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N° 305

Janvier Février Mars 2011 - 59, rue de la Fontaine au Roi 75011 Paris
Tél. : 01 48 06 70 31 - Fax: 01 43 38 53 66 - e-mail : contact@picoulet.org - internet : www.picoulet.org

Un vent de liberté
AGENDA
Le Picoulet : Fraternité de la Mission Populaire et membre de la Fédérations des Centres Sociaux

Au Picoulet et alentour Accueil convivial-café


Dès le 15 mars, le café est ouvert de 9h à 12h (sauf mardi matin) et de
Assemblée générale et Table ouverte : Samedi 13h30 à 19h, avec :
19 mars 2011,
Contes et cultures : lundi 14h-16h
AG 15h-18h30 : rapports, élections et réflexion sur
l'interculturalité. Grain de sel : jeudi 14h-16h
18h30 repas marocain suivi d'une animation chant Café du Monde : vendredi 14h-18h
et danse ! Participation : 5,50 €, enfants 3€, famille
10€ Sorties culturelles : nous consulter
Chorale : mardi 19h30 - 21h
Samedi 12 mars de 17h à 20h : soirée sur le Sri
Lanka, organisée par le CCFD
Salle Darboy, Eglise st Joseph des Nations,
Activités adultes
4 rueDarboy 75011 Paris(Métro Goncourt) Ateliers de français tout public : lundi et mercredi 19h-21h
Ateliers de français tout public : lundi, mardi, jeudi, 14h-16h
N’oubliez pas le site et le blog du Picoulet :
www.picoulet.org Ateliers cuisine : mardi 9h30-11h30
Informatique : Cours d’initiation, Pratique libre en journée ou en soi-
rée. Nous consulter.
Permanences Atelier “formulaires” : mardi matin 9h30 - 11h30
sociales Activités Cultures et Religions
Information/orientation et Ecrivain Public :
du lundi au vendredi : 9h-11h30 et 14h-17h30 Etude de textes de la Bible : 2ème jeudi du mois, 14h -16h .
sauf mardi matin et jeudi après-midi La Fontaine aux Religions : prochaine réunion le 16 03 à 19h, bien-
venue !
Centre d'Action Sociale 11e : lundi : 9h-12h
(sur rendez-vous) Rencontre avec la pasteure : contacter Diane
Permanence au Café le mercredi 14h 16h30
Permanence juridique Ligue des droits
de l'homme : un mardi sur deux : 18h30-20h
(sur rendez-vous) Activités Cultuelles
Orientation vers l’emploi : mercredi toute la
journée
Culte le 1er dimanche du mois
le culte 2 jeudis soir par mois au Picoulet, 2è et 4è jeudis,
19h15
Activités enfants 1er jeudi du mois à La Rencontre (10 rue des Petits Hôtels Paris 10e)

et jeunes 3e jeudi du mois Béthanie ( 185 rue des Pyrénées Paris 20e)

Atelier biblique : exclus, stigmatisés, quels regards et quels engage-


Accompagnement à la scolarité : ments dans la Bible ? Lundis 28 mars 19h, au Café
primaire : mardi jeudi 17h-18h30
collège : se renseigner L'ECHO DU PICOULET Journal de quartier - - n°305

Centre de Loisirs le mercredi : pour les 6-14 59, rue de la Fontaine-au-Roi 75011 PARIS. Tél : 01 48 06 70 31 - Fax : 01 43 38 53 66
ans le mercredi, 10h à 12h et de 14h à 18h. Courriel : contact@picoulet.org -Site Internet : www.picoulet.org
Inscription auprès de Farid. Abonnement : ordinaire : 8 € - de soutien : 16 €. Chèque à établir à l’ordre de Foyer Picoulet.
Directeur de publication : Claude Guerrier.
Comité de rédaction : Mireille Meisser, Diane Barraud, Odette Lefebvre, Michele Moro, Michele
Accueil ados : vendredi 18h-20h De Rubia.

2 L’Echo du Picoulet - N° 305


SOMMAIRE
Agenda 2 EDITO
Leçons de liberté pas seulement une question
individuelle, mais aussi col-
Des foules dans les rues, mal- lective. Elle n’est peut-être
Edito 3 gré les risques, déterminées à
faire changer les choses en
pas tant « je fais ce que je
veux » que « je participe du
vue de davantage de liberté mieux que je peux à la défini-
et de justice : les peuples de tion et à la construction de
Tunisie, d’Egypte, de Lybie et notre monde commun. Car
d’ailleurs encore donnent ces alors, je pourrai y être ce que
jours-ci du souffle à l’idée de je veux être, m’y épanouir au
AG liberté. Un espoir et une mieux de ce que j’estime

Décès 4 leçon de liberté, il y a de quoi


se réjouir - même si, comme
le relève une amie tunisienne
juste ». Liberté va avec
démocratie et participation !

dans ce numéro, la liberté est Il y a aussi cette phrase de


encore fragile, elle est à philosophe souvent citée :
construire. « Ma liberté s’arrête là où
commence celle des autres ».
C’est ce que l’on comprend C’est peut-être une manière
Dossier
5-8
également en suivant le récit de parler du respect de
Liberté de Tata Milouda, histoire
d’une femme qui petit à petit
l’autre… mais pour parler de
la liberté, je préférerais : «
conquiert sa liberté et trouve ma liberté est d’autant plus
sa dignité. C’est ce dont on se possible que celle des autres
souvient en évoquant la l’est aussi » : n’est-ce pas là
longue lutte avant l’abolition le pari de l’éducation populai-
de l’esclavage. La liberté re, celle que nous voulons
s’ouvre, un jour, ou peut-être mener au Picoulet ? Plus
seulement l’aspiration à la nous devenons libres les uns
Point de vue liberté, puis encore faut-il
qu’elle puisse grandir et
et les autres, plus nous
sommes en mesure de nous

9-10 s’épanouir.

« Mais qu’est-ce que la liber-


apprendre des choses les uns
aux autres, plus la rencontre,
voire le débat, de nos libertés
té ? » demandait un partici- et de nos créativités sera à
Théo de poche pant de Grain de Sel. « Ce même de faire naître un vivre

10-12
n’est peut-être qu’une uto- ensemble largement accepté,
pie... » Pas sûre. Les où chacun trouvera sa place.
exemples racontés dans ce
numéro, nos expériences aux Diane Barraud
uns et aux autres, sont des
plus concrets. La liberté n’est

Couverture : photo d’un pochoir de Banksy

L’Echo du Picoulet - N° 305 3


Invitation à l’AG du Picoulet le 19 mars prochain.
L’interculturalité en question
Assemblée Générale

Comme chaque année, ce samedi de ment ? Y’en a-t-il une qui doit faire le pas
mars nous donnera l’occasion de nous vers la culture de l’autre plus que l’autre ?
retrouver pour nous pencher ensemble Quelle place, dans nos activités, faisons-nous
sur la vie du Picoulet et de prendre le ou faut-il faire pour les diverses cultures des
temps de réfléchir à une question uns et des autres ?
transversale à toute la maison.
Doit-on viser un échange entre les cultures ?
Le thème que l’équipe vous propose Dans « inter culturalité », les enjeux sont-ils
d’aborder : l’interculturalité. dans les cultures ou dans « l’inter » ?
Et puis : quand on quitte son pays pour aller
Au Picoulet, c’est une réalité qui fait dans un autre, qu’advient-il ou que doit-il
partie du quotidien de par la diversité advenir de la culture d’origine ? Quelles sont
de cultures et d’origines des personnes les conditions pour être à même d’apprendre
qui sont dans la maison, tant usagers la culture du pays où on arrive ?
que salariés ou bénévoles. Comment
vivons-nous cette diversité ? C’est à tout cela que nous avons besoin de
réfléchir ensemble : nous nous réjouissons de
Un petit exemple : à l’atelier cuisine, on dis- vous retrouver le 19 mars !
cute de nos plats préférés. Une Française dit
« J’adore le steak tartare ! C’est de la viande Adeline, Claire et Diane
hachée crue, avec un œuf et des épices ».
« Quoi ? réagit une Africaine de l’ouest. Mais
comment tu peux manger ça ? Nous, jamais !
Il faut cuire la viande ! ». « Tu rigoles !
C’est excellent, la viande crue ! ».
Des histoires comme ça, il y en a des mil-
liers… Que fait-on à partir de ces réactions
de surprise, voire un peu de jugement ?
Comment créer un dialogue pour mieux se
connaître et se comprendre ?
Y en a-t-il une qui a raison, l’autre pas ?

Dans sa culture et son contexte, sans doute


que chacune des deux a raison… Comment se
le dire et comment le comprendre réciproque-

Notre ami Daniel Vermeille, nous a quittés dans la nuit de dimanche à lundi, 21 février,
Décès

dans sa 88ème année.


Membre actif du Picoulet qui s’appelait encore « Foyer Fraternel » dans les années 60 à
90, il avait, entre autres, composé nombre de chants pour la Mission populaire, rassem-
blés dans le recueil Des mots nouveaux pour la foi. La communauté protestante d’aujour-
d’hui les chante régulièrement.
Nos pensées fraternelles et amicales vont à son épouse Liliane et à toute sa famille.

4 L’Echo du Picoulet - N° 305


Témoignage sur la révolution tunisienne
La liberté, encore fragile, reste à construire
Liberté

Après 23 ans de dictature en Tunisie, le sariats, postes, banques. Cette effervescence


président est tombé. C’était un régime et ce climat d’incertitude risquent de ruiner le
basé sur la prédation de tous les biens, tourisme, une des principales sources de reve-
une surveillance policière qui rendait nus. La question qui revient : qui est l’auteur
l’air irrespirable, la désinformation et des violences ? Sont-elles spontanées ou
un trucage des élections qui donnait au fomentées dans l’ombre par l’ancien parti ?
parti officiel 89.62% des voix avec un
sixième mandat en vue pour 2014. Ce
régime, personne ne peut le regretter. Une chose est sûre : à court terme, l’anarchie
ne joue pas en faveur de la liberté. Pour s’ap-
procher de cet idéal, le chemin est long, semé
Il est tombé sous la poussée de jeunes blo- d’embûches. Dans tout changement de régime,
gueurs sur Internet, qui ont bravé la cyber- on a tendance à prendre le contrepied de
police et relayé les révoltes des villes de l’inté- l’ordre précédent. L’ex-président tunisien a
rieur. Surtout de Sidi Bouzid, où Mohamed soigné son image en se présentant comme le
BOUAZIZI s’est sacrifié en s’immolant par le défenseur du droit des femmes. Il a aussi
feu le 17 décembre 2010, parce que la police voulu rassurer la communauté juive en l’invi-
l’empêchait de vendre des légumes pour sur- tant à revenir et en protégeant leurs lieux de
vivre. culte. Par exemple le pèlerinage de la Ghriba
a été maintenu, malgré l’attentat de Djerba en
2002.
C’est lui qui a déclenché cette révolution !
Ce soulèvement que les médias ont appelé
« révolution de jasmin » a rendu aux Il reste à souhaiter que la révolution tunisien-
Tunisiens la dignité et l’espoir de la liberté. ne ne succombe pas à un populisme de base
Ainsi qu’une liberté de parole dans les qui flatterait l’homme au détriment de la
médias : apparemment, de ce côté-là, tout le femme et le musulman au détriment du juif
monde se lâche et beaucoup d’entre eux ou du chrétien. Dans tous les pays, la menace
retournent la veste au dernier moment - juste populiste existe. Personne n’est à l’abri des
à temps pour adopter une nouvelle langue de forces obscures.
bois qui contredit celle qu’ils utilisaient la
veille, sans scrupules et avec aisance...
Soyons vigilants pour les débusquer, ici et
ailleurs, mais gardons l’espoir quand même.
Mais il y a l’envers de la médaille : les vio-
lences ont fait et font encore des victimes. La Fatima*, tunisienne de France
phase de transition est douloureuse et pleine
de dangers, à cause de l’incertitude. Sur place, *Prénom d’emprunt, choisi par notre amie pour garan-
les gens ont peur tous les jours. tir sa sécurité.
L’ex-président a laissé derrière lui une milice
armée. Il a promis de mettre le pays à feu et à
sang par l’intermédiaire de ses miliciens
embusqués qui ont tiré sur la foule, commis
des pillages, sans compter les rumeurs de
viols qui circulent. La vacance laissée par la
chute de pouvoir est propice à l’anarchie.
Parfois de jeunes manifestants survoltés s’at-
taquent à tous les signes de l’Etat : commis-

L’Echo du Picoulet - N° 305 5


Libertè
Théâtre : une femme libre

TATA
Femme de ménage, mais obstinée et volontai-
re, elle décroche un stage de théâtre, se lance

MILOUDA
dans le slam à plus de 50 ans et intègre des
productions professionnelles. A 60 ans, elle

ET VIVE
réalise son rêve d’artiste et écrit, jour et nuit,
pour raconter sa vie sur scène.

LA LIBERTÉ !
UN RÉCIT DE VIE EN SCÈNE
Elle fait venir ses trois filles et veut, à travers
les jeunes, casser cette transmission incons-
ciente « mère-fille » de cet inexorable escla-
vage féminin.

Son spectacle est le témoignage de la liberté


par l’instruction et la culture pour toutes ses
camarades d’alphabétisation et ses sœurs au
pays.

« Mon stylo, mon cahier : un diamant dans


mon cœur, le parfum de mon âme ».

Quelques réactions de stagiaires ASL


© Ngilozi

Nous avons beaucoup aimé le spectacle, l’am-


biance musicale commune à plusieurs cul-
La maison des Métallos ayant organisé une tures avec les instruments à cordes, les
séance d’après-midi de ce spectacle, nous chants et les danses et surtout le tonus de
avons pu y amener nos stagiaires ASL, ravis. Milouda .
Milouda est née au Maroc dans un petit villa- Certains sketches nous ont fait rire comme
ge, où elle n’a jamais eu le droit d’aller à l’éco- l’achat des baguettes de pain ou ému comme
le. la lettre à son amie.

Mariée très jeune, séquestrée, elle subit


méchancetés et violences. D. (née française, mais envoyée au Mali dans
Elle arrive en France à 40 ans, analphabète, la famille de son père alors qu’elle était bébé,
sans papiers et sans parler un mot de fran- revenue en France il y a trois ans, et qui ne
çais, laissant au pays ses six enfants et son sait ni lire ni écrire) :
mari.
J’ai aimé l’ histoire, Milouda elle est comme
Vivant en immigrée clandestine de petits bou- moi. Moi, je voulais aller à l’école, mon papa
lots « au noir », esclave au pays de la liberté m’a dit « non, tu es une fille ». Les autres
et de l’égalité, elle apprend le français grâce filles, elles pouvaient aller à l’école, j’ai pleu-
aux cours d’alphabétisation, divorce de son ré, pleuré, mon papa m’a dit « Pleure, je m’en
mari et obtient une carte de séjour « le plus fous. »
beau jour de ma vie ».

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F. Mon papa m’a dit : « Une fille ne va pas à français, je ne comprenais pas ce qu’on disait,
l’école. » je ne savais pas prendre le bus ou le métro, je
ne suis jamais allée à l’école, mon histoire
K. ( mauritanienne, plus de quarante ans, c’est comme l’histoire de Milouda. Maintenant
très forte personnalité, volontiers revendicati- ça a changé au Maroc, tout le monde a le droit
ve, divorcée, dit être venue seule en France) d’aller à l’école.
« Moi je voulais aller à l’école en français,
mon père m’a dit : « Les filles, elles vont à S. (malien 28 ans, ne sait ni lire ni écrire) Je
l’école en arabe » (elle lit et écrit un peu l’ara- suis allé à l’école arabe mais je n’ai pas appris
be). Quand mon père a reçu le papier pour l’écriture, à Paris c’est très difficile parce que
aller à l’école (je suppose qu’il avait été relan- je n’ai pas de travail.
cé parce que sa fille n’était pas scolarisée), il a
donné de l’argent à la maîtresse pour qu’elle M. (serbe) J’ai aimé la musique et puis
ne dise rien. Maintenant je pleure parce que Milouda c’est une belle dame avec un beau
je ne sais pas le français et c’est trop tard. sourire, elle a des problèmes elle ne parle pas
français; moi aussi, j’avais les mêmes pro-
V. (sri lankaise) Quand je suis venue en blèmes et, en plus, j’avais des problèmes de
France je ne parlais pas le français; j’ai vécu maladie.
chez mon ami, c’était très dur, je ne tra-
vaillais pas, je n’ai pas les papiers. G. (géorgien, artisan d’art mais aussi ex-garde
du corps en Géorgie !)
Y. F. (chinoise) J’ai vu le spectacle mais je n’ai C’était encore mon histoire, quand on est réfu-
pas beaucoup compris ce qu’elle disait. gié, c’est difficile, tout ce qui est concret, c’est
difficle, pas de papiers, pas de travail...
B. (chinoise) Je ne comprends pas, je ne sais
pas le français. J’ai aimé la musique, c’était I. (africain) On est à sa place, on est coincé,
comme la musique chinoise. un jour viendra où on arrivera aussi.
Pour la femme c’est difficile, car souvent on a
R. (marocaine) J’ai aimé le spectacle, la vie de une famille ici et une autre au pays.
Milouda c’est comme moi : je ne parlais pas le

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D. (turque) Petite fille, je n’ai pas eu le droit Maintenant, je me débrouille, mais au début
d’aller à l’école , « c’est pour les garçons » m’a j’avais peur de prendre le métro et des gens
dit mon père, « pour toi , le ménage et la cui- dans la rue.
sine ». A mon arrivée à Paris, au début, je ne J’ai trouvé injuste qu’elle soit obligée , jeune
sortais qu’avec mon mari. La première fois où mariée, de préparer son mari pour l’autre
je suis allée au travail toute seule, je me suis femme.
perdue et j’ai dû prendre un taxi pour me
ramener à mon adresse écrite sur un papier . T. (africaine) J’ai accouché à l’hôpital, 15 jours
Grâce aux cours de français, maintenant je après mon arrivée en France. Je ne parlais
me débrouille. pas du tout le français et ne comprenais aucu-
ne des questions, c’est ma voisine de chambre,
S. (bengali) On ne devrait pas avoir le droit africaine aussi, qui m’a aidée.
d’empêcher les filles d’aller à l’école. Le tra-
vail au « noir » c’est dur, il n’y a pas de sécu- Groupe des avancés :
rité, on est à la merci du patron. Sans C’est l’histoire d’une femme marocaine qui a
papiers, on a peur de la police. quitté son pays pour être libre et vivre sa vie.
Elle voulait apprendre le français pour lire,
P. (sri lankaise) 11 000 € de cartes télépho- écrire et faire du théâtre. Nous avons aimé le
niques pour rester en contact avec sa famille , spectacle car c’est un peu notre histoire ;
nous aussi on téléphone souvent. nous aussi, nous voulons parler comme elle.
Nous avons beaucoup ri de ses aventures en
P. (bengalie) J’étais enceinte un mois après France : comme celle des baguettes à la bou-
mon arrivée en France. C’était difficile, je par- langerie, du canard dans le bus, de la dame
lais en anglais au médecin, mais il me répon- qui promène son chien et de sa valise remplie
dait en français. de cartes téléphoniques.
Le spectacle était intéressant car il y avait du
N. (algérienne) Au début, j’étais obligée de théâtre, de la musique et des danses.
tout faire avec mon mari, il en a eu marre.

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Point de vue
Liberté sous le langage ?
« Quand les hommes ne peuvent chan- sante langagière ». Pour le soutien scolaire, il
ger les choses, ils changent les mots » faut dire : AEPS (animation éducative péri
Jean Jaurès scolaire). Zut ! Au 21ème siècle, ce sont des
CLAS (Contrats locaux d’accompagnement à
A quelqu’un qui voudrait travailler dans la scolarité).
le social, dans l’humanitaire ou dans
tout espace à l’abri de la « lucrativité »
et du grand capital, je conseillerais Il va donc travailler dans une ex-ZEP (zone
d’apprivoiser les sigles utilisés. Car les d’éducation prioritaire) devenue « contrat de
premières réunions auxquelles il va réussite » parfois REP (réseau d’éducation
participer vont le plonger dans l’étonne- prioritaire) ou RAR (réseau ambition réussi-
ment, la perplexité et lui renvoyer une te) mais, attention, les REP ne sont pas tous
image d’ignorant. Ce qui est très désa- des RAR, les REP non-RAR sont des RRS
gréable. (réseaux de réussite scolaire). Comme ça suffit
pas, les ex-contrats ZEP sont rebaptisés CAR,
s’ils sont situés dans une RAR ou COS, s’ils
Il sait déjà qu’on ne dit plus clochard mais sont dans les RRS. Vous décrochez ? Ce n’est
SDF, ni chômeur mais demandeur d’emploi, ni pas grave : tous ces sigles ne dureront pas ; il
quartier populaire mais quartier sensible, ni est déjà mis en place « L’école de la deuxième
vieux mais senior. chance (E2C) … Ce dispositif sera renforcé
dans le cadre du Plan Espoir banlieues : « le
PEB » ?
S’il est fidèle à son Jité (de JT : journal télévi-
sé, bien sûr, si possible à 20h), il a déjà dû s’en
imprégner. Il n’entend déjà plus depuis long- Victor Klemperer, philologue allemand d’origi-
temps les mots : récession, misère, pauvre ; il ne juive, a décortiqué le langage utilisé par les
s’est habitué. Nazis dans son livre « LTI la langue du IIIe
Reich » et il dit ceci : « la LTI : un écran
sémantique permettant de faire tourner le
Prenons donc le cas d’une personne désireuse moteur sans en dévoiler les rouages, le moyen
de travailler dans un centre social d’un quar- de propagande le plus puissant, le plus public
tier pauvre, un quartier populaire, avec de et le plus secret ». Il note que la répétition de
nombreux chômeurs et des filles-mères, si pos- certains mots finit par pénétrer les esprits,
sible immigrées – pardon, je reformule : un qu’avec la floraison des sigles et abréviations,
quartier sensible qualifié ZUS ou CUCS, dans on technicise et on organise, que la LTI réduit
lequel certaines catégories socio-profession- les moyens d’exprimer certaines pensées, de
nelles ont bénéficié de plans sociaux et dans les asservir en vue d’une meilleure manipula-
lequel on constate que de nombreuses femmes tion des masses.
issues de la diversité bénéficient du dispositif
RSA, ex- API. Donc, une personne souhaitant
enseigner le français à des étrangers ou aider Nous ne sommes pas dans ce cas de figure,
des enfants dans leur scolarité ou faire de l’al- mais plus près de nous, Eric Hazan, dans son
phabétisation ou du soutien scolaire… Eh bien livre « LQR, la propagande au quotidien »,
non ! ça n’existe plus. L’alphabétisation, analyse, à son tour, le langage médiatique,
c’était au 20ème siècle ; maintenant, on dit politique et économique. Non pour nous mani-
ASL : Atelier sociolinguistique qui, il y a enco- puler à la manière d’un Docteur Goebbels,
re peu, se disait « atelier socialisant à compo- mais elle « s’emploie à assurer l’apathie, à

L’Echo du Picoulet - N° 305 9


prêcher le multi-tout-ce-qu’on voudra, du légitimation à des expérimentations sociétales,
moment que l’ordre libéral n’est pas menacé. les enrobant de technicité… A chaque change-
C’est une arme postmoderne, bien adaptée aux ment politique, ses nouveaux sigles. Et le fond
conditions « démocratiques » où il ne s’agit dans tout ça ? Comme l’a si bien dit Jean
plus de l’emporter dans la guerre civile mais Jaurès : « Quand les hommes ne peuvent
d’escamoter le conflit, de le rendre invisible et changer les choses, ils changent les mots »
inaudible », « que la LQR révèle sa véritable
nature d’instrument idéologique de la pensée, Eliane Stricker pour Présence de mars 2011
de langue du faux où les idées sont présentées
comme aux origines d’un système qui, en réali-
té, les forge et les met en forme pour servir à sa
propre légitimation ».

Les mots ne sont pas anodins ; la profusion


des sigles divers, sans cesse renouvelés, agit
comme un écran de fumée, pour servir d’auto-

Un air de libération…
Théo de poche

Conte, dit lors du moment spirituel au Enfin, c’est ce qu’elle croyait ! Jusqu’à ce
Noël du Picoulet qu’elle se rende compte que tout le monde
chantait déjà, et qu’elle n’avait pas joué son
tour sous les doigts de l’organiste ! Que s’est-
C’est l’histoire d’une note de musique. il passé ? Etait-il distrait ? Pourquoi donc
Un « Fa ». Un « Fa » qui, comme avait-il entonné un ton plus bas que d’habitu-
chaque année, attend, en cette veillée de ?
de Noël d’avoir sa place dans LE chant
de la Nuit : Voici Noël ! Elle attend, Exit donc la petite note, qui, du coup sort de
un peu distraitement... bien sûr, c’est là et se retrouve toute seule dans la rue.
toujours un joli moment, cette veillée, Remarquez… elle n’est pas mécontente. C’est
mais bon, c’est chaque année un peu la une petite note qui a du caractère ! Et depuis
même chose, ça roule tout seul,… un bout de temps, elle se lassait un peu de
cette église bien sage de Caroline du Sud, aux
Etats-Unis, où on ne fait pas de vagues, où on

10 L’Echo du Picoulet - N° 305


reprend toujours les mêmes cantiques bon petite note. Alors elle grimpe sur l’épaule de
enfant. Elle avait l’impression comment l’homme, doucement, sans qu’il s’en rende
dire?… que le monde devait, aussi, être compte. Elle l’écoute respirer, soupirer. Puis
capable de chanter autre chose. Alors elle se elle appelle ses copines, qui sont autour, parce
dit que ça y est, le moment est venu de décou- qu’il y a toujours des notes qui se baladent
vrir quoi ! dans l’air, ou dans le cœur des hommes.
Ensemble, elles se mettent à chanter. Et
C’est ainsi qu’elle se met en route, à travers le l’homme a comme l’impression d’une mélodie
pays. Observant les villes, les gens, les cam- qu’on lui soufflerait à l’oreille… ou alors c’est
pagnes de la Caroline du Sud en cette seconde son cœur qui dit quelque chose…
moitié du 18ème siècle. Notre note se balade
la nuit durant et le jour suivant, sans jamais Le soir tombe, l’homme rentre chez lui, dans
s’arrêter, jusqu’à ce que… le petit abri qu’on n’ose pas appeler une mai-
Vous savez, ça a l’oreille fine, un « Fa ». son. Il a cette mélodie au cœur, en tête. Il en
Il y a là un homme, qui travaille dans une est étonné.
rizière. Il soupire. C’est le soupir qu’elle a
entendu, la note. Toute la journée du lendemain, il la fredonne,
doucement, si doucement que ses compagnons
Elle se dit : c’est étrange. Une fin d’après- de travail n’entendent qu’un bourdonnement
midi de Noël, on travaille ? Quelle drôle de sourd, et se moquent de lui « Ben alors, cama-
chose ! rade, qu’est-ce que tu rumines ?! ».
Le soir, plus détendu à la maison, il la chante
Quelle mauvaise et injuste chose, même, pour bercer son fils. Sa femme l’écoute, elle
pense l’homme dans son soupir ! Me faire tra- sourit, même si dans ses yeux demeure une
vailler un jour pareil ! A quoi bon tout ça ? certaine gravité.
Etre esclave, maltraité, et sans autre horizon
que de faire de mes enfants des esclaves à Et c’est là, auprès de l’enfant qui s’endort,
leur tour ! C’est pas une vie ! Est-ce qu’un après avoir fredonné plusieurs fois la mélodie,
jour ce sera Noël, pour de vrai ?! que jaillissent de la bouche de l’homme des
paroles. Des paroles dans sa langue bien sûr :
Ainsi pense l’homme. La petite note s’arrête, sa langue c’est le Gullah, un créole parlé dans
stupéfaite. Elle découvre le monde, avec l’in- ce coin des Etats-Unis, mélange d’anglais et
justice et la souffrance dont on ne lui avait des langues d’Afrique de l’Ouest, d’où vien-
jamais parlé dans sa petite église tranquille, nent les ancêtres de cet homme, contraints et
une veille de Noël. Un moment, si étonnée, si forcés, depuis deux ou trois générations :
bouleversée, elle en reste presque muette !
Passe par ici, mon Dieu, passe par ici. C’est ça
Mais non, ça ne peut pas rester muet, une que ça veut dire. Passe par ici… Viens donc

L’Echo du Picoulet - N° 305 11


voir un peu comment c’est, chez nous, viens
donc voir... s’il ne faudrait pas que ça change.
L’homme et sa femme sont émus de ces Kumbayah au Picoulet Noël 2010
paroles. Ils sentent bien qu’elles jaillissent du
plus profond de leur cœur, comme une prière,
comme un appel au Dieu qui est le leur, appel Suite à ce conte, les personnes présentes au
du fond d’une misère, du fond d’une injustice. moment spirituel du Noël du Picoulet ont
écrit leur prière pour aujourd’hui
Le lendemain, dans la rizière, l’homme ose
son chant, plus fort, plus assuré. Ses cama-
rades l’écoutent, et, touchés, s’arrêtent un ins- 1. Viens bientôt Seigneur, viens bientôt (ter)
tant de travailler. Avant d’être vite repris par Oui, je viens bientôt !!
la peur d’une brutalité de la part des maîtres.
Mais dans le rythme même du travail, s’intro- 2. Entends-tu Seigneur, entends-tu ?
duit la mélodie. Et tous, ils la reprennent, Il est tard , Seigneur, entends-tu ?
avec ses nouvelles paroles, des heures durant. Ouvre donc les yeux, les oreilles
Et au fil du jour, certains, inspirés, en ajou- O, Seigneur, entends-tu ?
tent d’autres.
Passe par ici, mon Dieu, passe par ici. 3. Vienne la paix, Seigneur, sur la terre (bis)
Passe par ici, il y a quelqu’un qui pleure. La compréhension et la joie,
Passe par ici, il y a quelqu’un qui prie. Compréhension et joie.
Cette nouvelle manière de chanter ne plaît
pas beaucoup aux maîtres. Ils ne compren-
4. Comme au Picoulet, l’amitié (bis)
nent pas tout… ça les met un peu mal à l’aise. Partagée partout et toujours,
Mais enfin, tant que les esclaves continuent Seigneur, nous t’attendons.
de travailler…

Notre petite note, elle, est complètement 5. Espérons la paix des pays
Espérons la paix des familles
chamboulée. Elle n’aurait jamais cru qu’elle Espérons la paix tous ensemble
puisse faire chanter des choses qui viennent Oui, nous ferons la paix
de si profond du cœur de l’homme. Elle est à
la fois triste d’avoir découvert souffrance et
injustice, et, en même temps, elle trouve telle- 6. Nous crions dans la pauvreté
Nous crions les inégalités
ment de sens à s’en faire solidaire, en permet- Il faut répartir les richesses
tant de la chanter. Partageons nos richesses

Et puis en même temps, elle sent bien sous la


souffrance, sous la prière, qu’il y a autre 7. Nous espérons la liberté
Nous espérons l’égalité
chose. Quelque chose de tout nouveau, qu’elle Nous espérons la fraternité
ne connaissait pas. Ce qu’elle sent, c’est l’es- Dans notre diversité.
poir !

Et elle ne se trompe pas ! Sa mélodie, avec


d’autres, a porté l’aspiration à la liberté de
ceux-là qui en étaient privés. Puis elle a porté
leurs luttes.

Et un beau jour, oh ! il a fallu bien des


années, quelques générations, mais l’esclava-
ge a pris fin ! Enfin, un vrai Noël !

Diane Barraud

L’Echo du Picoulet - N° 305

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