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NOUV E AU REGARD

Photographe indépendant installé dans le Nord de la France, Cédric “K-poon” Dubus développe depuis quelques
années un travail personnel très éloigné des impératifs de la photo de commande. Délaissant la technologie
numérique pour la poésie du télémétrique argentique, il arpente les rues en quête du “hasard heureux”. Dans le
sillage des maîtres de la Street Photography, il essaie en toute humilité de trouver la distance juste par rapport aux
choses et aux gens. Il nous explique ici son engouement pour cette discipline d’équilibriste.

K-poon Dubus
“La ville silencieuse”

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RP : Quand as-tu commencé à travailler ne suis pas passionné de matériel, mais c’était image, il y a un hasard heureux ou il n’y en a
sur cette série ? pour moi le meilleur compromis entre sensua- pas. C’est tout.
K-poon Dubus : Les photos les plus anciennes lité, rapidité et discrétion. J’ai commencé avec
datent de 2003, mais la plupart sont assez un 50 mm, qui m’a appris à cadrer de façon Que cherches-tu à montrer malgré
récentes. En fait, je me suis vraiment mis à cette rigoureuse, puis je suis passé au 35 mm qui tout à travers tes images ?
série il y a trois ans, suite à un licenciement. oblige à se rapprocher davantage. Là, j’ai choi- Ma démarche n’est pas documentaire, je ne
J’étais photographe de studio pendant plusieurs si un Summicron à ouverture f:2 pour son faible cherche pas à cadrer un territoire social ou
années pour une grande enseigne de vente à encombrement, les récents f:1,4 étant trop géographique. Ces photos ont été prises à Lille,
distance et, du jour au lendemain, le studio a proéminents. Et pour réagir plus rapidement, à Berlin, à Paris… Ce qui me tient à cœur, c’est
fermé. Finalement, c’est tombé à point nommé : j’ai changé le M6 contre un M7 à exposition de restituer une impression, un ressenti, d’où
ça m’a donné un bon coup de pied pour me semi-automatique. Je travaille la plupart du l’importance de l’état d’esprit dans lequel je me
lancer. J’ai été véritablement nourri à la Street temps en hyperfocale à f:16, ça me permet trouve. Cela a davantage à voir avec le climat,
Photography, et je me suis toujours demandé d’être net à partir d’un mètre environ. C’est la lumière. Je suis très sensible à la beauté de la
comment ces gars faisaient pour obtenir de important pour moi de me limiter à un boîtier, lumière du Nord, qui donne des ambiances très
telles images. La réponse est de savoir trouver un objectif et un film que je connais bien. Sinon subtiles. La notion de dernière lumière est très
la bonne distance. Je pense aujourd’hui avoir on s’y perd vite. En matière de film, j’ai long- importante pour moi : j’aime photographier avec
trouvé la mienne, même si rien n’est jamais figé. temps travaillé avec l’APX 400 d’Agfa qui est ce que la lumière peut me donner, et tant pis si
Je me suis forcé à me rapprocher, à prendre les aujourd’hui arrêté. En attendant les nouveaux c’est flou. D’ailleurs j’ai remarqué que je faisais
gens de face. Tout en restant le plus discret films d’Adox qui seront proches de ceux d’Ag- bien plus d’images en hiver qu’en été. Je suis très
possible. Je ne cherche pas à être intrusif, à la fa, je me suis rabattu sur de la Kodak Tri-X. Je admiratif du travail de certains photographes de
façon de Bruce Gilden par exemple. Je ne veux ne développe plus les films moi-même, je les l’est, comme Klavdij Sluban, un grand photogra-
pas agresser les gens, ça n’apporte rien de bon. donne à un petit labo puis je les scanne et je les phe du silence. Comme lui, j’aimerais aller
Ce qui m’intéresse, c’est de imprime en jet d’encre. davantage vers le paysage, urbain d’abord et
saisir les passants perdus pourquoi pas naturel. Je ne compte pas pour
dans leurs pensées. Je pré- Comment procèdes-tu autant abandonner la Street Photography, mais
fère donc qu’ils ne me voient à l’éditing ? c’est vrai qu’au bout d’un moment ça peut deve-
pas, mais je ne me cache pas Pour moi, c’est fondamental nir redondant : on collectionne les visages mais
pour autant : je passe, je de travailler en deux temps pas forcément la bonne photo. Je cherche le
déclenche, et je continue bien distincts. Quand je moyen de relier les deux : l’humain et le paysage.
mon chemin. La façon de photographie, et je photo- L’idéal serait d’exposer ce travail, cela me per-
marcher, la gymnastique du graphie beaucoup car j’ai mettrait de mettre un peu d’ordre dans mes
corps, c’est essentiel. Ça ne toujours mon Leica sur moi, images. Pour l’instant, je mets mes images en
m’arrive pas souvent de me j’essaie d’évacuer toute ligne, cela permet de partager des idées, d’ex-
faire interpeller. Et s’il m’ar- réflexion. Je le fais comme plorer de nouvelles voies.
rive d’être repéré, la photo peut aussi fonction- je le sens, de façon très intuitive, sans m’encom-
ner. La première image du dossier ne tient brer de considérations superflues. Je suis dans Comment arrives-tu à articuler tes
qu’avec ce regard. La photo du gamin avec sa l’instant, l’esprit disponible. Comme disait activités personnelles
grand-mère aussi. Je montais l’escalator, eux Cartier-Bresson, “Il ne faut pas vouloir, il faut et professionnelles ?
descendaient. J’ai fait deux vues juste avant, être prêt”. Au moment de l’éditing seulement, Depuis que j’ai arrêté le packshot et la mode, je
mais l’enfant ne me regarde pas et il n’y a pas je redescends de mon exaltation, je reprends réalise des commandes alimentaires dans la
ce réflexe de protection de la part de la grand- pied avec la réalité. Je peux alors commencer région pour des entreprises. Il s’agit le plus sou-
mère. C’est la troisième qui fonctionne. à juger mes images avec la distance critique vent de photos d’employés de bureau. D’un point
nécessaire. Seul l’argentique me permet de de vue créatif, ce n’est pas exaltant, mais ça
En quoi le choix du matériel est séparer clairement ces deux étapes, de respec- m’aide beaucoup pour mon travail personnel, et
important dans cette démarche ? ter cette latence nécessaire. J’ai essayé de pas seulement financièrement : ces gens ne sont
Ce n’est pas avec un gros zoom que l’on peut travailler en numérique mais pour ce genre pas des mannequins, ils n’ont généralement pas
faire ce type d’images. Un télémétrique est bien d’images ça ne me convient pas du tout : je ne envie d’être photographiés. Ces confrontations
plus discret, et puis les gens ne vous prennent peux pas m’empêcher de regarder les photos, sont néanmoins très enrichissantes et débou-
pas au sérieux. C’est pourquoi j’ai revendu tout de les effacer, et de les refaire. En argentique je chent parfois sur des portraits intéressants.
mon équipement Canon pour un Leica M6. Je suis plus strict avec moi-même. Pour chaque Propos recueillis par Julien Bolle

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