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Revue Le Chemin

N°1- Juillet 2021 l'intelligence de l'Esprit en mission

Cultures, cultes, traditions et foi


chrétienne en Afrique

Dossier Spécial
Sociétés secrètes traditionnelles en Afrique:
hier, aujourd'hui et demain
Une publication du Réseau des Anciens du
Centre Catholique Universitaire de Yaoundé
DIRECTION
Brice Armel Simeu, Rédacteur en chef
COMITE SCIENTIFIQUE
Ambroise KOM, PhD, Littératures africaines,
Diddy Brossala, PhD, sj, Philosophe
Conrad Aurelien Folifack, PhD,sj,Théologien
Emmanuel Foro, PhD, sj, Théologien
Ludovic Lado, PhD, sj, Anthropologue
Michel Foaleng, PhD, Sciences de l’éducation
Hermann-Habib Kibangou, sj, Sociologue
SECRETARIAT DE REDACTION
Moïse Bayi
Lionel Kana
RELECTURE
Mohamed Younouss
Lena Taptue
CONTRIBUTEURS
Marie Christine Arlette Bessomo Mvogo,PhD
Aline Essome
Boniface Tonye, sj
Revue Le Chemin Patrick Romuald Jie Jie, PhD
Consulter les articles en ligne sur notre Etienne Saha Tchinda, PhD
site:www.lechemin-raccu.com Serge Michael Ebwa Ebwa, PhD
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210 Rue de Melen, Yaoundé, Cameroun Madmagz
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Tel: +237 694 332 005 Engelbert Mveng
Credits photos

L'intelligence de l'Esprit en mission

Dépôt légal Juillet 2021 AVERTISSEMENT


Archives nationales du Cameroun
Les écrits et les opinions exprimées par les auteur(e)s des
Distribution et abonnement: articles ne peuvent être interpétés comme ceux de la Revue
Yaoundé : Librairie des peuples noirs Le Chemin.
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02
Il est écrit...

Revue Le Chemin

Fondée le 15 Août 2020 sous


l’initiative d’universitaires africains
passés par le Centre Catholique
Universitaire de Yaoundé
(Cameroun) confié aux pères
jésuites, la Revue Le Chemin a
pour mission d’offrir des
réflexions; de publier des études
et des travaux d’intellectuels, de
leaders d'opinion, d’experts et de
journalistes engagé(e)s dans
différents secteurs et domaines de
la société. L’objectivité, la
rationalité, la liberté d’expression
dans le respect de la vérité,
constituent les principes qui
L'Afrique "dite" par elle même
orientent nos publications. Notre
objectif est de partager le savoir
sur l’Afrique et sur le monde, en
faisant entendre la voix des
chercheur(e)s africain(e)s dans le Le regard sur l’Afrique, son histoire, sa culture, ses peuples, ses traditions, ses exploits et
débat public et citoyen à l’échelle ses blessures a longtemps été le monopole de ceux-là même qui l’ont agressé. L’histoire
globale. Nos articles visent à connue étant toujours celle racontée par les vainqueurs auto-proclamés. Rarement les
éclairer nos lecteurs sur les spécialistes médiatisés de l’Afrique et de ses civilisations ont été les africains eux-mêmes.
questions qui traversent les On racontait l’Afrique à travers les mythes d’explorateurs occidentaux, fabricants
sociétés africaines, en offrant une d’imaginaires, de représentations et de biais cognitifs au sujet d’un continent dont l’histoire
expertise fiable, fondée sur des millénaire « commençait » ironiquement avec le regard pauvre de l’explorateur européen.
travaux de recherches Le jésuite Éric de Rosny dira au contact des profondeurs de la culture Sawa: "l'ignorance
scientifiques, des réflexions est forte". Cette "ignorance forte" aura longuement triomphé sous les plumes de ceux qui
argumentées, des études et des ont informé le capitalisme négrier et les invasions coloniales. De l’Égypte antique au
ressources pertinentes, pour Royaume Zoulou en passant par l’empire Mandingue, là où apparaissait le négro-africain,
analyser les enjeux de société, et l’histoire glissait dans un monde sans civilisation, le monde inconnu, habité par des « sans
de civilisation d’aujourd’hui. âme » où les hommes et les primates étaient confondus. Soumettre ce monde incivilisé,
par les tenants de l’évolution et du racisme historique fondât la « raison coloniale ». Cette
Afrique, terre des Pharaons, et des Amazones; berceau d’homo sapiens, de Carthage et
de Tombouctou, est pourtant celle que les négationnistes de l’histoire ont dit : « n’être pas
suffisamment entrée dans l’histoire ». Cette histoire sélective, fabriquée pour le service
des prétentions civilisatrices d’un monde dont la puissance s’est construite sur l’ensauva-
gement des sociétés agressées - comme le disait Aimé Césaire. Les "Afriques" sont une
richesse de civilisation inestimable pour le monde. L’imaginaire superficiel « du paysan
africain qui vit au gré des saisons » choisi cyniquement pour parler du rapport de l’africain
au monde et à son évolution, doit être défait et renvoyé dans les cavernes de l’inculture
d’où il est issu. Trop longtemps les narratifs pauvres et les discours puérils ont caractérisé
le regard politique et sociétale posé sur l’Afrique par un occident condescendant et sure
de sa préséance, poussant certains à qualifier le problème de l’Afrique de civilisationnel. Il
faut signifier aux "contremaitres" du "salut" de l'Afrique, encore accrochés à leur illusion
de puissance, la fin d'une époque. L’Afrique du 21ième siècle ne peut se permettre que l’on
parle à sa place, - quel que soit l'intention - ni admettre que le regard assombri de ceux
dont la puissance se nourrie de son affaiblissement, raconte son futur. L’Afrique est
immense par son histoire, ses civilisations et ses cultures, et son défi c’est d’en prendre
conscience. L’Afrique doit se redécouvrir tel qu’elle est, et non tel que ceux qui l’ont spolié
voudraient qu’elle soit. Il appartient aux africains de relever ce défi, en priorité pour eux
même; pour cette jeunesse africaine qui monte en fierté et se réapproprie l’héritage
millénaire du berceau de l’humanité. La Revue Le Chemin ouvre une porte nouvelle sur
les sentiers de ce que Cheikh Anta Diop appela la Renaissance africaine.
Brice Armel Simeu, Directeur

03
Ils ont dit...

Penseurs de
notre Monde
Engelbert Mveng
Histoire du Cameroun, Présence
Africaine, janvier 1963, 608 pages.

Eboussi Boulaga

A contretemps, L'enjeu de Dieu en


Afrique, Karthala, janvier 1991,224
pages.

Meinrad Hebga
La rationalité d'un discours africain sur
les phénomènes paranormaux, janvier
1998, Harmattan, 364 pages.

Amadou Hampâté Bâ

Aspects de la civilisation africaine,


Présence Africaine, Janvier 1998.

05
Ils ont écrit...

Cheikh Anta Diop

Nations Nègres et cultures, Présence


Africaine, fevrier 1999, 564 pages.

Achille Mbembe

Sortir de la grande nuit, Essai sur


l'Afrique décolonisée, La Decouverte
Poche, mai 2013, 252 pages.

Mongo Béti

Main basse sur le Cameroun, Autopsie


d'une décolonisation, La Découverte
Poche, 2010, 252 pages.
Première publication en 1972 aux
éditions François Maspera.

06
Un peuple sans histoire est...

L'Afrique "dite" par elle même


03 Ils ont dit...Ils ont écrit...
Les penseurs de notre monde

Focus de la Rédaction
08 Riposte africaine au Covid-19
Samuel Kleda, le prélat qui soigne le
Covid-19

Culture et Civilisation
18 La religion des Basaa à la lumière des
travaux de l'Abbé Simon Mpékè

Dossier spécial: Sociétés secrètes


34 Chefferies et sociétés secrètes
traditionnelles en pays Bamiléké

Supplément dossier
44 Valeurs des sociétés secrètes dans les
chefferies traditionnelles Bamiléké

Le Mouankoum et l'Afon : Deux


48 sociétés secrètes traditionnelles chez
les Mbo du Cameroun

Etudes
56 L'espace et les objets dans la
performance rituelle de l'Ekamba

08
...un monde sans âme.

Anthroponymie géméllaire Rifass et


68 perception de l'univers réligieux chez les
Bafia du Mbam central (1800-1924)

La considération"sociale" du sorcier dans


75 l'aire culturelle Bassa Babimbi au
Cameroun

L'Essai politique
88 Pouvoir absolu et production du fascisme
ethnocommunautaire en Afrique
postcoloniale: l'exemple du Cameroun

Le fait religieux en Afrique


101 Joseph de Nazareth: la paternité
qui vient d'en haut

L'esprit de la parenté dans la vie


106 consacrée : Quand la nature se
met aux prises avec la grâce

Réligieuses africaines et vie spirituelle


117 A la rencontre des sœurs Carmélites
de Yaoundé

Biographie: Fabien Eboussi Boulaga


127 Recension d'ouvrage
Sorcellerie, Chimère dangereuse...?
père Meinrad Hebga, S.J.

09
Focus de la Rédaction

La riposte africaine
au COVID-19

A Madagascar, Ange Rajoelina défend


la solution du Covid-Organics
A retrouver dans notre numéro spécial sur les
solutions africaines face aux pandémies et aux
enjeux de santé

L'Archevêque métropolitain de Douala


est à l'origine de l'Élixir COVID

Mgr Samuel Kleda est Président de la


commission épiscopale pour la santé au sein de
la Conférence Épiscopale Nationale du
Cameroun (CENC). Il a été nommé le 15 janvier
2021 par le Pape François, membre du Dicastère
pour le service du développement humain
intégral au Vatican. Il s'occupera des questions
de santé, et de migrations entre autre.

10
Samuel Kleda,
le prélat qui soigne
le COVID-19
12
La pandémie mondiale du Covid-19 et ses
effets létaux massifs, constituent sans
aucun doute l’évènement ayant le plus
marqué l’année 2020. Apparu en Chine à
la fin de l’année 2019, le coronavirus a
connu une diffusion rapide catalysée par
la mobilité internationale des personnes,
en provocant des bouleversements inédits
dans la vie économique, politique, sociale
et culturelle à l’échelle planétaire. Si on
prédisait à l’Afrique un « destin »
apocalyptique, du fait de la faiblesse de
ses systèmes de santé, la catastrophe
sanitaire s’est plutôt manifestée de façon
désastreuse en Europe, aux Etats-Unis,
au Brésil ou encore en Inde. Pourquoi
l’Afrique a-t-elle particulièrement
résistée, mettant en porte à faux la vision
d’effondrement qu’on lui prédisait ? D'un
expert à l'autre l’explication n’est pas
toujours simple.
Le cas du Cameroun peut être éclairant,
mais reste peu généralisable à tout le
continent.

13
Pour faire face au Covid 19, plusieurs
solutions ont été mises en place au
Cameroun, émanant des autorités
gouvernementales, de la société civile, des
acteurs politiques et de l’Église Catholique.
L’une de ces solutions - et sans doute celle
qui aura attiré le plus l’attention de la société
camerounaise - a été le protocole
thérapeutique développé par Mgr Samuel
Kleda, l’archevêque métropolitain de Douala.
Les résultats cliniques obtenus par le produit
mis en place par ce prélat, féru de traitement
à l’aide de plantes médicinales, ont été au
cœur de l’actualité sur la riposte sanitaire du
pays au Covid-19. « Depuis à peu près un
mois, nous avons suivi des malades à qui
nous avons administré le traitement que j’ai
mis sur pied. A l’heure actuelle, je puis dire
que le produit est très efficace contre le
coronavirus. Nous n’avons enregistré aucun
décès parmi les malades sur lesquels nous
avons appliqué notre produit. Même les
personnes dont l’état clinique était déjà
Personnalité 2021 DE LA avancé ont recouvré la santé et parmi elles,
REVUE LE CHEMIN nous comptons beaucoup de médecins,
puisqu’ils sont les plus exposés. » Ainsi
sAMUEL kleda, s’exprimait Mgr Kleda devant un parterre
d’hommes et de femmes de médias lors d’un
aRCHEVêque metropolitain point de presse donné dans la cour de
de douala l’archevêché de Douala suite à l’annonce des
résultats obtenus par son protocole
thérapeutique. C'était en fin avril 2020.

“Ce premier malade de coronavirus était un français de


58 ans arrivé à Yaoundé le 24 février 2020. ”

Le 06 mars 2020, le Ministère de la santé De fait, l’ampleur de la crise sanitaire en


publique du Cameroun annonçait dans un Europe -qui abrite une importante diaspora
communiqué officiel l’enregistrement du camerounaise -, son rythme de propagation
premier cas de Covid-19 sur le territoire au niveau international et dans les régions du
camerounais. Ce premier malade de pays, entrainèrent une multiplication du
coronavirus était un français de 58 ans arrivé recours à l’automédication au sein des
à Yaoundé le 24 février 2020. Le pays de couches sociales les plus précaires, tandis
Roger Mila entrait alors dans la liste des pays que les polémiques médiatiques sur les
désormais touchés par la pandémie mondiale protocoles de traitement à base d'hydroxy-
de Covid-19. La panique s’installa dans le chloroquine amplifiaient la perte de
système de santé et au sein de la population, confiance dans la parole médicale au sein de
face aux nouvelles alarmantes en provenance l’opinion publique. Plus d’un an après son
d’Europe et des Etats-Unis qui concentraient premier cas de Covid-19, les résultats du
progressivement les foyers les plus Cameroun semblent plutôt encourageants
importants de contamination et de décès. dans la riposte à la pandémie. Le fruit
incontestable d’une synergie d’actions entre

14
“ Les gens qui prennent cette composition à base
de plantes médicinales se portent bien." affirme
Mgr Kleda à la presse. Des propos régulièrement
confirmés par de nombreux ex-patients de Covid-19
ayant été placés sous traitement Elixir Covid.”

les pouvoirs publics, les acteurs privés, la défense des droits de l’homme,
société civile, et la diaspora. l’archevêque métropolitain de Douala
En début juillet 2021, le Cameroun s’est distingué durant cette pandémie
enregistrait un total de 1324 décès liés à le inédite en mettant en place l’Elixir Covid.
Covid-19, sur un total de 80858 Un traitement anti-Covid-19 qui a reçu
infections. Au niveau mondial, 3,96 l'homologation officielle du Ministère de
millions de décès étaient enregistrés avec la Santé Publique du Cameroun, comme
un total de contamination au 02 juillet adjuvant aux protocoles existants contre
2021 à 183 millions. Des chiffres encore le Covid-19, s’est répandu dans les
en légère croissance, mais qui indiquent services de santé de l’Église Catholique au
une situation camerounaise « sous Cameroun, s'imposant progressivement
contrôle » jusqu’ici. Le produit mis en par ses résultats cliniques comme le
place par l’archevêque métropolitain de traitement « incontournable » contre le
Douala n’est pas étranger à la reprise de Covid-19 dans le pays. « Les gens qui
confiance des acteurs de la santé, mais prennent cette composition à base de
aussi à la relative indiscipline observée au plantes médicinales se portent bien. »
sein des populations au sujet des mesures affirme Mgr Kleda à la presse. Des propos
barrières et des règles de distanciation régulièrement confirmés par de
sociale. Connu pour ses sorties régulières nombreux ex-patients de Covid-19 ayant
sur les questions de justice sociale, de été placés sous traitement Elixir Covid.
démocratie, de respect des libertés ou de

Face à l’ampleur de la
demande enregistrée auprès
du service diocésain de santé
de l’archidiocèse de Douala,
les autorités du Ministère de
la Santé publique du
Cameroun ont décidé de
mettre en place une
plateforme de collaboration
avec le prélat et son équipe
pour s’assurer que l’Elixir
Covid ne contienne aucun
élément nocif pour les
patients. Désigné président
de la commission épiscopale
pour la santé au sein de la
conférence des évêques,...

15
que temps, elles se portent mieux. Par la
suite, on peut de nouveau faire le test
pour voir si le résultat est négatif, et à ce
moment confirmer que c’est la solution
du Covid-19 ».
Si de réels espoirs sont apparus et que la
recherche se poursuit sur le protocole
thérapeutique de l’Elixir Covid, le prélat
tempère les attentes et fait preuve de
prudence : « pour le moment, nous, nous
soignons les symptômes du Covid-19 et
les gens se sentent soulagés ».
Une prouesse qui reste néanmoins
importante quand on sait combien la
maitrise des symptômes graves liés au
Covid-19 (toux fortes, difficultés
respiratoires, perte de goût) nécessitent
des équipements médicaux dont de
nombreux hôpitaux du pays sont
dépourvus - notamment les respirateurs.
A défaut de maitriser le mal, parvenir à
Mgr Samuel Kleda a été reçu par Dion soigner ses symptômes permet de garder
Ngute, le Premier Ministre camerounais, des vies. Un pas important vers une
pour lui signifier le soutien de l’État. « Je solution thérapeutique plus aboutie. C’est
connaissais déjà les plantes. J’ai tout peut-être cela la principale réussite de
simplement mis sur pied toutes les l’Elixir Covid devenu un objet de fierté du
recettes à ma disposition, au service des Cameroun dans sa riposte au Covid-19.
malades du Covid-19 et ils sont soulagés Dans son intervention face aux hommes
(…) s’il y a des personnes infectées, on et femmes de média, le Dr Engelbert
leur donne le produit et au bout de quel- Kameni, Médecin et coordonnateur

“ C’est peut-être cela le réel secret de la résistance de l’Afrique.


Le Covid-19, s'il est vrai qu'on n’en meurt, il est tout aussi vrai
que ça se soigne. Et cela mérite d’être plus entendu.”

diocésain de la santé de l’archidiocèse de Dans une crise où l’on n’a cessé de


Douala annonçait 9.000 personnes marteler à longueurs de journaux les
guéries suite à l’application du protocole mesures de prévention, et de vaccination
thérapeutique de l’Elixir Covid. Un comme réponses absolues à la maitrise
médicament mis gratuitement à la efficace de la pandémie, les mesures de
disposition des malades à travers le prise en charge et de guérison demeurent
réseau de santé de l’Église Catholique au particulièrement occultées. C’est peut-
Cameroun. Le bras séculier de être cela le réel secret de la résistance de
l’archevêque de Douala en matière de l’Afrique. Le Covid-19, s'il est vrai qu'on
santé déclarait en toute confiance : « Si en meurt, il est tout aussi vrai que ça se
nous nous organisons bien, aucun soigne. Et cela mérite d’être plus entendu.
camerounais ne pourra plus mourir Mgr Samuel Kleda a été nommé par le
de coronavirus, étant donné que nous Pape François le 15 Janvier 2021 comme
avons un traitement efficace.» membre du Dicastère pour le service du
développement intégral humain.

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Cultures, cultes, traditions et foi
chrétienne en Afrique
GRANDES RUBRIQUES

Culture et civilisation

Dossier spécial
" Si le baobab existe encore de nos
Etudes jours, c'est qu'il n'a pas cherché à
résister aux vents"
L'Essai politique " On ne peut pas obliger une abeille à
entrer dans la ruche"
Le fait religieux en Afrique
Proverbes Bambara et Bwas, Mali
Biographie
Recension d'ouvrage

17
Culture et
civilisation
18
La religion des Basaa
à la lumière des
travaux de l’Abbé
Simon Mpeke
19
Par Patrick Romuald JIE JIE Ph.D en histoire culturelle et religieuse
Enseignant au département d’histoire de l’Ecole Normale Supérieure de Bertoua
Université de Ngaoundéré,Cameroun
E-mail : jiejiepatrickromuald@yahoo.fr

L
’abbé Simon Mpèkè dit « Baba Simon » à travers son ouvrage La
Religion des Bakôkô, nous donne un aperçu général sur les
croyances traditionnelles en vigueur chez les Basaa. Cette religion
dite" traditionnelle" n’est pas une religion révélée ; elle n’a pas de
prophète, ni de livre saint comme la Bible ou le Coran. C’est une
religion basée sur le culte des ancêtres, la vénération des esprits et
des génies, et la prise en compte d’un certain nombre d’interdits,
d’abstinences et de sacrifices.

De même que les chrétiens croient en l’au-delà, la religion des Basaa définit elle aussi un
au-delà comme une cité des bons et des méchants. Cette philosophie religieuse Basaa met
au jour la richesse et la diversité des croyances dans les civilisations des peuples d’Afrique
subsaharienne.
Introduction

Pour plusieurs peuples africains, le monde est régi par un Dieu suprême-créateur et
Maître du cosmos. Le plus souvent Dieu est considéré comme lointain pour être
facilement accessible. Des études plus récentes offrent une compréhension
alternative de cette représentation de l’Etre Suprême : Celui-ci est aussi perçu comme
un Dieu attentif aux humains, et donc proche de l’homme et de son milieu. La véritable
figure de Dieu serait ainsi appréhendée dans le paradoxe même du lointain-proche, de
l’absent-présent. Comme le dit R. Luneau (1984 :15) : « Il faut donc que Dieu ne soit pas
compromis, sans pourtant cesser d’être le dernier recours qui garantit à l’homme le sens de
sa vie ». Les Basaa que nous avons choisis pour cette étude, croient à l'existence d'un
seul Dieu qu'ils appellent Nyambè, le Très Haut. À leurs yeux, Dieu est un être
incompréhensible, absolument invisible. Un Être suprême et souverain à qui on accède
difficilement. Nyambè est le Créateur et le Maître absolu de toutes choses, la Cause en
dernière analyse de tous les évènements jusqu'aux plus petites choses. Il trône dans les
cieux, où une multitude d'esprits, « les serviteurs du Très Haut », remplissent
minutieusement ses ordres et lui rendent des honneurs indicibles. Tel est le contenu de
fond de la religion traditionnelle Basaa. L’abbé Simon Mpèkè qui a beaucoup travaillé
sur la religion traditionnelle des Bakoko, nous donne un aperçu intéressant de cette
philosophie religieuse africaine en abordant la notion de Dieu chez les Basaa. Une
cosmogonie constituée d’un monde peuplé par les esprits et les génies, caractérisé par
l'importance des ancêtres et le rôle des fétiches.
Cette étude présente les principes fondamentaux de la religion traditionnelle Basaa à la
lumière des travaux de Simon Mpèkè, un prêtre catholique missionnaire originaire de ce
peuple installé principalement dans les régions du centre et du littoral camerounais.
L’approche analytique avec des données écrites et surtout anthropologiques du fait
religieux africain a été mobilisée pour conduire la recherche.

20
1. Qui est l’Abbé Simon Mpèkè ? premiers prêtres Camerounais. Habité par
le goût de la contemplation, il formât
Simon Mpèkè naît vers 1906 à Batombé depuis le séminaire le projet de la
(Edéa) au Cameroun, de parents fondation d'une congrégation active et
cultivateurs non chrétiens. En 1914, alors contemplative. En 1936, il est nommé
qu’il fréquente l’école tenue par les vicaire dans une mission de brousse où son
Pallottins allemands, il demande le passage a laissé le souvenir d’un prêtre très
baptême. Il sera exaucé le 14 Août 1918 à zélé, profondément spirituel, qui n'a cessé
Edéa après la première guerre mondiale, de se dépenser sans compter. Marqué par
par les Spiritains français sous le nom de la théologie de son époque, l'abbé Mpékè
Simon. Il exerce ensuite le métier s'engage fortement contre la pratique des
d’instituteur dans des écoles de brousse religions traditionnelles de sa région de
puis à la mission centrale d’Edéa. C’est là, mission. Repéré comme un prêtre de
en 1921, qu’il apprend « qu’un Noir peut grande valeur, il est nommé en 1947 à la
devenir prêtre ». Il va rompre ses fiançailles grande paroisse de New-Bell à Douala. Il en
avec la jeune fille qui lui était promise et se deviendra le curé au bout d’un an. Il partici-
mettre à l’étude du latin avec un petit pe à l'essor de sa paroisse en développant
groupe d’amis. En août 1924, il intègre le des confréries diverses; soutenant les mou-
petit séminaire de Yaoundé qui a ouvert ses vements d’Action Catholique, les écoles, et
portes en Juillet 1923. Le 08 Décembre faisant preuve d'une disponibilité et d’une
1935, il fait partie de la promotion des huit générosité totale pour ses ouailles.

“Son souci du dialogue permanent avec les responsables des


religions traditionnelles et de la rencontre avec les musulmans en
a fait un précurseur du dialogue interreligieux.”

Au début des années 1950, l’installation des Vivant pour lui-même dans un total dénue-
fraternités de Frères et de Sœurs de Jésus ment, Simon Mpèkè le "missionnaire aux
dans sa paroisse lui fait découvrir la pieds nus" passe sa vie à lutter contre la
spiritualité de Charles de Foucauld. En misère dans laquelle croupissent ses
1953, il intègre l’Institut séculier des Frères ouailles. Sa vie de prière intense et sa joie
de Jésus et demande une année sabbatique communicante en faisaient un témoin du
pour faire son « noviciat » en Algérie. message de l'évangile dans les villages les
Il est l’un des fondateurs au niveau plus reculés de son territoire paroissial.
international de l’Union Sacerdotale Jésus- Comme premier Curé, en plus d'un hôpital,
Caritas et son premier responsable au l'abbé Mpékè construit une école primaire.
Cameroun et en Afrique. Prêtre très aimé De fait, par l’école, les structures sanitaires,
et très influent, il fût proposé avec deux l’engagement contre l’injustice sociale,
autres de ses confrères au poste d’auxiliaire l’encadrement des jeunes et l’appel à la
de son Évêque. Vers 1954, il ressent un fraternité universelle, Simon Mpékè fait
appel à participer à l’évangélisation des une réelle promotion de populations
populations dites "païennes" du Nord du jusque-là méprisées. Son souci du dialogue
Cameroun. Ayant mûrement réfléchi, prié, permanent avec les responsables des
et porté par le dynamisme missionnaire de religions traditionnelles et de la rencontre
l'Encyclique Fidei Donum, il devient en 1959 avec les musulmans en a fait un précurseur
le premier prêtre séculier Camerounais du dialogue interreligieux. Une dynamique
missionnaire dans son propre pays. Après remise à l’honneur par Vatican II et qui lui a
un bref séjour dans une communauté de mérité le surnom sous lequel il est encore
Frères de Jésus, il s’installe à Tokombéré, vénéré plus de 40 ans après sa mort tant
dans l’actuel diocèse de Maroua-Mokolo. par les chrétiens que les non-chrétiens : «
Baba Simon.» (Papa Simon).

21
Il a néanmoins affronté les incompréhen- 2. Les principes fondamentaux de la
sions des milieux de mission où il était religion traditionnelle basaa selon Simon
considéré comme un trouble-fête. Dans le Mpèkè
Nord Cameroun, l’Islam occupe une place 2.1. La considération de la Divinité chez
influente dans la vie sociale. Aussi, les les Basaa
dignitaires traditionnels regardaient avec Pour le basaa, le milieu cosmique est régi
méfiance ce nouveau venu qui prétendait par un Dieu suprême-créateur et maître du
apporter la religion chrétienne et surtout cosmos. L’importance de son rôle dans les
qui affirmait que le Kirdi est un frère à affaires du monde, écrit H. Deschamps, est
aimer, et à accueillir aussi comme fils de très diversement appréciée. Le plus
Dieu. Les Kirdis eux-mêmes éprouvaient souvent, il est considéré comme trop
une certaine méfiance envers ce prêtre lointain pour être facilement accessible . En
venu du Sud et de ses collaborateurs. Baba prenant en compte les études de l’Abbé
Simon supporta les vexations, les abus de Simon Mpèkè sur les religions traditionnel-
pouvoir, les tracasseries de toutes sortes les africaines, on peut comprendre que les
qui surgirent pour empêcher son action. Il Basaa ont de tout temps cru à l'existence
s'engageât activement contre les injustices de Dieu, et d'un seul Dieu, Nyambè, le Très
commises contre des populations asservies. Haut. À leurs yeux, Dieu est un être
Le 13 Août 1975, l'abbé Mpékè s'est éteint, incompréhensible, absolument invisible à
épuisé par une vie entièrement consacrée à tout regard humain, un souverain
Dieu et aux hommes. difficilement accessible. il est Créateur et

“Le Basaa attaché aux croyances ancestrales applique toute


son attention à observer chaque jour tout ce qui se passe en
lui et autour de lui.”

le Maître absolu de toutes choses, la Cause nial des « rites fétichistes ».


en dernière analyse de tous les Concernant les explications des situations
évènements, jusqu'aux plus petites choses. et des circonstances auxquelles les
Il trône dans les cieux, où une multitude hommes sont ordinairement confrontés au
d'esprits, « les serviteurs du Très Haut», cours de leur vie, la religion Bassa produit
remplissent minutieusement ses ordres et des explications mystiques qui permettent
lui rendent des honneurs indicibles. Par ces aux hommes de saisir le sens des signes de
esprits, Nyambè exerce son emprise sur les Nyambè. D’autres, signes ou connaissances
hommes par l'intermédiaire des mânes. Son plus complexes, concernant principalement
action directe sur les hommes est rare. Mais les maladies, ne sont connus que des
du haut du ciel, il voit absolument tout, et spécialistes: les féticheurs.
rien, ne fût-ce qu'un vol d'oiseau, ne peut Voici quelques exemples:
s'effectuer sans sa permission. Les ordres - se heurter le pied gauche contre une
émanant de lui arrivent aux hommes par pierre peut être le présage d'un sinistre
des intermédiaires, mais instantanément. évènement, dont l'importance est
Le Basaa attaché aux croyances ancestrales déterminée par la grosseur du doigt de pied
applique toute son attention à observer qui a immédiatement subi le choc. En
chaque jour tout ce qui se passe en lui et conséquence, il faudrait consulter le
autour de lui. Il interprète ces évènements féticheur sur les mesures à prendre pour
en leur donnant des sens mystiques. Cette écarter le danger imminent ;
pratique se base sur le fait que tout nous - la rencontre d'un myriapode de couleur
vient de la haute direction de Nyambè, le violette est l'augure d'un évènement
Très Haut, et que ce Très Haut ne fait rien heureux ;
inutilement. Les hommes assidus à scruter - la présence d'un papillon dans la maison
les signes de Nyambè ont créé le cérémo- signifie l'arrivée prochaine d'un hôte dont

22
la valeur est indiquée par la grosseur et la gions traditionnelles en Afrique noire. Mais
diversité des couleurs de l'insecte. à côté de ce culte permanent, il existe une
- On connaît également les causes extrême variété de rapports avec d’autres
immédiates de certaines maladies. catégories de puissances invisibles.
- La nourriture donnée à contrecœur Ces entités spirituelles que les auteurs
provoque les maux de ventre. appellent "dieux secondaires", génies ou
- Avoir des abcès sous l'aisselle, ainsi que esprits, ont des marqueurs sociaux
tout mal d'yeux, peut être considéré spécifiques à chaque ethnie. Elles sont
comme une punition de la curiosité des inscrites dans une hiérarchie spirituelle
regards; Une toux mesurable accompagnée ethnique qui se fonde sur la nature de leurs
de vomissements de sang décèle un rapports aux hommes, à la société et à son
assassin. Pour le Basaa, c'est toujours le environnement. Qu’il y ait ou non, au
Très Haut qui envoie ces nombreux sommet de la hiérarchie des forces
messages pour récompenser; Prévenir un intermédiaires, un premier moniteur,
danger imminent; ou rappeler à l'ordre par prototype de l’homme, l’univers invisible
la peine corporelle. Ce sont là quelques apparaît peuplé d’esprits ou de génies de
éléments non exhaustifs de la cosmogonie nature très diversifiée, parfois
des Basaa. complémentaires, parfois opposés entre
2.2. Le monde des esprits et des génies eux. Ces entités peuvent être autochtones
Le culte des ancêtres, avec ses rites et ses ou allogènes, c'est-à-dire d’origine
croyances, est un aspect régulier des réli- étrangère, présentées comme des esprits

“Un esprit est un être raisonnable, en soi invisible, mais


devenu quelquefois visible, grâce à une matière spirituelle qui
lui est toujours inhérente.”

maîtres de la transe et de la possession. esprits : le monde supérieur, demeure des


Elles peuvent également être des ancêtres serviteurs du Très Haut, ou Nyambè et le
mythiques ou des personnages historiques monde inférieur réservé aux mânes. Avant
(rois, devins). de parler de chaque monde des esprits,
Certains de ces esprits se déplacent, interessons-nous à ce que les Basaa
d’autres sont sédentaires, attachés à des entendent par "esprits", exception faite de
lieux bien précis ; certains sont bénéfiques l'esprit incompréhensible de Nyambè le
aux humains, d’autres de nature Très Haut.
ambivalente, d’autre encore nettement Un esprit est un être raisonnable, en soi
hostiles à l’homme. Le champ d’action et invisible, mais devenu quelquefois visible,
d’influence de ces « dieux secondaires » grâce à une matière spirituelle qui lui est
révèle la diversité même de leur nature toujours inhérente. On entend par matière
spirituelle et de leur position hiérarchique spirituelle un corps vivant parfait doté
dans la cosmogonie Basaa. Quant aux d'immortalité, d'une force "herculéenne" et
esprits de la nature, maîtres de la terre et d'une agilité prodigieuse. Ce corps spirituel
des eaux, ils apparaissent le plus souvent traverse tout, peut vivre dans l'eau, dans
comme des entités « anonymes », c'est-à- l'air, sous terre, dans les animaux vivants ou
dire qu’il n'est possible de les distinguer habiter les morts. Il peut s'inflitrer dans
entre eux qu’en référence aux territoires tous les éléments de la nature.
dont ils ont la garde. Ils sont directement - Le monde supérieur
liés à la terre dans une relation de gérance Il désigne dans la religion traditionnelle
et en rapport indirect avec tous ceux qui Basaa, "l'habitat" permanent de Nyambè, le
vivent de cette terre et sur ce territoire. Très Haut, et de ses serviteurs. Ainsi, les
Les Basaa selon les écrits de l’Abbé Mpèkè serviteurs de Nyambè, le Très Haut, sont
distinguent deux mondes habités par les des créatures avec le plus haut niveau de
perfection. Ils sont les seuls merveilleux.

23
- Le monde inférieur
Il est le monde qui se trouve sous terre,
c'est la demeure des mânes. De fait, la
survie de l'âme après la mort est
généralement admise par les Basaa. Pour la
réligion Basaa, au dernier souffle de l'être
vivant, l'âme quitte le corps matériel pour
se téléporter dans le corps spirituel. Suivant
leurs mérites, les mânes iront soit dans la
cité des bons (Paradis), soit dans celle des
méchants (Enfer). La cité des méchants se
trouve au centre même de la terre, tandis
que la cité des bons est située dans les
régions atmosphériques. Un fleuve
mystérieux Itara qu'on ne peut traverser
qu'une fois, sépare à jamais les deux cités .
- La cité des méchants
C'est un lieu où règnent les ténèbres
éternelles dans un froid intense. Jamais on
n’y voit une étincelle de feu pour se
chauffer, encore moins un rayon de soleil.
Sont condamnés à vivre dans ce milieu
Mais, aussi puissant que soit leurs secours, ténébreux, tous ceux qui pendant leur vie
ils ne viennent en aide qu'à ceux qui les sur la terre, ont mené une vie marquée par
invoquent et font face à des circonstances des actes obscènes, et qui, avant de mourir
graves. Leur action ne se fait sentir que très n’ont pas offert pour leurs forfaits des
rarement auprès des mortels. Dans la sacrifices expiatoires. Cependant, des
cosmogonie des Basaa, ce sont fautes graves - à moins d'être de grands
principalement les habitants du monde crimes- ne sauraient y conduire l'âme. Aussi
inférieur qui sont plus proches des les adeptes de la religion traditionnelle
hommes et de leurs réalités sociales. Basaa, s'étonnaient regulièrement d'enten-
dre les missionnaires blancs leur dire qu'un
seul péché mortel précipitait l'homme en

“ Il y a un roi Ngué dépendant du Très Haut Nyambè, avec ses


ministres et ses agents de police, qui maintiennent dans la cité un
ordre dont les mortels ne peuvent se faire une idée.”

Enfer. C'est un point sur lequel les mission- - La cité des bons
naires en poste dans les régions Basaa C'est une suite interminable de maisonnet-
n'insistaient pas beaucoup avons-nous tes souterraines, ressemblant aux cases des
appris dans nos interview. Ce qui est l'objet populations Basaa. Mais ces domiciles ne
principal d'effroi chez les Basaa Babimbi, au sont soumis à aucune vicissitude
sujet de la cité des méchants, c'est le froid d'altération. Tels ils sont aujourd'hui, tels ils
glacial qui y règne. Ainsi, les habitants de la ont toujours été, et pour toute l'éternité ils
cité des méchants n'ont aucune relation seront les mêmes. La cité des bons est ainsi
avec Nyambè le Très Haut, ni avec les éclairée par un soleil merveilleux, toujours
vivants, ni même entre eux. Chacun d'eux à son zénith, et dont les rayons, plus
est engourdi par le froid et recroquevillé lumineux que notre soleil lui-même, ne
dans son petit coin, où il restera éternelle- produisent aucune incommodité. Il y a un
ment. Ils n'ont aucun espoir de pardon. Roi Ngué dépendant du Très Haut Nyambè,
Quand ils entrent dans cette posture, on avec ses ministres et ses agents de police,
peut en toute vérité leur dire: « vous qui qui maintiennent dans la cité un ordre dont
entrez ici, abandonnez toute espérance! » les mortels ne peuvent se faire une idée.

24
Les pénitents : Ce sont ceux qui ont mené pourrait bien se trouver parmi les pénitents
une vie "passablement" honnête. Ils n'ont ni 2.3. L'importance des ancêtres
commis assez de crimes pour mériter les Pour les Basaa, l'existence de Dieu est
ténèbres éternelles, ni assez expié leurs étroitement liée à celle des ancêtres. Les
fautes en ce monde pour être admis parmi ancêtres occupent une place centrale et
les libres. Avant leur admission au rang des privilégiée dans la vie sociale. De fait, la
libres, on les soumet à une rude épreuve relation avec les forces invisibles s'exprime
sous la direction du roi de la cité des bons, dans les rapports entre les morts et les
Ngué. Les pénitents sont alors chargés de vivants, et plus précisément entre les
punir les hommes méchants, d'intervenir au ancêtres et leurs descendants. La structure
cours de tous les évènements fâcheux. Ils familiale, qu’elle soit de type clanique ou
sont là, au gré du Roi Ngué. Leur vie lignagère, se fonde sur une communauté
continue à s'écouler un peu comme celle qui unit les ancêtres et leurs
des vivants, mais plus péniblement. Ils se descendants. L'influence des ancêtres sur le
nourrissent mystérieusement de nos groupe social se traduit par ce qu’on
aliments, et se revêtent mystérieusement pourrait appeler la « soudure » des vivants
de nos habits. Aussi, à la mort d'un individu, aux ancêtres. Ainsi, la « survie » de l'action
les Basaa répandent copieusement des et de la présence des ancêtres se perpétue
vivres sur sa tombe et la jonchent de dans le « souvenir » que les vivants gardent
morceaux d'étoffes, de pagnes et même de d'eux à travers la « parole » (la tradition
chiffons dans l'hypothèse que le défunt orale) qui permet de rappeler leur

“Si l'ancêtre est très respecté, il faut se garder de le considérer


comme une entité en soi. L'ancêtre n'est ancêtre que parce qu'il a
une descendance.”

« maitrise » de l’ordre social, et la La parenté est la clé de voûte de toute


possibilité d’une « réincarnation » dans les l'existence de l'Africain en général et du
enfants à naître dans le clan ou dans la Basaa en particulier. Ceci est vrai sur le plan
lignée. Le culte des ancêtres, avec ses rites social mais aussi sur le plan métaphysique.
et ses croyances est une caractéristique des On peut de fait constater que « l'ancêtre a
civilisations d'Afrique subsaharienne. Ce la primauté dans la vie du Basaa Babimbi ».
n'est donc pas exagéré de dire que Nyambè La confiance que le clan met dans le devin
n'existe que si les ancêtres existent. guérisseur provient de ce que ce dernier est
L'ancêtre du clan Basaa qui est socialement lié à l'ancêtre, capable de saisir les signes
représenté par le Mbombog, est le maître par lesquels l'ancêtre communique avec le
incontesté d'une section de l'univers. « Les clan.
menues divinités », les « émanations à demi La société s'établit en deux strates : celle
mythologiques », « les diverses énergies de l'ancêtre et de celle des membres qui
perverties » ne sont pas plus importantes viennent consulter le devin pour lui
que l'ancêtre du clan. Rien, en dehors du demander conseil. Le devin, participe ainsi
Dieu suprême, créateur de tout, ne passe aux deux strates. Le clan est une
avant l'ancêtre. Les membres de la société production de l'ancêtre, tout comme
sont tous les enfants de l'ancêtre; s'ils l'ancêtre existe dans le culte que le clan lui
adorent un dieu, c'est parce que l'ancêtre vaut. La société ne s'adresse donc jamais
l'a aussi adoré. S'ils sont attachés à une directement à l'ancêtre lui même, le devin
réalité invisible quelconque, c'est grâce à guérisseur assure la médiation par ses
l'ancêtre et à travers l'ancêtre. cultes, ses imprécations, ses prières et ses
Si l'ancêtre est très respecté, il faut se rites. Le devin guérisseur est ainsi le
garder de le considérer comme une entité "prêtre" de la religion traditionnelle des
en soi. L'ancêtre n'est ancêtre que parce Basaa. Car l'ancêtre s'adresse toujours à la
qu'il a une descendance.

25
dans un langage énigmatique, et est déterminant pour l'harmonie sociale
inintelligible pour les non initiés. L'ancêtre chez les Basaa. Si l'ancêtre communique
et le devin ont des interactions régulières, avec les siens, ceux-ci sont convaincus de ne
entretenant un dialogue continu. Il en est pas comprendre directement son langage. Il
de même de la relation existante entre le leur faut nécessairement un intermédiaire,
devin et la société dans laquelle il exerce pour discerner les signes donnés par
son activité. l'ancêtre, et c'est le devin qui joue ce rôle.
Généralement, l'ancêtre s'adresse aux siens De fait, le groupe social en s'adressant au
au cours d'une apparition, d'un songe ou devin-guérisseur ne peut pas imaginer la
par un évènement insolite. Ceux-ci pris au réponse que ce dernier lui donnera. Car la
dépourvu rapportent au devin guérisseur ce réponse doit lui être communiquée par
qui leur est arrivé. Le devin ayant collecté l'ancêtre en question. Ainsi, le devin ne
l'information, peut alors faire des peut pas expliquer ce dont il n'est pas
imprécations et entrer en contact avec l'auteur. Il ne peut pas dire de son propre
l'ancêtre par le truchement des pratiques chef de quoi il était question dans le
divinatoires. Une fois qu'il a obtenu toutes message de l'ancêtre. Si ce sur quoi l'on jure
les indications sur l'objet de sa requête, il possède une certaine autorité, c'est du fait
revient auprès des membres du groupe ou de la parole ancestrale prononcée par un
du clan pour leur révéler ce que l'ancêtre a groupe de personnes habilitées. Le mystère
voulu dire. Le mécanisme des relations reste toujours à comprendre, car l'ancêtre
triangulaires ancêtre-devin-clan/groupe

“ Les connaissances et la sagesse de la communauté puisent leurs sources


dans ce que l'ancêtre a laissé, et peut transmettre depuis l'au-delà, car
l'ancêtre est celui qui a laissé une descendance.”

avant de quitter les siens est sensé avoir Une distinction rigoureuse entre esprits,
laissé la réponse à toutes les questions et mânes, défunts et ancêtres risque
notamment sur la question névralgique de d'obscurcir inutilement une bonne
la vie et de la mort. Pour le Basaa Babimbi, il approche de la personnalité de l'ancêtre.
n'existe pas d'autres solutions aux Le Basaa Babimbi, désigne l'ancêtre par le
problèmes du clan en dehors des signes terme : sôgôl. Lorsqu'il s’agit d’un ancêtre
qu'a laissé l'ancêtre. La solution de très éloigné, on double le terme sôgôl, qui
l'ancêtre n'est pas relative, elle est devient sôgôl-sôgôl. Une distinction
absolue. L'ancêtre n'est pas une simple rigoureuse entre mânes et ancêtres, nous
force surnaturelle, il est donc difficile de conduirait à adopter le point de vue de
parler de lui comme d'une réalité abstraite. Louis Vincent Thomas qui réserve le mot
On reconnait à L'ancêtre une force mânes au défunt considéré pendant la
surnaturelle unique qui fait de lui le période qui sépare les "deux funérailles",
fondateur du clan et le garant de son et le mot "ancêtre" au défunt sublimé,
existence de la vie sociale. Ainsi, transcendé et purifié. Mais au lieu de la
l'intervention de l'ancêtre dans la vie du période de funérailles comme le propose
clan n'a pas pour seule finalité de faire L.V. Thomas, nous préférons le terme
connaître la nature et la qualité des « forces intervalle entre deux générations. Si le mot
» métaphysiques qui régissent la vie du ancêtre traduit bien ce que le Basaa appelle
clan, mais elle a aussi pour visée de sôgôl, l'on ne parle d'ancêtre qu'entre deux
fortifier les siens ou de les affaiblir selon la générations. Car pour le Basaa Babimbi, il
situation. Les connaissances et la sagesse est incorrect de parler de son feu père
de la communauté puisent leurs sources comme d'un sôgôl. Littéralement sôgôl
dans ce que l'ancêtre a laissé, et peut signifie grand père. La parenté joue ainsi un
transmettre depuis l'au-delà, car l'ancêtre rôle déterminant dans le statut d'ancêtre.
est celui qui a laissé une descendance.

26
En insistant sur les relations de parenté Aux yeux de la société, il est le "créateur"
comme centre de toute étude de la vie au sens du Révérend Tempels qui
anthropologique, Lévy Strauss ouvre écrit: « le renforcement de la vie, la
certainement une voix nouvelle pour les conservation et le respect de la vie sont par
sciences humaines. Cazeneuve écrit à ce nature même de la création, l'affaire des
sujet: "La conception africaine de l'homme ancêtres et des aînés vivants ou défunts » .
est globale. Du mort à l'ancêtre réel et de Mais ces ancêtres comme nous l'avons déjà
celui-ci à l'ancêtre mythique, il y a une dit, n'existent que parce que les personnes
gradation souvent insensible où les éléments comme nous existent. Levy Brühl a reconnu
divins se chevauchent et qui situent à des ce fait, mais n'a peut-être pas tiré toutes les
niveaux différents le sacré et les rites qui s’y conséquences qui paraissent en découler. Il
rapportent. L'archétype lumineux de la écrit en effet que: « D'une façon générale,
condition humaine est plus ou moins proche les morts à des degrés divers sont partie
de celle-ci, plus ou moins transcendant, mais intégrante du groupe social, et l'individu ne
toujours extra humain." se sent pas entièrement séparé d'eux ». Si
En mourant, le chef de famille ne laisse pas l'ancêtre conserve et renforce la vie, s'il
"la force" comme héritage, c'est un élément éclaire les humains sur la nature et la
important dans la philosophie africaine. qualité de la puissance vitale, s'il propage
L'ancêtre ne se réduit pas à propager un également cette puissance vitale, on
héritage sacré qui se diffuse dans la pourrait dire qu'il est le donateur au second
puissance vitale humaine. degré de la vie.

“ Ce qui tient le plus à cœur le Basaa Babimbi et le plus vivant


de sa pensée, est incontestablement le personnage de
l'ancêtre. ”

A propos de la vénération vouée à l'ancêtre les coupables et récompense les membres


qui, pour certaines populations, va jusqu'à aux actes méritoires » . Compte tenu de cela,
la célébration d'un culte, M. Leenhardt fait les Basaa se gardent bien de mécontenter
remarquer qu'il s’agit là d'un travail l'ancêtre. De fait, l'ancêtre a toujours
d'intellection. raison; il en est de même pour son serviteur
« Désormais, écrit-il, séparé du monde qui est le devin-guérisseur ou « l’homme qui voit la
devenu pour lui objet, l'homme n'a souci que nuit ». A cet effet, H. Deschamps écrit: " Les
de l'homme. Il l'invite, il l'exalte. L'homme ancêtres règlent… les relations entre les
cherche non à se dépasser mais à se membres du groupe. Tous reconnaissent ces
prolonger soi-même…le culte des ancêtres règles. Le conformisme est total et les excès
est une pieuse construction de la rationalité individuels condamnés d'avance. La cohésion,
». C'est à cause de ce refus de se dépasser le bon ordre, la participation à la vie de la
que l'avenir de l'homme africain et surtout communauté et à ses cérémonies, une
du Basaa Babimbi ne se distingue pas certaine égalité des conditions matérielles, le
tellement du présent. En définitive, toute respect de chacun sont ainsi assurés sans
forme religieuse chez les Basaa est centrée difficulté par des puissances supérieures,
sur un ancêtre, qui révèle le sacré, c'est-à- toujours attentives, et dont la sagesse
dire l'univers extra phénoménal dont Dieu exprime la conformité de l'homme à l'ordre
est l'âme. Mais cet ancêtre arrive parfois à même des choses .
résorber à la fois le sacré et le dieu dont il
était originairement le "héraut". La notion
d'ancêtre devient dès lors le pivot véritable
de la cosmogonie des Basaa Babimbi. Ce
dernier aide les vivants en tout: « il donne
des conseils en ce qui concerne les cultures,
les mariages, les initiations, la pêche, il punit

27
2.4. Les fétiches et les pratiques
religieuses traditionnelles
Utilisé par les Portugais du XVe siècle, le
terme Feitiço « chose fabriquée » désignait
les objets magiques ou religieux qu’ils
rencontraient en Afrique en comparaison
avec les charmes, amulettes et images de
saints dont eux-mêmes faisaient usage.
Jusqu’au début du XXe siècle, l’Afrique fut
considérée comme la terre du « fétichisme»,
entendu comme une forme primitive de
religion qui aurait consisté à adorer
directement des objets. C’est en raison de
ces définitions fausses et souvent péjorati-
ves d’une part, et de la polysémie de
termes souvent galvaudés, d’autre part que
de nombreux anthropologues, à la suite de
Marcel Mauss, ont préconisé de les
abandonner. Pourtant - à condition de le
débarrasser de toute référence évolution-
niste- il est difficile de se passer du mot
« fétiche » pour caractériser certains objets
dotés d’efficience, aux fins de protection,
de concentration et de manipulation des
forces dont ils sont l’instrument mobile, ils

28
se distinguent en général des autels fixes d'accord avec L. V. Thomas pour n'y voir que
dédiés aux ancêtres ou à d’autres le support ou le réceptacle d'une force, et
puissances. La plupart de ces objets- non pas une divinité en soi. En d'autres
fétiches sont façonnés à partir d’éléments termes, les « fétiches » sont l'ensemble des
hétérogènes, emplis ou enduits de pratiques qui mettent l’indigène en relation
substances végétales, minérales ou avec le monde invisible. En nous appuyant
animales et sont régulièrement revivifiés sur les écrits de l’Abbé Simon Mpèkè, on
par des paroles et des sacrifices. Il est des peut dire que tout le « fétichisme » dans la
sociétés qui font un grand usage de tels société Bassa repose sur ces points
objets, d’autres non, mais jamais ceux-ci fondamentaux :
n’occupent à eux seuls tout le champ - tout se fait par la permission expresse du
religieux. Les mêmes puissances peuvent Très Haut, et le Très Haut ne fait rien
tour à tour être objectivées dans un fétiche, inutilement ;
saisir et prendre possession du corps d’une - il est établi que le Très Haut communique
personne; être invoquées sur un autel, ou régulièrement par l'intermédiaire des
apparaître comme signe sur une table créatures supérieures ou inférieures aux
divinatoire. hommes ;
Le mot fétiche n'est pas approprié dans le - les hommes doivent suivre la même voie
domaine des croyances traditionnelles dans leurs relations avec le Très Haut, en
africaines. En l'utilisant dans notre dehors des cas exceptionnellement graves.
démarche de recherche, nous sommes

“On peut diviser le "fétichisme" chez les Basaa en deux


catégories : Le "fétichisme " populaire et le "fétichisme " des
initiés.”

ll est à remarquer que même s’il parle aux tant d'autres: Avant le repas, le Basaa
«fétiches», le Basaa ne les adore pas. traditionnel, n'oublie pas d'offrir quelque
Jamais chez le Basaa, on ne verra une chose aux esprits dont il se croit toujours
statuette matérialisant les esprits. Ainsi, on entouré. A cet effet, il répandra quelques
peut diviser le "fétichisme" chez les Basaa gouttes de sa sauce sur le sol. Les libations
en deux catégories : Le "fétichisme " ne sont jamais omises, même si on n'a que
populaire et le "fétichisme "des initiés. de l'eau. Mais quand il s'agit d'un banquet
sacré, d'autres cérémonies s'ajoutent aux
a) La religion traditionnelle populaire ou précédentes. La cuisine est toujours faite
fétichisme populaire au milieu de la cour. Le chef de la famille ou
Il s'agit d'un amalgame de pratiques, de un féticheur de renom, préside en personne
coutumes "reçues" des ancêtres et à la préparation des mets rituels. C'est un
enveloppant toutes les actions de la vie ragoût délicieux composé de la chair des
sociale du Basaa. L'ignorance de ces animaux les plus estimés, et délicatement
pratiques a des conséquences fâcheuses: assaisonné. Une fois le mets apprêté, toute
mort prématurée, maladies incurables, l'assistance se met à regarder le ciel, au
stérilité, etc. Par ces coutumes, les Basaa signal de celui qui préside ; ils sont à la
disposent de toute une série recherche d'un oiseau que le Très Haut fera
d'interdictions, de pratiques se rapportant passer au-dessus de leurs têtes .
à toutes les circonstances de la vie, Quelquefois, l'oiseau se fait attendre
prévoyant par exemple, les mots qu'il faut durant des heures.
ou qu'il ne faut pas dire; les mets qu'il ne Enfin, lorsqu'on on voit l'oiseau passer au-
faut pas manger; la façon dont on doit dessus de l'assistance, rapidement
regarder le juge, l'assemblée ou bien un tel l'officiant se saisit d'une cuillère du mets
en particulier, avant de commencer un sacré, qu'il jette en l'air dans la direction
discours, etc . Quelques exemples parmi que suit l'oiseau, en disant « suivez-le! ».

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Cette cérémonie a une double explication: là que le chemin qui conduit à la cité des
- L'oiseau est comme le bouc émissaire, qui bons n'est pas étroit et que le nombre des
doit emporter toutes les malédictions et les condamnés aux ténèbres éternelles doit
péchés des assistants; et de même qu'il ne être conséquemment très restreint. Pour ce
laisse aucune trace après lui, de même, qui est des interdictions, la religion
après le banquet sacré, aucune trace de "populaire" des Basaa contient une foule
souillure ne restera dans les cœurs de ceux d'interdictions, les unes de nature
qui y auront pris part. traditionnelles, les autres exigées par les
- Fiers de la qualité de leur nourriture, les circonstances. À titre d’exemple, il est
assistants sont heureux de l'offrir au Très défendu aux femmes de manger la chair
Haut par l'intermédiaire de ses serviteurs. des carnassiers et de tous les reptiles, ainsi
Après avoir fait des offrandes aux que la chair du verrat, de tous les animaux
serviteurs du Très Haut pour s'attirer la nocturnes et d'un grand nombre de
bienveillance des mânes, l'on répand quatre poissons; même dans certains clans, il est
cuillerées du mets sacré en direction des défendu aux femmes de manger tout ce qui
quatre points cardinaux. vit dans l'eau. En cas de maladie ou de
Une fois le repas achevé, chacun retourne circonstances graves, l'usage du vin de
chez soi, joyeux et assuré d'avoir été purifié palme ou de certains aliments est réservé
de toute souillure. De sorte que si la mort aux personnes concernées. Mais de nos
survenait après quelques jours, l’on se jours, du fait du christianisme répandu chez
retrouverait parmi les libres. On voit par les Babimbi , on observe un recul de ces

“Elle ouvre aux communications avec les esprits, à la maitrise des formules
et des pratiques rituelles qui forment l'assemblage liturgique donnant à
toutes les actions du Basaa un caractère religieux.”

pratiques, qui sont désormais considérées de temps en temps, et pour des motifs non
par certains comme une pure supercherie avoués, un initié malveillant empoisonne à
des féticheurs ou des "vieux" du groupe, son insu une personne "riche" afin
qui s'abriteraient derrière cette religion d'entrainer sa ruine. A côté de ces initiés,
pour donner libre cours à leur pingrerie et à empoisonneurs redoutés de tous, il y a des
leurs tendances machiste et phallocratique. sorciers ou devins proprement dits, qui sont
Toutefois, des femmes âgées Basaa consultés avec confiance, par les membres
continuent de nos jours à observer ces du groupe lorsqu’ils font face à des
multiples abstinences. situations critiques. Suivant l’objet principal
employé pour leurs consultations, ces
b) La religion traditionnelle des initiés féticheurs sont classifiés en féticheurs à
Tandis que la religion "populaire" est à la cornes de buffle; à lance; aux écailles de
portée de tout le monde, celle des initiés pangolins; à araignée mygale.
est le privilège exclusif d’une catégorie Les rituels chez les Basaa étant très
restreinte et considérée comme savante. minutieux, la connaissance des différentes
Cette religion des initiés consiste pratiques dans le moindre détail est
essentiellement en la connaissance de réservée à quelques initiés appelés devin-
nombreux savoirs en santé que le public guérisseurs. De fait, le membre du groupe
profane ignore. Elle ouvre aux qui se trouve dans une position critique
communications avec les esprits, à la s’adresse à eux comme à des savants qui
maitrise des formules et des pratiques manient soigneusement les objets sacrés
rituelles qui forment l'assemblage pour apaiser le courroux du Très Haut, en
liturgique donnant à toutes les actions du ayant recours à l’intermédiation des
Basaa un caractère religieux. Ainsi, un mânes. En conséquence, les oracles des
Basaa initié, peut à votre insu, vous fétichistes sont des oracles divins, transmis
empoisonner et vous guérir. Il arrive que par les mânes . Cela dit, parcourons assez

30
brièvement la manière dont se font - La consultation par les lances
différentes consultations divinatoires: Le devin opère à l’aide d’une lance ou d’une
sagaie, au bout de laquelle est fixé un petit
- La consultation ou divination par les paquet renfermant de la fiente de
cornes de buffle panthère, diverses herbes et des déchets
Elles ne se font qu’à minuit, dans une case à d’animaux, parmi lesquels le cadavre d’une
peine éclairée. La corne de buffle, l’objet araignée. Une longue prière ouvre toujours
sacré fermé d’un morceau de peau de la cérémonie. Il pose le fer de la sagaie sur
panthère, contient des débris d’araignée, une pierre et la frappe à l’aide d’un bâton .
de chauve-souris, de libellules et de petits En même temps qu’il l’interroge, les
cailloux blancs. "L’homme qui voit la nuit" mouvements et les vibrations de la sagaie
débute par une longue formule rituelle, les sont interprétés. Si par hasard elle ne
yeux fixés sur la corne mystérieuse, puis bouge pas, c’est que les esprits ne veulent
demande gravement et religieusement à pas parler ce jour-là.
son client d’exprimer sa demande. L’ayant - la consultation par les écailles de
entendue, le devin guérisseur la répète pangolin
dans « le langage des esprits », secoue la Les éléments constitutifs et obligatoires
corne à son oreille et écoute les réponses pour les consultations à écailles de
qu’il transmettra par la suite au solliciteur. Pangolin sont : une grande quantité
d’écailles de pangolins, sur lesquelles sont
dessinés des signes différents de morceaux

“Les immolations d' animaux ou d'oiseaux vivants,


domestiques ou sauvages, constituent les sacrifices
sanglants.”

de quarts; des ossements de proie et de Il arrive ainsi que, le devin guérisseur exige
panthère. Le tout est renfermé dans une d’offrir des sacrifices, comme condition
boîte cylindrique en écorce. Le devin- nécessaire pour l’efficacité du remède qu’il
guérisseur consulte alors tous ces a prescrit. Il y a des sacrifices sanglants et
ingrédients de la boîte et met à part les des sacrifices non sanglants. Ces derniers
écailles dans une corbeille. Puis, il place les consistent à détruire quelques objets à
autres objets sacrés sur le sol en les baisant usage quotidienne tel que les ustensiles de
respectueusement. Tous ses gestes sont cuisine, ou à répandre de la nourriture. Les
appliqués avec un air grave et assidu. immolations d'animaux ou d'oiseaux
Ensuite, Il pose des questions en des vivants, domestiques ou sauvages,
termes mystérieux, avec les yeux fixés sur constituent les sacrifices sanglants.
la corbeille d’écailles, et l'agitant Intéressons-nous à un exemple de
violemment, de façon à projeter en dehors cérémonie qui accompagne l’immolation
quelques-unes de ces écailles. L’opération, d'animaux. D'abord, les membres d’une
accompagnée de paroles et de gestes famille ou d’une tribu, selon la gravité du
incantatoires, est renouvelée autant de fois mal, se rendent à l’heure voulue au lieu
qu’il y a de demandes à faire. Une fois des indiqué par le devin-guérisseur. Tous les
écailles hors de la corbeille, Il ne lui reste assistants forment un cercle, au milieu
qu’a interprété la réponse du destin, qu’il lit duquel se tient l’officiant. Debout, tenant à
d’après les signes gravés sur les écailles qui la main gauche une tortue, une petite
sont tombées et d’après leur groupement baguette à la droite, il frappe trois coups
et leur position sur le sol . sur la carapace de la tortue, en même
c) Les sacrifices temps qu’il dit : "Hommes du ciel, hommes
Les sacrifices dans la religion traditionnelle de la terre, Éveillez-vous ! Écoutez-moi ! "
Basaa sont le plus souvent utilisés dans des
cas de situations graves.

31
Il déploie alors toute son éloquence pour au sacrifice. L’opération est accompagnée
exprimer la raison de la réunion, et implorer de paroles et de gestes rituels. Ensuite, il
les mânes libres, ses aïeux, d’appuyer sa arrose abondamment l’assistance du sang
demande auprès du Très Haut. Une fois cet de l'holocauste, et chacun se croit d’autant
acte d'entrée accompli, vient alors la plus agréable aux mânes qu’il a été plus
confession des fautes. Celui qui est la cause abondamment aspergé. L'holocauste est
principale de la réunion, avoue ses torts, en dépecé sur place, la tête ordinairement
nommant individuellement les hommes de enfouie pour les mânes ; le reste est
sa tribu présents ou absents qui ont été partagé entre les assistants. Chacun, chez
victimes de ses forfaits. Les assistants lui lui, préparera avec soin son morceau
rappellent au besoin les fautes qu’il a comme il le voudra et le consommera
oublié ou lui montrent la gravité de religieusement .
certaines fautes qu’il a estimé légères . La
confession ainsi faite, le coupable demande Conclusion
pardon à tous, et chacun s’empresse de lui
accorder un pardon aussi total que cordial. Nous ne pensons pas avoir décrit dans les
Le sacrificateur se lève, demande pardon au moindres détails l’univers religieux
Très Haut par l’intermédiaire des mânes, traditionnel des Basaa. Cet article donne
pour lui et pour toute l’assistance. Alors, tout juste quelques principes
aidé de quelques jeunes gens, mais jamais fondamentaux qui structurent cette
de femmes, il égorge l’animal destiné au religion. L’Abbé Simon Mpèkè qui s’est

“Cependant, Il faut déplorer le fait que ces religions traditionnelles sont dans
certains aires culturelles en pleine déperdition, sans références scripturaires et
confronter aux mutations socioreligieuses survenues dans les campagnes avec
la pénétration du christianisme.”

profondément appesanti sur ces croyances, Bibliographie


nous démontre à travers les réalités
anthropologiques des Basaa, que la religion Alfred. Bayiga Bayiga, « L’homme qui voit la
traditionnelle en Afrique a des cannons et nuit et l’existence du Bassa un essai sur un
des liturgies qui lui sont propres. Pour aspect de l’existentialisme Africain », thèse
comprendre ces croyances, il est nécessaire de Doctorat en théologie, Strasbourg, 1966.
de prendre une distance critique vis à vis Hubert. Deschamps , Les religions de
d'une lecture occidentalo-centrée qui l’Afrique noire, Paris, 1970.
considère la religion traditionnelle en Jean .Claude. Attias., E. Bendassa,
Afrique comme un paganisme panthéiste, Encyclopédie des religions, Paris, Fayard,
et parfois polythéiste. Cependant, Il faut 2007.
déplorer le fait que ces religions Levy. Brühl, La mentalité primitive, Paris,
traditionnelles sont dans certaines aires 1922.
culturelles en pleine déperdition, sans Louis. Vincent. Thomas, « Analyse
références scripturaires et confronter aux phénoménologique des religions africaines
mutations socioreligieuses survenues dans », texte dactylographié, 1975.
les campagnes avec la pénétration du Simon. Mpèkè, La Religion des Bakôkô,
christianisme. Ce patrimoine immatériel Genève, éd. Muséum, 1934.
devait néanmoins être conservé comme un Paul. Poupard, Dictionnaire des religions,
héritage de civilisation, pour servir Paris, PUF, 1984.
l'enracinement et la formation culturels des Révérend. Père. Tempels, La philosophie
générations futures. bantou, Paris, Présence Africaine, 1948.

32
Dossier spécial
Sociétés secrètes traditionnelles en Afrique:
hier, aujourd'hui et demain

33
Chefferies et sociétés secrètes traditionnelles en pays
Bamiléké
Etienne SAHA TCHINDA, PhD.
Historien des religions et des civilisations I Enseignant à l'Université de Yaoundé 1
courriel: etiennesaha@yahoo.fr

L
Plus de deux siècles
e pays bamiléké est situé dans la région de
d’existence ont forgé un lien l’Ouest du Cameroun. C’est une aire
indissociable et une dynamique culturelle reconnue par la richesse de son
de territorialité forte entre
chaque chefferie supérieure
patrimoine culturel, sa résistance aux
bamiléké et les multiples invasions coloniales, le dynamisme de ses
sociétés secrètes traditionnelles habitants, et son relief rocheux pittoresque
qui existent en leur sein. Le de montagnes et de collines .
phénomène de chefferies
supérieures et des sociétés
secrètes traditionnelles soulève
la question de savoir :
« comment ces deux entités Le pays bamiléké se distingue au Cameroun par son
s’organisent et fonctionnent de organisation sociale et politique en chefferies et sociétés
manière à susciter un initiatiques. Une structuration socio-politique qui fascine
dévouement constant pour
leurs membres, et l'admiration autant qu'elle interroge. Dans cette société aux normes
de la structuration sociale du coutumières exerçant un réel pouvoir sur les codes sociaux
pays Bamiléké par les touristes et les habitudes des Bamiléké, les sociétés sécrètes
étrangers ? » À travers les
témoignages recueillis de leurs
occupent une place de choix. Elles sont au coeur de
membres, et l’exploitation de l'exercice du pouvoir politique et recèlent le pouvoir
nombreux écrits sur les spirituel et religieux. Dans les chefferies Bamiléké, le
Bamiléké et leur culture, on peut
noter que les sociétés secrètes
religieux et le politique s'alimentent réciproquement et
traditionnelles sont diversifiées, parfois se confondent. Un phénomène d'un grand intérêt
hermétiques et contemporaines pour tout historien des religions particulièrement intéressé
à l’installation ou à la
constitution des chefferies
par l'étude des sociétés initiatiques et monarchiques dans
supérieures Bamiléké. En effet, cette aire culturelle du Cameroun. Notre article vise à
dans le pays Bamiléké, comprendre comment se construit et se traduit les
chefferies supérieures et relations entre les chefferies et les sociétés secrètes dans le
sociétés sécrètes se tiennent
mutuellement. En d'autres pays bamiléké. Relations qui sans doute expliqueraient
termes, les sociétés secrètes l’unité, la cohésion et le dynamisme des peuples bamiléké,
sont les piliers des pouvoirs ainsi que l’adaptation de leurs institutions traditionnelles à
politiques. Aussi sauvegardent-
elles les coutumes, le sacré et des circonstances nouvelles issues de la modernité.
le religieux comme éléments de En partant de la présentation du pays bamiléké, nous
leur survie. Elles sont présidées faisons une analyse de l’organisation de ses chefferies. De
par une hiérarchie nobiliaire (le
chef et/ou ses notables), qui même, en exposant le fonctionnement de leurs sociétés
assure un contrôle de "tutelle" secrètes, nous cherchons à répondre à la question de savoir
sur les groupements qu'elles si ces institutions ancestrales Bamiléké sont aujourd’hui
constituent. Toutefois, la menacées par la pénétration de la modernité dans ces
modernité et l'influence des
cultures exogènes qui pénètrent contrées.
le pays Bamiléké risque de
placer les chefferies
supérieures et les sociétés
secrètes sur des trajectoires
inconfortables qui pourraient
menacer leur survie et
entrainer leur désintégration
progressive dans le temps.

34
Brève présentation du pays bamiléké
L’entité géopolitique qu’on appelle pays
bamiléké forme avec le Département du
Noun, la région administrative de l’Ouest -
Cameroun. Sur le plan géographique, c’est
une région dominée par les hauts plateaux, à
une altitude qui varie entre 400 et 1500
mètres. Le climat est doux et pluvieux, les
sols fertiles. Elle s'étend sur 13892 km2, ce
qui fait d'elle la région la plus petite du
Cameroun en superficie. La population
connaît une croissance démographique
continue qui l'a contraint à migrer vers le
département du Mungo dans la région du
Littoral camerounais, mais aussi dans les
grandes métropoles de Douala et de
Yaoundé. Administrativement, le pays
bamiléké s'étend sur sept des huit
départements de la région de l'Ouest
Cameroun à savoir: Bamboutos, Ménoua,
Ndé, Mifi, Hauts plateaux, Koung-Khi et
Haut-Nkam. Les chefferies supérieures qui
constituent des groupements sont des entités
traditionnelles et administratives
indépendantes les unes des autres.

35
terme Bamiléké est adopté par les intéressés
eux-mêmes, et qui désigne à la fois un
territoire et un peuple à l’Ouest du
Cameroun.
L’organisation sociopolitique des
chefferies bamiléké
On chiffre à plus de cinq millions la
population de Bamiléké que compte le
Cameroun, dont plus de la moitié habite le
plateau. Organisé en chefferies
traditionnelles qui se sont structurées depuis
le moyen âge en lignées dynastiques, le pays
Bamiléké connait une influence particulière
des sociétés secrètes dans sa vie sociale et
culturelle qui fascine et intrigue à la fois.
Comment définir la chefferie bamiléké et
comprendre son fonctionnement ?
La chefferie est au plan coutumier l’entité
religieuse, politique et sociale fondamentale
en pays bamiléké. Appelée Gong, elle se
présente comme un petit "État-nation "qui a
un territoire et une population bien définie
D’après les récits à caractère historique sur lequel elle exerce son autorité. Sur le plan
recueillis dans les chefferies, les Bamiléké géographique, la chefferie bamiléké regroupe
auraient progressivement occupé la région un tissu d’habitats parsemés, mais aussi
des hauts plateaux de l’Ouest au cours du groupés en principautés. Les agglomérations
XVIII è et du XIX è siècles, fortement peuplés sont généralement
vraisemblablement chassés d’un habitat situé précédées d’une vaste place servant de
au nord ou au nord-ouest. On peut imaginer marché. Au sein des agglomérations
que ce mouvement a été en partie suscité par Bamiléké les habitations s’alignent sous
les invasions peuls. Pour J. C. Barbier, forme de bâtiments soudés les uns aux
aucune dénomination n’est utilisée par les autres, et reliés par des ruelles et des
populations pour désigner l’ensemble poternes de pénétration difficile pour
démographique que nous venons de l’étranger. Les habitations se repartissent
présenter. entre les maisons des femmes, le palais du
Chaque chefferie place le préfixe ba qui veut chef abritant les locaux de ses serviteurs, et
dire les gens de devant le nom qui des pavillons aux décorations sophistiqués
l’individualise. C’est un vocable réservées aux réunions politiques. Dans le
administratif, un mot artificiel qui dans pays bamiléké, les chefferies sont
l’histoire, notamment à l’époque coloniale, territorialement morcelées en quartiers.
résulte de la mauvaise prononciation de A cette organisation territoriale, s'ajoute la
l’expression mbalekeo qui signifie « les gens structuration hiérarchique de type féodale
d’en bas ». On dit qu’un des explorateurs de la chefferie bamiléké. A sa tête trône un
allemands, étonné et impressionné par le Chef, fo ou fouo selon les dialectes. Le Chef
paysage humanisé qu’il avait aperçu des supérieur incarne le pouvoir traditionnel,
hauteurs du mont Bamboutos, demanda à religieux, judiciaire et politique. Il tient son
son interprète venu de Bali, comment on statut royal du fait qu’il s'inscrit dans la
appelait les gens de cette région. continuité du trajet historique du fondateur
Le guide-interprète lui aurait répondu que ce de la chefferie dont il perpétue l'héritage.
sont les « gens d’en bas » (mbalekeo). Ainsi, Avant l'invasion coloniale et l'avènement de
le terme mal entendu, deviendra Bamiléké. l'État post-colonial, le Chef supérieur qui
Le premier texte allemand qui mentionne le assume le titre de Roi exerçait aussi les
terme Bamiléké date de 1905. Malgré le pouvoirs de décision militaire, économique,
caractère artificiel de son étymologie, le et fiscal. Son pouvoir quasi-absolu trouvait...

36
Chef supérieur traditionnel menu de ses attributs royaux
Royaume Bandjoun dans la région de l'Ouest Cameroun

37
en partie son fondement dans le pouvoir contrôlée par le fo, est relativement ouverte
religieux et l'autorité spirituelle qui lui est aux individus entreprenants, et une forte
reconnue. Traditionnellement, le fo choisit mobilité est encouragée à l’intérieur même
parmi ses fils celui qui devra lui succéder. Ce de la chefferie. Ceux qui n’appartiennent pas
choix est communiqué à un groupe de à cette hiérarchie nobiliaire constituent les
dignitaires héréditaires, les Kamveu, et tsafo sujets simples du chef. Ils doivent obéissance
qui gouvernent avec lui. Un Conseil des au chef et à ses notables, mais surtout respect
notables siège sous l’autorité du Chef qui strict des coutumes sans lequel il n’y a pas
s'établi sur l'ensemble des associations d’autorité, de contrôle, ou de sécurité pour
coutumières fondé sur une base territoriale. tous les habitants des chefferies.
La possession d’un titre de notabilité ouvre Les associations coutumières encore
l’accès aux grandes associations coutumières appelées sociétés secrètes sont dénommées
qui se réunissent périodiquement sous la Nkem en pays bamiléké. Elles constituent les
présidence des fo ou d’un serviteur qui le structures religieuses, politiques, économi-
représente. Ces associations se diffèrent ques et culturels sur lesquels le fo s’appuie
selon leur recrutement (serviteurs, membres pour se tenir informé des besoins et des
du lignage royal, autres notables), leurs problèmes de ses sujets. Elles constituent
fonctions sont hiérarchisées par le prestige aussi une tribune qui permet aux populations
qui leur est reconnu dans la structure de la villageoises de s’exprimer et d’être partie
chefferie. L’entrée dans le système de titre prenante des affaires de la chefferie. Le chef

“Toutes les sociétés secrètes présentent un aspect religieux, mais aussi un aspect que
d'aucuns qualifient de magique, associé à des rites plus ou moins ésotériques.”

en tire de nombreux avantages pour son de Bandjoun en compte une vingtaine.


pouvoir royal car ce sont de véritables D’après Jean Paul Notué et Louis Perron, les
services de renseignements généraux. Ces sociétés coutumières communes à toutes les
confréries initiatiques ne dissimulent pas chefferies bamiléké peuvent être classées
leur existence, leur histoire, leurs règles, comme suit :
leurs lieux de réunion, leurs emblèmes, leurs - La société Jye, qui est l’une des plus
costumes, leurs masques, ni même les noms importantes et redoutables. Elle reste encore
de leurs adhérents. Mais ce qui s’y passe, à très hermétique et mystérieuse. C’est une
savoir l'objet des réunions, les initiations, les société religieuse qui s’adonne à la magie
rites, la signification ou l'interprétation des dans l’intérêt de la communauté. Jye signifie
symboles, etc., sont couverts du sceau du « interdit », et la cagoule portée par ses
secret et proscrits aux non initiés. Toutes les membres est noire. Jye joue un rôle magico-
sociétés secrètes présentent un aspect religieux dans la plupart des rites
religieux, mais aussi un aspect que d'aucuns initiatiques, d’autant plus que chez
qualifient de magique, associé à des rites plus les Bamiléké, le surnaturel influence tous les
ou moins ésotériques. Elles sont chacune, moments de la vie individuelle et sociale.
gardiennes de l’ordre social, politique et Dans certaines chefferies, comme à Baloum
même économique dans les chefferies dont (dans l’actuel Ménoua), c’est le Jye qui
elles constituent à la fois le pouvoir enterre le fo et s’occupe du culte des
réglementaire et la puissance de l’exécutif ancêtres.
tenu par le Chef. Mais compte tenu de leur - La société Mkamvutt est celle des « neuf
multiplicité et de leur extrême variété, nous notables ». C’est une société politique et
ne présenterons ici que les sociétés secrètes religieuse essentielle à l’organisation de la
communes à toutes les chefferies bamiléké, chefferie en pays bamiléké. Cette assemblée
bien qu’une chefferie supérieure comme celle consultative comprend théoriquement les
héritiers de ceux que le fondateur avait...

38
Le
Less so sociétés
ciétés seseccrèt
rètees eett leur rôle dans
leless che
cheff
ffeerie
riess bamiléké

choisi comme compagnons pour l’assister Le Kungan lutte aussi contre la sorcellerie et
dans sa charge. le vampirisme.
En fait le conseil comprend huit notables qui -La société Kemjye et Mepfeli.
sont les descendants des compagnons du Kemjye est une confrérie liée au fam . Les
fondateur, et le fo lui-même. C’est le membres sont constitués par les nobles aisés
Mkamvutt qui désigne le successeur du fo et initiés au fam, connaissant les coutumes et
défunt et des principaux dignitaires. Il les traditions de la chefferie. Un membre du
contrôle toutes les autres sociétés de la Kemjye, dit-on, est un véritable docteur en
chefferie et constitue l’une des plus droit coutumier. C’est donc au sein du
puissantes sociétés totémiques. Kemjye que peut s’opérer une modification
- La société Kungan quant à elle est une des interdits de la tradition. Quant à la
société à la fois religieuse, magique et société Mepfeli, elle est une des vieilles
guerrière dans certaines chefferies bamiléké. sociétés religieuses de la chefferie bamiléké
Cette confrérie célèbre le culte de l’être et qui conserve encore de nombreux
suprême mais aussi celui des divinités. Elle mystères difficiles à percer. Les membres de
doit aussi combattre les sorciers maléfiques Mepfeli sont héritiers de grands dignitaires
et de ce fait, utilise un très riche matériel proches de la famille royale : Kwipu, Wafo,
rituel (statuaire, sacs-fétiches, herbes, Suop, Tukam ou Puokam. Les sociétés
cornes, etc.). Elle pratique aussi la danse. Le Kwo’si et Kwimten.
Kungan de Bapa est renforcé des sections de A l’origine, Kwo’si est une confrérie guerrière
Badenkop et de Batié. Le Kungan joue un qui était implantée dans certaines chefferies
rôle important dans les cultes agraires. telles que Baleng, Bafoussam, Bandjou,
Baham, etc. Le Kwo’si est en quelque sorte

l’Etat-major du fo. Ses membres


sont les gens les plus puissants et
les plus riches de la chefferie.
En ce qui concerne le Kwimten,
elle est une redoutable société
judiciaire chargée d’appliquer les
sanctions contre tous ceux qui
enfreignent la coutume,
notamment en matière de vol,
d'adultère, de banditisme et de
rébellion contre les institutions
établies. C’est une confrérie
redoutée et très hermétique.
- La société Majon et Msop.
Majon est une société de classe
d’âge dont le but est d’initier les
jeunes gens au métier des armes et
d’effectuer les travaux d’intérêt
commun. Chaque quartier a une
unité, autrefois militaire, mais de
nos jours culturelle et économique,

39
ayant à sa tête un Tadyo Majon (officier du de ces sociétés coutumières bamiléké.
Majon). Le Majon n’a pas de caractère Comment y entre-t-on ? Où se réunissent-
religieux ou sacré ni de rites secrets. elles?
La société Msop, elle, s’apparente au Majon De prime abord il faut évoquer les droits
par la discipline demandée à ses membres. d’entrée. En effet, en pays bamiléké en
Le Msop est ouvert à toutes les couches général, l’accès aux confréries se fait soit par
sociales. voie d’héritage, soit par décision du fo au
moment de l’octroi d’un titre ou même par
Les sociétés totémiques. parrainage et versement d’un droit d’entrée.
Le totémisme désigne ce lien étroit entre une Ce dernier est calculé en fonction de
personne et un animal, véritable incarnation l’importance de la société, de la qualité
du clan ou de la tribu. Chez les Bamiléké, le personnelle de l’impétrant (rang social,
totem est le double animal d’une personne influence, moralité) et de celle du parrain.
humaine. Ce double vit en brousse mais il Les droits d’entrée, qui ne cessent de croître
participe aussi à la vie même de l’homme d’année en année, sont payés en nature ou en
dont il est le double ou pi. Les titulaires se espèces.
retrouvent dans des sociétés coutumières Ensuite les lieux de réunion. Les réunions
organisées suivant les animaux choisis périodiques des sociétés secrètes ont lieu
(serpent, chimpanzé, panthère, etc.). Ce sont dans les cases spéciales dont certaines sont
les membres des sociétés totémiques qui installées sur la place du marché. Lorsqu’elle
dirigent les Nkem. Le totémisme se complète se trouve dans la forêt sacrée, la case est
de pratiques magiques qui ont pour but de décorée de motifs symboliques sculptés sur
faciliter ou de prolonger la vie personnelle les montants des portes et les supports du
des individus en forçant le cours normal des toit. Elle est entourée d’une palissade laissant
choses. Intéressons-nous au fonctionnement une vaste cour. Dans un coin se trouve le lieu
du culte avec la pierre fétiche.

40
Enfin, la tenue des réunions. Le jour de la fonction de l’importance de la société, de la
réunion, précise notre informateur le nommé qualité personnel- le de l’impétrant (rang
François La’a, chaque membre de la société social, influence, moralité) et de celle du
secrète se rend au marché ou dans la forêt parrain. Les droits d'entrée, qui ne
sacrée de la place royale, portant cagoule et cessent de croître d’année en année, sont
signes de reconnaissance. payés en nature ou en espèces.
Il a avec lui l’inévitable calebasse de vin de
palme ou de raphia. La réunion elle-même Les lieux de réunion
commence par un contrôle de présence, par Les réunions périodiques des sociétés
un échange de nouvelles et par un sacrifice si secrètes ont lieu dans les cases spéciales dont
nécessaire. Par la suite, on passe aux certaines installées sur la place du marché.
cotisations avant de terminer par des divers Lorsqu’elle se trouve dans la forêt sacrée, la
et des repas. Au cours des séances de case est décorée de motifs symboliques
rencontre, chacun doit être sincère dans ses sculptés sur les montants des portes et les
déclarations et ses opinions et peut parler supports du toit. Elle est entourée d’une
sans crainte d’être trahi à l’extérieur. palissade laissant une vaste cour. Dans un
En pays bamiléké en général, l’accès aux coin se trouve le lieu du culte avec la pierre
confréries se fait soit par voie d’héritage, soit fétiche.
par décision du fo au moment de l’octroi d’un La tenue des réunions
titre ou même par parrainage et versement Le jour de la réunion, comme nous le
d’un droit d’entrée. Ce dernier est calculé en précise notre informateur François La’a,

“Le totémisme se complète de pratiques magiques qui ont pour but de faciliter ou
de prolonger la vie personnelle des individus en forçant le cours normal des choses.”

chaque membre de la société secrète se rend Gisel P., (dir), Encyclopédie du protestantisme,
au marché ou dans la forêt sacrée de la place Paris /Cerf, Genève/ Labor et Fides, 1995
royale, portant cagoule et signes de Guiffo, J.-Ph., Les bamiléké de l’intérieur et leurs
reconnaissance. Il a avec lui l’inévitable problèmes, Editions de l’Essoah, 2003.
Hurault J., La structure sociale des Bamiléké,
calebasse de vin de palme ou de raphia. La paris/La Haye, Mouton & Co, 1972
réunion elle-même commence par un Kwayeb, E.K., Les institutions de droits public du
contrôle de présence, par un échange de pays Bamiléké, évolution et régime actuel, Paris,
nouvelles et par un sacrifice si nécessaire. 1960.
Par la suite, on passe aux cotisations avant Ngapi, F.M., Nouveaux flashes sur les us et
de terminer par des divers et des repas . Au coutumes Bamiléké, Nkongsamba, édition Essor
cours des séances de rencontre, chacun doit des Jeunes, 1978.
être sincère dans ses déclarations et ses Notué J. P.et Perrois Louis Perrois, Contribution
opinions et peut parler sans crainte d’être à l’étude des sociétés secrètes chez les Bamiléké
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trahi à l’extérieur. 1984.
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SOPECAM, 1991.

41
garde les coutumes ", 1993.
- Article de revue
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l’Ouest du Cameroun : étude régionale à
partir d’un cas particulier »

- Mémoires et thèses
Chendjou Kouatcho Nganso, J.-J., « Les
Bamiléké de l’Ouest-Cameroun ; pouvoirs,
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essai d’études historiques des origines à 1920
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pays bamiléké. La chefferie traditionnelle
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Madjou Silatcha, E., « L’Eglise catholique en
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- Source numérique
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https ://horizon.documentation.ird.fr/exi-
doc/pleins-textes-5/pt-5-travaux-d/
03143-pdf, consulté le 20 août 2020.
- Sources orales
Dadjio Tadzon Pierre Jeannot, 55 ans, chef
supérieur 2è degré de Bamenkombo,
entretien du 25 août 2020.
Tanefo Jean Marie, 60 ans environ, chef
supérieur 2è degré de Bamendjinda,
entretien du 25 août 2020.
Tchio Pierre, 63 ans, chef supérieur 2è degré
de Bafounda, entretien du 25 août 2020.
Tiobo Elie dit Djolaloum, 70 ans, Prêtre
traditionnel et agent vétérinaire à la retraite,
entretien du 26 août 2020.
Tchio Félix Gustave dit Dedjatso Gnipekem,
90 ans, planteur, notable 9 et prêtre
traditionnel à Bamenkombo, entretien du 26
août 2020.

42
Proverbes Bamiléké

Si tu manques de calebasse, ne barre


pas la route de la fontaine.

Dieu ne fait qu'ébaucher l'homme,


c'est sur la terre que chacun se crée.

Si la panthère savait combien on la


craint, elle ferait beaucoup de mal.

Le geôlier est un autre prisonnier.

Quand tu lies les mains d'un coupable,


il commet une faute avec ses pieds.

L'avenir est un enfant dans le sein.

Tout malin est ignorant qui s'abuse.


Quand on fait une chute dans la boue,
on ne nie pas qu'on s'est sali.

Le singe n'est jamais trop vieux pour


monter à l'arbre.

Tous ont une langue, peu ont


d'oreilles.

43
Supplément dossier
Valeurs des sociétés secrètes dans les chefferies
traditionnelles Bamiléké

Il est difficile de donner des dates exactes de la création des différentes sociétés secrètes dans les chefferies bamiléké. En
revanche, les raisons de leur création sont connues. A l'origine, les sociétés secrètes étaient des groupes de chasseurs au
service des rois. Ainsi, les valeurs par lesquelles elles se définissent sont au coeur de leur fonctionnement.
Somene Merlin Valentin, Chercheur en Histoire des Civilisations, Université de Yaoundé 1

Dans les chefferies Bamiléké, les confréries aire.


politiques et initiatiques, qualifiées de « sociétés Elles sont un moyen d'alliance entre les tribus.
secrètes » occupent une place importante dans L’alliance du chef avec les sociétés secrètes
la société. Le secret dans lequel elles totémiques permet de renforcer son statut qui
s'enferment est la condition première de leur est celui d’une autorité spirituelle ayant les
existence, de leur puissance et de leur autorité. qualités magiques. Il parle avec autorité et on le
Elles contrôlent la vie sociale, ne dissimulent craint parce qu’on sait que derrière lui se dresse
pas leur existence, leur histoire, leurs règles, une force immense de sociétés d’hommes-
mais les pratiques et les rites restent interdits animaux. Le Njidafô s’occupe du roi quand il est
aux profanes. Elles sont "les gardiennes de malade, de son initiation et de son enterrement.
l'ordre social, politique et même économique Le Njimôpoukpékem procède à l’arrestation et
dans les chefferies dont elles constituent à la l’intronisation du nouveau roi. Le Mkamveu
fois le pouvoir réglementaire et la puissance de intervient aussi lors de la désignation et de
l'exécutif, derrière le chef". Parce qu'elles l'intronisation des principaux dignitaires. Les
intriguent, elles ont été qualifiées d'associations sociétés coutumières servent aussi
de bons vivants, de sociétés criminelles, de d’intermédiaire entre le chef et la population.
police secrète, de sociétés idolâtres, de
confréries, etc. Ces diverses appellations ne Les valeurs sociales des confréries dans
font, en somme, que souligner certains aspects les villages bamiléké.
de ces associations. Il est certain que les
associations secrètes ont joué un grand rôle Les sociétés secrètes maintiennent la paix et
dans le passé des chefferies bamiléké et l’ordre public dans les différents villages en
qu'elles n'ont pas disparu jusqu'à aujourd'hui. frappant les fauteurs de troubles. Elles
Les sociétés secrètes tiennent une place garantissent une certaine morale, indispensable
importante dans la vie des chefferies. à la paix de la communauté, en punissant le vol,
la tromperie, le crime, l'adultère et d'autres
Les valeurs politiques des sociétés délits. Elles sont un moyen d'alliance entre les
secrètes dans les chefferies Bamiléké. villages et arbitrent souvent des conflits qui
surgissaient. Le mkamveu intervient dès que la
En effet, les confréries assistent le roi dans chefferie est menacée. Il décide de la guerre ou
l’exercice de ses pouvoirs. Elles assurent dans de la paix, constitue un tribunal coutumier
une certaine mesure la conservation de la tribu suprême, car c'est une sorte de collège de
en faisant respecter les lois établies et l'autorité grands prêtres. Les sociétés secrètes jouent
des chefs et des anciens. Dans le passé comme aussi le rôle de protecteur, de tribunal et de
aujourd’hui, les chefferies font alliance par le justicier. Elles font rembourser les dettes, et
moyen des sociétés secrètes qui sont l'arbitre punissent le vol, le crime et l'adultère. Elles
des conflits qui surgissaient entre elles. Les incarnent de ce fait la vérité. C’est pourquoi
promesses réciproques sont faites sous le sceau lorsqu’un membre prend la société à témoin,
de la société qui doit frapper les parjures. Ces cela présume qu'il dit la vérité.
sociétés jouent ainsi un rôle politique et judici-

44
Le Nji par exemple est un groupe à caractère précis mais secret.
mystique dont le rôle est de protéger ses Ce n'est qu'après le bon déroulement de ce
membres et la chefferie contre les fléaux rituel propitiatoire que les semailles peuvent
naturels tel que les épidémies, l'invasion de commencer. Elles luttent aussi contre le
sauterelles, la sècheresse, les tornades, etc., mauvais sort, la sorcellerie et le vampirisme. Le
mais aussi les menaces surnaturelles, surtout matériel rituel employé est impressionnant
pendant la période du ka (le temps de la constitué de sacs-fétiches, les cornes d'antilope
sorcellerie). Cette société est chargée de ou de buffles magiques comme le lekat qui est
sauvegarder la fécondité du groupe. utilisé dans la région de Fongdonera et de
Le kungang aussi intervient en cas d’épidémie Fontem. Les membres du Mapfeli appartiennent
et encercle le secteur où il y a des malades pour tous à des sociétés totémiques et ainsi, peuvent
empêcher la diffusion de la maladie. Elles maîtriser les esprits malfaisants et surtout ceux
interviennent dans les rites agraires pour lutter de certains défunts qui par l'intermédiaire d'un
contre la famine. Le kungang, une fois l’an, des totems-animaux, hantent encore la brousse
effectue un rituel au cours duquel les membres et les villages.
frappent le sol en cadence afin de préserver sa Le Kwifo assure la protection et la
fertilité et de chasser les mauvais esprits. Il communication dans le village, fait des libations
intervient aussi pour faire revenir la pluie en protectrices en cas de situations graves, de
période de sècheresse ou le soleil s'il pleut trop. désastres menaçant la population; "lave" les
Les rites agraires pour la protection des récoltes mauvais sorts et coupent les liens maléfiques
ou réclamer la pluie ou la cessation du mauvais chez les gens qui ont commis ou tenter de
temps, se font au début des semailles de maïs commettre des homicides.
ou lorsque les conditions atmosphériques sont La société de Maka est l'unique confrérie
mauvaises pour les cultures. Les membres vont excluant le Chef de son organisation. Sa mis-
en brousse en délégation selon un itinéraire sion est d’exécuter les tâches comme celle de

“En effet, l’une des valeurs culturelles des sociétés secrètes est la
protection du fait religieux du terroir contre le « choc des civilisations ».”

détacher les hommes pendus. C'est aussi une Au-delà du fait religieux, on note le rôle
sorte de Cour criminelle chargée de gérer prépondérant des sociétés secrètes dans
toutes les formes de suicides, de mauvaise l’enseignement initiatique, l’encadrement
mort; d’éliminer les forces maléfiques dans le spirituel, et la formation de grands esprits. Les
village; de punir les auteurs des grands délits; initiations sont à la fois des écoles de formation
et d’exiler les malfaiteurs du village. et des moyens de transmission, de conservation
et d’enrichissement d’une connaissance à la fois
Valeurs culturelles des sociétés ésotérique et exotérique. Les sociétés secrètes
coutumières dans les chefferies bamiléké détiennent des connaissances théoriques,
techniques et pratiques dont les modes de
L'origine des confréries coutumières bamiléké transmissions sont tout à la fois sacrés et
répond aux défis et aux préoccupations profanes. Elles sont entretenues par le moyen
d'existence et de subsistance d'une population des initiations qui se font à des périodes
dynamique sur un territoire à superficie réduite, déterminées de l’année. Les membres des
attachée à la protection de son identité sociétés secrètes étant aussi membres des
culturelle face aux multiples invasions qu'elle a castes, protègent et transmettent les savoirs,
connu depuis le XVIème siècle. En effet, l’une les savoirs- faire, et les savoirs-être à l’intérieur
des valeurs culturelles des sociétés secrètes est des différentes castes, constituant de fait des
la protection du fait religieux du terroir contre le grands esprits dans de nombreux corps de
« choc des civilisations ». Dès leur origine, les métiers tel que les forgerons et la médecine
sociétés secrètes ont un caractère religieux, traditionnelle.
reposant sur l’initiation, avec pour but de C’est le cas du grand maître voyant- guérisseur
transmettre aux jeunes générations les des malades mentaux dans le groupement
pratiques ancestrales, malgré les influences Batcham nommé MEKEUWA Daniel dit « dieu
étrangères. C’est ce qui peut expliquer la d’Appolo », qui semble connu au-delà des
préservation du culte des ancêtres dans l'aire frontières de l'Ouest Cameroun, voire du
culturelle des grassfields du Cameroun jusqu’à Cameroun. C’est aussi le cas du développement
nos jours. De fait, la religion traditionn- elle de l’art sacré dans les palais royaux de Bana,
Bamiléké est de type initiatique, permettant de Bandjoun, Batcham, Baleng, qui a fait l’objet de
communiquer à ces praticiens des pouvoirs nombreuses études notamment par le
spirituels et temporels sous le sceau du secret. Professeur Jean-Paul NOTUE.

45
colonisation, les confréries ou sociétés secrètes
ont joué un rôle fondamental en soutenant les
chefs résistants qui étaient menacés d’éviction
ou poursuivis par l’administration coloniale. De
nombreux témoignages font état de ce que les
confréries ont usé des pouvoirs mystico-
religieux pour dissuader les colons dans leur
entreprise de liquidation des chefferies
traditionnelles. C’est pourquoi au lieu de
dissoudre ou mieux faire disparaître les palais
royaux et leurs cours, l’administration coloniale
a plutôt choisi la solution de scission des
chefferies très puissantes.

L'action des sociétés secrètes dans le


conflit entre les églises chrétiennes et les
chefferies traditionnelles
La période postcoloniale a été marqué par un
dynamisme continu des sociétés secrètes, car
beaucoup de leurs membres n'ont pas été
touchés par le christianisme, et ceux qui l'ont
été, sont encore fortement imprégnés de leur
culture ancestrale, coutumes, croyances,
comportements et valeurs. C’est pourquoi dès
les premières années après l’indépendance du
Cameroun, une "lutte" s'est engagée entre les
religions chrétiennes occidentales et les
sociétés coutumières, cadre privilégié de la vie
religieuse traditionnelle. Cette "adversité" a été
observée dans la protection des sites sacrés qui
Les sociétés secrètes œuvrent aussi à la étaient en train d’être transformés en lieux de
protection des pouvoirs ancestraux, des sites pèlerinage chrétien. C’est le cas de la chefferie
sacrés avec leur esprit et leur identité. L’esprit Baham et ses sociétés secrètes qui ont mobilisé
du lieu est le caractère et le sens qu’un lieu de les populations pour empêcher l’Eglise Saint-
patrimoine s’est approprié avec le temps et qui, André de Baham de transformer la grotte sacrée
avant d’être saisi et compris intellectuellement, de Fovu en un site touristique et un lieu de
est d’abord ressenti au plan émotif. Il est pèlerinage chrétien en 1970 et 1983.
constitué des éléments matériels et immatériels
qui contribuent à l’identité d’un site. L’esprit Les défis des sociétés secrètes face à la
renvoie à l’immatériel (le son, le rite, le mythe, modernité.
l’histoire, la légende, la lumière, les couleurs, le Les sociétés secrètes font face aujourd’hui au
bruit, le silence, les odeurs) et le lieu au défi de la modernité. En effet, les héritiers de
matériel (un objet, un site géographique, le certains membres décédés des confréries ne
monde physique). Les sites sacrés constituent peuvent plus accepter les exigences trop
l’espace mythique, le monde des ancêtres, des contraignantes de certaines sociétés secrètes
dieux et des esprits. C’est l’habitat des forces tel que la société des hommes-animaux ou
invisibles. En ce sens, il est unique. En raison société totémique. Ceci se caractérise par le
des valeurs spirituelles qui y sont attachées, le refus de nombreux adeptes d’avoir un animal
maintien du caractère sacré des sites comme totem au sein de la confrérie. On note
les grottes, les chutes d’eaux, la forêt est également de nombreux membres des
souvent l’œuvre des sociétés secrètes qui confréries qui vivent de nos jours dans les villes
édictent les règles applicables à ces différents à cause des activités professionnelles modernes
sites ou qui y gardent leurs totems pour le cas et qui n’assistent plus régulièrement aux
des sociétés secrètes d’hommes-animaux. réunions et aux enseignements initiatiques. On
peut ajouter à cela le mariage exogamique qui
La survie des confréries dans la liquidation entraine avec elle la fuite ou la perte de la
des chefferies traditionnelles par langue, porteuse des us et coutumes.
l’administration coloniale.
Conclusion
Depuis le XIXème siècle, du fait de la
colonisation, les institutions traditionnelles ont Dans les chefferies traditionnelles bamiléké de
été victimes d’une vaste entreprise d’aliénation l’Ouest-Cameroun, les sociétés secrètes ne
et de destruction de leurs valeurs et cessent de montrer leurs vitalités et leurs
significations. L’administration coloniale avait valeurs dans la vie politique, sociale et rituelle
pris une série de mesures visant à affaiblir, des différents royaumes malgré la pression de
voire à faire disparaitre les chefferies l'exode rurale et de la pénétration de la
traditionnelles et leurs organes comme les modernité. Ainsi, les confréries ont joué un
sociétés secrètes. Pour préserver le patrimoine grand rôle dans le passé des chefferies et elles
des chefferies traditionnelles des pillages de la n'ont pas disparu jusqu'à aujourd'hui. Il existe

46
encore de nombreuses confréries dans les
chefferies bamiléké notamment les sociétés des
Nji, Mkamveu, kungang, Njidafo, etc. Les
sociétés secrètes tiennent toujours une place
importante dans la vie des chefferies. Elles
demeurent encore aujourd'hui les gardiennes de
l'ordre social et politique des royaumes
Bamiléké.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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développement durable. Une approche
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bamiléké (Ouest- Cameroun) : le cas de
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Histoire, Université de yaoundé1, 2016.

47
Le Mouank
Mouankoum oum et l’AAfon
fon : Deux so sociétés
ciétés
se
seccrèt
rètees ttrraditionnelle
ditionnelless chez leless Mbo du
Came
Camerroun
Serge Michaël EBWA EBWA, PhD
Université de Dschang, Cameroun
email : ebwaserge@yahoo.fr

La culture définit le caractère spécifique de l’identité de chaque peuple. Ainsi, à travers le patrimoine culturel
d’un peuple, on peut appréhender son mode de vie, ses croyances et son organisation sociopolitique. En pays
Mbo, dans la région du Littoral au Cameroun, deux principales sociétés secrètes traditionnelles sont au cœur
de la vie communautaire. Il s’agit ici du mouankoum et de l’afon. Suite à quelques facteurs tant internes
qu’externes, ces sociétés secrètes traditionnelles en pays mbo ont subi quelques mutations.

Introduction

Dans un contexte international de prise de conscience des risques pesant sur le patrimoine culturel
africain, l’étude des richesses culturelles des peuples camerounais constitue un indéniable atout dans
la lutte contre les pillages, les dilapidations voire la destruction de ce patrimoine. Plongés
aujourd’hui dans un contexte d’évolution rapide des différentes sociétés, les peuples sont amenés de
plus en plus à trouver des moyens à même de permettre la préservation de leur culture. En Afrique,
le Cameroun fait partie des pays dont la richesse culturelle est incontestable et remarquable par sa
diversité. Le pays regorge en effet une multitude d’ethnies (plus de 240) avec une importante
diversité culturelle. Parmi ces différentes ethnies camerounaises, se trouve les Mbo. Descendants de
l’ancêtre éponyme Ngoh, les Mbo au Cameroun forment une grande communauté. On retrouve les
souches de ce peuple dans les régions du Littoral et de l’Ouest. À l’Ouest du Cameroun, les Mbo sont
installés dans la plaine appelée communément "plaine des Mbo" formant deux arrondissements à
savoir : Kékem et Santchou. Dans le Littoral, on les retrouve dans l’arrondissement de Mélong. Les
Mbo ont bâti au fil des siècles un patrimoine culturel authentique dont l’immatériel est constitué de
deux principales sociétés secrètes, à savoir : le mouankoum et l’afon. Celles-ci occupent une place
très importante dans la société mbo. Suite aux contacts avec les cultures étrangères, les sociétés
secrètes traditionnelles mbo ont subi quelques mutations qui sont observables de nos jours. Cette
étude examine la question centrale suivante : quels sont les rôles joués par le mouankoum et l’afon
chez les Mbo ? Sur cette préoccupation centrale de recherche se greffent deux axes de réflexions :
d’abord, présenter les deux principales sociétés secrètes traditionnelles en pays mbo ; ensuite,
montrer quelques mutations repérables au sein de ces deux sociétés secrètes traditionnelles
aujourd’hui.

48
1.Présentation des sociétés secrètes
traditionnelles en pays mbo
1.1.Le mouankoum
1.1.1.La phase d’initiation au mouankoum
L’initiation au mouankoum est une
transformation lente du candidat, comme un
passage progressif de l’extérieur à l’intérieur. Elle
permet au néophyte de prendre conscience de son
village, de sa tribu. Le postulant doit acquérir le
goût de la connaissance et de la sagesse qui lui
permettra de s’orienter vers la vie de la société
secrète à laquelle il va adhérer. Pendant la période
d’initiation, le néophyte assiste tous les dix jours à
une réunion des anciens qui se tient dans une
hutte construite en brousse et plus précisément
dans un des lieux sacrés du village . Lors de ces
réunions, les anciens offrent tour à tour des repas
copieux et du vin.

49
C’est pendant les assises que les anciens 1.1.2. L’intégration dans le mouankoum
examinent le comportement du candidat. Celui-ci
est astreint à un certain nombre d’obligations Trois jours avant son intégration, on impose au
pendant un ou deux ans. Il doit éviter de postulant certaines exigences tel que l’abstinence
commettre l’adultère dans le village. C’est lors de des relations sexuelles. Et un jour avant, le
ces séances qu’on montrera aux néophytes les candidat doit offrir de la nourriture et du vin aux
herbes capables de rendre malade ou d’éliminer principaux responsables que l’on retrouve dans
un être humain. Toutefois, on ne communique chaque village. Le jour de l’intégration, à la
jamais à l’initié toutes les herbes qui forment le tombée de la nuit, tous les adeptes se retirent à
mystère du mouankoum. Le jour où l’initié devra l’extrémité du village où une petite case est
connaître l’herbe qui le rendra invisible devant le construite pour la circonstance. En attendant le
danger, il donnera à l’avance aux anciens 9 repas, un des initiés entonne un chant dont le
chèvres, 9 poules et grandes calebasses de vin. À refrain est repris en chœur. Lorsque le repas est
partir de ce moment, le postulant sent que le jour terminé, les adeptes commencent à danser à la
de son intégration est proche. grande joie des initiés qui n’ont pas encore le droit
d’esquisser la danse du mouankoum.

“ Un parent qui sollicitait l’entrée de son fils dans le groupe déposait une candidature au
préalable qui devait être étudié. Lorsque le profil du postulant remplissait les conditions, il
donnait certaines exigences.”

C’est ainsi que les responsables font appel au 1.2. L’afon : de la proposition à l’initiation
mouankoum par le son du tam-tam et des du néophyte
tambours en chantant les louanges. A l’arrivée du
mouankoum, les adeptes chantent d’une voix forte Dans la plaine des Mbo, l’afon reste la société
et dansent frénétiquement. Pendant ce temps, les secrète la plus importante. Elle est réservée aux
initiés sont mis dehors dans l’obscurité. Ils hommes et est dansée uniquement par ces
doivent attraper le mouankoum et pour réussir à derniers. Étant une société secrète masculine
le faire, les initiés doivent mettre en pratique la l’afon regroupe plusieurs hommes appartenant à
science dont ils détiennent le secret depuis leur différentes classes d’âge. Cette différence permet
période d’initiation. Après ce rite, le néophyte doit de mieux outiller et préparer la nouvelle
boire neuf gorgées d’eau. Après chaque gorgée, le génération des danseurs. Autrefois, les conditions
candidat doit répondre par un oui aux d’entrée dans cette danse étaient assez
commandements qui lui seront donnés. Le nouvel rigoureuses. Un parent qui sollicitait l’entrée de
adepte devient en ce moment même un « véritable son fils dans le groupe déposait une candidature
homme », c’est-à-dire un être secret, il ne au préalable qui devait être étudié. Lorsque le
s’extériorise pas, il doit savoir se dominer. Très tôt profil du postulant remplissait les conditions, on
le matin, après le départ du mouankoum, tous les lui notifiait certaines exigences. Le postu- lant
adeptes vont prendre un bain pendant qu’un passait alors aux différentes étapes d’initiation.
copieux repas est préparé par les femmes de Après son succès à la première étape, il était
nouveaux membres. Après le déjeuner, chaque admis à passer la suivante jusqu’à la fin du
adepte retrouve sa case. processus. Il pouvait arriver qu’à une étape, on
constate que le postulant n’avait pas assez de
capacités pour poursui- vre le processus, son
initiation pouvait alors s’estomper à ce niveau.

50
En somme, lorsqu’il y a un nouveau membre qui
est introduit dans l’afon, ce dernier est présenté à
toute la communauté au cours d’une prestation
des danseurs. Ainsi, lorsque les danseurs sortent
dans la cour des cérémonies, le meneur du groupe
tient avec lui le nouveau postulant qui est torse
nu. Ils font un tour de danse et ce dernier est
ramené dans la case, où il est habillé et ils
ressortent une fois de plus le présenter à la
population qui va émettre de grands
youyous -nous fait comprendre Eloumo
Polycarpe. Après avoir présenté le nouveau
membre, la famille de ce dernier va remettre des
offrandes aux membres de l’afon en signe de
reconnaissance de l’introduction dans la danse
d’un des leurs. À la fin de la danse, le nouveau
membre dans l’afon est félicité par les membres
de sa famille, qui lui remettent de l’argent et des
pagnes. Après, il est félicité par les autres proches,
amis et connaissances. Après l’introduction des
nouveaux membres, ceux-ci vont s’affirmer
pleinement au sein de la communauté. Chez les
Mbo, les sociétés secrètes jouent un rôle très
important dans le vie sociale.

2.Rôles joués par les différentes sociétés


Comment un postulant est intégré dans l’afon ? secrètes en pays mbo

1.2.1. L’introduction dans l’afon 2.1.Rôles joués par le mouankoum

L’entrée dans l’afon est conditionnée par le Le mouankoum reste la haute chambre
versement de nombreuses exigences et l’étude du traditionnelle la plus importante en pays mbo. Le
profil du postulant. Lorsque les danseurs veulent mouankoum est un Esprit invisible, doué d’une
sortir de la case de préparation, certains danseurs force mystérieuse. En effet, c’est une société
avec des masques cagoules et un bâton en main secrète dont les adeptes ne sont que des hommes.
vont d’abord se présenter dans la cour des Notons que nous ne pouvons décrire totalement
cérémonies pour préparer le terrain. Ce sont ces cette société sécrète car, il est interdit aux initiés
derniers qui tiennent le pouvoir de l’afon. Après d’en livrer certains secrets. C'est donc une
cette première sortie, le chef de fil de l’afon va organisation aux savoirs ésotériques. D’après
sortir tenant son chasse-mouche en main et sera quelques informations recueillies auprès de nos
ainsi suivi par tous les membres en un rang. Les informateurs, le mouankoum est le garant de la
danseurs vont se diriger vers la cour des sécurité et de la stabilité sociale. Il est vu comme
cérémonies et vont former un grand cercle autour la police du village. Il assure la sécurité des
des instrumentalistes et du chef d’orchestre, assis hommes et de leurs biens dans le village et
devant le grand tam-tam. Ainsi, au rythme des fonctionne en étroite collaboration avec la
instruments de musique, les danseurs vont chefferie, en faisant appliquer les décisions de
exécuter des pas de danse et des chants celle-ci. Il sanctionne ceux qui désobéissent aux
synchronisés qui suscitent une certaine attention lois coutumières et traditionnelles. C'est une
des spectateurs. L’un des moments remarquables organisation qui est chargée de la régulation
de la prestation est lorsque dans le cercle, deux sociale, et dont le pouvoir de sanction est redouté.
danseurs se retournent face à face en exécutant
des pas de danse biens synchronisés, allant de
l’accroupissement au sol à l’élévation des mains
vers le ciel. Dans l’afon, il existe 6 chansons
principales dont seuls les membres maîtrisent.

51
Les sanctions vont du paiement d’une amende à la Le mouankoum maintient l’ordre établi dans le
confiscation des biens et parfois même à une mise village. Pour Ekoume Ebene, le mouankoum est
en quarantaine ou l’expulsion du village. Le contre le mal et empêche le dépeuplement de la
mouankoum constitue une sorte de Conseil de tribu grâce aux règles qu’il a établie dans le
gouverne- ment dans les différentes communautés village, et la grande solidarité créée entre ses
Ngoh et Nsongoh. Il incarne non seulement les adeptes. Parlant du pouvoir mystique du
pouvoirs exécutif et législatif, mais également mouankoum, un de nos informateurs précise ceci
celui du judiciaire. Outre le chef et les notables qui : « S’il arrivait que vous étiez accusé de
en sont membres de droit, tous les aînés de la sorcellerie ou de mauvaises pratiques dans le
communauté que constituent les initiés (vieillards village, et que cela mettait en danger la stabilité
et adultes) y sont autorisés à siéger. Le chef, San- de celui-ci, le mouankoum avec son pouvoir
mbeuh (littéralement « le grand des pères ») ou pouvait emporter votre esprit et le déporter dans
San-koum (le père des notables) est avant tout un un endroit lointain où vous n’aurez plus la
notable. Il est désigné par et parmi ses pairs possibilité de troubler l’ordre du village ». En
(notables) avec qui il arrête les décisions qui analysant ces propos, nous constatons que le
engagent le village. Ces derniers jouissent d’un pouvoir magique attribué à cette société secrète
pouvoir suprême et nul ne peut refuser de se plier chez les Mbo structure les rapports sociaux. Dans
à leurs décisions sous peine de malheur. Ce sont son travail, Emilia Bate Ebika précise que la voix
ces légats qui présidaient aux destinées du du mouankoum est si unique que personne ne
mouankoum à qui l’on attribue une origine peut l’imiter. Par exemple, quand cet esprit parle
mystérieuse, une omniscience, omnipotence et chez les Bassossi, tout le monde entend sa voix
omniprésence à nulles autres pareilles. comme s’il était près de tout un chacun, quelque
soit l’endroit.

“ L’afon est le lieu où se forge la personnalité d’un jeune mbo pour sa meilleure
intégration dans la société. Elle reste donc le lieu par excellence de l’initiation
traditionnelle des jeunes.”
Toutes les lampes devaient être éteintes pour mbouo, les appellations varient d'un village à
laisser entendre sa voix, parce que cet esprit l'autre. C’est un enclos fait à base de palmes
n’aime pas la lumière. Chez les Mbo, en plus du (palmier à huile ou du raphia) et des feuilles de
mouankoum, l’afon occupe aussi une place de bananier-plantain. Il est construit quelques jours
choix dans la vie sociale et culturelle. avant le début des cérémonies et aucun non-initié
n’a le droit d’y entrer. C’est à l’intérieur que siège
2.2.La place de l’afon en pays Mbo chaque jour les membres de l’afon en préparant
les nouveaux initiés. Dans cette case, les membres
C’est une société secrète dans laquelle on exécute de l’afon sont approvisionnés en nourriture et en
une danse particulière lors des cérémonies boisson au quotidien par la grande famille qui
d’inhumation, des funérailles et aussi pendant les organise la cérémonie d’inhumation ou les funé-
évènements heureux. L’afon permet donc railles. Plonger dans la plaine des Mbo, les
d’animer de manière traditionnelle les différents enquêtes de terrain nous ont permis de compren-
évènements. L’afon est le lieu où se forge la dre que le nombre de jours de l’entrée en conclave
personnalité d’un jeune Mbo en vue de sa des membres de l’afon a réellement
meilleure intégration dans la société. Elle reste diminué à cause de plusieurs facteurs tels que : la
donc le lieu par excellence de l’initiation pauvreté de certaines familles qui ne peuvent pas
traditionnelle des jeunes. L’afon est une société entretenir les membres de cette danse pendant
dont l’un des rôles est d’imposer le respect plusieurs jours, mais aussi les effets de la
des normes et codes qui régissent la vie sociale. modernité qui influent sur les mœurs. Autrefois,
C’est ainsi que lors d’une prestation dans une cour l’afon entrait en conclave pour 9 jours avant le
de cérémonie, nul n’a le droit au-delà des début des cérémonies, et cela consistait à mieux
dignitaires d’un certain rang d'arborer une préparer les nouveaux initiés qu’on devait
chéchia ou un bonnet. De plus, avant toute présenter à toute la communauté le jour de la
prestation de l’afon lors d’un évène- ment, ses prestation de la danse. En somme, les sociétés
membres entrent en conclave. Dans la plaine des secrètes malgré la place qu’elles occupent en pays
Mbo, ce conclave se déroule dans un espace Mbo font face à de nombreuses mutations.
construit pour la circonstance appelée mbii ou

52
3.Quelques mutations observées au sein l’époque allemande, il était déjà considéré par les
des sociétés secrètes en pays mbo Allemands comme la chefferie supérieure de tous
les autres villages mbo. Toutefois, l’un des facteurs
3.1.Les facteurs de mutations endogènes de l'affaiblissement du patrimoine
Plusieurs facteurs sont à l’origine des mutations culturel des Mbo reste l’abandon des coutumes
observées au sein des sociétés secrètes par les anciens. Un regard lancé dans notre
traditionnelles en pays mbo. Nous avons les répertoire culturel que nous avons consulté nous
facteurs internes et les facteurs externes. Parmi présente de nombreuses vertus aujourd’hui
les facteurs internes, nous pouvons citer : la tristement endormies. Jules Eboua pense qu’une
modernisation de l’espace rural, la rupture entre telle situation n’est pas un bon présage pour les
les générations dans nos villages, l’abandon des générations futures, qui n’auraient alors pour
coutumes par les anciens. seule réalité de leur tradition que l’histoire.
La modernisation de l’espace rural est un fait à ne Aujourd’hui, les anciens semblent ne plus faire
pas négliger, car ce phénomène a entraîné de suffisamment confiance à la jeunesse, parce que,
nombreuses mutations dans le patrimoine celle-ci est éduquée et instruite dans un univers
immatériel des Mbo. Les enquêtes sur le terrain occidental. C’est ainsi que les anciens qui n’ont
ont permis de saisir l’ampleur de ce phénomène. À plus rien à gagner dans la transmission de la
Mbouroukou par exemple, une localité du pays sagesse ancestrale "s’enferment" et meurent avec
Mbo, la modernité à eu un impact particulière- les traditions afin de "retourner" fidèlement à
ment sur le patrimoine culturel par rapport à leurs ancêtres la tradition que ceux-ci leur ont
d’autres villages du canton mbo. En effet, ce légué. Une situation qui contribue à la disparition
village est entré très tôt en contact avec les progressive d'un patrimoine culturel immatériel
éléments de la civilisation occidentale. Pendant riche qui gagnerai à être préservé.

“Au contact des cultures occidentales et surtout du christianisme, celles-ci ont perdu une
partie de leur valeur. Le constat fait aujourd’hui est que le mouankoum a subi les effets de la
modernité car, l’esprit n’est plus aussi craint comme autrefois.”

Avec l’urbanisation galopante de nos grandes 3.2.Les mutations observées dans les
villes, et la volonté de poursuivre leurs études sociétés secrètes mbo
dans les grandes métropoles, les jeunes généra-
tions quittent le milieu rural pour se retrouver Les sociétés secrètes avaient pour rôle principal de
dans les centres urbains. Cet exode rural massif maintenir une certaine cohésion sociale et veiller
rend la transmission générationnelle des savoirs sur la sécurité du village.
ancestraux de plus en plus complexe, car les Au contact des cultures occidentales et surtout du
anciens ne savent avec qui dialoguer et meurent christianisme, celles-ci ont perdu une partie de
en emportant avec eux les traditions sans pouvoir leur valeur et prérogatives. Le constat depuis
les transmettre. Parlant des facteurs exogènes, quelques décénies est que le mouankoum a subi
nous avons le christianisme et la colonisation les effets de la modernité car, l’Esprit n’est plus
occidentale. Ces facteurs ont contribué de manière aussi craint comme autrefois. Quand il s’adressait
remarquable à la transformation des sociétés au peuple, toutes les lampes à huile étaient
secrètes traditionnelles Mbo. Le christianisme a éteintes parce qu’il agissait totalement dans
introduit des valeurs nouvelles dans nos sociétés l’obscurité. Avec la présence de l’électricité de nos
traditionnelles qui ont contribué de manière jours à Mbouroukou par exemple, l’apparition de
remarquable à une réforme, une transformation l’esprit ne suscite plus la crainte d'autrefois.
voire à l’abandon de certaines traditions. La Notons enfin que de plus en plus de jeunes dont
conversion au christianisme a poussé de les parents sont des initiés se désintéressent de
nombreuses personnes à reléguer au second rang leur initiation, préférant se tourner vers d'autres
l’initiation ancienne. centres d'intérêts dans un contexte de difficultés
La colonisation a quant à elle contribué à travers économiques. Ce désintéressement des nouvelles
l’école occidentale à transformer les mentalités générations entraîne avec le temps la diminution
des peuples . Enfin, l’introduction des valeurs du pouvoir de régulation sociale et l'autorité
occidentales a joué un rôle non négligeable dans morale et spirituelle de cette société sécrète.
l’adoption d’une nouvelle culture. Ce contact entre
la culture mbo et les cultures venus d'ailleurs a
entrainé quelques mutations qui sont observables
aujourd’hui.

53
Dans la plaine des Mbo d'aujourd’hui, l’afon a ne soit pour une raison quelconque sanctionner
subi plusieurs mutations. En effet, certaines au sein de l’afon, on pouvait vous demander en
exigences demandées avant l’entrée dans cette fonction de la faute, de donner au groupe un
société ne sont plus aussi strictes et respectées certain nombre de jarres de vin de palme. De nos
comme autrefois. De plus en plus, il se retrouve jours, le vin de palme est moins utilisé au
dans ce groupe des jeunes qui ne sont pas mariés détriment des boissons alcoolisées.
(ce qui aurait été impossible autrefois), le mariage Cepandant, ces quelques mutations n’ont pas
étant la preuve d'un statut social qui témoignait empêché les différentes sociétés secrètes du pays
l'atteinte d'un niveau affiché de responsabilité. mbo de garder leurs fondamentaux.
Cette situation est à l'origine de nombreux conflits
de générations qui affaiblissent l'honorabilité de Conclusion
l'afon. Un autre exemple des évolutions liées à la
pénétration de la modernité est l’introduction de Nous avons essayé, dans cette étude de présenter
la monnaie dans les habitudes culturelles. Cela les deux sociétés secrètes les plus importantes en
influe sur les rapports sociaux et influence les pays Mbo. Nous avons constaté que l’intégration
valeurs culturelles. De nos jours, certains parents dans ces différentes sociétés respecte des règles
de nombreux parents préfèrent mobiliser des que seuls les initiés peuvent mettre en pratique.
moyens financiers pour que leurs enfants puissent De fait, le mouankoum et l’afon en pays mbo
intégrer l’afon. L’utilisation des boissons occupent une place très importante dans la vie
alcoolisées est aussi devenu fréquente lors des sociale. Le mouankoum est le garant de la sécurité
cérémonies. Alors qu’autrefois, le vin de palme et de la stabilité sociale. Il est considéré comme la
était au cœur de toutes les pratiques dans cette police du village dans la mesure où, il a cette large
société. Lorsqu’il arrivait autrefois qu'une person- capacité de sanctionner un individu.

“Le mouankoum est le garant de la sécurité et de la stabilité sociale. Il est considéré


comme la police du village dans la mesure où, il a cette large capacité de sanctionner
un individu.”
Il assure la sécurité des hommes et de leurs biens
dans le village et fonctionne en étroite Bibliographie
collaboration avec la chefferie, en faisant
appliquer les décisions de celle-ci. Quant à l’afon, André Lam, La plaine des Mbo : Terre,
c’est une société secrète traditionnelle où se forge traditions, problèmes de développement et
la personnalité d’un jeune Mbo pour sa meilleure cohabitation ethnique, Editions Ifrikiya, Yaoundé,
intégration dans la société. Elle reste le lieu par 2012.
excellence de l’initiation traditionnelle des jeunes. Bate Ebika Emilia, « Miangkum traditional secret
L’afon est une société dont l’un des rôles est society in Bassosilang Nguti subdivision
d’imposer le respect dans la vie sociale. Elle a 1890-1990», Master of Art Degree in History,
donc un rôle majeur dans la régulation des Université de Yaoundé 1, 2008.
rapports sociaux. Ebene Ekoume, « L’évangile parmi les Bakaka »,
Il faut préciser que de nos jours, avec le contact Travail de fin d’étude de théologie, Ecole de
des cultures étrangères, et la pénétration du Théologie Protestante de Ndoungué, 1980.
christianisme, les deux principales sociétés Ebwa Ebwa Serge Michaël, « Patrimoine culturel
secrètes en pays mbo présentent quelques mbo et cultures occidentales : le cas de
mutations. Ces changements qui sont liés à des Mbouroukou (1906-2010) », Mémoire de Master
facteurs endogènes et exogènes. Ces mutations en Histoire, Université de Dschang, 2013.
sont observables aujourd’hui à plusieurs niveaux Jules Eboua, « Traditions, quand tu nous
allant de l’intégration dans les différentes sociétés abandonne », in Nkoeng Magazine, Juin 1991.
à la prestation dans la vie communautaire.

54
Etudes
55
L’espace et les objets dans la
performance rituelle de l’Ekamba
Marie Christine Arlette BESSOMO Les cultures africaines, dans leur intégra-
MVOGO, PhD lité, sont construites sur un ensemble de
Enseignant-chercheur à L’Institut Des rites et rituels qui constituent des
Beaux-Arts de L’Université de Douala vecteurs et des canaux de conservation
arlettebessomo@yahoo.fr des civilisations qui y ont recours. Dans la
panoplie des rituels prisés par les peuples
Résumé se trouvent en bonne place les rites ou
rituels de passage, lesquels reposent sur
Le théâtre rituel africain tarde encore à des moments considérés comme les
intégrer le panthéon des variétés articulations saillantes de la vie. Il s’agit
théâtrales légitimées par les instances spécifiquement des études, de la thérapie
artistiques occidentales. Pourtant, et de la mort. C’est dans ce dernier sillage
l’analyse sémiologique de l’espace et des que s’inscrit le rite qui retient notre
objets de l’Ekamba, nous révèle toute la attention. Il s’agit de la performance
théâtralité de cette performance rituelle dénommée Ekamba. C’est un rite
artistique à caractère ethnologique. Il funéraire qui a cours au Cameroun, plus
importe donc, pour les pratiquants de cet précisément dans l’aire culturelle
«art primitif», de s’ouvrir à une étude pahounine où l’on retrouve les Betis, les
approfondie de sa spécificité et à un vent Mvele, les Maka…Si l’Ekamba est un rite
de modernisation de cette variante de passage, il est donc doté des caractéris-
théâtrale pour l’enrichir et la légitimer. tiques essentielles de ce type de rite : il est

56
de nature collective, obligatoire, structuré, L’Ekamba étant, du point de vue artistique,
fixe, définitif et unique . Ces caractéristiques une prestation scénique ou mieux, une
ne sont perceptibles qu’à travers la lecture représentation théâtrale, nous avons choisi
qu’on en fait lorsque ce rituel se matérialise de mener une réflexion sur la lecture
dans l’espace, par le biais du jeu de sémiologique du texte spectaculaire qu’est
protagonistes mais aussi et surtout la cette performance scénique. En effet, la
pléthore d’objets qui meublent cet espace. sémiotique théâtrale est considérée comme
Notre analyse s’intéresse à l’espace, à son un « métadiscours produisant une
corollaire d’objets scéniques et à tous ceux description de la signification par le biais
qui sont d’autres natures mais qui partici- d’un repérage formel d’unités qui
pent à cette performance ; ils semblent tous constituent les signes du spectacle, dans le
être dotés d’une valeur assez profonde et but d’améliorer la lecture de ce produit
constitueraient même l’essence de ce rituel. culturel spécifique » . La sémiotique ou
Aussi, notre analyse examine la quête de la sémiologie est une méthode à fondement
place ou de la véritable valeur accordée à structural qui décrypte le langage scénique.
l’espace dans cette performance. Quelle L'Ekamba étant une représentation
importance revêt-il lors du rituel ? Comment scénique, il est un macrosigne constitué
est-il occupé ? Quels sont symboles qui y d'ensembles de microsignes auditifs et
transparaissent et quelles sont les visuels qui font l'essence et la matérialité de
significations qui en découlent ? ce rite.

"L'Ekamba étant une représentation scénique, il est un macrosigne


constitué d'ensembles de microsignes auditifs et visuels qui font
l'essence et la matérialité de ce rite."

L'un de ces ensembles est l'espace; lieu de En partant de la matérialisation spatiale de


rencontre entre le paradigme du rite et le l’Ekamba (I) pour aboutir à la mise en scène
syntagme de la prestation scénique qui inclut des objets du rituel (II), nous dégagerons les
les objets. Cet espace apparaît comme le valeurs socioculturelles et anthropologiques,
point d'ancrage où s'unifie la diversité des mais surtout la plus-value esthétique ou
signes. Par conséquent, son analyse artistique de l’analyse sémiotique
sémiologique a pour but de dégager la pointilleuse de ce rite (III).
fonctionnalité de l’espace dans cette
représentation théâtrale et d’en préciser le I- De la matérialisation spatiale de la
rôle sur les plans artistiques, culturels et performance rituelle de l’Ekamba
mystico-religieux. Anne Ubersfeld propose
ainsi une analyse du texte spectaculaire Pour s’inscrire dans une logique purement
reposant sur un découpage de la matérialité sémiologique de l’analyse du texte théâtral,
du spectacle en systèmes de signes. Elle en « tout spectacle sera considéré comme un
distingue trois qui sont : l’espace, les objets texte artistique ». Sachant que l’Ekamba, au-
et les comédiens. Relativement à notre delà de sa dimension rituelle, est un
réflexion, nous nous attarderons sur les deux spectacle, il entre dans la catégorie des textes
premiers systèmes de signes pour montrer artistiques encore dénommés textes
comment leur fonctionnement complémen- spectaculaires. Son organisation complexe
taire donne tout son sens à ce rite de passage est faite d’éléments verbaux et non verbaux.
qui accorde une place de choix au défunt et Ce texte spectaculaire s’articule autour de
permet à la communauté endeuillée de lui macrostructures sémiologiques considérées
rendre hommage tout en se purifiant de comme des textes partiels du textes
toute aura négative qu’entraine le départ spectaculaires. Parmi ces différents textes se
d’un proche dans l’au-delà. trouve en haut lieu l’espace. Ici, l’espace est
campé dans ses coordonnées, dans le mode

57
et des connotations qu’il convient de
souligner ici.
I.1. Le lieu théâtral et l’espace
scénographique de l’Ekamba
Dans toute prestation scénique, le lieu
théâtral renvoie à la bâtisse ou non qui
accueille le spectacle. On reconnait beaucoup
plus cette notion de théâtre dans les cultures
occidentales. En Afrique, et surtout dans le
cadre des manifestations culturelles comme
l’Ekamba, il n’existe pas de bâtisse ou de
bâtiment conçu a cet effet. Le lieu théâtral est
un espace ouvert repérable à partir de
certaines coordonnées. En effet, le lieu
théâtral ici est le village du défunt,
notamment sa concession familiale dans son
village natal. Elle se délimite par la route qui
nous y conduit. Dans les villages où se
pratiquent ce rite, les concessions sont
généralement construites près de la route,
de relation qu’il suppose entre les pour faciliter le contact avec tous ceux qui y
protagonistes mais aussi entre la scène et le passent, et avoir le maximum d’informations
public. L’espace est donc l’un des piliers possibles des usagers de cette route. Cette
fondamentaux du texte spectaculaire, en concession familiale est circonscrite ou
l’occurrence du texte de l’Ekamba. De ce fait, délimitée par les concessions voisines
la spatialité se matérialise au théâtre en séparées de vergers ou de fleurs. Lorsqu’il n’y
quatre variantes: le lieu théâtral, l’espace a pas de concessions aux alentours, c’est la
scénographique, l’espace scénique et l’espace forêt et les plantations présentes tout autour
dramatique. Appliqués à notre rituel, ces de la concession qui matérialisent clairement
syntagmes spatiaux revêtent des dénotations ce lieu théâtral, lequel tend à se confondre
avec l’espace scénographique.

" En Afrique, et surtout dans le cadre des manifestations


culturelles comme l’Ekamba, il n’existe pas de bâtisse ou de
bâtiment conçu a cet effet. "

L’espace scénographique renvoie à sera de temps en temps investi par les


l’organisation spatiale à l’intérieur du lieu différents acteurs intervenant sur scène, mais
théâtral, là où se tient le spectacle. Il est surtout par «l’acteur principal» du spectacle
divisé en deux blocs, chaque bloc à savoir : la dépouille du défunt gisant dans
correspondant respectivement à la zone du un cercueil disposé à l’abri, dans un hameau
jeu et à celle réservée au public. Dans le cas au centre de la cour et autour duquel va se
de ce rituel, l’organisation traditionnelle construire le spectacle proprement dit. Ledit
correspondant à cette variante spatiale est hameau est fait de troncs d’arbres et de
biaisée au profit de la particularité que nous troncs de bananiers, de planches, de
livre cette performance rituelle. Le lieu étant branchages de feuilles vertes et des feuilles
ouvert, les cases familiales qui cernent la de bananiers mortes. Ce hameau fonctionne
grande cour dans laquelle va se dérouler la comme un abri temporaire de la dépouille
cérémonie des obsèques est assimilable à avant qu’elle ne soit conduite à sa dernière
l’espace scénographique. La cour sera alors demeure qui est la tombe. L’espace réservé
divisée en deux parties. la partie réservée au au public est composé de hameaux
jeu scénique est l’épicentre de la cour qui confectionnés en matériaux locaux (troncs

58
d’arbres fraichement coupés formant les du défunt, des amis, collègues, belles
angles solides du hameau et branchages de familles et connaissances de chaque membre
feuilles de palmiers qui recouvrent la de la famille endeuillée ou du défunt lui-
construction de fortune) le nombre de même. La particularité de ce rite est que
hameaux varient en fonction du nombre de l’espace scénographique est mouvant. Il se
personnes venues assister aux obsèques. Or, déplace et se définit en fonction des
l’on note que ce nombre varie mouvements des acteurs sur scène. En effet,
proportionnellement à la classe sociale du en dehors de la grande cour savamment
défunt et de celle de sa famille. Les familles divisée pour la circonstance, l’espace
nanties sont les plus en vue et accueillent scénographique se confond, s’entremêle ou
souvent des centaines voire des milliers de se complète avec la troisième variante de
personnes qui viennent gonfler l’effectif du l’espace au théâtre qui est l’espace scénique.
public dans l’optique d’être bien vues et
surtout d’être bien reçues (les collations I-2- L’espace scénique
étant ce qui draine désormais les foules aux
lieux de funérailles et obsèques). Ce dernier renvoie au lieu par excellence de
Dans le cas des familles nanties, ce sont des la représentation, là où se rencontrent les
tentes qui abritent le public, lequel est signes scéniques (décor, accessoires,
composé des membres de la famille élargie mouvements et déplacements des
personnages). Dans l’Ekamba, la scène est

“A un moment donné du rituel, il y a confusion ou enchevêtrement des


espaces car acteurs et spectateurs se retrouvent imbriqués dans une
performance scénique qui tantôt les distingue tantôt les unit.”

plurielle, avec des fonctionnalités différentes quand les acteurs y prestent pendant que se
selon l’objectif visé par les acteurs sur scène. tiennent d’autres articulations de la
Parmi les espaces qui font partie de la scène, cérémonie des obsèques. Il peut s’agir du
nous avons la grande cour ; c’est le lieu par Nsili Awu , le culte ou la messe, les
excellence de la prestation des acteurs. Elle témoignages des proches. Cette rue est
est vaste, sans délimitation précise sinon également une scène permanente pour les
celle que trace les cases ou les maisons esprits des ancêtres invisibles mais présents
environnantes ou encore les hameaux et les durant le spectacle. Ils n’ont pas besoin de
tentes dressées pour accueillir le public venu spectateurs parce qu’ils sont acteurs et
communier avec la famille endeuillée. spectateurs de leur présence et de leurs
A un moment donné du rituel, il y a agissements. Seuls les initiés communiquent
confusion ou enchevêtrement des espaces car avec eux dans le cadre d'une crypto
acteurs et spectateurs se retrouvent communication. Cette rue va également
imbriqués dans une performance scénique servir de canal ou de passage entre le monde
qui tantôt les distingue tantôt les unit. A ce des vivants et celui des morts.
moment précis, les comédiens se meuvent Au-delà de la rue, le caveau qui va abriter la
dans la cour de manière collective, dépouille est aussi investi en tant que scène
coordonnée, préparée et ordonnée (danses lorsque les acteurs de l’Ekamba encerclent la
en groupes, cercle formé par les brus du fosse en dansant, en chantant ou en poussant
défunt, attaques des membres des fils des cris. L’objectif des brus, principales
du défunt, attaques des spectateurs, cris actrices du rituel est d’empêcher qu’« on
improvisés…). À un moment donné de la creuse la tombe tant qu’on ne leur a pas
représentation, la scène peut se déporter octroyé un dédommagement » . Elles
dans la rue qui dessert la cour et le pâté de entravent donc le travail des fossoyeurs à
maisons. La rue se transforme en la scène travers des cris, des acrobaties ou la confis-

59
cation des outils de travail. Lorsque ces par le second. C’est le personnage qui, à
espaces ne sont pas investis de la présence travers sa présence et son action, vient
des acteurs, ils deviennent des éléments du investir de sens l'espace; sens qui prend
hors-scène. véritablement sa portée anthropologique et
Le hors-scène correspond à l’espace qui n’est mystique lorsque l’espace scénique accueille
pas donné à voir par les spectateurs, le public les prestations. Et c’est cet ancrage que vient
et les acteurs sur scène. accentuer l’espace que les acteurs créent à
Il sert de vestiaire, d’arrière-plan aux acteurs travers le déploiement sur scène. Il s’agit de
et au public. Aussi, tous les espaces l’espace dramatique.
scéniques évoqués plus haut (le caveau, la
cour, les cases familiales, l’arrière des cases I-3- L’espace dramatique
et la rue) peuvent devenir des hors-scène à
un moment donné de la représentation. Il n’y Cette dernière variante de la spatialité
a pas de véritable délimitation ni un moment correspond à l’espace fictif, celui qui est joué,
précis où la nature de ces deux variantes suggéré ou évoqué par le texte dramatique,
spatiales peuvent être distinguées. Aussi, c’est-à-dire l’enchainement des faits racontés
l’espace scénographique de cette performan- ou mis en scène par les personnages. Dans le
ce rituelle et l'espace scénique sont des cadre de l’Ekamba, l’espace dramatique est
données fluctuantes et instables qui se dotent décrit, mimé, convoqué dans les prises de
de sens, et dont la nature et la fonctionnalité parole ou chanté durant la performance
sont dépendantes de l’occupation et des rituelle. Le texte dramatique étant unique, le
actions des personnages. On y perçoit donc rituel se fonde sur le vécu du défunt et le lieu
une relation étroite entre l’espace et le dans lequel il va désormais reposer. L’espace
personnage dans la mesure où le premier n’a historique ici renvoie à tous les lieux
de sens et de valeur que lorsqu'il est investi fréquentés par le défunt de son vivant. Celui-

60
dre après les obsèques. D’après la variante de
l'Ekamba se jouant après la neuvaine de
l’enterrement pour l’Ekul Nkon , l’espace
éthérique fait également référence aux
limbes et à la forêt. C’est un espace d’errance
et de flottement dans lequel sera coincée
l’âme du défunt jusqu’à ce que la célébration
de l’Ekamba vienne l’en sortir pour le
conduire dans le hameau éthérique dans
lequel habitent les ancêtres partis avant lui.
Aussi, l’évocation de cet espace accorde toute
la dimension spirituelle et mystique de cette
performance et lui confère donc le caractère
sacré de rite de sanctification, de purification
et surtout de traversée. L’éther que l’on
convoque vient enlever à la scène et au hors-
scène le caractère banal de leur aspect
quotidien et leur confère, dès le début de la
représentation, une valeur à la fois
esthétique, symbolique et mystique. Ils sont
ainsi auréolés d’un pan solennel qui
commande respect, recueillement, d’un pan
ludique (scène de jeu suscitant détente et
parfois hilarité) et scène sacrée imposant la
ci ne pouvant pas apparaitre sur scène, il est crainte, le respect, la déférence vis-à-vis des
deviné à travers les actions menées et les institutions et instances de la sacralité
paroles prononcées dans ces différents lieux. traditionnelle, du mystère de la mort et des
Aussi, le mime d’une scène de ménage dans esprits. Des aspects et connotations que
lequel est utilisé un ustensile de cuisine viennent renfoncer la présence des objets
témoigne de la présence du défunt et de sa théâtraux employés pour ce rituel.
compagne dans la cuisine de cette dernière.
Il en va pareillement pour les scènes de II- Des objets théâtraux dans le rituel
beuverie et autres querelles qui peuvent ainsi Ekamba
évoquer les endroits mal famés fréquentés
par le défunt. Cet espace permet la Dans le texte spectaculaire, les objets
reconstitution de la vie du défunt faite d’actes correspondent au deuxième texte partiel du
et de faits qui n’ont d’existence et de spectacle. Ils font partie d’un ensemble assez
pertinence que dans leur ancrage à l’espace. vaste mais renvoient généralement à tout ce
Les différents lieux évoqués, mis ensemble, qui sert au jeu sur scène. Il s’agit notamment
constituent la toile de fond du spectacle qui des objets relatifs au décor, aux costumes,
se joue durant l’Ekamba. Cet espace aux accessoires, à l’éclairage et au bruitage. Il
dramatique constitue donc le matériau se positionne sur scène comme une présence
fondamental de ce rituel basé sur la vie du et un signe, constituant de ce fait un terrain
défunt. Il forme, avec l’espace scénique, la privilégié pour observer les modes de
structure sémiologique qui donne naissance significations du signe théâtral. Selon les
et fait vivre le rite, lequel, durant sa différentes fonctions qu’ils revêtent, les
représentation ouvre à un espace éthérique objets et accessoires que l’on retrouve sur
de par sa symbolique. L’espace éthérique tel cette scène atypique ont une fonctionnalité
que nous le percevons ici correspond à précise permettant de compléter ou d’inten-
l’espace intangible, aux limbes, à l’infini, à sifier la signification ou la mise en exergue
l’immatérialité spatiale dans laquelle se d’un autre signe ou d’une autre structure qui
meuvent ou se trouvent toutes les entités fonde le texte spectaculaire. Dans le rite de
humaines et spirituelles qui n’appartiennent l’Ekamba l’objet a une fonction d’aide à la
plus au monde des vivants. Dans le cadre de musicalité ou à la communication instru-
la représentation de l’Ekamba, l’espace mentale, une fonction décorative et
éthérique renvoie au royaume des morts, symbolique et surtout est un instrument qui
celui que l’âme du défunt est censée rejoin-

61
accompagne ou sous-tend le jeu scénique. ce capitale dans cette scénographie car le
tam-tam est une «partie intrinsèque de la
II-1- les objets sonores et musicaux culture matérielle des peuples qu’il
En Afrique, le rituel, dans sa matérialisation accompagne dans leur développement
scénique n’est effectif que s'il est associé à historique. Il constitue aussi un facteur
des sonorités spécifiques et à une musicalité essentiel dans le façonnement de l’identité
précise. Dans le cadre de l’Ekamba, les préservée par la mémoire. Ils font
paroles des acteurs, souvent entremêlées de également partie de leur spiritualité» .
chants, de pics ironiques, baignent dans une Aussi, ces tam-tams idiophones et tambour
musicalité produite par des accessoires du produisent des sons qui permettent non
décor qui sont également des instruments seulement de communiquer avec l’assistance
musicaux nommés les Minkul (les tam- et les acteurs initiés, mais aussi d’informer
tams), éléments de langage et de toute personne se situant à des kilomètres à
communication des peuples de la foret, la ronde du lieu des obsèques pour l’y convier
fabriqué il y a dix mille ans pour favoriser la tout au début de la représentation. Mais
communication entre les peuples. durant la prestation, ils distillent des sons
Généralement au nombre de trois, ils rythmés qui facilitent la progression
produisent des tons musicaux différents et cadencée des acteurs sur scène, rythment
véhiculent un message important, a longue leurs prestations et chorégraphies tout en
portée, qui s’adresse aux vivants comme aux véhiculant également des messages au défunt
morts. Ces accessoires sont d’une importan- et aux ancêtres.

“C’est comme si le rituel consistait à donner vie au défunt


pendant un court moment pour dépasser le caractère lugubre
de sa mort.”

Car, « les sons produits avec les éléments mortuaire. Un trio d’objets capitaux qui
naturels de l’environnement sont saisis justifie le jeu scénique et lui accorde son
comme le langage des esprits et des êtres importance. Le hameau de matériaux
invisibles qui animent toutes choses» . La provisoires recueillis dans la forêt sert d’abri
musique produite ici joue un rôle artistique à la dépouille durant la prestation, il est
et un autre spirituel, dans la mesure où elle considéré comme un piédestal sur lequel est
favorise la médiation entre la communauté installé le mort car c’est lui qui est à
endeuillée et le monde invisible car l’honneur ; le cercueil et la dépouille
s’inscrivant dans une logique de crypto rappellent le côté obscur, funeste et triste de
communication ou communication cette représentation. Car les faits et gestes
ésotérique. Cette dimension ésotérique est des acteurs sur scène sont présentés au
accentuée par les objets symboliques de public dans le but de parodier les moments
nature décorative présents sur scène. loufoques du vécu de la dépouille exposée à
la vue du public. C’est comme si le rituel
II-2- Les objets à fonctionnalité consistait à donner vie au défunt pendant un
décorative. court moment pour dépasser le caractère
De manière générale, l’objet est le fondement lugubre de sa mort. Cet objet participe à
du rite, l’élément central qui donne tout son attribuer à ce spectacle une dualité opposant
sens à la représentation et sans lequel celui- la vie à la mort, le sérieux au ludique, le sacré
ci se confondrait à un chant ou à un récit au banal et l’art à la religion. Il est donc le
épique retraçant le parcours du défunt. terreau de l’Ekamba, celui qui le fonde et qui
L’Ekamba se joue autour d’un ensemble motive les acteurs (troupes composée
composé de trois principaux objets décoratifs principalement des brus du défunt, parfois
d’une valeur hautement symbolique : le des coépouses lorsqu’il s’agit d’une femme,
hameau du cercueil, le cercueil et la dépouille sans oublier les enfants qui interviennent de
temps en temps).

62
“ Les branchages d’arbre favorisent le déguisement, pour
se donner un aspect lugubre qui fait peur au public. Ce
déguisement permet de parodier la mort et souligner son
caractère lugubre qui effraie les vivants et ravit tous les
imprudents qu’elle trouve sur son passage.”

Ces acteurs sont vêtus de costumes de permet de rallier les observations faites à
atypiques. En dehors des tutus de feuilles de propos des unités d’ordre spatial et des
bananiers sèches qu’ils portent autour des divers objets à l’examen des discours
reins pour accentuer leur mouvements de verbaux et gestuels, produits par les
danse, ils sont bardés d’accessoires relatifs au comédiens». Camper ce troisième texte
défunt et rappelant les moments phares de sa partiel du texte spectaculaire revient à
vie qui sont parodiés (une canne, une pipe, déceler les figures scéniques proposées par
une bouteille de vin, un livre….). Ces objets les comédiens, lesquelles sont relatives au
définissent le décor et l’habite afin de lui défunt. Dans leurs prestations ils sont dotés
attribuer une dimension sacrée qui ouvre à d’un certain nombre d’objets qui confèrent
d’autres mondes et a d’autres réalités légitimité, autorité, puissance et sacralité aux
souvent éloignées du quotidien du public. Ils gestes et mouvements. Il s’agit entre autres
appellent donc à la mouvance des acteurs sur des bouts de bâtons de bois secs et des
scène, leur jeu sera ainsi ponctué et meublé branchages d’arbres que les brus trainent
par des objets qui soutendent le jeu avec elles. Les bouts de bâtons servent à la
scénique. chorégraphie et permettent de rythmer et de
cadencer leur procession lorsqu’elles arrivent
II-3- les objets qui soutendent le jeu sur scène. Ils symbolisent la mort puisqu’ils
scénique. sont secs. Ils permettent également de rouer
de coups tous les imprudents qu’elles
Pour Vigeant, «le jeu scénique, est le trouvent sur leur chemin.
fondement même de l’activité théâtrale, le
lieu d’émergence de la signification. Son étu-

Les branchages d’arbre


favorisent le déguisement, pour
se donner un aspect lugubre qui
fait peur au public. Ce
déguisement permet de
parodier la mort et souligner
son caractère lugubre qui
effraie les vivants et ravit tous
les imprudents qu’elle trouve
sur son passage. Pendant les
danses et chants rythmant
l’évolution des comédiens sur
scènes, l’on se rend compte que
certains acteurs portent
souvent des paquets,
généralement des paquets de
vivres.

63
Cela peut être des régimes de bananes plantains, des poulets ou des chèvres, des mets
concoctés pour l’occasion, des bouteilles ou dames jeannes de vins dans certaines
localités. Ces paquets représentent le butin de nos comédiens qui, dans leurs assauts
contre des imprudents rencontrés sur leur chemin, se voient souvent attribuer des présents
en échange de la libération ou de l’arrêt des tortures des malheureux tombés sous leurs
griffes. Pour terminer, l’objet le plus important dans cette rubrique est la hotte que porte la
bru préférée ou la toute première bru venu en mariage dans la famille endeuillée. Durant le
spectacle, la dame qui porte la hotte, placée en tête de file durant la procession, est
toujours escortée ou suivie par les autres à cause de la valeur symbolique de la hotte.

“...la bru favorite se trouve être la veuve du défunt, la hotte sacrée est portée
par l’une de ses sœurs qui vient prendre sa place parce que la veuve éplorée
doit rester au calme et veiller sur la dépouille de son défunt mari.”

Cette dernière contient des outils fétiches ou un lien véritable entre le défunt, l’au-delà et
affectionnés de la personne décédée, quand il le monde des vivants. Ils participent donc, en
s’agit d’une femme, la hotte contient les association avec l’espace, des éléments qui
objets symboliques de la défunte. Ceux donnent les différentes valeurs que revêt ce
qu’elle chérissait beaucoup, notamment sa rituel sur les plans artistiques, socioculturel
machette, un de ses vêtements ou quelque et religieux.
chose qu’elle chérissait particulièrement et
qui était le symbole de cette personne. Le III-Des différentes valeurs issues de la
contenu varie légèrement selon qu’on a un revisitation de l’espace et des objets
homme ou une femme décédé(e). convoqués dans le rituel de l’Ekamba.
Cette hotte et son contenu symbolisent le
flambeau transmis à la bru principale pour Du point de vue sémiologique, l’on peut
continuer l’œuvre de sa belle-mère dans la souligner que la combinaison espace-objet
famille. On lui transmet la responsabilité dans ce spectacle rituel est la structure
familiale. Les autres brus venues en mariage centrale à partir de laquelle il se construit, lui
lui doivent respect et écoute. Cette héritière accordant de ce fait des éléments à
du pouvoir de la belle-mère doit également capitaliser ou à exploiter sur les plans
faire preuve de la même sagesse que la belle- artistiques, socioculturel et mystico religieux.
mère partie. Notons cependant que lorsque Sur le plan socioculturel, l’étude de l’espace
c’est un homme qui est décédé, la bru et des objets qui investissent ce rituel
représente la mère du défunt et prend la favorise la précision et la définition de la
place de celle-ci dans la famille. Ses relation individu et subjectivité et son
coépouses lui doivent respect. Or lorsque la rapport avec sa communauté.
bru favorite se trouve être la veuve du défunt, On comprend que les cultures africaines, à
la hotte sacrée est portée par l’une de ses travers ce rite et la manière dont l’espace est
sœurs qui vient prendre sa place parce que la investi, mettent un point d’honneur sur le
veuve éplorée doit rester au calme et veiller partage et la communauté. Même si le défunt
sur la dépouille de son défunt mari. Au final, est mis en avant ici, il n’en demeure pas
tous ces objets constituent le terreau et le moins que son vécu, son décès et son voyage
socle du spectacle Ekamba. Sans ces pour l’au-delà restent le partage de la
derniers, les actions des comédiens sur scène communauté dans laquelle il a vécu. Il
ne seraient que pure gesticulation et vaine n’existe et ne peut être célébré dignement à
parodie. Tous ces objets permettent d'établir sa mort que par cette communauté.

64
La présence des objets tels que la hotte et son note que la lecture sémiologique de la
contenu remettent au goût du jour le pan spatialité du spectacle rituel et des objets qui
matriarcal de la civilisation pahouine dans l’occupent, l’ouvre à une féminisation de la
son ensemble. La femme est donc celle qui sacralité de la vie et de la mort. La femme, au
donne la vie sur terre et celle qui autorise la lieu d’apparaitre comme un être second de la
vie après la mort à travers ce rite de passage culture africaine se trouve valorisée et déifiée
qu’elle célèbre afin d’orienter l’âme du défunt car c’est à elle que revient la lourde tâche de
vers le hameau invisible de celui de ses bonifier, sanctifier et libérer l’âme du défunt.
ancêtres dans l’au-delà. De plus, cette De le sortir des limbes de la forêt et de le
performance scénique est un héritage et un conduire paisiblement vers ses aïeux. Cette
patrimoine culturel qui alimente la richesse féminisation du sacré apporte une certaine
de la civilisation d’un peuple qui, malgré légèreté au rituel, laquelle participe de la
l’ouverture aux civilisations d’ailleurs, déification du féminin. La hotte symbolise
préserve des items culturels qui sont de ainsi le féminin sacrée qui passe de
véritables repères identitaires servant à la génération en génération et de belle-mère à
«sédimentation de leur identité». Au-delà de belle-fille pour resserrer les liens de la
son ancrage dans la spatialité scénologique, communauté, et rassembler les humains
l’Ekamba entérine l’ancrage de la commu- autour d’un idéal de vie basée sur la sagesse
nauté dans la spatialité culturelle et sociale ancestrale et le respect des dépositaires des
qui la définit et la distingue des autres traditions. Par-dessus tout, nous assistons à
peuples. Sur le plan mystico-religieux, l'on une banalisation de la mort qui s’apparente

“ Cette féminisation du sacré apporte une certaine


légèreté au rituel, laquelle participe de la déification du
féminin.”
désormais à une forme de passage de la vie à rejeter dans certains milieux, et a
sur terre à celle de l’au-delà. Le mort qui lui a considéré comme relevant d’une vision
ravie la vie sont raillés pour montrer sa religieuse, rétrograde et sans pertinence
banalité face à une croyance assez forte de pour l’Afrique moderne».
l’amour qui unit les vivants à leurs aïeux. On Cela revient à dire que cette riche scène de
assiste à une désacralisation et à une spectacle gagnerait à être vulgarisée au-delà
théâtralisation de la mort qui donne à ce de l’espace théâtral habituel et du contexte
rituel une allure de spectacle théâtral qui socio-culturel dans lequel il a l’habitude
pourrait reformer les conventions artistiques d’être mis en scène. Par exemple, la
classiques. Du point de vue artistique, représentation de l’Ekamba hors du lieu de
rappelons tout d’abord que les éléments du son exécution traditionnelle et naturelle
rituel empruntent à la fois aux savoirs l’enrichit d’un atout esthétique. Il peut par
théâtraux et à l’ethnologie […]. Il s’agit des conséquent être modulable selon les besoins
transferts sur scène des danses, musiques et de mise en scène imposés par le nouveau lieu
prestations de la performance rituelle. Le théâtral ; il peut également enrichir les
fonctionnement de cette performance et les acteurs d’une expérience inédite en ouvrant
connotations qui se dégagent de l’espace et sur des possibilités des représentations
des objets y afférant, concèdent, sans l’ombre innovantes. Ils peuvent tout aussi
d’un doute, le caractère théâtral à cette transmettre leurs innovations aux jeunes
performance. Or, nous savons que cette générations afin de faciliter une théorisation
variante d’art a du mal à se frayer un chemin des performances rituelles africaines telles
dans le domaine de la scientificité de l’art, que l’Ekamba. À partir de cette théorisation,
parce que n’ayant pas reçu l’approbation des on pourrait exploiter scientifiquement ces
écoles artistiques occidentales. «Le théâtre spectacles parce qu’ils auraient été légitimés
rituel, s’il faut le nommer ainsi, est une et auraient bénéficiés des études approfon-
forme de théâtre qu'on a toujours tendance dies. Le besoin de rituels des acteurs contem-

65
contemporains doit occasionner des Conclusion
modifications des formes classiques et
traditionnelles. « De nouvelles orientations En somme, l’analyse sémiologique de
des études sur le rite appelle à une laïcisation l’espace et des objets de l’Ekamba nous a
et à une désacralisation ». Aussi est-il permis de relever que ces deux entités du
préconisé aux spécialistes du théâtre africain texte théâtral de nature spectaculaire
et aux garants de ces pratiques ancestrales de constituent le terreau de ce rituel, ils font son
travailler en collaboration pour une essence et lui attribue son caractère solennel,
ouverture de la culture à un certain sacré et mystique. L’imbrication de ces deux
dynamisme. Favoriser une créativité dans la systèmes de signes mène a l’irruption du
mise en scène de ce rituel permettant la troisième système qui est le jeu scénique et
modernisant de cette représentation et une qui se campe à travers l’usage de tous les
esthétisation artistique du rituel qui pourrait objets sacrés et mystagogique. Cette
faciliter sa reconnaissance et sa légitimité sur performance rituelle, loin d’être un simple
le plan artistique et scientifique, l’Ekamba fait ethnologique pour vendre la culture
pourrait donc se déporter sur les planches pahouine, s’avère être une véritable scène
d’une salle de théâtre ou dans les artistique, qui même en préservant son
amphithéâtres et sera disséqué et analysé caractère sacré, mérite de recevoir l'approba-
comme un fait culturel et scientifique ouvert tion et la légitimation des comités artistiques
au public et pas seulement réservé aux natifs et scientifiques de renom pour qu’elle soit
de la culture pahouine. reconnue comme une forme de théâtre à part

“...l’Ekamba pourrait donc se déporter sur les planches d’une salle de théâtre ou
dans les amphithéâtres et sera disséqué et analysé comme un fait culturel et
scientifique ouvert au public et pas seulement réservé aux natifs de la culture
pahouine .”

entière et sa transformation n’empièterait - François Bingono Bingono, «Le Nkul Beti, Nkul
pas sur sa fonction ethnologique. Son exploi- Fang : un support de la crypto communication
tation modulable et la réorganisation de son africaine», journées de communication du
occupation lors de la représentation CERDOTOLA https://cerdotola.net/fr/write us,
consulté le 28 juin 2020.
pourraient enrichir la pratique, l’ouvrir à - Michel, Carty, " Les pratiques : gestes, paroles,
d’autres vents artistiques, à le vendre et à le objets techniques. L’Afrique noire" dans Charles
légitimer dès le moment où il se pratiquera Baladier, Le grand Atlas des religions,
dans des espaces de substitution créés de Encyclopedia Universalis, Paris, 1990, p. 298.
toutes pièces par les techniciens du théâtre. - John, Conteh-Morgan, «Performance indigène
et esthétique du «théâtre alternatif» en Afrique
Références bibliographiques francophone : cas de Werw Were Liking et de
Chicaya U’Tamsi» in l’annuaire théâtral No 31,
- Severin Cecil, Abega, , «La bru tueuse» in https://doi.org/10.7202/041488ar, consulté le 17
août 2020.
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musique traditionnels et interculturalité - Sémiologie et théâtre, CERTC, Université de
afro-américaine» in Musiques Lyon III, 1980, P. 197.
traditionnelles d’Afrique, CERDOTOLA, - François Picard, «la mise en scène des rituels»
Yaoundé, 2011, p. 157-158. in Ethnographie, Édition Entretemps, 2006.
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Les valeurs artistiques et anthropologiques pour une relecture de nos rituels dans la societe
de l’Ekamba théâtre rituel d’Afrique contemporaine». Ethnologies, 28(2), 213-222.
https://doi.org/107202/149989, consulté le 16
centrale» in Philosophies du jeu théâtral juin 2020.
(sous la direction de Michel Groneberg),
Etudes des Lettres, Lausanne, 2020.

66
Proverbes Béti

Si la terre tourne, tu tournes avec


elle.

On ne lance pas des cailloux vers


l'endroit où on a caché sa calebasse.

Quand on se retrouve à deux


reprises au même endroit dans la
forêt, c'est qu'on s'est égaré.

Quand la main a, la bouche se


réjouit.

On ne fait pas de promesses à un


beau parent.

On vit en couple pour se nettoyer


mutuellement les yeux.

Quand ton frère a, tu espères.

Il n'ya pas d'ainé pour la mort.

Le vaillant est un manche de hache,


où il se casse, il reste.

67
.
Anthroponymie
gémellaire
rifass et
perception de Léopold Sédar EDONG
Enseignant-Chercheur
l’univers Université de Dschang-Cameroun
religieux chez Email : edongleopoldsedar@yahoo.fr
les Bafia du
Mbam central
(1800-1924)
68
"Comment les noms attribués aux jumeaux constituent une
source d’expression de la pensée religieuse endogène des
Bafia ? Pour répondre à cette question, plusieurs
descentes ont été effectuées dans les communautés bafia
pour inventorier les noms gémellaires."

Le mot rifass (pl. mefass) désigne les naissances Pour répondre à cette question, plusieurs
multiples chez les Bafia. Il renvoie en même descentes ont été effectuées dans les
temps aux forces dont disposent les gémellaires. communautés Bafia pour inventorier les noms
Au vu de cela, les anciens bafia leur ont attribué gémellaires chez les Bafia. Ensuite, nous avons
des anthroponymes qui expriment à la fois leur mené des entretiens auprès des patriarches, des
caractère sacré et le sentiment religieux du prêtres traditionnels en charge des rituels
peuple. Parmi les noms attribués aux mefass, gémellaires rifass et des géniteurs des mefass, les
figurent ceux des jumeaux : Assen (celle qui est jumeaux pour s’imprégner de la signification des
descendue des cieux) ; Gondio (la fille des cieux) ; noms gémellaires Bafia. Au sortir de cet exercice,
Rim (l’insaisissable) ; Bidias (celui qui est sorti du nous avons procédé à la transcription, à l’analyse
trou) etc. En effet, ces anthroponymes gémellaires socio-anthropologique et historique des
révèlent le religare que les Bafia entretenaient mi-mèfass, les noms gémellaires chez les Bafia.
avec les forces célestes et les énergies chtoniennes.
Le but de cet essai historique est d’étudier le
caractère sacré des anthroponymes gémellaires
mefass dans l’ancienne société Bafia. Notre
question de recherche est de savoir comment les
noms attribués aux jumeaux constituent-ils une
source d’expression de la pensée religieuse
endogène des Bafia ?

Introduction
L’avènement des mefass, les
jumeaux était suivi avec beaucoup
d’attention dans la société
traditionnelle bafia. Ainsi, les
ancêtres bafia s’étaient évertués à
attribuer des anthroponymes
sacrés à la fois aux mefass, les
jumeaux, et aux beyali mefass, les
géniteurs. En réalité, après la
naissance des gémellaires, le père
portait le nom Mbassa et la mère
Guébédiang. Ces anthroponymes
font des géniteurs des jumeaux, les
réceptacles des forces célestes et
chtoniennes. Par ailleurs, ceux
attribués aux mefass véhiculent les
énergies supérieures qu’apportent
les jumeaux à la concession, à la
lignée et à la communauté.

69
Les noms sacrés attribués à ces êtres sont : Assen 1. Généralités sur les origines des Bafia
(celle qui est descendue des cieux) ; Gondio (la
fille des cieux) ; Baran (femme de grande Les Bafia au Cameroun sont principalement
concession, la reine) ; Bidias (celui qui est sorti du installés sur la rive droite du Mbam, entre les
trou) ; Moudio (l’homme des cieux) et Rim (la 11015’ et 11008’ de longitude Est, et, les 4038’ et
profondeur, l’insaisissable) . En clair, le répertoire 4045’ de longitude Nord . Ils partagent leurs
des anthroponymes gémellaires constituent un frontières avec les Bapé à l’Ouest, les Yambassa
support d’analyse de la perception du divin chez au Nord, les Lémandé au Sud, les Deuk, les
les anciens bafia. En quoi est-ce que les noms Ngoro, les Mbangassina et les Bouraka à l’Est . Ce
attribués aux mefass et aux beyali mefass peuple est constitué des proto-bafia et des néo-
reflètent les liens sacrés que les Bafia bafia.
entretenaient avec les règnes célestes et chtoniens
? Pour examiner la question, nous présenterons 1.1. Les proto-Bafia (les Beké)
les origines des Bafia(1), ensuite nous exposerons
le caractère sacré des noms attribués aux Les proto-bafia désignent la descendance de
géniteurs des jumeaux (2.1) et enfin celui des êtres Mbono, un émigrant tikar qui, fuyant les raids
gémellaires (2.2). bamoun s’était réfugié dans le Mbam-central. Il
eut six enfants avec sa première épouse Nké,
parmi lesquels, Nyipinye et Nwaga. Ces derniers
sont les ascendants des lignages mouko et kiiki. La
seconde épouse de Mbono, la nommée Beleuh
donna naissance à cinq enfants.

“Les proto et les néo-Bafia ont accordé une attention particulière à


l’anthroponymie. Les noms attribués aux nouveau-nés véhiculent des
messages qui peuvent exprimer les sentiments religieux."

Parmi ceux-ci, l’on peut citer Bitang, le fondateur Les enfants de Koro ont développé les grandes
du lignage qui porte son nom. Les lignées familles de Goufan, Tchékani, Isséri, Lablé,
nyipinye, nwaga et bitang localisées dans la Nyamsong, Dagno et Bigna.
partie méridionale de la plaine bafia cohabitent Les fils de Zingone ont fondé les villages de Roum
avec les néo-Bafia. : Kadan, Biabeti, Boure et Bebou. Ceux de Messè
ont bâti la communauté de Biamessè . Les enfants
1.2. Les néo-Bafia (les Bekpak) de Gouifé ont créé les villages de Bep, Kek, Don,
Mapwa, Kpwo et Yakamena. En vérité, les néo-
Les Bekpak désignent la descendance de Nkpak Bekpak sont regroupés en cinq patriclans : les
un émigrant tikar qui, fuyant les raids du roi Ngam, les Yakan, Gouifé, les Koro, les Roum. Les
bamoun, Nsharé avait atteint le Mbam-central. A proto et les néo-Bafia ont accordé une attention
son arrivée, Nkpak épousa une Lémandé avec qui, particulière à l’anthroponymie. Les noms
ils donnèrent naissance à trois fils (Zingone, attribués aux nouveau-nés véhiculent des
Messè et Gouifé) et une fille (Ribèm). Cette messages qui peuvent exprimer les sentiments
dernière alla en mariage chez Lémandé à Boro. De religieux. Notre analyse porte sur la symbolique
cette union naquit un fils : Ouahia . Celui-ci des mi-mèfass, ou anthroponymes gémellaires.
épousa Binkira avec qui, ils eurent cinq enfants : Nous avons ainsi examiné les anthroponymes
Seuh, Yakan, Nkam, Koro et Bessaba. En dehors gémellaires attribués aux beyali-mefass, les
du dernier (Bessaba) qui n’a pas pu enfanter, les géniteurs des jumeaux et ceux des mefass, les
fils de Seuh ont fondé les lignages Biamo et Dang. êtres gémellaires.
La progéniture de Yakan a créé les communautés
de Biada et Gbaram. La descendance de Nkam a
donné lieu aux villages Biabezock, Rimis,
Biabegoura, Biabetom et Biabegon.

70
De fait, sur le plan cosmogonique, le sperme viril
introduit dans l’utérus est toujours en parfaite
communion avec la sphère ancestrale. Rappelons-
le, chez les Bafia, les naissances gémellaires sont
héréditaires et transmises de génération en
génération. Dès lors, l’homme à travers la qualité
de son dèm, abrite en son sein plusieurs forces
ancestrales susceptibles de se régénérer.
Lorsqu’elles prennent possession du corps de la
femme, elles se métamorphosent en gémellité
pour parvenir à une nouvelle vie chez les humains.
À l’image des tréfonds du canari qui protègent les
graines de semence, bàmbui, les testicules à
travers le sperme qu’ils conservent, constituent
l’habitacle des forces cosmiques. Le double
caractère sacré de l’anthroponyme Mbassa
découle du fait que le géniteur abrite les forces
surnaturelles qui font de lui, le relai des humains
auprès des divinités . Ceci étant, les Mbassa
participent à la communication et à la
régénération des mondes visibles et invisibles à
travers la sécrétion du sperme vital. Cependant, ce
dialogue ne peut avoir lieu en l’absence de
l’utérus. Ainsi, les génitrices des mefass, les
jumeaux, portaient l’anthroponyme Guébédiang.

2. La symbolique des anthroponymes des 2.2. La symbolique de l’anthroponyme


beyali-mefass Guébédiang

Après la naissance des mefass, les jumeaux, les Le terme Guébédiang attribué à la génitrice des
anciens bafia attribuaient les titres sacrés à leurs mefass est composé du radical guéb, le nombril et
géniteurs. Le père portait le nom Mbassa et la du suffixe diang, le rameau du palmier à huile. En
mère Guébédiang. Comment saisir le caractère effet, guéb symbolise le cordon ombilical et gôk, le
sacré de ces noms attribués aux géniteurs des placenta, les organes vitaux qui lient le fœtus à sa
jumeaux ? mère. Ils participent à l’alimentation du fœtus,
facilitent la communication entre la femme et sa
2.1. La symbolique de l’anthroponyme progéniture. Le plus souvent, après
Mbassa l’accouchement, les sages-femmes coupent le
cordon ombilical, les aînés de la lignée paternelle
Pour étudier la sémantique du nom Mbassa, il est l’enterrent sous les racines de l’arbre fruitier. Ce
important de se référer aux expressions bassà rituel permet de rattacher le nouveau-né à la glèbe
(double) et bassi (a doublé). Mbassa désigne ce et aux forces ancestrales chtoniennes.
qui est double ou doublé. Par conséquent, cet l’anthroponyme Guébédiang fait ainsi des
anthroponyme désigne des personnes qui génitrices des mefass, des personnes qui facilitent
incarnent des pouvoirs gémellaires capables de la réincarnation et la croissance des forces
relier le monde terrestre à l’au-delà. Dans la gémellaires chez les Bafia. En outre, les
société traditionnelle bafia, ce nom était Guébédiang sont considérées comme des êtres
singulièrement attribué aux pères des jumeaux. rattachés à la glèbe. Elles peuvent communiquer
En effet, les Bafia conçoivent le ventre de la avec les forces chtoniennes en toute circonstance.
femme comme un espace vital dans lequel est logé De fait, le séjour des forces gémellaires chez la
un sac bàng, l’utérus . Cependant, dèm, le sperme femme contribue à l'élévation de sa valeur
est pour les Bafia, la substance qui engendre la vie théologique.
par le principe d’ovulation. Contrairement au
corps de la femme qui est souvent perturbé par les
souillures ibône, les menstrues, celui de l’homme
est stable. En cas de fécondation, le sperme
apparait être la substance qui purifie le corps de la
femme en l’épargnant du saignement menstruel .

71
Chez les Bafia, le rameau du palmier à huile, la reine). Et les garçons étaient appelés Bidias
diang, est le symbole des forces sacrées (celui qui est sorti du trou) ; Moudio (l’homme des
ancestrales irrumé. En réalité, lorsque le diang est cieux) ou Rim (la profondeur, l’insaisissable).
attaché sur un arbre fruitier ou posé sur le A première vue, les noms attribués aux mefass,
chemin, les profanes ne peuvent s’y approcher, de étaient assimilés au dio, désignant les cieux (Gon
peur d’être frappés par les sorts irrumé. La [dio] ; Mou [dio]), aux forces chtoniennes (Bidias
présence de vocable dans l’anthroponyme Guébé ; Rim); au pouvoir royal, à la richesse (Baran). Ce
[diang] n’est pas anodine. Elle vient renforcer le caractère sacré des anthroponymes gémellaires
caractère sacré des génitrices des mefass dans la célestes et celui des anthroponymes gémellaires
société traditionnelle bafia. Comment chtoniens et royaux chez les Bafia revêt toute sa
comprendre cet aspect sacré des anthroponymes pertinence pour comprendre leur rapport au fait
mefass, désignant les êtres gémellaires chez les religieux.
Bafia ?
2.1. Le caractère sacré des anthroponymes
2. La dimension sacrée des anthroponymes gémellaires célestes dio
mefass
Les anthroponymes gémellaires Gon [dio] et Mou
Lorsqu’un ménage accouchait les mefass, les [dio] symbolisent dio, l’univers céleste chez les
jumeaux, les aînés de la concession leur Bafia. En effet, le terme Gondio est composé de la
attribuaient les noms en fonction de leur sexe. Les racine gône qui signifie jeune fille, et du suffixe
filles portaient les anthroponymes Assen (celle qui dio qui renvoie au ciel, à l’au-delà. Le nom
est descendue des cieux), Gondio (la fille des Moudio est quant à lui composé du radical moum,
cieux) ou Baran (la femme de grande concession, qui signifie l’homme et du suffixe dio. En réalité,

".L’anthroponomie gémellaire montre que les anciens bafia entretenaient des liens
théologiques avec dio, l’univers céleste. En effet, le ciel était diamétralement opposé à
moum, l’homme et considéré comme la demeure de Nloé, l’Immortel et des héros
sociaux que sont les défunts patriarches sacralisés."

l’attribution des noms aux enfants était un acte Conformément à cette philosophie religieuse, les
sacré chez les descendants tikar. Ainsi, les gémellaires Gondio et Moudio sont les
anthroponymes désignent la force intérieure intercesseurs des humains auprès des ordres de
qu’incarne l’être régénéré : le nouveau-né. Cette dio, l’univers célestes. Pour cette raison, les êtres
énergie vitale est rattachée aux lignées gémellaires étaient vénérés, il était proscrit de les
maternelles et paternelles qui soutiennent le offenser, de peur d’être victime des représailles,
dynamisme et l’équilibre de la descendance. En ce ou de mauvais sort. Le rituel rifass leur était
sens, les Bafia ont attribué les noms célestes aux accordé pour bénéficier de leur clémence
gémellaires pour exprimer leur caractère sacré. Ce susceptible d’apporter la prospérité à la
peuple conçoit dio, les cieux comme l’univers communauté. L’anthroponomie gémellaire
peuplé des forces qui surpassent l’entendement montre que les anciens bafia entretenaient des
des humains. De fait, les Gondio et les Moudio liens théologiques avec dio, l’univers céleste. En
sont perçus comme les envoyés de Nloé, effet, le ciel était diamétralement opposé à moum,
l’Immortel. Autrement dit, ce sont les ancêtres l’homme et considéré comme la demeure de Nloé,
éponymes qui, par le principe de régénération l’Immortel et des héros sociaux que sont les
conditionnée par les forces transcendantes, défunts patriarches sacralisés. Comme le disait
reviennent participer à la vie sous une nouvelle Hubert Deschamp, les civilisations africaines
forme. connaissaient la notion du Dieu Créateur. Il était

72
éternel, infini et vivait « dans un ciel invisible », En outre, ce terme désigne ce qui est caché,
trop loin pour être accessible. Il était associé aux « difficilement visible, voire insaisissable dans un
dieux secondaires », les ancêtres chargés de trou profond. La juxtaposition de ces
s’occuper des affaires terrestres. Ainsi, les anthroponymes laisse penser que les gémellaires
ancêtres dans la cosmogonie des Bafia pouvaient Bidias et Rim sont des règnes chtoniens,
se transformer en êtres gémellaires pour difficilement saisissables. Cependant, le nom
accomplir leur mission auprès des humains. Baran est proche de l’adjectif râne-râne employé
pour désigner les hommes des grandes
2.2. Les anthroponymes gémellaires concessions qui disposaient de plusieurs épouses,
associés aux énergies chtoniennes des enfants et des biens matériels. les Baran
désignent donc les femmes de la cour qui
Les noms relevant du règne terrestre que les aînés possèdent la richesse et la gloire. Dès lors, les
attribuaient aux mefass, les jumeaux sont jumelles qui portaient cet anthroponyme étaient
principalement: Bidias, Rim et Baran. Le terme liées à la glèbe, elles étaient fécondes, et leurs
Bidias est composé du radical dias, qui signifie "le productions étaient abondantes. En tout état de
trou" et du préfixe bi qui indique le lieu, la cause, l’anthroponymie gémellaire associée aux
provenance. Ainsi, Bidias signifie "ce qui provient forces chtoniennes montre que les jumeaux sont
du trou" d’un arbre, d’un rocher ou de la couche liés au règne terrestre. Par ricochet, les mefass
terrestre. Cette terminologie est proche de celle de sont investis des pouvoirs chtoniens utiles à la
Rim qui renvoie à la profondeur du trou. survie des populations locales.

Ces registres anthroponymiques font des mefass, les intercesseurs des humains auprès des
forces supérieures cosmiques.

Références bibliographiques
Conclusion
1. Sources orales
L’anthroponymie rifass a permis de catégoriser le
registre des noms attribués aux gémellaires chez - Entretien avec Alain Bessong, thérapeute et
les Bafia du Mbam central. Le répertoire des patriarche, 70 ans, le 20 juillet à Bigna(Bafia).
noms gémellaires des géniteurs comporte les - Entretien avec Alfred Bessong à Beleck, 78 ans,
anthroponymes Mbassa et Guébédiang. Ces noms devin et thérapeute, le 12 décembre 2018 à
découlent du principe de régénération des forces Miogo(Bafia)
transcendantales ancestrales et font des géniteurs - Entretien avec Amadou Mbassa à Zock, 85 ans,
des mefass (les jumeaux) les centres d'attarction patriarche, le 30 décembre 2017, au quartier
des énergies célestes et chtoniennes. Le répertoire résidentiel (Bafia).
des noms attribués aux êtres gémellaires est - Entretien avec Belfeka à Diback, 66 ans, mère
constitué des anthroponymes célestes dio et celui des jumeaux, le 02 janvier 2019 à Wandala
des anthroponymes chtoniens. Ces registres (Bafia).
anthroponymiques font des mefass, les - Entretien avec Bong à Djock, 70 ans, matriarche,
intercesseurs des humains auprès des forces le 1er janvier 2019 à Bigna (Bafia).
supérieures cosmiques. Cependant, il faut préciser - Entretien avec Dagobert Besseng à Mbassa, 63
que l’avènement du christianisme occidentale à ans, père des jumeaux et patriarche, le décembre
Bafia autour de 1924 a conduit à l'assimilation 2017 à Mereng(Bafia).
des anthroponymes endogènes des Bafia. - Entretien avec Gidéon Mpon à Yakan, 80 ans,
patriarche, le10 juin 2017 à Gouifé(Bafia).
- Entretien avec Justin Maboué à Lambé, 69 ans,
devin et thérapeute, le 28 février 2017 à
Nyamsong(Bafia).

73
- Entretien avec Kpolom à Borock, 101 ans,
purificatrice et matriarche, le 27 décembre 2018 à
Bigna(Bafia).
- Entretien avec Moïse Itohong, 63 ans,
sacrificateur, le 13 mai 2018 à Tchekani(Bafia).
- Entretien avec Roger Zom, 61 ans, sacrificateur,
le 12 mai 2018 à Tchekani(Bafia).
2. Bibliographie
2.1. Ouvrages
- Hubert Deschamp, Les religions de l’Afrique
Noire, Que sais-je ?, P.U.F., Paris, 1965.
- Placide Tempels, La philosophie bantoue,
Présence africaine, Paris, 1949.
2.2. Mémoires et Thèses
- Aunel Malaury Afaga, « La chefferie
traditionnelle yambassa (1889-1958) : Essai
d’analyse historique », mémoire de Master en
Histoire, Université de Yaoundé I, 2013.
- Gabriel Maxime Dong Mougnol, « Le pays bafia
précolonial », mémoire de Maîtrise en Histoire,
Université de Yaoundé I, 1998.
- Léopold Sédar Edong, « Symboliques et
fonctions des chants et danses bafia (1800-1944)
», Thèse de Doctorat Ph.D en Histoire, Université
de Dschang, 2020.
- Paul Emog, « Les pays Banen et Bafia de 1901 à
1945 : Le poids de la colonisation (essai d’étude
historique) », Thèse de Doctorat 3è cycle en
Histoire, Université de Yaoundé, 1987.

2.3. Articles
- Léopold Sédar Edong, « Caractère sacré de
l’initiation traditionnelle des garçons à l’âge adulte
chez les Ngambé-Tikar du Centre-Cameroun », in
Fouéllefak Kana Célestine Colette et Nzessé
Ladislas (S/Dir.), Patrimoine culturel africain :
Matériau pour l’histoire, outil de développement,
Harmattan, Paris, 2017, pp. 161-179.
- Léopold Sédar Edong, « La perception du temps
chez les Bafia du Centre (Cameroun) », in
Rhumsiki : Des savoirs locaux en Afrique, Revue
scientifique de la Faculté des Arts, Lettres et
Sciences Humaines de l’Université de Maroua,
Hors-Série n0 01, novembre 2018, pp. 65-77.
2.4. Archives
Archives Départementales de Bafia, « Note sur
l’origine de la tribu bafia », in Rapport du Chef de
la Circonscription de Bafia à Monsieur le
Commissaire de la République, le 02 mars 1993.

74
La considération « sociale » du
sorcier dans l’aire culturelle
Basaa Babimbi au Cameroun

Patrick Romuald JIE JIE, PhD en histoire culturelle et religieuse


Enseignant au département d’histoire de l’Ecole Normale
Supérieure de Bertoua et à l'Université de Ngaoundéré
Cameroun

“...il est clair que la sorcellerie est une activité qui nécessite
l'existence d'une force surnaturelle que les Basaa Babimbi
appellent Ngwei ou hu.”
Résumé

Dans de nombreuses sociétés d’Afrique subsaharienne, le sorcier est considéré comme une personne
dangereuse, principalement en raison de ses maléfices. Cette considération est cependant beaucoup
plus nuancée chez les peuples Basaa Babimbi au Cameroun. En effet, le sorcier appelé "Mut a
tehna ju" (homme qui voit la nuit), du fait de son rôle religieux et de médiation avec le monde des
esprits, est considéré à certains égards comme utile à la société. De fait, un village qui ne possède
pas une personne capable de « voir la nuit » est voué à la perdition. Cette cosmogonie produit des
effets sociaux et culturels dans vie des Basaa Babimbi. Considéré comme une courroie de
transmission entre les ancêtres et la société, le sorcier est garant de l’ordre, de l’équilibre social et
de la tradition au sein du groupe social ou il est affilié.

Introduction

Madeleine Grawitz définit la sorcellerie comme : « Un pouvoir surnaturel exercé par un individu : le
sorcier (depuis sa naissance, par accident ou par formation). Il se distingue du groupe dont il fait
partie, où il est considéré comme une façon de réduire les tensions, lorsque les moyens rationnels
échouent». Dans cette définition, il est clair que la sorcellerie est une activité qui nécessite l'existence
d'une force surnaturelle que les Basaa Babimbi appellent Ngwei ou hu. Tout au long de cet article, la
définition de la sorcellerie que nous retiendrons est celle qui renvoit à : " l'ensemble des activités
menées par un sorcier, c'est-à-dire une personne possédant le Ngwei ou hu, même à son insu". Le
Ngwei et le hu sont des réalités surnaturelles effectives chez les Babimbi, et plus largement chez tous
les peuples de la forêt camerounaise. Si pour le commun des mortels et dans l'imaginaire populaire,
les activités du sorcier sont péjoratives - parce qu'elles sont occultes - l'on constate que chez les
Babimbi, le sorcier que nous appellerons ici "homme qui voit la nuit" occupe une place particulière
dans la régulation sociale. Partant de ce fait social, il est intéressant de se demander comment et en
quoi le sorcier est-il important dans le contexte traditionnel Babimbi ?

75
1. Généralités sur le cadre socio-culturel
des Babimbi
1.1. Qui sont les Babimbi ?

Dans une approche historique, le groupe ethnique


basaa occupait la région de Douala bien avant
l’arrivée des populations actuelles. En effet,
lorsque l’explorateur portugais Fernando-poo
découvrit le site de Douala en 1472, l’art du Hilun
Basaa y était déjà cultivé. Ainsi, en arrivant sur
cette côte du Cameroun au cours du XIXe siècle,
les émigrants Douala avaient trouvé les Basaa qui
occupaient ce site depuis déjà longtemps. Mais
très rapidement, ces Basaa sont vaincus par les
Douala et refoulés loin des bords du fleuve Wouri.
Les Basaa émigrèrent à la suite d’interminables
guerres avec les Douala vers l’intérieur du
Cameroun.
Dans ce courant migratoire, les Basaa, refoulés de
la côte par les Douala, franchi- rent le grand
fleuve Sanaga de la rive gauche où est localisé
Ngog-Lituba à la rive droite. Ce qu’il faut noter ici,
c’est que certains membres de la tribu refusèrent
de franchir le fleuve Sanaga. Ceux-ci furent alors
appelés Babimbi, parce que considérés comme
indolents . C’est le sens du terme « Bimbip » qui
signifie littéralement être allongé, étalé, couché.

76
M. Sack, dans une étude, a souligné le complexe Logkat et Ndogmbock.
d’infériorité des Babimbi vis-à-vis des autres
Basaa. On les a surnommés Babiib, ce qui veut 1.2. L’institution du Mbog au centre de
dire « ceux qui restent les bras croisés quand le l’organisation socio-culturelle des
danger est imminent, ou ceux qui font comme si Babimbi
de rien était ; qui sont prêts à boire le calice de
fiel jusqu’à la lie ». Ce trait, aurait marqué les La société Babimbi s’organise autour de
Babimbi et leur aurait conféré une particularité l’institution du Mbog qui est d’une importance
par rapport aux autres Basaa. capitale chez les Basaa. Le terme Mbombog est
Sur le plan géographique, la zone Babimbi est composé de deux substantifs : Mbom et Mbog.
essentiellement forestière, avec quelques savanes Pour chacun de ces substantifs, plusieurs sens
à l’Est et au Nord, frontalières de la région du sont possibles. Mbom signifie le front, symbole de
Mbam, qui, elle, est une région de savane. La ce qui est devant; de ce qui inspire le respect. Pour
localité a un relief varié, où l’on retrouve vallées, dire à un enfant de ne pas être insolent envers son
plaines, plateaux, et montagnes. Pendant la père, le Basaa utilise l’expression : U bet ban
période coloniale française, le pays Babimbi son mbom. L’idée contenue dans cette interdiction
comptait deux arrondissements (Ndom et est qu’il est formellement proscrit de mettre un
Ngambè) divisés en plusieurs cantons et villages. obstacle sur le chemin de son père, d’aller contre
L’arrondissement de Ndom comptait les cantons ses idées, bref de le contredire. Mbom signifie
de Babimbi III, Basso, Batti, Lidoundbiam, aussi chance ou malchance suivant l’adjectif bon
Omeng et Rive Gauche de la Djouel . ou mauvais que l’on ajoute au substantif.
L’arrondissement de Ngambè quant à lui
regroupait les cantons de Babimbi I, Babimbi II,

“Le Mbombog est le chef incontesté de ce qui est visible et


même de ce qui est invisible pour la communauté, pourvu que
cela soit à l’intérieur de son univers d’influence.”

Mbog signifie univers, monde. Pour le récit de la membres de la société disent : ééééé yooo !!! En
création, le Basaa commence toujours par ces signe d’approbation unanime.
mots : Mbog i lo le. Dans son sens restreint, le mot Si quelqu’un veut se renseigner sur le clan, il se
Mbog signifie la contrée dans laquelle vit le Basaa dirige vers le Mbombog. En effet, une fois qu’on
qui parle. Il faut préciser que cette contrée est s’est entretenu avec ce personnage, il ne reste plus
considérée comme étant tout l’univers. Le terme qu’à tirer les conclusions qui s’imposent sur la
univers, qui englobe les cieux et la terre, les base des informations ainsi recueillies. Le
hommes et les animaux, est préférable à celui de Mbombog est le chef incontesté de ce qui est
l’Etat comme le souligne Mpouma. Ainsi, un visible et même de ce qui est invisible pour la
Mbombog est un maître de l’ensemble de l’univers communauté, pourvu que cela soit à l’intérieur de
qui est sous sa juridiction. Cette dimension son univers d’influence. L’idée de la domination
cosmique est très importante pour comprendre d’une partie de l’univers est fortement marquée
l’autorité sans égale du Mbombog et le respect qui par l’existence du Mbombog, ainsi que par
lui est voué par la communauté. Le Mbombog l’origine du Mbog. Le Mbog est en quelque sorte
s’appréhende donc comme celui qui est la face de un pouvoir. Ce pouvoir vient des ancêtres
l’univers pour les siens. C’est le Mbombog qui (Basogol) qui, après avoir broyé quelques herbes,
distribue le bonheur et le malheur. Il est la face de fixèrent les limites du Mbog. Partout où il allait,
son "Etat" en ce sens qu’il suffit qu’il prononce chaque ancêtre du clan faisait tout pour occuper
une parole, qu’il se découvre pour que tous les une partie de la forêt. Cette façon de posséder le
monde se dit en basaa Likat Mbog.

77
Parler du Mbog comme d’une puissance, c’est dire complotent contre d'autres personnes et les
que le Mbog est un fétiche qu’on peut posséder soupçonnent d'être malveillants à leur égard. Se
sous forme matérielle. Le Mbombog serait dans ce confrontant à ces situations de la vie sociale qui ne
cas la face du pouvoir de la communauté. relèvent pas toujours de la normalité, les Basaa
concluent que les certaines personnes sont nantis
1.3. Les formes de sorcelleries chez les d'un certain pourvoir à un degré différent des
Babimbi autres. C'est ce « savoir-pouvoir » extraordinaire
dont les personnes exceptionnelles sont dotés, que
Le Ngwei et le Hu sont les deux « formes de le Basaa qualifie de Ngwei.
sorcelleries » qu'on retrouve chez les Basaa De fait, il peut arriver que quelqu'un pratique du
Babimbi. Ces deux principes de sorcellerie Ngwei (de la sorcellerie) sur une personne
permettent d'interpréter l'être de l'homme en pendant le jour ou la nuit. C'est la position du « je
société. » devant le « tu » qui détermine s'il y a eu Ngwei
ou pas. Samnik Lisôm, un informateur très
- Le Ngwei spécialisé dans les principes du Ngwei Basaa,
révèle que le Ngwei présente deux aspects : il peut
Dans sa vie quotienne, il arrive que le Basaa voit contribuer aussi bien à faire du mal qu’à faire du
des gens en bonne santé mourir brusquement; bien. Le bon Ngwei peut positivement
mais aussi des gens qui réussissent dans leurs promouvoir le progrès de la famille. Mais il est
affaires de façon spéctaculaire plus que d'autres. Il particulièrement utilisé au service de la division;
est ainsi témoin des exploits réalisés par certaines de la haine; de l'amour des hommes pour soi,
personnes, mais il entend aussi des gens qui alors que pour autrui on ne souhaite que le
malheur.

“L'homme du Ngwei connaît le bien et le mal. Lorsqu'il a des


désirs mauvais, il sait très bien qu'en écoutant la voix de son
cœur, il pourra se tirer d'affaire.”

- Le hu
L'homme du Ngwei connaît le bien et le mal.
Lorsqu'il a des désirs mauvais, il sait très bien L'approche scientifique du hu est plus complexe
qu'en écoutant la voix de son cœur, il pourra se que celle du Ngwei. Si le Ngwei paraît être un
tirer d'affaire. Pour éviter toute compréhension concept explicatif des relations humaines et leurs
moralisante de cette ambivalence du Ngwei, il est caractéristiques dans le groupe social; le hu
bon de noter qu'en parlant du bien et du mal, dépasse la sphère du savoir et se présente
nous ne faisons état que des deux aspects de la comme l'élément qui agit par excellence. Nul ne
contradiction qui est une composante ontologique peut guérir, ou consulter le Ngambi (devin-
de l'existence humaine. D'une façon résumée, guérisseur), administrer le Njég, participer aux
nous pouvons dire que le Ngwei consiste à faire jeux nocturnes, être un Mbombog, s'il n'a pas le
ressortir à tout instant les contradictions qui hu. Le hu est en quelque sorte le principe moteur
cohabitent dans les hommes, leur volonté ferme de l'activité du sorcier. Outre cette complexité du
de s'unir, mais aussi leur tendance à s'anéantir hu, son étude se complique aussi par le fait qu'il
réciproque- ment. Par ailleurs, l'efficacité du est difficile de répérer le terroir tribal auquel il
Ngwei varie selon le sexe. Tous nos informateurs faudrait rattacher la croyance au hu.
sont unanimes pour dire que le Ngwei masculin les Ewondo qui sont une autre ethnie bantou du
est moins efficace et moins redoutable que le Centre Cameroun, connaissent le hu qu'ils
Ngwei féminin. Ce dernier agit promptement et appellent Evu et ils témoignent de son existence et
ne fait pas attendre. Le mut Ngwei n'est pourtant de ses formes de transmission de la même façon
pas reconnaissable par sa nature physique. Certes, que les Basaa. Ainsi, lorsqu'un Ewondo, un Bulu
on peut dire que tout homme de Ngwei fait ou un Fang parle de l'Evu, un Basaa Babimbi n'a
trembler quiconque le voit. Il ne s'agit pas ici pas de peine à comprendre qu'il s'agit du hu.
d'une infirmité physique de l'homme de Ngwei qui
serait cause d'une telle crainte, nous pensons
plutôt au fait de se sentir coupable devant une
personne à laquelle on veut du mal.

78
La croyance au hu est à la base du phénomène de D'après Webster, il suffit d'avoir une chance
lycanthropie, des jeux nocturnes et de celui de extraordinaire à la chasse, d'être habile dans son
bilocation. On peut avoir le hu d'une façon travail, d'avoir du succès dans les affaires, il suffit
héréditaire; et dans ce cas, on dira d'un enfant de dépasser les autres dans une entreprise pour
qu'il a le hu de son père. Pour faire une telle être taxé de possesseur de hu. Ce qui est
déclaration, il faut que l'enfant en question redoutable, ce n'est pas l'existence du hu en tant
ressemble à son père physiquement et que tel, mais le fait que l'action bien menée du hu
caractériellement. C'est grâce au hu que le Basaa place telle personne au-dessus des autres et prive
Babimbi peut dire tel père tel fils. Celui qui réussit ces derniers de leur part légitime dans la
dans ses affaires est considéré comme ayant un hu communauté. Le hu n'est pas seulement utile pour
puissant. La notion de hu est utilisée ici pour celui qui veut exercer du Ngwei, mais aussi pour
distinguer les hommes dans la société. Les êtres celui qui veut reconnaître un possesseur de hu qui
humains sont classés suivant la nature de leur hu. lui fait du Ngwei. Le Basaa Babimbi pense que
Les Fang, nous dit Webster, reconnaissent deux l'on peut reconnaître un possesseur de hu
classes de gens. La première formée du commun, (entendez le hu actif) par le regard. Il s'agit
vit en paix avec ses voisins et ne pratique pas la surtout d'observer la rétine (hitée jis). On dit
magie noire, elle ne possède pas d'Evu ; la souvent que l'homme au hu actif a quatre yeux.
deuxième est formée de personnes éminentes et C'est là une façon de parler pour dire que l'homme
douées tels des pisteurs de sorciers, chefs de culte, est dédoublé. Un tel homme est très craint dans la
artistes, chanteurs; ces personnes ont société. En effet, il est capable de promouvoir le
suffisamment d'Evu pour exercer leurs progrès dans la famille, il peut aussi nuire à ce
professions et s'élever ainsi au-dessus du groupe, progrès. En raison de sa double nature, un tel
cette sorte d'Evu s'appelle We-besi. homme est aimé et haï dans son propre clan.

“ C'est pendant la nuit que les morts se réunissent au cimetière; c'est pendant
la nuit que les fantômes se promènent ; que la mygale ou araignée divinatoire
sort de son terrier pour révéler aux hommes les secrets des dieux.”

2. Le rôle social de "l’homme qui voit la Dans la cosmogonie des Basaa Bambibi, c'est
nuit" dans l'équilibre de la société pendant la nuit que les morts se réunissent au
Babimbi cimetière; c'est pendant la nuit que les fantômes
se promènent ; que la mygale ou araignée
2.1. Voir et savoir dans la nuit divinatoire sort de son terrier pour révéler aux
hommes les secrets des dieux. Le matin par
Le sens du mot nuit, est très ambivalent. exemple, le Basaa dira à son voisin : U ye kel et le
L'usage qu'on peut en faire ou que l'on en fait, est soir : u sude u . Le même homme en parlant du
très varié. Les réflexions qui précèdent, sur le sens matin et de la nuit dira: kegla i ye. La nuit étant
général du nom, "l'homme qui voit la nuit" très souvent considérée comme un temps sacré, il
révèlent déjà deux sens possibles de ce nom. est interdit de raconter certaines fables en
D'une part, c'est le lieu où certaines personnes plein jour. La même interdiction se rencontre chez
distinguent quelque chose d'extraordinaire alors les Bambaras. Chez certains mystiques, la nuit
que d'autres n'y voient aucun mystère. D'autre désigne souvent la phase ou l'âme se croit
part, c'est la réalité même que l'on voit dans ce irrémédiablement perdue dans les ténèbres, ce
lieu mystérieux, bref c'est le mystère même. Il temps de vide et d'angoisse extrême précède
n'est pas nécessaire de s'attarder sur le sens l'illumination finale. Sans vouloir minimiser le
vulgaire du mot "nuit" à savoir : la durée de temps sens du terme nuit comme moment sans lumière,
qui s'écoule entre le coucher et le lever du soleil. nous voulons insister sur le fait que la nuit
Disons tout de même que la nuit est considérée symbolise aussi une réalité vivante chez les
par maintes religions comme le temps privilégié Babimbi.
réservé aux activités des esprits invisibles.

79
L'homme peut se mettre en relation avec cette Il ne s'agit pas d'un vide ou d'un néant, mais
réalité, il peut même vouloir la posséder ou se simplement d'un monde. Un monde infiniment
faire aliéner par elle. Certes, la réalité en question plus redoutable que celui que nous voyons
se situe dans un espace et dans le temps. Si nous communément. Le monde que nous voyons n'est
avons voulu rappeler toutes ces indications sur la qu'une apparence par rapport au monde invisible
nuit, c'est parce que, là, réside la vraie pensée de symbolisé par la nuit qui, lui, est réel.
beaucoup de Basaa Babimbi sur la nuit: « Rien ne Voir, c'est distinguer le bien et le mal, c'est faire la
peut se faire en dehors de la nuit ». Tout ce qui part des choses entre ce qui a de la valeur et ce qui
concerne l'existence présente et future est décidé n'en a pas, c'est posséder la clé d'un phénomène.
pendant la nuit et par la nuit, prise Celui qui voit connaît les choses aussi bien dans
comme symbole de l'invisible. leur nature propre, que pour ce qui est de leur
Ce que nous voyons et entendons est pour le relation avec le reste de la nature. Voir ici c'est
Babimbi la simple concrétisation des connaître. Il ne s'agit pourtant pas d'un fait
délibérations nocturnes. Nous sommes, si on peut occasionnel, ou isolé. Celui qui voit est appelé à
le dire, les jouets des réalités invisibles. Pour "être agir. Pour faire, il doit voir. Les Basaa Babimbi
" au sens authentique, il faudrait être au courant attachent une grande importance au regard, il est
de ce qui se passe la nuit. Ainsi, si la nuit est ainsi interdit aux enfants de regarder un vieux, les
communément considérée comme obscurité, il yeux dans les yeux. On reconnaît "l'homme qui
faudrait ajouter pour être exact, que c'est une sait" par le regard, disent certains Basaa. C'est par
obscurité pleine, nous allions dire, une obscurité le regard que l'on peut faire du mal ou du bien à
habitée. quelqu'un.

“ C'est par le regard que l'on peut faire du mal ou du bien à quelqu'un. Ainsi,
"L'homme qui voit la nuit ", ou Mut a Tehna Ju est celui qui comprend le monde de
l'invisible, c'est lui qui est en rapport avec les ancêtres et c'est lui qui sait et qui
peut faire savoir.”

Ainsi, "L'homme qui voit la nuit ", ou Mut a Tehna La divination en tant que réalité religieuse et
Ju est celui qui comprend le monde de l'invisible, culturelle atteste la volonté de l'être humain d'être
c'est lui qui est en rapport avec les ancêtres et c'est lui-même au milieu des autres créatures. En
lui qui sait et qui peut faire savoir. sachant ce qui se passe et ce qui va se passer, le
Basaa Babimbi a cessé d'être le jouet des caprices
2.2. "L’homme qui voit la nuit" et la de la nature. Pour ceux des Basaa Babimbi dont la
divination chez les Babimbi culture scientifique est rudimentaire, et pour qui
la révélation explicite de l'alpha et de l'oméga des
Le Basaa Babimbi est confronté comme dans choses est plus loin d'être totale, l'absence de la
toute société par le problème du déterminis- me divination qui contribue à rassurer son existence
et celui de la contingence pour lesquels il a serait inquiétante. Ainsi, l'araignée par exemple,
cherché à sa façon une solution, voire la solution. en jouant le rôle d'interprète entre l'homme et
Au milieu de la forêt, en étroite relation avec le Dieu s'affiche comme le symbole de l'intelligence.
silence de la nature, le Basaa Babimbi devenu le Elle est le symbole de celui qui sait et qui déjoue
jouet des caprices de cette nature, perçoit un ordre les manœuvres des adversaires comme le
caché, la présence d'un unificateur à qui rien montrent les récits Ewondo et Basaa rapportés
n'échappe. C'est par la divination que le Basaa plus haut. Le devin-guérisseur, est membre d'un
Babimbi a voulu affirmer qu'il n'est plus un corps social. Sa force provient du groupe social
simple élément de la nature. Les divers procédés auquel il appartient. Ce que l'on a appelé
divinatoires que nous avons présentés dans la « sorcellerie » semble donc être un produit social,
première partie illustrent bien ce passage de l'état en ce sens qu'il expose un système de croyances et
de nature à celui de culture. de pratiques que la société a développé pour
prévenir ou mettre fin à toute désagrégation.

80
“La religiosité africaine, nous dit Holas, est avant tout la conséquence
logique d'une façon de voir, soit l'application intentionnelle dans la
routine quotidienne des principes philosophiques admis, bref d'une
mentalité spécifique du groupe. Autrement dit, la contemplation n'est
qu'un luxe rare. La religion, elle, est une nécessité, car elle fournit aux
vivants le chemin vers la source énergétique, située dans l'au-delà qui
lui permet d'assumer et de perpétuer son existence matérielle.”

Le pouvoir du devin-guérisseur est ainsi autant


traditionnel que charismatique. Un tel pouvoir
abandonné à lui-même ne tarderait pas à
disparaître. Pour rester actif, le devin-guérisseur a Aussi, le Mut Jingô (devin du jingo), le mut
donc besoin d'être en relation permanente avec les Ngambi (devin du Ngambi) et les autres hommes
fondateurs du groupe social, en l'occurrence les qui « voient la nuit » n'invoquent jamais le nom
ancêtres. La société, afin de conserver son savoir de l'être suprême, Nyambè.
intact, a trouvé bon de le concentrer dans la Ce n'est pas parce qu'ils ignorent l'existence de
personne du devin-guérisseur. Raison pour Dieu ou qu'ils ne tiennent pas compte de sa
laquelle le Basaa Babimbi, n'hésite pas à aller le volonté, mais parce que le chemin qui mène à
consulter, pour connaître son futur. Son rôle est Dieu passe nécessairement par l'ancêtre. Il suffit
donc primordial dans l’évolution sociale. donc de faire appel à l'ancêtre pour être en
relation avec Nyambè. La confiance que la société
2.3. L’homme qui voit la nuit, courroie de Babimbi a envers l'homme qui voit la nuit,
transmission entre les ancêtres et la provient de ce que celui-ci est lié à l'ancêtre.
société. L'ancêtre s'adresse toujours à la société dans un
langage énigmatique, inintelligible pour la société.
Par sa liaison avec les ancêtres, le devin- Mais son langage avec l'homme qui voit la nuit, ne
guérisseur se présente comme celui qui souffre d'aucune ambigüité.
"remplace" ou assume la présence de Dieu au sein
des « vivants ». Le devin-guérisseur est ainsi lié à
la société dont il est membre. Il est aussi
directement lié à l'ancêtre. Et seul ce dernier est
lié à Dieu.

Ainsi, " l'ancêtre, au cours d'une


apparition ou par un évènement
insolite, s'adresse aux siens. Ceux-
ci, pris au dépourvu, rapportent
au devin ce qui leur est arrivé. Le
devin, en possession du "dossier",
entre en contact avec l'ancêtre par
le truchement des pratiques
divinatoires. Une fois qu'il a
obtenu toutes les indications sur
l'objet de sa requête, il s'en
retourne auprès des membres de
la société pour leur révéler ce que
l'ancêtre a voulu dire au cours de
son apparition."

81
Certes, l'ancêtre communique avec les siens, mais ou à un groupe de personnes. Le Mbombog ou le
ceux-ci sont convaincus de ne pas comprendre chef tout court, est le garant de l'ordre dans la
directement le langage de l'ancêtre. Il leur faut un commu- nauté. Pour remplir son rôle, le chef a
intermédiaire, et c'est l'homme qui voit la nuit qui besoin d'une autorité supérieure qui doit lui servir
joue ce rôle. Les Babimbi en s'adressant à de point de référence. Ajoutons à cette affirmation
l'homme qui voit la nuit, ne peuvent pas que l'autorité supérieure en question n'est pas un
soupçonner la réponse que leur donnera ce simple poteau indica- teur mais qu'elle contribue
dernier. Cette réponse est bel et bien celle efficacement au maintien de l'ordre. La
communiquée par l'ancêtre lui-même; le devin ne communauté se comporte donc comme un groupe
peut pas expliquer ce dont il n'est pas l'auteur; il qui a résolu ses problèmes majeurs. C'est pour
ne peut pas dire de son propre chef de quoi il était maintenir cet état de choses que le devin-
question dans le message de l'ancêtre. Ainsi est-il guérisseur exerce son métier. Dans le groupe ainsi
clair que dans la société Babimbi, l'homme qui structuré, on a toujours peur de mettre en cause
voit la nuit est indispensable pour communiquer les relations sacrées du groupe. Le devin veille sur
avec les ancêtres. le clan, neutralise toute peur chez les membres du
groupe. L'équilibre du groupe est rendu stable
2.4. L’homme qui voit la nuit : garant de grâce à la présence de l'homme qui voit la nuit. Ce
l’ordre et de l’équilibre social dernier remet en place les courroies de
transmission qui unissent entre eux les divers
Pour le Basaa Babimbi, les termes ordre, sécurité membres du groupe. L'harmonie du groupe n'est
et connaissance sont intimement liés. Comme concevable qu'au niveau de l'homme qui voit la
dans toute société, le maintien de l'ordre a été nuit.
confié chez les Basaa Babimbi à un personnage

“Grâce à sa relation directe avec l'ancêtre du clan, le devin-


guérisseur sert de trait d'union entre les divers membres du clan, il
rappelle à tous ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire.”

En l'absence de ce personnage, le groupe se A propos des Voduns du Togo, Christine Garnier


retrouve soit en état de démesure, soit de et Fralon Jean affirment que : « Ce sont des
modération extrême, soit encore de dérèglement. redresseurs de torts, des directeurs de la vie et
Tout se passe comme si seul le devin-guérisseur des gardiens de l'ordre; mais malheur à qui aura
pouvait dissiper toute contradiction de l'existence. déchaîné leur colère ». Il n'y aurait plus d'ordre,
C'est probablement pour cette raison que le ni de morale et par conséquent pas de respect
groupe le considère comme celui qui peut apaiser pour les ancêtres si le Nganga cessait d'être
tout cœur troublé. Les activités de l'homme qui Nganga. Un abandon des activités de Nganga ne
voit la nuit permettent l'intégration des uns et ferait qu'aggraver le malaise qui existe déjà dans
l'exclusion des autres du groupe. Nous pouvons le clan mais qui a été conjuré momentanément
parler du devin-guérisseur comme d'une plaque par le Nganga. Le déferlement d'un tel malaise
tournante de la vie du clan. Il passe pour celui qui aurait pour conséquence immédiate
est l'âme « visible » du clan. Grâce à sa relation l'accroissement de l'instabilité sociale dans tous
directe avec l'ancêtre du clan, le devin-guérisseur les domaines. En effet, si le devin-guérisseur
sert de trait d'union entre les divers membres du maintient l'ordre dans le domaine moral, ceci
clan, il rappelle à tous ce qu'il faut faire et ce qu'il dans les "justes proportions", il en fait autant sur
ne faut pas faire. le plan économique. Les sociétés secrètes comme
Parlant des Nganga de l'Afrique centrale, Greta le Ngué, le Um ou le Koo ont des buts
Bloomhill, écrit :"oblations once he was trained, économiques, sociaux et religieux.
he became before the advent of the European- the
chief guardian of law and order the depository of
the tribe's religious beliefs, the ancestral spirits,
on whose behalf he ordered sacrifices..."

82
Le Mbombog, compte tenu des conseils du Mut- La mort d'un tel est un fait réel, la réussite d'un tel
Ngambi, gère les biens de la communauté avec dans les affaires est un fait incontestable, le
honnêteté et en conformité avec les mauvais accouchement d'une femme est aussi réel
recommandations ancestrales. La connaissance que le fait que le ciel soit au-dessus de nos têtes; la
des relations entre les choses et les hommes a violation d'un tabou alimentaire par un membre
permis au devin-guérisseur de donner satisfaction du groupe est un fait qui est plein de
aux siens. Van der Leeuw insiste sur le fait que conséquences… Tous ces faits sont souvent établis
pour l'homme africain, la vie est un « équilibre de avec une telle précision qu'il ne viendrait jamais à
puissance qui doit être maintenu » . Toutefois l'esprit de quelqu'un de les mettre en doute. Un
qu'un membre du groupe constate une anomalie devin-guérisseur dans la société Babimbi serait
dans le groupe, il s'empresse d'avertir le devin qui, certainement mal vu s'il demandait à son client:
muni de ses instruments de travail, révèle d'abord « es-tu sûr de ce que tu me racontes? » Mais le
ce qui s'est passé et indique ce qu'il faut faire pour fait de ne pas poser de questions à son client dans
revenir au statu quo. A la suite d'une requête faite le but de vérifier l'authenticité des allégations de
par un membre du groupe, l'homme qui voit la ce dernier ne signifie pas que l'homme qui voit la
nuit se disgracierait aux yeux de tous s'il disait nuit soit dupe de tout ce qu'on lui raconte. S'il se
qu'il n'y a rien. L'authenticité de la situation qui refuse de poser des questions inquisitoriales, c'est
est présentée au devin ne peut pas souffrir de qu'il passe aux yeux de tous comme celui qui sait.
contestation.

“ Le devin-guérisseur, par sa double appartenance au monde visible


et au monde invisible, peut seul combler le vide créé par la mort d'un
membre du clan. ”

Le client lui-même en est si convaincu qu'il ne Tout s'amenuit progressivement jusqu'à


peut pas risquer sa vie en essayant de mettre le l'extinction complète. Pour remédier aux effets de
devin à l'épreuve. On ne peut pas mentir au devin, la mort, le devin-guérisseur intervient pour établir
ceci est parfaitement clair dans la logique du la liaison entre le groupe social et Dieu, donc entre
groupe. Le devin-guérisseur ou homme qui voit la le groupe social et l'ancêtre. Le devin-guérisseur,
nuit, pour rétablir l'équilibre, doit expliquer ce qui par sa double appartenance au monde visible et au
semble inexplicable par la raison rationnelle. A monde invisible, peut seul combler le vide créé
ceux qui sont désemparés à cause de leur par la mort d'un membre du clan. Certes, l'homme
ignorance, il procure la clé des mystères, il éclaire qui voit la nuit meurt aussi, mais cela n'infirme en
les hommes de son groupe et les instruit . Le rien la croyance de la communauté. Au contraire,
Basaa Babimbi comme tout Africain, considèrent lorsqu'un devin meurt, cela prouve que son Ngwei
la mort comme un simple changement d'état mais a été affaibli ou qu'il n'a jamais été puissant. Sans
l'idée d'une disparition définitive n'est pas renoncer à sa croyance, le Basaa Babimbi
absente. C’est en partie à cause de cette ambigüité explique la mort d'un devin d'une façon très
que l'intervention du devin est nécessaire, voire simple. Devant un tel décès, la croyance selon
déterminante à la suite de chaque décès. Si l'aide laquelle celui qui est en relation avec les réalités
du devin est particulièrement sollicitée au sujet de invisibles ne peut pas mourir comme le commun
la mort, c'est que celle-ci est un des facteurs de des mortels, se trouve renforcée au lieu de
déstabilisation les plus redoutables. De fait, la s'atténuer. En effet, la communauté fait toujours
mort marque bien la rupture de l'équilibre à sa venir un autre devin-guérisseur considéré comme
source. Par la mort, l'homme est séparé de ce qui plus puissant afin qu'il donne des éclaircissements
était considéré comme la source de son existence. sur la mort de son « collègue ».

83
La dépouille mortelle du devin est par ailleurs très pas responsables de tout ce qui peut arriver dans
surveillée de peur que quelqu'un ne s'en empare le groupe et pour que l'action des ancêtres ne soit
pour des fins nuisibles. En allant voir un devin pas une tyrannie, et enfin pour que ce faisant, les
pour une affaire de vengeance, le Basaa n'effectue vivants aient toujours confiance aux ancêtres. En
par une démarche purement "négative". Le Mut- apportant des éclaircissements sur tel ou tel
Njég ne fait pas que détruire lorsqu'il invoque son évènement, le devin-guérisseur dispense les
fétiche afin qu'une personne soit punie. En enseignements authentiques. Sous un autre angle,
vengeant l'offensé, il rétablit l'équilibre entre signalons que la plupart des croyances des Bassa
l'individu et le groupe. Babimbi sont similaires à ceux de d'autres peules
en Afrique subsaharienne. Ils croient que la
2.5. L’homme qui voit la nuit, garant de la fécondité du sol ne dépend pas du devin-
tradition guérisseur, mais des ancêtres, qui sont les maîtres
incontestés du sol. Ils croient aussi que pour
Dans la société Babimbi, le devin-guérisseur s'est cultiver tel ou tel légume (les ignames par
vu attribuer le rôle difficile d'instructeur sur les exemple), il ne faut pas avoir des relations
pensées des maîtres du groupe, et de juge en sexuelles la veille des travaux; qu'il faut brûler le
accord avec la volonté des ancêtres. L'homme qui champ; qu'il est recommandé de garder les
voit la nuit est chargé de faire la part des choses bourgeons à cultiver dans un endroit précis qui ne
entre la responsabilité des ancêtres et celle des soit pas fréquenté par "n'importe qui". Tout est
membres de la communauté. Sa présence est donc codifié par la coutume en vigueur.
nécessaire pour que les êtres invisibles ne soeint

“L'homme qui voit la nuit rappelle chacun à l'ordre, il châtie les malfaiteurs et
les récalcitrants. Il rappelle ce qui a été établi depuis des années sans créer du
nouveau. L’homme qui voit la nuit n'existe pas en dehors de son rôle. ”

Mais lorsqu'un membre de la famille va consulter L'homme qui voit la nuit rappelle chacun à l'ordre,
le devin pour savoir le "pourquoi" de sa mauvaise il châtie les malfaiteurs et les récalcitrants. Il
récolte, il sait bien que le devin ne lui dira pas que rappelle ce qui a été établi depuis des années sans
ce sont les forces obscures, les esprits des ancêtres créer du nouveau. L’homme qui voit la nuit
qui ont empêché le sol de produire normalement n'existe pas en dehors de son rôle. Un tel statut
les fruits attendus. Le devin, grâce à ses n'est pas propre au devin seul. La vie de chaque
connaissances et à son réseau de renseignement membre du groupe est ainsi conçue ; chacun doit
sur son client, va essayer plutôt de retrouver les remplir scrupuleuse- ment la mission que lui a
erreurs commises par son client ou par un des confiée le groupe. L'aspect commun de tous les
siens. La cause n'est pas du tout mystique mais rôles est certainement la surveillance réciproque
humaine. entre tous les membres. Chaque membre doit
En résumé, nous pouvons dire que la signaler tout déséquilibre constaté ou pressenti.
communauté, dans sa longue expérience, établit Mais, alors que les autres ne font que constater
des codes qui régissent les relations d'homme à des phénomènes troublants, l'homme qui voit la
homme, et les relations de l'homme avec la nuit, lui, est chargé d'apporter des solutions à tous
nature. Ainsi, grâce aux activités de l'homme qui les problèmes. Il faut qu'il donne des explications
voit la nuit, il est possible de reconnaître que les voulues par le groupe, s'il veut continuer à vivre
êtres invisibles ou mystiques ne sont pas les comme membre de ce groupe. L'homme qui voit
causes du malheur de la communauté. Il s'agit en la nuit est craint à cause de ses activités et non pas
fait d'affirmer la responsabilité de l'homme après à cause de ce qu'il est ou qu'il suppose être. Il est
que ce dernier ait été instruit par les ancêtres sur celui qui veille sur tout et joue le rôle de la
ce qu'il faut faire et sur ce qu'il ne faut pas faire. sentinelle auprès des siens.

84
Le fait que le devin-guérisseur n'existe que par Il faut qu'à partir de la dispersion naturelle des
son action ne signifie pas non plus qu'il soit « moi-sorcier », la société en tant que totalité,
maître de ses actes. Il ne serait pas exagéré de dire opère une cristallisation de toutes les potentialités
que le devin-guérisseur agit sur commande, c'est "sorcières" autour d'un seul homme. Grâce à une
la société Babimbi qui fait de l'homme qui voit la telle opération, les réalités individuelles se
nuit ce qu'il est. L'homme qui voit la nuit est mélangent et se fusionnent pour former la réalité
considéré comme celui qui est juste et qui apaise, collective qui a l'avantage d'être moins
mais aussi comme la personne la plus méchante contradictoire aux yeux de tous et de s'imposer à
du groupe. En général, chaque membre du groupe tous. Le devin-guérisseur est certes celui que l'on
a en lui une part de « moi-sorcier ». Celui qui ne veut pas rencontrer sur son chemin, il est celui
officiellement joue le rôle de « sorcier » n'est en qui assaille les autres, qui les aliène presque, mais
fait que le représentant d'une réalité commune. il est aussi celui qu'on ne peut pas ne pas avoir
Par son statut, le devin est devenu aux yeux de comme partenaire dans tout ce qui concerne
tous, l'incarnation la mieux réussie de cette réalité l'existence. L'homme qui voit la nuit peut tuer
collective. Pourquoi un tel personnage? La raison sans que cela lui pose un cas de conscience. Il peut
est simple: le fait que le "moi-sorcier" existe en aussi tirer quelqu'un de l'embarras sans que cela
chaque membre est insuffisant pour unir tous les étonne personne. Ce que nous venons de dire
membres autour d'un idéal et de maintenir ainsi démontre que l'équilibre de la communauté
un équilibre durable. Basaa Babimbi ne manque pas de contradiction.

“...l'équilibre que réalise le devin en révélant la volonté


des ancêtres aux siens, est perpétuellement instable.”

La solidarité est certes sauvegardée, mais pour les mauvais est certain dans les religions
seulement par l'action ininterrompue du devin- africaines. Ceux qui ont bien vécu rejoignent
guérisseur. Celui-ci conjure quotidiennement les leurs ancêtres, les autres non. Il y a une croyance
tensions, il dompte tout élément perturbateur qu'on pourrait assimiler à celle du purgatoire:
chaque fois qu'il se présente. L’homme qui voit la quand un homme bon qui a mené une vie juste
nuit demeure ainsi le seul pôle d'attraction de meurt, on l'enterre avec un certain nombre de
toute la tribu. Chaque membre rêve d'être devin à pagnes, avec cette idée que s'il rencontre des
son tour tout en redoutant les conséquences d'un malheureux sur la route de l'au-delà, il pourra les
tel désir si jamais il se réalise. L'équilibre réalisé distribuer."
par « l'homme qui voit la nuit » se présente Mais l'équilibre que réalise le devin en révélant la
schématiquement en forme de toile d'araignée. volonté des ancêtres aux siens, est
Tous les membres sont maintenus dans un même perpétuellement instable. Pour être plus précis,
cadre grâce à l'action attractive que le devin- nous devons parler d'un équilibre momentané,
guérisseur exerce sur chacun d'eux. Bernard Picot, sans la présence constante de l'homme qui voit la
en parlant de l'idée de l'au-delà dans les religions nuit, l'équilibre du groupe ne serait plus qu'un
africaines écrit notamment: "La philosophie vague souvenir ou un simple vœu. Les activités de
africaine est basée sur la justice et l'équilibre. La l'homme qui voit la nuit ont eu un grand impact
justice : le bien sera toujours récompensé, tandis dans la tribu Basaa Babimbi. Elles continuent
que le mal sera puni, tout de suite, plus tard, ou d'ailleurs à retenir l'attention de plus d'un Basaa.
dans l'au-delà, mais il le sera toujours. Ces activités ont servi à expliquer l'existence du
Équilibre : les religions africaines enseignent que Basaa depuis toujours. L'ancêtre a donné les
le bonheur et le malheur s'équilibrent toujours, la fondements d'une vie communautaire et sur
croyance en un au-delà pour les bons, un au-delà ce point , ses enseignements demeurent très...

85
importants pour toute affirmation de la personne
dans l'Afrique actuelle et à venir. L'homme qui
voit la nuit a cru, à tort ou à raison, que l'union de
tous est fonction de la lutte constante contre toute
contradiction. Nous ne le croyons pas. En plus, ce
n'est pas en faisant passer toute la connaissance
du groupe en une seule personne que l'on réalise
la vraie unité de la collectivité. L'unité, nous
semble-t-il, ne peut pas et ne devrait pas exclure
toute différence entre les hommes d'un même
groupe.
Conclusion
La pensée "africaine" en général se présente
comme une philosophie de l’homme conçu
comme une entité holistique corps/esprit, en
rapport symbiotique constant avec l’univers
inorganique, végétal, animal, social et divin, au
sein duquel une place centrale lui est réservée.
Dans cette acception, la sorcellerie est une réalité
au centre de la société africaine. Si pour certains
elle est inconditionnellement négative, il faut
aussi dire que dans certains groupes culturelles
elle peut revêtir un caractère social indéniable. Cet
article nous a permis de montrer à travers le
contexte Basaa Babimbi, que le sorcier que nous
appelons "homme qui voit la nuit", est
incontournable à certains points de vue. Garant de
la tradition, lien avec les ancêtres, devin-guéris-
seur, il est au centre de la vie du groupe social.
Sous cette facette, la perception de la sorcellerie
chez certains peuples semble revêtir un caractère
positif qu’il faudrait examiner en profondeur.

Bibliographie

1. Ouvrages

Dictionnaire des villages de la Sanaga Maritime,


ORSTOM, SH, No 51.1969.
Grand Dictionnaire Larousse, 2003.
Jean Champaud., Mom, Terroir basaa, Paris,
Mouton et ORSTOM.1973.
Christiane Garnier et Jean Fralon., Le fétichisme
en Afrique noire, Paris, Payot, 1951.
Haessig., Unter des Urwald stamen in Kamerun,
1933.
Théodore Mayi-Matip., L’univers de la parole,
Yaoundé, Clé, 1983.

86
J. Marquet., Les Religions africaines
traditionnelles, Paris, seuil, 1965.
Samuel Mpouma ., Les Basaa, texte
dactylographié, IRCAM, 1936.
Yves Nicol., La tribu des Bakôkô, Larose, 1929.
Ngijol Ngijol., Les fils de Hitong, tome I, Yaoundé,
CEPER, 1981.
Bernadette Picot ., Tradition et modernisme en
Afrique noire, SD.
Van der Leeuw., La religion dans son essence et
ses manifestations, Paris, Payot, 1948.
Hutton Webster., La magie dans les sociétés
primitives, Paris, Payot, 1952.
Dominique Zahan., Spiritualité, religion et pensée
africaine, Paris, Payot, 1970.
3. Articles

Francesco Amato., « Croyances Basaa », MNC, n°


83, 1967, p. 17.
Bernard. Holas., « Réflexion sur la religiosité du
noir », Le monde non Chrétien, n° avril-juin,
1964, p.87.
Vincent Mulago., « Eléments fondamentaux de la
religion africaine » in Religion africaine et
christianisme, Actes du colloque international de
Kinshasa (9-04-1978), Centre d’Etude des
Religions Africaines (CERA), 1979, pp. 43-44.
4. Thèses et mémoires
Alfred Bayiga Bayiga., « L’homme qui voit la nuit
et l’existence du Bassa un essai sur un aspect de
l’existentialisme Africain », thèse de Doctorat en
théologie, Strasbourg, 1966.
Patrick. Romuald Jié Jié., « l’administration
coloniale française face au phénomène de
sorcellerie en pays Babimbi ; essai d’analyse
historique (1935-1960), Thèse de doctorat en
histoire, université de Ngaoundéré, 2018. Grawitz
M., citée par Micheline Marie-José Essi., « Sida et
sorcellerie chez les Boulou », thèse de Doctorat
(Ph/D) en anthropologie médicale, UYI, 2007.
Raymond Ndebi Biya , « Le Système Mbok chez
les Basaa du sud-Cameroun », thèse de doctorat
de 3ème cycle en philosophie, Strasbourg, 1976.

87
l'Essai
politique
88
Pouvoir absolu et production du
fascisme ethnocommunautaire en
Afrique postcoloniale: l'exemple du
Cameroun
Brice Armel Simeu, Politiste
Université du Québec à Montréal
brice.simeu@yahoo.fr

"L’espace public et l’écosystème médiatique au Cameroun se sont peuplés depuis


l’élection présidentielle du 07 octobre 2018, d’intellectuels théoriciens et produc-
teurs des divisions tribales. Ils mènent une activité cybernétique débordante, se
livrant à des luttes discursives violentes par réseaux socionumériques interposés. "

Israël du temps de Jésus Christ était miné de l’intérieur par un tribalisme qui avait affaibli son unité
comme grande nation, et par le colonialisme romain qui exerçait sur lui son oppression. Pour
répondre à ces défis est née la secte des zélotes. Un groupe politico-religieux extrémiste qui voulait la
libération complète d’Israël de l’empire Romain par la lutte armée. La simple contestation politique
du colon romain n’était plus suffisante et l’option de la résistance armée du peuple juif occupé
apparaissait comme la seule à faire plier le colonisateur. « Zélote » en hébreux signifie « être jaloux à
l’extrême »; jaloux de son identité, de sa culture, de sa religion, de sa nation, de son territoire, de son
ethnie. Le zélotisme s’affirmait ainsi comme un mouvement politique armé, fondé sur la « race » ou
sur l’appartenance à la nation juive. Il trouvait sa raison d’être politique dans la défense radicale de
l’indépendance totale d’Israël par le recours à des actions « terroristes » si nécessaire contre le
colonisateur romain. Au cœur du combat politico-religieux des zélotes, l’appartenance tribale à la
nation juive était fondamentale, et servait de terreau à la lutte radicale. L’activisme des Zélotes avait
conduit à la grande révolte juive qui s’était soldée par la destruction du temple de Jérusalem par les
romains au Iier siècle. Les Zélotes étaient donc des révolutionnaires armées et des nationalistes
convaincus. Seulement, parmi eux se trouvaient aussi – comme dans ce type de mouvement- des
extrémistes aux comportements fanatiques et sectaires, inclinés vers une forme de fascisme tribal ou
racial, qui ne se limitait pas qu’à la lutte contre le colonialisme romain. Ces Zélotes fanatiques, zélés
jusqu’à l’aveuglement, que certains historiens distinguent des Zélotes révolutionnaires en général,
étaient désignés par le terme particulier de « Sicaires ». Les Sicaires revendiquaient l’extrémisme
politico-religieux armée et désignaient l’étranger, le colonisateur, comme l’impur, l’ennemi à abattre.
Les Sicaires se constituaient en bandes armées propageant une violence inouïe dont les actions
étaient craintes par les colons romains mais aussi par les juifs eux même. Ainsi, le mouvement
nationaliste et révolutionnaire juif, bien qu’animer par la même ambition de libération d’Israël de la
colonisation, se distinguait entre les nationalistes radicaux et les révolutionnaires extrémistes.
Convaincus de leurs luttes fanatiques, les révolutionnaires extrémistes finirent par s’attaquer aux
juifs modérés et à ceux de leurs compatriotes soupçonnés de collaborer avec le colonisateur. Les
Zélotes étaient en majorité issus de la province de Judée, une province réputée intransigeante face au
colonialisme romain.

89
"Stimulés et provoqués sur les médias sociaux par des leaders
d’opinion devenus des soldats de la haine tribale, l’émergence
des « nouveaux Zélotes » de l’État postcolonial camerounais est
alimentée par des universitaires rompus dans l’animation de la
cyberhaine; des propagateurs actifs d’un cyber-tribalisme
obscur ..."

Aussi, les turbulences que provoquait Jésus le Mais aussi du discours de la vengeance ou de la
galiléen à Jérusalem et particulièrement son jalousie tribale dont la dérive haineuse parvenue à
saccage des marchands du Temple pour y déloger son paroxysme conduisit au génocide des Tutsi et
les brigands furent d’abord identifiées comme un des Hutu modérés au Rwanda en 1994. Résultat
acte de trouble à l’ordre public (cf. Jn2,13-25) . Le de cette folie, près d’1 million de morts en 03
maintien absolu de l’ordre public par la violence mois. La responsabilité lourde et accablante d’un
légalisée définit par essence les systèmes ex-colonisateur accroché à l’illusion de puissance
oppressifs. Cette situation d’Israël sous a été par lui-même admise. Celle de nombreux
occupation romaine, déchiré entre ses luttes religieux et intellectuels est encore bien gardée
politico-religieuses internes et son combat contre dans les archives. La mémoire du Rwanda ne doit
la colonisation romaine, est une clé de lecture jamais cesser d’être vive. Stimulés et provoqués
intéressante pour saisir la situation politique dans sur les médias sociaux, par des leaders d’opinion
certains États de l’Afrique postcoloniale tel que le devenus des soldats de la haine tribale,
Cameroun. l’émergence des « nouveaux Zélotes » de l’État
postcolonial camerounais est alimentée par des
Au lendemain du 07 octobre 2018 universitaires rompus dans l’animation de la
cyberhaine; des propagateurs actifs d’un
Le Cameroun connait ces dernières années un cybertribalisme obscur, de plus en plus osé et
réveil affiché et assumé des extrémistes politico- décomplexé. Magnant avec ardeur l’insulte
ethniques, ceux qu’on nommera les nouveaux systématique et le développement d’un champ
"zélotes" de l’État postcolonial. Cette catégorie lexical néofasciste au service d’une cause tribale
d’extrémistes dont la radicalisation s’est nourrie dont on définit très peu le cap et l’ossature.
du discours du rejet de l’autre, conçu comme
l’ennemi de la jouissance sociale de sa tribu.

L’espace public et l’écosystème


médiatique au Cameroun se sont
ainsi peuplés depuis l’élection
présidentielle du 07 octobre 2018,
d’intellectuels théoriciens et
producteurs des divisions tribales.
Ils mènent une activité
cybernétique débordante, se livrant
à des luttes discursives violentes
par réseaux socionumériques inter-
posés. Le résultat de l’activité de
ces forces de la haine est l'expans-
ion vertigineuse des discours
haineux et de la propagande
ethnofasciste entre des
communautés tribales dont
certains membres sont les têtes de
liste de la compétition politique du
moment. Comment en est-on
arrivé là ?

90
La conquête du pouvoir politique et Le fait est bien plus grave en incidences sociale et
l’ethnofascisme politique. En effet, il ne s’agit pas simplement
d’affirmer ou de revendiquer une suprématie
Depuis la campagne électorale pour la ethnique sans traduction sociale, sans pouvoir
présidentielle du 07 octobre 2018 et la crise post- politique ou sans influence économique. Non.
électorale qui l’a suivi avec ses péripéties, l'on L’ethnofascisme est une suprématie affichée,
constate une montée en puissance de la parole et assumée ou dissimulée, qui se traduit dans les
du discours tribaliste dans les médias et dans structures de l'État et doit se formaliser, se
l’espace public. Un terme en vogue chez les déployer, et se faire ressentir dans tous les lieux
intellectuels et les hommes de médias domine le de pouvoir et en particulier dans les arènes
vocabulaire des débats politiques : déterminantes de prise de décisions qui comptent
l’ethnofascisme. Mais que signifie ce terme pour le pays. Pour cela, les institutions politiques
« musclé » au contenu qui dégage la haine ? et donc l’État, deviennent le point culminant de la
- Eh bien, c’est simplement un concept crée pour quête du pouvoir. Son contrôle absolu alors
désigner le fait de considérer son ethnie comme concentre toutes les forces de conquête ou
supérieure aux autres, avec ce que cela implique d’accaparement.
comme accès aux privilèges pour des clans et
frustrations et injustices pour les exclus. Dit
comme cela parait néanmoins réducteur.

" Le combat politique s’est alors insidieusement transformé en haines


intercommunautaires, réduisant le moment démocratique de la vie
publique en « ring des discours tribalistes ».”

Dans cette lutte politique multiscalaire pouvant dont des universitaires de "salons" ou intellectuels
dégénérer en affrontements sociales d’une faussaires -comme dirait Pascal Boniface- sont les
violence insoupçonnée, l’élection présidentielle créateurs attitrés, le développement de la violence
d’octobre 2018 a - avec désolation -, réveillée les dans le rapport au politique, traduit l’état de
cellules dormantes de l’ethnofascisme, dans un décomposition du vivre ensemble tant claironné
moment de la vie publique, tendu par l’adversité au Cameroun. Pour connaitre l’état d’une nation,
politique, et la compétition électorale pour la il faut scruter le langage de ses citoyens,
captation des équipements du pouvoir. Les cartographier les pensées de ses intellectuels
savants constructivistes de l’ethnofascisme exposés aux feux médiatiques, écouter les idées et
camerounais se sont alors mis à pied d’œuvre les discours diffusés par ses universitaires en
pour fournir le débat public d'un champ lexical position de décision, et analyser la réponse du
élaboré pour alimenter l’affrontement des pouvoir gouvernant aux discours contradictoires
discours. Sardinard, tontinard, ekangpower, et aux projets politiques alternatifs. Quand un
bamipower, moutons, talibans, kamtolatres etc. pouvoir dans un territoire ou au sein d’une
Le combat politique s’est insidieusement organisation perçoit la contradiction comme une
transformé en haines intercommunautaires, offense, la contestation comme un affront, et
réduisant le moment démocratique de la vie l’irrévérence comme une rébellion, alors il a cessé
publique en « ring des discours tribalistes ». Il d’être démocratique. Le propre de la démocratie
s’est depuis construit et diffusé sans gène, ni c’est la conflictualité des idées, l’ardeur du débat
pudeur, un vocabulaire de la détestation public et la soumission à la diversité des opinions.
collective, de l’accusation facile et de la haine La démocratie n’est donc pas à confondre
réciproquement entretenues, qui fait son nid dans avec l'État de droit. De fait, le droit n’est
les médias sociaux. Plus aucun débat politique, qu’instrument: il peut être aussi bien le garant de
aucun fait social, aucun scandale n’échappent au la démocratie que le contremaitre de la dictature.
prisme de la lecture ethnique. Qui est alors responsable de l’ethnofascisme ? Une
Au-delà du vocabulaire haineux qui se densifie au question grave qui exige une réponse résolue et
gré de la radicalisation de la demande politique, et objective.

91
L’élection présidentielle camerounaise vise à capter le
pouvoir politique créateur, celui qui est la racine de tous les
autres pouvoirs institutionnels dans l’État et sur la nation.

Au Cameroun comme dans de nombreux pays C’est lui le pouvoir qui compte, l’essentiel de
d’Afrique subsaharienne, c’est la conquête du l’essentiel; le « saint graal » de la communauté
pouvoir suprême le coupable. C’est quoi ce politique; la raison et l’objet absolu de la conquête
pouvoir suprême dont la conquête est la génitrice électorale. Il est le sommet de l’État au propre et
de l’ethnofascisme? C’est le pouvoir suprême dans au figuré. Car au Cameroun, l’accès au pouvoir
l’État. Le pouvoir qui fait de son détenteur le présidentiel est constitutionnellement l’accès à la
Maitre absolu de l’État. Sa conquête ne renvoie couronne de l’État. C’est donc le pouvoir
pas à la simple captation d’un pouvoir politique présidentiel, pouvoir totalisant, qui est le principal
parmi tant d’autres. Il n’est pas non plus un coupable de l’ethnofascisme. Avant d’être un
pouvoir sur les affaires publiques qui serait exercé phénomène social aux tentacules politiques,
pour un temps avec le devoir absolu d’en rendre l’ethnofascisme camerounais a une fondation
compte, au risque d’y laisser son honneur et sa institutionnelle et constitutionnelle. Car
fortune. l’ethnofascisme est d’obédience
Il va bien au-delà. L’élection présidentielle institutionnelle. Et c’est le régime du
camerounaise vise à capter le pouvoir politique pouvoir exécutif absolu qui sanctuarise
créateur, celui qui est la racine de tous les autres l'ethnofascisme. Une forme d’exercice du pouvoir
pouvoirs institutionnels dans l’État et sur la politique qui produit et anime les haines
nation. Ce pouvoir est totalisant et sanctuarise collectives au sein des communautés qu’elle
l’État dans la personne de son détenteur. Il infuse, domine. Du fait de la densité du pouvoir qu’il
domine et ordonne tous les autres pouvoir. Il est concentre, le régime de l’Exécutif absolu a pour
le pouvoir essentiel. Il est le pouvoir complet : priorité d’assurer sa reproduction et de garantir sa
c’est le pouvoir exécutif absolu, le pouvoir pérennité. Sa main mise sur l’État est constitutive
présidentiel, que nous appelons pouvoir originel. de son ontologie politique.

92
Biya, exerce une emprise politique et décisionnelle
complète sur l’État camerounais.
Le pouvoir présidentiel au Cameroun fait de son
détenteur une "divinité politique" dont le règne
absolu fait et défait la santé de l’État. C’est cela la
faiblesse maitresse de l’État postcolonial
pluricommunautaire. Cette puissance du pouvoir
présidentiel, qui tire ses réflexes des vestiges de la
colonisation, se manifeste comme le
prolongement d’une décolonisation biaisée et
inachevée, influencée par l’esprit gaulliste de la
Vième République française. De ce fait,
l’absolutisme du pouvoir présidentiel fait de lui le
chef d’orchestre de la construction sociale et
politique de l’ethnofascisme.
Chef de Tout: Nnom nguii et Nomtema

Le Président de la République du Cameroun est le


Chef de l’État, Chef suprême des armées. Chef de
l’Exécutif, il nomme et révoque le Premier
ministre chef du Gouvernement et tous les
membres du Gouvernement; il préside le Conseil
des Ministres et détient la clé de voûte du budget
de l'État. Il est le Président du Conseil Supérieur
de la Magistrature dont il nomme les membres
Ainsi impose-t-il sa survie en situation de directement ou indirectement; il nomme tous les
contestation, en jouant un jeu d’échec avec les magistrats du siège et du parquet; il nomme le
colères silencieuses et la résignation populaire; Président et les juges de la Cour suprême; nomme
s’assurant de la diffusion de l’esprit du déni le Président et les membres du Conseil
collectif dans la masse des citoyens, comme un Constitutionnel: C'est lui qui fait et défait le
tranquillisant politique. Au Cameroun, le cœur du pouvoir judicaire. Il nomme tous les membres de
régime de l’Exécutif absolu, c’est le pouvoir l’organe en charge des élections Elecam. C'est lui
présidentiel. le "Maître d'ouvrage" des élections. Il est le Chef
suprême de l’administration, et le Chef de la
Le pouvoir sur l’État et dans l’État diplomatie. Président du Conseil de
l’enseignement supérieur, il nomme tous les
Le pouvoir présidentiel au Cameroun affermi dans recteurs, PCA, doyens et chefs des départements
la loi constitutionnelle de 1996, est initiatique au de toutes les universités d'Etat : il a le contrôle
pouvoir politique absolu. Il fait du président de la absolu sur le milieu "savant" par son pouvoir
République camerounais le Souverain pontife de exercé sur les carrières et la production
la nation; le Maitre absolu des institutions. Le intellectuelle du milieu universitaire. Il nomme
pouvoir présidentiel initie l’Élu du peuple tous les hauts fonctionnaires de l’audiovisuel
souverain au pouvoir total, à l’omnipotence public; de l’organe de régulation des médias à la
politique dans l’État, bref à la Magistrature télévision nationale. Un célèbre journaliste
absolu. Car la constitution confère au Président de camerounais affirmait à ce sujet que "la télévision
la République le pouvoir absolu sur l’État. La nationale est le Tam-tam du Chef de l'État". En
fonction présidentielle camerounaise n'est guère d'autre termes, la redevance audiovisuelle payée
différente de celle de Dictateur dans la République par tous les contribuables camerounais, est
romaine et ce dernier (rappelons-le ) était élu par destiné au financement de l'image de prestige et
le peuple. De fait, celui qui accède au pouvoir de la communication d'influence du Chef de l'État
présidentiel au Cameroun est à partir de lui, auprès de ses compatriotes, que ce dernier soit en
transformé en un hégémon politique incontesté : campagne ou pas. Chef politique et administratif
l’hégémon suprême dans l’État. La constitution absolu de l'Etat, il apparait de fait au sens
camerounaise de 1996 initie tout Président de la traditionnel, dépositaire de tous les attributs de la
République du Cameroun au statut de Dictateur puissance (Nomtema comme le dit les Bamiléké)
romain. En réalité, la fonction présidentielle de et de la sagesse (Nnom Nguii comme le dit les
par sa structure, son fonctionnement, sa liturgie Béti) dans l'État camerounais. Dans cette
propre, ses codes et sa progressive amplification configuration constitutionnelle, toute contestation
constitutionnelle, conjuguée à son exercice du Chef de l'État s'apparente à une hérésie
mystérieux et quasi-impérial par Amadou Ahidjo, politique, à une " folie "et surtout à une rébellion.
puis avec une bonne dose d’introversion par Paul

93
La figure du leader de l'opposition, d'où qu'il ment de la position politique de chaque acteur.
vienne, quelque soit son talent, son art ou sa force Cette hégémonie institutionnelle déborde sur les
de conviction, devient celle d'un "ange déchu" autres pouvoirs dans l’État et les façonnent. En
dont il faut mater la prétention et neutraliser effet, le Président de la République est aussi le
l'ambition. Le Chef de l'Etat étant le "Créateur" de Président National de son parti, la constitution ne
toute autorité politique dans l'État dont il occupe l'interdit pas. À ce double titre, il contrôle le
le trône. L'élection présidentielle au Cameroun ne pouvoir législatif en cas de majorité au
peut donc se passer de la figure de "l'homme Parlement, et peut s’y substituer via les
providentiel" qu'il soit le Chef de l'État en ordonnances. Il peut mettre un terme au mandat
fonction, ou le leader en chef de l'opposition du des chambres du parlement avec son pouvoir de
moment. La stature messianique de celui qui dissolution ou le prolonger par décret. Comme
aspire à la fonction suprême ou qui l'assume, est chef suprême du parti majoritaire, il a le contrôle
"congénitale" aux institutions constitutionnelles absolu de l’appareil politique; de l’investiture des
du Cameroun. Il sera soit le "choix du peuple", conseillers municipaux et des députés, à l’élection
soit appelé par ses partisans à "sauver le peuple". du Président du Sénat et de l’Assemblée
Dans l'un ou l'autre cas, son statut messianique, Nationale; Maires et présidents de région,
providentiel, quasi-christique apparait gouverneurs et préfets, tous doivent au Président
indissoluble dans la communauté politique. L'effet de la République leur fauteuil, soit par
pervers de cette structure organique du pouvoir l’investiture électorale ou la nomination
présidentiel, c'est la "manichéisation" du climat discrétionnaire. Le Président est le créateur
politique, des campagnes électorales et du débat politique des décideurs dans l’État, soit en sa
publique transformé en affrontement entre qualité de Chef de l’État, soit comme chef du parti
les forces du "mal" et ceux du "bien" dépendam- au pouvoir. Rien ne peut se faire en opposition au

“ La crise du pouvoir perpétuel fait partie de son


exercice. Elle fait partie de sa maintenance politique et
sociale.”
Chef de l’État, c’est le Prince suprême de la Répu- que et la captation « alimentaire » des acteurs
blique. Il a la main mise sur toute la communauté politiques opportunistes ou lessivés par la
politique et administrative en position de contestation devenue improductive.
décision. Son ombre plane sur toutes les arènes de
pouvoir. Tout décideur au Cameroun, même en L'implosion comme mode de régulation de
position de contestation sait qu’il demeure sous la contestation
l’épée de Damoclès du Chef suprême de l’État. La crise du gouvernement perpétuel est cyclique
Ainsi, le Président de la République règne par ses (adossée à l’élection à la fonction suprême) mais
Très hautes instructions et ses décrets. Son produit des effets permanents. Elle consiste
pouvoir discrétionnaire constitutionnellement essentiellement à: réprimer toute contestation qui
établi et affermi est absolu et falsifie toute menace ses fondations réelles et sa reproduction
séparation de pouvoirs. Un tel niveau de pouvoir politique; sublimer ses contradicteurs de surface;
dans les mains d’un seul homme alimente toutes et adouber ses opposants de convenance. Elle ne
les convoitises, les soupçons, les intrigues et les tolère ni l’opposition zélée, ni la rationalité
peurs. En effet, c’est la course pour sa conquête éveillée, encore moins la conscience réfléchie. Elle
ultime, son contrôle et son exercice qui va nourrir n’accorde de liberté et d’existence qu’a ce qui ne
toutes les ambitions, les tensions, les menace pas l’absolu du pouvoir présidentiel sur
manipulations, les fragmentations dans le corps l’État et dans l’État. Elle ne négocie pas sa survie,
social. De sorte que, l’élection présidentielle dans elle l’impose. Elle n’a que deux options, vivre ou
l’État postcolonial menace toujours sa stabilité et disparaitre. Elle ne se résout pas et ne se recycle
sa continuité institutionnelles. Cette crise pas, sauf pour mieux se consolider. Elle asphyxie
permanente du pouvoir en période électorale par la loi tous les espaces de droits et de libertés
alimente la culture ethnofasciste, et est celle dont publiques pour ensuite lâcher périodiquement
souffre le Cameroun d’aujourd’hui. C’est une crise prise, afin de donner le sentiment aux gouvernés
intrinsèque au « gouvernement perpétuel » qu’elle est à l’écoute de leurs frustrations. Son
(Ewangue et Nguini, 2009) dont l’activité arme fatale c’est l’inoculation de la résignation
principale est la neutralisation des forces de politique collective dans le corps social, en
contestation dans le temps; la conversion idéologi épuisant ses attentes par la longévité de sa perma-

94
nence. La crise du pouvoir perpétuel fait partie de s’emploie à déployer et entretenir autour de lui un
son exercice. Elle fait partie de sa maintenance véritable esprit de cour digne de Louis XIV. Cette
politique et sociale. Cependant, dans un contexte cour présidentielle telle une cour royale, vit entre
de crise sanitaire comme celui du Covid-19, la quête permanente des faveurs du Président et la
l’ethnofascisme est particulièrement aveugle et peur de ses colères. Son indifférence n’est jamais
stupide. Il corrompt les masses en les égarant l’assurance ferme de lendemains sans nuages. Car,
dans les discours creux, teintés de violence. Il l’absolutisme supporte mal la prétention et la
ruine la qualité du débat politique en polarisant liberté de ton, l’adversité et la mise au défi. S’il
l’attention sur les représentations de la garde silence c’est qu’il se prépare à frapper. S’il se
distribution tribale du pouvoir et de ses privilèges. manifeste c’est qu’il a déjà neutralisé toute force
Le plus grave, c’est lorsque les médias en assurent contraire. Il ne se prive jamais de la malice de la
le relai. Des termes ignobles d’un autre âge sont vengeance.
balancés et répétés pour désigner un ennemi, Le temps n’est pas pour lui un obstacle, il est
relayés par le discours d’universitaires et maitre des horloges. Tant qu’il respire, son
d’hommes de médias alimentés par l’argent de la pouvoir sait qu’il triomphera de toute
corruption. contestation. Il sait qu’il ne peut déterminer
l’avenir, alors il règne même dans l’invisible. En
Un pouvoir politique "déificateur" somme, la puissance de son esprit fait dominer
l’esprit de sa puissance. L’esprit de cour dont il est
Celui qui détient le pouvoir présidentiel le géniteur dirige ses courtisans et se distille dans
camerounais, d’où qu’il provienne est sublimé. Sa tout l’appareil de l’État, infiltrant la société par le
parole est d’or, ses silences sont précieux, son moyen d’un droit positif sciemment vicié. Un
ethnie s’en vante, le peuple lui est conquis. Qu’il arsenal juridique est ainsi expressément conçu et
parle ou se taise, qu’il se montre ou se cache, réajusté à vue ou à terme, selon les besoins
l’absolutisme de son pouvoir circule et impose son temporels, pour enraciner ou mieux dissimuler le
autorité quasi-naturellement. Dès la fin de son pouvoir de contrôle de l’hégémon dans l’intimité
initiation constitutionnelle au pouvoir absolu, organique de toutes les institutions politiques.
l’omniprésident, véritable hégémon politique, Une fois cela établi, affermi et consolider, le ...

95
respect du droit, et la valeur absolue de la loi,
deviendront les principes incontestables qui
doivent structurer les discours, la pensée, les
libertés, les comportements et les réflexes du
peuple gouverné.
La communauté politique vie au rythme des
rumeurs, de la spéculation, de la course aux
prébendes et aux réseaux d'élites. La loi n’est plus
l’expression de la volonté générale, mais la
traduction de la part de pouvoir que l’hégémon
octroi ou n’octroi pas. La rhétorique de son
respect stricto sensu devient la trame du discours
des lieutenants du Prince véritable détenteur de
l’horloge juridique et judiciaire de l’État. De
même, les notables de la cour de l’hégémon
s’appliqueront à faire circuler son omnipotence en
ventilant l’esprit du déni, l’esprit du "tout va
bien", du "tout est sous contrôle", tant que
l’hégémon n’est pas ostensiblement déstabilisé:
"on maitrise". Et quand bien même apparaissent
les signaux extérieurs de son affaiblissement
physique ou politique, les notables de la cour
activent de façon graduelle, en direction des
différentes couches des gouvernés, les véhicules
idéologiques du déni, pour s’assurer que la fin du
pouvoir qui les a établis, ne se signale guère à
l’horizon. Les attitudes, les discours, les prises de
position, sont déterminés par le seul rapport à
l’hégémon de l’État, seul détenteur du pouvoir
politique réellement convoité et exercé.

Le pouvoir qui fabrique des créatures

Le poids hégémonique du pouvoir présidentiel va


ensuite ruisseler par le moyen du décret
présidentiel dans tout le pays et façonné l’État et
la société. L’administration, l’armée, l’opposition
politique, le milieu des affaires, le pouvoir
traditionnel et même le pouvoir ecclésiastique ne
vont structurer leur expression sociale qu’à partir
de leur rapport au pouvoir présidentiel. Dans
l’État postcolonial camerounais, le pouvoir
présidentiel est le pouvoir total qui concentre tous
les pouvoirs et sert de pont entre tous les autres
pouvoirs. De sorte que, le détenteur du pouvoir
présidentiel n’est autre que le Pape de la Nation,
détenteur de l’infaillibilité politique, juridique et
administrative dans l’État, et sur l’État. Dans une
telle configuration de la réalité du pouvoir
politique au Cameroun, la conquête de son
échelon suprême, ouverte par l’élection
présidentielle au suffrage universel à un tour,
devient un enjeu de combats fratricides. Une lutte
sans merci, donnant lieu à toutes les formes
d’ingéniosités, soit pour conserver le pouvoir
présidentiel à tout prix, soit pour l’obtenir à tous
les prix.

96
Cette perversité de l’hégémonie du pouvoir dre celle du rapport aux forces néocoloniales
présidentiel dans le système politique de l’Etat pleinement actives et au cœur de la reproduction
postcolonial entretient l’ethnofascisme, le culte de et de la formation des élites. De ce fait,
personnalité, les habitudes clientélistes, et la l’ethnofascisme se nourrit des violences qui
culture de la corruption. Car son absolutisme se jaillissent de l’affrontement des forces politiques
reproduit dans tous les niveaux d’exercice de et sociales qui convoitent le pouvoir présidentiel.
l’autorité dans l’État et même dans la société. La donnée tribale d’une part, et les activités
Ainsi, du gardien de la paix au ministre, en sournoises des forces néocoloniales d'autre
passant par l'inspecteur des impôts, chaque part dans la vie de l’État postcolonial
individu en position de pouvoir dans la société camerounais, sont les deux ailes qu’agitent les
camerounaise, et plus encore dans forces de conquête du pouvoir présidentiel, soit en
l'administration publique, est tenté de jouer à les dénonçant, soit en les mobilisant au service du
l’incontournable, au petit pontife, à l’infaillible, dessein ultime : l’accaparement ou l’accession à
voire au dictateur tout simplement. Du fait de sa l’omnipotence politique, c'est à dire au pouvoir
toute-puissance, l’élection du Président de la présidentiel. Mais le Cameroun se réduit-il à la
République va entrainer une mobilisation question tribale dès qu’il s’agit de la conquête du
exacerbée de la donnée tribale, dans un pays aux pouvoir suprême ? La question tribale est-elle le
trajectoires institutionnelles influencées par la déterminant fondamental de la formation et de la
centralisation de l’État héritée de la pratique reproduction des élites ?
administrative coloniale française, conjuguée à
l’indirect rule (décentralisation) héritée des
anglais. En outre, à la question tribale, va se join-

“ll n’y a plus de pouvoir sans les tribus. Et les tribus n’ont de
pouvoir que parce qu’elles octroient du pouvoir, même à titre
symbolique.”

La tribu au pouvoir : l'ethnocratie elle obéit le réquisitoire du Professeur Maurice


Kamto dans sa position de leader en chef de
On peut l'observer avec lucidité, le rapport au l'opposition, devant le Conseil constitutionnel sur
pouvoir politique au Cameroun se situe d’une part la question de l’appartenance tribale lors du
dans le rapport aux tribus, et d’autre part dans le contentieux postélectoral de 2018; l’installation
rapport aux forces latentes du néocolonialisme. La du Président Paul Biya comme Nnom Nguii (
conquête du pouvoir se traduit ainsi dans les Grand patriarche de tous les patriarches) par les
discours et les représentations sociales en un chefs traditionnels Bétis du sud ; la percée
positionnement par rapport aux tribus et par électorale de Cabral Libii et de son parti le PCRN
rapport aux forces latentes mais bien actives du en pays Bassa dont il est originaire; la débâcle
colon d’hier. De fait, l'effort permanent des forces électorale du SDF à la suite de la crise
néocoloniales qui agissent en nébuleuse dans les anglophone; la résilience de l’UNDP et du MDR
arènes de pouvoir, c'est de s'allier une caste trans- dans le septentrion. Toutefois, le développement
ethnique d'élites avec qui maintenir leur influence récent du cybertribalisme amplifié par les sorties
permanente. Ce faisant, la politique et le politique répétées et scandaleuses de certains
deviennent le point de concentration et de universitaires, hommes de lettres ou encore ex-
démonstration de cette réalité sulfureuse: Il n’y a fonctionnaires a de quoi particulièrement
plus de pouvoir sans les tribus. Et les tribus n’ont inquiéter. La banalisation de l’ethnofascisme par
de pouvoir que parce qu’elles octroient du des publications aux propos subversifs et haineux
pouvoir, même à titre symbolique. Nous sommes des personnalités comme Patrice Nganang contre
dans un régime politique qu'on peut qualifier les bulus, ou Mathias Owona Nguini contre les
d'ethnocratie. Une forme de démocratie bamilékés (pour ne citer que ceux-là) approfondit
administrée, fondée sur le vote ethnique et la le dépècement de l’unité nationale camerounaise
distribution tribale de l'exercice du pouvoir. Le dont l’ethnofascisme a été et sera toujours le
Cameroun est ainsi une république ethnocratique, principal ennemi.
en ce sens que la donnée tribale constitue l'assise
de la conquête et de l'exercice du pouvoir. Partant
de ce fait, l’on peut comprendre la logique à laqu-

97
Sortir de la grande nuit...
Le Cameroun est pourtant une nation multicultu-
relle remarquable et appréciée. Parmi les institu-
tions non étatiques qui permettent de rassembler
les camerounais, il y a l’Église, la Mosquée, l’Uni-
versité, les Lions indomptables, la trompette de
Manu Dibango, les buts de Roger Mila ou de
Samuel Eto’o, les combats de Francis Nganou, les
romans de Djaïli Amadou Amal, les comédies de
Jean Miché Kankan etc. On dit au Cameroun, que
les bassa ont le foot, les béti la danse, les sawa le
chant, les bamiléké le commerce, les pygmées la
médecine traditionnelle, les peuls l’élevage, etc.
Les dimanches, les églises sont bondées de cette
diversité; et les stades résonnent de ces cris
mélangés lors des matchs de foot de l’équipe
nationale. Bassa, bamiléké, béti, yambassa, sawa,
kirdi, tikar, bansock, bagnagui, toupouri, massa...
s’y retrouvent tous dans l’amour d’une même
nation. L’objet de la politique ne peut être de
donner la voix à la haine. Et la démocratie dans
l’État postcolonial doit être sortie de ses
enfermements liberticides sous prétexte d’État de
droit. La configuration ethno-sociologique et la
trajectoire historique du Cameroun permettent de
penser que l’actuelle structuration
constitutionnelle de sa vie politique doit être
urgemment réformée. Il faut déconcentrer le
pouvoir présidentiel absolu. La grande réforme
institutionnelle à mener serait de sortir le
Cameroun du régime présidentialiste pour le faire

98
passer à un réel régime parlementaire solide, plus à même de traduire sa
diversité ethnique en réalité politique moins conflictuelle. Un régime
parlementaire pluricommunautaire, dans lequel un Parlement fédéral,
avec un nombre d'élus plus important, et représentant l’ensemble des
camerounais et camerounaises par une proportionnelle intégrale, sera
le coeur battant de réels débats démocratiques, d’alliances constructives,
de négociations permanentes, obligeant les camerounais à exercer ensemble
le pouvoir de gouvernement. Le Président de la République défait de son
absolutisme politique, ne deviendrait alors qu’un gardien des institutions,
dans une fonction honorifique et de représentation; élu par un collège
électoral constitué par les chefs traditionnels et les élus territoriaux. Vaincre
l’ethnofascisme porté par les nouveaux "Zélotes" de l’État postcolonial, va
bien au-delà du fait de repenser la distribution tribale du pouvoir dans les
institutions politiques, ou de réaliser des avancées démocratiques et
économiques. Il faudra que tous les camerounais qui ont foi en l’avenir, loin
des sirènes de la haine qui divisent pour mieux faire disparaitre, pensent à se
soumettre à l’impératif de l’unité. L’unité ne signifiant en rien l’assimilation.

99
Le fait réligieux
en Afrique
100
Joseph de Nazareth:
La paternité qui vient d'en
haut
101
Méditation de Mgr Emmanuel Dassi
Youfang, Évêque de Bafia,
Cameroun

Joseph, un homme juste au silence retentissant et dont les évangiles ne mentionnent


aucune parole. Un homme d’action, qui se caractérise par ce qu’il a fait à l’écoute de la
parole de Dieu.

En cette année dans l’Église Catholique dédiée à pas à la tentation de l’accusation facile et injuste.
Saint Joseph, l’occasion est donnée aux chrétiens Face au drame qui se préparait pour Marie, Mgr
et aux hommes de bonne volonté de redécouvrir Dassi pose une question déterminante pour la
les vertus et les traits de sainteté du saint père conversion de chaque chrétien : « Combien
adoptif de Jésus. Joseph, un homme juste au d’hommes auraient eu cette délicatesse ? »
silence retentissant et dont les évangiles ne La prudence bienveillante de Joseph est pour le
mentionnent aucune parole. Un homme d’action, père évêque de Bafia « la preuve qu’avant même
qui se caractérise par ce qu’il a fait à l’écoute de la l’intervention divine, Joseph était un homme juste
parole de Dieu. Ce saint patriarche aura à l’instar d’Abraham le père des croyants ».
particulièrement marqué Mgr Emmanuel Dassi Comparant le choix de Joseph à l’intercession
Youfang par son sens de l’action, sa docilité à Dieu d’Abraham pour éviter la destruction de Sodome
et sa fidélité à sa vocation de père nourricier du et Gomorrhe noyées dans le péché, Mgr Dassi fait
Sauveur. A l’occasion de sa visite pastorale à la remarquer le désir sincère et la volonté pleine de
Paroisse Saint Joseph de Ntui dans le centre du miséricorde d’Abraham d’agir pour le salut du
Cameroun, le 19 mars 2021, le père Évêque de genre humain. Joseph s’inscrit dans la lignée des
Bafia a ainsi livré à la communauté chrétienne une hommes justes qui malgré l’ampleur du mal qui
catéchèse riche d’actualité sur le Saint protecteur subsiste, demeurent attachés à Dieu. Il intercède
de l’Église Catholique. comme Moïse autrefois pour que l’extermination
du peuple ne survienne.
Saint Joseph et la primauté de la charité
sur une lecture inique de la loi Joseph, le juste qui ne renonce jamais à
être bon
Parlant de Saint Joseph Mgr Dassi, souligne la
primauté de la charité sur la loi dans un monde où « Joseph est à l’aune des temps nouveaux la
la violence psychologique et physique envers la figure représentative de tous les justes qui l’ont
femme explose. Joseph incarne le masculin dans précédé dans l’ancien testament ». En cela, il
le sommet de sa responsabilité de protéger. assume pleinement son titre et sa lignée de fils de
Devant l’annonce de la grossesse « inattendue » et la maison de David. Pour Mgr Dassi, le juste est
hors mariage de Marie, Joseph qui n’est pas le celui qui même dans les situations d’injustices
père biologique de l’enfant attendu opte sans continue à être bon. En d’autres termes, le juste
nuance, ni nuage, pour la sécurité et la protection est celui qui ne renonce jamais à être bon.
de Marie, plutôt que de céder aux ragots, et aux Rappelant les paroles du Pape François, Mgr
lois d’une société hypocrite et violente. Pour Mgr Dassi relève que « bien des fois, des évènements
Dassi, Joseph est un être de discernement, qui imprévus surviennent dans nos vies. Mais très
laisse Dieu éclairer son jugement et qui ne cède souvent notre réaction c’est de plonger dans la
confusion, la colère et la volonté de sévir ».

102
« Jour et nuit, Joseph est à l’écoute de Dieu, et c’est le propre
des hommes justes. C’est pourquoi même dans son sommeil, il
a pu percevoir ce que Dieu lui disait de faire dans cette
situation ». Joseph était attentif à ce que Dieu lui demandait de
faire.

La grande sagesse que Joseph nous enseigne c’est Confiant en Dieu, Joseph prend Marie comme
de savoir « laisser de côté l’étonnement pour faire épouse et accompli ce que l’ange du Seigneur lui
place à ce qui arrive, aussi mystérieux que cela avait prescrit, c’est-à-dire : donner le nom de
puisse paraitre à nos yeux. » Savoir accueillir et Jésus à l’enfant. En donnant le nom à l’enfant,
assumer la responsabilité à laquelle chaque Dieu donne à Joseph d’assumer la paternité de
évènement nous invite. L’une des caractéristiques son fils : une grâce inouïe. De sorte que, dans
– et non les moindre – de Joseph, « c’est qu’il sait toute la société, Jésus sera reconnu et désigner
être toujours à l’écoute de Dieu » rappelle Mgr comme le fils du charpentier de Nazareth. Le fils
Dassi. « Jour et nuit, Joseph est à l’écoute de de Dieu fait homme sera ainsi appelé par toute la
Dieu, et c’est le propre des hommes justes. C’est société comme fils de Joseph. Ce faisant « Joseph
pourquoi même dans son sommeil, il a pu ne disparait pas de la vie de Jésus comme
percevoir ce que Dieu lui disait de faire dans cette certains pères qui une fois l’enfant reconnu,
situation ». Joseph était attentif à ce que Dieu lui disparaissent de la vie de leur progéniture, pour
demandait de faire. « Joseph est l’homme de réapparaitre des années plus tard quand leur
l’écoute constante du Seigneur, en véritable enfant est devenu soit préfet, homme d’affaire ou
homme de foi » ; toute chose qui va lui valoir une célébrité.» De fait, Joseph assume sa plus
d’être choisi par Dieu. haute responsabilité humaine, celle de père.

Joseph et le sens sacré de la


responsabilité
S’inspirant des paroles du pape
François, Mgr Dassi souligne que la
grandeur de Joseph c’est d’avoir
assumé aux cotés de Marie la
fonction et la responsabilité de père
adoptif de Jésus à l’aube de notre
salut. La mission de Joseph se
prolonge dans l’Église. Marie
trouve en Joseph l’homme de
confiance qui s’occupera d’elle et
de son enfant sous le regard de
Dieu. En ce sens Joseph est le
gardien de l’Église, car l’Église est
le prolongement du corps du Christ
dans l’histoire et en même temps
dans la maternité de marie est
esquissée la maternité de l’Église.

103
Ainsi, Joseph en continuant de protéger l’Église,
continue de protéger l’enfant et sa mère.
Pour Mgr Emmanuel Dassi, l’intimité de Saint
Joseph avec son fils adoptif l’enfant Jésus est une
clé qui peut nous faire comprendre la puissance de
l’intercession de Saint Joseph. Comme il l’a été
pour l’enfant Jésus, "Saint Joseph est choisi
comme l’ombre du Père éternel à nos côtés dans
ce monde. Car il a été choisi par Dieu pour
manifester sa propre paternité, d’abord envers
son fils et à travers lui, envers tous ceux qui
deviennent ses enfants. Mais on ne peut
réellement expérimenter les bienfaits de la
paternité de Saint Joseph sans l’imiter vraiment."
Nous sommes invitées plus que jamais à imiter les
vertus de Saint joseph pour réussir notre marche
dans ce monde. Et l’une des vertus fondamentales
de Saint Joseph c’est sa soumission incondition-
nelle et constante à la volonté de Dieu. D’ailleurs
l’évangile le témoigne : « Joseph fit ce que l’ange
lui avait prescrit ». Mt1,24. "Aujourd’hui nous
avons plus que les songes : la parole de Dieu. Il
faut donc se plonger dans la parole de Dieu pour
la vivre plutôt que de s’accrocher aux songes sans
discernement" précise Mgr Dassi.
Joseph, maitre de la docilité et de
l’obéissance à Dieu
Mgr Dassi insiste : « Joseph nous apprend la
docilité à la volonté de Dieu. C’est la docilité de
Joseph à Dieu qui le caractérise dans les
évangiles. Une docilité qui apparait avec force
après que Dieu ait demandé à Joseph de prendre
Marie et l’enfant Jésus et de s’enfuir en Égypte
pour échapper au projet d’Hérode contre l’enfant
nouveau-né ». L’Égypte perçu dans l’imaginaire
juif comme le lieu de la servitude et de
l’esclavage. C’est pourtant en Égypte que Joseph
est appelé à s’y rendre, fuyant la tyrannie
meurtrière d’Hérode, alors qu’autrefois, fuyant la
tyrannie de Ramsès le pharaon égyptien, le peuple
juif traversait la mer rouge sous la conduite de
Moïse. Jusqu’au bout Joseph obéit à Dieu. «
Imiter Saint Joseph c’est apprendre à obéir à
Dieu, et c’est le b.a.-ba de notre vie de foi »
affirme Mgr Emmanuel Dassi Youfang.

104
« Nous savons ce que Dieu attend de nous,
chacun selon son état de vie et cela depuis l’âge de
raison. Nous connaissons quels sont nos devoirs
d’état ». Et Mgr Dassi de citer le pape François : «
Dans chaque circonstance de sa vie, Joseph à su
prononcer son fiat (son « Oui ») tout comme
Marie. » Le père évêque de Bafia le martèle :
« Nous devons apprendre que c’est un bonheur de
dire oui à la volonté de Dieu. Mais il est vrai que
dire « Oui » à la volonté de Dieu c’est encore plus
difficile quand on est dans les situations
difficiles ». Or Joseph comme Abraham nous l’ont
montré, « c’est dans les situations critiques que
l’on voit qui sait dire vraiment « oui » à la
volonté du Seigneur dans sa vie. » Si les
situations difficiles sont des moments d’épreuves,
Mgr Emmanuel Dassi Youfang invite les chrétiens
au courage créatif qui sait transformer les
épreuves en opportunités en faisant toujours
confiance à la providence divine. Et de conclure :
« Saint Joseph est l’homme du concret : la foi c’est
du concret ; et c’est en cela que Saint Joseph est le
patron des travailleurs et le modèle des pères.
Joseph nous apprend à être concret ».

105
L’esprit de la parenté dans la vie
consacrée: Quand la nature se met
aux prises avec la grâce

L
a parenté repose sur un style de vie communautaire qui prépare, à sa manière, à la vie
consacrée. Parmi ses atouts, il y a le lien communautaire qui la dynamise, la solidarité
qui l’anime et la maintient active, l’éducation qui la renforce, et la pratique religieuse
qui la justifie. Mais au cœur de tous ces atouts, la parenté rencontre des difficultés,
pour ses membres à adhérer pleinement à l’esprit de la vie consacrée. Celle-ci, elle-
même, reste parsemée de vulnérabilités notables.

Par Boniface Tonye, Jésuite en mission au Sénégal


L'auteur a été Aumônier du Centre Catholique Universitaire de Yaoundé.

Introduction

Pour l’Africain issu d’une famille patrilinéaire, entrer dans la Vie Consacrée, c’est passer d’un type
de communauté de vie (la parenté) à un autre (vie religieuse), sans perdre la première. Il passe
d’une communauté naturelle qu’il n’a pas choisie à une communauté qu’il a choisie. Et puisque la
vie religieuse est un état de vie, il est appelé à vivre des ajustements personnels que l’institution
religieuse ne saurait formaliser. Cet appel est d’autant plus urgent qu’il affecte les racines même
de la vie consacrée (les vœux). Il lui faut redécouvrir la parenté comme le lieu de naissance de sa
vocation religieuse et comme première expérimentation de la communauté de vie. Cela pourrait
l’aider à repérer les points de vulnérabilité de sa nouvelle communauté de vie.
1. La parenté : lieu de naissance de notre consécration

J’ai mené une enquête auprès de 54 familles au Sénégal. Ce sont des familles qui ont toutes au
moins un membre consacré, en résidence dans le pays ou en mission ailleurs. Je recherchais leur
appréciation de la Vie consacrée. Leur admiration de notre état de vie est, il faut le reconnaître,
mitigée. Mais cette descente sur le terrain m’a donné l’occasion d’approfondir ma réflexion sur
l’esprit de famille que nous portons en nous en rapport avec l’esprit de la Vie consacrée que nous
avons embrassée. Elle m’a aussi permis de comprendre que la forme de la famille est encore
fortement élargie et intègre toutes les mutations actuelles : monogamie, polygamie,
recomposition familiale ou monoparentalité. Le milieu familial reste, lui, tributaire de la parenté.
Celle-ci la dynamise, l’abreuve et lui assure son ancrage dans le temps et l’espace. Malgré les défis
que lui oppose la modernisation, la parenté conserve sa vocation de rassembler, d’éduquer,
d’assurer la subsistance et de protéger. La fratrie, l’ensemble des frères et sœurs d’une famille
nucléaire diminue (on est rendu à une moyenne de 5), certes, mais elle conserve bien sa tendance
à faire vivre plusieurs membres ensemble. Les contraintes économiques lui imposent une
limitation progressive, mais elle préserve bien le souci de partager, entre plusieurs membres, le
patrimoine culturel. Le fait de confier les enfants, de les avoir en tutelle ou en adoption, répond
bien au maintien de cette ambition secrète de la famille africaine. Les familles visitées m’ont, par
ailleurs, révélé que même si le garçon reste préféré, la fille voit ses responsabilités, au sein de la
parenté, augmenter sensiblement : parentalité précoce, scolarisation progressive,
monoparentalité, accès au pouvoir d’achat, etc. La mort précoce des pères n’affecte pas trop le
maintien du fonctionnement de la parenté.Celle-ci survit à l’expérience personnelle.

106
préférentiel et de règlement pacifique des
différends) ; et enfin, l’ethnie, espace référentiel
d’identité socioculturelle et de solidarité
d’extension maximale. »
La famille africaine patrilinéaire est fondée sur
le lien unissant les personnes qui descendent
d’un ancêtre commun. Son critère
d’appartenance est le sang. Mais elle intègre
aussi les alliés sociaux (conjoints, etc.) Ce qui fait
que le sens de la responsabilité est limité à la
parenté. La sollicitation est beaucoup plus
morale donc moins profonde (l’esprit). La liberté
est plus conditionnelle parce qu’elle est vécue
de l’extérieur : on soigne plus les rapports (ce
qui est fait ou dit, ce qui n’est pas fait ou pas
dit). La fidélité est construite par la répétition
des faits, gestes et paroles consacrés par le
temps. La parenté réunit de solides
caractéristiques pour une vie partagée.

b. Des traits de la parenté traditionnelle au


cœur de la vie consacrée

Des échanges que j’ai eus avec mes


interlocuteurs, j’ai pu dénombrer quatre
éléments qui cimentent la relation du membre
Elle se maintient grâce à son caractère consacré avec sa famille : le lien communautaire,
rétrospectif qui l’enracine dans le passé la solidarité, l’éducation et la pratique religieuse.
ancestral, lequel a pour vocation de se répéter à Le lien communautaire a préparé le membre à
travers le temps. L’âge des parents (il va de élargir la vision qu’il a sur la vie et le monde.
39-83 ans chez les pères pour une espérance de Grâce à lui, il a appris à partager, à exprimer ses
vie de 44 ans, et de 30-90 ans chez les mères curiosités légitimes, ses désirs et toutes ses
pour une espérance de vie de 60 ans) aussi ne attentes. Par lui, il exprime son refus
détermine pas la vigueur de la vie dans la de l’isolement et s’assure une prise en charge
parenté. Si le père est investi de l’essentiel des suffisante. Il sait déjà que ce lien communautaire
responsabilités vis-à-vis des autres membres définit son statut social, sa position dans l’ordre
sous sa protection, il n’a pas le monopole de naturel. Le lien peut être d’orientation
l’éducation. Pour traverser le temps, la parenté hiérarchique (autorité/obéissance) ou de
ne cherche pas ses appuis. Elle les a déjà. juxtaposition (l’amitié et la fraternité). Par ce
lien, la communauté de vie s’adapte aux
a. Les caractéristiques de la parenté comme particularités individuelles du membre consacré
communauté de vie (position, âge, sexe, etc.). Par ce lien aussi, elle
peut établir entre les membres un rapport de
La parenté est une communauté parce qu’elle ‘causalité circulaire’ et non ‘linéaire’ : "La
est commune à plusieurs personnes. J’emprunte causalité linéaire, qui ne peut appréhender
à Alain MARIE ces trois critères principaux pour qu’un événement et ses conséquences, écrit une
définir la communauté que représente la histoire, avec un début et une fin. La causalité
parenté : La référence à une même origine ou, circulaire place l’origine en plusieurs points
du moins, à une histoire commune (…) ; la diffus et laisse la fin incertaine. Le rapport au
référence à des coutumes, croyances, valeurs et temps n’est donc pas le même. Le temps de la
visions du monde définissant un patrimoine causalité linéaire se situe logiquement dans le
symbolique hérité, mais qui est le produit d’une passé, celui de la causalité circulaire dans le
construction sociale permanente ; la référence à présent."
des liens sociaux pensés et organisés selon une La parenté implique tous ses membres dans la
logique paradigmatique de la parenté (par gestion du temps actuel de la vie. La solidarité
filiation, par alliance et par incorporation). Cela est inaugurée par la naissance. La famille attend,
se traduit en Afrique par un emboîtement de même du membre consacré, qu’il continue à
groupements d’inclusion successive : la famille adhérer aux valeurs traditionnelles. Et qu’il s’y
étendue, le lignage et le clan (groupes de adonne en restant ouvert et accueillant de
parenté) ; le village (groupe de résidence) et la l’autre, en se soumettant et en respectant le
tribu (espace sociopolitique interclanique défini bien commun, le bon sens et la dignité humaine.
a minima comme aire d’échange matrimonial

107
La famille peut déplorer, à l’égard de son La virginité, ainsi que l’attachement à la famille
membre consacré, le manque d’accès à la et au village constituent le sommet de
propriété qui permet d’affermir la maîtrise de l’expression de l’éducation reçue. D’où la fierté
soi par autodiscipline. Mais elle le sait toujours exprimée par la majorité des familles visitées
capable de s’impliquer dans la gestion des d’avoir un membre consacré. L’éducation éclaire
obligations familiale (ex. : éducation, conseils, et affermit les relations et la vie humaines. Elle
etc.). Pour le reste de la famille, la solidarité montre l’importance vitale de participer à la vie
reste le moyen de cultiver la sensibilité à la commune, de respecter et d’assumer son rôle
collaboration et à la coopération familiales; le dans le fonctionnement social. L’éducation
moyen de cultiver la générosité et la charité traditionnelle a ses caractéristiques propres :
sociales. Par ce partage, le membre consacré « Contrairement à l’éducation dite moderne, elle
maintient ses conditions de vie opérantes et « est essentiellement collective, fonctionnelle,
effectives sa générosité et sa charité. Et, ce pragmatique, orale, continue, mystique,
faisant, le membre consacré affermit ses homogène, polyvalente et intégrationniste. » Elle
réflexes de subsistance et d’auto- sécurité. Car, il transmet des valeurs de vie : une valeur « répond
conserve son devoir de participer à la mise en positivement aux besoins fondamentaux de la
commun des efforts et des moyens de vie. Sa majorité des membres d’une communauté
réussite, aussi individuelle ou modeste qu’elle humaine. De ce point de vue, les valeurs revêtent
soit, sert à l’ordre communautaire familial. C’est un caractère dynamique et permettent ainsi à
une sorte de « solidarité sans la solitude ». l’individu de vivre en équilibre harmonieux aussi
L’éducation exalte la pureté des mœurs. Un bien avec lui-même qu’avec les autres. »
membre consacré éduqué (traditionnellement),
fait la fierté de sa famille.

“Un membre consacré éduqué (traditionnellement), fait la fierté de sa famille. La


virginité, ainsi que l’attachement à la famille et au village constituent le sommet de
l’expression de l’éducation reçue.”

La religion est le principal appui de l’éducation. 2. Quelques points d’achoppement dans la


La pratique religieuse reste imbriquée dans la parenté comme communauté de vie
vie quotidienne du membre consacré. Dans sa
mentalité traditionnelle, celui-ci reste motivé Mon enquête m’a révélé la parenté comme une
par un triple souci : entretenir et transmettre un relation exclusive, un code de conduite avec des
esprit de famille ; il adhère, participe et veille à habiletés et une vision de la vie qui se déclinent
correspondre davantage à la vie culturelle qu’il en paroles et actes à répéter, ainsi qu’en
chérie ; il s’évertue à entretenir et à transmettre émotions et plaisirs à partager au sein de la
le lien entre la vie biologique et la vie spiritu- communauté. Ce qui fait son admiration couve
elle. Ceci est fondé sur une double conviction : aussi sa propre fragilité.
d’une part, il croit qu’il y a une proximité de vie
entre ce qui est visible et ce qui est invisible ; et a. Un rôle éducatif et un devoir de co-
d’autre part, il ne doute pas que la personne veillance élargis
humaine est toujours en contact avec le mystère
qui l’habite, l’environne et la pousse à sortir La parenté observée comprend le père et la
d’elle-même. A l’instar des autres membres de sa mère ainsi que les parents sociaux qui sont les
famille, il voudrait jouir et profiter, au maximum, parents « en ligne directe ou collatérale » . Son
de la vie présente. Il voudrait, par ailleurs, élargissement va du ménage jusqu’aux aînés
disposer à en recevoir la saveur dans sociaux qui ont le devoir, par leur droit d’aînesse,
l’expérience personnelle et communautaire, de participer à l’éducation de l’enfant. Cette
ainsi qu’à partager et donner ce don précieux (la parenté, à l’africaine, est donc « un système
vie). Ces avantages de la communauté de vie arbitraire de représentation » qui conserve,
traditionnelle ne se transposent pas cependant, une allure « tentaculaire et illimité ».
automatiquement dans la Vie consacrée. Pour Par son déploiement, elle étend, en même
les y faire pousser, ils auraient besoin de temps, le rôle éducatif et le devoir de « co-
s’acclimater en se déchargeant de leurs corps veillance » à la collectivité toute entière.
pesants.

108
La parenté « ne se confond jamais avec la au membre, même consacré, son bien-être :
consanguinité » … mais elle rattache « les accueil, soutien de diverses manières, contrôle
parents éloignés à de plus proches ». du comportement. Elle répond à ses besoins à
Risques encourus : sans cohésion sociale, il n’y a trois niveaux : elle articule tout un arsenal de
pas de convergence des résultats. La vie droits et de devoirs pour la gestion de son corps;
consacrée peut pallier à ce déficit en présentant elle lui dispense de l’amour et de l’attention
une formation adaptée non seulement à la pour sa gestion affective; elle continue à
même promotion, au même sexe, mais à chaque l’éveiller au surnaturel, à la conscience du
individu. monde et à la conscience de soi pour sa gestion
psychique. La solidarité au sein de la parenté a
b. Assurer le bien-être par la circulation donc une double face : tout membre, même
continue de l’affection et des biens consacré, peut solliciter l’appui des autres mais
les autres doivent aussi pouvoir compter sur lui.
Dans son fonctionnement, la parenté observée Elle est basée sur une vision du monde magique,
est une communauté de vie avec un « lien fort et communielle et rétrospective : magique dans ce
chaleureux », un sentiment collectif sens qu’elle prétend à une explication totale du
d’appartenance, une solidarité organique, un monde, un des points difficiles à gérer pour le
désir de reconnaissance par les autres. Son membre consacré; communielle parce qu’elle
mode d’expression est le soutien et le respect promeut une participation à la force vitale, un
mutuels. Les membres d'une parenté atout pour le membre consacré ; rétrospective
s'identifient à un bien qu'ils partagent entre eux. parce qu’elle reste tournée vers le passé,
Parmi ses objectifs spécifiques, la parenté assure rendant difficile, pour son membre consacré,

“Les membres d'une parenté s'identifient à un bien qu'ils


partagent entre eux.”

l’ouverture sincère à l’avenir et à la nouveauté. Inconvénient : elle porte atteinte à l’intégrité


Les manquements répétés à cette solidarité font physique et puis elle tourne vers le passé et non
encourir des réactions négatives du corps de la vers l’avenir. Elle ne libère pas la personne, ne lui
parenté : réprimandes, abandon. Ce qui peut permet pas d’épanouir à fond ses atouts
avoir des conséquences graves sur la personnels. Une vraie aubaine pour la vie
personnalité du membre incriminé (fût-il religieuse qui affectionne les vulnérabilités
consacré) : perte du sentiment de sécurité, individuelles.
privation de tout soutien social.
Limites : ne s’adapte que difficilement à un
contexte de multi-culturalité où il se mue 3. La vie consacrée expose aux blessures et
facilement en individualisme, tribalisme, aux coups
favoritisme et racisme.
La vie consacrée est fondée sur l’évangile avec
c. Mettre l’autorité au service de la protection comme critère la foi en Jésus Christ. Le sens de
de la vie et de la subsistance la responsabilité est ouvert à l’universel. La
sollicitation est beaucoup plus spirituelle donc
Dans la parenté, l’individu se définit en fonction plus profonde (cœur). La liberté est plus large
de la collectivité. C’est dans le groupe social qu’il parce qu’elle est vécue de l’intérieur : on soigne
apprend. Il est soumis à une discipline collective. plus la relation, ce qui est vécu de l’intérieur. La
Il est donc un bien commun. L’autorité veut fidélité se construit à partir de l’attachement au
l’aider à cultiver le respect et l’obéissance. Et Christ. Comme forme de vie partagée, elle
elle va y arriver en exerçant des contraintes sur soumet la personnalité à des modifications
le corps. A l’initiation, par exemple, c’est par les profondes. Ce qui peut donner l’impression
épreuves, les privations, entre autres, que l’on d’éloignement de l’influence de la parenté.
fait assimiler. Dans la parenté, l’autorité est une
priorité parce qu’elle assure la protection et la
subsistance : elle met à l’abri de toute agression
et de tout risque.

109
a. Un lien communautaire qui exalte la Il peut même, sans craindre un quelconque
personne humaine contrôle, faire perdre à un ‘frère’, par des
manœuvres qui le desservent, son crédit, sa
Le lien n’est pas exclusif mais inclusif. La faveur, sa place, afin d'en profiter lui-même et
communauté religieuse réduit l’espace et fait de l'éliminer à son profit; se mettre à la place de
disparaître le lien à l’espace (détachement). Par ce confrère. Risque : cette restriction laisse le
ailleurs, elle segmente les sous-groupes sentiment d’étrangéité à la vie communautaire.
communautaires : le membre ne jouit pas Le membre se sent moins porté par le groupe. Il
automatiquement des mêmes avantages d’une a l’impression que le lien est artificiel dans la
communauté religieuse à l’autre. La jouissance mesure où il est dû à une adaptation de la
de ses droits est limitée par son appartenance à configuration communautaire : il est ‘fabriqué’,
telle ou telle maison. La communauté religieuse fait de toutes pièces. Il n’est pas naturel mais se
réduit la ‘parenté’ aux proches. En partant d’une substitue à la nature. Le consacré qui, en famille,
maison religieuse, le consacré ne peut plus prenait ses repas avec les autres membres de sa
prétendre librement aux biens et autres classe d’âge, se retrouve à les partager, en
avantages de son ancienne communauté. La vie communauté religieuse avec tout le groupe,
communautaire consacrée renforce l’espace sans cette distinction. De retour en famille, il est
d’autonomie du membre et suscite, en lui, désormais considéré comme un ‘blanc’ et doit
l’ambition de se tracer sa voie à lui, sans grand assumer ce nouveau statut : manger à table,
souci de ce que deviennent les autres. utiliser une serviette de table, et même, manger
à l’écart des autres membres.

“La fidélité se construit à partir de l’attachement au Christ. Comme forme de


vie partagée, elle soumet la personnalité à des modifications profondes. ”

Mais, il sait très bien que pour vivre la chaleur Cette ambiance de compétition, mal assumée,
familiale, il doit reprendre les bonnes habitudes expose à l’opposition, aux querelles qui sont
d’antan. susceptibles d’être entretenues une vie durant.
L’absence de coercition physique n’est pourtant
b. Une autorité au service de l’épanouissement pas une faiblesse de l’autorité, mais une
et de la responsabilité des personnes invitation à faire preuve de liberté, même et
surtout dans la gestion des différences. Celle-ci
L’autorité dans la Vie Consacrée se donne ouvre la possibilité d’assumer, chacun sa
comme premier souci l’épanouissement et la singularité. L’esprit de communauté ne cherche
responsabilité individuels. Les responsables des pas à fusionner mais à situer chacun dans ses
communautés s’adaptent au membre. Ils forces afin qu’il soit d’une contribution positive
encouragent à l’affirmation de soi, à l’accueil de à la construction de la vie communautaire.
la nouveauté par l’exploitation des talents
individuels. Ils s’y appliquent jusqu’au point, c. Une attitude spirituelle qui veut libérer de
parfois, de donner l’impression de négliger la la peur
dimension communautaire. La Tradition
religieuse a une importance de guide mais ce qui La vie consacrée propose aux membres
nourrit vraiment la vie communautaire, c’est la l’attitude de foi et invite à dépasser l’attitude de
participation personnelle à l’animation de la vie la croyance. Celle-ci n’est pas imposée
partagée. formellement mais elle s’impose à l’imagination
individuelle qui, par sa capacité d’inventer des
Risque : cette orientation de la gestion de images de vie religieuse, lui donne une vitalité
l’autorité expose les membres à la jalousie et à souterraine. La croyance donne au membre une
des rivalités acharnées : des membres grande force d’adaptation. Elle peut l’aider à
prétendent aux mêmes avantages et s'opposent feindre la conversion, à mimer l’adhésion aux
pour les obtenir. valeurs qui caractérisent la vie communautaire.
Le membre qui se sent en position de faiblesse,
peut même ‘ruser’ son intégration pour mieux la

110
pervertir plus tard. Il peut se donner le change appropriation par l’expérience de l’esprit
pour éluder un cas de conscience, une difficulté. évangélique. C’est une vérification
expérimentale de la Règle de vie qui permet
personnelle et poursuivre son cheminement. A d’affirmer la liberté de l’adhésion à la
se demander si nous, consacrés africains, ne proposition de vie consacrée.
confondons pas souvent la croyance avec la foi. L’entrée dans une fonction quelconque dans la
Sinon, comment comprendre la résurgence des vie communautaire ou apostolique permet
manifestations occultes dans notre gestion de d’entreprendre, à titre d’essai, l’appropriation
certaines situations tels que l’accès aux postes personnelle des valeurs religieuses. Ce
d’autorité et leur protection ou bien ce recours sentiment d’abandon peut précipiter le recours
presque spontané, chez certains, au soutien à des forces occultes. Ceci est d’autant plus
familial pour se garantir une sécurité en prenant crucial que la vie religieuse, telle qu’elle se
des précautions extérieures à la vie religieuse. déploie en Afrique, valorise une conception
On n’oubliera pas cette prétention à avoir un dualiste de l’homme et néglige la dimension
contrôle sur les biens matériels et les avoirs plurielle que promeut le contexte de la parenté.
financiers de la communauté. Ce qui limite, pour la pratique du discernement,
l’accès à des référents susceptibles d’éclairer
Dangers : Le recours à la foi laisse facilement au l’esprit aux prises avec les questions de l’échec,
membre le sentiment d’être isolé dans les de l’abandon ou de la mort.
situations d’adversité. Une sorte de « chacun
pour soi et Dieu pour tous ». La solidarité n’est 4. Points de continuité de la parenté de sang a
pas spontanée. Elle n’est même pas souhaitée la parenté d’adoption
dans certaines circonstances. Chacun - ou
certains - vise un objectif personnel inavoué. Dans le contexte traditionnel, l’accent mis sur le
Dans cette course aux prébendes, est oublié et sang comme critère de regroupement
foulé aux pieds l’esprit de communauté. Le rôle communautaire semble occulter la présence
que joue le membre n’est pas une simple d’autres critères qui participent au dynamisme
répétition de la Tradition religieuse, mais une de la vie au sein de la parenté. Parmi ceux-ci,

111
nommons l’apprentissage de la relation et nécessaire à la cohésion. Son autonomie est
l’identification de l’autorité à l’amour. Voyons conditionnelle : la relation est cultivée pour elle-
comment cela se vit et, surtout, comment cela même, pour réaliser un ordre social. La
dispose à la vie consacrée. communication entre les membres court alors le
risque de rester superficielle, intéressée et
a. L’apprentissage de la relation favorable à l’émergence de l’égoïsme au
détriment du don et de la découverte de soi.
Le membre est, à la fois, fruit et sujet de la Cette relation, vécue au sein de la famille,
relation. Dans celle-ci, il apprend à vivre avec s’expose au danger de se fermer sur elle-même,
l’autre (père, mère, frère, sœur, etc.) Il se réfère sur sa propre activité. Un des rôles de la parenté
à l’autre pour apprendre à se connaître et à est, justement, de la sortir de cette restriction :
aimer. Parce que cet autre-là le révèle comme la production d’actes sociaux convenables. La
don et comme capable de recevoir de lui. La parenté, dans son fonctionnement, va révéler
relation qui met en lien les membres, comporte que la relation n’est pas seulement un centre de
cependant une double dimension : elle fait production de liens sociaux qui s’entrelacent,
poursuivre un but commun et elle épanouit la mais aussi un lieu nécessaire pour
personne elle-même. En se soumettant à l’ordre, l’épanouissement de la personne, lieu de
le membre de la parenté vit sa relation comme résonnance de tout ce qui fait vibrer l’esprit ou
un moyen de tisser des liens qui donnent à la le cœur.. Comme le disait Yves Raguin, « Nous
parenté une cohésion interne, et à chacun, la avons besoin des autres pour devenir ce que ‘nous
possibilité d’agir en faveur de cette harmonie sommes’ et grandir par-delà nos capacités
sociale. Ici, la relation n’engage que ce qui est originelles. »

“ L’entrée dans une fonction quelconque dans la vie communautaire ou


apostolique permet d’entreprendre, à titre d’essai, l’appropriation personnelle
des valeurs religieuses.”

Ainsi, la relation ne conduit pas seulement à la La parenté initie à cette gratuité réciproque.
socialisation, mais aussi à cette solitude qui est Elle le peut parce qu’elle reconnaît à chaque
profondeur de soi en soi. En effet, la relation membre sa relation initiale à l’invisible (Dieu
transporte vers un au-delà de soi, une puissance créateur) : en admettant que chaque membre
surhumaine qui rend capable de donner la vie. est créé, elle lui reconnaît, en même temps, la
Elle fait cheminer le membre vers une source qui capacité d’aimer. Et elle assume le fait que cet
lui échappe mais qui lui dit son origine et sa amour initial soit révélé dans la relation et soit à
dépendance aux autres membres. Elle l’introduit l’origine de la personnalité de chaque membre.
dans une solitude qui se passe de toute
contrainte extérieure. b. L’autorité parentale s’efface devant l’amour
En même temps qu’elle le projette vers la
rencontre de l’autre, elle le fait entrer en lui- Dans la parenté traditionnelle, malgré les
même pour poursuivre un idéal personnel qui le apparences, l’autorité est un service. Elle sert
singularise et authentifie son apport dans le une cause (le bien commun) et aide le membre à
rendez-vous du donner et du recevoir. s’intégrer dans l’ordre humain en vigueur. Elle
La relation fait donc passer le membre d’un est donc « une fonction qui ne s’accroît que pour
cadre à un autre : un cadre simplement humain disparaître. » Et si elle disparaît, c’est parce que
dans lequel il contribue à et bénéficie de la le but ultime de la vie en parenté n’est plus,
subsistance sociale ; mais la relation lui révèle un comme dans la famille, la survie dans l’avenir,
autre cadre, plus profond encore, qui n’est plus mais l’accueil de la présence de l’invisible comme
de l’ordre de l’obligation, mais de l’amour : « [Le] origine et dynamique de la vie. En effet, c’est au
fruit ultime [de la relation ], c’est la découverte nom de la parenté que l’oncle, la tante, le cousin,
d’une autre personne comme moi, que je puisse peuvent critiquer le pouvoir familial et le
aimer d’un amour gratuit et qui me rende un ramener vers la pratique de l’amour.
amour du même ordre. »

112
Par ailleurs, c’est la parenté qui gère les La parenté éveille ainsi à une évidence : « …un
moments marquants de l’émancipation de ses enfant a son origine et sa destinée propres, qu’il
membres : mariage, passage d’un statut à un vient de Dieu et va vers Dieu» La vie consacrée
autre, prise d’autonomie, etc. C’est que la représente un contexte où peuvent se
parenté est le rappel constant que l’autorité développer totalement des valeurs qui étaient
parentale se dépossède par amour pour déjà en prémices dans la parenté traditionnelle :
l’épanouissement de la vie. C’est la dépossession elle renforce le choix personnel de vivre avec
d’une identité fonctionnelle (père, mère, tuteur, une autorité et de s’y soumettre par amour ; elle
etc.). Cette rupture de l’autorité de la chair est fait mûrir aussi le choix personnel de vivre avec
nécessaire parce qu’elle permet au membre de l’autre qui conserve ses allures de ‘concurrent’
se disposer, de faire plus attention à une autre mais qui ne devient un frère que si, moi, j’adhère
autorité qui s'ouvre en lui et qui lui réclame sa à l’esprit de partage ; elle permet de privilégier
légitime tutelle : ici, se justifie l’élaboration de la l’amour à l’harmonie en soutenant et en plaçant
vocation à la vie consacrée. Nous pouvons aussi au-dessus du groupe l’épanouissement des
évoquer, ici, l’impact que jouent le confiage et personnes.
l’adoption des enfants dans l’identification de
l’autorité avec l’amour : par eux, est favorisée et
encouragée la parentalité non-possessive.

“c’est au nom de la parenté que l’oncle, la tante, le cousin, peuvent


critiquer le pouvoir familial et le ramener vers la pratique de l’amour.”

Conclusion Il peut alors comprendre que la vie n’est pas


acquise par ses mérites mais reçue dans une
La parenté reste une source d’inspiration pour humble attitude d’accueil intérieur. Sortir de la
la vie consacrée à plusieurs égards. Elle enrichit, parenté visible ce n’est pas abandonner son
par exemple, la dynamique des rapports entre patrimoine culturel. C’est entrer dans une
les membres : en indiquant une causalité parenté invisible d’adoption qui se développe
circulaire dans la vie communautaire, elle dans toutes les bonnes directions possibles et
concentre l’attention sur la réalité vécue de façon continue. C’est solliciter de nouvelles
présente. Elle privilégie ainsi la subsistance par lumières pour oser jeter un regard nouveau sur
rapport à la survie. La subsistance permet une sa manière personnelle de faire communauté
prise en charge équilibrée et juste, alors que la avec les autres. La Vie consacrée dispose de ces
survie, qui se déploie dans la précarité, peut nouvelles lumières qui permettent au consacré
soumettre à des méconduites pour se maintenir de s’adapter aux nouvelles conditions de vie
en vie. La Vie consacrée, en Afrique, gagnerait à communautaire aujourd’hui. Mais elle le fait en
renforcer l’esprit de subsistance en son sein. Car exposant la personnalité aux blessures, aux
il favorise l’individualisation qui est honorable coups, et à la douleur purificatrice par lesquels
pour le membre et pour sa communauté. L’esprit adviendra la transformation espérée. En
de survie entraîne facilement à l’individualisme définitive, le consacré est une personne qui se
qui fait la honte de la vie religieuse. Une autre sait appelée à consentir à se dessaisir du pouvoir
source d’inspiration est l’orientation mystique de domination. Sa formation lui apprend
de la parenté : l’extension de la communauté davantage à ‘se mettre à la disposition’ des
aux vivants invisibles et aux vivants à venir. Ici autres, leur assurant de son aide, de son
est supposée acquise la multidimensionnalité de dévouement, de son désir de leur être agréable.
la personne humaine.Le membre n’est qu’un Son adhésion progressive à la Règle de vie le
chainon, une maille dans le grand réseau féconde à la communion avec l’autre qui n’est
communautaire qui s’étend au-delà et en deçà plus, à ses yeux, qu’un humain comme lui-même.
de son point de localisation géographique et Et comme témoin, au cœur de l’humanité, il
historique. appelle à reconnaître la primauté de la relation
avec l’au-delà sur toute autre forme de relation.

113
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES

1) N. MWAURA, Philomena ‘La Famille en


Afrique’, dans Osservatore Romano, 1er octobre
2015.
2) SENEZE Nicolas, ‘Qu’est-ce que la vie
consacrée ?’ la Croix, 01 février 2015, sur
https://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Qu-
est-ce-que-la-vie-
consacree-2015-02-01-1275620

3) FALOLA T. et ADEDIRAN B. (s.dir), Islam and


Chritianity in West Africa, Ile-Ife, The University
of Ife Press, 1983, 137 p. Source :
https://fr.wikipedia.org/wiki/
Religion_au_S%C3%A9n%C3%A9gal).

4) URCAO, Actes du forum régional de la vie


consacrée du 2, 3 et 4 février 2018 à Dakar.

5) PAPE FRANÇOIS, Lettre apostolique du pape


françois à tous les consacrés À l'occasion de
l'année de la vie consacrée, Du Vatican, le 21
novembre 2014, Fête de la Présentation de la
Bienheureuse Vierge Marie.
6) CODE DE DROIT CANONIQUE de 1983, cc.
570, 573 § 1, 603 § 1, 604 § 1, 607 § 2, 710, 714,
731 § 1.
7) JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-
synodale Vita consecrata, 25 mars1996
8) Congrégation pour les Instituts de Vie
Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique,
"Religieux et promotion humaine", 12 qoût
1980, n° 24 : L’Osservatore Romano, Suppl. 12
nov. 1980, pp. I-VIII.
9) PAULME, Denise, ‘La notion de parenté dans
les Sociétés Africaines’, dans Cahiers
internationaux de Sociologie, vol. 15 (1953), pp.
150-173.
10) CISSE, Rokhayan (IFAN UCAD), FALL, Abdou
Salam (IFAN UCAD), ADJAMAGBO, Agnès (IRD),
ATTANE, Anne (IRD), ‘La parentalité en Afrique de
l’Ouest et du Centre’, dans VIDAL, Laurent
(coord.), Renforcement de la recherche en sciences
sociales en appui des priorités régionales du
Bureau Régional Afrique de l’Ouest et du Centre
de l’Unicef : analyses thématiques, Dakar (SEN) ;
Dakar : IRD ; Unicef, 2017, pp. 37-59, p. 40
11) NDOKO Nicole-Calire, ‘les manquements au
droit de la famille en Afrique Noire’, dans Revue
internationale de droit comparé, 1991 43-1, pp.
87-104, p.90

12) PAULME, Denise, ‘Structures sociales


traditionnelles en Afrique Noire’, dans Cahiers
d’Etudes africaines, Année 1960,1, pp.15-27,p.20

114
13) Consulter Essais sur l’éducation en Afrique
noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Études africaines
», 2001 ; L’enfant et son milieu en Afrique noire,
Paris, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque
scientifique », 2000.

14) In « La parenté mutilée » (1991), in Martine


Segalen, Les jeux de famille, Éditions du CNRS,
1998. Mis en ligne sur Cairn.info le 31/07/2009
https://doi.org/10.3917/inso.154.0021.
15) MARIE Alain "Communauté, individualisme,
communautarisme : hypothèses
anthropologiques sur quelques paradoxes
africains", dans Sociologie et Sociétés, Volume
39, Numéro 2, automne 2007, p. 173–198,
Diffusion numérique : 7 octobre 2008 : URI
https://id.erudit.org/iderudit/019089.
16) VIDAL Claudien, ‘La « solidarité africaine» :
un mythe à revisiter’, dans Cahier ‘d études
africaines, Année 1994, 136 pages, pp. 687-691.

17) ORSENNA Eric, FOTTORINO Eric, GUILLEMIN


Christophe, Besoin d’Afrique, Fayard, 1992, , 354
pages.

18) SOKHNA Fall, vice-présidente de


l’association ‘Mémoire traumatique et
victimologie’, ‘La Causalité circulaire et
coresponsabilité. Pour une autre approche des
violences’, dans
https://www.memoiretraumatique.org/assets/
files/v1/Documents-pdf/Causalite-circulaire-et-
coresponsabilite.pdfPHPSESSID=nu99qdq7m18dg
uege978uvc4j0.

19) MUNGALA, A.S ‘L’éducation traditionnelle en


Afrique et ses valeurs fondamentales’, dans
Ethiopiques, n° 29, cultures et civilisations, 1982.

115
Béjin du jekà bopâ sah
La corne ne pousse pas avant la tête
Lu bérèf fètà-fèta, dal ci anda’m
Le pépin a beau sautiller (dans la casserole), il
retombe toujours sur son compagnon

Bet du jôy lul lu mu ham


L’œil ne pleure que celui qu’il connaît

Bèy bi ñu yapà, vês nà mbus


Il est trop tard de faire un mbus avec la peau
d’une chèvre dévorée par un animal sauvage

Mbot’a gen à begà ndoh, vandé mu tangà boku



Le crapaud aime beaucoup l’eau, mais non pas
l’eau chaude
Bàlà ngâ fajan, fajal sa bopà
Avant de faire le métier de guérir, guéris toi toi-
même
Ku bôt buki, hâj bàv la
Qui porte une hyène sur le dos sera aboyé par les
chiens (Qui se conduit mal en pâtira)
Poverbes Wolof du Sénégal Congo’l golo lu mu bugal borom’ tôl ?
Qu’importe au maître du champ la bouderie du
singe ?
Dekando bu bâh a gen mbokà mu Gan yu baré bugalul mbâmsef
soré Le grand nombre d’hôtes importe peu à l’âne

Un bon voisin vaut mieux qu’un Buki bàlà bâh mu yôy


Avant que l’hyène soit bonne, il faut qu’elle soit
parent éloigné maigre

Baré dugup, fèké dévèn a ko gen Am nà bât bu, dônté héhér, nga dalo ko
Il y a des paroles, si elles étaient des pagnes
neufs, on s’en habillerait
Etre encore en vie l’année prochaine
vaut mieux que d’avoir beaucoup de Dàv, rav ci ngör là bokà
mil S’enfuir, s’échapper fait partie du courage

Bât u degà yombà nâ ham


Dôm u jitlé du dôm La vérité est facile à connaître

Le beau-fils n’est pas un fils, c’est une Tabi cà’b tên màtul à jemantu, sô vêsô degmal,
lëgi nga dem
guerre intestine Tomber dans un puits n’a pas besoin d’être
appris, quand tu auras franchi les poutres de
Dàv jîtu du may nkélifà l’orifice, tu iras tout seul
Etre le premier à la fuite ne donne pas
la souveraineté Mgr Kobe et RP Abivien, Dictionnaire Volof-
français, Kaolack CNRS, Janvier 1978.

116
Religieuses africaines et vie
spirituelle : A la rencontre des
sœurs Carmélites de
Yaoundé

117
Un après-midi d’août 2020, nous nous
rendons au Carmel de Yaoundé, situé à
Etoudi, proche du marché. L’endroit est
calme et parait être un ilot de paix et de
sérénité entouré du tumulte de la ville et
de ses marchés. Nous y sommes pour
rencontrer deux religieuses, Sœur Maria
Bianca de Jésus, d’origine Italienne et
présente au Cameroun depuis plusieurs
années dans le cadre de sa mission, ainsi
que Sœur Marie Agnès du Cœur de Jésus,
l’une des rares camerounaises à avoir
prononcé ses vœux et à être entrée dans
une vie de prière au sein des Carmels.
Toutes deux veulent bien nous parler de
leur vocation et de leur foi. Elles nous
accueillent derrière un grillage, et sont
pleines d’entrain à nous parler du Christ,
Une interview réalisée par et de sa manière d’œuvrer en chacun de
Aline Essome, Journaliste nous.

Conversation avec des femmes


engagées.

“Les Carmélites déchaussées ont été fondées en 1562 par Sainte


Thérèse d’Avila. Elles se consacrent depuis lors à des missions de
charité et d’aide pour contrer la pauvreté.”

Qu’est-ce que les Carmélites, et depuis quand Yaoundé et fait ouvrir une mission au
existent-elles au Cameroun ? Cameroun. Le Vatican a répondu à cette
invitation et de manière inédite, 10 pères de
Sr Maria Bianca de Jésus : la Lombardie en Italie, se sont installés au
Cameroun. Le fait est que les missions
Le Carmel originel a été ouvert en 1978 par catholiques étaient jusqu’à présent
les français et a failli fermer pour de bon, Françaises, et pour la première fois, l’Italie
avant que Mgr Zoa, Archevêque de Yaoundé s’engageait dans une mission étrangère.
œuvre à le maintenir ouvert, de crainte que Les Carmélites déchaussées ont été fondées
les fidèles de l’église ne restent sans guide en 1562 par Sainte Thérèse d’Avila et se
pour leur vie intérieure. Préoccupé, il se rend consacre depuis lors à des missions de
à Rome, au Vatican et participe au Concile de charité et d’aide pour contrer la pauvreté. En
Vatican II en tant qu’évêque représentant de 1953, le centre français est fondé au
l’Afrique, dans les années 1960. Il profite de Cameroun, et depuis 1987, le Carmel existe
cette occasion pour demander que des tel que nous le connaissons aujourd’hui. Sur
religieuses du Carmel soient envoyées à toutes les Carmélites qui font leurs vœux à

118
Yaoundé, six sont camerounaises, car bien seulement le corps mais aussi l’esprit,
que de nombreuses camerounaises se Il vient pour tous un moment où le corps
présentent pour découvrir l’endroit et peut- disparait. Mais on sait que l’esprit lui, ne
être s’engager, peu prêtent vraiment disparait pas. Il y a du monde pour s’occuper
serment. Il y a beaucoup d’appelées mais peu du monde extérieur (manger, dormir,
d’élues ! travailler, etc), mais pour s’occuper du
monde des esprits, de l’homme intérieur, il
En quoi consiste exactement la mission des n’y a pas trop d’intérêt. Notre vie de
Carmels à Yaoundé ? religieuses carmélites a une fonction dans le
monde invisible. Nous avons besoin de
Sr Maria Bianca de Jésus : quelqu’un qui travaille dans ce domaine-là et
défend les âmes, la partie intérieure de
Notre mission est une mission réelle mais l’Homme, ce qui fait que l’homme soit
cachée. Imaginez un peu votre corps, comme homme. Quand on attend des nouvelles
pour tout le monde, il y a des organes que affreuses, que faire ? qui va protéger les
nous ne voyons pas, mais pourtant ce sont innocents happés par les prédateurs. Qui va
des organes qui nous gardent en vie. Nous ne toucher les cœurs de ces assassins qui vont
les voyons pas, mais nous jouissons de leur chercher les victimes ? La police fait sa part,
travail. Ils sont là et c’est eux qui nous mais même la police ne trouve pas de
permettent de vivre. Donc le carmel féminin manière évidente (une manière d’intervenir
est une formule de vie contemplative. Notre sur les âmes). Dieu seul peut nous aider à
apostolat est tout intérieur et consiste en la intervenir. La prière a une force sociale
prière. C’est une tâche mystérieuse et secrète, immense et peu connue, qui peut changer le
non mesurable. Mais pour peu que vous destin de peuples et de personnes.
croyiez dans le fait que l’homme n’est pas

119
Sœur Marie Agnès du Cœur de Jésus : Sœur Marie Agnès du Cœur de Jésus :
On voit aussi la vie contemplative comme Nous voyons la situation de notre pays et de
Jésus sur la montagne. Dans les évangiles, on notre société, nous avons besoin du Seigneur.
voit Jésus qui se retirait et ensuite entrait L’Homme seul ne peut rien faire. Nous
dans un dialogue avec son père. Nous croyons que petit à petit, même si nos yeux
voulons aider Jésus à cette tâche en restant de chair ne voient pas tout de suite, quelque
avec lui à la montagne. C’est un peu en cela chose s’est passé. Nous avons foi au fait que
que consiste notre rôle caché, qui nous donne le Seigneur agit. Qui a prié ? Peut-être qu’une
aussi foi en ce que nous faisons. Nous avons âme cachée a prié gratuitement sans que cela
aussi foi de réussir cette tâche et cette ne se sache. Nous pensons que la prière est
mission du Seigneur, parce qu’il aime les l’acte d’amour le plus grand.
hommes, Il veut les sauver, Il cherche les
âmes qui perdent leur vie gratuitement pour Sœur Maria Bianca de Jésus :
l’aider dans cette mission d’amour et de
gratuité. On peut dire que quand une personne prie, le
Seigneur écoute toutes les prières. Mais pour
Quelle est l’importance de cette mission nous, la prière est la façon dont le Seigneur
contemplative pour les Camerounais-e-s ? nous a appelés à vivre et à être ensemble, il a
dit lui-même que là ou deux ou trois sont
réunis ensemble, il est au milieu d’eux.

“La prière a une force sociale immense et peu connue, qui peut
changer le destin des peuples et des personnes.”

Nous sommes de petites familles de sœurs Et Dieu n’intervient pas de manière


qui s’entrainent à viser l’idéal. Tu dois importante (en fanfaron), il passe toujours à
prouver, même dans le mariage où on ne se travers les cœurs des hommes. Il faut donc
contente pas de dire notre amour, mais de le trouver des cœurs qui veulent les mêmes
démontrer par nos tâches quotidiennes. choses que Dieu ici sur terre. Dieu se sert
Nous, nous montrons notre amour à Dieu d’instruments, et nous sommes comme de
par nos trois vœux (obéissance, pauvreté, petits instruments. Et il se sert aussi de la
chasteté), nous renonçons à notre propre force de la communauté.
volonté (chacune d’entre nous en tant que
femme avons notre propre manière de gérer Sœur Maria Bianca de Jésus :
sa maison, et c’est donc tout un travail, un
exercice), et nous vivons dans l’obéissance. Jésus dira à certains : soit mes mains pour
C’est tout un processus de renoncement de soutenir les malades; à d’autres il dira: soit
soi parce que ça nous libère. mes yeux pour faire connaitre ma tendresse;
à d’autres encore il dira: soit mon cœur qui
Sœur Marie Agnès du Cœur de Jésus : donne l’amour. Et on sait que sans amour
l’homme ne peut pas vivre. Il dit à tous soyez
Nous cherchons à vivre dans la Charité, avec mon cœur caché qui distille le miel.
toutes les caractéristiques de l’homme
fraternel. Je partage cette petite réflexion : Être religieuse du Carmel, est-ce différent au
depuis que le Fils de Dieu s’est incarné, et Cameroun ?
que nous l’avons mis en croix, on l’a fait
partir de ce monde, il a laissé ses disciples Sœur Maria Bianca de Jésus :
pour continuer l’ouvrage. Moi j’ai fait dix ans en Italie dans mon
premier Carmel, puis je suis allée en mission

120
à 35 ans et je peux vous assurer qu’il n’y a pas et autres,et Dieu attendait toujours que l’on
de différence, surtout aujourd’hui avec la cherche des alliances avec lui. Nous sommes
mondialisation. La famille est effondrée là pour appeler l’Esprit Saint sur la Nation et
partout; les jeunes sont tous plongés dans tous les frères et sœurs dans les cœurs qui
leurs machines (IPhones). Le milieu familial peuvent accueillir.
est dévasté comme on peut le trouver, autant
au Cameroun qu’en Italie. La gratuité dans Recevez-vous beaucoup de visite, avez-vous
les rapports humains n’existe plus. vraiment le temps d’être en contemplation ?
La détermination pour s’engager dans le
mariage est fragile partout dans le monde. Je Sœur Maria Bianca de Jésus :
ne pourrai jamais témoigner qu’il y a quelque
chose de différent ici au Cameroun ou Il y a des jours où les gens viennent
ailleurs. L’âme humaine est pareille, les demander nos prières, nous écrivent aux
hommes, les cœurs, sont toujours assoiffés heures ouvrables. Nous ne sommes pas
d’amour et appelés à donner de l’amour, à toujours sur la montagne vous savez ! Les
croire et à donner partout. Et c’est pourquoi moments de prières sont un peu des
dans toutes les nations, l’Église est présente. moments forts. Nous recevons les demandes
Les gouvernants, eux, veulent sceller des avec le regard du Seigneur, et c’est le
alliances terre-à-terre mais pas avec Dieu. Seigneur qui te donne d’avoir l’attitude qu’il
Comme dans l’ancien testament, ils faut pour entendre les demandes, et nous les
cherchaient des alliances avec les égyptiens prenons et les déposons devant Lui.

“L’homme a besoin d’ouvrir son cœur à son semblable. Seuls


nous ne nous sauvons pas, seuls nous restons dans l’enfer de
nos problèmes.”

Si on partait pour nous même, ça nous Aucune prière ne peut rester sans réponse.
arrache de la présence du Seigneur. Ça fait
partie du travail, de la tâche. Parfois, les gens Quand Dieu vient vers quelqu’un il dit: "Ta
ne trouvent vraiment personne qui les foi t’a sauvé". Et ceux qui viennent nous voir
écoute. Si les prêtres savaient à quel point savent que nous avons cette foi. Nous vivons
notre Ministère est précieux. L’homme a ainsi par choix. Dieu existe, je vous l’assure !
besoin d’ouvrir son cœur à son semblable. Nous ne nous rendons pas compte nous
Seuls nous ne nous sauvons pas, seuls nous même que nous sommes toujours en prière,
restons dans l’enfer de nos problèmes. en solitude, en silence. Quand le Seigneur
appelle, il donne la Grâce. Tu ne restes pas
Est-ce difficile d’être carmélite ? parce que tu veux forcer, mais par la Grâce.
Ce sont toujours de petits actes pour l’amour
Sœur Maria Bianca de Jésus : du Seigneur. C’est ce qui donne la joie, c’est
cet acte d’amour gratuit. L’important c’est
Comme ce n’est pas nous qui agissons, c’est d’être appelé. Si tu portes ta croix et tu suis le
notre confiance au Seigneur qui nous fait être Christ, ça devient plus facile.
présente pour cette personne, parce qu’on
sait que c’est devant le Seigneur qu’il faut
aller déposer tout ça. Si on n’a pas la foi on
peut déprimer, mais en gardant la foi on sait
que ce n’est pas nous qui pouvons porter tout
ceci, mais le Christ. Puisque nous croyons
que Dieu est en nous et qu’il ne permet des
choses que pour nous faire grandir dans
l’amour. Nous savons qu’une fois que nous
confions nos prières à Dieu, il écoute.

121
Biographie

122
Fabien Eboussi Boulaga : Une
intelligence pétillante, un
destin pluriel

Lionel Kana,
Chercheur en sciences de l'éducation
Université de Yaoundé 1
lionel.kana@yahoo.fr

Il est assurément l’un des philosophes


camerounais qui aura beaucoup écrit et publié. Il
fait aussi parti des intellectuels africains qui Afrique, notamment dans les sciences humaines
soulèvent de nombreux débats et controverses et sociales. Il demeure cependant risqué de
encore aujourd’hui. Disons-le clairement : Parler vouloir cerner la personnalité et la pensée d’un
de Fabien Eboussi Boulaga est loin d’être une savant à la trajectoire tumultueuse et au destin
entreprise facile, mais reste une tâche unique et pluriel comme Eboussi, qui vous oblige
passionnante. le premier risque est de plonger à une constante remise en question.
dans du déjà vu et déjà entendu. D’autant plus que Eboussi Boulaga nait le mercredi 17 janvier 1934 à
la littérature sur l’homme est abondante : Yorro au Cameroun, un village de la région du
(Mbonimpa ; 1996), (Yamb ; 2009) (Kom ; 2009 Centre à environ 100 km de la capitale Yaoundé.
et 2010) (J.A ; 2009), (Biodun ; 2010), (Boulbina ; De part ces origines, Eboussi est issu de la
2016) (Mbembe A. ; 2018). Ce sont des plumes communauté Yambassa de la tribu des Lemandé.
fines et rigoureuses, des « fils » intellectuels Très tôt, il ressent l’appel au sacerdoce et intègre
d’Eboussi Boulaga pour la plupart. Ils gardent le petit séminaire d’Akono dans l’arrondissement
dans leur mémoire, comme dans leurs plumes, les éponyme. En 1955, il est admis au noviciat des
souvenirs vifs de celui qui les aura marqués par sa jésuites. Il quitte ensuite le Cameroun pour
qualité et sa rigueur intellectuelle. Tous poursuivre ses études en France où il décroche sa
reconnaissent en Boulaga, un intellectuel qui licence en lettres et une licence de philosophie en
apporta une contribution remarquable au 1962.
developpement de la « pensée critique » en

De retour au Cameroun, il enseigne


l’anglais et le latin au Collège
Libermann. Fidèle à l’amour de la
science et à la mobilité qui
caractérise la vie missionnaire des
jésuites, il s’envole à nouveau pour
la France en 1964 et s’installe dans
la ville du Primat de Gaulles pour y
étudier la théologie, l’ethnologie et
la philosophie. Cinq ans plus tard,
il reçoit l’ordination sacerdotale à
l’âge de 35 ans. Il retourne alors au
Cameroun pour prononcer sa
profession de vœux perpétuelle
dans la Compagnie de Jésus en
1973.

123
Dès son retour dans son pays, Eboussi En parallèle à ces activités de recherche, il
Boulaga est sollicité comme Directeur des fait le tour du monde, invité pour délivrer ses
Etudes au Grand Séminaire de Nkol-Bisson enseignements dans les amphithéâtres à
et enseignant de théologie. Il reçoit la charge travers les continents : Leiden, Groningen,
de la formation des futurs prêtres africains Rotterdam, Tilburg au Pays-Bas, Grand
encore aux études. Il se lance alors dans une Séminaire d’Ibadan au Nigéria, Loyola
vie scientifique particulièrement dense, en se Collège à Baltimore, Institut Canisius à
consacrant à la recherche-action entre 1972 à Kinshasa, Université d’Abidjan en Côte
1977. Car Eboussi Boulaga s’accommodait d’Ivoire etc. A partir de 1984, Eboussi met
mal d’une vie d’intellectuelle enfermée une pause à ses voyages internationaux
derrière les murs de la réflexion et les salles intensifs pour se consacrer à l’enseignement
de bibliothèques. Il va ainsi mettre en place de la philosophie à l’Université de Yaoundé.
et animer des groupes d’entraide villageois, Avec le vent du multipartisme et des libertés
notamment dans son village de naissance publiques qui souffle en Afrique subsahari-
Yorro. C’est le début d’une carrière d’écrivain enne au début des années 90, Eboussi
et d’enseignant d’Université particulièrement Boulaga se lance dans la lutte pour la défense
prolifique. Chroniques, articles, livres, des droits de l’homme, s’engageant auprès de
Eboussi Boulaga devient un industriel des diverses organisations non gouvernementa-
idées, et publie infatigablement, se glissant les de défense des droits de l’homme (Fiacat,
dans tous les genres littéraires. Gerddes, dont il est membre, avant d’en
devenir le président).

“L’autonomie de la pensée est la marque de la


véritable affirmation intellectuelle.”

En 1994, il reprend sa vie missionnaire Eboussi Boulaga s’inscrit résolument dans une
scientifique et décroche un Doctorat d’Etat ès lutte scientifique pour l’émancipation de l’homme
Lettres, sur travaux, à l’Université Cheikh Anta africain, et « l’affranchir » des « lianes » visibles
Diop de Dakar. Il décide ensuite de quitter et invisibles qui l’emprisonnent dans des « formes
l’Université de Yaoundé 1 pour se consacrer aux sans contenu ». En philosophie, Eboussi renie
colloques et conférences dans une vie l’idée d’une ethnophilosophie africaine, tout en
internationale dynamique. Tour à tour, il séjourne validant le postulat d’une raison universelle, mère
une année à Harvard comme Fellow et Visiting d’une dialectique de la pensée. Ce faisant, il
Scholar (1998-1999), puis à Hamburg un semestre dénonce les démarches dites de concordismes
en 2000 et à Lomié au Togo en 2003. Consultant serviles. Pour Eboussi Boulaga, il faut décoloniser
occasionnel, il continue d’écrire et de mener des la pensée en Afrique pour qu’elle retrouve son
activités associatives (Gerddes-Cameroun, authenticité. Constant tout au long de sa vie, un
Academia Africana) et de diriger la Revue savant transdisciplinaire dans ses travaux et
Terroirs dont il est le fondateur. Malgré l’ampleur publications, il a été un intellectuel disruptif et
de ses activités extra-académiques, Eboussi créatif. Il est certain que pour son époque, et
continuera à assumer sa charge d’enseignement même aujourd’hui encore, Fabien Eboussi
de 1994 à 2004, comme Professeur associé à Boulaga « dérange». Il met à mal
Université catholique d’Afrique centrale. La l’« intellectualisme » d’importation teinté de
pensée et le travail d’Eboussi Boulaga peuvent se néocolonialisme, qui pilule encore dans certains
résumer en quelques mots : l’intellectuel africain campus académiques et communautés
doit penser de lui-même par lui-même et pour lui- épistémiques en Afrique.
même. Il avait en horreur ce « besoin », chez ses
confrères, de légitimation intellectuelle par
l’occident, un « besoin » qu’il assimilait à un
« appel à la pitié ». Pour lui, l’autonomie de la
pensée est la marque de la véritable affirmation
intellectuelle.

124
Pour son époque, Eboussi aura été un « es- prit Trois années plus tard, avec La Crise du Muntu
subversif ». Mais en réalité, l’originalité de ses (1977) il demande à l’africain de s’assumer, de
travaux et de sa pensée aura été de s’attaquer à la sortir résolument du complexe vis-à-vis de
sournoiserie la plus perverse de la colonisation, l’occident, pour vivre son authenticité par sa façon
qui se prolonge encore dans notre époque d’agir et sa démarche de raisonnement. Si ses
contemporaine, à savoir la déculturation du sorties mettent dans l’embarras ses confrères
colonisé, son déracinement de son identité la plus ecclésiastiques, elles ne surprennent pas ceux qui
intime à travers l’assimilation culturelle. Eboussi côtoient sa pensée depuis ses années d’étudiant.
Boulaga, prêtre catholique et missionnaire jésuite, En effet, Eboussi Boulaga s’était plongé dans ses
va ainsi porter un regard neuf, critique et chargé toutes premières réflexions scientifiques dans la
sur l’œuvre missionnaire occidentale en Afrique, philosophie et la théologie chez Hegel et Platon.
déployée avec la colonisation européenne, pour Sa dissertation pour son diplôme de licence en
saisir les incidences dans la construction de philosophie portait sur « la section religion dans
l’identité de l’homme africain. Sa réflexion nourrie la phénoménologie de l’esprit de Hegel ». Et sa
et sans complaisance va l’amener à lancer un thèse de doctorat en philosophie examinait « Le
appel au départ des missionnaires blancs à travers Mythe du dialogue chez Platon : Essai sur le
son ouvrage La démission (1974). mythe et dialogue comme formes du discours ».

“Il est un christianisme de croisade civilisatrice, de résistance antimoderniste, de


rivalités interconfessionnelles. Il est plus soucieux de propagande que de la
vérité qui libère, plus soucieux de répandre l’image de lui-même que la
puissance de résurrection du Christ.”

Eboussi Boulaga était donc un homme de lettres de croisade civilisatrice, de résistance


et de savoir, un producteur de la pensée. En 1968, antimoderniste, de rivalités interconfessionnelles.
il exprime son positionnement idéologique et Il est plus soucieux de propagande que de la
intellectuel comme penseur africain dans la vérité qui libère, plus soucieux de répandre
publication du l’image de lui-même que la puissance de
« Bantou problématique ». Cette trajectoire de résurrection du Christ. Il souffre cruellement de
remise en cause des « états de fait » et cette l’absence du sens d’une catholicité positive et
dynamique disruptive avec les logiques dilatante, qui n’a pas la main crispée sur le
d’assimilation culturelle et intellectuelle encore misérable trésor de traits qui définissent son
très forte dans le milieu clérical, conduit Eboussi identité étriquée (..) » (Cf. A contretemps, L’enjeu
Boulaga à demander l’abandon de son état de Dieu en Afrique, Karthala, Paris 1992, p. 84).
clérical, pour un retour à l’état laïc en 1980, il a D’une créativité intellectuelle pétillante, Eboussi a
alors 46 ans. Au sujet de cette décision majeure été comme son confrère Meinrad Hebga un
dans sa trajectoire personnelle, Eboussi déclarera précurseur de la pensée du Pape Benoit 16 sur la
qu’elle fût la chose la plus logique qu’il aura fait de mission du christianisme dans l’Afrique
sa vie, estimant avoir « perdu la foi » depuis 1969. contemporaine formulée dans son encyclique
Subversif pour certains, révolutionnaire pour Africae Munus. Un regard puissant et résolument
d’autres, Eboussi Boulaga ne laisse pas indifférent critique qui n’est pas sans rappeler la pensée de
celui qui côtoie sa pensée. Il consacra l’essentiel Paul VI dans Africea Terrarum (1967), qui lança
de sa vie et de ses travaux à la décolonisation aux africains en 1969 à Kampala en Ouganda, lors
politique, économique et religieuse des sociétés de la première visite papale en Afrique :
africaines. Sur la question de la décolonisation « Vous pouvez et devez avoir un christianisme
religieuse, voici ce que déclare Eboussi :«Il est un africain (…) soyez vous-même vos propres
christianisme missionnaires ».

125
“...il est resté un penseur particulièrement
attentif au caractère conflictuel de la raison.”

Un appel à la responsabilité et à l’authenticité avec lui à l’heure où la jeunesse africaine connait un


qu’Eboussi Boulaga avait choisi d’assumer à sa réveil panafricaniste qui de jour en jour prend une
manière. L’éminent philosophe camerounais Achille ampleur inédite : « le Muntu (l’Homme) s’en est allé,
Mbembe dira de la pensée d’Eboussi qu’elle « aura été vive le Muntu ! ».
une pensée du devenir et de la déclosion ». Alain ----------------------------------------------------------
Christophe Essengué dira qu’il est un « philosophe qui Boulbina S.L. (dir.), Dix penseurs africains par eux-
vivait ce qu’il écrivait et qui écrivait ce qu’il vivait ». mêmes, Chihab éditions, Alger, 2016. Guilleux C.,
Pour l’anthropologue jésuite Ludovic Lado, Eboussi Eboussi Boulaga : Défaites et utopies, 2019.
Boulaga « incarnait la rigueur dans la pensée en Jeyifo B., « Boulaga, Fabien Eboussi », in The Oxford
cohérence avec son propre vécu ». « Sa première Encyclopedia of African Thought: Abol-impe, volume
vocation avait été de faire de la politique ! Pourtant il 1, Oxford University Press, 2010. Kodjo-Grandvaux S.,
est devenu en premier Jésuite et enfin philosophe, il Pourquoi il faut (re)lire Fabien Eboussi Boulaga,
est resté un penseur particulièrement attentif au 2018.
caractère conflictuel de la raison » confie un de ses Kom A., (dir.), Fabien Eboussi Boulaga, la philosophie
confrère enseignant Vincent Sosthène Fouda. Quant à du Muntu, Karthala, Paris, 2009. Kom A., Fabien
son ami Jean-Claude Djereke, enseignant de Eboussi Boulaga, l’audace de penser, Paris, Présence
littératures francophones à Bryn Mawr College, à Africaine, 2010.
Philadelphie, il déclare au sujet de "celui qui avait Jeune Afrique, « Les 50 personnalités qui font le
perdu le foi" : « Il est resté un homme de grande Cameroun : Fabien Eboussi Boulaga », no 2520-2521,
conviction, très convaincu des choses et soucieux des du 26 avril au 9 mai 2009.
êtres, de l’homme bantou, de l’Africain ». Mbembe A., « Fabien Eboussi Boulaga, disparition
Fabien Eboussi Boulaga est décédé le 13 octobre 2018 à d’un "inlassable veilleur" », in Le Monde/Afrique, 15
l’âge de 84 ans à Yaoundé. Laissant derrière lui une octobre 2018 ;
œuvre riche, dense et révolutionnaire. Un véritable Yamb G.D., Droits humains, démocratie, État de droit
dépôt intellectuel qui servira des générations de : chez Rawls, Habermas et Eboussi Boulaga,
penseurs africains. Il a été inhumé dans la sobriété qui L'Harmattan, Paris, 2009.
a marqué sa vie, sur la terre de ses ancêtres à Yorro son
village natal. Assurément, sa pensée n’est pas morte

126
Recension d'ouvrage

Sorcellerie,
chimère dangereuse… ?
du Père Meinrad Hebga,sj

Par Moise Bayi,


Chercheur en philosophie, Université de Yaoundé 1
b3.moise@gmail.com

En effet, Meinrad Hebga nous offre une recherche


socio-anthropologique méthodique, effectuée dans
un écosystème social africain marqué par la
précarité économique, la faiblesse des systèmes de
santé -qui fait prospérer le recours aux guérisseurs.
L’africain nouvellement décolonisé des années
70-80 est confronté à un rapport indéterminé aux
traditions ancestrales, et une inflation des discours
sur le retour à l’authenticité africaine au cœur des
représentations sociales et des pratiques culturelles
ambiguës.

Publié le 01 janvier 1979, aux éditions INADES,


301 pages

« Sorcellerie, chimère dangereuse… ? » est une


production scientifique du révérend Père jésuite
Meinrad Hebga, parue aux éditions INADES en 1979.
Cet ouvrage est publié dans un contexte où le
phénomène de la sorcellerie en Afrique postcoloniale
semble faire un retour en force dans l’imaginaire
collectif, au sein de sociétés traversées par une
multiplicité d’offres religieuses et ésotériques en
provenance de l'occident.

127
De fait, au lendemain des indépendances et du Concile Meinrad Hebga va ainsi aborder dans Sorcellerie,
Vatican II, les dynamiques de l’acculturation et de chimère dangereuse…?, l’univers complexe du
l’inculturation en Afrique subsaharienne plongent les paranormal, appréhendé dès lors comme un
populations africaines dans un melting pot culturel phénomène non dénué d’objectivité et de rationalité,
complexe, où se mêlent cultures importées et religions bien au contraire. A partir d’exemples insolites et pour
étrangères mal intégrées, les plaçant face à des défis le moins rocambolesques, tirées de sa propre
identitaires particulièrement saillants. Il en découle un expérience vécue au cours de ses activités
éparpillement de l’identité de l'africain postcolonial, missionnaires de prête exorciste, l’auteur présente le
"déchirée" entre les religions ancestrales mal connues, phénomène de la sorcellerie comme un fait social réel
et les religions venues d’ailleurs faiblement assimilées (parfois fantasmé) qui se glisse dans la vie sociale, et
et traversées par le défi de la modernité. L’ouvrage de participe à la formation d’un imaginaire collectif avec
Meinrad Hebga interroge et examine cette crise de « sa rationalité propre. L’auteur se lance dans une
la connaissance de soi », dans l'Afrique postcolonial, et entreprise d’objectivation de la sorcellerie et du
se révèle comme une contribution laborieuse à la com- paranormal, afin d'en saisir la pertinence sémiologique
préhension des enjeux de l’acculturation et du pour les sociétés africaines postcoloniales. Traitant
déracinement auxquels les africains sont confrontés essentiellement les aires culturelles d’Afrique
dans leurs rapports au monde moderne. Meinrad subsaharienne, cet ouvrage de 301 pages est divisé
Hebga soulève dans ses aspects parapsychologiques, en deux parties, déclinés en trois sections regroupant
la question urgente et nécessaire de l’inculturation en 14 chapitres.
Afrique, pour dégager les perspectives objectives Dans la première partie de l’ouvrage, le père Hebga
qu’elle offre dans la construction des rapports de fait la description des réalités du monde « de la nuit »,
l’africain au monde moderne exposé au "choc des le « milieu mystique » ou la sorcellerie est pratiquée.
civilisations" .

“La « nuit » est présentée comme le lieu de prédilection des activités paranormales.
Elle ne désigne pas de prime abord « le moment ténébreux » de la journée, mais
renvoi à un « milieu » dont, seuls les initiés, ceux qui ont « quatre yeux », ont part.”

La « nuit » est présentée comme le lieu de général, tel que: aider à la réconciliation, les savoirs sur
prédilection des activités paranormales. Elle ne les plantes médicinales, la prévision des saisons pour
désigne pas de prime abord « le moment ténébreux » les récoltes etc. Cependant, le hu, de par sa nature
de la journée, mais renvoie à un « milieu » dont, seuls substantiellement ambivalente ou « neutre », rend
les initiés, ceux qui ont « quatre yeux » , ont part. l’initié, capable de glisser aussi bien dans des activités
Comme espace paranormal, « la nuit » est habitée et maléfiques, que de s'adonner à des activités
fréquentée par une diversité d’acteurs : les mânes, les bénéfiques : la guérison, la bénédiction, le
génies, les sorciers, les exorcistes, les devins, les discernement des menaces futures, etc.
magiciens. Elle est un milieu supranaturel où l’on Au sortir de cette description du milieu de « la nuit »,
s’adonne à l’exercice du pouvoir occulte, qui se déploie au cœur des phénomènes paranormaux, et des
à travers les imprécations, les malédictions, activités parapsychologiques des guérisseurs et
l’ensorcellement ou l’envoûtement, les possessions autres mânes, Meinrad Hebga s’emploie avec une
sorcières, le hu ou l’evu (qui renvoi au mal-au-dedans- méthodologie assidue à dégager la rationalité qui
de-l ’homme), la métamorphose d’hommes en animaux. s’opère dans les phénomènes paranormaux, et qui
Le hu, tel qu’il est saisi en pays basaa ou evu en pays échappe au prisme d’analyse cartésien et à une
beti et ewusu chez les duala, est dans compréhension simplement « profane » des
l’anthropologie bantu, le principe intrinsèquement lié à phénomènes longtemps réduits à de la superstition. Il
l’homme, qui le dispose à commettre des actes va recourir à l’analyse sémiotique, et soulever
maléfiques de nature paranormale . L’individu doté de l’importance du langage dans la lecture rationnelle du
ce pouvoir occulte, peut ainsi prononcer des souhaits phénomène de la sorcellerie et du paranormal en
pour nuire à ses semblables, ou leur lancer des « général. Les initiés en pays Bantou ont régulièrement
missiles » mystiques dans le but maléfique de les recours au langage symbolique. Ce modèle de langage
détruire. Meinrad Hebga nous plonge au coeur de la vise à voiler le sens et la connaissance plus secrète de
cosmogonie des peuples Bantou, où le monde des pratiques liées au monde de « la nuit ». L’idée qui
initiés désigné par le terme de dimsi n’est pas gouverne, cette production scientifique du père
prioritairement le terrain du pouvoir maléfique, mais Hebga, est celle que la Sorcellerie n’est pas « une
est aussi le lieu où s’exerce un pouvoir bénéfique, au chimère », mais bel et bien une réalité sociale et
profit de la communauté ou de l'intérêt paranormal qui a des incidences diverses que l'on ne

128
peut ignorer ni dénier dans les interactions sociales, visible) ; l’âme (élément invisible), le souffle, l’ombre,
tant dans les administrations que dans les quartiers l’esprit et le double. Un autre concept, est celui de «
populeux. Au sujet du pouvoir de guérison surnaturel guérisseur », qui n’a pas la même valeur sémantique et
reconnu à certaines plantes l’auteur relève que : « sémiotique que ceux de mut makan chez les Bassa
l’aspect bizarre de leurs performances fait trop ou de mbibia chez les Béti, même s’il est
souvent perdre de vue ce fait clair, évident, couramment utilisé pour désigner ces praticiens de la
irréfutable, des connaissances botaniques de médicine dite « traditionnelle ». La restitution la plus
nos médecins-exorcistes, doublée d’une appropriée en français est « l’homme doué de
information étonnante dans les domaines de puissance ». Le jésuite Eric de Rosny, anthropologue
l’anatomie et de la physiologie humaine. » Avec français qui a été confrère du père Hebga, dans le
Hebga, la démarche scientifique occidentale héritée même sens déclarait au sujet des "guérisseurs" auprès
de Descartes ne peut objective- ment avoir le de qui il avait mené des études :
monopole de l’appréhension de « l’Être ». Pour Meinrad « Les hommes et les femmes auxquels je dois
Hebga, la compréhension des phénomè- nes ces récits sont maladroitement appelés
paranormaux et parapsychologique comme la guérisseurs. Ils portent dans leur propre langue
sorcellerie, est tributaire de la conception anthropolo- le titre plus imposant ‘’bato ba mianga’’, au
gique de l’homme lui-même. L’anthropologie dualiste sens fort ‘’les hommes doués de puissance’’.
corps-esprit de l’approche occidentale est insuffisante Comment les désigner autrement ? ‘’médecin
pour saisir la rationalité des phénomènes traditionnel’’ n’évoque pas le combat livré
paranormaux. Dans un schéma pluraliste du composé contre le mal.‘ ’Anti sorcier’’ qui est le titre
humain, Meinrad Hebga propose un cadre d’analyse souvent adopté dans les ouvrages d’ethnologie,
anthropo- logique africain qui considère l’homme ne rend pas compte de leur rôle d’intercesseurs
comme le vivant par excellence constitué de plusieurs auprès des esprits. Faute de mieux je conserve
éléments : le corps (élément

“L’ambition de Meinrad Hebga n’a pas été d’obtenir l’assentiment de


ses confrères occidentaux ou d’ailleurs. Son ambition c’est un réveil
du « Muntu » (l’homme au sens Bantou).”

le terme conventionnel de guérisseur, vague à dans l’exorcisme et la sorcellerie. Du point de


souhait… » Dans sa démarche méthodologique, vue philosophique, on perd toute crédibilité. »
Meinrad Hebga à recours à l’expérience directe et à L’ambition de Meinrad Hebga n’a pas été d’obtenir
l’induction abstractive. Ce qui implique d’admettre la l’assentiment de ses confrères occidentaux ou
sorcellerie comme une réalité fondée sur une logique d’ailleurs. Son ambition c’est un réveil du « Muntu »
différente de celle de la réalité ordinaire. Ainsi, le (l’homme au sens Bantou).
philosophe qu’il est, entreprend une expérience Meinrad Hebga a ainsi travaillé à démontrer la
personnelle pour connaitre et expliquer le phénomène rationalité des phénomènes paranormaux en contexte
étudié. Mobilisant l’induction abstractive, il fixe un africain, afin de donner aux africains et au monde les
cadre d’analyse qui admet de fait la sorcellerie comme clés d’une meilleure compréhension des dynamiques
une réalité sociale dont on juge l’existence par ses et des logiques qui façonnent les rapports complexes
effets sur le plan physique et par ses diverses des peuples africains à la modernité. Ce faisant, il a été
expressions dans la vie sociale. Ce cadre d’analyse est l’un des rares penseurs à avoir eu l’audace
une rupture avec la tradition occidentale et ouvre un d’investiguer dans l’univers très complexe et
champ complètement nouveau de la réflexion inhabituel du paranormal, abordé comme un fait socio-
philosophique. Cette approche de Meinrad Hebga ne anthropologique digne d’intérêt scientifique et
sera pas accueillie par ses confrères philosophes obéissant à sa rationalité propre.
africains sans critique. Son confrère, Marcien Towa, a ------------------------------------------------------------------
d’emblée rejeté l’approche ethnophilosophique de Eric D. Rosny, Ndimsi. Ceux qui soignent dans la
Hebga. Pour Towa, la philosophie « africaine » doit nuit, Ed. Clé, Yaoundé, 1974
répondre à toutes les exigences de conformité à la François Lufulabo, L’anti-sorcier face à la science,
philosophie stricto sensu, entendu philosophie Editions franciscaines, 1977
occidentale. Il déclarait à ce sujet en 1999 :« On a Jean B. Amougou,, « La méthode philosophique de
déblayé le terrain à une conception rigoureuse Hebga », Institute of African Studies Carleton
de la philosophie. Ceci est un acquis. Il est University, Ottawa-Canada, 2017
difficile de faire de l’ethnophilosophie Philippe Azeufack, Père Meinrad Pierre Hebga, S.J.,
tranquillement comme notre ami Hebga. Si on Une vie au service de l'Eglise et de la Science.
veut demeurer dans ce registre-là, on sombre Editions MBC, Yaoundé, Juillet 2018.

129
Meinrad, Hebga, Sorcellerie Chimère EXTRAITS
dangereuse…?, INADES, Abidjan, 1979
Malemba-Mukengeshayi, Nsaka, « Problèmes de Meinrad Hebga, Emmacipation d'Eglises
méthodes d’étude de la sorcellerie en Afrique », Actes sous-tutelle. Essai sur l'ère post-
de la 7è semaine philosophique de Kinsasha, du 24 au
30 avril, 1983. missionnaire, Paris, Présence Africaine, 1976,
Marcien, Towa, in Mots pluriels, http/
www.arts.uwa.edu.au/motspluriels/MP1299mt.Html, " Nous voulons nous émanciper de ce qu'il y a de
1998, site consulté le 25 juin 2021 à 15h 17 trop construit, artificiel, juridique et occidental
René Descartes, Discours de la méthode (1637), dans le christiannisme, pour nous replonger en
6e partie, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, Jésus-Christ Seigneur" p148
1966.
"Mais aujourd'hui, il faut bien se rendre à
l'évidence: le christianisme est une réligion
blanche. Son fondateur est un Dieu blanc, ses
chefs sont des Blancs, et ses lois sont favorables
aux Blancs (...). N'est-ce pas sur la dignité de la
race blanche et sa supériorité garantie par les
Ecritures que les chrétiens Afrikanders fondent
leur pieux racisme ? (...) Et qui a crée la
ségrégation en Amérique ? Des chrétiens. Qui la
défend et l'étaye sur la Bible ? Des chrétiens. Et
ces chrétiens ont la conscience tranquille." p148

130
Demain se construit aujourd'hui

Revue Le Chemin
Prochain numéro: Pandémies,crises sanitaires,vaccins:
les solutions africaines aux enjeux de sonté
Les propositions d’articles doivent parvenir au plus
tard le 30 Août 2021 à 23h59 (délai de rigueur) à
l’adresse suivante : lecheminraccu@gmail.com
avec les mentions obligatoires suivantes:
• Un titre provisoire ou définitif
• Un résumé de 300 mots maximum
• Le type de format de la contribution qui sera
proposée (article, reportage, interview etc. )
• Les identifiants de l’auteur ou des auteurs (Noms,
adresse, email, titre, institution et pays)

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Juillett 2021: "Cultur
"Culturees, Cult
Cultees, ttrraditions eett ffoi
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chrétienne en AfAfrique"
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