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Fr
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-d
île

Le Maroc
s’ouvre
U

e
au XXI siècle
IA

N° 154 - mai 2010


trimestriel
numéro double - 30 €
ISSN 0153-6184
www.iau-idf.fr
PUBLICATION CRÉÉE EN 1964 IAU île-de-France

L’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région


d’Île-de-France est une fondation nationale reconnue d’utilité
Directeur de la publication
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Directrice de la communication Directeur général : M. François DUGENY
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an
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régional de l’Insee représentant le ministre du Budget,
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ISSN 0153-6184 représentant le ministre chargé de l’Urbanisme
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Il réunit un large éventail de compétences : aménagement urbain


Bulletin d’abonnement annuel et rural, environnement, transports, logement et mode de vie,
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p. 1 : Jean-Luc Comier/le bar Floréal photographie/Région ÎdF
p. 2 : service de presse de l’Ambassade de France au Maroc
p. 4 : Christian Lauté
Éditorial
Île-de-France - Maroc :
développer un partenariat fructueux

La coopération décentralisée est une dimension majeure


de l’action internationale de la région Île-de-France.

Les nombreux partenariats établis dans des domaines


aussi variés que la culture, l’éducation et la formation,

ce
l’environnement ou la santé, l’aménagement
et les transports, le développement économique, mobilisent ainsi
les moyens humains et financiers des collectivités.
Ils visent le renforcement des capacités d’action de l’ensemble

an
des partenaires, la réalisation de projets porteurs et la mise en synergie
des acteurs sociaux et économiques au niveau national ou métropolitain.

Depuis plusieurs années, la région Île-de-France conduit des actions


en direction du Royaume du Maroc. Elles s’adressent notamment aux jeunes
Fr
grâce, par exemple, aux bourses d’études permettant aux étudiants
marocains de poursuivre un cursus de master dans un établissement
d’enseignement supérieur en Île-de-France.
e-
La région Île-de-France a toujours à cœur de développer les échanges
de savoirs et de compétences pour soutenir le développement, en mobilisant
son expérience, ses réseaux et son savoir-faire.
Ces échanges permettent aussi d’apprendre de la part de pays qui,
-d

comme le Maroc, font preuve de dynamisme et de créativité, et utilisent


la tradition comme socle de la modernité.
Au Maroc, de longue date, l’IAU île-de-France a su apporter sa pierre
île

à cet édifice.

L’IAU île-de-France a accentué sa mobilisation au service d’un urbanisme


durable en signant à Rio avec ONU Habitat un partenariat pour soutenir
la campagne mondiale pour le développement urbain durable. Au travers
de cet engagement, l’Île-de-France entend valoriser le rôle des acteurs
U

et des réseaux professionnels au service d’un développement responsable,


comme c’est le cas au Maroc où un Collège des architectes urbanistes
a été récemment créé.
IA

C’est cette action soutenue et pérenne de l’IAU île-de-France


et de ses partenaires que le présent numéro des Cahiers entend retracer.
Il servira, je le souhaite, de référence à tous ceux qui s’intéressent aux défis
et au renouveau des politiques urbaines et de logement au Maroc
et partout ailleurs dans le monde.

Jean-Paul Huchon
Président du conseil régional d’Île-de-France
Président de l’IAU île-de-France

1
Préface
Coopération franco-marocaine :
imaginons ensemble l’urbanisme de demain

La publication de ce Cahiers spécial de l’IAU île-de-France


consacré au Maroc est une excellente initiative qui intervient
à un moment important de l’histoire des villes au marocaines.
En effet, la population urbaine vient de dépasser celle qui vit
à la campagne et les autorités marocaines sont donc

ce
engagées dans la construction rapide de logements
pour répondre aux besoins croissants.
Il faut rappeler par ailleurs que le Maroc a su créer dès le début du XXe siècle
une dynamique architecturale et urbaine innovante et imaginative

an
qui ne s’est jamais démentie et qui a répondu aux nécessités
de sa modernisation et de son essor.
Dans ce double contexte, le Maroc est également attentif aux expériences
d’urbanisme que d’autres pays ont conduites, pour s’assurer en particulier
que les citoyens seront effectivement au cœur de la cité
Fr
et que les extensions urbaines ne deviendront pas des poches d’exclusion.
Les relations établies entre l’IAU île-de-France et ses partenaires marocains
prennent ainsi tout leur sens. Articuler transports publics et privés
pour favoriser la mobilité, construire des logements résidentiels et sociaux
e-
dans les mêmes zones pour assurer de la mixité urbaine, penser les espaces
verts et les aires de jeux et de sport pour la jeunesse, imaginer les emplois
au cœur de la cité pour éviter les déplacements trop longs,
tels sont les défis qui se posent aux autorités marocaines. La coopération
-d

entre l’IAU île-de-France et ses partenaires marocains, les réflexions


partagées entre professionnels, sont des réponses adaptées à ce contexte
de projection et de production urbaine intensive.
île

Bien sûr, c’est aux acteurs marocains qu’il appartient d’imaginer


et de construire leurs espaces à vivre de demain. Mais devant le risque
d’uniformisation et de solutions toutes faites, donc inadéquates,
le partenariat et le dialogue entre la France et le Maroc dans ces domaines
s’inscrivent dans notre longue histoire commune. Comme par le passé,
il pourra contribuer à l’invention de solutions proprement marocaines,
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préservant l’âme des cités de ce pays tout en assurant un cadre de vie


agréable pour les futures générations.
En outre, à l’heure où le Maroc, sous l’impulsion de son Souverain,
IA

Sa Majesté le Roi Mohammed VI, s’est engagé dans une vaste


et profonde réforme de sa gouvernance territoriale comme du champ social,
les relations entre collectivités locales françaises et marocaines,
qui sont très vivaces, constituent un autre atout. En effet, la formation
des cadres des collectivités locales marocaines et des institutions
qui leur sont rattachées devient une priorité. La coopération décentralisée
franco-marocaine a, par conséquent, un nouveau champ d’application
dans l’appui à ce vaste mouvement de réformes et dans le renforcement
des compétences gestionnaires des villes marocaines.
Je salue donc l’initiative de l’IAU île-de-France qui permet d’avoir une vision
des défis posés au Maroc et des apports possibles de l’expertise française
pour contribuer à répondre, dans un esprit de coopération et de partage,
à la définition des solutions durables pour les villes marocaines de demain.

Bruno Joubert
Ambassadeur de France au Maroc

2
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ce

3
Avant-propos
IAU île-de-France - Maroc :
les enjeux de la métropolisation

L’IAU île-de-France mobilise compétences et ressources


pour transmettre son expérience et ses savoir-faire
dans le cadre de partenariats multiples, mais aussi
pour apprendre et comprendre les évolutions du monde
qui nous entoure, identifier les bonnes pratiques, assurer

ce
sa place dans le concert des grands bureaux d’expertise
nationaux et internationaux. Dans cette mobilisation, les partenariats noués
avec le Maroc tiennent une place particulière, du fait de leur ancienneté,
de leur intensité, de leur durabilité.

an
Cette continuité a couvert des situations bien différentes, le Maroc
et l’Île-de-France ayant connu des évolutions profondes de leurs contextes
institutionnels, économiques, sociaux, environnementaux. Aujourd’hui,
le Maroc développe une stratégie de mise à niveau généralisée
Fr
de ses infrastructures et de ses services urbains. L’enjeu est triple : assurer
le développement humain en luttant contre la pauvreté, organiser
une gouvernance multi-acteurs pour articuler contraintes publiques
et recouvrement des coûts, et assurer la coordination des projets
e-
de développement territorial dans le cadre de la décentralisation.
Ce moment nous a semblé opportun pour porter un regard
sur les évolutions qui sont en cours aux plans national et régional,
sur leurs articulations avec les grandes tendances à l’œuvre au niveau
-d

international. C’est aussi l’occasion de développer dans ce numéro


des Cahiers de l’IAU île-de-France ce qui a constitué la matière autour
de laquelle se sont noués les partenariats actifs entre notre institut
île

et l’ensemble de nos interlocuteurs marocains.

En donnant la parole à ces partenaires, à des experts, à ceux de l’institut


qui se sont mobilisés auprès des institutions, des villes et des territoires
du Maroc, ce numéro des Cahiers a certes pour ambition de retracer
plusieurs dizaines d’années de coopération fructueuse entre notre institut
U

et le Maroc, mais aussi et surtout de donner à comprendre et à voir


les enjeux auxquels les métropoles marocaines, comme nombre d’autres
métropoles du monde, sont confrontées : nécessité d’accueillir rapidement
IA

des populations de plus en plus nombreuses engendrant une urbanisation


accélérée, développement de nouveaux moyens de transport, réalisation de
nouveaux programmes d’équipements, prise en compte des problématiques
environnementales, notamment celles liées aux risques. Autant de sujets
auxquels les villes européennes ont dû répondre lorsqu’il s’est agi
d’adapter les villes traditionnelles aux besoins générés par l’émergence
de sociétés nouvelles.

François Dugeny
Directeur général de l’IAU île-de-France

4
Prologue Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010

Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle


Aspirer à la modernité en s’attachant à une forte identité propre est une tradition
bien marocaine.
À travers son histoire et sa situation géopolitique, le Maroc a su s’adapter à l’évolu-
tion du contexte régional et international pour se positionner sur l’échiquier mon-
dial en jouant souvent un rôle d’avant garde.
Le pays se transforme en même temps avec un mouvement perpétuel de passage

ce
de la ruralité à l’urbanité. Si ce phénomène a démarré au VIIIe siècle avec la création
de la ville (médina) de Fès, il connaît depuis la deuxième moitié du siècle dernier
une accélération. La vie urbaine n’est donc pas récente dans un Maroc qui a vu sa
capitale déménager au gré des civilisations entre Fès, Marrakech, Mekhnès et Rabat.

an
Cette diffusion de la culture urbaine à travers le temps et l’espace a doté le pays
d’une armature urbaine variée capable de structurer le vaste territoire national.
Dans ce contexte, les villes marocaines se sont développées rapidement, par des
extensions difficilement maîtrisables. Désormais, pour faire face aux enjeux du nou-
veau siècle, l’essor du pays se joue essentiellement par la métropolisation de ses
Fr
grandes villes. La mondialisation, la concurrence internationale, la crise énergé-
tique, le changement climatique, la maîtrise du développement urbain dans une
vision de durabilité sont aujourd’hui autant d’enjeux auquel le pays doit répondre.
La volonté politique exprimée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI place l’Homme
e-
et son épanouissement au premier rang des objectifs nationaux. L’habitat digne
prôné par Sa Majesté se traduit par la politique nationale des Villes sans bidonvilles
et par le développement massif de l’habitat social, l’amélioration des conditions de
vie de la population la plus vulnérable trouve son écho à travers l’initiative nationale
-d

de développement humain et le développement durable s’invite dans les réformes


en cours. Le Maroc se transforme rapidement pour répondre aux nouveaux besoins
de sa population et se prépare dans tous les domaines pour se confronter aux défis
du XXIe siècle.
île

Ce numéro des Cahiers consacré au Maroc se veut une contribution à la fois


démonstrative des expériences et analytique des dynamiques de transformation et
des réformes qui sont à l’œuvre pour moderniser le pays.
Pour se préparer à pénétrer le nouveau siècle avec les atouts d’un pays ancré soli-
dement dans ses valeurs et son territoire mais aussi ouvert pleinement à la mondia-
U

lisation, cette contribution cherche à clarifier la complexité des mécanismes et la


portée des réformes récentes. Ceci, grâce à des contributions que les hauts respon-
sables marocains ont bien voulu accorder ainsi que celles des acteurs de la société
IA

civile et de chercheurs passionnés. En outre, la riche expérience partagée entre


l’IAU îdF et les agences urbaines ainsi que les directions de l’aménagement du ter-
ritoire et de l’urbanisme au Maroc met en lumière et jalonne le travail d’exploration
des solutions adaptées aux différentes problématiques en commun entre la France
et le Maroc.
Dans sa première partie, ce numéro des Cahiers retrace l’évolution urbaine depuis
le début du XXe siècle à nos jours et démontre l’aspiration et la préparation à la
métropolisation des grandes villes marocaines. La deuxième partie jette en perspec-
tive des regards croisés sur le Maroc de demain en regroupant les contributions en
six thématiques transversales. La troisième partie développe des exemples de la
panoplie des actions de coopération de l’IAU îdF depuis presque trente ans avec
les différents partenaires marocains.
Nous espérons que cette publication sera un jalon supplémentaire pour avancer
ensemble et prolonger les relations de coopération entre l’IAU îdF et ses parte-
naires marocains.

Victor Said
IAU île-de-France
5
Sommaire
Éditorial : Île-de-France - Maroc :
développer un partenariat fructueux
Jean-Paul Huchon ............................................. 1 Le Maroc
Préface : Coopération franco-marocaine :
imaginons ensemble l’urbanisme de demain en perspective :
Bruno Joubert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2
Avant-propos : IAU île-de-France - Maroc : regards croisés
les enjeux de la métropolisation
François Dugeny .............................................. 4 LES POLITIQUES URBAINES À L’ŒUVRE

Prologue : Le Maroc s’ouvre au XXI siècle e


Villes sans bidonvilles, une priorité nationale

ce
Victor Said ................................................... 5 Interview de Ahmed Taoufiq Hejira . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
Le Maroc d’aujourd’hui : dynamisme et ouverture Les villes nouvelles marocaines
Philippe Louchart, Jean-François Saigault ..................... 8 Abderrahmane Chorfi ....................................... 51
Réintégration des médinas

an
dans la dynamique des villes
Asmae Sedjari ............................................... 54

QUAND L’ÉCONOMIE FAÇONNE LE TERRITOIRE

Les enjeux territoriaux de l’économie marocaine


Fr Abdelaziz Adidi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’âme des villes,


vecteur du développement touristique du littoral
59

Interview de André Azoulay 63


e-
.................................

Une armature commerciale en pleine évolution


Kawtar Tazi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
Retour à la Méditerranée : Tanger Med en pointe
-d

Jean-François Saigault, Pauline Zeiger, Gwenaëlle Zunino ... 69

VERS UNE MOBILITÉ DURABLE

L’évolution urbaine
île

Articulation urbanisme-transports
dans le Grand Rabat
Mohamed Aouzaï ........................................... 72
du Maroc : Rabat-Salé : le tramway pilote du Maroc
Loubna Boutaleb ............................................ 74
d’un siècle à l’autre Trame urbaine de Casablanca et mobilité durable
U

Pierre Mayet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76

LE DÉVELOPPEMENT URBAIN DU XXe SIÈCLE


Mobilité et urbanité :
les défis du PDU de Casablanca
IA

De la médina à la « ville européenne » au Maroc ... 15 Paul-Richard Marsal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78


Jean-François Troin
Le Maroc face au défi logistique
L’explosion urbaine de la seconde moitié du XXe siècle Lydia Mykolenko ............................................ 80
Rachid Ouazzani ............................................ 21
L’ENVIRONNEMENT : L’ENJEU DE L’AMÉNAGEMENT DE DEMAIN
Retour à la planification urbaine au Maroc
Abdelhai Bousfiha ........................................... 25 Les villes marocaines face au changement climatique
Anthony Gad Bigio .......................................... 84
À LA RECHERCHE DE LA MÉTROPOLISATION
Une réglementation parasismique pour le Maroc
Une nouvelle approche de la planification stratégique Hayat Sabri . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
François Dugeny, Victor Said ................................ 30
Les défis de l’eau : le bassin du Souss
Casablanca : laboratoire de l'évolution urbaine Christian Thibault ........................................... 89
Pauline Zeiger, Gwenaëlle Zunino ........................... 33
Des plans verts pour les villes marocaines
Marrakech : la métropolisation d’une cité royale Nelly Barbieri . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
Victor Said .................................................. 37
Développement et gouvernance
Rabat-Salé, ville capitale des services publics urbains
Mohamed Aouzaï, Jean-Pierre Palisse ........................ 39 Claude de Miras . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
6
Sommaire
VERS UNE APPROCHE GLOBALE DE LA QUALITÉ DE VIE Requalification et renouvellement urbain
du centre d’Agadir
La qualité urbaine face aux enjeux de la ville de demain
Gérard Abadia .............................................. 149
Allal Sakrouhi ............................................... 97
Le parc de Souss-Massa,
La qualité architecturale,
territoire d’exception à l’équilibre fragile
une tradition qui se perpétue
Christian Thibault ........................................... 152
Omar Farkhani .............................................. 100
Agadir : rétrospective sur le Sdau et les cités nouvelles
La place des quartiers Art déco
Nelly Barbieri . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155
dans les villes d’aujourd’hui
Abderrahim Kassou ......................................... 104 Fès : articuler la médina avec son environnement
Anne-Marie Roméra, Victor Said, Christian Thibault ......... 157
Le patrimoine au Maroc :

ce
l’enjeu identitaire à travers l’histoire
Salima Naji .................................................. 107 OBSERVER, ANALYSER ET DÉCIDER : LES OUTILS ADAPTÉS

Un centre de documentation
ADAPTATION DES OUTILS JURIDIQUES ET INSTITUTIONNELS pour la direction de l’Urbanisme

an
Évolutions institutionnelles, Linda Gallet, Micette Hercelin ............................... 162
décentralisation et jeu d’acteurs Des observatoires urbains pour comprendre et agir
Ministère de l’Intérieur du Maroc ........................... 111 Agnès Charousset ........................................... 164
Aménagement du territoire : Les SIG au service de l’urbanisme
du stratégique à l’opérationnel et de l’aménagement au Maroc
Abdelouahed Fikrat

Le développement durable
dans la réforme de l’urbanisme
.........................................
Fr
115 Michel Hénin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le système d’information géographique,


un outil de planification et d’évaluation
166

Hafida Aarab 118 168


e-
................................................ Sophie Foulard ..............................................

Les statuts complexes d’un foncier rare Tableaux de bord et gestion des documents
Azzeddine Hafif ............................................. 120 d’urbanisme
Laurie Cransac, Nicolas Laruelle ............................. 169
-d

30 ans de coopération
île

avec le Maroc
DES ACTIONS PARTENARIALES ADAPTÉES AUX TERRITOIRES

La vallée du Bouregreg :
U

plaidoyer pour un développement durable


Jean-Louis Pagès ............................................ 127
Plan de référence pour l’aménagement
IA

de la vallée du Bouregreg . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129


Salé : redynamiser la médina en la sauvegardant
Anne-Marie Roméra, Jean-Pierre Palisse ..................... 130
Salé : intégrer l’habitat irrégulier
dans une vision d’agglomération
Étienne Berthon ............................................. 133
Grand Casablanca : le Sdau en appui
au projet métropolitain
Victor Said .................................................. 136
Quelle stratégie d’aménagement
pour le littoral de Casablanca ?
Gwenaëlle Zunino . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
Casablanca : intégration du grand projet urbain d’Anfa Ressources
Pierre Mayet, Victor Said, Bertrand Warnier ................. 142
Satama : référentiel pour la métropole d’Agadir Biographies ................................................ 172
Abdelillah Laslami, Victor Said ............................... 145 Bibliographie .............................................. 173
7
Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010

Le Maroc d’aujourd’hui :
Philippe Louchart dynamisme et ouverture
Jean-François Saigault
IAU île-de-France

Les grandes tendances actuelles


laissent entrevoir que le « système
monde » va accélérer la mise
en relation des différentes parties
du globe et s’appuyer sur une nouvelle

ce
répartition des richesses, avec le risque
d’une marginalisation de quelques
espaces géographiques. Face

an
à cette concurrence, le Maroc opère de
grands changements, au prix d’efforts
significatifs, en définissant de nouvelles
J.-F. Saigault/IAU îdF
Fr stratégies de modernisation et de
développement humain.
e-
e Maroc a précocement engagé une poli- seulement au Maghreb et en Afrique, mais aussi

L
Le Maroc a mis en place
de nombreuses stratégies tique de modernisation, dans tous les dans toute la région méditerranéenne, le parte-
nationales visant à renforcer domaines, en optant pour une ouverture nariat avec le Maroc a une valeur fondamentale
son développement économique vers l’extérieur, une insertion dans l’économie pour l’UE. Dans ce sens, le Maroc a signé un
-d

et humain, ainsi que son mondiale et une accélération des réformes ces accord d’association avec l’UE, entré en vigueur
positionnement international. dix dernières années. en 2000, et a obtenu en octobre 2008, le très
convoité « statut avancé ». Le Maroc est le pre-
Les ambitions du Maroc mier pays à bénéficier de ce statut qui constitue
île

dans la course mondiale une reconnaissance des réformes politiques et


Afin de se positionner sur la scène internatio- économiques engagées par le Royaume, et
nale, de s’intégrer dans l’économie mondiali- dresse une feuille de route avec un ensemble
sée et d’accroître sa compétitivité, le Royaume de propositions dans les champs politique,
a fait des choix stratégiques d’ouverture de humain et économique. En matière écono-
U

l’économie, de libéralisation des échanges et mique et sectorielle, celles-ci visent à l’harmo-


d’intégration régionale. nisation législative et réglementaire et à l’ap-
La volonté de renforcer les relations bilatérales profondissement des relations commerciales à
IA

et multilatérales s’est traduite par la multiplica- travers un accord de libre-échange couvrant


tion d’accords de libre-échange, tant avec les de nouveaux domaines (marchés publics,
pays voisins qu’avec des pays lointains repré- droits de la propriété intellectuelle, mouve-
sentants de fortes opportunités (États-Unis, ments des capitaux, concurrence, développe-
ALE(1), Turquie), notamment en ratifiant les ment durable, etc.). Enfin, le Maroc est le pre-
accords du GATT(2) en 1994. Ainsi, le Maroc a mier bénéficiaire des fonds d’aide européenne
intégré le processus d’Agadir (Tunisie, Égypte et prévus pour la période 2007-2010 dans le cadre
Jordanie) et la Grande zone arabe de libre- de la PEV.
échange (18 pays arabes du Maghreb, d’Afrique
et du Moyen-Orient). Le Royaume a pour ambition d’assurer sa stabi-
Un volet important de cette stratégie d’intégra- lité économique et financière, et d’améliorer le
tion régionale est la constitution de liens privi- climat d’affaires ; il a, pour cela, entamé de nom-
légiés avec l’Union européenne (UE). Le Maroc breuses réformes qui se poursuivront au cours
s’est toujours distingué par sa vision et sa force
de proposition au sein de la politique euro- (1) Association européenne de libre-échange comprenant
péenne de voisinage (PEV) comme du Proces- l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse.
(2) General Agreement on Tariffs and Trade. Ce texte a été
sus de Barcelone (Union pour la Méditerra- suivi, en 1995, par la création de l’Organisation mondiale du
née). Compte tenu du rôle qu’il joue non commerce (OMC).
8
des prochaines années. Par ailleurs, sa volonté Enfin, des initiatives dans les domaines de la « D’après un classement établi sur les
d’atteindre les standards internationaux et de logistique, des transports terrestres et portuaires publications scientifiques acceptées dans
les revues internationales entre 2004
renforcer sa compétitivité s’est traduite par un notamment, vont accentuer le positionnement
et 2008, dans 21 disciplines, par Thomson
ambitieux programme d’investissements por- du Maroc à l’international : la réalisation d’un Reuters, une douzaine de pays africains,
tant notamment sur l’énergie, les infrastructures réseau autoroutier performant, et comprenant disposent de capacités scientifiques
de transport, les équipements, particulièrement l’autoroute transmaghrébine, permettra de significatives. Parmi les pays francophones,
l’assainissement, et l’accès à l’eau. relier les grandes agglomérations marocaines. le Maroc se distingue en arrivant deuxième
pour les mathématiques. »
La création de Tanger Med 1 et 2, ports de nou- Source : L'Afrique se réveille.
La stratégie nationale de positionnement velle génération, ainsi que la réalisation d’un Les Echos, 29 avril 2010.
et de modernisation troisième port de standard international dans la
Les transformations imposées par le processus région de l’Oriental, Nador West Med, contri-
de mondialisation ont donc nécessité d’impor- bueront au rééquilibrage national.
tantes réformes structurelles, sociales et institu-

ce
tionnelles, visant à la modernisation du pays. Une mutation multifacette
De nombreuses actions ont été menées afin de la société marocaine
d’établir un état de droit comme socle du déve- Le développement du pays et son urbanisation
loppement du Royaume, et de corriger les dis- ont été accompagnés de mutations profondes

an
parités sociales et régionales (Initiative natio- de la société et des modes de vie de la popula-
nale pour le développement humain, INDH). tion. Ces évolutions sont notamment allées de
Des réformes structurelles massives ont été pair avec une scolarisation massive et prolon-
mises en œuvre afin de renforcer la compétiti- gée des nouvelles générations, en particulier
vité des entreprises et de libéraliser l’écono- des filles, le recul régulier de l’âge du mariage,
mie. Sur ce dernier point, les réformes ont été
particulièrement marquées : privatisation des
entreprises publiques et décentralisation ; pro-
Fr
l’usage croissant de moyens contraceptifs et
l’exercice de plus en plus fréquent d’une acti-
vité professionnelle en dehors du foyer pour
motion des investissements nationaux et inter- les femmes.
e-
nationaux ; réforme du secteur financier et de La diffusion des valeurs modernes dans la
la fiscalité ; libéralisation du contrôle des société marocaine via l’école publique ou l’ac-
changes, du commerce extérieur et des prix ; cès massif aux médias audiovisuels, surtout en
abaissement des barrières douanières ; encou- ville, est indéniable. L’évolution du droit maro-
-d

ragement de la concurrence et libéralisation cain témoigne par ailleurs d’un effort politique
de secteurs-clé, tels que les télécommunica- constant pour faciliter ces transitions. La
tions, le transport routier de marchandises et réforme récente du code de la famille, adop-
l’électricité. tée en 2004, consacre des droits et des obliga-
île

La définition de projets économiques « por- tions fondés non seulement sur le principe

V. Said/IAU îdF
teurs » et les choix politiques ont permis de des- d’égalité entre l’homme et la femme, mais éga-
siner les grands objectifs de marche du lement et essentiellement sur la volonté de
Royaume. Des actions nationales et sectorielles garantir les droits de l’enfant et de préserver la
sont venues appuyer cette stratégie : la Vision cohésion de la famille. Cette réforme fait du La scolarisation massive
U

2020, le plan Azur et le plan Biladi pour le tou- Maroc l’un des pays les plus progressistes de la et prolongée des nouvelles
risme ; le plan Rawaj pour le commerce et le région et ceci, même si les mentalités évoluent générations permet la diffusion
plan Maroc vert pour l’agriculture. Dans l’indus- plus lentement que le droit. de valeurs modernes.
IA

trie, le plan Émergence définit les priorités éco-


nomiques dans les domaines de l’offshoring, Une urbanisation galopante
de l’automobile, de l’aéronautique, de l’électro- à maîtriser d’urgence
nique, du textile et du cuir, de l’agroalimentaire, Le territoire marocain a connu une urbanisa-
de la transformation de produits de la mer et de tion massive depuis la deuxième moitié du
l’artisanat. Il a été suivi récemment par le plan XXe siècle, en particulier le long du littoral. Le
Envol, qui recommande l’orientation vers de milieu urbain accueille aujourd’hui 56 % de la
nouvelles filières comme les biotechnologies, population du Maroc, contre 29 % en 1960. En
les nanotechnologies, la recherche et dévelop- moins de 50 ans, la population s’est accrue de
pement. près de 20 millions d’habitants, dont environ
Le Maroc s’est également engagé dans une poli- 70 % (14 millions) se sont installés en ville. Si la
tique d’aménagement de pôles de compétiti- population du pays a été multipliée par 2,7
vité structurés autour de projets de coopéra- durant cette période pour atteindre 31 millions
tion technologique. Il s’agit d’une volonté d’habitants en 2009, celle des villes a été multi-
stratégique visant à fortifier chaque territoire à pliée par 5,1, contre 1,7 dans les zones rurales.
partir de réseaux d’acteurs mobilisés autour Le nombre et la taille des villes marocaines
d’objectifs de compétitivité et d’attractivité n’ont cessé de progresser depuis 1960 : on
communs. dénombrait 350 villes en 2004, dont 54 comp-
9
Le Maroc d’aujourd’hui : dynamisme et ouverture
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010

Découpage administratif du Maroc en 2009


Source de données : Ministère de l’Intérieur du Maroc, 2009
Cartographie : Direction de l’Aménagement du Territoire
Carte fournie par l’administration marocaine

ce
an
Fr
e-
limite de commune
limite de province ou
préfecture
-d

limite de région
île
U
IA

Découpage administratif selon le code réglementaire du Royaume du Maroc


Oued ed-dahab-lagouira Grand Casablanca
Laayoune-boujdour-sakia el hamr Rabat-sale-zemmour-zaer
Guelmim-es-semara Doukala-Abda
Souss-massa-draa Tadla-Azilal
Gharb-chrarda-beni-hssen Meknes-Tafilalet
Chaouia-Ouardigha Fes - Boulemane
Marrakech-tensift-al-haouz Taza-al hoceima-taounate
Oriental Tanger-Tetouan

10
tent aujourd’hui plus de 50 000 habitants. développement humain », paru en octo- Le Maroc dans le monde
Cette urbanisation massive, notamment à la bre 2009, témoigne de la persistance d’un déca- Le Maroc figure à la 118e place mondiale
périphérie des grandes villes, a été, d’une part, lage entre le développement économique et le en termes de revenu par habitant alors
qu’il est relégué au 130e rang pour l’indice
largement spontanée, avec le développement développement social du Maroc : certains indi- de développement humain (IDH)
de l’habitat non réglementaire et, d’autre part, cateurs sociaux tels que l’indice de dévelop- et même au 150e rang pour le seul
facilitée par la multiplication des dérogations pement humain (IDH) sont inférieurs à son indicateur d’éducation. À l’inverse,
accordées. Les programmes récents de positionnement économique, et d’autres sont d’autres indicateurs classent le Maroc
construction de logements sociaux ou de villes nettement au-dessus (malnutrition, espérance à un niveau parfois bien supérieur
à son développement économique
nouvelles ont également renforcé la tendance de vie). L’insuffisance de la croissance écono- (entre le 62e et le 98e rang), notamment
à l’urbanisation du pays. Néanmoins, l’accom- mique du Maroc explique pour partie ce déca- l’espérance de vie, la malnutrition
pagnement de cet important phénomène s’est lage, mais pour partie seulement. infantile, l’indice de pauvreté humaine ou
fait sans vision globale inscrite dans le temps. l’indice sexospécifique du développement
Il en résulte une faible mixité sociale et fonc- Des politiques nationales et sectorielles humain – qui mesure la place des femmes

ce
dans la société.
tionnelle dans ces espaces périphériques, cou- favorables au développement humain
plée à une insuffisance d’équipements et de Les travaux menés par le HCP intitulés « Pros-
services, publics ou privés. pective Maroc 2030 » indiquent que le scéna-
À l’horizon 2030, les simulations réalisées par rio de l’efficience économique prioritaire qui

an
le Haut-commissariat au Plan (HCP) condui- conduirait à une croissance annuelle du PIB
sent à une stabilité en volume de la popu- de 6 % l’an ne constitue pas une option viable
lation rurale (aux alentours de 13 millions à long terme sur le plan social ou écologique.
d’habitants) et à une hausse continue de la L’avenir souhaité, celui de l’émergence, conduit
1998 2009
population urbaine (+ 7 millions d’habitants a à une croissance un peu plus modérée du PIB
Population 27,8 31,6
minima). Cette évolution suppose le renforce-
ment et la multiplication des polarités urbaines
en milieu rural, et la structuration des espaces
Fr
(5,5 % l’an), mais s’accompagne d’une forte
réduction du chômage et de la pauvreté. Ce
scénario passe notamment par une ouverture
(en millions d’habitants)
PIB/hab (parité de pouvoir
d’achat) en dollars
2575
(2008)
2769
(2008)
métropolitains à l’échelle des régions dans une maîtrisée et progressive de l’économie maro- Investissements directs étrangers 0,4 2,46
e-
vision de long terme. Faute de quoi, la pression caine à la mondialisation, une diversification (en milliards de dollars) (2008)

FMI, PNUD, CNUCED, Unicef, Banque mondiale


constante de la demande continuera d’entrete- des partenaires extérieurs, une réforme pro- Espérance de vie à la naissance 67 ans 71 ans
nir les multiples formes de spéculation autour fonde de l’éducation et de la formation, ainsi Taux d’alphabétisation
du foncier urbain – facilitée par l’absence d’un qu’un meilleur ciblage et un partage plus équi- des adultes (% de la population 47,1 55,6
-d

droit de préemption –, avec le risque d’accen- table des charges du développement social de plus de 15 ans)
tuer la dualisation de la société marocaine et entre les différents acteurs. Il permettrait au Taux de mortalité maternelle
d’entraver son développement équilibré à long Maroc de se rapprocher, à l’horizon 2030, de (pour 100000 naissances 230 240
terme. l’actuel PIB par tête des pays aujourd’hui émer- vivantes) (2005)
île

Pour limiter l’exode rural qui en résulterait et la gents.


pression déjà forte sur les villes existantes, le
développement des bourgs paraît un enjeu fort Le choix du développement humain
pour fixer une population de moins en moins pour construire l’avenir
agricole, mais qui continuera à vivre en milieu Le Maroc a clairement pris conscience que le
U

rural. Ceci, au même titre que la préservation développement du capital humain est un enjeu
et la reconquête des milieux naturels dégradés, majeur pour lui permettre d’avancer dans la
une gestion plus efficace et plus équitable des voie du développement économique et dura-
IA

ressources en eau et une réflexion sur la voca- ble. Sa Majesté le Roi Mohammed VI soutient
tion des terres à l’échelle du Maroc dans son depuis plusieurs années une vision à forte
ensemble, et dans chaque région. orientation sociale, à l’origine de nombreuses
La structuration des tissus urbains et ruraux à politiques nationales récentes (la Charte natio-
l’échelle des régions métropolitaines constitue nale pour l’éducation et la formation, la straté-
l’autre face de cet enjeu ; il s’agit de penser gie d’alphabétisation, l’Initiative nationale pour
en même temps et dans la durée, le déve- le développement humain, le programme Villes
loppement économique, la consommation/ sans bidonvilles, etc.) ou de projets d’envergure
préservation du capital naturel ainsi que le (Tanger Med, plan Azur, etc.). Les déficits en
développement humain, et ce, à la bonne matière de développement humain sont ainsi
échelle. clairement identifiés et reconnus, et leur résorp-
tion assimilée à un investissement consenti par
Des classements mitigés la nation.
au niveau mondial
En dépit de toutes ces avancées, le Maroc fait
aujourd’hui face à de multiples enjeux et défis,
notamment en matière de développement
humain. Le dernier « Rapport mondial sur le
11
IA
U
île
-d
e-
Fr
an
ce
L’évolution urbaine

ce
du Maroc :
d’un siècle à l’autre

an
Fr
Mettre en perspective la ville d’aujourd’hui au regard
de l’évolution urbaine depuis le début du XXe siècle,
c’est comprendre les transformations propres à chaque
période pour anticiper les possibilités d’adaptation
e-
aux exigences de la vie urbaine du XXIe siècle.
Analyser les caractéristiques des villes européennes,
juxtaposées aux médinas, et les interactions mouvantes,
-d

c’est mettre en lumière la recherche de modernité,


en dialogue avec l’identité et le riche patrimoine urbain,
architectural et culturel.
île

Explosion urbaine de la deuxième moitié du siècle dernier,


prolifération des bidonvilles, transformation et densification
des médinas : autant de phénomènes que les autorités
marocaines ont essayé de maîtriser à travers
U

des politiques et des structures publiques adéquates.


Ainsi, au début des années 1980, un retour
à la planification urbaine a été opéré, donnant lieu
IA

à une nouvelle génération de documents réglementaires.


Aujourd’hui, le positionnement international,
le développement humain et économique et la recherche
de l’image des grandes villes marocaines s’inscrivent
parfaitement dans leur aspiration à la métropolisation.

13
Le développement
urbain du XXe siècle

ce
an
De la médina
à la « ville européenne » au Maroc
Fr 15

L’explosion urbaine
e-
de la seconde moitié du XXe siècle 21

Retour à la planification urbaine


-d

au Maroc 25
île
U
IA
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Le développement urbain du XXe siècle

De la médina à la « ville
européenne » au Maroc
Jean-François Troin(1)
Université de Tours

Dans la première moitié du XXe siècle,


ont été créées au Maroc des villes
nouvelles juxtaposées aux médinas,
pour loger la population européenne
et respecter patrimoine et traditions

ce
locales. Elles incarnaient un nouvel
aménagement esthétique
et fonctionnel, basé sur des plans

an
d’urbanisme aux conceptions les plus
modernes. Comment leurs rapports
ont-ils évolué au fil du temps
Fr Virtual Earth et des usages ? Quel est leur avenir
face à la rareté du foncier ?
e-
Ville nouvelle », « ville européenne », « ville de nos jours, une étonnante diversité. Dans la

«
À Rabat, comme dans de nombreuses
villes marocaines, la dichotomie occidentale », « ville coloniale », la termino- plupart des grandes villes, se trouvent ainsi
entre médina et ville européenne logie utilisée pour désigner les nouveaux juxtaposés à un noyau historique appelé
est encore visible dans le tissu quartiers édifiés sous le Protectorat, installé au médina(3) une ville ex-européenne bâtie lors du
-d

urbain. Maroc à partir de 1912, est quelque peu floue. Protectorat, des quartiers d’immeubles et de vil-
La réalité de ces ensembles bâtis est pourtant las récents post-Indépendance, des cités de
bien réelle : de vastes quartiers d’immeubles, logements sociaux de diverses époques, des
de villas, d’édifices publics se dressent de Tan- zones d’autoconstruction (urbanisation non
île

ger à Agadir et de Rabat à la frontière algé- réglementaire) envahissantes et des bidonvilles


rienne, remarquables par leur architecture, sans cesse renouvelés.
leurs dimensions et leurs formes métissées. Un Cependant, ce qui frappe avant tout au Maroc,
moment rejeté par les Marocains comme par comparaison avec d’autres pays maghré-
témoin inacceptable de la période du Protecto- bins et surtout avec l’Algérie voisine, c’est l’im-
U

rat(2), ce bâti est aujourd’hui mieux perçu et portance des tissus de médinas que les Euro-
mieux intégré au patrimoine national. Certains péens tinrent à l’écart de leurs projets de
immeubles sont, depuis peu, protégés et font constructions. En effet, alors qu’Alger, Constan-
IA

partie intégrante d’un héritage progressivement tine et Tunis connurent des modifications d’en-
accepté. Les pressions spéculatives sont fortes, vergure qui portèrent atteinte à leur intégrité, les
leur entretien de ce bâti pose néanmoins pro- médinas marocaines furent relativement épar-
blème et interroge sur la sauvegarde de ce gnées par le Protectorat. Des mesures de protec-
patrimoine architectural. tion, voulues par Lyautey(4), vont leur être appli-
quées dès 1913 par souci de conservation du
Médina et ville nouvelle européenne : patrimoine bâti et de séparation entre la «vieille
un doublet urbain en opposition ville » et la « ville nouvelle ».
Il faut dire que la différence entre ville arabe et Curieusement, lors de l’Indépendance (1956),
ville occidentale, qui était manifeste au début les médinas seront à nouveau perçues par les
du XXe siècle, n’est plus aujourd’hui la seule responsables politiques du pays « comme les
composante de la ville marocaine. La ville ex-
coloniale est aujourd’hui noyée dans une (1) Jean-François Troin est géographe et professeur hono-
raire à l’université de Tours.
masse urbaine étendue et complexe qui l’en- (2) Certains ensembles, comme le théâtre municipal de Casa-
serre et la digère presque. blanca, ont même été détruits après l’Indépendance et, plus
En effet, forte d’une longue histoire, la ville récemment, le marché couvert de Marrakech a disparu sans
susciter beaucoup de réactions.
marocaine contemporaine accumule des (3) Médina signifie ville en arabe.
strates successives d’urbanisation et présente, (4) Voir sa biographie dans ce numéro des Cahiers, p. 172.
15
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le développement urbain du XXe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 De la médina à la « ville européenne » au Maroc

symboles du sous-développement, de l’insalu- constructions européennes enserrent la


brité, de l’archaïsme, voire de l’anarchie médina pour des raisons historiques. En effet, le
urbaine. Leur historicité étant totalement niée, débarquement français de 1907, précédant de
elles constitueront des obstacles gênants à la cinq ans l’établissement officiel du Protectorat,
mise en œuvre des politiques ambitieuses a privilégié l’établissement d’un port moderne
d’aménagement urbain » [P. SIGNOLES, 2006]. La qui se situe au pied de la ville ancienne et qui
période coloniale aurait-elle constitué pour ces se prolonge tout naturellement par des
témoins historiques de l’urbanisme tradition- constructions nouvelles jouxtant les vieux quar-
nel une sorte de parenthèse ? Toujours est-il tiers marocains.
que, figées dans leurs volumes spatiaux et leurs Ainsi, pendant deux à trois décennies, dans la
bâtis, elles connaîtront de 1912 à 1956 une forte plupart des grandes villes, un espace tampon,
dégradation et seront alors concurrencées, parfois une forme de no man’s land, parsemé
pour l’accueil des migrants ruraux, par un nou- malgré tout de casernes, baraquements, camps

ce
veau type d’espace urbain : les bidonvilles. militaires, au mieux bordé par des espaces
Il est essentiel d’avoir à l’esprit cet antagonisme verts, servira de relais entre ville ancienne et
entre la ville historique, la médina, perçue par ville nouvelle. Il s’agit, officiellement, de trou-
les Européens comme un héritage obligé dont ver des sites spacieux où la ville pourra « s’ins-

an
ils se méfieront parfois, et la ville dite « nou- taller » dans le respect des habitats et traditions
velle », édifiée à l’écart, exemple de moder- des populations locales ; des mesures de pro-
nisme et image de réussite. tection des monuments anciens (mosquées,
portes, médersas, fontaines, remparts) seront
Une ville pour Européens, séparée, aérée, par ailleurs édictées. En réalité, ce « chacun
aux équipements spécifiquesFr
La volonté de séparer spatialement la ville nou-
velle de la médina préexistante est clairement
chez soi » est sécuritaire, avec une volonté de
coupure, un désir de ne pas mélanger anciens
et nouveaux citadins ; c’est aussi le prétexte
affirmée au Maroc. Si la médina est encore d’une recherche de surfaces étendues et libres
e-
enserrée de remparts, les nouvelles construc- pour étaler les nouvelles constructions sans
tions s’implantent par-delà un boulevard à dis- contrainte.
tance des murailles (à Rabat par exemple). Si la De fait, les urbanistes concevront des ensem-
topographie est accidentée (ravins, versants bles d’immeubles ou de villas aérés séparés par
-d

abrupts), la ville nouvelle s’installe sur un de larges voiries, des plans géométriques à l’op-
espace plan (Meknès, Fès) en ménageant un posé du lacis de ruelles de la médina, des
intervalle avec la médina. À Marrakech, le quar- espaces verts pour oxygéner ces nouveaux tis-
tier européen du Guéliz s’implantera avec un sus urbains. La ville se distend, s’étire, la circu-
île

certain recul par rapport aux portes de la lation y est aisée : elle se veut en tous points
médina. Casablanca fait office d’exception : les totalement différente de la ville historique.
Elle est par ailleurs destinée à satisfaire des
Meknès besoins typiquement occidentaux et s’équipe
pour cela. On y trouve en abondance casernes,
U

édifices de commandement administratif,


immeubles élevés avec appartements de
grande superficie, villas avec jardins bien dessi-
IA

nés, équipements commerciaux pour résidents


européens comme le marché couvert, les
grands magasins sous arcades, les galeries com-
merciales, les agences bancaires au décor soi-
Service géographique du Maroc, 1925/E. Ehlers, Die Erde 1984/3

gné, et des églises, voire des cathédrales à


Rabat ou Casablanca. On y crée des lieux théâ-
traux : esplanades pour défilés, parcs urbains,
parcs pour expositions, avenues plantées et cor-
niches flattant la perspective. Besoins fonction-
nels, volonté esthétique, dimensionnements
généreux s’entremêlent pour créer un nouvel
aménagement, un décor à la fois de comman-
dement et rassurant pour les Européens instal-
lés ex nihilo en terre étrangère. Le Maroc du
Nord, occupé par l’Espagne, présente quelques
différences dans l’agencement des villes euro-
À Meknès, la topographie accidentée autour de la médina a conduit la ville nouvelle péennes. La proximité des habitats marocains
à s’installer sur un espace plan, de l’autre côté de la coupure verte. et européens est ici bien plus grande : les quar-
16
tiers des deux communautés se touchent, voire Kasba-Tadla
s’interpénètrent par le biais de grandes places
de liaison entre médina et quartier nouveau
(ceci est très visible dans la disposition urbanis-
tique à Tétouan, Larache, Chefchaouen), image
symbolique d’une abolition des distances
sociales. Mieux, les Espagnols parent les entrées
de médinas de portes monumentales comme
pour affirmer une sorte de reconnaissance des
espaces historiques (une continuité d’El Anda-
lous ?). Cette forme de rapprochement est à
opposer à la distanciation prônée par le Pro-
tectorat français dans les villes qu’il développe

ce
plus au sud.

Un développement anarchique
puis régulé par les plans d’urbanisme

Service géographique du Maroc, 1934


an
L’afflux de population européenne est rapide et
considérable. À Casablanca, les Européens, qui
étaient un millier en 1907, sont 20 000 en 1912,
31 000 en 1914 pour culminer à 150 000 en 1956
au moment de l’Indépendance [D. NOIN, 1971].
Aussi, dans un premier temps, les constructions
se feront dans le désordre, sans plan ; la spécu-
lation foncière sera maximale, notamment à
Fr
Casablanca, véritable Far West du Protectorat. À et permettront à la fois de disposer de terrains En 1934, dans la ville de garnison
e-
Rabat, capitale officielle ayant remplacé Fès, le officiels pris sur les terres de fondations pieuses Kasba-Tadla, sont juxtaposées
contrôle sera plus sévère et la volonté de créer (habous) ou étatiques (magkzen) et de contrô- la trame urbaine sinueuse typique
un ensemble urbain ordonné, majestueux, ler plus rigoureusement l’expansion urbaine. des médinas et la trame urbaine
comme il sied à la ville du pouvoir, sera plus De nombreux plans d’aménagement des villes régulière des quartiers européens.
-d

manifeste. Les témoins architecturaux de l’his- seront réalisés, appliquant les conceptions les
toire marocaine comme le Chellah, la Tour Has- plus modernes de l’urbanisme. Le Maroc sera
san et la porte de Bab Rouah seront intégrés ainsi un véritable terrain d’expertise disposant
à la ville nouvelle. On a pu parler d’un « urba- d’outils urbanistiques qui n’existent pas encore
île

nisme concerté » pour la capitale politique, en France à cette époque.


opposé à une « urbanisation spéculative d’af-
fairistes » à Casablanca, la capitale économique Expériences architecturales,
[J. DETHIER, 1970]. liberté d’expression
On assistera aussi à la création de villes et importants moyens disponibles
U

nouvelles ex nihilo, comme Port-Lyautey Terrain d’essai législatif pour l’urbanisme, le


(aujourd’hui Kénitra) autour d’un port créé de Maroc du Protectorat le sera également pour
toutes pièces à l’embouchure de l’oued Sebou, la création architecturale. Une très grande
IA

dès 1914, au nord de Rabat, ou encore Fédala liberté sera laissée aux hommes de l’art. À Casa-
(aujourd’hui Mohammedia), port annexe de blanca, par exemple, « le pluralisme des
Casablanca. Une ville minière avec des quar- approches caractérise la production architectu-
tiers hiérarchisés selon les niveaux sociopro- rale : références à l’Art nouveau ou au néo-
fessionnels sera également fabriquée pour classicisme dans les années 1910, puis aux
accompagner l’exploitation phosphatière à thèmes Art déco dans la décennie suivante »
Khouribga. Une ville « militaire » sera implantée [P. SIGNOLES, 2006]. Mais les productions archi-
à Kasba Tadla. La volonté constructrice et le tecturales métissées (styles néo-mauresque ou
souci de créer un nouveau réseau de villes sont néo-marocain), si caractéristiques des édifices
évidents. L’accent sera mis sur le corridor atlan- publics, voisineront avec des réalisations de
tique, en opposition avec les villes tradition- type franchement moderne comme le rappel-
nelles de l’intérieur, développant ainsi un axe lent Jean-Louis Cohen et Monique Eleb [1998] :
littoral qui est aujourd’hui encore un élément « Aux types d’habitat courant des années 1920,
géographique et économique de déséquilibre tels que le petit immeuble de ville et la villa,
dans le fonctionnement de l’espace marocain. s’ajoutent les immeubles de luxe équipés à
Avec l’arrivée d’Henri Prost(5), architecte urba- grands appartements, les habitations à bon mar-
niste appelé par Lyautey en 1913, des principes,
règles et dispositions législatives seront adoptés (5) Voir sa biographie dans ce numéro des Cahiers, p. 172.
17
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le développement urbain du XXe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 De la médina à la « ville européenne » au Maroc

Aménagement et extension de la ville de Casablanca - 1913 ché et les cités patronales destinés aux Maro-
cains. La course vers la grande hauteur, carac-
téristique des immeubles de bureaux, affecte
aussi l’habitation ».
Toute une série de courants architecturaux
pourront ainsi s’appliquer au bâti, donnant
une étonnante et foisonnante variété de
constructions : styles Art déco, arabo-européen,
influences californiennes et scandinaves mani-
festes dans la réalisation de villas cossues. Jean-
Louis Cohen et Monique Eleb [op. cit.] ont uti-
lisé le terme de «Babel africaine» pour désigner
Casablanca. Une très grande liberté semble

ce
avoir régné dans l’entre-deux-guerres dans les
cabinets d’architectes, autorisant des audaces,
parfois des productions mimétiques ou des
pastiches, parfois des adaptations et métissages

an
d’une grande inventivité. Le parc d’immeubles
Académie d’architecture/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle de Casablanca en témoigne encore aujour-
d’hui, offrant un échantillon étendu de bâtis
Henri Prost a appliqué des principes d’urbanisme innovants dans les plans d’aménagement diversifiés. Ajoutons à cela la qualité des
des villes de Casablanca, Marrakech, Fès et Rabat. constructions, les compétences des entreprises
Il distingue la ville traditionnelle, la ville européenne, les villas et les secteurs industriels. Fr aujourd’hui reconnues, les moyens financiers
importants mis à disposition, tous éléments que
l’on n’aurait pas trouvés à l’époque en métro-
pole. Profitant de cette chance, les concepteurs
e-
Aménagement de la ville de Marrakech - 1914-1924 ont pu ainsi laisser libre cours à leur esprit créa-
tif. À Casablanca, la place Administrative, l’hôtel
des Postes, le palais de justice, l’hôtel de ville
et même la cathédrale du Sacré Cœur témoi-
-d

gnent de ce mariage, que l’on peut estimer


réussi, entre art hispano-mauresque et construc-
tion moderne.
île

Un intérêt tardif pour l’habitat populaire


marocain
En dehors de la réalisation du quartier des
Habous à Casablanca(6), amorce d’une « nou-
velle médina » conçue selon un modèle « cultu-
U

raliste »(7), quartier alliant thèmes traditionnels


de l’habitat local et conceptions d’habitat et de
Académie d’architecture/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle

circulation « à l’européenne », peu de projets


IA

furent dévolus à l’habitat des Marocains. Il y eut


bien quelques « cités ouvrières » (Cosumar,
Socica à Casablanca, cité OCP à Khouribga)
liées au patronat industriel, mais ces réalisa-
tions restèrent limitées en nombre et dans l’es-
pace. Le concept intéressant de « nouvelle
médina » ne fut guère reproduit à travers le
Maroc. À Casablanca, il fut en réalité dévolu à
une classe que l’on peut qualifier de
« moyenne-inférieure » (artisans, commerçants,
petits fonctionnaires) et non aux populations
pauvres, les plus mal logées et pourtant très
nombreuses.
On devra attendre 1944 pour qu’un plan d’amé-
nagement de Casablanca, demeuré fort discret,

(6) Le quartier des Habous concerne 5 000 habitants.


(7) Ce modèle visait à attirer une nouvelle classe sociale
marocaine en progression.
18
le plan Courtois, prévoie de l’habitat sur de Aménagement de la ville de Fès - 1915-1917
grandes surfaces pour la population maro-
caine. Cette préoccupation deviendra majeure
avec l’arrivée d’un autre grand urbaniste,
Michel Écochard(8) en 1946.
Il faut dire que la situation est devenue explo-
sive : l’exode rural bat son plein, la crise écono-
mique produit au Maroc des effets désastreux
depuis 1931, la guerre mondiale affecte le pays
à partir de 1940. Médinas et, de plus en plus,
bidonvilles absorbent une population crois-
sante qui s’entasse dans des conditions d’insa-
lubrité indignes, tandis que les lotissements

ce
clandestins fleurissent. Sous-emploi et chômage
se développent de façon inquiétante et la
population européenne bien logée ressent une
menace d’encerclement. Écochard, qui a tra-

an
vaillé au Moyen-Orient, va s’attaquer frontale-
ment au problème du logement des plus dému-
nis. Dans les grandes villes, il lance «l’habitat du Académie d’architecture/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle

plus grand nombre », ce qui manifeste claire-


ment un changement d’orientation.
Comme le relate avec précision Jean Dethier
[1970], Écochard donne priorité au quantitatif,
crée des cités satellites en périphérie urbaine,
Fr
des unités d’habitation denses, des trames d’ha-
e-
bitat évolutif. Le modèle « progressiste » a pris Aménagement de la ville de Rabat - 1916-1951
le relais, le logement populaire est enfin pris en
compte dans des programmes de construction
assez uniformes, spatialement isolés. La Charte
-d

d’Athènes est appliquée rigoureusement et se


traduit par une sectorisation affirmée de l’es-
pace urbain. C’est un urbanisme autoritaire,
mais nécessaire. Malheureusement, il ne pro-
île

duira qu’une faible proportion de logements


au regard des besoins immenses du pays. Les
principes d’urbanisme et d’aménagement
d’Écochard, remercié en 1953, perdureront un
certain temps sous le Maroc indépendant.
U

Le devenir de la ville ex-coloniale


après l’Indépendance
Académie d’architecture/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle
IA

La libération de milliers d’appartements après


le départ des Européens – relativement étalé
dans le temps –, la disponibilité de centaines de
villas vont provoquer un afflux de population
nationale vers cet habitat dont elle avait été
écartée. Fonctionnaires (dont le nombre s’ac-
croît rapidement du fait du départ des cadres
français), commerçants, propriétaires terriens,
cadres militaires rechercheront tout particuliè-
rement ces quartiers et s’y installeront progres-
sivement.
Dans un premier temps, on se contentera de
transformer le bâti : dans les immeubles, on fer-
mera les balcons et patios, on récupérera les
terrasses, on modifiera la distribution des
pièces ; dans les villas, on verra apparaître des

(8) Voir sa biographie dans ce numéro des Cahiers, p. 172.


19
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le développement urbain du XXe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 De la médina à la « ville européenne » au Maroc

Références bibliographiques surélévations, des clôtures de jardins par murs, Ainsi, ces quartiers vont-ils rapidement chan-
des extensions de la surface bâtie, des transfor- ger d’échelle, passant de noyau central pour
• ABU-LUGHOD Janet, Rabat, Urban mations de garages en logements pour domes- résidents européens aux fonctions de centres
Apartheid in Morocco, Princeton Studies
on the Near East, Princeton University
tiques. On insèrera des mosquées dans les îlots directionnels régionaux, voire nationaux (et
Press, 1981. ex-européens. Des familles plus grandes, des même internationaux pour Casablanca). Ils
• COHEN Jean-Louis et ELEB Monique, modes de vie différents, des usages et traditions sont, dans le même temps, plébiscités comme
Casablanca. Mythes et figures d’une basés sur l’intimité du foyer expliquent ces lieux favoris de loisirs, de promenades, de sor-
aventure urbaine, Paris, Hazan, 1998. transformations. Paradoxalement, on conser- ties familiales, de fréquentation des cafés et res-
• DETHIER Jean, « Soixante ans d’urbanisme
au Maroc », Bulletin économique et social
vera les noms symboliques des quartiers rési- taurants par une population qui n’y réside sou-
du Maroc (BESM), n° 118-119, 1970, dentiels, comme Bellevue,Val Fleury, Belvédère, vent pas. Ce sont des lieux-vitrines, des espaces
pp. 5-55. Polo, Bel Air, Touraine, réalisant ainsi une sorte de démonstration, de rencontres pour jeunes
• NOIN Daniel, « Les grandes villes d’affichage de la promotion sociale qui s’est – célibataires ou en couple – car ces îlots
d’Afrique et de Madagascar. accomplie avec ce transfert d’habitat vers la urbains sont ouverts, relativement permissifs et

ce
Casablanca ». Notes et études
documentaires, n° 3797-3798, La
« ville nouvelle », ce terme continuant à être évocateurs d’un certain au-delà, une Europe
documentation française, Paris, 1971. employé par les Marocains bien après l’Indé- exotique pourrait-on dire.
• SIGNOLES Pierre, « La ville maghrébine », pendance.
chapitre III, dans TROIN Jean- Dans un second temps, à partir des années Une patrimonialisation encore incertaine
François (dir.), Le Grand Maghreb,

an
1970, un bouleversement beaucoup plus impor- En ce début du XXIe siècle, se pose le problème
Armand Colin, coll. « U », Paris, 2006.
• TROIN Jean-François et SIGNOLES Pierre,
tant va affecter la ville ex-européenne. La cen- de la conservation, de la sauvegarde et de l’in-
« Do new towns exist in Maghreb tralité des quartiers, la qualité du bâti (malgré tégration au patrimoine national de cet héri-
countries (Morocco, Algeria, Tunisia) ? », des dégradations liées à un entretien insuffi- tage bâti qui a vieilli, dont l’entretien est devenu
volume III, New Towns Symposium, sant), le manque de logements en périphérie, coûteux et qui a longtemps évoqué la forte pré-
Jubail, 1988, The Royal Commission for
Jubail and Yanbu et Arab Urban
Development Institute (AUDI), Riyad,
1993, pp. 1-20.
Fr
la proximité des équipements, mais aussi une
image redorée de la ville ex-européenne vont
provoquer une forte spéculation foncière et
sence étrangère. Nous avons évoqué les démo-
litions survenues, dans un premier temps, de
constructions emblématiques. Il semble qu’un
immobilière. On assistera alors à la démolition intérêt nouveau pour ce legs architectural et
e-
systématique de nombreuses villas remplacées urbanistique se manifeste chez les jeunes géné-
par des immeubles (quartier Agdal à Rabat ou rations. Les classements d’immeubles sont plus
Maârif à Casablanca), à la surélévation brutale nombreux, les projets de démolition suscitent
du bâti dans le centre-ville (Fès) ou à des modi- de plus en plus de manifestations et de protes-
-d

fications de façades. Des immeubles de verre et tations, des associations prônant la sauvegarde
d’acier surgiront pour abriter des fonctions ter- sont créées. Des banques, des sociétés ou com-
tiaires en plein développement (sièges sociaux, pagnies prennent conscience de l’image
banques), d’anciens hôtels seront remaniés, les « noble » que peut donner leur installation dans
île

dernières friches ou terrains vagues du tissu des immeubles à l’architecture historique et


urbain seront remplis par de nouveaux immeu- envisagent leur restauration plutôt que leur des-
bles à l’architecture provocante. truction, pour laquelle il n’y aurait eu guère
d’hésitation il y a encore quelques années.
U

Les perceptions évoluent, les mesures de pro-


tection sont plus nombreuses. On ne peut
cependant pas dire que la totalité de la sauve-
IA

garde soit assurée. Pression supplémentaire, la


tension spéculative sur le foncier et l’immobi-
lier dans ces quartiers devenus hypercentraux,
recherchés pour les fonctions du tertiaire de
direction, est très présente. Il faudra un réel
courage aux administrateurs et aménageurs
urbains pour continuer à maintenir cet
héritage et s’opposer à sa disparition, même
partielle.

Aujourd’hui, la conservation
du patrimoine peut être
problématique. Certains choisissent
de conserver l’esthétique du bâti,
V. Said/IAU îdF

mais de modifier sa volumétrie.


Exemple de façadisme
à Casablanca.
20
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Le développement urbain du XXe siècle

L’explosion urbaine
Rachid Ouazzani(1) de la seconde moitié du XXe siècle
Collège des architectes
urbanistes du Maroc

Sécheresse et industrialisation sont


des facteurs majeurs de l’explosion
urbaine au Maroc. Cette situation
accélère la transformation d’un pays
à dominante agricole vers une urbanité

ce
difficilement maîtrisable. L’arsenal
d’outils et d’organismes n’arrive pas
à répondre à la problématique

an
de l’habitat, notamment face
à la prolifération des bidonvilles.
Le dilemme entre une politique
Fr C. Delaporte/IAU îdF de rattrapage et celle d’une anticipation
reste d’actualité.
e-
explosion urbaine au Maroc, au cours En 1960, le Maroc comptait 112 villes, dont 11

L’
À Fès, toutes les variables du bâti
sont exploitées pour faire face de la deuxième moitié du siècle der- de plus de 50 000 habitants. En 2004, plus de
à la pénurie de logements liée nier est le résultat de la convergence 350 villes étaient recensées, dont 54 de plus de
à l’explosion urbaine. de plusieurs facteurs. Le taux de natalité dans 50 000 habitants. Cette catégorie de villes, qui
-d

les années 1960, 1980, voire 1990, est resté assez représente 15 % de l’ensemble des localités
élevé. Par ailleurs, la longue période de séche- urbaines, abrite près de 80 % de la population
resse et l’appel de main-d’œuvre non qualifiée urbaine. Aussi, l’armature urbaine atlantique
pour le développement industriel d’envergure regroupe 14 villes dont Casablanca avec ses
île

dans les grandes villes, particulièrement à Casa- 4 millions d’habitants, 3 villes de plus de 500000
blanca, ont accéléré la dynamique migratoire habitants – Rabat, Salé et Tanger – et 9 villes
des campagnes vers les villes. S’est ajoutée à d’un peu plus de 100 000 habitants.
tous ces phénomènes l’évolution sociétale
naturelle qui s’est traduite par l’aspiration de La prolifération des bidonvilles
U

la population à une vie économiquement plus en statut d’« habitat clandestin »


confortable et à un meilleur accès aux services À partir de l’Indépendance, en 1956, la surden-
de santé, d’éducation et de loisirs. Cette aspira- sification des médinas, mais surtout la multipli-
IA

tion ne trouvait son écho qu’en ville, les cation des bidonvilles et leur éloignement des
espaces ruraux à cette époque étant enclavés agglomérations au fur et à mesure des exten-
et les équipements de première nécessité fai- sions des périmètres urbains, ont rendu l’accès
sant grand défaut. aux services de base difficile ou impossible à
Cette situation a obligé les autorités à étendre bon nombre de citoyens. Les bidonvilles ont
les périmètres urbains des villes existantes et à continué à proliférer avec leur statut d’« habitat
promouvoir de nombreux centres ruraux en clandestin », privant leurs habitants de tout droit
centres urbains, sans que ces actions ne s’ac- d’accès aux services urbains de base.
compagnent d’un développement planifié en Malgré les efforts accomplis au lendemain de
termes d’infrastructure et d’équipement. l’Indépendance, cette forme d’habitat n’a pu
être endiguée. Bien au contraire, les années
L’explosion urbaine et ses conséquences 1970 ont vu apparaître, sous l’effet d’une crois-
Le premier recensement de 1960 estimait le sance démographique forte, une autre vague
taux d’urbanisation de la population maro- d’urbanisation, incontrôlée celle-là, poussant le
caine à environ 29 % ; en 2004, il était de 55 %. quart de la population urbaine à vivre dans des
Sur cette période, la population urbaine a
presque quintuplé, passant de 3,4 millions à (1) Rachid Ouazzani est architecte urbaniste et président du
16,5 millions d’habitants. Collège des architectes urbanistes du Maroc.
21
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le développement urbain du XXe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’explosion urbaine de la seconde moitié du XXe siècle

ce
an
À Marrakech,
comme dans d’autres médinas

V. Said/IAU îdF
du Maroc, des demeures sur cour
sont réaménagées pour loger
plusieurs familles. Fr
bidonvilles. Informelle, dynamique et ignorant sante, la mise à disposition d’équipements et
les normes de salubrité, cette forme urbaine services dont les populations et les entreprises
e-
répondait à l’urgence et à l’immédiateté ont besoin, la lutte contre les formes d’exclu-
propre à la survie. En moins d’un demi- sion sociale, ainsi que le contrôle, l’organisa-
siècle, l’espace urbain marocain a connu de tion et la maîtrise de l’extension des agglomé-
profondes mutations, dont l’un des stigmates rations.
-d

les plus criants est l’étendue de ces poches de


pauvreté qui ponctuent le paysage des périphé- La problématique cruciale du logement
ries des villes. Depuis l’Indépendance, le traitement de la
question de l’habitat par les pouvoirs publics a
île

L’urbanisation stimule la modernisation, connu quatre phases principales :


mais soulève de grands défis - la décennie 1960, durant laquelle le milieu
La dynamique urbaine de cette période au rural a bénéficié d’une relative priorité éta-
Maroc commence ainsi à poser des questions tique, avec le lancement des grandes opéra-
de fond en termes d’aménagement du terri- tions de réforme agraire, la promulgation du
U

toire, d’organisation des activités productives code d’investissement agricole en tant que
et de compétitivité. Ces questions sont d’autant cadre juridique d’intervention et la mobilisa-
plus cruciales que l’émergence de grands pôles tion de ressources hydrauliques, minières et
IA

urbains constitue, dans le contexte de la mon- énergétiques. Durant ces années, l’urbanisa-
dialisation, un critère déterminant d’attracti- tion s’est accélérée, et les bidonvilles et l’ha-
vité. bitat non réglementaire se sont développés
L’urbanisation est, en outre, un vecteur puissant pour concerner en 1972, près du quart de la
de transformation sociale et de développement population ;
humain de la population. En effet, en s’urbani- - la décennie 1970, au cours de laquelle les
sant, la société marocaine s’est ouverte à de pouvoirs publics ont été amenés à créer des
nouvelles valeurs et à de multiples mutations. organismes spécialisés, notamment les éta-
Parmi les grandes mutations sociospatiales que blissements régionaux d’aménagement et de
le territoire national a connues au cours des construction (Erac), chargés de la promotion
cinquante dernières années, l’urbanisation a immobilière, pour le compte et sous tutelle
été indiscutablement l’une des plus mar- de l’État. Les opérations spécifiques d’amélio-
quantes. Si ce changement a créé des potentia- ration des conditions de vie dans les zones à
lités considérables pour la stimulation de l’éco- urbanisation dégradée par la restructuration
nomie, l’équipement et la modernisation du des bidonvilles, la création de lotissements
pays, il a également soulevé de nombreux défis sur trames d’accueil et trames sanitaires amé-
nouveaux : l’équipement en infrastructures, la liorées, et l’équipement minimum en eau et
production de logements en quantité suffi- électricité n’ont eu qu’un effet limité, en rai-
22
son des faibles performances de ces orga- natives et réussies, ont été successivement
nismes et de la nature sommaire de leur inter- menées. Néanmoins, faute d’une véritable éva-
vention ; luation et d’un retour sur expérience, une poli-
- la décennie 1980 a vu l’émergence d’une tique cohérente de l’habitat n’a pu être mise
réelle prise de conscience de la question en œuvre.
urbaine et de ses incidences socio-écono- • L’État, en matière de logement social, a « jon-
miques à travers ses manifestations les plus glé » entre le rôle d’opérateur direct et celui de
apparentes : les bidonvilles et l’habitat non régulateur d’acteurs privés plus efficients que
réglementaire. En rupture avec le passé, une lui. La résurgence de la question du logement
véritable stratégie a été adoptée, avec une comme préoccupation centrale de l’équilibre
vision nouvelle considérant les bidonvilles et social et sécuritaire a conduit les pouvoirs
l’habitat non réglementaire comme des caté- publics à revenir sur leur stratégie de désenga-
gories formelles intégrables au tissu urbain, à gement et à renouer avec un rôle de produc-

ce
travers des programmes de développement teur direct de logements sociaux.
urbain. Cofinancés par l’État et la Banque • Par ailleurs, l’État n’a jamais engagé de poli-
mondiale, ces programmes ont concerné les tique volontariste dans le secteur locatif. L’ac-
grands bidonvilles de Rabat, Casablanca, Mek- cession à la propriété a été érigée en voie

an
nès et Kénitra. Les insuffisances d’ordre orga- presque exclusive d’accès au logement, ce qui
nisationnel, les contraintes de financement a bloqué toute solution d’offre dans le locatif.
et les difficultés de mobilisation d’une réserve De ce fait, le secteur locatif s’est souvent heurté
foncière appropriée ont eu raison de cette à une législation inopérante sur les loyers, à des
stratégie et l’ont menée à l’échec. Dans la litiges judiciaires prolongés et à une hausse des
deuxième moitié de la décennie, de nou-
veaux organismes ont vu le jour : l’Agence
nationale de lutte contre l’habitat insalubre
l’offre.
Fr
loyers disproportionnée eu égard à la rareté de

(ANHI), la société nationale d’équipement et La problématique de la planification


e-
de construction (Snec) et Attacharouk. Les urbaine
objectifs de résorption de l’habitat insalubre À partir de 1981, suite aux événements sur-
par des opérations d’aménagement foncier venus à Casablanca et dans la région du Rif
sont restés néanmoins en deçà des attentes ; (Tétouan), les considérations de salubrité et de
-d

- depuis la décennie 1990, les interventions des sécurité publiques entraînent des changements
pouvoirs publics s’orientent vers une poli- dans la politique urbaine en général, et dans
tique conventionnelle, associant l’État, les celle adoptée à Casablanca en particulier, pré-
organismes sous tutelle, les populations et les lude à une extension à d’autres cités. Une orga-
île

promoteurs du secteur privé, en vue d’accélé- nisation selon de nouveaux découpages admi-
rer le rythme de production de logement, nistratifs est mise en place. Casablanca est
moyennant des mesures d’accompagnement transformée en wilaya(2), subdivisée en plu- Depuis les années 1950,
dans les domaines financier, fiscal et régle- sieurs préfectures. face à la pénurie de logements,
mentaire. les bidonvilles se sont multipliés
U

(2) La wilaya est une division administrative qui correspond à la périphérie des villes,
Une politique de rattrapage globalement à la région. comme ici à Bachkou, Casablanca.
sans vision prospective globale
IA

Le bilan des principales étapes qui ont marqué


l’intervention publique sur la question du loge-
ment au Maroc montre que, durant ces cin-
quante dernières années, des constantes ont
prévalu :
• L’offre de logement n’a jamais rattrapé la
demande, ni quantitativement ni qualitative-
ment. Ceci s’est traduit par le développement
de phénomènes urbains aigus, dont l’habitat
clandestin et non réglementaire. Les bidonvilles
en sont les expressions les plus fortes.
• L’intervention des pouvoirs publics a manqué
de vision globale inscrite dans le temps. Elle
est restée « obnubilée » par la résorption des
S. Castano/IAU îdF

déficits cumulés à cause du décalage structurel


entre l’offre et la demande, tout en étant pri-
sonnière de l’ampleur et de la complexité du
problème. Différentes expériences, parfois alter-
23
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le développement urbain du XXe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’explosion urbaine de la seconde moitié du XXe siècle

Les documents d’urbanisme, Ces caractéristiques sont la résultante d’une


outil sécuritaire pour la gestion urbaine politique où les autorités publiques, essentielle-
En 1984, un schéma directeur d’aménagement ment préoccupées par le fonctionnement de
urbain (Sdau) de la wilaya du Grand Casa- certaines utilités premières (eau, électricité), se
blanca est élaboré. C’est le premier d’une géné- sont limitées à parer à l’urgence.
ration de documents(3) qui planifient les exten- Une telle posture ne répond pas aux exigences
sions urbaines des principales agglomérations de la ville, qui présente un corps social com-
marocaines selon des standards d’équipement plexe à plusieurs titres : d’abord, par la diversité
et d’infrastructure dépassant la capacité d’in- des origines de ses habitants ; ensuite, par l’am-
vestissement du pays. Ce document, qui pro- pleur des aspirations communes de ces der-
pose la création d’une agence urbaine et d’une niers à l’habiter ensemble, à avoir l’accès à
agence foncière pour assurer la mise en œuvre l’éducation, à la santé, aux loisirs et à l’urba-
et la gestion de cette planification, a permis de nité. Enfin, par les implications de l’exercice de

ce
doter Casablanca de la seule agence urbaine la citoyenneté, incluant la concertation entre
du Maroc. En 1985, la direction de l’Urbanisme tous les partenaires concernés par la cité, où
et celle de l’Aménagement du territoire sont s’expriment leurs problèmes et leurs attentes
rattachées au ministère de l’Intérieur.Aussi Fès, et se jouent leurs destins.

an
Marrakech, Meknès et Agadir connaissent des
découpages administratifs analogues à celui L’indispensable partenariat de l’État
de Casablanca et sont dotées, au fur et à avec les collectivités locales et le privé
mesure, de Sdau et de plans d’aménagement. La généralisation des documents d’urbanisme
Bien qu’en matière de gestion urbaine, la créa- et la maîtrise de l’urbanisation, par le biais
Fr
tion d’agences urbaines ait pu être considérée
comme un empiètement sur les prérogatives
des présidents de communes, il est décidé de
notamment d’un contrôle rigoureux de l’exten-
sion de l’habitat clandestin, redeviennent
aujourd’hui les priorités de la politique
généraliser ce système et d’assurer la couver- publique dans le domaine de l’urbanisme. À
e-
ture de l’ensemble du territoire national par la ce sujet, l’État agit à deux niveaux : il durcit les
mise en place de ces nouvelles structures. sanctions à l’encontre des personnes et des res-
ponsables publics qui enfreindraient les règles
Une nouvelle politique de l’urbanisme relatives à l’urbanisme et à l’occupation des
-d

La politique d’urbanisme marocaine se dis- sols, et il lance un nouveau programme, le pro-


tingue par deux faits majeurs.Tout d’abord, sur gramme Villes sans bidonvilles. Dans cette pers-
le plan juridique, les lois adoptées jusqu’alors pective, le partenariat est considéré comme
en matière d’urbanisme avaient une approche indispensable avec les mairies, les wilayas, la
île

réglementaire assez rigide face aux besoins de Caisse de dépôt et de gestion, ainsi qu’avec les
réactivité de la ville pour répondre aux exi- promoteurs et acteurs privés.
gences du développement économique et aux Ce changement dans la politique urbaine de
évolutions institutionnelles et sociales. Ensuite, l’État aura, sans doute, des implications impor-
sur le plan urbanistique, la ville marocaine se tantes sur la gestion des villes, notamment en
U

À Agadir, comme dans les autres distingue par un certain gigantisme, par un suscitant une plus grande participation des
grandes villes, des opérations espace périurbain relativement dense et très acteurs locaux, à condition que la dimension
de logement social sont réalisées fortement occupé par l’habitat, par des équipe- humaine soit présente dans l’esprit des gestion-
IA

pour reloger les habitants ments et services collectifs insuffisants et peu naires de la cité.
des bidonvilles et améliorer efficients, ainsi que par un tissu économique
leurs conditions de vie. relativement faible. Le foncier,
clef de voûte de l’aménagement
La question du foncier est au centre de la pro-
blématique urbaine au Maroc. Le foncier
urbain est un attribut de pouvoir et de notabi-
lité, une ressource souvent prisée, mais étant
détourné de ses fonctions ordinaires par la spé-
culation, il est difficile à mobiliser. De fait, on
déplore souvent, dans la majorité des villes,
l’abandon de projets d’investissement écono-
mique, de logement ou d’aménagement(4).

(3) Les Sdau de Rabat, Fès, Meknès et Marrakech sont confiés


V. Said/IAU îdF

au cabinet Pinseau, les villes méditerranéennes du Nord au


bureau d’études Dar Al Handasah.
(4) Voir dans ce numéro des Cahiers, HAFIF Azzeddine, « Les
statuts complexes d’un foncier rare », p. 120.
24
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Le développement urbain du XXe siècle

Retour à la planification urbaine


au Maroc
Abdelhai Bousfiha(1)
Architecte

Après l’Indépendance en 1956, les plans


successifs, de Prost à Écochard, ont été
dépassés par la croissance urbaine
galopante. Les nouveaux documents
de planification élaborés au début

ce
des années 1980 ont été suivis
par plusieurs tentatives de réformes,
notamment dans le cadre d’une démarche

an
de rattrapage. Les derniers en date
ont-ils suffisamment mûri pour intégrer
les enjeux du développement durable
Fr V. Said/Iau îdF et assurer la cohérence
entre les différentes échelles ?
e-
es tentatives successives de maîtrise lation, l’exode rural et le passage de certaines

L
Une nouvelle génération
de documents d’urbanisme organise urbaine, caractérisant la seconde moitié localités du statut rural au statut urbain. Tous
l’armature urbaine. Ils prévoient du XXe siècle au Maroc, n’ont pu contenir ces phénomènes ont contribué aux extensions
notamment des parcs urbains l’ampleur de l’explosion des villes. La confu- et à l’étalement, dépassant les limites urbaines
-d

et de grandes avenues, sion entre la politique quantitative du loge- dans des conditions auxquelles les aggloméra-
comme ici à Mohammedia. ment, notamment social, et la vision d’une pla- tions n’étaient pas préparées.
nification urbaine déclinée de l’échelle Le Maroc ne constitue pas une exception quant
nationale à l’échelle locale a largement per- à cette tendance universelle de croissance
île

turbé la mise en place d’une politique globale urbaine(2).Aujourd’hui, son taux d’urbanisation
et prospective de l’aménagement et de l’urba- connaît une progression accélérée : 29 % en
nisme dans le pays. 1960, 43 % en 1982, 51,4 % en 1994 et 55 % en
Malgré les effets positifs de l’alternance poli- 2004, propension qui se traduit par la multipli-
tique qu’a connu le Maroc, le transfert des por- cation des villes. En 1994, le Maroc comptait
U

tefeuilles de l’aménagement du territoire, de 318 villes. Le nombre des grandes villes est
l’urbanisme et de l’habitat d’un ministère à l’au- passé de 14 en 1994 à 21 en 2004. Celui des
tre n’a pas contribué à accélérer les efforts de villes moyennes a doublé, passant de 13 à 26, et
IA

l’État pour répondre efficacement à ces problé- celui des villes de petite taille est passé de 185
matiques. Elles sont, aujourd’hui, au cœur des à 229. En partant de ces chiffres, on peut d’ores
débats publics grâce au grand chantier de et déjà affirmer que le défi urbain est une des
l’aménagement du territoire et à celui du code grandes questions de la période contempo-
de l’urbanisme. raine, aussi bien pour les pays développés que
pour les pays en développement. Suite à cet
Une urbanisation forcée, accroissement accéléré, les agglomérations
née d’un contexte de forte croissance urbaines ont connu des extensions importantes
Depuis son indépendance, le Maroc connaît et souvent désordonnées. Elles se sont dévelop-
une croissance rapide de sa population. Elle pées à un rythme dépassant les possibilités de
est passée de 11 620 000 habitants en 1960, à
29 891 700 selon le dernier recensement de
2004. Elle a, ainsi, plus que doublé en un tiers de (1) Abdelhai Bousfiha est architecte DPLG, ancien directeur
de l’Urbanisme et de l’Architecture et ancien secrétaire géné-
siècle, alors même qu’il avait fallu près de ral du Conseil national de l’habitat.
soixante ans (1900-1960) pour passer de 5 à (2) Voir dans ce numéro des Cahiers, OUAZZANI Rachid, « L’ex-
11,6 millions d’habitants. Cette forte croissance plosion urbaine de la seconde moitié du XXe siècle », p 21.
Certaines informations présentées par Abdelai BOUSFIHA dans
s’est accompagnée d’une urbanisation mar- cet article recoupent celles de Rachid OUAZZANI, bien qu’elles
quée, favorisée par l’augmentation de la popu- aient une finalité thématique différente.
25
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le développement urbain du XXe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Retour à la planification urbaine au Maroc

Schéma directeur d’aménagement de l’aire urbaine d’Al Hoceima plans de développement pour les communes
1985-2005 – Dar Al - Handasah rurales.
Le retour à la planification urbaine après l’Indé-
pendance s’est effectué par vagues successives.
La première génération de documents d’urba-
nisme avait comme préoccupations principales
la salubrité et la sécurité publiques. Une nou-
velle génération de documents d’urbanisme et
de structures d’aménagement a vu le jour au
début des années 1980. La planification urbaine
de cette époque, sous la tutelle du ministère de
l’Intérieur, se contentait de définir le droit des
sols par des zonages fonctionnels et par la

ce
répartition des grandes infrastructures et équi-
pements, selon des normes dépassant souvent
la capacité des investissements publics. Eu
égard à sa rigidité, cette première génération

an
de documents n’a pu assurer la gestion équili-

Dar Al Handasah
brée et harmonieuse des agglomérations face
à une croissance et un étalement urbains
incontrôlables. Elle a ainsi subi la dynamique
d’autoconstruction des bidonvilles et de l’habi-
Fr
contrôle, de moyens financiers d’encadrement
et de gestion. À l’origine d’un fort déficit en
matière d’équipements et de logements, ce
tat insalubre.

La multiplication des structures


phénomène a ainsi engendré d’importants dys- de mise en œuvre et de formation
e-
fonctionnements liés aux problèmes de plani- Depuis les années 1980, la nouvelle politique a
fication à différents niveaux : économique, intégré dans ses préoccupations la probléma-
social, culturel, technique et financier. tique de l’urbanisme opérationnel en confiant
la mise en œuvre des projets à des structures
-d

La première génération des documents nouvellement mises en place, telles que


d’urbanisme après l’Indépendance les Erac(4), l’Anhi(5), la Snec(6), l’agence Ryad et
Le Maroc a poursuivi la gestion urbaine des la société étatique Attacharouk, qui ont
grandes agglomérations après l’Indépendance aujourd’hui fusionné pour créer le holding
île

en se basant sur la planification des plans d’aménagement Al Omrane, le Fond social de


Prost(3) et de ses successeurs. Les extensions l’habitat et les agences urbaines. Cette nouvelle
réglementaires ont été réalisées par des opéra- politique a également apporté un cadre à la
tions de lotissement et de morcellement, essen- formation, par la création de l’École nationale
tiellement pour créer des logements, en respec- d’architecture, de l’Institut national d’aména-
U

tant globalement l’armature du réseau gement et d’urbanisme (Inau), du Centre


principal de voirie. d’études et de recherche en aménagement et
Après l’expérience des années 1970, force a été en urbanisme (Cerau) et des instituts de for-
IA

de constater que les méthodes d’urbanisation mation des adjoints techniques.


utilisées ne se basaient pas sur une politique Pendant cette période, l’État n’a cessé d’encou-
de développement urbain bien définie. Elles rager l’autoconstruction par l’encadrement de
visaient plus à atténuer la crise du logement ses programmes et par la mise en place d’une
qu’à intégrer les dimensions de la planification politique foncière permettant de mobiliser le
urbaine et de la qualité architecturale. Sur cette maximum de terrains à l’intérieur des périmè-
base, il a été nécessaire pour les autorités tres urbains.
publiques de revoir la politique suivie
jusqu’alors en matière de développement Les lois spécifiques régissant
urbain. Cela s’est traduit sur le plan institution- l’urbanisme
nel par la création du ministère de l’Habitat et Ce n’est qu’en 1992 que le Gouvernement a
de l’Urbanisme. Ce ministère a, notamment, voté deux lois relatives à l’urbanisme, aux lotis-
rendu possible l’élaboration de documents
d’urbanisme élargissant la couverture du terri- (3) Voir dans ce numéro des Cahiers, TROIN Jean-François,
toire national et touchant différentes échelles : « De la médina à la ‘ ville européenne ’ au Maroc », p 15.
schémas directeurs d’aménagement urbain (4) Établissements régionaux d’aménagement et de con-
struction.
pour les grandes agglomérations, plans d’amé- (5) Agence nationale de lutte contre l’habitat insalubre.
nagement pour les communes urbaines et (6) Société nationale d’équipement et de construction.

26
sements, morcellements et groupes d’habita- Des débats sur l’aménagement
tions, afin d’adapter l’arsenal juridique à l’évo- du territoire et le code de l’urbanisme
lution et aux problèmes de l’urbanisation. Ces Sous le haut patronage de Sa Majesté le Roi
deux lois sont intervenues dans un contexte Mohammed VI, le Maroc a engagé en 2000 un
particulier, marqué par l’extension des bidon- débat national sur l’aménagement du territoire
villes et des quartiers non réglementaires qui qui a mené à l’adoption du schéma national
caractérisaient alors les zones périphériques, d’aménagement du territoire (Snat). Ce docu-
ainsi que par l’émergence de nouvelles entités ment vise à fournir un cadre de cohérence et à
urbaines issues du découpage territorial. autoriser l’action régionale via les schémas
Sur le plan institutionnel, l’État a fourni un régionaux. Un Conseil national d’aménagement
grand effort en offrant de nombreux outils spé- du territoire a été mis en place en ce sens. En
cialisés de gestion et de développement urbain effet, nous savons aujourd’hui qu’un développe-
au service des collectivités locales, notamment ment harmonieux et équilibré des villes et des

ce
par la création d’agences urbaines, d’inspec- campagnes nécessite une restructuration de
tions régionales de l’urbanisme, ainsi que d’éta- l’armature urbaine tendant à atténuer les dispa-
blissements régionaux d’aménagement et de rités régionales.
construction. Les programmes d’études ont été Un autre débat, et non des moindres, a mobilisé

an
multipliés, notamment ceux relatifs à la réali- tous les acteurs du développement pour l’éla-
sation de programmes d’habitat, à l’élaboration boration du code de l’urbanisme. Il s’est avéré,
des documents d’urbanisme, aux projets d’ag- à la lumière des changements intervenus tant à
glomérations et de territoires, et à la promotion l’échelle nationale qu’à travers le monde, que
de la qualité architecturale et du paysage l’urbanisme doit être appréhendé, avant tout, à
urbain.
Conscient de la contribution du secteur de l’ur-
banisme et de l’habitat à l’évolution des éta-
Fr
travers ses aspects économiques, financiers et
surtout sociaux. Les règles de l’urbanisme
devraient émaner, non seulement du droit et
blissements humains, l’État a opté pour une des procédures administratives, mais également
e-
meilleure articulation des politiques menées des mécanismes qui commandent le proces-
en matière d’urbanisme et d’aménagement du sus des changements intervenus dans la
territoire. Ainsi, en 1998, l’urbanisme, l’habitat, société. Le message adressé par Sa Majesté le
l’environnement et l’aménagement du territoire Roi Mohammed VI aux participants à la ren-
-d

ont été regroupés en un seul et même départe- contre nationale du lancement du grand chan-
ment, traduisant ainsi une volonté de vision tier du code de l’urbanisme remet à l’ordre du
intégrée des secteurs de l’urbanisme. jour la nécessité d’adopter une nouvelle archi-
tecture juridique : « Pour conforter les efforts
île

entrepris par notre Gouvernement, il devient

Plan directeur de Marrakech, 1990-2010 – Cabinet Michel Pinseau


U

ADAGP/Académie d'architecture/Cité de l'architecture et du patrimoine/Archives d'architecture du XXe siècle


IA

27
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le développement urbain du XXe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Retour à la planification urbaine au Maroc

nécessaire de procéder à la révision et à la pement humain (INDH), dont les composantes


modernisation du dispositif de l’urbanisme en reposent sur la qualité de vie des citoyens.
vigueur dans notre pays, qui a certes connu
quelques réformes ces dernières décennies, Vers une planification urbaine
mais celles-ci sont restées plutôt limitées, sans dans un cadre de développement durable
parler de certains textes juridiques qui remon- Tous ces processus de refonte des systèmes juri-
tent au début du siècle passé ». diques, réglementaires, institutionnels, fonciers
Le nouveau projet de code ne porte pas uni- et financiers, ont permis au Maroc de lancer de
quement sur l’élagage des aspects désuets et grands chantiers avec tous les partenaires
sur la révision des dispositions peu ou mal publics et privés (programme Villes sans bidon-
adaptées à la réalité, mais s’inscrit également villes, planification de projets urbains intégrés,
dans la continuité des grands chantiers de villes nouvelles, mise à niveau des quartiers,
réformes dans lesquelles s’est engagé le Maroc. aménagement, rénovation, restauration et

ce
Ces dernières permettront notamment l’institu- requalification urbaine).
tion du Conseil supérieur de l’aménagement Sur le plan de la mise en œuvre de la politique
du territoire et l’adoption d’une charte et du publique dans les secteurs de l’habitat, de l’ur-
Snat, le renforcement de la décentralisation et banisme et de l’aménagement de l’espace, la

an
de la déconcentration administrative et la pro- création du holding d’aménagement Al
mulgation d’une nouvelle charte communale. Omrane (2004) avec ses filiales régionales
Elles envisagent également une conception de (2007) hisse cette structure au premier rang des
l’unité de la ville comme choix politique et ins- entreprises publiques nationales. En tant
titutionnel central dans le système de mise à qu’opérateur public performant, il est considéré
Fr
niveau des villes. Elles mèneront à une gestion
déconcentrée de l’investissement et au renfor-
cement de l’offre de logements sociaux en
comme capable de relever le défi de la mise à
niveau des villes et de la promotion de l’habi-
tat social. Il applique le principe du partenariat
faveur des catégories à revenu limité. Enfin, elles public-privé, en association avec les collectivi-
e-
permettront la mise en œuvre de vastes pro- tés locales, dans un cadre conventionnel.
grammes, notamment ceux inscrits dans le Aujourd’hui, dans la mouvance du débat natio-
cadre de l’Initiative nationale pour le dévelop- nal sur l’aménagement du territoire, une nou-
velle génération de documents de planification
-d

Schéma directeur d’aménagement urbain de Tetouan 1981-2001 urbaine est en cours d’élaboration. En 2006, la
wilaya du Grand Casablanca, précurseur
comme de coutume, est la première à lancer
l’élaboration d’un plan de développement stra-
île

tégique et sa traduction spatiale et réglemen-


taire par un schéma directeur d’aménagement
urbain (Sdau) sous la houlette de l’Agence
urbaine de Casablanca. Ce Sdau est actuelle-
ment en cours de déclinaison à l’échelle locale
U

des communes par des plans d’aménagement.


Cette nouvelle génération de documents de
planification urbaine se base sur les principes
IA

du développement durable, en cherchant un


équilibre entre ses trois piliers (social, écono-
mique et environnemental), en élaborant une
vision globale à long terme, ainsi qu’en définis-
sant les outils et les moyens de mise en œuvre.
La démarche participative d’élaboration de
cette nouvelle planification urbaine associe en
amont et tout au long des travaux, les élus, les
décideurs et acteurs locaux, mais également la
société civile.
Le Maroc accorde aujourd’hui une importance
particulière à la protection de l’environnement.
D’ores et déjà, les concepts de développement
durable, d’efficacité énergétique, d’innovation
technique, économique, environnementale, cul-
Dar Al Handasah

turelle et sociale, constituent les principes de


base de la nouvelle planification des villes du
Royaume.
28
À la recherche
de la métropolisation

ce
an
Une nouvelle approche
Fr de la planification stratégique 30

Casablanca :
e-
laboratoire de l'évolution urbaine 33

Marrakech :
-d

la métropolisation d’une cité royale 37


île

Rabat-Salé, ville capitale 39


U
IA

29
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 À la recherche de la métropolisation

Une nouvelle approche


François Dugeny de la planification stratégique
Victor Said
IAU île-de-France

La mise en œuvre de la régionalisation,


l’unicité de la ville et la prise
en considération de la durabilité
du développement ont nécessité une

ce
nouvelle approche de la planification
du Grand Casablanca. À l’occasion
de la révision du schéma directeur,

an
avec l’appui de l’IAU île-de-France,
l’Agence urbaine a su créer un espace
de concertation et de construction

F. Dugeny/IAU îdF
partagée, favorisant une approche
Fr croisée.
e-
l’aube du XXIe siècle, le Maroc s’interro- 2004 atteint ses limites, l’étalement urbain en

À
Retransmission de la présentation
du schéma directeur du Grand geait sur les modalités à mettre en tache d’huile dans les zones préservées n’étant
Casablanca à Sa Majesté le Roi œuvre pour renouveler les plans d’ur- pas maîtrisé, pendant qu’une partie des urbani-
Mohammed VI au journal télévisé banisme de ses villes les plus importantes. Ces sations prévues à Zenata sous forme d’une véri-
-d

du 22 octobre 2008. plans, datant pour l’essentiel des années 1980, table ville nouvelle dans le prolongement est
arrivaient à échéance et, selon les dispositions de l’agglomération ne trouvait pas de réel
législatives et réglementaires en vigueur, deve- début de réalisation. De plus, en l’absence de
naient progressivement caducs, laissant un vide maîtrise du foncier, les plans d’aménagement
île

juridique pour l’application du droit des sols. ne pouvaient garantir la préservation des
C’est dans ce contexte qu’après avoir travaillé emplacements nécessaires à la réalisation des
depuis trente ans aux côtés des autorités maro- équipements publics, qu’il s’agisse d’équipe-
caines et de différentes agences d’urbanisme ments de proximité ou des infrastructures
des grandes villes marocaines, l’IAU île-de- nécessaires au bon fonctionnement des quar-
U

France a été mobilisé pour contribuer à renou- tiers (moins de 20 % des équipements prévus
veler l’approche planificatrice de la capitale étaient réalisés).
économique du Royaume. Cet exercice, mené De ce fait, le marché immobilier a créé des dis-
IA

en étroite relation avec l’Agence urbaine de parités importantes entre centre et périphérie et
Casablanca et les autorités responsables du ter- entre quartiers, dans un contexte de très forte
ritoire du Grand Casablanca à ses différentes pression urbaine ouvrant la voie à un système
échelles, a constitué un véritable laboratoire de fonctionnement dérogatoire sans visibilité
pour jeter les bases d’une approche renouvelée d’ensemble. De nombreux programmes dits
de la planification au Maroc. « d’investissement » concernant chacun un
nombre significatif de logements réputés
Le contexte de l’aménagement « sociaux » ont ainsi vu le jour en frange de la
et du développement de la métropole zone agglomérée, sans aucun équipement d’in-
Les grandes métropoles marocaines dispo- fra ou de superstructure.
saient toutes de schémas directeurs traçant les
grands axes de leur développement urbain Des conditions favorables
pour les vingt-cinq années suivant leur appro- pour une bonne synergie entre acteurs
bation, et de plans d’aménagement donnant Le premier facteur de synergie tient à la gouver-
une définition détaillée de l’usage et des droits nance, du fait de la délimitation d’un territoire
des sols. unique de la wilaya et de la région du Grand
À Casablanca, le schéma directeur élaboré par Casablanca, avec la mise en place progressive
le cabinet Pinseau approuvé en 1984 avait en des instances territoriales régionales, parallèle-
30
ment à celle qui va assurer l’unité de la ville au phique et d’améliorer l’image de la ville pour
travers de la constitution du conseil de la ville mieux asseoir son identité.
de Casablanca et de l’élection de son président Le temps où le développement métropolitain
(le « maire » de Casablanca). pouvait être efficacement encadré par la seule
Dès lors, l’ensemble des décideurs a souhaité planification, du fait de l’unicité de la chaîne
mener une réflexion commune en vue de faire d’acteurs et de la longueur des cycles écono-
cesser un développement de plus en plus anar- miques, est en effet révolu. La mondialisation et
chique, pour trouver les voies et moyens de la multiplication des niveaux de décisions, ainsi
structurer et d’équiper les quartiers spontanés, que le rôle du secteur privé, imposent de nou-
et surtout pour partager une vision stratégique veaux modes de faire s’appuyant sur une
et transversale du devenir de la métropole au approche stratégique partagée.
moment où des approches sectorielles dans les Cette approche s’articule autour d’un certain
domaines économique et touristique se fai- nombre de principes majeurs : dépasser la pla-

ce
saient jour. Il s’agissait enfin d’engager une véri- nification sectorielle, ne plus appréhender le
table démarche de développement durable et développement urbain par la seule gestion du
d’amélioration du cadre de vie. droit des sols et des équipements, intégrer les
moyens de mise en œuvre et l’identification
Le Sdau, support de la démarche

an
des acteurs concernés en élaborant avec eux la
stratégique(1) stratégie permettant de réaliser les projets, s’ap-
La prise de conscience des enjeux d’un déve- puyer sur une large concertation, en rupture
loppement durable assurant un juste équilibre avec les pratiques antérieures, prendre en
entre les préoccupations d’ordre économique, compte les évolutions engagées et futures. L’ap-
environnemental et d’équité sociale, ainsi
que l’arrivée à échéance des documents de
planification, ont naturellement cristallisé ces
Fr
plication de ces principes implique une sou-
plesse permettant d’accueillir évolutions et ini-
tiatives nouvelles (tout en préservant le
démarches sur la mise en œuvre d’un nouveau caractère prescriptif des dispositions majeures :
e-
schéma directeur pour le Grand Casablanca. patrimoine, risques, etc.), ce qui nécessite un
C’est le sens du projet qui a été mené de 2005 important travail de suivi-évaluation.
à 2007 par l’Agence urbaine de Casablanca, Cette démarche pose la question de la cohé-
appuyée par l’Iaurif. rence à trois niveaux : entre échelles de terri-
-d

Plutôt qu’une classique approche sectorielle, toires et entre territoires différents, entre enjeux,
ce projet a donc pris en considération une objectifs, projets et actions, et enfin entre
approche systémique croisant les différents acteurs aux différentes échelles.
champs de l’aménagement, de l’urbanisme, du
île

développement économique, de la démogra- La nécessaire prise en compte


phie, du logement, des transports, de l’environ- de la mise en œuvre
nement… et ce, aux différentes échelles territo- Comme dans toute métropole, le débat sur la
riales. Un soin particulier a donc été apporté à place des prescriptions dans la démarche stra-
évaluer les interactions entre ces champs, afin tégique s’est posé, concluant à la limitation des
U

de disposer des éléments sur lesquels asseoir contraintes réglementaires les plus fortes aux
une réelle stratégie pour la métropole. En prio- seuls espaces concernés par des enjeux de
rité, il s’est agi de définir la place de la métro- patrimoine (au sens large : espaces agricoles
IA

pole au niveau national et international, de la de grande valeur, forêts, sites et espaces naturels
conforter en tant que premier pôle écono- ou urbains de qualité, gisements de matériaux,
mique du Maroc, locomotive du développe- espaces adaptés à certaines fonctions tech-
ment régional et national, mais aussi de faire niques, etc.), d’équipements à réaliser (assiette
en sorte qu’elle relève les défis auxquels elle est foncière) et de risques naturels ou industriels
confrontée. (enjeu de sécurité et de santé publiques). En
La difficulté de la démarche résidait dans la revanche, une plus grande souplesse doit être
nécessité d’aller au-delà de l’incantation ou recherchée pour les autres espaces, où le déve-
d’un exercice de planification ne prenant pas loppement relèvera de l’élaboration concertée
en considération les moyens de sa mise en et de la contractualisation.
œuvre. C’est ce qui a mobilisé les acteurs Ainsi, c’est un véritable projet d’agglomération(2)
autour de projets identifiés comme prioritaires, qui doit être élaboré, dégageant les axes straté-
V. Said/IAU îdF

susceptibles de concrétiser les stratégies arrê-


tées dans les différents domaines, permettant (1) Voir dans ce numéro des Cahiers, SAID Victor «Grand Casa-
de doter Casablanca d’équipements structu- blanca : le Sdau en appui au projet métropolitain », p. 136.
rants majeurs, d’organiser les transports et les (2) Comme l’a fait la métropole de Lyon en engageant la De nombreux programmes
démarche Millénaire 3, qui s’appuyait sur cinq axes straté-
espaces dédiés aux activités tertiaires de haut giques très consensuels, et qui a permis de mettre en place de logements sociaux ont vu le jour
niveau, d’accueillir la croissance démogra- un « conseil de développement ». en frange de la zone agglomérée.
31
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre À la recherche de la métropolisation
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Une nouvelle approche de la planification stratégique

giques du développement métropolitain, se tra- neur directeur de l’Agence urbaine de Casa-


duisant par un plan d’actions prioritaires, par la blanca, ainsi que les gouverneurs des préfec-
délimitation des secteurs à très fortes potentia- tures et provinces de la région du Grand Casa-
lités de développement ou de redéveloppe- blanca. Ce comité, placé sous l’autorité du wali
ment, et par la promotion de véritables dé- du Grand Casablanca, regroupait aussi des

V. Said/IAU îdF
marches contractuelles. représentants du secrétaire général du minis-
Celles-ci s’inscrivent dans une charte liant les tère de l’Intérieur et de celui des Collectivités
acteurs et nécessitent une mobilisation autour locales, et du ministère de l’Habitat et de l’Urba-
La mise en place d’instances d’un ou plusieurs acteurs principaux capa- nisme.
territoriales régionales ble(s) de créer une dynamique durable. Un comité d’animation technique, placé sous
est un facteur clé de la synergie Au Maroc, l’État jouant un rôle central dans la l’autorité du gouverneur directeur de l’Agence
entre les acteurs. planification et dans l’aménagement du terri- urbaine de Casablanca (d’abord Mme Fouzia
toire, c’est à son niveau que l’initiative a jailli et Imansar, puis M. Allal Sekhroui) a regroupé les

ce
que le processus a été porté, mais c’est au directions des services techniques directement
niveau métropolitain que l’essentiel du projet a concernés par l’élaboration du schéma direc-
été construit, avec la participation de chacun teur au niveau de l’Agence urbaine, de la
des acteurs de l’aménagement et du dévelop- wilaya, de la ville, des préfectures et des pro-

an
pement de ce territoire. vinces.
L’équipe d’experts de l’IAU île-de-France s’est
La mise en place d’un espace mise aux côtés de celle de l’Agence urbaine, au
de négociation et de construction service de ce dispositif. Elle a apporté son expé-
partagée rience, son savoir-faire et un appui technique et
Fr
Les pays anglo-saxons connaissent une tradi-
tion de négociation entre les différents acteurs
de l’aménagement, amenant un consensus qui
méthodologique.
Le dispositif a été complété par la mise en
place d’ateliers thématiques (démographie,
veut trouver un équilibre entre intérêt général habitat et cadre de vie ; développement écono-
e-
et intérêts particuliers. L’exemple de ces pays mique, touristique et équipements structurants;
est difficilement transposable en France ou au environnement, écologie, paysages et infrastruc-
Maroc, pays où la gestion du droit des sols tures des réseaux divers ; mobilité et infrastruc-
s’appuie sur des documents d’urbanisme ne tures de transport ; urbanisme et aménagement
-d

présentant pas de marges de négociation territorial; approche réglementaire et juridique;


(«j’autorise/j’interdis»), avec un recours de plus système d’information géographique et expres-
en plus fréquent à l’arbitrage du juge. sion cartographique) et d’ateliers territoriaux,
Le régime dérogatoire récemment mis en place véritables chevilles ouvrières de l’élaboration
île

au Maroc aurait pu laisser penser qu’une telle du schéma directeur.


marge de négociation était ouverte. Néan- Ces ateliers ont veillé à la bonne participation
moins, faute de critères clairs quant à son appli- des partenaires techniques et professionnels,
cation, en particulier sur la définition des pro- techniques, financiers ou institutionnels : Ordre
jets d’investissement, il s’agissait plus d’une des architectes, Comité régional du tourisme,
U

brèche ouverte dans le dispositif réglementaire Caisse des dépôts et de gestion, université, ges-
que d’un espace de négociation sur des pro- tionnaires de réseaux, représentants du monde
jets qui présentent, certes, un intérêt pour la col- économique, Centre régional de l’investisse-
IA

lectivité publique, mais ne peuvent être réali- ment, etc.


sés dans n’importe quelles conditions.
Il appartenait donc aux tenants de l’aménage- Relever les défis
ment régional de trouver les relais nécessaires et créer les conditions du succès
Diffusion d’une démarche adaptée pour qu’un esprit de consensus et de négocia- L’ensemble de la démarche a permis de relever
aux métropoles marocaines tion puisse se développer. Pour l’Etat, maître les défis qui se posent à la capitale écono-
À la demande des agences urbaines d’ouvrage, ces relais étaient à trouver en décloi- mique du Royaume. En agissant comme un
de Oujda et de Marrakech(1), sonnant au sein de ses propres services, en se laboratoire des stratégies métropolitaines, elle a
l’IAU île-de-France a transposé et adapté,
dans le cadre de la coopération, rapprochant de collectivités agissant de plus mis en place les conditions visant à permettre
cette nouvelle approche de planification en plus comme des développeurs de leur terri- d’atténuer les fractures et les disparités territo-
stratégique aux contextes spécifiques toire, et de représentants de la société civile. riales, économiques et sociales, pour un amé-
de chacune de ces deux régions. nagement et un développement durables au
Ceci a permis à ces agences de lancer Un dispositif adapté et innovant bénéfice des populations actuelles et futures.
le chantier d’élaboration des nouveaux
schémas directeurs en appliquant pour le Maroc
les principes innovants de cette démarche. L’ensemble de la démarche a été mené par un
comité stratégique de pilotage réunissant le
(1) Voir dans ce numéro des Cahiers, SAID Victor,
« Marrakech, la métropolisation d’une cité royale »,
président de la région du Grand Casablanca,
p. 37. le maire de la ville de Casablanca, le gouver-
32
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 À la recherche de la métropolisation

Casablanca :
Pauline Zeiger laboratoire de l’évolution urbaine
Gwenaëlle Zunino
IAU île-de-France

Casablanca est un haut lieu


d’innovations urbaines depuis plus
d’un siècle. De nombreuses théories
avant-gardistes lui ont forgé
ce caractère unique. Elle s’est toujours

ce
distinguée par son ouverture
au monde. Aujourd’hui, elle souhaite
changer d’image pour entrer

an
dans la modernité : elle opte pour
un positionnement international fort.
Cinq architectes donnent des clés
G. Zunino/IAU îdF
pour comprendre comment développer
Fr la ville du XXIe siècle en respectant
sa tradition.
e-
travers son histoire, Casablanca a tou- une ville nouvelle autour du port, lieu fédéra-

À
Le changement d’image
de Casablanca passe notamment jours été une ville à part, symbole de teur, selon un plan radioconcentrique.
par la définition d’une nouvelle l’ouverture du Maroc sur le monde, de Le plan Prost fera date dans l’histoire de l’ur-
silhouette urbaine. modernité et d’innovation urbaine.Aujourd’hui, banisme car il offre d’importantes innovations :
-d

elle veut se positionner sur la scène internatio- la prise en compte de l’automobile dans un
nale comme une ville du XXIe siècle. Comment système hiérarchisé de voirie, le principe de
développer la ville en respectant la tradition zonage, et le désir de qualité et d’unité architec-
tout en s’inscrivant dans la modernité ? turale à travers des servitudes architecturales
île

Après une rétrospective sur l’innovation dans et des prescriptions urbanistiques. En plus il
la planification urbaine, cet article s’intéresse destine le littoral et ses plages aux loisirs et à
à l’image de métropole que Casablanca veut l’activité balnéaire.
se donner. Pour cela, des entretiens ont été réa- Afin d’ancrer la ville dans la modernité, ce plan
lisés avec les architectes Rachid Andaloussi, propose également deux grands projets : la
U

Yves Lion, Philippe Madec, Christian de Port- construction d’une nouvelle médina, les
zamparc et l’équipe chargée du projet Anfa Habous, et la réalisation d’un parc central, prin-
Place à l’agence Foster + Partners. cipal espace vert de Casablanca. Le plan Prost
IA

donne ainsi un nouveau visage à Casablanca,


L’innovation liée notamment par un cœur de ville d’architecture
à la planification urbaine Art déco.
Depuis le début du XXe siècle, l’ambition de
Casablanca d’être une ville internationale est Le plan Écochard et le souci de l’équité sociale
inscrite dans les différents documents d’urba- À la veille de l’Indépendance, la structure
nisme. Toutes les démarches de planification démographique de Casablanca se transforme.
on voulu doter la ville des attributs de la moder- Le mouvement vers le littoral s’accélère et la
nité, adaptés à chaque époque. ville absorbe le tiers de la population urbaine
du pays. La première ville du Royaume draine
Le plan Prost projette la destinée les principales énergies du pays et s’est consi-
de la capitale économique du Royaume dérablement étendue.
En 1912, à la mise en place du Protectorat, la Par sa forte vision humaniste et pour s’adapter
volonté de Lyautey(1) d’impulser le développe- au nouveau contexte de la ville, Écochard(3)
ment de la ville marque le début de l’organisa-
tion de l’espace urbain de Casablanca. Le plan
(1) Voir sa biographie dans ce numéro des Cahiers, p. 172.
Prost(2) constitue la première démarche de pla- (2) Idem.
nification de la ville. Ses objectifs sont de créer (3) Idem.
33
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre À la recherche de la métropolisation
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Casablanca : laboratoire de l’évolution urbaine

marque une rupture dans l’urbanisme de Casa- sant un réseau de pôles périphériques renfor-
blanca. Il repense la ville et sa région sur les cés autour de Casablanca et de Mohammedia.
bases de l’équilibre démographique et de la Il propose une mise à niveau générale de
déconcentration industrielle. La crise du loge- Casablanca et une prise en compte globale du
ment et l’organisation du développement littoral afin de promouvoir un aménagement
industriel sont les principaux enjeux de l’ag- cohérent(7).
glomération. L’aménagement de la périphérie Pour permettre à Casablanca de rester le sym-
devient incontournable. Face à la pénurie de bole de l’ouverture du Maroc sur le monde, la
logements, Écochard innove en définissant une stratégie du Sdau repose sur l’offre métropoli-
cellule-type pour les logements(4) et offre la pre- taine intégrant les dimensions de la ville dura-
mière réponse pour un logement social de ble. Il crée une offre foncière nouvelle pour y
masse. accueillir de l’activité et de l’habitat et inscrit
Afin d’organiser la ville en mutation, Écochard dans le territoire de nouveaux équipements

ce
prône un urbanisme linéaire qui affirme une structurants. Cela se traduit à la fois par de la
réorganisation du territoire vers l’est jusqu’à restructuration de friches, de l’extension
Mohammedia, car l’extension radioconcen- urbaine et par l’urbanisation de terrains gagnés
trique de la ville a atteint la ligne de crête. C’est sur l’océan.Au niveau régional, le Sdau propose

an
une véritable rupture au niveau des ambitions, plusieurs grands projets urbains mixtes et
de la doctrine et des techniques d’aménage- denses, tels que Zenata, Errahma, le grand pro-
ment. Le littoral devient le fil conducteur du jet de Lahraouyine et une ville verte à Bous-
Les grands projets à Casablanca développement économique et urbain de la koura. À Casablanca, on distingue trois sites
Par sa taille et son ambition, le projet ville : les activités balnéaires à l’ouest et l’indus- majeurs de grands projets urbains : Anfa 03-21,
urbain Anfa 03-21, situé sur l’ancien
aérodrome au cœur de la ville(1), a
un rôle primordial dans le positionnement
stratégique de Casablanca. Conçu par
Fr
trie à l’est transforment Casablanca en une
« cité linéaire littorale »(5).
le grand projet de Sidi Moumen et le grand pro-
jet du front de mer intégrant une série de pro-
jets. Ainsi, le Sdau esquisse la nouvelle image
les architectes Reichen et Robert, Le Sdau(6) de 1984 restructure la ville de la métropole de demain.
e-
il crée une nouvelle centralité intégrant et sa périphérie
habitat, grands équipements, parc urbain Au début des années 1980, Casablanca concen- Quelle innovation pour la métropole
et pôle tertiaire. tre 50 % de l’activité économique marocaine du XXIe siècle ?
Le grand projet de Sidi Moumen et 2,3 millions d’habitants. Pour devenir une métropole mondiale, harmo-
-d

a pour ambition de renouveler et


de requalifier un quartier existant autour La démarche proposée par Pinseau a pour nieuse et durable, Casablanca doit développer
d’une amélioration de l’offre d’habitat, ambition de coordonner la progression de l’ur- certains attributs de la modernité. Plusieurs
de grands équipements et d’une meilleure banisation et des équipements publics, et de défis s’imposent à elle : comment penser les
attractivité économique, tout en respectant maîtriser les terrains à urbaniser. Pour cela, il grands projets dans la ville ? Comment offrir
île

la mixité sociale. Ce grand projet urbain préconise l’élaboration d’un schéma directeur une ville pour tous ? Comment répondre aux
du front de mer de Casablanca correspond
à une série d’opérations, notamment sur un périmètre englobant Mohammedia et besoins des Casablancais tout en améliorant la
sur le littoral ouest de la ville. les communes périphériques ainsi que la créa- compétitivité de la ville ?
De nombreux projets sont en cours tion de l’agence urbaine de Casablanca et Afin de renforcer son attractivité, elle fait le
de réalisation : le centre commercial d’une agence foncière. Pour renforcer l’identité choix d’un positionnement économique et
Morocco Mall (Design International
U

de Casablanca, de grands projets urbains sont urbain fort : elle développe principalement ses
architects) ; le quartier des temps durables
de Sindibad (Philippe Madec architecte) ; proposés : l’aménagement de la Corniche, la activités tertiaires, haut de gamme, de loisirs et
le projet d’Anfa Place (Foster + Partner réhabilitation et la mise en valeur de la médina de commerce moderne correspondant aux
IA

architects et Sens Archi) ; la Marina de et des Habous, l’aménagement de la ville euro- standards internationaux.
Casablanca (Ateliers Lion, Imadeddine péenne, la réalisation de la Grande Mosquée La métropole change de visage et incarne la
et Mountassir architectes urbanistes) Hassan II, de l’avenue Royale et de la place des modernité avec une nouvelle silhouette
et la nouvelle gare de Casa Port (Groupe 3
Architectes). À ceci s’ajoutent des secteurs Nations Unies. L’approche de Pinseau est inno- urbaine et une redécouverte de son littoral. Ces
à l’étude comme la presqu’île d’El Hank ; vante, car elle tient compte de la nécessité de mutations se traduisent par la création de nou-
la Nouvelle Corniche ; l’aménagement des transformer un paysage urbain éclaté en inté- veaux quartiers tels que la Marina, Anfa 03-21
premiers bassins du port pour qu’ils grant au mieux les quartiers périphériques et sur le site de l’ancien aérodrome et les quar-
fassent partie intégrante de la ville et la leur population. tiers durables de Sindibad ; par des équipe-
mise en valeur de la façade maritime d’Aïn
Sebaa. ments structurants comme le théâtre CasArts, et
Le projet du théâtre CasArts (Christian Le nouveau Sdau du Grand Casablanca le centre commercial de Morocco Mall ; et par
de Portzamparc et Rachid Andaloussi projette la ville durable
architectes) vient également illustrer Au début du XXIe siècle, l’ambition de Casa- (4) Cette trame a été baptisée de fait « la trame Écochard ».
la nouvelle ambition de Casablanca blanca est de devenir une grande métropole (5) La « cité linéaire littorale » reprend les principes de la
à travers la réalisation d’un grand « ville linéaire industrielle » développée par Le Corbusier en
équipement majeur de rayonnement local, internationale durable pour tous. Le Sdau du 1945.
national et international. Grand Casablanca, présenté à Sa Majesté le Roi (6) Sdau : schéma directeur d’aménagement urbain.
Mohammed VI en 2008, affirme ce positionne- (7) Voir dans ce numéro des Cahiers, SAID Victor «Grand Casa-
(1) Voir dans ce numéro des Cahiers, MAYET Pierre, blanca : le Sdau en appui au projet métropolitain », p. 136 et
SAID Victor et WARNIER Bertrand, « Casablanca :
ment international tout en proposant une arma- ZUNINO Gwenaëlle, « Quelle stratégie d’aménagement pour le
intégration du grand projet urbain d’Anfa », p. 142. ture urbaine régionale polycentrique, organi- littoral de Casablanca ? », p. 140.
34
des développements balnéaires comme Anfa plusieurs projets qui viendront ponctuer l’es-
Place. Ces grands projets offrent de nombreux pace urbain. Par leur architecture et leur carac-
pôles dédiés aux services et au commerce, ils tère novateur, ils deviendront des symboles
constituent de nouvelles centralités urbaines. pour un quartier et pour la ville. C’est le cas du
Cependant, une programmation à visée essen- théâtre CasArts ou du centre commercial
tiellement internationale, destinée aux entre- Morocco Mall.
prises et aux ménages à hauts revenus, est ris- Comme dans toutes les métropoles du monde,
quée car elle n’est pas destinée à tous les il existe une volonté de construire des tours,
Casablancais. De plus, la prolifération des cen- véritables symboles pour une ville, pour son
tres commerciaux impactera l’animation économie comme pour son image. Ainsi, à
urbaine et le commerce de proximité. Enfin, il Casablanca, la verticalité se renforce. D’une
est nécessaire que ces projets soient desservis part, elle passe par une densification en hau-
par les transports en commun et que leur acha- teur du tissu urbain, à l’image des immeubles

ce
landage soit réfléchi(8). du centre-ville, d’Anfa 03-21 ou de la Marina.
La stratégie du nouveau Sdau de conforter D’autre part, les projets de tours se multiplient
Casablanca comme pôle tertiaire international et forment des repères urbains. Le Sdau du
se traduit d’une part par le renforcement de Grand Casablanca a déterminé des sites poten-

an
cette vocation en cœur de ville à travers les pro- tiels pour ces tours et a préconisé des principes
jets de la Marina, de Casa City Center et de la de composition urbaine, de densité, d’environ-
nouvelle gare de Casa Port ; d’autre part, par la nement et de vie sociale. Cette tendance à la
réalisation d’Anfa 03-21, qui constituera un nou- verticalité contribue à façonner la nouvelle
veau pôle tertiaire au sein d’une future centra- silhouette urbaine qui, dans la lignée de la
lité urbaine.

Quelle silhouette urbaine veut-on créer ?


Fr
Grande Mosquée et des Twin Towers, permet-
tra à Casablanca de devenir internationalement
reconnaissable.
Casablanca souhaite perpétuer son image de Casablanca s’inscrit également dans un déve-
e-
ville à l’architecture audacieuse(9). Pour cela, la loppement durable à vocation internationale.
nouvelle silhouette urbaine reflète l’innovation Ainsi, le projet de quartiers durables de Sindi-
architecturale, la verticalité, le développement bad a évolué vers davantage de mixité des
durable et l’urbanisme international. fonctions, intégrant une dimension culturelle
-d

La recherche de la métropolisation pose la


question de la ville que Casablanca souhaite (8) Voir dans ce numéro des Cahiers, TAZI Kawtar, « Une arma-
devenir. Ainsi, en cohérence avec le Sdau, la ture commerciale en pleine évolution », p. 66.
« ville blanche » désire se doter de grands équi- (9) Par son patrimoine Art Déco, son architecture moderne
île

des années 1950, les Twin Towers et la Grande Mosquée


pements de rayonnement régional, national, Hassan II, Casablanca s’est toujours distinguée par une archi-
voire international. C’est pourquoi elle a lancé tecture innovante.
U
IA

Les grands projets


du centre-ville
de Casablanca
IAU îdF

35
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre À la recherche de la métropolisation
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Casablanca : laboratoire de l’évolution urbaine

et environnementale aux espaces publics et L’accès des Casablancais à l’océan, la conti-


aux bâtiments. Par leur trame urbaine et leur nuité des promenades, la préservation des
vocabulaire architectural, les projets de la espaces naturels et des espèces subissent la
Marina et d’Anfa Place reflètent l’image d’une progression de l’urbain.
métropole mondiale. Enfin, le projet d’Anfa 03-
21 affirme la position économique de Casa- Réinterpréter la tradition architecturale
blanca et se veut le symbole de la ville tertiaire et culturelle
et durable intégrée à la ville existante. Casablanca a une tradition architecturale et
À travers tous ces projets, Casablanca affirme culturelle imprégnée de métissage. Dans cette
son ambition de changement. Pour donner une lignée, Christian de Portzamparc a voulu créer
image cohérente et améliorer la visibilité de la le CasArts comme une médina culturelle. La
métropole, ils doivent être pensés en complé- réinterprétation de la ville arabe traditionnelle
mentarité. Cependant, la succession de projets, se retrouve dans l’organisation du programme,

ce
qui pensent un lieu et une facette, peut nuire à selon un système libre reprenant les ruelles des
la cohérence de l’évolution de la ville. C’est médinas, et dans le village des artistes, pensé
pourquoi il est primordial que cette volonté de comme des maisons traditionnelles à patios.
changement d’image soit adaptée : tout projet De nombreux projets, dont les quartiers dura-

an
s’inscrit dans un site, dans une ville existante bles de Sindibad et le CasArts, réinterprètent le
et s’imprègne d’une tradition et d’un savoir- vocabulaire architectural traditionnel. Ils pro-
faire. posent une « architecture blanche », un système
traditionnel de ventilation naturelle et s’inspi-
S’inscrire dans une trame urbaine rent des motifs des moucharabiehs ou des zel-
Fr
et respecter l’identité des lieux
Certains grands projets prennent en considéra-
tion la trame urbaine et l’identité des lieux qui
liges pour les claustras en façades. On constate
donc que certains grands projets s’inscrivent
dans une double démarche : ils reprennent cer-
les entourent. Pour Anfa 03-21, le site a été res- taines caractéristiques urbaines et architectu-
e-
pecté. L’histoire du lieu est préservée par l’axe rales emblématiques de Casablanca et du
de l’ancienne piste, la topographie a permis de Maroc et développent une facette de sa moder-
créer des ambiances urbaines variées. Le projet nité. Ils allient ainsi tradition et modernité pour
conçoit un tissu urbain en continuité avec les façonner la ville de demain.
-d

quartiers environnants, mais propose une archi- D’autres projets sont résolument entrés dans le
tecture contemporaine en rupture avec les XXIe siècle et se détachent des formes urbaines
quartiers résidentiels de Hay Hassani. et architecturales qui les entourent. Ainsi, Anfa
Situé sur la place emblématique de la ville Place et Morocco Mall apparaissent comme de
île

européenne et à proximité de la médina, le pro- nouveaux espaces en rupture avec leur envi-
jet CasArts s’intègre à la ville existante en réin- ronnement, consécration du futurisme et de la
terprétant l’organisation classique des bâti- modernité mondiale.
ments à ordonnancement, tout en s’inspirant
de la forme de la médina ; le théâtre vient Casablanca s’affirme comme une métropole
U

« cadrer » la place. Les quartiers durables de du XXIe siècle. Or, celle-ci se doit d’être une ville
Sindibad mettent en valeur l’identité du site durable. Cela signifie qu’elle doit être compéti-
par la réalisation d’un musée archéologique et tive au niveau international, mais aussi une ville
IA

d’un parc urbain, préconisés dans le Sdau et le pour tous, où le social et le local ont leur place.
schéma stratégique de référence du littoral. Il Enfin, l’environnement et la nature en ville sont
est important que ce projet prenne en consi- des éléments incontournables de l’aménage-
dération l’identité du lieu, au relief particulier et ment de demain, surtout du potentiel excep-
au pied d’une falaise. Enfin, il reprend le prin- tionnel de son littoral. Casablanca amorce son
cipe des quartiers du centre-ville et se base sur changement d’image par la réalisation de nom-
l’existant pour déterminer les dimensionne- breux grands projets. Même s’ils offrent un
ment des îlots. À sa manière, le projet de la visage résolument contemporain et internatio-
Marina s’inscrit dans la ville existante. Pour ce nal, ils doivent néanmoins respecter les habi-
morceau de ville ex nihilo, la trame urbaine est tants et la ville dans laquelle ils s’inscrivent. Il
V. Said/IAU îdF

prolongée et les ouvertures vers l’océan – en est nécessaire, notamment pour les projets à
dépit du relief – sont respectées. l’étude, de s’interroger sur leurs ambitions: vont-
Les projets situés sur le littoral constitueront ils dans le sens d’une ville pour tous ?
Les grands projets du littoral une nouvelle vitrine urbaine, reflet de la métro-
formeront la nouvelle vitrine de pole du XXIe siècle. Ainsi, le littoral incarne le
Casablanca. Ils portent des enjeux nouveau visage de la ville. Pourtant, ce qui fait
forts d’une ville attractive où l’accès son attrait et sa qualité urbaine est menacé. Le
à l’océan est primordial. site n’est pas pris en compte à sa juste valeur.
36
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 À la recherche de la métropolisation

Marrakech : la métropolisation
d’une cité royale
Victor Said
IAU île-de-France

De la capitale du Royaume
à la métropole touristique, Marrakech
a débordé sa médina pour empiéter
sur la palmeraie et l’espace agricole.
Impulsée par le boom touristique et

ce
immobilier, cette évolution mal maîtrisée
a engendré des déséquilibres sociétal,
économique et environnemental,

an
notamment avec l’arrière-pays.
Pour retrouver un développement
durable, une vision globale
Fr V. Said/IAU îdF d’aménagement stratégique de l’aire
métropolitaine s’avère indispensable.
e-
ans un contexte de globalisation et de Le succès économique a rendu Marrakech

D
Marrakech se dote d’équipements
métropolitains, comme ici le palais compétition mondiale entre les villes, attractif pour l’exode rural, car l’espace péri-
des Congrès, et organise Marrakech s’est distinguée pendant les phérique reste à prédominance rurale(5). Les
de l’événementiel à l’échelle deux dernières décennies, par une forte crois- bidonvilles et l’habitat non réglementaire pro-
-d

internationale. sance démographique et économique liée lifèrent dans l’espace urbain et périurbain.
principalement au développement touristique. Cette situation est aggravée par les difficultés
de promotion de programmes publics d’habi-
Une métropole victime de son succès tat, notamment en milieu rural. Ceci, malgré le
île

Cette croissance rapide s’est traduite par un développement de la ville nouvelle de Taman-
développement urbain qui a dépassé large- sourt qui intègre des opérations d’habitat
ment le périmètre de la ville. Des unités touris- social. Enfin, cette urbanisation rapide non maî-
tiques(1) ont fleuri tous azimuts, souvent par trisée alimente la spéculation foncière, dégrade
dérogation, dans un rayon de dix à vingt kilo- les paysages urbains et le milieu naturel,
U

mètres autour du centre-ville. Cette situation aggrave les fractures sociales et territoriales et
déstabilise la campagne et l’activité agricole, porte atteinte à l’environnement.
qui constitue la ressource de la population
La crise : une opportunité
IA

rurale grâce à la plaine de Doukkala et à l’Atlas,


réservoir d’eau de la région. pour une évaluation globale
Marrakech focalise sur son image touristique À l’aube du XXIe siècle, l’avenir de Marrakech et
grâce à une offre variée (climatique, culturelle, de son arrière-pays est en jeu. La forte crois-
historique et identitaire). Elle est devenue une sance urbaine impose des interrogations fonda-
référence pour l’investissement immobilier, qui mentales sur la diversification du modèle éco-
contribue aujourd’hui, avec le tourisme, à 80 %
du développement économique de la région. (1) Résidences spécialisées pour l’accueil du troisième âge,
Cette impulsion est également le résultat de programmes touristiques et résidentiels complètement fer-
l’amélioration des infrastructures(2) et de la réa- més autour d’un golf, de spas ou d’activités thématiques.
(2) L’aéroport est connecté à 40 destinations mondiales. L’au-
lisation de grands équipements(3) qui renfor- toroute la relie à Casablanca en 2 heures, et bientôt à Agadir.
cent l’intégration de la ville aux circuits touris- (3) Stade de 60 000 places, nouvelle gare ferroviaire, com-
tiques du pays. plexe hospitalier universitaire, etc.
(4) La baisse des arrivées de touristes en 2008 est de l’ordre
Depuis 2008, les effets de la crise économique de - 10 % par rapport à 2007. En 2009, la baisse du nombre de
mondiale se font ressentir. Après plusieurs nuitées est à - 12 % et celles de recettes des hôtels à - 20 %.
années de forte croissance, des baisses(4) impor- (5) Le taux moyen annuel d’accroissement de Marrakech
est resté supérieur à 5 % durant plusieurs décennies, tandis
tantes sont enregistrées traduisant la fin logique que la majorité des communes rurales situées autour enre-
d’un cycle de croissance exceptionnelle. gistre des taux faibles, parfois négatifs.
37
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre À la recherche de la métropolisation
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Marrakech : la métropolisation d’une cité royale

nomique, la rentabilité des investissements Dans ce sens, la protection des riches terres
touristiques(6), l’exploitation des ressources agricoles de la pression urbaine, la diversifica-
hydriques et énergétiques, l’accueil des flux tion et la modernisation de l’activité rurale, ainsi
migratoires (notamment en termes d’offre que le désenclavement et l’équipement de l’ar-
d’emplois, d’habitat et de mixité sociale), l’ac- rière-pays sont également des défis majeurs.
tivité en milieu rural et la valorisation du patri- Les actions dans ce domaine pourraient ren-
moine et des traditions ancestrales. trer dans le cadre de l’INDH(7).
L’accalmie de la frénésie de l’immobilier touris- Le patrimoine historique bâti et immatériel de
tique est une aubaine pour permettre aux déci- Marrakech représente l’identité et reflète la cul-
deurs de remettre à plat un système qui a ture marocaine. Sa sauvegarde et valorisation
atteint ses limites. Cette situation est à la source sont des enjeux importants, non seulement
du déséquilibre à la fois sociétal, territorial et pour les visiteurs mais aussi pour les citoyens.
V. Said/IAU îdF

environnemental, de la région de Marrakech. En matière de développement urbain, malgré

ce
les apparences d’une ville homogène, il existe,
Des défis majeurs à relever face hormis dans la médina, des déséquilibres en
Réhabilitation du patrimoine aux enjeux d’équilibre de la métropole termes d’utilisation du sol, de densité, de forme
en centre culturel. Au niveau social, l’enjeu majeur est de concilier urbaine et de hauteur des bâtiments, entre les

an
une politique de développement de l’industrie différents quartiers. L’enjeu consiste à harmoni-
Naissance et destinée de Marrakech touristique avec une forte identité locale et des ser l’ensemble, dans une vision d’intensifica-
Au XIe siècle, les Almoravides choisissent traditions ancestrales. Certes, le pays est réputé tion et de valorisation urbaine en corrélation
la plaine de Doukkala pour s’implanter pour sa tolérance et sa capacité d’adaptation à avec les transports et les équipements de proxi-
et asseoir leur pouvoir. Après avoir franchi
l’évolution mondialisée. Néanmoins, un déca- mité. L’objectif étant d’améliorer le cadre bâti,
l’Atlas, ils repèrent un emplacement neutre
entre les zones d’influence des tribus
pour installer un camp. C’est ainsi que naît
Marrakech sous le règne de Youssef Ben
Tachefine. Dès 1106, Ali Ben Tachefine,
Fr
lage persiste entre les flots de touristes et les
habitants d’une vieille cité et d’une couronne
rurale attachés à leur mode de vie. De plus, un
le paysage urbain et la qualité de vie des habi-
tants, en limitant les nuisances et la pollution
dues à la congestion de la circulation.
autre décalage existe entre la ville-centre et son Enfin, les déplacements et le stationnement liés
imprégné par la civilisation andalouse,
e-
activité touristique à grande échelle (festivals, aux circuits touristiques autour de la médina
embellit la ville par des monuments et
palais. Il fait creuser des khettaras (drains rallyes, congrès internationaux, etc.) et un devraient également faire l’objet d’une atten-
souterrains) pour l’approvisionnement arrière-pays basé sur l’économie rurale, sous- tion particulière afin d’offrir des espaces
en eau. La création de la palmeraie équipé et enclavé. publics de qualité suffisamment dimensionnés.
-d

date probablement de cette époque. L’exploitation rationalisée des ressources


Les premières murailles sont tracées
en 1126 par des savants de Cordoue
naturelles et la sauvegarde de l’environnement Vers une vision de développement
afin de faire face à la révolte des Berbères constituent également des défis majeurs. stratégique à l’échelle métropolitaine
Almohades. En 1147, Marrakech tombe Concernant l’eau, l’équilibre à maintenir entre L’étalement urbain, ainsi que les décalages et
île

aux mains des Almohades qui « purifient » les différents usages est un enjeu vital devenu les déséquilibres entre Marrakech et son envi-
la médina en détruisant palais et encore plus crucial du fait de la pénurie liée au ronnement, exigent l’élaboration d’une vision
mosquées. Aussitôt, la grande mosquée
réchauffement climatique, aux périodes de stratégique du développement dépassant les
Koutoubia est construite sur l’esplanade
du palais en rétablissant l’orientation sécheresse à répétition, à la surexploitation et à limites de la ville et intégrant les communes
vers la qibla(1). À cette époque, Marrakech la pollution des nappes phréatiques. La sauve- rurales.
U

connaît son apogée de capitale garde et la mise en valeur de la palmeraie de L’IAU îdF a été sollicité en 2009 par l’Agence
économique et culturelle de l’Occident Marrakech, symbole identitaire ancestral et urbaine de Marrakech (AUM), dans le cadre
musulman. Elle est le haut lieu d’un
poumon vert indispensable, représentent un d’une convention de coopération, pour évaluer
métissage religieux et culturel. Yakoub el
IA

Mansour double la ville en construisant autre enjeu majeur de l’équilibre écologique les approches d’élaboration des schémas direc-
la kasbah, cité autonome du pouvoir et de la valorisation du paysage aussi bien teurs. Des missions d’expertise ont abouti à
qui sera réinvestie par les dynasties urbain que naturel. définir une démarche de vision globale pour
jusqu’aujourd’hui. À l’arrivée des Mérinides Par ailleurs, le développement de la zone d’agri- un développement stratégique qui sera traduit
en 1269, la capitale est transférée à Fès
culture vivrière au nord de l’agglomération spatialement et réglementairement par un
et Marrakech décline. Ce n’est qu’au
XVIe siècle que les Saadiens la choisissent
implique la protection de l’oued qui l’alimente. schéma directeur d’aménagement urbain à
comme capitale et la font renaître Ceci permettra aussi de maintenir l’activité l’échelle de l’aire métropolitaine de Marrakech.
de ses ruines en 1510. De cette époque, dans l’espace rural et d’entretenir son paysage. Les limites territoriales ont été arrêtées en fonc-
il ne reste de la grande mosquée tion de l’attraction et de l’aire d’influence de la
que le nom de la place Jama’Al Fna.
capitale régionale. Récemment, l’AUM a lancé
Vers 1564, la ville est dotée de somptueux
monuments, dont la medersa Ben Youssef. cette démarche, avec sa déclinaison en plan
Au XVIIe siècle, le sultan alaouite Moulay d’aménagement à l’échelle de la ville. Elle
Ismaïl déménage la capitale à Meknès. devrait aboutir en 2011.
(1) Qibla signifie l’orientation vers La Mecque en
arabe. (6) La capacité d’accueil touristique a triplé en dix ans. Elle
V. Said/IAU îdF

est aujourd’hui d’environ 40 000 lits et devrait doubler d’ici


2013. Marrakech compte actuellement 23 golfs en fonction-
nement, en chantier ou en cours d’étude.
La medersa Ben Youssef. (7) Initiative nationale pour le développement humain.
38
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 À la recherche de la métropolisation

Mohamed Aouzaï(1)
Gouverneur Rabat-Salé, ville capitale
Directeur de l’Agence
urbaine de Casablanca
Jean-Pierre Palisse
IAU île-de-France

Fortes d’un passé très riche


et d’un environnement naturel
exceptionnel, les villes de Rabat
et Salé ont un destin lié, malgré

ce
leurs différences, notamment
dans la forme urbaine. Pour rester
attractive et rendre cohérents

an
les projets urbains avec la stratégie
métropolitaine, cette agglomération
doit aujourd’hui mettre en place
des politiques foncière, de transport
Fr V. Said/IAU îdF
et de protection de l’environnement.
e-
usqu’au début de ce millénaire, Rabat sem- tale mérénide, est le premier comptoir commer-

J
L’image de Rabat-Salé,
ville capitale, évolue grâce blait s’être assoupie dans son rôle de ville cial de la côte atlantique. L’émigration des
à de nombreux projets royale à l’ombre de Casablanca. En réalité, Maures andalous modifie cet équilibre condui-
d’aménagement, notamment le souffle de l’économie mondialisée et de ses sant au développement de Rabat sur les ruines
-d

celui des rives du Bouregreg. investisseurs l’a convertie à l’urbanisme de pro- du ribat. En 1755, le pont qui relie les deux villes
jet, lui ouvrant de nouvelles perspectives de est démoli par le tremblement de terre qui
développement économique et urbain. Se détruit Lisbonne. À la fin du XVIIIe siècle, Rabat-
posent alors plusieurs questions. Faut-il privilé- Salé regroupe 30 000 habitants et devient le
île

gier la dynamique des projets urbains ou la siège du Sultan du Maroc. La ville poursuit son
recherche d’un écosystème métropolitain dura- développement, atteignant 50 000 habitants en
ble ? Comment organiser la gouvernance ? La 1912, lors du traité du Protectorat et de l’instal-
croissance économique est-elle la condition lation de Lyautey(2) comme résident général. La
de la qualité métropolitaine ? Comment prépa- création de Casablanca et de son port, qui
U

rer la métropole aux évolutions climatiques et draine les échanges commerciaux, conduit à
énergétiques ? spécialiser Rabat dans son rôle de capitale du
Maroc et de ville administrative. Dès lors, une
De la ville corsaire
IA

ville nouvelle sur le modèle européen va se


à la capitale du Royaume développer principalement sur la rive gauche
Dès la préhistoire, l’embouchure du Bouregreg entourant la médina de Rabat, laissant la
sur l’Atlantique attire l’installation humaine. médina de Salé à son isolement. Après une
800 ans avant J.-C., l’ouverture sur l’océan phase d’urbanisation désordonnée dans le
conduit les Phéniciens à y ouvrir un comptoir. quartier de l’Océan, Prost(3) organise l’aménage-
500 ans plus tard, les Romains en font une ville, ment du centre-ville, entre le Palais et la
Sala Colonia, avec son forum, ses temples et ses médina, et vers le sud en direction de Temara.
thermes, visibles sur le site du Chellah. À partir En 1956, à la fin du Protectorat, la population de
de 670, la conquête arabe conduit au dévelop- l’agglomération de Rabat-Salé atteint 225 000
pement de Salé sur la rive droite du Bouregreg, habitants, cinq fois celle de 1912. Depuis lors,
et à la création d’un ribat (monastère citadelle) cette croissance n’a pas cessé : 600 000 habi-
sur la rive gauche. Le début du premier millé- tants en 1971, près d’un million en 1982 et
naire, sous les Almoravides, puis les Almohades, 1,8 million d’habitants en 2004 pour les trois
voit la domination de Salé, mais aussi la préfectures composant la métropole.
construction de la kasbah des Oudaïas et de
(1) Ancien directeur de l’Agence urbaine de Rabat-Salé.
la monumentale mosquée de la Tour Hassan à (2) Voir sa biographie dans ce numéro des Cahiers, p. 172.
Rabat. Du XIIIe au XVe siècle, Salé, deuxième capi- (3) Idem.
39
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre À la recherche de la métropolisation
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Rabat-Salé, ville capitale

Les visages de la ville tiers de la rive gauche.Alors que de vastes quar-


tiers d’habitat informel se développaient dans
Rabat, ville capitale la périphérie de Salé, c’est sur la rive gauche
Deuxième agglomération du Maroc par sa qu’a été installée la ville européenne et qu’ont
population, Rabat-Salé est avant tout la ville été développés, après le Protectorat, les nou-
1902 capitale, ce qui lui confère des privilèges veaux quartiers tertiaires (Agdal, Hay Ryad), les
urbains grâce à la bienveillance du Palais et du quartiers résidentiels des cadres de l’adminis-
gouvernement marocain. La faiblesse du sec- tration marocaine, mais aussi l’université et tous
teur productif de Rabat s’explique en partie par les grands équipements métropolitains, à l’ex-
la concurrence de Casablanca, plus ouverte au ception de l’aéroport.
monde grâce à son port et son aéroport, mais
aussi par un choix politique de spécialisation Diversité urbaine
1933 de la ville dans ses fonctions résidentielles, La ville s’est développée par extensions succes-

ce
administratives et tertiaires. Aujourd’hui, Rabat- sives, constituant un pavage d’ensembles
Salé souhaite cultiver d’autres champs écono- urbains caractéristiques de leur époque et de
miques en s’appuyant sur une population rela- leur processus de construction. La kasbah et
tivement qualifiée, sur la proximité des les médinas de Rabat et de Salé présentent un

an
décideurs, et sur un cadre urbain attractif et un tissu bas et dense, percé de cours intérieures
patrimoine architectural remarquable. et pénétré d’étroites ruelles, typiques des villes
arabes traditionnelles. Au contraire, les quar-
Un site remarquable et structurant tiers modernes se composent d’un maillage
1970 L’histoire montre le rôle majeur du Bouregreg viaire généreux, souvent planté, bordé par des
Fr
dans l’identité de la ville. Le fleuve a généré sa
naissance et son développement, il a aussi
guidé son urbanisation. Pour assurer sa défense
villas ou des immeubles de quatre ou cinq
étages en alignement. Plus récemment, d’im-
portantes opérations d’aménagement urbain
et se protéger des risques d’inondation, la ville ont été lancées dans le cadre de partenariats
e-
a occupé les sites les plus élevés sur chacune public-privé sur des espaces restés naturels en
des rives. Vue du ciel, elle forme une « tache raison de leur situation. L’opération résiden-
urbaine » symétrique de part et d’autre de la tielle de la Cité royale, réalisée sur des terrains
vallée qui, jusqu’à ces derniers temps, restait offerts par le Roi, constitue un nouveau quartier
-d

presque vierge d’urbanisation. Cette nappe desservi par la rocade urbaine n° 3. Dans la val-
1987 bâtie est calée à l’ouest par les falaises lée du Bouregreg, au pied de Salé et face à la
rocheuses de l’Atlantique et à l’est par les forêts kasbah des Oudaïas et à la Tour Hassan, une
Schémas d’extension urbaine de Mamora et de Temara. Le face-à-face des vaste opération d’aménagement touristique et
île

depuis 1902 de Rabat à l’ouest deux médinas constitue un paysage unique. La résidentiel est lancée, première phase d’un pro-
et Salé à l’est. topographie tourmentée créée par les affluents jet de 6 000 hectares, dont 15 % constructibles.
Schémas extraits de : « Aménagement des berges du de l’oued contribue aussi à la qualité urbaine Pour répondre aux besoins d’habitat de la
Bouregreg », Y. El Kasmi - S. Lammrabti - École natio-
nale d’architecture - Royaume du Maroc de la ville par la diversité des tissus et des mor- population peu solvable, la ville s’est dévelop-
phologies urbaines qu’elle induit, et par les pée spontanément en dehors du cadre légal.
U

points de vue et les paysages inattendus qu’elle Des bidonvilles solidifiés ou des constructions
dessine. en dur forment, souvent à partir de douars(6),
IA

Rabat-Salé, une métropole déséquilibrée (4) Le taux d’activité (43 % à Rabat et 37 % à Salé) et le taux
La symétrie des deux villes n’est qu’apparente, de chômage (10,3 % et 12,5 %) sont des indicateurs du désé-
quilibre socio-économique entre les deux rives (chiffres
elles s’opposent par leur histoire et leur socio- 2004).
L’agglomération de Rabat-Salé logie. La rive droite est plus populaire et plus (5) Maison arabe fermée généralement sur l’extérieur, qui
est structurée autour d’un site modeste(4). Les ryads(5) de la médina de Salé ont s’organise autour d’un patio central verdoyant et souvent
doté d’une fontaine. Ryad ou riad signifie jardin au paradis en
remarquable à préserver : vu partir les familles les plus aisées qui leur ont arabe.
le fleuve Bouregreg. préféré les villas modernes des nouveaux quar- (6) Douar signifie hameau en arabe.
© B. Reichen

40
de vastes quartiers bas, très denses et sous-équi- Le Sdau de l’agglomération de Rabat-Salé de 1995
pés en infrastructures. En général, ces quartiers
se sont implantés dans des sites délaissés par
les autorités et les aménageurs, souvent des ter-
rains instables ou pollués. Pour répondre à ces
besoins, des opérations de lotissement ont été
lancées par des opérateurs publics sur des ter-
rains domaniaux, mais leur coût reste élevé et
leur localisation éloignée des lieux d’emplois.

© AURS/IAU îdF
Croissance et mutation urbaine
Selon les projections démographiques de
l’Agence urbaine de Rabat-Salé (AURS), l’ag-

ce
glomération pourrait atteindre trois millions
d’habitants à l’horizon 2020. La transformation
rapide de la ville va donc se poursuivre dans les
prochaines années. Cependant, la croissance
Planification et stratégie

an
urbaine pourrait prendre des formes assez dif-
férentes. Jusqu’à présent, l’urbanisation s’est de développement de Rabat-Salé
faite en tache d’huile, s’étalant au nord et au
sud dans un couloir limité par la mer et les Le Sdau de 1995
forêts. Ce couloir étant aujourd’hui presque Le schéma directeur de Rabat-Salé a été éla-
totalement urbanisé, la ville doit trouver de nou-
veaux espaces ou modes de développement.
Cherchera-t-elle plus loin dans sa périphérie
Fr
boré au début des années 1990 et approuvé en
1995. Ses objectifs principaux restent d’actua-
lité :
de nouveaux sites d’urbanisation ou s’enga- - freiner la spéculation foncière et favoriser la
e-
gera-t-elle dans une densification intensive de construction de logements ;
l’agglomération ? - défendre les sites et les paysages, et protéger
les ressources en eau ;
Les déplacements - améliorer la circulation et les transports.
-d

L’agglomération urbaine s’étend sur vingt kilo- Le parti d’aménagement visait un développe-
mètres environ, en incluant Temara et Boukna- ment linéaire parallèle à la côte jusqu’à deux
del. Les emplois et services étant polarisés sur villes nouvelles (Bouknadel au nord et Bouz-
Rabat, sur quelques centres secondaires nika au sud) et repérait plusieurs secteurs
île

comme Agdal ou Hay Ryad, et sur des zones d’aménagement (à Salé, Al Boustane, Akrach,
d’activités périphériques, la problématique des Temara et Skhirat). Il indiquait une volonté forte
déplacements est une question vitale pour la de protection des espaces ouverts de la vallée
métropole. Le Bouregreg est une coupure dont du Bouregreg, de la ceinture verte, des
la traversée reste difficile, malgré la création domaines forestiers, de la zone côtière et des
U

successive de trois ponts : Hassan, Al Fida et grands sites historiques. En outre, il prévoyait
Mohamed V. Bien reliée aux autres villes l’aménagement urbain de la corniche de Rabat
du Royaume par voie ferrée ou par autoroute, et de l’avenue de la Victoire, la création d’un
IA

l’agglomération de Rabat-Salé souffre, en parc industriel près de l’aéroport, l’achèvement


revanche, de la faiblesse de son réseau de trans- de la rocade routière interne et la création
port interne. Le réseau de voirie comporte de d’une rocade externe. Ce schéma directeur a
nombreux goulots d’étranglement, notamment été relativement bien respecté dans sa fonction
dans les liaisons est-ouest. Dans l’attente de de maîtrise du développement spatial de l’ag-
l’achèvement du contournement autoroutier, glomération, mais tous ses projets n’ont pu être
il doit supporter à la fois le trafic interne à réalisés. Il n’a pas suffi à structurer l’aggloméra-
l’agglomération et le trafic de transit sur un des tion et à restaurer ses équilibres. Ses projections
principaux axes d’échanges terrestres maro- avaient un peu surestimé la croissance démo-
cains. Les transports en commun, insuffisants graphique de l’agglomération. Quinze ans plus
et mal organisés, ne peuvent pas faire face à tard, il pourrait donc toujours offrir un cadre à
P. Zeiger/IAU îdF

l’augmentation des besoins et des distances de la mesure des besoins de développement.


déplacement liés à l’extension de la métropole. Cependant, il n’avait pas anticipé les mutations
L’accroissement du parc automobile aggrave économiques en cours et, face à la croissance
la situation et les investissements récents, démographique, la nécessité de renforcer et de La ville de Rabat offre une diversité
comme la rocade n° 3, n’ont pas suffi à enrayer diversifier des activités capables de créer des de tissus urbains de kasbah,
l’aggravation de la congestion du réseau. emplois et de fournir des ressources durables à de médina et de ville
la ville. contemporaine.
41
L’évolution urbaine du Maroc :
d’un siècle à l’autre À la recherche de la métropolisation
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Rabat-Salé, ville capitale

Le projet urbain de Rabat-Salé du quartier touristique et résidentiel de Bab al


Un projet urbain pour l’agglomération de Rabat Bahr sortent de terre à l’embouchure du
a été présenté par l’AURS en 2004. Il établissait Bouregreg. Ce programme immobilier de
un cadre d’actions urbaines prioritaires per- 500 000 m2 inclut une cité des arts et de l’artisa-
mettant de renforcer l’attractivité de la ville, nat, un quartier d’affaires et une marina. Ces
d’élever la qualité urbaine et d’attirer l’investis- projets contribueront à mieux relier les deux
sement. Il comportait cinq champs d’actions rives du fleuve et feront participer Salé à la nou-
majeurs : velle dynamique métropolitaine et à l’attracti-
- l’habitat, avec l’urbanisation du plateau vité internationale de Rabat. Par ailleurs, la ville
d’Akrach, d’Al Boustane, d’Aïn Aouda et les nouvelle de Tamesna (destinée à accueillir
villes nouvelles de Sidi Bouknadel et de Sidi 70 000 logements dont 30 000 logements
Yahya Zaers ; sociaux pour une population de 347 000 habi-
- la requalification et la restructuration tants), ainsi que l’opération Sidi Larbi à Aïn

ce
urbaine : résorption des bidonvilles et restruc- Aouda reçoivent leurs premiers habitants. Les
turation des quartiers d’habitat non réglemen- travaux du périphérique de Rabat – qui assu-
taire, réhabilitation des médinas, renforce- rera le raccordement des autoroutes A1, A2 et
ment ou création de centralités ; A3 et desservira Tamesna et Sidi Larbi – sont

an
- le développement économique : création de engagés, sa mise en service étant prévue pour
pôles touristiques à Sidi Bouknadel, Skhirat fin 2012. Par ailleurs, l’AURS a lancé une étude
et sur la corniche de Rabat, aménagement du pour la sauvegarde et la mise en valeur des
pôle touristique et de loisirs du Bouregreg, espaces verts, des ceintures vertes et des grands
redynamisation et création de parcs indus- espaces naturels.
triels ; Fr
- la réalisation d’infrastructures métropoli-
taines : création d’une ligne de tramway, d’une
… et d’autres qui rencontrent des difficultés
Deux grandes opérations prévues par le projet
voie de contournement autoroutière, de sta- urbain n’ont pu être lancées à ce jour pour des
e-
tions de traitement des eaux usées, création raisons différentes. Suite à la crise de 2008 et
d’une décharge intercommunale, délocalisa- aux difficultés financières qu’elle a entraînées,
tion des marchés de gros et des abattoirs ; le projet d’aménagement touristique de la cor-
- la valorisation de l’image urbaine : plan vert, niche de Rabat, partiellement concurrent de
-d

aménagement des entrées de ville, requalifica- celui du Bouregreg, est en difficulté de finance-
tion des espaces verts et des places publiques, ment. D’ailleurs, celui du Bouregreg est égale-
valorisation touristique. ment aujourd’hui en difficulté, bien que les
études se poursuivent. Il en est de même des
île

Des projets qui avancent… projets de pôles touristiques de Skhirat et de


La réalisation de plusieurs actions du projet Bouknadel, qui attendent des jours meilleurs.
urbain a modifié la physionomie de Rabat-Salé. En matière d’habitat, l’aménagement urbain du
Les travaux du tramway et la réalisation du pont plateau d’Akrach, au sud de Rabat, qui offre un
Moulay El Hassan sont bien avancés, pour une des principaux potentiels de développement
U

mise en service fin 2010. Les aménagements de la ville en pouvant accueillir 200 000 habi-
tants dans un environnement de qualité, n’a pu
être lancé faute de maîtrise foncière du site.
Projet urbain pour l’agglomération de Rabat et sa périphérie
IA

L’aménagement du quartier d’Al Boustane, qui


accueillera 65 000 habitants dans le prolonge-
ment du pôle urbain de Hay Ryad, devrait être
lancé à plus court terme ; il fait l’objet d’une
approche environnementale expérimentale. Par
ailleurs, le projet de création d’une station d’as-
sainissement et la délocalisation des abattoirs
ont des difficultés à être lancés.

Schéma directeur et projet urbain :


un infléchissement du parti d’aménagement
Le projet urbain n’avait pas vocation à se subs-
© AURS/IAU îdF

tituer au schéma directeur, mais à relayer sa


mise en œuvre. Pourtant, il a constitué un inflé-
chissement stratégique par rapport au schéma
directeur sur au moins deux points. D’une part,
il a ouvert la porte à une urbanisation de la val-
lée du Bouregreg, ce qui va modifier profondé-
42
ment son paysage – un des atouts majeurs de
l’agglomération –, et engager un processus d’ur-
banisation dans un site jusque-là préservé en
raison de son intérêt environnemental, mais
aussi des risques auxquels il peut être soumis
en cas d’accident climatique ou sismique. L’ap-
plication du principe de précaution, qui
conduisait à laisser cette vallée à l’état naturel,
ayant été jugé excessif, son aménagement devra
être mené avec la plus grande vigilance. D’au-

V. Said/IAU îdF
tre part, avec la création de la ville nouvelle de
Tamesna, le projet urbain s’est écarté du parti
d’aménagement linéaire du schéma de 1995

ce
en ouvrant un important secteur d’urbanisa- la trame verte, de la ceinture verte et des Le grand projet d’aménagement
tion nouvelle à l’est, à proximité du contourne- forêts, enrayer efficacement l’étalement du Bouregreg : positionnement
ment autoroutier en cours de construction. urbain et sauvegarder durablement les res- de la marina dans la perspective
Isolée de l’agglomération dont elle est dépen- sources naturelles. des emblématiques tour Hassan

an
dante pour l’emploi et les services métropoli- et du mausolée Mohammed V.
tains, Tamesna n’est pas desservie par les trans- Rabat-Salé a montré sa capacité à prendre une
ports en commun et ne le sera que très place significative dans la mégapole mondiali-
difficilement par un moyen lourd. Le pari est sée qui, de Kénitra à El Jadida, en passant par
d’y attirer des activités industrielles créatrices Casablanca, se constitue sur la façade atlan-
d’emplois, mais sa dépendance au bassin d’em-
ploi de Rabat restera très forte.
Fr
tique du Maroc. L’expérience de la première
décennie du XXIe siècle montre qu’un urba-
nisme de projets volontariste peut être un
Une stratégie métropolitaine à clarifier moteur puissant de son développement, en atti-
e-
En proposant des actions ciblées et concrètes, rant des moyens financiers substantiels que ne
le projet urbain a constitué une avancée vers la peuvent apporter les seuls acteurs publics. En
réalisation des objectifs du schéma directeur. même temps, elle montre la fragilité de cette
Cependant, faute de priorités et d’un plan de démarche, soumise à la conjoncture financière
-d

financement solide, il a laissé de fortes incerti- internationale et aux exigences de rentabilité à


tudes quant à ses échéances de réalisation. Le court ou moyen terme. L’objectif du dévelop-
schéma directeur de 1995 a trop vieilli pour pement économique ne doit pas faire oublier
pouvoir encore proposer le cadre stratégique les autres défis sociaux et environnementaux
île

évitant une juxtaposition de projets choisis « à auxquels la métropole doit faire face. Les diffi-
la carte » par les investisseurs. Cette carence cultés conjoncturelles appellent à repenser et à
stratégique risque d’avoir des conséquences relancer la planification stratégique métropo-
néfastes sur la cohérence, la qualité et la dura- litaine, pour que le développement porté par
bilité du développement de la métropole. Les les grands projets profite davantage à l’ensem-
U

pouvoirs publics ne peuvent imposer aux inves- ble de l’agglomération et soit l’occasion de
tisseurs une prise en charge complète des amé- corriger ses faiblesses et disparités en matière
nagements urbains d’intérêt général indispen- d’habitat, de cadre de vie et de qualité environ-
IA

sables à un développement durable. Ceux dont nementale, de transport et donc d’accès à l’em- Le développement économique
la rentabilité ne peut être attendue qu’à long ploi. Rabat-Salé renforcera ainsi son attractivité doit aller de pair avec
terme restent donc à l’état de projets, faute de et la crédibilité de ses projets urbains. une amélioration du cadre de vie
financement. Par ailleurs, pour permettre à pour rendre l’agglomération
Rabat-Salé de garantir un aménagement cohé- compétitive et attractive.
rent et durable, trois axes de politiques urbaines
complémentaires devraient être redéfinis :
- une politique foncière pour assurer, au-delà
des seules opportunités de terrains, la relance
de la construction de logements à des
niveaux de prix acceptables ;
- une politique de déplacements pour mettre
en place un réseau de transports cohérent
avec le développement urbain, afin de favori-
ser un transfert des pratiques vers des modes
© B. Reichen

de déplacement plus durables ;


- une politique de valorisation et de gestion des
espaces ouverts pour assurer la pérennité de
43
IA
U
île
-d
e-
Fr
an
ce
Le Maroc

ce
en perspective :
regards croisés

an
Fr
Le Maroc se transforme et s’adapte dans tous les domaines
aux exigences du XXIe siècle.
Six thématiques majeures sont traitées ici sous forme
de regards croisés.
e-
Dresser un bilan de la mise en œuvre des politiques
urbaines en cours, c’est mettre en lumière les réponses
aux objectifs fixés, notamment en matière de logements.
-d

Corréler le développement économique et l’aménagement


territorial, c’est à la fois faire le choix d’un rééquilibrage
national, et, au niveau local, tenter de concilier
île

les nouvelles pratiques commerciales avec le commerce


traditionnel de proximité.
S’inscrire dans une démarche de développement durable
exige des actions à plusieurs niveaux : développer
U

une mobilité durable et organiser la logistique


en enjeu national.
L’environnement, le changement climatique, les risques
IA

majeurs, l’équilibre entre espaces bâtis et ouverts,


l’exploitation rationnelle des ressources, notamment l’eau,
constituent également des préoccupations majeures
à prendre en compte dans l’aménagement de demain.
Une vision globale de la qualité de vie vient compléter cette
approche intégrée : elle place l’humain au cœur
de la démarche. L’avenir, c’est aussi moderniser et préserver
le patrimoine et la qualité architecturale légendaire du pays.
Enfin, affronter les défis du nouveau siècle consiste aussi
à adapter les outils juridiques
et institutionnels associés au mouvement de réformes pour
accompagner la dynamique en marche.

45
Les politiques urbaines
à l’œuvre

ce
an
Villes sans bidonvilles,
Fr une priorité nationale 47

Les villes nouvelles marocaines 51


e-
Réintégration des médinas
dans la dynamique des villes 54
-d
île
U
IA
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les politiques urbaines à l’œuvre

Villes sans bidonvilles,


une priorité nationale
Les Cahiers – Quel était le constat l’espace (MHUAE), s’est fixé comme objectif
qui a conduit à la politique Villes pour 2012 d’éradiquer la totalité des bidonvilles
sans bidonvilles ? ou du moins d’en faire un phénomène rési-
Monsieur Ahmed Taoufiq Hejira – Le Maroc duel. Ainsi, le programme VSB concerne près
a cumulé ces dernières décennies de nom- de 316 000 ménages dans 83 villes et centres
D. R.

breuses expériences dans le domaine de l’ha- urbains.


bitat social. Cependant, le secteur reste caracté- De même, les actions de prévention des pro-
Interview risé par une demande élevée en logements, grammes d’habitat social, la vigilance des pou-

ce
alimentée par une forte pression démogra- voirs publics locaux et la sensibilisation des
phique et par une urbanisation accélérée, avec populations cible devront empêcher toute
comme corollaire le développement de l’habi- extension ou formation de nouveaux bidon-
Ahmed Taoufiq Hejira, Ministre tat insalubre sous toutes ses formes. villes.

an
de l’Habitat de l’Urbanisme et Les bidonvilles regroupent des ménages dans Pour atteindre ces résultats, le MHUAE mobilise
de l’Aménagement de l’espace des abris sommaires réalisés avec des maté- des moyens financiers à travers notamment le
est titulaire d’un doctorat riaux de récupération, sur des terrains dépour- fonds de solidarité de l’habitat (FSH) et fait
en urbanisme de l’université vus d’infrastructures de base (assainissement, appel tant aux opérateurs publics (Al Omrane)
de Montréal (1983) eau potable, électri- qu’aux collectivités
et d’une licence en sciences
économiques de la faculté
de droit de Rabat (1980).
cité…).
Les quartiers d’habi-
tat non réglemen-
Fr» L’habitat social reste caractérisé
par une demande élevée, alimentée
par une forte pression démographique
locales et au sec-
teur privé. Des
contrats Villes sans
Recruté au ministère de taire sont construits bidonvilles, liant le
et une urbanisation accélérée,
e-
l’Habitat en 1983, il a occupé sans autorisation sur MHUAE, les autori-
le poste de directeur des études des terrains morce- avec comme corollaire le développement tés provinciales et
et de la communication au sein lés, sans plan d’en- de l’habitat insalubre. « les collectivités
de l’Agence nationale de lutte semble et sans infra- locales, décrivent
-d

contre l’habitat insalubre, structures de base préalables. les objectifs du programme, les rôles et la res-
avant d’être nommé inspecteur Les tissus ou bâtiments anciens ont connu une ponsabilité de chacun.
régional de l’Aménagement importante densification qui a souvent entraîné La mobilisation du foncier public pour la
du territoire, de l’Urbanisme, de des situations d’insalubrité avec des logements résorption des bidonvilles et la réalisation de
île

l’Habitat et de l’Environnement menaçant ruine. l’habitat social constitue une action majeure
de la région de Fès-Boulemane, Enfin, des poches d’insalubrité sont dissémi- de ce programme.
de 2000 à 2002. Il a ensuite nées dans le tissu urbain, dans des construc- Par ailleurs, la réalisation des objectifs ne
été nommé par Sa Majesté tions non destinées initialement à l’habitation pourra se faire sans un engagement effectif et
le Roi Mohammed VI, ministre (garages, arrière-boutiques, caves, baraques sur durable de toutes les instances gouvernemen-
U

délégué auprès du Premier les terrasses des immeubles…). tales concernées.


Ministre chargé Ainsi, et conformément aux Hautes Directives
de l’Habitat et de l’Urbanisme Royales, notamment celles du discours d’octo- L. C. – Quelles ont été les différentes
étapes de mise en œuvre et quelles sont
IA

de 2002 à 2007. bre 2003 visant la promotion de l’habitat social


En 2007, Ahmed Taoufiq Hejira et la résorption de l’habitat insalubre, le Gouver- les éventuelles difficultés rencontrées ?
a été nommé par Sa Majesté nement a arrêté une nouvelle stratégie de pré- A. T. H. – Le PVSB, lancé en juillet 2004, a
le Roi ministre de l’Habitat, vention et de résorption de l’habitat insalubre débuté par l’établissement des orientations stra-
de l’Urbanisme et de sous toutes ses formes. La résorption des bidon- tégiques et la signature des premiers contrats-
l’Aménagement de l’espace. villes, devenue priorité nationale, fait l’objet du ville. En 2005, l’élaboration des programmes
Il a été décoré en 2007 programme Villes sans bidonvilles (PVSB). locaux a permis de disposer d’une vision et
par Sa Majesté le Roi d’une maîtrise de l’exécution, ainsi que d’affi-
du Wissam du Trône de l’ordre L. C. – Quels sont les objectifs, ner la programmation par ville.
de Chevalier. les moyens et les modalités de la mise Par la suite, et pour chaque ville programmée,
en œuvre du PVSB ? les représentations provinciales du MHUAE ont
A. T. H. – Face à l’ampleur de la lutte contre constitué un plan d’exécution détaillé pour éta-
l’habitat insalubre, la priorité a été accordée à blir et/ou mettre en œuvre les clauses du
la résorption des bidonvilles qui constituent, contrat-ville. Cela implique : l’institution et les
de nos jours, des lieux d’exclusion et de pau- prérogatives du comité provincial d’identifica-
vreté. tion et de mise en œuvre (CPIMO), la mise à
Le Gouvernement, à travers le ministère de l’Ha- jour des données sur les bidonvilles (effectifs,
bitat, de l’Urbanisme et de l’Aménagement de caractéristiques socio-économiques…), le
47
Le Maroc en perspective :
regards croisés Les politiques urbaines à l’œuvre
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Villes sans bidonvilles, une priorité nationale

choix des types d’intervention et le montage Ainsi, plusieurs ateliers ont été organisés depuis
technico-financier, l’identification et l’acquisi- 1999 pour débattre des effets sociaux de ces
tion des assiettes foncières, la mise en place projets et de la meilleure manière de les pren-
des unités de gestion du programme, la propo- dre en compte tout au long du processus de
sition du schéma d’organisation de résorption résorption de l’habitat insalubre.
des bidonvilles et l’établissement du planning Cette approche, intitulée « accompagnement
d’exécution et du plan de financement du pro- social des projets » (ASP), est intégrée dans le
gramme. Par ailleurs, des instances territoriali- PVSB ; les collectivités locales, les représenta-
sées pour la mise en œuvre et le suivi ont été tions régionales du MHUAE et l’opérateur
constituées. Par la suite, les contrats-ville et les public, en l’occurrence Al Omrane, sont chargés
conventions de financement et de réalisation de sa mise en œuvre. Les mesures garantissant
ont permis de délimiter, de formaliser et de la maîtrise sociale des opérations VSB portent
coordonner les missions de chacun des interve- essentiellement sur la formation des responsa-

ce
nants et ont fait l’objet de concertation avec bles et cadres du MHUAE et de ses partenaires,
l’opérateur public (Al notamment les collectivi-
Omrane), les inspec- tés locales et la société
tions régionales et cer- » La résorption des bidonvilles, civile.

an
tains services centraux devenue priorité nationale, Par ailleurs, le MHUAE a
du MHUAE, les minis- lancé des projets pilotes
fait l’objet du programme
tères de l’Intérieur et pour élaborer une straté-
de l’Économie et des
Villes sans bidonvilles […] gie globale mettant en
Finances. Le suivi et Objectif pour 2012 : éradiquer exergue les savoirs locaux.
l’évaluation quantitatifs Fr
la totalité des bidonvilles. […] Cette expérience a été ini-
et qualitatifs du pro- La moitié est aujourd’hui réalisée. « tiée dans le cadre des
gramme sont assurés études de faisabilité
par les différentes ins- sociale lancées en 2002 à
e-
tances concernées au niveau local, le MHUAE Marrakech, Agadir et Rabat. Elles avaient pour
au niveau central et les bailleurs de fonds inter- objectif de définir les conditions de mise en
nationaux. Ce suivi, basé sur différents indica- œuvre de la maîtrise d’œuvre sociale (MOS),
teurs, devra permettre de définir les options et d’identifier – en concertation avec les popula-
-d

les mesures susceptibles d’améliorer les condi- tions des bidonvilles pilotes – les différents scé-
tions de sa poursuite. narios de résorption adaptés à leurs moyens et
En effet, ce programme connaît quelques de choisir celui ayant obtenu un consensus.
contraintes dans certaines villes, notamment la
île

discordance entre le rythme de transfert et de L. C. – Quels types d’interventions


démolition et le niveau des réalisations, l’actua- sont proposés dans le PVSB ?
lisation des listes des bénéficiaires, la difficulté A. T. H. – Dès la programmation globale, les
d’adoption du principe de la maîtrise d’ou- modes d’intervention sont définis en fonction
vrage sociale par certains opérateurs locaux, des données locales disponibles et des études
U

la réticence au principe de transfert dans les en amont précisant les actualisations et les
zones d’aménagement progressif, le manque modifications nécessaires. Les interventions ont
de contrôle, le refus du ainsi pris des formes différentes, à savoir les
IA

» La mobilisation du foncier public principe de transfert, la recasements, les relogements et les restructura-
pour la résorption des bidonvilles demande de gratuité et la tions.
demande de diminution Le recasement permet aux ménages des petits
et la réalisation de l’habitat social
des contributions des bidonvilles et de ceux ne pouvant être intégrés
constitue une action majeure. « bénéficiaires. au tissu urbain, l’accès à la propriété de lots

L. C. – En amont de la démarche,
y a-t-il eu des enquêtes sociologiques
préliminaires auprès des ménages
concernés ?
A. T. H. – Depuis la fin des années 1990, le
MHUAE intègre la dimension sociale dans les
projets de développement urbain en général
et dans les projets de résorption de l’habitat
insalubre en particulier. Plusieurs évaluations
V. Said/IAU îdF

et bilans critiques de ces projets déjà réalisés


ont été entrepris afin de mesurer leurs impacts
quantitatifs, qualitatifs et sociaux.
48
Les programmes de recasement
permettent aux ménages

ce
V. Said/IAU îdF
des bidonvilles l’accès à la propriété
de lots d’habitat social à valoriser
en auto-construction assistée.

an
d’habitat social à valoriser en auto-construc- de faisabilité est de s’assurer de l’existence de
tion assistée, dans le cadre de lotissements à ces conditions avant de programmer ce type
équipement préalable ou progressif. Le recase- d’intervention.
ment sur une zone d’aménagement progressif Le recasement sur site impose de trouver un
(Zap) permet d’accélérer les actions de résorp- terrain d’accueil (opération tiroir) permettant
tion des bidonvilles et de les adapter aux capa-
cités financières des
ménages cibles. L’État
Fr
de libérer l’emprise du bidonville afin de le lotir
et de l’équiper. Elle
» Le MHUAE intègre la dimension oblige également à
assure la propriété du sociale dans les projets recaser sur d’autres ter-
e-
terrain, l’évacuation
de développement urbain en général rains une partie des
des eaux usées, l’éclai- ménages qui ne pour-
rage public et l’ali-
et dans les projets de résorption ront trouver place dans
mentation en eau de l’habitat insalubre en particulier. « le recasement sur site.
-d

potable par bornes- Selon les possibilités


fontaines. Au fur et à mesure de la valorisation, financières des ménages et les capacités d’in-
ces travaux devront être complétés directement tervention des partenaires locaux, le recase-
par les collectivités locales, par l’intermédiaire ment pourra être réalisé sur un site entièrement
île

d’associations de quartier ou par l’opérateur. équipé ou en état de futur équipement (exem-


Les opérations de restructuration ont pour ple des Zap).
objectif de doter les grands et moyens bidon-
villes pouvant être intégrés au tissu urbain en L. C. – Lors des relogements hors site,
équipement d’infrastructures de base et de comment la proximité du bassin d’emploi
U

régulariser leur situation urbanistique et fon- a-t-elle été prise en compte dans le choix
cière. Sur le plan du financement, le branche- du nouveau site ? Des politiques
ment aux réseaux d’eau potable et d’électricité de transport adaptées ont-elles été mises
IA

sont à la charge des bénéficiaires. L’aide en place ?


publique est destinée à l’équipement en voirie A. T. H. – L’implantation des bidonvilles est sou-
et en assainissement. vent étroitement liée aux pôles d’activité éco-
Le relogement, privilégié dans les principales nomique des villes. L’existence d’emplois de
agglomérations urbaines (Casablanca, Moham- proximité constitue à ce titre une information
media, Rabat, Témara…), est envisagé essen- importante à prendre en compte lors de la
tiellement avec la participation des promoteurs décision d’intervention préconisée : maintien
privés dans le cadre d’appels à manifestation sur place ou déplacement du bidonville.Aussi,
d’intérêt. les interventions dans les bidonvilles sont étroi-
tement dépendantes des conditions socio-éco-
L. C. – Le recasement est-il effectué nomiques des habitants, très variables selon les
sur site ou hors site ? contextes. La prise en compte de cette dimen-
A. T. H. – Le recasement dépend du contexte sion suppose de mieux cibler les caractéris-
local (disponibilité foncière, existence d’équi- tiques des bénéficiaires, spécialement en
pements, comportement du marché local), de termes d’emplois, et ce pour permettre à la
la volonté des habitants de se déplacer et des population de bénéficier d’un logement aussi
conditions de leur intégration future à la ville. proche que possible de son lieu de travail. Cette
L’un des objectifs des études de définition et situation ne peut se concrétiser que lorsque
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Le Maroc en perspective :
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Les Cahiers de l’IAU îdF
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deux conditions sont remplies : un foncier dis- liaux, et celui du lot dans le cadre de la Zap
ponible à proximité du lieu de travail et une ne doit pas dépasser 35 000 dirhams. Les aides
population disposant dans sa majorité d’un publiques accordées dans ce type d’interven-
emploi. Dans le cas contraire, c’est-à-dire des tion sont d’un montant de 25 000 dirhams pour
emplois dispersés, le site d’accueil est souvent les lots monofamiliaux et 20 000 dirhams pour
implanté dans des zones desservies en trans- les lots bifamiliaux, tant pour les lots équipés
ports ou, le cas échéant, des efforts sont fournis que pour les Zap.
pour régler les problèmes de transport et Concernant la restructuration, l’adduction
d’équipements de proximité. d’eau potable et l’électrification sont à la
Par ailleurs, le ministère a entrepris des actions charge des bénéficiaires. L’aide publique est
d’accompagnement, avec notamment la mise destinée à l’équipement en voirie et assainis-
en place d’activités commerciales à exploiter sement, pour un montant global maximal de
par la population sur site et le développement 20 000 dirhams par logement, mobilisés

ce
d’activités génératrices de revenus en faveur conjointement par l’Etat et la collectivité locale.
de la population Concernant le reloge-
« bidonvilloise » sur » Le site d’accueil est souvent implanté ment, les aides de l’État
les sites d’accueil, en dans des zones desservies en transports (FSH) représentent le

an
partenariat avec tiers de la valeur immo-
pour permettre à la population
les associations de bilière totale (VIT), soit
microcrédit. Le déve-
de bénéficier d’un logement un maximum de 40 000
loppement local aussi proche que possible dirhams par logement.
dépend de plusieurs de son lieu de travail. « Par ailleurs, dans le
dimensions : le fon- Fr
cier, le contexte urbanistique, immobilier, les
possibilités en matière d’équipements, d’infra-
cadre de la politique
de promotion du logement social et afin de
faciliter aux ménages à revenus modestes et/ou
structures de base, d’activités, de transport, etc. non réguliers l’accès à la propriété, les pouvoirs
e-
La faisabilité de toute opération doit notam- publics ont mis en place le Fogarim : un fonds
ment prendre en compte l’existence d’équipe- de garantie qui leur permettra de bénéficier de
ments, de réseaux de communication, de trans- prêts bancaires pour l’acquisition ou la
port, les caractéristiques et les possibilités du construction de leur logement.
-d

marché local.
L. C. – Aujourd’hui, quel est le niveau
L. C. – Y a-t-il des coûts et des aides de réalisation par rapport aux objectifs ?
adaptés au pouvoir d’achat du public A. T. H. – Cinq ans après le lancement du pro-
île

visé ? gramme, la moitié des villes concernées, soit


A. T. H. – Concernant le recasement, il a été 40, sont déclarées aujourd’hui « sans bidon-
estimé que, y compris les charges foncières, le villes ». Le nombre d’habitants bénéficiaires
coût du lot équipé préalablement ne doit pas remonte à 750 000. Les baraques démolies ou
dépasser 50 000 dirhams pour les lots monofa- restructurées sont de l’ordre de 149 300.Actuel-
U

miliaux et 60 000 dirhams pour les lots bifami- lement, 17 943 unités sont prêtes à accueillir
d’autres ménages dont les baraques seront
démolies et 40 218 unités sont en cours de réa-
IA

lisation.

L. C. – Quelles sont les possibilités


d’évolution et d’adaptation
de cette politique ?
A. T. H. – Le programme Villes sans bidonvilles
ayant acquis suffisamment de maturité et
devant relever des défis sur des territoires d’une
complexité croissante, surtout dans les grandes
agglomérations, ne cesse d’adopter de nou-
velles démarches dites de réajustement. C’est
ainsi qu’à Casablanca, qui concentre au niveau
national une part importante des ménages
« bidonvillois », l’unité de programmation est
S. Castano/IAU îdF

À Casablanca, devenue la préfecture et la société Idmaj


une société spécialisée Sakane, spécialisée dans la résorption des
dans la résorption des bidonvilles bidonvilles de la région, a été créée.
a été créée.
50
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les politiques urbaines à l’œuvre

Abderrahmane Chorfi(1) Les villes nouvelles marocaines


Ministère de l’Habitat,
de l’Urbanisme
et de l’Aménagement
de l’espace

La croissance démographique urbaine


a créé une urgence de loger qu’il est
de plus en plus difficile de satisfaire,
pour les populations à faibles
et moyens revenus, au sein des villes

ce
situées dans les grandes aires
métropolitaines du pays. Des villes
nouvelles sont donc construites avec

an
pour enjeu de répondre à la demande
de logements et d’intégrer les
dimensions de l’emploi, de la mobilité,
Fr Virtual Earth du lien social et de l’environnement
en vue d’en faire des villes durables.
e-
es villes nouvelles marocaines interpel- en place dans un contexte particulier. Chaque

L
Tamesna, ville nouvelle
en cours de réalisation, lent. Elles suscitent, selon les interlocu- année, les villes marocaines doivent accueillir
a pour objectif de créer une ville teurs, respect et admiration, interroga- environ 130 000 nouveaux ménages auxquels il
dans toutes ses dimensions : tions et scepticisme. À ce stade de leur mise en faut proposer une offre adaptée. À cela, s’ajoute
-d

logements, emplois, loisirs œuvre, il est utile de mettre en perspective la un déficit estimé à environ un million de loge-
et transports. politique urbaine dont elles témoignent et de ments. 50 % des ménages urbains marocains
dresser un premier bilan. ont un revenu mensuel inférieur ou égal à
5 000 dirhams et peuvent acquérir au mieux un
île

Vocation et objectif des villes nouvelles logement d’un montant de 240 000 dirhams
Les villes nouvelles marocaines n’ont pas pour (35 % de leur revenu consacré au rembourse-
objectif de réorganiser ou de conquérir ni de ment, emprunt sur vingt ans à un taux de 6 %).
mettre en valeur de nouvelles parties du terri- Le prix du sol urbain aménagé est extrême-
toire national. Rappelons, par exemple, que la ment élevé dans les grandes villes du pays et la
U

création d’Essaouira au milieu du XVIIIe siècle spéculation foncière est toujours à l’œuvre.
par le souverain alaouite Sidi Mohamed Benab- Enfin, l’épuisement du foncier public, domaine
dallah a rééquilibré le fonctionnement du pays privé de l’État, dans ou à la limite des agglomé-
IA

au profit de la région de Marrakech. Rappelons rations importantes, est un fait avéré.


La réalisation des villes nouvelles également que d’« anciennes » villes nouvelles Ces faits conjugués indiquent qu’une seule
en marche de la première partie du XXe siècle, telles que solution permet encore de trouver, dans les
Tamansourt, ville nouvelle située Khouribga, Youssoufia ou Jerada, ont été édi- grandes métropoles du pays, des réponses au
dans la première couronne de Marrakech,
a fêté le cinquième anniversaire fiées en appui à la mise en valeur de nouveaux logement des ménages dont les revenus men-
du lancement de sa réalisation territoires par l’exploitation minière. Chacune suels sont inférieurs à 5 000 dirhams : opérer sur
par Sa Majesté le Roi Mohammed VI des villes de cette nouvelle génération est des terrains à bas coût, du foncier public, de
en janvier 2010. située au sein d’une des grandes aires métropo- superficie suffisamment importante pour faire
À Tamesna, dans la banlieue de Rabat, litaines du pays. Elles doivent être considérées baisser les prix, rapportés au mètre carré, des
les travaux sont engagés depuis trois ans.
Deux autres villes nouvelles sont à l’étude : comme des points de concentration et des ten- équipements hors site et primaires. Les opéra-
Chrafate et Lakhyayta, dans les environs tatives d’organisation d’une urbanisation débor- tions pour l’habitat se trouvent donc souvent
respectifs de Tanger et de Casablanca. dante s’invitant sur des aires urbaines de plus dans l’obligation de quitter l’enceinte des cités
en plus vastes, parfois dans des zones sensibles et de se poser sur des aires importantes d’envi-
et souvent en dehors de toute réglementation. ron 1 000 hectares. La décision de créer des
villes nouvelles est née de cette impérieuse
La politique des villes nouvelles, élaborée au
sein du ministère de l’Habitat, de l’Urbanisme (1) Abderrahmane Chorfi est directeur général de l’Urba-
et de l’Aménagement de l’espace, a été mise nisme.
51
Le Maroc en perspective :
regards croisés Les politiques urbaines à l’œuvre
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les villes nouvelles marocaines

urgence de « loger ». Cette politique, lancée et D’une ville à l’autre, l’implication d’Al Omrane
réalisée par le ministère et le groupe Al dans la réalisation des logements est différente.
Omrane, a été mise en place par touches suc- Alors qu’à Tamansourt, l’opérateur s’implique
cessives. Quelques jalons peuvent être évoqués. substantiellement en assurant la construction
des nombreuses opérations, à Tamesna, il agit
La complexité de montage comme aménageur et confie l’essentiel de la
et l’adaptation permanente réalisation à des promoteurs privés, nationaux
La décision de créer des villes a toujours été ou internationaux, dans le cadre d’un cahier
prise avec l’accord actif de l’autorité locale et des charges. Cette démarche est aujourd’hui ré-
des élus. Walis et gouverneurs jouent un rôle examinée, la maîtrise des espaces essentiels de
déterminant dans la mobilisation des assiettes la ville nécessitant peut-être une plus forte
foncières et dans la médiation entre l’opéra- implication d’Al Omrane dans la réalisation de
teur et les services déconcentrés de l’État. Les secteurs ou de lieux urbains particuliers.

ce
agences urbaines, sans jamais se départir de Les questions de mobilité et de transports col-
leur rôle de planificateur urbain garant des lectifs, notamment en direction de la « ville
équilibres du territoire, accompagnent positi- mère », s’imposent dès le début des opérations.
vement la création des villes. Elles s’impliquent Les sites choisis pour les villes nouvelles actuel-

an
aussi bien dans l’établissement des documents lement à l’étude ou en cours de réalisation sont
réglementaires – plan d’aménagement soumis situés à proximité du réseau autoroutier natio-
à l’ensemble des acteurs avant leur adoption nal. Les filiales d’Al Omrane prennent en
– que dans l’instruction des dossiers en autori- charge, seules ou en partenariat avec le minis-
sation de construire. tère de l’Équipement, les nombreux travaux sur
Fr
Très rapidement, la taille et la complexité
des opérations dont il faut assurer la maîtrise
– mobilisation du foncier, études de faisabilité,
les voies d’accès : élargissement de la voirie, re-
dimensionnement des ponts, éclairage public,
etc.Au cours des prochains mois,Tamesna sera
établissement des plans d’urbanisme, études reliée à Rabat par une nouvelle liaison directe,
e-
techniques, montages financiers, appels plus courte. Un service d’autobus et de grands
d’offres et réalisation des infrastructures, y com- taxis a été mis en place à Tamansourt et des
pris hors site, des plantations et d’opérations discussions sont en cours à Tamesna.
de logements – va conduire l’opérateur Al Toutes les villes nouvelles marocaines pré-
-d

Omrane, dont le conseil de surveillance est pré- voient dans leurs objectifs la création d’em-
sidé par le Premier Ministre, à créer des filiales plois, notamment à travers la programmation
spécialisées dédiées chacune à la réalisation de zones d’activités. Tamansourt a déjà pro-
d’une ville. grammé et commencé à réaliser une extension
île

Dans la conception des villes nouvelles, une de 737 hectares destinée quasi exclusivement
attention particulière est accordée à la nature, à promouvoir des activités industrielles, d’off-
et à la taille et au nombre des équipements shoring et de tourisme. Il reste probablement à
sociaux à programmer. L’ensemble des besoins, définir pour chaque site, dès le début des
du voisinage à la ville, est pris en considération. études, une norme « emplois créés/actifs poten-
U

Les emplacements sont prévus et les assiettes tiels », à travailler sur des mesures d’incitation
foncières réservées. La nécessité de réaliser les susceptibles d’attirer des entreprises sur des
premiers équipements avant l’arrivée des habi- sites en cours de valorisation, et à organiser le
IA

tants est vite comprise. Des partenariats s’éla- marketing.


La ville nouvelle de Tamansourt borent avec certains départements ministériels Les questions de durabilité urbaine se sont
accueillera, en plus des logements, et l’opérateur réalise parfois, sur le budget pro- imposées à la réflexion au cours des dernières
des activités d’offshoring pre de l’opération, les services qu’il juge indis- années. Les villes nouvelles marocaines ont fait
et de tourisme. pensables à l’accueil des futurs résidents. le choix de densités relativement fortes corres-
pondant aux nouveaux modèles issus des
réflexions actuelles sur le plan international.
Outre l’intérêt accordé sur tous les sites à la
végétalisation, les villes nouvelles de Chrafate et
de Lakhyayta étudient actuellement des formes
d’urbanisation peu consommatrices d’énergie.
Lakhyayta envisage même la réalisation d’équi-
pements producteurs d’énergie renouvelable
à l’échelle de la ville. D’autres initiatives sont
prises, notamment à Tamesna, pour réaliser des
V. Said/IAU îdF

constructions respectant les normes HQE.


Tamansourt compte aujourd’hui 14 000 habi-
tants, 26 000 si l’on considère la zone périphé-
52
ce
Al Omrane Sahel Lakhyayta
La ville nouvelle de Lakhyayta,
en cours de conception, intègre
les préoccupations de qualité

an
environnementale et de réduction
de la consommation d’énergie.

rique. Les questions relatives au fonctionne- tranquillité, proximité des équipements, ser-
ment de l’ensemble se sont vite imposées. La vices et lieux de travail, environnement social
filiale Al Omrane a pris en charge, pour cinq
ans et jusqu’à l’échéance de 2012 dans le cadre
d’une convention signée avec la collectivité
Fr
adéquat, espaces publics facilitant le vivre
ensemble, qualité architecturale – y compris
adaptabilité des logements à l’évolution des
locale, de nombreuses fonctions relatives à la modes de vie –, baisse des coûts et des tarifs,
e-
gestion de l’aire urbaine : éclairage public, émergence d’une histoire, d’un imaginaire,
ramassage des ordures ménagères, entretien d’une identité collective ? Au stade actuel de
des parcs et plantations… Tamesna, qui a éga- réalisation de cette nouvelle génération de
lement reçu ses premiers habitants, a établi villes, de nombreuses questions sont posées et
-d

récemment une convention de gestion parta- des solutions recherchées. Seul le tamis du
gée, signée par toutes les parties, impliquant à temps – le temps long pour une cité – permet-
côté de l’opérateur l’État et la commune, et indi- tra d’évaluer la pertinence décisionnelle.
quant avec précision l’implication des uns et Nous l’avons vu, une politique des villes nou-
île

des autres : information des habitants, sécurité, velles s’élabore dans l’action, par ajustements
éclairage public, transport urbain, entretien des successifs. L’alternative à cette démarche – qui
aires de jeu, des espaces verts, de la voirie… consiste à construire un dispositif préalable à
Une loi encadrant la création des villes nou- l’action, complet, explicitant un modèle et s’ap-
velles a été élaborée dans le cadre du nouveau puyant pour sa mise en œuvre sur des instru-
U

Code de l’urbanisme. Le texte, validé avec ments légaux, institutionnels, financiers, fiscaux
quelques réserves en conseil de Gouverne- établis – n’avait aucune chance de voir le jour
ment, est actuellement ajusté avant d’être sou- et condamnait à l’inaction.
IA

mis à nouveau à la procédure d’adoption. Il La population urbaine du pays est passée de


prévoit notamment la création des villes nou- 3,4 millions d’habitants en 1960 à 16,5 millions
velles par décret et la mise en place, sous l’au- en 2004, soit une multiplication par cinq en un
torité du Premier Ministre d’un comité intermi- peu plus de quarante ans. La pression démo-
nistériel des villes nouvelles chargé de donner graphique sur les villes marocaines va se pour-
un avis sur les nouveaux projets, mais égale- suivre au même rythme et le recours à de très
ment de mobiliser l’attention de l’ensemble des grandes opérations en dehors des tissus
départements ministériels et de s’assurer de existants va nécessairement – ce n’est pas un
leur participation aux réalisations qui leur souhait – perdurer au cours des prochaines
incombent. années.
Il nous faut donc être très attentif aux expé-
Une ville nouvelle, riences en cours, aux réussites comme aux dif-
c’est un avenir qui s’esquisse ficultés et aux échecs. Il faut éviter les juge-
Pour les résidents de ces villes, c’est l’espoir ments à l’emporte-pièce et recourir, autant que
d’une vie meilleure. La recherche de la qualité possible, aux apports des professionnels de l’ur-
doit être au cœur du projet d’une cité qui se banisme et à celui des spécialistes des sciences
conçoit et s’édifie volontairement. Mais quelles sociales, la satisfaction des hommes et des
sont les attentes des futurs résidents ? Sécurité, groupes sociaux étant au cœur des projets.
53
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les politiques urbaines à l’œuvre

Réintégration des médinas


dans la dynamique des villes
Asmae Sedjari(1)
Direction de l’Architecture

Les tissus urbains traditionnels


marocains sont aujourd’hui menacés
par les exigences des nouveaux modes
de vie. Les médinas, les ksour
et les kasbahs, qui font partie

ce
du patrimoine culturel et identitaire
du Maroc, assument encore
de nombreuses fonctions urbaines.

an
Afin de préserver cette richesse,
l’État a mis en place des politiques
de sauvegarde adaptées et évolutives
V. Said/IAU îdF
Fr permettant de redonner aux médinas
leur place dans la ville.
e-
es médinas ont subi à travers l’histoire nas de Fès, Marrakech, Meknès, Tétouan,

L
Grâce à leurs valeurs identitaires
et culturelles et à leur patrimoine, une série de mutations économiques et Essaouira, la kasbah d’Aït Ben Haddou, la cité
les médinas, comme la kasbah sociales, aussi bien intra-muros qu’extra- portugaise de Mazagan (El Jadida), le site
des Oudayas à Rabat, réintègreront muros. Ces dernières se sont illustrées par un archéologique de Volubilis, sur la liste du patri-
-d

la dynamique urbaine. développement urbain hétérogène et par la moine mondial de l’humanité. Enfin, la place
multiplication des centres. Les médinas ont Jama’ Al Fna a été proclamée premier patri-
perdu leur rôle de centralité dans la ville. Elles moine oral et immatériel de l’humanité, ainsi
sont devenues les lieux où se conjuguent les que le moussem de Tan-Tan.
île

différentes problématiques : flux migratoires, Ce patrimoine, d’une grande qualité architectu-


densification, pauvreté, dégradation du cadre rale et urbaine, abrite une population estimée
bâti et de l’environnement. Néanmoins, elles à cinq millions d’habitants. Il compterait plus
possèdent un important potentiel de dévelop- de 200 000 édifices, dont 180 000 demeures et
pement, grâce à leur patrimoine et aux valeurs 20 000 équipements sociaux, éducatifs et cultu-
U

identitaires et culturelles qu’elles portent dans rels. Son importance est autant culturelle que
un contexte de mondialisation accrue. sociale et économique. Son rôle potentiel dans
le logement, le tourisme et l’artisanat est pri-
La richesse patrimoniale du Maroc
IA

mordial à l’échelle nationale.


Le Maroc, pays de traditions ancestrales, dis- Toutefois, sous les effets conjugués du temps et
pose d’un patrimoine architectural et urbain de l’usage, ce précieux patrimoine historique
riche et diversifié, d’une grande valeur : plus de connaît, dans certains cas, un processus de
trente médinas plusieurs fois centenaires, une dégradation affectant aussi bien ses bases struc-
vingtaine de centre-ville datant du début du turelles que son cadre architectural et portant
XXe siècle, des milliers de villages pittoresques atteinte aux valeurs patrimoniales.
en plus des ksour et des kasbahs s’étendant sur Revitaliser ce patrimoine et l’intégrer dans le
près de deux mille kilomètres carrés. Tous ces contexte urbain général constituent le fonde-
espaces témoignent de ces valeurs à travers un ment des objectifs recherchés par le ministère
patrimoine qui est le fruit du métissage de nom- de l’Habitat, de l’Urbanisme et de l’Aménage-
breuses civilisations. ment de l’espace (MHUAE). La mise en valeur
La richesse, l’étendue et la diversité de ce patri- et la gestion de ce patrimoine pour une sauve-
moine lui confèrent une dimension qui a garde de ses composantes économique, sociale
dépassé les frontières nationales pour en faire et culturelle, a nécessité le développement de
un patrimoine historique de valeur universelle.
Cela s’est traduit par le classement de villes et (1) Chef du service du Patrimoine architectural à la direction
de monuments historiques, tels que les médi- de l’Architecture.
54
nouvelles approches qui portent sur les straté- tion de l’absence d’une base juridique restait La rencontre internationale de Fès
gies d’action sur les plans institutionnel, finan- posée avec acuité. En effet, elle empêchait le en 2003(1)
cier, technique et humain. Cette démarche per- caractère obligatoire de ces études et les fai- Lors de la rencontre internationale de Fès,
organisée par l’Unesco en 2003,
met d’assurer une exploitation rationnelle et sait considérer seulement comme des études les réflexions ont porté sur la perception
optimale des moyens existants d’une part, et de de référence. et le rôle du patrimoine, notamment
définir les mesures d’accompagnement néces- Face à ce constat, une nouvelle approche a été des médinas, dans les politiques de
saires, d’autre part. développée parallèlement à la mise en place développement et de planification urbaine.
d’un cadre juridique spécifique à ces plans de Les débats se sont articulés autour
de trois axes :
De multiples tentatives sauvegarde et de réhabilitation. Une troisième - institutionnel et politique, qui représente
pour réhabiliter les médinas génération de ces études a donc été initiée et la « condition sine qua non »
Cet état de fait a donné naissance, au début des a donné lieu aux plans d’aménagement. Ceux- de toute stratégie urbaine portant
années 1980, à une première démarche de reva- ci permettaient de bénéficier d’une opposabi- sur la sauvegarde de la ville historique ;
lorisation de ces tissus, à travers ce qui a été lité aux tiers, telle que reconnue par la loi d’ur- - social, qui doit être pris en compte

ce
dans la définition des politiques urbaines
appelé « la première génération des études banisme en vigueur. Ceci s’est fait par le biais afin de répondre aux besoins
architecturales ». Ces études ont couvert les d’une refonte des termes de référence, en de la population concernée ;
médinas de Meknès, Chefchaouen et Tarou- étroite concertation avec les acteurs centraux et la mobiliser dans la mise en œuvre ;
dant. Leur objectif était d’analyser le tissu et locaux, publics et privés, qui ont acquis une - économique, afin de définir les choix et
arbitrages pour une meilleure utilisation

an
« médinien » en tant que patrimoine architec- notoriété et une expérience significative dans
des ressources publiques et privées
tural et urbanistique : développement histo- le domaine de la sauvegarde et de la réhabili- disponibles.
rique, évolution urbaine, analyse architecturale tation du patrimoine architectural national. L’importance de la dimension technique,
portant sur l’habitat, les équipements et le com- Cette troisième génération d’études architectu- qui est commune et transversale aux trois
merce. Elles permettaient également de déve- rales et de plans d’aménagement et de sauve- dimensions précitées, a été également
lopper les facteurs architecturaux de la médina
en s’appuyant sur des données socio-écono-
miques et démographiques. Ainsi, les recom-
Fr
garde concerne les médinas d’Assilah, de
Rabat, de Taza, de Tanger, de Tétouan, de Tarou-
dant, de Larache, de Ksar El Kebir, de Chef-
évoquée. Elle concerne les outils,
notamment les structures de gestion
et l’élaboration du plan de sauvegarde,
en intégrant les dimensions institutionnelle,
mandations sur le plan architectural se chaouen, d’Oujda et la kasbah de Debdou. sociale et économique.
e-
basaient sur les analyses effectuées au niveau D’autres plans d’aménagement et de sauve- La rencontre a permis de dresser une série
de la médina. garde sont actuellement lancés et suivis direc- de recommandations adressées
à tous les acteurs concernés
Ces études ont ensuite évolué pour aboutir à tement par les agences urbaines concernées. Il et à toutes les échelles, locale, nationale
une deuxième génération d’études architectu- s’agit des médinas de Beni Mellal, Demnate, Safi et internationale.
-d

rales et de plans de sauvegarde. Ceux-ci fixent et Ksar Aït Ben Haddou.


(1) Bureau de l’Unesco à Rabat, rapport « Patrimoine
les grandes orientations de réaménagement et développement durable dans les villes historiques
urbain des tissus anciens et définissent des Des chartes incitatives du Maghreb contemporain, l’enjeux, diagnostics et
recommandations », Rencontres internationales
actions à mener et leur hiérarchisation dans le À partir de 2008, de nouveaux outils d’interven-
île

de Fès, 2003.
temps et dans l’espace en se basant sur des tion dans ces tissus ont été développés dans
études sectorielles approfondies sur le terrain. un esprit de concertation et en partenariat avec
Cette nouvelle démarche s’est traduite par la les collectivités locales. Ils ont mené à l’élabo-
production de plusieurs documents. Tout ration de plusieurs chartes architecturales, urba-
d’abord, un document graphique, le plan de nistiques et paysagères. Ces chartes définissent
U

sauvegarde, et son règlement, ont été réalisés. Ils une philosophie commune sur une matière
ont été accompagnés d’un cahier de prescrip- spécifique et n’impliquent aucune obligation
tions architecturales (CPA). Il est le résultat de juridique. Ce sont des outils incitatifs et d’aide
IA

l’analyse des dispositifs architecturaux et archi- à la décision, mis à la disposition de l’ensemble


tectoniques qui, dans leurs répétitions, donnent des acteurs. Ces chartes ont une portée straté-
lieu à des ambiances architecturales spécifiant gique et un caractère opérationnel. Elles ont
chaque tissu urbain ancien. Enfin, une liste des également valeur de conseil et restent soumises
projets intégrés d’importance stratégique a été à la réglementation en vigueur.
mise en place. Ils sont en effet susceptibles de Actuellement, 51 chartes sont engagées à dif-
redonner à ces médinas la place et le rayonne- férentes phases et concernent notamment les
ment dont elles jouissaient auparavant.
Cette deuxième génération de documents a
couvert, dans un premier temps, les médinas
de Bejjaad et Azemmour, pour s’étendre ensuite
aux médinas de Safi, Essaouira, Marrakech,
Sefrou, El Bhalil et El Menzel.
L’étude du patrimoine architectural
Un cadre juridique spécifique des Ksour et de leur évolution au
V. Said/IAU îdF

Malgré la pertinence du contenu de ces études contact d’autres modèles permet de


et les efforts fournis tant par les services cen- mieux les mettre en valeur, comme
traux et locaux que par la société civile, la ques- ici dans la région de Marrakech.
55
Le Maroc en perspective :
regards croisés Les politiques urbaines à l’œuvre
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Réintégration des médinas dans la dynamique des villes

modèles et influences divers. L’objet de ces


études ne se limite pas à une reconnaissance et
à un inventaire du patrimoine à sauvegarder,
mais consiste également à élaborer des recom-
mandations susceptibles de permettre l’impli-
cation et l’intégration du patrimoine architectu-
ral dans la société contemporaine.
Ces études visent l’identification d’un certain
nombre de projets opérationnels pour une
meilleure réhabilitation. Cette dernière ne doit
pas se limiter uniquement à la sauvegarde de
l’existant, mais a pour but la revitalisation et la
revalorisation des architectures des ksour et

ce
Depuis les années 1980, kasbahs en proposant des adaptations qui s’im-
de nombreuses démarches posent aux constructions nouvelles.
de réhabiliation des médinas Les objectifs fondamentaux de ces études et
ont été mises en place. programmes sont de plusieurs natures. Ils visent

V. Said/IAU îdF

an
Pour devenir opérationnelles, à constituer un inventaire de l’ensemble des
elle se sont inscrites dans ksour. Cet inventaire constituera une somme
un cadre juridique spécifique. de connaissances majeures analysant et défi-
nissant ainsi l’aspect architectural des différents
médinas ou entités suivantes : Chefchaouen, ouvrages recensés. Il permettra de recenser
Fr
Mdiq, Fnidek, médina de Safi, Zagora, Ouazzane,
Marrakech, médina de Taza, la vallée d’Oued
Boufekren et médina de Meknès.
l’état et la valeur architecturale des construc-
tions, afin de l’investir dans le processus de
valorisation de la production actuelle, et de
dégager des propositions s’inscrivant dans une
e-
Des actions en faveur des ksour vision globale de développement, sur une base
et kasbahs culturelle et environnementale à caractère opé-
Dans sa démarche d’étude des architectures et rationnel. Enfin, il s’agira de proposer le plan
des tissus urbains spécifiques, le ministère de sauvegarde comme document de référence
-d

entreprend également un programme d’études pour toutes les interventions futures dans les
des architectures des régions présahariennes ksour.
dans le but de réhabiliter et de revitaliser les Actuellement, des études architecturales des
ksour et kasbahs. ksour et kasbahs sont en cours de finalisation
île

L’approche préconisée pour ces études vise la et couvrent la région du Tafilalet, d’Ouarzazate
connaissance de ce patrimoine architectural et de l’oasis de Figuig.
et urbain et de son évolution au contact de
U
IA

Les plans de réhabilitation


V. Said/IAU îdF

et de sauvegarde des médinas


se multiplient à travers
tout le Maroc.
56
ce
L’intégration des médinas
dans le tissu urbain passe

V. Said/IAU îdF
an
par un travail sur les liaisons,
comme ici entre la médina de
Marrakech et la ville « européenne ».

Une stratégie de développement tiques majeures à résoudre ainsi que celle de


des villes historiques
En 2009, le MHUAE, avec l’appui de la Banque
mondiale, a élaboré une stratégie de dévelop-
Fr
leur articulation avec leur environnement(2).
Cependant, la conscience nationale de l’impor-
tance du maintien de leur cadre patrimonial
pement des villes historiques, en collaboration et identitaire, tout en vitalisant leur tissu éco-
e-
avec l’ensemble des partenaires. La poursuite nomique et social, est un atout et un gage de
des objectifs spécifiques selon les contraintes et réussite pour redonner à la médina toute sa
le potentiel de chaque médina et la promotion place dans la ville de demain.
d’une culture de valorisation du cadre bâti et
-d

des infrastructures ont été reconnus comme les


principaux objectifs qualitatifs.
Au niveau du financement de la démarche, le (2) Voir dans ce numéro des Cahiers, ROMERA Anne-Marie,
développement des investissements publics SAID Victor et THIBAULT Christian, « Fès : articuler la médina
île

avec son environnement », p. 157 et TROIN Jean-


pour protéger un « bien public national » et les François, « De la médina à la ‘ ville européenne’ au Maroc »,
L’intégration du patrimoine
initiatives pour encourager les investissements p. 15. architectural dans la société
du secteur privé ont été privilégiés. contemporaine est un enjeu majeur
Sur le plan opérationnel, et grâce au finance- de la démarche du ministère.
ment mis en place par le MHUAE, la participa-
U

tion du holding d’aménagement Al Omrane


aux chantiers de réhabilitation et de revitalisa-
tion des tissus historiques s’est faite à travers
IA

plusieurs programmes. Il intervient aussi bien


dans des opérations spécifiques devant assu-
rer la préservation ou la réhabilitation des
constructions ayant un caractère historique,
telles que les médinas, les ksour et les kasbahs,
que dans l’amélioration des conditions d’habi-
tabilité des ménages concernés par des
constructions menaçant ruine et ce, en orien-
tant son action vers la réhabilitation et la mise
à niveau urbaine et architecturale.

Enfin, les médinas, qui sont à l’origine des villes


impériales et des grandes métropoles d’au-
jourd’hui au Maroc, continuent de jouer leur
rôle moteur dans la dynamique de transition
V. Said/IAU îdF

de la ruralité à l’urbanité du pays. Néanmoins,


leur adaptation aux exigences des nouveaux
modes de vie demeure une des probléma-
57
Quand l’économie
façonne le territoire

ce
an
Les enjeux territoriaux
Fr de l’économie marocaine 59

L’âme des villes,


e-
vecteur du développement touristique
du littoral 63
-d

Une armature commerciale


en pleine évolution 66
île

Retour à la Méditerranée :
Tanger Med en pointe 69
U
IA
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Quand l’économie façonne le territoire

Abdelaziz Adidi Les enjeux territoriaux


Professeur et directeur
de l’Institut national de l’économie marocaine
d’aménagement
et d’urbanisme

L’ouverture du Maroc à la mondialisation


exige une mise à niveau d’envergure
de son territoire. La polarisation,
qui a marqué la structure économique
héritée du passé, s’estompe au profit

ce
d’un développement harmonieux
basé sur une meilleure répartition
des infrastructures et des grands projets.

an
Les nouvelles interactions entre
les développements économique
et urbain impactent l’attractivité
Fr RFF/Giraud Philippe et façonnent l’organisation spatiale
et fonctionnelle des villes.
e-
es disparités régionales au Maroc trou- aussi des opportunités dont le Maroc peut tirer

L
Le Maroc change de visage
grâce à de nombreux projets vent leur explication à la fois dans le un grand profit. L’ouverture aux flux de capi-
d’équipements structurants. caractère contrasté et fracturé du terri- taux et aux investissements directs étrangers
La future ligne à grande vitesse toire marocain, mais aussi dans l’héritage de la exigent que soient réunies les conditions de
-d

entre Tanger et Marrakech période du Protectorat qui a réorganisé le ter- compétitivité, et donc d’attractivité de son sys-
est emblématique de cette stratégie. ritoire en définissant un « Maroc utile » dont les tème productif et de son territoire. Compétitivité
efforts d’équipement et de développement se et attractivité ne peuvent être atteintes que par
sont démultipliés, et, par conséquent, un la mise en œuvre d’une politique stratégique
île

« Maroc inutile », l’arrière-pays plutôt rural.Après d’équipement et de mise à niveau du territoire


l’Indépendance, l’échec de certains choix de national, d’une part, et par la mise en place
politiques publiques et l’absence d’une réelle d’un nouveau modèle de gouvernance territo-
coordination entre les différents intervenants riale, d’autre part.
viendront consacrer, voire accentuer, ces iné- Aujourd’hui, pour faire face aux défis de la
U

galités territoriales. mondialisation, le Maroc ressemble à un grand


chantier ouvert où de nombreux équipements
Transition économique et transformation structurants voient le jour. Ces méga-projets ne
territoriale
IA

manqueront pas de transformer le visage du


Aujourd’hui, le Maroc se trouve à la croisée des pays et de reconfigurer son territoire à toutes
chemins, dans la mesure où la mondialisation les échelles : nationale, régionale, urbaine et
et la globalisation des échanges exigent une intra-urbaine, et de modifier les rapports entre
mise à niveau de son territoire en renforçant la le Maroc et les pays voisins, entre le littoral
compétitivité de ses villes et de ses régions. Le et le continent, ainsi que les rapports ville/
pays traverse aujourd’hui une transition dans campagne. Le Maroc vit aujourd’hui une vérita-
tous les secteurs : démographique, social, poli- ble transition territoriale.
tique et économique.
Le Maroc a choisi depuis longtemps le principe Projets structurants et rééquilibrage
de la libre entreprise.Après avoir signé une série du territoire national
d’accords de libre-échange avec l’Union euro- Après l’Indépendance, le Maroc s’est retrouvé
péenne, les États-Unis d’Amérique, la Turquie, avec une tendance à la littoralisation et à un
l’Egypte et la Jordanie, le Maroc est en train de système urbain macrocéphalique. Plusieurs
négocier un statut dépassant l’association avec décennies après, le pays n’a pas réussi à inver-
l’Union européenne. ser les tendances et à mieux répartir ses
Ces tendances lourdes sont à la fois des richesses en rompant avec le modèle territo-
contraintes, des risques réels, des défis, mais rial imposé par la géographie physique et légué
59
Le Maroc en perspective :
regards croisés Quand l’économie façonne le territoire
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les enjeux territoriaux de l’économie marocaine

tion portuaire forte. Le grand projet portuaire,


concernant plusieurs sites, est un levier de com-
pétitivité et un instrument structurant du déve-
loppement territorial. Il devient aujourd’hui
possible grâce à un investissement important
et à une réforme portuaire prometteuse. Le
complexe portuaire Tanger Med(1) est le fruit
d’une ambition fondée sur la foi en la vocation
maritime et méditerranéenne du Maroc. Paral-
lèlement, d’autres projets portuaires se pour-
suivent, comme le renforcement du port de
Mohammedia, la poursuite des travaux de
construction des ports de M’diq, Boujdour,

ce
V. Said/IAU îdF
Larache, Mehdia et le chantier d’un port de plai-
sance et de pêche à Nador (Marchica).

Aéroports

an
Le développement des nouvelles par une vision dépassée de l’aménagement ter- Le Maroc a mis en œuvre, dès 2004, une poli-
technologies de l’information ritorial à l’échelle de tout le pays. tique de libéralisation du secteur du transport
et de communication a transformé Néanmoins, depuis le début du XXIe siècle, le aérien et d’ouverture cadrée du ciel marocain.
le paysage urbain. Ici, les paraboles Maroc a choisi de s’engager dans une politique La fin de l’année 2006 a été marquée par la
fleurissent les toits du bâti de la volontariste d’équipement du territoire. L’ob- conclusion de l’accord Open Sky avec l’Union
médina de Rabat. Fr
jectif étant d’intensifier l’intégration du pays
aux flux économiques et humains, régionaux et
mondiaux, et d’arrimer ses infrastructures aux
européenne, qui constitue une première pour
un pays non-membre. La nouvelle politique a
très vite porté ses fruits : ruée d’opérateurs,
meilleurs standards de qualité et de perfor- explosion de l’offre, extension du marché et
e-
mance. De tels projets transforment l’écono- baisse des tarifs. D’autre part, la capacité des
mie marocaine et accroissent son potentiel de aéroports marocains a nettement augmenté en
croissance, son attractivité et sa capacité à créer dix ans et cette tendance se poursuit.
du bien-être pour l’ensemble des citoyens et
-d

du pays. Chemins de fer


Le financement a été assuré plus facilement Plusieurs projets d’envergure permettront de
grâce à une meilleure perception de l’écono- développer le réseau ferré national, notamment
mie par les bailleurs de fonds internationaux. une liaison dans la région de l’Oriental entre
île

Le fonds Hassan II a également servi de levier Taourirt et Nador et la desserte de Tanger Med.
stratégique pour le budget public. Le Maroc accèdera également aux transports
Ces projets d’infrastructures devront permettre de masse à grande vitesse grâce à la réalisation
d’effacer le déséquilibre entre les territoires et d’une ligne grande vitesse (LGV) entre Tanger,
de renforcer la compétitivité du pays. Casablanca et Marrakech.
U

Réseau routier et autoroutier Télécommunications


L’expansion du réseau autoroutier est au centre À la fin des années quatre-vingt-dix, le Maroc a
IA

de l’entreprise de développement. Le pays est connu un essor sans précédent des télécom-
rapidement parvenu à quadrupler le rythme munications et des technologies de l’informa-
des réalisations. En conséquence, les volumes tion. Il a mis en place un processus de libérali-
d’investissement ont changé de dimension. Le sation et d’équipement structurel qui a
réseau autoroutier national relie aujourd’hui complètement transformé les réseaux, amélioré
plusieurs grandes régions du Royaume. En les performances, étendu l’accès, et induit une
2015, il permettra de relier toutes les villes de valeur ajoutée importante pour l’économie
plus de 400 000 habitants : il s’agit là d’un levier nationale. Il a, en effet, connu un développe-
fort pour la compétitivité logistique du Maroc et ment fulgurant de la téléphonie fixe et mobile,
pour son développement économique et ainsi que d’Internet, accompagné d’une diver-
social. La rocade méditerranéenne entre Tan- sification de l’offre et d’une amélioration de la
ger et Saïdia, à l’échelle internationale, et les qualité de service. Grâce aux performances de
futures routes rurales, à l’échelle locale, parti- ce secteur, l’offshoring s’est rapidement déve-
ciperont largement au maillage du territoire. loppé, notamment les centres d’appel.

Infrastructures portuaires
(1) Voir dans ce numéro des Cahiers, SAIGAULT Jean-François,
Fort de ses deux façades maritimes d’environ ZEIGER Pauline, ZUNINO Gwenaëlle, « Retour à la Méditerranée :
3 500 km, le Maroc devait se doter d’une ambi- Tanger Med en pointe », p. 69.
60
L’introduction des nouvelles technologies de Évolution de l’économie urbaine
l’information et de la communication a boule- et mutation des villes
versé les rapports à l’espace. De nombreuses Auparavant, la croissance urbaine était mal per-
activités économiques, y compris informelles, çue. Aujourd’hui, la ville est considérée comme
ont vu le jour. Un espace économique virtuel un espace de création de richesses et un
s’est mis en place. Les impacts en termes de moteur de changement social. Ainsi, la gestion
raccourcissement des distances, de localisation des villes ne se réduit plus aux seules questions
des activités, de déplacements et de trajets de services urbains et de logement, mais elle
domicile-travail ne manquent pas de modifier est aussi le cadre de partenariats et de syner-
les liens entre activité et espace urbain. gies. L’urbanisation nécessite donc des modes
de gestion rénovés. Les collectivités locales sont
Plates-formes industrielles appelées à élargir leurs compétences pour
Le développement des infrastructures indus- devenir des animateurs économiques, des ges-

ce
trielles et technologiques d’accueil est, quant à tionnaires qui travaillent avec le secteur privé.
lui, nodal. Dans ce secteur, un nombre impor- Elles sont amenées à se prononcer plus fré-
tant de projets a vu le jour entre 1999 et 2008, quemment sur des projets économiques ou
sur plus de 1 000 hectares. Cette stratégie, orien- sociaux de plus en plus complexes.

an
tée vers la compétitivité du territoire marocain La ville est dorénavant perçue comme le véri-
pour l’investissement, a été suivie par la mise table levier du développement et de la moder-
en œuvre d’une nouvelle génération de plates- nisation du pays. Casablanca n’est plus appré-
formes d’infrastructures industrielles et techno- hendé comme le géant à maîtriser, mais
logiques d’accueil intégrées. comme la métropole économique capable de

Énergies renouvelables
Le Maroc est dépendant sur le plan énergé-
Fr
concurrencer les grandes villes méditerra-
néennes en attirant des investisseurs potentiels.
Ceux-ci sont de plus en plus exigeants et sélec-
tique, alors qu’il dispose de gisements éoliens tifs. Casablanca est perçue comme la véritable
e-
et solaires inépuisables. Afin de réduire sa porte d’entrée du Maroc à la mondialisation.
dépendance énergétique, il s’est engagé dans La stratégie consiste à renforcer sa capacité,
une stratégie de production d’énergies renou- son attractivité et sa compétitivité, sans négli-
velables à grande échelle. Ainsi s’est poursui- ger l’équipement et la mise à niveau du reste
-d

vie la réalisation de parcs éoliens et de cen- du pays. Les grandes métropoles du pays se
trales thermiques et électro-hydrauliques, telle métamorphosent grâce à des projets urbanis-
la centrale fonctionnant à la fois au gaz naturel tiques structurants. L’économie urbaine et la
et à l’énergie solaire à Beni Mathar. pratique de la ville par ses habitants en seront
île

Plus important encore, le Maroc a dévoilé fin influencées.


2009 un ambitieux projet de production élec-
trique d’origine solaire d’une capacité de 2 000 L’aménagement de la vallée de Bouregreg
mégawatts. Achevé en 2020, il sera installé sur Ce projet majeur a pour but de placer l’agglo-
cinq sites, permettra une économie annuelle mération de Rabat-Salé au standard des
U

d’1 million de tonnes de pétrole et évitera au grandes capitales en la conciliant avec son Le parc éolien de Tanger
Maroc l’émission de 3,7 millions de tonnes de environnement fluvial et maritime. Il s’agit prin- participe activement à la stratégie
CO2 par an. À terme, sa production représen- cipalement de faire de ce fleuve l’articulation de développement des énergies
IA

tera 42 % des besoins électriques du Maroc. organique entre les deux villes de Rabat et de renouvelables au Maroc.
En plus de ces méga-projets, qui ne manque-
ront pas d’avoir un impact direct sur l’emploi et
Direction Communication/Office National de l’Electricité – Maroc /Ph. H. Essiyad

les conditions de vie des populations, d’autres


projets d’équipements structurants à caractère
régional et local sont en cours. Toutefois, il est
important de rappeler que l’écart de dévelop-
pement et d’équipement entre les régions du
Maroc, ainsi que le clivage ville/campagne
demeurent frappants. L’effort d’équipement et
de mise à niveau du territoire doit donc se
poursuivre.
Le schéma national d’aménagement du terri-
toire reconnaît la ville comme moteur de déve-
loppement économique. La stratégie de déve-
loppement national se décline donc au niveau
local.

61
Le Maroc en perspective :
regards croisés Quand l’économie façonne le territoire
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les enjeux territoriaux de l’économie marocaine

Salé, pour le passage d’une rive à l’autre et les réalisation de six stations balnéaires : Mediterra-
lieux publics à exploiter en commun. Ce projet nia Saïdia à proximité d’Oujda, Mazagan Beach
développera de nouvelles fonctions écono- Resort au sud d’El Jadida, Port Lixus dans la
miques dans la capitale, principalement le tou- région de Larache, Mogador Essaouira, Argana
risme et les services supérieurs. Bay près de Taghazout et Plage blanche à 40
kilomètres de Guelmim.
Le projet d’Anfa Il ressort de ce panorama que les villes maro-
Pour insuffler une nouvelle dynamique écono- caines s’ouvrent progressivement aux flux
mique et sociale à Casablanca, il a été décidé financiers étrangers, en modernisant leurs
de créer un véritable pôle urbain sur le site de structures d’accueil et en diversifiant leurs fonc-
l’ancien aéroport d’Anfa. C’est la plus grande tions. Néanmoins, l’économie marocaine et le
opération de renouvellement urbain au Maroc. territoire national fonctionnent à deux vitesses.
D’une superficie d’environ 350 hectares, ce Parallèlement à l’effort considérable de moder-

ce
nouveau pôle devrait privilégier les espaces nisation et d’insertion des grandes métropoles
verts et respecter un équilibre entre les zones marocaines sur la scène internationale, le poids
d’affaires et d’habitat. de l’économie informelle, et par conséquent
de l’occupation spontanée de l’espace, marque

an
Les villes nouvelles fortement le paysage urbain des grandes villes.
La création de villes nouvelles et l’ouverture Le chômage structurel a fait exploser ces der-
de nouvelles zones à l’urbanisation sont l’une nières années le marché de l’emploi clandes-
des actions majeures de la politique urbaine tin, composé essentiellement de petits métiers.
de l’État. Deux villes nouvelles sont en chan- Ce phénomène s’est développé en profitant de
Fr
tier : Tamansourt dans la périphérie de Marra-
kech (1 200 hectares, 300 000 habitants) et
Tamesna dans la périphérie de Rabat (840 hec-
la banalisation des technologies de l’informa-
tion et de communication (Internet et télépho-
nie mobile). La contrebande, le commerce
tares, 250 000 habitants). D’autres, à proximité informel et les activités de réparation liées à
e-
de pôles urbains majeurs, sont à l’étude : ces nouvelles technologies sont florissants dans
Lakhyayta dans la région de Casablanca (1 500 de nombreuses villes marocaines. Ainsi, cette
hectares) ; Chrafate dans la région de Tanger économie moderne et hautement capitalis-
(1 050 hectares). Parallèlement à cette politique tique se conjugue avec une « nouvelle écono-
-d

des villes nouvelles, des programmes ambitieux mie informelle », qui joue le rôle de soupape
de lutte contre l’habitat insalubre, de produc- pour le marché de l’emploi.
tion de logements sociaux et de mise à niveau
urbaine profitent principalement aux villes Vers un nouvel ordre territorial
île

petites et moyennes. performant, équilibré et durable


Les chantiers de la décennie deux-mille tradui-
Le plan Azur sent une volonté de fonder durablement le
Stratégie d’aménagement touristique lancée développement du pays sur les infrastructures,
par le Maroc pour attirer 10 millions de tou- en tentant de défier les contraintes physiques et
U

ristes à l’horizon 2010, le plan Azur prévoit la de rompre avec l’ordre territorial du passé. Ces
chantiers présentent notamment trois grands
Projets d’aménagement touristiques traits distinctifs. D’abord, le volontarisme a fait
IA

de cette décennie une période de changement


d’échelles en matière d’infrastructures ; ensuite,
les grands projets ont permis l’émergence d’un
nouveau mode de management ; enfin, ils ont
visé un équilibre entre les exigences de la com-
pétitivité et celles de l’intégration sociale et ter-
ritoriale.
Aujourd’hui, les résultats attestent de la perti-
nence de ces choix et augurent d’une nouvelle
étape dans la consolidation et le développe-
ment du pays et de ses territoires. Les infrastruc-
tures sont un levier de développement et de
répartition équitable des richesses entre les
régions, entre ville et campagne et au sein des
villes, ce n’est plus à démontrer. Néanmoins, le
chemin demeure encore long et l’engagement
doit être continu pour atteindre le développe-
ment global et durable du pays.
Royaume du Maroc, ministère de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme,
62 de l’Habitat et de l’Environnement, Direction de l’aménagement du territoire.
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Quand l’économie façonne le territoire

L’âme des villes, vecteur du


développement touristique du littoral
Les Cahiers – Monsieur le conseiller, de l’ensemble. Bien sûr, il existe des décalages
Archives personnelles pourriez-vous développer les grands dans le degré d’avancement des différentes sta-
principes de valorisation du littoral tions balnéaires, souvent dus à la conjoncture.
marocain ? Je ne crois pas qu’il faille lire comme un
André Azoulay – Il faut partir d’un premier dogme les calendriers fixés sur le long terme. Il
postulat : le Maroc est un pays ouvert sur la mer s’agit d’un plan prévu aujourd’hui sur dix ans,
avec 3 000 kilomètres de côte sur l’Atlantique et demain peut-être sur vingt ou trente ; ce qui
Interview plusieurs centaines sur la Méditerranée, ce qui m’importe, c’est que nous ne perdions pas le

ce
représente à la fois un atout exceptionnel et sens du projet.
une très lourde responsabilité. Je crois que le
Maroc, si nous regardons ses actions pour assu- L. C. – Le tourisme international pouvant
André Azoulay est conseiller mer ce double attribut, et notamment ce qui a être menacé par une conjoncture
économique ou politique difficile,

an
de Sa Majesté le Roi du Maroc été fait sur le littoral marin méditerranéen, est
depuis 1991, d’abord auprès plutôt un bon élève. Depuis le milieu des existe-t-il une vision de complémentarité
de feu Sa Majesté le Roi années quatre-vingt, il y a une accélération du en termes de produits et d’accueil pour
Hassan II, puis de Sa Majesté développement touristique sur l’ensemble du assurer un équilibre entre un tourisme
le Roi Mohammed VI. Il avait Maroc, avec une visibilité stratégique sur le long international et un tourisme national ?
précédemment occupé
d’importantes fonctions au sein
de la direction générale
Fr
terme, une cohérence des projets et une défini-
tion rigoureuse des objectifs fixés. Ce dévelop-
pement se fait avec les garde-fous nécessaires
A. A. – Nous sommes dans une économie
ouverte et nous sommes conscients des risques
que nous prenons quand nous développons
du groupe Paribas à Paris pour résoudre cette équation, à savoir avancer l’industrie touristique en en faisant une prio-
e-
(de 1968 à 1990). sans pour autant compromettre l’écologie de rité nationale. Nous savons qu’elle dépend
Auprès du Souverain, notre patrimoine marin, et sans perdre l’âme d’aléas conjoncturels ; il faut donc que nous
il a notamment contribué des villes côtières historiques, qui pourraient trouvions la bonne formule qui permette de les
au programme de réformes souffrir du legs de l’histoire sur nos rivages. Il maîtriser autant que possible. Le Maroc est un
-d

économiques et financières s’agit d’un pari difficile, réussi à différents pays dont la première qualité est sa richesse
du Maroc et participé au suivi degrés selon les projets. Je crois cependant que, historique et humaine, sa diversité culturelle, et
du processus de paix au Moyen- globalement, nous avons pu, au cours des der- un projet de société riche par sa profondeur et
Orient. nières années, apporter la bonne réponse à son identité. Les touristes étrangers sont atta-
île

Membre du Groupe de haut cette double exigence : créer de la richesse sur chés à cette diversité. Il serait donc aberrant de
niveau des Nations-Unies nos rivages tout en préservant le patrimoine, nous priver de ce métissage et de ce levier d’ou-
pour l’Alliance des civilisations, les acquis historiques, les équilibres urbains et verture de nos espaces touristiques.
André Azoulay est président la facture architecturale.
de la fondation L. C. – Quelles sont les mesures
U

euroméditerranéenne Anna L. C. – Le plan Azur a défini plusieurs sites d’accompagnement en termes


Lindh depuis 2008. Il est de développement touristique balnéaire, d’équipement, d’artisanat, et surtout,
également membre du comité mais nous constatons que l’avancée de développement culturel et artistique,
en corrélation avec ce que vous appelez
IA

stratégique du Conseil culturel de ces projets n’est pas uniforme.


de l’union pour la Méditerranée Quel est votre sentiment concernant l’âme du pays ?
et président délégué de sa mise en œuvre et quel est son degré A. A. – De ce point de vue, je crois que l’exem-
la Fondation des trois cultures de réalisation ? ple d’Essaouira-Mogador est absolument
et des trois religions à Séville. A. A. – Le plan Azur a permis de planifier dans unique. Essaouira a une très longue histoire :
Par ailleurs, André Azoulay le temps le développement du littoral de elle était d’abord le comptoir phénicien le plus
est commandeur de l’ordre manière cohérente dans ses équilibres et com- avancé sur l’Atlantique, et a ensuite connu des
du Trône (Maroc) et plémentaire dans la définition de chacun de heures de gloire aux XVIIIe et XIXe siècles. Elle fut
commandeur de l’ordre de ses projets. Nous avons à la fois une approche le principal port de la côte occidentale afri-
la Légion d’honneur (France). stratégique, qualitative et quantitative. Je crois caine, et, de fait, presque la capitale du Maroc
que les acquis, à mi-étape, sont substantiels. Il y dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Mais la
a eu un encadrement sur le plan du développe- ville a connu ensuite un déclin qui s’est accen-
ment de l’espace, et une spécialisation dans le tué, notamment entre les années soixante et
profil de chacune des stations. Sans le plan quatre-vingt-dix, et cette belle histoire a failli
Azur, nous aurions pu assister à une sorte basculer dans la nostalgie et la « référence » his-
d’anarchie, avec des stations visant les mêmes torique. Certains d’entre nous, originaires de la
marchés en offrant des produits similaires, ce ville, ont pensé qu’il fallait redonner toutes ses
qui aurait compromis la faisabilité économique chances à Essaouira.
63
Le Maroc en perspective :
regards croisés Quand l’économie façonne le territoire
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’âme des villes, vecteur du développement touristique du littoral

En 1991, j’ai créé l’Association pour la promo- Le second postulat reposait sur l’idée que la
tion et la sauvegarde d’Essaouira-Mogador, et culture n’est pas simplement un moment
nous nous sommes fixé, à ce moment-là, un cer- d’émotion partagé autour d’une œuvre plas-
tain nombre de postulats autour desquels arti- tique, d’une création musicale ou d’un très
culer les stratégies de renaissance de la ville. beau film. À Essaouira, nous avons aussi consi-
Le premier était celui du développement dura- déré la culture comme un vecteur de création
ble. Nous ne voulions plus être exposés aux de richesses. Il a ainsi été décidé de donner
mêmes risques que lors des décennies du priorité à la musique par la création d’un festi-
déclin de la ville. La situation dans les années val de musiques gnawa, jazz et musiques du
soixante-dix était tellement dramatique que monde. À l’époque, les gens étaient plutôt scep-
Georges Lapassade, très grand philosophe et tiques sur la possibilité de faire jouer les Gna-
sociologue français, amoureux de la cité, avait was, anciens esclaves, avec les plus grands
écrit à l’entrée de la ville : « Essaouira, ville à musiciens de jazz dans le cadre d’un festival. Le

ce
vendre ». Nous avons décidé d’agir avec ce que pari a été pris. Le succès de ce festival a été tel
nous contrôlions, dans une vision de durabi- que les gens ont assimilé Essaouira aux Gna-
lité. L’Histoire est glorieuse et was. Même si cela est
riche, et chaque vieille pierre quelque peu démesuré, il
» Considérer la culture

an
à Essaouira a une grande s’agit d’un levier exception-
épopée à nous conter. Nous comme un vecteur nel.
avons donc voulu protéger le Nous avons ensuite créé le
de création de richesses. «
patrimoine et ses valeurs, et Printemps musical des ali-
en faire un vecteur de déve- zés, festival de musique de
Fr
loppement. Ces valeurs sont celles dont a
besoin le monde d’aujourd’hui : altérité et
témoignage au-delà de tous les possibles,
chambre et d’art lyrique. Ce festival est devenu
l’un des plus grands rendez-vous pour tous les
mélomanes du bassin méditerranéen. Nous
quand il s’agit de faire se rencontrer et s’épa- organisons maintenant sept grands festivals de
e-
nouir ensemble toutes les religions, les civilisa- musique par an, parmi lesquels le festival des
tions, les histoires et les identités. La culture Andalousies atlantiques. C’est le seul espace
d’Essaouira incarne la force de cette diversité, où se produisent sur la même scène des poètes
en y ajoutant le patrimoine oral et ses acquis. et des musiciens juifs et musulmans qui repren-
-d

Aujourd’hui, ce n’est pas un luxe d’avoir un nent les œuvres de leurs aînés écrites ensem-
espace envoyant à chacun d’entre nous les ble. Nous avons notamment le Matrouz, qui
signaux de la rencontre plutôt que du rejet, de veut dire broderie, avec un grand nombre de
la synthèse plutôt que de la fracture, et de l’al- poèmes et de chants comprenant un vers en
île

térité plutôt que de la confrontation. C’est cela arabe et un vers en hébreu. Cela est très rare
l’identité d’Essaouira. dans le contexte géopolitique actuel.
U
IA

Le festival des Gnawas,


A3 communication

attirant des milliers de visiteurs


à Essaouira, illustre que la culture
peut être un vecteur
de développement.
64
ce
an Kayaky/Wikipedia
Malgré l’affluence des festivals,
Essaouira n’a rien perdu
Fr de son cachet ni de son âme.

L. C. – Comment peut-on accueillir coup celle de New York. Nous nous sommes
e-
tant de visiteurs sans nuire à la qualité inscrits dans la lignée de cet héritage et de cette
et à la tranquillité des lieux ? richesse.
A. A. – Lorsque nous avons lancé cette straté-
gie, il y avait six ou sept hôtels à Essaouira ; il y L. C. – Ne pensez-vous pas que tous
-d

en a aujourd’hui 227. Cependant, la ville n’a ces succès, ainsi que le développement
rien perdu de son cachet, de son esprit, de son de l’aéroport et de l’autoroute, attirent
âme. Je crois que nous avons été bien inspirés beaucoup plus de visiteurs que la cité
en faisant de la culture et du patrimoine un ne peut effectivement en accueillir ?
île

vecteur de développement de qualité. Tout a A. A. – Non, l’une des fragilités de la ville était
commencé en 1992, lorsque Sa Majesté le son enclavement. Nous sommes donc lucides,
Prince héritier est venu à Essaouira pour célé- nous ne pouvons pas à la fois vouloir aller de
brer le quarantième anniversaire de la Palme l’avant et rester une presqu’île inaccessible.
d’or du film Othello, qu’Orson Welles avait L’ouverture de l’aéroport il y a quelques années
U

tourné à Essaouira. Je ne me souviens pas d’un ne constitue ni un luxe ni un risque. Il s’agit


événement qui ait eu une retombée de cette d’un atout, d’une performance et d’une victoire.
ampleur, notamment dans la presse internatio- Par ailleurs, Marrakech sera bientôt à une heure
IA

nale. Ce fut une manifestation magnifique, et d’Essaouira par la liaison autoroutière, valori-
presque vingt ans après, nous continuons dans sant la complémentarité de développement
cette voie. Sa Majesté le Roi, dans le plan Azur, des deux villes : Essaouira représente l’espace
a également choisi Essaouira-Mogador pour un balnéaire de Marrakech, et Marrakech le conti-
magnifique projet que nous prenons soin d’in- nent pour Essaouira. Je crois qu’il s’agit vrai-
tégrer dans le paysage. ment d’un atout et non pas d’un risque.

L. C. – Vous avez évoqué dans vos écrits Propos recueillis par


l’histoire de la planification de la ville. Victor Said
Pourriez-vous développer la genèse et Pauline Zeiger
du développement urbain d’Essaouira-
Mogador ?
A. A. – Il s’agit d’un point important que nous
n’avons pas le droit d’ignorer. Le Roi, dans la
deuxième moitié du XVIIIe siècle, a mis en place
une charte urbaine, dessinant la médina et défi-
nissant les couleurs, les hauteurs, la logique de
circulation de la ville, rappelant d’ailleurs beau-
65
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Quand l’économie façonne le territoire

Une armature commerciale


Kawtar Tazi (1)

Ministère du Commerce, en pleine évolution


de l’Industrie et des
Nouvelles Technologies

Le commerce marocain est en pleine


évolution. La multiplication des centres
commerciaux transforme les pratiques
quotidiennes. Les conséquences
sur le fonctionnement et l’organisation

ce
de la ville sont multiples : mobilité,
stationnement, équilibre fragile entre
animation urbaine du commerce

an
traditionnel et nouvelles centralités
des grandes surfaces. Comment
le Maroc, notamment à travers le plan
V. Said/IAU îdF
Fr Rawaj, élabore la planification de
cette mutation commerciale et urbaine ?
e-
ays de tradition commerçante, le Maroc se développent dans les grandes villes(3) et les

P
Le commerce traditionnel
participe à l’animation urbaine a toujours défendu et encouragé l’initia- kissariats traditionnelles cèdent la place à des
des centres-ville. tive privée. Il est resté ouvert à toute centres commerciaux de nouvelle génération
forme de commerce et de distribution capable alliant divertissement, distraction et confort
-d

d’enrichir l’offre commerciale, de dynamiser le d’achat(4).


marché et de répondre à l’évolution des Toutefois, à l’image de ce qu’ont connu d’autres
besoins et des attentes des consommateurs. pays dans lesquels le commerce indépendant
était bien représenté, la grande distribution, en
île

Les nouvelles formes de consommation créant de nouveaux pôles d’attractivité com-


influent sur l’armature commerciale merciale, commence à impacter négativement
Durant la dernière décennie, sous les effets le commerce traditionnel. Cette tendance est
conjugués de l’élévation du niveau de vie et de d’autant plus préoccupante que les grands de
la mutation des comportements d’achat, le pay- la distribution alimentaire intègrent dans leur
U

sage urbain, notamment dans les grandes villes, business model le développement d’autres
a connu l’émergence du commerce en réseau formes de commerces, comme les surfaces
avec l’implantation de grandes surfaces alimen- spécialisées, les galeries et les centres commer-
IA

taires ou spécialisées et le développement des ciaux limitrophes(5), augmentant ainsi leur


franchises. Depuis le milieu des années 1990, attractivité aux dépens des commerces
le rythme moyen annuel de croissance des traditionnels.
réseaux commerciaux – que ce soit de fran- Par ailleurs, les nouvelles formes de consom-
chises ou de grandes et moyennes surfaces – mation et de distribution ne sont pas les seules
avoisine les 20 %(2).
Ce développement de nouveaux modèles de (1) Kawtar Tazi est chef de la division des Études et des inter-
ventions commerciales.
commerce, soutenu par l’engouement des (2) Les GMS (hypermarchés et supermarchés opérant en
consommateurs pour la multiplicité de choix et réseau) ont vu leur nombre passer de 10 en 2002, à 96 en
la qualité des produits et services, a eu plusieurs 2009. Le commerce en réseau compte actuellement plus de
404 enseignes, alors qu’elles ne dépassaient pas 93 en 2002.
effets sur le commerce dans les agglomérations (3) Par exemple : avenue Fal Ould Oumeir à Rabat ; boule-
urbaines, qui n’ont pas que des aspects négatifs. vard Al Massira Al Khadra, boulevard d’Anfa, rue Ain Har-
Le rythme de croissance du commerce en rouda à Casablanca ; et boulevard Mohammed V à Marra-
kech.
réseau a eu un impact positif sur le développe- (4) Par exemple : Mega Mall à Rabat ; Morroco Mall, O’Gal-
ment d’un nouveau commerce de proximité lery, Ghandi Mall à Casablanca ; Marrakech Plazza, etc.
plus moderne, sur l’embellissement des villes et (5) La superficie occupée par l’immobilier commercial de
nouvelle génération est estimée actuellement à plus de
le renforcement de l’infrastructure commer- 16 hectares. Plus de 67 hectares supplémentaires sont en pro-
ciale. Ainsi, de nouvelles artères commerciales jet à l’horizon 2010.
66
à façonner le commerce dans les villes maro- tiel constituera un outil d’aide à la décision mis
caines, l’extension et le renouvellement urbain à la disposition des opérateurs et des acteurs
y contribuent. Cela donne lieu à une densifica- concernés, dans le but d’assurer une meilleure
tion de la population, élargissant ainsi l’aire de planification et organisation des espaces com-
chalandise et augmentant la clientèle de ce merciaux et de garantir aux différents bassins
type de commerce. de vie une offre commerciale adaptée à leurs
Ces mutations n’ont pas été accompagnées besoins. De plus, des règlements définiront les
d’une politique d’urbanisme commercial per- orientations et les choix stratégiques pour la
mettant d’assurer un développement harmo- planification et l’organisation des activités de
nieux des différentes composantes du secteur commerce dans le cadre des documents d’ur-
du commerce et de la distribution. La planifica- banisme et ce, dans l’objectif de veiller à une
tion et l’affectation des espaces dédiés à ces meilleure intégration de ces espaces dans leur
activités, à différentes échelles – l’aggloméra- environnement urbain et de les inscrire dans

ce
tion, la ville, le quartier ou l’îlot –, n’obéissent à une vision de développement durable.
aucune règle ou critère prédéfinis, à l’excep- En parallèle, des schémas régionaux de déve-
tion des plans d’urbanisme qui fixent la desti- loppement du commerce et de la distribution
nation générale des sols et la détermination (SRDCD) sont en cours de réalisation dans cer-

an
des zones commerciales. En effet, ces docu- taines régions du Royaume. Ces schémas
ments ne portent aucune indication sur la constitueront également des outils d’aide à la
nature des commerces ni sur les critères devant décision pour tous les acteurs et identifieront
orienter les implantations commerciales. De des projets commerciaux structurants et priori-
même, dans ces plans, les espaces réservés au taires pour la région, ainsi qu’une meilleure pla-
commerce, qui doivent obéir à des logiques de
proximité et d’accessibilité, ne sont pas toujours
affectés avec les dimensions spatiales requises
Fr
nification de l’évolution de toutes les compo-
santes du tissu commercial.

et ne prennent pas toujours en considération Comment préserver le commerce


e-
l’évolution des flux de déplacements, créant traditionnel de proximité ?
ainsi des problèmes de circulation et de sta- La planification de l’implantation commerciale
tionnement dans les axes commerciaux de reste insuffisante, d’autant que les impacts de sa
grand achalandage. mise en œuvre ne seront visibles qu’à moyen et
-d

Ceci induit également des phénomènes long termes. Aussi, le plan Rawaj prévoit d’au-
comme le squat des espaces publics (places, tres mécanismes pour préserver le commerce
rues, trottoirs) par du commerce dit « ambu- de proximité et l’encourager à se moderniser.
lant », ou l’existence de locaux de commerce Ces mécanismes visent à améliorer la compé-
île

non exploités à cause de la cherté de l’immo-


bilier commercial ou de l’inexistence d’une
demande de consommation nécessaire au
développement de l’activité, etc.
U

Comment concilier le commerce


traditionnel et moderne dans l’espace
urbain ?
IA

Pour pallier ces insuffisances, les départements


ministériels chargés du commerce et de l’ur-
banisme envisagent, dans le cadre de la mise
en œuvre du plan Rawaj Vision 2020, de mettre
en place une nouvelle stratégie d’urbanisme
commercial permettant d’assurer un équilibre
dynamique entre les différentes formes de com-
merce et au niveau des différents bassins de
vie. Il s’agit d’intégrer des critères socio-écono-
miques d’implantation commerciale dans les
différents documents d’urbanisme.
À cet effet, les deux ministères ont lancé une
étude pour la définition d’un référentiel per-
mettant d’appréhender l’offre commerciale en
mesure de répondre aux besoins des consom- Cohabitation du commerce
P. Zeiger/IAU îdF

mateurs, en tenant compte de leur diversité de proximité et du commerce


socio-économique et de la vocation des diffé- ambulant dans une galerie
rents quartiers et artères de la ville. Ce référen- commerçante.
67
Le Maroc en perspective :
regards croisés Quand l’économie façonne le territoire
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Une armature commerciale en pleine évolution

titivité du commerçant à travers l’adoption d’un


système de labellisation permettant d’attester
de la qualité des services et des produits. Cela
permet de mettre en valeur les atouts du com-
merce individuel et de l’initier à plus de pro-
fessionnalisme par l’approche qualité. De plus,
la mise en réseau et la création de centrales
d’achat permettront d’augmenter la rentabilité
économique et financière du commerce de
proximité à travers la mutualisation des efforts
et du savoir-faire.
En outre, un accompagnement spécifique est
prévu pour soutenir les petites et moyennes

ce
entreprises disposant d’un « concept maro-
cain » et souhaitant développer leurs réseaux
commerciaux aux niveaux local, national ou
international. Ceci, dans l’objectif de favoriser

V. Said/IAU îdF

an
l’émergence d’opérateurs leaders nationaux.
En effet, le développement de concepts maro-
cains est un levier important de modernisation
Les structures du commerce moderne transforment profondément le paysage urbain. du paysage commercial urbain et de maintien
du commerce de proximité.

Vers un schéma de développement de l’activité commerciale de l’agglomération de Fès :


une mission de préfiguration de l’IAU îdF
Fr En adoptant une démarche plus intégrée, le
ministère de l’Industrie, du Commerce et des
Nouvelles Technologies incite et accompagne
les acteurs locaux, à travers le plan Rawaj, dans
e-
À Fès, les souks, mais surtout la médina, sont les lieux historiques et majeurs de la fonction commerciale. les projets visant la réhabilitation d’espaces
Durant le Protectorat, des formes plus modernes de commerce se sont développées dans les principaux axes
de la « ville nouvelle ». Plus récemment, des grandes surfaces, telles Marjane ou Metro, se sont installées, le plus commerciaux urbains. Ces projets doivent s’ins-
souvent en périphérie de la ville. Fès n’en est qu’au démarrage de ce processus, comparé à d’autres villes crire dans le cadre d’une politique d’aména-
marocaines comme Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech, mais il est certain que cette tendance va s’amplifier gement urbain homogène et équilibrée. Cette
-d

dans les années à venir. Parallèlement, le commerce informel est présent partout dans la ville, traduisant politique prend en compte l’environnement et
les difficultés économiques et le chômage qui touchent une partie importante de la population. la vocation future de la réhabilitation et privilé-
Quelle stratégie adopter par rapport au développement du grand commerce dans les années à venir ? gie la rénovation du bâti et des infrastructures
Comment mieux prendre en compte le développement durable dans une ambition d’expansion ? de base, la piétonisation des rues et ruelles
île

Comment valoriser le potentiel unique que représente la médina de Fès, tout en lui conservant son authenticité ? commerciales, la création d’esplanades, de pro-
Comment redynamiser les axes commerciaux en perte de vitesse de la ville nouvelle ? menades, de parkings et, bien évidemment, la
Comment développer une offre de services adaptée aux besoins des différentes catégories de populations modernisation des locaux de commerce.
présentes et à venir ? Comment arriver à mieux faire cohabiter activités commerciales, artisanales,
fonctions résidentielles et déplacements ? Comment maîtriser le commerce informel ? Enfin, il convient de préciser que la mise en
œuvre de toutes ces actions de planification
U

Avec le lancement du grand programme national d’actions pour le développement et la modernisation du secteur ou d’accompagnement des commerces de
du commerce, le plan Rawaj, et les réflexions en cours sur l’aménagement de la ville de Fès (révision du plan proximité nécessite l’adhésion de tous les
d’aménagement, élaboration du plan de déplacements urbains, etc.), l’Agence urbaine et de sauvegarde de Fès acteurs au niveau de la ville, qu’ils soient
a souhaité engager une réflexion sur le devenir des activités commerciales, artisanales et de services, à Fès
IA

et dans son agglomération. acteurs de l’intérêt collectif ou opérateurs de


Répondant à l’invitation de l’Agence, l’IAU îdF a effectué une mission en novembre 2009 qui a permis de cerner commerce.
les problématiques locales et d’avoir un premier contact avec les acteurs et les administrations concernés
par ces problématiques.
À l’issue de cette mission, l’IAU îdF propose d’accompagner l’Agence urbaine dans l’élaboration d’un schéma
de développement des activités commerciales, artisanales et de services. Ce document, dont la vocation première
est de déterminer l’organisation spatiale de ces activités, à moyen terme et à l’échelle de l’agglomération,
servira aussi de cadre de référence pour guider l’action publique dans ses interventions sur ces activités
et leur environnement. Cette démarche nécessitera en préalable la mise en place d’un observatoire des activités
commerciales, artisanales et de services qui capitalisera, organisera et actualisera la connaissance sur l’offre
en commerces, artisanat et services, sur les grands projets d’équipements commerciaux en cours de réalisation
et projetés, sur la demande des ménages et son évolution, et sur les projets d’aménagement ayant un impact
sur l’activité commerciale.
Ce travail se fera dans un cadre partenarial qui associera les acteurs intervenant dans ce domaine : direction
régionale du Commerce et de l’Industrie, ville, chambre de commerce et d’industrie, Centre régional
V. Said/IAU îdF

d’investissement, etc.
L’Agence assurera la mise en cohérence et la traduction des orientations du schéma dans les documents
d’urbanisme locaux.

Carole Delaporte-Bollérot Commerce traditionnel et activités de service


IAU île-de-France moderne se côtoient dans les médinas.
68
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Quand l’économie façonne le territoire

Retour à la Méditerranée :
Jean-François Saigault
Pauline Zeiger Tanger Med en pointe
Gwenaëlle Zunino
IAU île-de-France

Le Maroc du XXe siècle s’est développé


sur sa façade atlantique. Aujourd’hui,
le pays rééquilibre le développement
de son territoire et s’ouvre

ce
sur la Méditerranée. Des projets
portuaires et économiques d’envergure
mondiale se concrétisent, comme

an
Tanger Med et bientôt Nador West Med.
Cette démarche permet
de renforcer la position stratégique
Virtual Earth/IAU îdF
du Maroc, d’organiser son territoire
Fr et d’impulser une dynamique régionale.
e-
ongtemps assoupis et légués à leur his- passe notamment par son intégration dans un

L
Le complexe portuaire de Tanger
Med permet de développer toire mouvementée, Tanger et sa région réseau complet d’infrastructures nationales et
toute la région du Nord se mettent en marche, grâce à une poli- internationales voué à se développer.
et participe au rééquilibrage tique volontariste nationale, pour entrer réso- Tanger deviendra à terme une nouvelle centra-
-d

du territoire. lument dans la mondialisation du XXIe siècle. lité nationale, moteur du développement éco-
Cette impulsion dynamise l’ouverture du Maroc nomique, social et urbain de toute une région.
sur la Méditerranée.
Tanger Med dans la course mondiale
île

Une nouvelle stratégie d’équilibre des ports méditerranéens


économique et territorial Un tiers du commerce mondial transite en
La volonté royale de rééquilibrer le territoire Méditerranée et l’offre portuaire s’y accroît prin-
marocain en développant les provinces du cipalement sur les rives sud. Cette tendance
Nord s’inscrit dans la stratégie de positionne- contribue à contrebalancer la prédominance
U

ment du Maroc sur l’échiquier économique des ports de l’Europe du Nord dans la desserte
mondial. Cette vision se met en œuvre par le de l’hinterland(1) européen et modifie les stra-
lancement de plusieurs projets majeurs d’infra- tégies maritimes nationales. Celle du Maroc
IA

structures et d’équipements d’envergure. Le prend un nouvel essor à travers le grand projet


grand projet de complexe portuaire Tanger de Tanger Med.
Med est le fer de lance de cette politique. L’ambition de Tanger Med est de devenir une
Ainsi, après avoir fortement développé le litto- des plus grandes plates-formes de transborde-
ral atlantique avec le port de Casablanca, le ment du monde, mais aussi un grand port d’hin-
Maroc s’oriente vers la Méditerranée, carrefour terland. Sa situation exceptionnelle permet au
d’enjeux économiques et géostratégiques mon- Maroc de bénéficier de l’explosion du trans-
diaux, afin de créer une impulsion nouvelle au port conteneurisé, qui a reconfiguré l’armature
Nord. Cette démarche s’inscrit donc dans une du système portuaire mondial. En effet, l’organi-
volonté de renforcement de l’espace méditer- sation logistique moderne nécessitant l’utilisa-
ranéen, avec les pays des deux rives, et notam- tion de grands hubs(2), ceux-ci se multiplient au
ment avec l’Union européenne. Tanger Med sud de la Méditerranée.
participera, avec le projet portuaire de Nador
West Med, à impulser un nouvel élan écono- (1) Dans le domaine du transport maritime, l’hinterland est
mique et territoriale. Ce rayonnement attendu, l’arrière-pays continental d’un port, que ce dernier approvi-
qui s’inscrit dans la dynamique des échanges sionne et dont il tire les marchandises qu’il expédie.
(2) Les hubs sont des zones de concentration et d’éclate-
mondiaux, est accompagné d’une politique de ment des conteneurs à l’échelle d’un pays, voire d’un conti-
mise à niveau globale de la région du Nord qui nent.
69
Le Maroc en perspective :
regards croisés Quand l’économie façonne le territoire
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Retour à la Méditerranée : Tanger Med en pointe

Un port nouvelle génération La situation exceptionnelle de Tanger Med emplois, qui s’ajouteront aux 120 000 emplois
Le port en eaux profondes de Tanger Med 1, Tanger Med est situé entre Tanger et Tétouan, au liés aux zones franches.
en fonctionnement depuis 2008 niveau du détroit de Gibraltar, en face du port
et d’une superficie de 80 hectares,
a une capacité de trois millions d’EVP(1) d’Algésiras. Il est sur une des voies maritimes les Prise en compte des dimensions
et est constitué de deux terminaux plus fréquentées au monde, au carrefour des environnementale et sociale
d’un linéaire de 1 800 mètres, routes de commerce de quatre continents. Il Une étude d’impact environnemental a été réa-
avec des tirants d’eau de 16 et 18 mètres. jouit d’une position stratégique exceptionnelle lisée en amont du projet afin de l’inscrire dans
Il est équipé de 50 portiques à roue pour capter une partie du trafic mondial de une démarche de développement durable. Elle
et de 16 portiques à quai, ce qui permet de
traiter en même temps 4 porte-conteneurs marchandises. Le projet est donc conçu a étudié les conséquences possibles de l’en-
géants. De plus, Tanger Med 2, en cours comme une « cité portuaire », porte d’entrée du semble portuaire sur une zone littorale fragile.
de réalisation, portera la capacité totale Maroc pour les activités portuaires, logistiques La plate-forme portuaire a été conçue pour
du complexe portuaire à 8 millions d’EVP. et industrielles. limiter son déploiement sur le littoral (sept kilo-
Tanger Med a fait le choix d‘une offre mètres) et les tracés routiers et ferroviaires ont

ce
diversifiée, composée d’un terminal
passager et roulier – conçu pour traiter Un projet qui s’inscrit été implantés loin du littoral. Un plan de gestion
7 millions de passagers et 700 000 camions dans une démarche globale environnemental, mis en place dès 2006, porte
par an, qui permet de compléter l’offre Le projet de Tanger Med représente une oppor- sur la sécurisation du domaine forestier et la
logistique par la traversée du détroit – ; tunité majeure pour le Maroc et lui permet de prévention des incendies, la lutte contre l’éro-
d’un terminal hydrocarbure ;

an
s’inscrire dans une démarche globale, associant sion et la diversification des pratiques agropas-
et d’un terminal vrac et divers. À terme,
le complexe portuaire aura une superficie à un important développement économique torales. Enfin, un plan de restauration paysager
de 1 000 hectares, avec 8 kilomètres les problématiques d’aménagement du terri- de l’ensemble du site permet de mettre en
de quais et 8 kilomètres de digues. toire et d’environnement. valeur le patrimoine floristique et de « renatu-
rer » le site.
(1) Équivalent vingt-pieds : unité de mesure standard
d’un conteneur permettant d’élaborer des
statistiques.
Fr
Infrastructures et industrie :
supports du développement de la région
Dès le départ, le développement territorial est
Par ailleurs, l’Agence spéciale Tanger Méditerra-
née (TMSA) finance et réalise, en collaboration
avec la Région, des programmes de dévelop-
un enjeu majeur pour Tanger Med. L’État en a pement socio-économique pour la population
e-
fait une priorité nationale et a investi près de locale. À travers la Fondation Tanger Med pour
deux milliards d’euros pour les infrastructures le développement humain, elle soutient des
d’appui permettant de relier le port au terri- actions locales portant sur la santé, l’éducation
toire. Cela se traduit par l’intégration du port et la formation professionnelle.
-d

aux réseaux routiers vers Casablanca, Rabat,


Marrakech et Agadir, ainsi que Fès et Meknès, Un système de gouvernance
d’une part ; vers l’Algérie via Nador et Oujda et des outils adaptés
par la future rocade méditerranéenne, d’autre Le complexe portuaire de Tanger Med néces-
île

part. Le réseau ferroviaire sera également site un investissement global d’environ trois
étendu, notamment par une ligne à grande milliards d’euros, réparti à parts quasi égales
vitesse. Enfin, Tanger Med intégrera le réseau entre les secteurs public et privé. Les activités
transeuropéen de transport. portuaires sont orchestrées par des opérateurs
Afin d’initier un développement régional de mondiaux qui investissent dans les superstruc-
U

long terme, ce nouveau pôle s’articule autour tures et les équipements portuaires, dans le
d’une plate-forme portuaire et logistique, et cadre de concessions à durée déterminée.
d’une plate-forme industrielle. Pour attirer les Afin d’aménager et de gérer Tanger Med, la
IA

entreprises, plusieurs structures visant à favori- TMSA a été créée par l’État en 2003, avec l’ap-
ser leur implantation ont été mises en place : un pui de la Fondation Hassan II. Sa première mis-
centre tertiaire intermodal, une zone franche sion est d’assurer l’autorité portuaire, la
industrielle et une autre logistique.Tanger Med deuxième est d’aménager, de gérer et de com-
est un véritable tremplin pour l’emploi local. À mercialiser les zones d’activités. Elle est actrice
terme, il permettra la création de 28 500 dans l’aménagement du territoire autour du
projet, par la concrétisation d’un schéma
d’aménagement complémentaire aux docu-
ments d’urbanisme réglementaires.

Tanger Med est un complexe portuaire, logis-


tique et industriel de renommée mondiale. Il
Tanger Med est situé constitue une formidable opportunité de déve-
© TMSA/Port Tanger Med

sur une des voies maritimes loppement économique pour le Maroc, avec
les plus fréquentées au monde. des retombées sur l’ensemble de la région du
Il est la porte d’entrée au Maroc Nord. Cette cité portuaire constitue une nou-
des activités portuaires, velle centralité et rééquilibre substantiellement
logistiques et industrielles. le territorial national.
70
Vers une mobilité
durable

ce
an
Articulation urbanisme-transports
Fr dans le Grand Rabat 72

Rabat-Salé :
e-
le tramway pilote du Maroc 74

Trame urbaine de Casablanca


-d

et mobilité durable 76
île

Mobilité et urbanité :
les défis du PDU de Casablanca 78

Le Maroc face au défi logistique 80


U
IA

71
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une mobilité durable

Articulation urbanisme-transports
Mohamed Aouzaï (1)

Gouverneur dans le Grand Rabat


Directeur de l’Agence
urbaine de Casablanca

L’agglomération de Rabat-Salé-Témara
met en place une politique de transport
en cohérence avec son développement
urbain et économique.

ce
Elle comporte plusieurs objectifs :
relier les pôles existants à conforter
avec les pôles urbains à créer, planifier

an
les infrastructures routières et le réseau
de transports en commun en fonction
des projets urbains, et améliorer
la qualité urbaine autour des axes
V. Said/IAU îdF
Fr de transport et des gares.
e-
a conurbation de Rabat-Salé-Témara les différents quartiers longeant le littoral et les

L
Le futur tramway permettra de relier
les pôles majeurs de Rabat et Salé (RST) se trouve sur un important carre- nouveaux pôles de services et d’emplois (Hay
et renforcera l’armature urbaine four du transit national. C’est un passage Riad, Agdal…) font nettement défaut.
existante. obligé pour la majorité du trafic nord-sud et est-
-d

ouest. Son réseau de voirie est relié au réseau L’exigence d’adaptation des transports
national par les autoroutes de Casablanca et à la dynamique urbaine
de Tanger via Kénitra-Larache, ainsi que par Les problématiques d’articulation entre urba-
l’autoroute de Mekhnès-Fès et la route des nisme et transports sont multiples. L’avènement
île

Zaërs. La route côtière mène vers les mêmes de la périurbanisation et l’apparition de nou-
directions. Cette ossature principale est dotée veaux enjeux dans la périphérie ont transformé
d’une rocade urbaine qui part de l’autoroute et les rapports au sein de la conurbation RST.
traverse ou contourne les villes de Témara, La nouvelle organisation des espaces de pro-
Rabat et Salé, puis rejoint à nouveau les auto- duction, la délocalisation des activités indus-
U

routes de Fès et de Tanger. La toile de fond est trielles et l’apparition d’activités de services ont
complétée par quelques artères principales conduit à de nouvelles pratiques du territoire,
reliant la commune de Hassain à Salé, les com- parfois en contradiction avec les objectifs d’un
IA

munes de Youssoufia, Agdal-Riad, et Yacoub El développement urbain durable.


Mansour à Rabat, puis Témara. L’étalement peu homogène de l’urbanisation
sur le territoire a entraîné une perte de cohé-
Des flux qui convergent vers le cœur rence au niveau des infrastructures de liaison et
de l’agglomération des synergies et complémentarités programma-
La dynamique urbaine demeure très localisée tiques. La constitution de pôles hétérogènes
sur Rabat, sans pour autant répondre aux aspi- inadaptés à la mobilité collective nécessite
rations et aux attentes des acteurs et des donc des points de connexion majeurs du
citoyens en matière de structuration de l’es- réseau de transports urbains. Dès lors, la requa-
pace et de création d’emplois. Le développe- lification des axes de transports en commun
ment urbain est généralement pensé et réalisé en site propre comme armature du développe-
indépendamment des grandes infrastructures ment de l’agglomération devient nécessaire.
routières et de transports en commun. Les Elle constituera une structure autour de
déplacements d’un point à un autre de la laquelle s’implanteront les grands équipe-
conurbation se font par des passages quasi obli- ments, les nouveaux pôles d’emplois et les
gés (les carrefours du Kamra, Ibn Sina,Assouak pôles urbains structurants. Elle permettra de
Salam, Losko et les deux ponts à l’entrée de
Salé). De même, l’articulation et la liaison entre (1) Ancien directeur de l’Agence urbaine de Rabat-Salé.
72
réduire la sous-densification et la grande dis- tion du réseau de bus dans les préfectures de Quelques données de base
persion des sites tertiaires qui entravent la per- Rabat, Salé et Skhirat-Témara à un groupement • Part modale des transports en commun :
formance des futures lignes fortes de transports d’opérateurs franco-marocains. L’objectif est de l’ordre de 15 %, dont 12 %
pour les bus et 3 % pour les grands
en commun. de proposer une offre complémentaire à celle taxis.
Une enquête sur les flux origine/destination a du tramway et d’améliorer les conditions de • Taux de motorisation des ménages :
démontré que la majorité des déplacements se transport. Cette démarche se traduit par la mise 37 %.
fait à l’intérieur de chacune des trois villes. À en place d’un réseau cohérent composé de • Période de pointe : entre 7 h et 9 h

Témara, Salé et Rabat, ils sont respectivement 40 lignes, d’une organisation du réseau struc- le matin. Dans cette plage horaire,
74 % des déplacements ont un motif
de 58 %, 60 % et 91 %. On constate également turée autour de 6 lignes de bus à haut niveau domicile-travail.
que la principale destination dans l’aggloméra- de service, par l’aménagement de sites propres • Multimodalité : le nombre de voyageurs
tion est le centre de Rabat : 30 % des trajets de et par le renouvellement du matériel. descendant des trains et prenant
Témara et 35 % de ceux de Salé se font à desti- les transports en commun est très faible,
nation d’Agdal Hay Ryad et de l’arrondisse- La mobilité, vecteur et catalyseur de l’ordre de 10 % à 15 %.

ce
• Marche à pied : 66 % des déplacements.
ment de Hassan. À Rabat, 40 % des déplace- de développement
ments se font vers le centre-ville et 24 % vers la La desserte du sud-ouest et de l’est de la conur-
zone industrielle de Youssoufia. bation est un enjeu majeur. Elle permettra
d’améliorer l’équilibre population-emploi,
Le lancement d’un plan de déplacements

an
notamment par la liaison avec la zone de logis-
urbains tique identifiée dans le Sofa(3) entre Tamesna,
Afin de planifier l’évolution du système de Aïn Attig, la zone industrielle de Témara et la
transports dans son ensemble et de l’articuler technopolis de Salé.
avec le développement urbain et économique Ainsi, une rocade autoroutière de 37 kilomè-
de l’agglomération, les autorités locales ont
lancé une étude pour la réalisation d’un plan
de déplacements urbains (PDU). Il vise à redi-
Fr
tres contournera l’agglomération de RST et des-
servira le sud-ouest de la conurbation. Elle
offrira d’importantes potentialités de dévelop-
riger les flux de circulation entre les villes en pement. Cette offre autoroutière devra s’accom-
e-
tenant compte des nouveaux pôles de déve- pagner d’une viabilisation de la desserte en
loppement. Il doit permettre de remédier aux transports en commun.

P. Zeiger/IAU îdF
problèmes de circulation et de stationnement La restructuration du réseau ferré constitue un
à l’intérieur des villes. Le PDU doit également axe majeur de la politique de transport de
-d

apporter des solutions aux déplacements des Rabat-Salé. Elle s’intègre dans la stratégie natio-
piétons et réorganiser l’armature des transports nale et bénéficiera de la future ligne à grande La modernisation de la gare
en commun grâce à une meilleure implanta- vitesse (LGV) entre Tanger et Casablanca. Des de Rabat s’inscrit dans la politique
tion des gares routières et des relais. études sur le tracé et sur une gare pouvant de transport de l’agglomération,
île

La volonté est d’instaurer une politique accueillir les TGV sont en cours. en accord avec ses ambitions
de déplacements équitable offrant une À l’échelle de l’agglomération, la politique de de développement urbain
complémentarité entre les différents modes transports en commun lourds comprend plu- et économique.
de transport. Une stratégie d’«urbanisme de cor- sieurs projets d’envergure : un réseau express
ridors » peut être développée, présentant une régional sera mis en place, deux gares seront
U

structure urbaine dense le long des lignes fortes créées, trois rénovées ou restructurées, et le ser-
de transports et des centres d’échanges vice urbain sera renforcé. Le doublement des
majeurs. L’articulation des tramways, des bus et voies et la création de nouvelles gares entre
IA

des trains permettrait de limiter la congestion Rabat et Salé sont aussi envisagés. Enfin, des
de la circulation et l’étalement urbain. aménagements urbains autour des gares et des
voies ferrées sont étudiés afin de réduire les
Le renforcement des transports coupures urbaines.
en commun
Les objectifs de ce PDU se traduisent déjà par L’agglomération de Rabat-Salé-Témara a mis en
de nombreux projets. Ainsi, les transports en place une politique de transport en adéqua-
commun seront renforcés par les deux pre- tion avec ses ambitions de développement
mières lignes du tramway(2) de l’agglomération urbain et économique. Ce choix lui permet
de RST, actuellement en travaux pour une mise d’anticiper les problèmes de circulation et de
en service fin 2010. Un nouveau pont, Moulay El congestion, de modifier les pratiques des habi-
Hassan, est également en cours de réalisation ; tants vis-à-vis de la voiture et ainsi, de devenir
V. Said/IAU îdF

franchissant le Bouregreg, il est destiné à une métropole plus durable.


accueillir, en plus du tramway, des modes doux
(vélos, piétons).
Un nouveau service de transport public collec- Le chantier du tramway avance
(2) Voir dans ce numéro des Cahiers, BOUTALEB Loubna,
tif a été mis en place. Début 2009, la wilaya, « Rabat-Salé : le tramway pilote du Maroc », p. 74. pour assurer l’intermodalité
avec l’accord des communes, a délégué la ges- (3) Schéma d’organisation fonctionnelle et d’aménagement. avec la gare centrale de Rabat.
73
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une mobilité durable

Rabat-Salé :
Loubna Boutaleb(1) le tramway pilote du Maroc
Société du tramway
de Rabat-Salé

La région capitale, fortement urbanisée


et en développement croissant,
subit une crise des transports
qui impacte la mobilité de ses habitants.
À l’occasion du lancement du projet

ce
structurant de l’aménagement

Chakib Ouazzani/Images d'insertion : conception Ilex


de la vallée du Bouregreg, la mise
en place du premier réseau de tramway

an
du Royaume s’est imposée.
L’objectif est double : assurer
une mobilité durable entre les deux rives
Fr de Rabat et Salé, et accompagner
le projet par une valorisation urbaine.
e-
epuis 2007, l’agglomération de Rabat- Une congestion importante du trafic est obser-

D
La pression accrue sur les transports
sera allégée par l’arrivée du tramway Salé s’est lancée dans la réalisation vée, particulièrement sur les ponts de franchis-
renforçant les liens entre Rabat du premier tramway moderne du sement du fleuve Bouregreg, véritables points
et Salé. Royaume, en phase avec la volonté du pays de noirs routiers. La circulation est devenue pro-
-d

s’inscrire dans un processus de développement blématique pour les citoyens et freine le déve-
et de mobilité durables. Ce nouveau mode de loppement économique de la région.
transport structurant reliera les deux rives du Pour répondre à ces enjeux, les travaux de
fleuve Bouregreg; il sera mis en service fin 2010. réalisation du tramway et du nouveau pont
île

Moulay El Hassan qui lui est dédié ont été lan-


Le contexte de mise en œuvre du projet cés en décembre 2007 par Sa Majesté le Roi
La région de Rabat-Salé-Zemmour-Zaër est par- Mohammed VI. Cette démarche s’inscrit dans
ticulièrement urbanisée, avec plus de 2,5 mil- le projet d’aménagement de la vallée du Bou-
lions d’habitants, pour une densité moyenne regreg, composante indissociable du grand
U

de 207 hab/km2. Les deux villes de Rabat et dessein visant à hisser la capitale et l’ensem-
Salé concentrent respectivement 26 % et 35 % ble de l’agglomération au niveau des métro-
de sa population. La principale vocation de poles internationales.
IA

Rabat, capitale du Royaume, est sa fonction


administrative, qui contribue activement à son Une organisation institutionnelle
rayonnement. L’enseignement universitaire, la et opérationnelle dédiée
recherche, les centres hospitaliers, les activités En 2006, les communes de Rabat et de Salé ont
commerciales, touristiques et de loisirs connais- mandaté l’Agence pour l’aménagement de la
sent un véritable essor. La ville de Salé a une vallée du Bouregreg afin de démarrer la réalisa-
fonction plutôt industrielle et résidentielle pour tion du projet. En 2009, une société anonyme, la
une majorité de personnes travaillant à Rabat. Société du tramway de Rabat-Salé (STRS) a été
Ces deux villes sont unies par le même destin créée avec pour objectif d’assurer une bonne
économique, mais séparées par un obstacle gouvernance du projet, de mieux gérer son
géographique difficilement franchissable, l’es- financement et de faire intervenir les pouvoirs
tuaire du fleuve Bouregreg. publics compétents dans le transport urbain.
L’ampleur du développement urbain de l’ag- La STRS est chargée de la conception, de la réa-
glomération de Rabat-Salé depuis dix ans s’est lisation, du financement et de l’exploitation,
traduit par une pression accrue sur les trans-
ports. La situation devient inquiétante : densifi-
(1) Loubna Boutaleb est directrice générale déléguée de la
cation et congestion de la circulation, perte de Société du tramway de Rabat-Salé, filiale de l’Agence pour
parts de marché par les transports en commun. l’aménagement de la vallée du Bouregreg.
74
directe ou indirecte, du tramway, à court terme soient les usagers actuels des bus, des taxis ou Le tramway :
sur le territoire des communes de Rabat et Salé les personnes qui pratiquent la marche à pied. investissement et qualité de service
• L’investissement de la première tranche
et à long terme sur le territoire des autres com- Un important report modal des usagers de la
du tramway est de 3,8 milliards
munes de l’agglomération. voiture particulière est attendu. Pour cela, trois de dirhams.
Plus de la moitié de l’investissement de la pre- parkings relais seront réalisés, au terminus, • Prêt d’aide lié au financement
mière tranche a été financée grâce aux fonds offrant des services intégrés de stationnement du matériel roulant auprès
propres de l’Agence pour l’aménagement de et de déplacement. du fournisseur Alstom.
• D’une longueur de 65 mètres, le tramway
la vallée du Bouregreg. Des bailleurs de fonds Cette dynamique autour du projet structurant
est constitué de rames doubles
internationaux, dont l’Agence française de du tramway s’est accompagnée d’une réflexion couplées, ayant une capacité
développement, la Banque européenne d’in- des institutions publiques sur l’intermodalité de transport de 560 passagers
vestissement et le gouvernement français ont des moyens de transport. Elle a donné nais- par véhicule.
également participé au financement. sance à une restructuration des réseaux de bus • Fréquentation prévue :

et de voirie à l’échelle de l’agglomération. On 180 000 voyageurs par jour

ce
dès sa mise en service.
Un maillage de cinq lignes à long terme observe d’ores et déjà une requalification de • La fréquence de desserte est de huit
Le premier réseau de tramway, constitué de certaines avenues autour du tracé afin de minutes et quatre minutes pour
deux lignes d’une longueur de près de 20 kilo- réorienter les véhicules vers les grands axes et la traversée du fleuve Bouregreg.
mètres et de 31 stations, sera réalisé afin de de soulager les centres-ville. • Sa vitesse commerciale moyenne
est de 20 km/h.

an
relier les villes, desservir les principaux équipe-
ments structurants et les quartiers de Rabat et Une valorisation urbaine en marche
Salé. Il correspond aux besoins de déplace- Par sa configuration, le réseau du tramway par-
ments les plus importants et dessert les secteurs ticipera à la restructuration des deux villes,
les plus densément peuplés. notamment en protégeant les zones centrales
La ligne 1, dite ligne structurante du réseau,
relie les pôles émetteurs/attracteurs majeurs de
l’agglomération. La ligne 2 répond à la forte
Fr
de plus en plus polluées par la circulation auto-
mobile. Ce projet s’accompagne d’une revalo-
risation des quartiers traversés qui ont le plus
demande de traversée du Bouregreg (en dou- souffert pendant la période des travaux, mais
e-
blant le service offert par la ligne 1) et dessert qui bénéficieront d’un réaménagement urbain.
aussi les quartiers denses. Ainsi, plusieurs avenues ou places importantes
Le tramway, qui entrera en service à l’échelle des deux villes seront réaménagées afin de les
intercommunale en 2010, couvrira à moyen et désengorger. Le meilleur exemple est la transfor-
-d

long terme les territoires d’autres communes mation de la place Al Joulane à Rabat, désor-
de l’agglomération et comptera cinq lignes. Une mais espace d’échanges entre les deux lignes.
première extension du réseau, côté Rabat, est Libérée d’une trop forte pression automobile,
programmée à l’échéance 2012. elle privilégiera les piétons et le tramway, dans
île

Le centre de maintenance et d’exploitation du une ambiance « rafraîchie » par des espaces


réseau est situé au terminus de la ligne 1 à Salé dégagés et plantés.
et s’étend sur 7,5 hectares. Une dynamique d’attractivité et de valorisation
foncière est donc enclenchée le long du tracé,
Des objectifs ambitieux notamment avec le développement de projets
U

pour une meilleure mobilité multifonctionnels à proximité. Par ailleurs, Autour du tracé du tramway,
L’objectif premier du tramway est de servir les toutes les améliorations urbaines, en termes de certaines avenues seront requalifiées
usagers : réduire les temps de transport et amé- mobilité, de qualité de vie ou de revalorisation afin de soulager les centres-ville.
IA

liorer le confort et la régularité du service. des quartiers, profiteront à l’activité touristique Place Al Joulane, face à la cathédrale
La fréquentation du tramway de Rabat-Salé est de l’agglomération, déjà en plein essor. de Rabat.
estimée à environ 60 millions de voyageurs par
an, dès sa mise en service ; les véhicules ont été
dimensionnés en fonction de ces prévisions.
Le tramway est le seul transport en commun
adapté pour répondre aux problèmes actuels
de saturation du trafic routier de Rabat-Salé. Il
permet d’accroître la capacité de transport,
d’améliorer la fréquence de desserte, la rapi-
dité et la régularité des déplacements.
Le tracé du réseau a été étudié de manière à
desservir les grands équipements de l’agglomé-
ration tels que les hôpitaux, les facultés, les cen-
tres commerciaux, les pôles administratifs, ainsi
Chakib Ouazzani

que les gares ferroviaires et routières. Au final,


environ 110 sites majeurs seront desservis.
Il est prévu que 80 % des futurs utilisateurs
75
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une mobilité durable

Trame urbaine de Casablanca


et mobilité durable
Pierre Mayet(1)
Président d’URBA 2000

La beauté des grands boulevards plantés


fait la réputation de la trame urbaine
de Casablanca. L’enjeu consiste
à perpétuer cette image de qualité

Maîtrise d’œuvre : Systra, CID, Richez_Associés/Perspective : Rives


en assurant le développement urbain

ce
et des transports, ainsi que le partage
de la voirie entre les différents modes
de déplacement. L’auteur développe

an
les caractéristiques de la mobilité
durable et décline, dans la lignée
du plan de déplacements urbains,
Fr les mesures à prendre
pour une meilleure qualité de vie.
e-
es urbanistes du XXe siècle ont dessiné la tion automobile (et du stationnement), et de

L
La trame urbaine est un atout
majeur de Casablanca. Elle doit ville de leurs rêves… et ont donné nais- répondre plus attentivement à la mobilité
permettre le développement sance à Casablanca. L’image que reflète douce, notamment la marche, ainsi qu’aux dif-
des transports et de l’agglomération le cœur de Casablanca, celle de la ville blanche férentes activités dépendantes de l’accessibi-
-d

tout en préservant sa qualité. avec ses avenues et boulevards ornés de magni- lité et de l’animation urbaine de la rue.
fiques plantations d’alignement, incarne l’héri-
tage et le patrimoine de la métropole en deve- La perspective des transports en commun
nir, composante essentielle de son identité et Les transports urbains de Casablanca ne sont
île

de son attractivité. pas aujourd’hui à la hauteur des réalités et des


ambitions métropolitaines. Certes, des lignes de
La qualité de la trame urbaine bus sillonnent l’agglomération, mais elles sont
contribue à l’image de Casablanca loin de constituer un réseau cohérent. Les
Des efforts de gestion sont menés pour assurer conditions contractuelles de la construction
U

la maintenance et le développement de ce d’un tel réseau commencent à être explorées,


patrimoine. Les projets d’urbanisme déclinent selon des modalités modernes de type déléga-
la valeur de cette trame urbaine en associant tion de service public. Sur cette base, un pre-
IA

les fonctions et la multiplicité des usages : mier réseau partiel a été mis en place – le
espaces publics et voirie dotée de plantations réseau M’dina bus, avec la participation de la
d’alignement, grands parcs urbains et espaces RATP. Un service ferroviaire de transports
verts de parcours. Certaines réalisations urbains, appelé Bidaoui, a par ailleurs été réa-
récentes ou en cours risquent cependant de lisé par l’Office national des chemins de fer
compromettre la qualité urbaine d’ensemble (ONCF).
offerte par cette trame. Ainsi, la réalisation de Ces initiatives récentes, stimulées par le plan
trémies(2) et de passages dénivelés sur certains de déplacements urbains (PDU), restent encore
grands carrefours urbains pour répondre à l’ex- en deçà d’une prise de position irréfutable en
clusive priorité accordée à l’automobile vient faveur d’un dispositif de transports urbains
pénaliser l’aisance et la qualité des modes de adapté à l’échelle d’une grande métropole.
déplacement doux, notamment pour les pié- Néanmoins, les travaux de mise en œuvre du
tons. Elle dégrade aussi l’attractivité commer- tramway ont démarré sous l’impulsion de l’au-
ciale et les vitrines des magasins. torité organisatrice Casatransport, récemment
Il est donc nécessaire de hiérarchiser les prio-
rités à accorder à la multiplicité des usages éco- (1) Ancien directeur de l’Aménagement foncier et de l’Urba-
nisme, ministère de l’Équipement et du Logement en France.
nomiques et sociaux de la trame de voirie. Il (2) La trémie désigne un tunnel court permettant à une voie
s’agit de relativiser l’unique usage de la circula- de circulation de passer en dessous d’une autre.
76
créée pour sa réalisation et son exploitation. La 1• Le déplacement automobile individuel s’op-
mise en service de la première tranche est pré- pose au modèle de la ville durable. Il ne peut
vue fin 2012. prétendre à de nouveaux investissements ni à
Par ailleurs, une décision de première impor- l’occupation de nouveaux espaces urbains.
tance stratégique a été prise récemment : la réa- 2• Le transport collectif doit répondre aux
lisation du nouveau lien ferroviaire traversant le besoins de déplacements de masse sur des dis-
centre actuel (desservi en impasse par la gare tances d’échelle métropolitaine. Il soulève des
de Casa-Port), le nouveau centre urbain du enjeux de gouvernance moderne des trans-
grand projet d’Anfa et la ligne actuelle au sud ports urbains et d’investissements sur de nou-
de l’agglomération.Ainsi, en 2014, date de mise velles infrastructures spécialisées.
en service, cette ligne ferroviaire pourrait être la 3• La mobilité douce et durable doit être forte-
colonne vertébrale des transports collectifs ment développée, notamment pour les échan-
urbains lourds à l’échelle de toute la métropole, ges de proximité, mais elle est aujourd’hui négli-

ce
V. Said/IAU îdF
par la mise en place d’un puissant service de gée dans les préoccupations de gestion. Elle
réseau express métropolitain. Le PDU s’appuie comprend la marche à pied, qui doit être effec-
sur cette colonne vertébrale, autour de laquelle tuée dans les meilleures conditions, le vélo, et
s’organiseront les autres lignes de transports en les engins de motorisation électrique légère, à Les avenues et boulevards plantés,

an
site propre, notamment un réseau de tramways même de répondre à l’autonomie des dépla- emblématiques de la trame urbaine
ou de bus à haut niveau de service. La réalisa- cements individuels avec un faible coût et un de Casablanca, sont à préserver.
tion à l’échéance assignée par la plus haute faible impact environnemental.
autorité publique est un gage décisif de crédi- Une des clefs de la cohérence opérationnelle
bilité pour l’ambition de Casablanca. de cette nouvelle mobilité sera l’intermodalité

Une adaptation du renouvellement


urbain à la trame urbaine préexistante
Fr
permettant d’établir les continuités entre
les échanges de proximité et les échanges
d’échelle métropolitaine. L’information multi-
Les réalisations récentes de quartiers d’habitat modale jouera une rôle essentiel car elle offre
e-
social répondant aux politiques publiques de de nouveaux services de mobilités diversifiés.
modernisation et de développement urbain Les pôles d’échanges intermodaux s’organise-
(Villes sans bidonvilles et Initiative nationale ront à partir et autour des gares, qui devien-
pour le développement humain) correspon- dront des lieux majeurs de la centralité.
-d

dent bien aux qualités de densité moyenne et La grande majorité de la mobilité de la ville
de mixité d’activités et d’habitat. Elles permet- durable de demain s’effectuera dans l’espace
tent une vie sociale de proximité « acceptable » public de voirie d’aujourd’hui. La compatibi-
en palliant à des carences en équipements. lité des différents usages sera l’enjeu majeur : la
île

Cette densité moyenne, obtenue grâce à des première condition est d’exclure les déplace-
formes correspondant assez bien aux modes ments rapides, qui créent des risques pour les
de vie marocains, devrait permettre de limiter autres usages. Les politiques de transports de
l’étalement urbain qui détruit de précieux demain permettront l’accès d’un plus grand
espaces agricoles et établit le monopole de nombre de citoyens à des modes de déplace-
U

l’automobile pour le déplacement (enjeu ment moins coûteux et moins dommageables


déterminant de la lutte contre l’effet de serre et à la qualité de vie.
coût inaccessible pour l’usager). Plus générale- Le projet de vie urbaine du futur peut être un
IA

ment, le tissu urbain des zones centrales de projet de développement humain bénéfique à
Casablanca comporte de nombreux secteurs tous. La ville durable ne pourra naître que si on
en friche ou mal occupés, propices au renou- sait en faire un projet « désirable », un projet
vellement urbain. Ses possibilités de développe- pour tous.
ment peuvent bénéficier à toutes les fonctions
urbaines : résidentielles, commerciales, activi-
tés de service, équipements publics et sociaux.
Cependant, la trame urbaine est déjà consti-
tuée et ne peut guère être développée, sauf
dans les emprises des grands projets urbains. Le
concept du tout-automobile n’est plus possible
aujourd’hui, l’espace public est à partager avec
les transports collectifs et les modes doux.
B. Etteinger/IAU îdF

Une vision de la mobilité urbaine durable Le partage de la trame urbaine


Dans un objectif de durabilité, la mobilité entre les différents modes
urbaine d’aujourd’hui et de demain se cons- de déplacement, notamment doux,
truit autour de trois caractéristiques : est le gage d’une mobilité durable.
77
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une mobilité durable

Mobilité et urbanité :
les défis du PDU de Casablanca
Paul-Richard Marsal(1)
PRM consultant

L’élaboration du plan de déplacements


urbains du Grand Casablanca
a été concomitante au lancement
du chantier du nouveau schéma directeur

Maîtrise d’œuvre : Systra, CID, Richez_Associés ; perspective : InCube


d’aménagement urbain.

ce
Cela a permis de conjuguer la volonté
de mise en place d’une mobilité durable
et l’intégration des enjeux d’urbanisme

an
et d’environnement. Les transports
collectifs sont mis à l’honneur
et les premières actions sont en cours
Fr de réalisation, notamment la ligne
de tramway.
e-
e plan de déplacements urbains (PDU) la rare utilisation de l’autoroute interurbaine,

L
La région du Grand Casablanca lie
sa vision du développement urbain du Grand Casablanca a été engagé en trop éloignée et à péage.
au système de transport. février 2004 dans le contexte d’un rôle Le réseau principal a de nombreux points de
La première ligne de tramway accru donné aux collectivités, notamment à la conflits (plus de 100 carrefours critiques) où
-d

en témoigne. Région, par la charte régionale de 2003. Le l’état des équipements d’exploitation est défi-
recensement général de la population, le cient. En outre, l’offre de stationnement sur voi-
schéma d’organisation fonctionnelle et d’amé- rie est de 41 places/hectare, niveau plus élevé
nagement de l’aire métropolitaine centrale que dans les métropoles européennes (25
île

Casablanca-Rabat (Sofa) et l’élaboration du places/hectare à Paris ou à Barcelone).


nouveau schéma directeur d’aménagement
Les caractéristiques de la mobilité urbain du Grand Casablanca (Sdau) étaient, Des perspectives de développement
à Casablanca(1) par ailleurs, engagés. prises en compte dans le PDU
• Taux de mobilité moyen en 2004 : En 2004, le ministère de l’Intérieur procédait Le PDU a élaboré des perspectives de dévelop-
2,9 déplacements/jour/personne.
U

• Croissance de la mobilité entre 1975 également à la fermeture de la Régie autonome pement urbain pour 2009 et 2019, en cohérence
et 2004 : 79 %. Ce taux s’explique des transports de Casablanca (RATC) et prépa- avec le Sdau(2). Les grandes tendances démon-
par une participation accrue des citadines rait le lancement d’un appel d’offres pour délé- trent un étalement urbain vers la seconde cou-
aux activités (84 % en 2004, contre 46 %
IA

guer la gestion des transports collectifs. ronne de la Région et la mise en œuvre de pro-
en 1975). L’urgence d’améliorer le système de transport jets spécifiques, tels le pôle urbain de
• Mode de déplacement dominant :
la marche à pied. Cette particularité était motivée par des éléments contextuels : Nouaceur, celui d’Anfa et la ville nouvelle de
est liée à une offre de transport réduite - un fort développement urbain en périphérie Zenata, qui devraient absorber une part impor-
et à faible capacité. pour résorber l’habitat insalubre ; tante de la croissance des ménages et des
• Variation de l’utilisation des modes de - une motorisation en forte progression ; emplois dans l’agglomération. Ces tendances
transport motorisé (1975-2004) : - une insuffisance des infrastructures et des sont cohérentes avec celles retenues par le nou-
- deux roues : 4 % des déplacements
(13 % en 1975) ; moyens de transports collectifs qui n’ont pas veau Sdau.
- transports collectifs urbains : 13 % répondu au développement de la Région. La croissance démographique retenue, en
des déplacements (18 % en 1975) ; De fait, la Région cherchait à lier sa vision poli- cohérence avec le nouveau Sdau, conduirait à
- voitures particulières : 14,5 % tique du développement urbain au développe- une population de 4,9 millions d’habitants en
des déplacements (17 % en 1975) ; ment du système de transport. 2024, en augmentation d’environ 1,5 million par
- taxis : 15 % des déplacements contre
1 % en 1975. Cette progression est liée rapport au dernier recensement de 2004.
à la desserte insuffisante des extensions La saturation du réseau primaire
d’urbanisation par les transports Les voies primaires supportent des volumes
publics. journaliers élevés (130 000 véhicules/jour) et
(1) Paul-Richard Marsal est économiste et gérant de PRM
(1) Ces résultats sont issus de la collecte de
sont saturées aux périodes de pointe. Cela s’ex- consultant.
données réalisée pour le PDU. plique notamment par l’absence de rocades et (2) Cette démarche s’est achevée en 2007.
78
Des scénarios et des orientations basés la situation. Les textes réglementaires seront Une croissance démesurée du parc
sur les perspectives de développement repris pour être adaptés au contexte : définition automobile de Casablanca
de zones de trafic rapide ou de stationnement, Le recensement de 2004 montre
Quatre scénarios ont été étudiés, à l’aide d’un
que le parc automobile exploité
modèle de planification des transports, sur la modération du trafic des camions, règlement de Casablanca comptait 335 000 véhicules
base des hypothèses de développement sur le contrôle technique des véhicules, etc. Des (+ 273 % par rapport à 1975)
urbains préparées dans le cadre du PDU et recommandations ont été faites en matière de et que l’équipement des ménages est lié
cohérentes avec les perspectives du Sdau. C’est construction de passages piétons sur les carre- au type d’habitat (corrélé au niveau de
fours et sur les voies à aménager, et en matière revenus). Il varie entre 1,4 voiture/ménage
le scénario volontariste en matière de transport
pour la catégorie d’habitat « luxe »,
collectif qui a été retenu par les autorités, sur la d’aménagement de couloirs de bus et de carre- à 0,14 voiture/ménage pour les catégories
base d’une analyse multicritères. Plusieurs fours jugés critiques. Cette étude vise également d’habitat « nouvelle médina », « précaire »
grandes orientations en découlent à moyen à améliorer l’accessibilité des grands généra- ou « informel ».
terme. L’usage des modes de transport sera pro- teurs de trafic (port de Casablanca et gare rou- Le parc de transports publics présentait
fondément modifié, en s’appuyant sur un déve- tière Ouled Ziane), ainsi que la sécurité. Elle moins de 1 000 autobus de 90 places,

ce
exploités par 16 concessionnaires ;
loppement sensible des transports collectifs et définit enfin un plan d’exploitation de la voi- 7 630 taxis urbains ; 5 238 taxis régionaux.
une prise en compte accrue des modes doux rie primaire dans l’arrondissement de Sidi La « valeur sociale » des coûts
(en particulier de la marche). Le parc automo- Belyout. des déplacements effectués montre
bile sera sensiblement amélioré afin de modé- la variation des coûts en dirham/passager/
Les actions déjà mises en œuvre km de 1 (autobus urbain) à 12 (voiture

an
rer les émissions de polluants, et la sécurité des
particulière).
déplacements urbains sera accrue. Les prestations se sont achevées en 2009, à leur
réception définitive. L’autorité organisatrice des
La part belle aux transports collectifs transports dans la Région a été créée et passe
Ces orientations tiennent compte de l’absence maintenant à la phase opérationnelle. Les pro-
d’investissements importants dans le secteur
des déplacements urbains depuis le schéma
directeur de transport de Casablanca en 1976.
Fr
positions à court terme issues du PDU ont été
financées dans le cadre du programme de mise
à niveau des infrastructures de Casablanca
Elles s’inscrivent dans une démarche pragma- (2,6 milliards de dirhams). Enfin, la première
e-
tique de réhabilitation qui innove avec la mise ligne de tramway préconisée a fait l’objet
en œuvre de modes de transports collectifs de d’études d’avant-projet en 2008 et d’exécution
grande capacité. en 2009, les travaux devant être engagés en
Pour atteindre l’objectif d’un usage accru des 2010 pour une mise en service en 2012. Dans le
-d

transports en commun, une modélisation de la cadre des études d’exécution en cours, un soin
demande et de l’offre a été effectuée pour l’ho- particulier est porté à l’insertion de la ligne
rizon 2020. Elle a permis de dresser la structure dans le tissu urbain et à la rénovation des
des principaux projets de développement des abords du corridor desservi par ce tramway.
île

transports collectifs en site propre.


Réseau de transport à l’horizon 2030 : cohérence du Sdau et du PDU
La structure du réseau à terme
Le développement du réseau de voirie primaire
est consécutivement limité à des aménage-
U

ments de capacité pour les principales péné-


trantes en périphérie (prolongement de l’auto-
route urbaine en direction du sud-ouest, voie
IA

structurante de 50 mètres au sud et rocade sud-


ouest) et au franchissement de carrefours
importants en créant des passages dénivelés.
Ces orientations générales à court terme ont
été traduites dans deux études de référence. La
première, sur la restructuration des transports
collectifs, a eu pour objectif l’amélioration
immédiate de l’exploitation du réseau en cor-
rigeant les principaux défauts et en adoptant
différents principes : non-concurrence entre les
AUC, ONCF, IAU îdF, 2008

opérateurs, couverture des lignes en périphé-


rie et desserte optimale. Pour atteindre ces
objectifs et améliorer la vitesse commerciale, il
a été recommandé de mettre en place 17 kilo-
mètres de couloirs réservés au seul usage des
autobus.
La seconde, sur le plan de circulation, a pro-
posé des mesures immédiates pour améliorer
79
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une mobilité durable

Le Maroc face au défi logistique


Lydia Mykolenko
IAU île-de-France

Depuis plusieurs années, le Maroc


a lancé des réformes
et des investissements qui visent

ce
à renforcer la compétitivité
de son secteur logistique
et de son positionnement portuaire.

an
Pour accompagner ces mutations,
il faudra prendre en compte
leur impact urbain tant à l’échelle

G. Zunino/IAU îdF
nationale que locale.
Fr
e-
ouverture du Maroc sur les grands flux aujourd’hui de plus en plus de la performance

L’
Le port de Casablanca :
véritable porte d’entrée du monde d’échanges internationaux de mar- des corridors de transport qui les desservent, le
dans la ville, il est un enjeu majeur chandises, son positionnement dans port de Tanger Med bénéficiera d’une desserte
du développement et de l’attractivité l’économie mondialisée et la croissance conti- multimodale de son hinterland(2). Le maillage
-d

de la métropole économique. nue de la demande de transport, aussi bien d’un réseau d’autoroutes vers Casablanca et
pour les flux internationaux et nationaux que vers Tétouan est en cours de construction et le
pour la distribution régionale et locale, placent port sera surtout desservi par le réseau ferré
le Royaume face à un défi d’une ampleur nou- national. Ce projet portuaire, qui accueille
île

velle. Conscient de l’atout que représente la depuis 2007 les navires-mères de Maersk et
proximité de l’Europe, du rôle déterminant de depuis fin 2008 les super porte-conteneurs de
la logistique en tant que facteur de compétiti- CMA CGM, s’accompagne de la création de
vité nationale, mais aussi des faiblesses struc- quatre zones d’activités intégrées. La première
turelles du secteur du transport de marchan- est, par ailleurs, une zone franche logistique de
U

dises et de la logistique, le pays a engagé 130 hectares adossée au port et dédiée aux
plusieurs réformes et entrepris des investisse- activités logistiques.
ments importants dans les domaines portuaire, Tanger Med a été créé dans une perspective
IA

autoroutier et ferroviaire. d’aménagement du territoire pour être un


levier de développement économique, notam-
Les ports, entre concurrence ment pour dynamiser les régions nord du pays.
et complémentarité Cependant, sur ce secteur très concurrentiel du
Avec ses deux façades maritimes, le Maroc trafic de conteneurs, le port de Casablanca
affirme une présence croissante sur la carte devrait faire face et être plutôt complémentaire.
mondiale des grandes places portuaires. Une Casablanca est le premier port du Maroc. Son
politique portuaire ambitieuse est menée trafic total s’est établi à 24 millions de tonnes en
depuis quelques années. Elle porte tant sur les 2008 (26,3 MT en 2007) et son trafic de conte-
ports traitant des trafics de vrac que, plus neurs à près de 800 000 équivalent vingt pieds(3)
récemment, sur ceux traitant les trafics conte- (EVP) en 2008. Il s’agit là d’atouts incontourna-
neurisés. La construction d’un nouveau termi- bles. C’est, en effet, dans les régions métropoli-
nal à Jorf Lasfar, le plus grand port minéralier
(1) Le nouveau port pourrait, à l’horizon 2015, traiter 8 mil-
d’Afrique, ou la réalisation, engagée en 2001, lions d’équivalent vingt pieds.
du nouveau port en eaux profondes Tanger (2) L’hinterland, dans le domaine du transport maritime, est
Med(1), situé à 40 kilomètres à l’est de la ville en l’arrière-pays continental d’un port que ce dernier approvi-
sionne ou dont il tire les marchandises qu’il expédie.
témoignent. (3) Unité de mesure standard d’un conteneur permettant
L’avantage concurrentiel des ports relevant d’élaborer des statistiques.
80
taines où s’implantent les activités à forte valeur s’agira pour le Maroc de renforcer dans les
ajoutée et les fonctions de commandement, années à venir le recours à ce mode de trans-
que se localisent les principaux nœuds des port massifié. Cela permettra d’éviter que le
réseaux internationaux de marchandises et les réseau routier n’atteigne un niveau de conges-
services qui les accompagnent. Les enjeux liés tion et de saturation au niveau de la desserte
au port de Casablanca sont donc stratégiques. des ports et des agglomérations urbaines, mais
Sa modernisation fait l’objet d’un plan à court également de prévenir des dysfonctionnements
terme (2010-2012), portant notamment sur dans les chaînes logistiques, tout comme des
l’amélioration des accès portuaires et sur l’aug- impacts environnementaux inacceptables.
mentation de sa capacité. Il est également au Certes, l’émergence de nouveaux schémas d’or-
centre d’un plan à moyen terme (2013-2015), ganisation des flux s’appuiera sur des transports
portant en particulier sur le développement rapides, souples et efficaces, et renforcera iné-
de l’activité conteneurs.Tanger Med a toutefois vitablement la pertinence du mode routier.

ce
été conçu pour les navires porte-conteneurs Celui-ci est déjà le mode de transport large-
nouvelle génération, ce qui n’est pas le cas du ment dominant (les trois quarts des flux de
port historique de Casablanca. Ce dernier est marchandises, hors phosphates, sont transpor-
confronté à deux problèmes : celui de son tés par ce mode), bien que les entreprises maro-

an
adaptation à la montée en puissance de la caines soient encore loin des standards de
conteneurisation à grande échelle et celui de fonctionnement internationaux(5). Néanmoins,
son fonctionnement en milieu urbain.Tout l’en- le mode ferroviaire est encore fortement utilisé
jeu consiste à faire coexister à Casablanca les pour le transport de marchandises qui repré-
déplacements liés au transport de fret et ceux sente 75 % de l’activité de l’Office national des
liés aux déplacements des personnes, et de
résoudre la question difficile de l’aménage-
ment de son territoire métropolitain en valori-
Fr
chemins de fer (ONCF) ; 50 % du chiffre d’af-
faires étant constitué par le transport des phos-
phates, 25 % par l’activité fret (céréales, char-
sant l’atout exceptionnel que constitue son port
e-
maritime, porte d’entrée du monde dans la (4) Compte-tenue de la croissance du trafic entre les États
ville. membres, l’Union européenne a adopté dès 1990 un premier
plan d’actions, qui englobe tous les modes de transport, sur
les réseaux transeuropéens de transport (RTE-T). Une révi-
Des plates-formes multimodales sion du RTE-T a été effectuée en 2004 et a abouti à une liste
-d

pour l’hinterland de trente axes et projets prioritaires. Les Journées mention-


nées ci-dessus procèdent de ces discussions en vue de la
Incontestablement, les ports maritimes sont future révision, prévue en 2014.
devenus les principales portes d’entrée et de (5) Conscient de cet enjeu, le Maroc a entrepris en mars 2003
sortie des marchandises ; leur rôle dans la struc- une réforme en faveur de la libéralisation des transports rou-
île

tiers de marchandises et s’est doté d’un nouveau cadre légis-


turation des flux terrestres est désormais déter- latif. Ceci devrait inciter les entreprises à s’aligner progressi-
minant. De fait, l’optimisation de l’articulation vement sur les pratiques de la concurrence.
des différents types de flux – depuis les grands
flux internationaux et nationaux structurés par Les grands corridors de fret
les grandes plates-formes multimodales jusqu’à
U

la desserte des cœurs d’agglomération – et


celle des interfaces entre les modes sont inhé-
rentes à l’amélioration de l’organisation du
IA

transport de marchandises.
S’agissant des grands flux internationaux, l’en-
jeu principal se situe dans le développement
souhaité des échanges économiques entre le
Maroc et l’Union européenne (UE). La partici-
pation du Maroc en 2009 aux Journées du
réseau transeuropéen de transport(4) (RTE-T)
témoigne de l’importance de cet enjeu. Parmi
les sujets évoqués pour l’extension du RTE-T
au voisinage de l’UE, figurent deux projets : la
liaison fixe entre le Maroc et l’Espagne par
Gibraltar, déjà présentée à la Commission
européenne en juin 2007 et l’axe ferroviaire
Algésiras-Tanger-Casablanca-Agadir. Ces projets
auront des conséquences importantes sur les
échanges entre le Maroc et l’Europe et donne-
ront toute sa pertinence à la desserte ferroviaire ONCF, Iaurif, édition 2006
du port de Tanger Med. Dans ce contexte, il réactualisé par l’IAU îdF, 2010

81
Le Maroc en perspective :
regards croisés Vers une mobilité durable
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Le Maroc face au défi logistique

bon, bois, matériaux de construction, voirie à grande capacité (autoroutes ou routes


engrais…) et 25 % par l’activité voyageurs. Cette nationales), ainsi que les nuisances sur le voisi-
situation est une grande chance pour le Maroc nage.
qui doit tout faire pour la maintenir.
Les difficultés que rencontrent les économies Inventer une logistique urbaine moderne
développées qui ont misé sur le tout-routier au et exemplaire
cours des trente dernières années pour favori- Si la distribution urbaine est encore majoritai-
ser le report d’une partie des flux de marchan- rement assurée par les souks et les petits com-
dises sur le mode ferroviaire, prouvent à quel merces, la grande distribution se développe
point la préservation de l’existant est essen- progressivement(7) en captant une part de plus
tielle. Les autorités marocaines l’ont bien inté- en plus importante de la consommation. Cette
gré et ont inauguré en juillet 2008 la plate-forme évolution s’appuie sur une nouvelle organisa-
ferroviaire Casablanca-Mita(6), première du tion des flux logistiques avec, notamment, le

ce
genre. D’autres suivront à Fès, Marrakech et Tan- passage des marchandises par des plates-
ger en vue de la constitution d’un réseau de formes d’échange.
plates-formes multimodales rail-route. Or, les grandes agglomérations marocaines ne
disposent pas aujourd’hui de tels sites – qui ne
Une nécessaire articulation des flux

an
sont pas des lieux d’entreposage, mais des lieux
Ce réseau devra reposer sur la mise en œuvre de passage entre un transport de masse et des
de liaisons ferroviaires massifiées au départ des véhicules de livraison de taille plus réduite –
grands ports maritimes de Casablanca, Moham- spécialement conçus pour accueillir ces activi-
media, Jorf Lasfar, Safi et Tanger Med, permet- tés. Bien plus, compte tenu de la rapidité des
Fr
tant l’acheminement et l’évacuation des mar-
chandises. S’agissant des conteneurs, le réseau
ferroviaire devra permettre de connecter les
mutations urbaines en cours, l’action des pou-
voirs publics est indispensable pour en favori-
ser l’implantation au plus près des zones à des-
zones logistiques prévues à proximité immé- servir. En effet, la pression foncière croissante
e-
diate des ports de Tanger Med et de Casablanca induira l’éviction des fonctions logistiques loin
(ce qui est déjà le cas avec la plate-forme Casa- des cœurs d’agglomération. Elles s’implante-
blanca-Mita) et avec les grandes plates-formes ront en fonction des opportunités qui se pré-
régionales dont la vocation est la desserte du senteront, sur des sites peu ou pas adaptés,
-d

bassin de consommation et de production entraînant une augmentation des trajets. Le


S. Castano/IAU îdF

industrielle des grandes agglomérations du « dernier kilomètre », celui de la livraison des


pays. commerces et des marchés, s’allongera sur plu-
Mieux articuler les flux passe donc par la créa- sieurs kilomètres, voire sur plusieurs dizaines
île

tion de quelques grandes plates-formes logis- de kilomètres, entraînant congestion, pollution


Une réflexion organisationnelle tiques qui, à partir des ports maritimes, oriente- et coût supplémentaire de transport.
innovante doit être menée, ront et structureront d’autant plus les flux de Pourtant, il est intéressant de noter qu’il existe
notamment sur « le dernier marchandises qu’elles seront multimodales. encore aujourd’hui, dans le cœur des villes, de
kilomètre » de livraison, Ces grandes plates-formes dédiées aux flux nombreux espaces de stockage. Pour vétustes
U

pour contribuer au développement internationaux et nationaux doivent être qu’ils soient souvent, ces espaces dont la logis-
d’une distribution moderne connectées aux plates-formes de distribution, tique urbaine a besoin (qui sont des petits
au service de l’attractivité situées idéalement en périphérie immédiate espaces, de quelques hectares au maximum)
IA

des centres urbains. des agglomérations. La demande pour de tels sont particulièrement stratégiques et doivent
sites, qui peuvent intégrer une fonction de être préservés. Leur mutation en véritables
stockage plus ou moins importante, se dévelop- plates-formes logistiques urbaines, c’est-à-dire
pera fortement dans les années à venir, à se caractérisant par une utilisation du sol com-
mesure de l’externalisation de cette fonction patible avec les densités urbaines, s’insérant de
par les chargeurs. Leur localisation doit être manière harmonieuse dans le tissu urbain et
orientée par les schémas d’aménagement afin mutualisant les flux pour le dernier kilomètre,
de ne pas laisser les multiples acteurs – char- est à inventer. C’est en effet au prix d’une solu-
geurs, transporteurs, organisateurs du transport, tion immobilière et organisationnelle inno-
distributeurs – les mettre en œuvre en fonction vante qu’ils pourront contribuer au développe-
de leur seule logique. ment d’une distribution moderne au service
Seule une implantation raisonnée en fonction de l’attractivité des centres urbains.
d’une articulation optimale et hiérarchisée des
flux et des plates-formes minimisera les effets (6) Casablanca Mita est le premier « port sec » sous douane
négatifs en termes de congestion et de nui- du Maroc. Situé à 6 kilomètres du port, il se compose d’un
sances environnementales qui pourraient résul- chantier multimodal de 8 hectares et d’une zone logistique
de 32 hectares.
ter d’accès routiers insuffisamment dimension- (7) Voir dans ce numéro des Cahiers, TAZI Kawtar, « Une arma-
nés ou de mauvaises connexions au réseau de ture commerciale en pleine évolution », p. 66.
82
L’environnement :
l’enjeu de l’aménagement

ce
de demain

an
Les villes marocaines face
Fr au changement climatique 84

Une réglementation parasismique


e-
pour le Maroc 88

Les défis de l’eau :


-d

le bassin du Souss 89
île

Des plans verts


pour les villes marocaines 91

Développement et gouvernance
U

des services publics urbains 94


IA

83
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain

Les villes marocaines


face au changement climatique
Anthony Gad Bigio(1)
Banque mondiale

Le changement climatique
et les émissions de gaz à effet de serre
auront de plus en plus d’impacts
sur le territoire, notamment sur les villes

ce
et le littoral marocains. C’est pourquoi
il est indispensable d’anticiper au mieux
les conséquences et d’identifier

an
les mesures d’adaptation nécessaires.

Abdelhak Senna/AFP/Getty Images


Le défi est donc de concevoir,
dès aujourd’hui, une urbanisation
adaptée au climat et aux modes de vie
Fr des usagers.
e-
e changement climatique en cours, ainsi l’Agence des Nations-unies chargée du chan-

L
Les séismes, comme ici en 2004
à Al Hoceima, endommagent que son accélération dramatique due à gement climatique, préparée par le secrétariat
fortement l’espace urbain l’intensité croissante des émissions de d’État à l’Eau et l’Environnement avec l’appui
et nécessitent des mesures gaz à effet de serre (GES), est désormais incon- du Programme des Nations unies pour le déve-
-d

de prévention. testable. L’envergure de ce changement, dont loppement (PNUD) avant la conférence de


les impacts se manifestent déjà de multiples Copenhague de décembre 2009(2).
manières à travers le globe, dépendra essentiel- Selon ces travaux, d’ici 2030, le Maroc ferait face
lement dans l’avenir de la capacité de limiter à une diminution de 8 % à 14 % de sa pluviomé-
île

ces émissions. Le degré de concentration des trie et à une augmentation d’au moins 1,6 °C de
GES dans l’atmosphère provoque, en effet, une sa température ambiante moyenne. Ces chan-
augmentation sensible de la température gements auront des conséquences importantes
ambiante. Selon les scientifiques, si cette aug- sur les écosystèmes, sur les activités produc-
mentation se limite à deux degrés, il sera possi- tives, sur la population, ainsi que sur les établis-
U

ble de limiter les dégâts et d’adapter la vie de sements humains, urbains et ruraux du pays.
la planète à ce nouveau régime climatique.Au- La variabilité régionale de ces transformations
delà de ce seuil, les conséquences seront très est assez large, en fonction des différentes zones
IA

sévères voire, pour certaines régions du monde, climatiques du Maroc. Cependant, les opéra-
catastrophiques. tions de « descente d’échelle », c’est-à-dire de
rapprochement des données globales avec les
Les prévisions du changement climatique conditions climatiques particulières d’un site
au Maroc spécifique conduites par Météo Maroc, permet-
De par sa position géographique, le Maroc fait tent de préfigurer d’une façon approximative
très certainement partie des régions qui seront le climat à venir dans les différentes zones du
les plus affectées par le changement clima- pays, y compris dans les villes. Il apparaît que
tique. Les modèles de circulation globale et les zones côtières marocaines seront affectées
régionale, ainsi que des travaux détaillés de par l’augmentation du niveau de la mer, esti-
Météo Maroc, l’agence nationale de météorolo- mée entre dix et vingt centimètres à l’horizon
gie, en collaboration avec la Banque mondiale, 2030, ainsi que par l’intensification de l’érosion
confirment que le pays devra faire face à une
forte baisse de la pluviométrie et à une hausse (1) Anthony Gad Bigio est spécialiste principal en urbanisme
importante de la température ambiante dans à la Banque mondiale.
les décennies à venir. Ces données, dans leurs (2) Secrétariat d’État à l’Eau et l’Environnement, Seconde
communication nationale du Maroc sur les changements cli-
estimations actuelles, sont consignées dans la matiques, Convention-cadre des Nations unies sur les chan-
seconde communication nationale du Maroc à gements climatiques, Rabat, 2009.
84
côtière et des effets de houle. Les phénomènes trages entre usages ruraux et usages urbains.
maritimes se manifestent déjà de manière Cela se traduira par une pression pour une uti-
importante et préoccupante sur plusieurs par- lisation plus rationnelle de la ressource et par
ties du littoral. la réduction des gaspillages et des pertes sur
les réseaux. La baisse des nappes réduira le
Des impacts qui menacent les villes débit des forages et des puits et accroîtra le
marocaines risque d’infiltration d’eau saumâtre à proximité
Toutes les villes marocaines risquent d’être tou- de la mer.
chées par les impacts du changement clima-
tique, mais à différents degrés selon leur zone Les vulnérabilités du littoral
climatique d’appartenance, leur position géo- Les villes côtières subiront les impacts de l’élé-
graphique, leur taille et leur morphologie vation du niveau de la mer, de l’érosion côtière
urbaine. Certaines vulnérabilités sont, cepen- et des effets de houle sur les infrastructures por-

ce
dant, communes à la plupart des villes et ris- tuaires, les plates-formes logistiques, les
quent de se manifester fortement au cours des défenses côtières, les espaces naturels tels que
prochaines décennies. plages ou zones vertes, et les écosystèmes des
estuaires fluviaux. Ces impacts sont souvent

an
Les inondations urbaines intensifiés par les effets des houles maritimes.
Dans un contexte de diminution de la pluvio- Ce fut le cas lors des inondations de Moham-
métrie totale annuelle, le changement clima- media en 2003 : l’évacuation dans la mer de
tique induit une concentration de la distribu- gros volumes d’eau pluviale transportés par le
tion temporelle de la pluviométrie. Des système de drainage et l’arrivée de vagues vio-
épisodes extrêmes de pluies torrentielles
concentrées dans un temps très limité sont de
plus en plus fréquents, avec le risque de dépas-
Fr
lentes empêcha l’évacuation rapide. L’érosion
côtière, déjà marquée dans plusieurs zones
urbaines et notamment à Casablanca – causée
ser la capacité des systèmes de drainage par le prélèvement de sable maritime ou par
e-
urbain. La pression de l’urbanisation ainsi que les courants – sera sans doute intensifiée par
la présence d’habitat informel limitent actuel- l’élévation du niveau de la mer.
lement la capacité de préserver, à l’intérieur des Un premier travail sur ce sujet a été finalisé en
villes, des espaces libres de construction pour 2007 dans le cadre d’un projet financé par le
-d

absorber une partie de la pluviométrie excé- PNUD sur les impacts possibles de l’élévation
dentaire en cas d’orages prolongés. Les inon- du niveau de la mer sur la ville de Tanger et sur
dations de novembre 2008 dans plusieurs villes le littoral côtier de Saïdia(3). Il répondait à une
marocaines ont augmenté la visibilité de ce inquiétude croissante quant à la vulnérabilité
île

risque urbain majeur. des villes et des zones côtières marocaines qui
connaissent actuellement d’importants inves-
Une température ambiante plus élevée tissements touristiques. Depuis 2009, une nou-
L’augmentation de la température ambiante velle étude régionale de la Banque mondiale(4)
sera plus importante encore dans les agglomé- couvre la zone métropolitaine de Casablanca,
U

rations urbaines qui sont normalement affec- ainsi que la vallée du Bouregreg entre Rabat et
tées par un « îlot de chaleur », c’est-à-dire par Salé. Elle a pour objectifs de prévoir les impacts
un différentiel de température entre la ville et
IA

son espace rural avoisinant. Celui-ci est dû à (3) SNOUSSI M., M’HAMMEDI N., BOUTAYEB, KHATTABI A., BOUMEAZA
l’importance des surfaces minéralisées T. et OUCHANI T., « Évaluation de l’impact et de l’adaptation
des zones côtières marocaines face aux changements cli-
urbaines et à la rétention de chaleur par les matiques », Matee/Unep, 2007.
bâtiments. L’augmentation de température res- (4) Vulnérabilité et adaptation des villes d’Afrique du Nord
sentie en plein été dans certaines villes maro- au changement climatique et aux désastres naturels, étude
régionale de la Banque mondiale couvrant le Maroc, la
caines, comme Tanger et Ourzazate, pourra Tunisie et l’Egypte, menée par un groupement composé de
ainsi atteindre 4 °C ou 5 °C. En outre, les vagues l’IAU îdF, Egis-BCEOM international et BRGM, Paris, 2009.
de chaleur saisonnières pourront se produire
plus fréquemment et la pollution atmosphé-
rique de l’air empirera.

Des ressources en eau en diminution


La baisse de la pluviométrie attendue au niveau
national se répercutera sur le débit des bassins
B. Cauchetier/IAU îdF

versants qui alimentent les villes, soit directe-


ment, soit par le biais d’un réservoir important L’élévation du niveau de la mer
ou d’un barrage. La rareté relative de la res- intensifie le phénomène d’érosion
source en eau augmentera la nécessité d’arbi- côtière.
85
Le Maroc en perspective :
regards croisés L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les villes marocaines face au changement climatique

du changement climatique et les risques de évidentes, est devenue plus urgente dans ce
désastres naturels à l’horizon 2030, et d’identi- contexte de risques accrus. Les villes maritimes
fier les mesures d’adaptation nécessaires. Le devront être en mesure de prévoir et de réaliser
secrétariat d’État à l’Eau et l’Environnement, la surélévation des structures portuaires et des
chargé des études sur le changement clima- défenses maritimes, ainsi que la protection des
tique, souhaite d’ailleurs poursuivre cette ressources naturelles et des zones humides, pre-
réflexion avec des études similaires sur Tanger, mière barrière de défense des zones habitées
Mohammedia, Agadir et Nador. contre les nouvelles menaces. La mise en place
Dans le contexte des villes marocaines, il est ou le renforcement de systèmes d’alerte, d’infor-
important de souligner le lien entre la vulnéra- mation et de préparation de la population rési-
bilité urbaine et la présence d’habitat informel. dente, et d’intervention d’urgence en cas de
Les bidonvilles sont souvent construits dans crise sont aussi essentiels pour réduire la vulné-
des ravines ou sur des pentes accentuées, donc rabilité urbaine.

ce
sur des sites plus vulnérables que d’autres aux
inondations et aux glissements de terrains. Les Les émissions urbaines de gaz à effet
quartiers lotis irrégulièrement, malgré la qua- de serre et leur atténuation
lité souvent correcte des constructions, sont Les villes consomment en moyenne jusqu’à

an
dépourvus de réseaux, et notamment de sys- 70 % de l’énergie d’un pays et produisent la
tèmes de drainage, ce qui les rend plus vulné- plus grande partie de son PIB. À défaut de don-
rables aux inondations urbaines. nées spécifiques concernant le Maroc à cet
égard, on peut supposer qu’indirectement les
L’adaptation des villes marocaines villes marocaines contribuent à la majorité des
au changement climatique Fr
L’identification des mesures d’adaptation aux
vulnérabilités susmentionnées passe par une
émissions de GES liées à la production d’éner-
gie par des sources non-renouvelables. Toute-
fois, le Maroc a lancé ces dernières années des
analyse basée sur des projections les plus fia- investissements importants dans la génération
e-
bles possibles concernant l’importance future éolienne et solaire d’électricité, ce qui contri-
des impacts du changement climatique pour bue à réduire le volume total des émissions,
chacun des sites. Les études prospectives sur le ainsi que la facture pétrolière nationale.
climat souffrent d’une grande incertitude liée, Pour atteindre ces deux objectifs stratégiques
-d

d’une part, à la difficulté d’obtenir pour un site d’importances globale et nationale, il est néces-
spécifique des données fiables venant des saire de se tourner également vers les « gise-
modèles de circulation globale ou régionale ments » urbains d’efficacité énergétique, dans
et, d’autre part, aux évolutions possibles du cli- les domaines de la production industrielle, de
île

mat selon le niveau d’émissions de GES à venir. la mobilité, de la distribution d’eau potable et
Néanmoins, certaines mesures peuvent être du traitement des eaux usées, de la gestion des
considérées comme appropriées et nécessaires déchets et du bâtiment. Chacun de ces sec-
malgré l’incertitude actuelle des projections. teurs, dans son fonctionnement actuel, offre
Le renforcement des systèmes de drainage des opportunités importantes pour l’introduc-
U

urbain en fait certainement partie, vu la ten- tion et l’utilisation d’énergies renouvelables et


dance confirmée à l’augmentation de la fré- pour une plus grande efficacité énergétique.
quence et de l’intensité des précipitations Le ministère de l’Énergie et des Mines œuvre,
IA

extrêmes. La mise en place d’un « urbanisme avec les autres ministères concernés, pour l’éta-
précautionnaire» qui tiendrait bien compte des blissement de programmes innovants, notam-
risques naturels et des vulnérabilités clima- ment par le biais du Centre pour le développe-
tiques des sites à urbaniser paraît également ment d’énergies renouvelables (CDER). La
essentielle. La résorption de l’habitat insalubre, majorité de ces programmes touche à l’espace
qui a déjà des motivations sociales et urbaines urbain, et le ministère de l’Habitat, de l’Urba-
nisme et de l’Aménagement de l’espace tra-
vaille à la mise en place d’incitations appro-
priées dans les domaines de l’urbanisme et de
la construction. Le holding Al Omrane, principal
groupe public d’aménagement urbain et de
réalisation de programmes publics d’habitat
À Agadir, social, œuvre également pour l’introduction
des quartiers d’habitat informel d’approches innovantes dans ses projets. Il est
construits dans des ravines important de rappeler le travail du Fonds
V. Said/IAU îdF

ou sur de fortes pentes, d’équipement communal (Fec) qui gère, sur


sont plus exposés aux inondations une base internationale, la commercialisation
et aux glissements de terrain. des « crédits carbones » marocains issus de pro-
86
jets d’utilisation des énergies renouvelables et Schéma directeur d’aménagement de l’aire urbaine de Nador
d’efficacité énergétique dans tous les secteurs
de l’économie.

L’urbanisation à l’horizon 2030 :


un défi et une opportunité
Selon l’étude prospective « Maroc 2030 » du
Haut-commissariat au Plan (HCP), le pays
comptera alors dix millions de citoyens urbains
de plus (66 % de la population). L’ensemble de
la croissance démographique nationale à l’ho-
rizon 2030 sera donc concentré dans les villes.
Ceci représente un défi supplémentaire, mais

ce
aussi une opportunité quant à la relation des
villes à l’égard du changement climatique.
Tout d’abord, il sera important de préfigurer la
localisation de cette croissance urbaine. Si la

an
consolidation de la dorsale atlantique urbaine,
d’El Jadida au sud jusqu’à Kénitra au nord en
passant par Casablanca et Rabat-Salé, paraît un
acquis, tout comme la croissance urbaine du
pôle urbain de Tanger-Tétouan, plusieurs scé-
narios sont possibles pour les capitales régio-
nales et les villes moyennes de l’intérieur. La
vulnérabilité de ces centres urbains dépendant
Fr
notamment de leur localisation géographique,

Dar Al Handasah
e-
elle mérite d’être mesurée comme un des fac-
teurs favorisant le développement de certaines
villes plutôt que d’autres. En outre, les prévi-
sions d’urbanisation du HCP devront probable-
-d

ment être revues à la hausse en raison de l’ac- denses et compacts offrent généralement plus Les villes côtières comme Nador
célération du dépeuplement rural due aux de qualités urbaines et sont bien moins développées autour d’une sebkha
impacts futurs du changement climatique. consommateurs d’énergie que les quartiers (lagune) sont les plus exposées
« modernes », composés d’immeubles isolés de aux phénomènes du changement
île

Concevoir une urbanisation plus grand volume. Ces derniers induisent la climatique.
mieux adaptée au climat suprématie de la circulation véhiculaire et sont
Pour traduire le défi de cette production plus exposés à l’ensoleillement direct.
urbaine pour dix millions de Marocains urbains Traditionnellement, au Maroc, le bien-être et le
supplémentaires d’ici 2030 en opportunité, des confort intérieur des habitations étaient obte-
U

changements profonds devront s’opérer dans la nus grâce à une conception architecturale et
manière de concevoir la ville et de la réaliser à à un usage de matériaux adaptés au climat, et
toutes ses échelles de la part des autorités res- non par climatisation artificielle. Si l’objectif de
IA

ponsables de l’aménagement du territoire et protéger les constructions d’un climat plus


de la planification, des promoteurs immobi- agressif, tout en minimisant la consommation
liers, des architectes et des usagers. d’énergie électrique, devient une source d’ins-
En premier lieu, la localisation des villes nou- piration pour les concepteurs, apparaîtra une
velles et des extensions urbaines devra davan- nouvelle génération d’architecture bioclima-
tage tenir compte des contraintes climatiques tique, insérée dans des éco-quartiers adaptés
et des vulnérabilités de chaque site. Si d’autres au contexte culturel et social marocain.
considérations d’ordre foncier, de planification Finalement, la modernisation des infrastruc-
régionale et d’accès aux infrastructures princi- tures urbaines, et leur extension qui accompa-
pales interviendront forcément dans ces choix, gnera la croissance des villes, devront prendre
il sera désormais essentiel de garantir que les en compte les soucis de l’efficacité énergétique
investissements de long terme seront réalisés pour contribuer à la création de villes durables.
dans des localités moins affectées par les Ces mêmes préoccupations devront se traduire
impacts du changement climatique. par des choix appropriés de matériaux de
En second lieu, des choix de morphologie construction, par la généralisation de l’isolation
urbaine appropriée devront être faits à chaque thermique et par l’utilisation systématique
fois qu’un plan d’aménagement ou de lotisse- d’énergies renouvelables et de systèmes d’effi-
ment sera conçu et approuvé. Les tissus urbains cacité énergétique dans la construction.
87
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain

Hayat Sabri(1)
Une réglementation parasismique
Ministère de l’Habitat,
de l’Urbanisme
pour le Maroc
et de l’Aménagement
de l’espace
À l’échelle internationale, les séismes font partie de la problématique générale
des catastrophes naturelles les plus graves. Elles voient leur fréquence
et leur intensité s’accroître avec le changement climatique. Afin de prévenir
les conséquences majeures des séismes sur les espaces urbains et les populations,
le Maroc a mis en place une réglementation parasismique évolutive.

ce
L’impact des séismes vrant le territoire national ont été rédigés, mais
sur les constructions n’ont pu être approuvés pour des raisons tech-
Les dégâts liés aux séismes affectant le secteur niques ou réglementaires.
de la construction dépassent 50 % des pertes En 2000, le projet de règlement RPS 2000 appli-

an
totales. La sismicité au Maroc est considérée cable aux bâtiments a été commandé par le
comme «modérée à faible», malgré des séismes département de l’Habitat. Négocié avec les
très destructeurs, comme celui d’Agadir en experts nationaux et internationaux, il a été pré-
1960, de magnitude 5,8. Il a causé plus de 12 000 senté à la communauté scientifique et tech-
morts et détruit 70 % des constructions, cau- nique nationale, ainsi qu’aux professionnels de
Fr
sant 290 millions de dollars de dégâts.
Plus récemment, le séisme d’Al Hoceima, sur-
venu en février 2004, a montré qu’en milieu
la construction et de l’habitat. En 2002, le RPS
2000 instituant le Comité national du génie
parasismique (CNGP) a été rendu obligatoire
urbain, seules les constructions non réalisées par le décret n° 2-02-177 du 9 hija 1422
e-
suivant les règles de l’art n’ont pas résisté aux (22 février 2002). Ce document fixe les règles
secousses. La médiocrité et la fragilité des de calcul et de dimensionnement des struc-
constructions traditionnelles en milieu rural tures pour renforcer la tenue des bâtiments aux
ont engendré d’énormes pertes humaines et secousses sismiques. Il édicte également des
-d

matérielles. Les dégâts ont été très lourds en dispositions techniques de génie civil et de
termes de coûts de reconstruction pour la pro- conception architecturale permettant aux bâti-
vince d’Al Hoceima. ments de résister à toutes les intensités de
secousses. Il s’applique aux constructions nou-
île

La réglementation parasismique : velles et aux bâtiments subissant des modifica-


un précieux moyen de prévention ? tions importantes, telles que des changements
On ne peut pas éviter l’exposition au risque de d’usage, des transformations pour des raisons
séisme, mais on doit essayer de l’anticiper et de sécurité publique ou d’extension.
de s’y préparer.Ainsi, à chaque tremblement de Le domaine d’application du RPS 2000 couvre
U

terre, la réglementation parasismique est enri- les structures en béton armé et en acier. Il répar-
chie et modifiée. Cette dernière, basée sur le tit le Maroc en trois zones sismiques homo-
génie parasismique, permet d’évaluer les forces gènes présentant le même niveau de risque. Les
IA

sismiques latérales à prendre en compte dans bâtiments sont classés suivant leur importance,
le dimensionnement des bâtiments. et les sols en fonction de leur nature.
Au Maroc, cette réglementation n’a pris nais- Sept ans après son entrée en vigueur, le RPS
sance qu’après 1960 : le premier règlement 2000 est en cours de révision par le ministère
parasismique (RPS), qui couvrait uniquement de l’Habitat, de l’Urbanisme et de l’Aménage-
la région d’Agadir, s’intitulait « normes Agadir ment de l’espace, en partenariat avec l’univer-
1960 ». Depuis, plusieurs projets de RPS cou- sité Mohammed V Agdal de Rabat.
Suite à une enquête menée auprès des utilisa-
teurs (bureaux d’études, de contrôle, archi-
tectes, promoteurs, entreprises, laboratoires), le
Le séisme d’Al Hoceima projet de RPS 2000 révisé a été élaboré pour
a montré que, en milieu urbain, faciliter son utilisation grâce à deux cartes sis-
© Thierry Dudoit/Express-Réa

seules les constructions miques (accélération et vitesse du séisme), à


n’ayant pas respecté les normes de nouvelles données, à l’affinage du zonage
n’ont pas résisté aux secousses. sismique par site, et à l’amélioration du classe-
Le règlement parasismique permet ment des constructions.
donc de réduire considérablement
les pertes dues aux séismes. (1) Directrice adjointe à la direction technique de l’Habitat.
88
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain

Les défis de l’eau :


le bassin du Souss
Christian Thibault
IAU île-de-France

Le Maroc a connu, depuis 1980,


des périodes de sécheresse pouvant
atteindre cinq années consécutives.
La situation de la région du Souss
est emblématique des défis à relever.

ce
La consommation d’eau accompagnant
la croissance a considérablement
augmenté, et les prélèvements dépassent

an
largement la capacité naturelle
de renouvellement. Les perspectives
de développement sont conditionnées
Fr V. Said/IAU îdF par un partage et une gestion
plus rationnelle de la ressource.
e-
e bassin du Souss-Massa couvre une plus des trois quarts des volumes utilisés. Le

L
L’embouchure de l’oued Souss
a été récemment réhabilitée grâce superficie de 28 000 km2, réunissant qua- niveau de la nappe du Souss baisse depuis les
à la mise en service de la station tre bassins versants principaux classés années 1970 à cause de sa surexploitation et
d’épuration d’Agadir. par ordre d’importance : l’oued Souss, l’oued de sa réalimentation aléatoire. Les prélève-
-d

Massa, les oueds côtiers Tamraght et Tamri, et ments d’eau souterraine ont été multipliés par
la plaine de Tiznit-Sidi Ifni. Entre l’océan Atlan- plus de trois en trente ans, alors que le climat
tique et les montagnes du Haut Atlas et de s’asséchait. Sur cette période, des rabattements
l’Anti-Atlas qui l’isolent du Sahara, ce bassin est de nappe de 10 mètres ont été couramment
île

composé d’un quart de zones de plaines et de observés, allant jusqu’à 65 mètres dans certains
trois quarts de zones montagneuses. Cette secteurs(3). La réduction de la nappe entraîne
région se singularise par une formation végé- des pertes de terres agricoles, et accroît le stress
tale naturelle spécifique : l’arganeraie, dominée hydrique des couverts végétaux, notamment de
par un arbre endémique(1) du Sud-Ouest maro- l’arganeraie. L’agriculture traditionnelle en zone
U

cain, l’arganier. La capitale régionale du Grand bour(4) des piémonts et de la montagne pâtit de
Agadir est implantée juste au nord de l’embou- la sécheresse, ce qui pousse la population à
chure de l’oued Souss. La population du Grand l’exode rural.
L’agriculture et le tourisme :
IA

deux secteurs majeurs de l’économie Agadir a été multipliée par 2,6 entre 1982 La construction de grands barrages-réservoirs,
régionale et 2004, pour atteindre 678 600 habitants(2). comme le barrage Youssef Ben Tachfine, per-
Les productions agricoles se répartissent en met une certaine régulation entre les années
valeur comme suit : 34 % de maraîchage, Une ressource limitée humides et les années sèches. Ces barrages de
28 % d’élevage, 25 % d’agrumes Malgré des précipitations faibles, le bassin du rétention des eaux superficielles jouent un rôle
et 10 % de céréales. La superficie irriguée
s’étend sur plus de 134 000 hectares. Souss est alimenté en eau grâce aux hautes important dans l’alimentation en eau potable
Elle est consacrée au maraîchage montagnes adjacentes. C’est le plus important des villes et villages, dans le développement
des primeurs et aux agrumes, réservoir phréatique du Maroc, ce qui en a fait rural, ainsi que dans l’écrêtement des crues. Ils
qui représentent respectivement 70 % et une des régions les plus fertiles du pays. Cette permettent d’irriguer environ 34 000 hectares
50 % de la production et des exportations ressource a favorisé la prospérité d’Agadir, tout et d’apporter une recharge artificielle à la
marocaines. L’industrie est dominée
par le secteur agroalimentaire qui dispose autant que sa position de carrefour maritime nappe du Souss. Ils sont complétés par de petits
d’un fort potentiel de développement. et terrestre. Mais ce bassin est aujourd’hui sou- barrages et des lacs collinaires.
Par ailleurs, Agadir pèse considérablement mis à des pressions conjuguées – sécheresse et
dans le tourisme international au Maroc : augmentation des prélèvements d’eau – ren- (1) Espèce dont la répartition est circonscrite à un lieu. 80 %
première ville touristique du pays, dant la situation critique. de l’arganeraie se trouve dans le Souss.
elle représente plus de 30 % de la capacité (2) Soit un taux d’accroissement annuel de 4,5 %.
d’hébergement. L’arrière-pays recèle un fort Compte tenu de la rareté des eaux superfi-
(3) Cette baisse de niveau est estimée à 0,5 à 2 mètres par an
potentiel de développement du tourisme cielles, le développement repose sur l’exploita- en moyenne.
rural et de l’écotourisme. tion des eaux souterraines qui représentent (4) Au Maroc, le terme désigne une zone de culture sèche.
89
Le Maroc en perspective :
regards croisés L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Les défis de l’eau : le bassin du Souss

Les bassins versants de Souss-Massa ré-alimentation des nappes), de sa rationalisa-


tion et de son économie (réduction de la
consommation). Différents scénarios à l’hori-
zon 2020 ont été étudiés dans le cadre du plan
directeur d’aménagement intégré des res-
sources en eau. Dans tous les cas, la demande
en eau ne pourra être satisfaite que par la pour-
suite d’une surexploitation des nappes et par
des restrictions en période de sécheresse. Le
scénario le moins pessimiste réclame la mobi-

Direction de l’Hydraulique, Agence du bassin hydraulique du Souss-Massa


lisation maximale des eaux de surface en mul-
tipliant les barrages et en réutilisant des eaux
usées pour l’arrosage non agricole, ainsi que le

ce
plafonnement des prélèvements.

Des actions à tous les niveaux


Les activités, particulièrement agricoles et tou-

an
ristiques, doivent réduire leurs prélèvements et
leurs rejets polluants. Les produits agricoles
actuels exportent l’eau d’une région où elle est
rare. Des évolutions sont nécessaires afin de
l’économiser par la généralisation de la micro-

Un contexte climatique semi-aride


Les précipitations sont très irrégulières
Fr
Le dessalement de l’eau de mer, devenu
irrigation, voire par la reconversion vers des
productions moins gourmandes en eau. Le
fonctionnement des complexes touristiques
techniquement abordable, pourra réduire cer- sont également interpellés (xeriscaping(7) des
e-
à la fois pendant l’année et d’une année taines tensions d’approvisionnement, mais ne espaces extérieurs, gestion des piscines et des
sur l’autre. Les régimes hydrologiques
sont caractérisés par l’alternance dédouane pas d’une recherche permanente terrains de golf).
de périodes de sécheresse et de forte d’économies d’eau et du maintien des res- Le défi le plus difficile à relever est d’enrayer la
pluviométrie, voire d’inondations. sources en eau douce, cruciales pour un amé- tendance générale à la dégradation des sols et
-d

Les précipitations sont, par ailleurs, nagement équilibré du territoire. du couvert végétal afin de favoriser le renouvel-
inégalement réparties entre les régions, lement de la ressource. Les aménagements des
la moyenne annuelle dépassant
1 000 millimètres dans les zones Une gestion à rationaliser bassins versants et les modes de gestion de l’es-
montagneuses du Nord ou se limitant Les activités économiques locales sont tribu- pace propres à réduire les vitesses d’écoule-
île

à 300 millimètres dans le Sud, taires des ressources naturelles difficilement ment des eaux pluviales et l’érosion des sols
comme dans le Souss-Massa. renouvelables que sont l’eau et l’arganier. L’aug- sont à généraliser. Depuis 1998, la mise en place
mentation des prélèvements d’eau est due au de la réserve de biosphère de l’Arganeraie par
développement de l’agriculture irriguée(5) et au l’Unesco est un atout à valoriser pour concilier
développement urbain et touristique. développement rural et maîtrise des pressions
U

Le développement durable de la région du anthropiques.


Souss-Massa est conditionné par une gestion Il faut également veiller à la préservation du lit
rationnelle de l’offre et de la demande en eau. majeur des oueds, qui sont des surfaces privilé-
IA

Cette gestion concerne tous les territoires giées d’infiltration des eaux. L’accroissement
(urbains/ruraux, plaine/montagne) qui doivent de la sécheresse fait perdre la mémoire du lit
C. Thibault/IAU îdF

être solidaires, et mobilise de très nombreux des oueds. Conjuguée à la pression urbaine,
acteurs. Les défis de l’eau rejoignent ceux de elle conduit à des occupations urbaines ina-
l’aménagement du territoire, ce qui a notam- daptées qui font obstacle à l’écoulement natu-
ment motivé l’élaboration du schéma d’amé- rel des eaux et augmente les risques de pertes
Le barrage Youssef Ben Tachfine nagement de l’aire métropolitaine d’Agadir humaines et de dégâts matériels.
sur l’oued Massa permet de retenir (Satama)(6). En effet, les enjeux et les champs
les eaux superficielles, en d’intervention sont multiples : favoriser l’infil-
complément des eaux souterraines. tration et freiner le ruissellement, éviter l’enva-
sement des barrages, économiser l’eau, préser-
Références bibliographiques ver sa qualité, concilier les usages, desservir (5) L’agriculture irriguée consomme près de 95 % des res-
équitablement les populations en eau potable sources en eau mobilisées sur le bassin.
(6) Voir dans ce numéro des Cahiers, LASLAMI Abdelillah, SAID
• Site Internet de l’Agence du bassin et assainissement. Victor, « Satama : référentiel pour la métropole d’Agadir »,
hydraulique du Souss-Massa (ABHSM) : La durabilité de l’exploitation de la ressource, p 145. Lire également « Agadir, une vision territoriale inté-
www.abhsm.ma grée », Les Cahiers n° 152, Composer avec l’environnement,
• Site Internet du secrétariat d’État chargé
dans un contexte naturel défavorable, dépend
octobre 2009.
de l’Eau et de l’Environnement du à la fois de son renouvellement et de sa mobi- (7) Technique de jardinage nécessitant peu d’eau et peu
Royaume du Maroc : www.water.gov.ma lisation (construction de nouveaux barrages, d’entretien.
90
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain

Des plans verts


pour les villes marocaines
Nelly Barbieri(1)
Architecte urbaniste

La direction de l’Urbanisme du Maroc


a sollicité l’appui technique de l’Iaurif
pour la définition du concept
de « plans verts » et pour le lancement

ce
des études afin d’établir des références
et des normes propres au contexte
marocain. Quatre missions(2)

an
ont été effectuées sur ce thème
dans le cadre de la coopération
franco-marocaine, avec le concours
P. Louchart/IAU îdF
du service de coopération
Fr de l’ambassade de France au Maroc.
e-
a demande de la direction de l’Urba- plans verts. Elles constituent un document de

L
Les espaces verts permettent
d’assurer un équilibre nisme était fondée sur plusieurs référence appelé à s’enrichir progressivement
avec les espaces bâtis constats : une carence généralisée des en établissant une typologie d’espaces verts
dans le tissu urbain et répondent villes en espaces verts, leurs difficultés à en existants, ainsi que des normes et des recom-
-d

à des besoins vitaux de vie sociale créer de nouveaux ou à maintenir ceux qui mandations qualitatives adaptées au contexte
et de santé publique. existent, et les besoins de la population. Ce diag- marocain pour la création de nouveaux
nostic soulignait également la complexité de espaces verts. Cette démarche a mené à l’élabo-
la préservation des terrains non bâtis dans l’es- ration de recommandations concernant la réa-
île

pace périurbain des villes. En effet, le rythme lisation de plans verts.


soutenu de la croissance urbaine et les exten-
sions d’urbanisation irrégulières, malgré l’effort La typologie des espaces verts existants
d’élaboration de plans d’urbanisme, tendent à Ainsi, la typologie des espaces verts se déduit
consommer les terrains non bâtis. Le diagnostic de relevés et d’états descriptifs des espaces exis-
U

précisait enfin que, jusqu’alors, les espaces verts tants, reconnus ou de fait, renseignant sur leur
existants n’avaient pas fait l’objet d’études par- localisation, leurs caractéristiques physiques et
ticulières. paysagères, leur fréquentation et leurs usages,
IA

L’expérience de l’Iaurif dans l’élaboration des ainsi que leur situation administrative et finan-
plans verts en France était un atout majeur. Le cière. En l’occurrence, ces relevés seraient réa-
plan vert de la région Île-de-France, ainsi que lisés sur plusieurs communes, dans des agglo-
d’autres plans à des échelles communales et mérations différentes, représentatives de la
intercommunales, ont fait l’objet de présenta- diversité géographique du Maroc et à des
tions et d’échanges techniques lors de la pre- stades de développement et d’urbanisation
mière mission. Cette dernière a abouti à l’élabo- plus ou moins avancés. Ces états seraient
ration d’une proposition pour l’établissement complétés par des informations relatives aux
des termes de référence des études prioritaires aspirations de la population – notamment des
à lancer. Elle a pris en compte le contexte maro- jeunes – recueillies dans les quartiers.
cain en termes d’espaces géographiques et de Deux grandes catégories d’espaces seraient
moyens réglementaires, fonciers et financiers. ainsi analysées. La première concerne les
espaces verts urbains ouverts au public et les
En effet, des études préalables à la réalisation espaces d’accompagnement d’équipements,
de plans verts doivent être effectuées pour four-
nir des outils de connaissance et de réflexion (1) Ancienne chargée d’études à l’IAU îdF.
(2) Ces missions ont été réalisées par Nelly Barbieri en
aux collectivités et aux techniciens en charge novembre 2000, en octobre 2001 et en mai 2002, et par
de la mise en place de l’élaboration de ces Corinne Legenne en octobre 2003.
91
Le Maroc en perspective :
regards croisés L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Des plans verts pour les villes marocaines

notamment routiers, qui se présentent comme La deuxième mission a servi à examiner le pro-
des îlots non construits imbriqués dans le tissu jet de termes de référence préparé par la direc-
urbain, et qui pourraient jouer un rôle primor- tion de l’Urbanisme pour réaliser le guide d’éla-
dial comme équipements de loisirs. La seconde boration des plans verts. Le programme de cette
comprend les espaces verts et naturels péri- étude comprenait également la réalisation d’un
urbains multifonctionnels dont le rôle écolo- plan vert expérimental sur la ville de Safi. Le
gique et de protection des ressources naturelles choix s’est porté sur cette ville en raison des
ou contre les risques serait important à préciser. graves risques naturels et industriels auxquels
Il peut s’agir d’espaces verts de fait et non offi- elle a été confrontée. Ils obligeaient à une réha-
ciels. bilitation du site, à laquelle l’aménagement
Pour les espaces périurbains, leur connaissance d’espaces verts devrait contribuer. Les termes
E. Roche

passe par une cartographie spécifique de l’oc- de référence de l’étude à engager ont été pré-
cupation des sols, complétée par d’autres don- cisés et l’intérêt de Safi comme site pour l’étude

ce
Une politique nationale d’espaces nées d’environnement sur les sols, l’hydrologie, expérimentale d’un plan vert a été confirmé.
verts permettrait de donner etc. La typologie résultante pourrait combiner À la suite de la deuxième mission, l’étude du
un cadre aux actions en faveur l’occupation du sol et l’intérêt variable qu’ils guide d’élaboration des plans verts comportant
de la nature et de l’environnement. présentent au regard de la protection de l’envi- le plan vert expérimental de Safi a été confiée,

an
ronnement ou de leur valeur économique. Elle par la direction de l’Urbanisme, à un groupe-
nourrirait la réflexion des collectivités dans le ment d’architectes. Parallèlement, l’agence
choix de ceux qui seraient à aménager pour urbaine de Kenitra-Sidi Kacem se proposait de
les loisirs et la détente des habitants. réaliser l’étude du plan vert de sa ville.
La typologie déduite de ces relevés sera Ainsi l’examen du Rapport d’établissement de
Fr
confrontée aux indications en matière d’es-
paces verts figurant dans les documents d’urba-
nisme. Les données relatives aux coûts de créa-
la démarche, première phase de l’étude faite
par les architectes chargés du guide et celui du
plan de travail de l’agence de Kenitra, a permis
tion et aux coûts d’entretien seront ensuite de souligner les points importants de la
e-
reliées avec leur conception, leur fonction et démarche à suivre.
leur fréquentation. Le choix des villes pilotes est un enjeu majeur.
Cette approche permettra d’orienter la concep- Il devra représenter la diversité des villes du
tion des espaces verts à créer, afin de la rendre Maroc, du point de vue géographique – ville
-d

cohérente avec les usages attendus et de limi- côtière, montagnarde, saharienne – et du point
ter les coûts de gestion souvent très élevés. La de vue urbanistique, en prenant en compte les
disposition des surfaces minérales et végétales différents stades de développement et les diffé-
doit rendre l’entretien facile, sans diminuer la rents tissus urbains : médina, quartiers euro-
île

qualité des usages, et doit donner la primauté péens et post-Indépendance, franges péri-
à l’espace végétal. urbaines.

Les normes et les recommandations Considérer la ville dans son ensemble


qualitatives pour la création Tous les espaces existants devront être analy-
U

des espaces verts sés. Il faudra également tenir compte des


Une fois le référentiel et la typologie des espaces situés en couronne périurbaine – utili-
espaces verts constitués, il s’agira d’en tirer des sés de fait par les jeunes pour les jeux de bal-
IA

conclusions en termes de politique d’espaces lon –, qui présentent des opportunités pour de
verts à généraliser à l’échelle nationale, poli- futurs espaces verts de loisirs.
tique qui devrait s’inscrire dans un cadre plus L’importance du référentiel des espaces verts a
large d’actions pour la nature et l’environne- été rappelée. Il devra présenter, décrire et ana-
ment. Cette politique comporterait des objec- lyser tous les espaces verts, les jardins remar-
tifs et des normes globales concernant essen- quables comme les jardins historiques, mais
tiellement les espaces verts urbains et aussi les jardins plus modestes des périodes
périurbains. Devront également y être traités les contemporaines et les espaces non aménagés
moyens de sa mise en œuvre, en termes de qui servent actuellement d’espaces de jeux et
règles d’urbanisme et de politique foncière. de détente. En plus de leur description spatiale,
À la suite de ces travaux préliminaires, un guide leurs équipements devront être mentionnés,
d’élaboration de plans verts sera réalisé. Il sera ainsi que les modalités de leur fréquentation
destiné à servir d’instrument technique d’ap- et leurs usages.
plication de la politique des espaces verts. Sur Dans un contexte de carence, les plantations
la base d’un premier projet de guide, un plan de l’espace public (rues et places) devront éga-
vert expérimental serait à réaliser afin de vali- lement être relevées. Elles assurent une pré-
der la démarche avant de la diffuser au niveau sence végétale dans la ville où elles apportent
national. ombre et fraîcheur et peuvent être, selon leur
92
configuration, des espaces de détente en aménagée en espaces verts afin d’être ouverts
période chaude. au public en fin de journée et pendant les fins
Ces espaces reliés en réseau par des voiries de semaine, dans le cadre d’une convention.
plantées d’alignements d’arbres constitueront, Ces études de terrain d’espaces verts ou ouverts
par leur complémentarité, un véritable plan vert existants utilisés par les habitants pour leur
d’agglomération. De cette façon, les carences détente sont indispensables pour construire la
en espace vert d’un quartier pourront être com- typologie de référence. Même si le nombre de
pensées par d’autres à proximité dont l’acces- villes étudiées est limité, il est fondamental de
sibilité sera facilitée par le réseau vert ainsi recueillir les données sur tous les espaces et
constitué. non pas sur un échantillon de cas jugés à priori
signifiants, et de faire apparaître la situation glo-
Le niveau de dégradation des espaces verts bale dans sa réalité en plus des caractéristiques
existants sera abordé. Cette détérioration peut de chacun des espaces.

ce
provenir d’une défaillance dans la gestion, mais Les autres missions ont servi à poursuivre la
aussi de la conception des espaces dont les démarche et à apporter un regard extérieur sur
coûts d’entretien sont élevés lorsque les amé- l’avancement des travaux du projet pilote de
nagements ne sont pas en adéquation avec la Safi et sur l’évolution des travaux de l’agence

an
fréquentation prévisible. urbaine de Kenitra.
La localisation des espaces verts est importante
pour mettre en évidence l’inégalité de la des- Aujourd’hui, la problématique des plans verts
serte par rapport aux densités de population. au Maroc est complètement intégrée dans les
L’exemple de Rabat montre que les espaces réflexions et les démarches des décideurs et
verts se trouvent dans un environnement
urbain de densité moyenne et rarement à proxi-
mité des zones d’habitat populaire à forte den-
Fr
des acteurs de l’aménagement et de l’urba-
nisme. Cette question est d’ailleurs évoquée
clairement dans les nouveaux textes des pro-
sité. jets de réforme actuellement en cours dans ce
e-
domaine. Elle est abordée non seulement pour
Les opportunités foncières assurer l’équilibre et l’harmonie entre les
sont à préserver pour la création espaces bâtis et les espaces végétaux dans le
d’espaces verts tissu urbain, mais surtout en termes de besoin
-d

La problématique majeure pour créer de nou- vital pour la vie sociale et la santé publique,
veaux espaces verts est celle du foncier dispo- dans une vision de développement durable.
nible et de son coût. Parmi les terrains disponi- Enfin, il est à signaler que la tradition maro-
bles figurent les carrières, mais d’autres caine de création d’espace végétalisé au cœur
île

opportunités sont envisageables. Par exemple, des maisons traditionnelles trouvera sûrement
les emprises d’équipements publics, notam- son écho dans l’espace public avec l’évolution
ment d’équipements scolaires, offrent des pos- du mode d’habitat et la modernisation du pays.
sibilités pour qu’une partie des terrains soit
U
IA

Les espaces verts


et les jnanates (jardins)
sur les collines autour de la médina
de Fès sont des atouts majeurs
pour assurer un équilibre
et un contraste avec la densité
des espaces bâtis.
Ils dégagent de grands horizons
F. Rousseau

depuis et vers la médina


et font partie de la trame verte.
93
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 L’environnement : l’enjeu de l’aménagement de demain

Développement et gouvernance
Claude de Miras(1) des services publics urbains
Institut de recherche
pour le développement

Pour accompagner une urbanisation


active, le Maroc développe une stratégie
de mise à niveau généralisée des
infrastructures et des services urbains.
Dans cette démarche, l’enjeu est triple :

ce
assurer le développement humain
en luttant contre la pauvreté, organiser
une gouvernance multi-acteurs

an
pour articuler contraintes publiques
et recouvrement des coûts, et assurer

Claude de Miras/© IRD


la coordination des projets
Fr de développement territorial
dans le cadre de la décentralisation.
e-
urbanisation rapide(2) du Maroc prend lation urbaine à un réseau d’assainissement

L’
Les services urbains sont un enjeu
majeur pour la population majoritairement la forme d’une exten- assurant un taux d’épuration de 60 %. Le renfor-
et l’environnement. Dans ce sens, sion périurbaine des différents types cement et la réhabilitation des réseaux exis-
un programme national d’habitat, du haut standing international à l’ha- tants constituent un objectif connexe.
-d

d’assainissement et d’épuration bitat social, avec des poches persistantes de Ce plan constitue un cadre permettant des sub-
des eaux usées a été mis en place. bidonvilles en cours de traitement(3). ventions importantes de l’investissement. Il illus-
La référence aux Objectifs du millénaire et au tre le réengagement de l’État comme concep-
développement durable et humain a mis au teur et assembleur des composantes d’une
île

jour la nécessité de retisser le maillage de l’ac- stratégie d’assainissement. L’Office national de


tion publique urbaine au Maroc. Engagé dans l’eau potable (Onep) assurera 80 % des projets
une dynamique de transition économique et 50 % des investissements(4) du PNA. Celui-ci
rapide, le Royaume a entrepris ou étendu devrait générer une ressource fiscale de
depuis quelques années la mise à niveau secto- 380 millions de dirhams et induire la création
U

rielle et territoriale des infrastructures des ser- de 10 000 emplois dans le secteur du BTP dans
vices en réseaux : électricité, eau potable, assai- 260 villes(5). Une taxe d’assainissement sera
nissement, transports, mais aussi salubrité
IA

publique, embellissement urbain, etc. Une


(1) Économiste, directeur de recherche de l’Institut de
volonté politique, appuyée par Sa Majesté le recherche pour le développement.Affecté auprès de la direc-
Roi Mohammed VI, est à l’origine de l’exten- tion générale des Collectivités locales/direction de la Plani-
sion de ces biens communs, qui sont la clé pour fication de l’équipement du ministère de l’Intérieur, Hay Riad
Rabat.
aborder un développement urbain durable. (2) La population marocaine croît de 1,48 % par an. Le taux
Deux exemples illustrent particulièrement cette d’urbanisation est évalué en 2008 à 56 % et évolue à la hausse
stratégie nationale. en moyenne de 1,8 % par an (estimation 2005-2010). Les deux
tiers de la population urbaine marocaine sont concentrés
dans les villes de plus de 100 000 habitants.
Le plan national d’assainissement (3) Le programme Villes sans bidonvilles (2004-2010), en rela-
Le rattrapage des retards considérables en tion avec l’INDH, concerne 83 villes, 1 000 bidonvilles et
280 000 ménages pour un investissement total de 21,4 mil-
matière d’assainissement et de dépollution liards de dirhams. Les ressources proviennent du fonds
industrielle a imposé le soutien de l’État. Dans public de solidarité habitat (financé entre autres par une
cette perspective, la commission interministé- taxe prélevée sur les ventes de ciment) et de contributions
de bailleurs ou donateurs étrangers. Les bénéficiaires sont
rielle de l’Eau (CIE) avait recommandé, en mis à contribution.
2002, la mise en œuvre d’un programme natio- (4) Les investissements du PNA s’élèvent à 43 milliards de
nal d’assainissement (PNA) et d’épuration des dirhams sur la période 2006-2020.
(5) Le PNA ne concernait pas les villes en régime de conces-
eaux usées. L’objectif de ce PNA est de permet- sion avec des opérateurs privés, mais ce principe semble
tre, à l’horizon 2020, l’accès de 80 % de la popu- s’assouplir.
94
demandée aux usagers en vertu du principe tique de la coordination intra et inter-territo-
du recouvrement des coûts. Le bouclage défini- riale devient centrale. Si la région et l’autorité
tif du financement est à l’étude. des walis sont le lieu stratégique de cette fonc-
tion, le renforcement des capacités techniques
L’Initiative nationale et institutionnelles de ce management régio-
pour le développement humain (INDH) nal est au centre du projet de régionalisation en
et le projet INDH-Inmae de la Lydec cours de réflexion. Cependant, le rôle de l’auto-
La Lyonnaise des eaux de Casablanca (Lydec) rité déconcentrée de l’État, dans le contexte de
a mis en place en 2005 le département Inmae(6), construction de la décentralisation, implique
dédié à l’application de l’INDH(7) à l’échelle du qu’elle combine accompagnement, autonomi-
Grand Casablanca en matière d’accès aux ser- sation et construction des compétences tech-
vices essentiels. Ce département travaille à la niques des collectivités locales. Celles-ci ont,
restructuration in situ des quartiers précaires en vertu des chartes communales de 2002 et

ce
ciblés par l’INDH, en donnant accès aux de 2008, la responsabilité des services publics
réseaux à 85 000 foyers. 69 % de l’investissement locaux. Après la question de l’électricité et de

V. Said/IAU ÎDF
concerne l’assainissement. Les ressources l’eau potable, le Maroc s’attache aujourd’hui à
mobilisées proviennent du contrat de gestion traiter celle des déchets solides et de l’assainis-

an
délégué (19 %), des bénéficiaires (12 %), des sement. Les transports publics urbains, plus
partenaires (11 %), des subventions et dons composites par la présence d’un secteur infor- Les services urbains au Maroc,
(7 %) et des communes (2 %). Ce montage mel important, évoluent de façon moins une tradition à perpétuer.
financier laisse voir un besoin de financement linéaire, même si des infrastructures de tram-
à hauteur de 49 % du coût du projet. way se mettent en place. La préoccupation
Au-delà des objectifs quantitatifs, le projet
INDH-Inmae est caractérisé par la spécificité
de sa gouvernance et de son financement.
Fr
d’hygiène et de salubrité publiques émerge
également, en réponse à des niveaux de vie en
hausse et à une exigence touristique forte. L’ar-
Références bibliographiques

« Projet INDH-INMAE, 2009. État


D’une part, en mettant en avant les enjeux ticulation entre le privé et le public reste une •
e-
sociaux stratégiques, le projet recherche, avec dimension de l’extension de ces services d’avancement des opérations », wilaya
du Grand Casablanca, Lydec, Inmae,
les administrations publiques et les instances publics locaux. Le questionnement a évolué : direction INDH-Inmae, version du
politiques territoriales, les solutions les plus effi- comment combiner régulation et efficacité 30 juin 2009.
caces. Ainsi, la gouvernance pro-active – au économique et sociale ? Avec ses capacités • MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR, MINISTÈRE DE
-d

sens de coordination d’acteurs interdépen- techniques et commerciales, le secteur privé L’HABITAT, DE L’URBANISME ET DE
L’AMÉNAGEMENT DE L’ESPACE, « Cadre
dants – devient pour l’opérateur une activité doit aller vers des PPP permettant de mettre en
d’orientation pour une stratégie
aussi stratégique que la construction technique phase les conditions contractuelles et les choix nationale de développement urbain »,
des réseaux. D’autre part, le financement est stratégiques nationaux (décentralisation et sou- forum national du développement
île

dynamique ; le projet a débuté sans disposer veraineté nationale). urbain, Skhirat, 22 et 23 janvier 2009.
de la totalité des fonds. L’adhésion des autorités Financement : au-delà de la mobilisation de • BaNQUE MONDIALE, « Revue stratégique du
et de donateurs constitue une des conditions l’aide au développement, les capacités natio- programme national d’assainissement »,
Banque mondiale, Bureau régional
de mobilisation de nouvelles sources de finan- nales de financement s’apprécient en fonction Moyen-Orient et Afrique du nord,
cement. Sur ces principes, le bouclage finan- des perspectives de croissance macro-écono- partenariat Banque mondiale/KFW,
U

cier sera assuré à l’échéance du projet, mais il mique qui agissent sur le recouvrement des mai 2008.
y a sans doute des enseignements réplicables à coûts auprès des clients et sur les recettes • BaNQUE MONDIALE, « Royaume du Maroc :
tirer de cette expérience unique por poor dont publiques. Mécanismes et flux de financement du
secteur de l’eau », Banque mondiale,
IA

le financement – en régime de concession – bureau régional Moyen-Orient et Afrique


est principalement de la responsabilité de En conclusion, la dynamique d’émergence du du nord, groupe développement
l’opérateur privé. Maroc n’est plus seulement une conséquence durable, avril 2008.
L’INDH confirme ainsi le rôle d’interface de de ses choix de croissance ouverte : elle peut • DE MIRAS Claude, « Initiative nationale
l’État et de ses relais institutionnels. Elle atteste aussi être un puissant facteur d’évolution en pour le développement humain et
économie solidaire au Maroc. Pour un
que la pleine efficacité des partenariats public- contribuant aux transformations structurelles accès élargi à l’eau et à
privé (PPP) suppose un engagement de l’ac- de développement. Cette combinaison entre l’assainissement », revue Tiers Monde
tion publique pour assurer le fonctionnement stabilité sociale et institutionnelle, et dyna- n° 190, août 2007, pp. 357-378.
des administrations concernées, ceci afin de misme, favorisé par l’ouverture à l’internatio- • DE MIRAS Claude et LE TELLIER Julien, avec
limiter les coûts des transactions de type insti- nal et la hausse des revenus, font l’identité du la collaboration de SALOUI Abdelmalik,
Gouvernance urbaine et accès à l’eau
tutionnel. Cette stratégie nationale de mise à Maroc en reflétant une évolution progressive potable au Maroc. Partenariat public-privé
niveau urbaine multisectorielle et multi-acteurs du contrat social. à Casablanca et Tanger-Tétouan,
vise la lutte contre la pauvreté, la stabilité L’Harmattan, coll. « Villes et entreprises,
sociale et l’attractivité internationale. Elle doit Isted », 2005.
affronter trois défis majeurs : la coordination • DE MIRAS Claude, Intégration à la ville et
services urbains au Maroc, Institut
des projets de développement territoriaux, leur national d’aménagement et
gouvernance et leur financement. (6) Inmae signifie développement en arabe. d’urbanisme, Institut de recherche pour
Coordination et gouvernance : la probléma- (7) Initiative nationale pour le développement humain. le développement, novembre 2005.
95
Vers une approche
globale de la qualité

ce
de vie

an
La qualité urbaine face
aux enjeux de la ville de demain
Fr 97

La qualité architecturale,
e-
une tradition qui se perpétue 100

La place des quartiers Art déco


-d

dans les villes d’aujourd’hui 104


île

Le patrimoine au Maroc :
l’enjeu identitaire à travers l’histoire 107
U
IA
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une approche globale de la qualité de vie

Allal Sakrouhi(1) La qualité urbaine face


Wali, directeur général
des collectivités locales aux enjeux de la ville de demain
Ministère de l’Intérieur

Enjeu majeur d’un aménagement


équilibré, la qualité urbaine implique
une réflexion globale sur l’espace,
l’écologie, la gouvernance et l’usager.
Avec des ressources limitées, réaliser

ce
des espaces de qualité répondant
aux besoins croissants et favorisant
la cohésion sociale et spatiale relève

an
parfois de l’exploit. Pour améliorer
l’appropriation de l’espace et l’attractivité
des villes, le Wali évoque différentes
Fr V. Said/IAU îdF facettes de la qualité urbaine à travers
le concept de durabilité.
e-
a qualité urbaine représente un enjeu pression, de communication et d’intégration.

L
Le réaménagement de la corniche
de Casablanca participe stratégique pour le développement La durabilité écologique se traduit par l’apti-
à l’amélioration de la qualité urbain durable car elle met l’accent sur tude du sol à l’accueil des différentes occupa-
urbaine de l’ensemble de la ville. les durabilités économique, sociale, écologique tions et par la pression que la cité exerce sur les
-d

et culturelle. ressources naturelles et l’environnement de


La durabilité économique, perçue sous un manière générale.
angle urbain, est une quête assidue de crois- La durabilité culturelle est engendrée par la
sance économique soutenue, pourvoyeuse valorisation de la diversité culturelle, atout et
île

d’emplois urbains et de richesses. Cependant, richesse des villes composites.


dans un contexte de rareté, cette quête vise la Les villes marocaines sont conscientes que
mise en place d’un système de production et l’avenir se fera inévitablement dans un souci
de consommation économe, notamment en de qualité urbaine. Elles ont déjà investi le
termes d’énergie et de ressources, aussi bien monde de l’entreprise en terme de fonctionne-
U

financières que naturelles. De même, en abor- ment, chassant l’improvisation et imposant une
dant la durabilité économique, on ne peut volonté de bien faire dans la maîtrise du temps,
négliger la question de la mise en œuvre de et une adéquation entre les ressources et les
IA

tout projet urbain ni les retombées attendues coûts.


sur le développement économique local. Le pouvoir public reconnaît, pour sa part, l’uti-
La durabilité sociale évoque surtout le niveau lité d’une politique urbaine bâtie sur la qualité
des prestations et des services rendus au des lieux au service des « faiseurs » de ces lieux,
citoyen. Elle soulève la question de l’accessibi- à savoir de ceux qui les pratiquent quotidienne-
lité aux différents lieux de la ville, aux multi- ment, les usagers.
ples services (éducation, santé, assainissement,
etc.), au logement, notamment à l’accès à la La qualité des espaces :
propriété et à toutes les composantes spatiales des facteurs multiples
de la ville. Ceci sans ostracisme ni discrimina- La qualité des espaces dépend tout d’abord
tion pour ne pas exacerber les distances entre d’une organisation spatiale bien conçue et
couches sociales et donner l’impression que répondant aux normes techniques. Elle relève
la ville est faite pour certains et non pour l’en- aussi d’un ensemble de facteurs qualitatifs tels
semble de la population. que la proximité, la mixité des fonctions et la
La durabilité spatiale passe par une réduction pluralité des usages. L’aménagement harmo-
des disparités entre les différentes parties de la
ville. Elle crée une cohésion urbaine par l’es- (1) Ancien Gouverneur, directeur de l’Agence urbaine du
pace public, ouvert ou fermé, comme lieu d’ex- Grand Casablanca.

97
Le Maroc en perspective :
regards croisés Vers une approche globale de la qualité de vie
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 La qualité urbaine face aux enjeux de la ville de demain

Luc Viatour/www.lucnix.be
ce
La qualité urbaine s’apprécie
également par la cohabitation
des usages et l’appropriation

an
de l’espace par les habitants.

nieux des espaces à usage multiple permet une démarche de développement urbain dura-
d’assurer une cohésion spatiale et sociale, ainsi ble. C’est, sans doute, à ce titre que le pouvoir
qu’une articulation cohérente des différentes local essaie d’investir le champ de la planifica-

taires et non compétitives.


Fr
parties de la ville, celles-ci étant complémen-

Elle résulte enfin d’une meilleure insertion de


tion stratégique en définissant une vision et des
objectifs clairs et partagés avec tous les acteurs
couronnés par un projet urbain qui se traduit
l’espace dans le contexte urbain global. Cet par une stratégie d’actions. Pour garantir la qua-
e-
espace peut être une rue, une place, un quartier lité de ce projet, il est fait appel à des compé-
où la qualité est recherchée non seulement tences nationales et internationales aussi bien
dans le domaine de l’urbanisme, mais égale- pour l’élaboration (IAURIF pour le schéma
ment dans celui de l’architecture. Ceci afin directeur d’aménagement urbain du Grand
-d

de concilier le fonctionnel, l’esthétique et l’éco- Casablanca), que pour la mise en œuvre des
logique. projets d’envergure (des architectes et urba-
La qualité des espaces est parfois inhérente aux nistes de renommée mondiale sont sollicités
sites ou au bâti lui-même. Il suffit, pour ne pas la pour dessiner, programmer et contribuer à la
île

réinventer, de la mettre en valeur et de la « re- réalisation de ces projets(2)). Cette entreprise se


qualifier », autrement dit, de lui restituer sa qua- veut aussi associative et participative, accordant
lité originale mise à mal faute d’entretien ou un intérêt particulier à l’attitude du citoyen,
parce qu’on a voulu pousser, pour des raisons considéré comme sujet et destinataire de toute
souvent spéculatives, à la dégradation. Le cas action urbaine de qualité.
U

de l’architecture Art déco à Casablanca illus-


tre bien cette situation qui interpelle la gouver- La qualité des usagers de l’espace
nance. urbain
IA

Cet aspect met en avant le rapport du citoyen


La qualité des acteurs de l’espace urbain à l’espace urbain. La perception du lieu dans
En arrière-plan des durabilités invoquées précé- lequel il évolue influence nettement le senti-
demment, on trouve l’intérêt accordé par le ment d’appartenance au territoire. La qualité
développement urbain durable au facteur urbaine s’analyse ici comme la capacité de
temps, à la rationalisation de la ressource répondre aux demandes variées de l’usager :
publique et à la performance de l’action per- qualité de transport, de circulation et, de
çue comme nécessairement collective et inté- manière générale, accès aux services. Ces cri-
grant des politiques sectorielles. Autant tères forment la base de la grille de lecture et
d’objets qui forment ce qu’on appelle la gou- de jugement de l’action publique. Un des
vernance urbaine. apports indiscutables de l’INDH(3) est sans
La qualité urbaine exige manifestement une
bonne gouvernance urbaine, autrement dit un
(2) Voir dans ce numéro des Cahiers, ZEIGER Pauline et ZUNINO
personnel politique et technique qualifié. Ceux Gwenaëlle « Casablanca : laboratoire de l’évolution urbaine »
qui font l’espace urbain se doivent d’être ani- p. 33.
més et guidés par un souci de pertinence de la (3) Initiative nationale pour le développement humain.Voir
dans ce numéro des Cahiers, LOUCHART Philippe et SAIGAULT
décision, de performance et d’efficience de Jean-François, « Le Maroc d’aujourd’hui : dynamisme et
l’action. Ils doivent s’inscrire résolument dans ouverture » p. 8.
98
doute le bouleversement qu’il a entraîné Les limites de la qualité urbaine
autour de la notion d’équipement public. La qualité est par définition l’aptitude à répon-
En effet, l’introduction d’une nouvelle gamme dre à des besoins exprimés ou implicites d’une
d’équipements de proximité appelle une relec- façon satisfaisante. Or, l’action urbaine fait face
ture de la grille normative des équipements à l’accroissement de la pression des besoins
publics : la proximité prime désormais sur les sociaux dans un contexte d’insuffisance de res-
paramètres approximatifs de superficie et de sources. Elle ne cache pas non plus son incapa-
nombre. cité à répondre aux demandes formulées par le
Il faut souligner aussi le rapport du citoyen à citoyen, très attentif à ce qui se passe dans les
l’espace public qu’il n’arrive pas à s’approprier. pays occidentaux et dans d’autres villes du
Il est significatif de constater que le mode d’ha- pays, et qui devient de plus en plus exigeant.
biter fait prévaloir le dedans sur le dehors, rap- Une culture basée sur la qualité urbaine est en
pelant le modèle introverti des anciennes médi- train de se développer. Il n’en demeure pas

ce
nas dans la manière de construire, y compris moins que l’amélioration qualitative des
dans les agglomérations modernes. L’espace espaces urbains doit susciter, en retour, une
privatif est nettement supérieur à l’espace réactivité positive et un changement de com-
public, lieu de rejet au sens propre comme au portement du citoyen et l’inciter à une appro-

an
sens figuré du terme. priation de l’espace dans lequel il évolue.
Cependant, en se promenant dans des quar- La qualité urbaine fait donc partie du domaine
tiers d’habitat économique où la maison maro- du possible et, compte-tenu de la charge et afin
caine est dominante, on est frappé par la qua- de juguler la tension entre ressources limitées
lité de vie dans le quartier ou le derb, unité de et besoins croissants, le pouvoir politique se
voisinage très appréciée au sein de laquelle se
tissent des liens solides avec l’espace vécu et
où se déroule une vie sociale, collective très
Fr
trouve contraint de « prioriser » ses actions, opé-
rant une différenciation entre les besoins et les
réponses.
forte. C’est cette culture du quartier que les
e-
habitants des ensembles immobiliers essaient In fine, le travail sur la qualité urbaine est fon-
de réinventer. damental dans la perspective d’une meilleure
Mais de manière générale, hormis ces quelques compétitivité des villes marocaines et ne peut
cas d’appropriation de l’espace, on ne peut se réaliser indépendamment de la durabilité.
-d

échapper au constat selon lequel le citoyen se Il faut toutefois se garder de traiter la qualité
cantonne à observer l’action publique, parfois urbaine uniquement sous un aspect technique
dans l’indifférence et dans la critique ; le niveau sans considérer qu’elle est avant tout menta-
d’exigence vis-à-vis de la qualité des services lité, culture et socle de la cohésion sociale.
île

publics est croissant de la part des usagers.


Cette insatisfaction est sans doute l’une des
limites de la qualité urbaine.
U
IA

V. Said/IAU îdF

La marina d’Agadir allie


remarquablement fonctionnalité
et lieu de promenade pour tous.
99
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une approche globale de la qualité de vie

La qualité architecturale,
Omar Farkhani une tradition qui se perpétue
Président de l’Ordre
national des architectes

Villes impériales, richesse artisanale,


villes nouvelles « européennes », le Maroc
a créé un lexique architectural qui
constitue un patrimoine et une tradition
reconnus. Forte d’un métissage culturel

ce
fécond, l’architecture actuelle,
sous influence internationale, s’interroge
sur le maintien de son identité

an
et sa contribution à la modernité.
Comment répondre à l’exigence
du développement, durable de surcroît,
Fr E. Roche
en faisant émerger des formes
et une qualité spécifiques ?
e-
histoire de l’architecture et de l’urba- vre marocains portent alors les idées et les

L’
La ré-interprétation des formes
architecturales anciennes illustre nisme du XXe siècle au Maroc est d’une théories dont ils se sont imprégnés durant leur
le dialogue entre tradition richesse indéniable. Les différents mou- formation. Dans les faits, pendant les premières
et modernité. vements qui se sont succédé représentent décennies de l’Indépendance, la production
-d

autant d’étapes significatives dans la recherche architecturale marocaine, fortement imprégnée


d’une écriture spatiale contemporaine maro- de « modernisme », s’inspire avec plus ou moins
caine. Libérée des grandes idéologies, il est de bonheur des œuvres de ses aînés modernes
temps que l’architecture actuelle se ressource, publiées dans les revues alors à la mode.
île

sans complexe, dans « la compétence d’édifier » La reconstruction d’Agadir(2) a représenté un


des anciens, nourrie des savoirs d’aujourd’hui. paroxysme dans l’adoption de l’architecture
moderne au Maroc. Si l’urbanisme de la ville
Un XXe siècle riche d’enseignements reconstruite a été critiqué pour son fonction-
Pendant la période du Protectorat (1912-1956), nalisme inspiré de la Charte d’Athènes(3), l’œu-
U

une partie du patrimoine marocain a bénéfi- vre des architectes est aujourd’hui encore
cié d’une grande attention des gouvernants encensée par la postérité. « […] Signe de sa
français, mais dans des conditions qui conti- force, cette architecture permet l’extravagance
IA

nuent à faire débat. Il a été reproché à l’autorité et le génie. […] Jean-François Zevaco, irréduc-
de l’époque de « muséifier » ce patrimoine. tible à tout modèle, […][et] profondément
Nonobstant ce débat, la création de villes nou- lyrique, gère avec une agilité stupéfiante, qui a
velles, destinées aux populations européennes, souvent choqué, la contradiction entre une
a offert aux architectes européens la possibi- modernité rigoureuse et un besoin de chaleur
lité de déployer la pleine mesure de leur talent très baroque. Moyen de cette recherche, un
en réinterprétant des formes architecturales et vocabulaire extrêmement volubile de formes
urbaines importées d’Europe à travers le filtre chaque fois inventées, retravaillées, combinées
d’« arabisances(1) ». Cela consistait à utiliser un
vocabulaire architectonique et une modéna-
(1) BEGUIN François, Arabisances, Paris, Dunod, 1983.
ture puisés dans le patrimoine bâti historique (2) Après le séisme de 1960.
marocain, dans une mise en scène urbaine et (3) La Charte d’Athènes, document majeur de l’urbanisme
dans des formes architecturales européennes. contemporain dans laquelle prédominent les thèses de Le
Corbusier, a été collectivement rédigée en 1933. Certains de
À partir de l’Indépendance (1956), les archi- ses articles formulent, sans doute, la thèse essentielle (qui
tectes marocains ont progressivement investi valut au mouvement le nom de fonctionnalisme) relative au
le champ de la production architecturale et partage de l'espace urbain (ou zoning), déjà conceptualisé
par Tony Garnier, selon une distinction nette entre quatre
urbaine dans leur pays. Formés en Occident, fonctions fondamentales : habiter, travailler, se récréer,
particulièrement en France, les maîtres d’œu- circuler.
100
pour donner à chaque composition une force du grand public et aux lubies des grands maî- Un patrimoine de valeur
exceptionnelle(4) ». tres d’ouvrage publics ou semi-publics. Ces der- Médina de Fès, médina de Marrakech,
Malheureusement,Agadir ne fut qu’une paren- niers sont souvent plus soucieux d’afficher sur médina de Tétouan (ancienne Titawin),
médina d’Essaouira (ancienne Mogador),
thèse heureuse dans la production architectu- leurs projets les griffes de stars mondiales de ksar d’Aït-Ben-Haddou, site archéologique
rale marocaine rendue possible par une situa- l’architecture que de contribuer au développe- de Volubilis, ville historique de Meknès,
tion d’exception : la tragédie humaine et ment d’une architecture marocaine contempo- ville portugaise de Mazagan (El Jadida) :
urbaine provoquée par le séisme déclencha raine. L’absence d’une politique architecturale autant de richesses inscrites sur la liste
une dynamique de reconstruction soutenue volontariste ne favorise pas le changement de du patrimoine mondial de l’Unesco.
Les artisans marocains détiennent
par une forte volonté politique, qui visait à sur- cet état de fait : le nombre de livres d’architec- un savoir-faire multiséculaire riche et
monter ce traumatisme national en offrant le ture publiés ces dernières années au Maroc se vivant qui s’exporte partout dans le monde
meilleur aux habitants d’Agadir. compte sur les doigts d’une main(6) ! Pour la plu- tout en s’épanouissant localement.
En 1986, feu S. M. Hassan II a prononcé un dis- part, les médias s’intéressent à l’architecture Ci-dessous, la médina de Marrakech,
cours devant le corps des architectes dans dans sa dimension économique et sociale. Le dont l’ambiance est empreinte

ce
de l’artisanat local qui se perpétue.
lequel il rappellait l’importance sociale, cultu- débat sur l’urbain et surtout sur l’architecture
relle et civilisationnelle de l’acte architectural. est absent de la scène publique.
Le discours devait notamment inaugurer une Au Maroc, comme ailleurs, le « modernisme » et
rupture avec l’architecture moderne dans sa le « traditionalisme », avatars des pensées pro-

an
version internationale. Cependant, sa mauvaise gressistes et culturalistes(7), ont cela de commun
interprétation entraîna d’autres excès, tout aussi qu’ils réduisent l’architecture à un simple réper-
dommageables que ceux de l’architecture toire de formes isolées de leur contexte histo-
internationale. Ce discours s’est traduit sur le rique, géographique et culturel, dans lequel on
terrain par une inflation de l’architecture pas- peut puiser à souhait selon le goût du jour. De
tiche où l’utilisation de la tuile verte et des
ouvertures en forme d’arcs tenait lieu d’archi-
tecture marocaine « authentique », et cela pour
Fr
ce point de vue, la nouvelle préoccupation du
développement durable est une chance pour
l’architecture marocaine. Sa mise en œuvre se
tous les types de programmes. caractérise, en effet, par une démarche plus que

V. Said/IAU îdF
e-
par des formes, par des objectifs plus que par
Une architecture contemporaine des images. L’architecture durable n’est pas
qui se cherche (encore ?) associée à des formes connotées.
Avec la création de l’École nationale d’architec- Elle puise autant dans les ressources et le La medersa Ben Youssef
-d

ture de Rabat en 1980 et l’augmentation relative savoir-faire local que dans les sciences et les à Marrakech.
du nombre d’architectes marocains d’une part,
et le développement des nouvelles technolo- (4) NADAU Thierry, «La reconstruction d’Agadir ou le destin de
gies de l’information d’autre part, l’exercice pro- l’architecture moderne au Maroc », dans Architectures fran-
île

fessionnel au Maroc, favorisé par la logique de çaises d’outre-mer, Liège, Mardaga, Institut français d’archi-
tecture, 1992.
marché, commence à gagner en maîtrise du (5) ASCHER François, Les nouveaux compromis urbains,
point de vue de la technique architecturale Lexique de la ville plurielle, La Tour d’Aigues-L’Aube, 2008. Une traduction du vocabulaire
(maîtrise des formes et des vocabulaires archi- (6) Citons, parmi ces livres, MIKOU Khalid, Riad, Modulor et de l’architecture arabisante
tatami, Casablanca, Archimedia, 2003.
tecturaux et urbains). Cependant, la quasi- (7) CHOAY Françoise, Urbanisme, utopies et réalités, Paris, Seuil, dans le quartier Art déco
U

inexistence de la production théorique dans le 1965. de Casablanca.


pays dans le champ de la pensée architectu-
rale et urbanistique pénalise fortement la qua-
IA

lité symbolique et culturelle des projets mis en


œuvre. La fin des idéologies mondiales domi-
nantes a catalysé presque partout dans le
monde le mouvement postmoderne, qui s’est
aussi propagé au Maroc dans les années 1980
et 1990. « Puisant dans un répertoire de formes
très variées, historiques, exotiques, vernaculaires
et festives(5) », le formalisme débridé du postmo-
dernisme a trouvé une terre d’élection dans un
pays « jeune » où les commanditaires sont
friands de spectaculaire et de coups d’éclats et
où l’insolite et l’inhabituel tiennent lieu de
beau.
La quasi-absence d’une pensée architecturale
et urbanistique construite localement laisse les
architectes marocains démunis face aux
O. Farkhani

assauts médiatiques de « l’architecture specta-


cle », et les livre en pâture aux goûts éclectiques
101
Le Maroc en perspective :
regards croisés Vers une approche globale de la qualité de vie
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 La qualité architecturale, une tradition qui se perpétue

technologies les plus avancées. Elle met les gares ferroviaires ou les postes. Dans ce sens,
l’Homme et l’usager au centre de ses préoccu- ces villes nouvelles doivent être étudiées avec
pations(8). autant d’intérêt que les villes anciennes, mais
pour d’autres raisons. L’étude des médinas doit
Interroger l’histoire avec un œil neuf être motivée par la volonté de renouer avec la
Aujourd’hui, il faut reposer la question de l’ar- « compétence d’édifier(11) » à l’origine des « créa-
chitecture et de l’urbain avec un œil neuf : la tions » urbaines du passé. L’objectif de l’analyse
médina, avec ses ruelles étroites ombragées et ne devrait pas se cantonner à la description de
ses fastueux espaces introvertis, publics et pri- l’objet urbain daté en vue de sa restauration et
vés, servait de réceptacle à une société maro- de sa muséification comme patrimoine. Il faut
caine qui n’existe plus depuis longtemps. C’est reconstituer les processus vivants de savoir-faire
un héritage qui doit être réinterprété à la (compétence d’édifier) des habitants qui, à tra-
lumière de nos besoins actuels, qui ne sont pas vers les siècles, ont bâti leurs espaces urbains

ce
seulement identitaires, loin s’en faut. en les adaptant constamment à leurs besoins
Les architectes du Protectorat se sont emparés en recourant aux technologies disponibles aux
de ce patrimoine et l’ont interrogé au filtre de différentes époques.
leurs propres valeurs architecturales. Ils en ont

an
retenu la dimension paysagère, comme dans le La qualité des espaces urbains, pour un Maro-
quartier Habous à Casablanca. Ils lui ont aussi cain, est d’abord une qualité d’usage avant
emprunté un art décoratif brillant, qu’on d’être une qualité d’image (dessin des façades,
retrouve par exemple dans l’architecture Art formes urbaines, etc.). Le confort de son espace
déco des nouvelles villes construites à cette de vie quotidien l’intéresse bien plus que les
Fr
époque et dont Casablanca est un fleuron mon-
dial. Cette approche « romantique » et forma-
liste des médinas a conduit à « préserver » les
prouesses architecturales formelles.
Cela ne signifie évidemment pas que l’archi-
tecture n’intéresse pas le citadin marocain ou
centres historiques(9). Notons toutefois que qu’il considère qu’elle est secondaire par rap-
e-
même les villes telles que Le Caire, avant toute port à ses autres besoins. Seulement, il ne s’en
intervention occidentale(10), ont été confrontées préoccupe pas quand l’architecture est réduite
aux mêmes problématiques d’adaptation des à un rôle de cache-misère (contorsions for-
villes traditionnelles aux besoins générés par melles, modénature(12) « bavarde », façades
-d

l’émergence des nouvelles sociétés indus- bariolées, etc.) ; quand ses gesticulations ont
trielles : urbanisation accélérée et nécessité pour seul but de plaire aux maîtres d’ouvrage
d’accueillir rapidement des populations de et aux « commissions d’esthétique » ; quand l’er-
plus en plus nombreuses, développement de satz d’architecture veut occulter l’absence d’ar-
île

nouveaux moyens de transport, réalisation de chitecture (travail sur l’espace, la lumière,


nouveaux programmes d’équipements tels que l’usage, le sens). Dans un pays tel que le Maroc,
récemment urbanisé et caractérisé par une
nombreuse population à faible pouvoir
d’achat, la question de la qualité urbaine et
U

architecturale n’est sûrement pas simple à


résoudre. C’est probablement pour cela que,
jusqu’à présent, la dimension quantitative a pris
IA

le pas sur le reste. Il s’agit d’abord pour les pou-


voirs publics de répondre à des besoins consi-
dérables en vue de loger dignement tous les
Marocains et d’en finir avec les formes d’habi-
tat insalubre. Soutenue par une forte volonté
politique, portée par la plus haute autorité de

(8) LEVY Albert, « La ‘ville durable’. Paradoxes et limites d’une


doctrine d’urbanisme émergente», Esprit n° 360, décem-
bre 2009.
(9) TAYLOR Brian, « Discontinuité planifiée, villes coloniales
modernes au Maroc », dans Les cahiers de la recherche archi-
tecturale n° 9, Paris, janvier 1982.
Un exemple d’architecture (10) ARNAUD Jean-Luc, Le Caire, mise en place d’une ville
moderne, 1867-1907, Arles, Actes Sud, 1998.
internationale traduisant (11) CHOAY Françoise, Pour une anthropologie de l’espace,
le mouvement post-moderne Paris, Seuil, 2006.
des années 1990. (12) Choix et caractère des profils et des proportions des
O. Farkhani

moulures et autres éléments en relief ou en creux qui ani-


Ici, le siège d’une banque ment les différentes parties d’un bâtiment, notamment les
à Casablanca. façades.
102
un hasard si les projets d’architecture les plus
intéressants sont issus de concours où les maî-
tres d’œuvre en compétition bénéficient de
grandes marges de liberté pour traduire avec
talent les programmes que leur soumet le maî-
tre d’ouvrage.

Le Maroc dispose aujourd’hui de nombreux


architectes talentueux et d’un véritable savoir-
faire technique, artisanal en particulier. Cela
représente une matière première, un gisement
à exploiter pour produire de la qualité urbaine
et architecturale et renouer ainsi avec la grande

ce
tradition des bâtisseurs qui nous ont légué
les médinas, les kasbahs et les ksour, dont
nous nous enorgueillissons légitimement
aujourd’hui. Pour cela, il faut que le Maroc
V. Said/IAU îdF

an
engage une politique architecturale et urbaine
volontariste et ambitieuse qui se traduise
notamment par le développement de la
Les Twin Towers de Casablanca illustrent recherche dans les écoles d’architecture et
le renouveau de l’architecture marocaine. dans les universités, la démocratisation de l’ac-

l’État, une politique de l’habitat ambitieuse a


Fr
cès à la commande par la compétition basée
sur le talent, la multiplication des prix d’archi-
tecture et d’urbanisme et l’instauration d’un
été mise en place depuis une dizaine d’années, débat national sur l’architecture et l’urbanisme.
e-
à travers notamment des incitations fiscales, Le soubassement de cette politique à venir
foncières et réglementaires (dérogations). Elle existe de manière explicite dans le discours
a abouti à la structuration et au renforcement royal de 1986 et dans le message adressé par
d’une promotion immobilière puissante, avec S.M. le Roi Mohammed VI au corps des archi-
-d

des résultats quantitatifs appréciables. De larges tectes, en janvier 2006, à l’occasion de la com-
couches de populations démunies ont pu enfin mémoration du vingtième anniversaire du dis- La médina de Marrakech,
accéder à la propriété de leur logement, dans cours de 1986. issue de la tradition des grands
des conditions d’endettement raisonnables. bâtisseurs marocains,
île

Cette politique relativement efficace sur le plan inspire encore aujourd’hui


quantitatif (augmentation de la production de de nombreux architectes.
logements et baisse des coûts de production) Medersa Ben Youssef.
a été moins heureuse sur le plan qualitatif.
Compte tenu des fortes contraintes écono-
U

miques et sociales, pouvait-il en être autre-


ment ? La question est posée et demande à être
débattue. Une certaine qualité architecturale
IA

se retrouve dans les grands projets d’équipe-


ments publics et dans les projets touristiques
bénéficiant de gros investissements. La com-
mande de qualité architecturale par les maî-
tres d’ouvrage se justifie dans le premier cas
par un besoin de représentation du pouvoir sur
la scène publique et dans le second par les exi-
gences élevées du touriste consommateur.
Ces exemples montrent que la question de la
qualité architecturale ne peut pas être appré-
hendée uniquement sur le plan formel et artis-
tique. La qualité architecturale et urbaine doit
être resituée dans une problématique globale
qui intègre d’autres facteurs, notamment socio-
économiques. La production de la qualité
V. Said/IAU îdF

architecturale est une question d’utilité


publique et nécessite donc un maître d’ou-
vrage qui se préoccupe de qualité. Ce n’est pas
103
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une approche globale de la qualité de vie

La place des quartiers Art déco


dans les villes d’aujourd’hui
Abderrahim Kassou
Casamémoire(1)

Au début du XXe siècle, de nouveaux


centres urbains se développent
en extension des principales villes
marocaines. Ils sont le lieu
d’une éclosion urbaine et architecturale

ce
riche et variée. Le vocabulaire
architectural s’étend du style Art déco
au néo-mauresque et à l’architecture

an
moderne des années 1950 et 1960.
Comment ces ensembles patrimoniaux
peuvent-ils constituer un vecteur
Fr Casamémoire
de développement pour les villes
aujourd’hui ? L’exemple de Casablanca.
e-
e Maroc a connu au XXe siècle des boule- centralisme condamnant la multipolarité pré-

L
Fleuron de l’architecture Art déco,
l’immeuble Assayag (1930) versements sociaux, politiques et écono- dominante d’antan, autour de Fès et de Marra-
de Marius Boyer est un élément miques formidables. La société féodale kech essentiellement.Ainsi, «en moins de trente
structurant du patrimoine des siècles précédents a dû s’ouvrir et s’est ans, le tracé des pistes séculaires de l’écono-
-d

casablancais. confrontée à des phénomènes et enjeux nou- mie marocaine a fait place à un réseau de voies
veaux. convergentes vers un nouveau pôle unique(3) ».
Dès le milieu du XIXe siècle, le Maroc suscite Dès 1914, une véritable ruée s’opère vers le
beaucoup d’intérêt de la part des grandes puis- Maroc, et notamment vers Casablanca. La popu-
île

sances de l’époque. À partir de 1912, la pré- lation étrangère est estimée à 31 000 personnes.
sence française développe de nouveaux cen- De l’intérieur, affluent les bourgeois de Fès ainsi
tres urbains à proximité des villes existantes. que, les juifs et quelques musulmans des villes
Les villes nouvelles de Fès et de Marrakech côtières (notamment d’Essaouira) attirés par
n’ont cependant, au moment de leur création, l’essor du port. À cela s’ajoute un exode rural
U

qu’un rôle de contrôle militaire des deux de plus en plus important. La population s’ins-
anciennes capitales impériales. D’autres villes talle dans la médina au hasard des acquisitions
ont des fonctions d’usage : exploitation du foncières et dans les quartiers de Bab Marra-
IA

minerai comme Port Gentil ou relais de trans- kech et Derb Ghallef. La médina se retrouve
mission de la production locale comme Agadir. entourée d’un désordre de foundouks(4), de vil-
Une des décisions majeures du maréchal Lyau- las, d’immeubles, de souks, de campements…
tey(2), premier résident général, est de transfé- Casablanca est atteinte à cette époque d’une
rer la capitale de Fès à Rabat. Cette décision a frénésie de construction, aussi rapide qu’anar-
des conséquences importantes sur le pays et chique. Les autres villes du Maroc, en particu-
provoque une transformation majeure. Lyautey lier les villes côtières, connaissent également
décide également de créer une capitale éco- un accroissement urbain, mais de manière
nomique en favorisant le développement de moins spectaculaire.
Casablanca. Petite ville de pêcheurs sur l’Atlan- L’extension rapide et incontrôlée des villes
tique, Casablanca devient très rapidement une
grande ville, concentrant les investissements en (1) Casamémoire est une association de sauvegarde du patri-
termes d’infrastructures économiques, particu- moine du XXe siècle au Maroc.
(2) Voir sa biographie dans ce numéro des Cahiers, p. 172.
lièrement ciblés sur le complexe portuaire et (3) ÉCOCHARD Michel, Casablanca, le roman d’une ville, Édi-
industriel. Au nord de Rabat est créée la ville tions de Paris, Paris, 1952.
militaire de Port-Lyautey (actuellement Kéni- (4) Généralement situé près des entrées de médina, le foun-
douk est le lieu d’étape des caravanes. Il joue le rôle de cen-
tra). Ainsi, le centre du Maroc est déplacé de tre d’échange commercial et d’hôtel, pouvant également ser-
l’intérieur des terres vers la côte et favorise un vir d’entrepôt et de lieu de transformation de marchandises.
104
marocaines, et de Casablanca en particulier, lots et autres corbeilles de fruits côtoient sur
nécessite la mise en place urgente d’une régle- les façades pilastres et chapiteaux. La troisième
mentation. Ainsi, en février 1914, Henri Prost(5), tendance essaie de puiser dans le répertoire
urbaniste, est nommé à la direction du Service architectural, décoratif et artisanal local (réel
spécial d’architecture et des plans des villes. ou mythique d’ailleurs) en y injectant des élé-
C’est la première administration dans l’histoire ments dans des formes et des espaces
de l’urbanisme français et marocain. modernes. Ceci peut aller du pastiche pur et
Un bureau central des plans des villes est alors simple à de véritables tentatives d’hybridation
créé. Il a en charge l’étude technique des pro- ou d’adaptation plus ou moins heureuses.
jets d’aménagement et d’extension. Par ailleurs, Il est à signaler que mosaïstes, ferronniers et
un bureau du plan est, au niveau de chaque autres ébénistes jouent alors un rôle fondamen-
municipalité, chargé d’appliquer les directives tal dans la création de l’identité propre à cette
de ce bureau central. Enfin, un Service des architecture casablancaise par rapport à ce qui

ce
beaux-arts et des monuments historiques s’oc- se fait en Europe. Le néo-mauresque ne fut pas
cupe de la conservation et de la restauration la seule incarnation de l’apport de l’artisanat à
des monuments existants, ainsi que de la créa- l’architecture. Des éléments puisés dans le
tion des ordonnances architecturales destinées répertoire traditionnel se retrouvent confron-

an
à certaines rues et places. tés à d’autres éléments modernes. « La rencon-
Pour Casablanca, le plan Prost délimite quatre tre des motifs des arts décoratifs marocains et
zones : la zone indigène, dont la construction des configurations Art déco produira des
est limitée à deux étages ; la zone centrale, décors de façade originaux où les éléments
constituée d’habitations et de commerces ; les ornés […], les frises ou panneaux bien délimi-
zones industrielles, réservées aux établisse-
ments insalubres, incommodes ou dangereux ;
et les zones de plaisance, pour les villas ou habi-
Fr
tés agrémentent des façades blanches et nues.
Ces motifs, dont la diffusion s’est accélérée sous
l’impact de l’Exposition des arts décoratifs de
tations particulières. Le tout maillé par un sys- 1925, n’auront aucun mal à s’imposer au Maroc,
e-
tème de voies radiales convergeant vers le port. où le jeu avec la géométrie et les inclusions
décoratives sur de grandes surfaces nues sont
Un contexte favorable à l’architecture constitutifs de la tradition architecturale(6) ».
moderne Cette frénésie de la construction qui accom-
-d

Dans ce contexte de frénésie constructive des pagne l’essor économique de la ville ne s’es-
années 1920 et 1930, l’architecture qui se déve- souffle qu’à la veille de la Seconde Guerre
loppe, riche et variée, n’a rien à envier aux mondiale et, dès le début des années 1920, le
débats stylistiques qui parcourent l’Europe. Les développement rapide de Casablanca fait
île

édifices, plus novateurs les uns que les autres, qu’on la compare à une ville américaine.
se multiplient. Les architectes, libres dans leurs La médina est le lieu
orientations, trouvent dans l’architecture tradi- d’une grande activité,
tionnelle marocaine la correspondance avec en continuité avec le centre-ville.
(5) Voir sa biographie dans ce numéro des Cahiers, p. 172.
le mouvement cubiste (toits-terrasses, volumes (6) COHEN Jean-Louis, ELEB Monique, Casablanca. Mythes et Elle mérite, à ce titre,
U

dépouillés) et dans l’artisanat local (zelliges, figures d’une aventure urbaine, Paris, Hazan, 1998. d’être protégée.
fers forgés), les éléments de décoration propres
à l’architecture Art déco ou néo-mauresque. À
IA

partir des années 1930 et 1940, l’architecture


s’émancipe de plus en plus du décor et déve-
loppe un vocabulaire fait d’horizontales, de
pleins et de vides. Le mouvement moderne
trouve en Casablanca un terrain propice à son
expression.
Ainsi, les premiers bâtiments construits à partir
du début des années 1910, à l’intérieur ou à
l’extérieur des murailles de la médina, restent
sobres en façades extérieures. Puis, on voit
apparaître des édifices que l’on pourrait classer
en trois catégories. La première est un néo-
classicisme plutôt chargé, aux décorations mul-
tiples et très présentes. La deuxième peut être
apparentée à de l’Art nouveau, similaire à ce
Casamémoire

que l’on pouvait trouver en Europe à la même


époque. Certains édifices oscillent, d’ailleurs,
sans complexe entre ces deux styles. Les ange-
105
Le Maroc en perspective :
regards croisés Vers une approche globale de la qualité de vie
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 La place des quartiers Art déco dans les villes d’aujourd’hui

Le réinvestissement des quartiers enjeux dont il faudrait être conscient. Tout


Art déco d’abord, parler des quartiers Art déco est certes
Au lendemain de l’Indépendance, les centres- accrocheur, mais il faut également prendre en
ville hérités de la période du Protectorat conti- considération la production moderne des
nuent à jouer un rôle central dans le fonction- années 1950 et 1960, toute aussi intéressante.
nement des villes marocaines. Leur population Ensuite, la médina qui, pendant des décennies
change de manière progressive, la population a été abandonnée et délaissée, voire même
marocaine remplaçant la population euro- l’objet de projets de démolition, se retrouve
péenne. À la fin des années 1960, le départ de actuellement au centre d’une volonté de sauve-
la communauté marocaine israélite s’accélère. garde. La tentation est grande de voir en la
Le déclin des centres-ville ne commence réel- médina un tissu historique arabo-andalou à
lement qu’à la fin des années 1970 et au début l’image des médinas de Rabat ou de Tétouan.
des années 1980, sous l’effet conjugué de plu- Ceci est historiquement une erreur. La médina

ce
sieurs facteurs dont on peut citer la dégrada- de Casablanca date de la fin du XIXe siècle, c’est
tion des bâtiments ainsi que des espaces une médina moderne et cosmopolite qui fonc-
urbains par manque d’entretien, la naissance tionne en continuité avec le centre-ville et pas
d’une nouvelle centralité qui a éloigné la classe en parallèle, comme à Fès ou Marrakech par

an
riche de ces quartiers, les plans d’ajustements exemple. Il est important de la préserver pour
structurels successifs qui ont fait disparaître la cela, car elle est unique.
classe moyenne, etc. Le troisième élément est de considérer le cen-
Le déclin des centres-ville ne s’accompagne tre-ville comme un ensemble cohérent et un
pas d’un abandon des espaces. Ces quartiers paysage urbain formant un tout. Il ne s’agit pas
Fr
continuent à être très fréquentés, en particulier
en journée, par des masses populaires qui se
promènent, font des achats ou cherchent des
de protéger les bâtiments un par un. Quelle que
soit la valeur architecturale des édifices, la
valeur du centre-ville de Casablanca vient de
services. L’ensemble des logements est égale- son étendue, de son homogénéité, de sa cohé-
e-
ment occupé par une population importante, rence et de son paysage urbain. Et c’est cela
certes pas toujours solvable, mais qui vit et fait qu’il s’agit de préserver. Enfin, toute préserva-
vivre le centre. De plus, de nombreuses terrasses tion d’un tissu historique passe d’abord par une
et caves sont également occupées par de l’ha- connaissance, une accumulation de savoirs et
-d

bitat insalubre. Par ailleurs, le centre-ville conti- une protection des sources.
nue, en particulier à Casablanca, à servir d’es- Le momentum historique est propice à une
pace d’accueil pour les nouveaux arrivants, une réelle intégration intelligente des centres-ville
tendance favorisée par la présence de nom- hérités de la période du Protectorat dans le
île

breux hôtels bon marché. développement urbain actuel. Ces centres-ville


en général, et à Casablanca en particulier, ont
Le potentiel de l’ensemble patrimonial, largement le potentiel pour devenir des vec-
vecteur de développement teurs de développement important. De par leur
Durant les dix dernières années, les théma- situation centrale, leur polyvalence, leur qua-
U

tiques liées à la question du patrimoine lité patrimoniale et identitaire, la place qu’ils


moderne, appelé communément et de manière occupent dans la mémoire collective, ces quar-
réductrice « patrimoine Art déco », ont dépassé tiers peuvent constituer l’assise du renouveau
IA

le petit cercle des amateurs et des spécialistes urbain dont les villes marocaines ont grande-
pour toucher au domaine public, et même arri- ment besoin.Ainsi, à Casablanca, le centre-ville
ver à jouir d’une certaine présence dans les historique peut rapidement générer, par des
médias, avec toutefois une réelle inégalité entre aménagements appropriés, un développement
les villes. Ce qui est acquis à Casablanca ne l’est économique important lié au tourisme culturel
pas forcément à Meknès ou Marrakech pour notamment. Pour amorcer cette mise en valeur,
des bâtiments similaires. Ainsi, à Casablanca, un effort important devrait s’opérer au niveau
après la démolition de plusieurs édifices impor- de l’aménagement de l’espace public. Les amé-
tants dans les années 1970 et 1980 (arènes, nagements destinés à favoriser le développe-
cinéma Vox, théâtre municipal…), la reconnais- ment touristique suivront.
Casamémoire

sance locale et nationale de la valeur histo-


rique des quartiers centraux semble acquise,
sans pour autant empêcher les démolitions. On
L’immeuble villas Paquet, construit parle actuellement de la nécessité d’élargir la
en 1952, incarne l’architecture protection à l’ancienne médina d’une part, et
moderne des années 1950, de demander une inscription à la liste du patri-
tout en respectant les principes moine mondial d’autre part. Toutefois, il est
instaurés par Prost. important d’être vigilant à l’égard de certains
106
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Vers une approche globale de la qualité de vie

Le patrimoine au Maroc : l’enjeu


Salima Naji(1) identitaire à travers l’histoire
Architecte
et anthropologue

Le patrimoine marocain,
dans la diversité de ses formes
à travers les lieux et les époques,
bénéficie d’une reconnaissance

ce
croissante. Il endosse une fonction
importante de représentation
qui évolue sans cesse et pose question.

an
Aujourd’hui, il renvoie à des identités
complexes qui se cherchent,
entre tradition et progrès, histoire
Fr Salima Naji et modernité.
e-
a notion de patrimoine émerge depuis L’approche patrimoniale :

L
Au pied de l’Atlas, la kasbah Amridil
de Skoura est un très bel exemple peu au Maroc. Le désir de mémoire est conserver et agir
du particularisme architectural plus que jamais présent dans un pays qui Le Protectorat français a sauvegardé le patri-
en pisé. s’est ouvert à de grands chantiers. La diversité moine dans une vision pittoresque. La volonté
-d

des héritages apparaît soudain au grand jour conservatoire qui va très vite être promulguée
pour toute une nation qui, enfin, se regarde. pour les médinas est également issue d’une
Cette prise de conscience fait suite à un cer- conscience et d’une sensibilité appartenant à
tain nombre d’actions de mécénat privé envers une époque fascinée par l’Histoire. Les Paroles
île

des institutions culturelles ou éducatives. En d’action du maréchal Lyautey(3) retracent la


effet, certains monuments comme la mosquée position de l’époque face aux chefs-d’œuvre
des Almohades de Tinmel ou le quartier de Nej- en péril recensés, classés et souvent déclarés
jarine à Fès ont été restaurés grâce au mécé- d’utilité publique pour leur éviter toute destruc-
nat. De petites associations se sont, en outre, tion ou dépeçage. En avance sur son temps,
U

constituées pour travailler sur des microprojets cette vision intègre les notions qui ont cours
dans le domaine de l’environnement, mais alors en métropole, celle notamment du monu-
aussi de l’embellissement de quartiers histo- ment historique, mais également celles des
IA

riques. Des fondations et des organisations non urbanistes d’avant-garde, qui n’hésitent pas à
gouvernementales (ONG) s’activent également créer, avant l’heure, des zones de protection
en faveur de la mise en valeur du patrimoine et élargies(4).
de la sensibilisation du public. Par exemple, Un double mouvement se dessine alors : d’une
Casamémoire œuvre pour la « sauvegarde part, la volonté de créer des villes modernes et,
d’une mémoire commune », celle d’un urba- d’autre part, le souci de ne pas toucher à une
nisme qui a fait date et qui fait la force de la entité historique ancienne. Les maîtres mots de
ville de Casablanca.
Parallèlement, la possibilité pour les étrangers (1) Salima Naji est architecte et docteur en anthropologie de
d’acquérir un bien immobilier alimente une l’École des hautes études en sciences sociales.
(2) FREY Jean-Pierre, préface à la réédition de Jean GALOTTI
spéculation sans précédent dans les villes his- (Albert Levy, 1926), Le Jardin et la maison arabes au Maroc,
toriques(2) du royaume (médinas de Marrakech, Actes Sud-Centre Jacques Berque,Arles-Rabat, 2008, pp.35-36.
Essaouira, Fès ou Tanger notamment). (3) LYAUTEY Louis-Hubert Gonzalve, Paroles d’action, Paris,
Imprimerie nationale, réédition 1995.
Un renversement a ainsi eu lieu : le patrimoine (4) En France, la ZPPAUP (zone de protection du patrimoine
hérité du Protectorat, rejeté dans les premières architectural, urbain et paysager) qui étend, à une entité plus
décennies de l’Indépendance, est aujourd’hui large et moins systématique, la zone de 500 mètres de protec-
tion autour du monument classé (protection des abords,
considéré comme une valeur du passé. puis des secteurs sauvegardés), datent respectivement des
années 1962, 1943 et 1983.
107
Le Maroc en perspective :
regards croisés Vers une approche globale de la qualité de vie
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Le patrimoine au Maroc : l’enjeu identitaire à travers l’histoire

l’action de l’époque se résument par deux infi- à vouloir effacer ce qui peut apparaître comme
nitifs, conserver et agir : « Conserver qui, au sens indigne : les vénérables mosquées aux formes
littéral, s’oppose à détruire – et réagir à s’aban- modestes, construites en terre ou en pierre, sont
donner(5) ». L’autorité en place met ainsi en systématiquement rasées pour être remplacées
œuvre toute une série de mesures, de services, par des blockhaus prétentieux en béton peint et
et de missions pour empêcher les « désastres » à hauts minarets, mais qui illustrent mieux, pour
ou autres « sacrilèges » qui auraient défiguré le ceux qui les édifient, l’image qu’ils voudraient
Maroc des villes impériales. La même énergie renvoyer d’eux-mêmes. Ainsi, aujourd’hui, lors
est investie pour créer, à côté de ces secteurs de pratiques conservatoires, les donneurs d’or-
sauvegardés, des villes nouvelles dotées de dre peuvent se heurter à une incompréhension
toutes les qualités requises pour être des villes de la population locale expliquant qu’elle ne
dignes de celles d’Europe. Il œuvre avec beau- veut pas vivre dans des espaces connotés
coup de professionnalisme et imagine des « anciens », parce que réalisés avec les maté-

ce
développements harmonieux dont on jouit riaux traditionnels actuellement rejetés. L’aspi-
Salima Naji

encore aujourd’hui, habilement dessinés en ration à une modernité par ses artefacts est
fonction de l’héritage historique et du poten- ainsi revendiquée au point que de nombreuses
Restauration dans les règles de l’art tiel du site. La zone indigène correspond à la architectoniques locales sont actuellement

an
de l’Agadir d’Aguellouy, Amtoudi : vieille ville telle que les étrangers la découvri- détruites ou en passe de disparaître.
les doyens du village appuient rent, fascinés, au début du XXe siècle. Elle leur
des artisans plus jeunes apparut comme une entité difficile à décou- Au nom d’Islah, des rénovations
pour retrouver les formes originelles per, impossible à « moderniser », à assainir et à inadaptées
du grenier collectif. rendre viable sans destruction. On emploie actuellement, pour la conservation
Fr
Cependant, le Maroc des campagnes, le monde
berbère, va représenter un conservatoire intact
à préserver(6) ; c’est dans cet état d’esprit que
d’un bâtiment, deux mots très indicatifs de la
perception patrimoniale locale. Le mot arabe
islah porte en lui l’idée de réparation, mais
seront très tôt créés les premiers parcs natio- aussi de réforme ou de renouvellement, l’idée
e-
naux (Toubkal en 1942). de mise aux normes (d’un texte comme d’un
bâtiment). Lorsqu’un bâtiment est devenu trop
Deux mondes se côtoient ancien, qu’il menace de s’effondrer, on préfère
sans se mélanger lui substituer un nouvel édifice, neuf, en maté-
-d

Cette vision réductrice d’un monde coupé en riaux modernes et effacer du même coup cette
deux avec, d’un côté, la ville nouvelle et le « pro- ruine qui fait honte aux décideurs comme aux
grès », et de l’autre, la ville ancienne ou la cam- habitants. Le respect de l’identité locale est sou-
pagne, considérées comme l’héritage de l’his- vent nié au profit de matériaux et de formes
île

toire, va à son tour devenir une idée portée par exogènes favorisant un effacement des
la génération de l’Indépendance. mémoires et la mutilation des qualités patrimo-
La « catégorie » du monument historique, pla- niales, historiques et paysagères de certains
quée sur des médinas à préserver, et celle de ensembles historiques. L’apposition d’un crépi
conservatoire, appliquée sur les oasis ou les de paille et de terre pour recouvrir un bâtiment
U

Au cœur de l’Anti-Atlas, montagnes réduites au statut de parc national en ciment artificiellement installé dans un
sur une piste conduisant vouées au tourisme, ont un impact très négatif vieux village ou un ksar(7) de plusieurs siècles
dans une vallée enclavée sur ces sites. À l’Indépendance, le Marocain se est la seule réponse qui est souvent proposée,
IA

des Ait Abdellah, deux immeubles précipite à l’extérieur de la médina vers la ville exposant une incapacité à apprécier un patri-
sur des structures en béton armé « européenne » où, naguère, il lui était difficile moine historique.
rivalisent de hauteur. d’habiter. Et dans le monde rural, on continue Le second terme de plus en plus employé pour
la sauvegarde des bâtiments est tarmim, mot
dont la connotation technique est proche de
ce qui s’appelle en Occident « restauration »
mais sans y adjoindre un respect scrupuleux
des techniques locales. Ce mot est moins noble
que le précédent. Il devient cependant courant,
alors même qu’aucun travail de sensibilisation
et d’éducation du regard n’a été conjointement
entrepris.
(5) LYAUTEY Louis-Hubert Gonzalve, « Ouverture du Congrès
des hautes études marocaines », Rabat le 26 mai 1921 », dans
Paroles d’action, Paris, Imprimerie nationale, 1995.
(6) Voir NAJI Salima, Greniers collectifs de l’Atlas, patrimoines
Salima Naji

du Sud marocain, Edisud/La Croisée des Chemins, Aix-en-


Provence/Casablanca, 2006.
(7) Un ksar signifie un château.
108
Parce qu’on apprécie l’aspect achevé d’un bâti- sion, l’importance des greniers collectifs, l’in-
ment et que les ruines dérangent, on n’hésite térêt du patrimoine sacré qui juxtapose parfois
pas à les faire abattre au nom de la sécurité une succession de religions, la richesse du patri-
d’un lieu public (borjs(8) de la ville ancienne moine du Sud marocain jusque-là négligé, et
de Tiznit, remparts de Marrakech). On les d’autres traditions toujours vivaces. Les langues
camoufle derrière de hauts murs, ou on les vernaculaires sont également remises à
reconstruit sans tenir compte ni du matériau l’honneur avec notamment, sous l’impulsion
ni des formes originelles (remparts de Rabat, de S.M. Mohammed VI, la charte d’Ajdir (2000).
Chaouen). Tout signe de dégradation est vécu Celle-ci reconnaît la composante amazighe
comme négatif. Ceci favorise aussi une accélé- dans le contexte pluriculturel marocain, dans
ration de programmes censés sauvegarder des ses dimensions de langue, de culture et d’his-
sites et qui, dans leur mise en œuvre, en hâtent toire. Elle permet notamment la création de
la destruction(9). Par exemple, la plupart des l’Institut royal de la culture amazighe et la réuti-

ce
mosquées du Sud ont été détruites sur la base lisation de la langue vernaculaire dans son
d’une mise en « hygiène des lieux de culte » alphabet originel dans les cercles officiels. En
(ministère des Habous, dotations de 2008). 2001, l’Unesco consacrait la place Jemâa El-Fna
Tous ces exemples permettent de montrer « patrimoine oral et immatériel de l’humanité »

an
qu’au Maroc, il est certes question de patri- (l’ancienne médina de Marrakech avait été
moine – compris comme objets bâtis venus du classée patrimoine universel en 1995), rendant
passé –, mais que les réponses ne sont souvent soudain visible la richesse des conteurs et des
pas adéquates en termes de mise en œuvre. traditions si naturellement ancrés dans le quo-
D’abord, parce que cette « honte » des formes et tidien.
des matériaux traditionnels tient la terre crue
comme principale responsable des maux patri-
moniaux et parce que cette honte du matériau
Fr
Entre ces différents héritages, du patrimoine
bâti jusqu’aux notions plus immatérielles, pre-
nant également en compte le patrimoine du
cache aussi une honte de ses origines. Protectorat, une représentation tend à se mani-
e-
À tout ceci, s’ajoutent des carences dans le fester. La situation de crise que vit aujourd’hui
code de l’urbanisme (2007) : tout architecte qui le monde rural marocain, et celui du Sud en
a actuellement recours aux procédés tradition- particulier, impose, dans l’urgence, des actions
nels et qui subirait un effondrement des gouvernées par des exigences contradictoires.
-d

constructions placées sous sa responsabilité, La folklorisation de la culture dite locale et la


est passible de prison (drames de Kénitra, Casa- modernité vidée de son sens menacent des arts
blanca et Tanger pour l’année 2008) et de la de vivre déjà fragilisés par une uniformisation
perte de son agrément. Le nouveau code ne galopante. Gageons cependant que, dans les
île

tient pas compte des procédés traditionnels, années à venir, la prise de conscience de cet
pourtant multiséculaires, et exige un chaînage ensemble d’enjeux permettra de sauvegarder le
de béton dans toutes les constructions en pisé. patrimoine marocain dans toutes ses compo-
Comme cela n’est pas précisé, on croit que santes.
cette garantie doit être exercée sur les bâti-
U

ments anciens auxquels on impose ce traite-


ment qui, à terme, s’avère évidemment destruc- (8) Borj signifie tour en arabe.
(9) Ksour du Tafilalet sont actuellement restaurés avec des
teur. Les bureaux de contrôle deviennent de chaînages de ciment cachés dans un pisé séculaire ouvert et
IA

plus en plus réticents à cautionner les construc- abîmé : Goulmima, Ksar Chorfa, etc.
tions traditionnelles. Ils n’hésitent pas à imposer
– même pour des bâtiments à restaurer – une
armature en béton… cachée dans la structure
ancienne.

S’approprier et s’identifier au patrimoine


Une prise de conscience récente, liée souvent
à la fierté de sa région et à une quête identi-
taire renouvelée, se manifeste néanmoins de
plus en plus un peu partout dans le Royaume
et initie de vrais changements. Peu à peu, la
grandeur du patrimoine marocain apparaît aux
jeunes générations qui, progressivement, se l’ap-
proprient. Il commence ainsi à être convena- Au pied de la muraille de Tiznit,
blement intégré, sans être considéré comme le cimetière de Sidi-Boujebar
Salima Naji

objet de rebut ou entaché d’archaïsme. On préserve la vieille ville


découvre, au hasard d’une émission de télévi- de la densification sauvage.
109
Adaptation
des outils juridiques

ce
et institutionnels

an
Évolutions institutionnelles,
décentralisation et jeu d’acteurs
Fr 111

Aménagement du territoire :
e-
du stratégique à l’opérationnel 115

Le développement durable
-d

dans la réforme de l’urbanisme 118


île

Les statuts complexes


d’un foncier rare 120
U
IA
Le Maroc en perspective :
regards croisés Le Maroc s’ouvre au XXIe siècle
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Adaptation des outils juridiques et institutionnels

Évolutions institutionnelles,
Ministère de l’Intérieur
du Maroc décentralisation et jeu d’acteurs
Direction générale
des collectivités locales

Depuis le début du siècle dernier,


la réglementation sur l’urbanisme
n’a cessé de s’adapter : évolution
des espaces ruraux, création de
nouvelles villes du Protectorat et habitat

ce
irrégulier. Dysfonctionnements
et chevauchements des compétences
ont dilué les responsabilités.

an
Aujourd’hui, pour mieux encadrer
le développement des territoires

É. Jarousseau/IAU îdF
et limiter les dérogations,
Fr une décentralisation progressive et
une clarification des rôles sont à l’œuvre.
e-
arsenal juridique mis en place dès 1914 La création de lotissements a été réglementée

L’
L’Agence urbaine de Casablanca,
première structure déconcentrée a connu une évolution continue à tra- pour la première fois par le dahir du 14 juin
de l’État, mise en place vers les différentes époques traversées. 1933, qui a institué une autorisation de lotir déli-
dans le nouveau dispositif L’objectif visé par cette adaptation des lois vrée par des autorités différentes selon la loca-
-d

au service de l’urbanisme. consiste à répondre au défi de la maîtrise du lisation. Ainsi, les lotissements localisés à l’inté-
développement urbain croissant. rieur du périmètre municipal des villes étaient
sous l’autorité du chef des services municipaux
Évolution de la législation régissant tandis que ceux situés dans les banlieues des
île

l’urbanisme villes relevaient de la compétence des autorités


Le Maroc a été parmi les premiers pays au locales de contrôle, après avis conforme du
monde à se doter d’un système de planifica- chef des services municipaux. Les autres lotis-
tion urbaine réglementé. Le dahir(1) du 16 avril sements dépendaient des autorités locales de
1914, instituant les plans d’aménagement et contrôle.
U

régissant les extensions des villes a permis à Le dahir du 30 juillet 1952 a élargi le champ
l’administration de l’époque de se munir de d’application du plan d’aménagement aux cen-
moyens de contrôle et de maîtrise de l’urbani- tres des communes rurales, aux zones de ban-
IA

sation. lieue, aux zones périphériques des villes éri-


L’esprit du législateur était focalisé sur la créa- gées en municipalités et des centres délimités,
tion de villes nouvelles et l’aménagement de et aux groupements d’urbanisme.
celles existantes : une dizaine de villes nou- Quant aux lotissements, limités uniquement à
velles ont été créées entre 1915 et 1925. La pro- l’habitat en 1933, ils ont été, par les dispositions
mulgation du dahir du 12 novembre 1917 fut du dahir de 1953, étendus aux lotissements à
également une étape importante, par le pou- usage industriel et commercial. Ce dahir a éga-
voir donné au chef des services municipaux lement permis à l’État de contrôler les morcel-
de créer une association syndicale de proprié- lements et lotissements anarchiques.
taires urbains. Malgré la législation en vigueur, Au lendemain de l’Indépendance, le législateur,
de vastes quartiers d’habitat insalubre (bidon- soucieux du phénomène d’urbanisation en
villes, morcellements et lotissements clandes- milieu rural, a édicté une réglementation spéci-
tins, et surdensification des médinas) ont été fique régissant le développement des agglomé-
construits en infraction pour plusieurs raisons : rations rurales en instituant le plan de dévelop-
concentration d’activités économiques dans pement (dahir du 25 juin 1960). Ce dernier est
les villes, croissance démographique et exode homologué par le gouverneur après approba-
rural accentué par les conséquences de la crise
économique mondiale des années 1930. (1) Loi promulguée par le Sultan ou par le Roi.
111
Le Maroc en perspective :
regards croisés Adaptation des outils juridiques et institutionnels
Les Cahiers de l’IAU îdF
n° 154 - mai 2010 Évolutions institutionnelles, décentralisation et jeu d’acteurs

tion du ministre de l’Intérieur qui délègue ses mise à l’étude des plans d’aménagement, de
pouvoirs au wali. reconnaissance des voies, routes, chemins ou
Aujourd’hui, l’urbanisme est régi, outre par le rues et d’alignements (création des voies, etc.).
dahir de 1960 précité, principalement par la loi Il est responsable de la police de l’hygiène, de
n° 12-90 relative à l’urbanisme (17 juin 1992), la la salubrité et de la commodité, ainsi que du
loi n° 25-90 relative aux lotissements, groupes contrôle des infractions en matière d’urba-
d’habitations et morcellements (17 juin 1992) nisme. Par ailleurs, le conseil communal est
et le dahir portant loi instituant les agences consulté, à l’instar du public, lors de l’instruc-
urbaines (10 septembre 1993). D’importantes tion des documents d’urbanisme.
innovations ont été introduites dans les lois de La charte communale de 1976 a donc doté la
1992, notamment en matière d’élaboration des commune d’outils juridiques et institutionnels
documents d’urbanisme et de leur opposabi- lui permettant de mieux gérer les affaires
lité, de gestion urbaine, de contrôle et de locales, notamment celles liées à l’urbanisme.

ce
répression des infractions. Cependant, la promulgation du dahir du 10 sep-
tembre 1993 instituant les agences urbaines a
Évolution, décentralisation, urbanisme soumis la délivrance des autorisations d’urba-
Après l’Indépendance, il est apparu indispen- nisme à un avis conforme de l’agence urbaine :

an
sable d’engager une réforme de l’administra- le président du conseil communal, habilité à
tion centrale et locale, afin de rompre avec l’hé- délivrer lesdites autorisations, ne peut en aucun
ritage du Protectorat. C’est dans ce sens que la cas passer outre cet avis.
nouvelle institution communale est née : en
1960, la charte communale a confié aux élus La loi n° 78-00 portant sur la charte commu-
Fr
locaux des prérogatives relativement étendues.
Elles restaient, tout de même, soumises à une
tutelle complexe de l’administration territoriale
nale, telle qu’elle a été modifiée et complétée
par la loi n° 01-03 et la loi n° 17-08 (3 octobre
2002), a introduit le concept d’« unité de la
(bicéphalisme communal). Cette charte n’a ville » et a, de ce fait, précisé les attributions des
e-
investi la commune d’aucune responsabilité conseils communaux et d’arrondissements en
directe dans le domaine de l’urbanisme : l’auto- matière d’urbanisme, de même que celles de
rité déconcentrée était le maillon incontour- leurs présidents respectifs.
nable de la gestion des affaires locales. Ainsi, le conseil communal examine et adopte
-d

La charte communale de 1976 a instauré une les règlements communaux de construction. Il


nouvelle répartition des pouvoirs, notamment veille également au respect des options et des
dans le domaine de l’urbanisme, entre le prési- prescriptions des schémas directeurs d’aména-
La municipalité de l’arrondissement dent du conseil communal et l’autorité locale. gement urbain, des plans d’aménagement et
île

de Sidi Belyout à Casablanca. Le président du conseil communal est désor- de développement et de tout autre document
Le président du conseil communal mais investi d’un pouvoir exclusif de police d’aménagement du territoire et d’urbanisme,
délivre les autorisations administrative et de délivrance des permis, dans les limites du ressort territorial de la com-
d’urbanisme et veille à l’application autorisations, attestations d’urbanisme. Il a éga- mune. Il donne son avis sur lesdits documents.
des lois et règlements d’urbanisme. lement la compétence des prises d’arrêtés de Le président du conseil communal délivre les
U

autorisations d’urbanisme et veille à l’applica-


tion des lois et règlements d’urbanisme, ainsi
qu’au respect des prescriptions des documents
IA

d’urbanisme et d’aménagement du territoire.


Quant au conseil d’arrondissement, il est