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Pierre Bourdieu

Les stratégies matrimoniales dans le système de reproduction


In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 4-5, 1972. pp. 1105-1127.

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Bourdieu Pierre. Les stratégies matrimoniales dans le système de reproduction. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations.
27e année, N. 4-5, 1972. pp. 1105-1127.

doi : 10.3406/ahess.1972.422586

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1972_num_27_4_422586
NORMES ET DÉVIANCES

Les stratégies matrimoniales

dans le système de reproduction

à la « terre.
LeÉbauche
bénéficiaire
Elle en
d'une
hérite.
ducritique
majorât,
K.» MARX,
dele /'économie
fils premier-né,
politique.
appartient

Le fait que les pratiques par lesquelles les paysans béarnais tendaient à
assurer la reproduction de la lignée en même temps que la reproduction de ses
droits sur les instruments de production présentent des régularités évidentes,
n'autorise pas à y voir le produit de l'obéissance à des règles. Il faut rompre en
effet avec le juridisme qui hante encore aujourd'hui toute la tradition ethnolo
giqueet qui tend à traiter toute pratique comme exécution : exécution d'un
ordre ou d'un plan dans le cas du juridisme naïf, qui fait comme si les pratiques
étaient directement déductibles de règles juridiques expressément constituées
et légalement sanctionnées ou de prescriptions coutumières assorties de sanc
tions morales ou religieuses1; exécution d'un modèle inconscient, dans le cas

1. Entre cent preuves du fait que l'ethnologie n'a pas emprunté seulement à la tradition
juridique des concepts, des outils et des problèmes, mais une théorie de la pratique qui n'est
jamais aussi manifeste que dans la relation qu'elle établit entre les « noms de parenté » et les
« attitudes de parenté », il suffira de citer l'emploi euphémistique que fait Radcliffe-Brown (qui
disait encore father-right et mother-right pour patriarcat et matriarcat) du terme de jurai : « Le
'terme,
légal observe
' ou ' juridique
Louis Dumont,
'. Il s'agitestdes
difficile
relations
à traduire.
qui ' peuvent
On va voir
être qu'il
définies
ne veut
en parlant
pas diredeseulement
droits et
de devoirs ', de droits et devoirs coutumiers, qu'il y ait sanction légale ou seulement sanction
morale éventuellement supplémentée par une sanction religieuse. Il s'agit en somme des rela
tions qui sont l'objet de prescriptions précises, formelles, qu'il s'agisse des personnes ou des
choses » (L DUMONT, Introduction à deux théories d'anthropologie sociale, Paris, Mouton,
1971, p. 40). Il va de soi qu'une telle théorie de la pratique n'aurait pas survécu dans une tra
dition ethnologique qui parle plutôt le langage de la règle que celui de la stratégie, si elle n'était
en affinité avec les présupposés qui sont inscrits dans la relation entre l'observateur et son
objet et qui s'imposent dans la construction même de l'objet aussi longtemps qu'ils ne sont

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du structuralisme, qui restaure, sous te voile de l'inconscient, la théorie de la


pratique du juridisme naïf en représentant la relation entre la langue et la parole
ou entre la structure et la pratique, sur le modèle de la relation entre la partition
musicale et l'exécution 2. En fait, le système des dispositions inculquées par les
conditions matérielles d'existence et par l'éducation familiale (i.e. I'habitus) qui
constitue le principe générateur et unificateur des pratiques est le produit des
structures que ces pratiques tendent à reproduire en sorte que les agents ne
peuvent que reproduire, c'est-à-dire réinventer inconsciemment ou imiter cons
ciemment, comme allant de soi ou comme plus convenables ou simplement plus
commodes, les stratégies déjà éprouvées qui, parce qu'elles ont régi les pratiques
de tous temps (ou, comme disent les anciens coutumiers, « de mémoire per
due ») paraissent inscrites dans la nature des choses. Et du fait que toutes ces
stratégies, qu'il s'agisse de celles qui visent à assurer la transmission du patr
imoine dans son intégralité et le maintien de la famille dans la hiérarchie écono
mique et sociale, ou de celles qui visent à garantir la continuité biologique de
la lignée et la reproduction de la force de travail, sont loin d'être automatique
ment compatibles, malgré la coïncidence de leurs fonctions, seul I'habitus comme
système de schemes qui orientent tous les choix sans accéder jamais à l'expli-
citation complète et systématique, peut fonder la casuistique indispensable pour
sauvegarder, en chaque cas, l'essentiel, fût-ce au prix d'un manquement à des
« normes » qui n'existent comme telles que pour le juridisme des ethnologues.
Ainsi, la transgression du principe de la préséance masculine que constitue
l'octroi aux femmes non seulement d'une part d'héritage mais du statut d'héritier

pas explicitement pris pour objet. A la différence de l'observateur, dépourvu de la maîtrise pra
tique des règles qu'il s'efforce de saisir dans les pratiques et dans les discours, l'indigène n'a
ppréhende jamais le système des relations objectives — dont ses pratiques ou ses discours repré
sentent autant d'actualisations partielles — que par profils,, c'est-à-dire sous !a forme de rela
tions qui ne se donnent qu'une à une, donc successivement, dans les situations d'urgence de
la vie quotidienne. Aussi, invité par l'interrogation de l'ethnologue à opérer un retour réflexif
et quasi-théorique sur sa pratique avec, dans la meilleure hypothèse, l'assistance de l'ehnologue,
l'informateur le mieux informé produit un discours qui cumule deux systèmes opposés de lacunes :
en tant que discours de la familiarité, il passe sous silence tout ce qui va sans dire parce que
cela va de soi; en tant que discours pour étranger, il ne peut demeurer complètement intelligible
qu'à condition d'exclure toutes les références directes à des cas particuliers (c'est-à-dire, en gros,
toutes les informations qui se rattachent directement à des noms propres évoquant et résumant
tout un système d'informations préalables). Du fait que l'indigène est d'autant moins enclin à
s'abandonner au langage de la familiarité que celui qui l'interroge lui paraît moins familier avec
l'univers de référence de son discours (ce qui se trahit dans la forme des questions posées, par
ticulières ou générales, ignorantes ou informées), on comprend que soient si rares les ethno
logues capables de soupçonner la distance entre la reconstruction savante du monde indigène
et l'expérience indigène de ce monde qui ne se livre que dans les silences, les ellipses et les
lacunes du langage de la familiarité, voué à une circulation restreinte à un univers d'inter-
connaissance quasi-parfaite où tous les individus sont des noms propres et toutes les situa
tions des « lieux communs ». Les conditions mêmes qui conduisent l'ethnologue à une appré
hension objectivante du monde social (et, en particulier, la situation d'étranger qui implique
I 'effectuation réelle de toutes les ruptures que le sociologue soucieux de ne pas s'enfermer
dans les illusions de la familiarité doit opérer décisoirement) tendent à l'empêcher d'accéder
à la vérité objective de cette appréhension objectivante : l'accès à cette connaissance du tro
isième genre suppose en effet que l'on se donne le moyen d'apercevoir ce qui fait que la connais
sanceobjective du monde social est radicalement irréductible à l'expérience première de ce
monde en construisant la vérité de toute expérience indigène du monde social.
2. Pour ne citer que Saussure : « La partie psychique n'est pas non plus tout entière en
jeu : le côté exécutif reste hors de cause, car l'exécution n'est jamais faite par la masse; elle
est toujours individuelle et l'individu en est toujours le maître; nous l'appellerons la parole. »
(F. DE SAUSSURE, Cours de linguistique générale, Paris, Pavot 1960, pp. 37-38.)

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STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

(hérètè masc. et hérètère fém.) est la mieux faite pour retenir l'attention de
l'observateur averti, c'est-à-dire prévenu, de toutes les stratégies mises en œuvre
pour défendre les intérêts (socialement définis) de la lignée ou, ce qui revient au
même, l'intégrité du patrimoine. De même que les ethnologues ont réduit au
mariage avec la cousine parallèle le système matrimonial des sociétés berbères
et arabes parce que ce type de mariage qui ne représente qu'une stratégie matri
moniale parmi d'autres, et pas la plus fréquente, devait nécessairement leur
apparaître comme le trait distinctif de ce système par référence aux taxinomies
de la tradition ethnologique, de même la plupart- des analystes ont caractérisé
le système successoral béarnais par le « droit d'aînesse intégral », pouvant favor
iser aussi bien la fille que le garçon, parce que les lunettes de leur culture jur
idique les condamnaient à appréhender comme un trait distinctif de ce système,
ce qui n'est qu'une transgression des principes où se manifeste encore la force
des principes. Seule en effet la nécessité de maintenir à tout prix le patrimoine
dans la lignée peut conduire à la solution du désespoir qui consiste à confier à
une femme la charge d'assurer la transmission du patrimoine, fondement de la
continuité de la lignée, dans le cas de force majeure constitué par l'absence de
tout descendant mâle et dans ce cas seulement : on sait que le statut d'héritier
n'échoit pas au premier né, mais au premier garçon, lors même qu'il vient au
dernier rang par la naissance. Ce renversement de la représentation traditio
nnellement admise s'impose de façon indiscutable dès que l'on cesse de traiter
les règles successorales ou matrimoniales comme des normes juridiques, à la
façon des historiens du droit qui, même et surtout lorsqu'ils s'appuient sur l'étude
des actes notariés, simples enregistrements des ratés du système (actuels ou
potentiels), restent encore fort éloignés de la réalité des pratiques ou à la façon
des anthropologues qui, à travers leurs taxinomies réifiées, héritées le plus sou
vent du droit romain, produisent des faux problèmes tels que ceux qu'engend
rerait ici la distinction canonique entre les systèmes de succession unilinéaires
et les systèmes bilatéraux ou cognatiques 3.
Tout commande au contraire de poser que le mariage n'est pas le produit
de l'obéissance à une règle idéale, mais l'aboutissement d'une stratégie, qui,
mettant en œuvre les principes profondément intériorisés d'une tradition parti
culière, peut reproduire, plus inconsciemment que consciemment, telle ou telle
des solutions typiques que nomme explicitement cette tradition. Le mariage de
chacun de ses enfants, aîné ou cadet, garçon ou fille, pose à toute famille un
problème particulier qu'elle ne peut résoudre qu'en jouant de toutes les possib
ilités offertes par les traditions successorales ou matrimoniales pour assurer
la perpétuation du patrimoine. Comme si tous les moyens étaient bons pour
remplir cette fonction suprême, on peut recourir à des stratégies que les tax
inomies du juridisme anthropologique porteraient à tenir pour incompatibles,
soit que l'on transgresse le « principe de la prédominance du lignage », cher à
Fortes, pour confier aux femmes la perpétuation du patrimoine, soit que l'on
tende à minimiser ou même à annuler, fût-ce par des artifices juridiques, les

3. Les erreurs inhérentes au juridisme ne sont jamais aussi évidentes que dans les travaux
des historiens du droit et de la coutume que toute leur formation et aussi la nature des docu
ments qu'ils utilisaient (tels, en particulier, les actes notariés, combinaison des précautions
juridiques produites par les notaires professionnels, conservateurs d'une tradition savante,
et des procédures effectivement proposées par les utilisateurs de leurs services) portaient à canon
iser sous forme de règles formelles les stratégies successorales et matrimoniales (cf. Notes
bibliographiques, en particulier, nos 9, 10, 12 et 14, p. 1127).

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NORMES ET DEVIANCES

conséquences néfastes pour le patrimoine des concessions inévitables au régime


bilatéral de succession, soit, plus généralement, que l'on fasse subir aux rela
tions objectivement inscrites dans l'arbre généalogique toutes les manipulations
nécessaires pour justifier ex ante ou ex post les rapprochements ou les alliances
les plus conformes à l'intérêt de la lignée, c'est-à-dire à la sauvegarde ou à l'au
gmentation de son capital matériel ou symbolique. « Ils se sont découverts très
parents avec les X, disait un informateur, depuis que ces derniers sont devenus
« grands » par le mariage de leur fille avec le fils Y. » On oublie trop que les arbres
généalogiques n'existent comme tels, surtout dans les sociétés sans écriture,
que par íe travail de construction de l'ethnologue, seul capable de faire exister
tota simul, i.e. en totalité dans la simultanéité, sous la forme d'un schéma spatial
susceptible d'être appréhendé uno intuit и et parcouru indifféremment dans
n'importe quel sens, à partir de n'importe quel point, le réseau complet des rela
tions de parenté à plusieurs générations dont l'ensemble des relations entre
parents contemporains, ce système de relations à usage alternatif, ne repré
sente lui-même qu'une partie 4. Les relations de parenté effectivement et actuel
lement connues, reconnues, pratiquées et, comme on dit, « entretenues », sont
à la généalogie construite, ce que le réseau des chemins réellement entretenus,
fréquentés, frayés, donc faciles à emprunter, ou mieux, l'espace hodologique
des cheminements et des parcours réellement effectués, est à l'espace géomét
riqued'une carte comme représentation imaginaire de tous les chemins et tous
les itinéraires théoriquement possibles; et, pour prolonger la métaphore, les rela-
tjQrje ng'ri/&ajQnj/4ijQo j-iq tardersisnt pss à dispsrsître, ígíIgs des chsmins' зЬзп=
donnés, si elles ne recevaient un entretien continu, lors même qu'elles ne sont
utilisées que de manière discontinue. On rappelle souvent combien il est difficile
de rétablir une relation qui n'a pas été maintenue en état par des échanges régul
iers de visites, de lettres, de cadeaux, etc. (« On ne peut pas avoir l'air d'y aller
seulement pour demander un service ») : de même que l'échange de uons diss
imule sa vérité objective en étalant dans le temps des actes dont le « donnant-
donnant » démasque de manière cynique la réversibilité par le seul fait de les
juxtaposer dans la synchronie, de même la continuité des relations entretenues
en tout temps comme pour elles-mêmes dissimule la fonction objective des
relations que dévoilerait en toute clarté une utilisation discontinue des assu
rances qu'elles enferment en tout cas. Du fait que l'entretien des relations incombe
évidemment à ceux qui, ayant le plus à en attendre, ne peuvent à la fois les maint
enir en état de fonctionner et en dissimuler la fonction qu'en les « cultivant »
continûment, la part des parents « utiles » parmi les « parents théoriques » que
décline la généalogie ne cesse de croître, sans qu'il soit besoin de rien faire
pour cela, à mesure que l'on s'élève dans les hiérarchies reconnues par le groupe :

4. Les Kabyles distinguent explicitement entre les deux points de vue qui peuvent être pris
sur les relations de parenté selon la situation, i.e. selon la fonction impartie à ces relations, à
savoir thaymath, l'ensemble des frères, et thadjadith, l'ensemble des descendants d'un même
ancêtre réel ou mythique. On invoque thaymath lorsqu'il s'agit de s'opposer à un autre groupe,
par exemple si le clan est attaqué : c'est une solidarité actuelle et active entre des individus
unis par des liens de parenté réels, pouvant remonter jusqu'à la troisième ou la quatrième géné
ration; le groupe qu'unit la thaymath représente seulement une section, plus ou moins large
selon la circonstance, de l'unité totale de solidarité théorique que désigne thadjadith comme
ensemble des relations de parenté généalogiquement fondées. « Thaymath est d'aujourd'hui,
dit-on, thadjadith est d'hier », manifestant par là que la « fraternité » (thaymath) joue un rôle
infiniment plus réel que la référence à l'origine commune, où s'exprime plutôt l'effort pour jus
tifier idéologiquement une unité menacée que le sentiment d'une solidarité vivante.

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STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

bref, ce sont les neveux qui font le népotisme. Il suffit en effet de se demander
pourquoi et comment viennent aux puissants tous ces neveux, petits-neveux
et arrière-neveux pour apercevoir que si les plus grands ont aussi les plus grandes
familles tandis que les « parents pauvres » sont aussi les plus pauvres en parents,
c'est que, en ce domaine comme ailleurs, le capital va au capital, la mémoire des
cousinages et la propension à les entretenir étant fonction des profits matériels
ou symboliques que l'on peut trouver à « cousiner » 5.

Si l'on admet que le mariage de chacun des enfants représente pour une
famille l'équivalent d'un coup dans une partie de cartes, on voit que la valeur de
ce coup (mesurée selon les critères du système) dépend de la qualité du jeu,
au double sens, c'est-à-dire de la donne comme ensemble des cartes reçues,
dont la force est définie par les règles du jeu, et de la manière, plus ou moins
habile, d'utiliser ces cartes. En d'autres termes, étant donné que les stratégies
matrimoniales visent toujours, au moins dans les familles les plus favorisées, à
faire un « beau mariage » et pas seulement un mariage, c'est-à-dire à maximiser
les profits et/ou à minimiser les coûts économiques et symboliques du mariage
comme transaction d'un type très particulier, elles sont commandées en chaque
cas par la valeur du patrimoine matériel et symbolique qui peut être engagé dans
la transaction et par le mode de transmission du patrimoine qui définit les sys
tèmes d'intérêts propres aux différents prétendants à la propriété du patrimoine
en leur assignant des droits différents sur le patrimoine selon leur sexe et leur
rang de naissance. Bref, le mode de succession spécifie en fonction de critères
tels que le rang de naissance, les chances matrimoniales qui sont génériquement
attachées aux descendants d'une même famille en fonction de la position de
cette famille dans la hiérarchie sociale, repérée principalement, mais non exclu
sivement, à la valeur économique de son patrimoine.
Si elle a pour fonction première et directe de procurer les moyens d'assurer
la reproduction du lignage, donc la reproduction de sa force de travail, la stratégie
matrimoniale doit aussi assurer la sauvegarde du patrimoine et cela dans un uni
vers économique dominé par la rareté de l'argentЛ Du fait que la part de patr
imoine traditionnellement héritée et la compensation versée au moment du
mariage ne font qu'un, c'est la valeur de la propriété qui commande le montant
de Yadot (de adoutà, faire une donation, doter), celui-ci commandant à son
tour les ambitions matrimoniales de son détenteur au même titre que le montant
de Yadot exigé par la famille du futur conjoint dépend de l'importance de ses
biens. Il s'ensuit que, par la médiation de Yadot, l'économie régit les échanges
matrimoniaux, les mariages tendant à se faire entre familles de même rang au
point de vue économique. Sans doute, la grande propriété ne suffit-elle pas à
faire la grande famille : on n'accorde jamais leurs lettres de noblesse à des mai
sons qui ne doivent leur élévation ou leur richesse qu'à leur âpreté, leur acharne-

5. C'est dire que l'utilisation des généalogies comme idéologie tendant à justifier les struc
tures politiques en vigueur (dans le cas par exemple de la tribu arabe) n'est qu'un cas particulier
et particulièrement significatif des fonctions qui peuvent être imparties aux structures de la
parenté.
6. L'enquête qui a servi de base à ces analyses a été menée en 1959 et 1960, puis reprise
en 1970 et 1971, dans le village que nous appellerons Lesquire et qui est situé en Béarn, au
coeur du pays des coteaux, entre les deux Gaves.

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NORMES ET DEVIANCES

ment au travail ou leur manque de scrupules et qui ne savent pas manifester les
vertus que l'on est en droit d'attendre des grands, particulièrement la dignité
du maintien et le sens de l'honneur, la générosité et l'hospitalité; inversement,
la qualité de grande famille peut survivre à l'appauvrissement 7. L'opposition
qui sépare de la masse des paysans une « aristocratie » distincte non seulement
par son capital matériel, mais aussi par son capital symbolique qui se mesure à
la valeur de l'ensemble des parents, dans les deux lignées et sur plusieurs génér
ations 8, par son style de vie qui doit manifester son respect des valeurs d'hon
neur faunou) et par la considération sociale dont elle est entourée, entraîne
l'impossibilité (de droit) de certains mariages tenus pour mésalliances. Ces
groupes de statut ne sont ni totalement dépendants ni totalement indépendants
de leurs bases économiques et si la considération de l'intérêt économique n'est
jamais absente dans le refus de la mésalliance, une « petite maison » peut se
saigner aux quatre veines pour marier une de ses filles à un « grand aîné » (« Pour
la mettre là, ce que j'ai dû faire ! Je ne pourrais pas le faire pour les autres »)
tandis qu'un aîné de « grande maison » peut repousser un parti plus avantageux
au point de vue économique pour se marier selon son rang. Mais la marge de
disparité admissible reste toujours restreinte et au-delà d'un certain seuil, les

7. C'est dans les relations entre les sexes et à l'occasion des mariages que s'affirmait le plus
vivement la conscience de la hiérarchie sociale : « Au bal, un cadet de petite volée (u caddet
de petite garbure) n'allait pas beaucoup trébucher !a cadette de chez Gu. (gros paysan). Les
autres auraient dit aussitôt : « II est prétentieux. Il veut faire danser la grande aînée ». Des domest
iques qui présentaient bien aiiaient parfois faire danser les héritières, mais c'était rare» (J. P. A.).
La distinction très fortement ressentie entre « les grandes maisons » et les « petits paysans »
(/ou paysantots) correspond-elle à une opposition tranchée dans le domaine économique ?
En fait, bien que l'histogramme représentant la distribution de la propriété foncière permette
de distinguer trois groupes, à savoir les propriétés de moins de 15 hectares au nombre de 175,
les propriétés de 15 à 30 hectares au nombre de 96 et les propriétés de plus de 30 hectares au
nombre de 31, ies ciivages ne sont jamais brutaux entre ces trois catégories. Métayers (bour-
dès-mieytadès) et fermiers (bourdes en afferme) sont très peu nombreux; les toutes petites
propriétés (moins de 5 hectares) et les grands domaines (plus de 30 hectares) constituent une
proportion très faible de l'ensemble, soit respectivement 12, 3 % et 10, 9 %. Il s'ensuit que le
critère économique n'est pas de nature à déterminer par soi seul des discontinuités marquées.
Cependant, les différences statutaires qui marquent l'opposition entre les deux groupes de familles
sont vivement ressenties. La grande famille est reconnaissable non seulement à l'étendue de son
domaine, mais aussi à tout un ensemble de signes, tels que l'apparence extérieure de la maison :
on distingue des maisons à deux étages (may sous de dus soulès) ou « maisons de maître »
(maysous de meste) et les maisons à un seul étage, résidence des fermiers, des métayers et des
petits paysans; la « grande maison » se désigne aussi par le portail monumental qui donne accès
dans la cour. « Les filles, déclare un célibataire, regardaient le portail (/ou pourta/è) plus que
l'homme. »
8. Voici comment calculait un informateur invité à expliquer pourquoi il considérait un
mariage récent comme un «beau mariage» : « le père de la fille qui est venue (se marier) chez
'Po.
grand
était' de
un lacadet
famille,
de frère
La. d'Abos
de celui-ci,
venu avait
à Saint-
gardé
Faust
la ' se
case
marier
' (la dans
maison)
uneà bonne
Abos :propriété.
il était insti
Le
tuteur, puis il était parti à la S.N.C.F. à Paris. Il a épousé la fille La. -Si., grand commerçant de
Pardies. J'ai entendu dire tout çà par ma mère. Il a fait de ses deux fils, l'un un médecin à Paris
(interne des hôpitaux), l'autre un inspecteur de la S.N.C.F. Le père de la fille venue chez Po. est
le frère de ce bonhomme ». On a pu vérifier en maints autres cas que les agents possèdent une
information généalogique totale à l'échelle de l'aire de mariage (ce qui suppose une mobilisa
tion et une actualisation permanentes de la compétence) : il s'ensuit que le bluff est à peu près
impossible, (« Ba. est très grand, mais dans sa famille, près d'Au., c'est très petit »), tout individu
pouvant être à tout instant rappelé à sa vérité objective, c'est-à-dire à la valeur sociale (selon
les critères indigènes) de l'ensemble de ses parents à plusieurs générations. Il n'en va pas de
même dans le cas d'un mariage lointain : « Celui qui se marie loin, dit le proverbe, ou il trompe,
ou il est trompé (sur la valeur du produit) ».

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STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

différences économiques empêchent en fait les alliances. Bref, les inégalités de


richesse tendent à déterminer des points de segmentation particuliers, à l'inté
rieur du champ des partenaires possibles, c'est-à-dire légitimes, que la position
de sa famille dans la hiérarchie des groupes de statut assigne objectivement à
chaque individu (« Madeleine, cadette de chez P., aurait dû aller chez M., L
ou F. »).
Les principes qui, par la médiation de Yadot, tendent à exclure les mariages
entre familles trop inégales, au terme d'une sorte de calcul implicite d'optimum
visant à maximiser le profit matériel et symbolique susceptible d'être procuré
par la transaction matrimoniale dans les limites de l'indépendance économique
de la famille, se combinent avec les principes qui accordent la suprématie aux
hommes et le primat aux aînés pour définir les stratégies matrimoniales. Le pr
ivilège accordé à l'aîné, simple retraduction généalogique du primat absolu conféré
au maintien de l'intégrité du patrimoine, et la préséance reconnue aux membres
mâles de la lignée, concourent, on le verra, à favoriser une stricte homogamie
en interdisant aux hommes les « mariages de bas en haut » que pourrait susciter
la recherche de la maximisation du profit matériel et symbolique : l'aîné ne peut
se marier ni trop haut, non seulement par crainte d'avoir à restituer un jour Yadot,
mais aussi et surtout parce que sa position dans la structure des relations de
pouvoir domestique s'en trouverait menacée, ni trop bas, de peur de se déshonorer
par la mésalliance et de se mettre dans l'impossibilité de doter les cadets; quant
au cadet, qui peut, moins encore que l'aîné, affronter les risques et les coûts
matériels et symboliques de la mésalliance, il ne peut davantage, sans s'exposer
à une condition dominée et humiliante, s'abandonner à la tentation de faire un
mariage trop manifestement au-dessus de sa condition. Dans la mesure où il
offrait aux familles paysannes une des occasions les plus importantes de réaliser
des échanges monétaires en même temps que des échanges symboliques propres
à affirmer la position des familles alliées dans la hiérarchie sociale et à réaffirmer
du même coup cette hiérarchie, le mariage qui pouvait déterminer l'augmentat
ion, la conservation ou la dilapidation du capital matériel et symbolique, était
sans doute au principe de la dynamique et de la statique de toute la structure
sociale, cela évidemment dans les limites de la permanence du mode de pro
duction.
Le discours juridique, auquel les informateurs empruntent volontiers pour
décrire la norme idéale ou pour rendre compte de tel cas singulier traité et réin
terprété par le notaire, réduit à des règles formelles, elles-mêmes réductibles à
des formules quasi-mathématiques, les stratégies complexes et subtiles par
lesquelles les familles, seules compétentes (au double sens du terme) en ces
matières, essaient de naviguer entre les risques contraires : chaque cadet ou
cadette a droit à une part déterminée du patrimoine 9, Yadot qui, parce qu'il est
9. Égale au tiers de la propriété lorsque la famille compte deux enfants, la part du
P - —P P
P
4 P 4
cadet est de , la part de l'aîné étant alors de — + , P désignant la valeur attri-
n 4 л
buée à la propriété, n le nombre total d'enfants. On procédait à une estimation aussi précise que
possible de la propriété, en recourant en cas de litige à des experts locaux, choisis par les diffé
rentes parties. On s'accordait sur le prix de la « journée » (journade) de champs, de bois ou de
fougeraies, en prenant pour base de l'évaluation le prix de vente d'une propriété du quartier ou
d'un village voisin. Ces calculs étaient assez exacts et, de ce fait, acceptés par tous. « Par exemple,
pour la propriété Tr., l'estimation fut de 30 000 francs (vers 1 900). Il y avait le père, la mère et six

1111
NORMES ET DEVIANCES

en général octroyé au moment du mariage, presque toujours en espèces afin


d'éviter l'émiettement de la propriété, et exceptionnellement sous la forme d'une
parcelle de terre (simple mort-gage toujours susceptible d'être dégagé moyen
nantle versement d'une somme fixée à l'avance), est souvent identifié à tort à
une dot, bien qu'il ne soit pas autre chose que la contrepartie accordée aux cadets
en échange de leur renoncement à la terre. Mais il faut, ici encore, se garder du
juridisme qui, substituant la matrice cadastrale aux généalogies, présenterait
comme les normes d'application universelle d'un « régime successoral » tout
aussi irréel que les modèles mécaniques des échanges matrimoniaux, une pro
cédure offrant seulement un recours ultime au chef de famille soucieux de sau
vegarder l'intégrité du patrimoine 10. La rareté extrême de l'argent liquide (qui
tenait, pour une part au moins, au fait que la richesse et le statut social se mesur
aient d'abord à la taille de la propriété) fait que, en dépit de la possibilité fournie
par la coutume d'échelonner les paiements sur plusieurs années et parfois jusqu'à
la mort des parents, le versement de la compensation se révélait parfois imposs
ible: on était alors contraint d'en venir au partage lors du mariage d'un des
cadets ou à la mort des parents, c'est-à-dire d'acquitter les adots sous forme
de terres, avec l'espoir de restaurer un jour l'unité du patrimoine, en rassemblant
l'argent nécessaire au rachat des terres vendues pour payer les adots ou données
sous forme ď adots u.
Mais la propriété familiale eût été fort mal protégée si Vadot et, par là, le
mariage avaient dépendu totalement et dans tous les cas de !a valeur du patr
imoine et du nombre des héritiers légitimes et si l'on n'avait connud'autres moyens
pour écarter la menace du partage, unanimement considéré comme une cala
mité 12. En fait, ce sont les parents qui, comme on dit, « font l'aîné » et différents

enfants, un garçon et cinq filles. A l'aîné, on accorde le quart, soit 7 500 francs. Restent
22 500 francs à diviser en six parts. La part des cadettes est de 3 750 francs, qui peut se convertir
en 3 000 francs versés en espèces et 750 francs de linge et de trousseau, draps de lit torchons,
serviettes, chemises, édredons, /ou cabinet (l'armoire) toujours apporté par la mariée » (J. P. A.).
10. Tout concourt à suggérer que c'est la transformation des attitudes économiques et
l'introduction de nouvelles valeurs qui, en faisant apparaître ce qui n'était qu'une compensation
de l'équité comme un droit véritable sur le patrimoine, a porté les paysans béarnais à recourir
toujours davantage aux armes offertes par le système juridique et aux services des juristes qui,
consciemment ou non, tendaient à produire le besoin de leurs propres services par le seul fait
de formuler les stratégies matrimoniales ou successorales dans le langage et la logique du droit
savant et de les charger ainsi de virtualités contraires à leur principe.
11. En application du principe selon lequel les propres appartiennent moins à l'individu
qu'au lignage, le retrait lignager donnait à tout membre du lignage la possibilité de rentrer en
possession de biens qui avaient pu être aliénés. « La ' maison mère ' (la maysou mayrane) conser
vait des ' droits de retour ' (lous drets de retour) sur les terres données en dot ou vendues. C'est-
à-dire que ' quand on vendait ces terres, on savait que telles maisons avaient des droits et on
allait les leur proposer ' » (J.-P. A.).
12. Bien qu'on n'ait pas songé, au moment de l'enquête, à procéder à une interrogation
systématique visant à déterminer la fréquence des partages au cours d'une période donnée, il
semble que les exemples en soient rares, voire exceptionnels et, du même coup, fidèlement
conservés par la mémoire collective. Ainsi, on raconte que vers 1 830, la propriété et la maison Во.
(grande maison à deux étages, a dus soulès) furent partagées entre les héritiers qui n'avaient
pu s'accorder à l'amiable : depuis lors elle est toute « croisée de fossés et de haies » (toute crout-
zade de barats y de plechs). (Il existait des spécialistes appelés barades qui venaient des Landes
et creusaient les fossés divisant les propriétés). « A la suite des partages, deux ou trois ménages
vivaient parfois dans la même maison, chacun ayant son coin et sa part des terres. La pièce
avec cheminée revenait toujours en ce cas à l'ainé. C'est le cas des propriétés Hi., Qu., Di. Chez
An., il y a des pièces de terre qui ne sont jamais rentrées. Certaines ont pu être rachetées ensuite,
mais pas toutes. Le partage créait des difficultés terribles. Dans le cas de la propriété Qu., parta-

1112
STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

informateurs affirment qu'à une époque plus ancienne, le père était libre de
décider à sa guise du montant de la soulte octroyée aux cadets, les proportions
n'étant fixées par aucune règle; en tout cas, sachant qu'en nombre de familles
le jeune ménage était totalement dépossédé, jusqu'à la mort des « vieux », de
toute information et, à plus forte raison, de tout contrôle sur les finances famil
iales (les produits de toutes les transactions importantes, telles les ventes de
bétail, étant confiées à la vieille maîtresse de maison et « serrées » dans l'armoire
— /ou cabinet — ), on peut douter que les règles juridiques se soient jamais appli
quées à la lettre, en dehors des cas que le droit et ses notaires ont à connaître,
c'est-à-dire les cas pathologiques, ou de ceux que produit par anticipation le
pessimisme juridique et qui, toujours prévus dans les contrats, sont statistiqu
ement exceptionnels 13 : en effet, le chef de famille a toujours la liberté de jouer
avec les « règles » (à commencer par celles du Code civil) pour favoriser, plus
ou moins secrètement, l'un ou l'autre de ses enfants, par des dons en argent
liquide ou par des ventes fictives {ha bente, « faire vente »). Rien ne serait plus
naïf que de se laisser prendre au mot de « partage » que l'on emploie parfois
pour désigner les « arrangements » de famille destinés à éviter le partage de la
propriété, à savoir « l'institution de l'héritier », effectuée le plus souvent à l'amiable
(ce qui n'exclut pas qu'elle soit scellée par un contrat devant le notaire), à l'occa
siondu mariage de l'un des enfants, parfois par testament (beaucoup firent
ainsi, en 1914, au moment de partir à la guerre) : après une estimation de la pro
priété, le chef de famille définissait les droits de chacun, de l'héritier, qui pouv
ait ne pas être le plus âgé 14, et des cadets qui souscrivaient souvent de bon gré
à des dispositions plus avantageuses pour l'héritier que celles du Code et même
de la coutume et qui, lorsque leur mariage était l'occasion de cette procédure,
recevaient une soulte dont les autres recevraient l'équivalent soit au moment
de leur mariage, soit à la mort des parents.
Mais c'est encore se laisser prendre au piège du juridisme que de multiplier
les exemples de transgressions anomiques ou réglées des prétendues règles suc
cessorales : s'il n'est pas sûr que, comme le voulaient les anciens grammairiens,
« l'exception confirme la règle », elle tend en tout cas, en tant que telle, à accréditer

gée entre trois enfants, l'un des cadets devait faire le tour du quartier pour conduire ses chevaux
dans un champ éloigné qui lui avait été attribué. » (P.L.). « Parfois, afin d'en rester maîtres, cer
tains aines mettaient la propriété en vente (pour s'en faire eux-mêmes les acheteurs). Mais
il arrivait aussi qu'ils ne pussent racheter la maison » (J.-P. A.).
13. Tout incline à supposer que les protections innombrables dont les contrats de mariage
entourent Yadot et qui visent à en assurer « l'inaliénabilité, l'imprescriptibilité et l'insaisissa-
bilité » (cautions, « collocation », etc.) sont le produit de l'imagination juridique. Ainsi, la sépa
ration des conjoints, cas de dissolution de l'union dont les contrats stipulent qu'il entraîne la
restitution de dot, est inconnue de la société paysanne.
14. Le chef de famille pouvait sacrifier à l'intérêt du patrimoine la règle coutumière qui
voulait que le titre d'héritier revînt normalement au premier-né des garçons : tel était le cas
lorsque l'aîné était indigne de son rang ou qu'il y avait un avantage réel à ce qu'un autre enfant
héritât (e.g. dans le cas où un cadet pouvait facilement favoriser par son mariage la réunion de
deux propriétés voisines). Le chef de famille détenait une autorité morale si grande et si fort
ement approuvée par tout le groupe que l'héritier selon la coutume ne pouvait que se soumettre
à une décision dictée par le souci d'assurer la continuité de la maison et lui donner la meilleure
direction possible. L'aîné se trouvait automatiquement déchu de son titre s'il venait à quitter
la maison, l'héritier étant toujours, comme on le voit clairement aujourd'hui, celui des enfants
qui reste à la terre. Et l'on voit même aujourd'hui de vieux chefs de famille sans enfants cher
cher, pas toujours avec succès, un véritable héritier, c'est-à-dire un parent fût-il relativement
éloigné — un neveu par exemple —, qui accepte de rester à cultiver la propriété.

1113
NORMES ET DEVIANCES

l'existence de la règle. En fait, il faut prendre au sérieux les pratiques qui


témoignent que tous les moyens sont bons pour protéger l'intégrité du patr
imoine et pour écarter les virtualités de division de la propriété et de la famille
comme ensemble de relations concurrentes d'appropriation du patrimoine qui
sont enfermées en chaque mariage. Tout se passe comme si toutes les stratégies
s'engendraient à partir d'un petit nombre de principes implicites. Le premier,
le primat des hommes sur les femmes, fait que si les droits de propriété peuvent
parfois se transmettre par l'intermédiaire des femmes et si l'on peut abstraitement
identifier la famille (la « maison »), groupe monopoliste défini par l'appropriation
d'un ensemble déterminé de biens, à l'ensemble des détenteurs de droits de
propriété sur le patrimoine, indépendamment de leur sexe, le statut d'héritière
ne peut incomber à une femme, on l'a vu, qu'en dernier recours, c'est-à-dire à
défaut de tout descendant mâle, les filles se trouvant vouées au statut de cadettes,
quel que soit leur rang de naissance, par l'existence d'un seul garçon, même
plus jeune; ce qui se comprend si l'on sait que le statut de « maître de maison »
(capmaysouè), dépositaire et garant du nom, du renom et des intérêts du groupe,
implique non seulement des droits sur la propriété mais aussi le droit proprement
politique d'exercer l'autorité à l'intérieur du groupe et surtout de représenter et
d'engager la famille dans ses relations avec les autres groupes 1б. Dans la logique
du système, ce droit ne peut incomber (à la mort des parents) qu'à un homme,
soit l'aîné des agnats, ou à défaut, le mari de l'héritière, héritier par les femmes
qui, en devenant le mandataire de la iignée, doit en certains cas sacrifier jusqu'à
son nom de famille à la « maison » qui se l'est approprié en lui confiant sa pro
priété le. Le deuxième principe, le primat de l'aîné sur les cadets, tend à faire du
patrimoine le véritable sujet des décisions économiques et politiques de la
famille 17. En identifiant les intérêts du chef de famille désigné aux intérêts du
patrimoine, on a plus de chances de déterminer son identification au patrimoine
que par n'importe quelîs norme expresse et explicite. Affirmer i'indivisibiiité du
pouvoir sur la terre, imparti à l'aîné, c'est affirmer l'indivisibilité de la terre et

15. Le chef de « maison » avait le monopole des relations extérieures et, en particulier, des
transactions importantes, celles qui se traitaient sur le marché, et il se trouvait ainsi investi de
l'autorité sur les ressources monétaires de la famille et par là sur toute sa vie économique. Le
plus souvent confiné à la maison (ce qui contribuait à réduire ses chances de mariage), le cadet
ne pouvait acquérir quelque indépendance économique qu'en se constituant (e.g. avec le pro
duit d'une pension de guerre) un petit pécule envié et respecté.
16. Pour se convaincre de l'autonomie relative des droits politiques par rapport aux droits
de propriété, il suffit de considérer les formes que revêt la gestion de Yadot. Bien que la femme
restât théoriquement propriétaire de Vadot (l'obligation d'en restituer l'équivalent en quantité
et en valeur pouvant toujours venir à prendre effet), le mari détenait le droit d'en user et, la des
cendance une fois assurée, il pouvait s'en servir pour doter les cadets (les limites à son droit
de jouissance étant évidemment plus strictes s'agissant de biens immobiliers et en particulier
de terres). De son côté, la femme ayant sur les biens dotaux apportés par son mari des droits
identiques à ceux d'un homme sur la dot de sa femme, ses parents jouissaient des revenus des
biens apportés par leur gendre et en exerçaient l'administration tant qu'ils étaient en vie.
17. Toutes les fois que l'on donne pour sujet à une phrase des noms collectifs tels que la
société, la famille, etc., on devrait se demander si, comme le voudrait un usage rigoureux de
cette classe de concepts, le groupe en question constitue réellement une unité au moins sous le
rapport directement considéré et, en cas de réponse positive, par quels moyens se trouve obtenue
cette unification des représentations, des pratiques ou des intérêts. Le problème se pose ici
avec une acuité particulière puisque la survie de la maison et de son patrimoine dépend de son
aptitude à maintenir l'intégration du groupe.

1114
STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

déterminer l'aîné à s'en faire le défenseur et le garant ie. Bref, il suffit de poser
l'équation fondamentale qui fait que la terre appartient à l'aîné et que l'aîné
appartient à la terre, que la terre donc hérite de celui qui en hérite, pour mettre
en place une structure génératrice de pratiques conformes à l'impératif fonda
mental du groupe, à savoir la perpétuation de l'intégrité du patrimoine.
Mais il serait naïf de croire que, malgré le travail d'inculcation exercé par la
famille et continûment renforcé par tout le groupe qui rappelle sans cesse à l'aîné,
surtout de grande maison, les privilèges et les devoirs attachés à son rang, l'iden
tification s'opère toujours et toujours sans conflits et sans drames. Les échecs
de l'entreprise d'inculcation et de reproduction culturelle font que le système ne
fonctionne jamais comme un mécanisme et qu'il n'ignore pas les contradictions
entre les dispositions et les structures qui peuvent être vécues comme des conflits
entre le devoir et le sentiment, ni davantage les ruses destinées à assurer la satis
faction des intérêts individuels dans les limites des convenances sociales. C'est
ainsi que les parents qui, en d'autres cas, pouvaient eux-mêmes jouer avec la
coutume pour satisfaire leurs inclinations (en permettant par exemple à leur enfant
favori de se constituer un petit pécule) 19, se sentaient tenus d'interdire les mésal
liances et d'imposer, au mépris des sentiments, les unions les mieux faites pour
sauvegarder la structure sociale en sauvegardant la position de la lignée dans
cette structure, bref, d'obtenir de l'aîné qu'il paye la rançon de son privilège en
subordonnant ses intérêts propres à ceux de la lignée : « J'ai vu renoncer à un
mariage pour 100 francs. Le fils voulait se marier. 'Comment vas-tu payer les
cadets ? Si tu veux te marier (avec celle-là), va-t-en ! '. Chez Tr., il y avait cinq
cadettes; les parents faisaient un régime de faveur pour l'aîné. On lui donnait
le bon morceau de ' salé ' et tout le reste. L'aîné est souvent gâté par la mère
jusqu'à ce qu'il parle de mariage... Pour les cadettes, pas de viande, rien. Quand
vint le moment de marier l'aîné, trois cadettes étaient déjà mariées. Le garçon
aimait une fille de La. qui n'avait pas un sou. Le père lui dit : ' Tu veux te marier ?
J'ai payé (pour) les cadettes, il faut que tu ramènes des sous pour payer (pour)
les deux autres. La femme n'est pas faite pour être mise au vaisselier (/ou bachèrè),
(c'est-à-dire pour être exposée). Elle n'a rien; que va-t-elle apporter? Son
sexe ? '. Le garçon se maria avec une fille E. et reçut une dot de 5 000 francs.
Le mariage ne marcha pas bien. Il se mit à boire et devint décrépit. Il mourut sans
enfants. »20 Ceux qui voulaient se marier contre la volonté des parents n'avaient
d'autre ressource que de quitter la maison, au risque de se voir déshériter au

18. Preuve que le « droit d'aînesse » n'est que l'affirmation transfigurée des droits du patr
imoine sur l'aîné, l'opposition entre aînés et cadets n'est pertinente que dans les familles dotées
d'un patrimoine et elle perd toute signification chez les pauvres, petits propriétaires, ouvriers
agricoles ou domestiques (« II n'y a ni aîné ni cadet, dit un informateur, quand il n'y a rien à
brouter »).
19. Parmi les subterfuges employés pour favoriser un enfant, un des plus courants consist
ait à lui octroyer, bien avant son mariage, deux ou trois têtes de bétail qui, données en gasalhes
(contrat à l'amiable par lequel on confie à un ami sûr, après en avoir estimé la valeur, une ou
plusieurs têtes de bétail, les produits étant partagés entre les contractants, ainsi que les bénéf
ices et les pertes sur la viande), rapportaient de bons profits.
20. La suite de l'histoire n'est pas moins édifiante : « A la suite de disputes, il fallut rendre
la dot entière à la veuve qui s'en retourna chez elle. Peu après le mariage de l'aîné, vers 1910,
une des cadettes avait été mariée à La., avec une dot de 2 000 francs également. Au moment
de la guerre, ils firent revenir la cadette qui était mariée chez S. (propriété voisine) pour prendre
la place de l'aîné. Les autres cadettes, qui vivaient plus loin, furent très mécontentes de ce choix.
Mais le père avait choisi une fille mariée à un voisin pour accroître son patrimoine» (J.-P. A.
85 ans en 1960).

1115
NORMES ET DEVIANCES

profit d'un autre frère ou sœur. Mais, tenu d'être à la hauteur de son rang, l'aîné
de grande maison pouvait moins que tout autre recourir à cette solution extrême,
en rupture avec toutes les normes du groupe : « L'aîné de chez Ba., le plus grand
de Lesquire, ne pouvait pas partir. Il avait été le premier du hameau à porter la
veste. C'était un homme important, un conseiller municipal. Il ne pouvait pas
partir. Et puis, il n'était pas capable d'aller gagner sa vie. Il était trop « enmon-
sieuré » (enmaussurit, de moussu, monsieur) » (J.-P. A.). De plus, tant que les
parents étaient vivants, les droits de l'héritier sur la propriété restaient virtuels,
en sorte qu'il ne disposait pas toujours des moyens de tenir son rang et avait
'moins
coulaitde' les
liberté
sousque
trèsles
doucement...
cadets ou que
Ils nelespouvaient
aînés de même
rang inférieur
pas sortir,: «bien
Le sou
père
vent. Les jeunes travaillaient et les vieux gardaient la monnaie. Certains (cadets)
allaient gagner un peu d'argent de poche au dehors; ils se plaçaient quelque
temps comme cocher ou comme journalier. Comme çà, ils avaient un peu d'ar
gent, dont ils pouvaient disposer comme ils voulaient. Parfois, à l'occasion du
départ pour le service militaire, on donnait au cadet un petit pécule (u cabau) :
soit un petit coin de bois qu'il pouvait exploiter, soit deux moutons, soit une
vache, ce qui lui permettait de se faire un peu d'argent. Ainsi moi, on m'avait
donné une vache que j'avais confiée à un ami en gasalhes. Les aînés, très sou
vent, n'avaient rien et ne pouvaient pas sortir. ' Tu auras tout ' (qu'ai aberas
tout), disaient les parents, et, en attendant, ils ne lâchaient rien. » 21 Ainsi, l'autor
itéparentale, qui constituait l'instrument principal de la perpétuation de ia
jjgnée lorsque !es intérêts des parents coïncidaient avec ceux de !a Hçjr.ée, cas
le plus fréquent, pouvait se retourner contre sa fin légitime et conduire au célibat,
seul moyen de s'opposer à un mariage refusé, les aînés qui ne pouvaient ni se
révolter contre l'emprise de leurs parents, ni renoncer à leurs sentiments 22.

21. Cette formule, souvent prononcée ironiquement, parce qu'elle apparaît comme le sym
bole de l'arbitraire et de la tyrannie des « vieux », conduit au principe des tensions spécifiques
engendrées par tout mode de transmission du pouvoir et des privilèges qui, comme celui-ci,
fait passer sans transition de la classe des héritiers démunis à celle des propriétaires légitimes :
il s'agit en effet, d'obtenir des héritiers qu'ils acceptent les servitudes et les sacrifices d'un état
de minorité prolongée au nom des gratifications lointaines attachées au majorât.
22. Toute la cruauté de cette situation tératologique, du point de vue des normes mêmes
du système qui fait de la continuité de la lignée la valeur des valeurs, se trouve contenue dans
ce témoignage, recueilli en béarnais, d'un vieux célibataire (I.A.), né en 1885, artisan résidant
au bourg : « J'ai travaillé aussitôt après l'école à l'atelier, avec mon père. J'ai été mobilisé en 1 905,
au 13e chasseurs alpins, à Chambéry (...). Après mes deux ans de service militaire, je suis revenu
à la maison. J'ai fréquenté une jeune fille de Ré... Nous avions décidé de nous marier en 1909.
Elle apportait une dot de 10 000 francs avec le trousseau. C'était un bon parti (u bou partit).
Mon père s'opposa formellement. A l'époque, le consentement du père et de la mère était indi
spensable (à la fois « juridiquement » et matériellement ; seule la famille pouvait assurer « le ménage
garni » — /ou ménadje garnit — c'est-à-dire l'équipement domestique : le « buffet », l'armoire,
le châlit — Yarcalhéyt —, le sommier, etc.). ' Non, tu ne dois pas te marier '. Il ne me dit pas ses
raisons, mais il me les laissa entendre : ' Nous n'avons pas besoin de femme ici '. Nous n'étions
pas riches. Il aurait fallu nourrir une bouche de plus, alors que ma mère et ma sœur étaient là.
Ma sœur n'a quitté la maison que pendant six mois, après son mariage. Une fois veuve, elle est
rentrée et vit toujours avec moi. Bien sûr, j'aurais pu partir. Mais autrefois, le fils aîné qui allait
s'installer avec sa femme dans une maison indépendante, c'était une honte (u escerni, c'est-à-
dire un affront qui jette dans le ridicule aussi bien l'auteur que la victime). On aurait supposé
qu'il y avait une brouille grave. Il ne fallait pas étaler devant les gens les conflits familiaux (...).
J'ai été très touché. J'ai cessé de danser. Les jeunes filles de mon âge étaient toutes mariées.
Je n'avais plus de penchant pour les autres (...). Quand je sortais le dimanche, c'était pour jouer
aux cartes ; je donnais parfois un coup d'œil au bal. On veillait entre garçons, on jouait aux cartes,
puis je rentrais vers minuit.» Et le témoignage de l'informateur rejoint celui de l'intéressé : « P.-L. M.

1116
STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

Mais l'étude de ces cas pathologiques, toujours exceptionnels, où l'autorité


doit s'affirmer expressément pour réprimer les sentiments individuels, ne doit
pas faire oublier tous les cas où la norme peut demeurer tacite parce que les
dispositions des agents sont objectivement ajustées aux structures objectives,
cette « convenance » spontanée dispensant de tout rappel aux convenances.
Ce que l'on n'obtient pas toujours sans peine de l'héritier, privilégié du système,
comment l'obtenir des cadets que la loi de la terre sacrifie ? Sans doute, faut- il
se garder d'oublier, comme inciterait à le faire l'autonomisation des stratégies
matrimoniales, que les stratégies de fécondité peuvent aussi contribuer à résoudre
la difficulté en la faisant disparaître, lorsque, avec la complicité du hasard bio
logique qui fait que le premier-né est un garçon, on peut confier la succession
à un enfant unique. En effet, les parents peuvent agir sur la donne en limitant
le nombre de cartes lorsqu'ils sont satisfaits de celles qu'ils ont reçues : de là
l'importance capitale de l'ordre d'apparition des cartes, c'est-à-dire du hasard
biologique qui fait que le premier-né est un garçon ou une fille. La relation qui
unit les différentes espèces de stratégie de reproduction que sont les stratégies
de fécondité et les stratégies matrimoniales fait que, dans le premier cas, on
peut limiter là le nombre d'enfants et non dans l'autre cas. Si la venue au monde
d'une fille n'est jamais accueillie avec enthousiasme (« quand naît une fille dans
une maison, dit le proverbe, il tombe une poutre maîtresse »), c'est qu'elle repré
sente dans tous les cas une mauvaise carte, bien que, circulant de bas en haut,
elle ignore les obstacles sociaux qui s'imposent au garçon et qu'elle puisse, en
fait et en droit, se marier au-dessus de sa condition : héritière, c'est-à-dire
fille unique (cas fort rare puisqu'on espère toujours avoir un « héritier ») ou aînée
d'une ou de plusieurs sœurs, elle ne peut assurer la conservation et la transmis
sion du patrimoine qu'en exposant la lignée puisqu'en cas de mariage avec un
aîné, la « maison » se trouve en quelque sorte annexée à une autre et que, en
cas de mariage avec un cadet, le pouvoir domestique est confié (après la mort
des parents au moins) à un étranger; cadette, on ne peut que la marier, donc la
doter, parce qu'on ne peut souhaiter, comme pour un garçon, ni qu'elle parte au
loin, ni qu'elle reste à la maison, célibataire, du fait que la force de travail qu'elle
peut fournir n'est pas à la mesure de la charge qu'elle impose 23.
Soit maintenant le cas où la descendance comporte au moins un garçon,
quel que soit son rang : l'héritier peut être enfant unique ou non, dans ce der
nier cas, il peut avoir un frère (ou plusieurs) ou une sœur (ou plusieurs) ou un
frère et une sœur (ou plusieurs frères et/ou sœurs dans des proportions variables).
Chacun de ces jeux qui offre, par soi, des chances très inégales de réussite à
stratégie équivalente, autorise différentes stratégies, inégalement faciles et inéga-

(artisan du bourg, âgé de 86 ans en 1960) n'avait jamais de sous pour sortir : il ne sortait jamais.
D'autres se seraient dressés contre leur père, auraient cherché à aller gagner un peu d'argent
au dehors; lui s'est laissé dominer. Il avait une sœur et une mère qui savaient tout ce qui se pas
sait dans le village, à tort ou à raison, sans jamais sortir. Elles dominaient la maison. Quand il
parla de se marier, elles se liguèrent avec le père. ' A quoi bon une femme ? Il y en a déjà deux
à la maison ' » (J.-P. A.).
23. Il arrivait, dans certaines grandes familles qui avaient les moyens de se permettre ce sur
croît de charge, que l'on gardât une des filles à la maison. « Chez L, de D., Marie était l'aînée,
elle aurait pu se marier. Elle est devenue cadette et, comme toutes les cadettes, bonne sans
salaire toute sa vie. On Га abêtie. On n'a pas fait grand-chose pour qu'elle se marie. Comme
ça la dot restait, tout restait. Elle se charge des parents. »

1117
NORMES ET DEVIANCES

lement rentables. Lorsque l'héritier est fils unique 2A, la stratégie matrimoniale
n'aurait pas d'autre enjeu que l'obtention, par le mariage avec une riche cadette,
d'un adot aussi élevé que possible, entrée d'argent sans contrepartie (autre qu'un
déficit en alliances) si la recherche de la maximisation du profit matériel ou sym
bolique qui peut être attendu du mariage, serait-ce par des stratégies de bluff
(toujours très difficiles et très risquées dans un univers d'interconnaissance quasi*
parfaite) ne trouvait sa limite dans les risques économiques et politiques qu'en
ferme un mariage disproportionné ou, comme on dit, de bas en haut. Le risque
économique est représenté par le tournadot, restitution de dot qui peut être
exigée dans le cas où le mari ou l'épouse vient à mourir avant la naissance d'un
enfant et qui fait peser des craintes disproportionnées avec sa probabilité :
« Supposons un homme qui se marie avec une fille de grande famille. Elle lui
apporte une dot de 20 000 francs. Ses parents lui disent : ' Tu prends 20 000 francs,
tu crois faire une bonne affaire. En fait, tu te mets dehors. Tu as reçu une dot
par contrat. Tu vas en dépenser une partie. Il va t'arriver un accident. Comment
vas-tu rendre si tu dois le faire ? Tu ne pourras pas. ' C'est que le mariage coûte
cher, il faut assurer les dépenses de la fête, faire arranger la maison, etc. » (P. L.).
De façon générale, on évitait de toucher à Yadot, de crainte que l'un ou l'autre
des époux ne vînt à mourir avant que les enfants ne fussent nés25. Le risque
que l'on peut appeler politique est sans doute plus directement pris en compte
dans les stratégies, parce qu'il touche un des principes fondamentaux de toutes
les pratiques : la dissymétrie que la tradition cuiiureiie établit en faveur de i'homme
et qui veut que l'on se place au point de vue masculin pour juger d'un mariage
(« de haut en bas » signifiant toujours implicitement entre un homme de rang
inférieur et une femme de rang supérieur) fait que, mis à part les obstacles écono
miques, rien ne s'oppose à ce qu'une aînée de petite famille épouse un cadet
de grande famille, alors qu'un aîné de petite famille ne peut épouser une cadette
de grande famille; que, entre tous iês mariages que ia nécessité économique
impose, seules sont pleinement reconnues les unions où la dissymétrie que
l'arbitraire culturel établit eh faveur de l'homme est redoublée par une dissymétrie
de même sens entre les situations économiques et sociales des époux. Plus
le montant de Yadot est élevé, en effet, et plus la position du conjoint adventice
s'en trouve renforcée. Bien que, comme on l'a vu, le pouvoir domestique soit
relativement indépendant du pouvoir économique, le montant de /'adot constitue
un des fondements de la distribution de l'autorité au sein de la famille et, en
particulier, de la force dont disposent la belle-mère et la bru dans le conflit struc-

24. Le risque de voir disparaître la lignée par le célibat de l'aîné est à peu près nul dans
la période organique du système.
25. Versé normalement au père ou à la mère du conjoint et, par exception seulement, c'est-
à-dire au cas où il n'avait plus ses parents, à l'héritier lui-même, Yadot devait s'intégrer au patr
imoine de la famille issue du mariage; en cas de dissolution de l'union, ou de la mort de l'un
d'eux, il passait dans les mains des enfants, lorsqu'il y en avait, le conjoint survivant en conserv
ait l'usufruit, ou bien dans le cas contraire, il revenait dans la famille de celui qui l'avait apporté.
Certains contrats de mariage prévoient qu'en cas de séparation, le beau-père peut se contenter
de payer les intérêts de Yadot apporté par son gendre qui peut espérer rentrer dans sa maison
après réconciliation.

1118
STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

tura I qui les oppose 2e : ainsi, en tant que maîtresse de l'intérieur, la mère qui,
en d'autres cas, pouvait user de tous les moyens en son pouvoir pour empêcher
un mariage « de haut en bas » était la première à s'opposer au mariage de son
fils avec une femme d'une condition trop haute (relativement), consciente qu'elle
plierait plus facilement à son autorité une jeune fille de basse extraction qu'une
de ces jeunes filles de grande famille dont on dit qu'elles « entrent (en) maî
tresses de maison » (qu'ey entrade daune) dans leur nouvelle famille 27. Le
« mariage de bas en haut » menace la prééminence que le groupe reconnaît
aux membres mâles, tant dans la vie sociale que dans le travail et les affaires
domestiques et, en défendant son autorité, c'est-à-dire ses intérêts de maîtresse
de maison, la mère ne fait que défendre les intérêts de la lignée contre les usurpa
tionsextérieures 28.
Le risque de dissymétrie n'est jamais aussi grand que dans le cas où l'aîné
épouse une cadette de famille nombreuse : étant donné l'équivalence approxi
mative (dont témoigne l'amphibologie du mot adot) entre Yadot versé à l'occa
siondu mariage et la part du patrimoine, donc, toutes choses égales d'ailleurs,
entre les patrimoines qui ont des chances de s'apparier, Yadot d'une jeune fille
issue d'une famille très riche, mais très nombreuse, peut n'être pas supérieur à
celui d'une cadette unique de famille moyenne. L'équilibre qui s'établit alors
en apparence entre la valeur de Yadot apporté et la valeur du patrimoine de la
famille peut dissimuler une discordance génératrice de conflits, dans la mesure
où l'autorité et la prétention à l'autorité dépendent autant du capital matériel et
symbolique de la famille d'origine que du montant de la dot. Le mariage de
l'aîné avec une aînée pose avec la plus extrême acuité la question de l'autorité
politique dans la famille, surtout lorsqu'il existe une dissymétrie en faveur de
l'héritière. Sauf dans le cas où, en associant deux voisins, il réunit deux propriétés,
ce type de mariage tend à installer les conjoints dans l'instabilité entre les deux
foyers, quand ce n'est pas dans la séparation pure et simple des résidences.
Dans le conflit ouvert ou larvé à propos de la résidence, ce qui est en jeu, ici
comme ailleurs, c'est la domination de l'une ou l'autre lignée, c'est la disparition

26. D'une femme autoritaire, on avait coutume de dire : « Elle ne veut pas abandonner la
louche », symbole de l'autorité sur le ménage. Le maniement de la louche est l'apanage de la
maîtresse de maison :au moment de passer à table, pendant que le pot bout, elle met «les soupes»
de pain dans la soupière, y verse le potage et les légumes; quand tout le monde est assis, elle
apporte la soupière sur la table, donne un tour avec la louche pour tremper la soupe, puis tourne
la louche vers le chef de famille (aïeul, père ou oncle) qui se sert le premier. Pendant ce temps,
la belle-fille est occupée ailleurs. Pour rappeler la belle-fille à son rang, la mère lui dit : « Je ne
te donne pas encore la louche. »
27. L'évocation de la transaction matrimoniale est l'argument ultime dans les conflits pour
le pouvoir domestique : « Quand on a apporté ce que tu as apporté... » (dap ço qui as pourtat).
Et, de fait, le déséquilibre initial est tel parfois, que c'est seulement à la mort de sa belle-mère
que l'on pourra dire de la jeune bru : « maintenant la jeune est daune ».
28. En fait, le poids relatif des conjoints dans la structure du pouvoir domestique est au
principe des stratégies matrimoniales de la famille, la mère étant d'autant plus en mesure de
suivre la voie ouverte par son mariage, c'est-à-dire de marier son fils dans son village ou son
quartier d'origine, donc de renforcer par là sa position dans la famille, qu'elle a apporté une
dot plus importante. C'est dire — et on en verra d'autres preuves — que toute l'histoire matri
moniale de la lignée est engagée dans chaque mariage.

1119
NORMES ET DEVIANCES

d'une « maison » et du nom qui lui est attaché 29. Peut-être parce que la question
des fondements économiques du pouvoir domestique y est abordée avec plus
de réalisme qu'ailleurs 30, et que, du même coup, les représentations et les stra
tégies y sont plus proches de la vérité objective, la société béarnaise suggère
que la sociologie de la famille, si souvent livrée aux bons sentiments, pourrait
n'être qu'un cas particulier de la sociologie politique : la position des conjoints
dans les rapports de force domestiques et, pour parler comme Max Weber, leurs
chances de succès dans la concurrence pour l'autorité familiale, c'est-à-dire
pour le monopole de l'exercice légitime du pouvoir dans les affaires domestiques,
n'est jamais indépendant du capital matériel et symbolique (dont la nature peut
varier selon les époques et les sociétés) qu'ils ont apporté.
Mais l'héritier unique reste malgré tout relativement rare. Dans les autres
cas, c'est du mariage de l'héritier que dépend pour une bonne part le montant
de Yadot qui pourra être versé aux cadets, donc le mariage qu'ils pourront faire
et même s'ils pourront se marier : aussi la bonne stratégie consiste-t-elle, en ce
cas, à obtenir de la famille de l'épouse un adot suffisant pour payer Yadot des
cadets et/ou des cadettes sans être obligé de recourir au partage ou d'hypothéquer
la propriété et sans faire pour autant peser sur le patrimoine la menace d'une
restitution de dot excessive ou impossible. C'est dire en passant, contre la tradi
tion anthropologique qui traite chaque mariage comme une unité autonome,
que chaque transaction matrimoniale ne peut être comprise que comme un
moment dans une série d'échanges matériels et symboliques, le capital écono
mique et symbolique qu'une famille peut engager dans le mariage de l'un de ses
enfants dépendant pour une bonne part de la position que cet échange occupe
dans Yhistoire matrimoniale de la famille 31. Malgré les apparences, le cas de
l'aîné qui a une sœur (ou des soeurs) est très différent de celui qui a un frère
(ou des frères) : si, comme l'indiquent spontanément tous les informateurs,
Yadot des filles est à peu près toujours supérieur à celui des garçons, ce qui
tend à accroître leurs chances de mariage, c'est qu'il n'y a pas d'autre issue,
on l'a vu, que de marier ces bouches inutiles, et le plus rapidemnt possible. Dans
le cas des cadets, la stratégie peut être plus complexe, dans la mesure d'abord,
où l'abondance, voire la surabondance de main-d'œuvre, suscitent une faim
de terre qui ne peut que profiter au patrimoine. Il s'ensuit que l'on est moins

29. Il est significatif que, dans tous les cas attestés, les propriétés un moment réunies se
séparent, souvent dès la génération suivante, chacun des enfants recevant l'une d'elles en héri
tage. Ainsi, deux des plus grandes familles de Lesquire s'étaient trouvées réunies par le mariage
de deux héritiers qui continuaient à vivre chacun dans son domaine (« on ne sait pas quand ils
se réunissaient pour faire les enfants ») : l'aîné de leurs enfants (né vers 1890) a reçu la pro
priété du père, le premier cadet celle de la mère, la sœur la plus âgée, une ferme héritée d'un
oncle prêtre, les deux autres cadettes une maison au bourg. L'interrogation sur le mariage entre
aînés suscite toujours la même réprobation et dans les mêmes termes : « C'est le cas de Tr. qui
a épousé la fille Da. Il fait navette d'une propriété à l'autre. Il est toujours en chemin, il est par
tout, jamais chez lui. Il faut que le maître soit là » (P. L).
30. On raconte que pour assurer son autorité sur le ménage, le marié (fou nobi) devait
poser le pied sur la robe de la mariée, si possible au moment de la bénédiction nuptiale, tandis
que la mariée devait plier le doigt de manière à éviter que le marié puisse enfoncer complètement
l'anneau nuptial.
31. Le rang du mariage dans l'ensemble des mariages des enfants d'une même famille peut
aussi avoir un poids déterminant. C'est le cas lorsque le premier marié absorbe toutes les ressources
de la famille. Ou bien lorsque la cadette se marie avant l'aînée, désormais plus difficile à « placer»
sur le marché matrimonial parce que suspecte d'avoir quelque défaut caché; on disait du père,
en ce cas : « il a mis au joug la jeune génisse (l'anouille) avant la génisse (la bime) ».

1120
STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

pressé de marier le cadet (sinon, peut-être, dans les grandes familles, le premier
cadet) que de marier la cadette ou même l'aîné. On peut, et c'est le cas le plus
normal, et le plus conforme à ses intérêts, sinon le plus conforme aux intérêts
de la lignée, le marier à une héritière : s'il se marie dans une famille de même
rang (ce qui est le cas le plus fréquent), bref s'il apporte un bon adot et s'il s'impose
par sa fécondité et son travail, il est honoré et traité comme le véritable maître 32;
dans le cas contraire, c'est-à-dire lorsqu'il se marie « de bas en haut », il doit tout
sacrifier à la nouvelle maison dont ses beaux-parents entendent « rester maîtres »,
son adot, son travail et quelquefois son nom (Jean Casenave devenant par exemple
« Yan dou Tinou », Jean de la maison Tinou) ". Étant donné d'une part que très
rares étaient ceux qui ne reculaient pas devant les aléas du mariage avec une
cadette, parfois appelé ester/ou, stérile, «mariage de la faim avec la soif » (aux
quels les plus pauvres ne pouvaient échapper qu'en se plaçant avec leurs femmes
comme « domestiques à pension » — bay/ets a pensiou — ) et d'autre part que
la possibilité de fonder un foyer tout en restant dans la maison paternelle était
un privilège réservé à l'aîné, il ne restait à ceux qui ne parvenaient pas à épouser une
héritière grâce à leur adot parfois augmenté d'un petit pécule laborieusement
amassé (/ou cabau) que l'émigration vers la ville ou vers l'Amérique et l'espoir
d'un métier et d'un établissement, ou le célibat et. la condition de domestique,
chez soi ou chez les autres (pour les plus pauvres) 34. On comprend que du

32. Le proverbe décrit avec beaucoup de réalisme la situation du cadet : « Si c'est un cha
pon, nous le mangerons; si c'est un coq, nous le garderons. »
33. Quoiqu'il soit aussi bien fait pour assurer la continuité du lignage et la transmission du
patrimoine que le mariage entre l'aîné et la cadette, le mariage entre le cadet et l'aînée n'est
complètement admis que lorsque, par sa situation économique, le « gendre » détient une autorité
qui le met en mesure de s'imposer comme le chef de sa nouvelle famille. Dans tous les autres
cas — dont le mariage entre le domestique et la « patronne » n'est que la limite — les impératifs
culturels les plus fondamentaux sont transgressés : « Lorsqu'un petit cadet vient s'installer
chez une grande héritière, c'est elle qui reste la patronne » (J.-P. A.). « Une fille de grande famille
épousa un de ses domestiques. Elle jouait du piano, elle tenait l'harmonium à l'église. Sa mère
avait beaucoup de relations et recevait des gens de la ville. Après différentes tentatives de
mariage, elle se rabat sur son domestique Pa. Cet homme est toujours resté de chez Pa. On lui
disait : 'Tu aurais dû prendre une bonne petite paysanne, elle aurait été d'une autre aide pour
toi '. Il vivait dans le malaise. Il était considéré comme la cinquième roue de la charrette. Il ne
pouvait fréquenter les anciennes relations de sa femme. Il n'était pas du même monde. C'est lui
qui travaillait c'était elle qui dirigeait et qui se payait du bon temps. Il était toujours gêné et
aussi gênant pour la famille. Il n'avait même pas assez d'autorité pour imposer la fidélité de sa
femme » (J.-P. A.). « H. domestique dans une maison était passionné de sa terre. Il souffrait
quand la pluie n'arrivait pas. Et la grêle ! Et tout le reste ! Il finit par se marier avec la patronne.
Tous ces types qui font des mariages de bas vers le haut sont marqués pour la vie » (P. L.).
34. A la différence de l'ouvrier journalier qui ne trouve des « journées » (journaus) qu'à
la belle saison et demeure souvent sans travail tout l'hiver et les jours de pluie, qui est souvent
obligé de prendre des travaux à forfait (à près-heyt) pour joindre les deux bouts (ta juntà),
qui dépense à peu près tout ce qu'il gagne (« jusqu'en 1914, un sou par jour et nourri ») pour
acheter du pain pu de la farine, le domestique (/ou baylet) engagé pour l'année est nourri, logé,
blanchi. Un très bon domestique gagnait 250 à 300 francs par an avant 1914. S'il était très éco
nome, il pouvait espérer acheter une maison avec 10 ou 12 années de salaire et, avec la dot
d'une jeune fille et un peu d'argent emprunté, acquérir une ferme et des terres. Mais il était sou
vent condamné au célibat : « Etant le cadet, j'ai été placé très tôt, à 10 ans, comme domestique
'à leEs.mariage
J'ai fréquenté
de la faim
là-bas
avecune
la soif
jeune
'. Nous
fille. Siétions
le mariage
aussi pauvres
s'était fait,
l'un çà
queaurait
l'autre.
été,L'aîné,
commebien
on sûr,
dit
avait le ' ménage garni ' (/ou menadje garnit) des parents, c'est-à-dire le cheptel, la basse-cour,
la maison, le matériel agricole, etc., ce qui facilitait le passage devant le maire. La jeune fille
que je fréquentais est partie en ville; c'est souvent comme çà, la jeune fille n'attend pas. Elle a
plus de facilités pour partir, se placer en ville comme bonne, attirée par une copine. Moi, pendant

1121
NORMES ET DEVIANCES

point de vue de la famille, le cadet soit infiniment préférable à la cadette, puisque


son mariage est plutôt moins coûteux que le sien et son célibat incomparable
ment plus utile. L'avantage que présentent les garçons est d'autant plus grand,
évidemment, que la famille est plus étendue : le mariage de trois ou quatre cadettes
crée en effet, même dans les plus grandes maisons, des difficultés à peu près
insurmontables, pouvant aller jusqu'à entraîner le morcellement de la propriété.
C'est dire que tout le système repose, en dernier ressort, sur les stratégies de
fécondité 35 : on peut en voir une preuve, négative, dans le fait que les plus pauvres,
tout petits propriétaires, domestiques, journaliers, en tout cas exclus du jeu,
s'en excluent eux-mêmes par la taille excessive de leurs familles.
Bref, ce n'est pas assez de dire que l'on n'est pas pressé de marier les cadets;
on y met peu d'empressement, et, dans un univers de dirigisme matrimonial, ce
laisser-faire suffit à affaiblir très considérablement leurs chances de mariage.
On peut même aller jusqu'à subordonner la remise de la dot à la condition que
le cadet consente à travailler auprès de l'aîné pendant un certain nombre d'an
nées, ou passer avec lui de véritables contrats de travail ou même lui faire espérer
une augmentation de sa part. Il y avait sans doute mainte autre façon pour un
cadet de devenir célibataire, depuis le mariage manqué jusqu'à l'accoutumance
insensible qui faisait « passer l'âge » du mariage, avec la complicité des familles,
consciemment ou inconsciemment portées à retenir au service de la maison,
au moins pour un temps, ce « domestique sans salaire » 3e. Par des voies oppos
ées, ceiui qui partait gagner sa vie à ia viiie ou qui aiiait chercher fortune en
Amérique et celui qui restait h \э. гпгИвоп, apportant ?я fo"C« rfe travail sans
accroître la charge du ménage et sans entamer la propriété, contribuaient à la

ce temps, je m'amusais à ma façon, avec d'autres garçons qui étaient dans mon Cas » (N., domest
iqueagricole, né en 1898.) (Recueilli en béarnais). La condition du journalier, autrefois plus
misérable que celle du domestique, s'est améliorée, au moins en valeur relative, avec la génér
alisation des échanges monétaires et l'amélioration de la situation du marché de la main-d'œuvre
agricole qui résulte de l'exode rural et de l'apparition de quelques emplois non agricoles. Du
même coup, la situation du domestique et les rapports de dépendance qu'elle implique tendent
à paraître insupportables.
35. Entre autres, le mariage tardif qui tend à limiter la fécondité : ainsi pour la période de
1 871 à 1 8 84, l'âge moyen au mariage est de 31 ans et demi pour les hommes et de 25 ans pour
les femmes, contre respectivement 29 ans et 24 ans pour la période 1941-1960.
36. Il suffira d'un témoignage, assez typique : « J'étais le dernier d'une famille de cinq.
Avant la guerre de 14 (né en 1894), j'ai été domestique chez M., puis chez L. Je garde un très
bon souvenir de cette période. Puis j'ai fait la guerre. A mon retour, je trouve une famille amoind
rie: un frère tué, l'aîné, le troisième amputé d'une jambe, le quatrième un peu abruti par la
guerre. (...) J'étais gâté par mes frères, tous trois pensionnés, grands mutilés. Ils me donnaient
de l'argent. Celui qui avait une maladie de poitrine ne pouvait rester seul, je l'aidais, je l'accom
pagnais aux foires et aux marchés. Après sa mort, en 1929, je me suis retrouvé dans la famille
du frère le plus âgé. C'est alors que je me suis rendu compte de mon isolement dans cette famille,
sans mon frère ni ma mère qui me gâtaient tant. Par exemple, un jour où j'avais pris la liberté
d'aller à Pau, mon frère m'a reproché la perte de quelques charges de foin, qui étaient restées
étendues sous l'orage et qui auraient été rentrées si j'avais été là. J'avais laissé passer l'âge de
me marier. Les jeunes filles de mon âge étaient parties ou mariées; j'étais souvent cafardeux et
mes moments de liberté, je les passais à boire avec des copains qui, pour la plupart, étaient dans
mon cas. Je vous assure que si je pouvais revenir en arrière, je quitterais vite la famille pour me
placer, peut-être me marier. La vie serait plus agréable pour moi. D'abord, j'aurais une famille
indépendante, bien à moi. Et puis, le cadet, dans une maison, n'a jamais assez travaillé. Il dort
être toujours sur la brèche. On lui fait des reproches qu'un patron n'oserait jamais faire à ses
domestiques. »

1122
NORMES ET DEVIANCES

sauvegarde du patrimoine 37. L'adhésion inculquée dès l'enfance aux valeurs


traditionnelles et à la division coutumière des tâches et des pouvoirs entre les
frères, l'attachement au patrimoine familial, à la maison, à la terre, à la famille et,
surtout peut-être, aux enfants de l'aîné, pouvaient incliner nombre de cadets à
accepter cette vie qui, selon la formule superbement fonction naliste de Le Play,
« donne la quiétude du célibat avec les joies de la famille » 38. Du fait que tout
l'incite à investir et même à surinvestir dans une famille et un patrimoine qu'il
a toutes les raisons de considérer comme les siens, le cadet casanier représente
(du point de vue de la famille, c'est-à-dire du système) la limite « idéale » du
domestique qui, souvent traité comme « membre de la famille », voit sa vie privée
envahie et comme annexée par la vie familiale de son patron, qui se trouve cons
ciemment ou inconsciemment encouragé à investir une part importante de son
temps et de ses affections privées dans sa famille d'emprunt et en particulier dans
les enfants et qui doit payer la plupart du temps du renoncement au mariage la
sécurité économique et affective assurée par la participation à la vie de la famille зд.
Ainsi le cadet est, si l'on permet l'expression, la victime structurale, c'est-à-dire
socialement désignée, donc résignée, d'un système qui entoure de tout un luxe
de protections la « maison », entité collective et unité économique, entité collec
tivedéfinie par son unité économique.

Tout se passe comme si les stratégies matrimoniales visaient à corriger les


ratés des stratégies de fécondité : il est toutefois des jeux avec lesquels ou
contre lesquels le meilleur joueur ne peut rien, par exemple, dans le cas parti
culier, les descendances trop nombreuses et trop chargées en filles. La maîtrise
qui s'affirme dans l'art des stratégies matrimoniales n'accède pas à l'ordre du
discours parce que, sauf accident, elle tend à exclure les conflits du devoir et du
sentiment, de la raison et de la passion, de l'intérêt collectif et de l'intérêt indi
viduel, qui, comme la norme destinée à les résoudre ou à les surmonter, naissent
des « ratés » de cette sorte d'instinct socialement produit qu'est l'habitus inculqué
par les conditions d'existence, elles-mêmes transcrites et transfigurées dans les
recommandations et les préceptes du discours éthique et pédagogique. On
comprend combien est artificielle et tout simplement extrinsèque l'interrogation
sur les rapports entre les structures et les sentiments : les individus et même
les familles peuvent ne reconnaître que les critères les plus ouvertement avouables,
comme la vertu, la santé et la beauté des filles, la dignité et l'ardeur au travail des

37. Le cadet avait, en principe, la jouissance viagère de sa part. A sa mort, s'il était demeuré
célibataire, elle revenait à l'héritier.
38. « II y avait de vieux cadets dans des maisons situées à deux heures de marche (7 à
8 km) du bourg, chez Sa., chez Ch., au quartier Le., qui venaient à la messe au bourg, le jour
des fêtes seulement et qui, à 70 ans, n'étaient jamais allés à Pau ou à Oloron. Moins ils sortent,
moins ils ont envie de sortir (...). C'est l'aîné qui sortait. Ils étaient les soutiens de la maison. Il
y en a encore quelques-uns » (J.-P. A.).
39. On raconte que parfois, dans le cas où l'aîné n'avait pas d'enfant ou venait à mourir
sans descendance, on demandait à un vieux cadet, demeuré célibataire, de se marier afin d'assur
er la continuité de la lignée (J.-P. A.). Sans qu'il s'agisse d'une véritable institution, le mariage
du cadet avec la veuve de l'aîné dont il hérite (lévirat) était relativement fréquent. Après la guerre
de 1914-1918, les mariages de ce type ont été assez nombreux : « On arrangeait les choses.
En général, les parents poussaient en ce sens, dans l'intérêt de la famille, à cause des enfants.
Et les jeunes acceptaient. On ne faisait pas de sentiment » (A. В.).

1123
NORMES ET DEVIANCES

garçons, sans pour autant cesser de repérer, sous ces travestissements, les cr
itères réellement pertinents dans la logique du système, c'est-à-dire la valeur
du patrimoine et le montant de Yadot. Si le système peut fonctionner dans la
grande majorité des cas sur la base des critères les moins pertinents du point
de vue des principes réels de son fonctionnement, c'est d'abord que l'éducation
familiale tend à assurer une corrélation très étroite entre les critères primaires du
point de vue du système et les caractéristiques primordiales aux yeux des agents :
de même que l'aîné de grande maison doit plus que tout autre incarner les vertus
qui font « l'homme d'honneur » (homi d'aunou) et le « bon paysan », de même
la « grande héritière » ou la « bonne cadette » ne saurait se permettre la petite
vertu qui est laissée aux filles de petite famille. C'est en outre que la prime éducat
ion,renforcée par toutes les expériences sociales, tend à imposer des schemes
de perception et d'appréciation, en un mot des goûts qui s'appliquent, entre
autres objets, aux partenaires sexuels et qui, en dehors même de tout calcul
proprement économique ou social, tendent à écarter la mésalliance : ici comme
ailleurs, l'amour heureux, c'est-à-dire l'amour socialement approuvé, donc pré
disposé à la réussite, n'est autre chose que cette sorte ďamor fati, cet amour de
son propre destin social, qui réunit les partenaires socialement prédestinés par
les voies apparemment hasardeuses et arbitraires d'une élection libre. Et tout se
passe comme si les discordances les plus patentes, celles qui font juger scanda
leux le mariage entre un homme pauvre et une héritière riche mais laide, ou de
beaucoup son aînée, représentaient le minimum d'aléa qui est nécessaire pour
assurer la dissimulation et la méconnaissance de l'harmonie préétablie et la trans
figuration du destin en iîbre choix.

Les contraintes qui pèsent sur chaque choix matrimonial sont si nombreuses
et entrent dans des combinaisons si complexes qu'elles excèdent en tout cas !з
conscience des agents — même si elles sont maîtrisées sur un autre mode —
aussi ne peuvent-elles se laisser enfermer dans les règles mécaniques que la r
eprésentation implicite de la pratique comme exécution de normes explicites et
expresses ou de modèles inconscients oblige à inventer de toutes pièces
et en nombre infini pour rendre raison de la diversité infinie des pratiques et,
en particulier, des stratégies permettant de concilier, d'équilibrer et parfois d'an
nuler les contraintes. A toutes les menaces que le mariage fait peser sur la pro
priété et à travers elle sur la famille qu'il a pour fonction de perpétuer — les dédom
magements accordés aux cadets risquant toujours de déterminer le morcelle
ment du patrimoine que le privilège accordé à l'aîné avait pour fonction d'éviter
à tout prix — on oppose tout un système de parades et de « coups » pareils à
ceux de l'escrime ou des échecs. Loin d'être de simples procédures, analogues
à celle que l'imagination juridique invente pour tourner le droit et réductibles à
des règles formelles et explicites, ces stratégies sont le produit de Yhabitus,
comme maîtrise pratique du petit nombre de principes implicites à partir desquels
s'engendrent une infinité de pratiques qui peuvent être réglées sans être le pro
duit de l'obéissance à des règles, qui, « spontanément » réglées, dispensent de
l'explicitation, de l'invocation et de l'imposition de la règle. Parce qu'il est le
produit des structures qu'il tend à reproduire et parce que, plus précisément, il
implique la soumission « spontanée » à l'ordre établi et aux ordres des gardiens
de cet ordre, c'est-à-dire aux anciens, cet habitus enferme le principe des solu
tions, phénoménalement très différentes, telles, par exemple, la limitation des

1124
STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

naissances, l'émigration ou le célibat des cadets, que, en fonction de leur posi


tion dans la hiérarchie sociale, de leur rang dans la famille, de leur sexe, etc.,
les différents agents apportent aux antinomies pratiques engendrées par des
systèmes d'exigences qui ne sont pas automatiquement compatibles. Les stra
tégies proprement matrimoniales ne sauraient donc être dissociées sans abstrac
tion des stratégies successorales, ni davantage des stratégies de fécondité, ni
même des stratégies pédagogiques, c'est-à-dire de l'ensemble des stratégies de
reproduction biologique, culturelle et sociale, que tout groupe met en œuvre
pour transmettre à la génération suivante, maintenus ou augmentés, les pouvoirs
et les privilèges qu'il a lui-même hérités.

Pierre BOURDIEU,
Paris, Ecole Pratique
VIe Section.
des Hautes Etudes,

1125
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES #
La survivance dans les provinces pyrénéennes, Bigorre, Laved an, Béarn et Pays basque,
d'un droit coutumier original qui, à la différence de ce qui se passait dans la plupart des provinces
méridionales de la France, a résisté au contact avec le droit romain, n'a pas manqué de susciter
la curiosité des historiens et des juristes. « Le droit béarnais (...), écrit Pierre Luc, apparaît comme
un droit essentiellement coutumier, très faiblement influencé par le droit romain, et offre ce
grand intérêt d'être un droit témoin. C'est ainsi par exemple que la prestation du serment proba
toire avec les co-jureurs, la constitution d'otages en matière de cautionnement, le mort-gage,
la faculté de paiement en nature des obligations stipulées en argent, y sont, aux XIVe et
XVe siècles, d'un usage courant, alors que ces pratiques étaient tombées en désuétude, dans
certaines régions, depuis deux siècles et davantage » (12, pp. 3-4). Pendant longtemps, les
études juridiques ou historiques n'ont eu d'autre fondement que les coutumiers, c'est-à-dire
es Fors de Béarn. C'est ainsi que dès le XVIIIe siècle, des juristes béarnais, de Maria (1 et 2), La-
bourt (3) et Mourot (4 et 5), ont écrit des commentaires des Fors de Béarn en particulier sur
les questions de dot et de coutumes successorales. Or la seule édition des Fors, tout à fait mé
diocre (6) groupe des leçons souvent très corrompues de textes d'époques diverses qui de
vraient être l'objet de tout un travail critique, comme l'observait Rogé (7 et 8), avant d'être
livrés à l'analyse. Faute d'une telle édition, les auteurs modernes se sont attachés surtout à
l'étude du For réformé de 1551, des documents de jurisprudence qui abondent à partir du XVIe
siècle et plus volontiers encore, des commentaires que les jurisconsultes des XVIIe et XVIIIe
siècles ont donnés de ces différents textes. Bien qu'elles prennent pour base le For réformé
et fa jurisprudence des derniers siècles de la monarchie, l'étude de Laborde sur la dot en Bé
arn (9) et celle de Dupont (10) sur le régime successoral béarnais présentent un grand inté
rêt. La thèse volumineuse de A. Fougères (11) se contente, en ce qui concerne le Béarn,
d'emprunts aux ouvrages antérieurs.
Les historiens du droit sont venus à découvrir que les textes de coutume devraient être uti
lisés avec prudence du fait qu'ils présentent un droit relativement théorique, enfermant des
régies périmées et omettant des dispositions vivantes. Les actes notariés leur sont apparus
comme une source capable de fournir des renseignements sur !a pratique réelle. Le modèle He
ce type de recherches est fourni par Pierre Luc (12). A partir des registres des nota i res, il étudie
d'abord les conditions de vie des populations rurales et le régime des terres, la structure de la
famille béarnaise et les règles qui président à la conservation et à la transmission de son patr
imoine; et dans une deuxième partie, les procédés techniques et juridiques de l'exploitation du
sol, dans le cadre de la famille et dans le cadre de la communauté, et différents problèmes d'éco
nomie rurale tels que !e crédit et !э vie d'échanges.
C'est dans les montagnes du Béarn et de la Bigorre que l'adversaire le plus célèbre du Code
Napoléon, Frédéric Le Play, a situé le modèle de la famille-souche, idéal selon lui de l'institution
familiale qu'il opposait au type instable né de l'application du Code civil (13). Après avoir défini
trois types de famille, à savoir la famille patriarcale, la famille instable, caractéristique de la société
moderne, et la famille-souche, Frédéric Le Play s'attache à décrire cette dernière (pp. 29 et
suiv.) et à montrer les avantages qu'elle procure à chacun de ses membres : « A l'héritier, en
balance de lourds devoirs, il (ce régime successoral) confère la considération qui s'attache au
foyer et à l'atelier des aïeux; aux membres qui se marient au-dehors, il assure l'appui de la mai
son-souche avec les charmes de l'indépendance; à ceux qui préfèrent rester au foyer paternel,
il donne la quiétude du célibat avec les joies de la famille ; à tous, il ménage jusqu'à la plus extrême
vieillesse le bonheur de retrouver au foyer paternel les souvenirs de la première enfance » (pp. 36-
37). « En instituant à chaque génération un héritier, la famille-souche agricole ne sacrifie pas
l'intérêt des cadets à celui de l'aîné. Loin de là, elle condamne ce dernier à renoncer toute sa
vie, en faveur de ses frères, puis de ses enfants, au profit net de son travail. Elle obtient le sacrifice
de l'intérêt matériel par une compensation d'ordre moral : par la considération attachée à la
possession du foyer paternel » (p. 114). Dans une deuxième partie, Le Play présente une monog
raphie de la famille Melouga, exemple de famille-souche du Laved an en 1856; un épilogue
de E. Cheysson décrit la disparition de cette famille, sous l'influence de la loi et des mœurs :
« La famille Melouga était restée, jusque dans ces derniers temps, comme un spécimen attardé
d'une puissante et féconde organisation sociale; mais elle a dû subir, à son tour, l'influence
de la loi et des mœurs qui l'avaient épargnée grâce à un concours exceptionnel de circonstances
favorables. Le Code fait son œuvre; le nivellement progresse : la famille-souche se meurt, la
famille-souche est morte » (p. 298). Aux théoriciens de l'école de Le Play, on peut opposer,
outre les données de l'enquête ethnographique, les études de Saint-Macary (14), qui, en
s'appuyant sur des actes notariés du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, a montré la persistance des
coutumes successorales et des règles matrimoniales en dépit du Code civil (15).
* Rédigées en collaboration avec Marie-Claire Bourdieu.

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STRATEGIES MATRIMONIALES P. BOURDIEU

Liste bibliographique

1. DE MARIA, Mémoires sur les dots de Béarn. et son appendice : Mémoires sur les cou
tumes et observances non écrites de Béarn (ouvrage manuscrit. Archives départementales des
Basses- Pyrénées).
2. DE MARIA, Mémoires et éclaircissements sur le For et Coutume de Béarn (ouvrage
manuscrit. Archives départementales des Basses- Pyrénées).
3. LABOURT, Les Fors et Coutumes de Béarn (ouvrage manuscrit. Bibliothèque munici
palede Pau).
4. J. F. MOU ROT, Traité des dots suivant /es principes du droit romain, conféré avec /es
coutumes de Béarn, de Navarre, de Soule et la jurisprudence du Parlement (cité par Laurent
LABOR DE La dot dans les Fors et Coutumes du Béarn, p. 1 5).
5. J. F. M OU ROT, Traité des biens paraphernaux, des augments et des institutions contract
uelles, avec celui de l'avitinage (cité par Laurent LABORDE, infra).
6. A. MAZURE et J. HATOULET, Fors de Béarn, législation inédite du XIe au XIIIe siècle,
avec traduction en regard, notes et introduction, Pau, Vignancour, Paris, Bellin-Mandar, Jou-
bert, s.d. [1841-1843].
7. P. ROGÉ, Les anciens Fors de Béarn, Toulouse, Paris, 1908.
8. J. BRISSAUD et P. ROGÉ, Textes additionne/s aux anciens Fors de Béarn, Toulouse,
1 905 (Bull, de l'Université de Toulouse, mémoires originaux des facultés de droit et des lettres,
série B, n° III).
9. L. LABORDE, La dot dans les Fors et Coutumes du Béarn, Bordeaux, 1909.
10. G. DUPONT, Du régime successoral dans /es coutumes du Béarn, Thèse, Paris, 1914.
11. A. FOUGÈRES, Les droits de famille et les successions au Pays basque et en Béarn,
d'après les anciens textes. Thèse, Paris, 1938.
12. P. LUC, Vie rurale et pratique juridique en Béarn aux XIV0 et XVe siècles. Thèse droit,
Toulouse, 1943.
13. F. LE PLAY, L'organisation de la famille selon le vrai modèle signalé par l'histoire de
toutes les races et de tous les temps — avec un épilogue et trois appendices par M M. E. Cheysson,
F. Le Play et C. Jannet, 3e éd. enrichie de documents nouveaux par Ad. Focillon, A. Le Play et
Défaire, Paris, 1884.
14. J. SAINT- MACARY, Les régimes matrimoniaux en Béarn avant et après le Code civil.
Thèse, Bordeaux, 1942; La désertion de la terre en Béarn et dans le Pays basque. Thèse, Bor
deaux, 1942.
15. J. BONNECAZE, La philosophie du Code Napoléon appliqué au droit de la famille.
— Ses destinées dans le droit civil contemporain, 2e éd., Paris, 1928.

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