur n’est dû qu’à votre
industrie. – Qu’est-ce que c’est ? que signifie ce discours ? me
répondit-elle. – Vous parlerai-je plus franchement ? lui dis-je, je
viens de voir les machines de l’Opéra. Il me divertira toujours,
mais il me touchera moins.

*
Ostranenia : une fois que l’on connaît ce mot, on est foutu. Qui est
simple ? Qui est sincère ? Qui exagère ? Qui porte un masque ?
Le seul contrepoison que je connaisse réside dans cette phrase de
Giono : Quand les mystères sont très malins, ils se cachent dans la
lumière.
Mais rien ne dit que cette phrase ne soit pas, elle-même, faussement
complexe.
PUTIVUELTA

(ESPAGNOL)
Prononciation : pou-ti-vou-èl-ta
Ingrédients : Córdova Plaza, Wilde, Ceronetti, Bourdieu, Apollinaire,
Schmidt, Despentes, Genet, Laclos.
Comment naissent les mots nouveaux ? Comment se déploient-ils
dans la langue et dans la vie ? À quelle vitesse ? Par quels relais ? Et
surtout : à quel prix ? Je voudrais bien essayer de répondre à ces
questions en reconstituant le trajet d’un terme argotique qui connaît
dans le monde hispanophone un succès foudroyant.
Putivuelta.
(Oui : c’est un mot très vulgaire.)

On ne trouve aucune trace de putivuelta avant 2005. Dans aucun


dictionnaire ni aucun journal. Sur aucun réseau social.
Pourtant, ce mot devait bien exister avant 2005 : quelqu’un a bien
dû l’inventer, vers l’an 2000 ou même avant, dans un grand éclat de
rire. (J’imagine que c’était dans un bar, très tard dans la nuit. Mais cela
s’est perdu à jamais, dans l’entrechoquement des verres et la buée des
paroles.)
Et enfin : mai 2005. Dans la revue d’anthropologie Cuicuilco, une
chercheuse de l’université de Veracruz publie un article sur « Les
travailleurs du sexe de la ville de Xalapa ». Elle s’appelle Rosío Córdova
Plaza, et au détour d’une phrase, voilà qu’elle s’amuse de ce que les
habitants de cette municipalité ont renommé les allées des parcs du
centre-ville, « débordant de prostituées pendant les week-ends et les
jours de paie » : la putivuelta.
Page 227 de cette revue très sérieuse, sept lignes avant la fin : c’est
la première fois, d’après mes recherches, que ce mot apparaît à l’écrit.
Puti provient de puta, qu’il ne me semble pas très nécessaire de
traduire. Quant à vuelta, c’est « le tour », « la ronde ».
Putivuelta signifie alors quelque chose comme : « le chemin de
ronde des prostituées ».

*
Pendant deux ans, trois ans : rien ne s’est passé. Ou presque rien :
aucune trace visible, lisible. Mais soyez certains que putivuelta prit son
envol. Le mot fut dit, redit, répété, repris. Pour preuve :
– Juin 2008. La Fundéu (sorte d’Académie française veillant à la
langue castillane) organise un séminaire pour rendre compte du
vocabulaire des jeunes Espagnols. On apprend qu’un mot nouveau,
« lié aux discothèques », est apparu dans leur bouche. La putivuelta
ressurgit, à 8 870 km de Xalapa. Mais aucune définition n’est donnée.
À lire le fascicule imprimé par la Fundéu, on se croirait dans un vieux
western : il y a un nouveau venu en ville, et personne ne sait pourquoi
il est là.
– Octobre 2008. La putivuelta fait son apparition sur YouTube. Le
mot sert de titre à une courte vidéo où trois garçons, hilares dans leur
voiture, filment des prostituées mexicaines et leurs clients. Dix ans plus
tard, la vidéo n’a même pas obtenu 1 000 vues.

Début 2010. Création d’une page Facebook espagnole qui vante la


« PUTI-VUELTA » (avec un tiret). Si son orthographe est encore incertaine,
sa définition s’est stabilisée. Désormais, ce terme désignera : « le tour
de reconnaissance que l’on fait d’une manière faussement désinvolte,
dans un lieu bondé, afin de regarder qui s’y trouve et qui l’on pourra
draguer. » (La traduction est de moi.)
Le mot est visiblement vulgaire. Sa définition est assurément
maligne. Le succès est obligatoire.

Même si le mot a été lâché sur YouTube, sur Facebook, c’est


bizarrement un vieux média – la télévision – qui popularise
définitivement la putivuelta.
Nous sommes en 2014, et la chaîne MTV Latino America lance un
nouveau programme, Acapulco Shore. « Huit individus qui ne se
connaissent pas envahissent Acapulco pour passer un été ensemble
dans la même maison. Fêtes, alcool et drames seront de l’aventure. »
Comment réunir ces trois éléments nécessaires à toute téléréalité ?
Roublards, les concepteurs de l’émission proposent aux candidats
diverses épreuves, divers tournois. Ainsi, contre de l’argent dans leur
cagnotte, on demande à deux jeunes filles de faire le tour d’une
discothèque. Elles n’ont presque rien à faire : on leur demande juste
d’avoir l’audace d’aller de table en table, et de boire et danser avec tout
le monde.
Vous vous doutez du nom de l’épreuve : La Putivuelta.

Il faudrait relire Oscar Wilde :

Dansez pour moi, Salomé, je vous supplie. Si vous dansez pour


moi vous pourrez me demander tout ce que vous voudrez et je
vous le donnerai. Oui, dansez pour moi, Salomé, et je vous
donnerai tout ce que vous me demanderez, fût-ce la moitié de
mon royaume.
(Spoiler : à la fin Salomé meurt.)

On estime qu’environ 37 millions de téléspectateurs, en Amérique


latine, au Brésil, en Espagne, en Italie, ont regardé ces images
d’Acapulco Shore.
37 millions de téléspectateurs, en Amérique latine, au Brésil, en
Espagne, en Italie, ont ainsi découvert un mot nouveau.
La suite est facile à deviner.
Février 2016. Un éditorialiste d’El Mundo choisit le mot putivuelta
pour parler des hommes politiques qui font le tour des différents
acteurs sociaux avant de prendre une grande décision.
Juin 2017. Karime et Manelyk, deux anciennes participantes
d’Acapulco Shore, décident de chanter, en tenue légère, la putivuelta. La
musique est binaire, les paroles sont vulgaires : le clip obtient plus de
3 millions de vues sur YouTube.
La télévision. La presse. Internet. C’est peu dire que le mot devient à
la mode.
On crée des magnets, des autocollants, des T-shirts : la putivuelta
devient un véritable schibboleth, un mot de passe qui unit et sépare les
gens tout à la fois.

Dans Le Silence du corps, Ceronetti note que « de deux êtres qui se


regardent, le premier à détourner le regard est le dominateur ». Parce
qu’il est très sûr de son pouvoir. Parce qu’il sait bien qu’il l’emportera
autrement, et d’une manière plus brutale.
C’est exactement pareil pour la putivuelta : si on laisse les femmes
monter sur le podium et regarder d’en haut, à la recherche de l’autre,
c’est parce qu’on sait que c’est cet autre qui a écrit les règles du jeu.
Janvier 2018. Alors que le mot putivuelta semble sur toutes les
bouches et sur tous les T-shirts, un gérant de discothèque, vers La
Biscaye, placarde des affiches dans toute la ville. Il offrira un verre aux
filles qui accepteront de faire une putivuelta dans son établissement –
et de se laisser filmer pour le site internet de la discothèque…
Il ne faut que quelques jours aux associations féministes pour
dénoncer ce marchandage, qui révèle la très ancienne atmosphère qui
règne autour de ce mot très nouveau.
Les membres de ces associations, scandalisés, font alors le tour de la
ville – pour arracher toutes ces affiches.

Était-ce un quiproquo ou une supercherie ? Au lecteur de décider.


– Un quiproquo. Après tout, le mot putivuelta possède deux sens : le
chemin de ronde des femmes légères, et l’art de regarder discrètement
dans une foule, pour trouver quelqu’un qui nous plaît. On peut croire
que les deux sens se sont entrelacés : les filles agissaient en pensant au
second sens. Les garçons regardaient en espérant le premier.
– Une supercherie. On a fait croire aux filles qu’elles avaient le
pouvoir, parce qu’elles faisaient quelque chose comme le tour du
propriétaire – alors qu’évidemment les garçons gardaient le contrôle,
immobiles, cachés dans la foule. Dans ce moderne safari, on a fait
croire aux filles qu’elles étaient des lionnes, alors qu’on les prenait pour
des gazelles.

Bourdieu, dans La Domination masculine : « À ceux qui objecteraient


que nombre de femmes ont rompu aujourd’hui avec les normes et les
formes traditionnelles de la retenue, et qui verraient dans la place
qu’elles font à l’exhibition contrôlée du corps un indice de libération, il
suffit d’indiquer que cet usage du corps propre reste très évidemment
subordonné au point de vue masculin. »
Telle est l’astuce qui présida, je crois, à la naissance de ce mot :
faire croire que la libération de la femme passait forcément par la
femme libre. Mais on n’est pas plus libre sous prétexte qu’on se libère
devant le regard de l’autre, puisque justement on ne s’affranchit pas du
tout du regard de l’autre.

Apollinaire le déplorait dans un de ses poèmes de jeunesse : « il n’y


a pas de cadeaux anarchistes ». Les patrons de discothèque n’offrent
des verres qu’en échange de quelque chose qui leur convient : et c’est
souvent, en ce qui concerne les femmes, le passage du sujet à l’objet.
Ils répondent : On leur demandait juste de faire le tour de la boîte !
On leur demandait juste de monter sur le podium, et de scruter
vaguement la foule !
Et parce qu’elles regardaient, ils espéraient qu’elles oublieraient
qu’elles étaient regardées.
Beau jeu de dupes : on assure aux femmes, avec ce mot très cool,
putivuelta, qu’elles vont faire leur marché.
Et voilà qu’elles apprennent, à travers ce verre qu’on offre, qu’elles
sont les choses qu’on voulait vendre dans ce marché.

Joël Schmidt, dans Vie et mort des esclaves dans la Rome antique :
« À Rome, le marché aux esclaves se trouvait à l’angle sud du
Forum, près du temple de Castor et Pollux. Les esclaves étaient juchés
sur des estrades. Parfois, on les enfermait dans des cages, comme des
poulets. Leurs pieds étaient enduits de craie. Ils ne portaient
généralement pas de vêtements : les acheteurs pouvaient ainsi juger,
en toute connaissance, la valeur de la marchandise proposée.
Ceux qui étaient des prisonniers de guerre portaient une couronne.
Si un esclave était coiffé d’un bonnet, attention ! C’était un signe qu’il
n’était pas garanti par le vendeur.
Souvent, on accrochait à son cou un écriteau sur lequel étaient
inscrits son origine, son ethnie, ses qualités, ses aptitudes morales,
intellectuelles et physiques. C’est ainsi que l’Édit des Curules stipule
que l’acheteur devra savoir “si les esclaves ont quelques maladies ou
quelques vices, s’ils sont fugitifs ou vagabonds, s’ils ont à s’acquitter
d’une peine”. »

Bien sûr, la putivuelta n’est ni la prostitution ni l’esclavage : mais


c’est un mot qui mêle les deux parce qu’il donne à celui qui le prononce
l’autorisation de considérer l’autre comme un produit, étant donné qu’il
accepte lui-même d’être un produit. Ainsi, c’est l’acte ultime de la
marchandisation des êtres : se penser comme une marchandise et en
tant que tel, se standardiser jusqu’à avoir un prix.
Accepter d’être VRP de soi-même, dans l’espoir, un jour, d’être enfin
VIP.

*
Virginie Despentes contre la putivuelta :

Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation,


j’en ai quand même déduit que : la féminité, c’est la putasserie.
L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un
machin glamour. Ça n’est un sport de haut niveau que dans très
peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se
comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a
des hommes, vouloir leur plaire.

Croyez que j’aime assez la séduction, la drague, et puis même la


vantardise : mais l’idée d’un monde peuplé de commerciaux d’eux-
mêmes m’effraie. C’est cela aussi qui m’agace dans ce mot putivuelta –
mais je sais que même ce mot très laid, nous en aurons besoin. Oui, il
nous faudrait des mots nouveaux, intelligents et fins, comme la litost
ou le kintsugi ; mais je crois que nous ne pourrons pas nous passer de
ce mot d’argot qui devra agir sur nous comme un vaccin. Parce qu’on
ne peut lutter que contre ce que l’on peut nommer et décrire. Et parce
que, comme Genet le dit très bien au beau milieu des Paravents, avec
beaucoup plus de justesse qu’on ne l’imagine : « ces cons finiront par
nous rendre intelligents. »

31 mai 2018. Me voici sur une péniche amarrée au bassin de la


Villette. Il est presque 20 heures. Des grappes de gens partout,
souriants, un verre à la main. C’est une nouvelle soirée parisienne. Un
tout nouveau afterwork, comme ils disent. Alors il fallait un nom
branché, estival, latino. Les organisateurs n’ont pas beaucoup hésité.
Le vent a dispersé des dizaines de flyers, jaunes et noirs, qui flottent
à présent sur le canal, comme d’étranges nénuphars. En gros
caractères, on peut lire : « Ce qu’il vous fallait arrive enfin en France :
c’est la PutiVuelta ! »
Ah, d’accord.
Comme disait la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont : Hé
bien ! la guerre !
SKYBALON

(GREC)
Prononciation : sku-ba-lon’
Ingrédients : Paul de Tarse, Santideva, Baudelaire, Flaubert, Cocteau,
Gide, Poe, Enzensberger, Platon, Eluard, Rimbaud, Homère (traces),
Hugo (traces).
C’était une époque heureuse, sans passeport ni carte d’identité.
C’était l’Antiquité. Mais comment se retrouver quand on s’était
perdus ? Comment se reconnaître après des années d’éloignement ?
Facile : on se servait d’un symbolon, un petit morceau de terre cuite qui
était cassé en deux, et dont chaque fragment était conservé par deux
amis, par deux familles vivant dans des lieux séparés. Quand on
voyageait et qu’on voulait être reçu chez l’autre qui risquait de ne plus
nous reconnaître, on exhibait le fragment manquant du symbolon : ces
deux parties rapprochées servaient à faire reconnaître le porteur, et à
rappeler les relations d’hospitalité contractées antérieurement. C’était
mieux que la cicatrice qu’Ulysse portait à la jambe, et que la nourrice
reconnaît à la fin de L’Odyssée. C’était mieux que le petit chausson
d’Esmeralda, que sa mère reconnaît à la fin de Notre-Dame de Paris.
C’était une lettre de recommandation simple et rugueuse, qui pouvait
être lue pendant des dizaines et des dizaines d’années, et qu’on se
transmettait fièrement dans les familles, de génération en génération.
C’est ce symbolon qui a donné le mot symbole en français. Symbol en
allemand. Símbolo en espagnol. Simbolo en italien. Simbol en albanais.
Symbool en néerlandais. Siombail en irlandais. Sembol en turc.
Szimbólum en hongrois. Et puis même Символ en russe.
Je pourrais continuer cette litanie sur plusieurs pages, mais vous
avez compris : tous les pays qui admirèrent la Grèce voulurent leur
petit morceau de terre cuite.

Mais que se passait-il quand on avait dans la poche un morceau de


terre cuite qui ne servait à rien, qui n’allait avec rien, qui ne prouvait
rien ? Que se passait-il quand on avait dans la poche un morceau de
puzzle qui ne concordait avec aucun autre, et qui ne formerait donc
jamais aucun puzzle ?
Les anciens Grecs avaient un mot pour cela, qui est l’exact contraire
du symbolon : le skybalon.
Hélas, ce mot n’a été repris dans aucune langue : ni en français ni
en allemand ni en espagnol ni en italien ni en albanais ni en
néerlandais ni en irlandais ni en turc ni en hongrois, ni même en russe.
Pour quoi faire ? On était persuadé que ce mot étrange ne servait à
rien, puisqu’il désignait ce qui ne servait à rien. On jeta donc le
skybalon à la poubelle – même dans la langue grecque, où il désigna
très vite les restes, les détritus, les déchets. On le sait grâce à Paul de
Tarse, qui fit un emploi très brutal de ce mot dès 60, dans son Épître
aux Philippiens : « Afin de gagner Christ, je regarde toutes les choses
comme des ordures [skybala]. »

La traduction de saint Paul par Chouraqui est plus imagée encore,


et partant plus exacte : « J’ai tout considéré pour crottes, afin de
gagner le messie. »

Pourtant, à bien y réfléchir, le skybalon n’est pas ce qui est sale, seul
ou inutile (car qu’est-ce qui est jamais sale, seul ou inutile ?) : c’est
plutôt ce qui est mal entouré. Ce qui ne s’accorde pas avec le décor.
Nos esprits sont formatés par la recherche valorisante du symbolon.
Nous considérons comme propre ce qui a trouvé sa moitié, et qui reste
avec elle. La propreté n’est rien que cela : non pas une chose à sa place,
mais une chose et sa place. Regardez : cette chaussure sur le sol est
propre. Cette même chaussure sur le lit est sale. Cette soupe dans le
bol est succulente. Cette même soupe par terre est immangeable. C’est
ce qu’avait compris le philosophe Santideva, dès le VIIIe siècle : « Le
camphre et autres mets délicats, les épices ou le riz, lorsqu’ils sont
crachés au sol, souillent la terre elle-même. »
Nous déclarons que quelque chose est propre lorsque nous voyons
un symbolon.
Nous hurlons que quelque chose est sale lorsque nous voyons un
skybalon.
Étrange instinct grégaire, incroyable méfiance du désir érémitique :
pour nous, un objet seul est toujours mal accompagné.

Il est temps de changer les choses. (Et même de les inverser.)


Une fois qu’on ne regarde plus le skybalon avec dégoût, une fois
qu’on accepte de le regarder pour ce qu’il est – un concept proche de
l’hapax ou du singleton, et qui signale une anomalie, un bug – voilà
que ce mot recouvre sa noblesse. Le skybalon, ce n’est pas celui qui ne
trouve pas sa moitié : c’est celui qui ne la cherche pas. Celui qui n’a pas
besoin qu’on le complète. Celui qui n’éprouve pas le besoin de dévorer
l’autre pour devenir quelqu’un. C’est le célibataire endurci. Le savant
plongé dans son travail. L’astronome accaparé par les étoiles.
Baudelaire : L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,/Ne fera pas
lever mon front de mon pupitre.
Le skybalon, c’est l’ermite. Le voyageur. L’improductif. Le rêveur.
Celui qui n’est pas casé, et qui de toute façon ne rentre pas dans les
cases.
Le skybalon, c’est celui qui répète : « Mon royaume n’est pas de ce
monde » – et tant pis si ce monde le condamne.

Mort d’un skybalon célèbre.


En 212 avant J.-C., Syracuse tombe aux mains des Romains.
Archimède, perdu dans ses pensées, ne s’en rend même pas compte. Le
vieux mathématicien est trop occupé à tracer des figures géométriques
sur le sol. Mais voilà qu’un soldat romain le voit et l’interpelle.
Archimède ne bouge pas.
Le soldat hurle.
Archimède ne se relève pas.
Archimède ne voit pas l’ombre du soldat se rapprocher de lui.
Archimède est à Syracuse et, en même temps : il n’est pas là.
La ville est en feu. Le soldat est en colère.
Que fait un symbolon devant un skybalon ?
Le soldat frappe le vieillard de plusieurs coups d’épée.

Éloge du skybalon par Flaubert (juin 1867) :

Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de


Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois
que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable,
c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs
comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule, en
leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la
Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très
profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens
d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au
Philosophe, au Solitaire, au Poète. Et il y a de la peur dans cette
haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère.

Il faudrait parvenir à reconnaître partout les symbola et les skybala :


dans les choses, dans les êtres, les animaux.
Le chien est un symbolon qui jappe et qui vient quand on le siffle.
Le chat est un skybalon qui miaule et qui fuit par les toits.
(Cocteau disait à peu près la même chose : « Si je préfère les chats
aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chats policiers. »)

Dans Si le grain ne meurt, Gide raconte la première fois qu’il a


compris qu’il était un skybalon. Il n’a que onze ans, et prend le petit-
déjeuner avec sa mère. Soudain, voilà qu’il se met à sangloter, en se
réfugiant dans les bras maternels. « J’étais moins triste qu’épouvanté ;
mais comment expliquer cela à ma mère qui ne distinguait, à travers
mes sanglots, que ces confuses paroles que je répétais avec désespoir :
“Je ne suis pas pareil aux autres ! Je ne suis pas pareil aux autres !” »

L’artiste est-il toujours un skybalon ? Il le croit souvent, en tout cas.


Il le ressent et l’éprouve, et l’écrit.
Poe (traduit par Baudelaire) :

Depuis l’heure de l’enfance, je ne suis pas


Semblable aux autres ; je ne vois pas
Comme les autres ; je ne sais pas tirer
Mes passions à la fontaine commune.
D’une autre source provient
Ma douleur. Jamais je n’ai pu éveiller
Mon cœur au ton de joie des autres.
Et tout ce que j’aimai, je l’aimai seul.

Flaubert (encore) :

Je ne suis avec personne, en aucun lieu, pas de mon pays et


peut-être pas du monde. On a beau m’entourer ; moi je ne
m’entoure pas.

Hans Magnus Enzensberger :

Bas les pattes ! Assez ! Je ne veux rien savoir !


Je ne suis pas des nôtres ! Je ne suis personne !
Pas touche ! Je suis seul ! Lâchez-moi !
Je n’ai pas l’intention de vous changer ! Dieu merci !
Tout ça me laisse froid ! Tout ça n’a aucun sens !

Même dans nos relations amoureuses, nous célébrons le symbolon


en rejetant le skybalon. De là peut-être nombre de nos échecs
sentimentaux.
La société répète démesurément que l’amour consiste à trouver sa
moitié, à rencontrer son âme sœur, pour ne faire qu’un avec
l’autre, etc. Vieux mythe du symbolon et de l’androgyne que Platon
décrivait il y a 2 400 ans dans le Banquet. Ainsi, paraît-il, nous étions
complets jadis, homme et femme à la fois. Mais Zeus, qui comprit le
danger d’une telle plénitude, décida de nous diviser en hommes et en
femmes. Platon : « Chacun de nous est donc comme un signe de
reconnaissance, la moitié d’une pièce, puisqu’on nous a découpés
comme les soles en deux parts ; et chacun va cherchant l’autre moitié
de sa pièce. »
Et voici que nous passons nos vies à chercher cette moitié qui nous
manque – tandis qu’en haut, hilare, Zeus se frotte les mains.

Paul Eluard, ou l’illusion du symbolon :

Elle est debout sur mes paupières


Et ses cheveux sont dans les miens
Elle a la forme de mes mains
Elle a la couleur de mes yeux.

*
Qu’est-ce qu’un couple ? Deux skybala qui s’espèrent symbola. Pour
prolonger l’illusion, ces deux vies en créent parfois une troisième, à
l’intérieur de laquelle leurs deux ADN se rejoignent et se soudent,
jusqu’à être indivisibles.
La société appelle ce tout petit symbolon qui vagit : un nouveau-né.
Mais aucun nouveau-né n’a jamais transformé de skybalon en
symbolon.
Jamais.
Quand les deux skybala le découvrent : très souvent, ils se séparent.

Tant que nous donnerons le nom d’amour à ce désir de recouvrer


une totalité mythique, c’est-à-dire irréelle, c’est-à-dire impossible à
recouvrer, nous échouerons à aimer vraiment.
L’amour est à réinventer, disait Rimbaud. Je crois que cela veut
dire : il faut remplacer l’amour du symbolon par l’amour du skybalon.
Aimer l’autre non parce qu’il nous complète ou nous ressemble,
mais parce qu’il est autre. Admirablement autre. Même pas l’opposé de
nous (car l’opposition est encore une ressemblance) : si différent de
nous qu’il n’existe aucun atome crochu. Mais cela accroche quand
même.
Voici la bonne définition : être amoureux, c’est serrer dans ses bras
quelqu’un avec qui on n’est même pas complémentaire.
J’en vois certains qui secouent la tête : Mais ce n’est pas possible !
Alors je prends note : l’amour n’est pas possible.
SONDER

(FRANCO-AMÉRICAIN)
Prononciation : son’-deur
Ingrédients : Kœnig, Aragon, Cocteau, Steinbeck, Camus, Lucien
de Samosate, Roth, Baudelaire, Dreyfus, K. Dick, Dostoïevski, Woolf,
Descartes (traces).
Les mots font partie de nous bien plus que les nerfs, les muscles ou
la peau. Nous les utilisons autant qu’ils nous utilisent. Ils nous
conditionnent, guidant nos pensées, orientant nos esprits.
Je ne suis pas très sûr que les Français boycottaient beaucoup de
produits ou de sociétés, avant que le mot (boycottage tout d’abord, puis
boycott) n’apparaisse en France, vers 1851.
Qui applaudissait les lanceurs d’alerte avant 1999 ?
Combien y avait-il d’altermondialistes en France avant 2002 ?
Que la chose existât avant le mot, c’est évident. Mais quand on
adopte le mot : on adopte la chose, et ainsi elle croît et se multiplie.
(Songez qu’aucun lilas ne fleurissait sur nos balcons français, tant
qu’on n’avait pas importé et le mot et les graines. Il en va de même
avec les idées : mais c’est plus rapide encore, puisque ici le mot
contient les graines.)
Pour combler les trous dans le langage, qui font autant de trous
dans la vie, on peut importer des mots venus d’ailleurs : c’est ce que
j’essaie de faire dans ces pages. On peut aussi inventer des mots
nouveaux : c’est ce que l’américain John Kœnig essaie de faire depuis
plusieurs années avec son site, Dictionary of obscure sorrows.

Le Dictionnaire des douleurs obscures : voilà un titre un peu trop


romantique. Mais il faut reconnaître que les trouvailles de Kœnig sont
ingénieuses. Trois exemples rapidement traduits :
Kenopsie : L’atmosphère désolante d’un endroit habituellement
animé – un couloir d’école le soir, un bureau non éclairé le week-end,
des terrains de foire vacants.
Mal de coucou : Forme de malnutrition sociale aiguë.
Désappointement de celui qui a une vie sociale active, mais très peu
d’amis proches.
Vemödalen : La frustration de photographier quelque chose
d’extraordinaire alors que des milliers de photos identiques existent
déjà – le même coucher de soleil, la même chute d’eau, la même
courbe d’une hanche, le même gros plan d’œil – ce qui transforme
soudain un sujet unique en quelque chose de très creux, comme un
meuble fabriqué en série.

Parmi la petite centaine de mots que John Kœnig a inventée depuis


2005, l’un d’entre eux me séduit particulièrement, parce qu’il est tiré
d’un verbe français, parce qu’il manque vraiment dans toutes les
langues, et parce que c’est sans doute pour éprouver ce sentiment qui
n’avait jusqu’ici pas de nom qu’on a inventé il y a très longtemps
quelque chose comme la littérature.
Ce mot, c’est sonder – et voici la définition qu’en donne Kœnig :

La soudaine compréhension que chaque personne que vous


croisez au hasard, dans la rue, vit une vie aussi pleine et
complexe que la vôtre – peuplée de ses propres ambitions, amis,
routines, soucis et folie – une histoire épique qui se poursuit
invisiblement autour de vous comme les réseaux d’une
fourmilière, vers des milliers d’autres vies que vous ne connaîtrez
jamais, mais dans lesquelles vous pourriez apparaître seulement
une fois, – parce que vous prenez un café au zinc, parce que
vous passez devant une fenêtre éclairée, ou juste parce que vous
foncez à 150 km/h sur l’autoroute, croisant des centaines
d’autres voitures.

Commençons par un cercle restreint.


Certes, nous vivons entourés d’autres gens, parents, collègues, amis,
compagnons. Nous partageons avec eux le même présent, les mêmes
événements (les mêmes victoires, les mêmes défaites) – souvent dans
le même pays, souvent à travers la même langue.
Ce sont nos proches.
Mais au fond, que savons-nous d’eux ? Trois fois rien. Nous
connaissons la forme de leur visage, le contour de leur corps, les
inflexions de leurs voix, et ce qu’ils veulent bien révéler d’eux-mêmes.
Mais c’est tout.
Nous ne savons absolument rien des autres – même si nous les
voyons tous les jours.
Nous ne savons absolument rien de l’autre – même s’il se déshabille
devant nous.
Même si nous dormons avec cet autre toutes les nuits.
Aragon, sur Elsa : « C’est elle dans mes bras présente et
cependant/Plus absente d’y être et moi plus solitaire ».
Cocteau, sur Radiguet : « De quels corridors pousses-tu la porte/dès
que tu t’endors ? »
Quand l’autre dort tout à côté de nous, c’est alors que nous
comprenons la vérité : les êtres humains vivent dans des rêves séparés ;
dans des univers faussement contigus, et impénétrables.
Ils se sourient chacun à travers une paroi de verre incassable.
(Peut-être se sourient-ils parce que cette paroi de verre est
incassable.)

Élargissons le cercle : il y a des milliers de gens qui nous frôlent


tous les jours, des gens différents chaque fois, que nous perdons de vue
immédiatement, dont l’existence ne nous importent pas beaucoup, et
qui sont là, pressés, pressants, vivants, inconnus, comme nous.
Tous ces gens qui dorment dehors, juste en bas de chez moi.
Tous ces gens qui prennent comme moi le métro.
Tous ces gens dans tous ces magasins.
La grande cohue des passants las et sans visage.
Et puis il y a la boulangère, le serveur, le chauffeur de bus, le
caissier, l’éboueur, la buraliste, le militaire, l’écolière, l’étudiant, le
mendiant, le vieillard…
Impossible de tous les décrire, de tous les nommer : sitôt venus, ils
sont déjà partis.
Ma vie ne change pas vraiment à leur contact. Et pourtant : ma
rencontre avec eux est décisive.
Il y a des drames, des amours, des cris, des rires, des désirs partout.
Partout autour de nous. Un brouhaha terrible et violent. Un tintamarre
qui nous rendrait fous, si nous pouvions l’entendre à son juste volume.
C’est ça, le sonder : un sentiment océanique – à la limite de la
noyade.

John Steinbeck, refusant de se noyer : « Aucun homme ne connaît


vraiment ses semblables. Le mieux qu’il puisse faire, c’est de supposer
qu’ils sont comme lui. »

Fermez les yeux. Imaginez un polygone à six côtés. C’est bon ? Très
bien.
Imaginez maintenant un polygone à dix côtés. C’est encore bon ?
Parfait.
Imaginez maintenant un polygone à vingt côtés. Ou à trente. Ou
même à cent.
Prenez votre temps : vous n’y arriverez pas.
C’est inimaginable. Et pourtant, c’est concevable.
(C’est concevable, puisque vous essayez de le faire.)
Tel est le sonder : concevoir la profondeur inimaginable des autres.

Camus, un samedi soir de 1956 : « Parfois, tard dans ces nuits de


fête, où l’alcool, la danse, le violent abandon de chacun menaient très
vite à une sorte de lassitude heureuse, il me semblait, une seconde au
moins, à l’extrémité de la fatigue, que je comprenais le secret des êtres
et que je serais capable un jour de le dire. Mais la fatigue disparaissait,
et avec elle, le secret. »

Voici ce que racontait Lucien de Samosate, au IIe siècle après J.-C. :


Au tout début du monde, Momus reprochait à Vulcain, qui lui
présentait la statue d’argile destinée à donner forme aux hommes, de
n’avoir pas ouvert une petite fenêtre sur le cœur humain, nous
obligeant ainsi à trouver d’autres moyens pour connaître l’âme
d’autrui.
Bien avant que les hommes ne soient créés, Momus, le dieu de la
raillerie et du sarcasme, se moquait donc déjà de notre impossibilité à
sonder le cœur des hommes.
Le revers du mythe dit cela surtout : Vulcain ne remodela pas cette
statue d’argile. Il haussa les épaules devant les critiques de Momus,
décidant que chacun resterait insondable à chacun.
Alors c’est cela, le sonder : pardonner à Vulcain et rire avec Momus.
Ne plus soupirer contre ce défaut de fabrication.
Accepter la décision des dieux.
Savoir qu’il est impossible de connaître la vie intérieure de l’autre,
et ne plus s’en plaindre.
Au contraire : s’en émerveiller.
Quel bonheur : une immense terra incognita s’étend tout autour de
nous.

Et c’est ainsi que, des siècles plus tard, quand les grandes villes
naquirent : naquirent les passants.
Puis, quand les poètes des grandes villes naquirent : naquirent les
passantes.
Ce fut pour Nerval dans une allée du Luxembourg.
Ce fut pour Baudelaire dans une rue assourdissante.
Jules Laforgue aussi les rencontra, comme Tristan Corbière.
(Même Brassens les célébra, grâce à des vers d’Antoine Pol.)
Dès la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux poètes
découvrirent ainsi la rêverie érotique du sonder : ces êtres qui
traversent notre existence mais qu’on ne reverra plus jamais.
Tinder, Happn, Gleedn, Grindr. Toutes nos modernes applications de
rencontres servent peut-être à cela désormais : à provoquer une
immense vague de sonder. À constater dans la stupeur la vastitude des
désirs et des êtres.
Des milliers de photos sur des millions de téléphones. Des dizaines
de millions de visages souriants ou tristes, mais en tout cas éphémères,
inconnus, intouchables, insondables, qui murmurent tous la même
chose : « Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »

Arthur Dreyfus, dans son Journal à paraître : « Songer, en


contemplant les passants, à la caravane invisible de souvenirs qu’ils
remorquent, au poids de toutes les joies et de toutes les peines
accumulées. »

Attention, toutefois : le sonder a peu à voir avec l’empathie.


L’empathie, c’est se mettre à la place de l’autre. (Comme si cela était
possible.)
L’empathie, dit encore le dictionnaire, c’est « la capacité de
s’identifier à autrui dans ce qu’il ressent. » (Comme si l’être humain en
était capable.)
Vraiment, la notion d’empathie tient de la science-fiction. Elle
constitue d’ailleurs le thème de la plupart des romans de Philippe
K. Dick, où les robots en manquent justement, où les gens consomment
de la drogue (le D-Liss) pour communier dans de grandes
hallucinations – quand ils ne s’accrochent pas désespérément à une
« boîte à empathie », afin d’expérimenter les mêmes douleurs…
Le sonder est une gageure plus forte et plus belle : elle consiste à
admettre que l’autre occupe une place que je ne pourrais jamais
occuper. Nous n’avons pas besoin de drogue ni de machine pour
comprendre ce que ressent l’autre. Nous avons juste besoin de
l’imaginaire et de la raison, pour comprendre que ce n’est pas possible.
Nous avons juste besoin de la littérature.

Philip Roth : « Le fait est que comprendre les autres n’est pas la
règle, dans la vie. L’histoire de la vie, c’est de se tromper sur leur
compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et,
après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. »

Lorsque Dostoïevski affirmait : « Nous sommes tous responsables de


tous, et moi plus que les autres », je crois qu’il ordonnait aux écrivains
de jouer un rôle épuisant mais formidable.
Celui de dévoiler aux lecteurs la beauté du sonder.
En effet, la profondeur des autres n’apparaît pas à l’extérieur des
autres. Rien ne se voit jamais du cœur humain. À l’artiste de dévoiler
cette caverne, sans trop la remplir de lui-même. Balzac s’y essaya au
travers de La Comédie humaine. Proust, au travers d’À la Recherche du
temps perdu. On pourrait citer également Tolstoï, Faulkner, ou Virginia
Woolf (« Je creuse de belles grottes derrière mes personnages. Je crois
que cela donne exactement ce que je désire : humanité, humour,
profondeur. ») Ces écrivains ont fait vivre dans leurs romans des
dizaines et parfois des centaines de personnages, qui se croisent, qui
repartent et qui reviennent. Qui survivent ou qui meurent. Qui
disparaissent au coin de la rue. Qu’on regrette ou qu’on oublie
instantanément.
Exactement comme dans la vraie vie.
(Il faudrait aussi parler du cinéma-choral. Babel, Nashville,
Magnolia, Amours chiennes, Love Actually, Sense8. Quelle splendeur,
lorsque tant de vies s’entrelacent !)
Après avoir refermé ces livres, après avoir vu ces films, on sort de
chez soi très apaisé, et on regarde les passants différemment. Oh ! On
ne les comprend pas davantage ; mais on devine que justement,
quelque chose au fond d’eux nous échappe à jamais.
(Un trésor n’appartient pas à celui qui le déterre, mais à celui qui
est sûr de son existence.)
Tel est l’immense cadeau que nous font les grands écrivains, les
grands cinéastes : grâce à leurs œuvres de fiction, on voit le réel coloré
des mille feux du sonder.
Soudain : il n’y a plus aucun figurant.
TACITURIRE

(LATIN)
Prononciation : ta-ki-tou-ri-ré
Ingrédients : S. Apollinaire, Deleuze, Lacan, Renard, G. Apollinaire.
Il s’appelait Sidoine Apollinaire, et il était né à Lyon, en 430. Chef
du Sénat, préfet de Rome, évêque d’Auvergne. Gendre de l’Empereur :
panégyriste de l’Empire.
Alors qu’il avait à peine 25 ans, on lui avait érigé à Rome une statue
d’airain, que l’on avait placée près de celle de Trajan – sous le portique
qui conduisait aux deux bibliothèques grecque et latine.
Tout souriait à Sidoine. Il aimait plus que tout bavarder avec
Domitius le grammairien, ou avec Hesperius le rhéteur. Cela faisait de
beaux combats !
Bien sûr, il savait qu’autour de l’Empire rodaient les Wisigoths, les
Francs, les Huns, les Quades, les Sarmates, les Gépides, les Hérules, les
Saxons, les Burgondes, les Alamans, les Pannoniens… Il savait que les
Vandales de Genséric avaient saccagé Carthage. Il savait que le diocèse
d’Espagne était presque tout entier la proie des Alains et des Suèves. Et
alors ? Sidoine Apollinaire relisait Ovide et Virgile. Il disait en
souriant : « Le plus grand drame pour moi, ce serait d’être entourés
d’hommes complètement étrangers à l’étude des Lettres. » Mais il ne
s’inquiétait pas beaucoup pour la Romania. Il avait confiance en son
beau-père, l’empereur Avitus, à la gloire duquel il écrivait de longs
poèmes.
Et puis Avitus fut défait par des rebelles en 456, à la bataille de
Plaisance.

En 457, Sidoine Apollinaire consacra un long poème en l’honneur


du nouvel Empereur, Majorien.
Et puis Majorien fut défait par les Vandales en 461.
En 467, Sidoine Apollinaire consacra un long poème en l’honneur
du nouvel Empereur, Anthémius.
Et puis Anthémius fut défait par les Wisigoths en 472.
Sidoine Apollinaire essaya alors autre chose. Il décida de se battre
contre ces Wisigoths qui voulaient désormais prendre Clermont, la ville
où il vivait.
Tous les historiens sont d’accord : l’évêque d’Auvergne défendit sa
ville comme un diable. Cela n’empêcha pas l’Auvergne, en 475, de
tomber aux mains du roi Euric.
C’est ainsi qu’on mit en prison Sidoine Apollinaire, jusqu’en 477.
Retour aux bonnes vieilles méthodes : Sidoine Apollinaire consacra
un long poème en l’honneur du roi Euric Ier de Wisigothie.
Alors ?
Alors on le libéra.

C’était un homme libre : il marchait dans les rues de Bordeaux en


titubant, se demandant pourquoi on l’avait exilé dans cette ville qu’il
connaissait mal et qui ne le reconnaissait pas.
C’était en l’an 482. En Afrique, les chrétiens persécutés par le roi
des Vandales fuyaient sagement dans les oasis du désert, emportant
avec eux de précieux manuscrits – comme ceux de saint Augustin. Et
Sidoine Apollinaire, qu’un simple traité de paix venait de faire, de
Romain, Wisigoth, errait toujours dans les rues de Bordeaux, rappelant
à lui les souvenirs d’une vie dont il avait du mal à trouver le sens et la
direction. Il s’appuya contre un arbre pour écrire une lettre à son ami
Constantius. Mais qu’est-ce qui lui passa par la tête ? En plein milieu
d’une phrase, le poète mêla deux mots latins pour inventer un mot
nouveau : un verbe qui n’existait pas dans la langue latine. Un verbe
qui n’existe même pas dans notre langue française – ou juste sous
forme de périphrase.
Taciturire. Avoir envie de se taire.

Devant ce monde qu’il ne reconnaissait pas, devant les coups du


destin qui ne le favorisaient plus, devant la vie qui coulait loin de lui et
qui ne reviendrait jamais, Sidoine Apollinaire inventa une tierce voie.
Devant ce monde qui devenait un autre monde, le très bavard
Sidoine Apollinaire devenait un autre homme, taciturne.
Taciturio, cela veut dire : je n’ai plus envie de discuter avec
Domitius le grammairien, ni avec Hesperius le rhéteur. Je n’ai plus
envie de chanter le règne d’un nouvel Empereur ni les très grands
exploits d’un nouveau roi.
Je ne veux plus prostituer les Lettres – ce que j’aime le plus – pour
des maîtres « complètement étrangers à l’étude des Lettres » – ce que
j’aime le moins.
Je n’ai plus très envie de m’exprimer sur tout ce qui arrive.
Je n’ai plus très envie de donner mon avis.
Faites donc ce que vous voulez. Pour ma part, je ne sais pas si je
vais y arriver, j’ignore si j’en aurai la force et le courage, mais j’ai juste
envie de me taire.

– Le douanier : « Vous n’avez rien à déclarer ? »


– Le juge : « Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? »
– Le prêtre : « Voulez-vous confesser vos péchés ? »
À toutes ces questions que pose notre société quand elle rêve de
transparence, on devrait toujours répondre : Taciturio. Sans tristesse et
sans colère : J’ai envie de me taire.
Disant cela, on ne se tait pas.
Taciturio, c’est se servir du langage pour dire qu’on n’a plus très
envie de se servir du langage. C’est marmonner que l’homme n’est pas
toujours un animal parlant. Ce n’est pas se murer fièrement et
follement dans le silence : c’est juste rappeler aux autres que ce mur
existe.

De toute façon : parler, c’est sale.


C’est Deleuze qui le proclame dans son Abécédaire, filmé en 1988.
« Écrire, c’est propre. Parler, c’est sale. C’est sale parce que c’est faire
du charme. »
Parler, en effet, c’est forcément parler à quelqu’un. C’est donc voir
le visage de l’autre pendant que je m’exprime. Et c’est donc modifier
mes phrases en fonction de la réception de mes phrases.
C’est faire du charme : je veux forcément plaire, ou déplaire, à celui
qui m’écoute. Dès lors, je ne peux plus dire exactement ce que je veux.
L’autre, par son comportement, par sa grimace ou par son
acquiescement, par son silence, par sa seule présence !, interfère dans
chacun de mes propos. Il me soumet parce que je vois bien qu’il
m’écoute (ou qu’il ne m’écoute pas) ; et que m’écoutant (ou ne
m’écoutant pas) : il me dirige.
Oui, « parler, c’est sale » parce qu’alors mon propos et sa réception
se mélangent, et qu’on ne sait plus lequel vient en premier.
Voici la vérité : peut-être que celui qui écoute parle beaucoup plus
fort que celui qui parle.

Le 1er décembre 1954, Lacan disait déjà la même chose que Deleuze,
en engueulant ses étudiants. Séance ouverte : tout le monde peut
s’exprimer. Mais personne vraiment ne s’exprime. À la place : des
phrases alambiquées, des références byzantines… Chacun des
participants essaie bêtement de briller dans les yeux des autres. Lacan
interrompt alors le tour de table ; il se met à rugir.
Voici précisément ce que le grand psychanalyste explique à tous
ceux qui deviendront grâce à lui de grands psychanalystes : « Je vous
prie de prendre garde en ceci que, dans ces séances ouvertes, vous
n’êtes nullement en représentation. Vous ne devez pas chercher à dire
des choses élégantes, destinées à vous mettre en valeur et à augmenter
l’estime qu’on peut déjà avoir pour vous. En d’autres termes, le seul
reproche que j’aurais à vous faire, si je puis me permettre, c’est que
vous voulez tous paraître trop intelligents. Tout le monde sait que vous
l’êtes. Alors pourquoi vouloir le paraître ? »

*
« Y a-t-il des questions dans la salle ? » On comprend Deleuze et
Lacan dès qu’on assiste à une conférence. Des gens lèvent le doigt et
demandent le micro. Mais ce n’est jamais pour poser des questions.
Écoutez-les bien : tous cherchent à prouver qu’ils auraient très bien pu
remplacer le conférencier.
La vanité est si ancrée en nous que lorsque nous parlons à
quelqu’un, presque toujours : nous ne faisons que nous montrer du
doigt.

Sidoine Apollinaire était sûrement deleuzien : dans une lettre qu’on


a du mal à dater, mais adressée à saint Loup, évêque de Troyes, celui
qui avait inventé le verbe taciturire se laissa aller une nouvelle fois au
néologisme, employant un autre mot nouveau. Un nouveau verbe.
Scripturire. Avoir envie d’écrire.
Évidemment : Sidoine Apollinaire avait envie d’écrire, parce
qu’écrire c’est propre. Alors la communication est coupée –
momentanément. Plus personne pour hocher la tête ou trépigner. Plus
personne pour applaudir ou pour hausser les épaules. Bien sûr, le
jugement viendra : on ne peut que retarder la réception d’un propos.
Mais justement : il sera trop tard. Le texte aura été écrit.
Jules Renard : « Écrire, c’est une façon de parler sans être
interrompu. »

Extrait d’une lettre de Sidoine Apollinaire au sénateur Catullinus :

Pourquoi me demandes-tu de composer – en serais-je même


capable ? – un poème en l’honneur de Vénus amie des chants
fescennins, quand je vis au milieu de hordes chevelues, que j’ai à
supporter leur langage germanique et à louer incontinent,
malgré mon humeur noire, les chansons du Burgonde gavé, qui
s’enduit les cheveux de beurre rance ? Veux-tu que je te dise ce
qui brise l’inspiration ? Mise en déroute par les plectres
barbares, Thalie méprise les vers de six pieds, depuis qu’elle voit
des « protecteurs » qui en ont sept. Heureux tes yeux et tes
oreilles, heureux aussi ton nez, toi qui n’a pas à subir l’odeur de
l’ail ou de l’oignon infect que renvoient dès le petit matin des
préparations culinaires, toi qui n’es pas assailli, avant même le
lever du jour, comme si tu étais leur vieux grand-père ou le mari
de leur nourrice, par une foule de Géants si nombreux et si
grands qu’à peine les contiendrait la cuisine d’Alcinoüs.

Zut : on peut aussi s’écouter parler en écrivant.

Environ 1 500 ans plus tard, un autre Apollinaire naquit dans cette
Europe qui avait changé cent fois de maître. Sa famille venait de
Pologne, et c’était donc, Wilhelm Albert Włodzimierz Aleksander
Apolinary Kostrowicki, une sorte de poète wisigoth. Et de la même
manière que les Wisigoths s’étaient attaqués au monde romain, voilà
que Guillaume Apollinaire, dès les premiers vers de son premier
recueil, s’attaquait au monde de Sidoine Apollinaire :

À la fin tu es las de ce monde ancien


Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

D’un Apollinaire à l’autre, il existe donc bien des façons d’être un


poète classique.

Sidoine Apollinaire mourut un samedi 21 août, vers l’année 488,


sous l’empire de Zénon, la 58e année de son âge et la 18e de son
épiscopat, la 7e ou la 8e du règne de Khlowig.
Les deux beaux verbes qu’il avait inventés moururent tout aussitôt
avec lui. Mais puisque introduire dans une langue des mots inusités,
c’est très exactement commettre des barbarismes, on n’aurait pas tort
en songeant désormais à ce poète romain comme à une sorte de poète
barbare.
En français dans le texte

Donnant donnant : en échange de ces treize mots qu’il faudrait voler


aux autres langues, voici treize mots ou expressions qui n’existent
qu’en français. Que dessinent-ils ? Le génie de la langue française ? Un
certain portrait des Français ? Ou juste l’image que je me fais de mes
compatriotes ? Puissent-ils en tout cas séduire un lecteur étranger, qui
déciderait de les importer dans son pays natal.
1. Arriviste
2. Béatitude
3. Bricolage
4. Carte blanche
5. Dépaysement
6. Joie de vivre
7. L’esprit d’escalier
8. Laisser-faire
9. Retrouvailles
10. S’apprivoiser
11. S’entendre
12. Terroir
13. Trouvaille
Notes

Page 10. « Un outil mental permettant de saisir ce qui n’est pas


visible […] » : la citation de Pontalis provient de son essai Perdre de
vue.
Page 25. « Avant 1914, un paysan ou un ouvrier français vivait
500 000 heures. » Ces chiffres proviennent des travaux du sociologue
Jean Viard, notamment Nouveau Portrait de la France, la société des
modes de vie.
Page 30. Le poème de Lao-tseu est traduit par Pierre Leyris.
Page 35. Sur l’otium et sa possibilité dans le monde moderne, on ne
consultera pas inutilement les travaux de Jean-Miguel Pire, notamment
Sociologie historique d’un projet républicain. L’otium et la « politique de
l’esprit ».
Page 38. L’entretien filmé de Jacques Brel et du journaliste est
visible sur le site de l’INA. Il a pour titre : « Je veux m’offrir le temps de
me taire ».
Page 44. « Gros yeux, petits membres bouffis (…) ». Les premières
recherches scientifiques sur le mignon ont été menées par le professeur
Konrad Lorenz, ancien partisan repenti du nazisme, prix Nobel de
physiologie (1973) pour son ouvrage Essais sur le comportement animal
et humain : les leçons de l’évolution de la théorie du comportement.
Page 48. Le texte de Kleist est traduit par Julien Gracq.
Page 49. Le roman de Suskind a été traduit en français par Bernard
Lortholary.
Page 73. « […] ou même Oscar Pistorius. » J’ai ajouté ce « même »
sur épreuves, à cause des déboires judiciaires de Pistorius – mais il est
évident que je n’aurais pas dû.
Page 75. La parabole du plateau cassé provient du livre de Noygen
Senzaki, Cent kôans zen.
Page 95. « Plus aucun habitant de la Terre de Feu n’a dit
mamihlapinatapai depuis 82 ans. » J’ai un peu exagéré ici – pour des
raisons scénaristiques évidentes. On considère en fait actuellement –
juin 2018 – qu’une seule personne, Cristina Calderón, née le 24 mai
1928 à Robalo sur l’île Navarino, parle encore le yaghan. Pour cette
raison, elle a été déclarée en 2009 « trésor humain vivant » par
l’Unesco.
Page 107. La lettre d’Elsa Triolet à Louis Aragon a été retrouvée par
Michel Apel-Muller, tandis qu’il rangeait les affaires du poète.
Page 116. La chanson de Bashung s’intitule bien évidemment La
Nuit je mens. Paroles de Jean Fauque et Alain Bashung, musique
d’Alain Bashung et Les Valentins. La chanson de Biolay s’intitule La
Superbe. Il en a écrit les paroles et composé la musique.
Page 176. « Parler c’est sale. » Il semble que Maupassant, dans Notre
cœur, fut lui aussi deleuzien : « C’est par l’écriture toujours qu’on
pénètre le mieux les gens. La parole éblouit et trompe, parce qu’elle est
mimée par le visage, parce qu’on la voit sortir des lèvres, et que les
lèvres plaisent et que les yeux séduisent. Mais les mots noirs sur le
papier blanc, c’est l’âme toute nue. »
Page 179. « Scripturire. » Ce néologisme de Sidoine Apollinaire
séduisit tant Roland Barthes qu’il décida, dans son cours sur La
Préparation du roman, d’étudier longuement cette chose
incompréhensible : « le vouloir-écrire ».